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Copyright 2020 Dominique Tronc

Archange Enguerrand

Archange Enguerrand, un bon franciscain






Archange ENGUERRAND



Directeur franciscain Récollet

(1631-1699)


Le « Bon religieux » qui introduisit Madame Guyon à la vie intérieure





Étude et Lettres par A. Derville, S.J.



Dossier assemblé par Dominique Tronc




Présentation

[Dominique Tronc]

Un Récollet intériorisé

Archange Enguerrand, né en 1631, entre chez les Récollets à seize ans et accomplit probablement son noviciat au couvent de Paris. Une lettre écrite à l’âge de vingt-cinq ans évoque sa première messe. Neuf ans plus tard, il part en Italie, passe à Rome, à Sienne, séjourne jusqu’en 1668 au mont Alverne, célèbre « désert » franciscain. Revenant en France, âgé de trente-sept ans, il rencontre à Montargis madame Guyon, âgée de vingt ans, mais qui avait déjà accompli une première recherche spirituelle ; il l’introduit à la vie intérieure :

De loin qu'il me vit, il demeura tout interdit, car il était fort exact à ne point voir de femmes, et une solitude de cinq années dont il sortait ne les lui avait pas rendues peu étrangères. Il fut donc fort surpris que je fusse la première qui se fut adressée à lui, ce que je lui dis augmenta sa surprise, ainsi qu'il me l'avoua depuis, m'assurant que mon extérieur et la manière de dire les choses l'avaient interdit, de sorte qu'il ne savait s'il rêvait. […] Il fut un grand temps sans me pouvoir parler. Je ne savais à quoi attribuer son silence. Je ne laissai pas de lui parler et de lui dire en peu de mots mes difficultés sur l’oraison. Il me répliqua aussitôt : « C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez.1 » En achevant ces paroles, il me quitta disant qu’il allait chercher des écrits afin de me les donner. Il m’a dit depuis que c’était bien plutôt la surprise afin que je ne m’aperçusse pas de son interdiction2 / Le lendemain matin, il fut bien autrement étonné lorsque je fus le voir et que je lui dis l'effet que ses paroles avaient fait dans mon âme ; car il est vrai qu'elles furent pour moi un coup de flèche qui percèrent mon cœur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très profonde, autant délicieuse qu'amoureuse…3.

Le « bon religieux fort intérieur de l'ordre de Saint François », qui restera probablement quelques mois au couvent de Récollets de cette ville, lui fera rencontrer la Mère Granger, supérieure du couvent des Ursulines qui la prendra en charge, puis lui fera connaître quelques années plus tard monsieur Bertot. Par la suite madame Guyon reverra Archange à Corbeil, en 1681 : il la préviendra - judicieusement au vu des événements qui suivront près de Genève - contre les Nouvelles Catholiques au moment où elle se rend à Gex. Enfin elle le demandera comme confesseur lors de son emprisonnement, en 1696 :

En cette extrémité, je demandai un confesseur pour mourir en chrétienne. L’on me demanda qui je souhaitais ; je nommai le P. Archange Enguerrant [sic], récollet d'un grand mérite, ou bien un jésuite. Non seulement on ne voulut m'en faire venir aucun, mais on me fit un crime de cette demande.4.

Gardien du couvent de Saint-Denis (1670-1672), prédicateur assez réputé en 1677, provincial en 1683 de la province de Saint-Antoine (Artois, Hainaut et Flandre française), il est ensuite exilé dix ans à l’autre extrémité du royaume à Saint-Jean-de-Luz, à la suite d’une affaire ayant provoquée une intervention de la Cour. En 1694 il est chargé de la communauté des sœurs visitandines « de Saint Antoine » : « C’est à quoi je ne suis plus guère propre après dix ans d’exil ». Il meurt à Paris le 23 avril 1699.5

Archange Enguerrand se rattache par l’intermédiaire de son maître Jean Aumont au réseau de « l’école du cœur6 », issu de l’Ermitage fondé à Caen par monsieur de Bernières. Jean Aumont fut un temps tiercelin, et toujours disciple de Jean-Chrysostome de Saint-Lô, père spirituel de cette société d’amis. Il fut en relation avec Le Gall du Querdu et Mectilde, la « mère du Saint-Sacrement » estimée de madame Guyon, réformatrice bénédictine qui promeut l’adoration perpétuelle, sujet du premier ouvrage imprimé d’Archange 7. Ce réseau informel est une école cordiale en ce sens qu’elle veut aller directement au cœur, sans aucune spéculation, mais par tous les moyens, dont ceux d’une symbolique affective : les gravures de l’Agneau occis du « simple vigneron » en sont l’illustration. « Le cœur purifié et vidé de l’amour propre est dans son fond le lieu de l’union à Dieu 8. »

Selon les bons connaisseurs du XVIIe siècle E. Longpré et A. Rayez 9, Enguerrand est l’une des deux personnalités marquantes des Récollets 10 et « ses inédits le classent parmi les grands spirituels du siècle ». Je renvoie pour les sources textuelles11 à leur description par André Derville qui édite aussi, outre un échange avec Jean Aumont12, à l’époque le « pauvre villageois de Montmorency », des lettres à des religieuses datant de la jeunesse d’Archange. L’ensemble donne un aperçu précis sur la vie d’un Récollet à la fin du siècle en France et en Italie, et témoigne également d’expériences d’amour du début de la vie mystique 13. Cette étude intitulée « un Récollet français méconnu » suit ma brève introduction.

Une direction dans l’esprit de la fin du siècle

Je m’attache à une série suivie de lettres de direction datant de la maturité avancée. La seconde série de direction de la sœur Marguerite-Angélique, qui vivait très probablement au couvent de Saint-Denis, comporte soixante-dix lettres datées14.

On est devant ce qui se fait de mieux dans l’esprit austère de la spiritualité du martyre intérieur, lieu commun de la fin du grand siècle français15. On perd de vue la joie franciscaine parce qu’il s’adresse à une dirigée religieuse avancée dans la voie mystique – ou du moins le suppose-t-il.

Toutefois sa direction s’avère moins « janséniste 16 » que d’autres de la même époque, sans parler du dessèchement spirituel propre au siècle suivant. La ressemblance avec les lettres de Nicolas Barré de la même époque est frappante – avec toutefois, à l’avantage d’Enguerrand, une moins grande crispation : parce que ce dernier fait appel chez sa dirigée à l’abandon « quiétiste » ? En tout cas commun à tous les membres de « l’école du cœur ». Cette dernière est d’ailleurs scrupuleuse ce qui explique en partie l’attitude du directeur.

Je ne dispose pas du temps nécessaire à consacrer à l’Archange de l’« école du cœur » pour compléter le présent dossier. Il est déjà fort solide grâce à A. Derville. Il faudra un jour tenir compte de manuscrits importants répertoriés dans son étude17. Cette unique approche profonde d’Enguerrand est difficilement accessible, elle est donc reprise intégralement à la suite de ma brève introduction.

Ce dossier Archange Enguerrand s’inscrit dans un ensemble de sources qui éclairent les compagnes et les compagnons importants de Madame Guyon. Ses volumes sont pour l’instant édités à l’unité à faible coût en ligne (parfois hors commerce, tant que la prise en compte de droits d’éditions récentes ne sont pas résolue ; ce qui est le cas pour les correspondances du Fénelon mystique).

Cette série de sources par figures couvre, outre Fénelon, la « petite duchesse » de Mortemart, des Écossais (réédition du travail érudit d’Henderson), le confesseur Lacombe (intégrale de ses oeuvres), Saint-Simon (extraits des Mémoires relatifs aux membres quiétistes), des disciples « cis » et « trans » au siècle des Lumières, etc. Je construis ainsi le « premier cercle » des proches qui témoignent du rôle mystique assuré par madame Guyon. Ce travail servira aux études à venir par d’autres.

Maintenant, place au travail demeuré caché d’André Derville. Il fait revivre le compagnon éveilleur de Madame Guyon  à un moment crucial de sa vie mystique.




Le « Bon religieux » auprès de Mme Guyon

[Madame Guyon]


Je reprend mon édition de la Vie par elle-même18, première partie, chapitre huitième :

[…]

1.8 RENCONTRE ET EVEIL INTERIEUR19

[…]

[5.] Je parlais souvent à mon confesseur de la peine que j'avais de ne pouvoir méditer ni me rien imaginer. Les sujets d’oraison trop étendus m'étaient inutiles et je n'y comprenais rien : ceux qui étaient fort courts et pleins d'onction m'accommodaient mieux. Ce bon père ne me comprenait pas et je croyais que c’était que je ne pouvais me faire entendre. Enfin Dieu permit qu'un bon religieux fort intérieur de l'ordre de Saint François20 passa où nous étions. Il voulait aller par un autre endroit, tant pour abréger le chemin qu'afin de se servir de la commodité de l'eau qui lui aurait exempté la peine d’aller à pied, mais une force secrète lui fît changer de dessein, et l'obligea de passer par le lieu de ma demeure. Il vit bien d'abord qu'il y avait là quelque chose à faire pour lui. Il se figura que vous l’appeliez là, ô mon Dieu, pour la conversion d'un homme de considération à laquelle il avait déjà travaillé autrefois dans le séjour qu’il avait fait dans cet endroit; il se résolut de l’attaquer sans relâche mais ses efforts furent aussi inutiles que la première fois : c'était la conquête de mon âme que vous vouliez faire par lui. O mon Dieu, il semble que vous oubliiez tout le reste pour ne penser qu'à ce coeur ingrat et infidèle. Sitôt que ce bon religieux fut arrivé au pays, il alla voir mon père qui en eut un contentement extrême, car mon père étant autant à vous qu’il était, se faisait un très grand plaisir de voir des personnes qui vous aimaient purement, ô mon Dieu ! Mon père m’aimait d’une extrême tendresse et la mort de ma mère avait même augmenté son affection pour moi parce que je fus engagée par là à lui rendre certains devoirs que je ne lui eusse pas rendu si ma mère eût été vivante.

[…]

Mon père, ainsi que je l’ai dit, m’aimait fort et m’aimait uniquement. Il crut ne m'en pouvoir donner une marque plus solide qu'en me procurant la connaissance de ce bon religieux. Il me dit ce qu'il connaissait de ce saint homme et qu'il voulait que je le visse. J'en fis d'abord bien de la difficulté parce que je n'allais jamais voir de religieux. Je croyais devoir en user de la sorte afin d'observer les règles de la plus rigoureuse sagesse. Cependant les instances de mon père me tinrent lieu d'un commandement absolu. Je crus que je ne pouvais me mal trouver d'une chose que je ne faisais que pour lui obéir.

[6.] Je pris avec moi une de mes parentes, et j'y allai. De loin qu'il me vit, il demeura tout interdit car il était fort exact à ne point voir de femmes, et une solitude de cinq années dont il sortait21 ne les lui avait pas rendues peu étrangères. Il fut donc fort surpris que je fusse la première qui se fut adressée à lui, ce que je lui dis augmenta sa surprise, ainsi qu'il me l'avoua depuis, m'assurant que mon extérieur et la manière de dire les choses l'avaient interdit, de sorte qu'il ne savait s'il rêvait. Il n'avança qu'à peine, et je crois que s’il n’eût appréhendé d’offenser la maison de qui ces religieux tiraient presque toute leur subsistance, outre que leur maison avait été établie par la famille, sans cette appréhension dis-je, il ne serait point venu. Il fut un grand temps sans me pouvoir parler. Je ne savais à quoi attribuer son silence. Je ne laissai pas de lui parler et de lui dire en peu de mots mes difficultés sur l’oraison. Il me répliqua aussitôt : C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez. En achevant ces paroles, il me quitta disant qu’il allait chercher des écrits afin de me les donner. Il m’a dit depuis que c’était bien plutôt la surprise afin que je ne m’aperçusse pas de son interdiction22.

[7.] Le lendemain matin, il fut bien autrement étonné lorsque je fus le voir et que je lui dis l'effet que ses paroles avaient fait dans mon âme ; car il est vrai qu'elles furent pour moi un coup de flèche qui percèrent mon cœur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très profonde, autant délicieuse qu'amoureuse; plaie si douce, que je désirais n'en guérir jamais. Ces paroles mirent dans mon cœur ce que je cherchais depuis tant d'années ou plutôt elles me firent découvrir ce qui y était et dont je ne jouissais pas faute de le connaître. O mon Seigneur, vous étiez dans mon cœur et vous ne demandiez de moi qu'un simple retour au-dedans pour me faire sentir votre présence. O bonté infinie, vous étiez si proche, et j'allais courant çà et là pour vous chercher, et je ne vous trouvais pas. Ma vie était misérable et mon bonheur était au-dedans de moi, j'étais dans la pauvreté au milieu des richesses et je mourais de faim près d'une table préparée et d'un festin continuel. O beauté ancienne et nouvelle, pourquoi vous ai-je connue si tard. Hélas ! je vous cherchais où vous n'étiez pas et je ne vous cherchais pas où vous étiez. C'était faute d'entendre ces paroles de votre Evangile, lorsque parlant de votre royaume sur la terre vous dites : Le Royaume de Dieu n'est point ici ou là, mais le Royaume de Dieu est au-dedans de vous23. Je l'éprouvai bien d'abord car dès lors vous fûtes mon roi, et mon coeur devint votre royaume, où vous commandiez en souverain et où vous faisiez toutes vos volontés. Car ce que vous faites dans une âme lorsque vous y venez comme roi, est le même que vous fîtes venant au monde pour être roi des Juifs. Il est écrit de moi, dit ce divin roi, à la tête du livre, que je ferai votre volonté24. C'est ce qu'il écrit d'abord à l'entrée du coeur où il vient régner.

[8.] Je dis à ce bon père, que je ne savais pas ce qu'il m'avait fait, que mon coeur était tout changé, que Dieu y était, et que je n'avais plus de peine à le trouver; car dès ce moment il me fut donné une expérience de sa présence dans mon fond, non par pensée ou par application d'esprit, mais comme une chose que l'on possède réellement d'une manière très suave. J'éprouvais ces paroles de l'Epouse des Cantiques : Votre nom est comme une huile répandue; c'est pourquoi les jeunes filles vous ont aimé25: car je sentais dans mon âme une onction qui, comme un baume salutaire, guérit en un moment toutes mes plaies, et qui se répandait même si fort sur mes sens, que je ne pouvais presque ouvrir la bouche ni les yeux. Je ne dormis point de toute cette nuit parce que votre amour, ô mon Dieu, était non seulement pour moi comme une huile délicieuse, mais encore comme un feu dévorant qui allumait dans mon âme un tel incendie qu'il semblait devoir tout dévorer en un instant. Je fus tout à coup si changée que je n'étais plus reconnaissable ni à moi-même ni aux autres, je ne trouvais plus ni ces défauts ni ces répugnances : tout me paraissait consumé comme une paille dans un grand feu.

[9.] Ce bon père ne pouvait cependant se résoudre de se charger de ma conduite quoiqu'il eût vu un changement si surprenant de la droite de Dieu. Plusieurs raisons le portaient à s'en défendre. La première était mon extérieur, qui lui donnait beaucoup d'appréhension. La seconde était ma grande jeunesse, car je n'avais que dix-neuf ans, et la troisième une promesse qu'il avait faite à Dieu par défiance de lui-même, de ne se charger jamais de la conduite d'aucune personne du sexe à moins que Notre-Seigneur ne l'en chargeât par une providence particulière. Il me dit donc, sur les instances que je lui fis afin qu'il me prît sous sa conduite, de prier Dieu pour cela, qu'il le ferait de son côté. Comme il était en oraison, il lui fut dit : Ne crains point de te charger d'elle, c'est mon Epouse. O mon Dieu, permettez-moi de vous dire que vous n'y pensiez pas. Quoi ! votre épouse, ce monstre effroyable d'ordure et d'iniquité qui n'avait fait que vous offenser, abuser de vos grâces et payer vos bontés d'ingratitude ? Ce bon père me dit après cela, qu'il voulait bien me conduire.

[10.] Rien ne m'était plus facile alors que de faire oraison : les heures ne me duraient que des moments et je ne pouvais ne la point faire : l'amour ne me laissait pas un moment de repos. Je lui disais : “O mon Amour, c'est assez, laissez moi!” Mon oraison fut dès le moment dont j'ai parlé vide de toutes formes, espèces et images; rien ne se passait de mon oraison dans la tête, mais c'était une oraison de jouissance et de possession dans la volonté, où le goût de Dieu était si grand, si pur et si simple, qu'il attirait et absorbait les deux autres puissances de l'âme dans un profond recueillement, sans acte ni discours. J'avais cependant quelquefois la liberté de dire quelques mots d'amour à mon Bien-Aimé; mais ensuite tout me fut ôté. C'était une oraison de foi savoureuse qui excluait toute distinction, car je n'avais aucune vue ni de Jésus-Christ, ni des attributs divins : tout était absorbé dans une foi savoureuse, où toutes distinctions se perdaient pour donner lieu à l'amour d'aimer avec plus d'étendue, sans motifs, ni raisons d'aimer. Cette souveraine des puissances, la volonté, engloutissait les deux autres puissances, et leur ôtait tout objet distinct pour les mieux unir en elle, afin que le distinct, en ne les arrêtant pas, ne leur ôtât pas la force unitive, et ne les empêchât pas de se perdre dans l'amour. Ce n'est pas qu'elles ne subsistassent dans leurs opérations inconnues et passives, mais c'est que la lumière générale pareille à celle du Soleil, absorbe toutes lumières distinctes, et les met en obscurité à notre égard, parce que l'excès de sa lumière les surpasse toutes.

[fin du chapitre].



« Un récollet français méconnu »

[A. Derville]


ANDRÉ DERVILLE, S.J., UN RÉCOLLET FRANÇAIS MÉCONNU: ARCHANGE ENGUERRAND

Extractum ex Periodico Archivum Franciscanum Historicum An. 90 (1997)

Grottaferrata (Roma), 1997

UN RÉCOLLET FRANÇAIS MÉCONNU : ARCHANGE ENGUERRAND

Cet article voudrait attirer l'attention sur la vie et l'oeuvre d'Archange Enguerrand, récollet de la province de Saint-Denis (Paris) dans la seconde moitié du 17e siècle. Jusqu'à présent il n'a été aperçu qu'à travers le «bon religieux» dont Madame Guyon parle, sans le nommer, avec éloge et reconnaissance dans son Autobiographie /1 26: c'est lui qui l'introduisit à la vie spirituelle intérieure. De leur côté, les bibliographes connaissent de lui deux petits ouvrages devenus rares. Surtout, le premier, le P. Éphrem Longpré a révélé l'existence de quatre manuscrits de notre récollet (Dictionnaire de spiritualité, t. 5, col. 1640); ils sont conservés à la Bibliothèque Mazarine de Paris et à celle des Jésuites, aux Fontaines (Chantilly). Nous en avons repéré deux autres, d'intérêt mineur.

Commençons par présenter l'oeuvre écrite aujourd'hui connue, car c'est essentiellement d'elle que nous pouvons préciser les événements et les étapes de la vie d'Enguerrand. En effet, l'historiographie imprimée des Récollets français au 17e siècle est peu prolixe à son sujet. L'ouvrage principal ici est celui d'Hyacinthe Le Febvre /2: il le nomme dans diverses listes, mais, publié en 1677, il ne dit rien des quelque vingt dernières années d'Enguerrand mort en 1699. La présentation de l'oeuvre donnera en même temps une idée des genres abordés par la plume d'Enguerrand.

Ensuite nous rassemblerons les éléments biographiques en une esquisse de la vie et nous donnerons quelque idée de la doctrine spirituelle.



/1 L'identification de ce «bon religieux» comme étant Enguerrand est faite par FRANÇOIS HÉBERT (1651-1728), Mémoires d'un curé de Versailles, publiés par G. Girard, Paris 1927, 213.

/2 H. LE FEBVRE, Histoire chronologique de la province des Récollets de Paris..., Paris, D. Thierry, 1677.

178 27

Enfin nous présenterons et éditerons quelques textes spirituels, non pas très développés, ce qui demanderait plus d'espace que n'en peut offrir un article de revue, mais des textes révélateurs de sa manière, de son style et de son aventure spirituelle /3.

I. L'oeuvre publiée

Enguerrand a publié deux ouvrages que nous présentons rapidement /4. Le premier est de type spirituel: Instruction pour les personnes qui se sont unies à l'esprit et au dessein de dévotion de l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement établie dans la Congrégation des religieuses bénédictines (Paris, J. Henault, 1673, in-4°, pièces préliminaires, 181 p.). Les éditions suivantes (Paris, J. Villery, 1677, à laquelle nous nous référons; Paris, J. Guilletot, 1700 et 1702) portent un titre différent: L'adoration perpétuelle du T Saint-Sacrement, qui est de faire réparation d'honneur et Amende honorable à Jésus-Christ sur les autels... La 4e édition est «augmentée d'une pratique de piété pour honorer et adorer le S. Sacrement de l'autel, avec des élévations vers Jésus Christ caché dans l'Eucharistie».

L'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement fut établie dans les années 1650 par Mechtilde du Saint-Sacrement, fondatrice de la congrégation bénédictine du même nom (voir Dictionnaire de spiritualité, t. 10, col. 885-888). Dans sa vie et ses oeuvres nous n'avons pas trouvé mention d'Enguerrand. L'aspect réparateur de la dévotion est présent dès la fondation /5. L'ouvrage est destiné aux «personnes associées à l'Institut ... des Bénédictines» (Approbation de l'évêque de Pétrée, François de Montmorency-Laval, premier évêque du Canada), et non aux religieuses elles-mêmes.

Après de nombreuses pièces préliminaires, le eoips de l'ouvrage s'organise autour de trois thèmes: les raisons de la dévotion, ses devoirs et son «esprit» (ch. 10-13); Enguerrand développe ici une mystique


/3 On trouve plusieurs graphies du nom: Enguerrand, que nous adoptons, Enguerrant, Anguerrand, etc.- Ne pas le confondre avec le tertiaire régulier de saint François Archange de Saint-Gabriel ou de Rouen, 1637-1700, qui a publié plusieurs ouvrages souvent attribués à notre récollet. Voir Dictionnaire de biographie française, t.3, Paris 1939, col. 375s.

/4 Ces ouvrages et leurs rééditions sont conservés à la Bibliothèque Nationale de Paris, Catalogue général des livres imprimés…, t. 47, col. 580s.

/5 Dictionnaire de spiritualité, t. 13, col. 388s.


eucharistique à peine voilée, parlant de «vie eucharistique» beaucoup plus que de réparation proprement dite.

Le second ouvrage du récollet est une oraison funèbre de la reine de France, Marie-Thérèse d'Autriche, «prononcée dans l'Église cathédrale d'Arras, le 17... août 1683, par le R.P. Archange Enguerrant, provincial des Récollets de la Province de S. Antoine» (Arras, J. Lohen, 1683, in-4°, 42 p. Rééd. Paris, S. Couterot et L. Guérin, 1684). Nous apprenons ici qu'Enguerrand était provincial de la nouvelle province des Récollets, formée des couvents situés sur les provinces d'Artois, du Hainaut et de Flandre réunies à la France depuis le début du siècle.

II. L'œuvre manuscrite

1. Bibliothèque Mazarine (Paris), ms. 1213 (2262). - 321 p., 18/13 cm, 17e s. Provenance incertaine. Titre général: Lettres de la S.A.C.D.H.R.D.L.V.

