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Copyright 2020 Dominique Tronc








Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646)





Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise,

Fondateur de l’École du Pur Amour.











Dossier de sources transcrites et présentées

par Dominique Tronc.










Ce dossier contient de larges extraits prélevés dans les sources qui nous éclairent sur les débuts de «l’école du cœur» :

Présentation

Les débuts du tiers Ordre franciscain — Vincent Mussart — Notices (J.-M. de Vernon)

La Vie d’Antoine Le Clerc, sieur de la Forest (J.-M. de Vernon)

L’Homme Intérieur ou La Vie du Vénérable Père Jean Chrysostome (Henri-Marie Boudon)

Divers exercices de piété et de perfection (Chrysostome de Saint-Lô édité par M. de Bernières)

Divers traités spirituels et méditatifs (Chrysostome de Saint-Lô édité par Mère Mectilde)

Deux directions : Monsieur de Bernières et Mère Mectilde (Extraits prélevés dans les sources précédentes)



J’omets la transcription de près de la moitié des Divers exercices de piété et de perfection, gros assemblage de six cents pages d’écrits recueillis «de notre bon Père». Il s’agit d’exercices méditatifs et ascétiques. Ils soulignent les épreuves subies par Jésus-Christ, le modèle pour François d’Assise qui fut fidèlement repris à l’Ermitage de Caen. Ils constituaient des supports utilisés tous les jours et lors des retraites par les Associés de l’Abjection. Marquées par un esprit de grande humilité et de simplicité franciscaine, mais aussi par le dolorisme propre aux dévots du Grand Siècle, des sections sont écourtées lorsqu’elles s’avèrent répétitives et mettent alors mal en valeur la fraîcheur spontanée propre à la vie des mystiques. Par contre la dernière partie de l’assemblage livre les directions personnelles assurées par le P. Chrysostome. Elle est admirable.



Présentation



Jean-Chrysostome naquit vers 1594 dans le diocèse de Bayeux en Basse-Normandie, et étudia au collège des jésuites de Rouen. Âgé de dix-huit ans, il prit l’habit, contre le gré paternel, le 3 juin 1612 au couvent de Picpus à Paris1. Il fut confirmé dans sa vocation par un laïc, Antoine le Clerc, sieur de la Forest : ce dernier est donc le probable «ancêtre» du courant spirituel de l’Ermitage qui passe par Chrysostome, par Bernières et Mectilde-Catherine de Bar, et par bien d’autres dont Monsieur Bertot, Madame Guyon.

Les origines et le sieur de la Forest (1563-1628)

Un aperçu biographique intéressant nous est donné par l’historien du Tiers Ordre franciscain Jean-Marie de Vernon, qui consacre très exceptionnellement plusieurs chapitres à Antoine le Clerc2 :

À vingt ans il prit les armes, où il vécut à la mode des autres guerriers, dans un grand libertinage. La guerre étant finie, il entra dans les études, s’adonnant principalement au droit. [...] Il tomba dans le malheur de l’hérésie [528] d’où il ne sortit qu’après l’espace de deux ans. [...] Son bel esprit et sa rare éloquence paraissaient dans les harangues publiques dès l’âge de vingt ans. Sa parfaite intelligence dans la langue grecque éclata lorsque le cardinal du Perron le choisit pour interprète dans la fameuse conférence de Fontainebleau contre du Plessis Mornay. [...]

[532] Un lépreux voulant une fois l’entretenir, il l’écouta avec grande joie, et l’embrassa si serrement, qu’on eut de la peine à les séparer. [...] Une autre peine lui arriva, savoir qu’étant entièrement plongé dans les pensées continuelles de Dieu qui le possédait, il ne pouvait plus vaquer aux affaires des parties dont il était avocat. [535] Ses biens de fortune étant médiocres, la subsistance de sa famille dépendait presque de son travail. [...]

Dieu lui révélait beaucoup d’événements futurs, et les secrets des consciences : par ce don céleste [sur lequel J.-M. de Vernon s’étend longuement, citant de multiples exemples], il avertissait les pécheurs [...] marquait à quelques-uns les points de la foi dont ils doutaient; à d’autres il indiquait en particulier ce qu’ils étaient obligés de restituer. [...] Les âmes scrupuleuses recevaient un grand soulagement par ses conseils et ses prières. [...] [537] Le père Chrysostome de Saint-Lô […] a reconnu par expérience en sa personne la certitude des prophéties du sieur de la Forest, quand une maladie le mena jusques aux portes de la mort, comme elle lui avait été présagée. [...]

Quatre mois devant sa mort, étant sur son lit dans ses infirmités ordinaires, il s’entretenait sur [542] les merveilles de l’éternité : on tira les rideaux, et sa couche lui sembla parée de noir; un spectre sans tête parut à ses pieds tenant un fouet embrasé : cette horrible figure ne l’effrayant point, il consacra tout son être au souverain Créateur. Il parla ainsi au démon : «Je sais que tu es l’ennemi de mon Dieu, duquel je ne me séparerai jamais par sa grâce : exerce sur mon corps toute ta cruauté; mais garde-toi bien de toucher au fond de mon âme, qui est le trône du Saint-Esprit.» L’esprit malin disparaissant, le pieux Antoine demeura calme, et prit cette apparition pour un présage de sa prochaine mort; ses forces diminuèrent toujours depuis et il tomba tout à fait malade au commencement de l’année 1628. Les sacrements de l’Église lui furent administrés en même temps. À peine avait-il l’auguste eucharistie dans l’estomac qu’il vit son âme environnée d’un soleil, et entendit cette charmante promesse de Notre Seigneur : «Je suis avec toi, ne crains point.» Les flammes de sa dilection s’allumèrent davantage, et il ne s’occupait plus qu’aux actes de l’amour divin, voire au milieu du sommeil.

[543] M. Bernard [un ami] présent sentit des atteintes si vives de l’amour de Dieu, qu’il devint immobile et fut ravi. [...] Le lendemain samedi vingt-trois de janvier [...] il rendit l’esprit à six heures du soir dans la pratique expresse des actes de l’amour divin. [...] On permit [544] durant tout le dimanche l’entrée libre dans sa chambre aux personnes de toutes conditions, qui le venaient visiter en foule. Les religieux du tiers ordre de Saint-François gardaient son corps, qui fut transporté à Picpus.

Le maître caché des mystiques normands

Le Père Chrysostome de Saint-Lô a été plus négligé encore que Constantin de Barbanson. Pourtant, «les indices de l’influence de Jean-Chrysostome sont de plus en plus nombreux et éclairants : le cercle spirituel formé par lui, les Bernières, Jean et sa Sœur Jourdaine, Mectilde du Saint Sacrement et Jean Aumont (peut-être tertiaire régulier) auxquels les historiens en ajouteront d’autres (de Vincent de Paul à Jean-Jacques Olier), a vécu une doctrine d’abnégation, de «désoccupation», de «passivité divine3».

Il est la figure discrète, mais centrale à laquelle se réfèrent tous les membres du cercle mystique normand, qui n’entreprennent rien sans l’avis de leur père spirituel (seule «Sœur Marie» des Vallées jouira d’un prestige comparable). Ce que nous connaissons provient de la biographie écrite par Boudon4, et les connaisseurs de l’école des mystiques normands Souriau5, Heurtevent6, plus récemment Pazzelli7, n’ajoutent guère d’éléments. Tout ce que nous savons se réduit à quelques dates, car si Boudon est prolixe quant aux vertus, il est discret quant aux faits. Sa pieuse biographie couvre des centaines de pages qui nous conduisent, suivant le schéma canonique «de la vie aux vertus», mais le contenu spécifique au héros se réduit à quelques paragraphes.

Il assura le rôle de passeur entre l’ancien monde monacal et un monde laïque. En témoignent des lettres remarquables de direction de Catherine de Bar et de Jean de Bernières. Nous en reproduirons (pour la première fois) certaines dans les chapitres suivants consacrés à ces disciples.

Lecteur en philosophie et théologie à vingt-cinq ans, il fut définiteur de la province de France l’an 1622, devint définiteur général de son ordre et gardien de Picpus en 1625, puis de nouveau en 1631, provincial de la province de France en 1634, premier provincial de la nouvelle province de Saint-Yves, en 1640, après que la province de France eut été séparée en deux.

Le temps de son second provincialat étant expiré, on le mit confesseur des religieuses de Sainte-Élisabeth de Paris, qui fut son dernier emploi à la fin de sa troisième année [de provincialat]. [...] Au confessionnal dès cinq heures du matin, il rendait service aux religieuses avec une assiduité incroyable. À peine quelquefois se donnait-il lieu de manger, ne prenant pour son dîner qu’un peu de pain et de potage, pour [y] retourner aussitôt8.

Il alla en Espagne par l’ordre exprès de la Reine, pour aller visiter de sa part une visionnaire, la Mère Louise de l’Ascension, du monastère de Burgos. Voyage rude imposé par un monde qui n’est pas le sien :

Libéral pour les pauvres […] il ne voulait pas autre monture qu’un âne. […] Dans les dernières années de sa vie il ne pouvait plus supporter l’abord des gens du monde et surtout de ceux qui y ont le plus d’éclat9.

Aussi, libéré de son provincialat, il éprouve une sainte joie et ne tarde pas à se retirer :

Il ne fit qu’aller dans sa cellule pour y prendre ses écrits et les mettre dans une besace dont il se chargea les épaules à son ordinaire [...] passant à travers Paris [...] sans voir ni parler à une seule personne de toutes celles qui prenaient ses avis10.

Il enseignait «qu’il fallait laisser les âmes dans une grande liberté, pour suivre les attraits de l’Esprit de Dieu […]; commencer par la vue des perfections divines […]; ne regarder le prochain qu’en charité et vérité dans l’union intime avec Dieu11». Il eut de nombreux dirigés :

L’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis [...] courir avec ferveur. [...] La première est feu M. de Bernières de Caen. [...] La seconde personne [...] qui a fait des progrès admirables [...] sous la conduite du Vénérable Père Jean-Chrysostome a été feu M. de la Forest [qui] n’eut pas de honte de se rendre disciple de celui dont il avait été le maître12.

Enfin, après cette vie intense, l’incontournable chapitre terminant la vie d’un saint ne nous cache aucunement l’agonie difficile :

Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint-Maur [...] pour y voir la Révérende Mère du Saint Sacrement [Mectilde de Bar], maintenant supérieure générale des religieuses bénédictines du Saint Sacrement. Pour lors, il n’y avait pas longtemps qu’elle était sortie de Lorraine à raison des guerres, et elle vivait avec un très petit nombre de religieuses dans un hospice. [...] Elle était l’une des filles spirituelles du bon Père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie : il passa environ neuf ou dix jours à Saint-Maur, proche de la bonne Mère. [...] Au retour de Saint-Maur, [...] il entra dans des ténèbres épouvantables. [...] Il écrivit aux religieuses : «Mes chères Sœurs, [...] il est bien tard d’attendre à bien faire la mort et bien douloureux de n’avoir rien fait qui vaille en sa vie. Soyez plus sages que moi. [...] C’est une chose bien fâcheuse et bien terrible à une personne qui professait la sainte perfection de mourir avec de la paille. [...]» L’on remarqua que la plupart de religieux du couvent de Nazareth où il mourut [le 26 mars 1646, âgé de 52 ans] fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher13.

Je vais maintenant livrer l’intégralité de ses écrits. Ils nous sont parvenus en deux livres rares publiés au milieu du dix-septième siècle. L’importance de leur direction mystique justifie de lire l’ensemble de style sévère proche des écrits du Moyen Âge. Il s’agit de méditations et de retraites qui introduisent à la grandeur divine.



Les débuts de l’Ordre & Vincent Mussart



Pages 114 et suivantes de :

Histoire Générale et particulière du Tiers Ordre de S. François d’Assize,

Tome Troisiesme,

Par le R.P. Jean Marie de Vernon, Penitent,

Traité préliminaire où l’on voit la naissance du tiers Ordre de saint François, tant Seculier que Regulier; la distinction des Provinces, et l’établissement des couvents14.



À Paris Chez Georges Josse, ruë saint Jacques, à la couronne d’Espines.

M.DC.LXVII.





(Pages 114 et suivantes)

Article XVIII. La restauration des tertiaires réguliers en France en 1595 par le révérend père Vincent Mussart ou de Paris.

... Il s’appelait Vincent Mussart et naquit à Paris dans la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois le 13 mars l’an 1570. Ses parents de condition médiocres… Son père homme sérieux semblait lui être contraire dans ce dessein... Étant sadique des pères capucins de Paris nouvellement établi, il eut bien désiré qu’il se fût rangé de ce côté-là : mais Dieu en disposa autrement. ... Il reçut le sacrement de confirmation avec la tonsure, à Paris, de l’évêque de Lusignan, l’an 1588... L’habit érémitique qu’il prit dès lors lui donna lieu de s’associer avec un jeune homme qui entrait dans ses sentiments.

Quelque temps après il se trouva renfermé dans la ville de Chartres, que le roi de Navarre qui depuis a monté sur le trône du royaume de France sous le titre de Henry IV, tenait assiégée... On le vit courir à la brèche, la pique à la main pour la défendre, et animer les défenseurs à la persévérance : une volée canon ayant brisé cette arme, il ne perdit pas courage; quoi que le sang et la cervelle de plusieurs, qui furent tués à ses côtés, plus tout souillé lui-même par leur ordre jaillissement, il persista dans le combat avec tant d’adresse et de magnanimité, que le roi de Navarre qui commandait dans le camp des assiégeants, le remarqua, l’admira et demanda son nom....

... Après la prise de cette ville par les hérétiques, s’en retourna à Paris, où il entra dans diverses confréries, comme des pénitents gris qui avaient Saint-François pour leur patron.

... Il courut dans son désert ordinaire, où il conçut de grandes espérances du succès de l’ouvrage auquel Dieu l’appelait, par la rencontre d’un ermite nommé frère Antoine Poupon, qui demeurant non beaucoup loin de Paris, il avait acquis de la réputation par sa bonne vie; une vertueuse demoiselle flamande, qui était du tiers Ordre séculier, lui administrait ce qu’il avait de besoin. Ces deux confrères aspirants à une plus haute perfection établirent leur domicile pour quelque temps dans la forêt de Sénart entre Corbeil et Melin : ils avaient là une petite chapelle qui leur servait d’oratoire, et leur logement ne consistait qu’en un chétif appentis qu’ils sanctifiaient par la pratique des vertus et par leurs prières ferventes et assidues. Ne se voyant pas assez écartés du monde, comme ils croyaient, à cause de la proximité d’un grand chemin, ils se transportèrent au Val-Adam, environ à quatre lieux de Paris.

Article XIX. Le père Vincent de Paris surmonte des difficultés extrêmes dans le rétablissement du tiers Ordre Régulier.

La première contrariété lui fut suscitée par les chanoines réguliers d’une abbaye voisine, qui se persuadant que ce jeune homme d’un esprit excellent établirait quelque congrégation trop proche d’eux, ne lui permirent pas de séjourner davantage sur leurs terres. La deuxième année du siège de Paris qui tenait pour la Ligue, Henri IV, environnant cette grande ville avec son armée, les deux bons ermites n’en pouvaient tirer aucun secours : toute la nourriture consistait alors en désert les racines sauvages qu’il rencontrait dans leur solitude. Le père Vincent quoi que ravi de souffrir pour l’amour de Dieu en devint malade le jour de l’Assomption de Notre-Dame l’an 1592. Sa maladie ayant duré l’espace de trois mois, Dieu le consola intérieurement dans une communion par des grâces extraordinaires qui le fortifièrent pour endurer avec constance les outrages qu’exercèrent sur lui le lendemain les voleurs, qui après l’avoir traité inhumainement, emportèrent tout ce qui était dans leurs cellules.

Cet accident l’obligea de s’efforcer avec son compagnon de trouver entrée dans Paris. Ils tombèrent entre les mains de Suisses hérétiques, qui espérant une bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris, parce que le siège devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller, et de pendre les deux ermites. Frère Antoine en ayant eu avis secrètement par une demoiselle prisonnière, le malade qui tremblait la fièvre quarte entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune blessure. L’intempérance des soldats, et l’excès du vin les avaient mis en tel état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément. La faiblesse de celui-là les arrêta tous deux le reste de la nuit derrière un vieux bâtiment non loin du lieu d’où ils sortaient. Dès que les suisses furent partis, Antoine portant Vincent sur ses épaules une partie du chemin, ils arrivèrent à Paris accablé de peines et de fatigues, auquel celui-ci participait davantage à cause de ses infirmités qui s’étaient accrues par le pain noir et l’eau dont il usait pour sa réfection depuis un long temps.

Les médecins qui le visitèrent dans sa maison paternelle jugèrent sa maladie incurable.

De fait dès qu’il eut recouvré sa guérison entière, il retourna dans son Val-Adam où Frère Antoine était en d’extrêmes souffrances. D’autres se joignirent à lui en ce même temps, principalement son frère appelé François Mussart, et un jeune homme de Langres nommée Jérôme Seguin.

La Providence de Dieu les conduisit à Franconville sous le bois, du diocèse de Beauvais... Monsieur l’évêque de Beauvais... Leur fuite expédiée d’amples patentes pour l’établissement d’un monastère en ce lieu de Franconville... Le père Vincent tachant plus que jamais de découvrir la volonté de Dieu, connue par le rapport de frère Antoine, que la manière de vivre de la demoiselle flamande, qui le faisait autrefois subsister par ses aumônes, consistait dans la troisième règle de Saint-François-d’Assise : après une exacte recherche, il trouva celle qui a été confirmée par Nicolas IV... Ayant visité plusieurs bibliothèques de Paris, il rencontra dans celle de Monsieur Acarie, Marie de sœur Marie de l’Incarnation, avant qu’elle entra dans l’ordre des Carmélites, les commentaires du docteur extatique Denis Rykel Chartreux, sur la troisième Règle de Saint-François.

... Aux quatre associés déjà nommés se joignirent [suis une liste de 13 noms]...

Article XX. Le progrès de la congrégation gallicane depuis le commencement de sa réforme.

Le nombre des imitateurs du père Vincent de Paris, croissant non seulement par l’association des six qui firent les vœux essentiels avec lui et des autres que j’ai nommés déjà; mais encore de quelques nouveaux venus, il établit un monastère à Paris avec la permission de l’évêque, l’an 1601 en un lieu vulgairement appelé Picpus, de la paroisse Saint-Paul, à l’extrémité du faubourg de Saint-Antoine, et sur le grand chemin qui conduit au château du bois de Vincennes.... [Recours au Saint-Siège, etc.... Premier chapitre à Franconville le 14 mai 1604]



(Page 187)

[Élection du P. Chrysotome provincial de France]

... En 1634 le père Elzéar fut continué visiteur pour la troisième fois. On élut le père Chrysostome de Saint-Lô provincial de France; le père Vincent de Rouen, celui d’Aquitaine. En 1637...



(Pages 244-245)

§. XXII. Les personnes remarquables de la province de Saint-François [Vincent de Paris annote Denis le Chartreux]

... Le révérend père Vincent de Paris, réformateur de notre congrégation gallicane, était un personnage autant accompli que nous en ayons vu dans notre siècle... C’est assez maintenant que je parle de ses écrits. Ces annotations sur les commentaires de Denis le Chartreux, surnommé Rikel, qui a interprété notre règle, sont dignes d’être lues, non seulement pour les lumières qu’il donne sur ce sujet; mais encore pour les instructions qu’il propose, afin de faciliter la pratique de toutes les vertus. Il a composé un livre de l’oraison mentale qu’il intitule, Théologie mystique,...







Notice sur le P. Chrysostome



Pages 624 à 626 de :

Histoire Générale et particulière du Tiers Ordre de S. François d’Assize,

Tome second, Les Vies des Personnes illustres qui ont fleury dans les siècles XV, XVI & XVII,

Par le R.P. Jean Marie de Vernon, Penitent,

À Paris Chez Georges Josse, ruë saint Jacques, à la couronne d’Espines.

M.DC.LXVII.







13. Le Père Chrysostome de Saint-Lô causa une extrême douleur à notre compagnie par son décès qui arriva le 26 mars 1646 au couvent de Nazareth situé dans Paris. C’était un véritable enfant de Saint-François, par l’amour de sa propre abjection, et par son entier détachement du monde. Il faisait grand honneur à notre compagnie, alliant ensemble le bon sens et la profonde science avec la simplicité évangélique; la tranquillité de la contemplation, et la fidélité aux exercices réguliers, avec l’administration des affaires de son ordre.

Son éloge est renfermé dans la souscription de son Image, qui fut imprimé après sa mort par le commandement de nos supérieurs, avec ce peu de paroles : «le père Chrysostome de Saint-Lô, religieux pénitent du tiers Ordre de Saint-François, grand contemplatif, consommé de l’amour de Dieu, du zèle de sa gloire et de ses grandes pénitences, mourut âgé de 52 ans le 26 de mars 1646.» La lettre qu’écrivit l’illustrissime archevêque de Reims, Éléonor d’Étampes, l’une des plus fortes têtes de notre clergé de France, dès qu’il eut appris son décès, déclare de quelle manière on le vénérait. Elle s’adresse au père Oronce de Honfleur [page 629, notice : «... qui est décédé dans son cinquième provincialat, au couvent de Nazareth à Paris le 27 avril 1657 en son âge de 61 ans… C’était l’un des hommes du monde le plus propre à gouverner les autres. Il commandait de bonne grâce, mêlant heureusement la suavité avec la force], pour lors notre provincial.

«À Reims le 22 avril 1646.

Mon révérend père quand j’ai reçu celle qu’il vous a plu m’écrire, je savais déjà la perte que nous avons faite du bon père Chrysostome : cette triste nouvelle m’a fait beaucoup de peine et me donne beaucoup de déplaisirs, tant à cause de l’estime particulière que je faisais de sa personne, que parce que votre province perd en lui un puissant protecteur. Je sais combien grande étais l’amitié entre vous deux, ce qui fait que je vous plains dans cet accident; mais il se faut consoler dans cette considération, que la fin de sa vie lui a fait obtenir la récompense de sa vertu et de ses bonnes actions. Il est bien heureux : ainsi, ne doutons pas qu’il ne prie Dieu pour nous; pour moi j’aurai toujours affection pour votre province, et je lui rendrai mes services tant qu’il sera dans mon pouvoir. Je vous prie d’en assurer le révérend père Irénée, et me croire en votre particulier, mon révérend père, votre très affectionné à vous rendre service, L. d’Étampes, Ar. de Reims.»

L’un des meilleurs esprits de notre siècle, bien persuadé des mérites du père Chrysostome de Saint-Lô, composa l’épitaphe suivant à sa louange :

«Hic jacet in silentio, qui dum vixit, in omni virtutum genere eminuit...»

Ces témoignages étant donnés par des hommes illustres et désintéressés, ne peuvent être révoqués en doute15. Le père Chrysostome avait l’approbation universelle des grands et des petits. Les reines Marie de Médicis et Anne d’Autriche, estimaient sa vertu et ses lumières. Monsieur de Châteauneuf, garde des Sceaux, l’avait pris pour son professeur. Plusieurs autres de haute condition et naissance le révéraient en cette qualité. Ses écrits de dévotion ravissent encore aujourd’hui les lecteurs; tâchons d’imiter son exemple.



La Vie d’Antoine Le Clerc, sieur de la Forest



Pages 527 à 544 de :

Histoire Générale et particulière du Tiers Ordre de S. François d’Assize,

Tome second, Les Vies des Personnes illustres qui ont fleury dans les siècles XV, XVI & XVII,

Par le R.P. Jean Marie de Vernon, Penitent,

À Paris Chez Georges Josse, ruë saint Jacques, à la couronne d’Espines.

M.DC.LXVII.







Jean-Marie de Vernon publie l’histoire des Tiers Ordres franciscains menée jusqu’au milieu du XVIIe siècle en trois fort volumes. Il ne consacre qu’une très faible fraction à des laïcs, surtout lorsqu’ils ne sont ni reines, ni rois, ni nobles. Au-delà de simples paragraphes, tel celui citant l’associé Bernières16, on ne trouve, en ce qui concerne les figures liées par des vœux simples -- nombreux à venir dans la filiation et incluant madame Guyon --, que les cinq pleins chapitres exposant «La vie d’Antoine Le Clerc, sieur de la Forest».

Malgré une présentation hagiographique conventionnelle sur des débuts dévots se dessine une figure mystique douée et originale, dont on devine l’influence exercée sur des personnalités nombreuses, dont celle du futur Père Chrysostome. Elle est attestée ainsi pour ce dernier par Boudon dans un passage que nous reproduirons17  : «Nous avons dit comme M. de la Forêt ne rebutait pas ses lettres, et voulait bien même lui faire réponse. Mais quelques années après, ce jeune écolier [Jean-Chrysostome] s’étant fait religieux, et ayant été envoyé à Paris, il eut une sainte liaison avec ce grand serviteur de Dieu [Antoine], qui ayant découvert en lui des lumières admirables qui lui étaient données pour mener les âmes à Jésus-Christ, et qui étaient accompagnées d’une haute sainteté, il n’eut pas honte de se rendre disciple de celui dont il avait été le maître, et de se mettre sous sa conduite. Le Père composa sa vie après sa mort, dans laquelle il a décrit dignement ses éminentes vertus et les grâces signalées qu’il avait reçues de Dieu.» Cette Vie par Chrysostome ne nous est pas parvenue, mais fut peut-être à la source de la notice étendue de J.-M. de Vernon :

Chapitre premier. Sa jeunesse et sa science.

Auxerre ville de Bourgogne l’a vu naître le 23. De septembre l’an 1563. Les titres vérifiés au Parlement de Paris prouvent qu’il descendait en droite ligne de Jean Leclerc chancelier de France; et la Bourgogne produit des monuments authentiques de la noblesse et de la vertu de ses ancêtres. Son éducation fut heureuse par le soin de ses parents, qui l’élevèrent dans la crainte de Dieu et lui procurèrent d’habiles maîtres, qui le remplirent de toutes les belles connaissances convenables à son âge. À 20 ans il pris les armes, où il vécut à la mode des autres guerriers, dans un grand libertinage. La guerre étant finie, il entra dans les études, s’adonnant principalement au droit. Cet emploi ne modérant par les vices de sa jeunesse, il tomba dans le malheur de l’hérésie, 528 d’où il ne sortit qu’après l’espace de deux ans. Le souvenir des périls qu’il avait encouru dans les combats, où quelques-uns de ses compagnons furent tués et d’autres grièvement blessés, lui servait de méditation. La pensée de n’avoir reçu aucune blessure la plus légère parmi tant de hasards, allumait doucement dans son cœur les flammes d’une dilection céleste.

La passion de devenir savant l’excitait à s’adresser à Dieu, qui lui découvrait des secrets admirables, quoiqu’il fût alors engagé dans la servitude du péché. Admirons les ordres de la Providence de Dieu, qui l’attirait suavement à son service par des lumières intérieures qui l’éclairaient et lui faisaient connaître sa volonté, sans le tirer de ses désordres, tant il y était attaché. Quelquefois la nuit il sentait de vives atteintes au fond de son cœur, qui l’éveillaient et l’obligeaient de se prosterner en terre, et de répandre des torrents de larmes. La vanité pourtant et l’attachement monde triomphait de son âme. Son bel esprit et sa rare éloquence paraissaient dans les harangues publiques dès l’âge de 20 ans. Sa parfaite intelligence dans la langue grecque, éclata lorsque le cardinal du Perron le choisît pour interprète dans la fameuse conférence de Fontainebleau contre du Plessis Mornay. Antoine Leclerc était bon philosophe, grand théologien, fort versé dans l’Écriture Sainte, dont il citait en toute rencontre de longs passages sans hésiter. On ne vit jamais un historien plus accompli. Sa mémoire était des plus fermes et plus heureuses. Il possédait ces hautes sciences par son travail propre sans l’aide d’aucun maître.

Sa principale perfection consistant au droit, il 529 en donna des preuves, quand après les guerres de la ligue, où il prit l’épée, il se trouva en cet état à la réception d’un Conseiller du Parlement de Paris : chacun ayant parlé sur la question proposée, le soldat harangua avec permission, d’une manière si nette, si solide et si éloquente, qu’il ravît ses auditeurs; de sorte qu’on le déclara Docteur en droit, on l’admit au nombre des avocats, et la Cour le supplia de régenter publiquement; de quoi il s’acquitta dans une acclamation universelle. De tous les livres qu’il a composés en grand nombre, nous n’en trouvons d’imprimés, que des expositions de l’Écriture Sainte, un commentaire sur les Loix royales, sur les mœurs des douze Tables, et les Canons de l’ancien droit romain, bref une défense des puissants de la terre. Les hérétiques espérant beaucoup d’appui de sa personne, lui offrirent durant qu’il tenait leur parti une charge de Conseiller de la Cour, qu’il refusa, pour abjurer son hérésie. L’instrument de sa conversion a été une sage demoiselle qu’il épousa depuis. Il en eut la première vue à Tours durant les troubles de la ligue, qui les obligèrent de quitter Paris : elle lui rendit là des visites en une extrême maladie, d’une manière forte édificative. La paix étant faite ils retournèrent à Paris, où par bonheur ils se trouvèrent loger en une même maison; ce qui facilita leurs honnêtes entrevues et donna lieu à la prudente demoiselle d’entretenir notre Antoine de l’avantage des enfants de l’Église romaine, quand elle sut qu’il était hérétique. Les assistances qu’il recevait dans ses infirmités corporelles, disposait son esprit à écouter ses discours, qu’il ne souffrait d’aucun autre. Il s’appliqua en même temps à la lecture 530 de la Bible, avec tant de bénédiction, qu’étant touché, il témoigna à son hôtesse un puissant désir de se convertir. Les ministres apprenant cette nouvelle n’osèrent plus paraître devant lui, dans la crainte de ne pouvoir résister à ces attaques ni à ses lumières. Il s’alla donc jeter aux pieds de son véritable Pasteur, curé de la Madeleine à Paris, pour demander l’absolution de ses péchés, et fit publiquement entre ses mains l’abjuration de son hérésie.



Chapitre II. Ses exercices de piété.

Son mariage l’ayant entièrement éloigné des débauches, sa vie était dans un ordre admirable. Ce commencement de vertu fut comblé des faveurs célestes, que Dieu lui communiquait volontiers pour l’encourager à la persévérance. Il ne trouvait en tous ces exercices de piété, que des douceurs et du calme. Ses yeux versaient souvent des larmes en abondance, dans le regret de ses iniquités anciennes. Pendant l’espace de plusieurs années, son plus ordinaire emploi consistait à examiner sa conscience attentivement, à se confesser, et former des actes de contrition, avec une tendresse et ferveur nonpareille. Il fut heureux dans la rencontre d’excellents confesseurs, qui contribuèrent par leurs sages avis à le perfectionner. Cet esprit de componction le détachant de la terre, il ne se délectait plus qu’à penser au ciel et à s’entretenir de la vie spirituelle.

Les scrupules l’inquiétant dans l’entrée de sa conversion 531, ses inquiétudes cessaient par l’obéissance qu’il rendait à son directeur. Sa profonde science ne lui a jamais ôté son humilité, l’ayant toujours soumis aux sentiments des autres. Son naturel ardent et impétueux devint par la vertu extrêmement doux et facile. Dans les occasions qui le pouvaient échauffer, il gardait le silence; d’abord son visage montrait un peu de tristesse, durant qu’il combattait sa passion, puis il rentrait dans son humeur agréable. Son corps participait aussi aux règles de la mortification : les austérités, les jeûnes, les veilles, les rudes disciplines lui étaient ordinaires : mais les fâcheuses et longues maladies jointes à ses oraisons continuelles, l’affaiblissait plus que tout le reste. Il ne se passait point d’année que ses infirmités ne conduisissent presque jusqu’à l’agonie. Ses souffrances ne tirèrent jamais la moindre plainte de sa bouche, non pas même un médiocre soupir qui témoignât sa douleur. Cette tranquillité extérieure était un indice évident du calme et de la force de son âme. Sa plus ordinaire maladie était une squinancie [esquinancie : inflammation de la gorge], qui ne lui permettait pas de parler ni de respirer qu’à peine d’espace de huit jours, ni de prendre aucune nourriture.

Le chirurgien étant un jour près de percer l’enflure de la gorge, qu’il trouvait extraordinaire, appela la femme du malade et ses enfants, les suppliant de le recommander à Dieu. Les larmes de sa famille touchèrent tellement le vertueux Antoine, qu’il demanda sa guérison à notre Seigneur, qui la lui accorda. L’abcès s’ouvrant aussitôt sans effort, il lava sa bouche, se mit à genoux hors du lit, et après avoir rendu grâces à Dieu, il dit à sa femme : «Ne vous affligez plus, je suis guéri pour toujours.» Ce qui s’est trouvé véritable. Sa 532 charités envers le prochain paru dans ses aumônes, qu’il ne refusait jamais, quand il avait de quoi donner. Si les richesses temporelles lui manquaient, il assistait les misérables par ses conseils et ses prières. Il croyait que pour avoir secouru un prêtre dans son extrême nécessité, Dieu l’avait favorisé de ses grâces particulières.

Un lépreux voulant une fois l’entretenir, il l’écouta avec grande joie, et l’embrassa si serrement, qu’on eut de la peine à les séparer. Il tremblait visiblement à l’aspect des prêtres qui le visitaient, à cause de la sainteté de leur caractère : les tirant à l’écart, il leur demandait la bénédiction à genoux, et les priait d’imposer leurs mains sur sa tête, et d’en faire autant à ses enfants. Il lavait les pieds des religieux qui logeaient chez lui; ses larmes étant les témoins de sa particulière satisfaction à leur rendre cet office. La vanité n’avait aucune part dans son cœur. Ses discours pieux touchaient les plus rebelles; il avait une grâce singulière pour persuader le mépris des grandeurs du monde : la conversation des pauvres et des petits lui agréait infiniment. Si les grands et les riches abordaient, quoiqu’il ne les rebutât^point, Il se tournait néanmoins plutôt du côté des autres.

Voici la conduite de sa journée. Dès le matin à son réveil, il récitait des Psaumes à voix soumise; se revêtant de sa robe de nuit, il se prosternait le visage contre terre pour adorer son Créateur; il s’habillait psalmodiant encore ou méditant; puis il allait faire une heure d’oraison mentale dans son oratoire; de là s’acheminant à l’église pour entendre la messe, il n’en sortait que pour dîner. L’après-dîner se passait à lire ou exposer l’Écriture Sainte, ou bien à répondre à ceux qui le consultaient. Il 533 retournait à l’oraison mentale devant souper; et après un médiocre débandement d’esprit, ayant dit le chapelet, il s’appliquait derechef à la méditation et à l’examen de conscience. Il ne manquait jamais devant que de se coucher, et en se levant, à la sortie, et à l’entrée de son logis, de saluer le visage contre terre une image de la Vierge qu’il nommait sa bonne maîtresse. Les pèlerinages de Sainte-Geneviève, de Notre-Dame de Paris, où était sa demeure, de Notre-Dame des Vertus, de saint Maur, lui étaient fréquents. Il avouait que ces dévotes pratiques lui avaient impétré de notables secours. Il se confessait souvent, et par l’avis de son confesseur, il communiait tous les jours en ces dernières années.

Chapitre III. Son degré d’oraison, et son esprit prophétique.

Quoiqu’il apporta du commencement toute la diligence imaginable pour disposer son esprit à ce divin exercice, il ne laissât pas d’y trouver des difficultés. Enfin une personne de haute vertu lui annonça que Dieu le voulait élever dans la voie extraordinaire et suréminente. L’état de l’Église universelle lui fut depuis manifesté, dès sa première méditation, où l’ancienne méthode qu’il avait observée jusqu’alors lui fut ôtée. Dans la seconde, il connut la disposition présente du royaume de France, et ce qui lui devait arriver dans les années suivantes. Il s’étonnait de la lumière que Dieu répandait en son âme pour résoudre les questions qui lui étaient proposées; ainsi qu’il l’a déclaré 534 à son directeur qui a écrit sa vie. L’apparition de la sacrée Vierge l’ont souvent instruit sur les matières qui lui devaient être proposées dans les consulte et sur les secrets de l’éternité. Tantôt elle tenait l’Enfant Jésus entre ses bras, tantôt elle était accompagnée d’apôtres et de vierges. Il s’est quelquefois trouvé environné comme d’un soleil, qui lui représentait l’humanité de Jésus-Christ, dont la vision le consolait en certaines rencontres, le fortifiant dans ses combats et lui révélant des merveilles. On a vu durant sa méditation un pigeon blanc sur sa tête, qui figurait l’onction intérieure opérée par l’Esprit divin.

La crainte d’être trompé le rendait circonspect à ne pas croire légèrement que ces lumières fussent véritables et certaines. Il prenait avis de tous ceux qu’il savait être illuminé d’en haut. Ils jugèrent tous sa voie hors de péril et fort agréable à Dieu. Par leur conseil il écrivit à la mère Anne de Saint-Barthélemy : la réputation de sa sainteté et le bonheur d’avoir été compagne de sainte Thérèse, furent cause qu’ayant établi en France l’ordre des Carmélites, elle passa en Flandre pour le même sujet. Ayant reçu la lettre de notre Antoine, elle l’assura qu’il devait demeurer en repos, puis qu’il n’y avait nulle tromperie dans sa conduite, qui était fondée sur une humilité profonde. Il consulta le père Dominique de Jésus Maria, grand serviteur de Dieu, quand il vint à Paris : celui-ci le confirma dans sa manière de vivre, qu’il jugea conforme aux lois de l’Évangile.

Une autre peine il lui arriva, savoir qu’étant entièrement plongé dans les pensées continuelles de Dieu, qui le possédait, il ne pouvait plus vaquer aux affaires des parties dont il était avocat. 535. Ses biens de fortune étant médiocres, la subsistance de sa famille dépendait presque de son travail. Il se confia néanmoins en la Providence de Dieu, qui fit subsister sa maison par les libéralités de la reine Marguerite de Valois, qui l’honorera d’une charge de Conseiller et maître des Requêtes de sa maison, avec un appointement de 1500 livres ordinaires. De plus, Dieu donnant sa bénédiction à son petit revenu, sans interrompre le repos de sa vie contemplative, il vécut toujours dans la bienséance. Dieu lui révélait beaucoup d’événements futurs, et les secrets des consciences : par ce don céleste, il avertissait les pécheurs de se confesser de leurs iniquités cachées; de faire des confessions générales pour réparer les défauts des précédentes, où ils avaient celé tels péchés qu’il spécifiait. Il marquait à quelques-uns les points de la foi dont ils doutaient; à d’autres il a indiqué en particulier ce qu’ils étaient obligés de restituer : ils admiraient tous cette découverte de leur intérieur, qu’ils n’avaient manifesté à personne. Les âmes scrupuleuses recevaient un grand soulagement par ses conseils et ses prières.

La mère Claire de Besançon, première supérieure du couvent de Sainte Élisabeth à Paris, ayant d’extrêmes douleurs en une nuit, et craignant d’être tombé en impatience, le vertueux de la Forest, qui connut divinement cette peine, l’assura par une personne expresse, qu’elle n’avait pas offensé Dieu, et qu’elle continuât de porter sa croix avec courage. Une âme vraiment pénitence se trouvant en un lieu fort éloigné, dans des combats et des traverses, le sieur de la Forest les apprit en communiant : à la même heure il la consola et exhorta à la persévérance, lui écrivant que Dieu 536 avait remporté la victoire en elle, et l’excitant à fréquenter le sacrement de pénitence, et à réciter souvent l’Ave Maria, le Gloria Patri, ou proférer intérieurement «O doux Jésus», sans remuer les lèvres. Les desseins que plusieurs personnes avaient de quelques ouvrages à la gloire de Dieu lui étant communiqués, on admirait ses réponses : soit qu’il les animât à la poursuite, soit qu’il les détournât, ou qu’il les fit différer; les succès montraient toujours que ses pensées venaient d’en haut.

Si on le consultait sur les entrées en Religion, il prédisait ce qui arrivait, l’interruption ou l’achèvement du noviciat, jusqu’au vœu solennel. Un jeune homme frappant à sa porte afin de consulter sur le choix de l’Ordre, il lui vint au-devant, sachant son désir par révélation, et lui conseilla d’aller au Carmes déchaussé, où il a vécu en bon religieux. Une jeune demoiselle voulant être religieuse au monastère de Saint Élisabeth à Paris, et se recommandant à ses prières pour ce sujet, il lui prédit les difficultés qui lui survinrent durant son noviciat, et qu’elle ferait néanmoins profession; la vérité s’en est ensuivie. Un religieux du tiers Ordre de Saint-François, le consulta sur son intérieur, le sieur de la Forest l’avertit qu’il mourrait en telle année. La prophétie s’accomplit précisément, lorsque ce bon père ayant été envoyé à Rome par ses supérieurs, il y décéda au temps qui avait été prophétisé.

La vie qu’il donna au père Bernard, prieur du collège de Cluny, de finir les livres qu’il composait, à cause de la proximité de sa mort, eu son effet, lorsque trois mois après une violente maladie l’emporta. Le père Athanase Bénédictin de la congrégation de saint Maur, se voyant attaqué de 537 pulmonie, voulait quitter sa fonction de lecteur en théologie pour se préparer à la mort : notre Antoine l’assura que s’adressant à Sainte-Geneviève il serait guéri, ce qui arriva. Le père Chrysostome de Saint-Lô, son confesseur, gardien du couvent de Picquepus, personnage d’un singulier mérite, a reconnu par expérience en sa personne, la certitude des prophéties du sieur de la Forest, quand une maladie le mena jusqu’aux portes de la mort, comme elle lui avait été présagée par celui qu’il dirigeait : toutes les circonstances de cette prédiction eurent leur accomplissement.

Un ami le priant de recommander à Dieu le procès d’une dame de qualité : «la voulez-vous bien obliger?» Répondit-il, excitez-là à se disposer à la mort, qui est proche. L’événement justifia cette réponse. Rencontrant une demoiselle de son voisinage qu’il allait visiter, il dit secrètement à sa femme : «Avertissez-là de s’en retourner promptement en son logis, et de se confesser d’avoir souffert à sa table les discours de quelques hérétiques contre l’Église, parce qu’elle paraîtra bientôt devant Dieu.» Ayant mis ordre à ses affaires, et reçu les sacrements, elle sortit du monde.

Chapitre IV. Continuation du sujet précédent.

La maladie d’un grand favori, éloignée de deux cents lieues, lui fut annoncée par un billet durant qu’il était en oraison : sans le lire ni l’ouvrir, il écrivit la réponse sur le dos, assurant que le personnage 538 était mort, et que cela ne causerait pas grand changement. Le courrier apporta le lendemain la nouvelle de ce décès, et tout s’effectua selon la parole du saint homme. Madame de Guise le supplia de recommander à Dieu le mariage de Monseigneur le duc d’Orléans avec Mademoiselle de Montpensier, qu’elle croyait presque rompu. Après une communion dans quelque pèlerinage il répartit : «Quelque délai qui arrive à cette affaire, elle s’achèvera; mais la joie en sera courte.» De fait la jeune princesse trépassa dans sa première couche, au commencement de la seconde année des noces. Le dessein qu’une dame de qualité avait pour le cloître lui était connu; il dit néanmoins à quelqu’un digne de foi dans cette conjoncture : «Ses proches lui ôteront bientôt cette pensée.» La haute faveur qui arriva quelque temps après dans cette famille, donna une autre face aux affaires, et la Dame n’eut plus le désir d’être Religieuse.

Une princesse ayant recours à ses prières : «Ah, que de traverses lui sont préparées», s’écria-t-il à quelqu’un de sa suite, «les objets les plus chers la feront grandement souffrir!» On en vit les effets quand le prince son mari s’enfuit dans les pays étrangers et qu’elle fut bannie de la cour. Un grand seigneur Chevalier de Malte, se plaignant qu’on ne l’employait pas et que ces prétentions ne réussissaient point, le sieur de la Forest dit : «Paul se joindra à Pierre en vous; ne m’en demandez pas le temps : c’est à Dieu seul de le connaître.» La dignité de cardinal où fut élevé depuis ce gentilhomme par Urbain VIII, a montré que le serviteur de Dieu parlait en esprit prophétique. L’année 1622, une demoiselle de Champagne souffrait 539 des convulsions très violentes, son corps se courbant en forme d’un arc, et la tête se rejoignant à ses pieds, malgré les efforts de plusieurs personnes qui la voulaient arrêter. Le sommeil et les aliments lui étaient interdits par cette violence. Les médecins avouèrent que leurs remèdes étaient inutiles; et un villageois confessa l’avoir ensorcelée. Un Religieux de notre Ordre qui assistait la malade depuis deux mois manda cet accident au vertueux Antoine. Avant que de lire la lettre du Père, il dit au porteur : «Elle n’en mourra pas, quoiqu’elle ait reçu les derniers sacrements.» Il répondit par écrit, qu’elle devait réitérer sa confession, faire célébrer la messe en l’honneur de la sacrée Vierge, de Saint-Joseph, de l’Ange gardien et de Sainte Clotilde. L’exécution de ces conseils la remit aussitôt en santé; et dès qu’elle pût user du carrosse, elle vint conférer avec son libérateur, et lui proposer des difficultés qu’il démêla d’une manière toute divine.

La compassion envers les âmes du Purgatoire le touchait beaucoup; et il déclarait franchement à son confesseur qu’il avait de grandes connaissances de leur état. L’enterrement d’un personnage qualifié se faisant à Picpus, il était présent, et dit à un homme de confiance, que le défunt demeurerait longtemps dans les flammes; mais qu’il était parti de ce monde en grâce, à cause de sa charité envers les pauvres. Il invitait chacun à prier pour les morts, soutenant que c’était un admirable expédient pour obtenir la bénédiction de Dieu dans toutes nos affaires.

Un parfait religieux son intime ami, étant décédé, il connut l’immense degré de gloire qui lui était préparé, après qu’il aurait achevé la pénitence, 540 qui consistait dans un pressant désir de voir Dieu, en châtiment de ce qu’en sa dernière maladie il n’avait pas assez désiré cet infini bonheur. Un autre religieux de sublime vertu lui apparut après sa mort entrant dans le ciel. Il répartit au messager qui recommandait à ses prières un Religieux malade : «Celui dont vous me parlez est hors de ce monde et bienheureux.» «Votre mère, dit-il à une fille, n’a plus que quinze jours à vivre, prenez-y garde; Dieu lui réserve une ample récompense en l’éternité.» L’effet fut conforme à sa prédiction, et il connut par révélation qu’elle posséderait le salaire des saintes veuves.

Monsieur Bernard, surnommé le Pauvre prêtre, tant célèbre dans nos jours pour la ferveur de son zèle, lia une étroite amitié avec notre pieux Antoine, dont il mendiait les lumières en toute rencontre. S’entretenant un jour ensemble des effets de l’amour divin, le vénérable prêtre tomba en extase. Le sieur de la Forest par son humilité a tenu beaucoup de faveurs célestes cachées, obéissant à ses directeurs qui lui conseillèrent le silence.

Chapitre V. Sa préparation à la mort.

Les discours de cette fin dernière lui agréaient infiniment, et les souhaits de la pleine vue de Dieu faisaient ses plus suaves délices. Ayant réglé ses affaires temporelles, il ne pensait plus qu’à Dieu, et au soulagement des pauvres, auquel il invitait avec des instances nouvelles tous ceux qui 541 l’abordaient. Il fit son testament six mois devant sa mort, élisant sa sépulture dans l’église des religieux du tiers Ordre de Saint-François à Picpus les Paris, en la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce. Il pria le père Chrysostome de Saint-Lô, gardien de ce couvent et son confesseur, de l’admettre au rang des tertiaires : ce qui fut exécuté en sa dernière maladie. Depuis ce temps-là son esprit était tellement transformé en Dieu, qu’il n’avait aucune attention à tout ce que les créatures disaient et faisaient autour de lui. Sa volonté devint si étroitement unie à celle de Dieu, qu’il avait une simplicité enfantine, quant aux effets pour son entière soumission, non quant au principe d’agir, qui consistait en une sapience divine.

Les démons le tourmentèrent dans son intérieur par leurs fausses visions, et en le sollicitant au péché; voire même dans l’extérieur par de cruels assauts. «Dieu veut, dit-il une fois son confesseur, que l’Enfer me crible, afin d’éventer la paille qui est en mon âme. Sa bonté divine fasse que je sois enfin un petit grain de sa table éternelle.» Il crut une fois être destitué de tout secours, et que son âme était presque abandonnée aux iniquités les plus énormes; ce qui lui causa une étrange mélancolie. Un soir après avoir récité le chapelet, montant en son cabinet pour faire sa méditation, le démon le précipita au bas de l’escalier avec une violence nonpareille. On courut au bruit, et lors qu’on le croyait mort, on le trouva riant et sans aucune blessure : «La Vierge, s’écria-t-il gaiement ayant la tête en bas, m’a reçu entre ses mains; je suis en pleine santé.»

Quatre mois devant sa mort étant sur son lit dans ses infirmités ordinaires, il s’entretenait sur 542 les merveilles de l’éternité : on tira les rideaux, de sa couche lui sembla parée de noir; un spectre sans tête parut à ses pieds tenant un fouet embrasé; cette horrible figure ne l’effrayant point, il consacra tout son être au souverain Créateur. Il parla ainsi au démon : «Je sais que tu es l’ennemi de mon Dieu, duquel je ne me séparerai jamais par sa grâce : exerce sur mon corps toute ta cruauté, mais garde-toi bien de toucher au fond de mon âme, qui est le trône du Saint-Esprit.» L’esprit malin disparaissant, le pieux Antoine demeura calme, et prit cette apparition pour un présage de sa prochaine mort; ses forces diminuèrent toujours depuis : et il tomba tout à fait malade au commencement de l’année 1628 [1646]. Les sacrements de l’Église lui furent administrés en même temps. À peine avait-il l’auguste eucharistie dans l’estomac qu’il vit son âme environnée d’un soleil, et entendit cette charmante promesse de notre seigneur : «Je suis avec toi, ne craint point». Les flammes de sa dilection s’allumèrent davantage, et il ne s’occupait plus qu’aux actes de l’amour divin, voire au milieu du sommeil.

Quelquefois durant sa maladie il se figurait être dans le plus profond abîme de l’enfer, d’où notre Seigneur le tirait par son infinie miséricorde : les actes de contrition et de conformité au bon plaisir de Dieu lui étaient fréquents. Dieu lui commanda trois jours autant avant que de mourir de sacrifier son âme et son corps à la Reine des anges. Il exécuta cet ordre avec une ardeur merveilleuse, ôtant son bonnet et s’efforçant de dépouiller sa camisole : sa femme s’y opposant, «Je suis commandé, répliqua-t-il, de tout immoler à la mère de Dieu. Son adorable Fils mon Sauveur, étant demeuré nu sur la croix; ai-je pas encore trop, moi chétive créature, qui m’étend sur un bon lit garni de tant d’ajustement, non nécessaire?» Il obéit néanmoins à la volonté de son confesseur, qui ordonna qu’on le remît en son premier état.

Un grand homme de bien, ayant eu révélation qu’il mourrait le samedi prochain, on lui administra l’extrême-onction. Monsieur Bernard présent sentit des atteintes si vives de l’amour de Dieu, qu’il devint immobile et fut ravi. Cependant le malade discourant de ces merveilles, prédis que ce bon prêtre consommerait en bénédiction le chef-d’œuvre de sa pénitence, qu’il parviendrait à un sublime degré de sainteté, bref qu’ils se verraient ensemble dans la Gloire céleste. Le vendredi sur les dix heures du soir, il tira ses bras du lit, les élevant vers le ciel avec vigueur, et tâchant d’en faire autant de sa tête. Son confesseur l’obligeant de manifester la cause de ce mouvement extraordinaire : «Je vois, répondit-il, Jésus-Christ avec la Vierge, les anges et des saints, qui m’invitent à les accompagner dans la Béatitude.»

Le lendemain samedi 23 de janvier, après avoir satisfait aux demandes de ses amis d’une manière admirable, remercié son confesseur pour les assistances qu’il en avait reçues des neuf dernières années de sa vie, et persévéré dans une fidélité inviolable envers Dieu, il rendit l’esprit à six heures du soir dans la pratique expresse des actes de l’amour divin. Il s’apparut au même instant environné des rayons de la gloire à un grand Personnage, l’excitant à se sanctifier : celui-ci manifesta cette apparition au directeur du défunt. Le bruit de sa mort s’étant répandu dans la Ville de Paris, on permit 544 durant tout le dimanche l’entrée libre dans la chambre aux personnes de toutes conditions, qui le venait visiter en foule. Les religieux du tyran de Saint-François gardaient son corps, qui fut transporté habit pût avec la permission de Monsieur le Curé de Saint-Sulpice son pasteur. On enterra solennellement dans la chapelle de Notre-Dame de grâce, au côté droit de l’autel, avec oraison funèbre. Son corps repose la sous une pièce de marbre, et l’épitaphe suivant.

[Épitaphe latine]

sa vie a été mise en lumière par le père Chrysostome de Saint-Lô, personnage signalé en vertu et doctrine, son confesseur, religieux du tiers Ordre de Saint-François, et par Monsieur Louis Provençal, fort renommé pour ses livres de controverses, et ses disputes contre les hérétiques.





L’Homme Intérieur ou La Vie du Vénérable Père Jean Chrysostome

[Extraits de l’ouvrage par Boudon]



Religieux pénitent du troisième Ordre de S. François,

À Paris, Chez Estienne Michallet,

ruë Saint Jacques, à l’Image S. Paul,

MDCLXXXIV. 18

Cette «Vie» n’en est pas une! mais une homélie, ponctuée de temps à autre par une brève, mais précieuse information du témoin direct.

Boudon fut un compagnon estimable et estimé par Bernières. Comme écrivain il est bavard et sort facilement du sujet annoncé.

On découvrira le précieux et exceptionnellement long chapitre sur... Bernières et le premier inspirateur de celui-ci, M. de la Forest. Troisième partie de l’ouvrage, «Chapitre VIII. De la sainteté de sa conduite. Éloge de M. de Bernières et de M. de la Forêt».



Première partie

Chapitre II. La naissance et l’éducation du vénérable Père Jean Chrysostome.

(1132) Le serviteur de Dieu naquit en la paroisse de Saint-Frémond, en la basse Normandie diocèse de Bayeux. Il eut le bonheur d’avoir des parents fort catholiques; et ayant été fait enfant de Dieu par le saint baptême, il y reçut le nom de Joachim. [...] Comme c’est Jésus-Christ que je regarde dans sa famille, sa grâce m’y fait voir un de ses frères qui a eu l’honneur d’entrer dans l’ordre du séraphique P. saint François, parmi les religieux Capucins; et une de ses sœurs qui a vécu sous la règle étroite de sainte Claire, dans le monastère de ses filles qui est à Rouen. Il a eu aussi un oncle religieux de la très -sainte Trinité de la Rédemption des captifs, que l’on appelle communément Mathurins, et qui a été supérieur de l’une des maisons de cette charitable congrégation, qui a été donnée à l’Église par une révélation céleste, faite même au Souverain Pontife, pour la secourir dans l’un de ses plus pressants besoins, je veux dire dans la captivité de ses fidèles sous la cruelle tyrannie des mahométans; [...] Le serviteur de Dieu, dès son enfance, fit paraître tant de dispositions au vrai bien, que l’on eût dit que la vertu était née avec lui. Il était d’une humeur douce et aimable, d’un naturel honnête, civil et obligeant, d’un accès facile et très-agréable. [...]

(1133) Il fut envoyé à Rouen pour y étudier au en les répandant avec largesse sur les autres collèges des Pères de la Compagnie de Jésus, où il eut pour maître en rhétorique le célèbre père Caussin. Cet excellent homme fit bientôt un grand état de son disciple, dans lequel, par sa grande lumière, il voyait des divines marques de ce qu’il devait être un jour. [...]

(1135) Or, ce mouvement intérieur, que l’Esprit de Dieu donne i ceux qu’il anime, ne s’est pas trouvé seulement dans le P. Jean Chrysostome, lorsqu’il avait fait de plus grand progrès dans les voies do la perfection, et dans un âge plus avancé, mais dès lors même qu’il faisait ses premières études au collège. de Rouen; et ce fut en ce temps-là qu’entendant parler de M. de la Forest, qui était en réputation de sainteté, il n’oublia rien, tout petit écolier qu’il était, pour s’en procurer la connaissance; et, comme il n’était pas en son pouvoir d’aller le voir, il prit la liberté de lui écrire. Cet homme de Dieu, éclairé du Saint-Esprit, s’aperçut bientôt do la grâce du petit écolier qui lui écrivait. Il recevait donc les lettres avec une sainte joie en Notre-Seigneur (et il n’y en a point d autre véritable), et il lui faisait réponse avec beaucoup d’exactitude. Ces lettres du saint homme, qui étaient pleines du feu du Saint-Esprit, trouvant l’âme du petit écolier comme une matière toute préparée, y produisaient bientôt l’ardeur de ses plus' vives flammes. bon pauvre cœur, à leur lecture, se trouvait tout etebiesé; et, comme il prenait un singulier plaisir à les lire et à les relire, les flammes du divin amour s’augmentaient toujours de plus en plus dans ce jeune homme si béni do Dieu. [...]

Chapitre III. Son entrée dans le cloître.

(1140) ll n’écouta point les mouvements de la nature, mais les inspirations de la grâce, qui lui firent oublier sa nation, comme dit le Psalmiste, et la maison de son père. Il exécuta même son dessein à l’insu de ses parents, et de vrai, souvent dans ce sujet ils sont de fort mauvais conseillers. Souvent, dans cette occasion, les paroles du Fils de Dieu se trouvent bien accomplies : que les domestiques de l’homme seront ses ennemis. Notre jeune homme en fit bientôt l’expérience, lorsque son généreux dessein fut connu de son père; car aussitôt qu’il eut appris que son fils avait saintement pris l’habit de religieux dans le troisième ordre de la pénitence du séraphique saint François, au couvent de Picpus, proche Paris, il n’oublia rien pour l’en faire sortir. Mais son esprit ne fut point ému de tout ce qu’il lui put dire; il voulut juger des choses selon le jugement de Dieu. Il ne regarda point à l’humeur de ses proches, mais aux inclinations de Jésus-Christ, qui n’a point eu de pente pour les honneurs, pour les richesses et les plaisirs de la vie, et qui a rejeté toutes ces choses comme indignes de sa divine personne. L’amour paternel n’affaiblit en rien celui qu’il devait à son Dieu. Il n’acquiesça point à la chair et au sang, non plus que saint Paul. Son père, voyant que tous ses efforts étaient inutiles, voulut tenter d’autres moyens. Il eut recours à ses amis du monde, qui entrèrent bientôt, selon la coutume déplorable du siècle, dans ses desseins. Ils se joignent donc à ce père affligé, et particulièrement un magistrat considérable du parlement de Normandie; ils s’unissent ensemble pour rendre l’attaque plus forte; mais, à tout ce qu’ils peuvent dire, à toutes les raisons apparentes dont ils se peuvent servir, le jeune homme répond que Dieu le demandant à un état, il n’y a rien qui soit capable de l’en détourner. il savait qu’il n’était pas à lui-même, ni à son père, mais à un maître qui a donné son sang et sa vie pour le délivrer d’une captivité éternelle. Il demeura donc ferme dans sa résolution, et, après l’année du noviciat, il fit heureusement profession le troisième jour de juin, jour consacré à la glorieuse mémoire du grand saint Antoine, âgé de dix-huit ans. [...]

Chapitre IV. Ses excellentes vertus dans l’état religieux.

(1147)... il prit le dessein d’être entièrement pauvre par un actuel dépouillement de tout ce qu’il pouvait prétendre en la terre. Pour cette fin, comme il était l’aîné de sa famille, il fit une déclaration devant les notaires, par laquelle il céda son droit, et renonça même à l’hérédité de ses parents. Il envoya cet acte à son père, et le supplia d’avoir pour agréable, que puisqu’il était consacré à Dieu par les saints ordres, il vécût selon l’esprit de sa profession; lui protestant que puisqu’il avait pris Jésus-Christ pour son partage, il n’en désirait point d’autre en la terre; qu’au reste il espérait que Dieu pourvoirait à ses besoins par sa Providence, et qu’il n’était pas en peine de sa subsistance, puisque Dieu prenait soin même des herbes et des lis sauvages. Mais les douces et fortes inclinations qu’il avait pour la pauvreté ne s’arrêtèrent pas là; comme il avait quelques livres pour ses études, il voulut encore les vendre, pour en donner le prix aux pauvres; et quelque amour qu’il eut pour des meubles qui lui étaient si nécessaires, la tendresse qu’il avait pour la pauvreté et les pauvres, prévalait par-dessus l’avidité de la lecture. Il est vrai qu’il ne put pas exécuter ce dessein de vendre tous ses livres, en étant empêché par les personnes dont il prenait avis. Cependant il a déclaré depuis, dans un âge avancé, qu’il doutait que le conseil qu’on lui donna de ne pas suivre ce mouvement, fût de l’esprit de Dieu.

C’est de cette sorte que les saints qui sont intimement unis à Jésus-Christ, entrent dans ses inclinations; c’est cette bienheureuse et divine union qui y a fait entrer si puissamment le P. Jean Chrysostomé, qui a été un vrai pauvre de Jésus-Christ. Il serait difficile de faire connaître les divines lumières qu’il avait reçues sur la vertu de pauvreté. Il assurait qu’elle était le solide fondement des vertus. C’est pourquoi, écrivant à feu M. de Bernières, qui lui avait mandé que ce qui le soutenait beaucoup dans les voies de Dieu, était l’amour de la pauvreté et du mépris, il lui fit cette réponse : «Tenez ferme sur ces fondements sur lesquels Jésus-Christ a édifié et édifiera, jusqu’à la fin des siècles, la perfection de ces chers amants.» C’était à ce vertueux personnage que notre serviteur de Dieu avait écrit, qu’il était rare de parvenir à la pureté d’une haute perfection, que par l’usage d’une pauvreté souffrante, qui, faisant mourir les délices de la chair, anéantit L’esprit mondain; et que le pur amour ne se peut trouver que dans le cœur évangélique très-pauvre sans réserve. C’est à lui qu’il dit dans quelques lettres : «Quant à moi, je vous trouverais très propre à faire un parfait pauvre' et un parfait méprisé, même dans votre ville; les souhaits que vous en avez sont une grâce qui vient du cœur de Jésus-Christ. Je vous trouverais très-heureux si vous étiez réduit dans cet état. Dieu tout (1148) bon vous veut pauvre évangélique. Je crois que vous n’aurez aucun repos que vous n’en usiez de la sorte, perce que vous ne seriez pas dans le centre de votre grâce : cependant, souvenez-vous que le diable est bien rusé pour l’empêcher.»

Il disait encore qiie la pauvreté avait des beautés admirables; que c’est le vrai moyen d’entrer dans les pures communications avec Jésus-Christ; qu’il ne savait rien de plus ravissant en ce monde que le mépris et la pauvreté de la croix; que celui-là est très-heureux qui est très-pauvre; que le fidèle amant doit être pauvre à pauvre, méprisé à méprisé avec Jésus; que celui qui communie souvent, et est dans un grand dénuement, est rempli de la bonne odeur de Jésus-Christ pauvre et souffrant, que le temps de la pauvreté est celui du pur amour; que dans l’état d’une entière pauvreté et de la privation de toutes choses, c’est pour lors que Jésus devient heureusement le grand et unique tout? Qu’il sert de père, de mère, de parents, d’amis, do biens, d’honneurs et de plaisirs. C’est pourquoi il remarquait très véritablement, que le véritable pauvre non seulement rejette le superflu, mais est ravi de manquer du nécessaire, et se réjouit et se plaît à être délaissé de toutes les créatures. Il proposait pour exemple, le séraphique saint François, qui était consolé d’être abandonné de son père, d’être moqué par les enfants dans les rues, et d’être traité publiquement comme un fou et misérable, insensé. [...]

(1149) Il prêchait les excellences de la pauvreté d’une manière admirable, il y exhortait d’une manière efficace, il la conseillait avec bénédiction. Ç’a été par ses avis que M. de Bernières l’a embrassée avec un si heureux succès. J’ai connu un jeune homme de qualité, qui, ayant été bien avant dans les vanités trompeuses du siècle, et s’étant entièrement converti à Dieu, par un coup de sa droite, a quitté tout son bien par son conseil. Il avait fait assembler pour cette fin plusieurs grands serviteurs de Dieu; mais il m’assura que de tout ce nombre il n’y eut que le P. Jean Chrysostome et le feu P. Joseph de Morlaix, Capucin, dont le rare mérite est assez connu, qui furent d’avis qu’il quittât son bien : aussi ils étaient les deux seules personnes qui vivaient en pauvreté. [...]

(1153)... il ne se peut dire combien il avait en aversion la somptuosité des bâtiments et les moindres particularités dans les communautés religieuses. Il ne se peut dire quelle estime il faisait de tout ce qui ressentait l’esprit de pauvreté. Un jour une dame le voulant arrêter chez elle, ce qu’il ne voulut pas, aimant bien mieux se retirer dans sa pauvre cellule dans sa maison conventuelle, s’en étant fâchée, et lui ayant reproché les aumônes qu’elle faisait à ses regieux : «Ah! madame,» s’écria-t-il, j’estime moins tous les biens de la terre, que la boue de nos sandales; un bon religieux avec un oignon est plus content, que les plus riches du monde avec tous leurs biens et tous leurs plaisirs.» [...]

Chapitre VI. Sa pureté angélique.

(1154)... Un jour une religieuse lui ayant demandé une demi-heure pour lui parier, et pour aider un peu à le délasser dans le temps de la récréation, il ne voulut jamais; et comme cette sœur lui dit : «Mon père, vous ne savez que nous mortifier;» il lui répondit : «Ma sœur, grande pureté d’âme, grande pureté de corps, grande pureté de conscience. Vous êtes des vierges consacrées à Jésus-Christ, vous ne devez pas rechercher de converser avec les créatures. Comme elle lui répliqua : - «La nature ne trouve guère de consolation auprès de vous, vous êtes un père de fer, vous n’entendez qu’à prendre le monde pour l’égorger, et pour l’écorcher depuis les pieds jusqu’à la tête.» Il s’écria : «Ah! c’est ce qu’il faut faire.» [...]

Chapitre VIII. Sa fidélité inviolable aux exercices spirituels.

(1162)... il alla consulter un grand serviteur de Dieu touchant la vertu de fidélité, et voici ce qu’il en a laissé par écrit. Comme il était un organe du Saint-Esprit, et plein de grandes lumières, il m’enseigna trois maximes, qui tirent une admirable impression dans mon âme. Mon cher frère, me disait-il, si vous voulez faire un bon progrès en la vertu de fidélité des saints exercices, faites trois choses. La première est, que vous preniez garde de ne vous point occuper par impulsion de nature, mais toujours par obéissance en vue de la volonté de Dieu. La seconde est, que vous fassiez tous les samedis au soir un bon examen de toutes les infidélités que vous avez commises en la semaine, et que vous renouveliez de bonne sorte vos résolutions d’être plus fidèle. La troisième, que vous travailliez à l’oraison; et tenez pour une vérité indubitable, que tous ceux qui dans les cloîtres vivent sans oraison, ne sont et ne seront jamais fidèles dans leurs saints exercices. Ces paroles, dites en l’esprit de Noire-Seigneur Jésus-Christ, ne furent pas reçues en vain dans une âme pure et innocente, et embrasée du divin amour, comme était celle du P. Jean Chrysostome. [...]

Chapitre X. Sa vertu éminente dans ses différents emplois, et les bénédictions abondantes que Dieu y a répandues.

(1174)... à peine commençait-il d’entrer dans sa vingt-cinquième année, qu’on le fit lecteur en philosophie et en théologie. [...] Il fut élu définiteur de la province de France, l’année 1622, puis l’année 1625, définiteur général de son ordre, et gardien du couvent de Picpus, qu’il gouverna l’espace de six ans. Il fut élu nouvellement définiteur (1175) celle de Saint-François et en celle de Saint-Ives, pour de bonnes raisons, et conformément aux autres sociétés religieuses qui ont diverses provinces et divers provinciaux, quand il y a assez de couvents pour les composer. Le temps de son second provincialat étant expiré, on le mit confesseur des religieuses de Sainte-Elisabeth de Paris qui fut son dernier emploi, ayant heureusement quitté la terre pour aller au ciel à la fin de sa troisième année.

Mais dans tous ces différents emplois, une seule chose l’occupa toujours, et ce fut Dieu seul, et ses seuls intérêts. Sans s’occuper avec empressement de la multitude des affaires, sans s’y distraire, et y avoir l’esprit partagé avec inquiétude, sans se tourmenter de beaucoup de choses, il s’arrêta à une qui est nécessaire : Dieu seul lui remplit toujours l’esprit et le cœur. C’est de là qu’il a conservé toujours une grande régularité, et même pendant qu’il était confesseur des religieuses de Sainte-Elisabeth, il se rendait ponctuellement au couvent des religieux qui en est proche, pour assister à tous les exercices de sa communauté. Cependant il ne laissait pas d’aller au confessionnal dès cinq heures du matin, et il rendait service aux religieuses avec une assiduité incroyable. À peine quelquefois se donnait-il le loisir de manger, ne prenant pour son dîner qu’un peu de pain et de potage, pour retourner aussitôt au confessionnal. [...]

(1176)... Les religieuses de Sainte-Elisabeth du couvent de Paris furent celles qui en ressentirent les flammes plus vivement. Elles virent en sa personne les promesses du Fils de Dieu à ses apôtres véritablement accomplies : «Dieu vous inspirera les paroles que vous devrez dire; car ce ne sera pas vous qui parlerez, mais ce sera l’Esprit de votre Père qui parlera en vous.» (Matth. x, 19, 20.) Aussi ces vertueuses religieuses ont témoigné qu’il paraissait en lui quelque chose de plus que l’humain quand il leur faisait des exhortations; il est vrai qu’il les faisait d’une manière simple; il ne voulait pas, avec l’Apôtre (I Cor. xi, 13), annoncer les vérités chrétiennes avec des paroles étudiées, de peur que la croix de Jésus-Christ ne fût anéantie, mais dans la puissance de Dieu. Il savait, avec le même homme apostolique, que le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans la force. [...]

(1177)... les religieuses dont nous avons parlé ont déposé que, durant ses exhortations apostoliques, elles lui voyaient, comme il est rapporté de saint Étienne dans les Actes (vi, 15), le visage comme le visage d’un ange. Elles disent de plus, dans un autre témoignage qu’elles en ont rendu : «  Il nous paraissait comme un chérubin tout rempli de lumières divines, et il nous semblait qu’une splendeur extraordinaire nous manifestait l’état de nos consciences et nous portait à les lui découvrir. Il nous paraissait comme un séraphin tout embrasé de charité : comme un saint François pauvre et humble, tout anéanti à lui-même, comme tout dévoré du zèle de la gloire de Dieu, tout extasié à la rue des grandeurs de Dieu et des mystères de Jésus-Christ, tout rempli de désirs d’établir le règne de Jésus-Christ dans les cœurs, et de détruire celui du vieil homme et de la corruption de la nature. Il avait des paroles de foudre dont il brisait les cœurs, quand il représentait un Dieu terrible dans sa justice; il avait des paroles toutes de feu, quand (1178) il faisait voir les amours d’un Dieu envers les hommes : on peut dire : Il faisait voir; car il représentait les choses avec tant de force, qu’il semblait faire voir ce qu’il disait. Il finissait toutes ses exhortations par une oraison qu’il adressait à Jésus-Christ; ce qu’il faisait d’une manière si sensible que tout le monde en demeurait touché. L’esprit divin semblait parler par sa bouche, et, quoique ses exhortations fussent simples, elles enlevaient les cœurs. Ayant été élu provincial, et étant venu à notre monastère, il commença sa première exhortation par le désir que les âmes doivent avoir de la sainte perfection; et comme ses paroles n’étaient que l’expression du même désir qui embrasait son cœur, il fit ce premier discours avec une force si divine, avec des sentiments si remplis d’amour, que les cœurs de toute la communauté en demeurèrent embrasés : ce qui leur donna depuis une haute estime pour sa personne et pour son rare mérite.

«Mais tous les autres sujets dont il nous a depuis entretenues ont fait : es mêmes impressions. Il avait un attrait spécial pour la sainteté de Dieu et les profonds anéantissements du Verbe fait chair; et il se servait de termes si expressifs quand il en parlait, que l’on entrait dans sa lumière, qui a demeuré dans plusieurs de celles qui ont eu la grâce de le voir, et qui continuent encore à présent à quelques-unes, depuis plus de trente-cinq ans après sa mort. Il nous parlait aussi bien particulièrement de la fidélité aux saints exercices et de l’observance régulière. Il la portait au dernier point, il nous en découvrait les moindres défauts, et il nous y faisait voir de si grands avantages, que facilement l’on s’y portait avec plaisir. Il en faut dire autant de toutes les autres vertus, dont il nous a fait des conférences trois ou quatre ans une fois la semaine, ce qui a été pour notre monastère une singulière bénédiction. Mais ce qu’il avait plus et au cœur et à la bouche était Dieu seul; et il l’insinuait dans les âmes, d’une manière efficace, leur faisant faire de grands progrès dans le détachement de toutes choses, pour n’être qu’à Dieu seul sans réserve. Co peu de paroles, Dieu seul, portait dans l’esprit la lumière de ce qu’elles comprennent, et l’amour dans le cœur, pour en ôter tout ce qui pouvait faire obstacle à sa pure et divine union. Enfin, ses exhortations étaient tellement pleines de l’onction du Saint-Esprit, qu’il semblait qu’elles ne duraient pas un moment, quoique quelquefois il parlât l’espace de deux heures. Nous pensions pour lors n’être plus sur la terre, et l’on ressentait des goûts du paradis.

«Les travaux qu’il a pris pour assister sa communauté sont incroyables. Il ne se couchait pas après matines, pour donner plus de temps à l’oraison, et dès cinq heures du matin il était dans le confessionnal. Plusieurs lui faisaient des confessions générales qui étaient suivies d’une abondante bénédiction, et il avait un don particulier pour consoler les personnes qui les faisaient, pour leur ouvrir le cœur et les soutenir dans leurs peines. Il n’est pas croyable le fruit qu’il fit dans le monastère; et Dieu versa tant de grâces et de faveurs par son ministère, que plusieurs faisaient comme un jour de fête tous les ans, avec une dévotion particulière, le jour de leur confession générale, comme un grand jour pour elles.» Tel est le témoignage qu’ont rendu à l’homme de Dieu ces vertueuses religieuses...

Deuxième partie.

Chapitre Premier. De sa haute estime pour Dieu.

