Quelques thèmes chers à Maur de l'Enfant-Jésus dans son dernier Traité

Copyright 2011 Dominique Tronc


                                                                                             
Maur s'appuie surtout sur la grâce :

    Mon fils, je connais dans votre disposition intérieure que, par la miséricorde de Dieu et par sa grâce, vous vous êtes purifié des attaches des sens et du trouble de vos passions, et que votre âme, revenue à soi, après avoir été longtemps égarée dans les régions du péché, est en état de se pouvoir donner librement toute à Dieu, sans laisser aucune part dans ses affections, ni à soi-même ni à aucune autre créature. Ce qui vous reste pour achever ne doit pas tant tenir de votre industrie propre ni de vos efforts que de la conduite de la grâce, qui fait presque tout l’ouvrage de notre sanctification. La grande difficulté qui se rencontre ici est de se savoir si bien accommoder à cette grâce qu’elle nous trouve toujours disposés à recevoir ses mouvements et à les recevoir de la manière qu’elle les donnera ; il faut s’arrêter avec elle et cheminer quand elle vous y pousse, prendre ses ombres comme ses lumières : Sicut tenebrae eius ita et lumen eius[1], être pleins quand elle veut et vides quand il lui plaît. Il faut être pauvres et riches, élevés et abattus ainsi qu’elle le voudra, et enfin se résoudre à ne désirer rien par avance et à ne recevoir à chaque moment que ce que Dieu opère en nous, et ne voir ni vouloir autre chose que ce qui est et se passe, tant en nous-mêmes qu’au-dehors.

     La pratique de tout ceci est beaucoup plus difficile qu’on ne peut se l’imaginer en le lisant sur ce papier. Car il faut tellement s’abandonner à la conduite de Dieu que l’on n’y mette plus rien de soi activement et qu’on n’y mêle rien de son industrie : il est seulement nécessaire de se donner tout à la suite de Ses [45 du ms.] opérations, qui nous préviennent et nous attirent et emportent amoureusement avec elles si nous nous laissons seulement aller et ne lui portons pas de résistance. De sorte que, dans cet état, quoique nous ne soyons que passifs aux mouvements divins, il faut être actifs en ce que ces sacrés mouvements remplissent nos puissances : elles sont excitées à tendre avec eux vers l’objet auquel elles nous conduisent. Dieu, donc, voulant être le seul auteur, le principe et la fin de notre sanctification, met en nous tout ce qui fait et qui forme l’état de Sa sainteté, et la créature n’a rien en elle-même ni d’elle-même qui puisse atteindre au moindre degré d’être et de vie surnaturelle, quelque excellence naturelle qu’elle puisse avoir. Et comme la sainteté est une participation de la nature divine, il n’y a que Dieu seul qui la puisse donner, et personne ne peut L’obliger à le faire que comme il Lui plaît et autant qu’Il veut.


Après des combats et purifications...

    Après les avoir élevés bien haut et les avoir fait goûter les délices de Sa divine présence, Il les fait revenir au plus bas étage de la nature pour la purger encore davantage et la rendre capable d’être plus profondément pénétrée par la grâce et de recevoir par conséquent un être plus parfait et qui la fasse davantage approcher de Dieu. Et dans ces retours de bassesse il semble que la nature, qui ne semblait plus avoir de vigueur, veuille reprendre de nouvelles forces pour se remettre en son premier état. Elle [49] remue tout ce qui peut contribuer à ses desseins, elle émeut les sens, elle excite les passions, elle rappelle ses propres intérêts, elle souffle les étincelles de la propre volonté ; et le propre jugement vient au secours pour lui persuader que ce qui s’est passé en elle jusques à maintenant n’ont été que des illusions de sa fantaisie ; et enfin toute cette milice du péché s’étant soulevée contre elle, et Dieu d’autre part qui a retiré ce concours sensible par lequel Il la soutenait, elle se sent dans de terribles agonies et tellement déchirée de toutes parts qu’elle ne sait où fuir ni de quel côté se tourner.

