Quelques thèmes de l'Entrée à la Divine Sagesse

Copyright 2011 Dominique Tronc

Cette page est extraite de la présentation de Maur de l'Enfant-Jésus, Entrée à la Divine Sagesse, Editions du Carmel, 2008.                                                     

Comme un or découvert au fond d’une rivière, voici quelques grains purs[1] ordonnés de manière à suggérer un chemin mystique. Tout commence par un don de la grâce divine :
 
Quand Dieu par sa miséricorde s'est résolu d'attirer quelque âme à une perfec­tion plus que commune, il lui touche le cœur par un trait singulier de son amour.
(SS, Etat d’activité amoureuse).

En réponse à un tel don,

    ...nous aimons Dieu à cause qu'il nous aime, et nous tâchons de nous rendre conformes à lui selon notre petite capacité.
(Ibid.)

Le chemin commence, c’est celui du progrès dans l’amour pur, heureusement prévenu par la grâce divine :

    L'esprit commence à s'élever au-dessus des vues de ses intérêts, et regarde Dieu comme infiniment aimable en soi, et à cause de soi purement et sans mélange d’aucune autre considération. [... L’âme] ne peut et ne doit faire autre chose que de se laisser ravir [...] afin que son Dieu fasse d'elle et en elle tout ce qu'il lui plaira ; elle doit se contenter de cette simple vue, ou simple souvenir, croyant que cela surpasse tous les efforts sensibles et formés qu'elle pourrait produire. (MS, Quatrième degré).

L’heureuse initiative divine a ainsi mis en route le pèlerin dans son chemin mystique. Il importe maintenant de constater le terrible état de l’être humain en s’aidant de la raison, et de le combattre par une volonté “généreuse” : chez Maur, à une  époque où l’on ignore totalement l’inconscient et ses lois, le chemin commence obligatoirement par une ascèse absolue où l’on réprime sévèrement les sens et les pensées, ce qui enclenche les luttes féroces avec le “diable” qui parsèment toute l’oeuvre. Maur appelle à imiter le “capitaine” Jésus-Christ : Jésus n’est d’ailleurs pas seulement une modèle de vie ; si on l’appelle, il “opère sans cesse dans nos âmes” par sa divine “vertu” (au sens étymologique, encore en usage au XVIIe siècle, de force agissante). La première étape est donc faite d’ascèse, d’imitation de Jésus et d’aspirations toutes d’amour lancées vers le Ciel aussi souvent que votre désir sera grand de voir naître en votre coeur  la Sagesse éternelle. (Les trois Portes, Dial. 2nd).

Mais arrive la fin du premier degré où règnent les ravissements, les lumières et les opérations sensibles :

     Comme Dieu ne juge pas à propos de les tenir toujours dans l'abondance de ses délices [...] ce qui ne laisse pas d'étonner et d'affliger ces chères Amantes, qui, ne sachant pas si cela leur est arrivé par quelque infi­délité de leur part, se mettent en des peines non pareilles pour retrouver ce bien dont l'absence leur est insupportable. (SS, Etat d’activité amoureuse).

Une telle amante

    ...vient enfin en un état, que non seulement les actes formés lui sont insipides, eux qui étaient sa vie et sa pratique. […] Les ravissements et lumières qui ont duré si longtemps […] ne la touchent presque plus…

 C’est le début de l’état de foi :  Maur consacre à cette transition capitale une grande partie  de son admirable "Sanctuaire de la divine Sapience", pour apprendre aux directeurs de conscience à la discerner et ne pas en détourner les âmes par leur ignorance. Il arrive un moment où

     ... on ne désire pas agir et on ne désire plus faire comme aupara­vant : au contraire on y sent du dégoût si on s'efforce, et ce qu'on fait est tout à fait insipide et inutile, parce que les puissances ayant épuisé leurs forces actives dans la jouissance de leur objet et dans la consommation des moyens qu'elles tenaient pour tendre vers lui, leur action est désormais moindre que ce qu'elles expérimentent.
(SS, Etat d’anéantissement).

L’âme opère un retournement total puisqu’elle doit passer de la recherche active de Dieu  à un abandon absolu à l’action divine. « Sans mouvement perceptible », c’est l’état de passiveté[2] :

    …l'âme qui expéri­mente ces choses, se doit soigneusement prendre garde de brouiller l'action de la vertu divine par le mélange de ses propres efforts naturels [...] voulant en quelque façon correspondre de sa part et témoigner qu'elle voudrait bien pouvoir s'en ressentir. Non, dis-je, elle ne doit point faire tout cela, non pas même le moindre soupir à ce dessein, s'il lui est possible. (SS, Etat d’anéantissement).