(1193)... Il avait pour Dieu une estime qui ne se peut dire, qui le pressait d’enseigner de tous côtés, qu’à proprement parler, il n’y avait que Dieu seul, qu’il était le grand tout, et que tout le reste devant lui n était rien; disant. s’écriait-il quelquefois, mon Dieu est de soi, je.voyais que toutes les créatures n’étaient qu’un pur néant : il assurait que cette vue l’occupait fort, et quelquefois tellement, qu’il ne pouvait comprendre comme elle n abîmait pas toutes les âmes dans sa contemplation.

Considérez, disait-il, des mille millions de créatures, mille et mille fois plus parfaites que celles qui sont à présent, tant dans les voies de la nature, que dans les voies de la grâce. Réitérez à l’infini votre multiplication, et comparez ensuite ces créatures si parfaites au grand Dieu des éternités : dans cette vue elles ne deviennent à rien.

Je prenais, ajoutait-il, un grand plaisir dans cette multiplication, et de voir qu’en même temps que l’être de Dieu paraissait, cos créatures qui se faisaient voir si excellentes et si pleines de gloire, se retiraient d’une rapidité incroyable dans leur centre qui est le néant. Oh I que dans la vue de l’être de Dieu les créatures sont petites, et à vrai dire, un parfait néant, que l’on ne saurait expliquer!  A mesure qu’on les considère dans de différentes vues, il semble que c’est ajouter des infinités de riens à une infinité de riens. Que c’est, à mon avis, poursuivait-il, un grand coup à l’âme, de concevoir dans le rayon d’une lumière surnaturelle l’infinité de cet abyme! il en reste un si grand mépris et un si grand dégoût des créatures, que cela est incroyable. Il disait encore que Dieu dans sa sublimité est retiré dans une solitude ineffable. [...]



Chapitre II. Du pur amour que le vénérable P. Jean Chrysostome e eu pour Dieu.

(1198) [...] Il n’y a rien de plus grand, de plus glorieux, que le pur amour; puisqu’il rend celui qui le possède participant de la nature divine, et par suite il n’y a rien de plus saint et de plus divin. Mais s’il est grand dans ses élévations glorieuses et toutes divines, il est infiniment riche dans ses biens; ce qui faisait dire au vénérable P. Jean Chrysostome, qu’il fallait qu’o les hommes fussent bien aveugles pour ne pas aspirer à des grandeurs si divines, et pour négliger des trésors si riches. Les douceurs qu’il fait goûter dans sa simplicité sont si pures, qu’il n’y a que ceux qui en ont l’heureuse expérience qui puissent le comprendre. C’était dans la vue de cette vérité que notre serviteur de Dieu s’écriait : «Tendre au pur amour de Dieu, c’est l’unique vrai bien et le paradis de cette vie; tout le reste n’est que vanité et qu’affliction d’esprit.»

Et de vrai, quand vous mettriez dans une seule personne la jouissance de tout ce que le monde appelle biens, plaisirs et honneurs; quand elle serait dans la paisible possession de tout l’univers et de tout ce que ce bas monde renferme de plus agréable; voilà où toutes les prétentions des hommes de la terre peuvent aller; cependant si elle était sans le pur amour, elle serait toujours misérable; car enfin il n’y a que Dieu seul qui donne le pur amour, qui peut rendre un cœur parfaitement content. C’est ici où l’on peut remarquer la cause de toutes les peines qui inquiètent les esprits et agitent les cœurs, c’est que les esprits ne demeurent pas dans les simples lumières du pur amour de Dieu seul; c’est que les cœurs ne s’arrêtent pas aux seules affections du pur amour. De là vient que l’on trouve si peu de personnes pleinement contentes, parce qu’il y en a si peu qui veulent se contenter de Dieu seul. Or c’est une grande vérité, que comme la moindre poussière fait du mal à nos yeux, qui ne peuvent supporter la plus petite ordure, de même le cœur de l’homme ne peut admettre le moindre mélange d’aucun amour (1199) étranger, sans en souffrir de la peine : c’est pourquoi non seulement parmi les mondains, mais même parmi les gens de bien, qui visent dans la justice commune, disons encore quelque chose de plus, parmi ceux qui tendent à la perfection, l’on en trouve si peu dont la paix soit immuable; je parle de la paix qui surpassant tout sentiment, souvent n’est pas aperçue des sens, ni même quelquefois de la partie inférieure raisonnable, et qui néanmoins ne laisse pas de résider dans une grande plénitude dans le centre de l’âme, au milieu de toutes les agitations et les tempêtes qui peuvent s’élever dans nos parties inférieures, soit raisonnable, soit sensitive.

Les recherches subtiles de nous-mêmes, qui se glissent dans les choses les plus saintes, l’amour-propre qui se mêle avec le divin amour dans ce que nous faisons et dans ce que nous souffrons, laissent toujours l’âme dans l’agitation; et toutes les fois que nous nous inquiétons avec liberté, c’est une marque que le pur amour n’est pas dans sa netteté au dedans de notre cœur. Notre serviteur de Dieu et de son immaculée Mère avait grande raison de dire que le saint amour fait le paradis de la vie où il se trouve. O vous qui lisez ces vérités, faites-y attention, et apprenez-y une bonne fois qu’il n’y a point de joie pure que dans le pur amour. Mais je vous demande à vous-même, et je vous prie de vous interroger exactement sur cette vérité, n’avez-vous jamais été dans un contentement plein et parfait, ne désirant plus rien, ne voulant plus rien, quelque satisfaction que vous ayez eue de celles que les hommes désirent, si vous ne vous êtes pas contenté de Dieu seul? J’avoue avec saint Bernard que ces choses peuvent amuser, mais je soutiens avec lui qu’elles ne peuvent pas rassasier : que l’expérience le fait bien voir tous les jours, qui ne nous montre de tous côtés que des gens embarrassés, inquiets, et dans le chagrin, quelques honneurs et plaisirs qu’ils puissent posséder I

S’il se trouve des cœurs tranquilles parmi tous les plus furieux orages de la vie, c’est qu’ils se reposent uniquement en Dieu seul. [...]

Chapitre V. De son entier abandon à la Divine Providence.

(1217) Lorsqu’il allait en Espagne par l’ordre exprès de la reine, pour visiter de sa part la mère Louise, dont nous avons parlé ailleurs, il tomba dans une marnière. Mais comme la moindre feuille d’un arbre no tombe pas sans la conduite de la divine Providence, cette chute dangereuse, et qui était capable du le faire mourir, ne l’ut pas sans un secours particulier de la même divine Providence; car elle disposa les choses d’une telle manière, qu’il demeura arrêté dans sa chute par sa robe qui se prit à un bâton, ou quelque chose de pareil, ce qui donna heu de le retirer sans qu’il en reçût aucun mal. Et afin qu’on ne puisse nullement douter qu’il n’ait été assiste d’une manière toute spéciale do Dieu tout bon dans cette occasion, la mère (1218) Louise l’en assura, lui en ayant parlé d’elle-même dans leur entretien, et lui en ayant marqué les circonstances, quoiqu’il fût très-difficile, et même presque impossible qu’elle en eût nouvelle ou connaissance par aucune voie humaine, lui avant de plus témoigné qu’elle offrait pour lors ses prières à Dieu pour lui.

Mais qui pourrait dire combien de fois, en combien de lieux et d’occasions la divine Providence de Dieu a assisté son serviteur, par des voies tout extraordinaires? Il a cru lui-même par reconnaissance, et pour la gloire d’une si bonne et si fidèle mère, devoir laisser par écrit ce témoignage, qu’il en a été assisté, et sa congrégation, dans des occasions très — fâcheuses, jusqu’au miracle.

Chapitre VI. De la sainte haine qu’il s’est portée.

(1224)... ordinairement il ne lui donnait à manger qu’une seule fois par jour, et quelquefois il était unjour et demi sans rien prendre. Le pain était sa nourriture la plus commune, qu’il trempait quelquefois dans du verjus, ou d’autres sauces insupportables. Dans les jours de viande, il n’en mangeait presque point. Si dans quelques occasions il était obligé de manger chez quelques-uns de ses amis, c’était lui faire grande chère, que de lui donner quelque morceau de pain d’orge : et si on voulait lui donner quelque chose de particulier dans un temps où il était travaillé de plusieurs incommodités, il s’en privait pour le donner aux autres. Étant provincial, quoiqu’il fit de grandes journées, et à pied, durant ses visites, il mangeait si peu, que l’on s’étonnait comment il pouvait vivre. Il prenait peu de chose le matin, et marchait incessamment jusqu’au soir sans autre nourriture. Si la soif le pressait, il se contentait d’un peu d’eau qu’il puisait dans le fond de sa main dans les fontaines ou rivières qu’il rencontrait. Un grand nombre de fois allant par la ville, et étant obligé do donner un peu de temps à grand nombre de personnes qui demandaient ses avis (car il restait peu chez chacun), il ne prenait qu’un peu de pain jusqu’au soir, et quelquefois même il revenait sans avoir rien pris; et et après tout cela, il ne laissait pas, en de certaines occasions, de faire des exhortations aux religieuses de Sainte-Elisabeth, lorsqu’il était de retour au couvent. Mais il avait une viande à manger, à l’imitation de son Maître, que les hommes ne savaient pas; et cette viande était de faire la volonté de celui qui l’avait envoyé, et d’accomplir son œuvre.

Comme il était désiré de plusieurs personnes illustres, pour être secouru de ses avis dans leurs besoins spirituels; si elles étaient pressées de maladie, et qu’il fût obligé de se servir de quelque commodité pour aller les assister, il n’en voulait point d’autre que celle d’un âne, pour se rendre imitateur de son bon Sauveur en toutes choses; et dans le voyage qu’il fit par l’ordre du roi Louis XIII, de glorieuse mémoire, pour aller voir de sa part la reine mère, Marie de Médicis, il ne fut jamais possible de lui faire accepter les commodités avantageuses qu’on lui offrait. Quoi que les médecins lui pussent dire, dans une fâcheuse maladie qui lui arriva, pour modérer ses austérités, jamais ce vrai pénitent ne voulut se relâcher de ses exercices. Il dormait très peu; le cilice et les chaînes de fer étaient les instruments ordinaires dont il faisait souffrir sa chair. Il a porté une ceinture de petits crampons de pointes de fer, qui était enfoncée dans son corps et qui lui avait fait des plaies dont sortait le pus. Enfin son plaisir était de se faire bien du mal, afin que se haïssant ainsi saintement en ce monde, il se conservât pour la vie éternelle. Ce lui était même une bonne souffrance que de ne pas souffrir; et s’il arrivait que quelques personnes séculières (1225) lui donnant à manger voulussent lui faire bonne chère. il disait : «Ces pauvres séculiers pensent me faire plaisir, et ils me font un grand tourment.»

L’on peut dire qu’o toutes ses grandes austérités lui ont diminué notablement ses forces, et abrégé les jours de son pèlerinage en cette terre d’exil; mais il a fait en cela ce que plusieurs des plus grands saints ont fait, et particulièrement saint François son bienheureux père, qui marquait assez à sa mort que ses pénitences avaient été excessives. Dieu est admirable dans ses saints, et il les conduit par des voies extraordinaires que tout le monde ne doit pas suivre, mais qui nous sont des sujets d’une extrême humiliation en sa divine présence [...]

... ayant appris les merveilles extraordinaires que la toute-puissance de Dieu opérait par la mère Louise, religieuse d’Espagne, dont nous parlons en plusieurs endroits de cette Vie, et s’étant glissé imperceptiblement de l’activité naturelle et quelque légère curiosité dans le désir que la grâce lui inspirait de la voir et de l’entretenir du royaume de Dieu, il en fut puni par une grande et dangereuse maladie qui lui arriva dans le voyage qu’il fit pour aller visiter cette grande âme, qu’il crut voir, (1230) quoiqu’elle fût Lien éloignée du lieu où il était, lui disant que se curiosité était cause de la maladie qu’il avait. Elle avait une haute estime de sa vertu et lui parlait avec beaucoup de confiance. L’on a même conjecturé qu’elle lui avait prédit les terribles croix qu’il a portées depuis ce temps-là. Elle lui en donna quantité de figures, lui faisant présent d’un nombre de croix et de chapelets, que la reine voulut avoir à son retour, à raison de l’estime qu’elle faisait de la rare sainteté de cette illustre religieuse, qui ne tarda guère, après le départ du Père, de passer par les épreuves ordinaires des favoris de Dieu, qui sont les grandes tribulations qu’il leur envoie.

Elle avait prié le Père de différer pour quelque temps son retour en France, prévoyant bien les puissants secours qu’elle en recevrait au milieu des contradictions qui lui devaient arriver par les orages et les tempêtes que des personnes très-considérables lui devait susciter; mais, comme elle ne s’expliqua pas ouvertement sur cette matière, le Père, qui d’ailleurs aspirait après la retraite de son couvent, ne différa point son retour. Mais à peine était-il arrivé en France, qu’il apprît les grandes contradictions de cette vertueuse religieuse, ce qui le toucha beaucoup et lui donna un sensible regret de n’être pas resté plus longtemps auprès d’elle. [...]

Chapitre VIII. De son rare amour pour la vie cachée.

(1236)... Le P. Jean Chrysostome qui n’en était point en évitait la rencontre autant qu’il le pouvait, et ses plus chères délices étaient dans son éloignement : ce qu’il montra bien lorsqu’il fut envoyé gardien au couvent de Franconville à la sortie de son provincialat. Ce couvent est situé dans une solitude, au coin d’une forêt, et que peu de religieux habitent, et par suite tout propre à ne plus voir les créatures, mais à beaucoup voir Dieu. Il serait difficile d’expliquer la sainte joie de son béni cœur à la nouvelle qu’il reçut que la divine Providence le destinait pour ce lieu qu’il regarda dès lors comme son lieu de délices; aussi ne tarda-t-il pas à s’y rendre au plus tôt : ii ne fit qu’aller dans sa cellule pour y prendre ses écrits, et les mettre dans une besace, dont il se chargea les épaules à son ordinaire; et ce qui est remarquable, c’est que, sortant pour lors du couvent de Picpus, et passant au travers de Paris, il le fit sans voir ni parler à une seule personne de toutes celles qui prenaient ses avis, quoiqu’il y en eût un bon nombre de très illustres. [...]

Chapitre IX. De son amour admirable pour la vie abjecte.

(1241).... Il s’était imposé, comme une règle, de demander à Dieu avec instance la foi des pures humiliations, et de vivre et mourir sans en être désaltéré. Et certainement il faut demeurer d’accord que cette soif lui fut accordée abondamment, puisque l’auteur du Chrétien intérieur nous a dit que ce bon père, dont il était le disciple, comme nous le dirons dans la suite de ce traité, avait fait un vœu de jeûner cent jours en l’honneur de saint Joseph, en Action de grâces, s’il obtenait, par sa puissante faveur auprès de l’adorable Jésus, la précieuse grâce d’être méprisé de toutes sortes de personnes....

Chapitre X. De son amour insatiable pour les croix.

(1247)... Ce grand amant de la croix de Jésus, en portant d’extrêmes à la fin de sa vie, son esprit étant tout crucifié, son pauvre corps consumé d’austérités demeura comme accablé, à raison de l’union qu’il a avec l’âme. Il sentit pour lors son corps dans une amertume inexplicable, et qui ne pouvait presque plus respirer pour l’angoisse et la tristesse qui le surchargeait. Mais, ô amour rare de la croix de notre bon Sauveur, ô amour inouï, amour dont on aura de la peine à trouver l’exemple! Étant ainsi tombé dans un abîme, où il ne trouvait point de fond, les eaux de la tribulation ayant pénétré jusque dans son âme, et la tempête l’ayant submergé, pour parler le langage de l’Écriture, une personne très-considérable, et qui est encore en vie (et c’est d’elle que je sais la chose), lui ayant un jour demandé à quoi il pensait et quelle était l’occupation de son âme dans des états si affligeants, il lui répondit : «Qu’il était occupé à demander à Dieu de nouvelles répugnances pour ses croix, outre celles qu’il avait, alla qu’elles lui fussent de plus grandes, do plus pénibles et de plus sensibles croix.»...

Troisième partie

Chapitre III. De sa dévotion aux mystères de l’aimable Jésus.

(1275)... C’était particulièrement sa douloureuse passion qui emportait toutes les affections du P. Jean Chrysostome. [...] Il rapportait qu’un jour, étant furieusement tenté de désespoir, et lui semblait qu’il n’y avait plus de salut pour lui, parce que toutes les actions de sa vie lui paraissaient des péchés et des imperfections [...] il fut encouragé par la vue de ce Précieux sang, et par une voix intérieure qui lui dit : Qu’il avait été répandu pour tous ses péchés et défauts. [...]

Chapitre IV. De son Oraison.

Le bon P. Jean Chrysostome donnait un excellent avis au sujet de l’impuissance ou de l’inutilité que plusieurs prétendent pour ne se pas adonner à l’oraison. Il disait donc, que lorsque l’on ne pouvait méditer, il fallait se tenir doucement et simplement en la présence de Dieu, on dans le souvenir pur et simple de Jésus-Christ, dont la seule pensée, selon les saints Pères, porte avec soi de grandes bénédictions; et il ajoutait, qu’il avait vu plusieurs serviteurs de Dieu, qui, ne pouvant se servir de l’oraison du discours, et s’étant (1284) appliqués à adorer Dieu dans ses vérités universelles, et Jésus-Christ dans ses états, y avaient fait un tel fruit et reçu tant de bénédictions, qu’ils étaient parvenus à une pure contemplation, qui n’agite point l’imagination et ne fait aucun mal à la tête; ce qui est bien propre aux infirmes. Il remarquait encore qu’il y a de certains états de peines, dans lesquels il ne se faut pas violenter par une application distincte, se contentant d’une vue confuse de la présence de Dieu. Que l’on peut, en de certains temps dans ces états, prononcer quelques actes, quoiqu’il semble que cela ne se fasse qu’à l’extérieur, et que l’on n’y trouve aucun goût, mais de la répugnance.

Il avertissait qu’il ne faut pas interrompre son recueillement sous prétexte de ses besoins spirituels, comme de penser à ses défauts; et aussi, que les prédicateurs doivent bien prendre garde à ne pas faire une étude de leur oraison, s’occupant de ce qu’ils doivent prêcher, et se tirant de la pure application à Dieu, ce qui est une grande tromperie, mais qui n’arrive pas lorsque les prédicateurs, étant remplis de la plénitude de l’esprit de Dieu qu’ils ont reçu dans leur oraison, vont la communiquer; mais cela suppose une grande occupation de Dieu, et une grande désoccupation de soi-même et de ce qui nous regarde. Or, cette plénitude de Dieu ne se doit pas prendre simplement lorsqu’elle se manifeste en la contemplation par une abondante lumière; mais encore en ce que, hors le temps de cette jouissance, elle ne laisse pas de séparer l’âme des créatures, et de l’élever à son divin objet par une vive, mais secrète tendance d’amour.

Il enseignait que c’est une chose dangereuse de résister à l’attrait passif, et que l’on se prive de biens immenses; et que les directeurs qui empêchent les âmes de s’y laisser aller, ou par ignorance, ou par des craintes mal fondées, en répondront sévèrement au tribunal de Dieu; que, dans cet état d’oraison passive, plus la lumière monte haut dans la partie intellectuelle, et est dégagée de l’imagination et du sensible, plus elle est pure, forte et efficace; et que quelquefois elle est si pure, qu’au sortir de l’oraison l’on ne s’aperçoit pas que l’on y ait rien fait; que pour les abstractions, extases, suspensions qui y peuvent arriver, il faut avoir recours à la direction pour les prévenir, et empêcher autant que l’on peut dans l’excès de leurs effets; car quelquefois l’opération est si impétueuse et si violente, qu’il faut doucement s’en divertir, et sainte Thérèse conseillait pour lors à ses prieures d’occuper les filles qui souffraient de telles opérations, au travail extérieur. [...]

Chapitre VII. De sa charité pour le prochain.

[1299]... Mais voyons cet Évangile pratiqué en la personne du vénérable P. Jean Chrysostome,

dont l’une des maximes était qu’il ne fallait regarder le prochain qu’en charité et en vérité dans l’union intime avec Dieu; ceux qui le voient d’une autre manière, c’est-à-dire par leurs yeux de chair, selon l’esprit de l’homme, par leurs inclinations ou aversions naturelles, ne le regardent pas dans la charité de Jésus-Christ, qui est toute surnaturelle, qui n’écoute ni inclinations ni aversions, et qui ne se porte vers les autres ni par amour purement naturel, ni ne s’en éloigne par aucune aversion naturelle, mais qui suit en cela les mouvements de la grâce et les inclinations de Jésus-Christ; et pour lors l’on demeure dans la vérité, comme l’on est dans l’erreur et dans le mensonge, lorsque l’on s’écarte de ce chemin de la foi. Ces erreurs, qui sont assez communes, et qui font souvent prendre le change, confondant l’amour humain avec le divin...

Chapitre VIII. De la sainteté de sa conduite. Éloge de M. de Bernières et de M. de la Forêt.

(1311)... La première est feu M. de Bernières, de Caen; je parle de la sorte pour le distinguer de feu M. de Rernières, maître des requêtes. Bernières était le nom de famille de celui dont nous allons parler. M. de Bernières, maître des requêtes, ne se nommait de la sorte, qu’à raison d’une terre dont il était seigneur, qui portait ce nom. Le disciple du vénérable P. Jean Chrysostome était trésorier de France à Caen, et il vécut toujours dans le célibat. Sa précieuse mort est arrivée environ la cinquante-septième année de son âge. Il s’était donné à Dieu dans les plus belles années de la vie; et dès ses commencements il avait fait, comme l’on parle, des coups de maître. L’esprit d’oraison, l’amour de la vie retirée, pauvre et abjecte, était le caractère de sa principale grâce. Ce n’est pas qu’il ne s’adonnât aussi aux œuvres de charité; et l’on peut dire qu’il s’en est peu fait de considérables dans les lieux où il e demeuré, où il n’ait eu grande part; en sorte qu’il pouvait dire avec le Prophète-Roi : «Seigneur, je suis lié d’affection et de société arec tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements.» (Psal. CXVIII, 63.) Il aimait les pauvres tendrement, et il n’oubliait rien pour les assister dans tous leurs besoins. On l’a vu aller les chercher dans leurs chétives maisons, pour conduire ceux qui étaient malades à l’hôpital; et ce qui est bien extraordinaire, pour une personne de sa qualité, et encore plus rare dans un jeune homme comme il était pour lors, il leur servait de portefaix, ou pour mieux dire, de père; car il les portait lui-même, comme un père ferait de son enfant; et c’était un agréable spectacle aux yeux de Dieu et de ses anges, pendant que les gens du siècle en riaient, de voir une personne de sa qualité et de son âge, passer tout au travers d’une grande ville, comme est celle de Caen, et au milieu des rues, où il se trouve une plus grande affluence de peuple, portant sur son dos des pauvres malades à l’hôpital, qui est à l’une des extrémités de cette ville. Que pouvait-on espérer dé tels commencements? et faut-il s’étonner s’il est arrivé à la fin de sa sainte vie à un si parfait mépris de lui-même, ayant commencé par des mortifications si humiliantes devant te monde; aussi est-il vrai que l’amour de l’abjection a toujours été le sujet de ses grandes inclinations? Il avait reçu cet esprit abondamment de Notre-Seigneur crucifié, par les communications de son saint directeur, qui avait établi, comme ou l’a remarqué, une société spirituelle que l’on appelait la confrérie ou société de la sainte abjection. L’on peut bien croire que cette société n’eut pas grand nombre de confrères, il s’en trouva néanmoins qui s’y rangèrent et avec une générosité vraiment chrétienne dans l’union de Jésus, abject et méprisé, faisant plus d’état de participer à ses opprobres, que de tous les honneurs de la terre. Or, M. de Bernières fut l’un des (1312) premiers et plus ardents confrères de cette Société : et comme la pauvreté renferme l’abjection, cette vertu fut aussi sa chère vertu; et il voulut prendra la qualité, et être nommé dans le particulier parmi ses amis spirituels, frère Jean (et Jean était son propre nom) de Jésus pauvre. Il serait bien difficile de déclarer ici les forts mouvements qu’il avait pour être pauvre, avec l’Homme-Dieu pauvre, l’adorable Jésus; il avait même des tendresses merveilleuses pour la pauvreté, à l’imitation de son bon Sauveur. C’était dans cette vue qu’il mangeait dans de la vaisselle de terre, comme les religieux capucins : qu’il ne voulait pas qu’il y eût aucune tapisserie dans le lieu où il logeait; qu’il mangeait du gros pain, que l’on appelle en Normandie du pain bis, et que l’on nomme autre part du pain noir; et que lorsqu’il était obligé de prendre quelque chose le matin, il le prenait sec, sans vouloir manger rien qui y pût donner du goût, comme, par exemple, du beurre.

Or, cet amour pour une vertu dont on veut si peu dans le monde, et que presque tout le monde fuit, qui est même si rarement goûtée parmi bien des gens de dévotion, fit de si grands progrès dans son cœur, qu’enfin il voulut actuellement être pauvre par un entier dépouillement de tout son bien, qui était considérable. Cent et cent fois il avait regardé ce dépouillement comme l’un des plus heureux états de la vie. L’un de ses plaisirs était de se figurer quelque conduite de Providence qui, lui ayant fait perdre tout son bien, l’obligerait à aller mendier son pain de porte en porte. il ne pouvait envisager cet état que comme le paradis de la vie présente. Le P. Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce, et qu’il n’aurait jamais de parfait repos qu’il n’y fût comme dans son centre. Ce sentiment d’un directeur si éclairé dans les voies de l’Evangile, adressé à un disciple qui les aimait si fortement, en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre; mais comme son bon directeur n’était plus ici-bas en ce monde, il ne trouvait presque personne qui ne s’y opposât. Ce n’est pas qu’il eût pris d’autre directeur depuis la mort du saint homme, se réglant toujours par les conseils qu’il en avait reçus, et demeurant même dans cet état par ses avis. Il lui avait bien demandé quel directeur il choisirait après sa mort, mais il lui avait répondu confidemment qu’il n’en connaissait point qui lui fut propre : ce qui a assez de rapport à ce que dit saint François de Sales, qu’entre dix milles l’on a peine à en trouver un qui ait toutes les qualités que Dieu demande; ainsi il n’en a point eu d’autre. Cependant, comme il était très-humble, il ne laissait pas de prendre quelques avis des serviteurs de Dieu dans les occasions. Mais où en trouver qui conseillassent à un trésorier de France, qui prenait soin de toutes les bonnes œuvres du pays et qui était l’asile de tous les nécessiteux, qui (1313) lui conseillassent de quitter tous ses biens? Bien davantage, madame sa belle-sœur, par une conduite très-généreuse et bien contraire à l’humeur ordinaire, s’y opposait fortement, quoiqu’elle sût qu’il ne se dépouillait de ses possessions qu’en faveur de messieurs ses enfants; M. de Bernières jugeant en devoir user de la sorte, et croyant ne devoir pas vendre son bien pour le donner aux pauvres, comme l’Évangile le conseille, pour de bonnes raisons qui lui étaient particulières en cette rencontre, et qu’il regardait dans l’esprit de l’Évangile. Il avait donc de grands obstacles à surmonter; et, parmi toutes les difficultés qu’on lui faisait, il me dit un jour : ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre : elle me fait parler pour ce sujet par de bons religieux; mais enfin il n’est pas en mon pouvoir d’être plus longtemps riche. Je ne saurais plus supporter les biens temporels, et, si ma famille ne veut pas prendre ceux que je possède, je les vendrai pour les donner à ceux qui se présenteront : il n’y a plus moyen de n’être pas pauvre. Effectivement il le montra bien, car il fallut le laisser faire et le laisser dépouiller de tout ce qu’il possédait. Il fut donc véritablement pauvre, et, dans ces dernières années, il vivait de ce qu’on lui donnait : ce que son illustre famille faisait à la vérité abondamment, mais toujours il était dans la dépendance, et il n’avait plus rien en propre.

Un si grand dégagement donna lieu aux plus saintes grâces du ciel, qu’il versait avec largesse dans le cœur d’un homme qui avait tout quitté pour le posséder. Sa mortification intérieure suivait son dégagement extérieur; Dieu seul lui était tout en toutes choses dans l’union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il avait une conscience si pure, qu’il m’a témoigné un jour qu’il souffrait de ce qu’étant allé en pèlerinage à un lieu consacré à Dieu en l’honneur de son immaculée Mère, sous le titre de Notre-Dame de la Délivrance, dans la compagnie de plusieurs saintes personnes, il en avait reçu une joie sensible dans les entretiens de ces personnes d’élite et d’une rare vertu, et il craignait que la nature n’y eût pris quelque part; c’était la matière qu’il avait pour se confesser, comme il me l’avoua bonnement. La vue de Dieu seul, qui lui faisait mener une vie si pure, lui inspirait un grand zèle pour établir la même pureté dans ses amis spirituels; ce qu’il me fit assez paraître un jour, lorsqu’étant invité d’aller chez une personne de qualité, où l’on devait toucher un instrument de musique, il me dit, me parlant de l’un de ses amis qui tendait beaucoup à Dieu : Je ne sais si je l’y dois mener, j’ai peur qu’il ne soit pas encore assez fort, et que la nature ne prenne part au plaisir de la musique; mais voici des sentiments bien capables de faire voir l’extrême pureté où il était arrivé. Il assurait que la désolation d’une province, où tout ce qu’il avait de plus cher serait engagé, n’y considérant que les pertes et les maux temporels qui en arriveraient (1314) lui serait quelque chose do moins insupportable qu’une seule action indifférente, supposé qu’il y en ait. Or voici la raison qu’il en rendait : c’est que dans le Chrétien, disait-il, tout doit être surnaturel et divin dans ses opérations; c’est l’Esprit de Jésus-Christ qui l’anime, qui le gouverne, qui agit par lui. Si donc il agit purement en homme, il fait cesser l’opération de Jésus-Christ pour substituer la sienne en sa place : ce qui lui semblait une chose étrange, quand bien même l’action ne serait qu’indifférente et qu’il n’y aurait pas de péché. C’est, disait-il, tomber plus haut que du ciel en terre, puisque c’est tomber de l’opération d’un Homme-Dieu dans l’opération d’une pure créature. Eh! que dirait-on si on voyait ce Dieu de toute grandeur visiblement vouloir mettre sa main à une chose, et qu’une créature fut assez présomptueuse pour l’empêcher et y mettre la sienne à sa place? Mais n’est-ce pas ce que nous faisons quand nous cessons d’agir en Chrétiens, surnaturellement, et par l’Esprit de Jésus-Christ, pour agir seulement en hommes?

Cette pureté si simple venait de sa grande union avec Notre-Seigneur dans l’oraison, qui a fait la grande occupation de se vie. Son saint directeur lui avait conseillé pour y vaquer avec plus de liberté, de faire bâtir un logis dans l’entrée de la maison des religieuses ursulines de Caen, près de la grande porte de leur cour extérieure, l’assurant qu’un jour elle servirait à plusieurs serviteurs de Dieu pour s’y retirer. Ce fut le bon Père qui en donna et traça le dessin, le nombre et la grandeur des chambres, et tout ce qui devait accompagner ce petit bâtiment; l’ou a bien vu par la suite que le Père parlait par l’esprit de Dieu. On appelait ce lieu l’Ermitage, parce que, quoiqu’il fût dans une grande ville, on y menait une vie retirée, et toute d’oraison. Je puis assurer avec sincérité, qu’ayant eu la grâce d’y passer deux ou trois mois, je n’y ai jamais oui d’autres entretiens durant tout ce temps-là, que ceux de l’oraison. L’on n’y parlait d’autre chose, et durant le temps de la récréation, aussi bien qu’en tout autre temps : et en vérité, c’était la plus douce récréation de ce saint lieu; et ce qui est de merveilleux, c’est que l’on ne s’en ennuyait jamais. L’ou y passait les jours, les mois et les années en parlant toujours de la même chose, qui semblait toujours nouvelle; et c’est qu’elle tendait uniquement à Dieu seul, le seul lieu de notre véritable repos. Les discours du monde, les nouvelles de la terre n’y avaient aucun accès : il n’y avait aucun exercice particulier de piété réglé, parce que l’oraison perpétuelle eu faisait toute l’occupation. L’on s’y levait de grand matin, et durant toute la journée c’était une application continuelle à Dieu. M. de Bernières sortait pour les affaires de Dieu et pour les fonctions de se charge : mais ceux qui l’ont connu, savent qu’il ne sortait jamais de l’union avec Dieu. Il avait passé par différents degrés de l’oraison, et enfin il y était élevé dans ce (1315) qu’il y a de plus sublime; et l’on peut dire, sans exagérer, qu’il a été, tout trésorier de France qu’il était, un des plus grands contemplatifs de notre siècle.

C’était dans cet exercice angélique qu’il avait puisé les divines lumières que toute l’Europe admire dans ses traités de la vie intérieure. Mais je dois avertir ici, qu’ils n’ont paru qu’après l’heureux décès de leur digne auteur, qui a dicté toutes les lumières que l’on y voit sans aucun dessein qu’elles fussent données au public, ni d’en composer aucun livre; il les dictait seulement à un bon prêtre qui logeait avec lui, et qui les écrivait, parce qu’il ne pouvait le faire lui-même, à cause qu’il était fort incommodé de la vue. Il les dictait par pure obéissance à son directeur, qui par inspiration divine le lui avait ordonné; et nous pouvons dire qu’on lui en a l’obligation tout entière, en ce que l’esprit de Notre-Seigneur s’est servi de lui, pour ne pas laisser ensevelir tant de grâces. Il y a encore bien des sublimes vérités que le public n’a pas vues : je me souviens d’en avoir vu quatre tomes de manuscrits fort amples, qui peuvent servir d’une vaste matière à en composer de nouveaux traités, comme ils ont servi à composer le Chrétien intérieur, car, comme je l’ai remarqué, M. de Bernières dictait seulement les lumières de son oraison par pure obéissance, sans dessein d’en faire aucun livre. L’onction divine qui s’y fait goûter marque assez de quel esprit partaient toutes ces pures lumières; c’est ce qui a fait que le livre du Chrétien intérieur a été lu de tous côtés dans les communautés d’hommes et de filles, qu’il a été goûté par les doctes, aussi bien que par les ignorants : qu’on l’a vu entre les mains de personnes de toutes sortes d’états, et de la première qualité; qu’il a passé de la France dans les autres royaumes; qu’il a été traduit en plusieurs langues; qu’il a paru à Rome, et y e été reçu avec un accueil extraordinaire; que les cardinaux et les évêques en ont fait leur lecture; et qu’enfin partout il a été un livre de bénédiction.

Or, son digne auteur n’en a pas seulement distribué les grandes vérités par cette voie, dont la divine Providence s’est voulu servir, mais il les a de plus établies de vive voix par une vocation assez extraordinaire : je l’appelle extraordinaire, en ce qu’étant laïque, grand nombre de personnes avaient recours à lui, pour en recevoir les conseils pour la direction de leurs consciences. J’avoue en même temps que ces sortes de voies ne doivent tirer à aucune conséquence, puisqu’elles ne sont pas dans la conduite ordinaire de la divine Providence, et que ce serait une dangereuse illusion de vouloir les imiter. Après cela il faut demeurer d’accord que Dieu a suscité dans l’ancienne loi des prophètes d’une manière singulière pour annoncer ses vérités; qu’il est le mettre dans nos temps aussi bien que dans ces siècles, et qu’il fait ce qu’il lui plaît il serait difficile de dire le nombre de personnes différentes et de divers états qui demandaient (1316) des avis spirituels à cet homme si éclairé dans les voies intérieures. Non seulement il était consulté par les laïques, mais par les ecclésiastiques et les religieux. Grand nombre de ces derniers ont fait des retraites dans sa maison avec la permission de leurs supérieurs; et les supérieurs mêmes de plusieurs ordres lui ont demandé des conseils. Je sais un ordre qui en a reçu des bénédictions signalées, et auquel il a merveilleusement contribué, pour le mettre dans la parfaite régularité dans laquelle on l’a vu. L’on peut écrire de lui qu’il a fait des saints; comme on l’a écrit de son digne directeur; car c’était une chose admirable de voir le changement que l’on remarquait dans les personnes qui avaient des liaisons spéciales avec lui, et particulièrement dans les ecclésiastiques et les religieux. Ceux qui aspiraient aux dignités et aux charges, qui se piquaient de science et d’honneur, ne pensaient et ne parlaient plus que de la vie cachée, abjecte et pauvre, de n’être plus rien dans les esprits et dans les cœurs des hommes; de faire leur grande étude aux pieds de Jésus-Christ crucifié, de vivre d’une vie continuelle de mort, pour ne plus vivre que de la vie divine.

L’on ne peut objecter qu’une seule chose à tant de grâces, c’est l’indiscrétion de quelques jeunes gens, emportés par leur zèle, qui avaient demeuré avec lui dans cet ermitage; mais il est aisé d’y répondre puisque la chose n’est arrivée que longtemps après sa précieuse mort; elle n’a donc pu être faite par ses avis, puisqu’il n’était plus en ce bas monde pour les leur donner. Après tout, il ne faut pas tant être surpris si quelques disciples de M. de Bernières, après son décès, se sont laissés aller à quelques excès de zèle, puisque Jésus-Christ le souverain directeur des âmes, en eut des multitudes qui se sont égarés, même dans de mauvaises erreurs, interprétant mal son saint Évangile. Je demande après cela s’il faut s’en prendre à notre adorable Maître, et si les illusions de ces Chrétiens trompés doivent être rejetées sur celui dont ils faisaient profession d’être les disciples. Mais afin que les lecteurs qui ignorent ce que nous écrivons, puissent être instruits de la vérité, je dirai que l’emportement de quelques jeunes gens qui avaient demeuré avec M. de Bernières leur est arrivé par un pur excès de zèle qu’ils avaient pour la foi catholique; ce qui les obligea d’aller crier per les rues dans un habit abject, et pouvait les faire passer pour ridicules, et publier hautement leurs sentiments. Ils furent quelque temps dans cet excès de zèle; mais ce qui est remarquable, c’est qu’il n’y en a pas eu un seul de toute cette troupe, je parle de ceux qui avaient demeuré avec I’auteur du Chrétien intérieur, qui se soit démenti de la pratique solide de la vertu. On les a vus, après cet emportement, exceller dans les plus sublimes vertus, tenir une conduite fort sage et très réglée, travailler pour le prochain avec des bénédictions surprenantes : il y en (1317) a qui ont beaucoup servi au gouvernement de plusieurs diocèses, dont on a pris les avis, et qui ont été consultés généralement avec des succès tout particuliers : il y en a qui sont morts dans une grande odeur de sainteté. J’ai cru devoir faire cette remarque en passant, au sujet de la mémoire de M. de Bernières, que quelques-uns ont voulu combattre au sujet de ces jeunes gens, sans en avoir un véritable fondement.

Mais c’est avec sujet que nous pouvons dire qu’elle est en bénédiction, pour les grâces que le ciel lui a faites, et pour les vertus solides qu’il a pratiquées. Il recevait assurément des grâces de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui étaient très-particulières. Ses paroles étaient pleines d’une force divine, et gagnaient les cœurs à Dieu. L’ayant un jour averti de quelques manquements d’une personne qui dépendait de lui, je remarquai qu’il fut assez longtemps sans lui en rien dire; et j’admirai après cela, que lui ayant fait voir ses défauts en très peu de paroles, et pour ainsi parler, sans presque lui rien dire, cette personne demeura tout à coup comme terrassée sous le poids du peu de paroles qu’il lui avait dites, et apporta le remède à ses manquements. Je vis bien qu’il avait tardé à l’avertir, non pas par aucune négligence, mais attendant le mouvement de l’esprit de Dieu qui agissait en lui. S’il lui eût parlé plus tôt, il l’eût fait en homme, et ses avis n’eussent pas eu les effets qui arrivèrent.

Dieu lui donnait des lumières extraordinaires sur les besoins extérieurs et intérieurs (note : c’est de lui-même que Boudon parle ici en tierce personne). J’ai connu une personne qui, étant dans une ville éloignée de celle où il demeurait, qui, ne vivant qu’o des purs secours de la divine Providence, et étant dépourvue pour lors de toutes choses; pour pouvoir faire un voyage qu’elle devait entreprendre, comme elle ne savait que faire, demeurant cependant dans une profonde paix et sans s’inquiéter du lendemain, Dieu tout bon voulut faire connaître son besoin au saint homme, et il lui en donna lumière tout à coup dans son oraison; ce qui le pressa de lui envoyer cent francs (et c’est l’unique fois qu’il lui a donné quelque chose) qu’elle toucha la veille ou le matin du jour qu’elle devait partir. Un jour m’ayant dit ses sentiments au sujet de quelque chose qu’il pensait que Dieu demandait de moi, peu après il me dit tout le contraire, et m’assura qu’il en avait reçu la lumière, dans son oraison, que je ne puis douter venir de Dieu, par la longue expérience que j’en ai eue, et que j’ai encore parfaitement. Il avait le don de la foi dans un très éminent degré, portant une opposition extraordinaire à toutes les nouveautés en fait de doctrine. Le respect qu’il avait pour les indulgences était très-singulier et il portait toujours sur lui plusieurs médailles bénites : il avait une profonde vénération pour les plus petites cérémonies de l’Église. Sa dévotion pour la (1318) très sacrée Vierge, et spécialement envers son Immaculée Conception, était toute particulière. Il était de sa congrégation, érigée dans les maisons de la Compagnie de Jésus, et qu’il a fréquentée assidûment jusqu’à sa mort, ayant toujours conservé une liaison de grâce très-grande avec les enfants de saint Ignace de Loyola, qui la gouvernent. Il a excellé dans le culte des anges bienheureux et des saints; et comment n’aurait-il pas grandement honoré les saints du paradis, ayant eu tant de respect pour les saints de la terre? Il est parti plusieurs fois de la basse Normandie, pour faire des voyages sans autre motif ou dessein que d’aller, comme il disait, chercher les saints.

Et de vrai, il a eu habitude, avec grand nombre de personnes qui ont éclaté en sainteté; et, après avoir bien cherché les saints, les saints sont venus le chercher; sa maison, comme il a déjà été dit, et selon la prédiction du bon P. Jean Chrysostome, ayant servi de retraite aux serviteurs de Dieu et de son immaculée Mère. Je sais plusieurs personnes de grand mérite qui y ont été et qui sont maintenant élevées à la dignité épiscopale. Entre ce nombre, feu Mgr l’évêque de Bérite, l’un des premiers évêques de la Chine, est bien remarquable. Ceux qui ont lu les relations de ce vaste et éloigné pays, savent les excellentes vertus de ce très digne prélat, et les grandes bénédictions que Dieu tout bon a données à ses fonctions apostoliques. Mgr l’évêque de Québec en Canada mérite bien aussi d’être considéré pour ses rares mérites; et il est juste de remarquer que la divine Providence s’est voulu servir de M. de Bernières pour le bien de la religion et la propagation de la foi dans les extrémités du monde, dans l’empire de la Chine et dans tout le pays du Canada. Ceux qui voudront savoir les grands secours que ce dernier pays en a reçus pourront les lire dans la vie de la vénérable mère Marie de l’Incarnation, supérieure des religieuses Ursulines de Québec, qu’il alla prendre à Tours pour la conduire jusqu’au port où elle devait s’embarquer quand elle y passa de France. Cette vaste et étendue charité qu’il avait pour toutes sortes de nations et de peuples était fondée sur une foi vive qu’il avait de celle de Jésus-Christ, qui s’étend universellement sur tous les hommes; et il était si saintement et si ardemment zélé pour cet amour sans réserve de notre débonnaire et miséricordieux Sauveur, qu’il s’était fait faire un cachet qui portait l’image de ce Sauveur crucifié, avec cette inscription; Jésus est mort pour tous les hommes. Il e même voulu que ces paroles fussent écrites sur son tombeau, ana qu’il pût en cette manière continuer à publier hautement les sentiments de sa foi touchant la mort de son divin Maître. Et comme il avait assez marqué sa volonté à ce sujet durant sa vie, elle a été fidèlement exécutée, et on lit ces paroles écrites en gros caractères (1319) sur le tombeau du serviteur de Dieu et de son immaculée Mère : Jésus-Christ mort pour tous les hommes. Ainsi, tant que durera ce tombeau, qui est dans l’église des Ursulines de Caen, dont sa très digne sœur, qui en a été longtemps supérieure, a été aussi la fondatrice, il apprendra à tous ceux qui l’approcheront l’amour universel de l’aimable Jésus pour tous les hommes. L’on rapporte plusieurs miracles faits sur des personnes qui ont eu recours à ses intercessions; mais li en faut laisser le jugement aux prélats, à qui il appartient d’en décider. Seulement je crois devoir dire qu’o les personnes qui ont cru avoir été secourues miraculeusement sont des personnes du monde, de qualité, de bon esprit, et qui ne donnent pas légèrement créance aux choses extraordinaires, étant très retenues en ces rencontres.

La seconde personne que nous pensons devoir nommer, et qui a fait des progrès admirables dans les voies de la pure vertu sous la conduite du vénérable P. Jean Chrysostome, a été feu M. de la Forêt. Nous avons dit que le bon Père étant encore jeune écolier prenait la liberté de lui écrire sans le connaître, et sur la seule réputation de sa sainteté, afin de s’enflammer par ses lettres dans les flammes du pur amour. Nous avons dit comme M. de la Forêt ne rebutait pas ses lettres, et voulait bien même lui faire réponse. Mais quelques années après, ce jeune écolier s’étant fait religieux, et ayant été envoyé à Paris, il eut une sainte liaison avec ce grand serviteur de Dieu, qui ayant découvert en lui des lumières admirables qui lui étaient données pour mener les âmes à Jésus — Christ, et qui étaient accompagnées d’une haute sainteté, il n’eut pas honte do se rendre disciple de celui dont il avait été le maître, et de se mettre sous sa conduite. Le Père composa sa vie après sa mort, dans laquelle il a décrit dignement ses éminentes vertus et les grâces signalées qu’il avait reçues de Dieu. Il est enterré en la chapelle de la Sainte Vierge, chez les religieux pénitents de Picpus, proche Paris, avec une épitaphe écrite sur un marbre, que le même Père a composée.

L’on pourrait rapporter ici un bon nombre d’autres grandes âmes qui, comme des géants, pour me servir des paroles de l’Écriture, ont couru avec ardeur dans les voies de la sainteté sous un si bon guide; car le Seigneur lui avait donné la science des saints et un zèle extraordinaire pour l’établissement du règne de Jésus-Christ dans les cœurs, sans y voir et sans y chercher autre chose. «Il ne faut voir que Dieu seul,» les directeurs qui mêlent leur propre esprit avec le sien, et leurs propres intérêts avec ses divins intérêts, ne font point avancer les âmes; mais surtout il faut savoir «que le directeur humain, mondain et plein de la prudence de la chair est extrêmement préjudiciable aux pauvres âmes.» Et de vrai, comment donner ce que l’on n’a pas? un homme qui a l’esprit (1320) du monde n’est point propre à communiquer l’esprit de Jésus-Christ.

Sainte Thérèse, dans la 3e demeure du Chateau intérieur, remarque très-bien que le directeur ne doit pas avoir l’humeur mondaine [...]

Chapitre IX. De ses traités spirituels.

[...]

Or, l’expérience faisant voir que les exemples des saints sont des moyens très-efficaces pour y engager, le P. Chrysostome a écrit plusieurs Vies, où en a fait des remarques excellentes et très-touchantes : comme de saint François, son patriarche, de sainte Élisabeth de Hongrie de son troisième ordre, de sainte Christine l’admirable, de saint Scocelin [sic] l’incomparable dans la vertu de la pauvreté. Nous avons encore de lui un abrégé des états de grâce et de gloire du serviteur de Dieu, le P. Bernard, surnommé le pauvre prêtre, qui est décédé à Paris en grande odeur de sainteté [...]

Chapitre X. De sa dernière maladie et précieuse mort.

[...] (1328) Revenons à notre digne et excellent religieux. Sa maladie commença par une fièvre quarte, qui l’abattit si fort que les médecins lui ordonnèrent de garder la chambre, ou au moins de ne plus sortir du couvent. Dès lors il se regarda comme un homme qui devait bientôt partir du monde, et qui n’en était plus, et il y avait déjà longtemps qu’il en était sorti par son entier et parfait dégagement. Depuis ce temps-là, si on lui écrivait, il répondait en peu de paroles, sans plus souscrire ni mettre son nom, comme s’il n’eût plus rien été, Jésus étant toutes choses en lui. C’est pourquoi, au lieu de sa signature, il mettait : Jésus-Christ soit notre unique amour; ou bien : Aimons Dieu sans réserve, Dieu soit notre vie et notre unique tout par son Fils Jésus-Christ. O heureux, ô aimable, ô divin rien qui nous fait passer si glorieusement dans le grand et véritable tout I qu’il est doux et infiniment doux d’être au monde comme si l’on n’y était point, caché et perdu aux yeux des créatures, enseveli dans un profond oubli, comme les morts qui sont dans le sépulcre, pour être tout à Jésus, tout caché et abîmé en Jésus. O mon Dieu, mon Dieu, que tout le reste de notre rie soit enseveli avec l’aimable Jésus dans le tombeau t Ah! que nous ne soyons plus, afin qu’il soit; que nous cessions de vivre, afin qu’il vive seulement en nous!

C’était cet adorable Sauveur qui vivait uniquement dans le P. Chrysostome, pendant que son corps s’en allait peu à peu à la mort. Sa maladie, qui était causée par une mélancolie violente, lui donnait de (1329) grands accès qui le prenaient tout à coup, quoique son esprit fût fort paisible; et il lui semblait qu’on lui déchirait le cœur, de sorte qu’il était obligé de prendre son estomac avec ses deux mains, et de pousser quelques soupirs au-dehors pour trouver un peu de soulagement. Mais, en même temps que son corps gémissait sous le poids des douleurs, son esprit demeurait accablé de pesantes croix. Nous avons vu comme il les avait demandées à Dieu; et Dieu, qui avait pris plaisir à ses demandes, parce que c’était lui qui les lui avait inspirées, les lui accorda abondamment. Il désirait de souffrir sans réserve, il fut aussi crucifié en toutes manières; mais ce qui rendait sa croix comme accablante, c’est qu’elle était sans consolation, sans appui sensible, sans douceur. Parmi une multitude de douleurs qui l’environnaient do toutes parts, ses forces corporelles étant épuisées, son esprit était réduit comme aux abois, et il pouvait bien dire avec son Seigneur et son Sauveur : Mon âme est triste jusqu’à la mort. (Math. xxvi, 38.) Les obscurités où il avait été jeté n’avaient point de clarté, et ses ténèbres étaient sans lumière; ses nuits n’étaient suivies d’aucun beau jour; ses angoisses n’avaient point de soulagement; enfin, il était comme tout noyé dans une mer immense de douleur. Il est vrai que la paix demeurait toujours dans la cime de son âme; mais cette paix n’était point aperçue, mais démentie par ses sens, mais combattue même par sa partie inférieure raisonnable. On pouvait bien dire de lui ce qui a été écrit de son Maître, qu’il était l’homme de douleurs. (Isa. LIII, 3.) Les plus grandes croix deviennent faciles, et leur amertume se change en douceur lorsqu’elles sont goûtées dans l’intérieur; mais lorsque les souffrances sont pures et sans mélange d’aucune consolation, et à l’extérieur et à l’intérieur, la pauvre âme se trouve réduite dans d’étranges angoisses. Dans cet état que portait le P. Chrysostome, il pouvait bien dire avec le Psalmiste : les douleurs de la mort m’ont environné; les douleurs de l’enfer m’ont affligé; les filets de la mort m’ont prévenu. (Psal. XVII, 5.) Cependant il ne faut pas s’imaginer que pour lors il soit retourné en arrière; que dans le temps de la tempête il ait regretté la bonace : son fonds est toujours demeuré le même, quelque agitation qu’il ait soufferte dans la partie sensitive et inférieure raisonnable. L’amour de la croix est demeuré constant et inviolable dans la cime, ou partie suprême de son âme.

Ayant été soulagé de sa fièvre quarte, il s’en alla à Saint-Maur, qui n’est pas éloigné de Paris, pour y voir la révérende mère du Saint-Sacrement, maintenant supérieure générale des religieuses bénédictines du Saint-Sacrement. Pour lors il n’y avait pas longtemps (1330) qu’elle était sortie de Lorraine, à raison des guerres, et elle vivait arec un très petit nombre de religieuses dans un hospice sous les soins de la divine Providence, qui la réservait pour les desseins que nous voyons maintenant heureusement accomplis. Elle était l’une des filles spirituelles du bon Père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie; il passa environ neuf ou dix jours à Saint-Maur, proche de la bonne mère, et ce fut là où il dressa un écrit fort exact de la confession générale qu’il fit peu de jours après, avant que de mourir. Il écrivit tout ce que sa mémoire lui put fourrer de tontes ses fautes, et jusqu’aux moindres petits manquements, avec une exactitude si singulière, qu’il se levait la nuit de temps en temps pour écrire aussitôt tous les défauts dont il se souvenait. Il n’y avait pas longtemps cependant qu’il avait fait une confession de toute sa vie; mais l’extrême pureté de sa grâce le pressait de se purifier de plus en plus dans le sang de Jésus-Christ, dont les mérites sont appliqués par le sacrement de pénitence. C’était cette vue qui le portait aussi à s’approcher très souvent de ce sacrement, durant le reste de sa vie. Et nous lisons de plusieurs saints, qu’ils se confessaient tons les jours, et quelques-uns plusieurs fois par jour. Ce qui ne me surprend nullement [...]

(1331) Le saint homme, qui était exempt de scrupules, agissait par des vues de l’infinie pureté de Dieu, ce qui l’obligeait et à s’approcher souvent du sacrement de pénitence, et à faire des confessions générales. Au retour de Saint-Maur, une petite fièvre continue l’ayant pris, il ne dura que cinq jours, et passa des misères de cette vie dans la bienheureuse éternité. Il avait eu durant toute sa maladie de grandes craintes des jugements de Dieu et de la mort; mais cette crainte s’augmenta beaucoup pendant les quatre derniers jours, et extraordinairement durant les deux qui précédèrent son bienheureux décès. Toutes ses grandes lumières s’éclipsèrent, toute la ferveur sensible de sa dévotion s’éteignit, il entra dans des ténèbres lamentables, son esprit devint tout stupide, et il pouvait bien dire avec son bon Maître : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?» (Malth. xxvii, 66.) Voici, dans cet état, ce qu’il écrivit aux religieuses de Sainte-Elisabeth : «Mes chères sœurs, Jésus soit à jamais notre très unique amour. Il est bien tard d’attendre à bien faire à la mort, et bien douloureux de n’avoir rien fait qui vaille en sa vie. Soyez plus sages que moi, et employez sans réserve toutes vos petites forces pour amasser du pur amour, de la mortification et de la pure vertu. C’est une chose bien fâcheuse et bien terrible à une personne qui professait la sainte perfection, de mourir avec de la paille. Je sens présentement tout ce que je vous écris. Le plus grand plaisir que vous me pourriez faire, est de pratiquer beaucoup do fidélité et de m’en faire part. Je vous recommande surtout une grande charité envers vos sœurs, et particulièrement pour votre révérende mère supérieure.»

C’est ainsi que les saints meurent, reconnaissant sincèrement, et le déclarant hautement, après tant de bonnes œuvres qu’ils ont faites, qu’ils sont des serviteurs inutiles, comme notre divin Maître nous l’ordonne. Le bienheureux P. Jean de la Croix, premier Carme déchaussé, qui a paru comme un séraphin en notre terre, assurait à sa mort qu’il n’aurait pas voulu justifier aucune action de sa vie. Toute créature, pour sainte qu’elle puisse être, a sujet de s’humilier infiniment devant Dieu, et de ne se confier qu’en ses miséricordes. Il n’y a personne, quelque juste qu’il soit, qui no doive partir de ce monde, dit saint Augustin, dans un grand et sincère esprit de pénitence. C’est pourquoi notre saint religieux demandait humblement que l’on priât pour lui obtenir une véritable contrition de ses péchés, et il supplia instamment le Père provincial de lui permettre de mourir avec le cilice; et de vrai, notre partage est l’enfer, et l’ire de Dieu. [...]

Enfin, après avoir souffert beaucoup sa vie, et porté de pesantes croix à l’imitation et dons l’union de son divin Chef, et comme l’un de ses véritables membres; après avoir été dans une rude agonie et douloureusement crucifié, il expira sur la croix, et mourut le lendemain de la fêle de l’Annonciation de l’Immaculée Mère de Dieu, à laquelle il avait été si singulièrement dévot, le vingt-sixième de mars de l’année mil six cent quarante-six, qui est environ le temps dans lequel plusieurs estiment que le Sauveur de tous les hommes est mort pour leur salut. Il était âgé de cinquante-deux ans [...]

L’on remarqua qu’o la plupart des religieux du couvent de Nazareth, où il mourut, fondaient en larmes, et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher. J’ai fait la même remarque dans la Vie du P. Seurin, dont j’ai déjà parlé par occasion en cette Vie. [...]

Les religieuses de Sainte-Elisabeth lui donnèrent leurs larmes, aussi bien que les religieux de son couvent. Il fut regretté de tous côtés, dans les maisons religieuses, dans les maisons séculières, parmi les petits et les grands; chacun soupirait sur cette perte commune. Son corps fut deux jours sans être mis dans le tombeau, et il fut longtemps exposé pour satisfaire à la dévotion des peuples et des personnes de grande qualité, et des premières de la cour. [...]

Chapitre Xl. Sa mémoire est en bénédiction.

[...] Le feu roi Louis XIII en avait une haute estime et l’honorait beaucoup, et il s’est servi de lui dans des affaires très fâcheuses, et qui retardaient le bleu public du royaume. La reine mère Marie de Médicis et la reine Anne d’Autriche avaient une vénération singulière pour sa vertu, qui était vraiment héroïque; elles prenaient un saint plaisir dans sa conversation, qui était toute céleste. Elles avaient en lui une entière confiance, ce qui les obligea de l’envoyer en Espagne à la révérende mère Louise de l’Ascension, religieuse de Sainte-Claire au monastère de Burgos, pour la visiter et la consulter de leur part, c’était une religieuse favorisée de grâces bien extraordinaires, et qui avait le don (1355) de prophétie; ainsi ces grandes reines l’envoyaient consulter sur plusieurs difficultés qu’elles avaient. Mais il faut remarquer sur ce sujet que ces sortes de consultations sont grandement exposées à la tromperie [...]

L’éminentissime cardinal de Richelieu le considérait extraordinairement; et comme c’était un homme de grande lumière, il connaissait beaucoup le mérite du Père, dont il approuvait la conduite chrétienne, et admirait ses pénitences et ses austérités. [...]





Présentation des écrits de Chrysostome publiés par ses disciples Bernières et Mectilde

Les Divers exercices… publiés à Caen par les soins de Bernières (et non pas «traités» publiés à Paris par les soins de Mectilde), dont nous connaissons trois exemplaires, publiés quatre années après les traités, comprennent trois parties paginées séparément19. La première partie rassemble de nouveau divers schémas propres à des retraites qui reflètent l’atmosphère doloriste de l’époque. Quelques extraits suffiront à mieux faire comprendre ce vécu dévot, en un aperçu unique d’une littérature qui fut très abondante.

Cette littérature privilégie les croix et l’exemple du Crucifié. Elle supprime trop tôt et par volonté propre les joies naturelles à la vie, au risque de provoquer des réactions très fortes, inconscientes, parce que réprimées, attribuées à l’époque aux démons. Elle met en place un réseau de contraintes où l’ascétisme prend facilement la première place, ce qui empêche toute vie intérieure mystique donnée par grâce de s’épanouir. Ce qui était liberté et joie devient limitation et peur. La vie naturelle est culpabilisée et contrôlée afin d’être évacuée au plus tôt : on privilégie ainsi l’exercice de la volonté si cher au Grand Siècle. Mais il est vrai que la vie était souvent courte et soumise aux aléas des maladies, ce qui suggérait d’aller vite!

Cet esprit du temps ne s’améliorera pas au fil du siècle. Les illustrations d’excès commis sont innombrables, telles les épreuves que s’inflige dans sa jeunesse Claude Martin, le fils de Marie de l’Incarnation du Canada, avant de devenir lui-même un très profond spirituel; telle l’ascèse moralisante recommandée par le milieu de Port-Royal, que supporte fort mal Louis-Charles d’Albert, duc de Luynes et père du duc de Chevreuse (ce dernier deviendra disciple de Madame Guyon — qui en fournit elle-même un témoignage dans le récit de sa jeunesse). Cet excès débordera le siècle au sein du monde dévot et couvrira la première moitié du XVIIIe siècle20.

L’Imitation a été le texte préféré d’une dévotion qui s’écarte de la pure mystique d’un Ruusbroec pour se charger de culpabilité voire de pratiques masochistes imitant les souffrances physiques de Jésus21. Cette dévotion ne correspond guère à ce que propose Jean-Chrysostome : il se démarque de son temps par son insistance sur la liberté et l’absence de vœux; l’exercice «doit être très libre, sans contrainte, et sans empressement», pour servir l’Amour toujours premier. Mais d’autre part il fonde la «Société de la sainte Abjection» et — tout en admirant les héros cornéliens ses contemporains — nous regrettons l’usure prématurée de ses disciples Renty et Bernières.

Chrysostome a dirigé des retraites, dont nous allons donner un exemple, car nous ne pouvons passer sous silence la tendance morbide qui caractérise bien d’autres textes contemporains. Un tel imaginaire dévotionnel à la frange de la vie mystique est de toute époque... La prière s’appuie ici sur des représentations sanglantes de Jésus-Christ, d’un goût trop épicé pour notre sensibilité — le piétisme, tel qu’il se présente dans les textes de certaines cantates de Bach, s’inscrira plus tard dans cette tradition.



Note sur la direction de Bernières par le P. Chrysostome



Une correspondance ignorée entre Chrysostome et Bernières est imprimée à la fin de l’ouvrage édité à Caen sous le nom de «Divers exercices de piété et de perfection 22.» Elle couvre la dernière moitié de la seconde partie de l’ouvrage intitulé «Diversités spirituelles» avec une pagination nouvelle (signe d’ajout précédant de peu l’édition locale à Caen?). Ces lettres non datées ont échappé à l’attention, car un Bernières discret se fait précéder par d’autres dirigé (e) s sans que son nom apparaisse 23.

C’est un document extraordinaire qui livre l’intimité des rapports entre les deux mystiques. On notera la netteté avec laquelle Chrysostome sait répondre aux questions de Bernières qui sont toujours proches des nôtres. Elles sont le plus souvent très concrètes (que faire de nos biens?) et hors de toute considération théorique.

Bernières n’a pas encore atteint à cette date une pleine maturité intérieure. Il va rapidement surmonter ses hésitations et des scrupules, et sera en cela vivement mené et encouragé par «notre bon Père Chrysostome». Voici ce dialogue de lettres dont les pièces sont numérotées; nous ajoutons l’incipit entre guillemets, les titres d’origine étant divers et imprécis.




Divers exercices de piété et de perfection



Composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes.

À la plus grande gloire de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ.

À Caen, chez Adam Cavelier, imprimeur du Roy.

1654.

Avec Approbation.





(page de titre, face au beau portrait de Chrysotome :) «La Solitude des cinq jours. De la souffrance de Jésus dans le mépris d’Hérode»



Approbations des Docteurs.

Le livre qui a pour titre,» Divers exercices de piété, et perfection, composés par un Religieux", non seulement ne contient aucune proposition contraire à la Foi orthodoxe, ni à la morale chrétienne, mais au contraire, est rempli de méditations et aspirations dévotes sur les principaux points des souffrances, et humiliation de Jésus-Christ, que l’auteur y décrit avec une merveilleuse simplicité, ferveur et piété, pour réduire les âmes chrétiennes à l’amour de leur propre abjection, à l’imitation de notre Seigneur, et à la pratique de la pénitence, et de l’humilité, autant nécessaires à l’acquisition de la sainteté chrétienne, comme la superbe et la sensualité lui sont opposées; ensemble y donne plusieurs avis et résolutions fort salutaires à quelques âmes particulières, tant séculières que Religieuses, lesquelles désirant s’avancer sérieusement à la perfection, en aiment et chérissent les moyens principaux, l’Oraison et la mortification; c’est le sentiment que moi soussigné docteur en sainte Théologie de la faculté de Paris, j’ai conçu, le lisant attentivement, et le témoignage que la vérité m’oblige de donner au public, après l’avoir diligemment examiné en notre abbaye de Barbery, le septième mars de l’an 1654. Fr. Louis Quinet, abbé de Barbery. 1654.



J’ai lu avec attention les «Divers Exercices de dévotion, composés par un religieux», que j’ai trouvé conformes à la Foy, et fort propres pour la direction des âmes désireuses de porter la Croix, à la suite du Fils de Dieu. En témoignage de quoi j’ai signé, à Paris, le 21 mars 1654. Claude de Nyau, Docteur en Théologie.



J’ai soussigné Henri Marie Boudon Docteurs en Théologie, grande Archidiacre d’Évreux, certifie avoir lu, vu et considéré, avec attention, un livre intitulé, «Divers Exercices de perfection», dans lequel je n’ai rien trouvé que de très conforme à la doctrine de l’Église, et des Pères, et à la vraie et solide piété. Ceux qui ont connu l’Autheur verront ici les restes de son esprit, et combien en lui était pure la lumière de la grâce sur les Mystères et États anéantis du Sauveur, et sur les voies de perfection desquelles il a toujours parlé avec tant d’onction qu’il en a imprimé l’amour aux âmes qui ont eu le bonheur de l’entendre; il y a sujet d’espérer qu’on tirera beaucoup profit de la lecture de ces petits ouvrages, mais davantage de leur pratique, ce a été l’intention de l’Autheur. Et c’est le témoignage que je donne à la vérité, ce cinquième avril 1654. Henri Marie Boudon, Docteur en Théologie, et grand Archidiacre d’Évreux.





[Première partie paginée de 1 à 212]

Premier exercice traitant de la sainte vertu d’abjection

Premier traité : de la sainte abjection.

La société spirituelle de la sainte abjection

Pratiquée en ce temps avec grand fruit de perfection, par quelques dévots de Jésus humilié et méprisé.

Avis.

I. Ce livre est consacré à Jésus méprisé et abject.

II. Son auteur l’a donné aux humbles de cœur, Fidèles amants et vrais imitateurs du saint mépris et de la sainte abjection de Jésus.

III. Il est divisé en divers petits traités, pour par cette diversité récréer saintement l’esprit du lecteur.

IV. Si vous êtes possédé de l’esprit humain et mondain, ne lisez pas ce livre, car il vous ferait mal au cœur et vous n’y comprendriez rien.

V. Pour faire profit de cette lecture, aimez Jésus humilié et méprisé, et proposez-vous fortement de l’imiter fidèlement en toutes les saintes pratiques d’Abjection; si vous faites cela, vous ferez et verrez des merveilles.

VI. Dieu, Jésus, et la sainte Abjection de la Croix, soient à jamais le très unique objet de notre amour.

(Page 3)

Règles de la société. 

Chapitre premier

I. Jésus-Christ seul dans les états d’abjection de sa vie voyagère, sera le chef de cette sainte société.

II. La Sainte Vierge sera reconnue de tous les associés pour unique directrice.

III. Tous les saints et toutes les saintes du paradis qui ont été dans la pratique et la dévotion particulière de la sainte Abjection, pendant qu’ils ont travaillé à leur sainte perfection en cette vie mortelle, seront les protecteurs de la Société.

IV. Cette société se pratiquant seulement d’une manière spirituelle, sans aucune obligation contraire aux différents états de la vie présente, tous ceux qui aspireront à cette perfection y pourront entrer, tant laïques qu’ecclésiastiques et religieux.

V. Encore qu’il soit libre à un chacun d’entrer en cette sainte Société et qu’elle puisse être universelle par toute l’Église, quelques Associés néanmoins pourront convenir ensemble pour s’assister les uns les autres en ce travail spirituel, ce qu’ils feront dans les manières discrètes que le Saint-Esprit leur inspirera, conformément à ce que plusieurs Religieux et Religieuses pratiquent saintement en leurs Communautés, au défi mutuel du saint exercice de quelque vertu.

VI. Cette sainte Société étant purement spirituelle et par conséquent libre et générale aux âmes de bonne volonté; ceux et celles qui y voudront entrer sont exhortés de le faire saintement, et en l’esprit de notre bon Seigneur Jésus-Christ, méprisé des mondains et abject à leurs yeux, Chef unique et adorable de tous les Associés.

VII. Pour s’engager dignement et avec fruit de bénédiction à cette sainte Société, ceux et celles qui seront inspirés de le faire sont exhortés de s’éprouver un mois durant pendant lequel ils purifieront leur conscience, communieront souvent, examineront leur inspiration et liront ces règles, les traités suivants et autres livres spirituels qui parlent de la sainte abjection.

VIII. Le mois expiré, si l’inspiration continue d’entrer en cette sainte Société, ceux et celles qui le voudront effectuer feront après la sainte communion la protestation suivante, qui n’est autre chose qu’un ferme et bon propos de s’appliquer fidèlement à la sainte vertu d’abjection, sans vœu ni obligation d’aucun péché.

La sainte protestation d’Abjection qui se doit faire ensuite de la messe en laquelle on aura communié.

O mon Dieu très saint et adorable, Père, Fils, et Saint-Esprit; je vous adore avec tout le respect qu’il m’est possible dans l’infinité de vos divines grandeurs, et m’anéantissant aujourd’hui de toute ma volonté devant votre divine Majesté, reconnaissant que pour la multitude et malignité de mes péchés, particulièrement de superbe, d’orgueil, d’ambition, de propre excellence, et de vanité, je ne mérite que le centre de l’Enfer : je proteste d’en vouloir faire pénitence tout le reste de ma vie; et me confiant en votre bonté, et en votre sainte grâce, je me consacre et me donne sans réserve à l’esprit et aux dispositions de Jésus mon Sauveur et Seigneur, pour entrer en la communion de tous les états, et différentes pratiques de mépris et d’Abjection de sa vie voyagère, et pour aimer purement, et souffrir patiemment toute vileté et abjection, tout mépris, rebut, et délaissement, et toute persécution, injure, et calomnies de qui que ce soit sans exception, promettant, ô mon Dieu! d’en remercier votre Divine Providence comme d’une faveur très particulière pour corriger ma superbe et mon orgueil.

IX. Ceux et celles qui par cette sainte protestation, seront rentrés en la Société spirituelle et générale de la sainte Abjection, se souviendront de prier journellement pour tous les Associés qui sont en la sainte Église, afin qu’il plaise à la bonté Divine de leur multiplier la grâce et la lumière, pour travailler dignement et à sa pure gloire en ce saint exercice.

X. L’unique et essentiel Esprit de cette Société spirituelle consiste à vouloir être en tout, et par tout abjet [sic], à vivre abjet, et à mourir abjet.

Exercice journalier de cette sainte société.

Chapitre II.

Il doit être très libre, sans contrainte et sans empressement; de sorte qu’encore qu’il soit bon et fructueux de s’y appliquer fidèlement, l’exercitant néanmoins le fasse avec amour et liberté en partie ou entièrement, selon qu’il sera mû de sa grâce et que ses dispositions ou emplois le lui pourront permettre.

II. Cet exercice consiste en sept points. 1. En destination. 2. En fidélités ou actes de la sainte abjection. 3. En examens. 4. En consécration. 5. En oraisons vocales ou mentales. 6. En communions. 7. En maximes.

III. La destination se pratique le soir précédent, ou le matin de la même journée, par laquelle le dévot de la sainte abjection prévoit légèrement, sans beaucoup s’arrêter, comment à peu près il pourra passer cette journée, en quels emplois et dans quelles occasions, et comment par conséquent il pourra s’appliquer aux actes et fidélités de sa chère vertu, et ensuite il destine et se résout de le faire. Plusieurs pratiquent telle destination le soir précédent immédiatement après leur examen, les autres le font seulement le matin et au midi.

IV. Quant aux fidélités ou actes de cette sainte vertu, c’est en la pratique d’iceux que consiste le fruit principal des fidèles exercitants, car par tels actes ils entrent en une grande habitude de la sainte abjection, et en la pureté de l’esprit de Jésus-Christ abject et méprisé, et nous en voyons quelques-uns, lesquels, afin de se fortifier en leur grâce et en leur travail par la vertu du saint sacrement de pénitence, se les font ordonner en confession, en tel ou tel nombre par leurs directeurs.

V. Pour ce qui est de l’examen, les exercitants le pourront pratiquer le matin, avant le dîner, et le soir avant le coucher, et ce n’est autre chose qu’une brève ou légère revue sur nos actions, pour remarquer et abhorrer les défauts de l’ambition de la propre excellence, de la vanité, de la superbe et de l’orgueil de notre misérable nature, et pour renouveler notre résolution de mieux faire et de pratiquer abjection en tout et partout, en l’union, vertu et esprit de Jésus-Christ abject et méprisé pour nous et par amour, dans les différents temps et états de sa vie voyagère.

VI. La consécration est un acte saint et efficace, par lequel le dévot exercitant se consacre de fois à autre en la journée sans contrainte et sans empressement à toute abjection, sans réserve, en la manière que Dieu sait, et qu’il ne sait pas, pour son très pur amour et pour sa très pure gloire, en l’union de Jésus-Christ abject et méprisé.

VII. Quant aux oraisons vocales ou mentales, elles servent beaucoup à glorifier l’exercitant en ses pratiques, et il les faut faire sans empressement, sans prescrire aucun temps ou nombre; ainsi librement et selon les émotions de la grâce divine, se souvenant toujours de prier pour tous les associés.

VIII. Pour ce qui est de la sainte communion, il la pratiquera librement selon son état, mais il se souviendra 1. De demander instamment d’entrer en la grâce et en l’esprit de Jésus-Christ abject et méprisé. 2. De faire prière particulière pour tous les associés qui sont en la sainte Église, afin qu’ils fassent un véritable progrès et fruit de bénédiction en la sainte abjection, et qu’ils puissent devenir extrêmement vils et abjects en cette vie aux yeux des mondains, dans la multitude des occasions que la divine Providence leur présentera.

IX. Les maximes sont certaines vérités exprimées en peu de paroles, qui fortifient extrêmement les âmes, desquelles l’exercitant pourra faire usage avec liberté et sans contrainte; il s’en trouve en ce livre plusieurs dont il se pourra servir.





Traicté second. États différents et diverses pratiques de la sainte abjection.

(page 12)

Advis

I. Autant que l’exercitant sera fidèle en ses pratiques ou semblables, autant avancera-t-il en la sainte vertu d’Abjection et non plus.

II. J’en donne plusieurs qui sont toutes solides, dont aucunes sont fort pures et spirituelles, afin que l’exercitant qui aura fait progrès, trouve de quoi se nourrir et se rassasier en son travail intérieur.