Il s'agit de la soeur Anne-Cécile Duhamel28, originaire de Rouen, née vers 1644, entrée à la Visitation de Saint-Denis vers 1660, décédée en ce couvent le 6 septembre 1677. Sa notice nécrologique est conservée aux Archives de la Visitation, à Annecy. Enguerrand a dû la connaître et commencer à la diriger lorsqu'il était prieur des Récollets du couvent de Saint-Denis (1670-1672). Les lettres publiées dans le ms commencent en 1673, quand Enguerrand quitte Saint-Denis; elle s'achève «à la fin de l'année 1674».

Le titre secondaire du ms. s'énonce ainsi: «Recueil des lettres spirituelles et des écrits mystiques de la soeur Cécile de la Visitation et par elle adressées au père Archange Enguerrand, récollet, auxquelles ce père a ajouté quelques éclaircissements après la mort de la dite soeur» (1677). Le ms. se présente comme un ouvrage composé prêt à la publication.

Contenu: 1) Avant-propos sur la vie d'Anne-Cécile et sur ses écrits; elle est retirée de la direction d'Enguerrand (en 1674 ou 1675); ce que confirme la notice nécrologique.

2) «Lettres de la S.A.C... écrites depuis... 1673, au commencement de la 3e année de ses peines, jusqu'à la fin de... 1674»: 12 lettres (p. 31-78).

3) «Avertissement sur les écrits suivants» (p. 79-83) et ces écrits (p. 83-179).

4) «Écrits de la S.A.C. depuis le changement de son état» (p. 180-190).

180

5) «Eclarcissement sur les écrits précédents», par Enguerrand: il s'agit d'un traité de théologie mystique où l'auteur fonde et défend sa spiritualité du «martyre intérieur» (p. 191-321).

Les numéros 1, 3 et 5 sont de la main d'Enguerrand.

2. Mazarine, ms. 1224 (2298). - 18 + 459 p., 19/13 cm, 17e s. Provenance incertaine. Titre général: Lettres spirituelles du père Archange Enguerand, récollet.

Contient: 1) 70 lettres d'Enguerrand, depuis 1665 jusqu'à 1692, sans ordre et adressées à différents destinataires. Beaucoup semblent des extraits délaissant tout ce qui n'est pas spirituel, en particulier les commencements et les fins. Certaines se retrouvent dans le ms. Les Fontaines S.J., 8° 214. On y trouve beaucoup de renseignements sur la vie d'Enguerrand.

2) 87 lettres d'un ecclésiastique anonyme, p. 225-401.

3) 29 lettres d'Enguerrand à une dame inconnue, p. 401-459.

3. Les Fontaines S.J., ms. 80 214. - 548 p., 18/12 cm, fin 17e s. Provenance inconnue. Pas de titre général. Une main a écrit sur le revers de la couverture: «Manuscrits du R.P. Arcange Enguerrant».

Contenu: 1) «Dix méditations sur Jésus Christ pour les Exercices», 1681, p. 1-88. - 2) «Exercice intérieur conduisant l'Âme à Dieu dans son coeur par Jésus Christ...», p. 91-136; ce texte est postérieur au livre sur l'adoration perpétuelle auquel il fait allusion, p. 103. - 3) «Traité de la Tyrannie de l'amour propre...», 1681, p. 137-205.

4) «Traicté des scrupules», 1681, p. 207-229. - 5) 5 lettres spirituelles, dont celle écrite au Mont Alverne, 26 juillet 1665, est importante, p. 231-279. - 6) «Discours» commentant un texte de saint Bernard, p. 279-314. - 7) «Résolution sur quelques doutes touchant les pratiques intérieures», 1656, p. 315-360.

8) Lettres à différents destinataires, p. 360-403. - 9) Lettre à une «Altesse» alors à Trie-Château (peut-être la duchesse de Longueville), p. 403-420. - 10) «Lettre d'un jeune religieux à un pauvre villageois de Montmorency» avec sa réponse, p. 420-456; le jeune religieux est Enguerrand; le villageois, Jean Aumont.

11 ) P. 457-463: blanches. - 12) Douze lettres spirituelles à une religieuse, p. 464-493; celle des p. 484-488 est écrite de Rome, Enguerrand étant en route pour le Mont Alverne, en 1665. - 13) P. 494-511: blanches. - 14) «Exortation faite à la vesture d'une novice», p. 512-548.


Les lettres commençant aux p. 231 et 233 sont identiques à celles des p. 476 et 478. Les deux séries de lettres, p. 231-279 et 464-493, sont probablement adressées à la même religieuse, car il y a grande unité de ton et des directives spirituelles.

Les numéros 2, 3 et 4 sont aussi contenus dans le ms. Les Fontaines S.J., ms. 8° 618, intitulé Trois Traictéz, 90 f., 17e s.

4. Les Fontaines S.J., ms. 4° 259 - Ce ms. comprend trois parties à pagination discontinue. Les deux premières concernent le mystique carme Jean de Saint-Samson. Puis viennent les «Lettres spirituelles du R.P. Archange, récollet, à la soeur Marguerite-Angélique, R.se de la Visitation», transcrites par deux écritures différentes. Ces lettres couvrent 167 p., 23/16 cm. La 5e lettre est datée de 1679; la 70e et dernière est du 27 novembre 1695.

Aucune réponse de Marguerite-Angélique n'y figure. L'archiviste de la Visitation (Annecy) ne connaît pas de religieuse portant ce prénom. Nous pensons qu'elle appartenait au couvent de Saint-Denis, comme Anne-Cécile Duhamel (cf. supra, n° 3), car Enguerrand évoque son expérience spirituelle (lettre du 27 septembre 1679, p. 14a), ce qui prouve que Marguerite-Angélique la connaissait directement.

Cette correspondance qui s'étale sur seize années répète inlassablement les conseils d'une spiritualité toute intérieure et qui n'est pas loin de celle du «martyre intérieur» que dispensait Enguerrand à Anne-Cécile. Il ne semble pas que Marguerite-Angélique y ait trouvé beaucoup de lumières et de consolations.

5. Vitry-le-François, Bibliothèque municipale, ms. 104, 14 fol.: Conférence spirituelle sur l'évangile de la Samaritaine par le P Arch. Enguerrand. À comparer avec Paris, Bibl. de l'Arsenal, ms. 2120, dont la 4e texte anonyme est une «Conférence spirituelle faite sur l'Évangile de la Samaritaine». Ce ms. pourrait conserver d'autres textes d'Enguerrand.

III. Repères biographiques

Le seul ouvrage, à notre connaissance, qui parle d'Enguerrand est celui d'H. Le Febvre. Les bibliographes L.E. Dupin et Joannes a S. Antonio le mentionnent en lui attribuant des livres qui appartiennent en réalité à Archange de Rouen. La rapide évocation d'Éphrem Longpré dans le Dictionnaire de spiritualité est reprise dans le

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Dictionnaire de biographie française /6. Les précisions que nous apportons proviennent de la lecture des manuscrits, que nous citerons: Mazarine 1 et 2, Les Fontaines 1 et 2, selon l'ordre dans lequel nous venons de les présenter.

Le nécrologe de la province de Saint-Denis (Paris, B.N., ms. fr. 13875. f. 5a) écrit: «P. Archange Anguerrand, mort à Paris le 23 avril 1699, âgé de 68 ans et en religion 52». Notre récollet est donc né en 1631; ce qui est confirmé par ce qu'il écrit en 1692, se disant «plus que sexagénaire» (Mazarine 1, lettre 67). Nous ne savons rien de sa famille, de son lieu de naissance, de ses premières études.

Il entre chez les Récollets de la province de Saint-Denis en 1647, à seize ans, et fait probablement son noviciat au couvent de Paris. On ne sait où il fit ses études cléricales, les Récollets ayant alors plusieurs maisons où s'enseignaient la philosophie et la théologie. Son ordination sacerdotale doit dater de 1656 ou 1657: une lettre de 1656 évoque sa première messe (Les Fontaines 1, p. 359).

En 1665, Enguerrand part pour l'Italie, passe à Rome, à Sienne et gagne le Mont Alverne où il séjourne «en solitude» jusqu'en 1668. Cette même année, revenant en France, il passe par Montargis, où existait un couvent de Récollets, et y rencontre plusieurs fois Madame Guyon; elle a alors vingt ans. Il lui ouvre les voies intérieures de la vie spirituelle. Combien de temps resta-t-il à Montargis? Probablement plusieurs mois /7. Madame Guyon reverra notre récollet à Corbeil en 1681 et le demandera en vain comme confesseur quand elle sera emprisonnée à Vincennes (1695 ou 1696) /8.

1670-1672: Enguerrand est gardien du couvent de Saint-Denis /9.

En 1677 il a déjà une certaine réputation de prédicateur à Paris, puisque Le Febvre lui attribue un Avent, six carêmes et trois octaves prêchés dans diverses paroisses parisiennes /10.

À partir de 1672 jusqu'au début des années 80, on ignore où réside


/6 LE FEBVRE, Histoire, 72, 109, 113.- L.E. Dupin, Table universelle des auteurs ecclésiastiques..., Table alphabétique, t.3, Paris, A. Pralard, 1704, col. 281.- JOHANNES A S.ANTONiO, Bibliotheca Universa Franciscana, 1, Matriti 1732, 137.- Dictionnaire de spiritualité, t. 5, col. 1639; t. 6, col. 1308; t. 13, col. 388s.- Dictionnaire de biographie française, t. 12, 1970, col. 1304.

/7 La Vie de Madame J.M.E. de la Mothe-Guyon..., nouvelle édition, t.1, Paris 1790, première partie, ch. 8-13.- M.L. GONDAL, L'acte mystique. Témoignage spirituel de Mme Guyon, thèse, Faculté de théologie de Lyon, 1985, 50-2, 61, 69, 205.

/8 La Vie de Mme... Guyon, t. 2, ch.1, n. 6.- Relation de Mme Guyon, Les Fontaines S.J., ms., AR 2/48, p. 16.

/9 LE FEBVRE, Histoire, 72.

/10 Ibid., 109.


Enguerrand. Ses correspondances spirituelles avec les visitandines de Saint-Denis Anne-Cécile et Marguerite-Angélique laissent penser qu'il n'est plus à Saint-Denis, mais probablement à Paris ou dans un couvent proche de la capitale. En 1681 il revoit Mme Guyon à Corbeil.

En 1683, il apparaît dans l'édition de son oraison funèbre de Marie-Thérèse, reine de France, comme étant provincial de la province de Saint-Antoine (Artois, Hainaut et Flandre française). Le ms. Les Fontaines 2, p. 90, comporte une lettre datée d'Arras, août 1683.

Puis viennent dix années d'exil dans le couvent de Saint-Jean-de-Luz. La «Lettre du R.P. A. Angerand à celui qui lui avait procuré son exil», datée de ce même couvent le 15 avril 1692, est fort utile. Elle évoque une grave affaire ayant troublé la province de Saint Antoine et une intervention de la Cour, mais ne précise pas de quoi il s'agit précisément. Enguerrand est démis de sa charge et exilé à l'autre bout de la France. Quand il écrit cette lettre, il se dit exilé depuis huit ans, donc depuis 1684. Une autre lettre, écrite à Toulouse le 28 juillet 1684, dit qu'il «part en exil au désert», «à deux cents lieues de vous ». La première lettre est dans le ms. Mazarine 2, p. 212-222; la seconde dans le ms. Les Fontaines 2, p. 94 -97.

Les dernières années: en 1694, Enguerrand écrit: “Vous savez peut-être aussi que l'on m'a chargé du fardeau de cette nombreuse communauté (celle des «Soeurs de Saint-Antoine.). C'est à quoi je ne suis plus guère propre après dix ans d'exil. Enfin, il y a trois jours que nos grandes affaires de dix ans ont été jugées en dernier ressort. Cela est fini pour toujours». Les Soeurs de Saint-Antoine sont des visitandines. La lettre ne porte pas de date, mais, si l'exil il duré dix ans et qu'il a commencé en 1684, elle est datable de 1694.

En 1695 s'arrêtent les lettres d'Enguerrand à soeur Marguerite Angélique.

Selon le nécrologe, Enguerrand meurt à Paris le 23 avril 1699.

IV. Orientation spirituelle

On peut, sans crainte de se tromper, inscrire les débuts de la vie spirituelle d'Enguerrand dans le cadre de ce qu'Henri Bremond a appelé «l'école du coeur» /11. Jean Aumont, le villageois de Montmorency dont nous avons dit qu'Archange le recontra et dont nous publions



/11 Histoire littéraire du sentiment religieux..., tome 7, Paris 1928, 2e partie, ch. 5, p. 321-373.

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ci-dessous l'échange de lettres, en est un bon représentant. Il fut en relation directe avec d'autres formant le groupe de l'Ermitage de Caen: Jean-Chrysostome de Saint-Lô + 1646, Jean de Bernières + 1659, Maurice Le Gall de Querdu, prêtre breton + 1694 et Mechtilde du Saint-Sacrement, réformatrice bénédictine qui promeut l'adoration perpétuelle, sujet du premier ouvrage imprimé d'Enguerrand /12.

Qu'est-ce que cette «école du coeur» /13? Le 17e siècle spirituel français a beaucoup utilisé ce mot, cette image, ce symbole, avec une grande variété de significations. Cependant on peut dire que l'école du coeur met l'accent sur trois points qu'elle tient pour principaux. D'abord, elle veut s'adresser à tout bon chrétien, fût-il sans lettres; point de spéculation éthérée, point d'intelligences mystiques, mais par des gravures, des comparaisons, une symbolique affective, atteindre directement le coeur, la capacité d'aimer. Ensuite, pour elle le coeur est un «lieu», le siège des passions bonnes et mauvaises; c'est de lui que sortent nos pensées et nos actes; c'est lui qu'il faut convertir et ouvrir à Dieu, à sa volonté, à ses lumières, à ses consolations. C'est dire que le coeur est à la fois le siège de cet amour propre qu'il faut déraciner et de l'amour de Dieu qu'il faut accueillir et faire grandir. Le coeur purifié et vidé de l'amour propre est dans son fond le lieu de l'union à Dieu.

On retrouve ces traits chez Enguerrand comme fondement de son enseignement spirituel et surtout dans ses traités. Sur ce fondement, il va progressivement, et surtout dans sa correspondance de direction spirituelle, mettre en lumière que l'union à Dieu et à sa volonté ne peut être qu'une union au Christ, et inévitablement à mesure qu'on progresse une union au Christ souffrant, dans la foi de plus en plus purifiée et nue. C'est pourquoi il parle de sa spiritualité du «martyre intérieur». Il le fait en des termes qui souvent exigent non seulement l'anéantissement de l'estime de soi et de la capacité d'agir par soi-même, mais aussi l'anéantissement de la créature que nous sommes. Y a-t-il là de l'inflation verbale? Peut-être, mais la lecture de ses lettres montre que dans son esprit les âmes appelées à une haute vie spirituelle doivent cheminer dans la nudité de la foi, dans le dépouillement radical, affrontées aux tentations de retour en arrière et de désespérance, parfois éclairées par une grâce dont le but est de les assurer qu'elles sont sur le bon chemin, celui de l'amour du Christ mourant à lui-même.


/12 Sur ces personnages, voir, selon l'ordre où ils sont cités, Dictionnaire de spiritualité, t. 2, col. 881-85; t. 1, col. 1522-27; t. 9, col. 528s; t. 10, col. 881-85. Sur les relations entre Aumont et Mechtilde, t. 2, col. 884s.

/13 Ibid., art. Cor et cordis affectus, t. 2, surtout col. 2306.


Mais Enguerrand montre peu comment, ce faisant, elles vivent à Dieu et de Dieu. Sa spiritualité est orientée vers l'union mystique avec des sévérités qui ont l'accent du jansénisme. Cette mystique explique, croyons-nous, qu'un texte visiblement prêt pour l'impression comme l'est le manuscrit 1213 de la Mazarine n'ait pas été édité à l'époque du quiétisme français. Même si cette spiritualité du «martyre intérieur» avec la déréliction qu'elle comporte est défendable en théorie /14, il est évident qu'elle ne peut être pratiquée sans danger que si l'équilibre psychologique se maintient grâce à la paix intérieure dans le fond de l'âme. On peut se demander si elle convenait bien aux deux dirigées d'Enguerrand.

Terminons cette esquisse en signalant que notre récollet n'apparaît nulle part comme un fils de saint François. Il est un représentant de ce 17e siècle spirituel français si riche et si divers. C'est surtout à ce titre qu'il ne nous a pas paru inutile de signaler son existence et ses écrits.

V. Textes

A. Un échange de lettres

Nous publions d'abord un échange de lettres entre Archange Enguerrand et un «pauvre villageois de Montmorency». Ces deux documents, contenus dans le ms. Les Fontaines S.J., 8° 214, p. 420-456, ne sont pas datés. Archange s'y dit «jeune religieux» (p. 421) et son correspondant le nomme son «très cher frère», ce qui laisse penser qu'il n'est pas encore prêtre. Enguerrand étant entré chez les Récollets en 1647 et ayant été ordonné prêtre en 1656 ou 1657, l'échange épistolaire se situe entre ces dates.

L'intérêt de la lettre d'Enguerrand est de le montrer, à peine entré dans la voie du recueillement, aux prises avec les difficultés habituelles que suscite l'alternance des consolations et des aridités. Il hésite aussi sur ce qu'il doit ou ne doit pas maintenir d'activité mentale dans son oraison. Enfin, il nous semble se penser arrivé à un état spirituel plus élevé qu'il n'est en réalité. C'est peut-être parce qu'il a décelé cela que le «pauvre villageois» lui répond comme il le fait.



/14 Ibid. art. Déréliction, t. 3, col. 504-17.

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Ce «pauvre villageois» a été identifié: il s'agit de Jean Aumont, mort à Paris le 19 avril 1689 dans sa 81è année. Il a décrit son expérience et sa doctrine spirituelles dans L'Ouverture intérieure du Royaume de l'Agneau occis, ouvrage anonyme paru à Paris, chez D. Bechet et L. Billaine, en 1660. Ce gros ouvrage (606 + 104 pages) traite de l'oraison avec une orientation nettement mystique. Voir Dictionnaire de spiritualité, t. 1, col. 1136-1138. À notre connaissance, sa lettre ici publiée est son seul autre texte que nous ayons. Plus de vingt ans après lui avoir écrit, Enguerrand évoquera encore L'Agneau occis de Jean Aumont dans une lettre à la visitandine Marguerite-Angélique (ms. Les Fontaines S.J., 4° 259, p. 10b-11a).

Dans la publication de ces textes, comme aussi des suivants, nous indiquons entre parenthèses la pagination du ms. L’orthographe et la ponctuation sont modernisées.

«Lettre d'un jeune religieux à un pauvre villageois de Montmorency avec lequel il avait conféré quelquefois de ces pratiques.

(421) M.

Plaise à Jésus notre Maître de régner pleinement dans nos coeurs. Il y a longtemps que je balance si ce ne serait point déroger à la confiance qu'il a plu à mon Roy de me donner pour sa conduite et son règne que de vous écrire de mon intérieur, dans la pensée de recevoir lumière de Jésus par votre moyen. Enfin je me suis déterminé de vous écrire ce jourd'hui pour vous mander ce qu'il lui plaira m'inspirer. Je commence donc à vous dire que je suis ce jeune religieux qui accompagna le R.P. N. votre bon ami qui vous fut voir à Montmorency il y a environ quatre mois, auquel temps il plut à Dieu me toucher dans l'entretien que j'eus avec vous et de me retirer d'un abîme d'imperfection. (422) Après donc avoir pris résolution de chasser, ou plutôt de permettre à Jésus de chasser de moi mes imperfections pour y faire régner son amour, j'ai commencé par la pratique du recueillement intérieur que Notre Seigneur me fit apprendre de vous, et comme la grâce a surmonté par un effort violent et amoureux la résistance que j'y voulais faire, enfin contraint dans Montmorency même, je fis protestation toute la nuit que je restais dans l'église des Maturins devant le Saint Sacrement, à la messe par un acte intensif autant que je puis, de me donner tout à fait à Dieu; et pour lors je commençai par une bonne confession générale que je fis audit Père votre bon ami. Peu de temps après il fut envoyé à Paris pour des affaires et de là mis en charge.

Je commençais à chercher Jésus Christ crucifié dans mon coeur, mais je ne savais (423) cependant comment faire. Mais comme vous m'aviez dit qu'il ne fallait point agir de la tête, mais du coeur et dans le coeur par des souhaits d'amour, je ne pouvais comprendre cette façon ni l'exercer, et ainsi, sitôt que je pensais me mettre en l'oraison, il me venait des inquiétudes que je n'arriverais jamais et que je ne ferais rien qui vaille. Nonobstant, je ne laissais de continuer d'essayer, quoiqu'avec peine. À cela était jointe une autre traverse: comme plusieurs de nos religieux impugnaient [combattaient] cette pratique, ils ne concevaient point cette présence de Jésus Christ dans nos coeurs. Néanmoins, dans toutes ces peines je sentais de fois à autre une force intérieure qui m'animait et me donnait espérance et facilité et liberté d'esprit pour une heure, ce qui faisait que souvent je disais à Jésus: Vous savez (424) que c'est vous que je cherche avec pure intention, et si je pratique mal ce que l'on m'a enseigné, je renonce à mes propres opérations pour admettre celle qu'il vous plaira m'enseigner. Je me donne à vous tout entier. Je continuais ainsi un mois, après lequel, un jour, à l'oraison je me trouvais que je baisais les pieds de Jésus du coeur, je me semblais, et ce avec facilité et repos d'esprit. Vous pouvez croire quelle joie! Mais cela ne dura pas longtemps, car, comme je voulais toujours faire comme cette fois-là, je n'y pouvais plus arriver et je retombais dans les mêmes peines, sinon que souvent j'arrivais à faire comme cette première fois: un grand éclaircissement pour la tribulation. Mais comme j'étais encore attaché à ce repos et consolation, sitôt que cela me manquait, j'étais en peine et ne savais comment faire.

C'est pourquoi (425) à chaque heure je disais à mon Sauveur ce que dessus et vivais toujours en espérance. Jusqu'à ce qu'enfin un jour, revenant des champs, j'ai senti mes puissances pénétrées de la présence de mon Jésus avec un si grand amour que volontiers, durant vingt-quatre heures que cela me dura, je n'eusse vaqué à autre chose; et depuis ce temps je me sentis fortifié et facilité à agir du coeur envers mon Jésus et sa très sainte Mère et, quoiqu'avec divers succès d'amour ou de sécheresse, toujours toutefois avec éclaircissement de ce que je devais faire, et de la soumission que je devais à mon Jésus, et avec une certaine ouverture de coeur au-dedans qui me consolait si fort que je croyais n'être né que pour cette pratique, que je considérais comme un instrument de mon salut et de ma plus grande (426) grâce après le baptême.

Je fus une fois un mois dans cet état d'aimer fort l'oraison et, quoique quelquefois je la fisse avec peine, je ne laissais pas de la faire fort souvent et me plaisais dans cette peine, en sorte que je fus quelque temps que j'appréhendais la consolation sensible de peur d'être trompé. Je sentais encore dans cet état qu'il y avait encore quelque chose de ma tête; ce qui m'embarrassait. Pourtant je faisais mon possible pour n'y en point mêler; en quoi je reconnais avoir manqué, parce que je n'avais qu'à soumettre entièrement à mon Maître ce que j'étais incapable d'anéantir. J'ai été dans cet état environ trois semaines.

