Constantin de Barbanson

Un spéculatif flamand d’expression française

Constantin de Barbanson est original par l’association de l’expérience à une tentative de la traduire par un « système ». Son expérience est exprimée avec vivacité dans les Secrets sentiers de l’amour divinéditée dès 1623. Puis le témoignage expérimental exposé dans les Secrets sentiers est relayé consciemment par sa théologie mystique exposée dans l’Anatomie de l’âme publiée en 1635, soit quatre années après sa mort . Ce deuxième ouvrage jamais réimprimé pourrait avoir emprunté son titre à l’exposé de la découverte du médecin Harvey, Exercitatio anatomica…, daté de 1628.

On se situe encore tôt dans le siècle, et hors de France. Constantin est remarquable par son optimisme profond, comparable à celui des grands Flamands du Moyen Age : il est né sur leur terre. Cet optimisme le conduit à insister sur l’efficace manifestée par le mystique accompli. Ce dernier n’a plus à craindre une « divinisation » qui, loin d’être une illusoire possession, marque l’abandon et l’oubli total de soi-même. Abandon et oubli sont les signes de la prise en main de tout l’être par la grâce.

Constantin expose cette vie mystique avancée, renvoyant pour le reste aux traités portant sur la méditation, très abondants. Il présente sans détour d’un « état permanent » final. Il parle par contre peu des représentations de Jésus-Christ : elles soutiennent une méditation affective qu’il faut dépasser. Il tente d’harmoniser la théologie (qui se sépare à cette époque de la vie mystique) avec sa propre expérience.

Cela répond probablement aux critiques venant du père Gracian, l’ancien confesseur de Thérèse d'Avila. On sait qu'il fut le confesseur d’Ana de Jesus et d’Ana de San Bartolome, en Flandre, à la fin d’une vie aventureuse. Toujours actif, Gracian est le moteur d’une querelle née de la divergence entre l’approche christocentrique thérésienne importée « du sud » et la traditionnelle approche apophatique « nordique » défendue par les capucins. La méfiance envers les mystiques « abstraits » s’était déjà manifestée dès l’arrivée des jésuites.

Cela oblige Constantin à mettre de l’ordre dans son exposé mystique, mais non sans une certaine prolixité (qu’il eût probablement corrigée s’il avait vécu jusqu’à l’édition). Cette prolixité explique peut-être l’obscurité dans laquelle est tombée l’Anatomie, par ailleurs desservie par son volume : un bon millier de pages ! Rappelons que la marque du capucin prêcheur est de s’en tenir souvent à un unique mais fort volume, le « manuel » qui résume une vie d’apostolat. Ici, l’auteur est desservi en outre par son origine géographique qui explique une certaine lenteur à l’exposition et une lourdeur de style. Tout cela ne doit pas décourager la méditation des deux traités de Constantin, qui s’avèrent en fait aussi lisibles que la Reigle de William Fitch of  Little Canfield.

Constantin prend la suite de Benoît, et par la chronologie et dans l’exposé de la vie mystique.  Il prend également le relais en allant plus profondément dans l’exposé de la voie, ce que nous attribuons en partie à leur différence d’âge lorsqu’ils écrivaient. Son objectif est également défini plus largement, car il ne se limite pas à un exposé portant sur la pratique de l’oraison. Aussi le carme Dominique de Saint-Albert (1596-1634), mystique cordial mort trop tôt et disciple du grand Jean de Saint-Samson, écrira : « En ma solitude j’ai conféré ces deux livres, celui du P. Benoît et de Barbanson. P. Benoît ne me semble que spéculatif au respect de l’autre qui a la vraie expérience des secrets mystiques ».

Constantin de Barbanson est le troisième fils d’une veuve. Les trois frères entrèrent dans les ordres et l’un d’entre eux devint évêque de Saint-Omer. Constantin entra en 1601 chez les capucins de Bruxelles, ayant pour maître Jean de Landen ; la province flamande comptait dix-sept couvents après seulement quinze ans d’existence : « Toute la province est spiritualisée : nombreux sont ceux qui éprouvent extases et rapts », selon Philippe de Cambrai. Formé par F. Nugent, gardien du couvent de Douai, actif auprès des capucines et des bénédictines de la même ville, il est envoyé en Rhénanie en 1612. Il y passe la fin de sa vie comme prédicateur itinérant, instructeur de novices, gardien de divers couvents, etc. En 1613 il écrivait les Secrets sentiers, âgé de trente-et-un ans, à la demande de l’abbesse des bénédictines de Douai ; ils ne sont toutefois publiés qu’en 1623. En 1618, il préside aux destinées de la communauté de Mayence et est élu définiteur provincial. En 1631, date de sa mort brutale due à une hémorragie cérébrale, il venait de terminer le manuscrit de l’Anatomie de l’âme. L’ouvrage sera publié en 1635.

« Tous les témoignages nous [le] montrent bon jusqu’à l’extrême limite, celle qui voisine avec la faiblesse, bon par détachement, aimé et vénéré de tous…» Il présente une « voie affective ou mystique par négation … Aussi la volonté est-elle, d’après les Secrets sentiers, la principale faculté mystique. Entendez … surtout l’amour ».

Il fut influencé par la Mystica theologia d’Hugues de Balma, attribuée à l’époque à Bonaventure et relayée par les écrits de Harphius et de Canfield ; il exerça à son tour une influence sur le Cal Bona, sur le capucin allemand V. Gelen (-1669), sur l’anglais A. Baker.

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