III. Telles pratiques doivent être fort libres sans prescription du temps ou du nombre.

IV. l’Exercitant se souviendra quand il s’y appliquera, d’avoir l’intention actuelle ou virtuelle de le faire pour le pur amour, et la pure gloire de la très Sainte Trinité, Père, Fils, et Saint-Esprit, en l’union de Jésus-Christ abject et méprisé, ce que je dis d’autant que telles actions ou fidélités d’abjection vivifiées et informées de telle intention sont de très grands prix, et valent incomparablement davantage, que celles que nous pourrions faire par toute autre manière, à raison qu’elles prennent leur valeur du principe surnaturel du pur amour de Dieu, et de l’union de Jésus-Christ très pur et très saint.

Chapitre I. Vues ou lumières surnaturelles de la superbe d’Adam

Le spirituel en cet état est pénétré de certaines vues ou lumières surnaturelles, par lesquelles il entre en la connaissance intime de son âme et de ses parties intellectuelles, et voit clairement que tout cet être est rempli de la superbe, de l’ambition, de l’orgueil et de la vanité d’Adam.

Sur quoi vous remarquerez, 1. Que telles lumières sont appelées surnaturelles, d’autant que tendant à la destruction du péché, elles ne peuvent venir que de Dieu. Deux. Qu’elles ressentent la grâce de Jésus-Christ humilié, à qui seul est donné d’anéantir la superbe. Trois. Qu’elles sont merveilleusement efficaces pour nous porter à la sainte Abjection, pour détestation et horreur du vice qui lui est contraire.

La pratique.

L’exercitant dont fera bon l’usage de telles lumières. Un. Reconnaissant que rien ne leur rend tant opposé à Dieu et à Jésus-Christ que la superbe et l’orgueil de sa nature et de la vie d’Adam. 2. Il se pratiquera des actes d’horreur de telles dispositions. 3. Il se considérera sur la terre comme un antéchrist ou comme un démon de superbe, qui fait une furieuse guerre à Dieu, et à Jésus, tendant à la destruction de la vie divine, et de la sainte humilité. 4. Il se consacrera à la grâce de Jésus abject et méprisé pour anéantir cette vie d’Adam, et entrer en la vie divine.

Chapitre II. Abjection dans le rien de l’être

Le spirituel en cet état voit par lumière surnaturelle comme le néant ou le rien est son principe originel. Sur quoi vous remarquerez : 1. que cette vue provient d’une grande faveur de Dieu; 2. que par icelle l’âme se voit dans un éloignement infini de son Créateur; 3. qu’elle le voit dans une sublimité infinie; 4. qu’elle se réjouit selon la disposition de sa pureté intérieure de voir que son Dieu soit en l’infinité de l’être et de toute perfection, et elle comme en une certaine infinité du non — être, c’est-à-dire du néant et du rien.

La pratique.

L’exercitant ainsi disposé, 1. se réjouira de l’infinité divine; 2. il prendra plaisir de se voir dans l’infinité du rien respectivement à son Dieu; 3. il considérera que Dieu l’a tiré de ce rien par sa toute-puissance, pour l’élever et le faire entrer en la communion incompréhensible de son être divin et de sa vie divine, par les actes intellectuels et spirituels de l’entendement et de la volonté, par lesquels il est si hautement élevé que comme Dieu se connaît et s’aime, ainsi par alliance ineffable, il le connaît et l’aime.

Chapitre III. Abjection de Providence.

Le spirituel est ménager de la grâce divine, particulièrement de l’Abjection de Providence, qui est proprement celle que Dieu tout bon renvoie dans les tempêtes des continuelles vicissitudes de la vie humaine. Sur quoi vous remarquerez, 1. Que telle abjection vient tantôt des amis, tantôt des ennemis, autrefois des mauvaises rencontres, et quelquefois des faiblesses et infirmités corporelles ou spirituelles. 2. Qu’elle arrive souvent de telle sorte à l’exercitant, qu’il semble que ce soit comme une flèche du ciel qui le vient accabler et anéantir dans sa superbe. 3. Que telle Abjection est extrêmement efficace, et beaucoup plus fructueuse que celle qui vient d’ailleurs, d’où nous voyons que ceux qui en font bon usage, font un très grand progrès en la sainte perfection.

La pratique.

L’exercitant en cet état, 1. Tâchera de se recueillir intérieurement, pour adorer la main divine qui le purifie. 2. Il tendra à se rendre purement passif à tels coups du Ciel. 3. Il en remerciera humblement et amoureusement la Divine Providence. 4. Il demeurera en silence, et ouvrira largement son pauvre cœur, le consacrant, sans réserve, à Dieu et à Jésus, pour recevoir leurs divines et pures opérations dans les voies de la sainte abjection. 5. Il leur demandera très instamment la continuation de telle faveur.

Chapitre IV. Abjections d’inutilité.

Cet état appartient particulièrement aux personnes qui sont liées et attachées par obligation aux communautés, dont nous en voyons plusieurs extrêmement tourmentées de la vue de leur inutilité, desquelles aucunes le font par une certaine bonté naturelle de voir leurs prochains surchargés à leur occasion, et les autres par un certain orgueil qui les piquent et les aigrit; le diable se mêle en ces deux dispositions, et le spirituel doit prendre garde de s’en défendre.

Pour donc en faire bon usage. 1. Il considérera que celui qui agrée son abjection dans son inutilité rend souvent plus de gloire à Dieu qu’une infinité de certains utiles, suffisants, indévots et superbes. 2. Il agréera de tout son cœur la disposition à laquelle la Divine Providence le met. 3. Il se désoccupera autant qu’il pourra de sa tentation. 4. Il supportera patiemment les inutilités des autres prochains. 5. Il pensera que la créature n’est autant agréable à Dieu qu’elle est passive à sa conduite divine, et considérera que c’est le bon usage de la disposition qu’il met, ou permet en nous, qui nous rend agréable à sa divine bonté.

Chapitre V. Abjection dans les contradictions.

Depuis le péché d’Adam l’homme est demeuré tellement rempli d’orgueil, qu’il veut toujours dominer et ne peut souffrir aucune opposition; la grâce Jésus-Christ expurifie le spirituel, particulièrement dans la pratique de l’abjection des contradictions.

Pour en bien user voici comme il s’y faut comporter. 1. Il faut considérer que telles contradictions nous arrivent de différents principes; savoir est, d’une nature violente, colérique et superbe; de la tentation du diable, et d’une secrète antipathie avec certains prochains. 2. Le spirituel ayant reconnu ses principes, doit travailler selon la qualité de son défaut ou besoin; car s’il est violent et superbe il faut qu’il prévienne les occasions dans lesquelles il doit parler peu, et ce avec douceur et humilité, s’il est combattu de la tentation du démon, il y doit résister avec fidélité et courage, s’appliquant continuellement aux actes d’humilité et de douceur; que s’il est agité de l’antipathie du prochain, il sera bon qu’il ne s’expose point qu’autant qu’il se sentira fort et robuste en sa grâce. 3. Si l’exercitant est fidèle, il pratique l’Abjection en toutes les occasions de contradiction, s’estimant peu, et supportant charitablement le prochain. 4. Il observe un grand silence, et mortification de tendreté. 5. Il s’en réjouit et en remercie le Dieu de ses perfections. 6. Souvent il les regarde dans la conduite de la Divine Providence, et avec Action de grâces le supplie instamment de les multiplier, lui communiquant l’esprit de Jésus-Christ abjet et méprisé. Sur quoi vous remarquerez. 1. Que le travail de cette Abjection est merveilleusement efficace quand le spirituel est fidèle, d’autant qu’il va droit à la mortification de l’esprit d’Adam superbe et dominant. 2. Que la victoire n’est pas commune, et que plusieurs demeurant trop enveloppés dans les impétuosités, ou inclinations de leur nature immortifiée, n’y font pas grand profit. 3. Que les victorieux entrent en une grande paix intérieure qui les purifie, les illumine et les rend passifs aux opérations et grâces divines.

Chapitre VI. Abjection dans le péché.

Le spirituel fait distinction de la coulpe qui est au péché et de l’humiliation qui le suit, d’où il déteste celle-là comme chose qui s’oppose à son Dieu, et embrasse celle-ci comme un moyen d’entrer dans le pur esprit de pénitence et se réunir à la vie divine.

La pratique.

Pour faire bon usage de cette pratique, l’exercitant. 1. Pourra se familiariser une vue générale de toute sa vie et de tous ses péchés, pour de fois à autre pratiquer, en l’union de Jésus-Christ, les actes de pénitence et d’abjection. 2. En cette vue il s’arrêtera à considérer sa faiblesse, et à reconnaître qu’il dépend entièrement de la vertu et de la force de Jésus-Christ, d’où il se réjouira. 3. Il demandera souvent lumière pour reconnaître en soi cette abjection du péché.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que le spirituel n’entre ordinairement en la vue et lumière de cette abjection, qu’autant qu’il profite en la pureté. 2. Qu’il ne doit perdre temps quand elle se présente, d’autant que par cette voie il peut beaucoup profiter. 3. Que nous envoyons quelques-uns lesquels en ce travail deviennent enfin insatiables de la vue de l’Abjection de leurs péchés, d’où même ils viennent à souhaiter que pour leur confusion et pour faire justice au bon Dieu, leur conscience fut ouverte à tout le monde, et tous leurs péchés fussent connus à un chacun pour entrer dans l’Abjection qu’ils méritent.

Chapitre VII. Abjections dans notre peu d’esprit, nos sottises, et nos impertinences.

L’homme aveuglé de la superbe originelle quelquefois ne peut voir son peu d’esprit, ses sottises et ses impertinences, et d’autres fois s’il entrevoit ses défectuosités il appréhende extrêmement qu’elles ne soit connues aux autres; le vrai spirituel au contraire, s’applique à cette très sainte abjection et en fait bon usage.

La pratique.

Pour cet effet. 1. Il n’affecte pas la politesse mondaine et la gentillesse d’esprit. 2. Il remercie la Divine Providence de ses défectuosités naturelles et s’en réjouit. 3. Il ne les cache point, et veut que tout le monde les connaisse et l’en mésestime et méprise. 4. Il allègue avec contentement son incapacité dans les occasions d’emploi. 5. Il se publie incapable de toute conduite et conseil. 6. Il est fort passif à la conduite Divine et à celle du Directeur. 7. Il se soumet aux avis des plus petits, croyant qu’ils ont esprit, grâce et lumière, et que lui n’en a pas. Sur quoi vous remarquerez. 1. Que nous envoyons quelques-uns merveilleusement confus et troublés de leurs impertinences et sottises, ce qui marque un fond extrêmement humain et mondain, supposé que la partie supérieure y adhère, car quand elle y résiste, il n’y a rien à craindre ès saillies de la partie inférieure qui ne peuvent fouiller l’âme, et qui par la résistance de la volonté ne peuvent donner à l’exercitant que les occasions de mortification, de vertu et de mérite. 2. Vous saurez que cette abjection étant très efficace pour le progrès de la pureté intérieure et de la sainte perfection; plusieurs grands Saints parfaits et spirituels s’y sont tellement appliqués qu’ils ont contrefait les impertinents, les sots, et même les fous et insensés, pour se rendre abjects et les méprisables. Ainsi en ont été le saint homme Jacobon, le bienheureux Jean de Dieu et plusieurs autres. 3. Bien que telle abjection ne se doive pratiquer que par un particulier instinct de Dieu et direction; il sera bon néanmoins de considérer les actions de telles grandes âmes tant insatiables du mépris et de l’abjection, afin de se confondre de sa faiblesse et délicatesse humaine et mondaine. 4. Vous remarquerez aussi que par un ressort incompréhensible de Providence, il arrive quelquefois que les serviteurs de Dieu, encore que bien sensés et de bonne conduite, passent pour des fous et impertinents, ce que Dieu permet pour l’avancement de leur sainte perfection. Si cette faveur d’abjection arrive à notre exercitant, qu’il se souvienne d’être fidèle à la grâce et d’en faire bon usage, car elle est merveilleusement féconde et efficace.

Chapitre VIII. Abjection dans la pauvreté des créatures.

Autant que le spirituel est pauvre des créatures, autant entre-t-il en la communion de la vie divine du Créateur; cette pauvreté s’étend sur le délaissement et dépouillement des parents et amis, sur la nécessité des choses temporelles, et même sur la privation des bonnes dispositions corporelles et des lumières et faveurs de l’esprit, d’où le fidèle exercitant tire son abjection.

La pratique.

Pour donc faire profit en ce saint exercice. 1. Il pourra considérer que tout ce qui est créé nous divise en quelque manière de l’être Divin et incréé, dans lequel il faut par amour nous perdre, abîmer et consumer immédiatement. 2. Étant ainsi informé, il en souhaitera la privation. 3. Il en détestera les attaches et les délices. 4. Il pratiquera de fois à autre des actes de pauvreté de toutes choses. 5. Quand la Divine Providence lui présentera les occasions de telle pauvreté, il aimera cette sainte abjection, sans réjouira et l’en remerciera.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que tant que le spirituel est dans l’abondance, les délices, et les caresses des créatures, quoi que ce soit malgré lui, il a beaucoup de difficulté de faire quelques progrès en la sainte abjection. 2. Qu’à même que l’on entre dans cette sainte abjection de pauvreté des créatures, à même entre-t-on dans une paix intellectuelle et admirable qui provient de l’éloignement du bruit et des images des créatures. 3. Que nous en voyons quelques-uns qui font un très grand profit par cette sainte pratique, affectionnant extrêmement cette sainte abjection qui les tire de tout ce qui n’est point le Dieu de leur perfection et pureté, et les remplit de sa vie sainte et Divine.

Chapitre IX. Mépris de l’esprit humain et mondain.

L’esprit humain et mondain aime et recherche l’éclat, l’excellence et les délices de la chair et des sens, ou au contraire, l’esprit de Jésus-Christ cherche d’être inconnu et méprisé, et celui qui veut profiter en la sainte perfection, entre dans l’estime et l’amour de celui-ci, et dans le mépris de celui-là.

La pratique.

L’exercitant donc qui voudra s’avancer à la sainte abjection. 1. Il s’évertuera d’acquérir un tel mépris, par lequel il aura aversion de tout ce qui ressent la superbe, la vanité et l’excellence, il considérera quelles était les actions de Jésus-Christ, pleines d’humilité et sainteté, ne regardant en tout et par tout que la pure et unique gloire de son divin Père. 3. Imitant telles actions, il tendra toujours à la douceur et au saint mépris de soi-même, renonçant fortement à toutes ses inclinations humaines et mondaines.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Qu’autant que vous entrez dans le mépris de l’esprit humain et mondain, autant êtes-vous disposés aux voies et pratiques de la sainte perfection. 2. Que ce travail spirituel est aucunefoi traversé du diable et des mondains, de celui-là à cause qu’il en prévoit le fruit, de ceux-ci qui l’estiment, folie, sottise et pure extravagance d’esprit. 3. Qu’ils s’en trouvent peu qui soient véritablement vides de cet esprit humain et mondain, ce qui est à plusieurs spirituelles un très grand empêchement à la parfaite pureté, d’autant qu’ils omettent à pratiquer plusieurs bonnes œuvres, par certains respects humains qui proviennent d’un tel esprit, et sont entièrement opposés à la manière d’opérer de Jésus-Christ qui était très pure et très sainte par une entière application de l’unique intérêt de la seule gloire de son Divin Père.

Chapitre X. Sacrifice d’Abjection.

Le spirituel doit honorer son divin Créateur par les actes de vénération, dont le principal est le sacrifice par lequel le sacrificateur immole l’hostie à son honneur et gloire. Or entre les sacrifices, celui d’abjection me semble très excellent et très efficace, d’autant que par iceluy, la créature reconnaît quel est son Divin Créateur, à savoir, toute grandeur et toute infinité, et ce qu’elle est en son extraction, savoir est, toute abjection et un pur néant.

La pratique.

Pour faire dignement ce sacrifice. 1. L’exercitant saura qu’il lui faut être le sacrificateur et l’hostie. 2. Qu’il peut faire ce sacrifice en son être, en ses mortifications et actes de vertu. 3. S’il veut faire ce sacrifice en son être, il considérera qu’il est tiré du pur néant par la toute-puissance divine; puis voyant combien il est abject en soi et de soi, il l’offrira en esprit d’abjection à son Dieu, pour être consumé en la Divinité, à qui seule appartient d’être, et sans laquelle il s’anéantirait. 4. Quant à la mortification et vertu comme il en usera si on le calomnie, diffame et déshonore, il sacrifiera à son Dieu en esprit d’abjection sa renommée et son honneur qui dépérissent. 5. En la même manière s’humiliant devant les prochains, cachant ses vertus et ses talents, il sacrifiera à son Dieu toute excellence propriétaire, et la consumera dans son sein très pur et divin. Sur quoi vous remarquerez. 1. Que si l’exercitant veut faire profit en cet exercice, il doit tendre à une grande pureté de conscience et de perfection, considérant qu’il est le sacrificateur et l’hostie, et que c’est à un Dieu très pur et très saint qui sacrifie. 2. Que le spirituel le peut pratiquer continuellement, suavement, et sans empressement; ce qu’il fera d’une manière simple, comme serait disant de fois à autre : «Mon Dieu, que je suis abject dans le rien de mon être; hélas! Cet être est tout à vous, et pour vôtre pur amour et pure gloire, je l’anéantis, l’immole et le consacre en votre divine infinité.» Ainsi en usera-t-il quand on le diffamera ou déshonorera; «Mon Dieu! dira-t-il, je vous sacrifie de tout mon cœur cette mienne renommée et ce mien honneur qui dépérissent, et je veux que ce soit pour votre pur amour et pour amour et pour votre pure gloire.

Chapitre XI. Affliction de l’éclat et de l’excellence.

Le superbe étant aveuglé dans les voies et les vérités divines, il se nourrit vainement de l’éclat et de l’excellence, et ainsi passe sa vie inutilement et misérablement dans le mensonge; ou au contraire le spirituel qui se nourrit de la vie de l’esprit de Jésus-Christ, en ces saintes humilités et saintes abjections, s’afflige de l’applaudissement des créatures, de l’éclat et de l’excellence.

La pratique.

L’exercitant étant favorisé de quelques petites portions de cette grâce s’il veut profiter en la sainte Abjection. 1. Il tâchera d’en faire bon usage, et de se recueillir en son intérieur pour y coopérer fidèlement. 2. Il renoncera à cet état d’éclat comme à un état de malédiction. 3. Il le supportera patiemment. 4. Il demandera instamment au bon Dieu de l’en libérer. 5. Il s’appliquera autant qu’il lui sera possible aux pratiques de la sainte Abjection intérieurement et extérieurement.

Sur quoi vous remarquerez que telle affliction provient ordinairement d’un entendement possédé pleinement de la lumière de vérité divine. 2. Qu’aucunes fois elle est si violente, que rien ne peut contenter l’âme que la suite, d’où nous avons vu plusieurs saints pour ce sujet, se cacher et s’enfuir aux désert. 3. Que d’autant plus que cette affliction est intellectuelle et dégagée des sens, d’autant plus est-elle pure et dans la grâce de l’esprit de Jésus-Christ.

Chapitre XII. Silence dans l’Abjection.

Si vous attaquez le superbe et l’orgueilleux en ses excellences, il fait grand bruit, et quoiqu’il soit coupable, il ne peut souffrir que l’on dise ou fasse quelque chose qui l’humilie; il crie, il tempête, il se plaint à tout le monde, il implore et appelle le secours de toutes les créatures, pour le défendre d’une grosse, furieuse et cruelle guerre qu’on lui fait, et souvent l’on trouve qu’il fait mal à propos ce bruit pour une très petite mouche d’abjection qui l’a piqué. Si au contraire, l’humble et parfait a telles rencontres, il en fait son profit, sans dire un seul petit mot d’opposition, et s’applique fidèlement à ce saint exercice du silence d’abjection.

La pratique.

Dans lequel l’exercitant est exhorté de ce bien et dignement comporter en la manière suivante. 1. Il considérera et croira que telles attaques des rencontres d’abjection, sont des bénédictions et faveur du ciel, pour le purifier, sanctifier et perfectionner. 2. Il remerciera la Divine Providence, et en souhaitera la continuation. 3. Il ne se défendra point du tout, et s’évertuera de garder un profond silence, espérant que faisant bon usage de cette faveur d’abjection, Dieu tout bon lui en multipliera les occasions.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que cette pratique est fort étendue, et que telle abjection arrive au spirituel de toutes les confusions que lui veut faire le prochain, soit par railleries, médisance et qu’elle n’y, soit par fausse accusation, injures, mauvais traitements, et par toutes autres semblables manière. 2. Qu’il se trouve peu de spirituels à l’épreuve de cette sainte abjection, et qu’il est très rare d’en voir qui dans les rencontres sensibles de certaines choses fausses que l’on leur impose gardent le silence, et ne se défendent pas du tout. Qu’il est très certain que quand le spirituel ne se défend pas, et qu’il se laisse diffamer et maltraiter sans dire mot, qu’il fait un très grand progrès en la perfection, et que pour récompense telles occasions lui sont multipliées, d’où en peu de temps il devient très mortifié et parfait.

Chapitre XIII. Souhait d’abjection à l’infini.

Le souhait est merveilleusement efficace quand le spirituel en sait bien user, nous en voyons lesquels avec bénédiction s’y comportent de la manière suivante; c’est qu’ils se représentent un état vil et abject, comme serait d’avoir un corps tout maléficié et contrefait, plein de maladie, de plaies, de chancre et d’infection, en esprit grossier, incapable des choses humaines, puis pour le pur amour de Dieu, et pour sa pure et unique gloire, il souhaite cet état en l’union de Jésus-Christ abject et méprisé.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que les délicats, humains, mondains, vains, sensuels et mignons de la nature et de la chair, l’habhorrent extrêmement, et la seule pensée les fait frissonner et trembler, tant ils craignent d’y entrer, ou au contraire, les parfaits et mortifiés, revêtus et vivifiés de l’esprit très pur et très saint de Jésus-Christ abject et méprisé, en deviennent amoureusement insatiables, et insatiablement amoureux, comme de l’objet le plus beau, le plus pur, le plus saint, le plus ravissant, et le plus sublime qui puisse être après la Divinité infinie, en ses beautés et Divines perfections. 2. Que cette pratique est admirablement et très efficacement purgative de l’esprit vain et mondain, d’où quelques-uns avouent qu’elle leur a servi à faire en peu de temps des profits incroyables ès voies de la sainte abjection et perfection, et demeurent tous étonnés de se voir si changés par un si court et si bref travail.

La pratique.

Pour donc faire bon usage de cette pratique, l’exercitant, s’il est fidèle et généreux. 1. Il pourra multiplier l’abjection de cet état à l’infini, se représentant que Dieu par son infinie puissance le peut faire des mille milliades de fois davantage, ensuite de quoi il la souhaitera pour son pur amour, et pour sa pure gloire. 2. Il réitérera telle multiplication, et son souhait selon son loisir autant qu’il lui plaira, et il se sentira mû de sa grâce et de sa lumière. 3. S’il se sent bien possédé de la vie et de l’esprit de Jésus-Christ humilié et méprisé, il se représentera en cet état les peines inférieures, terribles, et les furieuses et cruelles persécutions de toutes les créatures; puis multipliera telle disposition pour le pur amour de son Dieu, et pour sa pure gloire en l’union de Jésus-Christ abject et méprisé.

Je souhaite toute bénédiction à ceux et celles qui travailleront à ce saint exercice : si l’on savait combien il est efficace et fructueux, assurément tous les spirituels en feront usage avec grande fidélité. Je dis plus, que non seulement est très fructueux, mais encore qu’il est très consolatif après que l’on s’y est appliqué quelque temps, d’où il arrive que la conversation leur devient très amère, et qu’ils souhaitent ardemment la suprême pauvreté de toute créature, et une profonde solitude pour se rassasier de telles multiplications et de tels souhaits.

Chapitre XIV. Espérance d’abjection.

Plusieurs ont trouvé un grand secours en cette pratique d’autant que les actes que nous en faisons semblent nous tirer de l’affection et superbe de notre nature, pour nous revêtir de la pureté, de la bonne odeur et de l’humilité de Jésus-Christ abject et méprisé.

La pratique.

Pour en faire bon usage. 1. L’exercitant se pourra représenter toutes sortes d’abjections, et considérer comme elles purifient l’âme de la superbe et la rendent capable des hautes opérations, grâce et lumière de son Dieu. 2. Il considérera aussi qu’au contraire, les vanités et les excellences humaines l’en divertissent et l’en éloignent bien fort; étant ainsi informé, il abhorre toutes les œuvres d’éclat et d’excellence. 3. Il souhaitera les bonnes occasions d’abjection et de vileté, les demandant instamment à son Dieu. Il s’appliquera aux actes d’espérance, se confiant à la grâce de Jésus-Christ, disant de fois à autre, avec vue et souhait : «J’espère que la divine Providence me fera le plus vil et le plus abject des hommes.»

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que tels actes d’espérance, d’abjection, sont autant efficaces que la lumière qui meut le spirituel l’est. 2. Qu’ordinairement tels actes contiennent onction et suavité, ce qui provient de l’éloignement secret de la superbe d’Adam, et de la bénédiction de Jésus abject et méprisé, qui se plaît uniquement ès travaux d’abjection des saintes âmes.

Chapitre XV. Éternité d’abjection.

Le spirituel en cette pratique s’étant purifié par les continuelles mortifications de son orgueil, et par plusieurs actes d’une vraie humilité, il se représente le grand Dieu éternel en l’infinité et sublimité de ses perfections divines, ensuite de quoi, cherchant à l’honorer, et ne trouvant rien qui soit digne de lui offrir, il se retire en sont rien, et lui offre continuellement son abjection, se réjouissant bien fort d’être un pur néant, et qu’il soit le tout être, et infiniment parfait; il passe outre, et considérant que ce grand Dieu est éternel, il fait un grand amas de toutes sortes d’abjections en son esprit, qu’il renferme dans le rien de son être, puis il souhaite pour le pur amour, et pour la pure pure gloire de son Dieu, de demeurer éternellement en cette abjection et la lui offre en cette vue et en cet esprit.

La pratique.

Pour faire bon usage de cette pratique. 1. L’exercitant pourra multiplier à l’infini son abjection. 2. Il pourra considérer que son Dieu étant infini en ses grandeurs, qu’autant qu’il est grand, autant est-il abject. 3. Il pensera que c’est en cette sienne abjection infinie qu’il se plaît d’exercer ses pouvoirs et ses grandeurs. 4. Il réitérera plusieurs fois selon la motion de sa lumière intérieure, le souhait d’éternité en toutes sortes d’abjection pour le pur amour et pour la pure gloire de son Dieu. 5. Il se réjouira de ce qu’à l’Eternité il demeurera du moins abject devant son infinie Majesté dans le rien de son être, et en la nécessaire et suprême dépendance de son divin concours.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que cette pratique est forte et suave et efficace, d’où nous en voyons aucuns qui s’y appliquent avec fruit, facilité et consolation; ce qui provient à mon avis de la vive vue qui les pénètre de l’infinité divine et de leur pur néant. 2. Que quand le spirituel est imprimé de la lumière de l’éternité, la durée est abjecte de cette vie mortelle et lui paraît comme un très petit moment, d’où il s’évertue d’en faire usage avec toute la pureté qui lui est possible.

Chapitre XVI. Vue intellectuelle et surnaturelle de l’abjection de Jésus-Christ.

C’est la grâce de Jésus-Christ qui meut le spirituel à la perfection, et comme il est notre divin exemplaire, elle le porte à ce refigurer sur ses pures et saintes vertus, entre lesquelles nous devons beaucoup chérir la sainte abjection, j’appelle cette vue intellectuelle et surnaturelle, d’autant que je suppose que c’est à la faveur et motion de la grâce que l’entendement y entre.

La pratique.

L’exercitant pour profiter en cette vue s’il arrive qu’il en soit favorisé. 1. Il se purifiera autant qu’il pourra pour se rendre capable de cette lumière de grâce. 2. Il s’étudiera à rechercher toutes les abjections de la vie de Jésus-Christ son divin l’exemplaire.3. Il s’appliquera aux pratiques en l’union de sa grâce, de sa vie, de son esprit.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que cette lumière de Jésus pauvre et abject, pénètre aucune fois si fortement certains spirituels, qu’ils se porteraient très volontiers à toute abjection et en deviennent insatiables. Que l’exercitant ne doit pas perdre de temps quand cette grâce le meut, car lorsqu’elle vient à cesser, s’il n’a travaillé à la sainte Abjection, il se trouve faible et possédé de la vie animale et de la superbe d’Adam.

Chapitre XVII. Paix suprême en l’abjection.

Le fidèle exercitant ayant beaucoup combattu dans les occasions et rencontres d’abjection, enfin il parvient à une paix suprême et devient un roc puissant, inébranlable à toutes sortes de tempêtes et d’orages d’humiliations, d’où il demeure recueilli en Dieu, lui faisant une très pure oblation de tout ce qui se présente.

La pratique.

Pour donc communiquer à la faveur de cet état. 1. Le spirituel doit tendre à ne vouloir rien en ce monde que Jésus crucifié et son abjection. 2. Il renoncera toute excellence. 3. Il fermera les advenues aux complaisances des créatures. 4.Il considérera qu’elle était la paix intérieure de notre bon Sauveur en toutes les abjections de sa vie voyagère. 5. Il renonce aux impétuosités et saillies de la partie inférieure, se convertissant entièrement et sans retenue à Dieu son créateur, pour participer à sa paix et Immutabilité divine.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Qu’à raison de la superbe d’Adam qui règne en nous, cet état est bien rare. 2. Que nous en voyons aucuns y parvenir, qui vivent dans l’infection et la misère de cette vie comme des anges. 3. Que telle paix et le fondement d’une très haute et solide oraison.

Chapitre XVIII. Joie intellectuelle d’abjection.

Le parfait entre en cette joie, et l’imparfait y tend chacun selon qu’il se réjouit purement et saintement de son abjection; elle se répand universellement sur tous les sujets qui nous humilient et nous rendent abjets : je l’appelle intellectuelle d’autant qu’elle réside en la seule partie supérieure et compatit même avec les troubles, les saillies et les révoltes de la partie inférieure.

La pratique.

Pour faire bon usage de cette sainte pratique, l’exercitant. 1. Doit renoncer aux saillies de sa partie inférieure qui va quêter et chercher sa nourriture, dans la satisfaction impure des sens et dans la superbe, l’orgueil, et la propre excellence de son cœur inférieur corrompu. 2. Ensuite de ce renoncement il essaiera de convertir, d’appliquer et unir sa partie supérieure au Dieu de sa pureté, pratiquant avec action de grâce des actes de réjouissance de ses abjections.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Qu’aucunes fois cette joie se répand sur la partie inférieure, même avec douceur et consolation sensible, et d’autres fois elle ne sort pas de la partie intellectuelle. 2. Qu’autant qu’elle est dégagée des sens, autant est-elle pure. 3. Que telle joie est comme une satisfaction intérieure de toute abjection que l’âme embrasse avec acquiescement et approbation.

Chapitre XIX. Tourment d’amour en l’Abjection.

La superbe vide l’âme de toute disposition d’amour envers son divin Créateur, ou au contraire, la sainte abjection la purifie, et la dispose à la pureté de cette charité divine dans les manières ineffables. O que celui qui sait ce secret aime la sainte abjection! J’appelle cet état tourment d’amour, d’autant qu’en icelui les âmes sanctifiées par les humiliations sont extrêmement tourmentées des saintes ardeurs, vives flammes, et divin amour.

La pratique.

Si l’exercitant veut entrer en cette vie pure d’amour. 1. Il doit considérer qu’encore que l’amour que Jésus-Christ portait à son divin Père, ait été toujours égal en toute sa vie voyagère, néanmoins il le faisait toutefois paraître aux hommes, plus ardent dans les différents états de son abjection, pour leur apprendre combien elle lui était agréable et à son divin Père. 2. Il se videra de toute affection des créatures. 3. Il s’appliquera aux abjections actuelles. 4. Il présentera souvent à son Dieu son cœur humilié et abject, et lui demandera de le consumer de ses divines flammes.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Que ce tournant d’amour qui provient de ce principe est la marque certaine d’une grande véritable pureté. 2. Que ceux qui en sont favorisés deviennent aussi insatiables d’abjection. 3. Que la vraie marque de la charité divine, c’est l’abjection.



Chapitre XX. Abjection des bienheureux.

Tant que le spirituel est captif de cette vie mortelle, il communique à l’impureté et à l’aveuglement d’Adam, d’où il ne peut connaître son néant et l’infinité de la divine grandeur qu’avec des lumières fort faibles, ou au contraire quand il est entré en la vie béatifique, alors voit son Dieu intuitivement, il voit aussi l’infinité de ses perfections divines très clairement et en la même essence divine et en la même infinité il contemple ensuite très parfaitement son rien originel, d’où dans le comble de ses gloires il demeure tout anéanti en son abjection originelle.

Si l’exercitant veut communiquer à cet anéantissement et sainte abjection.1. Il considérera combien les bienheureux étant très zélés et très affectionnés de la gloire de Dieu, ils se réjouissent de se voir en l’abjection du rien, et lui en l’infinité de toute grandeur. 2. Il entrera en cette pratique par imitation. 3. Il tendra sans réserve à la pureté de la sainte perfection pour s’en rendre capable.

Sur quoi vous remarquerez. 1. Qu’autant que le spirituel est en la pureté de la grâce de la perfection, autant participe-t-il à la vue intellectuelle et béatifique des bienheureux, d’où il y a bien de la différence entre le spirituel parfait, et moins parfait respectivement à la vue de l’abjection originale dans le rien. 2. Que Jésus-Christ en sa vie voyagère a été le parfait et saint adorateur de la Divinité dans la vue de l’abjection originelle de rien, d’autant qu’outre la plénitude de grâce, et la sanctification substantielle de sa divine personne, il était parfait compréhenseur, contemplant intuitivement l’Essence divine, en laquelle il voyait d’une vue béatifique et très éminente de son néant. Que c’est une pratique très utile au spirituel de s’unir à cette adoration de Jésus-Christ dans l’exercice de son abjection.



Troisième traité. Méditations brèves pour adorer imiter Jésus en ses différents états d’Abjection.

Advis.

I. La science des saintes abjections de Jésus Fils de Dieu, est merveilleusement importante au dévot exercitant de la sainte abjection, et il est impossible d’y profiter qu’avec cette lumière.

II. L’amour de la sainte abjection est si haut qu’il est plus rare en sa pureté que l’amour Divin; et qui le veut trouver, il le doit chercher en Jésus-Christ Fils de Dieu.

III. Comme Jésus est l’unique sauveur et l’unique Amant du Père éternel, aussi l’est-il de la sainte abjection.

IV. Si vous voulez être encouragé et fortifié en votre travail d’abjection, regardez-la en Jésus, sa beauté vous ravira, et vous enflammera de son pur amour.

V. Nous en voyons qui en faisant journellement quelques brèves méditations de Jésus Fils de Dieu, font en peu de temps des progrès incroyables en cette sainte vertu, et en la sainte perfection : pour bien faire, il faudrait que le dévot exercitant en pratiquât les actes en l’union de ce qu’il a pratiqué durant sa vie voyagère.

VI. La pratique d’abjection par voie d’amour en la vue et à l’imitation de celle de Jésus Fils de Dieu fait des merveilles; mais pour être bien efficace, elle suppose fidélité de mortification et parfaite disposition de pureté.

VII. Je vous donne ces brèves méditations qui contiennent les principales abjections que ce bon Sauveur a portées pour nous en sa vie voyagère; voyez si elles vous peuvent servir pour sa gloire et pour votre perfection.

Méditation I. De l’abjection de Jésus en son état éternel et divin.

I. Pensez que le Fils de Dieu a prévu de toute éternité le péché de l’homme et qu’il en a eu horreur, comme étant chose abominable et opposé à la sainteté de son Divin Père.

II. Pensez comme ce même Fils de Dieu voulant faire justice de ce péché au Père éternel, et lui réconcilier l’homme criminel, il s’offrit et se résolut de se revêtir de sa chair et de sa nature abjecte, pour par la pratique de cette suprême exinanimation [sic] et abjection le libérer de son extrême misère. O quelle pratique d’abjection du Fils de Dieu en cet état éternel et divin.

Pratique d’abjection.

I. Ne vous ennuyez jamais des pratiques de la sainte abjection, puisque le fils de Dieu s’y est donné de toute éternité pour vous dans un très incompréhensible anéantissement.

II. Souhaitez d’être éternellement abject, pour correspondre à cet anéantissement éternel et divin de Jésus.

III. Pensez souvent que le fils de Dieu vous a tiré du péché et de l’Enfer par anéantissement.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéantis en la vue de votre abjection, réitérez les mêmes considérations par voie d’amour et particulièrement

I. Considération. Que le fils de Dieu a délibéré de toute éternité de s’anéantir en votre chair par pur amour pour vous très vil et très abject.

II. Considération. Que le fils de Dieu dans le même instant éternel a prédestiné ses élus par pur amour, et a délibéré de s’anéantir pour moi; espérez que vous serez de ce nombre, et voyez comme il a été de toute éternité occupé d’amour et d’anéantissement pour vous qui êtes très vil et très abject.

Adoration.

Ô Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de l’abjection, dans laquelle en votre état éternel et divin, vous avez délibéré d’entrer pour moi et par amour.

Méditation II. De la sainte abjection de Jésus en sa sainte conception.

I. Considération. Qu’elle a été cette suprême exianimation et abjection du Fils de Dieu se revêtant de notre nature humaine; pesez cette alliance ineffable de l’infini et de l’incréé avec le fini et le créé. Voyez avec quelle sainteté et avec quel anéantissement elle a été consommée.

II. Considérez comme au même instant de cet anéantissement de la divinité, la bénite âme de Jésus pleine de lumière et de vérité, pratiqua d’une manière très pure le réciproque, s’anéantissant et s’abaissant de toute l’étendue et capacité de ses forces devant le Père éternel et devant sa divine personne qui s’anéantissait en elle; voyez combien saint, pur, digne et relevé, a été le premier acte d’anéantissement de cette bénite âme, étant Divin et subsistant en la Personne divine, ce qui le rendait d’un prix infini, et capable de satisfaire pour la superbe universelle de tous les hommes.

Pratique d’abjection.

I. Puisque le fils de Dieu est infiniment anéanti pour vous, ne limitez jamais votre anéantissement et votre abjection, mais au contraire, souhaitez de plus en plus d’être vil et abject, même éternellement, et pour lui correspondre, et lui rendre le réciproque selon votre petit possible.

II. Confondez-vous souvent de votre superbe en la vue du fils de Dieu revêtu de l’abjection de votre chair.

Anéantissement par voie d’amour.

Demeurant dans l’anéantissement de votre abjection, répétez les mêmes pensées par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez que le fils de Dieu s’anéantissant pour vous très vil et très abject, il l’a fait par pur amour.

II. Considérez qu’en ce premier moment de sa conception, il a offert au Père éternel ce sien anéantissement par un amour très grand qu’il vous portait.

III. Considérez que la bénite âme de Jésus, pour réciproquer à l’anéantissement de sa personne divine, s’anéantit aussi au même moment devant elle de toute sa capacité, et qu’ensuite elle lui offrit ce sien anéantissement avec un amour très pur et très ardent pour vous très vil et très abject.

Adoration.

Ô Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue du saint anéantissement et de la sainte abjection que vous pratiquâtes au premier moment de votre sainte conception pour honorer votre personne divine qui s’était anéantie et abaissée en votre nature humaine pour moi et par amour.

Méditation III. De l’abjection de Jésus naissant de pauvres parents.

I. Considérez comme le fils de Dieu se faisant homme, a choisi de naître de pauvres parents pour fuir l’éclat, et pour entrer en l’abjection de la vie humaine.

II. Considérez que Jésus fils de Dieu aimait tellement cette abjection, qu’il a fui la conversation des grands, demeurant toujours avec ses pauvres parents, et vivant actuellement de son pauvre métier et du travail de ses mains.

Pratique d’abjection.

I. Aimez la pauvreté de votre naissance, et si elle a quelque considération, estimez-là peu et n’en dites rien.

II. Aimez un genre de vie pauvre, et demandez-le à Dieu, pour vous revêtir de l’esprit de Jésus méprisé.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant pénétré de ces vérités, répétez-les par voie d’amour avec anéantissement dans votre abjection et particulièrement

I. Considérez que le fils de Dieu a pratiqué telle naissance par pur amour pour vous très vil et très abject.

II. Considérez que le fils de Dieu a établi l’exercice du pur amour en l’état pauvre, abject et éloigné de la grandeur.

Adoration.

Ô Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée par amour pour moi, cherchant d’être vil et inconnu, et prenant naissance de pauvres parents.



Méditation IV. De l’abjection de Jésus durant les neuf mois de la grossesse de la Vierge.

I. Considérez que Jésus fils de Dieu durant ces neuf mois était plein de raison et de lumière, rendant à tout moment au Père éternel ses devoirs.

II. Considérez que nonobstant son état divin, il porta durant tout ce temps, toutes les humiliations et nécessités des autres petits-enfants, dont il faisait usage d’abjection, très pur et très saint.

Pratique d’abjection.

I. Si vous êtes réduits à quelque état abject, faites-en bon usage en l’union de Jésus.

II. Souvenez-vous souvent que tout état abject et le parfait miroir de l’esprit de Jésus.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant imprimé de votre abjection, réitérez les mêmes considérations par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez qu’autant que le fils de Dieu été anéanti en cet état, autant offrait il s’est le sien anéantissement au père éternel par pur amour pour vous très vil et très abjet.

II. Considérez qu’en tous les moments de cet état il pensait à vous, pour vous acquérir par sa sainte vie et par sa mort les saintes dispositions d’anéantissement et de pur amour.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu, je vous adore en la vue de l’abjection que vous avez portée pour moi par amour, pendant que vous étiez dans le ventre virginal de votre sainte mère, souffrant patiemment toutes les humiliations et nécessités de cet état.

Méditation V. De la sainte abjection de Jésus naissant en Bethléem.

J’omets les méditations V à XXIV.

[Liste de méditations omises]

6. Méditation. Abjection de Jésus circoncis.

7. Méditation. Abjection de Jésus en sa fuite en Égypte.

8. Méditation. Abjection de Jésus en son enfance.

9. Méditation. Abjection de Jésus sujet.

10. Méditation. Abjection de Jésus gagnant sa vie.

11. M. Abjection de Jésus écoutant les docteurs.

12. M. Abjection de Jésus en sa vie cachée.

13. M. Abjection de Jésus estimé fol.

14. M. Abjection de Jésus en son baptême.

15. M. Abjection de Jésus dans le désert.

16. M. Abjection de Jésus tenté.

17. M. Abjection de Jésus avec ses apôtres.

18. M. Abjection de Jésus lavant les pieds.

19. M. Abjection de Jésus trahi par Judas.

20. M. Abjection de Jésus au jardin d’Olivet.

21. M. Abjection de Jésus délaissé.

22. M. Abjection de Jésus souffleté.

23. M. Abjection de Jésus renié.

24. M. Abjection de Jésus maltraité.

Méditation XXV. De l’abjection de Jésus dans le mépris d’Hérode.

I. Considérant que Jésus étant fils de Dieu, il était plein de sapience, de lumière, de vérité; et de plus qu’il était la même sapience divine.

II. Considérant ensuite avec quelle indignité Hérode le traita. Il le reçut comme un bouffon, bateleur, ou magicien, désirant qu’il lui donnât du passe-temps. Il l’estima fol et extravagué, le méprisant et raillant avec tous ses Courtisans. Il le fit revêtir en fol et insensé; étant ainsi revêtu il le fit reconduire par les rues publiques, dans les huées, les moqueries, et les mépris des peuples, ce qui lui fut une très grande abjection.

Pratique d’abjection.

I. Si l’on vous fait passer pour un extravagué et fol, ne vous en inquiétez pas, portez patiemment votre croix et vous verrez des merveilles.

II. Si l’on vous impose telles ou telles actions de folie, revêtez-vous patiemment de telles calomnies, et imitez Jésus fils de Dieu, méprisé et revêtu d’une robe de fol.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti réitérez les mêmes pensées par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérant que le mépris est la fournaise du pur amour, et qu’il répand facilement et abondamment ces saintes flammes dans les cœurs méprisés et abjects.

II. Considérant qu’autant que Jésus fils de Dieu en ce mépris d’Hérode, fut insatiable de souffrir abjection, pour vous très vil et très abject, autant souhaita-t-il de vous en communiquer la pureté et l’ardeur de son divin amour.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée, souffrant d’être méprisé et raillé avec beaucoup d’indignité d’Hérode et de sa Cour, et d’être renvoyé à Pilate revêtu d’une robe blanche comme un fol et insensé, et même d’être conduit en cet état ridicule et honteux, par les rues publiques, avec les huées, moqueries et injures des peuples.

Méditation XXVI. De l’abjection de Jésus en sa flagellation.

I. Considérez quel était Jésus, savoir est, fils de Dieu, et pensez ensuite combien la flagellation publique était ignominieuse, laquelle ne se pouvait imposer qu’aux personnes criminelles viles et abjectes.

II. Considérez et pesez les circonstances de l’abjection, et de la cruauté de la flagellation de Jésus, et voyez. Comme il est jeté à terre et dépouillé tout nu avec beaucoup d’indignité. Comme il est lié et attaché à la colonne avec plusieurs cordes. Comme il est exposé à tout le monde pour être flagellé de tous les soldats à tout excès. Ajoutez qu’ayant été flagellé, un soldat coupa les cordes, et ce béni corps étant chu à terre, les autres le foulèrent avec beaucoup d’indignité, et le vautrèrent dans la poudre et dans son sang, ce qui lui fut une grande abjection.

Pratique d’abjection.

I. Si la divine Providence vous expose au mauvais traitement, et à la risée de tout le monde, souffrez patiemment votre abjection, et souvenez-vous de celle que Jésus souffrit très saintement en la flagellation.

II. Si vous êtes environné d’afflictions, qui vous rendent méprisable, vil et abject, remerciez-en la divine Providence, et imitez Jésus exposé à la flagellation et au mépris de tant de soldats.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti répétez les mêmes considérations par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez et croyez pieusement avec quelques contemplatifs, que Jésus fils de Dieu regardant quelques-uns de ceux qui le flagellaient actuellement, il les pénétra de son pur amour et les convertit à sa grâce; tant il est vrai que l’amour est fécond et efficace en l’affliction et en l’abjection.

II. Considérez que Jésus fils de Dieu, en la flagellation fut tout couvert de plaies, qui étaient comme autant de langues d’amour, dans le trône de l’affliction et de l’abjection, qui nous sollicitent à lui correspondre d’amour avec anéantissement; voyez si vous le faites.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de l’abjection que vous avez portée, souffrant non seulement les douleurs très grandes de votre flagellation, mais encore toutes les excessives indignités que l’on se puisse imaginer : savoir est la nudité de votre très pur corps, d’être lié et garrotté en une colonne, d’être flagellé de tous les soldats, comme un très extraordinaire scélérat; et enfin d’être jeté en terre, foulé aux pieds, et vautré dans votre sang, après avoir été tout playé [sic] et flagellé à la Colonne.

Méditation XXVII. De l’abjection de Jésus couronné d’épines et revêtu du manteau de pourpre.

Considérez en quel état Jésus était réduit après la flagellation, voyez comme il est tout déchiré et playé en toutes les parties de son très pur et saint corps.

II. Considérez que nonobstant cet état très pitoyable, les cruels soldats lui firent souffrir beaucoup d’indignités et de misères. Ils le dépouillèrent de ses habits et le revêtirent en dérision d’un manteau de pourpre. Ils le couronnèrent d’épines avec beaucoup de douleurs. Ils lui donnèrent pour sceptre un roseau en main. Ils fléchirent le genou en se raillant de lui : ils le saluaient comme le roi des juifs. Quelques-uns lui battaient la tête avec le roseau. Les autres lui crachaient au visage; examinez et pesez toutes les indignités, et vous verrez le fils de Dieu réduit à une extrême abjection qu’il supporte patiemment.

Pratique d’abjection.

I. Six dans la flexion tout le monde vous court suce, et si l’on cherche des inventions pour vous rendre ville est abject, adorez la divine Providence, et souffrait patiemment votre abjection, car voilà le droit chemin de la très haute et pure perfection.

II. Aspirez après la sainte abjection, et réjouissez-vous quand l’on se raillera et moquera de vous, comme d’un homme extravagant vil et abject.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti, répétez vos mêmes pensées par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que le pur amour mérite seulement la couronne après les extrêmes afflictions et suprêmes abjections.

II. Considérez que pour cet effet Jésus fils de Dieu, ayant été réduit par la flagellation à une extrême affliction et suprême abjection, il voulut être couronné avec toutes sortes de mépris, souffrance, et indignités, pour apprendre aux fidèles amants quel est le chemin de la couronne du pur amour; voyez en cela, encore que vous soyez très vil et très abject, comme Jésus fils de Dieu vous appelle et vous sollicite au pur amour.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée, souffrant après votre très douloureuse flagellation d’être avec beaucoup d’indignités, de moqueries, de confusion, et de cruautés, couronné d’épines comme un roi faux et ridicule; avec un sceptre en la main, et un vieux manteau de pourpre sur les épaules.

Méditation XXVIII. De l’abjection de Jésus dans la souffrance Ecce Homo.

I. Considérez que Jésus fils de Dieu étant tout playé par la flagellation, couronné ensuite d’épines, et revêtu d’un vieux manteau de pourpre, avec un roseau en la main en forme de sceptre; il était et paraissait si vil, et abject, que cela est inexplicable.

II. Considérez que Pilate exposa aux juifs Jésus fils de Dieu en cet état pitoyable, dont ils ne furent aucunement touchés, mais au contraire ne se contentant pas de son état d’abjection ils le poursuivirent à mort, ce qui lui fut une extrême souffrance; sur quoi vous remarquerez que l’abjection est d’autant plus pure et excellente, qu’elle est persécutée.

Pratique d’abjection.

I. Ne vous contentez pas de telle quelles abjections : aspirez aux plus hautes et aux plus pures. Demandez-les à Dieu, peut-être qu’enfin il vous fera faveur et qu’il vous exaucera; et si cela vous arrive, et que vous soyez fidèles, vous ferez des merveilles en peu de temps dans la voie de la sainte perfection.

II. Si l’on vous persécute en votre abjection, souvenez-vous que Jésus l’a été, et faites bon usage de votre persécution, en l’union de ses états d’humiliation et de mépris.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant ainsi anéantis, réitérez vos mêmes pensées par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez que Jésus est le seul homme qui a aimé dignement le Père éternel, à raison de sa plénitude de grâce, et pensez qu’étant dans l’extrême affliction et la suprême abjection, comme consumé de la très violente ardeur, et de la très pure flamme de son saint amour : il voulut aussi être manifesté en cet état, d’où vous interpréterez en cette manière ces mots, ecce homo, voilà l’homme, c’est-à-dire l’homme unique du digne et pur amour dans l’extrême affliction et la suprême abjection : ajoutez que les juifs rejetèrent avec cruauté ce pur amour qui se présentait à eux; voyez si vous ne faites pas le semblable.

II. Considérez et croyez pieusement avec quelques contemplatifs, que Jésus fils de Dieu étant produit avec ses paroles, ecce homo, regarda bénignement quelques-uns de ses persécuteurs, et les pénétrant intérieurement d’un vif rayon de son amour, il les convertit à la divine grâce, tant l’amour affligé et méprisé est fécond et efficace.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de l’abjection que vous avez portée, souffrant non seulement dans le particulier toutes les indignités et cruauté des soldats et valets de Pilate, mais encore d’être exposé publiquement au peuple en un état douloureux par la flagellation et le couronnement d’épines et très honteux et ridicule par les circonstances, savoir est avec une couronne d’épines en la tête, un roseau en manière de sceptre en la main, et un vieux manteau de pourpre sur les épaules, lesquels au lieu de vous compatir, se raillèrent de vous et poursuivirent instamment votre mort.

Méditation XXIX. De l’abjection de Jésus jugé à mort.

I. Considérez qu’elle était Jésus, savoir est le tout saint et le tout puissant créateur du ciel et de la terre.

II. Considérez ensuite comme étant lié et garrotté, et en une posture très vile et très abjecte, il est examiné et jugé à mort par Pilate et ses conseillers; pesez cet état d’abjection, et voyez comme le créateur très saint et très innocent est jugé par la créature pleine d’iniquité.

Pratique d’abjection.

I. Si l’on donne le coup de la mort à votre bonne renommée, et qu’elle vienne à périr, remerciez-en la divine Providence, et lui en faites un sacrifice très pur de tout votre cœur et de tout votre amour.

II. Gardez-vous bien de vous inquiéter quand les méchants et les calomniateurs ravissent votre renommée; souvenez-vous comme Jésus fils de Dieu a souffert très saintement d’être calomnié à tout excès, et enfin d’être jugé à mort en un état d’extrême abjection.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti répétez vos mêmes considérations par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que l’amour a fait pour vous, très vil et très abject, le fils de Dieu homme, et de là ensuite exposé à la mort, revêtu d’affliction et d’abjection tant il était ardent et violent.

II. Considérez que Jésus fils de Dieu souffrit et accepta ce jugement de mort pour vous par pur amour : ajoutez que pendant que l’homme pécheur le jugeait à mort, lui au contraire destina et jugea à la mort d’amour tous ses élus, c’est-à-dire, à mourir par amour dans l’affliction et l’abjection, chacun plus ou moins selon sa disposition de grâce et de mérite; tâchez d’être de ce beau nombre.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée, souffrant d’être conduit devant Pilate et ses conseillers, lié et garrottés comme un pauvre criminel, et d’être jugé à mort par vos propres créatures, vous qui êtes l’auteur de la vie et le tout-puissant créateur du ciel et de la terre.

Méditation XXX. De l’abjection de Jésus dans son crucifiement.

I. Considérez que le crucifiement était le supplice des scélérats vils et abjects; voyez comme Jésus a voulu le porter avec la plus grande ignominie et abjection que l’on se puisse imaginer, afin de faire par cette voie pleine et entière justice au Père éternel de notre superbe.

II. Considérez et pesez les circonstances d’abjection de Jésus fils de Dieu en son crucifiement. Il fut dépouillé tout nu. Il fut crucifié au milieu de deux larrons. En dérision par un titre écrit en diverses langues, il fut qualifié roi des juifs. Tous les passants lui disaient des injures, et branlaient la tête en se moquant de lui. Il mourut abandonné de ses disciples.

Pratique d’abjection.

I. Aspirez après la mort d’abjection, demandez-là instamment à Dieu, c’est une pratique merveilleusement efficace pour faire mourir la superbe, et pour vous rendre l’état de la vie humaine et mondaine amère et odieux.

II. Quand vous verrez certaines personnes dévotes mourir dans la folie, et même avec des circonstances étranges, extravagantes, et superbes, ainsi qu’est mort le saint homme Thaulère [Tauler], laissez-en le jugement à la sainte Église; et souvenez-vous qu’il peut arriver que Dieu accorde la mort d’abjection à certains fidèles amants, pour les récompenser de leurs travaux généreux dans les voies de cette sainte vertu, et pour les rendre conformes à Jésus; lequel étant revêtu de nos péchés, est mort ignominieusement, maudit et moqué des hommes, portant pour nous les justes colères du Père éternel, comme étant haï et délaissé de lui, ainsi que parle la sainte Écriture; ce qui est un état d’abjection autant terrible qu’adorable.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti, répétez les mêmes considérations par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que Jésus fils de Dieu étant en croix, revêtu d’affliction et d’abjection, y mourut, non par le crucifiement, car il était maître de la vie, mais par un actuel amour très violent et très ardent. Voyez si vous entendez cet amour et si vous y correspondez.

II. Considérez que Jésus fils de Dieu en mourant répandit la vie d’amour sur ses élus, d’où les saints évangélistes vont disant qu’en mourant il baissa la tête, expira et envoya son esprit, c’est-à-dire sa bénite âme, communiquant à ses chers enfants l’esprit et la vie de son pur amour revêtu de son affliction et de son abjection. Voyez ce que le fils de Dieu et le Dieu de votre amour fait pour vous qui êtes si vil et si abject.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée, souffrant un très ignominieux crucifiement, savoir est, au milieu de deux iniques larrons, dans les moqueries, et malédictions des passants, la nudité de votre très pur corps, et le délaissement de vos apôtres.

Méditation XXXI. De l’abjection de Jésus dans le délaissement divin.

I. Considérez qu’à vrai dire, nous sommes autant vils et abjects, que nous sommes par nos péchés éloignés et délaissés de Dieu, d’autant que le péché est le centre suprême de toute abjection.

II. Considérez ensuite sur ce fondement quelle abjection Jésus a souffert dans le délaissement du Père éternel, d’autant qu’il la porte comme revêtu de tous les péchés des hommes en l’agonie de sa mort.

Pratique d’abjection.

I. S’il vous arrive dans les voies de la sainte perfection de souffrir les grandes peines intérieures, qui semblent témoigner et marquer le délaissement de Dieu, supportez-les patiemment, et faites fruit d’abjection, car cela n’est pas être délaissé de Dieu, mais une pure faveur de la grâce et participation au délaissement divin du Père éternel que Jésus a porté pour nous en croix.

II. Supportez patiemment la privation de toute jouissance et de toute consolation; souvenez-vous combien purement et saintement Jésus fils de Dieu l’a portée pour nous, et assurez-vous que c’est une voie merveilleusement efficace pour profiter en la sainte abjection.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti réitérez vos mêmes pensées par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez que d’autant plus que l’amour est pur et ardent, et d’autant plus tend-il à se revêtir de la suprême souffrance et de la suprême abjection.

II. Considérez que Jésus fils de Dieu voulant manifester au pécheur l’ardent amour qu’il leur portait en la consommation de l’œuvre de leur rédemption, il l’a fait dans le délaissement divin qui était la suprême des peines et des abjections qu’il pouvait porter. Voyez ce que le fils de Dieu a fait en cela pour vous très vil et très abject, et si vous correspondez à cette grâce.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée, souffrant de paraître aux hommes être délaissé de Dieu avec des marques de sa très grande colère et sa très juste et excessive fureur, comme étant très extraordinairement et très excessivement méchant.

Méditation XXXII. De l’abjection de Jésus fils de Dieu après la mort.

I. Considérez que Jésus fils de Dieu est mort en croix très ignominieusement pour nos péchés, et particulièrement pour notre orgueil et pour notre superbe.

II. Considérez comme la bénite âme et le pur corps de Jésus étant séparés, la personne divine est demeurée unie à l’une et à l’autre partie, ce qui lui était une grande abjection, respectivement au corps qui était mort.

Pratique d’abjection.

I. Si la Providence vous réduit à quelque état vil et abject, souvenez-vous que le fils de Dieu a porté pour vous la très haute abjection, d’être uni hypostatiquement à un corps mort.

II. Souhaitez d’être après votre mort vil et abject dans la mémoire, l’estime et l’esprit des hommes; cela est une pratique très efficace pour profiter en la sainte abjection.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti répétez les mêmes pensées par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que d’autant plus l’amour est pur et ardent, et d’autant plus a-t-il d’invention et d’artifice pour transformer et anéantir le fidèle Amant en faveur de son ami.

II. Considérez que l’amour divin vers l’homme a été si pur et si ardent, qu’il a obligé le fils de Dieu à se revêtir de sa pauvre nature, à mourir pour lui, et même a demeurer uni hypostatiquement au corps mort, ce qui lui était un extrême abaissement; pesez ceci, et voyez combien de transformations et d’abjections le fils de Dieu a portées pour vous très vil et très abject, et encore pour vous obliger à l’aimer.

Adoration.

O Jésus fils de Dieu! Je vous adore en la vue de la sainte abjection que vous avez portée, souffrant non seulement que la mortalité fût entrée en votre sainte humanité, qui à raison de la suprême plénitude de sa grâce et de sa divine et substantielle sainteté ne devait jamais mourir, mais encore qu’après le trépas, votre divine personne soit demeurée au corps mort, ce qui est un abaissement et anéantissement autant inconcevable qu’adorable.

IV. Traité. Méditation d’abjection en la vue de la divinité.

Avis.

I. Par ses méditations, le spirituel entre facilement dans une grande estime de son créateur.

II. Autant que cette estime croix, autant entre-t-il dans le mépris de l’être créé en comparaison de l’être incréé.

III. Ce mépris est une pratique d’abjection qui tire l’âme hors de soi et l’unit à Dieu.

IV. Cette union est ordinairement causée par la grâce divine, ou lumière surnaturelle, laquelle lui venant à illuminer l’âme, lui fait voir combien c’est une chose bonne que de s’anéantir devant son Dieu qui est infini en sa grandeur, comme la créature est infinie en sa petitesse, puisqu’elle émane du néant auquel elle peut être réduite.

V. Cette union cause un amour ardent de la pure beauté de la sainte abjection, de sorte que l’âme ne voit rien de beau en la masse des états, comme est la sainte abjection qui l’unit si facilement à son Dieu.

VI. On s’exerce dans les pratiques d’abjection, quelquefois en la vue de la seule divinité, et d’autres fois d’une ou de plusieurs perfections divines; pour bien faire, il faut suivre en cela le trait intérieur de la lumière divine.

VII. Le spirituel qui s’appliquera aux pratiques d’abjection en la vue de la divinité, pourra le faire, en se disant de fois à autre : ô mon Dieu qui êtes-vous, et qui suis-je? Vous êtes cela et moi cela. Exemple. Vous êtes le premier être qui est de soi, et moi je suis un très pur rien; vous êtes très spirituel, et moi je suis comme tout de corps et de chair.

VIII. Quelques-uns font en peu de temps un grand profit en la vie intérieure, ce qui provient à mon avis de l’anéantissement de l’âme, auquel Dieu se plaît merveilleusement.

IX. Les autres disent que cet exercice rend ses dévots extrêmement spirituels, ce qui provient, à ce que je crois, de la vue de Dieu, et de l’estime, d’où suit la véritable lumière en la partie intellectuelle. Sur quoi je remarque que telle vue prend sa vertu et sa force de l’anéantissement.

X. Il y en a quelques-uns qui disent qu’il opère un amour divin très ardent, avec un amour de la sainte abjection. Sur quoi je remarque que tel amour ne saurait provenir que de l’estime de Dieu et de la sanctification de l’âme qui est purifiée par son anéantissement.

XI. Cet exercice peut servir à l’oraison mentale et à la présence de Dieu, et aux petites réflexions que l’on peut pratiquer en la journée.

XII. Le spirituel pour l’ordinaire s’appliquant à cet exercice, acquiert une certaine forte impression des vérités divines qui le désoccupe facilement de tout ce qui n’est pas Dieu; ce qui provient de l’estime de la grandeur divine et du propre anéantissement de l’âme, qui est absorbée dans la lumière qui la possède.

XIII. Pour bien faire il faut que le spirituel joigne aux actes intérieurs d’anéantissement, toutes les pratiques extérieures possibles d’humiliation et d’abjection, dont il se rendra compte en ses deux examens du midi et du soir, réitérant toujours la résolution de persévérer fidèlement en son saint exercice.

Méditation I. D’abjection en la vue de l’existence divine.

I. Considérez comme Dieu est de soi-même d’une manière autant incompréhensible qu’adorable, et pensez. Qu’il n’a jamais été dans le rien. Qu’il n’y peut être réduit. Qu’étant le premier le suprême des être, il a toujours été nécessairement de soi sans dépendance d’aucun autre.

Voyez au contraire quelle est votre abjection et pensez. Que de toute éternité vous êtes dans le rien. Que votre divin créateur a employé son pouvoir infini pour vous en tirer. Que vous y pouvez être réduit.

II. Considérez que Dieu étant de soi et le suprême des êtres. Il est dans la plénitude infinie de toute perfection. Il contient éminemment tout ce qui est dans les créatures. Il est la source sainte et féconde de tous les êtres en l’infinité adorable de sa toute-puissance divine.

Voyez au contraire quelle est votre abjection et pensez. Que vous n’étiez que faiblesse, indigence et péché. Que vous ne servez à rien au monde qu’à nuire à votre prochain. Que votre malignité est si grande par le péché, que vous n’êtes autre chose qu’un opposé à votre divin créateur et à ses œuvres.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéantis, réitérez les mêmes pensées par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que comme Dieu est le premier être de soi, qui n’a jamais été, et ne peut jamais être dans le rien, de même l’amour divin n’a jamais été, et ne peut jamais être dans le rien; pensez que comme Dieu a toujours été, et sera toujours nécessairement; ainsi il s’est toujours aimé, et s’aimera toujours nécessairement. Ajoutez (espérant que vous serez du nombre de ses élus) qu’encore que vous soyez très vil et très abject, il vous a néanmoins toujours aimé, et vous aimera toujours à toute éternité, d’un amour autant adorable qu’inconcevable; pesez bien surtout combien c’est une chose étrange et incompréhensible, qu’un Dieu (si grand qu’il est de soi) s’applique à aimer une créature si abjecte et si petite, qu’elle est de soi qu’un pur rien.

II. Considérez que comme Dieu est l’origine divine, féconde et infinie de tous les êtres, aussi l’est-il de l’amour qui coule en vous par sa divine grâce; pensez, étant si vil et si abject que vous êtes, combien c’est une chose inconcevable, qu’un Dieu daigne vous donner de l’amour pour l’aimer, lui étant si grand et si infini comme il est.

Méditation II. D’abjection en la vue de la spiritualité divine.

I. Considérez que Dieu est un très pur et très actuel esprit, sans aucun mélange de corps ou de matière; pensez que cette spiritualité divine est si sublime en son infinité, que quand l’ont errerait à l’infini des Êtres très parfaits en spiritualité, ils n’en approcheraient en rien, tant elle est inaccessible aux créatures.

Voyez au contraire quelle est votre abjection, et pensez qu’encore que vous ayez une âme spirituelle, vous êtes néanmoins comme tout corps, et comme un sac de chair pourrie, dans lequel elle gémit la captivité du péché.

II. Considérez que Dieu est le suprême esprit, auteur et créateur de tous les esprits qu’il peut créer à l’infini, dans une perfection plus éminente de spiritualité.

Voyez au contraire quelle est votre abjection, et pensez que vous êtes une pauvre créature, très inutile, toute appliquée à sa chair et à ses sens, et opérant avec esprit et grâce.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti réitérez vos mêmes pensées par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez qu’encore que vous soyez très vil et très abject, il vous est ordonné néanmoins de pouvoir communiquer à la spiritualité divine, et d’opérer en son l’union des principaux effets de l’être spirituel, savoir est par l’entendement et par la volonté, la contemplation et l’amour de Dieu en l’infinité de ses grandeurs.

II. Considérez qu’autant que vous faites de progrès en la pureté d’amour, autant et non plus en faites-vous en la communion de la spiritualité divine. Ajoutez et pensez qu’ayant très peu d’amour, vous avez aussi très peu de spiritualité sainte et divine.

Méditation III. D’abjection en la vue de la simplicité divine.

I. Considérez que Dieu est tellement simple, que tout ce qui est en lui est Dieu sans aucune composition pour petite qu’elle puisse être.

Voyez au contraire quelle est votre abjection; et pensez que vous êtes une pauvre créature composée de différentes pièces d’esprit et le corps, opposées les unes aux autres avec beaucoup de misère et d’abjection.

II. Considérez que Dieu est tellement simple, qu’il est uniquement appliqué et converti à sa divinité, et à la contemplation de ses beautés et perfections divines, dont il demeure rempli en son infinité sans aucune indigence ou conversion aux créatures. Ajoutez qu’il est tellement simple, qu’il opère toujours dans l’intention pure et simple de sa gloire.

Voyez au contraire quelle est votre abjection; et pensez que vous êtes une pauvre créature, dans une multiplicité incroyable, toute répandue en ses sens et dans les créatures. Ajoutez que les intentions de vos actions sont très impures, et dispersées dans la variété de vos inclinations.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti, réitérez les mêmes pensées par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que l’amour est autant pur qu’il est simple, et par conséquent que l’amour divin étant dans une simplicité infinie, par laquelle Dieu s’aime simplement et uniquement, il est aussi dans une pureté infinie; ajoutez qu’encore que vous soyez très vil et très abject, Dieu néanmoins vous donne la capacité et le pouvoir de communiquer à cette divine simplicité et pureté d’amour.

II. Considérez qu’il y a peu d’Amants qui travaillent de la bonne sorte, à cette simplicité d’amour. Voyez votre abjection en cela, et combien vous en êtes éloigné; ajoutez qu’à vrai dire les seuls bienheureux aiment avec cette simplicité, ne pouvant en leur union béatifique aimer que très uniquement et très simplement Dieu, sans se pouvoir divertir un seul moment de leur amour.

[Méditation IV. D’abjection en la vue de l’immortalité divine. omise de même que Méditations V et VI]

Méditation VII. D’abjection en la vue de l’immensité divine.

I.Considérez que Dieu par son immensité divine est partout, sans limite et sans borne, en l’infini de sa divine essence, et de ses perfections divines; il est en ce bas monde, dans les cieux, et au-delà dans les espaces imaginaires à l’infini. Arrêtez-vous à les multiplier, et à réitérer ses multiplications, et vous le trouverez répandu partout sans en pouvoir trouver la fin.

Voyez au contraire quelle est votre abjection; et pensait que vous êtes une pauvre créature raccourcie dans une petite espace avec beaucoup de misères et d’imperfections.

II. Considérez que Dieu par son immensité, et non seulement indivisiblement est tout entier là où il est en son essence, en ses perfections, et en ses productions éternelles des personnes divines; mais encore pensez qu’il est en toutes ses créatures, y opérant continuellement et diversement, selon la diversité de leurs dispositions, savoir est par sa création et conservation, et les créant et conservant par sa grâce et lumière, en les sanctifiant et illuminant, et par ses gloires en les béatifiant. Considérez enfin qu’il y est par essence, c’est-à-dire selon sa nature divine, qui est toute et selon tout ce qu’elle est présente en elles, et même plus infiniment qu’elles ne sont en elles-mêmes.

Voyez au contraire quelle est votre abjection, et pensez que non seulement vous êtes raccourcie en un petit lieu, mais encore avec une grande faiblesse et impuissance, y opérant avec beaucoup d’imperfection, et souvent avec beaucoup de malignité et de péché.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéantis, répétez les mêmes pensées par voie d’amour, et particulièrement

I. Considérez que non seulement Dieu est par tout, mais encore qu’il est par tout aimable; et que nonobstant que vous soyez très vil et très abject, il vous a donné toutefois capacité de l’aimer par tout.

II. Considérez qu’étant très infiniment en vous, il y est aussi très aimable, et qu’encore que vous soyez très vil et très abject, vous le pouvez néanmoins en tout moment aimer en vous; portant toujours avec vous le Dieu de votre amour.

[Méditation VIII. D’abjection en la vue de l’immutabilité divine omise de même que Méditations IX et X]

Méditation XI. D’abjection en la vue de l’incompréhensibilité divine.

I. Considérez que Dieu étant infini en son essence divine, en ses perfections divines, et en ses opérations divines, il ne peut être compris par aucun entendement créé et fini, d’autant qu’il reste toujours à connaître à l’infini dans son infinité.

Voyez en cela votre abjection, et pensez combien votre entendement est court et petit, en la connaissance de l’être divin et des perfections divines, que vous ne connaissez que très superficiellement et très grossièrement.

II. Considérez que Dieu lequel est incompréhensible aux créatures, se peut comprendre et se comprend par la vertu infinie de son entendement divin, communiquant à l’ange et à l’homme selon leur disposition, la capacité à le connaître.

Voyez au contraire quelle est votre abjection, et pensez que non seulement vous entendez et comprenez fort peu l’être divin; mais encore que par votre peu de pureté intérieure, vous êtes peu disposé et capable d’entrer dans la communion et participation de la connaissance divine.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti, réitérez les mêmes pensées par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que Dieu est spécialement très incompréhensible, en ce qu’il est infiniment aimable, et en ce qu’il s’aime d’un amour infini.

II. Considérez que Dieu est aussi très incompréhensible dans les voies de l’amour qu’il porte à ses élus, et en la capacité qu’il leur donne de le pouvoir aimer éternellement, encore que de soi ils soient très vils et très abjects; pensez et espérez que vous êtes de ce nombre et humiliez-vous avec amour.

[Méditation XII. D’abjection en la vue de la vérité divine omise ainsi que les suivantes de XIII à XXI]

Méditation XXII. D’abjection en la vue de la Providence divine.

I. Considérez que Dieu par sa Providence divine dirige toutes les créatures à leur fin par des moyens convenables. Sur quoi vous remarquerez que la fin générale de toutes, c’est sa pure gloire; quant à la fin il y en a de deux sortes, savoir est naturelle et surnaturelle : voyez comme les créatures inférieures sont dignes au service des supérieures, et comme toutes regardent leur centre naturel et l’ornement de l’univers; pensez aussi que l’ange et l’homme sont destinés à la grâce surnaturelle et à la gloire béatifique.

Voyez sur cela quelle est votre abjection, et pensez. Combien vous êtes inutile à tout bien dans le monde. Combien vous avez fait peu de bon usage des faveurs de la Providence divine. Combien vous avez été rebelle à sa conduite.

II. Considérez que cette Providence étant infinie, elle est autant appliquée à votre conduite qu’à celle de toutes les créatures ensemble. Qu’étant très suave elle les dirige sans leur faire aucune violence et selon leurs états naturels, savoir est le nécessaire nécessairement, les contingentes contingentement, et les libres librement; ajoutez que comme elle est infiniment puissante, elle est aussi très infaillible, et pensez combien elle est admirable et aimable en la conduite de ses élus, par le ministère de Jésus et de ses grâces.

Voyez sur cela quelle est votre abjection, et pensez avec combien peu d’esprit de lumière vous avez vécu. Combien peu vous avez été abandonné passif à la Providence divine, dans les voies de votre salut et de votre perfection.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti réitérez vos mêmes pensées par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez que la Providence divine vous dirige par ses ressorts, autant adorables qu’inconcevables au pur amour, comme à votre fin très particulière; d’où vous devez penser et admirer qu’encore que vous soyez très vil et très abject, vous êtes toutefois fille d’amour destiné à l’amour présent et éternel.

II. Considérez que le spirituel entre autant en la pureté d’amour, qu’il entre dans le pur abandon de la Providence divine; si bien qu’encore qu’il soit de soi très vil et très abject, le sein toutefois de la divinité vous est donné pour y loger, et reposer dans le saint exercice de l’amour.

Méditation XXIII. D’abjection en la vue de la souveraineté divine omise ainsi que les Méditations XXIV à XXIX.

Méditation XXX. D’abjection en la vue de Dieu bienfaisant.

I. Considérez que le bienfait de Dieu est comme une perfection divine, par laquelle il sort de soi, tire les créatures du rien, se communique à elles et leur fait plusieurs biens naturels convenables leur être, et surnaturels par les grâces divines, convenables à leur salut et à leur perfection.