Un jour je me sentis pénétré de l'amour de mon Jésus en sorte qu'au fond de moi-même je le sentais présent avec une certaine plénitude de mon coeur, et que du fond de mon (427) âme - je ne saurais expliquer comme je le connais -, du fond, dis-je, de mon coeur je l'abordais sans l'aborder, et comme si nous eussions été bouche à bouche, je lui parlais par amour sans former de paroles dans mon esprit. Et alors je ne pouvais l'aborder sous ces formes et figures accoutumées, mais je me sentais occupé vers Jésus, que je ne concevais point pourtant dans mon esprit, et toute mon occupation n'était qu'une poussée d'amour et de volonté vers cet objet qui m'était fort inconnu quoique je le sentisse au fond (le mon coeur. Je demeurai six jours dans cet amour qui me donnait tant de douceur que je ne

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pouvais être occupé dans mes oraisons de tout autre exercice que de laisser aller mon âme à ce feu et de s'abandonner tout entier à l'agréable et pleine possession de mon Jésus.

Au bout de six jours (428) que cet amour cessa, je ne savais plus comment faire. Quelquefois, je tâchais derechef à baiser les plaies de Jésus, mais cet objet sensible s'était évanoui et cela m'était impossible. D'antre part, je voulais entrer dans cette seconde pratique qui est de s'offrir au Père éternel, mais je craignais de me tromper. J'implorais la lumière de mon Jésus et je demeurais toujours dans ma bassesse sans rien recevoir. Tantôt je tâchais avec beaucoup de crainte de baiser ses plaies et les offrir les unes après les autres au Père éternel, mais ce n'était plus que ma tête qui agissait. Tantôt il me venait dans le coeur quelque petit sentiment d'amour pour mon Jésus et je prenais vitement cette occasion-là pour voir si du coeur, sans forme ni figure, ni sans (429) lui rendre aucun service, je pourrais le présenter au Père éternel. Et cela avait plus tôt cessé que commencé, et tout autant que je tâchais et que je ne pouvais. Je lui disais toujours : Enseignez-moi donc vous-même, me voici tout à vous; je ne sais comment faire, je ne veux être conduit que par vous. Je demeurais dans mes distractions et sécheresses parmi lesquelles j'abordais quelquefois pour un moment et comme à la dérobée. Et ceci pourtant me donnait une certaine assurance que je n'étais point trompé par le diable, laquelle sûreté j'ai toujours eue depuis le commencement presque toujours. J'ai renoncé à ce que par ignorance je pourrais admettre indéterminément à tout ce qui me viendrait de Jésus.

(430) Je fus environ huit ou dix jours dans cet état-là, sans savoir si je devais demander à mon bon maître ou d'autre chose. Enfin il a plu à mon Tout de me délivrer depuis quinze jours de toutes ces peines et m'a créé dans l'âme ce mouvement amoureux de dilection; cette pente, cette inclination m'est présente tout naturellement, laquelle je sens au fond de moi-même, qui me porte à aimer et toujours aimer sans rien faire autre chose que l’aimer. Il me fait connaître l'attache que j'avais à mes parents. Je ne le connaissais pas auparavant. Il m'en a délivré, de sorte qu'il me semble que l'amour naturel est presque éteint. Il en reste si peu, ce me semble, qu’il serait facilement détruit par mon Tout, car ce centre de (431) mon âme lui est, ce me semble, tellement acquis à présent que je l'y trouve sans peine, que je l'y aime sans le connaître, et il me délivre du soin que j'avais trop naturel de mon corps. Et il me semble que toutes ces parties ne sont plus au monde que pour être la victime vivante de Celui qui s'en est approprié la principale partie, savoir est le coeur.

Voilà donc maintenant l'état auquel je suis dans une présence fontale [originelle] et intérieure de Jésus en mon coeur, qui agit sans sentir de mouvement. Et dans ce repos je connais plus que je n'ai jamais fait la dépendance que j'ai de son domaine. Je m'abandonne à tout ce qu'il veut et je sens, ce me semble, ces (432/442) anéantissements que je vous ai dits; et quand il lui plaît me permettre arriver quelque sécheresse et tribulation, ou de corps ou d'esprit, le sens que mon corps aussi bien que mon esprit acquiesce si volontiers que je sens de la satisfaction dans mes souffrances; et quelquefois, quoique je me sente moi-même répugner à quelque action d'obéissance à l'extérieur ou d'abandon de la grâce à l'intérieur, je le laisse faire sans m'en mettre en peine.

J'ai encore à vous dire que, n'étant pas encore dans l'état où je suis, mon fond intérieur se présentait d'une façon que vous concevrez mieux que je vous saurais exprimer. Je le ressens comme de loin, et dans le fond de mon coeur un certain abîme d'abandon, ô Dieu, une certaine mort d'amour, bref, comme une transformation où je vois intérieurement un petit jour sans pouvoir connaître ce que c'est. Voilà, mon bon frère, Jésus, mon état où je suis à présent.

Je vous dirai pourtant une matière de doute qui m'est venue sans aucune inquiétude, qui est que j'ai toujours considéré des yeux de la foi, non de l'imagination, Jésus Christ entre les bras de sa sainte Mère à la descente de la croix. Ce qui me causait souvent des mouvements de confiance, d'abandon, de dégagement, de compassion, de tendresse (444) pour les plaies et pour les peines et douleurs de la sainte Mère, mais jamais je ne me suis senti touché d'un fort regret de mes péchés. Je me suis bien senti dans la résolution de ne plus pécher, mais jamais dans cette douleur sensible du crime commis, laquelle j'ai tâché d'avoir et lui ai demandé si c'était son bon plaisir.

Secondement, un autre doute est que j'ai lu dans un manuscrit du révérend père Mexis (Alexis?) /15, votre bon père directeur qui est nôtre par participation et vraiment de tous les associés de la dévotion intérieure vers Jésus Christ crucifié et sa douloureuse Mère. Il dit que, quand Jésus Christ s'est manifesté à l'âme dans le mystère qui le (445) représente entre les bras de sa douloureuse Mère au pied de la croix, il vient un désir passif de le considérer dans toutes les autres peines et souffrances. J'ai eu, sans mentir, ce que vous avez lu ci-dessus, mais jamais je n'ai eu désir passif de le voir dans les autres mystères que celui-là.

J'ai omis à vous dire que depuis quinze jours, en chantant l'office, je m’unis de coeur à Jésus mon Tout qui parle pour moi. Avec ces tentations fontales, je passe mon office avec moins d'imaginations que de coutume. Je sens pourtant qu'il y a quelque chose qui m'empêche de pratiquer cette attention et union à ce qui se dit. Je ne connais pas d'où cela vient, si ce n'est que je travaille un peu trop pour l'avoir (446) et que je ne me soumets pas assez au cher amour de mon âme.

Pour conclure je vous dirai que je demeure toujours dans ce repos d'amour et de présence habituelle de Jésus et de sa sainte Mère au fond de moi-même, sans lui demander en particulier aucune chose sinon l'anéantissement de ce qu'il connaît chez moi lui déplaire pour y régner absolument.

Monsieur, je vous dirai que, depuis huit jours que la présente est écrite, je me trouve dans une toute autre disposition. Je me suis fortement senti persuadé que, dans mes conduites précédentes, il y avait une recherche secrète de consolation, que je n'avais pas connue, de sorte qu'à présent j'ai une très (447) grande facilité à me jeter dans un abandon aveugle à Jésus,



/15 lecture incertaine.

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sans me mettre du tout en peine de ce qui m'arrive ou m'arrivera à l'oraison, où je n'agis plus. Seulement je me tiens devant Jésus sur les bras de sa douloureuse Mère. Comme impuissant, je me laisse à sa conduite entre ses mains, dans la pensée que sa vertu infinie me mettra dans le genre d'oraison, ou actif et passif tout ensemble, ou seulement passif, sans que je m'en mêle. Je me suis senti faire une fois avec grande facilité cette offrande ou exhibition de l'humanité douloureuse de Jésus au Père éternel et à tous les saints. Mais, comme je ne m'y suis point du tout senti poussé du depuis, je me laisse dans un abandon (448) aveugle à Jésus. Je sens en moi-même une certaine abstraction de mes puissances à mon coeur, si forte que je n'y peux presque résister. J'appréhende pourtant d'agir de ma tête; comme je le crois néanmoins, comme dans quelque état que je sois je m'abandonne à mon souverain Moïse du nouveau Testament, cela ne me fait pas de peine. Je suis en peine si je pourrai faire les exercices de dix jours dans cet état.

Mon très cher frère, pour ne pas dire mon père en Jésus Christ crucifié, puisque vous m'avez engendré en lui par la grâce le vendredi de l'octave de la Conception de sa très sainte Mère. Ce n'est pas le tout, il n'en faut pas demeurer là.(449) Vous me devez, après Jésus Christ, l'éducation, l'entretien et la nourriture. Et pour ce, je vous prie, pour l'amour de Jésus Christ crucifié, de m'écrire sur tout ceci ce qu'il lui plaira vous inspirer pour ma conduite, et pour ce que je dois faire pour me soumettre à mon inexprimable Tout, afin qu'il établisse parfaitement et pleinement en moi son règne et que je sois toujours exposé sous le rayon de son humanité et divinité; je le ferai à l'aveugle. C'est pourquoi consultez-en bien avec lui, s'il vous plaît, sur toutes les grâces que j'ai reçues de sa bonté après l'avoir outragé, persécuté et crucifié dans mon coeur. Je me tiens fort assuré de sa conduite pour toute ma vie, à laquelle se soumettre (450) entièrement pour jamais, n'admettre que ce qui en viendra de Celui auquel je m'abandonne corps et âme. Adieu, mon très cher frère. Jésus Christ règne au fond de nos coeurs! Je vous suis d'affection pour l'amour de lui et comme il veut».

Réponse à cette lettre.

«Jesus Maria. Que l'infinie fournaise du sacré amour daigne bientôt consommer votre coeur et le visiter dans (la) lampe /16 rougissante de son infinie ardeur, pour très humble salut.

Ayant reçu la vôtre très (451) affectueusement, la charité m'oblige d'y répondre. Je vous supplie d'y remarquer les bontés et miséricordes de Dieu à votre endroit. Lorsqu'il semblait que vous le fuyiez, il vous a poursuivi et arrêté, et ce parce que vous l'avez cru et l'avez voulu une bonne fois. O heureuse heure à laquelle vous avez prononcé ce bon mot: Je le veux. Qu'il lui a donné prise sur votre âme, l'encourageant dans les peines et l'éclairant dans les doutes et la consolant dans ses détresses, ainsi que vous avez expérimenté!



/16 lecture incertaine

Courage, mon très cher frère; évertuons-nous ensemble à la conquête de ce cordial et divin amour, qui vous doit rendre en bref un véritable enfant du (452) bienheureux saint François, amateur de la sainte pauvreté, fidèle observateur de l'obéissance, grand orateur de la simplicité évangélique, exact sectateur de l'Évangile, imitateur de Jésus crucifié et de son humilité. Si vous voulez persévérer en cette voie étroite, laquelle ouvre le chemin à la souveraine vie pour vous introduire en ce royaume d'amour et de délices, et pour ce que vous dites n'avoir pas, ce vous semble, une douleur sensible pour pleurer vos péchés, ne vous inquiétez point. La contrition ne consiste pas seulement à beaucoup pleurer ses péchés, à une géhenne d'esprit et une tristesse fâcheuse et mélancolique, ni à un rompement de tête, mais bien à un amour douloureux et une douleur amoureuse. C'est une joyeuse tristesse, une consolation, c'est une amertume savoureuse qui s'est répandue dans l'âme pénitente par l'opération du Saint-Esprit; c'est une délicieuse purgation et un paradis douloureusement savoureux à l'âme, provenant d'une véritable repentance d'avoir offensé Dieu pour l'amour de lui-même, le très digne objet de toutes nos affections et espérances. C'est pourquoi il ne faut point de précepteur au Saint-Esprit. Tous les langages des hommes ne vous peuvent pas beaucoup profiter suivant la conduite de Dieu sur vous.

(454) Non, non, mon très cher frère, donnez-vous bien de garde de changer votre bon Maître et ne doutez pas qu'il vous manque, mais tâchez de lui être fidèlement attentif dans cet abandon total et volontairement aveugle, sans vous décourager aucunement pour toutes les sécheresses, aridités, privations et tentations que vous pourrez expérimenter. Car la vraie oraison ne consiste pas seulement à goûter Dieu, mais à le contenter lorsque vous souffrirez plus que vous n'agirez, parce que la grandeur d'une âme consiste dans la petitesse, et elle est petite quand elle n'estime rien de soi; et c'est n'estimer rien de soi que de s'abandonner tout à Jésus Christ, renonçant à sa propre (455) industrie. Et (c'est) /17 de ce total et fontal anéantissement que naît la vraie humilité, parce que l'âme qui agit encore croit pouvoir quelque chose, mais celle qui est parfaitement amortie à ses propres actes, se rendant à la pure simplicité et être essentiel, et à la perte de sa propre vie, (est) /18 disposée à s'écouler en Dieu, là où elle goûte les délices de la souveraine vie sans entre-cieux ni milieu.

Enfin, faites en sorte que votre coeur soit le coeur de Jésus, c'est-à-dire qu'il lui soit un trône de paix, un siège de miséricorde et une fournaise d'amour, afin qu'étant ainsi essentié [sic] parmi ces flamboyantes ardeurs, il puisse être (456) la couche royale et nuptiale de l'Époux, le palais royal du Verbe et les délices du Seigneur Amour. Sus donc, mon très cher frère, persévérez courageusement et constamment au travers de toutes les difficultés de la vie, car je vois bien que la Sagesse incarnée vous veut être fidèle directeur, puisque du moment de sa touche intérieure il a eu soin plus que paternel de vous, pour que vous ne cheminiez point en ténèbres, puis-



/17 Mot suppléé.

/18 Idem.

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qu'il est la lumière de tout homme venant au monde, la voie, la vérité, la vie, que vous souhaite celui qui se qualifie s'il vous plaît» (interruption du texte).

B. Deux lettres d'Italie

Nous publions ici deux lettres qu'Enguerrand adressa à une religieuse au début de son séjour en Italie en 1665. La première se trouve dans le ms. Les Fontaines 8° 214, p. 484-488 et, d'une manière souvent fautive, dans le ms. Mazarine 1224, p. 116-118. Nous établissons le texte en suivant de préférence le premier ms.

La première lettre est écrite d'un couvent entre Rome et le Mont Alverne; Enguerrand s'y est arrêté, probablement pour quelques jours. La seconde est datée du Mont Alverne, 26 juillet 1665. Elle est spirituellement intéressante et ne se trouve que dans le ms. Les Fontaines 8° 214, p. 239-254.

«Enfin je suis arrivé à Rome et de Rome je suis en chemin du Mont Alverne pour y vivre en solitude jusqu'à ce que Dieu, qui m'en prépare une autre, me la donne. Vous pouvez croire que vous n'êtes pas éloignée de mon souvenir, puisque je vous ai promis de me tenir toujours (485) chargé de votre conscience et que le même esprit qui s'est servi de moi pour se répandre en vous a lié votre âme à la mienne d'une manière qui ne se peut rompre que quand vous serez moins à Dieu et à Jésus Christ que vous n'y êtes.

Je ne vous dis pas les particularités de mon voyage. J'ai quelque chose de meilleur à vous dire. Vous saurez seulement qu'étant à Sienne, j'y ai eu un singulier souvenir de vos besoins en union d'esprit avec votre Ste /19. J'y ai vu la porte Camolitte /20 devant laquelle il /21 allait révérer l'image de la Vierge, et j'y ai consacré votre âme à la protection et de la Mère et du Fils.

Vous serez bienheureuse, ma chère Mère, si la foi pure ne vous permet point d'autre appui que Jésus Christ. Il y a des pas dans la vie intérieure où les créatures ne peuvent rien et où il faut que toutes leurs lumières cessent pour laisser agir la puissance souveraine de Jésus Christ. Souvenez-vous d'une chose. Quand vous serez dans quelque état (486) où vous ne saurez ce qu'il faut faire de vous-même, souvenez-vous, dis-je, que c'est de cet état qu'il est dit dans la vie intérieure qu'il faut se laisser soi-même pour suivre Jésus Christ en portant la croix, et que, la nature ayant une extrême peine à souffrir ces obscurités, quand l'esprit y consent et veut bien demeurer tout abandonné, à l'aveugle, à tous les desseins de



/19 Catherine de Sienne?

/20 Lecture incertaine.

/21 Il semble qu'il faille lire: elle.

Jésus Christ en esprit de confiance, il fait trois choses. Il se renonce soi-même puisque, s'étant abandonné à Jésus Christ, il ne veut plus ni se discerner, ni se conduire, ni se plaire en soi, ni prétendre avoir droit sur soi. Il porte sa croix puisqu'il se soumet volontiers aux peines et aux difficultés où les sens, l'esprit et la raison se trouvent dans ces anxiétés. Et il suit Jésus Christ puisqu'à mesure que l'âme renonce à ses propres lumières, elle s'éloigne de sa raison, de ses sens (487) et de tout l'humain pour se laisser défaillir et anéantir par l'opération de Jésus Christ qui l'approche de Jésus Christ et de Dieu au centre de son coeur, à mesure qu'elle y produit ses effets.

Je demande à ce même Esprit de Jésus Christ lumière et grâce pour pénétrer ce que je vous dis et pour le réduire en pratique. Ah, que vous serez heureuse de demeurer immobile au milieu du ciel et de la terre, de la consolation et de l'affliction, de suivre l'attrait tout pur qui porte à Dieu seul, et non à ce qui sort de Dieu et qui n'est pas Dieu, enfin à ne travailler de vous qu'à ôter en l'intérieur les obstacles à l'attrait de l'Esprit de Jésus Christ, de détruire au dedans toutes les vaines complaisances ou les mouvements des autres passions qui voudraient lier l'esprit à eux, en recourant si tôt qu'ils s'élèvent, au coeur intime et à l'Esprit de Jésus Christ (488), et hors de cela le laisser faire en vous tout ce qu'il voudra, et aimer mieux une privation où sa main vous mettra qu'une élévation où la vôtre vous ferait monter. Soyez-lui fidèle pour accepter singulièrement les privations tant intérieures qu'extérieures et attendez en patience ses moments divins, car ils viendront à son temps, et il faut être à Dieu sans limites, c'est-à-dire sans autre désir ni autre espérance que d'être toujours à lui et à ses adorables volontés de plus en plus».

Le ms. Mazarine 1224 ajoute (p. 118) le paragraphe suivant, qui est omis dans le ms. Les Fontaines 8° 214:

«Je vous écris d'un couvent nouvellement réformé, où je me suis retiré pour quelques jours. Il est au milieu des rochers, des bois et des montagnes. Les religieux y vivent comme des anges. Je vous quitte pour aller avec eux en communauté. Priez Dieu pour moi».

Seconde lettre.

«Vive Jésus!

Je reconnais selon la foi que l'humanité adorable de Jésus Christ ne réside substantiellement et localement - j'entends: au lieu définitif, comme disent les théologiens - que dans le ciel empiré et au très Saint Sacrement de l'autel. Nous le cherchons pourtant au centre de notre âme et au fond de notre coeur, parce que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous selon l'Évangile, que Dieu est au-dedans de nous pour y être cherché par nous, que nous sommes son trône et son temple, et que nous ne pouvons aller à Dieu, à ce centre intime de notre être, que par Jésus Christ (240) qui en est la porte. C'est le premier objet que la foi nous présente, parce qu'il est celui par lequel nous allons à son Père et à sa divinité et sans lequel nous ne pouvons y aller. Ce que saint Paul a divinement exprimé quand il a dit que Jésus Christ habitait dans nos coeurs par la foi, voulant nous faire entendre que le premier objet que la foi nous présente, en nous, dans la conduite

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intérieure, c'est Jésus Christ. Quoiqu'il ne soit pas en substance, ce n'est pas pourtant une pure fiction de l'imagination et un pur effet de la tête et de l'esprit, car autrement toutes les transformations des saints et de leur esprit en Jésus Christ crucifié n'auraient été que fantasme et une idée; ce qu'une âme vraiment chrétienne et vraiment intérieure ne dira pas.

Mais nous enseignons aux âmes imparfaites et qui sont encore (241) en état de faire les premiers pas pour aller à Dieu par Jésus Christ au centre de leur être et de leur coeur, nous leur enseignons, dis-je, à faire selon leur état ce que Jésus Christ fait lui-même dans les parfaites par ses souveraines impressions, quand elles sont tout à fait à lui, qu'elles ne tiennent plus à elles-mêmes et que, dégagées de leurs propres mouvements et de leurs manières imparfaites d'agir, elles sont la proie de son amour et de ses adorables inactions.

Comme dans ce dégagement et dans cette séparation de tout et d'elles-mêmes elles sont devenues tout esprit, lui qui n'agit plus avec les vrais chrétiens et les vrais adorateurs qu'en esprit et en vérité, il se rend présent à elles au fond de leur coeur d'une présence véritable et réelle, comme le soleil est présent à la terre qu'il regarde, et fait en elle les huit effets que le soleil (242) quoiqu'éloigné, fait sur un cristal. Il y imprime son idée et son image spirituelle en revêtant toute la capacité de leurs puissances et de leur être de cet objet divin et y verse sa lumière en abondance; et il les échauffe, ou pour mieux dire, il les enflamme et il les brûle de son amour, de sa chaleur et de son feu. S'il y a quelque différence dans cette comparaison, elle consiste en ce que nous ne pouvons concevoir la présence du soleil à la terre qu'avec une très grande distance. Il y est présent, mais il n'y est pas uni et, quoiqu'il soit présent à nos yeux comme à toute la terre du bas monde, nos yeux ne le voient qu'éloigné, parce qu'il est un corps et que nous le somme aussi, que nos actions et nos vues aussi bien que ses influences ne peuvent se rencontrer que par les milieux (243) corporels qui sont grands et spacieux et qui font voir les objets avec des distances infinies. Mais les esprits, quoiqu'éloignés, sont capables de s'unir. Leurs unions consistent proprement dans leur présence l'un à l'autre, comme les anges se parlent, se voient, s'aiment, adhèrent l'un à l'autre d'une distance des cieux à l'autre, dans la circonférence de l'empirée, et n'ayant pas besoin de ces yeux corporels qui font voir les objets éloignés. Quoiqu'éloignés de substance, ils s'unissent les uns aux autres aussi intimement que si la substance de l'un était le trône et le séjour de l'autre.

C'est ce qui a fait dire à saint Paul qu'il ne vivait plus et que Jésus Christ vivait en lui. Y a-t-il de plus uni avec nous que le principe qui nous fait vivre? Il ne dit pas seulement la grâce, (244) ni les dons de Jésus Christ, mais il dit Jésus Christ lui-même, parce que ces dons et cette grâce ont pour principal effet de remplir toute la capacité de l'âme spirituelle de cet objet divin sans concevoir de la distance de lui à elle. Elle est transformée en lui. Son entendement en est revêtu comme de la seule idée qui le gouverne. Sa volonté n'a de vie ni de mouvement que de son amour, de son impression et de sa présence. Et elle sent même tout son être qui se résout et qui se liquéfie en lui afin que, devenant une même chose moralement et spirituellement avec lui, elle soit emportée par lui en Dieu polir n'y apparaître plus comme créature corrompue, mais comme un second Jésus Christ qui a laissé dans les sens, dans le corps la vie d'Adam et la vie corrompue afin d'en faire désormais un sacrifice continuel à la gloire de son Dieu et de son Maître.