    ...parce qu'on ne sait point comment il faut se comporter ici, d'au­tant que tous les efforts qu'on tâche de faire, sont moins que ce qu'on goûte, c'est manque de savoir que cet état se doit consommer par la vigueur de l'action divine, qui doit faire reboucher l'activité de la créature, engloutir et absorber toute son action et sa vie, jusques au fond et dans la racine, afin qu'elle ne vive plus elle­-même, mais que Dieu vive en elle. (Ibid.)

Mais il subsiste

....une certaine restriction qui vient de la nature, qui empêche l'esprit de s'étendre à l'égal de la lumière qu'il reçoit.

 Maur en rend compte en se servant de l’analogie de la lumière particulière qui permet de viser des étoiles, opposée à la lumière générale diffusée par l’astre du jour qui est senti plutôt que directement regardé :

    Le soleil […] fait qu’on ne voit plus d'étoiles, mais seulement un soleil et une lumière universelle qui s'étend partout. Il se fait de même en l'état de l'âme […] elle connaît que c'est son bonheur d’être pénétrée de Dieu, et de n'avoir plus de connaissance que par lui et en lui ; néanmoins elle ne peut cesser de le contempler comme une chose distincte de soi. Ainsi elle retient toujours et sa propre lumière et sa propre action. […] Elle voit pourtant bien qu'il y a un grand entre-deux ; elle voit bien qu'elle résiste, […] que son union est empêchée par elle-même, et que ses propres efforts ne font que l'éloigner. Toute sa peine est à se résoudre à ne plus aimer, à ne plus connaître, à ne plus mourir, à ne plus être. (MS, cinquième degré).

C’est accepter l’état de foi obscure :

    Mais il faut ici se perdre d'une toute autre manière, et quitter toutes ses vues, ses façons d'agir, la connaissance de ses voies et de son objet et se jeter sans savoir ce qu'elle doit devenir dans l'abîme et l'obscurité de la foi, dans laquelle la nature ne recoive aucun appui, et ne sache si elle connaît, ni si elle aime, si elle a ja­mais rien connu, ni aimé véritablement, ni de quelle façon il faut connaître ou aimer. (MS, Sixième degré).

Et pourtant :

Nous aurions une parfaite liberté en toutes nos oeuvres, si nous ne les regardions plus comme nôtres.
(TM, Chap. XV).

Pour exprimer cette absence de distance entre l’âme et Dieu, Maur reprend l’image classique de la goutte d’eau dans la mer :

    L'on ne doit faire aucune difficulté de renoncer à tout le reste pour vivre uniquement de cet amour […] par le seul regard de ce que Dieu est en soi-même infiniment aimable, […] unique et très simple motif qui donne le mouvement à tous les coeurs, et qui les attire à soi pour les engloutir dans son immensité, où ils sont enfin consommés et perdus à eux-mêmes, ainsi qu'une goutte d'eau jetée dedans la mer, laquelle y perd tout ce qui la distinguait d'avec elle. 
(TM, chap. XVII).

Pour en arriver là, l’âme doit traverser plusieurs anéantissements de plus en plus profonds et douloureux, que l’on verra décrits avec beaucoup de subtilité dans le "Sanctuaire de la Divine Sapience" :

    … cet état se doit consommer par la vigueur de l'action divine, qui doit faire reboucher l'activité de la créature, engloutir et absorber toute son action et sa vie, jusques au fond et dans la racine, afin qu'elle ne vive plus elle­-même, mais que Dieu vive en elle. (SS, Etat d’anéantissement).

 Si elle se vit comme dans un désert ou suspendue par un fil, en fait elle vit le vrai amour, un don total à Dieu, à l’image de l’eau « arrêtée » qui devient miroir du soleil :

    L'âme ne voit plus rien d'elle-même, elle ne voit rien de Dieu, elle ne peut plus agir, plus s'abandonner, plus vivre ni plus mourir ; elle ne conçoit ni ténèbres ni lumière, elle ne voit ni sortie ni entrée, elle ne peut ni désirer ni fuir, elle ne peut se plaire dans sa perte ni s'en attrister. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle est dans un désert infini, suspendue comme entre le ciel et la terre, sans avoir un seul cheveu sur quoi s'appuyer. Elle est sans foi, sans espérance, et sans amour, ce lui semble, d'autant qu'elle ne peut réflé­chir là-dessus, mais pourtant jamais elle n'aima si fortement ni si parfaitement. […] Si elle doit faire quelque chose, c'est se rendre attentive sans aucun sien effort et ne mettre aucun empêchement à ce que Dieu fait en elle, ni par de subtiles réflexions, ni par soupirs, ni par admirations, mais comme une eau très belle et claire qui est arrêtée, reçoit sans émotion ce que Dieu fait en elle. (EC, Etat de vie consommée)