Voyez au contraire quelle est votre abjection; et pensez comme vous êtes fermés qu’à faire du mal, et que vous ne faites aucun bien qu’en temps que Dieu vous donne de le faire, par les facultés naturelles ou grâce divine qui vous communique.

II. Considérez que Dieu a fait tant de bien à l’ange et à l’homme, qu’il leur a donné la capacité de le contempler, et de l’aimer éternellement, les associant par sa grâce, et par sa gloire, à sa vie divine et à sa félicité divine.

Voyez sur cela même votre abjection et pensez combien vous avez mésusé de cette capacité, et de grâces divines vivant dans le péché et les inclinations du péché.

Anéantissement par voie d’amour.

Étant anéanti, réitérez vos mêmes considérations par voie d’amour et particulièrement

I. Considérez qu’encore que vous soyez très vil et très abject, il prend toutefois tel plaisir à votre amour, qu’à proportion que vous le multipliez, il multiplie aussi ses bienfaits vous répandant ses saintes grâces en abondance.

II. Considérez que la capacité d’aimer Dieu est entre ses bienfaits; le plus signalé est celui qui nous oblige plus à le servir et à l’aimer; ajoutez et pensez comme l’amour a violenté Dieu, à vous communiquer une infinité de bienfaits, encore que vous soyez très vil et très abject, et spécialement pesez le bienfait de tant de grâces particulières qu’il vous a faites, vous sollicitant à la pureté d’amour et à la sainte perfection.

Avis.

Ce traité n’a pu être achevé par l’auteur qui fut prévenu de la mort, son dessein était d’y en ajouter encore un cinquième, qu’il eût intitulé, «Le miroir annuel des Saints qui ont été dans l’abjection», mais la mort nous a privés de toutes ses belles et pures lumières.

[Table des divers traités contenus en ce troisième exercice omise]





[Deuxième partie paginée de 1 à 240]

La dévotion de la sainte agonie de Jésus que l’on peut pratiquer durant le Saint Carême.

(Pages 3 sq.)

Texte de Saint Luc chapitre 22.

Un ange lui apparut du Ciel le confortant, et étant en agonie il priait plus longuement, et sa sueur se fit comme de gouttes de sang qui découlaient en terre.

Avis.

Outre les oraisons ordinaires de la sainte Passion, soyez durant ce carême particulièrement dévot à la sainte agonie, pour cet effet. Premièrement, appliquez-vous journellement environ un quart d’heure à quelqu’une des méditations suivantes, et si vous pouvez arrêtez-vous aux principaux objets, en faisant vos affections, ne vous servant des actes que j’ai mis en suite des considérations que très librement selon votre besoin, et pour approfondir davantage et plus facilement votre sujet. Ayez quelque image qui vous représente cette sainte souffrance et usez des respects, prosternements, humiliations et adorations que la dévotion discrète vous suggère. Pratiquez quelques actes de vertu et sainte communion pour honorer Jésus-Christ dans cette vue. Lisez dans les livres ce que vous pourrez rencontrer sur ce sujet.

Brèves méditations sur la sainte agonie.

I. Méditation. Pour le dimanche. De la sueur de sang.

I. Considérez comme Jésus notre bon sauveur priant pour nous le Père éternel, verse abondance de sang par tous les pores de son très pur corps qui coule sur la terre.

II. Considérez que cette effusion de sang provient d’un effort incroyable de la nature, par le combat de l’amour de notre rédemption et de la très vive appréhension de ses futures peines, effort qui fut si grand, que l’évangéliste appelle cette souffrance agonie, comme voulant marquer expressément que Jésus en devait mourir, si n’eût été soutenu par la vertu de sa personne divine.

Étant imprimé de ces deux vérités, entrez en Jésus-Christ, voyez. Premièrement, comme il prie pour vos péchés le Père éternel. Combien sa souffrance est excessive, ce qui paraît par la sueur du sang. Pensez avec quel amour, sainteté et pureté il fait cette prière. Voyez comme il fait oblation au Père éternel de ce très pur sang qui est une valeur infinie pour vos péchés. Portez compassion à Jésus souffrant. Réciproquez-lui d’amour. Unissez-vous à sa prière et à sa sainte oblation. Faites-vous confusion de votre peu d’amour dans les rencontres de souffrance. Résolvez-vous dans cette vue de souffrir vertueusement. Demandez généreusement à souffrir.

II. Méditation. Pour le lundi. La confusion de Jésus dans la sainte agonie.

I. Considérez comme Jésus étant revêtu de tous les péchés des mortels, est prosterné sur sa face devant le Père éternel, qu’il prie pour notre rédemption.

II. Considérez comme Jésus en cet état souffre une confusion incroyable à cause de la sainteté infinie du père éternel et de la sienne, qui était aussi infinie par sa personne divine et plénitude de grâces.

Ayant bien appris ces deux vérités, entrez dans l’intérieur de Jésus, et voyez. Premièrement, comme ce bon sauveur s’est par pur amour revêtu de vos péchés, lui qui était fils de Dieu et la sainteté même. Pesez cette confusion qu’il souffre pour vous et par amour. Compatissez-lui. Confondez-vous de vos péchés qui lui font confusion. Attachez à lui réciproquer d’amour. Unissez-vous à Jésus s’offrant au père éternel pour vous en l’état de cette peine. Proposez-vous de souffrir et même de chercher la confusion de vos fautes pour en l’esprit de pénitence honorer Jésus en cette sienne souffrance.

III. Méditation. Pour le mardi. De Jésus faisant justice de nos péchés au père éternel dans la sainte agonie.

I. Considérez tous les pécheurs sur le précipice d’un enfer éternel, et Jésus très pur, très saint, et très innocent, qui dans cette sainte agonie offre au père éternel, pour lui faire justice de nos péchés, de subir toutes les très douloureuses souffrances de sa passion, en la consommation de sa bénite mort.

II. Considérez comme le père éternel accepte cette satisfaction de Jésus, et lui accorde miséricorde éternelle pour nous et par amour.

Après l’examen de ces deux vérités, entrez dans l’intérieur des Jésus, et voyez. Premièrement, votre précipice éternel. 2. Que lui seul vous assiste. 3. Avec quel amour. Avec quelle oblation, savoir est, de ses souffrances et de sa mort. Avec quelle sainteté et pureté, puisqu’il était fils de Dieu et plein de grâce. Unissez-vous en la pureté de son esprit à son oblation. Voyez le père éternel vaincu de la pureté infinie de la satisfaction de Jésus. Pesez cet octroi de miséricorde éternelle qui va droit à Jésus, et par lui se répand sur tous les pécheurs qui en feront bon usage. Pensez comme l’amour infini du père éternel correspond à l’amour infini de Jésus. 10. Réjouissez-vous de ce que vous lui appartenez par un don spécial du père éternel. 11. Résolvez-vous de vous en souvenir à jamais et d’honorer Jésus dans cette vue.

IV. Méditation. Pour le mercredi. Du père éternel courroucé contre Jésus en tant que revêtu de nos péchés.

I. Considérez que les péchés contenant une malice infinie méritaient un enfer de peines infinies et un éloignement de Dieu infini.

II. Considérez que cela étant vrai comme il est, qu’ensuite le père éternel était infiniment courroucé contre tous les pécheurs qui étaient opposés infiniment par leur impureté à sa sainteté infinie.

III. Considérez que Jésus en cette sainte agonie s’étant offert au père éternel revêtu de tous nos péchés, avait aussi ramassé sur lui le courroux de sa justice irritée.

Après l’examen de ces vérités, entrez en l’intérieur de Jésus et voyez. Premièrement votre misère infinie par le péché qui va à la séparation éternelle de Dieu. Comme ce bon sauveur vous dépouille de cet état impur pour s’en revêtir et vous obtenir miséricorde. Comme il en est actuellement revêtu avec confusion extrême. Comme étant en cet état, tout le courroux du père éternel se décharge sur lui. Compatissez-lui. Pesez la Justice du père éternel et la patience de Jésus. Examinez l’amour qui le fait souffrir pour vous. Unissez-vous à l’esprit de sa souffrance et du très admirable et inexplicable support du courroux terrible du père éternel. Proposez-vous de souffrir pour vos péchés tout le mal qui vous arrivera, et confondez-vous d’avoir par ci-devant souffert vos peines avec si peu de vertu et d’esprit de pénitence. Dans l’occasion des peines souvenez-vous d’honorer Jésus en la vue de cette sienne souffrance, savoir est du courroux du père éternel, qu’il a souffert pour vous et par amour.

V. Méditation. Pour le jeudi. De la vive appréhension des peines que Jésus souffrit dans la sainte agonie.

I. Considérez comme Jésus dans la sainte agonie est tourmenté d’une très vive vue de toutes les peines qu’il devait souffrir tant en sa bénite âme qu’en son très pur corps.

II. Considérez que dans ses divines appréhensions des peines futures, la partie supérieure abandonna l’inférieure à toutes sortes de souffrances, à quoi vous pouvez aussi joindre le délaissement inexplicable et terrible de la divinité.

Après l’examen de ces vérités, entrez en l’intérieur de Jésus et voyez. Premièrement comme dans cette sainte agonie il semble par un secret d’amour et un souhait de pureté et de justice, avoir ramassé par avance toutes les autres souffrances de sa très douloureuse passion. Arrêtez-vous sur cet amour et souhait. Parcourez les peines dont il avait la vue, comme serait la flagellation, le couronnement d’épines, le crucifiement et les autres. Pesez ces délaissements qui marquent l’infinité des peines que vos péchés méritaient. Compatissez à Jésus affligé et délaissé. Réciproquez d’amour à l’amour de ce sien état. Unissez-vous à la prière que Jésus faisait en cette souffrance au père éternel pour vos péchés. Voyez combien votre rédemption coûte cher à Jésus. Pour honorer cette sienne souffrance, souhaitez de souffrir pour vos péchés, et cherchez le délaissement universel des créatures.

VI. Méditation. Pour le vendredi. De la vue du déicide et du mésusage des souffrances de Jésus.

I. Considérez que Jésus étant très pur et très simple par sa personne divine et plénitude de grâces, était plus tourmenté de la vue des péchés des hommes, et particulièrement du déicide (qui était le plus grand et le plus exécrable de tous) que de la vive représentation et appréhension de cette peine.

II. Considérez qu’en outre que Jésus était extrêmement tourmenté de la science certaine qu’il avait du mauvais usage que tant d’âmes feraient des très douloureuses souffrances de sa bénite mort.

Après avoir bien conçu ces deux vérités, entrez en l’intérieur de ce bon sauveur et voyez. Premièrement quelle était la vue sur le déicide. Combien il le détestait. Unissez-vous à sa détestation non seulement pour le déicide, mais encore pour tous les péchés. Pensez que telle détestation du déicide n’était en Jésus que par le pur amour qu’il portait à la divinité, dont la sainteté était très excessivement offensée par ce très abominable péché. Conférez votre amour envers la divinité avec celui de Jésus sur la version du péché et confondez-vous. Pensez que tous vos péchés sont comme autant de déicides et affligez-vous-en avec esprit de pénitence et d’amour en l’union de Jésus. Voyez comme ces deux peines ensemble du mésusage de que plusieurs feraient des souffrances de ce bon sauveur l’affligeait, vu le fond de son amour envers le père éternel et les pécheurs. Affligez-vous avec Jésus d’un tel mésusage. Compatissez-lui et réciproquez-lui d’amour. Proposez-vous de fortement détester tous vos péchés, comme si c’était autant de déicides. De tendre sans réserve à la sainte perfection pour faire bon usage de la grâce des saintes souffrances et de la bénite mort de Jésus fils de Dieu notre bon sauveur.

VII. Méditation. Pour le samedi. De la soumission de Jésus au décret du père éternel dans la sainte agonie.

I. Considérez que Jésus dans la sainte agonie suant en abondance les grosses gouttes de sang, le saint Ange Gabriel lui apparut et le conforta de la part du père éternel, non par opération de quelque effet ou mutation en sa partie intellectuelle (car cela ne se pouvait, des anges lui étant inférieurs à raison de sa plénitude de grâces et de lumières; et de son union hypostatique), mais par simple représentation des fruits admirables du décret du père éternel de notre rédempteur s’il l’exécutait.

II. Considérez comme Jésus par un acte très haut et très généreux se soumit à l’exécution de ce très adorable décret très volontairement et très amoureusement, d’où ensuite il se leva de la prière pour aller au-devant du traître Judas, et pour s’abandonner à toute souffrance et à la mort.

Après l’examen de ces deux vérités, allez dans l’intérieur de Jésus et voyez. Premièrement son humilité à recevoir la confortation de l’ange, sa pauvre créature. Pesez combien cette représentation des fruits de notre rédemption lui fut agréable. Quelle était la vue de Jésus dans le père éternel, sur le décret de notre rédemption. Arrêtez-vous particulièrement sur la parfaite connaissance qu’il avait de sa sainteté, de l’infinité de sa justice, et de l’infinité de la malice du péché. Ajoutez celle qu’il avait de l’amour du même père éternel vers les pécheurs. Pensez comme il lui fait offre de toutes ses futures peines, et de sa mort pour lui réciproquer en cet amour. Pesez ce très gros acte de soumission à l’entière exécution du décret éternel, et examinez comme il le fit très volontairement sans aucune contrainte : car il eût pu librement ne pas accepter ce très douloureux ouvrage. Ajoutez qu’en cela Jésus nous a manifesté un amour incompréhensible. Unissez-vous à Jésus, acceptant une immensité de souffrance pour vous. Pour l’honorer dans cette vue cherchez en esprit de pénitence à souffrir pour vos péchés qui ont coûté si cher à Jésus fils de Dieu très saint, très pur, et très innocent.

(page 19)

La solitude de cinq jours, De la souffrance de Jésus dans le mépris d’Hérode.

L’usage de cette solitude.

I. Ayez dessein d’honorer la souffrance de Jésus en ce mystère, qui consiste particulièrement en un très profond mépris qu’il a souffert patiemment pour notre rédemption.

II. Employez chaque jour tout le temps qui vous sera donné en l’une de ses cinq méditations, vous confondant sur votre orgueil et vous proposant fortement de chercher le mépris en l’union du très pur esprit de Jésus.

III. Fait usage des affections que je vous marque, ou de semblables, dedans ou hors l’oraison, avec une vue compassive [sic] du mépris que souffre Jésus pour vous, et par amour.

IV. Ayant l’image qui exprime cette souffrance, adorez Jésus méprisé avec humilité, compassion et amour.

V. Proposez-vous devant Jésus méprisé de souffrir patiemment quelque nombre de mépris pour honorer le sien.

VI. Communiez et pratiquez avec obéissances quelques petites pénitences et austérités pour honorer cette sainte souffrance de Jésus.

VII. Demandez dans vos oraisons la lumière du vrai mépris de vous-même en l’union de celle de Jésus.

VIII. Pratiquez dedans et hors l’oraison de très profonds actes du mépris de vous-même, en la vue de celui que Jésus a souffert chez Hérode, et par les considérations de votre rien et de vos iniquités.

IX. Offrez-vous souvent durant ces cinq jours à Jésus, et demandez-lui instamment d’entrer en son divin l’esprit en la pratique de cette sainte vertu du mépris de vous-même.

X. Adorez avec un très profond respect le divin attribut de sagesse qui a été particulièrement offensé par le mépris d’Hérode, et glorifié par la très pure souffrance de Jésus.

XI. Conférez le souhait de mépris qui est en votre âme avec celui qui était en la bénite âme de Jésus, puis en toute humilité demandez de participer au sien.

XII. Jésus étant conduit de Pilate à Hérode fit de chemin 350 pas, et quand il fut reconduit d’Hérode à Pilate, il en fit comme au double, les juifs faisant faire un grand tour pour l’exposer aux confusions des peuples. Adorez-le souvent en la vue de ce travail et de ce mépris.

Texte des évangélistes de la souffrance du mépris de Jésus chez Hérode.

Pilate donc entendant parler de Galilée, demande s’il était de Galilée : et comme il connut qu’il était du ressort des juridictions d’Hérode, il le renvoya vers lui, lequel était en Jérusalem en ce jour-là au moyen de quoi Hérode ayant vu Jésus il s’en réjouit grandement, parce qu’il y avait longtemps qu’il désirait le voir, d’autant qu’il entendait beaucoup de choses de lui, et espérait lui voir faire quelque miracle. Pour cette cause il l’interrogeait par plusieurs demandes, mais il ne lui répondit rien. Cependant les princes des prêtres et les scribes continuaient de l’accuser. Partant, Hérode avec ses gens le méprisa, et se moqua de lui, et l’ayant vêtu d’une robe blanche, il le renvoya à Pilate. En ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis, car ils étaient auparavant ennemis.

I. Journée. Méditation de la souffrance de Jésus dans le mépris d’Hérode.

I. Considérez comme Pilate au lieu de protéger l’innocence de Jésus, qu’il reconnaissait, pour s’en décharger le renvoya au tribunal d’Hérode : détestez l’esprit mondain de ce président et adorez la patience de Jésus.

II. Considérez comme les juifs empoignèrent Jésus et le conduirent avec toutes sortes de mauvais traitements à Hérode. Compatissez à Jésus et détestez la cruauté de ces barbares.

III. Considérez comme Hérode à la vue de Jésus se réjouit, d’autant qu’il espérait en prendre son passe-temps et son plaisir, comme d’un fol, d’un bateleur, ou d’un magicien. Admirez le fils de Dieu qui est fait l’objet du vain passe-temps des créatures.

IV. Considérez comme Hérode voulant prendre son plaisir, questionne bon Jésus, lequel de lui veut rien répondre. Ayez horreur de ce passe-temps d’Hérode envers son créateur et adorez la patience et le silence de Jésus.

V. Considérez comme ensuite les princes des prêtres et les scribes continuent d’accuser Jésus et de le poursuivre à mort. Ayez horreur de cette rage et de cette iniquité, et compatissez à Jésus, qui ne dit pas un seul mot pour sa défense.

VI. Considérez comme Hérode roi mondain méprisa avec ses gens Jésus dans son silence. Arrêtez-vous à peser ses railleries et moqueries, et compatissez à Jésus, qui les souffre patiemment.

VII. Considérez comme Hérode après s’être moqué de Jésus, le fit pour une plus grande ignominie revêtir d’une robe blanche. Détestez cette action d’Hérode, et compatissez à la confusion de Jésus.

VIII. Considérez comme Hérode envoya Jésus en cet état à Pilate, et comme ce très innocent Sauveur fut ignominieusement traité avec toutes sortes de confusions par le chemin. Ajoutez que Pilate et Hérode qui étaient ennemis, devinrent amis dans cette occasion : les créatures faisant leurs affaires aux dépens du créateur. Ayez horreur du mauvais traitement que l’on fait à Jésus et compatissez-lui en sa souffrance de ce mépris.

[II. Journée. Méditation sur le même sujet par voie affective omise comme la IIIe]

IV. Journée. Méditation de la soif, du mépris qui travailla Jésus en esprit d’amour, durant la souffrance de ce saint mystère.

I.

Considérez comme Jésus très pur et très saint durant la souffrance ce saint mystère avait une connaissance par science infuse et par vision béatifique de l’abomination infinie du péché d’orgueil, d’où il en concevait une très grande aversion. Demandez avec humilité d’entrer avec Jésus en l’union de cette science et de cette aversion, faites réflexion sur vous, et détestez cette affection de superbe qui flétrit et dévore la pureté de vos actions.

II.

Considérez que la pureté ou sainteté de Jésus étant personnelle était aussi infinie et infiniment opposée à l’orgueil, d’où sa bénite âme en concevait comme une aversion infinie. Demandez avec humilité d’entrer en l’union de cette pureté de Jésus et en ce principe de concevoir avec lui une aversion infinie de ce péché abominable.

III.

Considérez que Jésus très saint et très pur durant la souffrance ce saint mystère entra en une très haute connaissance par la vision béatifique, et par science infuse de la beauté de la sainte vertu de l’amour du mépris, d’où il en conçut une très grande soif. Demandez avec humilité d’entrer en l’union de cette connaissance et de cette bénite soif, faites plusieurs souhaits de cette vertu, et entrez ensuite dans la pratique.

IV.

Considérez que Jésus par sa sainteté ou pureté personnelle, était incité fortement à une soif infinie de cette sainte vertu de l’amour du mépris et d’abjection. Pensez combien vous êtes éloigné de cette soif, faites-vous-en confusion, et résolvez-vous de travailler à bon escient à cette vertu en l’union de la sainteté ou pureté de Jésus.

V.

Considérez et croyez pieusement que Jésus depuis le moment que Pilate le délaissa et l’envoya à Hérode, jusqu’au dernier de son retour, pratiqua durant tout ce temps cette sainte soif du mépris, afin d’honorer le Père éternel et lui satisfaire par l’infinité de son action pour l’infinité de l’orgueil des mortels : faites réflexion sur tous les moments de ce temps, et adorez Jésus sur tous les actes de cette sainte vertu : faites plus, entrez en l’union de son très divin esprit, et confondez-vous de tous les moments de votre vie qui se passent en orgueil, puis en satisfaction offrez tous les actes d’humilité de Jésus au Père éternel, et résolvez-vous de travailler généreusement au mépris de vous-même.

VI.

Considérez que Jésus durant cette souffrance par tous les actes de mépris qu’il supporta patiemment, allait comme accroissant sa soif par une manière autant inscrutable qu’adorable. Admirez et adorez cette pratique de vertu, confondez-vous de ce que la soif du mépris ne croît point en vous, et résolvez-vous d’y tendre par souhait et par œuvres en l’union du très pur esprit de Jésus.

VII.

Considérez chaque circonstance de la souffrance de ce saint mystère, et pensez que toutes sont comme une échelle infinie à Jésus pour pratiquer le mépris : voyez le premier échelon dans le délaissement de Pilate, et son envoi à Hérode. Considérez le deuxième dans le mauvais traitement qu’il reçut en ce premier chemin. Prenez pour le troisième la réception que lui fit Hérode, le croyant bateleur et magicien. Contemplez le quatrième dans les interrogations méprisantes de ce roi mondain. Passez au cinquième qui consiste en ce qu’il fut revêtu d’une robe blanche comme fol, et ensuite moqué avec de très piquantes railleries de toute cette Cour. Allez au sixième qui consiste en la moquerie universelle des peuples, qu’il souffrit, lorsqu’habillé comme un fol on le ramena à Pilate. Pour septième considérez-le dans la rage et la haine des juifs, qui nonobstant son extrême affliction l’accusaient et le poursuivaient à mort. Enfin pour le huitième et dernier échelon, entrez dans l’intérieur de Jésus, et considérez comme il montait par des degrés infinis de mépris, voulant s’affliger à l’infini pour l’infinité de nos vanités, dont la vue le tourmentait, comme infiniment, ajoutez la vue de la grandeur immense du créateur et de la petitesse très profonde de la créature. Arrêtez-vous ici avec Jésus, entrez en ses dispositions et en ses actes de la soif du mépris, résolvez-vous de vous y appliquer tous les moments de votre vie, et de jamais ne vous séparer de ce bon Sauveur, Dieu du ciel et de la terre, méprisé pour vous, et par amour.

VIII.

Considérez que Jésus durant cette souffrance prévoyant tous les péchés d’orgueil et de vanité qui se commettraient jusqu’à la fin des siècles. Il en été affligé. Il en était attendri de compassion. Il en concevait une grande soif de mépris pour remédier par une justice infinie à l’infinité de ce mal. Pesez cette opération de Jésus, confondez-vous de vos vanités qui ont tant affligé ce très bon seigneur et Sauveur. Demandez participation à cette lumière et résolvez-vous de la renouveler souvent en votre partie intellectuelle, afin de mourir à votre orgueil, et pour vous anéantir.

IX.

Considérez que Jésus durant la souffrance ce saint mystère aspirait sur tous les hommes futurs, mais particulièrement sur les parfaits, son divin l’esprit de cette soif de mépris. Ouvrez en cette vue le fond de votre âme largement, pour le recueillir en toute humilité, résolvez-vous fortement de mourir à votre vie mondaine et humaine, pour le vivre par ci-après que de la vie humble et divine de Jésus.

X.

Considérez que Jésus prévoyant le progrès de ses parfaits, et la gloire qu’il rendait au Père éternel par cette souffrance, il en exaltait : et de l’autre côté reconnaissant clairement l’abomination du péché d’orgueil, et le mésusage que feraient les réprouvés de sa souffrance de mépris, il en était affligé à l’infini. Ajoutez que ces deux différents regards accroissaient sa soif d’une manière inénarrable. Tendez à l’union de cette sainte soif de Jésus par ces mêmes motifs, confondez-vous de la cloaque immense de votre orgueil, et faites résolution de vous appliquer fortement au saint mépris de vous-même.

XI.

Considérez que Jésus durant cette souffrance, voyant combien l’attribut de la sagesse divine était offensé, et même combien grande était l’injure que l’on faisait à sa divine personne, s’en affligeait fort, et pour satisfaction il entrait en une soif infinie de mépris, dont il leur faisait une très pure oblation. Entrez dans cette même vue en l’union de Jésus, souhaitez de participer à cette soif qui vous fasse mourir à toute vanité, et tendre à la sainte perfection avec une très profonde humilité.

XII.

Considérez que Jésus avec cette soif de mépris souffrait par amour une très ardente soif du zèle de la la gloire de Dieu et du salut des âmes, qui était fondée dans sa sainteté ou pureté infinie, et sur la vue du décret éternel de notre rédemption, auquel il se soumettait de toute sa volonté et de tout son amour. Admirez et adorez Jésus en cette soif, et remarquez qu’elle est proportionnée à celle du mépris : résolvez-vous de tendre à celle-ci pour parvenir à l’autre, puisqu’il est très vrai que la pure humilité produit le pur amour.

[V. Journée... omise. Affections ou oraisons jaculatoires... omises. Diversités spirituelles que l’exercitant lira durant cette solitude... omises]

Les neuf degrés du mépris de soi-même, par lesquels en l’union de celui de Jésus, le spirituel tend à la sainte perfection.

I. Degré.

Vous appellerez ce premier, la très claire vue des vanités de ce monde, par lequel l’âme en l’union de Jésus conçoit vivement leur utilité, brièveté et folie, ainsi que ce bon Sauveur fit en son entrée triomphante de Jérusalem, qui fut une disposition admirable pour accomplir la souffrance du mépris qu’il supporta chez Hérode.

II. Degré.

Je nomme celui-ci l’abandonnement des nôtres, par lequel comme Jésus, pour rendre son mépris plus douloureux et amer, voulut bien être délaissé de ses propres apôtres pour entrer ensuite dans un plus grand mépris. Ainsi le spirituel par un secret admirable de la divine Providence vient à être délaissé et fui des siens, ce qui lui sert d’une grande disposition au véritable mépris.

III. Degré.

Appelée ce troisième l’innocence négligée, par lequel comme Jésus fut négligé de Pilate en son innocence : ainsi la bonté divine ayant dessein d’élever le spirituel à un très haut mépris de soi-même, elle permet qu’il soient négligé, et même opprimé en sa plus claire justice.

IV. Degré.

Celui-ci se nomme la persécution des créatures, par lequel comme Jésus se disposant au mépris d’Hérode, fut cruellement tourmenté et persécuté, de même le spirituel étant destiné à un haut degré d’humidité, la Providence divine permet que non seulement il soit abandonné des siens et délaissé dans sa justice, mais encore qu’il soit furieusement persécuté de toutes parts, pour le disposer parfaitement à rentrer en l’union du mépris de Jésus.

V. Degré.

J’appelle celui-ci la silencieuse et profonde mortification de toute tendreté, par laquelle comme Jésus en toutes la suite du mépris d’Hérode n’admit jamais une seule petite tendreté sur soi, ce qu’il témoigna par un profond silence, ne voulant dire un seul mot pour se défendre et se plaindre : ainsi le spirituel ayant fait progrès entre l’union de cet esprit de Jésus, se divertissant fortement de toute tendreté et de toute plainte : et le plus, par acte héroïque de sa partie intellectuelle, souhaitant tout imaginable anéantissement pour la pure gloire de Dieu et pour satisfaction de l’infinité de son orgueil.

VI. Degré.

Nous nommerons ce sixième la vue affligeant notre orgueil, par lequel comme Jésus souffrant mépris était affligé de la vive représentation de toutes les vanités des créatures, ainsi l’âme par réflexion intellectuelle sur soi s’afflige incroyablement de sa très vive vue d’un cloaque immense d’orgueil qu’elle voit en son fonds, dont elle gémit très amèrement.

VII. Degré.

Nommé celui-ci le très haut et très pur goût du mépris, par lequel comme Jésus en habit de fol savoura le mépris suavement et patiemment. Ainsi le spirituel venant à être réputé fol des mondains et des siens propres, le goûte comme chose très suave et très délicieuse.

VIII. Degré.

Appelons celui-ci la joie du mépris, par lequel comme Jésus en habit de fol exulta de cette infinité de mépris, ainsi le spirituel se voyant abîmé dans la confusion de toutes les créatures, s’en réjouit d’une joie inconcevable en l’union et en l’esprit de ce bon Sauveur méprisé.

IX. Degré.

Je nomme celui-ci le sacrifice du mépris, par lequel comme Jésus en habit de fol souffrant une infinité de mépris, se sacrifiant en victime éternelle d’ignominie et de confusion au Père éternel, pour faire justice infinie, de l’infinité de notre orgueil. Ainsi le spirituel étant parvenu à un haut degré du mépris de soi-même, il s’immole à l’éternité, et sans réserve, au Père éternel en hostie d’abjection pour satisfaction de ses iniquités.

[Le mépris de Jésus, extrait de ce qu’en dit la B. Angélique de Foligy au Chap. 60 de ses œuvres. Omis. – Les vues intellectuelles du mépris de Jésus, extrait en partie de la bien heureuse Angélique de Foligny. Remis. Omis. Vision admirable du mépris que Jésus a souffert pour notre rédemption. Omis.]

[Dévotion du saint mépris de Jésus-Christ de sainte Élisabeth, fille d’André Rois de Hongrie, et Religieuse du tiers Ordre de Saint-François. Omis.]

[Omission des entrées suivantes]

Exercice méditatif des dix jours

[l’ensemble couvrant les pages 133 à 240 est omis sauf pour exemple pages 190... 194 ci-après :]

VII. Journée. Points méditatifs des bénites souffrances des cinq sens corporels du bon Jésus.

I. Le tout bon Jésus fut extrêmement affligé en sa bénite vue durant le cours de sa très douloureuse passion : et premièrement, ès prunelles de ses beaux yeux il fut cruellement tourmenté par l’épine qui pénétra jusqu’à la prunelle de l’œil droit, par la boue et les crachats dont ils furent couverts et salis, par les coups de poing dont ils furent pochés, et par les flagellations dont ils furent playés, ce qu’il souffrait patiemment pour moi et par amour.

II. Le tout bon Jésus en l’action de ces vues fut beaucoup affligé, soit en voyant ce que souffrait la Sainte Vierge, et les mauvais traitements que lui faisaient les bourreaux, soit en voyant la retraite de Judas qui l’allait trahir, les apôtres dormants ou fuyants, et saint Pierre qui le venait de renier, soit en toutes les actions honteuses et criminelles que faisait en dérision et haine de sa personne les Pontifes Anne et Caïphe et ceux de leurs conseils, Pilate et Hérode, et leurs assistants, les juifs, les soldats et les bourreaux; ce qu’il souffrait patiemment pour moi et par amour.

III. Le tout bon Jésus souffrit beaucoup au sens de son ouïe : et premièrement les organes en furent fort affligés par les coups de poing, de pierres, de bâtons, de cannes, de houssines, et de verges qu’il y reçut, et par le Précieux sang qui découla après le couronnement dans ses oreilles, ce qu’il supporta patiemment pour moi et par amour.

IV. Le tout bon Jésus fut beaucoup tourmenté en l’action de son ouïe, soit en oyant les paroles dérisoires, calomniatoires, accusatoires et condemnatoires des juifs, des soldats, des Pontifes et de leurs conseillers, comme aussi de Pilate d’Hérode et de leurs assistants, soit en oyant tous les peuples criant qu’il fut flagellé et crucifié, ce qu’il souffrait patiemment pour moi et par amour.

V. Le tout bon Jésus fut beaucoup affligé en son odorat : et premièrement en l’organe tant par les coups de fouet que par les soufflets, pincements, déchirements et égratignures des bourreaux qui lui fourraient aussi les doigts dans ses bénites narines avec beaucoup d’indignité et douleur, ce qu’il souffrait patiemment pour moi et par amour.

[...]

X. Le tout bon Jésus en la souffrance du toucher fut extrêmement crucifié, car son béni corps étant le mieux complexionné de tous les corps, était aussi le plus sensible, et souffrait beaucoup plus sensiblement que les autres : outre que durant le temps de sa passion, il supporta toutes sortes de peines, et fut tourmenté par les quatre premières qualités contraires : par la chaleur et sécheresse en la soif, qui rôtit et alluma toutes les principales parties de son pauvre corps : par la froidure et dépouillements différents de ses habits en ce temps qui était froid : par l’humilité, en le plongeant dans le torrent de Cédron, l’emprisonnement chez Caïphe dans un cachot souterrain, comme aussi par les deux breuvages de vin myrrhé et de vinaigre enfielé; ce qu’il souffrit patiemment pour moi et par amour.





[Troisième partie paginée de 1 à 136]

Cinquième et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles de mesme Autheur […]

Règle de perfection que le susdit auteur s’était prescrit à soi-même.

Au nom de la très Sainte Trinité, Père, Fils, et Saint-Esprit : je me suis consacré et obligé au travail de la belle moisson de la pure perfection, en vue de trois vérités très obligeantes.

La première la fin de ma création. La seconde. La fin de ma vocation. La troisième. La fin de tous les travaux de trente-quatre années de Dieu fait homme pour moi, et par amour infini.

Mon âme opère pendant qu’il est jour, parce qu’il viendra une nuit en laquelle personne ne pourra rien faire. Voici donc la règle de ma perfection.

1. Je veux me donner à Dieu sans réserve et tâcher à lui plaire de toutes mes petites forces.

2. Je veux que ma première action du matin soit d’adorer tout ce qui est en Dieu, lui offrir tout ce que son Fils bien-aimé a fait et fera pour son amour : me donner à lui sans réserve, et tendre à lui plaire de toutes mes petites forces en l’union de Jésus mon Sauveur.

3. Je veux avoir en ma volonté une certaine tendance habituelle et déserte pour la pure perfection, et telle qu’elle ne me fasse rien épargner pour le grand Dieu.

4. Je veux souvent en la journée renouveler ma volonté générale, pour honorer la très Sainte Trinité en l’union de Jésus, de la sainte Vierge et des bonnes âmes.

5. Je veux chercher, aimer et servir fidèlement Dieu, en tout temps. Le grand Dieu que je sers est toujours le même qui demande de moi une fidélité très pure.

6. Je veux être très perpétuel et fidèle en tous mes exercices.

7. Je veux tendre à la vraie oraison et ne manquer jamais à prendre le temps que l’obédience me donne, à prévoir mes sujets, lesquels je prendrai, selon ma disposition, et ceux qui me seront les plus propres, selon ma direction; je me servirai de la préparation éloignée et de la prochaine, et demanderai très instamment à Dieu par Jésus-Christ la grâce d’oraison, parce que sans elle je ne saurais rien qui vaille en la voie pure de la sainte perfection.

8. Je me veux servir pour la manière d’opérer de notre exercice journalier, savoir en chacune action, jeter la vue sur Jésus faisant la même action que je vais faire; l’adorer, m’unir à lui, et en tirer imitation, tant pour mon extérieur que pour mon intérieur.

9. Je veux faire mes deux examens tous les jours, sans manquer; et regarder Jésus-Christ comme mon Juge.

10. Je veux fermer lecture chaque jour une heure, ou plus si je peux.

11. Je veux me servir fréquemment pendant la journée d’oraisons jaculatoires, et chanter de petits Cantiques fort spirituels, par voie d’amour vers Dieu.

12. Je veux approcher des sacrements avec grande volonté de pureté.

13. Je veux le jour de chaque mois que j’irai en retraite, renouveler, mais vœux de baptême et de ma sainte profession.

14. Je veux ne jamais rien faire pour mes intérêts, mais tout pour Dieu, par motif surnaturel.

15. Je veux en toutes actions tendre au plus parfait. Et dans la diversité des événements, quoique contraire à mes inclinations, je veux adorer, vouloir et aimer tout ce qu’il permet arriver.

16. Je veux faire très bon usage de toutes les occasions de vertus qui se présenteront, parce que je sais bien que de tels petits gains se font les grands trésors.

17. Je veux sans cesse m’abîmer et me purifier en la pureté de Jésus-Christ, par ce que je ne suis qu’un composé d’impureté et d’imperfection.

18. Je veux passer chaque jour comme le dernier de ma vie, et veux me souvenir que Dieu est un Dieu de pureté infinie, devant lequel mon âme doit paraître et être jugée pour l’éternité.

Mon Dieu! Avec quelle pureté dois-je vivre, pour n’être pas surpris dans aucun de mes moments.

19. Je veux pratiquer journellement des actes d’espérance, de charité et de foi.

20. Je veux lors que je tomberais en quelques fautes, pratiquer trois choses. 1. M’humilier devant Dieu et demander pardon de la coulpe. 2. Aimer et chérir l’humiliation qui m’en revient. 3. Être plus sur mes gardes pour l’avenir.

21. Je veux toutes les semaines lire ce petit écrit, être ponctuel en l’observance d’icelui, et m’imposer quelque pénitence pour les fautes que j’y commettrai.

22. Je veux marquer mes infidélités, et tous les samedis je veux prendre une demi-heure pour faire un sérieux examen de toute la semaine, et faire oblation de mon petit travail, demander pardon de mes fautes, et avoir recours au grand Dieu, pour commencer tout de nouveau à le servir en pur amour.

23. Je veux m’appliquer à la sainte acquisition des vertus, en la vue de Jésus et de Marie.

Les vœux.

24. Je veux être très jaloux en la pure observance de mes vœux, et veux croire qu’il y a en a plusieurs dans les Enfers qui maudiront Dieu à toute éternité, d’autant qu’ils ont voué sans avoir observé.

25. Je veux en vue de mon vœu d’obéissance, travailler incessamment à me dépouiller de ma propre volonté.

26. Je veux obéir toute ma vie simplement, promptement, entièrement et universellement; je veux ne jamais dire non, sur quoi que ce soit que l’on ordonne; je veux tendre à l’obéissance passive, et souvent me voir devant Dieu et les créatures comme une bête de charge.

27. Je veux en vue de mon vœu de chasteté, être très pur en mes pensées, paroles, actions, désirs, affections, et intention, et me souvenir qu’il n’y a que les seules purs qui voient Dieu, tant en cette vie par la méditation, qu’en l’autre par la claire vision.

28. Je veux en vue de mon vœu de pauvreté, ne me réserver que Jésus tout pauvre, et n’avoir en notre usage que ce qui sera nécessaire.

29. Je veux trouver des inventions pour pratiquer la pure pauvreté, et désirer souvent d’en ressentir les indigences, et mésaises qu’a soufferts le plus pauvre de toutes les créatures, qui est mon seigneur Jésus-Christ. Je veux le conjurer de ne jamais permettre que je coure après mes commodités, mais qu’il m’associe avec lui pour vivre et mourir en la pure pratique de la pauvreté, parce qu’il n’y a que les pauvres qui possèdent Dieu.

30. Je veux tendre à l’observance de mes règles et constitutions : je veux mortifier mes vices, passions, mauvaises habitudes et inclinations, et cela sans relâche.

31. La vie religieuse n’étant qu’un état de pénitence, je veux souvent déplorer les abominations de ma vie passée, et voir que si Dieu eût voulu, il aurait un million de fois livré et placé mon âme au centre des Enfers pour l’éternité; mais par un amour infini, il me donne le temps de vaquer à la pure pénitence, et reconnaître que je suis coupable du sang de Jésus-Christ.

En cette vue je veux souvent me condamner comme criminel, et demander à Dieu et à sa justice que toutes les créatures se vengent des injustices que j’ai commises contre mon Créateur et Rédempteur.

32. Je veux consacrer tous les moments de ma vie à la pure pénitence, et vivre en fuyant tous les plaisirs et satisfactions vaines et inutiles, prenant mes soulagements, récréations et divertissements par obéissance, humilité, mortification et nécessité.

33. Je veux tendre à ne souhaiter rien de tout ce qui est de périssable, et m’habituer à appliquer tous mes désirs à posséder les plaisirs purs, infinis et interminables.

34. Je veux quitter, oublier et abhorrer toutes les créatures, jusqu’au dernier soupir de ma vie pour l’amour de Jésus-Christ, et prendre pour ma devise intérieure ces beaux mots de Frère Gilles : une seule âme, à un seul Dieu; et cela immuablement.

35. Je veux me souvenir que je me fais plus de tort en m’occupant des créatures, que tout le monde et tout de l’Enfer ensemble ne m’en saurait faire.

36. Je veux garder exactement la solitude intérieure au regard de toute créature, n’admettant en mon âme aucune image, et non pas même une seule idée étrangère; afin que Dieu tout pur et tout bon, habite et séjourne avec plaisir en mon fond.

37. Je ne veux jamais chercher consolation, secours et direction des personnes que Dieu me donnera pour la conduite de mon intérieur, que comme, et en la manière que Dieu voudra. Et veut leur être autant soumis et obéissant que je le serais à Jésus-Christ s’il me conduisait visiblement; leur obéissant très particulièrement pour les nécessités de mon corps, et cela sans réplique.

38. Je veux souffrir les peines intérieures et extérieures que Dieu me voudra envoyer, les supportant avec soumission, et retranchant toute tendreté sur moi-même, me souvenant des peines et innombrables souffrances que Jésus-Christ a endurées, lequel s’est fait appeler homme de douleur.

39. Je veux entre toutes les vertus choisir l’humilité, et pour en pratiquer les actes. 1. Avoir une très abjecte opinion de tout ce que je suis 2. Vouloir que les créatures me connaissent tel que je parais devant Dieu, et qu’elles me traitent comme je mérite. 3. Permettre à toutes sortes de personnes de me faire, de me dire, et de penser tout ce qu’elles voudront de moi. 4. Demander à Dieu avec instance la soif des pures humiliations, et de vivre et mourir sans en être désaltéré.

40. Je veux tendre par vœu aux exercices d’humiliation, que je sais qui me sont plus nécessaires, et me donnent plus de peine au travail de cette belle vertu.

41. Je veux m’accoutumer à voir mon prochain dans les plaies très pures de Jésus-Christ, et en ce saint lieu je veux estimer, aimer, supporter, et dissimuler toutes les humeurs répugnantes, et contrariétés qui se rencontrent dans la conversation.

42. Je veux faire bonne provision de complaisance, condescendance et douce adhérence envers un chacun, particulièrement pour ceux pour qui j’ai moins d’inclination.

43. Je veux ne point penser, parler, ni m’occuper des fautes de personne.

44. Je veux me comporter humblement, cordialement, et respectivement envers tout le monde.

45. Je veux me donner une loi très rigoureuse, pour ne parler jamais du prochain.

46. Je veux éviter les paroles oiseuses et inutiles, les termes trop exagérants, les paroles indiscrètes, méprisantes, railleuses, et toutes celles qui peuvent blesser ou amoindrir la charité.

47. Je veux être inviolable au saint silence, pour honorer celui que Jésus a gardé durant sa sainte vie.

48. Je veux tâcher à ne parler qu’à voix soumise, hors les heures de récréation.

49. Je veux sur toute chose buter à la pure gloire et volonté de Dieu. Je veux trouver en elle tout mon repos, mes plaisirs et ma satiété pour jamais.

Voilà les règles spirituelles que l’auteur de ces traités s’était saintement prescrit. Les personnes qui l’ont connu savent la haute perfection où il est arrivé par l’observance d’icelles. Car il est bien certain qu’il a vécu et est mort en état d’une sainteté très parfaite et relevée, en sorte qu’il a été estimé comme un Soleil [nom donné à l’ostensoir], non seulement par sa vie exemplaire, mais encore par les rayons de lumière et de chaleur toute Divine, qu’il répandait dans les âmes que Dieu lui adressait, lesquelles il dirigeait d’une manière si efficace que la pure grâce et esprit de Jésus-Christ y paraissent manifestement. C’est ce que l’on pourra voir par quelques remarques qui me sont tombées entre les mains, et que je mets ici après pour la satisfaction de plusieurs bonnes âmes.

Celles à qui ces avis ont été donnés étant maintenant devant Dieu, d’autres encore y pourront trouver la même grâce. Amen.

Lettre d’un certain Spirituel Ecclésiastique où il déclarait ses dispositions au Père, et requérait ses avis.

Mon Révérend Père,

Dans le désir de profiter en la voie de Dieu la première et la plus grande de mes peines a été sur ma vocation; à laquelle bien que je m’y sois engagé dans la très unique vue de la volonté de Dieu, j’ai rencontré depuis tant de ténèbres par la crainte de l’illusion, et par la représentation importune des plaisirs que j’avais quittés; de sorte que dans ses obscurités je souffrais des peines qui ne se peuvent comprendre.

2. De là est encore procédé une autre difficulté que je ressens fort, c’est un désir de m’engager dans les marges compatibles à ma condition, et quoi que je considère cela le plus souvent comme une tentation manifeste, j’ai grande faiblesse dans la tentation actuelle que j’augmente par la vue d’être fort inutile dans ma condition, et que quelques petits talents que Dieu m’a donnés ne servent de rien; comme aussi de quelques infirmités et principalement par un mal de tête plus continuel que violent, qui m’ayant donné plusieurs fois la pensée de quitter l’oraison que je fais d’une manière fort commune, cela ne m’a pas été permis par mon Directeur.

3. Une troisième difficulté me peine, c’est l’appréhension de l’événement d’une affaire à laquelle j’ai contribué.

4. J’ai encore une autre sorte de peines, d’être obligé de laisser la meilleure partie de mon bien à personnes qui n’en ont pas grand besoin, et je n’en puis disposer étant encore fils de famille.

5. Je suis encore fort imparfait et peu avancé dans l’oraison, et toutefois j’ai de bons désirs; et dans le rayon actuel des grâces ou lumières, toutes mes tentations disparaissent, et je me trouve fort attiré. 1. À une grande conformité à la volonté de Dieu. 2. À une complaisance et connaissance très suave de ce que Dieu est, ce qu’il est. Pensée qui m’a souvent donné plus de douceur, que je n’ai eu de peine dans mes ténèbres, mais mon état de peines est plus durable que celui de lumière. J’ai grand besoin de la grâce, et pour cela je requiers les prières des serviteurs de Dieu; je ne sais ce qu’il veut de moi, ni pour l’intérieur, ni pour l’extérieur, mais je suis résolu connaissant sa volonté de la suivre. Il m’a donné la pensée de regarder mes ténèbres comme peine et tentation, et ainsi les rejeter, ou pâtir; je ressens des désirs de la perfection, et est des pensées très fortes d’aller chercher le martyre en Angleterre.

6. Depuis trois ans, je me suis exercé en l’oraison, j’ai fait peu de progrès, je prends mes sujets de méditation de la vie de notre Seigneur, j’ai peu de consolation sensible, et j’agis plus de l’entendement que de la volonté. J’ai bien désir de savoir par quelle voie je puis m’avancer en cet exercice de l’oraison.

Voilà un abrégé de la lettre de cet Ecclésiastique; en voici la réponse.

Réponse du sage Directeur.

Jésus-Christ soit votre lumière, la vérité et la voie de votre sainte perfection. J’ai considéré votre écrit, vos mouvements intérieurs, et la conduite de notre bon Dieu sur vous. Je ne me sens pas capable de l’honneur que vous me faites, demandant mon avis de l’unique affaire de votre Éternité, et votre humilité me fait confusion, à laquelle néanmoins je veux acquiescer, me confiant en votre bonté à la charité de notre bon Seigneur Jésus-Christ qui nous unit dans cette occasion.

1. Considérant votre état, je vois ce me semble, une conduite particulière et amoureuse de la Divine Providence sur vous. Faites réflexion sur les différentes occasions et les différents mouvements de votre vie passée, et vous avouerez cette vérité, et reconnaîtrez que votre âme et du nombre de celles que le divin l’époux a renfermées dans ses bénites mains, pour les protéger et défendre des périls, et les conduire efficacement à la possession de la pureté de son esprit et de sa vie divine.

2. L’esprit de nature vous inclinait et retirait aux emplois mondains de votre naissance et conditions. Ayant considéré votre écrit devant mon Dieu, j’estime que c’est la très amoureuse Providence qui vous en a diverti, vous destinant à son service. Vous avez pris conseil des serviteurs de Dieu, et vous l’avez suivi avec bénédiction qui vous a été marquée par cette consolation intérieure, qui a rempli et rassasié votre âme plusieurs jours.

3. Dieu tout bon dispose ses grâces, ses vocations, et ses emplois dans ses élus et serviteurs, et le vrai spirituel doit être indifférent à tout état, et purement passif à la conduite de la volonté divine, mais notre cher Monsieur, à mon avis, il vous reste bien des combats et des travaux pour consommer votre perfection. Je conjecture ceci de vos dispositions présentes que votre écrit de marque. Prenez néanmoins courage, Jésus-Christ vous a été fidèle, pourquoi ne lui serez-vous pas fidèles par une correspondance? Certes cela est nécessaire.

4. Je comprends fort bien cette peine que vous me décrivez, je les trouve fort bonnes et conformes aux voies ordinaires de ceux qui cherchent Dieu en esprit et en vérité; ne craignez plus l’illusion ou semblable ténèbres, vous êtes bien marqué, et il faut que vous suiviez votre Maître par une pure conformité jusqu’à la mort de la croix. Nous ne voyons point de solide perfection qui ne soit épurée par les souffrances, il faut vous y résoudre, et assurément pour peu que vous soyez fidèles, Jésus-Christ consommera en vous sa grâce et votre perfection.

5. Je ne puis incliner à ses emplois mondains que vous m’avez marqués. J’avoue néanmoins que l’on peut alléguer beaucoup de raisons apparentes pour cet effet, mais j’en ai une contraire en mon esprit qui m’arrête tout court; c’est qu’il me semble que votre grâce vous veut ailleurs, et qu’apparemment vous contracteriez la contagion de l’esprit mondain, si vous étiez beaucoup occupé des affaires du monde. Puis donc que jusqu’à présent la divine Providence vous a préservé de telles rencontres, je vous conseillerais de vous résoudre fortement de penser jamais à un autre emploi, qu’à celui qui vous ferait purement Ecclésiastique, dans lequel vous pourrez procurer de la bonne sorte le bien des âmes et la gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ. À mon avis, la divine Providence vous réserve un tel emploi. Préparez-vous-y, afin que vous fassiez alors fruit de grâce et de bénédiction.

6. Sur cette oraison, il me semble que le Directeur a sagement fait de vous empêcher de la quitter; je vous dirai tout bonnement qu’elle vous est si nécessaire, que je ne crois pas (considérant bien vos dispositions) que vous puissiez conserver votre grâce et subsister dans votre perfection sans l’oraison. Prenez courage, Jésus-Christ vous fera sera fidèle, si vous lui êtes fidèle; préparez-vous au combat dans sa force et dans sa vertu. Si vous remportez la victoire, vous goûterez combien Dieu est suave et admirable dans la lumière de la véritable Oraison.

7. Je vous conseille de vous désoccuper des pensées et de l’événement futur de l’affaire à laquelle vous avez contribué. Abandonnez cette affaire à la divine Providence, je crois que votre oblation lui a été agréable, et vous en recevrez bénédiction quoiqu’il en arrive.

8. Tâchez aussi de vous désoccuper de cette autre petite peine que vous me marquez, article quatre. Le fidèle spirituel ne veut que la volonté de son Dieu qu’il accomplit, selon les ouvertures qui se présentent, sans s’occuper à rien.

9. Ayant examiné, devant mon Dieu, ce que vous me dites en l’article septième je crois que le divin époux cherche d’être le maître chez vous. Je vois clairement que la grâce combat la nature imparfaite et impure, et qu’elle la va pacifiant par les petites peines : je dis petites, d’autant qu’à mon avis vous devez vous préparer à de plus grandes pour arriver au degré de perfection auquel vous me semblez appelé, selon que je puis remarquer de vos dispositions surnaturelles, et duquel je vous crois encore bien éloigné.

10. Ces lumières marquées dans ce même article vous sont données pour vous disposer et encourager aux combats : ce sont des faveurs du divin époux qui compatit aux faiblesses de votre âme, tant celles qui vous sont connues, comme aussi plusieurs autres qui vous sont encore cachées et inconnues, et que vous connaîtrez dans les occasions. Telles lumières ordinairement peuvent servir au spirituel de sujet d’oraison, même après leur actuelle occupation, à raison de l’impression qu’elles laissent en la partie intellectuelle.

11. Ce désir de martyre dont vous parlez au même article, est un bon effet de la grâce opérante en vous. Il en sera ce qu’il plaira la divine Providence. Je crois que présentement votre affaire consiste à vous perfectionner, et sanctifier tout de bon, par les saintes et solides pratiques de la mortification de vos passions, et inclinations sensuelles, et de la pure vertu. Si vous le faites, et que vous soyez fidèles, je prévois que vous êtes pour faire un grand progrès à la sainte perfection. Ce qui ne se peut faire sans de grands combats, dans lesquels la grâce ne vous manquera pas, et j’espère qu’elle sera victorieuse en la vertu et de la force de Jésus-Christ.

12. J’ai considéré la disposition de votre oraison, et je vous ai trouvé bien faible dans cette voie, j’ai remarqué que votre grâce ne demande qu’à opérer en vous et vous sanctifier; mais comme elle n’est pas assez nourrie et fortifiée de l’esprit et de la vie de l’oraison, elle demeure trop faible pour accomplir et consommer en vous le dessein du bon Dieu; il faut donc vous résoudre à vous y appliquer tout de bon, si vous voulez entrer dans les degrés de perfection, auxquels vous paraissez être appelé.

Voici donc mes petits avis pour la pratique de votre oraison.

1. Pensez et croyez que le bon Dieu vous appelle à la pratique de la sainte oraison : qu’il veut que vous vous y appliquiez en toute fidélité, et que c’est la voie principale de votre perfection.

2. Faites donc une ferme résolution de vous y appliquer fortement et la renouveler souvent.

3. Faites quelque dévotion de pèlerinage pour obtenir le secours du ciel, afin que vous puissiez vous établir de la bonne sorte dans cette voie, de laquelle dépend toute votre perfection.

4. Soyez fort libres dans les lumières et les sujets de votre oraison : suivez en cela la motion et lumière intérieure. Vous savez néanmoins qu’il est bon d’incliner l’âme à s’occuper des principaux objets de la divinité, de la sainte humanité, des vertus, et autres semblables.

5. Je vous conseille de vous rendre savant, et de vous exercer beaucoup présentement dans les perfections divines. Votre âme en a besoin pour concevoir une estime véritable et forte de Jésus-Christ, et pour se tirer de sa chair et des inclinations mondaines qui la traversent. Alvarez en son second tome de l’Oraison, en a fait cent contemplations, qui sont fort belles, les pères jésuites vous diront ce que c’est.

6. Étant fondé dans les vues de la Divinité, appliquez-vous fortement à la sainte humanité, et vous verrez quelle seront la bénédiction et le fruit de votre travail.

7. Il est aussi nécessaire que vous fassiez journellement quelques brèves méditations des principales vertus, pour vous fortifier dans la pratique des actes, qui sont nécessaires pour entrer dans la pureté de perfection.

8. Je voudrais aussi faire toutes mes lectures spirituelles en esprit d’oraison; c’est-à-dire avec quelques petites réflexions, douces et suaves, sans aucune violence ou contrainte.

9. Voilà mes petits sentiments sur votre état, je crois que vous êtes si bon, que vous vous contenterez de ma pauvreté et de ma bonne volonté; prenez courage, ne vous croyez plus du monde, vous êtes marqué pour Jésus-Christ. La solitude et l’oraison vous attendent, et le Dieu de votre grâce et de votre amour vous prépare la couronne.

Pour conclusion je vous conseille derechef de fuir tout emploi mondain, la divine Providence vous en prépare un autre, qui sera conforme à son dessein éternel, pour consommer en vous le cher ouvrage de votre prédestination et perfection. La conversation des serviteurs de Dieu vous sera utile, et même nécessaire, et je souhaiterais que vous puissiez en avoir quelqu’un avec vous qui fut fervent, et porté à la sainte oraison, cela vous servirait beaucoup, et semble que votre grâce demanderait quelque petit secours semblable; souvenez-vous-en, quand la divine Providence vous en donnera ouverture.

Autre lettre du même Ecclésiastique.

Mon Révérend Père,

j’ai cru les saintes et solides instructions qu’il vous a plu m’écrire, et la charité avec laquelle vous vous êtes impliqué si particulièrement à tous mes besoins, a été suivi d’une bénédiction abondante. Vous avez répondu à tous mes doutes avec tant de clarté, de douceur et de netteté, que si je faisais autant d’estime de mes Croix, comme faisait un grand saint, je vous ferais instance de me rendre mes peines : en un mot, mon cher Père, je me trouve comme lié à rechercher votre sage et judicieuse conduite, etc.

Réponse du Révérend Père, sur les articles particuliers qui étaient décrits bien au long dans la lettre susdite.

Monsieur,

Notre bon Seigneur Jésus-Christ soit notre lumière et notre charité pour jamais. Je veux obéir à votre humilité. La grâce vous appelle, et la pureté de vertu et d’oraison vous attend sur la chère et solitaire Sion. [Ibunt de virtute in virtutem, videbitur Deus Deorum in Sion. Allons donc ensemble, et soyons fidèles à Jésus notre divin Père, qui nous tire à sa vie et à son esprit.

1. J’ai considéré la disposition de vos exercices journaliers, je vous conseillerais de continuer; suivez doucement votre grâce dans vos petits règlements, et défendez-vous de l’infidélité qui provient de la nature immortifiée : où vous remarquerez, s’il vous plaît, que cette ponctualité doit être pratiquée avec liberté d’esprit, d’autant que le spirituel doit ajuster ses pratiques à son état intérieur qui est variable, dans le progrès de la sainte perfection, et prendre avec conseil certains petits divertissements justes et nécessaires de la vie humaine.

2. Je vous conseillerais derechef la discrète fréquentation des serviteurs de Dieu; croyez-moi que pour purs que nous soyons, l’esprit mondain qui nous environne nous flétrit, et celui de Jésus, qui est caché dans le cœur de ces parfaits, nous vivifie. Vous êtes encore jeune, et votre grâce a besoin de ce petit secours pour vous fortifier, et fermer les avenues au tentateur, qui est subtil à nous séduire dans le goût mensonger des choses humaines et mondaines.

3. Sur votre troisième proposition, je vous conseille encore de fuir les emplois mondains; Jésus-Christ vous attend dans sa pénitence et son désert, et croit que cette sainte suite est entièrement nécessaire, pour honorer la sainte humilité de Jésus-Christ; vous pourriez en faire vœu pour quelques mois, et quand le temps sera fini vous le pourriez renouveler. Telle pratique est assez en usage dans la direction des serviteurs de Dieu.

4. Sur les quatre sortes de pensées qui vous viennent en l’esprit, touchant votre établissement de vie et d’emplois, je vous dirai qu’après les avoir considéré devant mon Dieu, mon petit sentiment est : que la retraite ès communautés est très sainte, quand le spirituel y est appelé par grâce connue et examinée. Je vous conseillerais de ne rien faire en ce point sans conseil et prière. Soyez bien passif à la conduite divine, le Dieu de votre perfection accomplira ses desseins en vous : derechef, ne précipitez rien en ce point.

Sur le deuxième. Je vous dirai que la charité envers les pestiférés est sainte. Dieu tout bon, à mon avis, vous appelle à autre chose. 3. Ne vous contraignez pas pour les missions; si néanmoins la grâce vous en donne quelques facilités et ouverture, suivez la, et prenez courage, cette pratique pour quelque peu de temps vous servirait; remarquez que je vous dis pour peu de temps, d’autant que je ne vois pas en vous toutes les dispositions nécessaires. L’érection d’un hôpital dont vous avez le désir est fort bon, mais cela ne se doit pas faire sans prières et bons conseils, afin que l’œuvre soit utile et solide.

5. Quant à votre oraison. 1. Voyez avec humilité ce que peut supporter l’infirmité corporelle dont vous me parlez. 2. Nous voyons plusieurs serviteurs de Dieu infirmes comme vous, lesquels ne pouvant méditer, par une attention contraire se sont appliqués à adorer Dieu dans les vérités universelles de ses perfections divines, et Jésus-Christ dans tous ses états, avec tels fruits et les bénédictions qu’ils sont parvenus à une pure contemplation, laquelle étant dans une lumière passive et intellectuelle, n’agitent point l’imaginative, d’où provient le mal de tête. 3. Gardez-vous bien de vous retirer comme vous dites des perfections divines, ce serait un mauvais conseil et une pure illusion. Je dis plus, que la divinité à cause de son infinité pénètre beaucoup plus facilement l’entendement dans l’excellence et sublimité de ses vérités que tout autre objet. 4. Joignez à l’oraison de la divinité celle des états de Jésus-Christ, car c’est en sa pureté et en sa vie divine, que vous trouverez votre pureté et votre lumière, et quelque jour si vous êtes fidèle, la consommation de votre oraison. 5. Il est bon aussi de s’appliquer à la science, et aux petites réflexions de la pureté des vertus, en la manière que les saints et les parfaits les ont pratiquées.

La pratique de la conformité est bonne et sainte, et vous pouvez vous y appliquer quand votre grâce vous y attirera, faites néanmoins cela discrètement; car quand le principal objet de l’oraison vous unit à Dieu, vous feriez faute de vous en divertir, répandant votre vue intellectuelle sur différents objets de conformité. Sur quoi je vous dirai que les spirituels ordinairement font quelques exercices particuliers de conformité, dont ils font usage dans des temps particuliers, lorsque la lumière intérieure les provoque, et prennent garde d’en user avec modération dans l’oraison.

Autres propositions du même.

I. Proposition. Comme je suis d’un tempérament délicat, je suis fort modéré aux mortifications du corps, j’ai peine à dormir le temps qui m’est prescrit; je couche sur une paillasse, je fais la discipline quelquefois la semaine, je porte quelque petite ceinture à molette; avec les jeûnes de l’Église, J’en fais quelques autres, comme les samedis et les veilles des fêtes de la Sainte Vierge.

Réponse. Votre conduite me semble sur ce point fort bon et dans l’esprit de la grâce; le diable fera ce qu’il pourra pour vous en divertir : soyez donc fidèles en ce point dans la discrétion, néanmoins prenez avec humilité les secours nécessaires, retranchant le superflu : le pur amour est fort ingénieux, soyez passif à sa lumière, elle vous apprendra à faire en ceci ce qui sera de la volonté divine.

Vous dites que les longues retraites sont contraires à votre santé, bénissez Dieu en votre humiliation : mais il n’en faut pas demeurer là, il faut être fidèle au divin époux de votre âme. Pour cet effet, je vous conseillerais, au lieu de telle retraite, d’aller deux ou trois fois tous les ans en pèlerinage en quelque lieu dédié à la Sainte Vierge, et de demeurer là pour l’honorer l’espace de trois jours; et afin de rendre cet exercice doux et agréable, ayez avec vous quelque bon prêtre qui vous entretienne de fois à autres de la vie de la Sainte Vierge et de certains miracles. Cette pratique simple est très utile, et de grandes bénédictions, et assurément vous en recevrez beaucoup de fruit, et en demeurerez très satisfait. Portez avec vous quelques livres, comme la triple Couronne du révérend Père Poiré, ou autres semblables.

II. Proposition. J’ai fait résolution de ne rien faire pour avoir aucun bénéfice, etc.

Réponse. La divine Providence pourvoira pour ce qui est des bénéfices. S’il vous en arrive vous en ferez part au pauvre, et dans l’ouverture qu’on vous en pourra faire, vous prendrez conseil des serviteurs de Dieu; cette discrétion sanctifiera votre action.

Je dis sur votre autre point que le spirituel doit tendre discrètement, mais pourtant efficacement à se vider du respect humain, lequel certainement nous sépare beaucoup de la communication intime de Jésus-Christ; tendez donc à cette mortification, faites de petits coups de partie avec N. Cela se peut faire sagement. Le diable vous travaillera fort dans cette pratique, d’autant que non seulement elle vous sanctifie, mais aussi que par l’exemple, elle cause beaucoup de biens publics. Prenez courage, la grâce vous attend, et la livrée de Jésus-Christ est belle, sainte, et convenable aux fidèles Amants. Laissez dire les mondains, ouvrez votre cœur à la sagesse divine, et suivez ses voies et ses lumières; voilà le vrai chemin, et votre sanctification.

3. Sur ce que vous dites des vêtements, je vous dirai que la propreté trop ajustée ne me plairait pas; je l’aimerais un peu pauvre, je n’ose dire négligée; suivez en cela discrètement la lumière intérieure et la direction. Quant aux ornements de l’église, soyez modérés, mais pourtant fort propre, tous les serviteurs de Dieu en usent de la sorte.

4. Touchant votre habit court, dont vous dites user quelquefois; soyez en habit clérical autant qu’il vous sera possible, et si votre robe n’est longue, tâchez d’en avoir une qui aille jusqu’aux genoux : c’est l’habit extérieur de Jésus-Christ qui conserve en nous l’intérieur qui consiste en sa grâce, et au caractère sacerdotal dans nous sommes revêtus.

Continuez votre bonne coutume de dire tous les jours la sainte messe : le faisant par dévotion, comme vous faites, une préparation médiocre suffira dans le rencontre des affaires. Je vous conseillerais de ne pas manquer à faire celle que le missel ordonne; et ensuite, selon votre loisir, élevez et consacrez votre esprit à Dieu et à Jésus, par petites oraisons jaculatoires; et autres occupations intérieures selon que vous serez mû de la grâce.

Voilà mes petits avis, que je soumets à votre meilleur jugement. Jésus-Christ sera notre voie, notre vérité, et notre lumière à jamais.

Autres propositions et réponses à diverses personnes religieuses et autres.

Premièrement.

Une fille de profession religieuse, demandait avis sur plusieurs articles qui expliquaient fort nettement ses dispositions. Voici en abrégé ce qui y était compris.

Avis I. Point. Elle décrivait ses dispositions naturelles. L’attrait principal de Dieu en son âme pour changer de vie et se porter à la dévotion. L’âge et la manière de sa conversion. Les tentations, peines, scrupules, et mauvaises inclinations qu’il lui étaient restées.

Av 2. Article. Elle déclarait les efforts et les moyens dont elle s’était servie, mais avec peu d’effet contre ses peines.

Av 3. Le détail de ses anxiétés.

Av 4. Sa pratique, et sa manière de faire ses exercices de dévotion.

Av 5. Des sujets ordinaires de sa méditation; sa manière, et l’état de son oraison.

Av 6. De son état présent un peu plus tranquille.

Av 7. De sa manière de présence de Dieu parmi ses actions, se plaignant d’y être peu établi, etc.

Av 8. De quelques principaux attraits et inclinations de la grâce en elle dans le cours de sa vie religieuse.

Av 9. Elle demandait la manière dont elle devait correspondre à l’attrait qu’elle avait de dépendance à la Providence, si elle devait recevoir à l’aveugle toute sorte d’obéissances, même plus spécieuses.

Av 10. Elle demandait si voyant quelques manquements dans son monastère, elle se devait ingérer à y chercher remède.

Réponses du Révérend Père.

Votre divin Jésus, notre bon Seigneur et Sauveur nous veuille unir par son immense et très pure charité, poursuivre en toute fidélité sa véritable lumière.

J’ai eu la communication de votre écrit, qui marque assez les conceptions de votre esprit, de votre trait, et de votre état : je vous en dirai en toute sincérité mes sentiments, que je soumets en toute humilité aux meilleurs avis que les bons serviteurs de Dieu, qui ont plus de grâces et de lumière comme moi, vous pourront donner.

Sur le premier point. Je vous dirai que cet attrait à connaître et faire la volonté de Dieu, a été en vous une faveur très particulière de la bonté divine, qui vous appelait à un état plus parfait que celui auquel vous êtes arrivée.

Cette vue opérant secrètement en votre âme, l’a empêchée de grandes chutes, mais comme vous n’avez pas coopéré fidèlement à l’attrait du bon Dieu, vos petites imperfections et légèretés vous en retardée dans l’avancement à votre perfection.

Cette crainte dont vous parlez a quelque fondement en votre nature, mais il semble qu’elle ait été fomentée par vos imperfections, et le manquement d’une fervente tendance à la perfection. Pour à quoi remédier, vous vous représenterez souvent que telle sorte de crainte provient principalement d’un secret amour-propre, qui tend à son intérêt, quoique spirituel; en cette vue, humiliez-vous de votre pauvreté. Je suis en outre d’avis, que vous ne négligiez et méprisiez telle crainte, vous exerçant de fois à autre en des considérations d’amour et de confiance en la bonté de votre Dieu. Quand vous irez à Dieu en toute fidélité, cette crainte se dissipera; et quand cela n’arriverait pas, il faudrait la supporter patiemment, puisque toute notre perfection consiste à être fidèles à Dieu, en l’accomplissement de ses saintes volontés, et de ses desseins en vous.

Cette inclination à la vanité et à la propre estime, ne vous doit pas tourmenter; supportez-là patiemment et faites des actes contraires, cela suffit. Il y a plus; souvenez-vous que la perfection consiste en la fidélité à Dieu, et que nos passions nous donnent de continuelles occasions d’en pratiquer de bons actes. Pour mortifier ce fond, faites de fois à autre le bon propos de pratiquer un certain nombre d’actes d’humilité, et de mépris de vous-même, selon les occasions que la Providence vous présentera. Faites aussi quelques lectures sur ces matières, assurément Dieu vous bénira, et votre travail.

2. Réponse. Ne vous étonnez pas si par vos efforts, et par les conseils externes, votre tempête ne se soit accoisée [calmée]; et si ces petits mots que vous alléguez vous ont seulement soulagés, c’est que Dieu vous a voulu faire entendre et par amour, que c’était lui-même qui vous voulait faire du bien. Mais hélas! Vous n’avez pas encore entendu cette opération? Vous l’entendrez si vous voulez être tout de bon fidèle à celui qui vous appelle (sans que vous le connaissiez) à l’amour et à l’oraison.

Cette petite lumière qui vous a paru de la bonté divine, et qui vous a donné un peu de confiance, croîtra en un grand Soleil, si vous voulez aller tout de bon au pur amour, et à la fidèle oraison. Prenez donc courage, car cette adorable bonté ne manquera pas à vous donner des secours immenses. Pour à quoi vous disposer, mon avis serait que vous lisiez et pratiquiez les traités de la bonne mortification, et de la bonne vertu; si vous le faites, vous goûterez combien Dieu notre créateur est suave.

3. Réponse. Tout ce que vous dites en la proposition troisième marque des combats d’amour-propre; en un mot votre âme qui est appelée à plus grande perfection se débat, d’autant qu’elle n’est pas dans le centre d’amour auquel Dieu l’appelle. Supportez patiemment cet état, évacuez le fond de votre âme de sa bourbe et de son impureté : et vous éprouverez le repos essentiel de l’âme avec son Dieu.

4. Réponse. Vous avez bien fait de tendre à la fidélité de vos exercices, car assurément c’est le très réel et le très véritable fonds de perfection. Vos distractions proviennent en partie de votre âme, qui n’est pas encore assez attachée à Dieu, et en partie du diable, et de la faiblesse de votre nature. Ne vous tourmentez pas sur ce sujet : un peu de patience; faites amoureusement et sans empressement votre ouvrage, et laissez faire à Dieu le sien. Le vôtre consiste à vous désaffectionner et désoccuper des créatures, à être fidèle en vos oraisons et pratiques de vertus; faites cela et vous verrez que la bonté divine vous donnera un recueillement qui vous portera à cette chère et intime union que vous souhaitez; si en cet exercice vous rencontrez quelques croix, supportez-les patiemment et Dieu vous bénira.

5. Réponse. J’approuve fort vos sujets de méditations et particulièrement celui de la passion. Mon avis est que pour rendre la susdite méditation plus forte, vous essayiez aussi d’acquérir une grande estime, et un grand amour de la Divinité, ce que vous ferez par la pratique de quelques méditations sur ce sujet. Je dis cela, d’autant qu’en la sainte Passion il importe que vous ayez toujours la vue que c’est un grand Dieu fait homme, qui souffre pour vous, et par amour.

Quant à ce que vous dites de vos affections, ensuite de vos considérations, il faut vous contenter à ce que vous pouvez faire; il vous suffit d’être durant ce temps fidèle à Dieu tant que vous pourrez.

Tendez suavement au plus grand recueillement en votre objet qu’il vous sera possible; vous y affectionnant de la même façon, le temps viendra que vous ferez une plus grande moisson.

Ces affections générales sont bonnes, et elles proviennent d’un bon fonds, savoir est d’une grâce qui vous appelle à un état de vertu et de perfection plus pure, en temps et lieu selon vos besoins spirituels; faites de petites résolutions de pratiquer tant d’actes, de telle et telle vertu. Je dis en temps et lieu, car il ne faut pas interrompre le recueillement de votre oraison mal à propos, pour vous divertir à vos besoins spirituels; c’est pourquoi vous pourrez souvent attendre à faire telle résolution à la fin de l’oraison, en faisant une réflexion générale sur icelle.

Ne vous étonnez pas de ce que vous dites à la fin du cinquième. L’âme n’est pas si forte hors l’oraison que dans l’oraison : cette force vient de l’actuelle présence de l’époux, qui se cache quand l’âme se disperse dans les créatures; vous avez besoin pour correspondre aux grâces que Dieu vous fait, de vous piquer d’un peu de ferveur, suavement néanmoins et discrètement.

6. Réponse. Cet accoisement de l’âme vient d’une secrète charité de Dieu, qui la dispose à une plus grande perfection.

7. Réponse. Ne vous tourmentez pas de cet état, mais travaillez à la bonne et pure vertu, et à la fidélité d’oraison, et votre présence de Dieu croîtra comme la lumière d’un beau jour. Cette crainte de faire mal, de la manière que vous en parlez, semble avoir quelque principe d’amour, et cela est fort bon; mortifiez ce que vous reconnaîtrez provenir de la nature.

8. Réponse. Tout ce que vous dites en ce point marque autant de voies de l’époux éternel qui vous appelle au pur amour, et à la fidèle oraison. Prenez donc courage, et soyez désormais une à un, et seule à Dieu tout bon : qui vous aimant, demande de vous un amour très pur; connaissance qui vous devrait faire mourir d’amour.

9. Réponse. La véritable perfection consiste à se donner en proie à la Providence divine, et à la sainte Obédience; ne demandez et ne refusez rien dans les emplois de votre monastère; tendez néanmoins discrètement à l’humiliation, et comportez-vous dans les emplois sans respect humain, toutefois avec grande charité.