(245) C'est ce qu'il faut bien examiner, non pas selon la raison humaine, car elle a peine à y atteindre, niais selon le principe de l'Évangile. Tout ce que peut faire la science acquise, c'est de voir s'il n'y a rien de contraire aux principes de la foi et, quand elle aura reconnu que non, il faut qu'elle laisse ses vues, qu'elle ne mesure pas la grandeur de Dieu et de ses conduites sur les âmes divines à ses faibles lumières. En voulant concevoir ce que l'on ne peut savoir qu'en entrant dans l'expérience et comme les âmes ne se trouvent pas tout d'un coup en cet état, et qu'il faut qu'elles commencent et agissent d'elles-mêmes par le secours de la grâce ordinaire, on leur fait prendre le chemin qui conduit au terme où Jésus Christ se montre, s'unit et se rend présent à l'âme quand il en est le maître. Et comme il ne le fait jamais (246) qu'au fond du coeur, au centre intime de l'être, à cette région secrète d'où la vie vraiment chrétienne a tiré le nom de vie intérieure et de vie mystique, à cet «intra vos» où l'Évangile dit que le Royaume de Dieu est, on conduit à leurs esprits, on leur fait former en dedans cet objet divin, on donne à la foi la liberté de chercher Dieu en nous et de le chercher par lui en nous le donnant pour objet, comme objet de nos adorations, de nos adhérences et de notre amour. Jusqu'à ce que lui-même dépouille l'âme de cette trop grande activité, où elle met beaucoup du sien, pour, en la vidant de sa propre activité, mettre la sienne en sa place, celle de son Esprit ou de sa grâce, et rendre peu à peu ses puissances incapables d'agir que par les impulsions et les motions de son Esprit.

Comme l'autorité est le (247) principal appui de ses vues intérieures qui ne se conçoivent pas par la science acquise et par le raisonnement humain, on en pourrait donner un million s'il était nécessaire et on verrait que le grand secret de l'adorable sacrement de l'autel, c'est de rappeler les esprits en dedans, lorsqu'il [Jésus Christ] /22 ne veut pas demeurer au dehors et qu'il ne se met sous ces espèces adorables [que] pour entrer dans nos coeurs.

Cette transformation en Jésus christ, dont les Pères disent tant de miracles, ne nous paraîtrait parfaite que dans les âmes où l'eucharistie opère cet effet. La transformation morale suppose l'union morale et spirituelle. Ce n'est pas en la grâce que nous sommes transformés, mais, par elle et le sacrement, en Jésus Christ au-dedans de nous-mêmes où il est reçu; elle n'est pas volage et passagère. La substance de Jésus Christ selon son humanité s'éloigne quand (248) les espèces se corrompent, mais son grand effet qui est la transformation subsiste. Elle suppose une présence intime, une union véritable et réelle, quoique spirituelle et morale et ce sacrement est esprit et vie. Par lui Jésus Christ devient spirituellement la vie de l'âme, et la vie de l'âme doit être unie avec l'âme. Tous les saints Pères sont pleins de passages qui enseignent cette voie. C’est ce qu'enseigne



/22 Nous mettons entre crochets ce qui précise le sens ou qui doit suppléer une lacune du texte. Il en sera de même dans la suite de nos textes.

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sainte Thérèse dans son Chemin de la perfection où elle parle de l'oraison de recueillement. Vive Jésus au fond de nos âmes !

Je vous porte compassion, servante de Jésus Christ. Je vois bien, par vos deux dernières [lettres] que vous m'écrivez, dans l'amertume de votre coeur, mais quel remède y puis-je apporter? Vos plaies sont si profondes que je n'y puis arriver. Il faut que je laisse à Celui qui les fait (249) le soin de les guérir, mon ignorance dans les voies de Dieu me rendant incapable de bien discerner tous les mouvements intérieurs qui se passent en vous. Il me semble pourtant que, mourant à toute lumière et à toute suffisance propre, défaillant en moi-même pour me laisser porter tout enchaîné que je suis dans ce vaste fond où je suis continuellement immolé, et y étant sous le rayon de Dieu en union de Jésus Christ, je me sens porté à vous dire en substance que votre joie est bonne et que vous n'admettiez aucune crainte. Quand on a trouvé le chemin de ce fond intérieur, comme vous dites fort bien, il n'y a qu'à suivre fidèlement en esprit de foi et d'abandon, d'abnégation et de mort. Il est impossible que l'âme s'y trompe, comme il est (250) impossible que la foi soit trompeuse et la parole de Dieu fausse.

C'est ce qui me fait vous répondre à une autre de vos difficultés que, dans les langueurs et les saints désespoirs de l'âme, elle arrête l'opération. et empêche le dessein de Dieu quand elle contribue tant soit peu à se relever de l'approfondissement où la grâce l'a conduite en la faisant mourir selon son degré, pour se donner du soulagement. Une âme ainsi pressée et étreinte désire ce soulagement comme naturellement, mais il ne faut pas la suivre. Il faut porter jusqu'à la dernière défaillance et à l'écoulement en Dieu les coups qui nous étreignent et l'opération qui nous étouffe en nous-mêmes.

Ce fondement me sert encore pour répondre à une autre de vos difficultés, savoir (251) s'il faut permettre à son âme de suivre le torrent qui sort de l'intérieur et qui porte partout cette plénitude; ou s'il faut la retenir au-dedans et, en l'obligeant de s'écouler en Dieu, y faire rentrer tout ce qui en était sorti. O servante de Jésus Christ, je ne sais que vous répondre à cela. Demandez vous-même à votre Epoux pour le connaître, car il semble que, quand l'âme s'est perdue dans cette essence pure et dans cette vie divine, elle n'a plus de mouvement; il ne dépend plus d'elle d'user d'elle-même; qu'elle s'oublie pour ne voir et ne sentir que l'éternel et l'incréé, et Jésus Christ en lui d'une manière divine; et ensuite qu'il ne lui faut point prescrire de règle. Il me semble que, quand l'âme sent l'attrait en dedans et que Dieu lui laisse la (252) liberté de s'y reporter, il est toujours plus parfait d'y rentrer par de nouveaux écoulements et par de nouvelles morts; que c'est, pour ainsi parler, le reporter à lui-même par le mouvement de sa propre vie, dont il nous remplit et par laquelle il nous transforme en lui. Et enfin il me semble qu'il est plus divin d'être perdu en Dieu que de se trouver en Dieu, si ce n'est que lui-même, par un empire souverain qu'il prend sur l'âme perdue et anéantie, ne la fortifie de sa lumière pour se retrouver en lui, autant qu'il l'a remplie de sa vie pour être transformée en lui; et puis, comme je vous ai conseillé de ne vous point produire au dehors, excepté aux âmes qui sont déjà dans la vie intérieure, dont vous avez déjà quelque soin, (253) il me semble que cet état de tout reporter à Dieu et en Dieu sera celui qu'il demande de vous. Consultez-le pourtant, car je ne sais si je parle par mon esprit ou par le sien. Vous le sentirez bien en lisant cette lettre par l'effet qu'elle produira en vous.

Si l'on continue à vous inquiéter, dites que l'on vous a défendu d'ouvrir votre intérieur à qui que ce soit. Souffrez dans la participation de la patience de Dieu et de Jésus Christ ceux qui se fortifient contre son Esprit. Toute leur force est la force d'un roseau à demi brisé. Les moments de Dieu ne sont pas venus. Il faut être patient comme Jésus Christ et attendre l'heure déterminée par le Père. Trente ans durant, il voyait le besoin que le monde avait de sa doctrine et de son sang. Il avait plus de zèle que vous, et cependant il ne dit mot, parce que son heure (254) n'était pas arrivée. Fondez-vous dans son coeur et dans sa vie divine pour entrer dans cet esprit. Quand les moments de Dieu seront venus, il n'en faudra qu'un pour détruire toute la force de Pharaon. C'est pourquoi laissez parler ceux qui ont l'esprit du monde. Je ne veux point, avec Jésus Christ et à son imitation, que les miens qui sont siens m'empêchent de mourir dans l'esprit de tout le monde. Il saura me relever de leurs opprobres quand ma réputation sera nécessaire à sa gloire. J'aime mieux qu'il le fasse que moi et, jusque-là, j'adore l'infamie comme mon bien. Mon Maître a pris les opprobres et les confusions éternelles que j'ai mérités. Il les a prises sur soi, il m'en rend quelque petite goutte, avec cette différence qu'il a pris mes opprobres lorsqu'il portait une confusion et une difformité horribles, puisqu'il n'avait que le caractère de mon péché, et ce qu'il m'en rend est divinisé en sa personne adorable et vaut mieux que toutes les couronnes du inonde. C'est pourquoi gardez-vous bien de rien dire pour empêcher que l'on me méprise; vous feriez contre la volonté de Dieu et la mienne.

Au mont Alverne, ce 26 juillet 1665.

C. Lettre de direction spirituelle

Cette longue lettre, non datée, adressée à une religieuse, exprime assez bien les grandes lignes de la direction spirituelle d'Enguerrand. Elle est contenue dans le ms. Mazarine 1224, p. 60-76, et dans le ms. Les Fontaines 80 214, p. 256-279. Nous suivons ce dernier texte.

«Vive Jésus

(256)

Très humble salut en Celui qui a goûté le fiel pour le sanctifier et en faire un breuvage digne des âmes saintes, ses épouses. Saint Paul se vantait d'être attaché avec Jésus Christ à la croix et ce grand apôtre, qui avait éprouvé tout ce que la vue bienheureuse de Dieu peut causer de douceur dans une âme, dit qu'il a tout oublié hors Jésus crucifié. Ce n'est pas la consolation qui fait la sainteté de l'âme; et ce même apôtre était quelquefois réduit dans un état où tout lui rendait la vie ennuyeuse. Faut-il vous étonner après si les âmes qui suivent ces saints d'assez loin se trouvent

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dans les mêmes détresses? Les voulez-vous savoir au vrai? Écoutez et pesez sérieusement ce que je vais vous dire dans (257) le reste de cette lettre.

Le Fils de Dieu a tant fait d'estime de la souffrance qu'il l'a préférée à tous les plaisirs de la vie et, comme il voyait que cet état allait honorant son Père d'une façon sainte et divine, il souhaitait avec une soif extrême de ramasser toutes nos souffrances et., dans l'usage tout divin qu'il en aurait fait, le continuer jusqu'à la fin du monde. Toutes vos souffrances, toutes les miennes, il eût désiré de les prendre sur soi. Mais le Père éternel, qui a autant d'amour que de justice pour ce Fils bien-aimé, a voulu en même temps satisfaire et aux mérites de sa vie en l'élevant à la gloire, et à la sainteté de son désir en lui donnant un corps mystique - et ce sont les chrétiens - dans lesquels comme dans ses membres il écoulât ce même désir et leur inspirât (258) ce même esprit. Ce n'est pas ma pensée, c'est celle d'un Père de l'Église. Et en effet cette plénitude de grâce qui faisait Jésus Christ chef des chrétiens donnait à son âme une pente inconcevable pour la croix, pour les souffrances. Si la grâce que nous possédons est une grâce émanée de cette plénitude adorable, comme la lumière l'est du soleil, ne faut-il pas dire qu'elle porte en nos coeurs les mêmes impressions et qu'elle doit dans une âme chrétienne établir inséparablement un esprit de croix et de souffrance, puisque le membre vivant doit vivre de l'esprit de son chef? L'esprit du chef est un esprit de douleur, de croix, d'anéantissement, de privation, d'ignominie. Tirez vous-même la conséquence et convainquez-vous de cette vérité que la grâce ne marche (259) jamais sans la croix, et que le plus mauvais augure d'un chrétien est quand il se satisfait en tout et qu'il est éloigné de Jésus Christ crucifié.

Sur ce principe il en faut fonder un autre: que le Fils de Dieu a désiré sur soi toutes les souffrances qui tombent sur vous. Il a souhaité d'en être chargé. Ma chère soeur, cette rébellion que vous sentez de la partie inférieure contre la partie supérieure, ces délaissements, ces peines qui vous rendent le ciel de bronze, tout cela ne vous est donné que pour en soulager votre aimable Sauveur. Hélas, qui le refusera désormais? Il faut que le Père éternel soit honoré par les souffrances; il en a chargé son Fils, et ce même Fils vous a regardée d'une oeillade de bienveillance pour vous les donner en sa décharge. Ne sont-elles pas précieuses? Et si votre impuissance ne vous permet pas (260) de les goûter avec délices, cette vérité ne vous obligera-t-elle pas à les recevoir avec humble reconnaissance? Il est ainsi. Et ne vous persuadez pas que vous souffrez toute seule. C'est Jésus qui souffre en vous. C'est Jésus qui souffre avec vous. Du moment que je vous écris, ce sage et adorable directeur a permis qu'il me soit arrivé une affliction extérieure assez sensible. Il l'a permis tout exprès pour vous faire part du sentiment qu'il m'y a donné. D'abord, pour mon peu de vertu, j'ai été surpris de ma peine et, me retournant à lui dans mon intérieur, cette aimable, cette douloureuse vie de mon coeur m'y a présenté son fiel et son amertume. Et comme s'il m'eût dit: Tiens, bois cette affliction que tu viens de recevoir; ce n'est pas la tienne, mais la mienne; goûte-la comme tu goûterais (261) mes afflictions si je te les rendais sensibles. Sa miséricorde m'a fait cette grâce, malgré mes ingratitudes, que je l'ai goûtée comme telle et que, comme dans une affliction et comme dans le fiel de Jésus, je m'y suis plongé. Je m'y suis baigné et suis dans le souhait qu'il en arrive souvent de la sorte, pour goûter souvent en mon Jésus la douceur du fiel qui s'y rencontre. Non, je me trompe, je me reprends. Il en a pris sur soi toute la souffrance et ne m'en a laissé que la joie. Je ne veux avoir de grâce que ce qu'il en faut pour souffrir avec soumission à ses ordres, et non pas pour souffrir avec douceur. O que c'est une chose divine de souffrir avec Jésus et pour Jésus! Que ne suis-je touché jusqu'au centre de l'âme de la douleur poignante, des contradictions, du ressentiment de mes imperfections et de toutes les (262) peines que sa sage main ordonne sur ma pauvre âme?

Quand je considère que le Fils de Dieu songe à sa croix et à ses souffrances sur le Thabor même et que, s'il permet un moment de bonheur à son corps, il est mêlé du souvenir de ses douleurs, quand je le vois qui appelle saint Pierre Satan parce qu'il le veut empêcher de souffrir, et qu'il appelle Judas son ami parce qu'il procurait sa mort, je ne puis presque retenir mes larmes. Quoi, mon Jésus, quelle horreur! L'enfer se vantera donc désormais d'avoir obtenu de vous une faveur que le ciel n'a jamais possédée; le seul Judas aura eu un baiser de votre bouche adorable, et pendant que la Madeleine toute enflammée est à vos pieds, que saint Jean est dans votre sein, saint Thomas à votre côté, je vois la bouche sacrilège d'un Judas sur cette face (263) adorable, les lèvres impures d'un démon sur ces lèvres innocentes et divines! Juste Dieu, quel excès vous porte à ce qui paraît injustice et à ce qui me fait trembler d'horreur? Ah, Judas! Judas est l'instrument de la mort et des souffrances de mon Maître et l'excès du désir qui le presse de mourir pour nous ne lui permet pas de le dissimuler aux approches de cette bouche infernale. Quel amour pour les souffrances! Et les souffrances ne seront pas maintenant la richesse du christianisme, et nous croirons que la piété consiste dans une fausse douceur qui nous empoisonne l'âme en servant d'aliment à l'amour propre? Gardez-vous bien, ma chère soeur, de le croire ainsi. Estimez cet état de désolation comme une émanation de la vie du Fils de Dieu en vous. Vous (264) avez peut-être peine à concevoir ces vérités, et le démon, voulant vous retirer de ce regard et vous empêcher d'envisager vos peines comme les peines du Fils de Dieu en vous, prendra occasion de vos imperfections pour vous faire croire que ce sont elles qui les font naître. Ne le croyez pas, le malheureux. C'est une astuce diabolique où je me suis souvent trouvé surpris. Vos péchés se guérissent par la contrition. Dès que vous croyez avoir failli, allez vous offrir à lui: Me voilà, mon Jésus. Je vous ai offensé. J'en suis fâché. Faites justice, mon Dieu, vous-même! Cette contrition vous lie à Jésus Christ comme une partie de lui-même. Et toutes souffrances intérieures et extérieures qui vous arrivent ensuite, ce sont les souffrances du Chef qui découlent dans les membres.

Qu'il soit de la sorte, car si vous les goûtiez toujours, vous ne souffririez jamais. Et quand Dieu veut que votre âme

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soit sans appui, il faut qu'il la délaisse à l'impuissance de rien goûter. N'est-ce pas l'état qu'a porté votre adorable Sauveur sur la croix? Il y fut réduit jusqu'à un point d'agonie et de délaissement qui l'obligea de tirer de ce coeur outré ces paroles soupirantes: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé?» Il se plaît à réduire cent et cent fois une. L'état que vous portez demande que vous vous encouragiez, parce que l'effort du démon est de vous décourager. Gardez la paix intérieure, et le calme de l'âme de Jésus en son agonie sera le nord où votre pauvre esprit affligé doit regarder. Je sais que vous ne goûterez ces vérités que de certains moments, et qu'aux autres elles vous seront insipides. Mais faites réflexion avec moi qu'il faut âme au désespoir, et puis insensiblement il se glisse en elle je ne sais quelle onction intérieure qui la remplit, qui lui donne le calme, qui la fortifie, qui lui fait goûter intérieurement les beautés de l'amour de son Dieu. Et puis, quand cette opération a fait son effet, il la retire petit à petit et remet l'âme dans sa sécheresse précédente, laquelle, en la purgeant, la rend digne d'une nouvelle faveur, d'une communication plus pure, et la conduit dans ces vicissitudes de privation, de jouissance jusqu'au sommet d'une perfection achevée.

Or ce qu'il faut faire est de tout accepter sans beaucoup d'examen et de réflexion sur ce qui se passe dans vous. (267) Permettez l'abord des consolations divines, mais sans attache et sans un amour propriétaire et volontaire d'icelle. Permettez-en la soustraction. Il faut bien que vous la permettiez, car il la fera sans doute et vous ne pouvez vous empêcher de le retenir; mais il échappera petit à petit de vos mains et vous délaissera comme toute abandonnée à la fureur de vos passions, de vos doutes, des renversements intérieurs. C'est la voie la plus ordinaire de la conduite de Dieu sur ceux qu'il aime. Or dans ce temps il ne faut avoir attache à aucun exercice extérieur, parce que l'omission, qui vous sera souvent comme nécessaire, servirait au démon pour vous jeter dans le scrupule. Ne craignez pas de vous hasarder. Toutes nos actions ne sont vertueuses qu'autant qu'elles sont conformes à la volonté de Dieu. Le bien n'est pas bien hors de ce regard. Or, quand Jésus vous met dans l'impuissance de vaquer à quantité d'exercices actifs de piété, tous ces exercices ne sont plus un bien pour vous, parce qu'ils sont hors de sa conduite.

L'amour propre, qui se veut attribuer la conduite de l'âme, la met dans l'inquiétude au moindre obstacle, lui suggère mille désirs; et un pauvre esprit qui n'est pas solidement appuyé sur ce fondement de la soumission à la conduite de son Dieu se trouve agité au gré de cette ingrate, de cette sangsue, de cette tyrannique (amour propre). Et c'est la raison pour laquelle vous verrez tant d'âmes qui travaillent toujours (269) à la vertu et pourtant n'avancent jamais. C'est parce qu'elles se soumettent dans leur dévotion à la conduite et aux suggestions du propre amour et de la nature. Elles font de la piété la servante et l'esclave de l'appétit; elles veulent posséder Dieu à leur mode et ne veulent pas être possédées de lui à la sienne. Sachez que le plus grand malheur d'une âme, c'est quand Dieu la laisse à sa propre conduite et à ses désirs.

Dans l'état où vous êtes, laissez-vous pour l'extérieur conduire à l'aveugle par votre supérieure; elle vous est donnée pour l'organe de l'Esprit de Dieu. Quelque dangereuses que vous semblent les obédiences, allez généreusement et ne craignez rien: Dieu vous tient par le bon bout; je veux dire, par ce fond du coeur. Du reste de vos emplois extérieurs, ne vous (270) empressez à aucun. Gardez-vous de cette charité inquiète qui se croit obligée à tout faire; elle est dangereuse dans la souffrance et donne grand rebut de la piété. Faites simplement ce qui vous est ordonné et ne vous mettez pas en peine du reste si vous n'en êtes raisonnablement priée.

Et pour l'intérieur, que rien ne vous étonne. Dieu ne s'attend pas tant à vos faiblesses qu'à votre soumission pour établir dans vos puissances le règne de son saint amour. C'est à lui à s'y disposer le logis aussi bien qu'a vous. S'il y veut entrer, vous irez quelquefois par des sentiers où vous croirez que tout est perdu. Courage, cela est bon. Il vous faut là pour purger l'appui propriétaire de votre âme sur ces dévotions sensibles. Acceptez jusqu'aux imperfections. Voici qui vous (271) semblera peut-être étrange. Non, il ne l'est pas. Je vous veux aveugle. Et l'état que vous portez ne vous permet pas de raisonner sur ces maximes. Je ne vous dis pas ceci sans raison. Il me semble que je vous vois quelquefois dans vos sécheresses fort facile à converser avec vos soeurs et, quand vous vous êtes dissipée dans quelque entretien un peu long, vous avez de la peine à revenir et vous sentez un certain vide si décourageant et si dégoûtant que vous ne savez à qui vous en prendre. Une impatience s'empare de l'âme et lui fait regarder la vertu des avancées comme un degré où elle n'arrivera jamais. Quelque soeur aura pris sujet de quelque imperfection pour en faire le petit conte, car vous en aurez de ce genre et votre vertu passera par les langues, Dieu n'a plus d'attrait pour elle et, si j'ose dire, la vertu n'a que des laideurs /23.

(272) Vous êtes bien, vous êtes dans la posture où je vous veux. Acceptez que Dieu permette ces dissipations autant de fois qu'il le voudra, afin qu'elles aient ces suites de souffrances, et quand vous ne pourrez accepter quelque choix, acceptez de ne le pouvoir accepter; et si vos puissances sont liées en sorte que vous ne puissiez avoir un regard vers Dieu sans une répugnance extrême, demeurez sans produire aucun acte contraire à la conduite de Jésus. Ce sont autant de degrés qu'il faut monter. Combien de fois me suis-je senti obligé, par le poids de mes souffrances intérieures, de dire: O Dieu, je n'en puis plus, c'est trop souffrir sans consolation. Il faut quitter. Je n'en viendrai jamais à bout. Mais le temps viendra que vous reconnaîtrez l'importance de ce que je vous dis. Tout l'avancement d'une âme (273) consiste dans les privations et dans l'usage des croix intérieures. Cet éclat de vertu apparente et extérieure venant à cesser est à nos yeux et aux yeux de celles qui nous estiment. La nature est attristée de se voir réduite à mener une vie commune et qui n'a rien de particulier au-dessus des autres. Et voilà le dessein de Dieu, de détruire ce qui nourrissait ce maudit esprit d'intérêt. Tous ces mouvements se font comme insensiblement dans l'âme; néanmoins, cela se passe dans toutes, et ce sont des pas glissants où il faut que la foi et la croix de Jésus nous servent d'appui.