    Il n’y a point d’autre refuge pour elle durant cette furieuse tempête que de se perdre en Dieu et de s’abandonner à Lui à travers ces troubles, quoiqu’elle Le sente éloigné d’elle d’une infinie distance. Mais n’importe, si elle est assez généreuse pour se jeter dans cet abîme d’abandon à Dieu, elle est sauvée. Car c’est pour cela qu’Il a permis que la tempête se soit élevée : Il la fait descendre peu à peu de cette montagne de bonheur où elle jouissait de Lui si pleinement pour la réduire à une grande pauvreté et privation de biens desquels Il l’avait fait jouir. Après la pauvreté qui l’a déjà beaucoup affaiblie, Il la jette dans cette désolation où sa plus grande peine n’est pas ce qu’elle souffre dans ces privations, mais c’est qu’elle ne sait plus si dans ces attaques elle ne s’est point écartée de Dieu par le péché, qui est le seul mal qu’elle craint, ne comptant tout le reste pour rien.

     Ce temps qui dure autant qu’il plaît à Dieu, sert merveilleusement aux âmes que Dieu juge dignes de ces combats. Et, à vrai dire, il faut plus ou moins passer par ces détresses pour arriver au sommet de la perfection.


...qui traduisent la rigueur de la voie mystique...

    Le dessein de Dieu par tout ce qu’Il a fait dans les âmes est de les tirer de l’imperfection et de la servitude du péché pour les disposer à l’union avec Lui et à la jouissance de Lui-même, qui est la fin qu’Il prétend et à laquelle nous devons aspirer. C’est pourquoi par tout ce qu’Il opère en nos âmes, Il veut toujours détruire le péché, et soit qu’Il le fasse intérieurement et par soi-même dans le fond de l’âme et dans ses puissances, soit qu’Il le fasse au-dehors par les tribulations et les souffrances, Son dessein en l’un et en l’autre est de nous faire mourir à nous-mêmes et à tout ce qui est créé. De sorte que les âmes qui ne profitent point en cela, quand elles seraient ravies cent fois le jour, il ne leur sert de rien, car il n’y a que la sainteté qui soit regardée de Dieu, et Il nous la donne lorsqu’avec Sa même grâce, nous mourons aux corruptions de la nature. La sainteté, qui est une participation de la nature divine, élève toutes nos affections et toutes nos inclinations au-dessus de tout ce qui n’est point Dieu et fait que nous ne désirons et que nous ne voulons rien que Lui ; elle nous met en un état surnaturel qui a de la ressemblance avec l’être de Dieu, d’où doit procéder une manière d’agir et de vivre semblable à celle de Dieu. Je dis ceci afin de faire voir la vérité de ce que j’ai déjà avancé, à savoir qu’il ne sert de rien à l’homme qui croit vivre intérieurement et être toujours dans la présence de Dieu, et même qui goûte, il lui semble, les douceurs du paradis, s’il ne s’avance, par les voies de l’abnégation et de la mort de soi-même vers cette vie divine, qui est détachée de tout et élevée au-dessus de toutes les passions humaines et de tout ce qui se peut penser ou désirer qui n’est pas Dieu.


...est atteinte la Plénitude de Dieu :

   C’est à cet état qu’aspirent toutes les personnes qui tendent et qui travaillent à la perfection, c’est-à-dire à être tellement possédées de Dieu, tant dans la substance que dans les puissances de leurs âmes, qu’Il soit le principe et l’origine de leur vie surnaturelle, aussi bien qu’Il l’est de la naturelle, que ce soit Lui qui prévienne et qui conduise tous leurs mouvements, soit qu’ils tendent à Lui ou aux choses qu’il faut faire pour Lui. Il faut que la créature vienne à ce point de ne voir plus rien pour soi, ni dans le ciel ni dans la terre, que ce Bien qui la possède ; il faut aussi que rien n’ait plus ni part ni pouvoir sur elle sur ses inclinations et sur ses affections, dans ses désirs ni dans ses desseins, que Dieu qui a établi en elle son royaume, et, en un mot, que, si elle est, elle ne soit plus qu’en Dieu et pour Dieu. Tout ceci vous fait voir à peu près l’état auquel doit arriver l’homme pour pouvoir produire ces opérations merveilleuses dans lesquelles se trouve la consommation du bonheur en cette vie et le dernier point de la perfection.
                                                                                                                                                   

Ces citations sont extraites du dernier Traité rédigé par Maur de l'Enfant-Jésus, demeuré sous forme manuscrite jusqu'à maintenant (ms. B.N.F. f.fr. 19 345), correspondant aux pages 275 à 333 de Maur de l'Enfant-Jésus, Les écrits de la maturité (1664-1689), Editions du Carmel, 2007.                                        

[1] Ps., 138,11 [139, 12] : …ses ténèbres sont à votre égard comme la lumière du jour même. (S).

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