10. Réponse. Vous pouvez discrètement rechercher le secours dont vous parlez, néanmoins gardez-vous bien de tomber dans un zèle indiscret; faites tout le bien que vous pourrez, et vous contentez de cela; donner bon exemple à vos serviteurs, essayez dans les occasions de les entretenir toujours de quelque chose de bon, comme de la vie des saints et des choses spirituelles que vous aurez lues.

Pour conclusion, je crois que vous êtes appelés à l’oraison, et que Dieu tout bon vous y fera grâce; allez donc à ce cher époux qui vous appelle, allez dépouillées de toutes les créatures et sans réserve; priez Dieu pour moi pauvre pécheur, qui vous ai donné ces avis en la charité de notre bon seigneur Jésus-Christ. Amen.

Autres réponses à une religieuse.

M.

Touchant les pensées que vous dites traverser votre paix intellectuelle, j’y remarque le combat du diable qui se joint à l’amour-propre pour traverser cette paix; d’autant que quand elle est bien établie l’âme entre facilement dans l’oraison, l’amour et l’union avec Dieu; prenez donc garde et résistez à cette tentation, et souvenez-vous qu’elle est ordinairement si subtile, si prétextée de belles raisons, que les plus spirituels succombent, se laissant emporter au découragement et à l’occupation secrète de l’intérêt spirituel. Prévenez cette chute, humiliez-vous, ou en vous divertissant de votre occupation défectueuse, appliquez-vous à quelques élévations vers Dieu.

Quant à l’attrait que vous avez à vous approcher des saints Sacrements de confession et communion, je n’ai rien à dire sur cet article; tendez à un pur usage des sacrements qui est assez rare, même dans les spirituels, car pour la pureté du sacrement de pénitence, il faut y porter un pur esprit de pénitence. 1. En considérant ce que vos péchés ont coûté à un Dieu homme. 2. Combien par la malice de tels péchés l’âme est opposée à Dieu. 3. Que le centre de l’enfer est le propre lieu de ses démérites. 4. Quelle obligation elle a à la grâce de Jésus, et autres considérations semblables. La contrition est aussi très parfaite, lorsque l’âme reconnaît en son intérieur avoir grandement offensé Dieu, d’où elle en a regret, sans toutefois sentir aucune douleur sensible; d’où je conseillerais que quand l’âme se trouve dans cette disposition, elle s’applique au pur pratique de l’esprit de pénitence, ainsi que je viens de déduire, avec une fidèle tendance à la mortification universelle de toutes les passions, qui sont les sources abominables de tous les péchés.

Quant au sacrement de l’autel, l’usage pur veut une pure tendance à une simple et sainte conversion vers Dieu et Jésus, et à la fidèle pratique de toutes les vertus : entrez dans l’une et dans l’autre discrètement et sans empressement.

Si vous me demandez ce que c’est que de tendre à la pureté de mortification et de vertu; je réponds, que tendre à la pureté de vertu, c’est y tendre sans réserve, cherchant toujours en chaque opération de vertu, ce qui est plus Dieu, et ce qui est moins nature, et faisant le tout pour le pur amour de Dieu, sans aucun retour sur soi.

Quand est de se confesser et communier plus fréquemment; suivez le train général de la Communauté, et le règlement de la Supérieure, et fuyez la singularité, c’est-à-dire, si l’on communie plusieurs fois, communiez plusieurs fois, et si peu, peu.

Touchant les pénitences extérieures, faites ce qui vous sera permis par la Supérieure; tout ce que je vous puis dire est, que l’austérité sert quand on la pratique discrètement et avec obéissance.



À une autre religieuse.

M.

Ne vous donnez pas la peine de m’écrire votre état passé; je crois vous connaître beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même : allez droits à Dieu et prenez courage. Quand vous serez un peu plus avancée, il faudra tendre à une paix intellectuelle, dans laquelle l’âme se repose en la vue de son Dieu, par une simple tendance à lui, le voyant en toutes choses, et les faisant suavement en lui et pour lui; sur quoi vous pouvez présentement pratiquer quelques actes, mais ne vous précipitez pas; soumettez toujours votre perfection et votre ferveur à la volonté divine, ne voulant que l’état qu’elle agréera en vous.

Donc pour ce qui est de votre paix intellectuelle, laquelle vous pensez s’opérer en vous, elle consiste en un certain état de l’âme dans lequel elle est tranquille dans son fonds avec son maître, quelque tempête qu’il y ait au-dehors, en la partie inférieure qui sert de croix à la supérieure, où Dieu réside dans la pureté de son esprit et dans la paix suprême.

Cette paix intellectuelle est grandement nécessaire à la pureté de perfection, et l’âme y doit tendre comme j’ai dit, par un dégagement général de tout ce qui n’est pas Dieu : par vouloir plaire à lui seul, par vouloir uniquement son intérêt, et jamais le sien. D’ordinaire cette vertu est donnée par infusion après un long travail de l’âme; la voix que vous tenez sur ce sujet est fort bonne, et la vue de ces mots; «Tout n’est rien. Tout n’est ni pur, ni parfait, sinon Dieu seul», est très excellent et surnaturel, c’est-à-dire par la grâce d’oraison, et le tiens que c’est Dieu qui se rend maître de l’âme, qui la lui donne avec goût, qu’elle seule savoure et peut dire.

À une religieuse.

Lettre sur ses dispositions, exercices, et pratiques.

Notre chère mère,

Votre religieuse m’ayant communiqué de bouche, et par écrit son intérieur, et m’ayant obligé de lui en dire mes sentiments, pour suivre le trait de Dieu en la voie de sa perfection, je n’ai dû, ni pû les lui refuser.

Voici donc que je les lui envoie par la présente, et soumettant à la meilleure et plus pure lumière qu’il plaira à la Sapience éternelle vous donner.

1. Comme ainsi soit qu’il importe extrêmement pour notre perfection de bien entendre l’œuvre de Dieu en nous, pour coopérer dignement et purement à ses divines grâces, je dirais que selon ce que vous m’avez dit et écrit; je remarque en vous comme trois espèces de vocation Divine, dont la première va à l’oraison. La deuxième à la pureté d’âme. La troisième à l’exercice des vertus.

2. J’ai remarqué que vos dispositions naturelles étaient très bonnes pour tendre à la sainte perfection, ce qui est un très grand avantage selon la doctrine des Pères spirituels.

3. Votre enfance a été fort indifférente, et le trait de la vocation divine y a peu paru; néanmoins j’ai reconnu que la divine Providence la conservait secrètement dans l’innocence naturelle; je dis secrètement, d’autant que son opération a été fort douce et cachée, et comme dans l’ordinaire je dis innocence naturelle d’autant que sans éclat de la grâce en la partie intellectuelle, la naturelle a été conservée dans ses bornes, sans aucunes saillies notables.

4. En votre première communion, où je remarque la fin de votre enfance, et comme le commencement de votre adolescence, la volonté la vocation divine et la Providence ont paru; la Providence dans les préservations que savez. La vocation dans l’attrait secret qui vous fut donné de vouloir Dieu, qui a été conservé par cette même Providence, qui vous a facilité l’entrée de Religion avec un amour inscrutable, dont vous lui êtes infiniment redevable.

5. Les premières années de votre vie religieuse se sont passées avec peu de ferveur, et vous le savez.

6. Enfin la grâce étant dans une bonne nature, vous a piquée par des vues imparfaites de perfection, et la bonté divine voulant accomplir en vous ses desseins, vous a suscité du secours conforme à votre état et à votre vocation.

7. Quant à la vocation d’oraison, vos dispositions naturelles qui sont très bonnes, les attraits qui se sont passés en votre intérieur, et les vues générales des bonnes vérités, qui ont attaché et occupé votre entendement, la marquent.

8. Vous n’avez pas été bien réglée et conduite pour les objets de votre oraison, et cela a beaucoup retardé votre avancement.

9. Je vous conseillerais présentement de diviser votre oraison en quatre différents objets généraux, savoir est. De la Divinité. De la sainte Humanité. Des vertus. Des vérités générales dont vous m’avez parlé et écrit.

10. Que vous de principaux objets soient de la divinité et de la sainte humanité.

11. Je crois qu’il est bon que présentement vous appliquiez à l’oraison et à la lecture de la divinité, car votre âme semble avoir besoin d’une lumière forte et vive pour faire un véritable progrès en ce saint exercice.

12. Après avoir été bien exercé dans l’objet de la Divinité, tendez à vous arrêter particulièrement en la Sainte Humanité, que vous ne séparerez jamais de la Divinité; ce genre d’oraison est le plus efficace pour la perfection.

13. Quant à la vocation à la pureté d’âme, qui consiste à ne vouloir aucune imperfection et à vouloir perfection et fidélité en tout, 1. elle paraît aussi dans cet attrait surnaturel qui suivit votre première communion. 2. Dans les désirs de perfections qui vous ont pénétré et qui ont été conformes au susdit attrait. 3. Par votre disposition naturelle qui est assez innocente, et fort propre à la pureté surnaturelle de l’âme.

14. Vous pourrez faire progrès en cette pureté d’âme. Par la fidélité de l’oraison. Par le généreux exercice des vertus. Par la fidélité en tout. Par l’exercice de la volonté divine, à laquelle vous avez attrait de soumission, et vous le savez. Et principalement par la pure désoccupation des créatures dont vous avez un petit écrit.

15. Pour ce qui est de votre vocation au saint exercice des vertus, il paraît. 1. Par les désirs du vrai bien, qui ne se peut acquérir que dans la pure vertu. 2. Par les vues des maximes générales, qui portent et piquent l’âme secrètement à l’usage ce saint exercice. 3. Par la disposition de votre partie intellectuelle qui est fort raisonnable, et par conséquent portée à ce qui est bien et vertu.

16. Pour faire bon usage de ce saint exercice, je vous conseillerais. De bien lire ce que disent les saints Pères spirituels sur les vertus. D’en faire de petite méditation. De vous proposer un certain nombre de fidélités à pratiquer sur chaque vertu, et particulièrement sur les principales.

18. [sic] les résolutions de votre dernière retraite sont fort bonnes, et pleines de bonnes intentions; il y paraît beaucoup de grâce, et peu de nature : sachez néanmoins que si vous êtes fidèle, la lumière surnaturelle les épurera encore bien d’une autre manière, mais contentez-vous de votre état présent.

19. La communication des serviteurs de Dieu, intelligents en la vie spirituelle et aux choses de Religion, vous servira beaucoup; pratiquez-la avec perfection, renoncez à tout ce qui n’est pas Dieu, et méprisez toutes les pensées contraires comme suggérées du diable, ennemi de votre perfection.

20. Je vous avertis plus clairement qu’en ce qui est des serviteurs de Dieu, vous pourrez être agitée de petites affections, ou de pensées de vanité dans vos discours : méprisez tout cela et passez outre, observant toujours néanmoins la discrétion.

21. Souvenez-vous que les voies des serviteurs de Dieu sont bien différentes, écoutez-les, et soyez libre en la vôtre sans la contraindre, car c’est un grand secret de perfection d’étudier l’œuvre de Dieu en nous, y coopérer sans violenter vos dispositions surnaturelles, et même les naturelles bonnes, et qui leur sont conformes.

22. Considérant votre douceur naturelle, l’assiette de votre esprit, les opérations de la grâce, et ce que l’on peut conjecturer être un dessein de Dieu en vous : je crois que la Providence divine demande de vous que vous travailliez fortement, suavement néanmoins, et discrètement, à promouvoir la perfection de votre Communauté.

23. Travaillez à la perfection de votre communauté différemment, selon les différents états de votre vie, savoir est de supériorité, ou d’infériorité, et selon les avis des bons serviteurs de Dieu, et à présent que vous êtes supérieure travaillez à ce saint ouvrage respectivement. 1. À Dieu. 2. À vous. 3. À vos sœurs. Je dis respectivement à Dieu, lui demandant continuellement cette pure perfection de votre Communauté, par vos oraisons, communions et austérités, et cela avec un zèle pur et discret de sa gloire, par lequel l’âme parvient au saint oubli de soi-même, et de ses propres besoins, ne pouvant prier que pour le pure œuvre de Dieu. Je dis respectivement à vous, travaillant fortement toute la première à toutes les bonnes vertus, et à toutes les fidélités et ponctualités de vos saintes Règles. Je dis respectivement à vos sœurs, ce que vous ferez par diverses manières. 1. Maintenir la paix commune, que vous devez préférer à toute chose. 2. Les incitant à la bonne vertu, et aux fidélités et ponctualité des Règles, les divertissants des voies apparentes, mais fausses de la perfection. 3. Leur suggérant de bons livres spirituels, et procurant que l’on fasse de bonnes lectures ès Communautés. 4. Vous faisant assister par les plus ferventes, discrètes, et propre pour travailler à cette perfection de la Communauté. 5. Prenant garde aux grilles et aux communications superflues. 6. Leur procurant quelques leçons spirituelles des bons serviteurs de Dieu, dont l’expérience ès choses de Dieu, et de la vie religieuse, vous soit connues, car autrement cela est peu utile ou même dangereux, au lieu que tels entretiens bien faits, sont un expédient très efficace pour le progrès de la perfection des Sommunautés. Je vous dis le même des retraites solitaires des 10 jours. Regardant vos sœurs d’un œil bien simple, et dans les plaies de Jésus-Christ.

24. Unissez-vous à cette personne dont nous avons parlé; demandez à Dieu l’accroissement de sa perfection avec instance; car encore que vous soyez un instrument faible, je crois que Dieu se veut servir de vous pour son bien et pour sa consolation; parlez-lui souvent de la perfection, témoignez — ui en avoir un grand désir, et un dégoût de tout ce qui n’est pas perfection; remarquez ce dernier mot.

Votre religieuse fera usage de cet écrit, selon le meilleur avis des serviteurs de Dieu qui sont auprès de vous, qui ont beaucoup plus de lumière que moi, et vous connaissent mieux que moi. Priez Dieu pour moi, car j’en ai besoin, etc.

Autre lettre.

M.

Pour réponse aux parties de votre état que j’ai considéré et présenté à Dieu, je vous dirai; que vous avez attrait à l’abandonnement de la Providence divine; continuez votre travail et tendez à être toute passive à ses divins effets, selon les occasions que Dieu vous présentera extérieurement en votre charge, et intérieurement en votre oraison, communiez même pour cet effet. Je vous conseillerais aussi et pour raison, que vous témoigniez à vos sœurs un grand désir de la perfection, cela servira; et c’est la vie des bons serviteurs de Dieu de faire gloire de tendre à la perfection, d’autant que l’on y anime les autres; faites de bonnes lectures et les rapportez à votre personne dans cette fin, servez-vous des plus discrètes de votre couvent pour faire le semblable, Dieu bénira votre dessein; sur quoi néanmoins il sera bon pour l’application, de prendre la vie de N. qui voit actuellement toutes choses; maîtrisez les pensées vaines qui vous viendront dans ce travail, votre action sera d’autant plus pure qu’elle sera crucifiée.

Je vous prie de dire à cette religieuse que je vis un peu avant que de partir, qu’à mon avis elle doit travailler fortement à la sainte oraison avec votre conduite : je crois certainement qu’elle y recevra grande bénédiction.

J’aurais aussi grand désir que celle que je vis auparavant, travaillant de la bonne sorte, car elle est obligée de tendre à une grande pureté d’amour, et cela n’est pas un œuvre facile ni d’un jour; priez toutes pour moi, qui suis infiniment plus pauvre que vous. Dieu tout bon, notre créateur, rédempteur et purificateur, nous unisse en sa charité éternelle, etc.

Autre lettre.

M.

Aimez votre croix, et la conduite de Dieu sur vous en votre maladie, assurément voilà la voie pour faire mourir votre propre volonté. Touchant votre proposition, disons donc que pour bien faire en nous et en l’autrui, il faut tendre à notre propre destruction et anéantissement, c’est-à-dire, du règne du péché, de la vie d’Adam, de notre propre intérêt, de notre propre volonté, et de toutes nos inclinations pour entrer en la vie, volonté, règne, pureté, disposition, et vertu de Jésus-Christ. Ajoutez que cette tendance discrète, forte et tranquille, est la mesure en quelque façon de notre perfection; et quant au prochain, elle sert merveilleusement pour opérer en lui le désir et la lumière de perfection. Mais il faut regarder cette belle vérité avec humilité et douceur, sans inquiétude, et seulement pour s’appliquer suavement à la pratique de pureté de vertu, en l’union de Jésus, par une pure confiance en sa bonté et en sa grâce.

Quant à l’écrit que j’ai reçu de cette bonne Religieuse, tous les articles me font conclure que Dieu tout bon l’appelle à la sainte Oraison, et que si elle correspond fidèlement à sa vocation, elle y fera un très bon progrès : mais pour bien faire, il faut fonder son travail d’oraison, sur la pureté de mortification et de vertu.

Sur son premier article, je remarque disposition à la bonne oraison, c’est pourquoi elle ne doit pas se forcer à faire des raisonnements et considérations. 2 Tant que les facultés intellectuelles s’occuperont sur les saintes vérités, elle y doit demeurer. 3. Elle peut bien préparer telle vérité, mais si la lumière de l’oraison la porte ailleurs, elle la doit suivre sans faire violence. 4. Quand telles lumières viennent à cesser, elle peut et doit recourir au raisonnement; néanmoins elle pourrait aussi faire quelques oraisons jaculatoires sur la vérité, dont la lumière qui est écoulée l’occupait, d’autant qu’il arrive souvent que telles affections ou élévations nous remettent dans la précédente et même lumière. 5. Il semble selon ce qui est en cet article, que la grâce ou lumière de l’oraison opère beaucoup plus en la volonté qu’en l’entendement, ce qui me paraît être une vocation au pur amour, à laquelle cette Religieuse doit correspondre par pureté de mortification et de vertu, dans une grande fidélité intérieure et extérieure. 6. Cette opération de la volonté dégagée des sens marque une bonne grâce.

Pour ce qui est de l’autre religieuse, j’avoue touchant ses occupations que l’obéissance sanctifie, mais il est grandement important que la Supérieure fasse tous ses efforts pour empêcher que les Religieuses ne soient excessivement occupées, d’autant que l’excès cause beaucoup de mauvais effets, et qu’il n’appartient qu’au parfait de subsister dans icelui, et de pratiquer le suprême degré de cette vertu, qui s’appelle sacrifice ou plutôt le dévorement de l’obéissance. Donc pour ce qui est de cette Religieuse il paraît par les articles premiers et seconds, que n’étant pas bien fondée, elle est incapable la présence de l’excessive occupation; et comme l’esprit d’oraison paraît, il faut que l’âme le cultive dans un loisir raisonnable, tel que très saintement la Supérieure lui donne à présent.

Pour ce qui est de la manière qu’elle doit tenir, pour s’appliquer à la mortification et à la vertu, elle a qu’à suivre la grande voie des bons livres spirituels. Sur quoi je dirais brièvement. Qu’il est bon de l’exercer suavement selon la portée de sa grâce à la désoccupation des créatures. Il la faut porter à la fidélité de toutes ses obligations. Il sera bon aussi de lui faire considérer la pureté des vertus dans les actions des saints. Et pour lui faciliter cet usage, il lui faut donner des vies des saints, et particulièrement de notre dernier temps.

Pour son attrait d’humiliation, il vient purement de Dieu, car comme cette nature est hautaine, il faut un coup de grâce pour faire mourir cette secrète superbe, qui ne mourra pas encore si tôt, mais qui s’affaiblira beaucoup par la fidélité et générosité de son travail. Donc j’approuve fort qu’elle s’applique à cette chère vertu : qu’elle en lise tout ce qu’elle en pourra lire; et enfin qu’en l’esprit et en l’union de Jésus-Christ, elle essaye en toutes occasions d’en pratiquer des actes.

Et pour le vœu d’abjection, il faut faire cela discrètement, comme serait en cette manière : «je fais vœu à Dieu de tendre ce mois à pratiquer des actes d’humilité en l’esprit, et en l’union de celle de Jésus, de la Sainte Vierge, de tous les saints et saintes, m’obligeant à faire la pénitence qui me sera ordonnée par la direction, après le rapport de mon état sur ce sujet.»

Remarquez ce mot, «de tendre», et celui «des actes»; par lesquels l’âme s’oblige doucement à quelques actes seulement.

Remarquez aussi ce mot, «de pénitence», sur lequel toute l’obligation du vœu tombe, pour ôter à l’âme tout scrupule.

Il ne faut pas permettre tels vœux que discrètement.

Voilà mes petits avis sur l’état de cette bonne Religieuse; qu’elles prennent courage, et Dieu la bénira abondamment.

Autres avis de conduite à diverses personnes.

Tant sur l’oraison et contemplation, que sur les pratiques des plus pures vertus chrétiennes, selon l’esprit et la grâce de la perfection évangélique.

1. Lettre. «J’ai lu et considéré la vôtre…»

M., Jésus Maria. J’ai lu et considéré la vôtre, dont je vous remercie très humblement, car l’honneur de votre souvenir m’est très cher. Quant aux choses de votre âme, dont il vous a plu m’écrire; voici mon petit sentiment que je soumets à votre meilleur jugement. 78 24.

1. Cette vocation à l’oraison vous oblige à une grande pureté d’âme et de vertu, car c’est la raison que le lieu où le Dieu tout saint veut reposer, et opérer, soit aussi bien pur, ou tendant à la pureté de perfection sans retenue.

2. Cette vue simple et générale de l’immensité Divine, avec la jouissance de votre volonté, est une parfaite contemplation, et qui selon que vous écrivez, paraît purement passive. Prenez garde si dans ce temps votre volonté est opérante, soit par admiration de l’entendement auquel elle se conjoint, soit par amour, par adoration, ou par quelque autre affection; il n’importe, pourvu qu’il se fasse quelque opération. Ce n’est pas que l’âme ne se trouve quelquefois en cet état, sans pouvoir discerner si elle a opéré, tant elle est passive, et Dieu opère puissamment en elle; il semble en ce que vous écrivez, que vos puissances soient en ce temps passivement en admiration, et en amour 79 dans les coopérations fort simples, et tout cela est fort bon.

3. Vous avez raison de dire que s’abîmer dans Dieu est autre chose que de s’unir à Dieu, et que vous le sentez ainsi. Sur quoi je vous dirai que selon que vous écrivez, il y a toujours union, mais à raison de l’abondance, votre âme semble passer en une déiformité; et vous connaîtrez mieux cela dans l’expérience que je ne vous le saurais expliquer avec la science des livres.

4. Dans l’occasion de vos faiblesses, vous vous défendez, vous abîmant dans l’immensité, sans pratiquer un acte formel de vertu, contraire à l’imperfection? À quoi je réponds, que cela se peut, et fort bien; néanmoins il est bon ensuite dans la force de l’âme, de pratiquer tels actes formels de vertu, semblables en quelque façon à celles que vous avez omises, à raison que la perfection consiste en la vertu, et que l’âme y fait progrès par ces pratiques, beaucoup plus que par la pratique 80 susdite.

5. Vous vous étonnez de vos faiblesses au milieu de tant de faveurs; demeurez pacifique dans cette vue, aimant bien fort l’abjection qui vous en provient; ensuite, humiliez-vous, puis prenez à tâche de pratiquer les vertus contraires à vos défauts, et laissez votre perfection entre les mains du bon Dieu, qui manifestement vous chérit et demeure en vous.

Courage Monsieur, votre voie est très bonne; souvenez-vous de moi pauvre pécheur, environné et chargé de beaucoup d’affaires, etc.

2. Autres avis au même. «J’ai lu et considéré vos articles…»

M. J’ai lu et considéré vos articles, assurément toutes ces lumières de la beauté d’abjection, tant en Jésus 81 qu’en l’âme du parfait, sont surnaturelles, c’est-à-dire passives, et de la grâce d’oraison. Je vous crois appelé d’une manière particulière, à honorer Jésus-Christ dans ses humiliations, dont la beauté qui vous pénètre, marque une consommation de l’amour de Jésus dans votre âme. Il est bon de cultiver cette vue de la beauté d’abjection, tantôt par la méditation, et tantôt par œuvres.

La vue par laquelle l’âme voit la voie d’abjection et de souffrance, incomparablement plus belle, que celle de douceur et d’amour, est purement surnaturelle, et marque que l’âme passe en un état bien plus parfait, que celui dans lequel elle était auparavant.

Il me semble que votre trait vous attire présentement beaucoup à la Passion, qui est la très inscrutable Abjection de Jésus. Je suis en lui, etc. 82

3. Autres propositions d’un certain spirituel, et les réponses du Père. «Je suis souvent dans l’état de douceur et d’amour…»

I. Proposition. Je suis souvent dans l’état de douceur et d’amour, et quelques-uns me disent que je ne dois pas faire d’austérités un peu grandes?

Réponse. Je vous dirai que cette consolation et douceur de votre voie qui reflue sur le cœur, détruit et consomme la force du corps; et par conséquent tant qu’elle durera, vous avez besoin de nourriture pour réparer la consommation des esprits. Il pourra arriver que cet état passera dans l’opération purement intellectuelle; l’on à raison de conseiller une grande discrétion en l’austérité, car j’ai remarqué que l’amour qui reflue au cœur vous consomme. 83 Que faut-il donc faire? Ayez des secrets d’austérité. 1. Nourrissez-vous, mais regardez ce que vous pourrez faire pour perdre le goût sensuel des viandes. 2. Dormez ce qui est nécessaire avec soumission et mortification. 3. Pratiquez quelques autres austérités du corps externe, comme le cilice et chemise rudes, etc. 4. Voyez à ne vous point échauffer le sang; appliquez-vous aux mortifications intellectuelles, c’est-à-dire de toutes les inclinations naturelles. 5. Cherchez par voie d’austérité à faire vos actions par principe surnaturel, et dans le retranchement de la nature : cette mortification est grande, et élève l’âme à une très haute pureté et contemplation.

II. Proposition. Je doute si je dois lire des sujets d’oraison, ou si je dois prendre ce que notre Seigneur me donne.

Réponse. Il est difficile de conseiller les âmes de votre état sur le sujet de l’oraison, 1. Je vous puis dire néanmoins en général que vous soyez 84 fort libre. 2. Que sans violenter cette liberté, il sera bon en la plupart de vos oraisons d’offrir un sujet à Dieu et ensuite de laisser aller au trait passif. 3. Il importe que vous sachiez qu’il y a des âmes qui parviennent à une telle passiveté, qu’elles ne peuvent souffrir aucun sujet, et qu’il y en a d’autres en qui la nature influe beaucoup à l’arrêt du sujet, auquel, encore qu’il soit passif, elles s’attachent. Vous pourrez donc suavement faire réflexion sur ceci.

III. Proposition. Les mouvements de colère ou promptitude auxquels je suis sujet me nuisent à l’oraison, mon âme s’en sentant obscurcie et affaiblie.

Réponse. Ces passions demeurent en vous pour votre humiliation, j’avoue qu’elles empêchent l’union (dont vous parlez) en sa pureté. Ce que vous avez à faire c’est, 1. De les supporter patiemment. 2. De vous obliger à un certain 85 nombre d’actes contraires, et puis les offrir à la Sainte Vierge, et la supplier d’en faire oblation à Jésus, pour le progrès de votre pureté intérieure.

IV. Proposition. Je crains aussi de m’occuper trop aux bonnes affaires du prochain25.

Réponse. Il est nécessaire d’observer le tempérament des affaires du prochain, car vous avez une double vocation au prochain, et à la contemplation. Il faut donc que vous vous donniez des règles pour opérer en cela purement, et non selon l’esprit de nature; mon avis est, que vous marquiez autant que faire se pourra les heures de toutes choses. 2. Que vous essayiez doucement, à faire suivre l’idée opérante de votre oraison, dans l’occupation du prochain : je dis doucement, car si telle occupation consommait vos forces, il s’en faudrait divertir par mortification. 3. Tendez à vous défaire prudemment des soins et des charges qui ne sont point affaires de Dieu, et de vous en reposer sur quelqu’un, 86, car vous êtes le premier pauvre auquel il faut faire l’aumône26.

V. Proposition.

De quelle sorte faut-il être fidèle aux vues qu’on reçoit en l’oraison; par exemple, j’ai une vue que Jésus est en la personne du pauvre, pour y être fidèle; j’entrerais dans des pensées de rendre des respects extraordinaires au pauvre, comme de lui baiser les pieds à tout moment, etc. j’ai une vue d’abjection; la fidélité semblerait me porter à des abjections grandes, comme de faire le fol, etc.

Réponse. Je vous dirai, 1. Que la discrétion est la mère des vertus. 2. Que la vue charme et pique par sa beauté la partie intellectuelle de l’âme. 3. En cette opération l’âme doit avec simplicité regarder la volonté divine, pour en faire usage en la susdite vertu de discrétion. 4. Il arrive quelquefois que la vue est si violente, que l’âme perd toute règle, et passe aux excès, ainsi qu’on fait aucuns saints à quoi il faut résister. Mais hélas! Quand le grand coup se donne, je ne saurais que vous dire, 87 sinon que les saints ont fait ce que nous lisons. 5. Pour ce qui est de vous résister pour le présent aux actes d’abjection dont vous m’écrivez, contentez-vous de les faire intérieurement : néanmoins pour ce qui est de baiser les pieds des pauvres, je m’y porterais, si votre confesseur ou directeur y consentait.

Je vous rends grâce de la copie de la lettre que vous savez, où je trouve beaucoup de l’Esprit de Dieu. Et puisque votre humilité me demande avis sur l’usage que N. en doit faire, je vous dirai que c’est une chose bonne et pratiquée de tout temps, de rechercher le secours des bonnes âmes : néanmoins pour faire cela purement, il le faut faire discrètement, et sans curiosité; car il ne faut pas faire un fond certain de la révélation27, et hors les choses qui sont de grande importance, lesquelles nous sommes engagés; je ne voudrais pas demander la révélation du dessein de Dieu en moi, 88, mais seulement le secours des prières de telles âmes, pour aller avec ferveur à la perfection, et si l’on m’écrivait ce que l’on a écrit à N. je leur recevrais humblement pour m’encourager, m’attachant toujours aux voies ordinaires sans faire un principal fond de telles choses.

4. Autres propositions et réponses. «Dites-nous un peu mon cher Père…»

I. Proposition. Dites-nous un peu mon cher Père, ce que c’est que de vivre sans appui d’aucune des créatures?

Réponse. Pour arriver à cette pureté dont la lumière vous travaille si profondément; je tiens que cela se fait par une mort intellectuelle à toutes créatures, que ceux-là seuls savent, qui jouissent de tel état; c’est une faveur très haute, et très rare à laquelle ils parviennent, et qui à mon avis tient beaucoup de l’infusion surnaturelle. Si vous me demandez, que faut-il faire 89 pour prétendre à cet état? Je vous dirai qu’il faut passer par trois principaux degrés ou exercices.

1. Par une horreur de vous-même, par la vive vue du double néant qui est en nous, d’être et d’iniquité.

2. Par une très pure désoccupation des créatures.

3. Par une simplicité de conversion à Dieu, ensuite duquel degré l’âme se trouve morte à soi et aux créatures, et vivante en Dieu de la vie de Jésus. C’est de cet état dont parle Saint-Paul quand il dit : vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu.

J’ajoute que l’oraison en la pureté de vertu, sert beaucoup pour parvenir à cet état; enfin il faut vouloir ce que Dieu veut et tendre à la perfection à la mode de Dieu et non à la nôtre; mais si tel était sa sainte volonté, je serais bien aise d’être avec vous dans quelque profonde solitude éloignée de toute créature, pour ne vaquer qu’à Dieu seul.

II. Proposition. Comment faut-il faire pour 90 se bien conserver en la présence de Dieu parmi les embarras des affaires;

Réponse. L’on peut cultiver doucement la présence de Dieu, 1. Par la pureté intérieure. 2. Par le dépouillement intellectuel de tout ce qui n’est point Dieu. 3. Par l’esprit d’oraison. 4. Par les élévations à Dieu, selon le trait de sa grâce, et de sa lumière surnaturelle.

Quant est de vous, tâchez de porter votre présence de Dieu en toutes œuvres et en toutes actions; car par cette voie, votre âme ne se tourmentera pas tant pour le divertissement qui lui viendra du dehors, je dis plus, que par cette pratique, elle se tiendra beaucoup plus purement unie à la volonté divine, et pourra enfin acquérir une vive vue de Dieu en toutes choses, de sorte que les différents états de sa présence lui seront indifférents. 91

5. Autre lettre d’un spirituel, et les réponses du Père. «Depuis que je vous ai obéi…»

Mon révérend Père, Depuis que je vous ai obéi touchant la sainte communion, je me suis trouvé dans des dispositions bien différentes du passé, car j’étais autrefois dans l’exercice de l’union et de l’amour, je recevais des caresses de Jésus présent en moi, et je prenais aussi la hardiesse de lui en donner28. À présent je ne vois que mon néant, mes péchés passés, mes infidélités présentes, et je demeure quasi toujours dans un profond anéantissement par la connaissance que j’ai pour lors de mon peu de disposition intérieure; ce qui me donnerait des pensées de ne communier pas si souvent, si ce n’était l’obéissance.

Réponse. Ce Sacrement contient l’Auteur des grâces, d’où il arrive que ceux qui le reçoivent, en remportent 92 aussi différentes grâces, selon leurs différentes dispositions, et par rapport au dessein de l’Auteur qui est présent.

C’est donc le dessein de Jésus, de communiquer à votre âme deux différentes grâces, l’une accroissant sa grâce habituelle, l’autre en la faisant participante de son anéantissement d’une manière admirable. C’est l’époux éternel qui se divertit avec l’âme son épouse, tantôt dans le pur amour, et tantôt dans les souffrances et anéantissements.

L’amour est très excellent, mais en vérité l’anéantissement dans une âme pure, porte avec soi une beauté très singulière, et très ravissante; et ce d’autant plus que l’âme est unie à Jésus anéanti en Croix, lequel anéantissement est renouvelé intérieurement dans le spirituel, par le pur usage du sacrifice et sacrement de l’Autel. 93

6. Autre lettre en forme de propositions, et les réponses. «… dans une grande obscurité intérieure…»

Mon révérend Père, Je me suis trouvé depuis quelques semaines dans une grande obscurité intérieure, dans la tristesse, divagation d’esprit, etc.

Ce qui me restait en cet état était la suprême indifférence en la pointe de mon esprit, qui consentait avec paix intellectuelle, à être le plus misérable de tous les hommes et à demeurer dans cet état de misère où j’étais, tant qu’il plaira à notre Seigneur.

Réponse. J’ai considéré votre disposition. Sur quoi, mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour vous disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une profonde mort des sens est une véritable séparation des créatures. Je vous conseille durant cet 94 état de peines :

1. De vous appliquer davantage aux bonnes œuvres extérieures qu’à l’oraison,

2. Ayez soin du manger et dormir de votre corps,

3. Faites quelques pèlerinages particulièrement aux églises de la Sainte Vierge,

4. Ne violentez pas votre âme pour l’oraison : contentez-vous d’être devant Dieu sans rien faire.

5. Dites souvent de bouche : «je veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu, accomplissez votre sainte volonté en moi», et semblables. Il est bon aussi de prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : «Dieu est éternel, Dieu est tout puissant,» Et de la sainte Humanité, comme serait : «Jésus a été flagellé, Jésus a été crucifié pour moi et par amour». Ce que vous ferez encore que vous n’ayez aucun goût en les prononçant, etc.

Et sur un autre point de votre lettre, je vous dis derechef, que vous pouvez, selon mon petit avis, conférer deux fois la semaine avec la personne que vous savez, ou du 95 moins vous le devez faire une fois; assurez-vous l’un et l’autre, et qu’en cela vous ferez chose de Dieu, et vous devez rejeter les pensées contraires, car j’ai reconnu manifestement que cela profite à vos âmes. Je réponds volontiers aux articles et propositions que vous me faites l’un et l’autre sur vos dispositions, et je vois de plus en plus que c’est la charité de Jésus-Christ qui a uni vos âmes29.

Vous dites que les conférences que vous avez ensemble vous rendent plus tendre aux moindres imperfections.

À quoi je réponds, que quand nous parlons de Dieu, Jésus qui est la Sapience et la lumière incréée, est parlant et opérant avec nous, et influe en nous les vues de pureté et sainteté, par rapport à la sienne. Voilà le principe originel de cette lumière.

II. Proposition. Mon âme envisageant un jour Jésus en Croix, pris un grand plaisir, et un goût extraordinaire à voir 96 le spectacle d’un Dieu crucifié, et l’horreur du calvaire lui paraissait d’une beauté admirable. Mon Dieu que de plaisir il y a d’envisager la beauté d’un Dieu mourant pour les hommes! Je ne puis dire en quoi consiste cette beauté si grande, sinon que c’est Dieu qui meurt pour les hommes; après cela il m’est très fâcheux d’envisager les plus beaux ouvrages de la nature et de l’art. Tout ce qui se lit n’est pas pour moi de bon goût, si Jésus crucifié n’y est dépeint.

Réponse. Sur cette vue de Jésus crucifié, je dis que c’est une faveur très grande et assez rare, et c’est proprement une vue de la beauté de la Justice, que Dieu homme faisait par sa mort en la Croix : cette beauté ayant pénétré l’âme, l’enflamme au même moment d’un très pur et très violent amour, qui la sépare des créatures, et lui en donne un dégoût inénarrable; d’où il arrive que cette séparation secrète étant faite, l’âme ne peut trouver dans les créatures rien qui la contente, si elle n’y voit Jésus crucifié, qui est 97 l’unique objet de son amour.

Remarquez que j’ai dit «séparation secrète», d’autant qu’elle se fait par le rayon de la susdite beauté, sans que l’âme l’entende; de sorte qu’elle demeure même tout étonnée de se voir si éloignée des créatures; et enfin elle découvre que c’est la beauté de cette justice qui la ravit, d’où il s’allume un feu inénarrable envers Jésus crucifié, le Dieu de sa rédemption.

III. Proposition. Je comprends les principaux attraits que Dieu a donnés à mon âme en ce peu de mots : «Connaître Dieu. Le glorifier. Faire sa volonté. Mourir à Adam. Vivre à Jésus-Christ. Vivre à Dieu, et en Dieu.» Voilà ce me semble les voies par lesquelles Dieu a voulu que je marche, et à quoi il veut que je sois fidèle.

Réponse. Sachez que le plus grand secret pour recevoir les lumières surnaturelles, et pour en faire fruit est, 1. De se vider du péché. 2. De l’affection, et de l’idée des créatures. 98. 3. D’être bien passif aux traits et émotions de la grâce. L’âme ayant passé ces degrés, elle entre heureusement dans la vie, dans l’union et dans les dispositions de Jésus. Sur quoi je vous dirai, 1. Qu’elle y entre selon le degré de sa sainteté, ou pureté. 2. Tout ce qui suit dans vos articles, sont les participations en Jésus du spirituel uni et vivant en lui, que l’on peut rapporter et considérer de la manière suivante :

Jésus n’estimait et n’aimait rien que Dieu pour Dieu, et en Dieu, et tout le reste lui était un pur néant. Ainsi le spirituel de cet état va à Dieu dans cette union.

Jésus après Dieu ne voyait rien de plus beau que sa Croix, d’où ensuite il n’estimait et n’aimait rien tant qu’elle, dans la très haute vue du décret du père éternel. Ainsi le spirituel de cet état ne voit rien de beau et n’aime rien tant comme la Croix, les souffrances, l’anéantissement30, etc. 99

Jésus en tous moments se sacrifiait à la pure gloire de Dieu, et ce sacrifice était celui de sa pure vie, en la vue de celui qui devait être consommé sur le Calvaire. Ainsi le spirituel de cet état se sacrifie virtuellement ou actuellement en tous les moments de sa vie à la gloire de son Dieu.

Jésus ne voulait vivre, agir, ou penser que pour Dieu. Ainsi fait le spirituel de cet état, autant qu’il est pur, et purement uni et vivant en Jésus. Voilà les effets que j’ai reconnus, et que vous avez décrits dans la déclaration que vous m’avez faite plus au long de vos dispositions passées et présentes. Continuez donc à la bonheur vos fidélités envers un si bon Dieu, etc. 100

7. Autre lettre de réponse du Père à un spirituel. «J’ai considéré votre dernière lettre, et je demeure dans mon sentiment…»

M. J’ai considéré votre dernière lettre, et je demeure dans mon sentiment l’ayant examiné devant mon Dieu, que dans la grande connaissance que j’ai de vos dispositions intérieures, je me sens obligé de vous dire que votre grâce marque une vocation à la vie contemplative et à la vie active. Je dis plus, non seulement elle marque une telle grande vocation; mais une très particulière, à la pureté de l’une et de l’autre vie. C’est pourquoi je vous conseille de donner la moitié du jour à la contemplation, et l’autre à l’action. Et afin de répondre à votre grâce, qui certainement vous appelle à la pureté de ces deux vies; communiez comme je vous ai déjà 101 dit journellement, pour entrer chaque jour en la vie pure de Jésus-Christ, qui sera lui-même contemplatif et actif en vous, dans la pureté de votre grâce : ne manquez pas à cela, car autrement, selon mon petit avis, vous feriez contre le dessein de Dieu. Je tiens que par cette voie vous passerez à une nouvelle lumière qui vous purifiera beaucoup, et vous disposera au dernier état que Dieu semble vous préparer : Bref je ne puis avoir égard aux difficultés que vous m’objectez pour ne pas communier chaque jour, je crois que Dieu ne demande de vous que la fidélité de votre partie supérieure; supportez patiemment les petits combats des passions dont vous m’écrivez, qui en vous humiliant servent à la pureté de votre justification.

Il est vrai, ô notre cher Frère, la pureté d’amour attire à soi; mais disons plus clairement, que la pureté d’amour de Jésus attirait, 102 s’unissait [sic : unissait?], et enflammait les pauvres cœurs des pèlerins d’Emmaüs. Ainsi sommes-nous enflammés selon notre disposition, par la communication non seulement de Jésus, mais aussi des saintes âmes, qui sont possédées du pur amour.

3.31 Quand est de prendre le droit chemin de cette pureté d’amour, j’avoue que la suprême nudité fait la grande affaire; mais ayez encore un peu de patience, l’esprit de Jésus-Christ et sa plénitude de lumière se fera paraître quand il lui plaira. Attendez donc en la vue de la Providence, une plus claire manifestation de sa volonté, pour vous dépouiller de vos biens, etc.

8. Autre lettre et réponse. «J’ai lu et considéré le rapport de votre oraison»

M. J’ai lu et considéré le rapport de votre oraison; sur quoi je vous 103 dirait que la lumière m’en a semblé très bonne, très pure, et très parfaite, qui marque par son abondance votre vocation à la vie contemplative.

1. Souvenez-vous que d’autant plus que la lumière monte haut dans la partie intellectuelle, et qu’elle est dégagée de l’imaginative et du sensible, d’autant plus est-elle pure, forte et efficace, tant en ce qui est du recueillement des puissances, qu’en ce qui est de la production de la pureté.

2. Quand vous sentirez disposition à telle lumière, rendez-vous entièrement passif.

3. Souvenez-vous qu’aucune fois cette vue est si forte, qu’au sortir de l’oraison, le spirituel croit n’avoir point affectionné son objet, ce qui n’est pas pourtant, car la volonté ne laisse pas d’avoir la tendance d’amour, mais elle est comme imperceptible, à cause que l’entendement est trop pénétré de la lumière. 104

4. Enfin, souvenez-vous que dans cet état, il suffit que la lumière soit bonne et opérante; et il n’importe que l’entendement et la volonté opèrent également, ou qu’une puissance absorbe l’autre; il faut servir Dieu à sa mode dans telle lumière qui ne dépende point de nous.

5. Vous avez raison de dire que souffrir Croix et mépris, et être rempli de Dieu dans la partie supérieure, est un très bon et un admirable état. Sur quoi vous remarquerez, (1). Que tel état est fort conforme à celui de Jésus en sa vie voyagère, d’autant qu’il était plein de Dieu, et souffrant tout ensemble. (2). Que cette plénitude de Dieu ne se doit pas prendre simplement, lorsqu’elle se manifeste en la contemplation par une abondante lumière; mais encore, en ce que hors le temps de telle jouissance, elle ne laisse pas de séparer l’âme des créatures, et de l’élever à son Divin objet par une vive, mais secrète tendance d’amour. 105

6. J’ajoute à ce que je ne vous ai dit plusieurs fois touchant la communion, que le motif de vous en retirer par vue de vous en retirer par vue de votre indignité est fort bon, et provient de la lumière de votre oraison : mais pourtant je crois que par soumission à la direction vous devez passer outre, les communiez comme je dis chaque jour. Vous satisferez à cette grâce quand approchant de la sainte Table, vous joindrez à la vue de votre indignité la sainte et pure confiance en Jésus, auquel vous vous devez unir par les droits qu’il vous en a donnés en la consommation de tous les saints Mystères de notre Rédemption. Croyez-moi que Jésus très pur et très saint vous attend à sa divine Table, et veut en se donnant à vous sacramentellement, détruire toute la vie d’Adam, et vous communiquez la plénitude de la sienne dans sa pureté, sainteté et force. Prenez donc courage, car je vois votre âme en disposition de se consommer heureusement dans cette 106 vie divine de Jésus. Assurément vous ferez dans cette pratique un progrès incroyable. O qu’il il y a bien de la différence entre une âme qui est possédée de cette vie de Jésus et de sont très pur Esprit, et de celle qui ne l’est pas.

Vous disiez dans votre écrit que désormais les peines vous serviraient à faire des sacrifices à la Divine Majesté cachée, et réellement présente au fond de votre cœur, etc.

Sur quoi je dis que ces lumières que Dieu vous continue sur les souffrances, privations, anéantissements, et mépris de vous-même, marquent que vous êtes appelés à une très pure perfection. Prenez donc courage, et priez ce bon Dieu qui vous fait tant de grâces, pour moi qui suis tout plein de misères, etc. 107

9. Autre lettre du révérend Père. «Notre cher frère et ami en J.C.»

Notre cher frère et ami en Jésus-Christ.

Je dirai que je trouve les rapports de vos oraisons très bonnes; mais à mon avis, votre lumière marque que vous êtes appelé à une vue de Dieu, qui vous arrête dans l’adoration et l’amour, et même qui vous attache et unisse dans la jouissance. C’est pourquoi je vous conseillerais de vous y porter, prenant pour sujet de vos oraisons, ou Dieu en soi, ou Dieu en ses perfections, pour l’aimer et adorer, ou passivement, ou activement : passivement quand votre oraison sera passive, ou activement quand il vous est nécessaire d’opérer vous-même. Il y a longtemps que je vois en vous disposition à une très haute contemplation : j’y trouve votre partie intellectuelle fort propre, et votre 108 grâce marque votre vocation.

2. Votre désir de solitude provient de votre disposition surnaturelle, et sainte vocation à la contemplation; et à mon avis, cela est entièrement vrai : car c’est l’ordinaire de l’époux de tirer l’âme son épouse du bruit des créatures, et de la conduire à une solitude très intérieure, et même extérieure, pour lui parler du pur amour.

La grâce ne vous attirant pas à une entière solitude extérieure, et vous en demandant une intérieure qui soit très pure, et même aidé de l’extérieure, selon le trait que vous en sentirez intérieurement; suivez-le, mais ne pensez point présentement à d’autre état, que celui dans lequel la divine Providence vous a mis.

3. Vous avez une grâce qui vous porte au mépris des choses temporelles, et ouvre le chemin à quelque chose de plus parfait; mais ayez encore un peu de patience, et gardez encore la seigneurie32, et l’usage 109 de votre temporel; le temps viendra que l’on vous dira ce qu’il faudra faire.

10. Autres propositions et réponses, touchant la pratique de quelques conseils évangéliques.

I. Proposition. Quelques personnes veulent m’inquiéter pour mon bien temporel, et cela me voudrait occuper l’esprit, si je ne me prenais garde, et me divertir de l’union assez continuelle que j’ai avec mon Dieu, et plus ce me semble qu’à l’ordinaire : mais aussi en continuant mon application à mon Divin objet, je souffrirai les pertes, 1. Le paiement d’une somme considérable. 2. Une notable perte sur la vente d’un bien dont je voudrais défaire. 3. Et ne trouvant point à qui le vendre, j’aurais la confusion qu’ayant du bien, on le verra déchoir comme par ma 110 faute. 4. Que si je m’occupe à cela, je serai dans une continuelle distraction, avec des procès, et des affaires nouvelles, etc.

Réponse. Ayant considéré ce que dessus, je vous dirai, <1.> Que celui-là est très heureux qui est très pauvre. Vous voyez en cette histoire, combien il est difficile de garder la paix parmi les mondains; à mon avis, vous devez tendre à rendre ce bien même avec perte, cherchant néanmoins occasion de faire affaire. Souvenez-vous qu’en faisons cette perte, vous vous ferez l’aumône, comme étant le premier pauvre que Jésus vous recommande. Je dis que vous devez tendre, car vous ne devez rien précipiter, et il faut éviter la perte notable, et les inconvénients tant que faire se pourra.

II. Proposition. Voici mes mouvements et résolutions présentes, 1. Souffrir les infidélités de ceux qui agissent contre moi sans me plaindre. 2. Payer plutôt que de m’embarrasser à des procès, etc.

Réponse. C’est l’esprit de Jésus-Christ 111 que vous souffriez et payiez, pourvu qu’en cela vous ne fassiez point de tort à ceux qui sont adjoints, qui se voudraient défendre, car autrement comme ils sont dans la justice, vous ne devez pas les abandonner.

III. Proposition. Pour l’exécution de tout cela, je me servirai de l’amour de l’abjection, de la pauvreté et du mépris, car il me semble que Dieu veut tout cela de moi, et que pourvu que j’aie de quoi vivre, je dois négliger tout le reste. Et puis dans l’état où il semble que Dieu me veut, dans le bonheur que j’ai de communier si souvent, et d’être attiré à la contemplation; je dois souffrir d’être réduit à peu de bien et peu d’honneur, quoiqu’il semble que l’un et l’autre servent de quelque chose pour le prochain. Dieu vaut bien les pauvres (dis-je souvent en moi-même) toute ma félicité est de vaquer à Lui. Donnez-moi s’il vous plaît réponse sur ces choses, de peur que mon âme dans le doute ne commette quelque infidélité, ou n’agisse pas conformément au dessein de Dieu sur moi, lequel je 112 désire suivre à quelque prix que ce soit.

Réponse. Je dis que le fidèle amant doit être pauvre à pauvre; méprisé à méprisé avec Jésus. 2. Celui qui communie tous les jours est souvent tourmenté de la douce odeur de Jésus, pauvre et souffrant. 3. Vous êtes pauvre d’esprit, et il ne faut rien faire sans direction en ce qui est de votre temporel. 4. Peut-être que Dieu vous fera un jour la grâce d’être très pauvre, ou du moins d’aspirer fortement et ardemment à cette très haute et très pure pauvreté. 5. Je vous estimerais très heureux si vous étiez réduit à une extrême pauvreté, et très profond mépris, même en votre ville. Jésus ne voit rien de plus beau après la Divinité que le mépris, et la pauvreté de la Croix. Je conçois le trait de votre grâce très haut, et capable d’un grand mépris, et d’une grande pauvreté; ne faites rien néanmoins sans conseil. Quant à moi je vous trouverais très propre à faire un parfait pauvre, et un 113 parfait méprisé. Le sieur Bardon33 quitta tous ses biens, et demeura au milieu de ses parents mendiant et méprisé, sans s’être réservé un double, d’où ensuite il entra dans une pure communication avec Jésus-Christ. Voilà mes petites réponses que je soumets aux meilleurs amis des serviteurs de Dieu. Ne précipitez rien; je crois que Dieu vous donnera lui-même lumière des voies, par lesquelles il vous veut conduire.

11. Autre réponse à un bon serviteur de Dieu. «Notre très cher frère en Jésus-Christ»

Notre très cher frère en Jésus-Christ,

Je prévois que vous pourrez être fortement tiré et occupé de l’esprit d’oraison, d’où je vous souhaiterais un lieu favorable, pour votre vacation et pour votre santé. Je crois néanmoins que vous avez fait en ce rencontre d’affaire dont vous m’avez écrit, ce que vous deviez pour rendre gloire à Dieu. 114 je vous conseille de continuer à condescendre à Monsieur N. quittant pour cet effet votre propre intérêt, et de contribuer autant que vous pourrez de votre temporel pour l’assister34. Je vois ce me semble au travers de cette affaire un secret de Providence qui m’est inexplicable. O notre cher frère! Vous devez regarder tout votre bien comme hors de vous, et comme déjà appartenant à la disposition du bon Dieu, qui fera paraître sa volonté dans le sujet qui se présente. Je souhaiterais donc par esprit de perfection, que comme vrai pauvre, vous suivissiez cette Divine Providence, acquiesçant à l’occasion qui se présente.

Quand est du total du bien je ne suis pas d’avis que présentement vous vous en dépouilliez, mais je souhaiterais que vous tinssiez toutes choses en état, à la réserve de ce que vous céderez à N. tant pour l’affaire dont il est question, que d’autres semblables. Je crois que quand 115 le bon Dieu voudra que vous en usiez autrement, il le vous fera connaître, et vous y suivrez la perfection; j’estime fort la suprême pauvreté de celui qui est vrai pauvre avec Jésus-Christ pauvre. Il faut donc pour bien faire que vous pratiquiez cette suprême pauvreté, non à votre mode, mais dans la conduite de Dieu; ce que vous ferez retenant présentement votre bien pour le distribuer aux pauvres; et faisant dans un autre temps ce qui vous sera conseillé pour accomplir la volonté de Dieu.

12. Autre lettre à un spirituel, fidèle et fervent. «J’ai considéré vos lettres…»

M. J’ai considéré vos lettres sur le sujet que vous savez. Toutes les affaires spirituelles doivent être pratiquées en esprit de patience et 116 de discrétion, selon les ouvertures faciles et raisonnables que la Providence nous présente, autrement elles ne rendraient point le fruit de bénédiction.

Quant à vous je vois clairement que votre âme avance beaucoup dans la lumière, et dans la pratique; prenez courage, allez votre train ordinaire, suivez la Divine Providence dans les ouvertures qu’elle vous donnera : jusqu’à présent elle vous a traité très amoureusement, et vous avez obligation de vous abandonner à sa divine conduite. Communiez tous les jours, pratiquez les bonnes vertus, donnez la moitié du jour à l’oraison et l’autre moitié aux œuvres de piété et charité; continuez vos conférences avec N. voilà assurément ce que vous devez faire présentement.

Quant à vos désirs d’austérité, je vous dirai que la discrétion est la mère des vertus. L’on a raison de vous retenir, car vous êtes faible de corps, et d’ailleurs j’ai remarqué 117 que l’oraison le doit aussi affaiblir.

Toute la perfection consiste à faire la volonté de Dieu, que nous accomplissons en nous soumettant à la direction. Je suis d’avis qu’en ce point nous nous conformions à l’esprit de Sainte Thérèse, qui conseillait les austérités discrètes, et réprouvait les excessives. Vous avez raison de dire que la pureté de vertu, de mortification, et d’oraison, ne se trouve jamais dans une âme corporelle et sensuelle. C’est pourquoi il est bon qu’avec l’avis de N. vous vous serviez de quelques instruments de pénitence, pourvu qu’ils ne soient point excessifs. Il est bon aussi que vous régliez avec cette même personne les mortifications des sens, et particulièrement sur le sujet de la sobriété; prenez le nécessaire avec humilité et obéissance, et vous verrez que Dieu tout bon sanctifiera votre travail.

J’avoue que le spirituel doit être passif à toutes peines et toutes souffrances pour ses péchés, envers le Père éternel en l’union de Jésus — 118 Christ qui lui a donné l’exemple; mais aussi faut-il nier qu’il se doive appliquer telles peines ou austérités par esprit propriétaire; car ainsi faisant il serait actif dans l’amour-propre, et non passif dans la volonté divine.

13. Autres propositions ou déclarations de l’intérieur d’une âme, et les réponses du révérend Père.

I. Proposition. Je n’aime point les répugnances ni les sentiments de la nature, ni les combats intérieurs; parce que ces choses occupent mon âme, et lui ôtent la vue et la jouissance de Dieu, la contraignant de venir apaiser le trouble de la partie inférieure, et durant qu’elle est ainsi aux mains avec ses passions, elle est désoccupée de Dieu. Voilà pourquoi je voudrais que ma nature fût entièrement morte. 119 L’on me dit que c’est là un état de souffrance, et que comme tel il est aimable : je l’avoue; mais mon intérieur va présentement droit à la vue de Dieu. Comment faut-il que je me comporte dans cet état de répugnance? Tâcherai-je de m’en défaire?

Réponse. Il y aurait bien des choses à dire sur cette question. Voici en abrégé mon sentiment.

1. Il est difficile au spirituel qui se sent attiré à la contemplation de se défaire de tout ce qui l’empêche de suivre son trait et sa grâce : s’il est néanmoins Religieux, ou employé en des affaires d’obligation pour la gloire de Dieu, il ne faudra rien faire sans l’avis du directeur.

2. Le spirituel libre se sentant tiré fortement, doit en bref tendre à se défaire de tout ce qui l’empêche, à la réserve de quelque emploi qui pourrait être beaucoup à la gloire de Dieu. Quand l’âme est dans la vue d’oraison, elle ne peut rien souffrir qui la divertisse; c’est pourquoi 120, si je me pouvais défaire de tout ce qui m’empêcherait la jouissance de mon trait surnaturel et de ma grâce, je le ferai. Et ce n’est point refuser la Croix que d’entrer dans telles pratiques; au contraire, c’est suivre la volonté divine, qui se manifeste par la vocation et par la disposition de l’âme.

II. Proposition.

[1.] J’ai eu des vues ou sentiments de mon extrême indignité, et combien je mérite d’être dans la privation de toutes les vues de Dieu et de ses perfections, et que pour peu qu’il m’en veuille donner, c’est infiniment au-dessus de ce que je suis digne.

2. De plus, j’ai été occupé en l’oraison de la vue que Dieu renfermé dans soi-même possède une joie infinie, qui le ravit en la vue de ses perfections, et qu’il est toujours jouissant d’une félicité infinie : ma volonté en cet état entra en la joie de son Seigneur, et était passivement joyeuse, goûtant avec plaisir en Dieu la félicité de Dieu, en sorte qu’elle ne pouvait comprendre comment elle pourrait être mécontente qu’il lui arrivât, 121 puisque le Seigneur était si content; et m’oubliant moi-même, je ne faisais point de réflexion sur ce qui m’arriverait si j’étais malheureux même dans l’Eternité, comme autant de temps dérobé à la complaisance que je dois avoir du bonheur de Dieu.

3. Un jour après la sainte communion considérant mon indignité, j’avais quelque affliction de voir Jésus si mal logé; je ne savais où le recevoir, puisque je me voyais tout plein d’imperfections. Dans cette peine il me vint en l’esprit que le soleil entrant dans un cachot puant, y était reçu plus dans sa propre gloire et ses propres lumières, que dans le cachot même. Ainsi avec amour et complaisance, je regardais Jésus dans sa propre gloire parmi mes misères.

Réponse. Le sentiment de votre indignité qui provient de la vue de Dieu est merveilleusement efficace, 1. D’autant que le spirituel se voit dans Dieu, qui est la vérité suressentielle. 2. Quand l’âme profite en la pureté de vertu, elle entre dans la contemplation par les vues secrètes 122 et hautes de Dieu. Je dis plus, que comme ce Divin Époux vit de sa divine Essence, et de ses divines beautés et perfections, ainsi cette âme en vit elle par pure contemplation et par pur amour : la lumière du 3. chiffre35 est excellente. O qu’il est bien vrai que Jésus nous communiant de la pureté de sa sainte Humanité et Divinité, règne dans ses gloires de miséricorde et d’amour.

III. Proposition. Il me semble que la raison pourquoi nous avançons si peu dans les voies de Dieu et de la sainte perfection; c’est que nous ne suivons pas avec courage et fidélité les mouvements de Dieu; nous nous laissons vaincre aux difficultés provenantes de la nature, du monde, des amis, en mille terreurs paniques que nos imaginations forgent. Il faut marcher avec vitesse et générosité; les lâches n’auront point de part à la perfection, etc.

Réponse. Le Spirituel est dans un continuel combat, la nature se veut tout approprier dans ses inclinations et parmi les créatures. La 123 grâce au contraire s’efforce de la dépouiller et de la transformer en Jésus, par sa vertu, et par son esprit, d’où il arrive que la pauvre âme se laissant tirer à la grâce devient spirituelle, pure et indépendante de la chair; ensuite de quoi elle est susceptible des véritables lumières et motions divines, desquels étant mue et illuminée, elle s’élève au-dessus de soi-même pour s’unir à son Divin original et éternel principe, dans lequel elle se perd et s’abîme ne vivant que pour son amour, tant parmi les jouissances que par les croix; soyez fidèle à cela, ô qu’il est important et admirable!

[IV.] Proposition. Je me sens toujours porté à une plus grande retraite et solitude, et à vivre plus frugalement et austèrement, car sans doute je dois dénier à ma nature toutes les sensualités du boire et du manger, prenant simplement ce qui est nécessaire pour vivre. Et il ne faut pas s’étonner si la nature se plaint un peu au commencement; elle ne peut mourir plus 124 glorieusement ni avec plus de complaisance pour Dieu que la pénitence. À quoi sert de conserver la vie si délicatement; aimons l’austérité modérée et approuvée par nos directeurs.

2. Une âme qui aime l’embarras et la trop grande action, ne goûtera jamais la douceur de la solitude, ni le doux départ des créatures.

3. Une âme de grandeur et de richesse n’aura jamais grande union avec Jésus abject et pauvre; et c’est pourtant cette abjection et pauvreté qu’il a chérie toute sa vie.

4. Une âme qui veulent aller bien avant dans la contemplation, doit aller bien avant dans les croix.

5. Les états par lesquelles Dieu fait passer l’âme, sont de jouissance, de croix et d’épreuve : il faut les aimer tous également, et demeurer paisiblement dans les privations.

6. C’est une chose pitoyable de ce que nous n’avons que des yeux de chair, ne comprenant pas le sens des affaires intérieures et éternelles.

7. Je veux plus aller aux festins, 125 je me retirerai peu à peu des compagnies et conversations, sinon précisément dans les temps qui sont pour l’action, c’est-à-dire pour négocier simplement les affaires de Dieu et non les nôtres, que nous commettrons à quelque autre.

Réponse. Toutes ces résolutions ne peuvent provenir que de la grâce, qui combat la nature et veut élever l’âme au-dessus de ce qui est corporel et sensuel; sur quoi vous remarquerez que cet esprit de pénitence introduit par la grâce, est merveilleusement efficace quand il est bien établi, d’autant qu’il ferme les avenues à toutes les charnalités et sensualités, et retire la partie intellectuelle tout à Dieu, dans lequel seul elle peut prendre son plaisir. Le mondain et sensuel n’entrera jamais dans ce bienheureux état, et ordinairement le spirituel n’y saurait parvenir, qu’après beaucoup de combats et de victoires.

[V.] Proposition. J’ai eu des lumières et sentiments que la Croix est la souveraine félicité et béatitude des chrétiens en la terre 126; de sorte que si l’âme se jette entre les mains du Père éternel, il la traitera comme il a traité son Fils unique, il prendra ses complaisances à la crucifier. Si elle se jette entre les bras du Fils, il la traitera comme son Père l’a traité, et la mettra en la Croix avec lui. Si elle s’adresse au Saint-Esprit, il lui donnera des mouvements de croix et de souffrance. Si à la Sainte Vierge, elle croira beaucoup favoriser cette âme de la conduire sur le Calvaire, et lui obtenir de son cher Fils part à ses douleurs et à ses mépris. Si elle prie les saints de lui obtenir quelque grâce; aussitôt, ils la chargeront de la Croix sur les épaules, afin que cette âme soit de la suite Jésus crucifié comme ils ont été, et qu’elle participe à la source de bonheur, gloire et grandeur. Enfin l’âme ne trouvera personne dans le ciel qui ne lui procure la Croix.

Réponse. Autant que le spirituel est mort aux créatures, autant entre-t-il dans l’union intime de son Dieu, et autant est-il capable d’être mû des Personnes Divines, qui opèrent 127 grâce, amour et perfection dans le fond de son âme, et dans les facultés intellectuelles, la Croix étant le vrai moyen d’arriver à cette pure et entière union.

14. Autre lettre adressant au Père, et ses réponses. «Depuis l’avis que vous m’avez donné, que c’est l’ordre de Dieu…»

[I. Proposition]

Mon révérend Père, Depuis l’avis que vous m’avez donné, que c’est l’ordre de Dieu présentement sur moi que je fasse ce que vous savez, je m’y attache et m’y emploie avec paix et tranquillité, nourrissant mon âme de la vue et de l’ordre de Dieu, qui me charme et me soutient. C’est dans cet ordre que je prends un paisible repos, continuant mes exercices ordinaires de communions, oraison, etc. Sans y vouloir manquer. Et quand il se présente quelque accident fâcheux je dis en moi 128 — même : voici le temps favorable de faire les actions d’un vrai chrétien; si nous sommes fidèles servons Dieu à sa mode et non à la nôtre, etc.

Réponse. L’indifférence pure à tout état est la sanctification du spirituel : soyez donc passif à cette nouvelle conduite de la Providence, vous ne sauriez faillir puisque c’est l’ordre qu’on vous donne. Cet état produit, et produira de petites amertumes pour votre purgation intérieure; prenez courage, soyez pur et saint dans cette voie, la grâce de Jésus-Christ ne vous manquera pas, et c’est elle qui produit en vous les lumières que marquent votre écrit. Cependant, espérez le temps de solitude et d’amour. Il viendra notre cher frère non à votre mode, mais à celle du bon Dieu.

II. Proposition. Comment ferais-je pour être toujours attentif à Dieu, et aux affaires? Etc.

Réponse. O cher frère! Vous ferez comme Jésus-Christ, qui souffrait tant de si douloureuses 129 privations pour vous et par amour : ainsi souffrez celles de votre état présent. 2. Tendez à l’union intime, cherchant en toutes vos actions ce qui sera de la plus grande gloire de Dieu. 3. Tendez à faire court (discrètement) dans les affaires, afin que dans de certaines heures vous entriez seul à seul, fidèle à fidèle dans votre solitude, avec ce très cher et très pur époux de votre âme, qui vous y attend.

III. Proposition. Ce qui me soutient beaucoup, c’est l’amour de la pauvreté et du mépris. Voilà pourquoi je m’attache fort à cause de mon état, à méditer les états humains de Jésus en ses mystères, etc.

Réponse. Tenez ferme sur ces fondements, sur lesquels Jésus-Christ a édifié, et édifiera jusqu’à la fin des siècles la perfection de ses chers amants. Quand la grâce opère telles lumières, il importe extrêmement de lui coopérer dans la fidélité des petites œuvres qui se présentent : Ces souhaits et amours, pour la pauvreté et de [sic] mépris, marquent 130 que votre grâce vient du cœur de Jésus-Christ, puisqu’elle opère en vous ces sentiments et dispositions.

Le spirituel n’ayant autre centre que Dieu aimable, et Jésus méprisé et souffrant, il n’aime que les dispositions d’icelui, et la consommation dans le sein éternel de celui-là.

Quant au désir de solitude, 1. Soyez très solitaire intérieurement, ne souffrant rien dans votre partie intellectuelle que l’union Divine.

2. Divisez votre temps, et tendez de ne vous donner aux affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu’il vous sera possible pour la solitude de l’Oratoire. O cher frère! Peu de spirituels se défendent du superflu des affaires. O que le diable en trompe sous des prétextes spécieux, et même de vertu.

IV. Proposition. J’appréhende un peu quelques occupations et affaires qu’il faut que je fasse, comme des sujets de grande distraction; mais je me console de ce que 131 j’aurai à y souffrir, tant des infirmités du corps, que des mortifications de n’être pas habile et propre aux affaires.

Réponse. Le spirituel étant dans l’union divine, c’est-à-dire un à un, avec le Dieu de son amour, il gémit dans les affaires, après le centre de son amour, duquel il ne veut et ne peut se divertir que pour honorer l’amour souffrant parmi les croix et les mépris. J’ai considéré vos dispositions, qui marquent le progrès de votre chère âme; prenez courage, le bon Dieu bénit en vous sa sainte grâce.

15. Autres propositions et réponses sur l’oraison, etc.

[I.] M. Proposition. Comment doit-on conseiller les âmes sur la passiveté d’oraison; les y faut-il porter, et quand faut-il qu’elles y entrent, et qu’elles en sont les dangers? 132

Réponse. Ordinairement le spirituel ne doit pas prévenir la passiveté. Je dis ordinairement, d’autant que s’il travaille fortement, il pourrait demeurer quelque peu de temps sans agir, s’exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver de fois à autre si telle pauvreté lui réussit.

Benoît de Canfeld en son Traité de la volonté Divine est de cet avis. Je crois néanmoins que celui qui s’en servira doit être discret et fidèle. 2. Le spirituel lâche qui s’expose indiscrètement à la lumière passive, se répand dans l’oisiveté, et dans la distraction, et quelquefois s’il est faible de cerveau, il s’expose à l’illusion.

II. Proposition. J’ai su de vous quelque chose touchant les communions fréquentes, ce qui me fait vous demander comment on s’y doit disposer en esprit d’oraison, lorsqu’on a des affaires.

Réponse. Le spirituel ayant des affaires, s’il en est désoccupé dans l’affection, et qu’il les conduise par principe de vue de Dieu, il se doit contenter 133 du peu de temps que la Divine Providence lui donne. 2. Plusieurs se flattent dans les affaires, et ne tendent pas assez fidèlement à ménager du temps pour l’intérieur. 3. La communion indévote contriste Jésus-Christ.

III. Proposition. Comment peut-on faire suivre l’idée opérante de son oraison dans l’occupation du prochain?

Réponse. Cela doit être différent selon les diverses dispositions naturelles, et surnaturelles des âmes, lesquelles doivent suivre pour présence de Dieu, ce qui paraît plus propre en leur état, sans s’attacher à l’objet de leur oraison. L’âme sera en un temps pénétrée d’une vérité ou objet, et en un autre temps d’une autre vérité et d’un autre objet, en cela il faut observer la liberté d’esprit. L’on peut donc garder l’idée opérante de l’oraison, dans quelques sentiments faciles, et dans les résolutions; si l’objet de l’oraison vous presse de sa lumière, suivez-le, et faites usage d’amour avec discrétion. 134

16. Autre lettre du Père, dirigeant quelque âme à une haute perfection.

M. Jésus soit notre lumière. Les grâces des âmes, et la vocation à la sainte perfection sont très différentes; il importe extrêmement au spirituel de bien examiner à quel état et à quel degré sa grâce paraît; le conduire autrement n’étant pas passif à la conduite Divine, il avance très peu, et demeure dans un centre qui n’est pas conforme au dessein de Dieu. Il faut que le feu se retire à sa sphère, l’air à la sienne, et la terre et l’eau à la leur. Et si le feu voulait se loger dans le centre de la terre, ce serait un désordre répugnant au dessein de la Divinité. Ainsi en va-t-il du spirituel, car s’il paraît par sa grâce être destiné à rendre et demeurer dans un centre élevé de perfection, il fait contre le 135 dessein de Dieu de s’arrêter dans celui qui est bas, terrestre et imparfait.

Je vous ai toujours dit que vous n’étiez pas dans le centre de votre grâce, et de votre perfection, et que votre vocation vous appelait à un état beaucoup plus pur et parfait. Votre grâce va principalement à la contemplation, à laquelle pour soulager votre corps, vous pourrez joindre un peu d’action.

2.36 La grâce vous appelle à la parfaite et pure conformité des différents états et dispositions de Jésus-Christ, et j’ai reconnu cela très clairement, tant par vos dispositions précédentes, que par celles que vous m’avez communiquées depuis peu encore.

Pour donc correspondre parfaitement à la conduite Divine, mon avis serait que vous entrassiez dans l’exécution des propositions que vous m’avez faites; mais il faut que cela se fasse d’une manière bien pure, et conforme aux dispositions de Jésus 136 Christ, et cela est très facile à faire; et je crois que vous n’aurez aucun repos que vous n’en usiez de la sorte, parce que vous ne seriez pas dans le centre de votre grâce.

Comme donc j’ai bien étudié votre grâce, et vos dispositions, je vous dis assurément que Dieu tout bon vous veut pauvre Evangélique, en la manière qui vous a déjà été prescrite; vous devez y tendre et travailler; et cependant souvenez-vous que le diable est bien rusé pour empêcher la pureté de perfection d’une âme.

Adieu cher Frère. Voici le temps d’aimer du pur amour, ne tardez plus. Ce pur Amour ne se peut trouver que dans le cœur évangélique très pauvre sans réserve.

Dieu. Jésus. Marie. Amour. Croix. Pureté. Amen37.








Divers traités spirituels et méditatifs



Par le R. P. Chrysostome de Saint Lo, Religieux Penitent du tiers Ordre de S. François38.

À Paris,

Chez Mathieu Colombel, ruë neufve S. Anne du Palais, à la Colombe Royale.

M.DC.LI.





Les rares exemplaires répertoriés des livres de Jean-Chrysostome fournissent deux ensembles39 : le premier est constituée des Divers traités spirituels et méditatifs40 où le «grand contemplatif consommé de l’amour de Dieu» figure en belle, mais sévère figure de pénitent. Il est qualifié dans l’Avis au lecteur par

une passion ardente pour la pauvreté, les pauvres et les affligés, qu’il consolait avec une grâce sans pareille, [...] une intégrité inviolable, [...] un solide jugement, [...] une pleine science, [...] un insigne don de conseil pour des personnes de toutes conditions.



À Madame de Puisieux.

Madame/Ne vous effrayez pas, s’il vous plaît, un défunt vous apparaît maintenant, qui n’est pas un objet de terreur, mais le sujet d’une indicible consolation : c’est l’ombre du révérend père Chrysostome, dont la vie ayant été vertueuse, sa mort ne peut être que précieuse devant Dieu et les hommes.

Nous commettons un crime louable et digne du Paradis, exhumant un défunt sans encourir l’indignation de l’Église. Nous ne voulons pas, Madame, troubler le repos de ses os, mais publier le mérite de ses vertus, que vous ne verrez pas décrite par une plume étrangère, ains [mais] par la sienne même dans ses petits traités, qui sont plutôt ses pratiques que ses pensées.

Ce sont des nobles posthumes qui naissent après sa mort pour ressusciter sa gloire dans le souvenir des vivants. Posthumes à qui vous ne sauriez dénier la qualité de vos Frères, puisqu’ils ont pour père l’esprit du révérend père Chrysostome, qui vous a si longtemps conduite dans le chemin de la piété, ce qui nous fait espérer que vous permettrez volontiers que sous l’autorité de votre nom et de vos Armes ils soient communiqués au public.