J'oubliais à vous dire et parler de l'exercice que vous me demandez touchant les anéantissements du Fils de Dieu. Je crois qu'il n'est pas à propos de vous en donner. Le dessein du Saint-Esprit, c'est de vous taire mourir intérieurement avec lui. Et en vous envoyant un exercice, je vous enverrais de quoi vivre dans la vie spirituelle et de continuer à toujours



/23 phrase obscure

202

agir et de se toujours appuyer et satisfaire dans les actes de ses puissances. Et quand notre béni Sauveur veut faire mourir une âme, c'est qu'il lui ôte tout le moyen et toute la liberté d'agir et, par une magie secrète et divine, il la réduit dans un état qu'elle est obligée de lui dire: O, mon Dieu, agissez donc vous-même en moi, parce que je ne saurais plus agir. Tout ce que je vous dirai là-dessus, c'est de correspondre à son dessein. Quand vous sentirez de la facilité pour occuper votre esprit à l'oraison, à la bonne heure, occupez-le. Mais quand vous y sentirez ces (275) impuissances nées d'une sécheresse et impuissance, contentez-vous de demeurer abandonnée à la mort et à l'impuissance du Fils de Dieu sur la croix. Ce n'est pas toujours le meilleur de tant agir, quoiqu'il le paraisse, et on gagne le temps en le perdant lorsque de l'exercice et du temps de l'oraison on en fait un temps et un exercice de patience.

Je me contenterai en trois mots de vous représenter votre aimable Sauveur sur le gibet comme le centre de toutes les douleurs; tout conspire à le jeter dans des horribles souffrances. Je le regarde sur la croix, abandonné de ses disciples, renié et méconnu du plus fidèle de ses apôtres, trahi par un autre. Il est contraint de regarder sa divine Mère au pied de la croix dans les agonies mortelles de sa douleur. Les anges (276) le délaissent à la cruauté de ses ennemis enragés. Et je vois tout l'enfer conspirer à l'excès de ses détresses. Mais ce qui est le plus surprenant, son Père même, son Père qu'il chérit si tendrement ne veut pas d'autre ministre de sa justice que soi-même. Il [= Jésus] ne se plaint point des maux que la nature, que les enfers, que ses ennemis lui font souffrir, mais, quand il se sent sous la justice rigoureuse de son Père, qui s'applique lui-même à le tourmenter par un délaissement étrange, c'est pour lors qu'il est contraint de céder à une sévérité si extrême et de s'écrier d'une poitrine agonisante, non pas mon Père, comme autrefois, mais «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé?» Pourrons-nous bien lire ceci sans larmes, ma chère soeur, et sans confusion de notre lâcheté? Qu'est-ce que vos petites et légères souffrances? Devez-vous vous étonner si, vous étant consacré à la passion douloureuse de votre Maître, il agit sur votre âme de la sorte que son Père en a usé à son égard? Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang pour son amour. Et il veut que les plus violents efforts des tourments lui arrachent l'âme du corps: c'est pour vous, c'est pour vous gagner le coeur, c'est pour vous mettre dans la volonté de vous rendre conforme à ses douleurs. Faites réflexion sur ces vérités et vous rendez fidèle à les pratiquer.

Je vous avertirai d'un défaut assez ordinaire et qui, pour être secret, en est plus difficile à remarquer; c'est que, quand notre béni et aimable Sauveur réduit une (278) âme dans une telle impuissance qu'elle se voit sur le point de tout quitter et même qu'elle en produit quelque acte, et que, quand l'onction du Saint-Esprit s'est glissée insensiblement dans sa volonté, lui donnant une facilité douce et suave de se retourner vers Dieu, elle est confuse de son état précédent et fait quantité de résolutions de ne jamais plus retourner à ce qu'elle croit infidélité. Et voilà la tromperie. Son Jésus la doit reconduire à cet état dans peu de temps, et elle fait résolution de ne plus jamais [y] retourner! C'est bien fait d'avoir de la confusion en soi-même, qu'il faille que Dieu nous mette dans cette posture pour nous rendre souple, et il faut rougir de ce qu'il trouve tant de contrariété dans notre nature; mais de faire résolution de n'y plus retourner, c'est se (279) soustraire de la conduite de Dieu qui vous y remènera [sic] sans doute. Il vaut mieux, comme nous avons dit, s'abandonner à l'aveugle et se rendre disposé pour retourner au champ de bataille quand il plaira à notre Chef de nous y appeler; et quoique les appréhensions vous viennent d'y demeurer, pour lors faites un acte de foi solide et de confiance en lui, qu'il ne vous laissera aller que jusqu'au point où il sait que vous ne tomberez pas. À lui soient honneur et gloire à jamais.»




Lettres de direction

À la sœur Marie-Angélique



Transcrites par ANDRÉ DERVILLE, S.J.



Lettre première

Ce ne sont pas les choses extérieures qui nous nuisent par elle-mêmes, c'est attachement que nous y avons. Par cet attachement l'âme s'y fait un repos, et c'est ce que l'amour-propre cherche en tout quand il domine.

L'âme n'a pas d'action qui soit plus véritablement action, ni qui soit plus noble plus naturel à la grâce, que le mouvement par lequel la volonté touchée de l'attrait tend à Dieu dans le centre et y penche la substance de l'âme pour l'y emporter peu à peu, à mesure que l'opération de Jésus-Christ dissout et détruit le fond de péché et de propre vie. Si Notre Seigneur vous donne lumière pour comprendre cette vérité, elle résoudra aisément toutes vos difficultés.

C'est à ce mouvement et à cet attrait qu'il [1B] se faut rendre dans la tentation. Car en s'y rendant l'âme se désapproprie d'elle-même et de sa propre force, elle se met sous l'empire de Jésus-Christ, elle lui cède ses droits, elle est hors des atteintes du démon, au moins selon la principale et la plus intime partie d'elle-même, et ensuite elle est bien plus forte et plus en sûreté par l'esprit de foi que si elle voulait tirer de son fond, de sa lumière et de sa vertu par ses propres efforts de quoi résister ; quand je m'affaiblis, c'est alors que je suis fort et puissant ; quand je trouve rien en moi qui me soutienne, la foi me fait trouver en Jésus-Christ une force qu'il m'a promise et qui est toujours en lui pour moi. Suivez donc toujours cette conduite dans les révolutions de la nature et dans la diversité de vos dispositions. Celle-là seule peut être stable et le fond de toutes les autres.

Vous comprendrez aussi qu'une âme n'est pas dans l'oisiveté quand elle suit son attrait avec simplicité. Ces réflexions, ces méthodes, cet art étudié d'aller à Dieu, tout cela est artificiel et tient plus de l'humain que du divin ; ce ne sont pas [2] là les conduites et les actions naturelles de l'âme. Nous l'expérimentons même dans les manières ordinaires d'agir ; nous faisons toutes nos actions par de simples vues de la raison et par des mouvements de la volonté vers les objets où nous nous portons.

C'est cette manière simple, directe, que la vie de la grâce doit nous donner peu à peu dans l'intérieur ; l'âme doit aller sans tant de retours où la pente naturelle de la grâce la porte, et c'est là une action qui vaut infiniment plus que tous ces actes multipliés qui sont les ressorts d'une dévotion artificielle, superficielle et étrangère à la grâce. Vous le sentirez par votre expérience ; ne craignez donc rien là-dessus. C'est la substance de l'âme qui doit tendre à Dieu dans le centre, et au-delà du centre, la volonté est son poids ; la substance va où la volonté se porte et l'attire ; l'attrait fait cela par la foi et par l'amour.

Cette grâce d'attrait coule de tous les états et de tous les mystères de Jésus-Christ. Vous y êtes liée à tous par conformité de disposition intérieure ; cela vaut mieux [2B] que d'y être liée par raison, c'est-à-dire par des vues distinctes des mystères. Si vous vous abandonnez à Jésus-Christ quelquefois, il vous donnera ces vues et ces sentiments ; il se servira des gestes, des paroles et des cérémonies de l'Église et des lectures, pour faire ces impressions distinctes dans votre âme ; il faut alors se laisser pénétrer de la vue qui vous est donnée et du sentiment qu'elle fait naître. Autrement, contentez-vous que votre attrait vous lie et vous unissent à Jésus-Christ dans tous ses mystères et dans celui que l'Église adore, sans des réflexions étudiées.

Lettre seconde

il y a des chemins si perdus et des routes si peu tracées dans ce grand désert qu'il faut passer pour aller de nous à Dieu dans notre centre, qu'à moins que Jésus-Christ ne nous tienne mon toujours de sa main et ne soit notre guide, il est impossible des'y pas égarer. Mais il est le guide des âmes qui se confient à lui par l'esprit de foi et qui en toute disposition s'abandonne docilement à ce qu'il ordonne. Quand vous me demandez aussi si vous vous abandonnerez aux mouvements et aux impressions d'un certain feu dominant dont [3] vous ne connaissez pas la nature, vous marquez bien que vous n'avez pas encore compris celle de l'esprit de foi. Une âme qui a Jésus-Christ pour guide et qui a renoncé à tous les droits qu'elle avait sur elle-même ne choisit plus ; elle suit selon qu'on la pousse, elle aime avec ardeur quand on la fait aimer, et quand on la tient dans la mort et dans l'impuissance, elle y demeure ; et en cela elle aime plus fortement, car elle aime pour le plaisir de Dieu et non pour le sien.

Ne vous mettez pas dans l'esprit de faire une grande provision de sentiments, de vues, de lumières, de maximes pour vous soutenir ; ce n'est pas là votre voie, vous devez vivre au jour la journée avec Jésus-Christ, dépendre toujours et demander sans cesse votre pain quotidien.

Toutes ces propositions vous seront souvent ôtées; où en seriez-vous ayant perdu vos appuis ? Mais la foi en Jésus-Christ votre unique directeur est un appui que l'on peut toujours avoir en toute disposition ; c'est cette foi qui nous lie toujours à Jésus-Christ. Comme le lierre est lié à l'orme et la branche de la vigne au cep. C'est à cette foi que les grandes promesses de l'Évangile ont été faites.

Il y a en vous un fond d'orgueil que [3B] vous ne connaissez pas ; il n'y a que Jésus-Christ qui le puisse détruire. Il vous en coûtera, car ce fond infiniment malicieux se révoltera souvent (si ce n'est pas de vive force, du moins par ruse et subtilité) contre les chaînes dont Jésus-Christ l'enchaînera, il enragera de perdre dans la vie intérieure son domaine, sa liberté, son règne et sa manière de dominer en tout l'ouvrage de Dieu, et de connaître de tout.

Cette voie de captivité vous paraîtra fort étrange quand ce fond d'amour-propre et de propre vie perdra son activité par des états de mort, d'impuissance et de ténèbres ; c'est ce qui lui paraîtra bien rude, car cela ne s'accommodera pas avec l'idée qu'il s'était formé de la vie intérieure et de ses progrès. Mais si vous êtes fidèle vous tenir abandonnée à Jésus-Christ avec une humble dépendance, la foi éclairera vos ténèbres et vous empêchera de vous égarer. Laissez-vous désapproprier de vous-même et de tous vos droits, cédez-les souvent à Jésus-Christ.

Faites bon usage des contrariétés qui viennent de la part du prochain. Dieu s'en sert pour attaquer, pour blesser et pour abattre ce fond d'amour-propre qui vit en vous, mais qui commence à n'y plus régner. Ne vous effrayez ni de la diversité de vos dispositions, ni des égarements de votre esprit, ni même de vos chutes ; ne vous laissez pas ronger le coeur à un certain ver de scrupules qui [4] naît de trop de réflexion sur les causes des changements qui se font dans vos dispositions. Ce n'est pas à vous à raisonner là-dessus, laissez ce discernement à Jésus-Christ avec une foi humble et docile, et contentez-vous de vous soumettre à la disposition présente où vous vous trouvez, de quelque cause qu'elle vienne. Enfin, mettez toute votre espérance en Jésus-Christ. Sans ce grand homme-Dieu vous êtes perdue sans ressource, mais sous ses yeux divins vous êtes en assurance.

Lettre troisième.

Ne faites pas de nouveaux projets, n'entreprenez rien de nouveau ; vous prendriez de fausses mesures. Jésus-Christ sait ce qui vous est propre ; laissez-vous conduire aveuglément à lui, puisqu'il prend soin de vous. Une âme est mal sous la conduite de ses désirs et de ses vues. Mais une foi nue et sans retour la met et l'établit solidement sous la conduite de Jésus-Christ où le démon n'a nul accès à l'âme. L'esprit de dépendance est présentement ce que vous pouvez contribuer du vôtre à l'ouvrage de Jésus-Christ en vous; il n'en demande pas davantage. C'est cet esprit qui vous préparera à la suite de ses desseins. Vous n'avez presque qu'à accepter le bien et le mal, à adorer et à vous soumettre. [4B]

je ne vois pas que je puisse vous dire présentement autre chose. Attendons ce que la grâce veut faire. Ce n'est pas inutilement qu'elle vous découvre la malignité infernale de ce fond corrompu. Livrez-le tout entier à la justice de Dieu et dites-lui souvent : Justice, mon Dieu, justice de votre ennemi qui est en moi et qui m'oppose à la pureté infinie de votre Être et de votre amour.

Vous n'avez qu'à suivre votre attrait dans tous les mystères présents. L'âme est liée comme il faut à Jésus-Christ dans ce mystère, et cela vaut mieux et leur rend plus d'hommage que de l'être par de grandes lumières, de grandes vues et de grands sentiments.

Lettre quatrième

L'opération de Jésus-Christ fait de grands dépouillements ni dans l'âme et la réduit à une nudité et à une simplicité inconcevable, avant qu'elle soit en état d'entrer dans cette région intime et centrale qui est comme le buisson ardent et le trône véritable de la Divinité en nous.

Abandonnez-vous au souverain pouvoir de Jésus-Christ sur votre âme avec une foi ferme et aveugle. À mesure que vous vous établirez dans cette disposition, vous aurez le fond sur lequel le Saint-Esprit opère. [5] Tous les autres dons sont variables, au moins dans leurs impressions et dans leurs effets distincts. La foi est le don des dons, le don stable qui se doit sentir, et soutenir l'âme en toutes dispositions.

Les voies intérieures sont si fort au-delà et au-dessus de nos idées et de notre raison qu'elles nous surprennent en mille rencontres et que, si nous n'avions pour guide l'esprit de la foi, nous nous égarerions sans cesse en prenant nos propres voies pour celles de Dieu. Il n'y a, dit saint Paul, que l'esprit de Dieu qui sache ce qui est de Dieu. Il n'y a donc que ce divin Esprit qui voit les plus secrets replis de notre coeur, qui nous puisse bien conduire parmi des routes si inconnues et si incompréhensibles à toute la raison humaine.

Marchez donc en aveugle dans votre intérieur, attendez-vous à tout et ne vous attachez à rien, soumettez tout à la puissance et au dessein de Jésus-Christ sur votre âme, dépendez, tenez-vous où l'on vous met, toujours prête par cet esprit de dépendance à tout perdre hors l'esprit de la foi qui ne vous sera pas ôté de la part de Dieu.

Gardez-vous bien de rien faire paraître au-dehors de vos dispositions intérieures par quelque chose de singulier. L'amour-propre a d'étranges détours dans le degré où vous êtes ; il a toujours grande part à tout ce qui éclate. Vivez extérieurement d'une vie très commune et qui ne vous distingue des autres que le moins que vous pourrez. L'avenir vous fera encore mieux connaître la nécessité de cette conduite. Vous ne vous trouverez pas toujours en état de soutenir un extérieur que la disposition où vous êtes forme et soutient présentement. Vos imperfections même vous seront utiles si elles servent de voile à ce que la grâce fait en vous. Ne soyez visible intérieurement qu'aux yeux de Dieu et ne vous considérez que pour lui seul dans la voie où il vous mêne.

Notre Seigneur veut une âme bien désappropriée même de ses dons ; c'est là cette pauvreté d'esprit à laquelle le Royaume des Cieux et promis dès ce monde. Dieu règne souverainement dans l'intérieur où tout est dans la dépendance par l'esprit de la foi. Lisez le Trésor spirituel, [ouvrage de Jean-Hugues Carré (1636, etc.) ? Oratorien, 1590 - 1656, DS, t.12, col. 2725/6] vous y trouverez de la lumière et de l'onction selon votre état [6].

Lettre cinquième du 16 juin 1679

Ce sera souvent une de vos dispositions que l'embarras où sera votre esprit de ne savoir quel parti prendre (pour user de vos termes). Vous commencez à entrer dans un désert où il y a mille routes inconnues à la raison ; elle se défiera souvent de toutes et jettera la volonté dans les mêmes défiances. Le feu qui commence à brûler cette volonté dans le fond lui donne une grande activité pour trouver le souverain bien et la source de la vie. Mais cette activité ne trouvant pas d'ouverture, parce qu'en effet la raison ne lui en montre pas et qu'il y a encore un grand chaos entre Dieu et vous, ce sera une partie de votre martyre que de trouver tous les passages fermés jusqu'à ce que ce chaos soit détruit. J'entends par ce chaos tout ce que vous comprenez par ce fond de corruption que vous sentez ; l'un exprime l'autre.

Vous entrez sous le domaine de Jésus-Christ. Il vous prend au mot. Vous vous êtes souvent donnés à lui sans réserve ; vous l'avez conjuré mille fois par son propre coeur de détruire impérieusement et malgré vous tout ce qu'il y a en vous d'opposé à son souverain empire et à [6B] la pureté de son amour ; souvenez-vous-en, vous l'avez fait sans bornes et sans réserve, vous vous êtes donnée infiniment selon toute l'étendue de la souveraineté infinie d'un Dieu. Vous avez en intention de vous donner sans retour et sans ressource en renonçant à tous les droits que vous pourriez prétendre sur votre être et sur vos puissances. Jésus-Christ vous prend donc au mot. Vous voilà sous son domaine pour n'en sortir jamais. Il faut se résoudre à souffrir la destruction de ce corps de péché jusque dans le fond et dans la racine de sa vie. Vous avez besoin pour cela de deux ou trois principes sur lesquels toute votre conduite intérieure doit rouler désormais.

L'esprit de foi est le premier ; car, comme la raison, aigrie par les violences que l'amour-propre souffre sous ses opérations, cherche naturellement une voie plus douce et plus aisée, si la foi ne l'aveugle pour tenir la volonté dans une vraie dépendance de Jésus-Christ et dans un abandonnement entier à tous ses desseins, cette raison tâchera souvent de vous donner le change et de vous ranger sous la conduite de ses vues et de vos propres désirs. Tenez donc ferme à cet esprit de foi, dépendez de Jésus-Christ, abandonnez-vous à lui, confiez-vous en lui [7] l'esprit de foi consiste dans ces trois choses. Premièrement, « un cheveu de votre tête ne tombera pas sans l'ordre de votre Père céleste. » Deuxièmement, les moindres événements de votre vie serviront à ses desseins. Troisièmement, Jésus-Christ aura toujours les yeux ouverts sur vous comme sur une âme dont il s'est approprié la conduite d'une façon particulière.

Qu'avez-vous à craindre entre les mains d'un Tout-puissant qui vous aime et qui entreprend d'accomplir en vous le plus grand ouvrage de sa grâce et de votre rédemption ?

Il faut ensuite ne plus juger de vous et de vos dispositions sur les règles ordinaires des méthodes et sur les préventions où l'on est à l'égard de la dévotion active. Une âme que Jésus-Christ entreprend de désapproprier d'elle-même n'a plus de mesures à prendre que celles que Jésus-Christ prend lui-même. Il faut qu'elle le suive sans lui prescrire de loi. Vous serez souvent dans des dispositions directement opposées selon vos vues à la fin que vous prétendez.

Comment une impuissance absolue de penser à Dieu et de l'aimer peut-elle [7B] conduire à cet amour ? Comment un enfer de ténèbres, de passions révoltées, de soulèvements dans toute la nature peut-il servir à établir dans l'âme cette paix, cette liberté, ce paradis d'amour auquel on prétendait arriver ? Comment un extérieur tout déconcerté par la désolation intérieure de l'âme peut-il s'accommoder avec ce que presque tous les livres prêchent de l'exactitude et de la ferveur qui doit soutenir et avancer l'ouvrage de la perfection ? C'est pourtant ce que vous expérimenterez dans la suite de votre fidélité. « Creati in Christo Jesu in operibus bonis », dit saint Paul. Nous sommes créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres. La création suppose le néant, et la vertu de ce terme suppose dans l'esprit de la personne que Jésus-Christ doit détruire en nous tout le vieil homme. J'ose même dire la dévotion et le christianisme du vieil homme, c'est-à-dire la manière dont il veut être dévot et chrétien. Qu'y a-t-il de surprenant si un fond vivant que l'on détruit et que l'on assomme se révolte et fait mille efforts terribles pour se soutenir et pour vivre ? Qu'y a-t-il [8] d'étonnant dans toutes les suites de ténèbres, de tristesse et de désolation où se trouve une pauvre âme, laquelle étant incorporée à ce fond naturel d'Adam ne se distingue pas de lui pendant qu'on l'en sépare et qu'on l'en arrache de vive force ? Souffrez donc avec un fond passif et une dépendance intime de foi ces orages qui s'agiteront dans votre tête et ne vous mettez pas en peine ni de les empêcher ni de les calmer ; vous y travailleriez inutilement ; vous ne feriez que les augmenter. Consentez même à vous taire, et aux perplexités où vous vous trouverez, acceptez sur un fond immobile de foi toutes ces dispositions de ténèbres et d'horreurs où vous vous trouverez malgré vous. Il faut que l'activité propre des puissances soit amortie pour que l'attrait puisse tirer l'âme sans résistance à son centre, et de son centre à Dieu même au-dessus de tout le créé.

Au lieu de remplir votre esprit avec dessein par les applications forcées et par les lectures d'idées qui le soutiennent et le remplissnet dans l'oraison, consentez que Jésus-Christ le vide, c'est là le grand sacrifice de l'être et de la vie ; c'est [8B] ce que Jésus-Christ comprenait proprement quand il disait "Abneget semetipsum et tollat crucem suam ».

Quand je parle de lectures, je n'entends pas de celles qui se font sans relation à cet effet de soutenir l'esprit dans l'oraison. Il faut lire quelquefois, mais lisez des livres propres à votre état. « Le Chrétien intérieur », les lettres de M. de Bernières et du révérend père de Condren, « le Trésor spirituel » [de J.-H. Quarré] ne vous brouilleront pas, et n'exciteront pas cette activité des puissances que Jésus-Christ veut vous ôter. Menez à l'extérieur une vie très commune et sans affectation de rien qui vous distingue, non pas même dans les entretiens ; parlez de la vertu sur les principes communs et comme tous les autres en parlent. Vous ne sauriez croire de quelle utilité cet avis vous sera dans la suite.