    Tout ce qu'il y a à prendre garde ici c'est de mettre quelque milieu entre Dieu et l'âme, tant subtil et simple puisse-t-il être [...] Qu'elle demeure comme un miroir fixe­ment opposé aux rayons du soleil, sans faire autre chose que recevoir sa lumière, et concevoir sa chaleur, qui l'ayant pénétrée jusque dans son fonds, sans qu'il reste plus rien qui ne soit pleinement rempli ! (MS, Septième degré)

C’est la condition absolument nécessaire pour être mis dans l’unité :

    Tandis qu'il reste à l'âme un seul respir de sa propre vie [...] il est impossible qu'elle soit totalement réduite et abîmée dans l'unité [...] tous les moyens actifs les plus simples dont on se servait, ont fini leur cours ; de même que les fleuves cessent de se mouvoir depuis qu'ils sont entrés dans la mer... (TM, Chap. XXI).

Il ne faut pas seulement être en feu mais couler comme du métal fondu :

    ...il faut absolument qu'elle succombe n'ayant plus rien de propre qui la soutienne, de même qu'un métal qui est dans le creuset est contraint de céder à la force du feu ; sur quoi il est à remarquer que n'est pas assez qu'il soit échauffé par la chaleur, jusque-là même qu'il paraisse n'être que feu, car s'il n'est fondu l’on ne saurait qu'en faire. (TM, Chap. XXII).

L’union est sans entre-deux, sans moyen et sans connaissance (voir suppose une distance entre l’oeil et ce qui est vu) :

    Ici l'âme qui était attirée et Dieu qui l'attirait, sont joints dans une si grande unité qu'il n'y a aucun entre-deux, ni aucun moyen de la part de la créature, pour passer plus avant [...] elle ne connaît plus rien hors de soi, ou plutôt hors de Dieu, vers quoi elle doive tendre et aspirer [...] elle a épuisé toutes les lumières, tous les motifs, tous les moyens et toutes les vues d'union et de transformation en Dieu ; en sorte qu'il ne reste plus rien à l'opération humaine. (TM, Chap. XXIII).

Alors son sommeil peut être suivi d’un réveil, comme celui de Lazare :

    L'âme donc gisant dans son tombeau comme les morts éternels, desquels personne ne se souvient plus, est surprise sans y penser par une vertu secrète et toute divine, et commence au travers de ces obscurités à apercevoir et ressentir un rayon de la lu­mière divine, qui vient comme, pour la réveiller, et lui faire encore voir le jour, auquel elle ne pensait plus[3]. (Ibid.).

Pour décrire l’action divine en l’âme totalement unie à Dieu, Maur se sert de la comparaison de la main guidée dans son tracé ou de celle d’une eau claire qui reflète le soleil :

    On peut dire que véritable­ment c'est Dieu qui fait tout là dedans, et que la créature est comme la main d'un enfant qui apprend à écrire, et qui n'a presqu'aucun mouvement que celui qu'elle reçoit de la main du maître. Ou bien elle est comme une eau fort belle et fort claire, sur laquelle le soleil darde très vivement ses rayons, et imprime si parfaitement en elle son image, qu'on dirait que le soleil est véritablernent en elle. (MS, Huitième degré).

Dans l’état consommé, l’âme est passée au-delà des moyens, elle s’est “jetée à perte ou à gain” c’est-à-dire sans réfléchir au risque :

    Car tout le créé, [...] tant qu'il peut agir, entendre, aimer, vivre ou mourir, est toujours dans les moyens, et ne vit que des espérances de la fin [...] aussi ceux qui ne vivent que dans les moyens sont bien différents de ceux qui, ayant quitté toute différence et distinction concevable, se sont jetés à perte ou à gain, ou plutôt sans réfléchir sur quoi que ce soit dans cet abîme original, d'où toutes choses sont sorties pour y recouler par le flux continuel d'un pur amour[4], qui [...] la fait enfin se perdre elle-même dans sa fin et son objet bienheureux, pour n'être plus qu'en lui, par lui et pour lui, au-dessus de toutes sortes de motifs, d'intentions, d'at­tentions, et enfin de tous les moyens les plus élevés dont on puisse se servir pour y parvenir. (EC, Etat de vie consommée).