Vous portez dans vos armes trois couronnes, qui recevront de nouvelles lumières, si vous tirez des ténèbres et de la prison les pensées de ce grand serviteur de Dieu, où son humilité les avait plongées.

Nous nous imaginons avec raison, Madame, que ces trois couronnes représentent les trois États du Royaume, dont la gloire éclate puissamment dans votre maison, ou l’Église trouve des prélats, la noblesse des héros, la justice des Oracles, dans un degré de perfection qui n’est point ordinaire. Elle a fourni à l’Église cinq évêques, un cardinal, un Légat né, Prince du Saint Empire, le premier duc et pair de France, un archevêque de Reims sans pair, lequel occupe si honorablement le siège de tant de princes et de cardinaux, qui mérite d’avoir sur ses écussons les trois couronnes qui sont dedans, à qui la tiare siérait très bien. Il vit encore par la grâce du ciel, qui a redonné sa vie à la voix, et aux vœux des peuples, lesquels l’ont arraché des griffes de la mort, afin qu’il impose ses mains sur la tête d’un Dieu donné, pour le consacrer au service d’un Dieu donnant, et établir par l’onction d’une huile céleste le Père de ses sujets et l’Auteur de la paix.

La noblesse voit dans votre famille des cordons-bleus, des ambassadeurs, le bâton de maréchal de France, des foudres de guerre, ces vaillants Valençais qui n’ont point besoin de l’histoire pour immortaliser leur nom, puisqu’ils ont laissé à la postérité leurs exploits écrits de leur propre sang, et scellés de leur mort. Enfin la justice y rencontre ses ornements, des soleils dans les compagnies souveraines des conseillers d’État, capable d’être régents dans les Empires. Si l’on considère votre alliance, elle vous fait belle-fille de l’incomparable chancelier de Sillery, épouse d’un excellent secrétaire d’État, habiles et puissants génies au-delà du commun, qui jamais n’ont eu devant les yeux que le service de Dieu et l’avancement de cette monarchie.

Après avoir fourni vos couronnes, Madame, et tous vos plus glorieux titres au pied du révérend père Chrysostome, vous assujettissant humblement à sa conduite, et mendiant de sa bouche des avis pour votre salut, vous ne désagrerez pas pas de les mettre à la tête de ce livre, pour en faire le frontispice d’un bâtiment petit en apparence, mais grand en effet, puisqu’il contient dans son enceinte des fontaines d’eau vive, qui ne sont autres que les discours et les sentiments d’un juste mort dans la vie de la grâce et vivant de la vie de la gloire.

L’honneur que vous lui rendrez sera votre gloire, vos couronnes vous retomberont sur la tête. Or le plus signalé plaisir qu’il puisse recevoir de nous est l’imitation de ses vertus par lesquelles nous pouvons flairer les odeurs de sa bonne vie, et goûter les fruits de sa sainte mort. C’est à quoi nous sommes résolus, qu’outre la qualité de ses enfants et disciples, voulons encore avec votre permission porter celle, Madame, de vos très simples et très obéissants serviteurs de Jésus-Christ, les religieux pénitents de la province de saint Yves.

Advis nécessaire au Lecteur.

Cher Lecteur, il est bon que tu sois informé du mérite de l’auteur afin que tu estimes davantage les enfantements de son esprit; ceux qui ont connu le révérend père Chrysostome t’assureront qu’il a eu toutes les qualités capables de faire un homme illustre devant Dieu et les hommes.

Tu trouveras en lui naissance noble, naturel excellent, éducation avantageuse; il ne fut pas sitôt entré en religion que la force de son génie et l’éminence de sa vertu parurent : toute sa vie a été une sainteté animée.

On voyait en lui une modestie angélique, sa pureté allait jusqu’au prodige, sa sobriété était merveilleuse, son austérité rare, son humilité profonde, sa charité désintéressée, ses discours respiraient l’air du paradis, et inspirait aux écoutants l’esprit de Dieu qui parlait en lui; il montrait une passion ardente pour la pauvreté, les pauvres, et les affligés qu’il consolait, avec une grâce nonpareille; il avait une dévotion céleste, une tendre inclination pour les âmes qui se donnaient à Jésus-Christ, dans lesquelles il s’efforçait d’établir hautement le royaume de Dieu, une fidélité inébranlable au service de Dieu, et à tous les exercices de sa Communauté, même parmi les occupations de Provincial et des autres charges où il a consommé ses jours avec bénédiction, les ayant administrées dans une intégrité inviolable; il a passé entre les vertueux pour l’un des plus réguliers esprits de son siècle, imitable à peu de gens, aimable à tous.

Ces perfections ayant été accompagnées d’un solide jugement, d’une pleine science, d’intelligence extraordinaire dans les affaires les plus importantes, d’un insigne don de conseil pour des personnes de toutes conditions,

avoueras-tu pas cher lecteur que notre compagnie doit s’estimer heureuse de posséder un si magnifique trésor?

Le pélican cassé ses œufs, et il les lui faut dérober pour les faire éclore, le révérend père Chrysostome s’est toujours caché pendant sa vie, les yeux des créatures lui faisaient peine, il ne voulait agréer qu’à ceux de Dieu, tout ce qui sentait la pompe le blessait étrangement, s’il y a eu quelque ouvrage de sa plume communiqué au public tandis qu’il vivait, on en doit les remerciements à ses amis, dont la ferveur les ravissait à son humilité.

La Providence divine pourtant a voulu que lors qu’on le pense réduit en cendres, et sa mémoire éteinte, l’on rallume le flambeau de sa sainteté, dans l’estime des hommes par la publication de ses écrits, dont l’on produit maintenant quelques petits essais, en attendant les autres.

On débite seulement ici quelques traités méditatifs de ce dévot personnage. Premièrement. Sur l’emploi du temps, sur la mort, sur l’éternité. Deuxièmement. Sur le détachement des créatures et l’attachement au Créateur. Troisièmement. Sur le parfait amour de Dieu. Quatrièmement. Sur les hautes vertus de sainte Élisabeth, fille du roi de Hongrie : y joignant une méditation sur le mystère de l’Incarnation et la naissance de notre Seigneur.

Si les enfants du monde en trouvent le style simple, et les pensées basses, on ne s’en remet pas à leur jugement; mais à celui des sages, qui sont bien aises de cheminer dans la splendeur des rares lumières de ce grand homme, puiser dans la seule méditation, sans emprunter rien des livres, ni de l’École, bien qu’il y fut maître.

Cher lecteur, enfin le juste est mort, tu le peux louer, sans craindre que le changement de sa vie te démente, tu dois imiter ses vertus, qui ont passé par toutes les épreuves, et ne sont plus sujettes au déchet. Adieu.





Traité premier, Le Temps, la mort et l’éternité.

Le Traité premier, «Le Temps, la mort et l’éternité», comporte des «Pensées d’éternité d’un certain solitaire et d’un autre serviteur de Dieu», qui nous touchent par leur rectitude et leur grandeur. Ce texte évoque les grandes peurs que l’on rattache en général au Moyen Âge, mais révèle en outre des aspects biographiques où Jean-Chrysostome résume très sobrement la durée d’une vie spirituelle sous la forme émouvante d’une liste qui décrit les expériences fondatrices de deux amis.

S’en dégage une vue ample d’«éternité», l’amour premier de Dieu pour sa créature et sa «miséricorde infinie». L’expérience d’amour qui marque l’entrée dans la vie mystique est tellement forte qu’elle entraîne une perte de conscience, puisque, conformément à ce que décrit Jean de la Croix : «Chez le basilic, c’est la force du poison qui tue. Lorsqu’il s’agit de Dieu, c’est l’immensité du bonheur et de la gloire qui donne la mort41.» De fortes expériences, qui peuvent faire tomber à terre, sont suivies d’années d’épreuves.

Une existence (de l’âge de 23 ans à la dernière maladie dans le second exemple) est alors résumée en quelques paragraphes, ce qui donne une impression saisissante de force associée à la brièveté de notre condition. La vie spirituelle est dynamique et couvre toute la durée d’une vie. Elle est découpée en quelques grandes périodes selon un schéma classique : état de délivrance et de liberté succédant à l’initiative divine brusque et inattendue, très longue purification, victoire définitive de l’amour.

§

Considérations sur le bon usage du temps.

I. Considération.

Le bon usage du temps est le bon emploi du temps, selon l’intention de Dieu, que le spirituel peut régler sur cette plus générale, «fais-je en ce moment l’action que Dieu veut de moi.»

II.

Dieu est auteur du temps, et nous l’a donné, pour l’honorer, l’aimer, et le servir, et ainsi faire et consommer avec sa grâce l’œuvre de notre salut et de notre prédestination éternelle.

III.

Dieu nous a ordonné de faire dans le temps ce qu’il fait dans son Éternité, savoir est, que comme il se contemple et s’aime en l’infinité de son essence et de ses divines grandeurs, ainsi nous le contemplions et l’aimions dans la même infinité : ce qui est en quelque manière entrer en la communion de la vie divine.

IV.

Par le péché d’Adam nous n’avons aucun temps pour vivre spirituellement et effectivement nous sommes morts à la grâce, en laquelle consiste la vie spirituelle, et qui nous fait participer à la vie divine, «au moment que vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez de mort», dit Dieu à Adam, dans la Genèse.

V.

Selon la justice de Dieu après le péché d’Adam, nous ne devions point entrer dans ce temps : mais par miséricorde il l’a rendu à Jésus-Christ, qui nous le communique en la consommation de sa mort; de sorte que tout moment nous a été acquis par cette digne mort pour faire pénitence. Ce qui n’a pas été accordé à l’Ange pécheur, qui n’a eu aucun temps pour ressusciter de sa mort spirituelle par la pénitence, et entrer en la communion de la vie Divine par la grâce.

VI.

Jésus nous a mérité le temps, afin que par la grâce du Saint-Esprit nous en puissions faire bon usage, l’employant dans des œuvres surnaturelles et dignes de la vie éternelle. Car l’homme pécheur à la pente au mal, et sa capacité naturelle ne lui donne au plus que de faire quelques actions humaines; et partant la seule grâce du Saint-Esprit sanctifie notre temps et notre action.

VII.

Si le damné avait un seul moment de notre temps, il se pourrait sauver par un acte d’amour et de pénitence digne de la vie divine. Pensez donc sérieusement combien chaque moment de notre temps doit être cher, puisqu’il peut opérer en nous l’éternité de la vie divine.

VIII.

Pour faire bon usage du temps, vous pouvez entrer dans les dispositions de Jésus-Christ, et considérer que dès le moment de l’Incarnation, l’éternité de gloire lui appartenait, dont il s’est voulu priver en son saint corps, pour souffrir et s’assujettir au temps. Adorez cet assujettissement et abaissement divin, et unissez-vous à Jésus, pour chercher avec lui en chaque moment la pure gloire de Dieu. Demandez pour cet effet sa conduite, et la participation de son esprit, et rejetez autant qu’il vous sera possible les subtiles recherches de la nature.

Méditation de la mort

Divisée en 12 considérations. (page 7)

I.

Je commençais à méditer mon sujet préparé de la mort, et pour m’ajuster à mon imagination je me représentais toute la terre en son contour, d’environ dix mille lieues, rempli de vingt à trente mil millions d’hommes, de divers sexes, âges et mœurs; et tout d’une vue je regardais les milliers qui mouraient à tout moment de très différente mort, qui subitement, qui lentement, qui en voyage, qui au lit, qui dans les eaux, qui aux guerres; et sacs de ville; qui de cruelles maladies, de pestes, de dysenteries, de pourpre, de calcul, et de mil autres incommodités; qui en prison, qui en galères et captivité; qui dans leur pays en liberté et à leur aise; qui dans le négoce, qui dans les charges ecclésiastiques, ou séculières; qui éloigné du tracas du monde dans la solitude, et dans les monastères; qui finalement de mil et mil autres manières. Et il me semblait que je ne voyais que des mourants de toutes parts, et la superficie de la terre toute parsemée de cadavres. J’ajoutais dans mon regard intellectuel, que ces vingt ou trente mil millions d’hommes vivants à présent, dans la centième année au plus, seraient réduits au sépulcre et à l’oubli éternel.

II.

Après avoir bien considéré tous les mourants de la terre, faisant réflexion sur moi, je considérais que je passais les jours et les années, comme n’ayant jamais à mourir, dans la pente de mes inclinations sensuelles, l’infidélité de mes exercices et très peu de vertu, charriant la pourriture de mon corps, à la façon des brutes sans esprit et lumière.

III.

Ayant fait cette réflexion sur moi, et acquis une très vive notion de l’importance de bien méditer d’abord, je considérais la vie de tous ces mil millions d’hommes qui étaient sur la terre, autant et plus fragile que celle des plus petits, vils et méprisables animaux; leurs corps n’étant que pourriture et fonds inépuisables de toutes sortes de maladies. Il y a plus, outre ses causes internes qui nous donnent la mort, j’en contemplais des milliades d’externes, qui surprennent les hommes, comme des assassinats, des ruines de maisons, et autres semblables à l’infini.

IV.

Après avoir acquis lumière sur la très inexplicable fragilité des mortels, je contemplais avec un grand recueillement de mon esprit, l’incertitude de l’heure, et du genre de mort; admirant avec frayeur, comme tout homme est incertain, s’il mourra dans plusieurs jours, ou dans peu, dans cette heure, ou dans le moment qui suit la pensée; un certain s’il mourra d’une mort naturelle ou violente; subite ou longue; cruelle ou douce; assisté ou abandonné.

V.

Étant informé de cette incertitude de l’heure et genre de mort, après avoir réitéré un profond regard sur tous les mortels, qui vivant sur la terre mourraient si diversement, je me recueillais en moi, me contemplant proche de la mort, et m’agitant de très vives questions. Je me demandais : que ferais-tu si tu étais pris maintenant de peste, de pourpre, ou d’une cruelle maladie? S’il te fallait mourir subitement, et sous la ruine d’une muraille? Si étouffé d’une fluxion furieuse, martyrisé de très violentes convulsions? Es-tu disposé à mourir, et répondre de ta conscience pour toute éternité au très redoutable Juge des vivants et des morts? ô que je me trouvais empêché, et que cette incertitude de l’heure et genre de mort me paraissait effroyable.

VI.

M’étant fidèlement exercé en toute bonne connaissance de la crainte de la mort, en laquelle je devais vivre, je me considérais mourant sur un grabat dans les douleurs ordinaires des maladies, me représentant mon corps en pitoyable état, galeux, puant, pourri d’ulcère, rôti une très ardente et insupportable chaleur; finalement travaillé de très furieuses convulsions, couché dans un fumier et cloaque de ses propres ordures.

VII.

Comme j’avais bien pénétré cette immense misère de mon pauvre corps mourant, je considérais dans l’approche de la mort les très sensibles regrets de mon âme, pour avoir si mal vécu, servi et aimé Dieu le Créateur; puis je me représentais comme étant en l’état de mon agonie, cruci [fi] é des pressantes reproches de ma conscience, travaillé de l’horrible vision des diables, et tiraillé de leurs très violentes tentations, spécialement de blasphèmes et désespoir, je tremblais d’horreur, ne sachant si j’étais en grâce ou en péché; si mourant, pour toute éternité j’allais en Enfer, pour maudire, blasphémer et haïr Dieu mon Créateur éternellement avec tous les démons et réprouvés; ou en Paradis, pour le voir, bénir et aimer avec tous les bienheureux : ô que je me trouvais abîmé dans cette très effroyable vue!

VIII.

Ayant bien contemplé en moi cette incertitude de grâce, ou de péché dans l’agonie de la mort, je considérais avec une grande contention d’esprit ce terrible et formidable moment, auquel ma pauvre âme sortira de mon corps, et sera jugé du grand Dieu des Éternités pour toute éternité. J’ajoutais dans ma vue que les saints Anges, et les Diables assisteront à cette action de justice; de sorte qu’après la sentence donnée, si elle décédait en grâce, les saints Anges la conduiraient ou en purgatoire ou au ciel; si en péché, les Démons la raviraient aux Enfers.

IX.

Après la notion de cet épouvantable jugement particulier de Dieu mon Créateur, j’étendis mon pauvre corps sur la terre, et considérais qu’à peine l’âme s’en était séparée, que sa puanteur redoublait à l’excès, le pus coulait de tous côtés, et les vers fourmillaient des yeux, des narines, de la bouche, des oreilles, et de toutes les autres parties, se gorgeant de cette très infecte charogne.

X.

Ayant considéré à mon aise ce pauvre chétif cadavre, je contemplais comme l’on l’enveloppait de quelques haillons; puis je m’arrêtais à considérer, comme l’on le portait avec les cérémonies de l’Eglise dans une petite fosse, pour être consommé et dévoré par les vers. Et je disais à part moi, la Sentence d’éternité est déjà donnée, ce corps ressuscitera pour être bienheureux ou malheureux éternellement.

XI.

Après l’enterrement de mon corps, je méditais comme tous les hommes m’auraient bientôt oublié. Puis je regardais en quel état ce pauvre cadavre était au bout de quinze jours, deux mois, six mois, un an. Je le trouvais en ce fouillement de sa fosse, si horrible et infect, que le regard et l’odeur m’en étaient insupportables. Hélas! Que sera ce que mon corps pourri, tout fondu en glaires puantes et fourmillant de vers? Ô ce sera la charogne des charognes, et le plus horrible cloaque de tout l’univers!

XII.

Piqué d’une simple curiosité, par une vive appréhension et conception, j’allais visiter au bout de quelques années mon chétif cadavre dans son sépulcre, et ne trouvant pas encore sa chair pourrie tout à fait consommée, j’avais une très grande horreur de sa difformité, putréfaction et mauvaise odeur : finalement pour me rendre bien illuminé en la science de la Mort, avec une forte action de mon imaginative et interactive, j’ouvrais derechef après une vingtaine d’années sa fosse, et le trouvant en son squelette, avec ses os noirs, cariés et déboîtés de leurs jointures, couverts de lambeaux pourris de son drap mortuaire, je contemplais cet anéantissement de mon être, et je disais du fond du cœur adieu à toutes créatures, et à moi-même : ô pauvre cadavre! Tu ressusciteras pour être un jour bienheureux ou malheureux à toute éternité, comment peux-tu être superbe, ô terre et cendre?

Quoique la pensée de la mort soit battante d’abattre et terrasser notre vilain orgueil, je veux encore ajouter ici quelques vérités pour nous abaisser davantage, et faire concevoir devant Dieu notre abjection infinie.



Vérités pour concevoir devant Dieu notre abjection infinie.

I. (page 22)

Dans votre être vous êtes un très pur néant, dont vous êtes sorti par la toute-puissance et bonté infinie de Dieu, et retourneriez dans le néant à tous moments, si ce même Créateur ne vous préservait et conservait.

II.

Votre corps n’est que pourriture, puanteur, et un très infect cloaque; après la mort ce sera une charogne insupportable.

III.

Par le péché d’Adam votre pauvre âme est abominable devant Dieu, et pire qu’une charogne; toutes les facultés de votre être ont pente et inclination au mal, et toutes vos actions se ressentent de l’orgueil héréditaire, qui vous dévore et suscite en vous un esprit de superbe opposé à Dieu, comme un Lucifer.

IV.

Par le péché originel vous naissez comme un monstre et un Antéchrist, et par le péché mortel vous devenez comme un Enfer et repaire des diables, ou comme un démon incarné, qui tend par son infinie malice à la destruction de la sainteté divine, que Jésus nous a méritée.

V.

Vous péchés sont infiniment exécrables, puisqu’il a fallu qu’un homme Dieu ait donné sa vie très sainte pour faire justice d’iceux, et vous êtes le Judas qui l’a vendu, et le bourreau qui l’a crucifié.

VI.

Vous ne sauriez faire un petit bien surnaturel, si ce n’est par la grâce de Jésus très saint, tant vous êtes de vous-même pauvre et abominable; et si cette même grâce ne vous préservait, vous vous porteriez à toutes sortes d’accès et abominations. Voilà comme le spirituel doit s’anéantir et tendre à une profonde connaissance de son infinie abjection. Sainte Gertrude ayant ces vues disait à Dieu qu’elle ne pouvait comprendre comme la terre la supportait. Dieu ayant fait la même grâce à une grande Sainte, elle fut contrainte de le prier de suspendre sa lumière surnaturelle. Le père Avila dit le même d’un sien ami grand spirituel, qui ne pût supporter dans une lumière infuse la vue de son abomination.



Considérations de l’Éternité.

Chapitre I.

I. Considération. (page 27)

Considérez que l’éternité est un jamais c’est-à-dire une durée sans commencement et sans fin. Représentez-vous des milliades d’espaces remplis de petits grains de sable, et sachez qu’il est de la Foi, que quand bien de cent millions en cent milliades de siècles l’on n’en tirerait qu’un petit grain, néanmoins le moment viendrait que tous les susdits espaces demeureraient évacués, et que l’éternité, qui est sans commencement et sans fin, demeureraient aussi longues, et que telle durée ne la diminuerait en rien. Admirez cette durée infinie et interminable, louez, bénissez et aimez ce Dieu qui est l’éternité même : remerciez-le de ce qu’il vous donne la connaissance et l’amour de cette belle éternité.

ô que l’éternité est longue, et qui n’a ni commencement ni fin! Celui est bien terrestre qui ne s’entretient point dans la pensée des durées éternelles. Hélas! Quand sera-ce que toutes les créatures me disparaîtront en la vue de l’éternité.

II.

Considérez combien votre vie est courte en comparaison de l’éternité; à vrai dire ce n’est qu’un moment. Méprisez cette vie mortelle, puisque ce n’est qu’un passage et un songe. Détachez-vous de tout ce qui est créé, puisque tout est périssable.

O mon Dieu quand me serez-vous toute chose? Et quand sera-ce que la vie mortelle ne me fera rien? Celui est bien avare à qui l’éternité de tout bonheur ne suffit; ô que cette vie est courte et que l’éternité est longue.

III.

Considérez que le péché mortel mérite une peine infinie et éternelle, à raison d’un Dieu infini et éternel qui est offensé. Ayez horreur du péché, si contraire à la pureté et sainteté de votre Dieu. Admirez la sainte juste ordonnance de la justice divine.

O que Dieu est pur et saint! Et que le péché est détestable et horrible; ah! Que le pécheur est injuste d’offenser un Dieu éternel; et que ce grand Dieu éternel est juste de punir son péché éternellement. Ou pénitence du péché en cette vie, ou peines éternelles pour le pécheur en l’autre.

IV.

Considérez qu’une bonne œuvre faite en grâce mérite une éternelle béatitude, en vertu du Sang de notre seigneur Jésus-Christ, qui est d’une valeur infinie. Admirez l’amoureuse pensée de notre Dieu, qui donne une si grande et immense récompense à une petite œuvre fondée en la grâce qu’il nous a méritée par l’effusion de son sang précieux.

Une petite œuvre faite en grâce et pour Dieu sera récompensé d’une éternité, ô quelle bonté, ô quelle faveur de Dieu. Hélas! Faut-il vivre sans toujours bien faire, puisqu’en chaque moment de notre vie nous pouvons mériter un nouveau degré de gloire éternelle. O mon Dieu, ou la mort, ou bien faire en tout moment.

V.

Considérez qu’au dernier moment de votre vie, quand l’âme se séparera du corps, elle sera jugée du grand Dieu éternel pour toute éternité. Et pour bien pratiquer cette considération, représentez-vous auparavant la certitude de la mort, et la certitude de l’heure et de la manière, comme peut-être vous mourrez subitement sans secours des sacrements, ou dans les eaux, ou dans le feu, par l’assassinat, ou par quelque voie cruelle; peut-être dans votre lit, puant, infect et farci de vos ordures. Ajoutez que dans l’agonie vous serez horriblement combattu des diables, qui assisteront à votre jugement éternel et débattront le salut éternel de votre pauvre âme. Pratiquez des actes de componction sur les péchés de votre vie passée, faite de grandes, fortes et fermes résolutions de vous, disposez plusieurs fois le jour à votre jugement, qui se fera en votre mort.

Hélas! Au moment de ma mort le grand Dieu de justice me jugera pour toute éternité! Comment ma pauvre âme pécheresse osera-t-elle y comparaître? C’est un faire le faut, il faut mourir, et subir en la mort le jugement. Oui, en la mort tout périra, et en ce moment je serai jugé pour éternellement damnée ou sauvée.

VI.

Considérez que Dieu sait de toute éternité et de présent si vous serez éternellement damnée ou éternellement sauvée, en suite de la prévision de vos bonnes ou mauvaises œuvres finales. Adorez l’éternité de cette science de Dieu sur vous en ce qui est de vos états éternels, humiliez-vous sous la toute puissante main de Dieu, qui est honoré des simples; et enfin abandonnez-vous à la merci de sa Providence et de sa miséricorde.

O Dieu de mon éternité que vous êtes terrible en vos jugements et inscrutable en votre science éternelle; mon Dieu vous êtes tout bon et tout miséricordieux, et moi je suis un cloaque de tout péché. Je veux être à jamais abandonnée à tout ce que mon Dieu voudra faire de moi, soit dans la vie présente ou dans l’éternité.

VII.

Considérez l’état épouvantable du Jugement universel, comme tous les mortels ressuscités viendront et comparaîtront en la vallée de Josaphat, où le grand Dieu en sa sainte humanité glorieuse les jugera pour toute éternité; disant aux réprouvés, qui seront à sa gauche, «allez malheureux au feu éternel avec ma malédiction»; et aux prédestinés, qui seront à sa droite, «venez les bénits de mon père posséder le royaume qui vous est préparé dès l’éternité. Admirez et adorez l’inscrutable et épouvantable Justice de Dieu envers les pécheurs, et sa très amoureuse munificence et libéralité en la récompense des justes, humiliez-vous en vue de ces effroyables Sentences.

Que ce jour des sentences éternelles est effroyable. Il est de ma foi que je serai jugée pour être sauvée ou pour être damnée à toute éternité : hélas! Damnée éternellement, sauvée éternellement! Que ces deux mots sont terribles. Puis-je vivre, faut-il que je vive sans penser continuellement à ces importantes vérités qui me touchent de si près?

VIII.

Considérez l’éternité épouvantable des peines d’Enfer, ô quelle horreur. Si vous êtes damnée, vous serez à toute éternité renfermée dans les effroyables prisons de l’Enfer qui est au centre de la terre, où vous souffrirez éternellement en l’âme et au corps toutes sortes de peines imaginables, et vous serez cruci [fi] ée éternellement par les diables. Il y a plus, éternellement vous ne verrez point Dieu, et éternellement vous le maudirez et le haïrez, comme aussi les travaux et les douleurs de son Incarnation et de sa Passion. Humiliez-vous donc dans cette vue effroyable de la Justice divine; espérer en son Précieux sang; faites de fortes résolutions de prévenir ce malheur éternel, auquel il n’y a point de retour.

Oh mon Dieu! Éternellement d’année pour un seul péché mortel; que votre divine justice est effroyable. Il est de la Foi qu’à jamais les damnés souffriront l’Enfer. Oh mon Dieu, ou anéantissez-moi, ou que je ne sois pas du nombre de ceux qui ne vous verront jamais, et qui vous haïront et maudiront à jamais.

IX.

Considérez l’éternité du Paradis, ou les bienheureux verront à toute éternité l’essence divine, et ses trois divines personnes, et cela avec une jouissance et un amour immuable et éternel. Ajoutez la société de tous les bienheureux, et la gloire des corps qui seront doués pour toute éternité de clarté, impassibilité et agilité; pesez particulièrement qu’avec les délices éternels de la béatitude, vous jouirez à toute éternité de la vue et de l’amour de Dieu. Adorez la bonté divine, qui récompense si hautement les siens; faites de fortes résolutions de vous disposer de la bonne manière à ces vues et à ces amours éternels de la Divinité.

À éternité voir Dieu, à éternité aimer Dieu, ô quelle béatitude! À éternité être bien heureux en corps et en âme, ô quelle récompense! ô quel paradis d’être à éternité avec Jésus-Christ, la Sainte Vierge, tous les anges, tous les saints et saintes. Ah! Quand serai-je bienheureux à toute éternité, par le précieux sans de mon Sauveur Jésus-Christ.

X.

Considérez que ce grand Dieu infini, immense, incompréhensible et tout-puissant est de toute éternité et de soi. Et pour bien concevoir cette vérité, représentez-vous qu’il y a six mille ans que le monde n’était point et qu’il l’a fait. Ensuite allez chercher combien il y a que ce Dieu est et parcourait des durées immenses, ainsi que vous avez fait en la première considération, et vous trouverez que ce grand Dieu étant éternel et sans commencement, vous n’aurez en rien atteint son éternité, et que telles durées ne la diminueront en rien. Ajoutez que ce grand Dieu est non seulement éternel, mais encore qu’il est de soi-même. Adorez, bénissez et aimez profondément ce grand Dieu, qui existe de toute éternité et de soi; humiliez-vous, faisant comparaison de votre petit être au sien incompréhensible.



O grand Dieu! Qui êtes de toute éternité et par vous-même, je vous adore, je vous bénis, et je vous aime de tout mon pauvre cœur. Dieu être souverain, éternel et indépendant, que vous êtes adorable, admirable et aimable.

XI.

Considérez que ce grand Dieu est non seulement de toute éternité, mais encore qu’il sera à toute éternité. Représentez-vous cette vérité par des durées immenses, qui toutes ensemble ne la peuvent en rien augmenter ou diminuer. Adorez, bénissez et aimez ce grand Dieu en cette vue.

Le grand Dieu sera à toute éternité et à jamais. Quelle durée interminable! Dieu sera éternellement Dieu; Dieu que vous êtes adorable, aimable et admirable; et moi par une éternité participée je serai autant que Dieu sera Dieu. Quelle douce pensée à une âme qui travaille pour Dieu!

Considérez que ce grand Dieu vous connaît et vous aime de toute éternité, sans que vous y ayez jamais rien contribué du vôtre. Ajoutez qu’il sera à toute éternité, à laquelle il vous a associé, pour en icelle vous connaître et aimer éternellement, il faut donner pouvoir de le connaître et de l’aimer réciproquement à toute éternité. Adorez sa bonté, et reconnaissez ses faveurs amoureuses en votre endroit. Rendez-le réciproque de vos moments à ses amours éternels.

O Dieu d’amour! Qui m’avez associé à votre éternité pour vous connaître et aimer; pourquoi ne vous aimé-je toujours et en tous moments. Vous m’avez créé et conservé pour cette fin. Je veux donc vous connaître et vous aimer éternellement.

Pensées affectives sur l’éternité de Dieu.

Chapitre II. De l’antécédente.

I. (page 46).

Dieu était seul avant la création du monde. Adorez-le en cet état, seul à seul, et considérez qu’il vous aime autant vous seul, que toutes les créatures ensemble.

II.

Dieu avant cette création était seul éternel. Adorez le rend cette vue, et allant de durée en durée, réjouissez-vous de ce qu’il est éternel sans commencement, et de ce que votre esprit se perd en ces durées, sans y pouvoir atteindre.

III.

Dieu est non seulement éternel, mais de soi. Réjouissez-vous de ce que votre grand Dieu est de soi, et toutes les créatures de lui.

IV.

Dans l’éternité ce grand Dieu suffisait à soi en beauté, en bonté et en amour, et les contemplait en soi. Réjouissez-vous de ce que cet amant infini avait en soi un objet infiniment aimable.

V.

Ces trois divines personnes dans cette éternité se contemplaient et s’aimaient infiniment et réciproquement. Réjouissez-vous de l’amour infini de ces personnes aimantes et bien-aimées.

VI.

Dieu dans cette éternité a reconnu et aimé d’une particulière connaissance et d’un particulier amour tout ses Prédestinés (du nombre desquels vous espérez être.) Adorez Dieu dans cet amour à votre endroit.

VII.

Dieu de toute éternité voyait à l’infini des hommes qu’il pouvait créer, et qu’il ne créera pas; et dans ce même moment, il délibéra de vous donner l’être. Adorez-le en cette préférence d’amour parmi tant de créatures possibles, qu’il connaissait par une science de simple intelligence.

VIII.

Dieu dans cette éternité me prévoyait pécheur, tels que j’ai été et que je suis, et il ne laissait pas de m’aimer pour la gloire éternelle, et pour son amour éternel. Oque cet amour est ardent à qui le sait bien entendre.

IX.

Dieu me connaît et m’aime en ce moment présent; hé! Pourquoi ne l’aimerais-je pas.

X.

L’état de votre amour présent est bien petit et même inconnu. Humiliez-vous en cette vue, et pensez quel amour vous souhaiteriez avoir présentement pour correspondre à l’amour éternel de Dieu en votre endroit. Demandez-lui par les mérites infinis de son Fils bien-aimé.

De la suivante.

I.

Dieu sera à toute éternité; allez de durée en durée, et n’en trouvant point la fin, réjouissez-vous-en de tout votre cœur, et en amour.

II.

Dieu à toute éternité sera à soi un objet infiniment beau et aimable, et se connaîtra et aimera infiniment. Réjouissez-vous de ce que Dieu suffira à soi-même.

III.

Les contemplations et les amours des divines personnes seront réciproques les unes aux autres, et cela à toute éternité. Adorez-les dans ces opérations éternelles et tout aimables.

IV.

Dieu à toute éternité connaîtra et aimera ses Prédestinés (du nombre desquels vous espérez être) d’une particulière connaissance et d’un particulier amour. Adorez Dieu en cet amour.

V.

Dieu vous a associé à son éternité pour le connaître et l’aimer éternellement; ce que vous ferez parfaitement au ciel. Remerciez Dieu de cette immense faveur, et pensez en particulier à l’éternité de votre âme qui est immortelle, et porte l’Image de Dieu, et de votre corps par la résurrection. Adorez Dieu de ses hautes faveurs.

VI.

Pensant quel sera votre amour éternel, allez de durée en durée voir comme vous aimerez à toute éternité, et souhaitez d’avoir un grand amour dès à présent.

VII.

Le bon Jésus, à raison de sa divine hypostase, sera un Dieu infiniment aimant, et un objet aimable à toute éternité. Souhaitez de le voir et aimer avec tous les amours des bienheureux.

VIII.

Considérez que Dieu est Dieu d’amour, tout feu et charité, de toute éternité, et à toute éternité, et l’adorable objet de votre amour. Demandez-lui maintenant quelque étincelle de ce grand brasier éternel.

IX.

À toute éternité le bon Jésus sera aussi l’objet de votre amour, et vous puiserez les eaux avec joie des Fontaines du Sauveur. Demandez avec soif quelques gouttes de cette fontaine d’eau vive, et de ces Torrents de volupté.

Pensées affectives sur l’éternité.

Du paradis. Chapitre III. À toute éternité.

I. (page 55)

Étant en grâce vous serez jugée en bénédiction, tant en votre mort, qu’au jugement universel, pour être bienheureux. Aspirez après ces amoureuses Sentences de votre bénédiction éternelle.

II.

Le Ciel empiré sera le paradis et la demeure délicieuse des bienheureux. Ce ciel, premièrement, est mille et mille fois plus clair et rayonnant que le soleil. Secondement, outre qu’il est clair de soi, il sera encore rempli des clartés presque infinies qui proviendront des corps glorifiés. Troisièmement, cette demeure est comblée de plaisir, que tous les entendements humains ensemble ne sauraient comprendre en cette vie. Aspirez après ce séjour éternel.

III.

L’âme bien heureuse sera remplie de gloire en sa substance, et comme Déiformée et pleine de vie de Dieu.

IV.

Dieu communiquera à l’âme la participation de ses Attributs divins, autant que cela se peut faire à la créature, et cela selon la disposition de sa Lumière de gloire, et autres manières inconcevables.

V.

L’Image de Dieu, qui est dans l’âme, sera comme renouvelée par des communications et infusions de la bonté divine.

VI.

L’âme du bon Jésus entrera comme en possession de la bienheureuse, et cela comme par une communication intime de sa vie, de ses dons, de ses grâces, de ses lumières, de ses vertus, et de ses amours, plus ou moins, selon la diversité de la lumière béatifique.

VII.

L’entendement de l’âme bienheureuse verra l’Essence divine, et dans cet abîme infini de la Divinité, tous les adorables Attributs de Dieu.

VIII.

Cet entendement sera revêtu d’une lumière béatifique, qui le rendra capable de voir Dieu clairement, immuablement et sans jamais cesser.

IX.

Cet entendement verra Dieu par union immédiate de l’essence divine, sans autre image ou représentation impresse.

X.

Il verra les trois personnes divines, et leurs productions éternelles et immanentes.

XI.

Il connaîtra tous les secrets de la conduite de Dieu et de tous les divins mystères.

XII.

La mémoire sera pleine d’une présence de Dieu intime.

XIII.

Elle aura une représentation très vive de tous les bienheureux.

XIV.

Elle aura un souvenir immuable de tous les bienfaits de Dieu, tant en cette vie mortelle qu’en la béatitude de ses grâces, de ses dons et de tous ses divins mystères.

XV.

La volonté sera comblée et ardente d’un pur amour envers Dieu, et l’aimera comme son Tout, son Père, son Epoux, Bienfaiteur, Créateur, Glorificateur, Principe, et Fin.

XVI.

Cette volonté se répandra dans les infinies beautés des Attributs divins.

XVII.

Elle répandra ses amours vers chaque Personne divine, et leurs productions éternelles.

XVIII.

Elle aimera toutes les créatures en Dieu, et particulièrement tous les bienheureux.

XIX.

La très Sainte Trinité opérera en ses trois puissances de l’âme bienheureuse, mémoire, entendement et volonté, d’une façon toute particulière, et cela sera comme par une Déiformation de chacune.

XX.

Ces trois puissances recevront aussi de grandes communications des puissances Spirituelles de la belle Âme de Jésus glorieux.

XXI.

En l’union de l’amour de Dieu et de Jésus, les Bienheureux seront unis à aimer Dieu, et cet amour sera immuable et toujours nouveau.

XXII.

Les corps des Bienheureux seront réunis à leurs âmes par la résurrection générale, et seront rendus glorieux.

XXIII.

Ces purs corps en tous leurs membres seront clarifiés d’une clarté plus belle mille et millions de fois que celle du soleil.

XXIV.

Le corps Glorieux sera impassible sans pouvoir être offensé, et cela avec suavité et réjouissance très pure.

XXV.

Il sera tellement agile qu’il ira d’un lieu à un autre, aussitôt que l’âme le voudra, et cela avec une vitesse inexplicable.

XXVI.

Il sera subtil, pénétrant, et passera au travers des cieux, et de tous les autres corps, ainsi qu’il plaira à l’âme, et cela sans difficulté.

XXVII.

Il sera comme spirituel, sans être sujet au dormir, manger, boire, et autres misères, étant toujours content, sans aucune incommodité.

XXVIII.

Les yeux corporels du bienheureux verront le très pur corps de Jésus en sa gloire, comme l’auteur et l’objet de leur particulière glorification.

XXIX.

Ses yeux verront les corps de la Sainte Vierge, et de tous les Bienheureux, et cela avec des contentements inexplicables. Ajoutez qu’ils verront aussi toutes les autres beautés de l’Univers.

XXX.

Le bienheureux se recréera en la musique céleste, ès louanges de Dieu, et en tout ce qui se dira dans le paradis.

XXXI.

L’odorat du bienheureux se recréera en la très suave odeur, qui rejaillira de toutes choses; et particulièrement des corps glorieux, et surtout de celui du bon Jésus, qui sera incomparable à raison de l’union hydrostatique.

XXXII.

Le goût du bienheureux sera dans la jouissance de saveurs très délicieuses, et dans une satiété et satisfaction entière.

XXXIII.

Le sens du toucher, qui se répand par tout le corps, sera comblé et imbu de délices universels.

XXXIV.

Le cœur du bienheureux, qui est le siège des passions, sera rempli de toutes sortes de douceurs, et surtout d’une abyssale, tranquille et pacifique sérénité dont il exultera continuellement vers Dieu son créateur et Jésus-Christ son rédempteur.

XXXV.

Ce cœur bienheureux brûlera d’un amour comme spirituel, mais très haut, très pur, très ardent envers Dieu, Jésus-Christ, la Sainte Vierge, et tous les Bienheureux.

XXXVI.

Ce Cœur bienheureux sera comme vivifié des amoureuses influences du divin Cœur de Jésus.

XXXVII.

Le bienheureux pourra quand bon lui semblera, baiser et embrasser très purement et très étroitement les belles et reluisantes plaies des pieds, des mains et du cœur amoureux de Jésus.

XXXVIII.

L’imagination du bienheureux sera remplie et comblée de très douces représentations.

XXXIX.

Point de péché en paradis, et les bienheureux seront impeccables et confirmés en grâce, et cela avec une assurance et vue si délicieuse qu’elle ne se peut exprimer.

XL.

Les bienheureux en la vue de Dieu seul s’entreverront les uns les autres, se souhaiteront mutuellement leurs félicités, et se complairont en icelles, et cela d’une manière très amoureuse.

XLI.

Encore que tous les bienheureux Anges louent et adorent Dieu en toutes ses grandeurs, néanmoins ils sont destinés à des particulières vues et adoration de quelque grandeur de Dieu. Les Chérubins honoreront tous ensemble sa science par unité de vue, et chacun en particulier par autres différentes vues. Les Séraphins honoreront de la même sorte son amour divin. Et ainsi tous les Anges dans les autres ordres auront leurs générales et particulières adorations, et cela par des manières admirables.

XLII. Les bienheureux et les bienheureuses Saints et Saintes honoreront Dieu en général et en particulier, de la même sorte que les Anges; surtout ils adoreront tous la Divine miséricorde d’une manière très amoureuse, générale, et particulière.

XLIII.

Dieu sera Saint par soi, le bon Jésus par son hypostase et par sa grâce, les bienheureux par une grâce consommée et par une communication admirable de la sainteté de Dieu et de celle du bon Jésus seront sanctifiés.

XLIV.

Les bienheureux se réjouiront d’une joie ineffable dans la vue de leur durée béatifique sans fin, en la possession du grand Dieu et de tout bien. Il y a plus, en cette vue ils recevront à tous moments, comme des recrues de gloire, et des communications nouvelles de l’adorable Attribut de l’éternité; et ils lui en rendront de particulières adorations et respects.

Pensées terribles de l’éternité de l’Enfer.

Chapitre IV.

I. (page 72)

L’Enfer est un lieu au centre de la Terre, très horrible, très épouvantable, plein de peine et de ténèbres, et cela pour jamais.

II.

Au Jugement particulier, et à l’universel, le pécheur sera condamné pour jamais à l’Enfer, et cette condamnation sera une peine inénarrable.

III.



[...]µ



XXXII.

Point d’amour en Enfer, point de rémission; à jamais peine de Dieu, à jamais désespoir.

XXXIII.

Dieu et les bienheureux se réjouiront de la punition des damnés; ce que ceux-ci sauront, et ils en souffriront une rage inconcevable.



Pensée d’éternité d’un certain solitaire, et d’un autre serviteur de Dieu.

Chapitre V.

I. (page 81) Le premier [des deux amis], étant un jeune homme d’un naturel fort doux et d’un esprit fort pénétrant, fut favorisé de particulière grâce du Ciel, et se retira en solitude, après une forte pensée qu’il eut de l’éternité, en cette manière : c’est que huit jours durant, à même qu’il commençait la nuit à dormir dans son lit, il entendit une voix très éclatante qui prononçait ce mot d’éternité, et pénétrait non seulement le sens externe, mais encore le fond de l’âme, y faisant une admirable impression.

II. Là-dessus, s’étant retiré en solitude, il lui était souvent dit à l’oraison : «Je suis ton Dieu, je te veux aimer éternellement», ce qui lui faisait une grande impression de cet amour éternel.

III. Ensuite il lui semblait que toutes les créatures lui disaient sans cesse d’une commune voix : «éternité d’amour», et son âme en demeurait fort élevée.

IV. Il passa à un état de peine, et demeura quelques années dans une vue du centre de l’Enfer qui lui était réservé à éternité. Il pensait souvent à la Sentence éternelle de son jugement particulier; et il a demeuré beaucoup de jours en un certain état, comme s’il eût été prêt à juger, ce qui le faisait beaucoup souffrir.

V. Il vit un jour en Oraison, comme après la Sentence éternelle du Jugement universel, la terre s’entr’ouvrirait, et tous les damnés se jetteraient désespérés en Enfer, disant à toute éternité nous haïrons Dieu, cette vue l’épouvanta et l’affligea beaucoup.

VI. Dieu tout bon lui fit voir un jour ce qui se passait dans le jugement particulier d’une âme qui l’avait bien servi : «Je voyais, disait-il, une miséricorde infinie qui comblait cette âme d’un amour éternel.»

VII. Une autre fois faisant oraison, il entendit une voix qui dit : Je t’ai aimé de toute éternité42; ce qui lui imprima une certaine idée de cet amour divin, qui le séparait du souvenir des créatures. Et au même temps il fut tellement frappé d’amour qu’il en demeura comme hors de soi toute sa vie, laquelle il finit heureusement en des actes d’amour, pour les aller continuer à toute éternité. Et il disait à ce sujet, que sans la vue d’éternité les Bienheureux seraient sans assurance et sans contentement.

On passe maintenant sans transition autre qu’une barre horizontale et la renumérotation des paragraphes à l’autre ami de Dieu. Il s’agit probablement du sieur de la Forest :

I. Un autre serviteur de Dieu a été conduit à une très haute perfection par les vues pensées de l’éternité. Il était de maison et façonné aux armes. Voici qu’environ à l’âge de vingt-trois ans, comme il banquetait avec ses camarades mondains, il entrouvrit un livre, où lisant le seul mot d’éternité, il fut si fort pénétré d’une forte pensée de la chose qu’il tomba par terre comme évanoui, et y demeura six heures en cet état couché sur un lit, sans dire son secret.

II. Le lendemain, ayant l’usage fort libre de ses puissances, environné néanmoins de sa vue d’éternité, il s’alla confesser à un saint religieux avec beaucoup de larmes et lui ayant révélé son secret, il en reçut beaucoup de consolation, car il était serviteur de Dieu et homme de grande oraison, qui avait eu révélation de ce qui s’était passé, et qui en se séparant lui dit : «Mon frère, aime Dieu un moment, et tu l’aimeras éternellement.» Ces mots portés et partis d’un esprit embrasé lui furent comme une flèche de feu, qui navra son pauvre cœur d’un certain amour divin, dont l’impression lui en demeura toute sa vie.

III. Ensuite il fut cruellement tourmenté de la vue de l’éternité de l’Enfer, environ huit ans, dans plusieurs visions. ; ayant été conduit en Enfer il y souffrit des peines inénarrables, avec la connaissance de ses plus proches qui y étaient damnés.

IV. Après cet état, il demeura trois autres années dans une croyance comme certaine de sa damnation : tentation qui était aucune fois si extrême qu’il s’en évanouissait.

V. Ensuite de cet état, il demeura un an durant fort libre de toutes peines; et en son oraison et à son réveil il entendait plusieurs fois une certaine voix fort suave, qui lui disait, à toute éternité, et remplissait son âme d’une très grande consolation.

VI. Après cette année, il en demeura deux dans la seule vue de la brièveté de la vie, en comparaison de l’éternité. Ce qui lui donna un si extrême mépris des choses du monde, qu’il ne les savait souffrir, et ne pouvait comprendre comme les hommes créés pour l’éternité s’y pouvaient arrêter.

VII. Ensuite de ce que dessus, il fut huit ans dans la continuelle vue que Dieu l’aimait de toute éternité; ce qui l’affligeait, avec des larmes de tendresse et d’amour, d’autant qu’il l’aimait si peu et avait commencé si tard. Il eut conjointement des vues fort particulières de la sainte Passion.

VIII. Dans la dernière maladie, il fut tourmenté d’un ardent amour envers Dieu, et d’une grande impatience d’aller à son éternité.



Traité second. La Sainte Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul.

Le Traité second : «La Sainte Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul», balaye le chemin sans compromis : il faut laisser de la place, et toute la place, au divin, qui peut alors animer la créature : «Dieu opère tellement en cette âme qu’il semble que ce soit plutôt lui qui produise cet amour. [...] L’âme demeure souvent comme liée et garrottée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mue seulement.» C’est la passiveté mystique — au terme d’un long cheminement de «désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu». Jean-Chrysostome donne des indications concrètes et des exemples plutôt qu’une théorie :

I. (page 91)

Considérez que c’est une vertu par laquelle l’âme va oubliant les créatures pour ne se souvenir que de son très unique Créateur, en la vue duquel elle commence, continue, et perfectionne tout ce qu’elle fait. Souhaitez et demandez l’oubli des créatures.

«O Dieu d’amour! Quand me donnerez-vous l’oubli des créatures, et votre saint souvenir.»

II.

Considérez que l’âme est autant occupée du Créateur, qu’elle est désoccupée des créatures; et en vérité il est bien avare à qui Dieu ne suffit. Souhaitez et demandez de n’être occupé que de Dieu.

«Hélas! Quand mon âme ne sera-t-elle plus occupée que de Dieu seul.»

III.

Considérez que les hommes, et particulièrement les Prédestinés, étant créés pour ne s’occuper que de Dieu dans l’éternité, sont bien malheureux de se remplir des vanités et des inutilités des créatures en cette vie mortelle, consacrée à la pénitence. Regrettez les occupations inutiles de votre vie passée.

«O vie malheureuse! Qui ne s’est remplie que des créatures.»

IV.

Considérez que les diables font de grands efforts pour empêcher les hommes de s’adonner à cette sainte vertu, et que pour cet effet ils leur suscitent mille occupations inutiles, essayant de les entortiller de ces vains empressements. Affligez-vous de tant d’âmes que le diable séduit; regrettez d’avoir adhéré en ce sujet à ses tentations.

«Ou il me faut mourir, ou vivre désoccupé des créatures.»

V.

Considérez que peu d’âmes, même entre celles qui font profession de perfection, s’adonnent purement à cette sainte vertu, et très peu y font les véritables progrès, et parviennent à l’entière jouissance d’icelle, ce qui est très déplorable. Affligez-vous du peu d’âmes qui cherchent Dieu en pure vertu.

«Hélas! Le Dieu de pur amour est infiniment aimable, et peu l’aiment.»

VI.

Considérez que pour se désoccuper des affaires, travaux, charges et offices, il ne faut. Premièrement. Nous mêler que de ce qui nous est commis. Deuxièmement. Ne les faire qu’en la vue de la volonté de Dieu. Troisièmement. Il se faut garder de la nature et du diable, qui nous portent aux empressements. Quatrièmement. Régler les temps et les manières d’agir, à faute de quoi l’âme séduite du diable tombe en mille désordres. Confondez-vous de vos chutes sur ce sujet.

«Dieu, à jamais vous me serez tout en toutes choses.»

VII.

Considérez que pour ce désoccuper ès tribulations il nous faut, premièrement. Nous en remettre à Dieu, qui les voit et les permet pour notre mieux. Deuxièmement. Renoncer fortement à nous entretenir des pensées d’icelles. Troisièmement. Considérez que le bon Jésus, en souffrant pour nous, ne s’est jamais entretenu que de l’amour du Père éternel respectivement à notre rédemption. Quatrièmement. Généreusement en demander de plus grandes à Dieu pour son pur amour, et pour punition de nos péchés. Confondez-vous de n’avoir pas fait ces choses.

«Mon Dieu, en mes croix soyez l’occupation de mon amour.»

VIII.

Considérez que pour se désoccuper en nos infirmités et maladies, il faut, premièrement. Faire entièrement et sans réserve, ce que le directeur et médecin ordonneront. Deuxièmement. Les offrir à Dieu, qui les voit

et les permet, et lui en demander de plus grandes, si tel est son bon plaisir. Troisièmement. Il se faut faire un petit règlement de tout ce que l’on doit pratiquer en cet état, où la nature et le diable nous jettent tant de grandes lâchetés et infidélité envers Dieu, d’où il arrive que les maladies profitent à peu, et que plusieurs, après les trentaines et quarantaines d’années d’infirmité n’ont pas acquis un seul petit grain de perfection, ce qui est très pitoyable. Confondez-vous de tant de lâcheté, impatience, et indévotion ès infirmités de votre vie.

«Pourquoi en mes infirmités ne m’occuperais-je pas de Jésus crucifié pour moi et par amour.»

IX. (Page 98)

Considérez que pour se désoccuper ès choses bonnes, ès bons desseins et dans les bons désirs, il ne faut, premièrement. Jamais s’en entremettre et entretenir avec empressement. Deuxièmement. S’arrêter à y penser autant de temps qu’il conviendra. Troisièmement. Il faut se déterminer promptement à faire ce que vous aurez sagement arrêté. Quatrièmement. Ce prendre garde du diable, qui sous prétexte des choses bonnes vous remplit de pensées et de ressassements inutiles, pour vous divertir de la vue directe de Dieu, qui est un point fort considérable, ou beaucoup trébuchent. Ayez regret du temps que vous avez perdu en occupations vaines et inutiles.

«O que celui est heureux qui fait toute chose en la vue et en l’occupation de Dieu seul.»

X.

Considérez que pour se désoccuper en la conversation, il faut, premièrement. N’y chercher que Dieu. Deuxièmement. Supporter les importunités, impertinences, et sottes passions du prochain. Troisièmement. Essayez de divertir accortement les discours vains ou contraires à la charité. Quatrièmement. Parler de choses bonnes et du salut. Cinquièmement. La faire courte, et se souvenir que plusieurs conversations, sous prétexte même de spiritualité, ne sont que satisfactions folles et vaines, nigeoteries [sic] et temps perdu. Confondez-vous de l’inutilité de vos conversations.

«Oh mon Dieu! Que ma conversation soit dans le ciel à jamais.»

XI.

Considérez que pour profiter en cette vertu, il nous faut : 1. Pratiquer une fuite discrète des créatures. 2. Nous vider de toutes leurs images inutiles. 3. Nous attacher à l’unique beauté et bonté du Créateur. 4. Nous élever souvent à la vue de l’éternité interminable, à laquelle nous sommes destinés pour jamais. Aspirez fortement à l’état heureux de la pure désoccupation.

«Mon Dieu m’est toutes choses.»

XII.

Considérez les belles désoccupations des saintes âmes, qui ayant été fidèles en l’acquisition de cette sainte vertu, enfin parviennent à un état si pur, que toutes les choses, les affaires, et les entretiens de ce monde leur passent comme des songes; et elles vivent au milieu des bruits dans une continuelle oraison et vue de Dieu. O que cet état est beau et angélique, et ce que je dis est entièrement vrai. Renoncez aux vaines occupations des créatures, aspirez à l’unique occupation de Dieu seul.

«O que l’âme est heureuse qui n’est occupée que de Dieu seul.»

XIII.

Considérez les pures désoccupations de saint Jean-Baptiste, qui dès sa tendre enfance fut appelé au désert. De saint Paul l’Hermite en sa petite caverne, ou il vécut environ cent ans en l’éloignement de toutes les créatures, dans une continuelle contemplation de Dieu et des choses éternelles. De Sainte Madeleine, qui passa trente ans dans sa grotte, ne s’occupant que du pur amour de Dieu, et de ses beautés et bontés admirables, en la conversation familière des Saints Anges, qui l’élevaient sept fois le jour au ciel. De Sainte Marie Egyptienne, qui demeura dans la solitude quarante ans, en une continuelle contemplation des choses de Dieu, et sans aucune conversation ou secours des créatures. Ajoutez une infinité d’autres qui ont vécu de la sorte, et comme des Anges solitaires. Confondez-vous de l’état de votre vie, en comparaison de celui de ces grandes âmes.

«Oh mon Dieu! Quand mon âme sera-t-elle solitaire en vous, et pour vous, et par amour.»

XIV.

Considérez comme la belle âme du bon Jésus, dès le moment de l’Incarnation jusqu’au dernier de sa vie, ne s’occupa jamais que de Dieu et de ses très adorables volontés, en l’union hypostatique et vision béatifique respectivement à la consommation amoureuse de notre rédemption. Adorez et admirez cette très haute désoccupation de Jésus, tout bon, vrai Dieu et vrai Homme.

«O bon Jésus! Quand serais-je uni avec vous dans l’immuable occupation d’un seul Dieu.»

XV.

Considérez qu’encore que le bon Jésus fut intuitivement occupé de Dieu, et désoccupé des créatures, néanmoins pour exciter les mortels à l’acquisition de cette sainte vertu, il en voulut donner de grands exemples. Premièrement. En naissant pauvre et éloigné des créatures dans une grotte solitaire. Deuxièmement. En sa fuite d’Égypte, où dès le berceau il vécut comme un petit, mais très divin anachorète. Troisièmement. En la vie cachée qu’il a menée depuis douze jusqu’à trente ans, qui n’était autre chose qu’une continuelle et très pure désoccupation. Quatrièmement. En la particulière retraite qu’il fit au désert avant que de paraître en public. Cinquièmement. En ce que lui qui était très pur, très saint, et vrai Dieu, ne laissait pas néanmoins pendant le temps de cette prédication, de se retirer souvent en particulier, et de pratiquer de petites solitudes, et cela pour nous porter par son exemple à la désoccupation des créatures, en l’occupation de Dieu seul. Aspirez à la bénite imitation de ces saints exemples.

«Pourquoi ne travaillerai-je pas à la pure désoccupation de toutes les créatures, à l’imitation de Jésus mon sauveur.»

XVI.

Considérez qu’elle a été la désoccupation de la Sainte Vierge. Premièrement. En ses solitudes avec le bon Jésus, Saint Joseph, et Saint Jean. Deuxièmement. En ne voyant jamais que Dieu en tout ce qu’elle pensait et faisait. Troisièmement. En ce qu’elle était souvent favorisée de la vision béatifique. Réjouissez-vous de cette belle désoccupation, de laquelle la Sainte Vierge a été favorisée.

«O Sainte Vierge! Que vous étiez heureuse de n’être occupée que de Dieu seul.»

XVII.

Considérez que par la création vous êtes obligé de tendre à la sainte désoccupation. Car Dieu tout bon a imprimé votre âme de sa belle Image, pour vous divertir de la laideur des créatures, et vous attacher à sa pure beauté. Confondez-vous de porter l’Image de Dieu et d’en être si peu occupé.

«Hélas! Puisque je suis l’Image de mon Dieu, pourquoi ne m’occuperai-je pas de ses beautés et de ses bontés infinies.»

XVIII.

Considérez que les âmes lâches et tépides ne prennent plaisir qu’à s’entretenir de leurs passions, de haine, de vengeance, de murmure, de curiosité, d’affection, et d’autres semblables. Au contraire les bonnes âmes s’en désoccupent, et ne se veulent remplir que de Dieu et de ses saintes volontés. Convertissez au malheur de celles-là, et bénissez le bonheur de celles-ci.

«O que l’âme est malheureuse, qui se vide de Dieu, et se remplit des créatures.»

XIX.

Considérez que la vocation de Religion vous oblige beaucoup à l’acquisition de cette sainte vertu; et à vrai dire, pourquoi se séquestrer du monde, si ce n’est pour se désoccuper de toutes choses mondaines, et ne s’occuper que de Dieu. Confondez-vous d’être en état de désoccupation et d’y avoir si peu travaillé.

«O que celui est heureux qui se vide des créatures et se remplit de Dieu.»

XX.

Considérez qu’au jour de votre mort, et particulièrement si vous êtes Religieux, l’on vous demandera un compte très étroit de la désoccupation des créatures, et de l’occupation en Dieu. Hélas! Les pensées et les paroles oiseuses seront jugées; et cependant tous les moments de votre chétive vie sont remplis de légèretés, folies, vanités, inutilités et satisfactions propriétaires. Redoutez avec humilité cet effroyable jugement de votre mort.

«O malheureuse inutilité de ma vie qui sera jugée pour toute éternité au jour de ma mort.»

XXI.

Considérez qu’à vrai dire les bienheureux semblent posséder seuls cette belle vertu de désoccupation, puisqu’à jamais ils verront les beautés infinies de Dieu, et jouiront de ses pures amours sans en pouvoir divertir un seul moment. O heureuse désoccupation, où Dieu seul en ses amours nous occupera à jamais. Souhaitez avec humble conscience cette éternelle et immuable désoccupation.

«O éternité heureuse! Où l’on ne s’occupe que de Dieu et de son très pur amour.»

Maximes de désoccupation. (Page 113).

I.

Celui qui veut se désoccuper des créatures, ne doit rien affectionner et vouloir que le Créateur.

II.

Si vous voulez faire progrès en la désoccupation, fuyez les longueurs et inutilités de la conversation.

III.

Soyez assurés que vous n’êtes autant parfait que vous êtes désoccupé.

IV.

La vraie oraison va droit à la jouissance de la pure désoccupation.

V.

Celui qui travaille fortement à la désoccupation, parviendra en peu de temps à la perfection.

VI.

Examinez-vous trois fois le jour sur votre désoccupation, et pratiquez ensuite quelques bons actes de cette vertu. Je vous dis en vérité qu’en peu de temps vous ferez un grand profit en la vie intérieure.

Examen de la désoccupation.

Ceux qui s’adonnent à l’acquisition de cette sainte vertu, pratiquent trois fois le jour ce simple examen, et par cette voie font un progrès incroyable à la sainte perfection. De sorte qu’ils parviennent ordinairement à une telle tranquillité intérieure, qu’ils le font à chaque heure avec grande suavité, par le retour de l’âme sur ce qu’elle a fait dans l’heure précédente, et ce qu’elle doit faire dans la suivante. L’habitude de cette pratique est admirable et je vous dis en vérité très facile à ceux qui veulent être Dieu tout de bon et sans réserve. Ceux qui en ont fait l’expérience en fidélité et en pureté, disent que les recours faits d’heure en heure, sont comme de petits paradis aux bonnes âmes, où elles renouvellent leur pur amour envers leur époux éternel, et en reçoivent souvent des baisers très intimes, avec des impressions si vives de sa divine présence, que cela est inexplicable.

Il y a plus, l’on en trouve qui par la pratique de tels retours passent à une vue continuelle de Dieu, en ses beautés et amours. Et tel fut l’âme de la bienheureuse Marie de l’Incarnation, qui au rapport du saint homme et grand docteur Le sieur Duval, n’était comme point distraite de la vue de Dieu. Il s’en voit encore de vivants favorisés de cette grâce. En vérité cet état est si heureux, si grand, et si admirable, que rien après Dieu et la vision béatifique ne lui est comparable.

En l’examen du matin, au même temps que vous serez levé, il faut :

Premièrement. Faire une ferme résolution de ne rechercher en toute la journée que la seule volonté de Dieu, dans tout ce que vous entreprendrez et ferez, sans réserve, quoi qu’il vous en coûte, et en vous abandonnant à la merci de la Providence divine.

Deuxièmement. Jetez la vue sur les choses desquelles vous pensez être occupé, ou qui pourraient vous arriver dans ce jour.

Troisièmement. Arrêtez comment vous vous comporterez dans telle rencontre pour Dieu, et en la vue de Dieu.

4. Se résoudra faire court, ainsi qu’il conviendra discrètement dans les conversations.

5. Prévoir et régler le temps de ces prières et de ses obligations; et si l’on craint d’être occupé, le prévenir plutôt que le retarder. Car un tel retardement est un signe honteux d’une grande infidélité, de peu de ferveur, de paresse, et d’un dégoût secret des choses de Dieu.

6. Se proposer de pratiquer quelques actes particuliers de cette sainte vertu.

En celui du midi il faut,



1.S’examiner et se confondre de ses fautes en la poursuite de cette sainte vertu.

2. Pour encourager l’âme, présenter à Dieu les bons actes que l’on aura pratiqués le matin, et particulièrement les victoires que l’on aura remportées contre la nature et le diable.

3. Se résoudre de continuer cette pratique et ce combat.

En celui du soir, il faut,

1. Examiner et regretter les fautes de tout le jour sur ce sujet.

2. Pour fortifier l’âme, faire oblation à Dieu de ce que l’on aura fidèlement pratiqué.

3. Se résoudre de continuer le jour suivant, prévoyant ce qui pourra arriver, et arrêtant de s’y comporter en esprit de désoccupation.

4. Faire une petite, mais forte et intime réflexion sur les très belles et les très hautes désoccupations du bon Jésus, de la Sainte Vierge, et de tous les saints.

Faites plus, passez dans le ciel, et vous souvenant que vous êtes créés pour, avec des bienheureux en la vision béatifique, ne vous occupez à jamais que de Dieu, de ses beautés et de ses amours.

Ayez horreur de la vaine et inutile occupation des créatures; détestez les conversations négocieuses et mondaines, où Dieu n’est point, mais nature, pourriture et péché. Représentez-vous que toutes les occupations qui ne sont point de Dieu, en Dieu et pour Dieu, sont des puérilités, niaiseries, folies et sottises, ou pour mieux dire, des cloaques puants et infects, dans lesquels les âmes s’empestent, se corrompent, et perdent la vue et la jouissance du beau des beaux, et du bon des bons, qui est Dieu notre Créateur. Aspirez à la vraie désoccupation, où l’âme vit heureuse hors du bruit des créatures, seule avec Dieu seul.



Remarques spirituelles sur la sainte désoccupation.

I.

L’on apprend de la doctrine de Saint Arsène, que peu font le véritable progrès en la sainte perfection, à raison que la plupart des hommes, même spirituels, font leurs actions avec beaucoup d’occupation de leur amour-propre, et qu’elles ne valent qu’autant qu’elles sont fondées en Dieu, c’est-à-dire, autant que l’âme est occupée de Dieu, et désoccupée des créatures.

II.

L’on demandait au saint abbé Agathon pourquoi il tremblait à la mort. Hélas! Répliqua-t-il que le grand Dieu de mon éternité est terrible en ses jugements ! J’ai vécu longues années en pénitence et en solitude, mais qui me répondra de mes œuvres? Car je suis pauvre pécheur, et elles ne lui sont autant agréables qu’elles ont été pures, c’est-à-dire faites en l’occupation de lui seul, et en la désoccupation de toutes les créatures.

III.

Une certaine personne prétendant à la perfection, en affectionnait une autre avec passion, empressement, douleur et inquiétude, à laquelle un serviteur de Dieu dit en esprit de ferveur : pourquoi veux-tu chez loger la créature avec ton Créateur? Tu es sur le penchant de ta damnation éternelle. Hélas! Quelle folie, et quel aveuglement, loger chez soi une très infecte et très méprisable créature, pour en déloger et chasser le très adorable Créateur! Cette personne fut si pénétrée de ces bonnes paroles, qu’elle en fit une belle et sainte pénitence, et s’adonna à la vraie désoccupation des créatures en l’occupation de Dieu seul.

IV.

Le saint abbé Ammois parlait peu, d’autant, disait-il, qu’avec les bonnes paroles l’on en dit d’autres qui occupent des créatures et éloignent de Dieu.

V.

Le saint abbé Allois disait : l’homme, pour spirituel qu’il soit, ne goûtera jamais le véritable repos, s’il n’est seul, avec Dieu seul, c’est-à-dire, s’il n’est occupé de Dieu seul, et désoccupé de tout ce qui n’est point Dieu.

VI.

Le saint abbé Bessarion enseignait que le parfait devait avoir deux yeux, l’un de Chérubin pour ne voir que les grandeurs de Dieu en admiration; l’autre de Séraphin, pour ne les regarder qu’avec un grand amour, qui donne l’oubli de toutes les créatures; et voilà proprement en quoi consiste la sainte désoccupation.

VII.

Le saint abbé Théonas rapportait que nous étions autant occupés de nos passions, que nous étions désoccupés de Dieu; et au contraire, autant occupés de Dieu, que nous étions désoccupés de nos passions.

VIII.

Le saint abbé Pasteur disait que nous avons autant de pureté d’âme que nous étions occupés de Dieu et désoccupé des créatures.

IX.

Un certain demandait à son Père spirituel ce qu’il ferait : Mon âme, disait-il, est fouillé de ses passions, sans mortification, sans vertu et sans oraison. Mon cher frère, répliqua-t-il, ôte tes créatures, occupe-toi de Dieu seul, et tu deviendras pur comme un ange.

X.

Un frère disait à l’abbé Sifoy : Je veux garder mon cœur. Comment, lui répliqua-t-il, le garderez-vous si vous ne fermez la bouche aux discours inutiles, et la porte aux créatures?

XI.

Le saint abbé Sylvain, interrogé comme il s’était comporté pour tendre à la sainte perfection. Je n’ai, répliqua-t-il, ouvert mon cœur qu’à Dieu seul, et je l’ai désoccupé de toutes les créatures.

XII.

Le saint abbé Orisius disait : Si vous voulez être parfait, désoccupez votre cœur des créatures, autrement le diable y entrera qui ravagera tout.

XIII.

Le saint abbé Arsène travaillait si fortement à la désoccupation des créatures, qu’il se demandait plusieurs fois le jour, Arsène fais-tu ce que Dieu veut? Il aimait tellement l’occupation de Dieu, qu’il ne pouvait souffrir la conversation des créatures.

XIV.

Le Bon Frère Gilles Religieux Mineur, enseignait que pour aller droit à la sainte perfection, il fallait que le spirituel fut un à un, c’est-à-dire seul avec Dieu seul, occupé de Dieu seul, et désoccupé de tout ce qui n’était point Dieu.

XV.

Quelqu’un étant affligé demandait consolation à son Père spirituel : Mon cher frère, lui répliqua-t-il, celui qui s’occupe de Dieu jamais n’est affligé; car l’affliction lui est un paradis. Il y a plus, sachez une vérité, que nous ne sommes autant affligés que nous sommes occupés des créatures.

XVI.

Un serviteur de Dieu, interrogé comment tant d’âme se damnaient, c’est répliqua-t-il, que le diable les va occupant des créatures continuellement jusqu’à la mort, où il les surprend en très mauvais état.

XVII.

Quelqu’un interrogé, comment en si peu d’années il était arrivé à une si haute perfection de la sainte contemplation; c’est, répliqua-t-il, que dès le premier jour de ma conversion je ne me suis jamais occupé volontairement des créatures, et le seul Dieu a occupé mon âme.

XVIII.

Dieu tout bon, disait à un parfait, fort tourmenté et cruci [fi] é, que veux-tu? Hélas! Lui répliqua-t-il, je ne veux rien autre chose, sinon que vous seul occupiez le fond de mon âme.

XIX.

Un parfait interrogé ce qu’il souhaitait le plus en cette vie. Ce serait, répliqua-t-il, que Dieu fut seul avec moi seul : car à vrai dire, les créatures me dérobent toujours quelque chose de la vue du Créateur.

XX.

On demandait un serviteur de Dieu, qu’est-ce qu’il trouvait de plus beau dans la béatitude éternelle; c’est, répliqua-t-il, que le grand Dieu des éternités occupera seul mon âme immuablement et à jamais.

XXI.

L’on demandait à un saint docteur qu’elle était la plus grande occupation du diable envers les hommes. C’est, répliqua-t-il, de les occuper des créatures, et les désoccuper de Dieu.

XXII.

Un religieux damné, apparut à son confrère ami, lui disant : Par le très juste jugement du grand Dieu, je suis condamné aux enfers pour toute éternité. Hélas! Pourquoi, lui répliqua l’ami? C’est, dit le damné, que m’occupant des créatures j’ai abusé des sacrements, j’ai vécu dans une extrême négligence qui m’a perdu.

XXIII.

Une certaine âme, s’occupant fort de ses répugnances et afflictions, fut intérieurement éclairée d’une lumière surnaturelle, qui lui disait : Pourquoi chétive créature me chasses-tu de ton cœur, moi qui suis ton Créateur, l’infinie beauté et la souveraine bonté? Chose admirable! Au même moment cette âme demeura désoccupée de ses créatures, et occupée d’un très pur et très ardent amour.

XXIV.

Un jeune gentilhomme disait à sainte Lydvine, Sainte Vierge je veux tout de bon servir mon Dieu, que faut-il faire? Vous êtes, lui répliqua-t-elle, appelé à une haute désoccupation de tout ce qui n’est pas Dieu. C’est pourquoi allez-vous-en à mille lieues d’ici, la Providence divine vous conduira dans un désert, où elle vous a préparé une cellule. Le jeune homme la crut, s’en alla et trouva ce qu’elle lui avait prophétisé, savoir est une toute petite cabane sur les grandes branches d’un gros arbre. Il y monta et demeura plusieurs années, vivant en une très haute désoccupation de toutes les créatures et occupation de Dieu seul, ne vivant que d’une manne miraculeuse qui distillait de l’arbre. O que cette vie est admirable! C’est le dévot a Kempis qui la rapporte.

XXV.

Un certain contemplatif, voyant souvent sainte Lydvine élevée aux plus hauts degrés de la contemplation, l’ayant en ses dernières oraisons vue obscurcie, lui en fit demander la raison. Hélas! Répliqua la sainte, la seule approche des créatures qui me visitent me noircit : car, à vrai dire, le grand Dieu du ciel et de la terre nous veut occuper tout seul.

XXVI.

Sainte Thérèse racontait qu’ayant vu les beautés de la sainte humanité, il lui était comme impossible de s’occuper des créatures.



XXVII.

La même sainte, fut un jour transportée d’un si grand désir de la désoccupation des créatures, que pour ne s’occuper que de Dieu seul, elle fit par inspiration divine un vœu admirable : mais non imitable, d’avoir toujours la vue de sa plus grande gloire en tout ce qu’elle ferait.

XXVIII.

L’on rapportait un jour à un grand serviteur de Dieu, qu’un certain religieux, après être parvenu à un très haut degré de perfection, était déchu misérablement, et mort dans un État fort suspect, pour s’être occupé de quelques inquiétudes mal à propos, et avec beaucoup d’amour-propre. Hélas! Répliqua ce saint homme, qui quitte l’occupation de Dieu, pour s’occuper de soi et son amour-propre, ainsi qu’a fait ce pauvre misérable, peut-il être assez puni?

XXIX.

Il est rapporté dans les chroniques du séraphique Père S. François, première partie, livre 10e, chapitre 17, que de cinq religieux de cet ordre qui parurent au jugement de Dieu, il n’y en eut qu’un de sauvé : savoir est, un pauvret désoccupé de toutes choses, et vivant dans une grande fidélité et ponctualité de ses Règles. Les quatre autres qui avaient été mal à propos occupés furent damnés; savoir est, un bâtisseur de couvent, un savant qui ne faisait cas que de ses livres, un négociateur des affaires des grands, et un mondain et sensuel en ses habits.

XXX.

Je finis par la désoccupation d’un certain spirituel.

1. Le soir avant que de se coucher, il pensait aux emplois qui lui pouvaient arriver le lendemain, et il faisait une ferme résolution de s’en acquitter sans empressement et sans esprit de nature, et avec une pure vue de ce qui serait le plus la volonté de Dieu.

2. À chaque heure du jour il examinait son cœur sur ses inutilités, vacuités de Dieu, et vaines occupations.

3. À chaque chose principale qu’il commençait dans la journée, il entrait dans un recueillement et intérieur, et il faisait résolution de la commencer, continuer, et finir en la vue de Dieu seul.

