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Joseph de Jésus Maria [Quiroga](1562-1628)

Copyright 2011 Dominique Tronc

Un apologiste de Jean de la Croix

Neveu d’un cardinal de Tolède, Joseph de Jésus Maria Quiroga reçoit une formation littéraire et juridique soignée et commence une carrière ecclésiastique. Mais il entre chez les carmes déchaux de Madrid à l’âge de trente-trois ans. Deux ans plus tard il reçoit la fonction d’historien de l’ordre qu’il conservera longtemps, de 1597 à 1625.

L’historien se mue en apologiste déterminé de Jean de la Croix, jusqu’à sa propre disgrâce. Les œuvres de Jean de la Croix inquiètent en effet : elles ne seront éditées qu’à partir de 1618, probablement après un « traitement douteux ». Quiroga se déplace d’un couvent à l’autre pour ses recherches, écrit une Histoire de la Vie et des Vertus de Jean de la Croix, parue sans la permission de l’ordre, ainsi qu’une Apologie mystique  , « traité fulgurant … qu’il faut placer  au soir de sa vie » (P. de Longchamp), et bien d’autres ouvrages restés en grande partie manuscrits. Il meurt, « puni durement », assigné à résidence au couvent de Cuenca, le 13 décembre 1628. Il faudra attendre 1912 pour le réhabiliter.

Ce disciple de Jean de la Croix commence par retirer tout appui mental qui « doublerait » la grâce divine :

Cette manière de représenter Dieu sur un mode connu, quelque universel qu’en soit le concept, on la concède aux nouveaux contemplatifs pour commencer à les sevrer des similitudes matérielles  … Nous avons à nous unir de façon ineffable et inconnue aux réalités ineffables et inconnues de nous … par la lumière de la foi au-dessus de la raison et de la connaissance naturelle … Tout cela fait défaut en cette contemplation formée où l’entendement ne contemple pas Dieu au-dessus de toutes les choses ; mais où il est appuyé sur elles, prenant en elles ce concept connu. … la vue directe vise son objet en lui-même, alors que la vue réflexe le vise dans son propre acte formé grâce à quelque ressemblance de chose créée et connue.

Il défend la pratique d’une attention simple et amoureuse à Dieu ou quiétude, contre la méditation discursive à la recherche de grâces en vue de l’acquisition des vertus chrétiennes, telle que le proposent les Exercices d’Ignace de Loyola dans leur interprétation la plus courante : l’opposant auquel répond l’Apologie… aurait été un « bon père » jésuite.

Dieu est une vertu infinie, présente partout de façon invisible et non connue de nous, sinon par la foi, et présente nulle part de façon visible et connue ; aussi n’avons-nous pas à nous comporter dans l’oraison comme qui l’attirerait à soi, puisque l’âme le possède en elle-même, mais comme qui se livre à Lui comme à son principe. (Chap. 15, §5).

Il s’oppose également à tout travail spéculatif qui se référerait à l’obscurité de Denys tout en laissant vivre l’entendement. Car concrètement c’est la « démangeaison » d’un exercice, permettant subtilement de conserver un appui, qu’il faut réduire.

La contemplation est parfaite, elle s'exerce non seulement au-dessus de la raison, mais aussi sans appui sur elle, lorsque l'entendement connaît par la lumière divine les choses que n'atteint aucune raison humaine ... Beaucoup de contemplatifs pratiquent le premier point, c'est-à-dire abandonner tous les actes de la raison, se dépouiller de toutes les similitudes de la connaissance naturelle, et entrer sans tout cela en l'obscurité de la foi comme Moïse dans la nuée qui recouvrait le sommet de la montagne ; mais se reposer là comme lui en totale quiétude d'esprit, bien rares sont ceux qui s'y adonnent : au contraire, en cette obscurité, l'intention de leur esprit est appliquée à la connaissance, leur entendement cherchant à toujours reconnaître son propre acte, quand même serait-ce en cette obscurité de foi. Et cette démangeaison et ce mouvement qui consiste à vouloir reconnaître toujours son propre acte en y inclinant l'intention de l'esprit, s'opposent à ce que nous avons vu par ailleurs de la doctrine de saint Denys : non seulement l'entendement doit abandonner toutes les choses créées et leurs similitudes, mais il doit aussi s'abandonner lui-même en se mettant en quiétude quant à toute son opération active, aussi élevée soit-elle, afin d'être mû par Dieu sans attache ni résistance de sa part.

Il s’agit de rétablir la disposition contemplative, science d’amour sans connaissance dans la ligne du chartreux Hugues de Balma et des franciscains, contemplation affective, provoquée par l’irruption de la grâce, agréée par la volonté, non sensible, différente de toute contemplation intellectuelle ; il est en effet impossible de s’élever vers Dieu par un discours, qu’il soit affirmatif (« la théologie scolastique ») ou négatif (« la théologie négative »).

Saint Thomas disait que celui qui considère actuellement quelque chose, parle à lui-même ... Et aussi longtemps qu’il s’y arrête et ne se tourne pas vers un autre, il ne parle pas à cet autre ... il ne prie pas encore. En revanche, lorsqu’il veut présenter à Dieu ce désir accompagné de la connaissance de sa nécessité  ... il soumet alors son désir et son concept à Dieu.  

 Toute activité dans la méditation est ainsi inutile, ce qui certes n’exclut pas l’exercice actif de la bonté et d’autres qualités dans la vie active, mais elles ne sont pas des conditions nécessaires à la vie mystique car il n’y a pas de mérite ! Ceci pourrait paraitre scandaleux si l’irruption de la grâce  ne provoquait par la suite un intense travail pâti et ne faisait devenir progressivement « naturels » l’exercice de ces qualités dans la vie active.  

Evitons d’opposer ce qui ne se présente concrètement jamais comme un choix mais reflète des chemins différents: « Quiroga a fait mieux que de démarquer la mystique de Saint Jean de la Croix … Il n’est pas exagéré de penser que si l’Apologie avait vu le jour autour des années 1618-1620, la polémique déclenchée à propos du quiétisme entre Bossuet et Fénelon eût été vidée heureusement de son contenu ».   .

Quiroga reste de grand intérêt : il termine une époque, car bientôt la contemplation mystique cesse « d’être la connaissance simple que la foi surnaturelle communique à l’intelligence pure, dans le silence intérieur des puissances spirituelles  … Dans les premières décades du XVIIe siècle, on verra les Carmes de la Réforme eux-mêmes lui substituer une contemplation dite acquise, variété de spéculation négative…  », ce qui provoquera de beaux combats inutiles entre adeptes de la théologie mystique. Ils se prolongeront jusque dans les années 1920.

La Subida del alma a Dios de Quiroga fut dénoncée à l’Inquisition espagnole par le jésuite Casani et condamnée …en 1750 ; enfin en 1771 – quatre ans après l’expulsion des jésuites d’Espagne – la condamnation fut levée…  .


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