Alors Dieu peut se donner :

    Dieu qui prend toutes ses délices à se communiquer à ses créatures, ne trouvant plus ici aucune répugnance ni contrariété, se donne pleinement, vit et agit en celles-ci comme en lui-même [...] Et on peut comparer ces âmes à la glace d'un miroir, qui étant exposée aux rayons du soleil, en conçoit une si parfaite image[5]. (EC, Etat de vie consommée).

    Et mon sentiment est que si les âmes se perdaient en Dieu jusqu'au point que je viens de décrire, il prendrait réellement et véritablement le soin de tout ce qui les regarde pour l'exté­rieur et l'intérieur [...]

C’est le dernier état, celui de la “vie divine” :

    Enfin après que l'âme est descendue jus­qu'au dernier degré (ce semble) de pauvreté, et qu'elle s'est vue dénuée de tous les dons [...], Dieu la remplit d'ordinaire peu à peu de ses pre­mières lumières [...] il ne faut pas qu'elle fasse rien pour avancer ou pour retarder, car ce n'est point là son affaire, c'est celle de Dieu ; tout ce qu'elle doit faire, c'est seulement de consentir à se laisser mouvoir à l'Esprit divin : qu'il l’abaisse ou qu'il l’élève : n'importe…[6]. (TM, Chap. XXIV).

    Les extases et les ravissements ont cessé ici [...] Tout est en parfaite paix et repos ; c'est pour­quoi il ne paraît rien d'extraordinaire au-dehors en ces personnes si admirables, on les voit toutes bénignes, patientes, pleines de compassion et de charité, saintement libres et joyeuses. Tout ce que peuvent dire d'elles ceux qui n'en jugent que selon l'écorce, c'est qu'on ne voit rien de mal en elles ou qu'elles ne font ni grand bien ni grand mal. (EC, Etat de vie ressuscitée).


[1] Sigles : MS pour la « Montée spirituelle contenant huit degrés… », SS pour le « Sanctuaire de la divine Sapience », TM pour  la « Théologie chrétienne et mystique ». Lorsque plusieurs extraits appartiennent à une même section d’un traité (titre ou chapitre), sa référence est donnée en fin de séquence.

[2] Terme propre aux auteurs spirituels du siècle : Bernières, Bertot, Mme Guyon …

[3] « O âmes qui sortez du sépulcre, vous sentez en vous un germe de vie qui vient peu à peu. Vous êtes tout étonnées qu'une force secrète s'empare de vous. Ces cendres se raniment. Vous vous trouvez dans un pays nouveau. Cette pauvre âme, qui ne pensait plus qu'à demeurer en paix dans le sépulcre, reçoit une agréable surprise. Elle ne sait que croire et que penser. Elle croit que le soleil a dardé pour un peu ses rayons par quelque fente et ouverture, mais que ce n'est que pour quelque moment. Elle est bien plus étonnée lorsque elle sent cette vigueur secrète s'emparer plus fortement de toute elle-même et que peu à peu elle reçoit une nouvelle vie… ». (Guyon, les Torrents, I, chap. IX, 3).

[4]“L’esprit trépasse ici dans la jouissance, il s’écoule pour se jeter dans la nudité essentielle [...] dans la Simplicité sans nom, dans l’indétermination où nulle raison n’a prise. Or dans ce gouffre sans fond [...] il n’y a ici qu’un éternel repos dans l’embrassement exultant où tout s’écoule dans l’amour...” (Ruusbroec, Les Noces spirituelles, conclusion, trad. Bizet).

[5] « Dieu a d’abord créé le monde comme une chose amorphe et dépourvue de grâce, et semblable à un miroir qui n’a pas encore été poli ; or c’est une règle de l’Activité divine de ne préparer aucun lieu sans que celui-ci ne reçoive un esprit divin […] effusion inépuisable […] Il n’y a donc qu’un pur réceptacle… » (Ibn Arabi, La Sagesse des prophètes, Adam, trad. Burckhardt).

[6] “L'âme au sortir du tombeau […] est surprise que, sans avoir réfléchi sur les états de Jésus-Christ ni sur ses inclinations depuis les dix, les vingt, les trente dernières années, elle les trouve imprimées en elle par état. Ces inclinations de Jésus-Christ sont la petitesse, la pauvreté, la soumission… ». (Guyon, les Torrents, I, chap. IX, 20).

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