4. Il remarquait que le diable ne pouvait souffrir que l’âme tendît à la pure occupation de Dieu, d’autant que par cette voie elle lui rendait une très grande gloire.

5. Considérant combien la sainte âme du bon Jésus avait été hautement occupée de Dieu seul, depuis le premier moment de son Incarnation jusqu’au dernier de sa vie, il était tout transporté d’amour, et disait que cette vue le désoccupait des créatures extrêmement.

6. Il récitait que quand il voulait bien se désoccuper des créatures, il se représentait qu’en l’agonie de la mort il verrait très clairement avec un grand regret, toutes les inutilités de tous les moments de sa vie. Hélas! Disait-il, que c’est une chose effroyable de se voir à la porte de l’éternité, ayant passé la vie, consacrée à la sainte pénitence et au saint Amour, très vainement et très inutilement.

Les degrés de la sainte désoccupation des créatures, pour s’occuper en Dieu seul.

I. Degré (Page 143)

Ce premier degré s’appelle désoccupation des biens externes et de fortune.

Encore que l’homme ne soit que passager et pèlerin en cette vie, néanmoins par inclination et malice naturelle, et par la tentation du diable, il s’occupe extrêmement en l’acquisition et conservation des biens externes, c’est-à-dire du monde. Et s’il n’y prend garde, il passe ordinaire sa vie dans cette vaine occupation, et se trouve à la mort, sans avoir rien amassé de pur et de vrai pour son éternité. Il y a plus, cette peste va misérablement affectant quelques particuliers des Communautés, ce qui est très pitoyable, et le diable, selon leur disposition naturelle, les va tentant avec inquiétude et empressement de multiplier et accroître leurs maisons et leurs biens, pour vivre en abondance.

Où vous remarquerez que ces gens-là passent leur vie en mille tracas, intrigues et négociations, pour parvenir à la fin de leurs prétentions, négligeant de pratiquer leurs pieux exercices. Et comme des sacs pleins de chair pourrie, ils exhalent beaucoup de mauvais exemples, et meurent finalement, laissant après soi un grand doute de leur salut éternel.

L’âme donc en ce degré se dépouille de l’affection de tous les biens de la terre, par trois considérations. La première. D’autant qu’ils sont de soi méprisables et périssables. La seconde. Parce qu’elle se voit créée pour Dieu seul. La troisième. D’autant que telle affection est incompatible avec la pure perfection, qu’elle veut rechercher de tout son cœur.

Quand l’âme est dépouillée de telle affection, Dieu lui donne pour l’ordinaire. Premièrement. Un dégoût de toutes choses terrestres, qui provient de la véritable connaissance qu’elle a de leur abjection et peu de durée. Deuxièmement. Une vue et estime des choses éternelles. Troisièmement. Un repos véritable à sa condition.

II. Degré.

Nous l’appellerons la désoccupation des honneurs, dignités et magistratures.

Comme la complexion naturelle de l’homme va à ces choses, le diable de son côté les en tente fortement, les incitant à faire beaucoup d’entreprises illicites pour y parvenir. D’où arrive qu’enfin la vie s’écoule très inutilement, et sans avoir rien fait. Le monde est rempli de ce mal. Car quand les personnes prétendent à quelques charges ou emplois, le diable les occupe continuellement de leurs desseins, les incitant. Premièrement. À décrier par voies mauvaises ceux qui les empêchent. Deuxièmement. À se faire des créatures. Troisièmement. À susciter des brigues secrètes et illicites. Voilà comme le diable occupe ces pauvres aveugles, qui enfin meurent, n’ayant rien amassé en leur vie que du vent et de la fumée.

L’âme en ce degré se désoccupe de telle affection, d’autant que. Premièrement. Toutes dignités sont périlleuses au salut. Deuxièmement. Les seuls humbles font de bons fondements à la vertu, et Dieu prend plaisir à regarder leur bassesse, et les élever à une haute perfection. Troisièmement. Dieu ne bénit point les emplois procurés par motif de nature et de vent.

Quand l’âme s’est désoccupée de telle affection, il lui arrive. Premièrement. D’être en un très secret et intime repos d’esprit, n’ayant à répondre que de soi. Deuxièmement. De procurer le seul honneur de Dieu. Troisièmement. De recevoir abondance de grâces du Saint-Esprit, communiquées aux petits et humbles de cœur.

III. Degré.

Vous le nommerez la désoccupation des contentements sensuels du corps.

L’homme est composé d’âme et corps; l’âme le rend semblable à Dieu, le corps aux bêtes. Vous saurez donc, que si l’homme n’est intérieur, par la tentation du diable, il deviendra tout corps, non tel quel, mais un corps brutal et pourri dans ses mauvaises inclinations, n’aspirant qu’à tous les contentements sensuels, du manger, du vêtir, du dormir, et autres semblables. Hélas! Que c’est une chose pitoyable, de voir des hommes créés pour Dieu, occupés de choses si basses et si éloignées de la fin de leur état. Cela est particulièrement bien honteux parmi les personnes qui font profession de la spiritualité, de s’occuper à rechercher les aises et les délices de leurs chétifs corps, comme feront les vains et superflus habits, le lit mollet et la chambre bien meublée, le boire et le manger en abondance, et autres choses semblables.

L’âme se désoccuper en ce degré de telle affection, considérant que. Premièrement. Ce soin déréglé est brutal et indigne d’un homme. Deuxièmement. Que son corps sera une charogne à vers. Troisièmement. Qu’il est destiné à la pénitence en ce monde, et à glorifier Dieu après la résurrection générale, en l’union de son âme à toute éternité.

Quand l’âme est désoccupée de telle affection. Premièrement. Elle conçoit un grand dégoût des sensualités du corps. Deuxièmement. Elle s’adonne à la pénitence, et châtie sa chair pour la rendre souple à l’esprit. Troisièmement. Elle goûte les choses de Dieu.

IV. Degré.

Celui-ci s’appelle la désoccupation du soin excessif des infirmités du corps.

Je ne blâme point le soin modéré et discret des infirmités naturelles, car cela se doit en la vue de la volonté de Dieu. Mais hélas! L’homme aime tant son chétif corps, que vous diriez qu’il n’est créé que pour avoir soin de cette charogne. Vous verrez les riches du monde, qui ont quelques infirmités, s’occuper avec empressement et inquiétude de continuels médicaments et drogueries.il y a plus, nous voyons que les diables jettent dans cette chétive occupation les plus spirituels, les entretenant continuellement des soins empressés de leurs infirmités, et les incitant de chercher de jour en jour de nouvelles manières de se droguer, sous des prétextes spécieux. Voilà comme les pauvres gens meurent, occupés de leurs drogues et inutilités.

L’âme en ce degré se désoccupe de telle chose, considérant. Premièrement. Que telle déréglée occupation est honteuse. Deuxièmement. En se remettant entièrement à la conduite d’autrui. Troisièmement. Par un mépris de cette vie.

Quand l’âme est ainsi désoccupée. Premièrement. La vie lui est indifférente. Deuxièmement. Elle se remet en Dieu, avec ses états de santé et de maladie. Troisièmement. Elle désire d’être délivrée de son corps, pour jouir de Jésus-Christ au ciel.

V. Degré.

Je nomme la désoccupation des sciences et des curiosités.

L’homme tend toujours à se satisfaire de mille curiosités, à apprendre mille nouvelles, et ce que fait l’autrui, et ainsi passe sa vie inutilement. Quelques-uns sont tentés de l’appétit déréglé des sciences, et s’en occupent continuellement. D’où vous verrez de grands savants dans le monde et dans la religion, passer les trentaines, quarantaines et cinquantaine d’années à feuilleter des livres, et à prêcher publiquement par esprit de nature, de vent, et de fumée, nous recherchant. Du tout Dieu, mais la seule satisfaction de leurs passions et de leurs inclinations vaines. Ces pauvres gens meurent souvent secs et languides, indévots et épuisés de toute bonne lumière de salut. Il y a plus, plusieurs périssent pour l’éternité, et cela est vrai entièrement.

L’âme se désoccupe en ce degré. Premièrement. En considérant la vanité des curiosités et des sciences. Deuxièmement. À la vue de la mort, on lui demandera compte de son amour envers Dieu et non de la science. Troisièmement. Qu’à vrai dire toute la science du monde n’est qu’une pure ignorance, en comparaison de la science béatifique qu’elle possédera en l’éternité.

Quand l’âme est ainsi désoccupée, elle apprend. Premièrement. La véritable leçon de l’humilité. Deuxièmement. Elle profite en la science des Saints et prend grand goût aux entretiens et lectures spirituelles. Troisièmement. Elle voit que tout est vanité hors Dieu.



VI. Degré.

Je l’appelle la désoccupation de l’appétit, de sa propre excellence.

C’est une chose étrange que cet appétit déréglé ait fait et fasse un si extrême ravage. Il a chassé les Anges du ciel, et les a changés en diables. Tous les hommes, ensuite du péché d’Adam, en sont successivement infectés, et pour pauvrets, chétifs, et misérables qu’ils soient, ils en sont tous remplis et farcis. Celui qui s’adonne à l’intérieur, travaille fortement à déraciner ce chancre, qui bientôt dévorera les beautés de son âme. S’il n’est vigilant et fidèle au combat, les diables livreront de rudes assauts. Ils le flatteront, s’il est savant, de savoir. Si prédicateurs, d’une vaine éloquence. Si supérieur, de l’esprit d’une sage conduite. Si dévot, de sainteté. Si employé en autre chose, d’habileté en ce qu’il fait. D’où arrive qu s’il est négligent et infidèle, il s’occupera de pensées et d’imaginations, pour satisfaire à l’appétit de sa propre excellence, dont il sera tenté. Et finalement il se verra réduit au lit de la mort, n’ayant rien recueilli en sa vie que du vent.

L’âme est désoccupée en ce degré de ce mal. Premièrement. Par la considération de son néant. Deuxièmement. Par la pratique de bons actes d’humilité et d’abjection. Troisièmement. Par une recherche directe de la seule gloire de Dieu en toutes choses, sans retour propriétaire sur soi-même.

Quand l’âme est désoccupée en ce degré. Premièrement. Elle reçoit de belles lumières de la suprême Excellence de Dieu, qui lui font sentir son infinie bassesse. Deuxièmement. Elle aspire fortement à l’humiliation et abjection. Troisièmement. Elle se réjouit parmi les mépris, et se rassasie d’opprobres comme de mets délicieux.

VII. Degré.

Nous le nommerons la désoccupation de l’affection des créatures.

À mesure que l’homme se divertit de l’amour du Créateur, pour lequel il a été créé, comme il ne peut être sans aimer, il court après les attaches et affections des créatures et de ses propres satisfactions. D’où il arrive que par la tentation du diable il s’en occupe avec des dérèglements effroyables. Il y a plus, aucune de ces affections, qui ont commencé sous prétexte spécieux du vrai bien, demeurent souvent pourriture et fumier. Ne croyez pas que celui-là soit intérieur, qui est pour peu que ce soit entaché de ce venin. Il est perdu, ou manifestement dans la pente de sa perte.

L’âme en ce degré se désoccupe. Premièrement. En reconnaissant que Dieu seul est aimable. Deuxièmement. Par la vue de la bassesse des créatures. Troisièmement. Par le détachement des affections vicieuses et la fuite des occasions.

Quand l’âme est désoccupée en ce degré. Premièrement. Les créatures lui deviennent fort amères et insipides. Deuxièmement. Elle aime Dieu et son prochain plus purement. Troisièmement. Elle est élevée au-dessus des sens et de la nature, et tout son contentement est d’être attachée à Dieu seul.

VIII. Degré.

Vous l’appellerez la désoccupation de toutes les passions et inclinations de nature.

L’homme pécheur est un gros tonneau plein de passion, et par conséquent il faut qu’il se désoccupe et vide non seulement de celles que nous avons rapportées ci-dessus, mais encore de toutes les autres; comme de colère, de vengeance, d’aversion, d’envie, de tristesse, et de semblables : où vous remarquerez que le diable fait de grands efforts pour occuper l’homme, qui veut être spirituel, de toutes les passions, et surtout de celles qui dominent le plus en lui, selon sa complexion naturelle. Et quand il voit qu’il ne le peut vaincre, il essaye de lui représenter les objets de ses craintes, aversions, et semblables, et l’entretenir inutilement là-dessus à diverses reprises.

L’âme se désoccupe en ce degré. Premièrement. Par les bons actes de confiance en Dieu, et défiance de soi-même. Deuxièmement. Par une résignation pure de son état à son bon plaisir. Troisièmement. Par la mortification continuelle de ses passions, rejetant les pensées des objets qui les allument et entretiennent.

Quand l’âme est désoccupée de la sorte, et exempte de toute passion. Premièrement. Elle porte un sain jugement et discerne le vrai bien d’avec le faux et apparent. Deuxièmement. Elle voit avec plus de clarté les vérités du ciel, et s’y affectionne plus aisément. Troisièmement. Elle jouit d’une grande paix et sérénité de conscience.

IX. Degré.

Celui-ci s’appelle la désoccupation de l’entretien inutile, inquiet et superflu de toutes choses, même indifférentes ou bonnes.

Notre nature est si pervertie, que si nous ne sommes vigilants et fidèles, elle fait un très mauvais usage de toutes choses. De sorte qu’à contretemps et avec excès, elle s’occupera de l’entretien des choses bonnes et indifférentes. C’est ici où plusieurs prétendants à la sainte perfection chopent souvent, et où le diable les surprend, les occupant avec empressement de tels entretiens, sous prétexte que ce sont choses bonnes et indifférentes : et pauvrets qu’ils sont ne voyant pas que telle occupation, à raison de la superfluité, ardeur ou empressement, n’est pas chose de Dieu, mais nature, amour-propre et tentation.

L’âme se désoccupe en ce degré. Premièrement. Par une recherche continuelle, en toutes ses actions, de la pure volonté de Dieu. Deuxièmement. Par un général détachement de toutes choses, et de sa propre satisfaction. Troisièmement. Par un soin raisonnable, et non pressé ni précipité, de ce qui est de notre condition et obligation.

Quand l’âme est désoccupée en ce degré. Premièrement. Elle fait les affaires de sa charge et état comme affaires de Dieu. Deuxièmement. Elle s’appuie davantage en la bonté divine qu’en sa propre industrie. Troisièmement. Elle laisse le succès entre les mains de Dieu et l’attend avec tranquillité au temps qu’il lui plaira.

X. Degré.

Nous le nommerons la désoccupation de toute crainte servile et inutile.

Le pécheur va toujours à soi, et peu à Dieu, si ce n’est par le secours de la grâce et par sa bonne coopération. Que fait le diable? Après que l’âme a travaillé quelque temps à la recherche de la sainte perfection, il pique son amour-propre, et essaye de l’occuper de mille craintes inutiles, sur le sujet de sa grâce présente, et de sa saluation [sic] future. Le spirituel doit bien prendre garde à ce pas, il est très glissant. Car s’il recherche le salut de son âme par une crainte servile, il satisfait à son amour-propre, et non pas à Dieu. C’est pourquoi il sera averti que telle occupation n’est point de Dieu, mais de la nature et tentation.

L’âme se désoccupe en ce degré. Premièrement. Par des actes de vraie et sincère confiance en Dieu. Deuxièmement. Par des actes de simple abandonnement à la merci de sa bonté divine. Troisièmement. En se résolvant généreusement de rechercher en toutes choses Dieu seul, lui remettant entièrement et sans réserve son état présent et futur, tant en cette vie qu’en l’éternité.

Lorsque l’âme est parvenue à la désoccupation de ce degré. Premièrement. Dieu tout bon et tout aimable lui montre un visage de Père. Deuxièmement. Elle a une confiance filiale en lui, en toutes rencontres. Troisièmement. Elle marche allègrement en la voie illuminative, après les pas et exemples de son bon Sauveur.

XI. Degré.

Vous l’appellerez la désoccupation des désirs et souhaits inutiles.

Encore que l’homme, par la pratique de sa sainte mortification et de pure vertu, ait fait beaucoup de progrès en la sainte perfection, le diable ne cessera pourtant d’essayer de l’occuper par des souhaits et désirs inquiets et superflus, comme seront, du martyre, de souffrance, et de faire chose grande pour l’amour de Dieu, lui jetant intérieurement un dégoût de sa vocation, une amertume de son état, et une instabilité en sa manière de vivre. Ou vous remarquerez que l’exercice bien réglé en la vue de la volonté de Dieu, est très bon et très fructueux. Mais s’il est déréglé, avec les effets susdits, croyez-moi ce n’est plus chose de Dieu, mais occupation vaine, nature et tentation.

L’âme en ce degré se désoccupe. Premièrement. Par le très haut abandon à la merci de la Providence divine, voulant entièrement être conduite par elle, et nullement par son propre mouvement et inclination. Deuxièmement. En ne voulant que Dieu seul, son pur amour, et sa pure volonté. Troisièmement. Par l’oubli de soi-même, et par une fidèle et continuelle élévation à Dieu seul.

Lorsque l’âme est désoccupée pour ce degré. Premièrement. Elle ne regarde plus que la volonté de Dieu en toutes choses. Deuxièmement. Elle est pénétrée d’un très grand et pur amour de Dieu. Troisièmement. Elle n’a plus qu’un seul désir qui engloutit tous les autres, à savoir de plaire à Dieu uniquement en l’état présent.



XII. Degré.

Nous appellerons celui-ci la désoccupation de toute réflexion sur soi, tant pour la pratique de vertu, qu’en la vue de la perfection présente et future, tant en cette vie qu’en l’éternité.

Vous remarquerez ici que l’âme incitée par son amour-propre, bien que très secret, et par la tentation du diable, pratique les actes de bonne mortification et de pure vertu, directement pour Dieu (ce lui semble en vérité), mais avec une réflexion propriétaire sur soi du bien qui lui en provient. Et déçue qu’elle est, elle s’occupe vainement dans tels retours. O quel malheur! Ou beaucoup de spirituel se trompent. De plus, en ce degré le diable a aussi de coutume d’occuper les âmes de pensées propriétaires de l’état de leurs perfections présentes et futures; et les pauvres abusés qu’ils sont se satisfont de cette inutile occupation, qui n’est pas chose de Dieu, mais de la nature et tentation. Ce n’est pas que je veuille dire que de penser aux manières de tendre à la perfection, comme il faut et en saison soit un défaut; mais je blâme seulement cette seule satisfaction propriétaire que l’âme va rechercher en ce que je viens de rapporter.

L’âme dans ce degré se désoccupe. Premièrement. En renonçant à toute complaisance qui n’est point Dieu. Deuxièmement. Se remplissant continuellement de vue de Dieu. Troisièmement. Pratiquement fidèlement l’oraison.

Lors que l’âme est désoccupée en ce degré. Premièrement. Elle se trouve dans un grand éloignement des créatures. Deuxièmement. Dans une grande union avec Dieu. Troisièmement. Dans un état fort tranquille, et propre à recevoir les hautes et surnaturelles opérations de Dieu.

XIII. Degré.

Nous nommerons celui-ci la désoccupation pure, par laquelle l’âme étant séparée de toute affection des créatures, pour petite qu’elle soit, aime d’un amour bien pur, actif néanmoins, son Créateur.

Tout homme est créé pour aimer présentement et éternellement son Créateur. Mais comme par le péché et par le dérèglement de ses passions, il est empêché d’en voir les belles, divines, et infinies beautés. Il se convertit et attache aux chétives créatures, et se fouille dans la fange et le bourbier de leurs affections. Que si au contraire étant favorisé de la grâce du ciel, il y correspond fidèlement et généreusement, travaillant fortement à la mortification et à l’acquisition des belles vertus; enfin de degrés en degré il passe à celui-ci.

L’âme parvient à ce degré. Premièrement. Par un total éloignement des créatures qui la peuvent divertir un tant soit peu de l’amour du Créateur. Deuxièmement. Par une tendance bien pure à Dieu seul. Troisièmement. Par l’exercice fidèle et fréquent des actes du pur amour de Dieu.

Lors que l’âme est ainsi désoccupée elle est. Premièrement. Beaucoup occupée de Dieu, et peu divertie de sa simple présence, voir parmi les occupations extérieures de son état. Deuxièmement. Elle est favorisée de plusieurs lumières sur les admirables mystères de notre foi, particulièrement de l’Incarnation, Vie et Passion de notre seigneur Jésus-Christ. Troisièmement. Elle passe à une connaissance savoureuse des perfections divines.

XIV. Degré.

Vous l’appellerez la désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu : de sorte que toutes les créatures semblent lui disparaître, et ne regarde en elle que Dieu seul, intimement présent et opérant. O que celui est heureux! Qui par la faveur de la grâce, et par la fidélité de ses petits travaux peut parvenir à ce dernier degré. Il est vrai que très peu y parviennent; mais pourtant il s’en trouve encore à qui Dieu le Créateur fait cette faveur.

L’âme parvient à ce degré. Premièrement. Par une généreuse et persévérante fidélité, tant pour la mortification qu’en la vertu. Deuxièmement. Par l’exercice continuel de la volonté de Dieu. Troisièmement. Par la fervente pratique de l’oraison, et des actes du pur amour.

Lorsque l’âme est en la possession parfaite de cet état. Premièrement. Elle est comme Déïformée et comme passive en ses opérations; car encore que la volonté concoure à aimer Dieu, néanmoins Dieu opère tellement en cette âme, qu’il semble que ce soit plutôt lui qui produit cet amour, que la volonté : d’où arrive que l’âme demeure souvent comme liée et garrottée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mue seulement par le Saint-Esprit, tant Dieu jaloux que tout ce qu’elle fait, elle le fasse pour lui. Deuxièmement. Elle est élevée à une très haute contemplation des choses divines, de mystère, de grâce, de salut et de perfection. Troisièmement. Il arrive en cet état quoique très rarement, que quelque âme privilégiée voit en passant l’Essence divine, ainsi que le remarque Alvarez dans le Degré 15 de la contemplation, et plusieurs Théologiens l’assurent de Saint Paul, quand il fut ravi jusqu’au troisième ciel, où il entendit des secrets que l’homme mortel ne saurait exprimer.





Traité troisième. Les Dix Journées de la sainte Occupation, ou divers Motifs d’aimer Dieu et s’occuper en son Amour.

Le Traité troisième : «Les Dix Journées de la sainte occupation, ou Divers motifs d’aimer Dieu et s’occuper en son amour» appartient par sa forme aux schémas de retraites, qui sont une littérature abondante propre au XVIIe siècle. Mais les thèmes de l’amour pur, incompréhensible vie de notre âme assurée par l’immuable Ami qui nous tire par là de notre néant, tranchent avec bonheur sur les schémas que nous trouvons dans des livres portés par et transmis entre carmélites, qui font de plus en plus appel à la crainte, ceci à partir de la seconde moitié du siècle. Ici, l’échange d’amour et la bonté divine sont les thèmes qui remplissent toutes les journées, dès la première : la grâce divine se manifeste par la bonté de Dieu et ne dépend pas d’une purification préalable.

Voici un bref aperçu de ce plan de retraite sur dix jours (on sait qu’une telle retraite de dix jours est encore pratiquée annuellement par les carmélites) :

Advis préliminaire.

I. (Page 181)

Tendez à une grande pureté de conscience, qui consiste à fuir tout péché, et même toute imperfection pour petite qu’elle puisse être; de sorte que vos petites fautes ne procèdent point de malice, mais ne soient que pures fragilités, que vous supporterez patiemment en esprit d’abjection.

II.

Allez droit dans la pureté de toutes les vertus sans vous flatter, et vous adonnez à l’exercice de la mortification et de l’oraison mentale; autrement vous ne ferez qu’un très petit progrès.

III.

Travailler fortement à l’expropriation de votre amour-propre, et propre volonté. Car en vérité le pur amour de Dieu ne se trouve jamais en l’âme propriétaire.

IV.

Gardez-vous bien d’affectionner aucune créature, ni contentement même intellectuel, par refus de la grâce, mais embrassez amoureusement la Croix et les peines, et le Dieu d’amour dans les Croix et les peines.

V.

Lisez souvent les livres qui traitent de l’amour de Dieu, faites-vous un petit recueil des amours de plusieurs grands Saints, et habituez-vous à élancer des aspirations vives et enflammées, tirés principalement de l’Écriture sainte, ou formées de vous-même et de l’abondance de votre cœur. O cher lecteur, je vous dis en vérité que si vous pratiquez fidèlement ces avis, vous parviendrez en peu de temps au pur amour, et à la pure union de Dieu votre Créateur. Je vais vous en donner les motifs, divisé en dix journées, recevez-les en esprit de charité.



Première journée. Motifs de l’amour divin.

I.

Considérez que le grand Dieu est infiniment aimable dans l’infinité de sa bonté, de sa beauté, et de ses perfections infinies.

O Dieu de mon amour vous êtes infiniment aimable. Hé! Pourquoi commencerai-je si tard à aimer votre bonté, que l’on ne peut assez aimer. Je vous adore, bénis, et loue de toutes mes forces, et de tout mon cœur en cette vue.

II.

Considérez que ce grand Dieu, infiniment aimable, vous a créé pour l’aimer, en vous préférant à tant de belles créatures qui ne le sauraient aimer, comme sont les cieux, les astres, les bêtes, les arbres et les éléments.

O Dieu de ma création, pourquoi m’avez-vous préféré à temps de créatures, c’est afin que je vous aime de pur amour. Je vous adore, etc.

III.

Considérez que ce Dieu tout bon a marqué en toutes les créatures l’image de son pur amour, ou plutôt les a faites comme des langues d’amour, qui m’invitent continuellement aux opérations du pur amour, telles que sont les beautés des esprits célestes, des cieux, des astres, et de tant de créatures dont le monde est composé.

O Dieu de mon être, pourquoi les créatures marquées de votre amour m’invitent-elles tant et tant à vous aimer, et cependant je vous aime si peu. Je vous adore, bénis, et loue, etc.

IV.

IV.

Considérez comme Dieu tout bon nous donne les marques d’un très inénarrable amour, dans le support continuel qu’ils pratiquent envers les pécheurs, ne les damnant pas lors qu’actuellement ils pèchent mortellement, ce qui serait très juste.

O Dieu infiniment bon! Que votre charité est inénarrable, par laquelle vous supportez les ennemis de votre Amour : hélas! Que ne connais-je au vrai et à fond ce haut Amour, pour ne vivre plus qu’à vous seul. Je vous adore, bénis, etc.

V.

Considéré comme le Dieu d’amour a imprimé une autre idée d’amour en la vocation des pécheurs à pénitence, qu’il appelle par amour, et qu’il reçoit par amour.

O Dieu! Que cet amour est tendre, ardent, et incompréhensible, qui change les ennemis en amis, les faisant coopérer à l’amour. Je vous adore, bénis, etc.

VI.

Considérez que le grand Dieu du ciel et de la terre a donné à l’homme un Ange gardien pour le solliciter continuellement aux opérations et jouissance du vrai amour divin; ce qui lui est un bel objet d’amour.

O Dieu de ma création, pourquoi me sollicitez-vous tant à l’amour, et cependant je vous aime si impurement. Je vous adore, etc.

VII.

Considérez que le Dieu d’amour nous donne encore un très haut motif d’amour, en ce qu’il veut que ses fidèles amants l’aiment, nom d’un tel quel amour, mais d’un amour si pur, qu’ils ne l’aiment pas par la vue des bienfaits qu’ils ont reçu ou doivent recevoir de lui ou par autre considération, mais seulement pour l’amour de lui, qui est de soi infiniment aimable.

O Dieu d’amour! Pourquoi voulez-vous que je vous aime si hautement et purement, et cependant j’ai si peu de vrai amour, pourquoi ne me consommez-vous de vos pures flammes. Je vous adore, etc.

VIII.

Considérez comme le Dieu d’amour veut être aimé de vous sans mesure, et que votre amour ne saurait être assez grand pour l’aimer autant qu’il est aimable; ce qui vous doit être un grand motif d’amour.

O Dieu d’amour! Que cet amour est doux et admirable, qui nous oblige à vous aimer sans mesure et sans bornes. Je vous adore, bénis, loue de toutes mes forces et de tout mon cœur dans cette vue.

II. Journée. Motifs de l’Amour Divin.

I.

Considération. Le Dieu d’amour a tellement voulu que nous l’aimassions, qu’il a gravé en nous son image très aimable, faisant notre âme une en essence, douée de trois facultés spirituelles; savoir est, mémoire, entendement, et volonté, ainsi qu’il est un en essence et Trin en personnes, Père, Fils, et Saint-Esprit, afin que par l’intime présence de la Sainte Trinité en notre âme, et par le rapport de l’Image à son Original nous soyons continuellement incités à l’aimer.

O Dieu tout bon! Pourquoi suis-je caractérisé de votre très amoureuse Image, sans vous aimer du bon et du très pur amour. Je vous adore en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon cœur.

II.

Le Dieu d’amour a voulu que vous fussiez tellement occupé d’amour en cette vie et dans l’éternité, qu’il a mis en votre âme une faculté affective, savoir est la volonté, destinée continuellement en cette vie et pour l’éternité pour l’aimer.

O Dieu de ma création! Puisque ma volonté n’est créée que pour vivre d’amour, faut-il qu’elle cesse de vous aimer un seul petit moment. Oh mon Dieu je vous adore, bénis, et loue en cette vue de tout mon cœur, etc.

III.

Dieu le Créateur nous a rendu les créatures aimables par de petites parcelles de bonté qu’il a mise en elles. Mais il nous a voulu donner à aimer en sa divine essence, une bonté infinie, dont les millions de milliards des bontés de toutes les créatures, soit spirituelles, soit corporelles, toutes ramassées ensemble, ne sont pas un très petit arôme; ainsi dans cette comparaison elles sont, comme si elles n’étaient pas.

O Dieu de mon être! Puisque cette bonté est infiniment aimable, je veux l’aimer insatiablement. O mon Dieu, je vous adore, etc.

IV.

Toutes les beautés des créatures, des anges, des âmes, des cieux, des astres, des éléments, et de tout ce qui est composé d’iceux, ne sont qu’une très chétive ombre en comparaison de l’infinie et inénarrable beauté de Dieu leur Créateur, qu’il nous a donnée pour objet de notre amour en cette vie et en l’éternité.

O grand Dieu de mon éternité! Que votre beauté divine est ravissante, pourquoi ne l’aimé-je pas sans cesse, et à tout moment. Oh mon Dieu, je vous adore, etc.

V.

Comme Dieu le créateur a donné aux éléments leur centre, de sorte que les légers tendent rapidement en haut, les gros et pesants se ruent fortement en bas. Ainsi le feu élémentaire gagne le haut, l’air le suit, la terre se jette en bas, et s’arrête vers le centre du monde : de même il a donné à l’homme pour son centre l’amour infini de son Essence, et il lui donne grâce pour y tendre. De manière que partout ailleurs il ne peut trouver aucun repos, comme étant pour lors hors de son centre.

O Dieu de mon cœur! Faut-il que je sois créé pour aller droit à vous comme à mon centre, et que je ne puisse m’arrêter et tenir ferme en secret béni et très cher centre. O mon Dieu, je vous adore, bénis, et loue, etc.

VI.

Il est bien naturel et bien juste d’aimer ceux qui nous aiment; et par conséquent que Dieu le Créateur nous aimant en tous moments, il est raisonnable que nous l’aimions en tous moments.

O Dieu d’amour! Pourquoi aimez-vous à chaque instant, et cependant je réciproque si peu, et laisse écouler tant de moments sans amour. Oh mon Dieu, je vous adore, bénis et loue, etc.

VII.

Dieu le Créateur de demande autre chose, sinon que nous l’aimions, et que comme il n’y a rien qui nous oblige plus à aider autrui, que quand il demande notre amitié; ainsi devons-nous être tous transportés d’amour envers notre bon Dieu, qui ne nous demande autre chose qu’amour.

O Dieu d’amour! Puisque vous ne me demandez qu’amour, pourquoi ne vous l’accorderai-je pas. Oh mon Dieu, je vous adore, bénis, et loue en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon cœur.



III. Journée. Motifs de l’Amour Divin.

I.

Considération. Dieu tout bon nous a tellement destiné à l’amour, qu’il nous a aimé de toute éternité, pour nous obliger à l’aimer ensuite de notre création, et des grâces qu’il nous ferait.

Oh que cet amour éternel est incompréhensible. Hélas! Que n’étais je de toute éternité pour réciproquer à mon Dieu d’un amour éternel. O mon Dieu, je vous adore en cette vue de tout mon cœur.

II. (Page 200).

Dieu tout bon non seulement nous a aimé de toute éternité, mais encore nous aimera à toute éternité, dans laquelle nous comblant de gloire, il nous obligera de l’aimer d’un amour éternel et interminable.

Oh mon Dieu! Quand sera-ce que je vous aimerais de cet amour éternel, continuel et interminable. Oh mon Dieu, je vous adore, bénis et loue en cette vue, etc.

III.

Dieu tout bon nous a tellement aimé, que pour nous obliger à l’aimer d’un amour pur et sans réserve, il nous a envoyé son Fils unique, consubstantiel et éternel, pour converser avec nous et nous apprendre l’amour.

Au Dieu d’amour! Comme est-il possible de voir votre Fils invisible en sa Divinité, se rendre visible pour moi en son Humanité, et ne point vous aimer. O mon Dieu, je vous adore bénis et loue en cette vue, etc.

IV.

Dieu tout bon, nous ayant donné son bien-aimé fils Jésus-Christ pour notre bon Seigneur, Chef et Frère, il nous excite de pratiquer nos actes d’amour en l’union de ceux de son béni Fils; ce qui les rend comme infinis.

O mon Dieu! Que ne vous puis-je aimer à tout moment en l’union de l’amour, dont vous a aimé mon bon seigneur Jésus-Christ. O mon Dieu, je vous adore, etc.

V.

Notre bon Seigneur, et Sauveur Jésus-Christ, étant sur terre, disait qu’il était venu en ce monde pour répandre dans les cœurs des hommes les feux d’Amour divin, assurant par ces mots, que le principal office de sa vie voyagère était d’inviter les hommes au pur amour de Dieu leur Créateur.

Bon Jésus! Puisque vous êtes venus en ce monde nous échauffer et nous inviter à l’amour, hélas! Ayez pitié de mon cœur tout glacé, pourquoi ne l’embrassez-vous point de vos divines flammes. Oh mon Dieu, je vous adore, bénis et loue, etc.

VI.

Notre bon seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a tellement voulu porter à l’amour, qu’il nous a donné à manger son précieux corps et son Précieux sang, pour faire sa demeure réelle en nous, et nous obliger à aimer fortement et hautement, non seulement sa sainte humanité, mais encore sa personne divine, avec le Père éternel, le Saint-Esprit, et l’Essence divine.

O Dieu de mon amour! Pourquoi me poursuivez-vous avec tant et tant d’amour, faut-il que dans les immenses effusions de votre amour je vous aime si faiblement. Je vous adore, bénis, et loue en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

VII.

Le Père éternel, après la chute d’Adam, pouvait bien sauver les hommes par son simple vouloir et par mille autres voies, que par l’humble Incarnation et par le douloureux crucifiement de son Fils unique. Ce qu’il n’a pas fait, pour nous obliger au pur amour par une rédemption si amoureuse et abondante.

O Dieu tout bon! Qui m’avez donné ce motif si haut d’amour, quand vous aimerais-je purement et bonnement. O mon Dieu, je vous adore, bénis, et loue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur dans cette vue.

IV. Journée. Motifs de l’Amour divin.

I.

Considérez. Combien pur et sublime était l’amour, que portait l’âme du bon Jésus durant sa vie voyagère, au Père éternel, à sa personne divine, et au Saint-Esprit, tant à raison des bienfaits qu’ils en avait reçu, que de la vision de l’Essence divine. Comparez votre chétif amour à ce très haut et très pur amour, et en vous humiliant, souhaitez de vous unir à lui très intimement.

Oh que ne puis-je aimer mon Dieu tout bon de l’amour de cette simple âme. Hélas! Pourquoi ne l’aimerais-je pas à tout moment en l’union de ce pur amour. O mon bon Dieu je vous adore, je vous bénis, je vous loue dans cette vue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

II.

Considérez quel est, et qu’elle sera à toute éternité l’amour, que la bénite âme du bon Jésus porte et portera à la très adorable Trinité.

O mon Dieu! Quand sera-ce que je vous aimerais purement et éternellement, en l’union de cet amour. Oh mon Dieu je vous adore, etc.

III.

Considérez qu’elle était l’amour de la bienheureuse Vierge, en cette vie mortelle, envers notre bon Dieu, qui était d’autant plus grand que sa bénite âme était pure, et sans macule, rempli de grâce et souvent élevé à la vision de l’Essence divine, pour laquelle elle connaissait très clairement les bienfaits immenses qu’elle en recevait.

O Dieu, que de vous puis-je aimer d’un amour aussi pur que vous aimait la Sainte Vierge. Je vous adore, etc.

IV.

Considérez qu’elle est l’amour que porte la Sainte Vierge, et qu’elle portera dans l’éternité à la très adorable Trinité, et à la sainte humanité en l’hypostase divine; qui sera d’autant plus grand, que sa bénite âme sera élevée en gloire béatifique, au-dessus de tous les bienheureux.

Pour mon Dieu, pourquoi mon amour est-il si petit, hélas ! Que ne vous puis-je aimer de ce très pur amour, dont vous aimera la très Sainte Vierge à toute éternité. O mon Dieu je vous adore, bénis et loue, etc.

V.

Considérez quels ont été les amours des saintes âmes envers Dieu, pendant cette vie mortelle; qu’elle a été l’amour des saints apôtres, des patriarches, prophètes, martyrs, confesseurs, vierges, veuves et autre personnes justes de l’ancien et de la nouvelle loi.

O mon Dieu! Faut-il que tant de Saints et Saintes vous est aimé si purement et ardemment, et que je vous aime si imparfaitement et froidement. O mon Dieu je vous adore, etc.

VI.

Considérez quels seront les amours des mêmes saintes âmes dans l’éternité, qui seront toujours nouveaux, et ne termineront jamais. Aspirez à cet amour, et faites-vous confusion de la petitesse du vôtre.

Oh mon Dieu! Quand sera-ce, que je vous aimerais immuablement, et éternellement, en l’union de l’amour de vos Saints. Oh mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

VII.

Considérez l’ardeur et l’excellence de l’amour dont plusieurs sont morts; ainsi dit-on et avec raison, que notre bon Seigneur Jésus-Christ est mort en croix par un effort d’amour, et que la Sainte Vierge est morte par amour, après la très digne réception du Saint-Sacrement de l’autel. Le même tient-on de plusieurs saints et saintes, qui ont trépassé d’amour.

O mon Dieu, faites-moi tant de grâce que je puisse vivre et mourir de votre amour. O mon Dieu je vous adore bénis, et loue en cette vue de tout mon pauvre cœur.

V. Journée. Motifs d’Amour Divin.

I.

Considération. L’amour divin est la vie de notre âme en ce pèlerinage, et en l’éternité, de sorte que l’âme qui est ici-bas, et en l’éternité sans amour divin, est réputée comme morte.

O Dieu de ma création! Pourquoi m’avez-vous créé, pour ne vivre que de votre amour, et cependant je mène une vie si éloignée de vos desseins. O mon Dieu je vous adore, je vous loue et bénis en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

II.

C’est une chose bien douce à la créature d’aimer son bienfaiteur. Or Dieu notre créateur, par tant et tant de bienfaits qu’il nous fait continuellement, et au corps et en l’âme, nous solliciter de l’aimer et de faire remonter par amour et reconnaissance tous ces biens à leurs sources, n’est-il pas juste?

O mon bon Dieu! Que ne connais-je la grandeur et variétés de vos bienfaits, pourquoi cette connaissance ne me rend-elle plus reconnaissant et obligé à votre amour. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, etc.

III.

Dieu tout bon non content de nous donner la grâce justifiante accompagnée des vertus infuses, répands encore dans nos âmes des aspirations continuelles, et frappe souvent à la porte du cœur pour nous obliger à l’aimer.

O mon Dieu! Pourquoi ai-je vécu si inutilement, sans travailler de la bonne sorte au pur amour, selon que j’y étais porté par vos saintes inspirations, que j’ai tant de fois négligées. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue en cette vue, etc.

IV.

Dieu tout bon non seulement vous a créé, mais encore il vous conserve par un concours continuel en cette vie, et vous conservera de même en l’éternité. Ce qui ne peut être sans un grand amour. Car si telle conservation venait à vous manquer, vous retournerez à votre néant.

O mon bon Dieu! Si votre amour me conserve en tout moment, pourquoi suis-je tant de moments tant d’heures et de jours sans vous reconnaître et vous aimer. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, etc.

V.

Ce grand Dieu, et créateur de tous les êtres nous a tellement invités à l’amour, qui nous en a fait un commandement exprès, et nous a ordonné de l’aimer, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos puissances, et de tout notre esprit. Ce commandement ne peut provenir que d’un grand amour, que Dieu tout bon a pour nous, nous faisant voir clairement par ce commandement qu’il nous a destiné au pur amour.

O Dieu d’amour! Pourquoi ne vous obéirai-je pas en chose si aisée et raisonnable, puisque vous me commandez de vous aimer. O mon bon Dieu, je vous adore, je vous bénis, etc.

La béatitude éternelle sera un amour éternel du bienheureux envers Dieu; ôtez l’amour divin, point de béatitude; mettez-le dans les damnés point d’enfer. Telle est la qualité de l’amour divin, de rendre bienheureux l’Amant et l’aimé.

O Dieu de mon éternité! Puisque votre amour consommé sera ma béatitude éternelle, pourquoi ne commençai-je dès à présent de vous aimer tout de bon. O mon bon Dieu, je vous adore, je vous bénis, etc.

VI.

Le bon Dieu vous a préservé d’une infinité de maux, comme seraient de mort subite, de trouble d’esprit, de maladies, de mauvaises rencontres, et mille autres semblables, ce qui ne peut provenir que d’un fonds d’amour.

O Dieu de toute bonté! Puisque par amour vous m’avez préservé de tant de maux, pourquoi suis-je si lâche à vous aimer et reconnaître pour mon libérateur. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

VI. Journée. Motifs d’Amour Divin.

I.

Considération. Dieu est amour, et l’amour est Dieu; et par conséquent, quand vous tendez à Dieu et à l’union avec Dieu, vous tendez à l’amour et à l’union avec l’amour; et ainsi comme vous êtes créé pour Dieu, vous êtes créé pour l’amour.

O Dieu tout bon! Qui êtes amour infini, puisque vous m’avez créé pour vous aimer, pourquoi ne vous aimerai-je pas de toute l’étendue de mon amour. O mon Dieu je vous adore! Je vous bénis, je vous loue en cette vue, de toutes mes forces et de tout mon pauvre cœur.

II.

La toute-puissance de Dieu, par une opération infinie vous a tiré du rien, vous créant capable de l’aimer; et partant vous devez correspondre au dessein de cette toute-puissance.

O mon bon Dieu! Puisque vous m’avez tiré du néant pour aimer votre être infini, pourquoi ne puis-je l’aimer d’un amour infini. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, et je vous loue, de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

III.

La toute-puissance infinie de Dieu en vous donnant l’être, vous a préféré à une infinité de créatures possibles, capables de l’aimer, qu’il ne créera point, et qu’il laissera dans le rien. Ce qu’il ne peut faire sans un très grand amour envers vous.

O mon bon Dieu! Pourquoi en me créant, m’avez-vous préféré à tant et tant de créatures, que vous ne créez pas; et que si vous eussiez créé elles vous eussent mieux aimé que moi; et cependant je vous aime si peu. O mon Dieu, je vous adore, etc.

IV.

Dieu étant de soi infiniment bienheureux, et n’ayant point besoin de nous pour l’accroissement de sa béatitude, il nous a néanmoins associé à sa béatitude, pour l’éternité. Ce qui ne peut être sans un grand amour en notre endroit.

Oh mon Dieu! Pourquoi en tout moment ne vous aimerais-je pas purement, puisque vous m’avez associé à votre béatitude, pour vous aimer éternellement. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, je vous loue, etc.

V.

Considérez. Dieu par sa divine science vous voyait et connaissait de toute éternité, vous destinant aux opérations de l’amour divin.

O mon bon Dieu! De toute éternité vous m’avez connu, en me destinant à vous aimer, pourquoi serais-je un seul moment sans vous aimer. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, etc.

VI.

L’amour de la Providence divine a été tel en votre endroit dans tous les moments et ressorts de votre vie, qu’elle vous a fait naître dans l’Église romaine, vous a donné tant de secours spirituels et temporels, et répand encore journellement tant de biens sur vous.

VII.

La justice de Dieu a encore un grand amour pour nous. Car encore, que par nos péchés nous l’offensions infiniment, elle tarde néanmoins à nous punir, et nous donne le temps de nous convertir à lui et faire pénitence.

O mon bon Dieu! Quand sera-ce que je me convertirai à vous de la bonne sorte, quand reconnaîtrais-je au vrai et à fond les amours de votre Justice patiente. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue dans cette vue, de toutes mes forces et de toute ma volonté.





VII. Journée. Motifs d’Amour Divin.

I.

Considération. Ce nous est un grand motif d’amour de bien entendre que Dieu tout bon est le vrai, seul, fidèle, et l’immuable ami. Assurez-vous que toutes les créatures ne vous aiment point, mais seulement leurs passions, satisfactions, ou intérêts, d’où finalement vous ne recueillerez que de l’inquiétude et du trouble, si ce n’est que telle amitié soit réglée dans la pure vue de Dieu et fondée en lui seul : ce qui est très rare.

O Dieu tout bon! Puisque vous êtes mon Seigneur, mon seul, unique, fidèle, et invariable ami, pourquoi mon amour s’en va-t-il à différend parmi les infidèles et affligeantes créatures. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

II.

Ce nous est un grand motif d’amour de bien concevoir que Dieu tout bon a été tellement jaloux de notre amour, qu’il a voulu par un artifice d’amour secret être l’unique refuge dans nos afflictions; de sorte que les affligés ont beau courir çà et là, ils ne trouveront jamais secours qu’en Dieu; et cela, afin d’être obligés de l’aimer d’un pur et reconnaissant amour.

O Dieu de mes Croix! Puisque je ne puis trouver secours que dans votre amour, je veux recourir à votre cœur paternel et plein d’amour. O mon Dieu je vous adore, etc.

III.

La brièveté de notre vie nous invite à l’amour divin. Car l’amour des créatures dure si peu, à quoi bon de s’y amuser; si toutes choses passent, et nous avec elles, et l’état de cette vie mortelle est si transitoire, ne sommes-nous pas obligés d’en arracher notre amour, et de le transporter en l’objet permanent?

O mon bon Dieu! Quand n'aurais-je plus d’amour pour cette vie passagère; quand n’aurais-je plus que vous, qui est l’unique objet du parfait amour. O mon Dieu, je vous adore, etc.

IV.

L’éternité de la béatitude nous appelle au pur amour; car à vrai dire cette stabilité et permanence interminable d’un amas de biens infinis ne mérite-t-elle pas bien, que nous y tendions en cette vie de toutes nos forces et de tout notre pauvre cœur par des actes d’un amour constant et généreux.

O mon bon Dieu! Que mon amour n’est-il invariable et sans prendre le change, pour vous aimer en temps et à toute éternité. Hélas! Que ne m’absorbez-vous dans cet éternel amour. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, je vous loue dans cette vue de toute ma volonté.

V.

L’amour divin nous déïforme, c’est-à-dire il attire tellement Dieu en nous, qu’il semble que nous cessions d’être, et ne vivions que de Dieu. Ce qui nous oblige extrêmement à rechercher l’amour divin, qui nous élève à un si haut état.

O Dieu d’amour! Puisque par amour que je ne puis abîmer en votre être, pourquoi ne le ferais-je pas maintenant et en tous les moments de ma vie. O mon Dieu je vous adore, etc.

VI.

Dieu tout bon prend à grande injure de ce que vous ne l’aimez point; car toute créature qui est créée pour aimer Dieu, et ne l’aime point, elle fraude son dessein, et est comme inutile et superflue parmi les créatures.

O mon bon Dieu! Pourquoi cessai-je de vous aimer un seul moment puisque c’est vous faire injure de ne pas vous aimer. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, je vous loue, etc.

VII.

L’amour divin donne le prix et la valeur à nos œuvres, de sorte qu’elles ne valent qu’à proportion de l’amour divin; d’où vient que plusieurs grandes œuvres en apparence ont peu de valeur devant Dieu, parce qu’elles n’ont que très peu d’amour divin; au contraire d’autres qui paraissent peu ont beaucoup de valeur, à raison qu’elles proviennent d’un grand amour divin.

O mon bon Dieu! Si tout ce que je fais pour vous glorifier ne vaut qu’à proportion de mon amour, pourquoi ne fais-je toute chose avec amour. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue de toutes mes forces, et de toute ma volonté.

VIII. Journée. Motifs d’Amour Divin.

I.

Considération. Dieu tout bon a été tellement jaloux de notre amour qu’il a voulu que nous l’appellassions notre père, afin que comme les bons enfants aiment naturellement leur père; ainsi nous fussions obligés de l’aimer cordialement, puisqu’il veut être le nôtre.

O mon bon Dieu! Puisque vous êtes mon bon père par vrai amour, quand serais-je votre fils par vrai amour. O mon bon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue en cette vue de toutes mes forces et de tout mon pauvre cœur.

II.

Dieu tout bon à créé notre âme avec un tel artifice d’amour, qu’il n’y a que lui seul qui la puisse rassasier, et qui soit sa pleine satiété; toutes les beautés, bonté, et excellences imaginables ne la sauraient remplir. D’où elle est contrainte, se lassant de tout ce qui n’est pas Dieu, se guider à Dieu et s’attacher à luiseul par pur amour.

O mon bon Dieu! Puisque toutes les créatures ne font que lasser mon cœur, pourquoi ne me faites vous mourir à tout, pour n’aimer que vous seul, qui est et qui seraient à jamais mon unique satiété. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, etc.

III.

Dieu tout bon pour nous obliger à l’aimer, nous a promis son paradis selon la proportion de notre amour. De sorte qu’aucun n’y peut entrer sans amour, et ces délicieuses demeures nous sont distribuées selon les degrés de notre amour.

O Dieu de mon éternité! Puisque l’on ne va en votre paradis que par amour, dois je faire autre chose que d’aimer. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, etc.

IV.

Dieu tout bon, pour nous obliger à tout moment à l’aimer, nous a ordonné d’aimer le prochain pour l’amour de lui, afin que tel amour du prochain, informé de ce regard de Dieu, soit tout amour divin.

O mon bon Dieu! Pourquoi tant d’artifice d’amour, pour m’obliger à vous aimer, vous qui êtes infiniment aimables. O mon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue en cette vue de toutes mes forces, et de tout mon pauvre cœur.

V.

L’immense amour du Père éternel et de son Fils unique envers nous rend la très amoureuse mission du Saint-Esprit, qui est l’amour de tous les deux, nous fait connaître que nous sommes tellement destinés à l’amour, que la personne d’amour nous est envoyée visiblement pour nous porter plus fortement à l’aimer, en nous remplissant et transformant son amour.

O très adorable Trinité! Pourquoi me donnez-vous le Dieu d’amour, et que ne suis-je tout transformé en son amour. O mon bon Dieu, je vous adore, etc.

VI.

Les amours que le Saint-Esprit produisit en sa descente dans les âmes de la Sainte Vierge, des saints apôtres, disciples, et saintes Dames, leur fît aimer ardemment Dieu, et notre bon seigneur Jésus-Christ. Ajoutez qu’il est croyable que tous ceux qui se trouvèrent en cette sainte assemblée sont morts et trépassés d’amour divin. Ajoutez encore que ce Saint-Esprit Dieu d’amour va continuant les mêmes effets en toutes les hommes qui tendent au pur amour, par la fidélité de leurs saints exercices, et par la généreuse mortification de leurs passions, et continuelles pratiques de toutes bonnes vertus.

O Saint-Esprit Dieu d’Amour, quand aurai-je l’âme assez pure pour être consommé du feu de votre amour. O mon bon Dieu, je vous adore, je vous bénis, je vous loue dans cette vue de toutes mes forces et de tout mon pauvre cœur.

IX. Journée. Motifs d’Amour Divin.

I.

Voulant acquérir le pur amour de Dieu que la sainte théologie appelle charité, l’on me conseilla d’en méditer les excellences. Ce que je fis avec un très grand fruit de la manière qui s’ensuit.

Je considérais que cette divine charité était la reine des vertus, à laquelle la foi et l’espérance cédaient. La foi, d’autant qu’elle regarde Dieu dans l’obscurité et sous un voile; l’espérance le regarde comme un bien qu’elle prétend posséder, et le voulant pour soi elle semble vouloir avec un peu d’intérêt; mais pour la charité l’amant n’a point égard à son profit, et aime Dieu pour Dieu. Cette vérité de ne vouloir Dieu que pour Dieu, me semblait si claire

que je voyais que l’âme qui n’allait pas au pur amour n’était rien, et devaient être retranchée du nombre des créatures; au contraire je voyais que l’âme qui tendait au pur amour, devenait si belle, si riche, si grande pleine de Dieu, qu’elle passait comme dans l’être du créateur. D’où j’allais disant, à vrai dire, tendre au pur amour de Dieu, c’est l’unique vrai bien, et le paradis de cette vie; tout le reste n’est que vanité et affliction d’esprit.

O Dieu de ma création! Pourquoi ne vous aimerais-je pas, puisque vous m’avez destiné à votre pur amour, et que sans cet amour je deviens comme un néant, et indigne d’être au nombre des créatures. O mon bon Dieu je vous adore, je vous bénis, je vous loue en cette vue de toutes les forces, et de tout mon pauvre cœur.

II.

Je considérais que cette charité était la fin de toutes choses, et que Dieu le Créateur avait créé toutes les anges et tous les hommes, et moi en particulier à cette fin de l’aimer; et j’admirais comme toutes choses avaient été créées, faites, et dirigées à l’amour divin comme à leur fin. Les cieux, les éléments, tous les astres ont été créés pour cela. Les commandements et les conseils vont à cette fin. La Prédestination, l’Incarnation, la Rédemption, et toute la vie de Jésus-Christ en cette mortalité et en l’éternité, va droit au pur amour. Je vous confesse qu’approfondissant cette belle vérité, j’en étais tout ravi, et disai-je en moi-même, ô que l’homme mondain qui ignore ceci est pauvre et misérable.

O mon bon Dieu! Puisque tout est fait pour votre amour, pourquoi ferai-je autre chose que de vous aimer. O mon Dieu je vous adore, je vous bénis, etc.

III.

Je considérais que cet amour divin était l’âme, la vie et la perfection de toutes les vertus et bonnes œuvres, et que si notre âme n’était en grâce et en charité ou amour avec Dieu, toutes les vertus d’humidité, patience, foi, espérance et le reste, et toutes les bonnes œuvres ne lui servent de rien pour la vie éternelle; j’admirais que non seulement les œuvres vertueuses étaient agréables à Dieu, quand elles sont faites en charité, mais encore les œuvres indifférentes, et même celles qui sont nécessaires et naturelles, comme sont le manger et de dormir. Cette belle vérité me forçait de dire : hélas! Les hommes sont aveugles de négliger de si riche et beau trésor, et s’arrêter seulement à ramasser les fanges des choses périssables.

O mon Dieu je veux faire toutes choses en amour et pour votre amour. Hélas! Pourquoi tant vivre et travailler sinon pour vous mieux aimer. O mon Dieu! Je vous adore, je vous bénis, etc.

IV.

Je considérais avec un très grand plaisir comme cette charité rendait non seulement nos œuvres vertueuses, indifférentes et naturelles, agréables à Dieu, mais encore rendait l’âme participante de toutes les œuvres de notre bon Seigneur Jésus-Christ, et de tous ceux de son Église. Il y a plus, cette charité est si admirable, que l’âme qui en est revêtue aimant les actions vertueuses et les bonnes œuvres de son prochain, qu’elle ne peut imiter, elle se les rend comme propres, ce qui me faisait dire en moi-même, comment est-il possible d’être chrétien, savoir ces vérités, et ne point travailler au pur amour de Dieu.

O mon bon Dieu! Je veux, ou la mort, ou votre pur amour, qui me fasse un avec vous et avec tous vos chers membres. O mon bon Dieu je vous adore, je vous bénis, et je vous loue dans cette vue de toutes mes forces et de toute ma volonté.

X. Journée. Motifs d’Amour Divin.

I.

Souhaitant bien fort de m’avancer dans le pur amour de Dieu, je m’entretenais souvent dans les considérations suivantes.

Premièrement. Je considérais que Dieu tout bon n’a créé les hommes, et ne s’est fait homme, ne les a rachetés par sa douloureuse mort, et ne les glorifiera éternellement, que pour les obliger à l’aimer. Cette vérité me pénétrait si fort, que je ne cessais de dire que l’amour divin est bien obligeant, et faut être bien dur pour ne s’y laisser gagner.

O mon bon Dieu! Pourquoi tant de choses pour me faire aimer, et que je ne vous puis aimer d’un amour infini. O mon bon Dieu, je vous adore, etc.

II.

Je considérais qu’à proportion que l’homme se requêtait de la vertu de charité et amour de Dieu, il se va unissant à lui et s’y transformant, de sorte qu’en toutes ses actions et en toutes ses œuvres il ne veut que ce que Dieu veut et ordonne. Ce qu’il aime et abhorre, il l’aime et abhorre, et ne tenant compte de soi, de son intérêt, de son honneur, et de son contentement, il ne vise qu’au seul honneur et au seul contentement de Dieu, s’abîmant dans le pur vouloir de Dieu. Cet entretien me semble excellent, et je disais, si l’amour nous fait ressembler à Dieu, pourquoi ne l’aimons-nous continuellement pour les semblables. O mon bon Dieu! Je veux votre volonté en toutes choses, votre honneur et votre contentement; et je le veux en votre pur amour. Cela me suffit, faites quant au reste ce qu’il vous plaira de moi. O mon Dieu, je vous adore, de tout mon pauvre cœur.

III.

Je considérais qu’à proportion que l’homme faisait progrès pour l’amour de Dieu, elle devenait grandement généreuse en l’entreprise de toutes bonnes choses, en la fidélité de tous les exercices de piété, et finalement en toutes les affaires de Dieu. Surtout je prenais grand plaisir à considérer comme l’amour de Dieu avait fait souffrir si hautement tant de peines et supplice aux martyrs. Je me représentais des exemples particulières, qui me faisaient grand bien.

O mon bon Dieu! Quand aurai-je ce pur amour qui fait souhaiter les peines et les cieux pour vous et par amour. O mon Dieu, etc.

IV.

Je considérais que le seul amour de Dieu donnait la vue et l’affection de la vraie perfection; et comme il était rare, je voyais que beaucoup se méprenaient par abondance de l’esprit de nature ès travaux de leur perfection; et je disais, sans doute, c’est le pur amour qui m’a fait de si grands Saints en si peu de temps. O mon bon Dieu! Quand n’aurai-je autre vue au chemin de ma perfection, que celle de votre pur amour. O mon Dieu je vous adore, etc.

V.

Je considérais avec un plaisir insatiable que les bienheureux à toute éternité ne faisaient qu’aimer Dieu sans se rassasier. Cette occupation éternelle des Saints en l’amour divin me ravissait si fort, qu’il me semblait que l’homme était bien malheureux, qui s’occupait ailleurs qu’en amour de son Dieu. O Dieu de mon cœur, et ma part à toute éternité, quand vous aimerai-je d’un pur amour et éternel! Ô mon Dieu je vous adore, je vous bénis, et je vous loue dans cette vue, de toutes mes forces, etc.

Traité quatrième. Exercice sur la vie de Sainte Élisabeth, imitant Jésus, en forme d’examen sur les vertus.

De la marque d’une future sainteté éminente. Exercice I.

Jésus était si saint et si pur de sa Personne divine, et sa plénitude de grâces, qu’il était comme le seul Saint, et le Fils très digne de la complaisance et de l’amour de Dieu son Père, qui a manifesté plusieurs fois cette vérité en sa naissance, en son baptême, et en sa mort.

Sainte Élisabeth étant destinée à une éminente sainteté, comme entrant en une particulière communication de la pureté de Jésus-Christ, Dieu tout bon, même avant sa naissance, prenait plaisir de témoigner des desseins qu’il avait sur elle. D’où l’on remarque que sa mère la reine Gertrude durant sa grossesse était pénétrée de beaucoup de lumières divines, et de mouvements surnaturels de la grâce, et il lui fut révélé étant en oraison quel enfanterait une fille de bénédiction, la merveille du monde et l’ornement de sa maison.

«Hélas! Que suis-je dans la conduite divine sur moi en comparaison de Jésus, et de cette sainte. Premièrement. Jusqu’à présent mon âme a été comme vide de la grâce, et comme toute pleine de la vie impure d’Adam. Deuxièmement. Par mon orgueil, ma superbe, et mes inclinations sensuelles, j’ai été en ma manière de vivre comme opposée à Jésus-Christ, et comme un Antéchrist d’iniquité.»

De la dévotion. Exercice II.

Jésus pratiquait ces exercices et actions avec tant de dévotion qui les accompagnait toujours des actes de contemplation, adoration, de religion, et d’amour envers Dieu son Père.

Sainte Élisabeth imitant Jésus-Christ, et communiquant à la sainteté de son esprit, était en une continuelle dévotion, actuelle religion envers le Dieu de son amour d’où l’on remarque qu’en son enfance, elle se portait toujours à la prière, et même en jouant à la course avec ses petites compagnes, dans la cour du château étant arrivée à la chapelle, qui était le terme de leur carrière, elle y entrait pour y pratiquer quelques génuflexions et prostrations, tant son âme prenait plaisir à s’occuper de son Dieu, et se dégoûtait du divertissement des créatures.

«Hélas! Quelle est ma dévotion en comparaison de notre sein. Premièrement. Mon âme est toujours sèche, arrivée vide des bons sentiments de la grâce. Deuxièmement. Souvent je suis si lâche et tépide [sic], que tout ce qui est de dévotion me dégoûte et m’ennuie. Troisièmement. Je suis si insensible, que ne prenant aucun plaisir en mon Dieu, je m’en vais chercher mon divertissement vainement et inutilement parmi les créatures.»

De l’Amour Divin. Exercice III.

Jésus en tous les moments de sa vie voyagère a aimé sans réserve et de toute l’étendue des facultés de sa bénite âme son Père éternel.

Saint Élisabeth aimait si purement Dieu qu’elle ne pouvait souffrir en son âme aucune réserve pour petite qu’elle fut, et cet amour était si pur et si ardent, qu’il lui faisait souhaiter continuellement d’être consommée dans les pures et divines flammes, dont elle fut tellement transportée qu’elle dit un jour à ses compagnes, Dieu soit béni, lequel enfin m’a exaucée et donné un cœur tel que je l’ai souhaité pour l’aimer de toute son étendue. L’amour de la créature y est mort et il n’y reste plus que celui de la bonté de Dieu.

«Hélas! Quel est mon amour en comparaison de celui-ci. Premièrement. Mon âme est toute insensible et dévorée des inclinations de la chair, du sens, et du péché. Deuxièmement. Elle est toute convertie à l’amour de soi-même et des créatures.»

De l’amour du prochain. Exercice IV.

Jésus aimait chèrement et purement le prochain, regardant en lui l’image de la très Sainte Trinité.

Saint Élisabeth imitant Jésus était ravie de contempler cette ressemblance divine dans le prochain, d’où souvent pansant les lépreux et teigneux puants et infects, elle était emportée si violemment de cette vue, qu’elle les baisait et les embrassait tendrement, sans témoigner aucune horreur de leur infection.

«Hélas! Qu’elle est en moi l’amour du prochain en comparaison de notre sainte. Premièrement. Aui moindre déplaisir que j’en reçois, je suis si aveuglée de colère et de ressentiment, que je ne vois ni Dieu en lui, ni lui en Dieu. Deuxièmement. Je fais paraître au-dehors mon aversion par mes froideurs, rebuts et rudesses.»

De l’amour des Pauvres. Exercice V.

Jésus aimait les pauvres, conversait avec eux volontiers et leur faisait charitablement l’aumône de ce qu’il pouvait gagner à la sueur de son visage et par le travail de ses mains.

Saint Élisabeth imitant Jésus, elle aimait chèrement les pauvres dès sa petite enfance, et leur donner tout ce qu’elle pouvait. Ce qui fut tant agréable à Dieu, qu’il changea miraculeusement ce qu’elle leur portait en roses, dont le roi son père, auquel elle avait dit qu’elle portait des roses, demeura tout ravie.

«Hélas! Quelle est ma charité envers mes sœurs nécessiteuses et envers les pauvres en comparaison de notre sainte. Premièrement. J’en ai peu de compassion, et je ne me veux en rien incommoder pour les assister. Deuxièmement. Je leur suis même rude et fâcheuse.»

De l’amour des pécheurs. Exercice VI.

Jésus aimait chèrement les pécheurs, étant venu exprès du ciel pour leur seul amour de la part de son Père. C’est pourquoi il cherchait continuellement à les instruire, et à les sauver, et pour leur salut il employait tous les travaux de sa bénite vie, et est mort ignominieusement, et douloureusement en croix sur le calvaire.

Sainte Élisabeth imitant Jésus, s’appliquait avec un grand zèle à l’instruction et à la conversion des pécheurs. D’où étant un jour emportée de ce pur amour, elle pria si ardemment pour la conversion d’un certain jeune gentilhomme, qu’il se sentit tellement enflammé du feu divin, qu’il s’écria à pleine voix en se débattant et tordant les bras et le corps. Cessez Madame, cessez, je brûle et ne puis plus. Le feu divin qui rejaillit de votre âme me consomme.

«Hélas! Qu’elle est en moi l’amour des pécheurs en comparaison de notre sainte. Premièrement. Je n’en ai aucune compassion ne voyant pas que le sang de Jésus se perd inutilement en eux. Deuxièmement. Je les méprise et les dédaigne dans leurs défauts. Troisièmement. Je n’ai aucune douceur ni cordialité pour eux. Quatrièmement. Au moindre déplaisir que j’en reçois, je les pique sur le sujet de leurs imperfections et exagèrent leurs fautes.

De l’amour des ennemis. Exercice VII.

Jésus aimait chèrement et saintement ses ennemis et persécuteurs, leur rendant bien pour mal, et priant son divin Père, en croix de leur pardonner sa mort, et le déïcide abominable qu’ils commettaient en sa sainte personne.

Sainte Élisabeth imitant Jésus pratiqua si hautement la charité des ennemis et le pardon des injures, qu’encore qu’elle ait été souvent cruellement persécutée, elle ne s’en est jamais ressentie, et leur faisait tout le bien qu’elle pouvait, leur pardonnant pour l’amour de Dieu tout le déplaisir qu’elle en avait reçu. D’où l’on rapporte qu’ayant appris qu’un certain scélérat, auquel le roi son père, allant à la conquête de la Terre Sainte, avait confié son état, avait dans le palais, tué de ses propres mains sa chère mère, elle se résigna à la conduite de la Providence divine, et lui ayant recommandé l’âme de la défunte, elle lui offrit aussitôt le pardon qu’elle faisait à ce cruel et très ingrat meurtrier, assurant tout haut, que quand elle eût pu se venger, elle ne l’eût pas fait.

«Hélas! Quelle est ma disposition lorsque l’on me fait quelques petits des plaisirs en comparaison de notre sainte. Premièrement. Je m’inquiète bien fort et suis tout occupé des sentiments de colère et de vengeance. Deuxièmement. Je demeure dans la froideur, et je refuy [sic] de parler et donner mon secours et mon assistance.»

De la sainte abjection et humilité. Exercice VIII.

Jésus aimait chèrement la sainte abjection, et pour correspondre au très incompréhensible anéantissement de sa personne divine en sa sainte humanité, il s’anéantissait continuellement devant elle, se reconnaissant et s’appelant ver de terre, et un pur néant. Il y a plus, c’est qu’en toute sa vie voyagère il a voulu vivre comme un pauvre charpentier inconnu, abject et mourir dans une suprême abjection de la Croix.

Sainte Élisabeth imitant Jésus, aimait uniquement la sainte abjection, et s’humiliait continuellement devant son Dieu, pratiquant toutes les humiliations extérieures qui lui étaient possibles, cherchant la modestie, et la pauvreté des habits, s’habillant en pauvre et se rangeant avec les pauvres, balayant la maison, déchaussant ses filles et s’appliquant à faire toutes sortes d’actions les plus viles et les plus abjectes, particulièrement en son état religieux. Sur quoi vous remarquerez que se voyant réduites à une extrême abjection et logée dans une étable à pourceaux, par la persécution de ses sujets qui la chassaient de son palais avec toutes sortes d’indignité, elle en fit chanter le Te Deum, pour en rendre Action de grâces à la divine Providence, qui la favorisait si chèrement des présents du ciel.

«Hélas! Quel est mon amour d’abjection en comparaison de Sainte Élisabeth. Premièrement. Je suis toute pleine de superbe et d’orgueil, et je ne saurais supporter la moindre contrariété et le moindre mépris. Deuxièmement. Je cherche l’exaltation et la propre excellence. Troisièmement. Je suis toute pleine d’inquiétude, quand je suis dans quelque état d’abjection. Quatrièmement. Je ne tends point du tout à pratiquer saintement les petites humiliations qui se présentent.»

De la sainte pauvreté. Exercice IX.

Jésus en toute sa vie voyagère, chérissait extrêmement la pauvreté des biens temporels, et se plaisait dans l’indigence, d’où il voulut naître en une pauvre étable, travailler de ses mains, et mendier sa vie.

Saint Élisabeth communiquant à l’esprit de Jésus-Christ, elle aima fort la sainte pauvreté, d’où même dans son état de princesse elle s’habillait quelquefois pauvrement et se rangeait avec les pauvres. Elle mendia aussi sa vie, travailla pour la gagner, et se fit enfin religieuse pour en faire le vœu solennel.

«Hélas! Quelle est ma pauvreté en comparaison de Sainte Élisabeth. Premièrement. Je cherche l’abondance et je fuis l’indigence. Deuxièmement. Je cherche les délices et je fuis les nécessités. Troisièmement. Je regarde peu au pur usage de mon vœu.»

De la pure virginité. Exercice X.

Jésus était le roi et l’époux des vierges, fils du Père éternel, fils de la Vierge, aimant uniquement la virginité, comme la vertu qui nous allie et nous unit à la pureté angélique, et à la pureté divine, spiritualisant les élus dans leur corps de terre et de chair, et les faisant entrer en la communion de son divin esprit. Ainsi aimait-il la virginité de saint Jean l’évangéliste le faisant reposer sur sa sacrée poitrine pour lui révéler les secrets de son pur amour.

Sainte Élisabeth imitant Jésus aimait uniquement la sainte virginité, et dès son enfance résolut de ce vouer vierge à son divin époux. Pour cet effet elle se mit sous la protection de saint Jean l’évangéliste, qui lui apparut par trois diverses fois, resplendissant comme un soleil, l’assurant que l’oblation de sa pureté avait été très agréable à Jésus et à la Sainte Vierge, et la disposant à la conduite divine qui avait d’autres dessins sur elle.

«Hélas! Qu’elle est en moi l’amour de la virginité en comparaison de celui qui pénétrait le chœur enfantin de notre sainte. Premièrement. Je ne fuis pas comme je devrais les petites affections de la nature et du sens envers les créatures. Deuxièmement. Je suis très peu imprimé de cet esprit virginal de Jésus qui l’a lié uniquement à son Père. Troisièmement. Je suis sensuel en mes inclinations. Quatrièmement. Je tends peu aux opérations de l’esprit et au saint mouvement de la grâce qui nous tire de la chair et nous communique la vie pure et divine.»

De la sainte obéissance. Exercice XI.

Jésus aimait chèrement la sainte obéissance, non seulement envers Dieu son Père, auquel il obéit jusqu’à mourir en croix pour accomplir sa divine volonté, mais encore envers la Sainte Vierge et Saint-Joseph et même envers tous les hommes, auquel il a voulu obéir et se soumettre, lui qui était fils de Dieu et le roi du ciel et de la terre.

Sainte Élisabeth imitant Jésus fut non seulement appliqué à la volonté divine, mais encore à la pratique d’une fidèle obéissance envers ses supérieurs, et envers tout le monde. D’où l’on remarque qu’elle prenait plaisir à faire la volonté d’autrui et de ses filles. Surtout elle rendait une très haute et très profonde soumission et inviolable obéissance en toutes choses au bienheureux Conrad son supérieur, sans l’avis duquel elle ne faisait aucune chose, et lequel néanmoins comme il la connaissait très parfaite, la traitait aussi dans les voies de cette sainte vertu très rigoureusement, et très austèrement, dont la sainte faisait très bon usage.

«Hélas! Quelle est mon obéissance en comparaison de Sainte Élisabeth. Premièrement. Étant pleine de superbe et d’orgueil, j’ai peu de condescendance ou volonté de mes sœurs. Deuxièmement. Je répugne souvent avec murmure aux ordonnances et à la conduite de mes supérieurs. Troisièmement. Je refuy [sic] autant que je puis les emplois contrariants de la sainte obéissance à mon humeur.»

De la volonté de Dieu. Exercice XII.

Jésus était uniquement appliqué à la volonté de Dieu son Père, et durant sa vie voyagère, il travailla fidèlement à la sainte exécution de tous ses divins décrets, se rendant très soumis et très obéissant à aa divine conduite.

Sainte Élisabeth imitant Jésus s’appliquait uniquement à faire et suivre la volonté divine, ne se souciant d’autre chose que de contenter le Dieu de son amour. C’est de là qu’elle entra dans le mariage, ayant reconnu que tel était la volonté de Dieu. C’est de là aussi qu’en cette vue elle se réjouissait en toutes ses souffrances et persécutions, et qu’ensuite étant veuve elle se fit religieuse.

«Hélas! Quelle est mon application à la volonté divine. Premièrement. Je suis toute pleine de la mienne et de mon amour-propre. Deuxièmement. Je passe ma vie jour à jour, sans penser à ce que Dieu veut de moi dans mon état et ma grâce de religion. Troisièmement. Je ne cherche qu’à plaire aux créatures et je ne pense pas si je déplais à mon Dieu.»

Du zèle de la gloire de Dieu. Exercice XIII.

Jésus était extrêmement zélé de la gloire de Dieu son père, et en tous les moments de sa vie voyagère il cherchait à le glorifier par des actions, dont la moindre étant d’une dignité infinie le glorifiait plus que tous les bienheureux ne le sauraient glorifié en toute l’éternité. Surtout, remarquez avec quel zèle il chassa du temple ceux qui le profanaient avec leur trafic.

Sainte Élisabeth imitant Jésus fut très zélée de la gloire de Dieu, et l’avançait en tout ce qu’elle pouvait, par l’instruction des peuples, par l’érection d’hôpitaux et de monastères, et par toutes les pratiques possibles d’une très pure vertu.