Dieu susciterait plutôt un ange pour blesser votre amour-propre par les endroits les plus délicats et les plus sensibles que de vous laisser manquer d'occasions et de personnes qui servent à ses desseins. Voyez tous ces événements dans l'ordre de Dieu et dans la main de Jésus-Christ. Ne vous [9] en prenez pas aux causes secondes, prenez-vous-en à vous-même qui avez un besoin spécial d'être humiliée ; prenez-vous à Jésus-Christ même qui conduira l'esprit, les jugements, les paroles et les actions des personnes qui vous seront contraires, et cela pour achever en vous un ouvrage si important. Ne vous découragez de rien ; quand vous croirez être le plus mal selon vos vues, ce sera souvent alors que vous serez le mieux selon les vues de votre divin conducteur. L'on a souvent horreur de sa propre activité par une impression de grâce et l'âme encore ignorante s'imagine que cette horreur se termine aux objets auxquels cette activité se porte, à Dieu par exemple, au Saint-Sacrement, à Jésus-Christ, aux vertus. Non, cela n'est pas ainsi. L'on sent bien dans son fond intime que l'on veut Dieu, etc., mais en effet ce n'est plus à notre manière, mais à la manière de la grâce que l'âme doit aller à ces objets. C'est ce qu'elle ne comprend pas. Comprenez-le une bonne fois pour toujours.

L'on se sent quelquefois dans des dépits et de petits désespoirs qui sont plus de l'amour-propre et de la liberté naturelle qui n'a pas son compte et ne peut jouir de ses droits, que du fond de la volonté spirituelle. [9 B] Ne vous en affligez donc pas. Dites-vous à vous-même : "cela est bien. Ce fond d'Adam doit avoir l'enfer et le désespoir, le chagrin et le dépit pour son partage. Vous êtes juste, mon Dieu. Satisfaites-vous et faites-vous justice malgré moi."

Si vous ne pouvez rien dire, pensez-le au fond du coeur et demeurez-en là ; il n'en faut pas davantage pour contenter Dieu. Pendant que Jésus-Christ vous tiendra dans cet état de mort, il adorera pour vous, il aimera et s'humiliera pour vous, il fera tout pour vous et il le fera pour vous en vous-même par la communion que vous ne devez jamais quitter pour toutes ces dispositions-là.

Lettre 6e du 29 juin 1679

C'est en effet une tentation du démon que le raisonnement qu'il vous a suggéré, et en vous inspirant de ne pas tant philosopher c'était vous faire trop philosopher que de vous faire raisonner sur les conduites de Dieu et sur ses desseins. Il philosophait très mal lui-même. Il y a des âmes d'un fond si corrompu, si porté à s'éloigner de Dieu et s'y tourné vers lui-même [le fond ?] qu'une voie commune [10] et une grâce ordinaire n'empêcheraient pas la rapidité de leur corruption. Raisonner ces âmes-là comme on fait des autres où l'esprit est moins ardent et les passions moins violentes, ce serait mal raisonner. Les personnes de ce caractère ne peuvent composer avec elle-même qu'elles ne se perdent. Dieu veut tout d'elles, ou il n'en veut rien. Ou anges où diables, elles peuvent choisir ; il n'y a pas de milieu, il faut qu'elles soient tout entières à l'amour qui les possède. Si c'est l'amour de Dieu, elles sont à lui sans réserve. Si c'est la mort d'elles-mêmes, Dieu se retire et les laisse à elles-mêmes. Lorsqu'elles veulent tenir ferme sur ce penchant rapide de leur fond corrompu, au péché et à l'enfer, elles y tombent comme malgré elles et en se flattant toujours qu'elles se relèveront, parce qu'elles font quelquefois pour cela quelque mouvement. Elles vont ordinairement à la mort le bandeau sur les yeux. C'est sous cette idée-là que je vous comprends ; je ne sais pas si vous pensez la même chose. Mais pourquoi suis-je de cette manière-là, me direz-vous. Demandez-le à Dieu, demandez-le à vous-même. Je [10B] n'en sais rien. Il pouvait disposer vos affaires d'une autre sorte, mais elles se trouvent sur ce pied-là. C'est un bonheur pour vous d'y être si vous en tirez une bonne conséquence. Ce sera un malheur si, de deux partis que vous pouvez embrasser, vous choisissez le méchant et laisser le bon. Ange ou diable, c'est une nécessité pour vous. Heureuse nécessité si vous devenez un ange. Tirez l'autre conséquence. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Ayez dans le coeur un fond de foi en Jésus-Christ, laquelle porte tout l'enfer s'il le faut sans s'ébranler. Vous aurez besoin de patience et de courage, mais votre force est dans la foi.

Lettre 7e du 9 juillet 1679

Vous êtes bien, vous me comprenez autant que je le désire. Vous en avez l'obligation à Jésus-Christ qui éclaire mes paroles aux yeux de votre coeur pour vous rendre visible le sens qu'elles renferment, car sans cette lumière infuse et intérieure, tout ce que l'on dit de la vie de grâce et de la mort spirituelle et un mystère impénétrable. C'est ce livre qui dans l'Apocalypse [v." L'ouverture de l'Agneau occis" de Jean Aumont?] est scellé [11] de sept sceaux, et qu'il n'y a que l'Agneau qui le puisse ouvrir. À mesure qu'un de ces sceaux se lève et se rompt par de nouvelles opérations intérieures et par un nouveau passage que l'âme fait d'un degré à l'autre, d'une région à l'autre dans son intérieur, l'on lit et l'on découvre de nouvelles vérités qui avaient été jusqu'alors inconnues. Laissez-vous donc en proie à ce divin Agneau, souffrez avec patience qu'ils rompe et lève ces cachets et ces sceaux dont l'amour-propre tient ce livre fermé. L'âme n'y comprend rien pendant que ce mystère s'opère. Ce n'est que désolations et obscurités. Les figures de l'Apocalypse expriment admirablement tout cela. Lisez-le, si vous voulez ; vous y comprendrez ce que vous pourrez et vous abandonnerez le reste à l'intelligence du Saint-Esprit et de l'Église.

Lettre huitième du... Août 1679

Ne vous effrayez pas. Quand un gros dogue est enchaîné, plus il est retenu et plus il s'élance et s'emporte en aboyant. Si la chaîne se rompait, il vous dévorerait [11B]. Mais quand elle est forte, il a beau s'agiter et s'emporter de çà et delà, il n'ira pas plus loin que l'étendue de cette chaîne. Sa fureur est bornée là. C'est la peinture de votre amour-propre et du fonds corrompu d'Adam en l'état où il est à présent en vous. Il est enchaîné et plus enchaîné que vous ne croyez. Tous les mouvements dont vous vous plaignez ne sont que ses agitations et ses emportements dont je parle. Il n'ira pas plus loin que l'étendue de sa chaîne, que la main de Jésus-Christ tient et à laquelle il donnera telles bornes qu'il lui plaira. Ce fond accoutumé à la liberté de courir où il lui plaît enrage de se voir retenu ; il s'élance souvent pour rompre sa chaîne. Ses élancements ne la rompront pas si vous voulez bien que Jésus-Christ la tienne toujours. Et quand vous lui demanderiez de ne la plus tenir, je doute s'il s'en tiendrait là et s'il n'aurait pas plus l'égard à la prière que vous lui avez faite mille fois de tout votre coeur de vous donner cette chaîne et de la tenir toujours, même malgré vous. Vivez donc dans cette confiance. Souvenez-vous que je vous ai dit que dans votre [12] conduite Notre Seigneur ne prendrait plus ses mesures sur celles que nous nous donnons dans la dévotion active. Un renversement intérieur déconcerte une pauvre âme et à pour suite une révolte de passions au-dedans et une grande langueur d'actions au dehors. Il semble à cette pauvre âme que tout périt pour elle, que Dieu est en colère et qu'elle retourne malheureusement dans son premier état de vie naturelle : selon les apparences, il faudrait réveiller dans cette âme ses sentiments précédents de ferveur, la menacer, lui faire craindre tout ce que les livres disent du relâchement et de la tiédeur. Mais c'est, ce me semble, ce qui n'a plus de lieu dans le genre de conduite que Dieu tient sur vous. L'on vous désespérerait en voulant exciter votre activité et vos efforts. C'est pour vous en ôter le droit et le pouvoir, pour amortir cette activité et pour vous désapproprier de vous-même que Jésus-Christ vous renverse. Si vous combattez ses desseins et ce qu'il veut faire en vous, vous ne trouverez dans vos efforts que la facilité de vous inquiéter. Vous n'en serez pas plus forte ; vous verrez votre mal, vous vous le grossirez, et vous n'y pourrez [12B] remédier. Abandonnez-vous donc à Jésus-Christ avec une foi aveugle. Confiez-vous en lui contre toutes les apparences. Portez le poids du péché sans vous décourager. Les fausses démarches que cette pesanteur vous fera faire n'irriteront pas Celui qui sait votre faiblesse et qui la soutiendra sans que vous vous en aperceviez. La plupart des inquiétudes des âmes viennent de ce qu'elles veulent vivre lorsqu'on les veut faire mourir, qu'elles veulent gouverner la grâce à leur manière et ne se pas laisser gouverner à elle.

Ce n'est pas qu'il ne fasse retenir autant que vous pourrez les saillies de vos passions. Mais ce que je prétends de vous, c'est que l'esprit de foi vous tourne vers Jésus-Christ, vous fasse dépendre de lui et attendre uniquement de son souverain pouvoir sur vous ce que vous devez désespérer de pouvoir vous donner vous-même. Et en entrant dans cette disposition, en y demeurant fidèlement au fond de votre coeur, vous trouverez le vrai moyen de faire mourir ce fond où ces passions vivent ; vous serez chrétienne sur le fond de la foi et non sur le fond d'Adam ; [12C] vous serez entée en Jésus-Christ pour être vivante ou mourante selon la situation où il lui plaira mettre votre âme. J'ai seulement à vous avertir de fuir fidèlement les occasions où vous sentez que le coeur se distrait et se détourne de Dieu par le plaisir qu'il prend dans l'amour sensible de quelque chose. Les simples distractions d'esprit non pas de fort méchantes suites ; l'attrait intérieur en rappelle aussitôt qu'il est en liberté et que l'âme désoccupée du dehors est en état de le sentir. Mais les distractions du coeur sont dangereuses et nuisent beaucoup parce qu'elles attirent l'âme dans le fond naturel, qu'elles le font vivre la du poison dont elles l'ont rempli, et qu'elle ne se sépare qu'avec violence de ce qui la retient quelquefois malgré son attrait.

En un mot, laissez votre tête en proie à tous les objets qui le voudront remplir. Ne vous effrayez pas de leur bruit. Conservez seulement votre coeur, tenez-le fermé au-dehors, rappelez-y ce que vous pourrez de votre âme pour le soumettre à Jésus-Christ par la foi. C'est là une grande leçon. Je prie Jésus-Christ, votre souverain directeur et votre unique médiateur, de vous donner lumière et grâce pour entrer dans cette conduite de foi. L'on ne meurt bien à soi-même [12D] que par là.

Ô pauvre fille, que vous me faites de pitié ! Où votre esprit vous porterait-il, même dans les voies de la grâce, si Jésus-Christ lui laissait la disposition de ses mouvements ? Que cet esprit aura de peine à se laisser dompter, et qu'il vous en coûtera ! Un amour-propre fort comme le vôtre vendra bien cher sa vie à Jésus-Christ et, avant qu'il ait créé en vous un coeur nouveau et spirituel, votre coeur charnel, fait comme il est, lui donnera, si j'ose le dire, vient de l'exercice -- je veux dire : à Jésus-Christ.

Mais courage ! Quand ce Tout-puissant entreprend une âme, il opère impérieusement, il règne jusque dans les ombres de la mort et de l'enfer ; il tire la lumière des ténèbres mêmes ; il fait vivre la grâce jusque dans le fond de la corruption où l'âme est mêlée.

J'ajoute encore ici ce que je vous ai déjà dit et dont vous voyez présentement la raison et la conséquence. C'est que vous n'entrepreniez rien de nouveau, que vous viviez, que vous mangiez comme les autres, que vous parliez leur langage, que rien ne vous distingue et ne vous mette dans les esprits sur le pied de fille intérieure et de grâce extraordinaire. Plus vous irez en avant et plus vous aurez besoin de cet avis, car Jésus-Christ [13] va s'appliquer à détruire en vous tout l'orgueil spirituel secret qui est caché dans les replis de l'amour-propre. Il faut éviter tout ce qui peut soutenir cet orgueil sous de bonnes apparences. L'éponge sera pressée pour être mise à sec. Vous ne serez pas longtemps sans éprouver la contrariété des créatures, mais il faut se sanctifier pour les yeux de Dieu, à la manière de Dieu, et non pas pour les yeux des créatures et à leur manière.

Lettre 9e du 27 septembre 1679

C'est le propre de la grâce crucifiante de ne faire distinguer son ouvrage que quand il est achevé. Chaque opération conduit l'âme à un nouveau degré de pureté dans lequel, quand cette opération est finie, Dieu se communique aussi d'une manière nouvelle. On sent une paix plus intime, on respire dans son intérieur un air plus pur et plus naturel à la grâce, l'âme se sent plus spirituelle, pour ainsi dire, et plus démêlée de cette masse de corruption à laquelle elle tient encore, elle distingue bien qu'elle est plus pénétrée de la lumière et de la présence de Dieu [13B] parce qu'elle y a été préparée dans le fourneau où elle a passé. C'est ce qui fait que, dans ces moments de paix, elle se trouve disposée à tous les états crucifiant qu'elle a passés, qu'elle a même cette ardeur et cette soif d'y entrer dont vous me parlez, parce que cette pureté qui la charme et qu'elle sent bien devoir augmenter par ces voies de mort lui paraît en être l'effet et la production. O, dirait-elle volontiers, un moment de cette vie divine que j'entrevois et pour laquelle je soupire ! Eh ! Qu'on me la fasse acheter d'un enfer qui dure des années ! C'est un essai de cette disposition que l'état où vous étiez les jours que vous m'avez écrit.

Mais pendant que l'âme est dans cette opération, tout lui est soustrait, lumière, appui, amour sensible, capacité d'agir et de se soulager. Ce fond naturel dont l'activité est arrêtée ne voit pas le mystère de cette captivité et, sentant que tous les efforts qu'il fait pour se soutenir par une grâce active lui sont inutiles, il est dans tous ces mouvements dont vous commencez à faire une si dure expérience. Cela s'appelle une opération de Jésus-Christ qui détruit le fond naturel, car est-ce vous qui liez ce fond infiniment actif ? Est-ce vous qui forgez sa chaîne ? Est-ce vous qui arrêtez son activité ? [14] Votre expérience vous dit et vous fait sentir à l'heure qu'il est que tout cela ne vient pas de vous et que non seulement vous n'y contribuez pas, mais qu'il n'y a même qu'un fond quasi imperceptible de foi qui consent et qui veut par une idée confuse être assujetti à toutes les conduites de Jésus-Christ.

Ne dites donc pas que vous ne distinguez pas d'opération crucifiante et détruisante à la différence de cette âme que vous avez en vue. Il s'en fait une assurément très forte et très efficace. Il faut pour enchaîner un fond aussi vivant et aussi agissant que le vôtre une main aussi puissante que celle de Jésus-Christ. La différence qu'il y a de vous à la soeur Anne Cécile, c'est que, quand elle a écrit et parlé, elle avait déjà des expériences et des avances qui lui faisaient développer ces peines dans leur principe et dans leur source. Vous ne voyez encore dans ce commencement ces peines qu'en elles-mêmes. Vous avez encore peu reçu de ces communications qui les suivent et en font connaître à l'âme la valeur et les effets ; à mesure que Jésus-Christ vous désappropriera de vous-même et amortira ce malheureux fond d'Adam, vous ferez d'autres [14B] découvertes qui vous feront parler un autre langage.

Mais ces révoltes contre Dieu, ces tentations abominables, ces désespoirs où l'âme n'est soutenue que par un filet qui n'aurait qu'à se rompre pour qu'elle abandonnât tout et tombât dans le précipice, tout cela peut-il être regardé comme une suite naturelle des opérations de Jésus-Christ. Cela est surprenant, en effet. C'est une voie de perfection qui choque en apparence le bon sens et la doctrine ordinaire des livres de dévotion.

Cependant, rien n'est plus véritable et, faute de discernement, l'on jette de pauvres âmes qui sont appelées à cette voie de mort dans d'étranges extrémités. Si la volonté suivait tous ses mouvements et agissait dans sa conduite conformément à ce qu'ils lui inspirent, il est vrai qu'on ne pourrait sauver d'erreur et d'abomination cette voie qui serait opposée à la doctrine de Jésus-Christ et à tout ce que l'Évangile nous enseigne. Jamais Jésus-Christ ne nous a enseigné qu'il fallût sentir des désespoirs, des révoltes contre Dieu, etc., pour être parfait ; au contraire, il nous dit partout qu'il faut être doux et humble de cœur, il donne la [15] paix, il prêche la pureté, etc.

Mais voici le dénouement de ce mystère de la grâce. Ce moi-même, ce fond de propriété qui se fait le Dieu de lui-même doit être détruit. "Abreget semetipsum". Il se soutient de tout, de la grâce même qu'il s'approprie pour en faire usage selon lui et pour lui-même. Il faut qu'il soit détruit et renversé par l'incapacité où la grâce le met d'agir, pendant quoi la volonté prévenue de la grâce veut aussi la destruction de ce fond ennemi de Dieu.

La main de Jésus-Christ tient cette volonté en séquestre dans un autre fond secret où il est, quoique caché ; elle ne suit et ne veut pas toutes ces rages et ces désespoirs d'un ennemi qui crie et qui s'agite pendant qu'on le tue ; elle y est tout à fait opposée ; elle souffre même infiniment de sentir toutes ces agitations de cet Antéchrist qui est dans une région très proche de la sienne dans le degré où vous êtes. Ces souffrances font son purgatoire et son enfer temporel, mais dans le fond elle a horreur de tout ce qui s'y passe de contraire à Dieu par cette loi d'esprit à laquelle elle est assujettie et qui combat sans cesse [15B] contre la loi du corps et du fond propre.

Voilà l'enfer, le purgatoire, le martyre, la croix où il faut qu'elle soit purifiée pendant un temps et que les démons mêmes, par les impressions inévitables qu'ils font en ce degré dans ce fond naturel qui est à leur portée, contribue[nt] à sa peine et à son purgatoire. C'est pourquoi, après que Jésus-Christ a dit « Abneget semetipsum », il ajoute « et tollat crucem suam », et dans ces paroles qui renferment un grand sens il comprend tout le martyre intérieur qui est une suite nécessaire de la destruction de ce fond corrompu dans laquelle l'opération puissante de sa grâce crucifiante nous fait renoncer à nous-mêmes en nous privant de l'usage de droits naturels que nous avons sur nous. Ainsi il n'y a rien dans cette conduite que de très conforme à la doctrine de Jésus-Christ. Il n'a pas tout expliqué, il a donné les principes de tout, mais il s'est réservé de développer ce principe par ses apôtres et par ses ministres dans la suite des siècles. Il les développe lui-même aux âmes par sa lumière intérieure, quand [16] il est temps qu'elles voient clair jusqu'à ce qu'il le fasse ou par lui-même ou par mes paroles, dont vous ne comprenez pas toujours le sens. Vivez de la foi, ne cherchez pas à distinguer. Qu'il vous suffise que vous soyez entre les mains d'un Tout-puissant qui vous aime et vous conduit avec une application à ne vous pas perdre de vue un moment et à ordonner toutes ces dispositions différentes de votre âme à sa sanctification.

Dieu prend, dans l'usage de notre perfection, à l'égard des âmes qu'il s'approprie, des mesures qui rompent toutes les nôtres pour qu'il ait seul la gloire de son ouvrage et que nous ne puissions y prendre de part qu'en dépendant, en nous soumettant, en nous confiant, en souffrant un tourment de cœur qui perpétue dans l'Église la Passion de Jésus-Christ, et enfin en le laissant opérer en nous à sa manière, sans prendre ces règles de nos vues et de la raison des hommes. Vous voyez bien que cette voie est bien plus naturelle à la grâce et à la foi que cette autre voie où il faut tout distinguer, tout examiner, tout soumettre à l'arbitrage de la raison [16 B].

Lettre 10e du 28 octobre 1679

Si vous fait la retraite, il n'y a rien de nouveau à vous y prescrire. Vivez-y abandonnée à votre attrait et à l'opération de Jésus-Christ. Entrez-y en esclave et en esprit de servitude pour y porter votre chaîne sans faire nul effort pour la secouer et pour la rompre. Toute la différence qu'il doit y avoir de vous en retraite à vous hors de retraite, c'est que dans cet état-ci votre âme est suspendue par l'ordre de Dieu même à quelque chose d'extérieur, comme les emplois, les offices, les récréations, etc. Dans celui-là, tout lien qui suspend étant rompu, vous vous abandonnez entièrement à l'opération dominante qui vous tire au-dedans, et l'activité nue et simple de l'âme n'est pas arrêtée ; elle entre à corps perdu dans les ombres de la mort. Souffrez avec joie ou du moins en patience un certain vide qui tue et déprend l'âme de tout. Le Tout-puissant tournera l'atome comme il lui plaira. Vous n'avez besoin que d'un esprit de foi qui vous tienne abandonnée à Jésus-Christ. En toute disposition, foi nue, foi aveugle, foi forte, foi qui élève l'âme au-dessus de toute apparence, de toute vue, de toute mesure : Jésus-Christ aura soin de vous, je vous le promets de sa part. Abandonnez-vous à lui, jusque dans l'enfer si vous y allez [17].

Lettre 11e du 2 février 1681

Il est vrai, ma pauvre fille, que vous me faites une grande pitié, et si Notre Seigneur me laissait le maître de la conduite des âmes qu'il me confie, je ne sais si je pourrais me résoudre à les engager dans la voie dans laquelle vous marchez. J'en sais le prix, je n'ignore pas l'excellence du degré où elle conduit. Je suis sûr que dans un temps votre âme bénisse mille fois la bonté de Dieu de l'avoir purifiée dans ce creux et dans cette fournaise ardente, allumée pour ainsi dire de soufre. Mais avant que d'arriver là, il y a de si terribles passages, si durs, si difficiles, si inconnus à l'âme que je ne sais - je redis encore une fois - si je pourrais me résoudre à engager une âme à cette entreprise. Je crois, si j'ose le dire, qu'elle fait pitié même à Jésus-Christ, quelque inexorable qu'il paraisse. Mais à qui nous en prendrons nous, vous et moi ? Notre Seigneur commence par charmer les âmes ; il leur montre par des lumières préliminaires l'excellence de la vie centrale où il les appelle ; il la leur fait souhaiter avec des ardeurs infinies ; il tire d'elles dans ces précieux moments [17B] des consentements sans bornes pour tout ce qu'il y a de plus terrible. Avant que de leur faire sentir, il les fait soupirer après ce martyre, tel qu'il puisse être, qui doit les faire mourir à elles-mêmes, et quand l'amour a dépouillé l'âme de tous ses droits et l'a consacrée à la croix et à la mort, ce Tout-puissant suit les lois inviolables de sa pureté pour attaquer et pour détruire le fond corrompu et impur d'Adam.