«Hélas! Qu’elle est en ceci ma disposition en comparaison de la sainte. Premièrement. J’ai peu de sentiments et peu d’amour pour mon Dieu. Deuxièmement. Sa gloire m’est comme indifférente. Troisièmement. Je ne pense qu’à moi et à mes inclinations, et je le déshonore par mes péchés et mes infidélités.»

Des inspirations divines. Exercice XIV.

Jésus était plein de vérité, de lumière, de grâce, et de vie divine, et sa bénite âme était très disposée à tous les mouvements surnaturels, qui procédaient par indivis de sa divine personne et de celle de son père et du Saint-Esprit.

Sainte Élisabeth imitant Jésus vidait son cœur de tous les mouvements de nature, et correspondait promptement aux inspirations divines et mouvements du Saint-Esprit. D’où par lumière de grâce elle s’appliquait toujours à tout ce qui était le plus de Dieu, pure mortification et pure vertu; et sa pratique était en toute occasion d’être fidèle aux motions surnaturelles de la grâce.

«Hélas! Quelle est ma disposition intérieure en comparaison de Sainte Élisabeth. Premièrement. Mon âme est dure et souvent fermée aux inspirations, lumière et touchés du Saint-Esprit. Deuxièmement. Elle est dans le dégoût des vertus divines. Troisièmement. Elle se répand misérablement dans tout ce qui n’est point Dieu.»

Du saint amour de la perfection. Exercice XV.

Jésus aimait uniquement la sainte perfection et comme à raison de sa personne divine il était très parfait dès le premier moment de sa conception, il a travaillé en tous les moments de sa vie, pour la donner à ses élus et nous a envoyé son Saint-Esprit pour l’établir en eux par la pureté de ses divines lumières et de ses divins amours.

Sainte Élisabeth imitant Jésus Christ aimait uniquement la sainte perfection et tendait de toutes ses forces par les mortifications continuelles du corps et de l’esprit, tâchant toujours de faire en tout moment tout ce qui était de la plus grande gloire de Dieu. D’où l’histoire remarque qu’elle était si désireuse de la perfection, que pour y travailler plus fortement et purement, elle se fit religieuse et en professa les vœux solennels, vivant avec ses filles dans une très fidèle pratique de toutes mortifications et de toute vertu.

«Hélas! Quelle est ma ferveur et quel est mon amour de la sainte perfection en comparaison de notre sainte. Premièrement. Je suis toute insensible aux voies de la sainte mortification et de la sainte vertu. Deux. J’aime les satisfactions et les libertés de naissance et de ma nature. Trois. Je corresponds lâchement à la grâce divine et je ne me sens pas cette ferveur de l’esprit de Jésus-Christ.»

De l’amour de la solitude. Exercice XVI.

Jésus aimait la solitude du désert qui le tirait et séparait des créatures, et la solitude du cœur qui l’unissait d’amour à Dieu son Père.

Sainte Élisabeth imitant Jésus se retirait de fois à autre, et autant qu’elle pouvait dans les lieux solitaires pour s’appliquer au recueillement intérieur et à la pure oraison. Et quant à son cœur, il était tellement solitaire aux créatures, aucune n’y pouvait entrer, tant il était uni seul à seul, un à un au Dieu de son amour.

«Hélas! Quelle est ma solitude en comparaison de notre sainte. Un. Je suis vague et répandue parmi les créatures, et tellement dissipée que je n’ai aucun recueillement ni conversion à mon Dieu : La retraite m’ennuie et j’en sors souvent sans nécessité.»

De l’Oraison. Exercice XVII.

Jésus était toujours en oraison et saintement appliqué à la contemplation de Dieu son Père sans en pouvoir être distrait un seul moment.

Sainte Élisabeth imitant Jésus, employait toute les heures qu’elle pouvait en oraison et contemplation, se levant même la nuit d’auprès le prince son mari pour s’appliquer à la prière, et dormant peu dans son état religieux, pour avoir le temps de se rassasier du pur amour de son divin l’époux dans la sainte lumière de l’oraison.

«Hélas! Quelle est mon oraison, ma contemplation, et ma lumière en comparaison de la sainte. Un. Mon âme est tout occupée du bruit de ses sens et des créatures. : Elle est toute vide par son infidélité de la lumière divine. Trois. Elle est si lâche qu’à la moindre occasion elle quitte sa prière pour courir après ses inclinations et satisfactions naturelles.»

De la vie divine. Exercice XVIII.

Jésus aimait uniquement sa vie divine qu’il avait de toute éternité dans le sein de son Père. Il l’honorait aussi en sa personne divine, et comme il était impeccable, parfait, pure, et saint, il était mort à toute créature, et ne vivait qu’en Dieu, de Dieu, et pour Dieu.

Sainte Élisabeth communiquant à l’esprit de Jésus lui demanda avec grande instance de mourir à toute créature, et de ne vivre qu’avec lui en Dieu, et de Dieu. Ce que lui ayant été accordée, elle pensa mourir de joie et d’amour.

«Hélas! Quelle est ma disposition ceci en comparaison de Sainte Élisabeth. Un. Je travaille fort peu à la pureté intérieure qui fait entrer en la vie divine. : Je suis si impure que je sens fort bien que les créatures vivent en moi et que je vis en elles. Trois. Je suis vide de l’esprit de Jésus-Christ et toute pleine d’amour-propre. Quatre. Je ne peux dire avec vérité comme Saint-Paul, je vis, et non pas moi, mais Jésus vit en moi.»

De la pure union avec Jésus. Exercice XIX.

Jésus Fils de Dieu par les travaux et les souffrances de sa vie voyagère, unissaient à son Esprit, à sa Sainteté, et à sa vie, ses élus, et leur communiquait les saintes lumières et amour de Dieu son Père, pour vivre en eux inséparablement en la communion de ses grâces.

Sainte Élisabeth étant fort fidèle à l’esprit, à la sainteté et à la grâce de Jésus, opérant en son âme, elle tâchait par sa fidélité, mortification et vertu, de s’unir inséparablement à lui qu’elle aimait uniquement, et de toute l’étendue de son cœur. D’où un jour étant en ravissement, et Jésus lui communiquant son glorieux et resplendissant visage, il lui promit de demeurer en elle inséparablement, et elle réciproquement l’assura de ne se séparer jamais de lui, et de lui être à jamais et sans réserve fidèle en pureté d’amour.

«Hélas! Quelle est ma disposition en l’union d’amour, en comparaison de celle de Sainte Élisabeth. Un. J’ai peu de lumière et de sentiment de tous les états de Jésus. Deux. Je fais peu d’usage de sa grâce. Trois. Je communique peu à sa vertu, à sa sainteté, et à son esprit. Quatre. J’ai peu de vrai et fidèle amour pour lui.»

De la communion avec Jésus. Exercice XX.

Jésus aimait si tendrement ses chers disciples qu’après sa résurrection il leur apparaissait souvent pour les purifier et sanctifier par sa bénite et glorieuse conversion, dont ils demeurèrent très fortifiés tout le reste de leur vie.

Sainte Élisabeth communiquant à cet amour que Jésus portait à ses chers disciples, elle en fut visitée souvent, particulièrement dans son état religieux, lui révélant beaucoup de mystères et secrets de la vie divine, et de l’amour divin, dont elle demeurait si vivifiée, et imprimée, qu’il lui semblait que Jésus-Christ vivait en elle, et que toute sa vie naturelle était absorbée dans sa vie divine.

«Hélas! Quelle est ma disposition ceci en comparaison de Sainte Élisabeth. Un. Je suis toute vide de cette image de Jésus-Christ, et de sa divine impression qui vivifie les âmes. Deux. Je tends peu à l’imiter en la pureté de son esprit, et de ses vertus. Trois. Je me remplis et me rassasie de mes inclinations et de mes passions.»

De la communication avec la Sainte Vierge. Exercice XXI.

Jésus en sa vie voyagère, sanctifiant par sa conversation la Sainte Vierge, il lui révélait beaucoup de secrets de ses états, de ses mystères, et particulièrement des voies intérieures de la sainte perfection.

Saint Élisabeth a communiqué plusieurs fois à pareilles faveurs, d’où elle était très savante dans les mystères et dans les états de Jésus. Et en outre elle a mérité d’être souvent visitée de la sainte vierge, qui lui révélait la conduite de sa vie, et ses saintes communications avec Jésus fils du Père éternel, et le sien.

«Hélas! Quelle est ma communication avec Jésus et la Sainte vierge en comparaison de Sainte Élisabeth. Un. J’en suis peu dévote et en est peu de pensée. Deux. Dans mon indévotion et insensibilité, je suis très lâche et tépide à solemniser les mystères et les fêtes de Jésus, et de la Sainte Vierge. Trois. Leurs grâces et lumières me pénètrent très peu.»

De la glorieuse communication avec Dieu. Exercice XXII.

Jésus se transfigurant sur le monde Thabor par une effusion admirable de la gloire de son âme en son saint et pur corps, il ravit ses chers disciples d’admiration, il les remplit de délices et d’amour; d’où saint Pierre demandait à son cher maître de faire là avec lui un Tabernacle éternel et permanent.

Sainte Élisabeth communiquant à la pureté et à la gloire de Jésus, elle entrait souvent en son oraison dans une si haute familiarité et communication avec son Dieu, que demeurant imprimée de la divine lumière, elle en sortait avec une face brillante et lumineuse comme le soleil, dont ses filles demeuraient toutes ravies d’admiration, remplies de joie et pénétrées du divin amour.

«Hélas! Quelle est ma communication avec mon dieu. Un. Je suis si un pure et si pleine des misères que je suis entièrement incapable de l’approcher. Deux. Je suis si tépide et si lâche en mon oraison et en toutes mes prières si vagues et si distraites, que mon âme semble toute fermée à la grâce et à la lumière divine.»

De la dévotion au mystère du lavement des pieds. Exercice XXIII.

Jésus avant que d’accomplir le sacrifice de son précieux corps pour la dernière Cène et celui de la Croix sur le Calvaire, il voulut laver les pieds de ses apôtres, et même du traître Judas, pas acte d’une suprême humilité, et pour les disposer et rendre capable des grâces de l’un et de l’autre sacrifice.

Sainte Élisabeth imitant Jésus par dévotion à ses mystères, s’habillait pauvrement le Jeudi saint, et lavait dans son palais les pieds à douze pauvres, et quelquefois à douze lépreux, baisant leurs ulcères puants et infects avec beaucoup d’humilité, de tendresse et de charité; et par ces actions elle communiquait abondamment à l’esprit de Jésus-Christ son cher et divin époux.

«Hélas! Quelle est mon humilité et ma charité en comparaison de la sainte. Un. Les offices d’une charitable humilité qu’il me faut rendre aux rencontres à mes sœurs me répugne et m’emporte dans les inquiétudes et paroles indiscrètes. Deux. J’ai peu de vraie charité dans leurs besoins. Trois. J’ai grande peine à m’humilier et rendre service à celles qui m’ont fait quelque petit déplaisir.»

De la dévotion à la sainte communion. Exercice XXIV.

Jésus ayant institué par un excès d’amour le sacrement de son précieux corps, il s’en communia le premier avec une sainteté divine, pour sanctifier les communions de ses élus, et les disposer à vivre de sa vie d’amour et de sa vie divine, en laquelle ils entrent autant qu’ils sont purs et fervents.

Sainte Élisabeth imitant Jésus, et s’unissant à sa pureté et sainteté, elle pratiquait purement et saintement la communion de son précieux corps par la fidélité continuelle d’une généreuse mortification et d’une très pure vertu. D’où l’histoire remarque qu’elle était si dévote se Saint-Sacrement, que l’adorant un jour en la sainte messe, son visage parut resplendissant et brillant, comme un beau soleil, remplissant toute l’église d’une très éclatante et agréable lumière, laquelle sans doute rejaillissait de sa sainte âme unie d’amour à Jésus son divin époux, opérant en elle par la vertu de sa présence. Ajoutez qu’un autre jour, lorsqu’en l’église le prêtre élevait la sainte hostie, elle tomba en un très haut ravissement, dans lequel les mystères du divin amour lui furent si pleinement communiqués qu’elle disait et avouait ne les pouvoir raconter.

«Hélas! Quelle est ma disposition à la communion de ce précieux corps, en comparaison de sainte Élisabeth. Un. Je suis très infidèle en toutes mes obligations. Deux. J’ai très peu de mortification et de vertu. Trois. Je travaille lâchement à la véritable pureté de mon âme pour faire un digne usage des grâces de Jésus qui est sacrifié pour moi au simple autel et en la croix.»

De la dévotion à la sainte passion. Exercice XXV.

Jésus pour satisfaire à la justice de Dieu son Père, et pour accomplir fidèlement ses décrets divins en la rédemption des pécheurs, il lui sacrifia sa vie en croix sur le Calvaire avec un amour autant incompréhensible qu’excessif.

Sainte Élisabeth imitant Jésus et embrassant amoureusement les arrêts de la justice divine, honorait d’un culte particulier le Vendredi saint, auquel notre rédempteur par le pur et digne sacrifice de sa mort lui avait abondamment et dignement satisfait. Elle passait, dit l’Histoire, ce saint jour s’habillant pauvrement et s’exerçant dans toutes les bonnes pratiques de pénitence et mortification, dans les larmes et les tendres ressentiments, des douloureuses souffrances des travaux et de la mort d’un Dieu, et enfin elle se consommait d’amour contemplant celui qui avait fait mourir Jésus très innocent en croix pour les pécheurs.

«Hélas! Quelle est ma dévotion envers la passion de Jésus en comparaison de notre sainte. Un. J’aime ma sensualité et je refuy les pratiques de pénitence. Deux. J’ai peu de sentiment du crucifiement de Jésus. Trois. Je ne pense pas à ma grasse religion et je ne considère pas combien j’ai coûté cher au Fils de Dieu, qui est mort sur le Calvaire en croix pour moi.»

De la haine du péché en la croix. Exercice XXVI.

Jésus avait une horreur extrême du péché, comme étant opposé directement à la sainteté de Dieu, d’où en sa Passion pour en faire une condigne [sic] justice, il voulut souffrir plusieurs agonies et même le terrible délaissement de son Père, mourant en croix pour nos péchés, comme l’objet de ces divines colères.

Sainte Élisabeth imitant Jésus haïssait le péché plus que l’enfer, et était si pure que la moindre imperfection la tourmentait beaucoup. D’où l’Histoire remarque qu’elle mérita de communiquer à cette peine et à son terrible délaissement, souffrant des peines intérieures de toutes sortes et inénarrables, qu’elle porta si purement, appréhendant un jour de n’être pas bien avec son divin époux, il lui témoigna le contraire par le transport miraculeux d’un arbre d’un côté de la rivière à l’autre.

«Hélas! Quelle est ma disposition envers le péché en comparaison de notre sainte Élisabeth. Un. J’ai peu d’horreur du péché. Deux. Je suis facilement la pente de mes inclinations et de mes passions… Je ne sens point en moi un vrai désir de faire justice à mon lieu de mes péchés par les bonnes et solides pratiques de pénitence.»

De la pauvreté des créatures. Exercice XXVII.

Jésus aimait chèrement la pauvreté des créatures, d’où il voulut ville naître vil et abject dans une étable et pratiquer une vie cachée, solitaire, et inconnue. Surtout, remarquez comme il voulut mourir en croix sur le Calvaire dans le délaissement de ses propres disciples.

Sainte Élisabeth communiquant à cet esprit de Jésus-Christ cherchait continuellement à s’appauvrir des créatures, et elle en supporta patiemment et avec joie les délaissements et les persécutions extrêmes, jusqu’à être refusée par ses propres sujets de tout logement et de toute assistance, et à être contrainte de se retirer en une pauvre étable à pourceaux, et à mendier sa vie.

«Hélas! Quelle est en ceci ma disposition en comparaison de la sainte. Un. Je ne puis souffrir le délaissement des créatures. : Je cherche leur secours et leur appui. Trois. Je suis porté à leur complaire.»

Du pur souhait de la mort. Exercice XXVIII.

Jésus en sa vie voyagèrent était comme dans une terre étrangère à l’égard de son âme bienheureuse. Car son lieu naturel était dans le ciel et le sein éternel de son Père, duquel il tirait sa vie divine, et auquel il la référait, d’où ensuite à tout moment il rendait par amour à ce saint retour, souhaitant ardemment l’accomplissement des divins décrets, et la consommation de l’offre de la rédemption, qu’il accomplît en croix sur le Calvaire mourant d’amour, et dans les ardents souhaits de son divin retour au sein du Père éternel.

Sainte Élisabeth imitant Jésus, souhaita ardemment par pur amour la mort, pour s’abîmer en l’état béatifique dans la vie divine de son divin époux, ce que lui ayant accordée après une grande instance qu’elle lui en fît en son oraison, elle en fut comblée d’une joie incroyable, passant le peu de jours qui lui restaient dans l’occupation de Dieu seul, se préparant par la voie d’amour à mourir saintement en l’union de Jésus, en son amour, et par son amour.

«Hélas! Quelle est ma disposition en cela en comparaison de notre sainte. Un. Mon cœur est tout vide du pur amour, et presque insensible à ce saint exercice. Deux. Je vis comme n’ayant jamais à mourir, ne pensant point de la bonne sorte à mon éternité. Trois. Je suis toute pleine de la vie animale d’Adam et j’ai peu de disposition à mourir dans les actes d’amour divin, m’y exerçant si rarement pendant ma vie.

De la mort en la sainte Pauvreté. Exercice XXIX.

Jésus mourant en croix voulut mourir dans une très haute et suprême pauvreté, étant tout nu, couvert seulement de ses plaies sanglantes, et n’ayant aucune chose temporelle qui pût léguer à sa chère mère, et à ses chers amis, auxquels et à tous ses élus, en baissant sa bénite tête, il leur donna comme par testament d’amour son pur esprit et l’alliance de sa vie divine.

Sainte Élisabeth imitant Jésus, voulut étant religieuse mourir pauvre comme lui, disant qu’elle n’avait aucune disposition de bien temporel, et que depuis sa profession tout appartenait à Jésus-Christ et à ses pauvres, demandant instamment d’être enterrée dans sa pauvre tunique de religion. Et enfin pour obéir à son saint directeur et supérieur, elle donna quelques petites images de la Sainte Vierge à Sophie sa chère fille aînée.

“Hélas! Quelle est ma pauvreté en comparaison de notre Sainte Élisabeth. Un. Je recherche mes nécessités avec inquiétude. : J’aime les délices et l’abondance. Trois. Je ne tends pas à souffrir l’indigence et à mourir bien pauvre, et la plus pauvre des créatures.”

De la disposition à la mort. Exercice XXX.

Jésus étant en croix pour nos péchés, s’humiliait et s’anéantissait d’une manière ineffable devant son Père, comme portant toutes ses divines colères contre les pécheurs. De sorte que ce bon Sauveur mourut également dans l’anéantissement, dans la justice et dans l’amour.

Sainte Élisabeth communiquant à ce saint anéantissement de Jésus, se disposa au jugement particulier de sa mort avec l’esprit de craintes filiales et d’humilité, priant ses filles qu’on la laissât sans demander miséricorde à son Dieu pour ses péchés, et s’occuper dans les actes de pénitence et dans les larmes.

“Hélas! Quelle sera ma mort en comparaison de cette sainte. Un. Je suis toute pleine des ténèbres de mes péchés, et peu pénétrée du Jugement de mon éternité. : Je suis toute remplie d’orgueil et de superbe, au lieu de m’anéantir. Trois. Communiquant peu à l’esprit de Jésus, comme puis-je espérer en maman de communiquer à son divin amour.”

Du combat de la mort. Exercice XXXI.

Jésus voulant porter les tentations de ses élus pour leur communiquer sa vertu et sa force, il permit aux démons de le tenter non seulement dans le désert, mais encore, à ce qu’aucun ne croit pieusement en la Croix, dont l’ennemi de salut et de toute sainteté fut entièrement vaincu, et s’enfuit confus dans son enfer.

Sainte Élisabeth imitant Jésus remporta en sa vie plusieurs victoires du démon tentateur, et particulièrement en sa mort, en laquelle lui apparaissant, elle le chassa en enfer avec empire, étant muni de la force et vertu de Jésus-Christ.

“Hélas! Quel sera mon combat et qu’elle ma force en la mort, en comparaison de Sainte Élisabeth. Un. Ayant été très infidèle toute ma vie, j’ai peu de force de la grâce. Deux. Le démon, à raison de mes mauvaises habitudes, a de grandes entrées chez moi. Trois. Quelle force puis-je espérer de Jésus-Christ que j’aime peu, et à la sainteté duquel je suis opposée par ma vie tépide et négligente.”

De la mort sainte et glorieuse. Exercice XXXII.

Jésus ayant consommé le grand œuvre de notre rédemption monta au ciel, à la vue de sa chère mère et de ses chers apôtres et disciples, accompagné de la cour céleste et de la douce et mélodieuse musique de ses saints anges.

Sainte Élisabeth communiquant à cet état de Jésus, s’en alla au ciel, et trépassa en la compagnie de ses chères filles et religieuses dans la musique des saints anges, qui venaient conduire sa sainte âme à son divin l’époux.

“Hélas! Que puis-je espérer en ma mort en comparaison de Saint Élisabeth. Un. J’ai peu de bonnes œuvres. Deux. Je ne fais pas bons et purs usage des sacrements et des grâces Jésus-Christ. Trois. Je suis toute enveloppée dans ma chair et dans mes sens, et par conséquent je communique peu à la vie de l’esprit, qui nous dispose pour le ciel.”

De la glorieuse sépulture. Exercice XXXIII.

Jésus étant mort en croix dans le mépris des hommes et le délaissement de son Père, il rendit ensuite son sépulcre glorieux par sa très adorable et très admirable Résurrection.

Sainte Élisabeth communiquant à la grâce et à la gloire de Jésus, après avoir souffert intérieurement et extérieurement toutes sortes de peine dans la persécution et le mépris des hommes, elle mérita d’être honorée du ciel après sa mort en sa sépulture, tant par un concours incroyable du monde qu’il a publié sainte, comme par les miracles et signes prodigieux. D’où l’on raconte que même certains oiseaux miraculeux y assistèrent en quantité, se rangeant autour du corps et lui rendant toute sorte de respects.

» Hélas! Quelle sera ma sépulture en comparaison de celle de Sainte Élisabeth. Je ne la souhaite pas miraculeuse. Mais, hélas! Quelle en sera la bénédiction. Un. Vivant lâchement comme je fais, je mérite une mort de punition, et châtiments. Deux. Je suis indigne de la sépulture de la terre sainte. Trois. Mon corps ayant été toujours sensuel, charnel, ennemi de mon Dieu, et l’instrument de toutes sortes d’inclinations et passions criminelles, sera après la mort une charogne puante et infecte, et la pâture des vers.





Méditation abrégée par voie d’amour, de la très adorable Incarnation et bénite Naissance en notre chair du Verbe éternel.

I. (Page 329).

Considérez, que le grand Dieu qui est de soi éternel, infini, incompréhensible, tout-puissant, tout bon, tant beau, tout savant, et infiniment parfait, a pensé à vous de toute éternité, et vous a tellement aimé : un. Qu’il a décrété de se faire homme pour vous et par amour. Deux. Vous a prédestinés en cette future incarnation. Trois. C’est fait votre chef et de tous les prédestinés en cette sainte humanité.

Adorez en amour tous ces objets d’un amour infini qui vous regardent, confondez-vous de votre peu d’amour.

II.

Considérez qu’après la création des anges ceux qui adorèrent le Verbe éternel en sa future Incarnation avec amour ont été sauvés et confirmés en grâce par lui et par amour, et qu’ils l’adoreront à toute éternité, en même esprit et même vue d’amour. Considérez ensuite que les autres qui ne l’ont pas voulu adorer par esprit de superbe et de haine ont été damnés et le haïront éternellement dans le même esprit de superbe et de haine.

Unissez vos adorations d’amour à celles des saints anges en la vue d’une profonde humiliation de vous-même devant le Verbe incarné.

III.

Considérez, que non seulement les saints anges, après leur création adoraient en amour la future Incarnation du Verbe éternel : mais encore que depuis le commencement du monde jusqu’à l’effet d’icelle, tous les saints patriarches, prophètes, et toutes les saintes âmes l’ont adoré de la même sorte, et qu’elle a été par eux prophétisée par des lumières admirables, et souhaitées par des désirs très purs et très purement amoureux.

Souhaitez de connaître et d’aimer cette très adorable Incarnation de la sorte, et exercez-vous dans des actes semblables en l’union des leurs.

IV.

Considérez que la très adorable Trinité disposa la très Sainte Vierge Marie à la maternité de Dieu, par des infusions surnaturelles de pureté, de sainteté et d’amour admirable. Considérez en outre que saint Joseph fut aussi disposé très hautement au mariage de la Sainte Vierge et à la paternité putative très pure de ce petit enfant Dieu. Réjouissez-vous de ces bénites faveurs et remerciez en Dieu, souhaitez la maternité spirituelle de Dieu en votre âme et par esprit d’amour, c’est-à-dire que Dieu soit produit en vous dans le progrès d’une pure perfection.

V.

Considérez les circonstances amoureuses du premier moment de l’Incarnation. Un. La très adorable Trinité envoie par amour le saint archange Gabriel à la Sainte Vierge. Deux. Le dessein du Père éternel lui ayant été déclaré dans une vue d’une très profonde humiliation et abjection de soi-même, elle y consentit par acte d’amour. Trois. En cet acte elle fut sanctifiée d’une grâce inénarrable. Quatre. En cette sanctification le Saint-Esprit forma un petit corps de son très pur sang, sa très belle âme fut créée, et le Verbe éternel fut uni hypostatiquement en affinité d’amour à cette sainte humanité.

Adorez en amour tous ces ressorts inscrutables d’amour, remerciez Dieu de la faveur faite à la Sainte Vierge et à tous les pécheurs.

VI.

Considérez les secrets adorables et les infinités de ce moment. Un. Dieu est infiniment abaissé pour vous et par amour. Deux. L’homme est infiniment élevé étant fait Dieu pour vous et par amour. Trois. Une vierge est faite mère de Dieu. Quatre. L’homme Dieu adora Dieu purement et par un acte d’une dignité infinie, l’aima et le loua de la sorte. Cinq. Il vit en Dieu tout le grand ouvrage de notre rédemption, l’agréa et fit par acte d’amour une oblation de tous les prédestinés au Père éternel.

Admirez et adorez tous ces secrets d’amour, unissez-vous aux actes d’adoration et d’amour de la bénite âme de ce petit enfant Dieu.

VII.

Considérez, comme le temps se passa de la bénite âme de ce Dieu incarné depuis le premier moment de l’Incarnation jusqu’à celui de sa naissance. Un. En acte d’amour et d’adoration envers la divinité. Deux. En acte d’amour vers soi-même, la Sainte Vierge et tous les prédestinés. Trois. En actes de souffrance pour l’accomplissement de notre rédemption.

Adorez ce Dieu homme dans la vue de ces infinités d’amour, et essayez de lui réciproquer selon votre possible par acte de pur amour.

VIII.

Considérez, ce qui se passa durant ce temps en la sainte Vierge et Saint-Joseph. Un. Quelles furent leurs adorations et leurs actes d’amour vers ce saint enfant Dieu, adoré et aimé de tous les saints anges. Deux. Comme la Sainte Vierge en sa grossesse visite en l’esprit de charité sa cousine sainte Élisabeth prête d’accoucher. Trois. Comme le petit saint Jean fut sanctifié dans le ventre de sa mère et adora l’enfant Dieu. Quatre. La fiction et le dessein de saint Joseph de quitter la Sainte Vierge à raison de sa grossesse, laquelle souffrit le tout patiemment jusqu’à tant que le saint archange lui eût révélé la vérité du mystère. Cinq. Comme ensuite ces deux pures âmes s’entretenaient de ce saint enfant Dieu, l’adoraient en vérité et l’aimaient d’actes d’amour très purs et très ardents. Adorez et aimez cet enfant Dieu, en l’union de ces saintes âmes, et confondez-vous de votre peu de pureté et ferveur en ce saint exercice d’amour.

IX.

Considérez, ensuite du commandement de l’Empereur. Un. Comme la Sainte Vierge et Saint-Joseph s’en allèrent seuls de Nazareth en Bethléem dans une grande pauvreté, mendiant leur pauvre vie, étant tous consommés d’amour en la vue de la prochaine naissance en notre chair du Dieu d’amour leur béni enfant. Deux. Comme arrivant en Bethléem ils furent rebutés des hôtelleries pour leur pauvreté. Trois. Comme ils se retirèrent dans une grotte qui servait d’étable, et qui était toute proche de cette petite ville.

Aspirez à cette très haute pauvreté, et en l’union des pauvres Marie et Joseph, aimez le Prince des pauvres l’enfant Dieu.

X.

Considérez les circonstances du moment de la naissance de ce petit enfant Dieu. Un. La Sainte Vierge l’enfanta toute transportée d’amour envers sa divinité et sa sainte humanité. Deux. Il voulut naître en l’acte d’une très haute pauvreté, savoir est tout nu sur la terre nue. Trois. En ce moment cette sainte humanité fut bénie de la très adorable Trinité, et adorée des anges, et des saints Pères qui étaient au Limbes, comme aussi des saintes âmes qui étaient sur la terre, ainsi que l’on peut croire pieusement. Quatre. La Sainte Vierge et saint Joseph pieds nus et têtes nues, prosternés en une posture pauvre, humble et modeste, adorèrent et baisèrent ce cher enfant Dieu, gisant pauvre sur la terre nue. Cinq. La Sainte Vierge le leva entre ses bénites mains, et étant tout nu et pauvre par un acte d’amour inexplicable, en fit avec saint Joseph oblation d’amour à la très adorable Trinité. Six. Elle l’emmaillota et le coucha dans la crèche, où le bœuf et l’âne le réchauffèrent de leurs haleines.

Pratiquez des actes d’amour selon la différence de ces vues d’amour, et aspirez à cette sainte pauvreté.

XI.

Considérez, comme au moment de cette naissance. Un. Cet enfant Dieu adora hautement la très adorable Trinité. Deux. Les saints bergers et ensuite les saints Rois le vinrent adorer. Trois. Comme la Sainte Vierge et saint Joseph s’occupaient envers lui tant à le nourrir qu’a l’adorer et l’aimer. Quatre. Comme la Sainte Vierge le circoncit dans cette grotte. Cinq. Comme à raison de la persécution d’Hérode, elle le porta dans une autre grotte profonde, où elle passa quelque temps avec saint Joseph en une grande pauvreté.

Exercez-vous ès actes d’amour, conformes à ces différents états, et souhaitez la réelle pratique de cette sublime pauvreté de la famille du bon Jésus.

XII.

Considérez, en la sainte humanité de ce divin enfant, communication, non seulement de la personne divine du Verbe éternel; mais encore par elle celle de la divine Essence, et des deux autres divines personnes, le Père éternel et le Saint-Esprit. Comme aussi de toutes les divines perfections, étant vrai de dire que l’homme est Dieu, et tout ce qui est Dieu. Considérez enfin que cet enfant Dieu est notre souverain, ayant tout pouvoir et tout droit sur nous, et qu’il nous a associés à son éternité, dans laquelle il nous fera un particulier objet de béatitude éternelle.

Réjouissez-vous de cette communication faite à la sainte humanité, remerciez-en Dieu, et aspirez à l’union éternelle avec elle, à laquelle il vous a destiné pour toute éternité.

Remarque notable pour s’exciter à la dévotion de l’Incarnation et Naissance de l’enfant Dieu.

Le saint abbé Louis de Blois en son Paradis de l’âme chapitre vingt, dit que la méditation de tout ce qui s’est passé en l’Incarnation et naissance de l’enfant Dieu, fait un bien inconcevable dans les âmes, il y a plus, il assure que la simple lecture de la chose leur communique amour, vertu, et bénédiction.

Deux. Saint-François-d’Assise était extrêmement dévot de ce saint mystère, et enseignait à ses religieux, que cette dévotion était fort efficace pour faire progrès en l’amour divin, et les exhortait de s’y adonner, particulièrement il se préparait à bien faire la fête de Noël deux mois auparavant en jeûnes, veilles, oraisons, mortifications et pratique des vertus; il y a plus, il a fait quelquefois dire la sainte messe en ce saint jour en un lieu disposé en forme d’étable, avec la représentation du saint mystère où il faisait le diacre et prêchait les peuples, nommant toujours le petit Jésus, l’enfant de Bethléem, avec un si grand ressentiment d’amour, que cela est inexplicable, et l’on remarque que la paille et le foin qui avait servi à la cérémonie faisaient plusieurs miracles. L’histoire de l’Ordre ajoute, qu’un jour entendant lire au réfectoire que l’enfant Dieu était né pauvre sur la terre nue, il se leva de table, et s’étant assis à terre il mangea son pain avec beaucoup de larmes; disant qu’il ne pouvait souffrir de se voir pauvre pécheur assis et l’enfant Dieu gisant à terre.

Trois. Saint-Pierre d’Alcantara passait l’Avent en une très pure et très fervente dévotion envers l’enfant Dieu, pratiquant plusieurs austérités, actes de mortifications et de vertu, particulièrement de pauvreté et d’humilité en son honneur; et l’histoire remarque que ce saint en une veille de Noël entendant chanter «Et Verbum caro factum est», s’écria tout transporté d’amour : hélas! Un Dieu se fait homme pour moi et par amour et je ne puis mourir d’amour, et ensuite étant tombé en extase, il vola en l’air comme un aigle, puis s’en alla devant le Saint-Sacrement, où il demeura longtemps suspendu dans cet état.

Quatre. Louis de Grenade rapporte que la sainte dame Marguerite du Château, de l’ordre de Saint-Dominique, fut favorisée de grandes grâces du ciel, pour avoir été extrêmement dévote à la sainte Incarnation et Naissance de l’enfant Dieu, d’où arriva qu’après sa mort l’on trouva en son cœur une pierre précieuse, sur laquelle l’on voit la Sainte Vierge qui adore en l’étable l’enfant Dieu gisant à terre.

Cinq. Un serviteur de Dieu disait que l’on faisait un très grand progrès au pur amour de la Divinité et de la sainte humanité, honorant ce saint mystère par les pratiques suivantes. Un. Jeûnant le saint Avent et faisant quelques autres austérités avec obéissance et discrétion. Deux. S’exerçant dans une grande pureté de conscience. Trois. Communiant disant la messe ou la faisant dire en dans cette vue. Quatre. Pratiquant quelques petites humiliations, prosternations, et baisement de terre devant une image de ce saint mystère.

Cinq. Offrant tous les soirs à l’enfant Dieu un beau grand nombre d’actes de vertu que l’on aurait exercés en la journée, proposant de faire encore mieux le lendemain, remarquez ici que la pauvreté, l’humilité, la pureté et le pur amour sont les vertus de ce saint mystère : c’est pourquoi faites-en les actes extérieurs qui vous seront possibles, et surtout ne manquez pas d’en faire plusieurs intérieurs, par bons désirs et souhaits, comme feraient des nécessités de la sainte pauvreté, des abjections, de l’humilité, des fidélités, de la pureté, et de pouvoir mourir de pur amour pour reconnaître et honorer le Dieu d’amour, qui s’est fait homme pour nous et par amour.

Six. Faisant tous les jours durant le saint Avent, une ou demi-heure d’oraison sur ce sujet. Sept. Lisant avec attention tout ce qui s’est passé ès très sainte Incarnation et Naissance de cet enfant Dieu. Huit. Lisant les trois Évangiles que l’on dit ès messes de ce saint jour avec celui de la veille. Neuf. Offrant au Père éternel plusieurs fois le jour l’enfant Dieu, en l’union des oblations que lui en faisaient la Sainte Vierge et saint Joseph, et même en l’union de la très adorable oblation que ce bénit enfant Dieu faisait de soi-même à la très Sainte Trinité. Mon seigneur et mon Dieu s’est fait homme pour moi et par amour, hélas! Quand l’aimerai-je de pur amour. Fin.

Approbation des théologiens de l’ordre.

Nous soussignés lecteurs en théologie, ayant lu et examiné par commission de notre très révérend Père Provincial divers petit traités méditatifs et spirituels du feu révérend père Chrysostome de Saint-Lô, nous n’y avons rien trouvé de contraire à la foi, et aux bonnes mœurs, mais plutôt qu’ils sont remplis de l’esprit de Dieu, et de cette singulière piété que nous avons toujours reconnu dans l’auteur pendant sa vie, et honoré après sa mort. C’est le témoignage que nous rendons à sa vertu et à ses écrits. À Paris en notre couvent de Nazareth proche le Temple, l’an 1650, le 28 de juillet jour de Sainte Anne mère de la Mère de Dieu.

Frère Martial du Mans, pénitent, et frère Chérubin du Pont de l’Arche, pénitent.



Permission du très révérend Père provincial.

Vu par nous Soussigné Provincial du Tiers ordre de Saint-François de la province de Saint Yves en France, divers petits traités méditatifs et spirituels du feu révérend Père Chrysostome de Saint-Lô, ci-devant Provincial de notre dite Province, ensemble les approbations de deux pères théologiens de notredit Ordre et Province et de deux docteurs de Sorbonne, et considéré l’édification et utilité spirituelle que plusieurs bonnes âmes en pourront retirer. Nous permettons à Mathieu Colombel, imprimeur et libraire à Paris d’imprimer, vendre et distribuer lesdits traités, en vertu du Privilège général, qu’il a plu au Roi concéder par les Lettres Patentes données à Paris le 15 décembre 1646. Fait en notre couvent de Nazareth à Paris près le Temple, ce 22 août 1650.

Frère Oronce de Honnefleur, Ministre Provincial.



Approbations des Docteurs.

Nous soussigné Docteurs en Théologie de la Faculté de Paris, certifions avoir vu, certains petits Traités Méditatifs composés par le révérend Père Chrysostome de Saint-Lô, religieux pénitent, auxquels n’avons rien trouvé contraire à la religion catholique, apostolique et romaine, mais fort propres et utiles aux grandes âmes pour s’exciter à la sublimité de la dévotion qui est la Méditation et vie contemplative. En témoin de quoi nous avons ici mine nos seings manuels ce dernier novembre 1649.

A. De Machy.

Frère Jacques Louvet, Régent en Théologie et prédicateur ordinaire de Sa Majesté.



Privilège du Roi.

Louis par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre [...] Et scellé du grand sceau de cire jaune.



Transport du dit Privilège

Ledit Révérends Père Provincial a choisi Mathieu Colombel, marchant imprimeur et libraire à Paris, pour imprimer les quatre traités qui ensuivent. C’est à savoir, le premier du Temps, de la Mort et de l’Éternité. Le second, de la Désoccupation des Créatures. Le troisième, des dix Journées des motifs de l’Amour Divin. Et le quatrième, Exercice Méditatif sur la vie de sainte Élisabeth. Composé par le susdit feu R. P. Chrysostome, auquel il a cédé et transporté le privilège contenu ci-dessus pour en jouir pour lesdits quatre traités pendant le temps porté par ledit Privilège suivant l’accord fait entre eux, le 24e jour de décembre, l’an du jubilé 1650.







Deux directions



Présentation de Monsieur de Bernières et de Mère Mectilde

Le Père Chrysostome a récolté une belle moisson : autour de lui s’est formée une communauté d’«âmes intérieures», dont les deux plus célèbres furent Mère Mectilde, fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement, et Monsieur de Bernières, dont la figure rayonna sur les familiers de l’Ermitage.

Je reprends leurs initiations mystiques telles qu’elles vont paraître prochainement dans deux volumes consacrés à ces disciples «de notre Père Chrysostome».

Monsieur de Bernières précède chronologiquement et spirituellement Mère Mectilde dont il assurera la direction mystique après le décès du Père. Il apparaît ici en premier par la reprise du «Cinquième et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles de mesme Autheur...», la seconde moitié de la deuxième partie des «Divers exercices de piété et de perfection», œuvre de Chrysostome reproduite intégralement plus haut. Le «doublon» se présente ici un peu différemment, en cohérence avec l’édition d’une Correspondance de Bernières dont il constitue l’«ouverture».

Les écrits de Mère Mectilde furent fidèlement préservés par ses «filles» bénédictines du Saint-Sacrement. Ils fournissent la seconde initiation, ici reproduite selon l’édition à paraître de ses «Amitiés mystiques».

Auprès de dirigés devenus à leur tour directeurs, femmes et hommes s’agrégèrent, formant deux branches d’une «école» mystique marquée par l’esprit franciscain.









L’initiation de Bernières43

Une correspondance ignorée entre Chrysostome et Bernières est imprimée à la fin de l’ouvrage édité à Caen sous le nom de «Divers exercices de piété et de perfection 44.» Elle couvre la dernière moitié de la seconde partie de l’ouvrage intitulée «Diversités spirituelles». Ces lettres non datées ont échappé à l’attention, car un Bernières discret se fait précéder par d’autres dirigé (e) s sans que son nom apparaisse 45 et une nouvelle pagination est adoptée.

C’est un document extraordinaire qui livre l’intimité des rapports entre les deux mystiques. Aussi D. Tronc l’édite ici en un sous-ensemble précédant le grand corpus chronologique des lettres et maximes 46. On notera la netteté avec laquelle Chrysostome sait répondre aux questions de Bernières qui sont toujours proches des nôtres. Elles sont le plus souvent très concrètes (que faire de nos biens?) et hors de toute considération théorique.

Bernières n’a pas encore atteint à cette date une pleine maturité intérieure. Il va rapidement surmonter ses hésitations et des scrupules, et sera en cela vivement mené et encouragé par «notre bon Père Chrysostome». Voici ce dialogue de lettres dont les pièces sont numérotées; nous ajoutons l’incipit entre guillemets, les titres d’origine étant divers et imprécis.





Cinquième et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles de mesme Autheur [reprise]

Autres avis de conduite à diverses personnes. Tant sur l’oraison et contemplation, que sur les pratiques des plus pures vertus chrétiennes, selon l’esprit et la grâce de la perfection évangélique.

1. Lettre. «J’ai lu et considéré la vôtre…»

M., Jésus Maria. J’ai lu et considéré la vôtre, dont je vous remercie très humblement, car l’honneur de votre souvenir m’est très cher. Quant aux choses de votre âme, dont il vous a plu m’écrire; voici mon petit sentiment que je soumets à votre meilleur jugement. 78 47.

1. Cette vocation à l’oraison vous oblige à une grande pureté d’âme et de vertu, car c’est la raison que le lieu où le Dieu tout saint veut reposer, et opérer, soit aussi bien pur, ou tendant à la pureté de perfection sans retenue.

2. Cette vue simple et générale de l’immensité Divine, avec la jouissance de votre volonté, est une parfaite contemplation, et qui selon que vous écrivez, paraît purement passive. Prenez garde si dans ce temps votre volonté est opérante, soit par admiration de l’entendement auquel elle se conjoint, soit par amour, par adoration, ou par quelque autre affection; il n’importe, pourvu qu’il se fasse quelque opération. Ce n’est pas que l’âme ne se trouve quelquefois en cet état, sans pouvoir discerner si elle a opéré, tant elle est passive, et Dieu opère puissamment en elle; il semble en ce que vous écrivez, que vos puissances soient en ce temps passivement en admiration, et en amour 79 dans les coopérations fort simples, et tout cela est fort bon.

3. Vous avez raison de dire que s’abîmer dans Dieu, est autre chose que de s’unir à Dieu, et que vous le sentez ainsi. Sur quoi je vous dirai que selon que vous écrivez, il y a toujours union, mais à raison de l’abondance, votre âme semble passer en une déiformité; et vous connaîtrez mieux cela dans l’expérience, que je ne vous le saurais expliquer avec la science des livres.

4. Dans l’occasion de vos faiblesses, vous vous défendez, vous abîmant dans l’immensité, sans pratiquer un acte formel de vertu, contraire à l’imperfection? À quoi je réponds, que cela se peut, et fort bien; néanmoins il est bon ensuite dans la force de l’âme, de pratiquer tels actes formels de vertu, semblables en quelque façon à celles que vous avez omis, à raison que la perfection consiste en la vertu, et que l’âme y fait progrès par ces pratiques, beaucoup plus que par la pratique 80 susdite.

5. Vous vous étonnez de vos faiblesses au milieu de tant de faveurs; demeurez pacifique dans cette vue, aimant bien fort l’abjection qui vous en provient; ensuite humiliez-vous, puis prenez à tâche de pratiquer les vertus contraires à vos défauts, et laissez votre perfection entre les mains du bon Dieu, qui manifestement vous chérit et demeure en vous.

Courage Monsieur, votre voie est très bonne; souvenez-vous de moi pauvre pécheur, environné et chargé de beaucoup d’affaires, etc.

2. Autres avis au même. «J’ai lu et considéré vos articles…»

M. J’ai lu et considéré vos articles, assurément toutes ces lumières de la beauté d’abjection, tant en Jésus 81 qu’en l’âme du parfait, sont surnaturelles, c’est-à-dire passives, et de la grâce d’oraison. Je vous crois appelé d’une manière particulière, à honorer Jésus-Christ dans ses humiliations, dont la beauté qui vous pénètre, marque une consommation de l’amour de Jésus dans votre âme. Il est bon de cultiver cette vue de la beauté d’abjection, tantôt par la méditation, et tantôt par œuvres.

La vue par laquelle l’âme voit la voie d’abjection et de souffrance, incomparablement plus belle, que celle de douceur et d’amour, est purement surnaturelle, et marque que l’âme passe en un état bien plus parfait, que celui dans lequel elle était auparavant.

Il me semble que votre trait vous attire présentement beaucoup à la Passion, qui est la très inscrutable Abjection de Jésus. Je suis en lui, etc. 82

3. à 14. Voir l’édition supra du «Cinquième et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles de mesme Autheur...», seconde moitié de la deuxième partie des «Divers exercices de piété et de perfection», œuvre de Chrysostome.

15. Autres propositions et réponses sur l’oraison, etc.

[I.] M. Proposition. Comment doit-on conseiller les âmes sur la passiveté d’oraison; les y faut-il porter, et quand faut-il qu’elles y entrent, et qu’elles en sont les dangers? 132

Réponse. Ordinairement le spirituel ne doit pas prévenir la passiveté. Je dis ordinairement, d’autant que s’il travaille fortement, il pourrait demeurer quelque peu de temps sans agir, s’exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver de fois à autre si telle pauvreté lui réussit.

Benoît de Canfeld en son Traité de la volonté Divine est de cet avis. Je crois néanmoins que celui qui s’en servira doit être discret et fidèle. 2. Le spirituel lâche qui s’expose indiscrètement à la lumière passive, se répand dans l’oisiveté, et dans la distraction, et quelquefois s’il est faible de cerveau, il s’expose à l’illusion.

II. Proposition. J’ai su de vous quelque chose touchant les communions fréquentes, ce qui me fait vous demander comment on s’y doit disposer en esprit d’oraison, lorsqu’on a des affaires.

Réponse. Le spirituel ayant des affaires, s’il en est désoccupé dans l’affection, et qu’il les conduise par principe de vue de Dieu, il se doit contenter 133 du peu de temps que la Divine Providence lui donne. 2. Plusieurs se flattent dans les affaires, et ne tendent pas assez fidèlement à ménager du temps pour l’intérieur. 3. La communion indévote contriste Jésus-Christ.

III. Proposition. Comment peut-on faire suivre l’idée opérante de son oraison dans l’occupation du prochain?

Réponse. Cela doit être différent selon les diverses dispositions naturelles, et surnaturelles des âmes, lesquelles doivent suivre pour présence de Dieu, ce qui paraît plus propre en leur état, sans s’attacher à l’objet de leur oraison. L’âme sera en un temps pénétrée d’une vérité ou objet, et en un autre temps d’une autre vérité et d’un autre objet, en cela il faut observer la liberté d’esprit. L’on peut donc garder l’idée opérante de l’oraison, dans quelques sentiments faciles, et dans les résolutions; si l’objet de l’oraison vous presse de sa lumière, suivez-le, et faites usage d’amour avec discrétion. 134

16. Autre lettre du Père, dirigeant quelque âme à une haute perfection.

M. Jésus soit notre lumière. Les grâces des âmes, et la vocation à la sainte perfection sont très différentes; il importe extrêmement au spirituel de bien examiner à quel état et à quel degré sa grâce paraît; le conduire autrement n’étant pas passif à la conduite Divine, il avance très peu, et demeure dans un centre qui n’est pas conforme au dessein de Dieu. Il faut que le feu se retire à sa sphère, l’air à la sienne, et la terre et l’eau à la leur. Et si le feu voulait se loger dans le centre de la terre, ce serait un désordre répugnant au dessein de la Divinité. Ainsi en va-t-il du spirituel, car s’il paraît par sa grâce être destiné à rendre et demeurer dans un centre élevé de perfection, il fait contre le 135 dessein de Dieu de s’arrêter dans celui qui est bas, terrestre et imparfait.

Je vous ai toujours dit que vous n’étiez pas dans le centre de votre grâce, et de votre perfection, et que votre vocation vous appelait à un état beaucoup plus pur et parfait. Votre grâce va principalement à la contemplation, à laquelle pour soulager votre corps, vous pourrez joindre un peu d’action.

2.48 La grâce vous appelle à la parfaite et pure conformité des différents états et dispositions de Jésus-Christ, et j’ai reconnu cela très clairement, tant par vos dispositions précédentes, que par celles que vous m’avez communiquées depuis peu encore.

Pour donc correspondre parfaitement à la conduite Divine, mon avis serait que vous entrassiez dans l’exécution des propositions que vous m’avez faites; mais il faut que cela se fasse d’une manière bien pure, et conforme aux dispositions de Jésus 136 Christ, et cela est très facile à faire; et je crois que vous n’aurez aucun repos que vous n’en usiez de la sorte, parce que vous ne seriez pas dans le centre de votre grâce.

Comme donc j’ai bien étudié votre grâce, et vos dispositions, je vous dis assurément que Dieu tout bon vous veut pauvre Evangélique, en la manière qui vous a déjà été prescrite; vous devez y tendre et travailler; et cependant souvenez-vous que le diable est bien rusé pour empêcher la pureté de perfection d’une âme.

Adieu cher Frère. Voici le temps d’aimer du pur amour, ne tardez plus. Ce pur Amour ne se peut trouver que dans le cœur évangélique très pauvre sans réserve.

Dieu. Jésus. Marie. Amour. Croix. Pureté. Amen49.





L’initiation de Mectilde50

Mectilde, âgée de vingt-huit ans et demi est depuis dix mois réfugiée en Normandie. Elle a rencontré en juin 1643 Chrysostome par l’intermédiaire de Jean de Bernières, l’un de ses dirigés qui a déjà pris soin d’elle sur le plan matériel et que nous rencontrerons plus tard comme directeur mystique 51 :

Monsieur, mon très cher Frère,

Béni soit Celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné votre connaissance pour, par votre moyen avoir le cher bonheur de conférer de mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître.

J’ai eu l’honneur de le voir et de lui parler environ une heure. En ce peu de temps, je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et de quelque affliction que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et autant de satisfaction en l’état où Dieu me tient que j’en peux désirer en terre. O que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets d’une grâce très intime que Dieu verse en lui! Je voudrais être auprès de vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur les âmes choisies. O que Dieu est admirable en toutes choses! Mais je l’admire surtout en ces âmes-là.

Il m’a promis de prendre grand intérêt à ma conduite. Je lui ai fait voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes avaient la grâce de conduite, ce que je remarque par expérience.

Entre autres choses qu’il m’a dites, et qu’il m’a assurée, c’est que j’étais fort bien dans ma captivité, que je n’eusse point de crainte que Dieu voulût que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai sur la croix de maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour Dieu.

Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour vous exciter de bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie, à notre bonne Mère Supérieure [Jourdaine, sœur de Jean de Bernières] et à tous les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez [Marie des Vallées], je vous supplie de m’en dire quelque chose. [...]

On sent que la jeune femme est nature dans sa relation, alternant compte-rendus, exclamations, incertitude présente quant à sa «carrière». Cela changera en passant de la dirigée à la directrice! Pour l’instant la jeune Mectilde a besoin d’être assurée en ce début de la voie mystique.

Le Père Chrysostome apportera donc point par point ses réponses aux questions que se pose la jeune dirigée. Elle lui demande conseil sur son expérience profonde et ardente. Chrysostome lui répond de façon très détachée et froide de façon à ne susciter chez cette femme passionnée ni attachement ni émotion sensible; afin que son destin extraordinaire soit mené jusqu’au bout, il ne manifeste pratiquement pas d’approbation, car il veut la pousser vers la rigueur et l’humilité la plus profonde. La relation faite à son confesseur est rédigée à la troisième personne! – du moins dans ce qui nous est parvenu52.

Premier texte : Relation au Père Chrysostome avec réponses, juillet 1643.

1re Proposition : Cette personne [Mectilde] eut dès sa plus tendre jeunesse le plus vif désir d’être religieuse; plus elle croissait en âge, plus ce désir prenait de l’accroissement. Bientôt il devint si violent qu’elle en tomba dangereusement malade. Elle souffrait son mal sans oser en découvrir la cause; ce désir l’occupait tellement qu’elle épuisait en quelque sorte toute son attention et tous ses sentiments. Il ne lui était pas possible de s’en distraire ni de prendre part à aucune sorte d’amusement. Elle était quelquefois obligée de se trouver dans différentes assemblées de personnes de son âge, mais elle y était de corps sans pouvoir y fixer son esprit. Si elle voulait se faire violence pour faire à peu près comme les autres, le désir qui dominait son cœur l’emportait bientôt et prenait un tel ascendant sur ses sens mêmes qu’elle restait insensible et comme immobile en sorte qu’elle était contrainte de se retirer pour se livrer en liberté au mouvement qui la maîtrisait. Ce qui la désolait surtout, c’était la résistance de son père que rien ne pouvait engager à entendre parler seulement de son dessein. Il faut avouer cependant que cette âme encore vide de vertus n’aspirait et ne tendait à Dieu que par la violence du désir qu’elle avait d’être religieuse sans concevoir encore l’excellence de cet état.

Réponse : En premier lieu, il me semble que la disposition naturelle de cette âme peut être regardée comme bonne.

2. Je dirai que dans cette vocation, je vois beaucoup de Dieu, mais aussi beaucoup de la nature : cette lumière qui pénétrait son entendement venait de Dieu; tout le reste, ce trouble, cette inquiétude, cette agitation qui suivaient étaient l’œuvre de la nature. Mais, quoi qu’il en soit, mon avis est, pour le présent, que le souvenir de cette vocation oblige cette âme à aimer et à servir Dieu avec une pureté toute singulière, car dans tout cela il paraît sensiblement un amour particulier de Dieu pour elle.

2e Proposition : cette âme, dans l’ardeur de la soif qui la dévorait ne se donnait pas le temps de la réflexion; elle ne s’arrêta point à considérer de quelle eau elle voulait boire. Elle voulait être religieuse, rien de plus; aussi tout Ordre lui était indifférent, n’ayant d’autre crainte que de manquer ce qu’elle désirait : la solitude et le repos étant tout ce qu’elle souhaitait.

Réponse : 1. Ces opérations proviennent de l’amour qui naissait dans cette âme, lesquelles étaient imparfaites, à raison que l’âme était beaucoup enveloppée de l’esprit de nature. 2. Nous voyons de certaines personnes qui ont la nature disposée de telle manière qu’il semble qu’au premier rayon de la grâce, elles courent après l’objet surnaturel : celle-ci me semble de ce nombre. Combien que par sa faute il se soit fait interruption en ce qu’elle s’éloignait53 de Dieu.

Le dialogue se poursuit et se terminera sur une 19e proposition : le père Chrysostome est patient!

[...]

17e Proposition54 : Elle entrait dans son obscurité ordinaire et captivité sans pouvoir le plus souvent adorer son Dieu, ni parler à Sa Majesté. Il lui semblait qu’Il se retirait au fond de son cœur ou pour le moins en un lieu caché en son entendement et à son imagination, la laissant comme une pauvre languissante qui a perdu son tout; elle cherche et ne trouve pas; la foi lui dit qu’il est entré dans le centre de son âme, elle s’efforce de lui aller adorer, mais toutes ses inventions sont vaines, car les portes sont tellement fermées et toutes les avenues, que ce lieu est inaccessible, du moins il lui semblait; et lorsqu’elle était en liberté elle adorait sa divine retraite, et souffrait ses sensibles privations, néanmoins son cœur s’attristait quelquefois de se voir toujours privé de sa divine présence, pensant que c’était un effet de sa réprobation.

D’autre fois elle souffrait avec patience, dans la vue de ce qu’elle a mérité par ses péchés, prenant plaisir que la volonté de son Dieu s’accomplisse en elle selon qu’il plaira à Sa Majesté.

Réponse : Il n’y a rien que de bon en toutes ses peines, il les faut supporter patiemment et s’abandonner à la conduite de Dieu. Ajoutez que ces peines et les autres lui sont données pour la conduire à la pureté de perfection à laquelle elle est appelée et de laquelle elle est encore bien éloignée. Elle y arrivera par le travail de mortification et de vertu.

18e Proposition : Son oraison n’était guère qu’une soumission et abandon, et son désir était d’être toute à Dieu, que Dieu fût tout pour elle, et en un mot qu’elle fût toute perdue en Lui; tout ceci sans sentiment. J’ai déjà dit qu’en considérant elle demeure muette, comme si on lui garrottait les puissances de l’âme ou qu’on l’abîmât dans un cachot ténébreux. Elle souffrait des gênes et des peines d’esprit très grandes, ne pouvant les exprimer ni dire de quel genre elles sont. Elle les souffrait par abandon à Dieu et par soumission à sa divine justice.

Réponse : J’ai considéré dans cet écrit les peines intérieures. Je prévois qu’elles continueront pour la purgation et sanctification de cette âme, étant vrai que pour l’ordinaire, le spirituel ne fait progrès en son oraison que par rapport à sa pureté intérieure, sur quoi elle remarquera qu’elle ne doit pas souhaiter d’en être délivrée, mais plutôt qu’elle doit remercier Dieu qui la purifie. Cette âme a été, et pourra être tourmentée de tentations de la foi, d’aversion de Dieu, de blasphèmes et d’une agitation furieuse de toutes sortes de passions, de captivité, d’amour. Sur le premier genre de peine, elle saura qu’il n’y a rien à craindre, que telles peines est un beau signe, savoir de purgation intérieure, que c’est le diable, qui avec la permission de Dieu, la tourmente comme Job. Je dis plus qu’elle doit s’assurer que tant s’en faut que dans telles tempêtes l’âme soit altérée en sa pureté, qu’au contraire, elle y avance extrêmement, pourvu qu’avec résignation, patience, humilité et confiance elle se soumette entièrement et sans réserve à cette conduite de Dieu.

Sur ce qui est de la captivité dont elle parle en son écrit, je prévois qu’elle pourra être sujette à trois sortes de captivités : à savoir, à celle de l’imagination et l’intellect et à la composée de l’une et de l’autre. Sur quoi je remarque qu’encore que la nature contribue beaucoup à celle de l’imagination et à la composée par rapport aux fantômes ou espèces en la partie intellectuelle, néanmoins ordinairement le diable y est mêlé avec la permission de Dieu, pour tourmenter l’âme, comme dans le premier genre de peines; en quoi elle n’a rien à faire qu’à souffrir patiemment par une pure soumission à la conduite divine; ce que faisant elle fera un très grand progrès de pureté intérieure.

Quant à l’intellectuelle, elle saura que Dieu seul lie la partie intellectuelle, ce qui se fait ordinairement par une suspension d’opérations, exemple : l’entendement, entendre, la volonté, aimer, si ce n’est que Dieu concoure à ses opérations; d’où arrive que suspendant ce concours, les facultés intellectuelles demeurent liées et captives, c’est-à-dire, elles ne peuvent opérer; en quoi il faut que l’âme se soumette comme dessus55 à la conduite de Dieu sans se tourmenter. Sur quoi elle saura que toutes les peines de captivité sont ordinairement données à l’âme pour purger la propriété de ses opérations, et la disposer à la passivité de la contemplation. Sur le troisième genre de peines d’amour divin, il y en a de plusieurs sortes, selon que Dieu opère en l’âme, et selon que l’âme est active ou passive à l’amour, sur quoi je crois qu’il suffira présentement que cette bonne âme sache :

1. Que l’amour intellectuel refluant en l’appétit sensitif cause telles peines qui diminuent ordinairement à proportion que la faculté intellectuelle, par union avec Dieu, est plus séparée en son opération de la partie inférieure.

2. Quand l’amour réside en la partie intellectuelle, ainsi que je viens de dire, il est rare qu’il tourmente; cela se peut néanmoins faire, mais je tiens qu’il y a apparence que, pour l’ordinaire, tout ce tourment vient du reflux de l’opération de l’amour de la volonté supérieure à l’inférieure, ou appétit sensitif.

3. Quelquefois par principe d’amour l’âme est tourmentée de souhaits de mort, de solitude, de voir Dieu et de langueur; sur quoi cette âme saura que la nature se mêlant de toutes ces opérations, le spirituel doit être bien réglé pour ne point commettre d’imperfections; d’où je conseille à cette âme :

1. d’être soumise ainsi que dessus à la conduite de Dieu;

2. de renoncer de fois à autre à tout ce qui est imparfait en elle au fait d’aimer Dieu;

3. elle doit demander à Dieu que son amour devienne pur et intellectuel;

4. si l’opération d’amour divin diminue beaucoup les forces corporelles, elle doit se divertir et appliquer aux œuvres extérieures; que si ne coopérer en se divertissant, l’amour la suit [la poursuit], il en faut souffrir patiemment l’opération et s’abandonner à Dieu, d’autant que la résistance en ce cas est plus préjudiciable et fait plus souffrir le corps que l’opération même. Je prévois que ce corps souffrira des maladies, d’autant que l’âme étant affective, l’opération d’amour divin refluera en l’appétit sensitif, elle aggravera le cœur et consommera beaucoup d’esprit, dont il faudra avertir les médecins. J’espère néanmoins qu’enfin l’âme se purifiant, cet amour résidera davantage en la partie intellectuelle, dont le corps sera soulagé. Quant à la nourriture et à son dormir, c’est à elle d’être fort discrète, comme aussi en toutes les austérités, car si elle est travaillée de peines intérieures ou d’opérations d’amour divin, elle aura besoin de soulager d’ailleurs son corps, se soumettant en cela en toute simplicité à la direction. Sur le sujet de la contemplation, je prévois qu’il sera nécessaire qu’elle soit tantôt passive simple, même laissant opérer Dieu, et quelquefois active et passive; c’est-à-dire, quand à son oraison la passivité cessera, il faut qu’elle supplée par l’action de son entendement.

Ayant considéré l’écrit, je conseille à cette âme :

1. De ne mettre pas tout le fond de sa perfection sur la seule oraison, mais plutôt sur la tendance à la pure mortification.

2. De n’aller pas à l’oraison sans objet. À cet effet je suis d’avis qu’elle prépare des vérités universelles de la divinité de Jésus-Christ, comme serait : Dieu est tout-puissant et peut créer à l’infini des millions de mondes, et même à l’infini plus parfaits; Jésus a été flagellé de cinq milles et tant de coups de fouet ignominieusement, ce qu’Il a supporté par amour pour faire justice de mes péchés.

3. Que si portant son objet et à l’oraison elle est surprise d’une autre opération divine passive, alors elle se laissera aller. Voilà mon avis sur son oraison : qu’elle souffre patiemment ses peines qui proviennent principalement de quelque captivité de faculté. Qu’elle ne se décourage point pour ses ténèbres; quand elle les souffrira patiemment, elles lui serviront plus que les lumières.

19e Proposition : Il semble qu’elle aurait une joie sensible si on lui disait qu’elle mourrait bientôt; la vie présente lui est insupportable, voyant qu’elle l’emploie mal au service de Dieu et combien elle est loin de sa sacrée union. Il y avait lors trois choses qui régnaient en elle assez ordinairement, à savoir : langueur, ténèbres et captivité.

Réponse : Voilà des marques de l’amour habituel qui est en cette âme. Voilà mes pensées sur cet état, dont il me demeure un très bon sentiment en ma pauvre âme, et d’autant que je sens et prévois qu’elle sera du nombre des fidèles servantes de Dieu, mon Créateur, et que par les croix, elle entrera en participation de l’esprit de la pureté de notre bon Seigneur Jésus-Christ. Je la supplie de se souvenir de ma conversion en ses bonnes prières, et je lui ferai part des miennes [T4, p. 641] quoique pauvretés. J’espère qu’après cette vie Dieu tout bon nous unira en sa charité éternelle, par Jésus-Christ Notre Seigneur auquel je vous donne pour jamais.

Dans le deuxième texte infra on note la précision et le soin pris de même pour encadrer la jeune femme (elle n’aura que trente ans à la mort de son directeur). Une liste (cette fois elle atteint trente points!) livre le parfum commun à l’école. Bertot proposera plus tard de façon très semblable un «décalogue» de règles à observer par la jeune madame Guyon (dans une filiation, on n’invente pas).

Nous livrons tout le texte malgré sa longueur, car il est unique par sa précision et sa netteté dans une direction mystique assurée avec fermeté par «le bon Père Chrysostome» : on est infiniment loin de tout bavardage spirituel.

Deuxième texte : Autre réponse du même père à la même âme 56.

Cette vocation paraît : 1. Par les instincts que Dieu vous donne en ce genre de vie, vous faisant voir par la lumière de sa grâce la beauté d’une âme qui, étant séparée de toutes les créatures, inconnue, négligée de tout le monde, vit solitaire à son unique Créateur dans le secret dû.

2. Par les attraits à la sainte oraison avec une facilité assez grande de vous entretenir avec Dieu des vérités divines de son amour.

3. Dieu a permis que ceux de qui vous dépendez aient favorisé cette petite retraite qui n’est pas une petite grâce, car plusieurs souhaitent la solitude et y feraient des merveilles, lesquels néanmoins en sont privés.

4. Je dirai que Dieu par une Providence vous a obligée à honorer le saint Sacrement d’une particulière dévotion, et c’est dans ce Sacrement que notre bon Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme, mènera une vie toute cachée jusqu’à la consommation des siècles, que les secrets de sa belle âme vous seront révélés.

5. Bienheureuse est l’âme qui est destinée pour honorer les états de la vie cachée de Jésus, non seulement par acte d’adoration ou de respect, mais encore entrant dans les mêmes états. D’Aucuns honorent par leur état sa vie prêchante et conversante, d’autres sa vie crucifiée; quelques-uns sa vie pauvre, beaucoup sa vie abjecte; il me semble qu’Il vous appelle à honorer sa vie cachée. Vous le devez faire et vous donner à Lui, pour, avec Lui, entrer dans le secret, aimant l’oubli actif et passif de toute créature, vous cachant et abîmant avec Lui en Dieu, selon le conseil de saint Paul, pour n’être révélée qu’au jour de ses lumières.

6. Jamais l’âme dans sa retraite ne communiquera à l’Esprit de Jésus et n’entrera avec lui dans les opérations de sa vie divine, si elle n’entre dans ses états d’anéantissement et d’abjection, par lesquels l’esprit de superbe est détruit.

7. L’âme qui se voit appelée à l’amour actif et passif de son Dieu renonce facilement à l’amour vain et futile des créatures, et contemplant la beauté et excellence de son divin Époux qui mérite des amours infinis, elle croirait commettre un petit sacrilège de lui dérober la moindre petite affection des autres et partant, elle désire d’être oubliée de tout le monde [T4, p. 653] afin que tout le monde ne s’occupe que de Dieu seul.

8. N’affectez point de paraître beaucoup spirituelle : tant plus votre grâce sera cachée, tant plus sera-t-elle assurée; aimez plutôt d’entendre parler de Dieu que d’en parler vous-même, car l’âme dans les grands discours se vide assez souvent de l’Esprit de Dieu et accueille une infinité d’impuretés qui la ternissent et l’embrouillent.

9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus; s’il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n’est que pour leur compatir et leur souhaiter l’occupation entière du pur amour. Hélas! Faut-il que les âmes en soient privées ! Saint François voyant l’excellence de sa grâce et la vocation que Dieu lui donnait à la pureté suprême, prenait les infidélités à cette grâce pour des crimes, d’où vient qu’il s’estimait le plus grand pécheur de la terre et le plus opposé à Dieu, puisqu’une grâce qui eût sanctifié les pécheurs, ne pouvait vaincre sa malice.

10. L’oraison n’est rien autre chose qu’une union actuelle de l’âme avec Dieu, soit dans les lumières de l’entendement ou dans les ténèbres. Et l’âme dans son oraison s’unit à Dieu, tantôt par amour, tantôt par reconnaissance, tantôt par adoration, tantôt par aversion du péché en elle et en autrui, tantôt par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin57 objet qui lui paraît éloigné, et à l’amour et jouissance auquel elle aspire ardemment, car tendre et aspirer à Dieu, c’est être uni à Lui, tantôt par un pur abandon d’elle-même au mouvement sacré de ce divin Époux qui l’occupe de son amour dans les manières [T4, p. 655] qu’il lui plaît. Ah! Bienheureuse est l’âme qui tend en toute fidélité à cette sainte union dans tous les mouvements de sa pauvre vie! Et à vrai dire, n’est-ce pas uniquement pour cela que Dieu tout bon la souffre sur la terre et la destine au ciel, c’est-à-dire pour aimer à jamais? Tendez donc autant que vous pourrez à la sainte oraison, faites-en quasi comme le principal de votre perfection. Aimez toutes les choses qui favorisent en vous l’oraison, comme : la retraite, le silence, l’abjection, la paix intérieure, la mortification des sens, et souvenez-vous qu’autant que vous serez fidèle à vous séparer des créatures et des plaisirs des sens, autant Jésus se communiquera-t-Il à vous en la pureté de ses lumières et en la jouissance de son divin amour dans la sainte oraison; car Jésus n’a aucune part avec les âmes corporelles qui sont gisantes dans l’infection des sens.

11. L’âme qui se répand dans les conversations inutiles, ou s’ingère sous des prétextes de piété, se rend souvent indigne des communications du divin Époux qui aime la retraite, le secret et le silence. Tenez votre grâce cachée : si vous êtes obligée de converser quelquefois, tendez avec discrétion à ne parler qu’assez peu et autant que la charité le pourra requérir; l’expérience nous apprendra l’importance d’être fidèle à cet avis.

12. Tous les états de la vie de Jésus méritent nos respects et surtout ses états d’anéantissement. Il est bon que vous ayez dévotion à sa vie servile; car il a pris la forme de serviteur, et a servi en effet son père et sa mère en toute fidélité et humilité vingt-cinq ou trente ans en des exercices très abjects et en un métier bien pénible; et pour honorer cette vie servile et abjecte de notre bon Sauveur Jésus-Christ, prenez plaisir à servir plutôt qu’à être servie, et vous rendez facile aux petits services que l’on pourra souhaiter de vous, et notamment quand ils seront abjects et répugnants à la nature et aux sens.

13. Jésus dans tous les moments de sa vie voyagère a été saint, et c’est en iceux la sanctification des nôtres; car il a sanctifié les temps, desquels il nous a mérité l’usage, et généralement toutes sortes d’états et de créatures, lesquelles participaient à la malédiction du péché. Consacrez votre vie jusqu’à l’âge de trente-trois ans à la vie voyagère du Fils de Dieu par correspondance de vos moments aux siens, et le reste de votre vie, si Dieu vous en donne, consacrez-le à son état consommé et éternel, dans lequel Il est entré par sa résurrection et par son ascension. Ayez dès à présent souvent dévotion à cet état de gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ, car c’est un état de grandeur qui était dû à son mérite, et dans lequel vous-même, vous entrerez un jour avec lui, les autres états [d’anéantissement] de sa vie voyagère n’étant que des effets de nos péchés.

14. L’âme qui possède son Dieu ne peut goûter les vaines créatures, et à dire vrai, celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit58. À mesure que votre âme se videra de l’affection aux créatures, Dieu tout bon se communiquera à vous en la douceur de ses amours et en la suavité de ses attraits, et dans la pauvreté suprême de toutes créatures, vous vous trouverez riche [T4, p. 659] par la pure jouissance du Dieu de votre amour, ce qui vous causera un repos et une joie intérieure inconcevables.

15. Vous serez tourmentée de la part des créatures qui crieront à l’indiscrétion et à la sauvagerie : laissez dire les langues mondaines, faites les œuvres de Dieu en toute fidélité, car toutes ces personnes-là ne répondront pas pour vous au jour de votre mort; et faut-il qu’on trouve tant à redire de vous voir aimer Dieu?

16. Tendez à vous rendre passive à la Providence divine, vous laissant conduire et mener par la main, entrant à l’aveugle et en toute soumission dans tous les états où elle voudra vous mettre, soit qu’ils soient de lumière ou de ténèbres, de sécheresse ou de jouissance, de pauvreté, d’abjection, d’abandon, etc. Fermez les yeux à tous vos intérêts et laissez faire Dieu, par cette indifférence à tout état, et cette passivité à sa conduite, vous acquerriez une paix suprême qui [vous établira dans la pure oraison59] et vous disposera à la conversion très simple de votre âme vers Dieu le Créateur.

17. Notre bon Seigneur Jésus-Christ s’applique aux membres de son Église diversement pour les convertir à l’amour de son Père éternel, nous recherchant avec des fidélités, des artifices et des amours inénarrables. Oh! Que l’âme pure qui ressent les divines motions de Jésus et de son divin Esprit, est touchée d’admiration, de respect et d’amour à l’endroit de ce Dieu fidèle!

18. Renoncez à toute consolation et tendresse des créatures, cherchez uniquement vos consolations en Jésus, en son amour, en sa croix et son abjection. Un petit mot que Jésus vous fera entendre dans le fond de votre âme la fera fondre et se liquéfier en douceur. Heureuse est l’âme qui ne veut goûter aucune consolation sur la terre de la part des créatures!

19. Par la vie d’Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair et de sang; cette vie nous est si intime qu’elle s’est glissée dans tout notre être naturel, n’y ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre corps qui n’en soit infecté; ce qui cause en nous une révolte générale de tout nous-mêmes à l’encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts; car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair et au sang. Jésus au contraire a mené et une vie très convertie à son Père éternel par une séparation entière, et une mort très profonde à tout plaisir sensuel et tout intérêt propriétaire de nature, et Il va appelant ses élus à la pureté de cette vie, les revêtant de Lui-même, après les avoir dépouillés de la vie d’Adam, leur inspirant sa pure vie. Oh! Bienheureuse est l’âme qui par la lumière de la grâce connaît en soi la malignité de la vie d’Adam, et qui travaille en toute fidélité à s’en dépouiller par la mortification, car elle se rendra digne de communiquer à la vie de Jésus!

20. Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne pouvons entièrement éviter le péché. Adam dans l’impureté de sa vie nous salira toujours un peu; nous n’en serons exempts qu&r