Ce fond se révolte, enrage se voir privé de sa liberté et de ses droits dans l'usage de la grâce ; il voudrait reprend son empire. Il n'en est plus temps. L'âme a tout cédé sans réserve. Il faut qu'il périsse. Jésus-Christ le tue et l'assomme par une puissance inexorable qu'il tient de l'âme même. Que ferions-nous pour empêcher cette conduite, quand Jésus-Christ charme l'âme pour enlever sans réserve sa volonté et son consentement ? Dirions-nous à cette âme de borner le pouvoir de son souverain à une certaine conduite plus modérée et plus à la portée de la raison ? L'âme s'en offenserait, et avec justice ! Quand elle est entièrement à Jésus-Christ et qu'il s'applique à détruire en elle par une croix terrible sa propre vie et tout appui en elle-même, chercherions-nous [18] des remèdes pour adoucir sa croix et pour arrêter la main qui la frappe ? Ce serait inutilement, quand nous le voudrions. Je ne sais même si l'âme le voudrait, quelque portée qu'elle se sente à une conduite plus modérée dans sa rigueur. Il faut malgré nous que nous suivions un Dieu dans sa conduite, qu'il proportionne à sa pureté infinie et qu'il mesure sur le degré de pureté où il veut conduire l'âme. Nous n'en sommes plus les maîtres, ni vous ni moi. Je n'ai pas de remède à vous donner que la soumission, la dépendance, l'abandonnement sans réserve et la confiance en un Dieu qui sait seul ses desseins, qui est tout-puissant pour les faire réussir et qui n'attaquerait pas si fortement l'antéchrist qui est en vous s'il ne vous aimait pas et s'il n'avait pas dessein de se communiquer un jour à vous dans toute sa pureté infinie.

Je ne vous demande pour le dehors qu'une vie très commune. Traînez-vous à vos exercices réguliers et d'obéissance. Quand vous ne pourrez vous y porter, je n'existe pas d'actes ni de directions d'intention. Jésus-Christ applique vos actions, même les indifférentes. Il ne veut que [18B] vous vous en mêliez que quand il vous en donne la facilité, le mouvement efficace et l'inspiration. Quand cela n'est pas, agissez en morte et que vos mouvements vers les objets extérieurs soient comme ceux d'une machine que l'on remue et dont une main étrangère fait jouer les ressorts.

Vous expérimentez même que cela est ainsi, puisque Notre seigneur suspend ces opérations crucifiantes et donne la liberté à votre oraison dans les devoirs de votre office.

Pour le dedans, souffrez le plus passivement que vous pourrez ces vents contraires qui se battent dans la région de la nature et qui y excitent des orages et des foudres. Laissez-passer ces torrents et ces tourbillons de feu qui vous paraissent être d'un feu infernal. Votre volonté qui souffre étrangement de ces mouvements n'y consent pas assurément. Si elle les voulait et y consentait, ce que pourrait être que par quelque plaisir qu'elle y trouverait. Ne sentez-vous pas une horreur secrète de ces sentiments diaboliques quand on s'efforce de vous salir par des impressions si sensibles qu'il semble que tout vous ne soit autre chose ? Le diable a beaucoup de part à ce feu et à ces sentiments [19], mais il ne peut les exciter que dans la région qui est de son ressort. L'âme tient à cette région ; elle ne peut pas se défendre d'y sentir ce que le démon y communique de sa rage et de sa fureur. Mais il y a un fond secret que Jésus-Christ tient de sa main et qui n'a nulle part à tout cela. C'est là dans ce fond secret où l'âme est véritablement tout ce qu'elle est aux yeux de Dieu, c'est là dans ce fond secret que Dieu défendit tout accès au démon dans l'âme de Job : « Verumtamen animam illius serva » ; ne touche point à son âme.

Ô ma fille, aveuglez-vous à vos lumières et fiez-vous aux miennes puisque Notre seigneur m'a donné votre âme et qu'il m'a donné à vous pour vous signifier ses volontés. Vous ne trouverez que là votre sûreté et la tranquillité dans vos agitations. Créature contre créature, démon contre le ministre de Dieu. C'est la gloire de Jésus-Christ de vaincre par ses ministres. C'est et ç'a toujours été là la conduite de l'Église. Vous êtes bien et votre voie est sûre, et Notre Seigneur vous protège et aura soin de vous. Votre voie porte qu'il fasse tout efficacement en vous et que vous demeuriez morte et anéantie dans [19B] votre fond, quand Jésus-Christ n'y opère pas, car il a réprouvé comme maudit et indigne de sa grandeur et de sa pureté tout ce qu'il ne fera pas en vous et tout ce qui y prendra naissance des efforts de votre propre vie et de votre propre activité.

Pour vos confessions, ne vous embarrassez pas ; ne parlez ni de vos peines ni de tout ce qui y a du rapport. Réservez-moi tout cela. Il y a bien des péchés que j'appelle extérieurs, des mouvements ou des paroles contre la charité, contre l'humilité, contre la patience, contre la pureté. Accusez cela. Une simple vue, quand vous allez à confesse, vous en montrera assez pour servir de matière.

Votre contrition consiste à vous abandonner à votre attrait et à votre état qui tend à vous tirer hors du fond corrompu qui est la source de ces fautes. Il n'en faut pas davantage. L'attrait tire toujours l'âme à son centre ; il faut suivre et s'y laisser tirer au milieu des horreurs de la mort. Pour la crainte que vos peines n'éclatent, c'est ce qu'il faut abandonner à Jésus-Christ. Il est le maître de votre réputation comme de votre vie et [20] de tout votre être. S'il veut vous rendre méprisable et vile aux yeux des créatures, il est assez riche, assez puissant et assez magnifique pour récompenser de ses biens spirituels ce qu'il vous ôterait de ces faux biens temporels de réputation et d'honneur.

Confiez-vous en lui. Il sait ce qu'il veut faire de vous. Retenez-vous tant que vous pourrez ; Notre Seigneur en disposera. Mais je ne m'effraie pas si aisément que vous ; je sais par expérience quelle est la puissance de la main qui vous tient ; elle sait suspendre l'âme sur les abîmes et au milieu des précipices. Ô, que la foi est puissante ! Elle est l'âme et la vie d'une conduite pareille à la vôtre.

Lettre 12e du 12 mars 1681.

L'âme, sur le fond corrompu où le péché originel la milice, est toute tournée vers elle-même, et dans un regard continuel sur elle-même, et sur les idées de tout ce qui est hors d'elle pour le rapporter à soi ; elle a le dos tourné à Dieu et le visage à elle-même. Voilà la nature de l'amour-propre et la source de tous les crimes du monde.

Jugez de quelle force et de quelle [20B] violence doit être l'opération qui, en détournant l'âme d'elle-même, doit ensuite empêcher ce regard qu'elle a sur soi et sur tout ce qui est hors d'elle, qui la tient fixement tournée de ce côté-là. Voilà la cause des obscurités, des ténèbres, des impuissances où elle se trouve longtemps réduite, qui la tiennent par fond d'état dans les ombres de la mort.

Ce n'est pas son compte. Elle veut bien porter son regard sur Dieu et sur les choses spirituelles, mais elle veut que ce soit à la manière que sa disposition de péché lui a rendue comme naturelle. Elle voudrait attirer en soi les objets de la grâce pour les voir et en jouir là comme elle attirait aussi en soi et rapportait à soi les objets des passions pour s'en contenter et pour en vivre.

C'est ce que l'on conseille en effet aux personnes sur lesquelles Dieu ne paraît pas avoir de desseins particuliers et qu'il veut sauver comme selon l'ordre de la nature : on les excite à avoir des vues, à faire des réflexions, à former en soi des sentiments et à employer l'activité que Dieu leur laisse à mettre à la place des objets des passions d'autres objets qui occupent cette activité, quoique faible [21] et languissante pour les choses de Dieu. Mais il ne fait jamais rien dans ces âmes, rien qui soit digne de la pureté de Dieu. Si elles volent au-dessus d'elles-mêmes et des créatures, c'est, selon votre saint fondateur, d'un vol d'autruche qui ne soutient qu'un moment au-dessus de la terre la pesanteur d'un corps massif, qui retombe aussitôt de son propre poids. Mais quand il a du dessein sur une âme, il opère sur elle avec un empire absolu, il lui ôte tout ce qui est en elle et dans son fond par un vide prodigieux, afin qu'elle ne puisse fixer son regard spirituel sur rien. Il la tient dans une nudité prodigieuse. Il ne lui laisse qu'une raison superficielle au-dehors pour conduire ce qui regarde la société, qu'il ne veut pas que sa conduite trouble ; et comme la principale intelligence de l'âme n'anime par cette raison qui se sent seule et sans guide, tout paraît fait au hasard, comme vous dites fort bien. Cela étonne et surprend d'autant plus que rien de cette conduite ne s'accommode aux manières naturelles de l'âme et aux règles ordinaires de ceux qui conduisent dans les voies de l'activité. Cependant il faut se rendre à ce que Dieu veut [21B] et, quelque agitation que l'âme se donne, elle ne fait que remuer dans sa chaîne dont le vainqueur souverain et tout-puissant la lie pour l'empêcher de se tourner, elle et son regard, vers ce qu'elle voudrait voir et posséder en elle-même pour y trouver son appui. « Ascendens Christus in altum captivam duxit captivitatem ». Soyez une de ces esclaves que Jésus-Christ tire hors de la terre, hors du fond de la nature, pour l'élever ensuite à cette intime région qui est le ciel où il habite et où il veut la faire vivre de lui après qu'il l'aura tirée hors d'elle.

Votre insensibilité, votre indifférence et votre bêtise sont une suite de cette opération et de cette violence qui se fait à l'âme pour la détourner d'elle. Notre seigneur le fera comprendre et cet Esprit divin qui fait connaître toute vérité, vous fera sentir celle-là comme la source de toutes celles qui regardent votre conduite.

Tenez-vous assujettie à Jésus-Christ par une foi inébranlable. Lui seul peut être votre guide dans ces routes-là. Saint Jean vit des animaux dans le ciel selon son Apocalypse. Si vous êtes bête, vous voyez qu'il y en a en paradis ! Vous n'avez plus besoin [22] d'esprit ni de raison que pour servir aux desseins de Dieu. Périssez pour tout le reste.

Lettre 13e du 31 mai (1680)

c'est l'Isaac que Dieu vous commande d'immoler que votre raison ; c'est le sacrifice par lequel il veut que vous rendiez hommage à tous ses mystères. Il ne vous en laisse pas d'autre moyen. En un mot, il ne vous faut guère moins renoncer à cet raison trompeuse et maligne sur ce qui regarde votre conduite intérieure que sur ce qui appartient au mystère de la foi. C'est pour vous engager au sacrifice continuel de cette raison humaine, laquelle soutient toute la machine de l'amour-propre, que Notre Seigneur fera tout en vous et que, dès que vous sortirez d'une dépendance aveugle pour vouloir entrer dans le discernement, vous ferez avec beaucoup d'inquiétude presque autant de faux pas que de démarches. Si vous aimez votre repos, égorgez le tyran qui le trouble, ou, si vous n'avez pas le courage de faire, consentez et souffrez que Jésus-Christ le fasse par la conduite obscure à vos yeux qu'il tient sur vous.

Pauvre fille ! D'aller tant distinguer [22B] entre le naturel et le surnaturel, comme si Dieu ne conduisait pas l'un et l'autre avec une sagesse et une puissance égale ; comme si le naturel ne servait pas au surnaturel et ne devenait pas surnaturel par la disposition soumise de l'âme ; comme si la chute d'un cheveu, qui est la chose du monde la moins importante et la plus naturelle dans l'ordre de notre vie, n'exerçait pas la foi de l'âme, son abandonnement et sa confiance quand elle voit et souffre ce petit accident dans l'esprit de dépendance et dans la vue d'une providence qui ordonne même cette chute d'un cheveu pour l'exécution de ses desseins. N'est-ce pas là la doctrine de Jésus-Christ dans son Évangile ? Arrachez l'oeil qui vous scandalise. Qu'il ne vous reste que l'oeil de la foi. C'est avec cet oeil tout seul que l'on entre sous l'empire et dans le royaume de Dieu.

Jusqu'à ce que la vie d'Adam périsse dans le fond de votre âme, elle sera souvent à l'agonie. Jésus-Christ la nourrira de fiel et d'amertume. Ce corps de péché ne doit avoir que la rage et l'enfer pour son partage. Quand Jésus-Christ vous traitera de la sorte, il fera justice et tout ce qu'il vous communiquera de doux [23] et de consolant dans votre intérieur lui échappera par compassion et sera un effet de sa miséricorde que vous ne méritez pas. Ô, que vous serez bien quand l'absinthe coulera de tout ce qui vous environne pour pénétrer votre coeur en amer. C'est sur cette mesure que Notre Seigneur réglera et dispensera son esprit, son amour et sa grâce. Autant de vie divine que de mort qui l'aura précédé. Confiez-vous en lui ; il sait le degré de vos forces ; il sait les grâces qu'il vous veut donner. Si vous vous sentez faible, c'est que votre force est en lui et non pas en vous.

C'est un tuteur qui garde à un pupille et à un enfant son bien, qu'il dissiperait ; il ne garde pour le dispenser avec ordre et pour le faire valoir.

C'est en effet un effet surprenant de la disposition intérieure que le coeur aime mieux être plein d'amertume que d'être vide tout à fait. Quand on tombe dans un précipice, on s'attraperait à des rasoirs et à des épines pour s'empêcher de tomber et de se perdre. C'est ainsi que la vie d'Adam veut se soutenir à tout, même à la souffrance, plutôt que [23B] de périr et tomber. Cependant il faut qu'elle périsse. La main puissante qui jette l'âme hors de son fond et de sa région naturelle, hors de ses manières propres d'opérer, ne lui laisse pas de soutien dans cette région, rompt toutes les mesures et fait tout crouler sous ses pieds, fait tout évanouir d'entre ses mains. Elle est comme un misérable qui entraîne tout avec lui par son poids, terre, herbe, branche d'arbres à quoi il aurait voulu s'attacher et se prendre en tombant dans son abîme.

Lettre 14e du 21 juin 1680

Vous êtes condamnée à mourir de faim. Voilà en deux mots la nature de votre supplice. Il n'y a ni gestes ni tortures à cela, et l'on ne laisse pas que de souffrir et que de mourir. Ce cœur naturel, accoutumé à se nourrir des viandes que l'esprit lui fournissait, ne les voit plus que de loin et n'y saurait plus toucher. Tout cela est à l'égard des bonnes comme des mauvaises viandes. Il meurt de faim sans pouvoir se soulager. C'est ce qui vous donne, ce vous semble du [24] dégoût pour les choses saintes. C'est des efforts que vous voudriez faire pour aller prendre des viandes dans l'esprit et pour vous en soutenir que vous avez du dégoût, parce que l'âme sent secrètement que ces efforts sont inutiles et qu'une main invisible les arrête. Ce dégoût ne se termine pas aux viandes que vous estimez dans le fond et que vous voudriez bien avoir, mais il se termine au mouvement qu'il faudrait se donner pour les chercher. Et comme ce mouvement viendrait de la nature et non pas de la grâce, l'âme malgré elle en est dégoûtée, et ce n'est pas là un mal aux yeux de Dieu, quoique ce soit une peine.

Mourir de faim par l'ordre de Dieu, c'est un martyre, c'est un sacrifice. Consentez-y par la foi. Il a ses desseins qui sont au-dessus et au-delà de votre raison. Laissez-vous dépouiller, perdez tout peu à peu. Ne vous tourmentez pas pour retenir ce qu'une main toute-puissante vous ôte. Dépendez de Jésus-Christ en tout état et trouvez-y une certaine paix intime en ne prenant plus d'autre intérêt à votre âme pour la tenir en toute disposition dans une dépendance aveugle de Jésus-Christ. Ô, que l'âme a de peine à ne pouvoir rien, et à n'être comptée [24B] pour rien dans l'ouvrage que Dieu fait en elle. Elle est présomptueuse, elle est hardie, elle est pélagienne dans le fond. Elle ne peut se persuader que ce grand Dieu Tout-puissant puisse et doive rien faire en elle qu'elle ne s'en mêle et qu'elle n'y tienne le principal rang. Il faut concourir avec la grâce, direz-vous. J'en suis d'accord. Suivez donc la grâce dans ses desseins, et puisque sa conduite est de vous faire mourir de faim et d'affaiblir la vie propre de la volonté naturellement agissante et inquiète, suivez cette conduite et aidez-là en voulant bien souffrir avec patience et en esprit de soumission ce qu'elle fait. La grâce veut que tout périsse, raison, passion, plaisir, activité, recherche propre, etc., en quoi consiste le concours de la liberté.

Vous le jugerez : c'est une vérité d'expérience que, dans le degré où vous êtes, l'âme ne peut avoir de mouvement propre que pour se tourner vers elle-même. Dieu lui ôte ce mouvement pour empêcher tout retour vers elle et pour la tirer ensuite plus puissamment à son centre où il l'a veut rappeler sous son opération. Concevez-moi si vous pouvez. [25].

Lettre 15e du 10 juillet 1680

Les termes que vous me citez d'une de mes lettres trouve leur exécution dans ces touches secrètes que vous éprouvez se faire d'une manière plus dénuée et plus insensible, et où vous dites que Dieu a pour vous des charmes qui vous enlève. Je n'ai pas voulu dire que cela fit un état fixe et durable. Non. Quand une opération de mort est achevée, Dieu se communique pour un moment, si vous voulez, selon le degré de pureté que cette opération a acquis à l'âme, mais ensuite il se fait de nouvelles opérations de mort, d'impuissance, etc., pour désapproprier d'autant plus et pour détruire toujours davantage tout ce fond présomptueux de propre suffisance et d'activité propre. Mais vous ne discernez pas tout cela. Aussi n'est-ce pas à vous à le distinguer. La foi doit vous aveugler pour vous tenir dans une dépendance plus entière de Jésus-Christ, hors de toute propriété.

J'ai de la joie que Notre Seigneur arrête ou au-dedans et que vous n'ayez rien au-dehors qui puisse soutenir ou exprimer de vous dans votre esprit ou dans celui [25B] des autres l'idée d'une grande âme et d'une fille intérieure. Quand nous ne voyons rien en nous qui brille, qui nous distingue, nous ne sommes pas contents de notre voie ; nous avons peine à l'estimer. Cela est pourtant très bien, et je veux voir en vous des imperfections qui sont communes aux autres afin qu'elles servent de voile à ce que Dieu veut faire en vous : rien pour les créatures, tout pour les yeux de Dieu. Ô, que l'amour-propre est enragé ! Mais cette voie de le faire mourir est fine et délicate dans la conduite de Jésus-Christ. L'âme alors, hors de toutes mesures et de tout appui, n'a plus que l'esprit qui l'arrête et la soutienne. Dépendez de Jésus-Christ en tout état, même dans ce désespoir et dans cette rage qui devrait être sans cesse le partage de l'amour-propre, si Dieu n'arrêtait le poids et les impressions du péché. Gémissez sous ce poids ; portez-le en patience, en soumission et en esprit de pénitence, soupirez après le libérateur unique. Il y a en effet un grand corps de péché à détruire, mais un Tout-puissant peut tout ce qu'il veut, et vous n'avez pas d'autre ouvrage à faire jusqu'à la mort qu'à livrer ce corps de péché [26] à la puissance de Jésus-Christ et qu'à souffrir que ce divin époux se contente en détruisant son rival.

Lettre 16e du 31 juillet 1680

[il commence cette lettre par lui marquer qu'il n'est pas de l'avis de ce supérieur qui voulait lui faire apprendre le latin ; lui promet de leur en écrire et conclut cet article par lui dire qu'elle doit obéir, si elles ne se rendent pas à ses raisons. Il continue ensuite ainsi. :]

Il ne serait pas fort à propos que je m'arrêtasse à vos paroles et à vos vues sur votre état pour en juger. Vous parlez en désespérée. Je vous prendrais en tel moment que vous parlerez un autre langage. Votre âme est un petit oiseau lié par un filet qui a mille agitations pour échapper à la main qui le tient, qui voltige de tous côtés, qui se chagrine de ne pouvoir suivre les autres oiseaux qu'ils voient voler dans l'air, mais qui, malgré ce mouvement et ses chagrins, tient toujours [26 B] à son fil et et ne s'échappe pas. Jusqu'à ce que vous disiez à Jésus-Christ d'un ton ferme et d'une volonté délibérée « Je ne peux plus de vous, je renonce à la cession que je vous ai faite de mon être et de mes puissances », jusque-là, dis-je, il usera de ses droits et de sa puissance souveraine pour vous tenir esclave de son empire, et après toutes les révoltes du fond naturel qui enrage dans sa chaîne et dans la privation de sa liberté, ce Dieu d'amour ne vous montrera pas plutôt l'ombre de son visage adorable dans votre intérieur que vous l'adorerez, que vous vous sacrifierez, que vous consentirez à votre destruction et à plus que vous ne souffrez, que vous mourrez d'ardeur à la vue d'un petit rayon de ses vêtements lumineux. Un moment de cet état en toute la vie vaut tous les martyres du monde et méritent d'être achetés au prix de toutes les tourmentes d'être et d'essence. Il est vrai que le fond naturel a une avidité insatiable de remplir ce vide infini et cette indigence où il se sent quand Dieu ne remplit ni ne soutient pas la vaste capacité de l'âme. Mais [27] bon gré mal gré, vous souffrirez ce vide et, si vous vous détournez pour quelques moments du tourment qu'il vous donne en vous dissipant à autre chose, du moment que vous serez laissée à vous-même, il faudra recommencer avec un nouveau martyre.

Vous êtes bien folle, pardonnez-le-moi, de vouloir remplir un vide infini avec des fétus, de jeter de l'eau dans un crible, de vouloir vous soutenir à des roseaux qui tombent avec vous. Que ne vous consacrez-vous plutôt tout entière à cette mort et à ce vide, y fallut-il périr. N'est-ce pas la gloire des créatures que de périr pour un Dieu si grand ? L'âme ne veut perdre ni sa liberté, ni son activité, ni le droit qu'elle a de disposer de tout, même de la grâce. L'on veut toujours mettre dans son fond de quoi vivre de soi-même et de quoi agir à sa manière. L'âme veut toujours être tournée aux fantasmes créés qui nourrissent l'amour-propre et aux idées que l'imagination et la passion fournissent pour soutenir la propre activité.

O mon Dieu, que d'impuretés dans ce mouvement ! Dieu ne sera-t-il jamais [27B] Dieu dans l'âme par l'abandonnement de l'âme à lui sans exception et sans réserve ? Vous vous plaignez que je ne réponds pas distinctement à tous vos articles. Je réponds à votre besoin. Je fais comme Notre seigneur, je mets la cognée à la racine ; les branches tomberont avec l'arbre. L'on vous apprendra à vos dépens à ne pas rire jusqu'à la folie, ni à ne vous pas chagriner jusqu'à la fureur. Car votre expérience fera sentir que ni la fausse joie des sens ne remplit pas l'intérieur pour adoucir sa peine, et que les grands chagrins qui tuent l'âme de sa dépendance ne la soulagent pas. Vous viendrez au point et au but de Dieu par le sentiment de l'irritation de vos passions. Vous êtes prise. Vous pourrez vous tourmenter dans votre chaîne, mais vous ne la briserez pas. Le prix ne serait pas. Vous ferez mieux de vous consacrer à Jésus-Christ pour la porter. Je vous abandonne à lui, j'espère en lui pour vous, et je n'espère quasi rien de moi pour votre soulagement. [28]

[changement de copiste]

17e lettre, sans date.

Tout vous êtes ôté parce que Dieu a réprouvé tout ce qui vient de votre fond. Il ne s'offense pas de ce qu'il fait lui-même en vous. Vous cesserez malgré vous d'être chrétienne sur le fond d'Adam. Vous êtes prise dans les prisons de la justice de Dieu. Adorez dans votre fond par une simple vue de la toute-puissance Celui qui tient de sa main un atome qu'il tourne et renverse comme il lui plaît. Voilà tout. Plus votre état est désespéré et meilleur il est. Soyez bête, puisque Dieu le veut. C'est par l'immolation des bêtes qu'il s'est honoré pendant plusieurs siècles dans les sacrifices.

À quoi bon tant vous tourmenter pour pratiquer ce que l'on vous prescrit puisque votre état en est une pratique réelle. Pouvez-vous par exemple vous mieux connaître par votre raison que par le sentiment de votre fond corrompu ? Dites hardiment que vous le faites effectivement et plus effectivement qu'on ne veut vous le faire pratiquer. Mais répondez selon la lumière de la personne à qui vous parlez, car elle ne le comprendrait pas autrement.

Pendant ma retraite je vous écrirai plus amplement. Je ne compte ceci que pour un billet qui vous avertit d'attendre ma réponse. Adieu.

18e lettre du 8 novembre (1680)

L'âme n'est pas si destituée de charité et la charité n'est pas tant sans mouvement et sans actions que vous vous l'imaginez dans cette disposition où vous dites que vous souffrez en bête. Comme le corps n'est sensible à la douleur que par la présence de l'âme qui lui donne la vie et que ce sentiment et même dans le corps une action et une fonction de l'âme, ainsi l'âme n'est sensible au péché et à ses suites que par la charité qui rend cette âme [28B] vivante de la vie de la grâce, et ce sentiment est même dans l'âme l'une des plus naturelles fonctions et des plus fortes actions de la charité. L'application de cette vérité à votre état présent, c'est-à-dire à celui de votre lettre, vous fera mieux comprendre ma pensée.

Qu'est-ce qui fait la désolation de l'âme ? C'est son impuissance ; mais son impuissance à quoi ? Si c'était à se louer [?], à acquérir quelque avantage humain ou quelque plaisir naturel, cette désolation serait causée par l'extrême ardeur que l'on aurait pour l'objet, dont la privation causerait ce déplaisir. Mais ici c'est l'impuissance de connaître, de vouloir, d'aimer, de posséder ce divin objet pour lequel seul on soupire et que l'on désire uniquement. Il n'y a que la charité qui puisse nous rendre sensible à la douleur de cette impuissance et nous ... actuellement dans la désolation que nous causent l'impuissance de nous unir à l'objet de notre amour.

Qu'est-ce qui vous fait sentir avec horreur et comme un tourment cette vie d'Adam qui est un fond infini de corruption ? C'est la grâce ? C'est la charité ? Les pécheurs abandonnés qui sont sans amour pour Dieu sont aussi sans sentiment pour ce fond de péché ; ils ne le découvrent pas ; ils n'en souffrent que quand ils ne peuvent en contenter les inclinations. Mais l'âme où la charité règne sent par opposition ce fond diabolique ; elle souffre infiniment d'y être tellement mêlée qu'elle ne peut s'en séparer et d'être arrêtée par ce noeud terrible qui la lie et l'empêche de s'élancer vers Dieu dans son centre pour sentir les vers qui se forment de la corruption. Il faut n'être pas charogne, mais être un corps vivant. C'est même un effet et une fonction de la vie que ce sentiment. Une âme sans charité est une charogne qui ne sent rien. Une âme vivante par cette vertu sent très douloureusement ce ver qui se forme du corps du péché et cette [29] douleur est un effet de sa vie.

Ne sentez-vous pas que, pour peu que la pointe du rayon de Dieu fasse d'ouverture dans votre intérieur, l'espérance se relève, le courage se ranime, la joie se répand dans l'âme. C'est une nouvelle vie. Si un objet créé causait tous ses mouvements dans votre coeur, ne croiriez-vous pas que vous l'aimiez et cette passion ne vous paraîtrait-elle pas criminelle ? Croiriez-vous être insensibles à cet objet et sans action vers lui ? Ces différents mouvements de crainte, de tristesse, d'espérance, de joie, de désolation selon les différentes faces par où vous le verriez, ne serait-ce pas des actions et des productions de la violence de la passion ? Jugez par la loi du contraire que tous les différents mouvements de votre âme à l'égard de Dieu présent ou absent sont des effets de la charité et quand quelque situations qu'une âme de votre degré se trouve avec Dieu, c'est la charité qui agit. Je dis situation de peine.

L'on souffre de ce fond de péché à proportion qu'on le sent ; on le sent à proportion qu'il arrête le mouvement de l'âme vers Dieu et on ne s'aperçoit qu'il l'arrête que par le poids qui emporte l'âme vers son centre et par la tendance qu'elle y a. C'est tout cela qui fait son chagrin, son agitation et quelquefois sa fureur. Voilà la purgation où Dieu la purifie, le creuset où il l'affine, l'épreuve où il la simplifie. Le feu de la charité est dans cet état un feu purifiant qui, en rendant l'âme très sensible à ce fond d'Adam, en l'en arrachant avec violence, en lui faisant sentir les efforts de ces arrachements, en ne secondant pas ce qu'elle fait pour se soulager, la tient pour un temps dans un tourment vivant d'elle-même.

Que faut-il faire en cet état pour être fidèle à la grâce ? Avoir dans le fond de l'âme un fond de foi que soutiennent toutes ces agitations, consentir à [29B] y demeurer sous la conduite de Jésus-Christ et ne perdre pas de vue le Tout-Puissant qui veille sans cesse sur un pauvre atome bouleversé. Il faut s'accoutumer à porter son impuissance et la désolation qu'elle nous cause. Notre Seigneur aura des moments où il nous fera voir pas à pas devant nous où il faut mettre les pieds. L'âme attirée par le poids de sa charité passe des déserts pleins de bêtes féroces. Il y a au-delà une terre promise qu'elle ne voit pas. Jésus-Christ est avec elle dans ce grand passage. Qu'a-t-elle à craindre ?

Ce divin sauveur aime et hait l'âme selon les différentes faces par lesquelles il la regarde. Il hait en elle ce fond penchant toujours vers lui-même et vers la créature. Il le persécute, il l'enchaîne comme un furieux, il le laisse se consumer dans ses propres agitations. Il lui refuse tout secours pour se contenter et pour se nourrir, même de la grâce. Voilà une haine implacable qui ne tend qu'à la mort et à la destruction entière. Mais cette haine se mesure sur son amour, car il ne se met en colère contre ce fond corrompu que pour en délivrer l'âme et la rendre libre, capable de l'aimer sans obstacle et de recevoir sans bornes les riches effusions de son amour.

Ces désirs que vous sentez que Dieu se venge et foudroie en vous cet homme inique et trompeur sont des impressions, des sentiments de Dieu même. Dieu le hait, il le fait haïr à l'âme ; ils disent ensemble : « Nos legem habemus et secundum legem nostram debet mori, quia filium Dei se fecit; ?eus est mortis. Crucifigatur ».

Souvenez-vous de ce petit grain de froment qui pour germer doit pourrir dans la terre. Quand l'opération du soleil excitant celle de la terre dépouille avec violence ce petit grain de sa tunique qui l'enveloppe, quand elle le dissout [30], le défigure, le détruit, le réduit presque à rien. S'il avait de l'intelligence, ne croirait-il pas que le soleil s'arme de colère contre lui, a conjuré sa perte et le veut détruire ? Trouvez dans votre pensée l'application de cette comparaison donnée par la Sagesse éternelle. La justesse s'en présente d'elle-même. Je vous dis tout ceci afin que vous compreniez votre état sous une autre idée que sous celle que votre raison vous en fournit. Vous ne vous voyez que par l'endroit de votre peine. Quand vous rendez compte de votre âme à d'autres que moi, vous n'exprimez que cette partie de votre état. On ne vous voit donc que par là ; on s'effraie, on craint peut-être que vous ne vous égariez ; vous le craignez vous-même ; car que peut-on penser autre chose d'une âme qui dit qu'elle est stupide, sans actions et sans mouvements pour Dieu, que ses oraisons se passent à ressentir mille révoltes, mille égarements et mille tentations. Un état qui ne produirait que cela n'aurait en effet guère de rapport avec la doctrine et la morale de l'Évangile. Mais en prenant l'idée toute entière de votre disposition, dans son principe, dans ses effets, dans son objet et dans les différentes causes de ses mouvements, ce n'est plus cela, et l'on reconnaît que toutes ces peines ne coulent que d'une trop grande activité de l'âme pour Dieu et pour cette divine source de vie. Je dis trop grande parce que l'âme y veut trop mêler du sien et ne se laisse pas tirer avec assez de docilité à son attrait par la difficulté qu'elle sent à n'être pas la maîtresse et de son mouvement et de son attrait qui le cause.

Ô que Dieu est grand ! Quelle grandeur ! Qu'elle est incompréhensible ! Qu'il est parfait, qu'il est adorable ! Eh bien, quand un misérable atome comme vous se consumera et périra, pour ainsi dire, en soupirant après lui sans pouvoir atteindre à lui, n'est-il pas juste que sa grandeur adorable se tienne infiniment élevée au-dessus de vous et qu'il tire au moins cet hommage de [32] votre néant. Que vos efforts et vos élancements ne puissent aller jusqu'à lui et soient par cette impuissance comme une voix qui déclare la grandeur suprême de son état et de sa perfection ! Retombez donc toujours dans votre néant, consentez à n'être pas pour vous, mais pour la gloire de celui qui vous a créé pour lui. Périssez en vous-même par hommage à sa grandeur infinie.

C'est dans ce sentiment que Jésus-Christ s'est anéanti et est mort sur la croix. Vous êtes liée par état à la disposition intérieure de son sacrifice et de son caractère de victime. Quand la foi soutient votre esprit et votre coeur à cette idée.

Enfin la foi en Jésus-Christ qui s'est approprié votre conduite et à qui vous avez cédé sans réserve tous les droits que vous aviez sur vous. Vous n'êtes plus à vous. Il n'y a que la foi qui puisse par une confiance inaltérable vous conduire droit dans cette route obscure et dans ce sentier inconnu et impénétrable à la raison.

Quelle machine qu'une âme chrétienne ! Quelle machine, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle est composée de corps et d'esprit, de nature, de grâce, de péché, de sens, de passions, de puissances spirituelles, de l'esprit de Dieu et de l'esprit de Lucifer. Voilà de grands ressorts. L'amour-propre veut être le maître et les faire jouer tout à son gré. Il visite avec des artifices inconcevables les mouvements mêmes de la grâce pour remuer cette machine. Tout est perdu si Jésus-Christ ne s'en mêle. Il n'y a que lui qui puisse remuer toutes ces différentes parties et faire jouer tout ces ressorts avec ordre et selon ses desseins. L'âme doit donc mettre en lui toute sa confiance et dans cet ébranlement lui dire de la voix du cœur : « In manibus tuis sortes meae. [31] In te speravi. Non confundar in aeternum ».

Je ne prétends que vous imprimer fortement fort avant dans le coeur et dans le fond de l'âme cet esprit de foi qui vous lie et vous soumette avec une dépendance aveugle à Jésus-Christ. Cet esprit fera le reste, car je n'attends pas même beaucoup des éclaircissements que je vous donne. Je sais que quand tout est ôté pendant que la foi règne seule, ce qui vient de moi n'a pas plus de privilège que tout le reste et ne peut vous servir ni de règle ni d'appui qu'autant que Jésus-Christ s'en veut prévaloir actuellement pour vous servir de flambeau.

Je vous ai déjà petit comment vous devez vous comporter dans le compte que vous rendez à votre supérieure. L'on vous ordonne de vous appliquez à la connaissance de vous-même. Vous allez dire que vous ne le pouvez pas. Cela n'est pas vrai, car c'est votre état au contraire que d'y être toujours appliquée. Le sentiment de votre corruption et de votre impuissance vous tient toujours dans cette vue. Il fallait dire au contraire : "oui, j'y ai toujours été appliquée, je fais ce que vous m'avez dit. Je me suis vue et sentie comme un monstre de corruption, de faiblesse, d'inconstance, d'égarement. Je suis toute pénétrée de cette vérité que sans Jésus-Christ je suis perdue, mais j'espère qu'il me soutiendra. En parlant de la sorte, vous dites votre état et vous en proportionnez la déclaration à la lumière de la personne à qui vous parlez sans blesser la vérité, et vous évitez tous les tourments que vous vous attireriez de créatures par la résistance à votre attrait et à la conduite de Dieu sur vous, faute d'être comprise ni d'elle ni de vous.

Pour les prières vocales que l'on vous ordonne, il faut se forcer à les dire et ne dire que celles-là avec celles qui sont de votre institut. Notre Seigneur vous donnera grâce et force pour vous acquitter de ce devoir qu'il demande de [31B] vous. Après tout, vous vous flatteriez de croire que vous n'en êtes pas la maîtresse, puisqu'on ne vous demande que de les prononcer, cela n'est pas si difficile que vous le dites. Faites-les et vous vaincrez ces difficultés sans peine dans la suite.

Rien de singulier ni dans vos paroles ni dans vos actions ni dans votre conduite. Je vous le redis encore : il est important que vous ne vous distinguiez en rien du commun ; ne parlez d'intérieur que quand il le faut par obéissance. Relisez ce que je vous ai écrit là-dessus.

Ce poids sous lequel l'âme se sent accablée, la tire, l'arrache, l'entraîne vers le centre. Mais il y a bien des étapes à passer et un grand chaos. O que de peaux sales et immondes il faut que la grâce arrache successivement à l'âme ! Que de cris, que de gémissements dans ce martyre ! Courage, ma chère fille, Notre Seigneur conduit l'ouvrage, quelque grand qu'il soit et quelque difficile qu'il paraisse. Tout est possible à un Tout-puissant. La paix de l'église a ses martyrs. Leur martyre est dans l'intérieur. Jésus-Christ accablé d'opprobres et de douleur pour l'amour de vous sur la croix est un grand spectacle à votre foi, à votre espérance, à votre amour. Il faut jeter souvent les yeux de l'esprit sur ce modèle par une simple vue et porter la croix sur laquelle on doit mourir à soi-même et être crucifié avec Jésus-Christ.

Une âme soumise et patiente dans cette mort spirituelle est une image de Jésus-Christ crucifié aux yeux du Père éternel. Il perpétue en elle son sacrifice et sa passion ; il lui applique avec plénitude de la veine [?] de sa rédemption en la conduisant à la liberté des enfants de Dieu. [32] Il opère en elle en qualité de libérateur. Il s'offre et se sacrifie encore pour elle en acquit de ses devoirs et en supplément de l'impuissance où il la tient. Soyez humbles à ses yeux et aux vôtres, car l'orgueil est l'âme de ce fond corrompu. Il périt par tout ce qui détruit l'orgueil, qui est sa vie ; et si la divine providence emploie les créatures à blesser cet orgueil, elle seconde par le dehors ce que l'opération de Jésus-Christ fait au-dedans. Elle ébranle l'arbre pour le jeter plus aisément par terre. Bonjour, ma fille. Je suis toute à vous en Notre seigneur.

19e lettre sans date

Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous écris. Vous laissez affaiblir votre confiance en Jésus-Christ et vous perdez autant de votre force. Mais c'est la violence de votre peine qui vous fait parler et, pour peu qu'elle ait d'intervalle, vous tiendrez un autre langage assurément. Le coeur a eu peu de part à votre plume dans votre dernière lettre; dites avec David dans un petit passage qui m'a bien pénétré pendant une retraite : « Cum defecerit virtus mea, Deus, ne derelinquar ». O Dieu, quand toutes mes forces me manqueront, ne m'abandonnez pas à ma faiblesse.

L'enfant prodigue demandait à son retour d'être traité et reçu en qualité de mercenaire et de serviteur. « Fac me sicut unum ex mercenariis tuis ». Dieu tient cette conduite sur vous avant que de vous traiter en enfant. O qu'il est juste, qu'il est sage, qu'il sait bien nous prendre par notre faiblesse ! Quand il vous fait sentir le poids du péché, vous avez besoin de ce poids pour vous rabaisser [32B] et pour rompre les beaux projets et les magnifiques mesures de l'amour-propre dans l'entreprise de la vie intérieure. Avec patience, soutenez la main de Dieu. Ayez la foi (non pas dans la raison ni dans la tête), mais dans le fond du coeur. Retenez vos saillies au-dehors autant que vous pourrez. C'est la peine et non pas l'aversion qui agit. Mais essayez que cela ne paraisse pas. Avouez votre promptitude et votre imperfection, afin que la charité soit à couvert. Priez celle avec qui vous êtes de se pas offenser quand il vous arrivera de pareilles saillies. Bonjour, ma fille. Je prierais Notre Seigneur pour vous. Je compte plus sur son soin, qu'il prend de vous que sur les miens. S'il vous a cherché lorsque vous le fuyiez, il ne vous abandonnera pas quand vous vous donnez à lui sans réserve et que vous soupirez après lui. Mais il faut passer cet enfer où il est permis au démon de vous cribler et de vous purifier en vous exerçant. Il ne touchera pas au fond de l'âme qui est sous la sauvegarde de Jésus-Christ. « Verumtamen animam illius serva ».

J'oubliais à vous dire de prendre vos petits besoins corporels comme les autres. Dieu ne vous appelle pas présentement à une vie particulière pour l'extérieur ; une austérité outrée vous serait fort dommageable. Mangez, dormez, chauffez-vous comme les autres. La communauté n'a rien qui aille à l'excès. Faites-le par esprit d'obéissance. Quand Dieu voudra davantage, vous en aurez des marques et on vous le permettra. [33]

20e lettre du 3 décembre 1680

Sur les effets du mystère de l'incarnation dans les âmes pendant l'Avent.

Comme je ne compte guère, non plus que vous, sur les dispositions actuelles où vous vous trouvez lorsque vous m'écrivez et que je sais qu'elles ne sont pas un fond, cela fait que, quand je suis obligé, comme je l'ai été cette fois-ci, à différer les réponses à vos lettres, il faut que je n'y aie que fort peu d'égards et que je vous parle selon l'idée du chemin que vous devez avoir fait depuis ce temps-là. Les israélites se trouvaient quelquefois assez à leur aise dans le désert. Le poste où la colonne les arrêtait leur fournissait de l'eau et les autres commodités d'un campement avantageux. Cependant, dès que la colonne faisait le moindre mouvement, il fallait plier bagage et, fût-il jour, fût-il nuit, elle les obligeait à décamper et à marcher pour aller où ils ne savaient pas s'ils trouveraient les mêmes commodités, et où il arrivait souvent en effet qu'ils ne les trouvaient pas. Appliquez-vous cette figure.

Mais pour ne pas être avec vous un homme de l'ancienne loi et pour passer de la figure à la vérité, je n'imagine que vous êtes présentement dénuée de tout et que vous avez peine à comprendre qu'une âme que Jésus-Christ conduit ait si peu de part à l'esprit et aux emplois de l'Église pendant un temps si saint que celui de l'Avent. Elle lie les âmes par une attention particulière au mystère de l'Incarnation et la vie nouvelle de Jésus-Christ caché dans le sein de la Vierge. [33B]

À peine y pouvez-vous penser au moment même que je vous écris ceci ou que vous le lisez. Tous les livres, tous les sermons, toutes les prières de l'Église excitent les âmes à de grandes réflexions sur les merveilles de cette incarnation adorable et à tous les sentiments qui suivent naturellement de ces réflexions. Est-il possible qu'une âme soit dans les voies de Dieu et de la grâce pendant que tout son état tarit en elle la source de ces réflexions et de ces affections qui en naissent ? Comment se peut-il faire que ce soit Jésus-Christ qui la conduise et qu'elle soit dans une disposition si opposée à tout ce que l'Église et ses ministres lui inspirent ? Il semble que ce soit ce temps-là où la nature se révolte avec plus de fureur et où l'activité des passions soit plus emportée. Il faut une foi bien aveugle pour ne pas craindre l'illusion dans des routes si égarées et qui paraissent conduire à un terme tout opposé à celui que l'on prétend.

Comprenez si vous pouvez l'éclaircissement que je vais vous donner là-dessus. Je prie Notre Seigneur qu'il vous donne lumière et grâce pour le comprendre. Les impressions des mystères dans l'âme la lie à Jésus-Christ dans ce mystère ou par lumière et par sentiment, ou par état. Le premier se fait par les découvertes, que cette lumière fait à l'esprit, des grandeurs de Jésus-Christ dans ce mystère, de ses desseins, de ses sentiments, par la facilité qu'elle lui donne d'y appliquer son attention et de se répandre en des affections conformes à ces vues. Ces impressions se font avec plénitude et d'une façon haute et pénétrante dans les âmes épurées et qui trouvent [34] la lumière dans sa source ; parce que déliées de leur fond naturel et corrompu, elles ont la liberté de voler à cette source et de s'y écouler toutes entières et de s'y perdre. C'est ainsi que les âmes les plus simples et qui n'ont nulle science acquise pénètrent souvent dans les mystères avec des vues bien plus élevées et plus étendues que ne sont celles des plus grands docteurs. Mais comme le nombre en est rare et que le gros des chrétiens qui composent l'église ne reçoit que les ombres de ces lumières et ne les reçoit même que par le dehors, c'est-à-dire par les impressions que fait en eux ce qu'ils en entendent dire, l'Église qui s'accommode au plus grand nombre ramasse autant qu'elle peut toutes ces découvertes que Dieu a faites sur ces mystères et dans ses saintes Écritures et dans ce que les saints pères et les grandes âmes nous en ont appris, afin de porter les chrétiens d'une conduite ordinaire a rappeler leur esprit de ses égarements et l'appliquer à la considération de ces vérités et à en concevoir, autant qu'ils le peuvent, selon le degré de leur grâce, les sentiments et les affections que la considération de ces vérités est capable de leur donner. Mais entre l'un et l'autre de ces deux degrés de la première disposition à l'égard des mystères, il y en a un autre qui fait la deuxième disposition, qui lie les âmes aux mystères par état et qui, sans leur en donner ces vues et ces sentiments, les fait participer à la grâce du mystère bien plus parfaitement que les dernières, mais non pas encore si parfaitement que les premières ; c'est ce qui les y conduit. [Sens ?] [34B].

Le mystère de l'incarnation est un mystère de dépouillement et de désappropriation. La nature y perd tous ses droits, la personne divine prenant la place de la personne humaine. Tout l'être humain de Jésus-Christ ne subsiste pas en lui-même. Toute sa substance est dans cette Personne adorable qui ne ferait qu'un tout avec lui. Tous ses mouvements en dépendent. L'esprit, le coeur, les facultés corporelles de Jésus-Christ n'agissent que par la dépendance essentielle où elles se trouvent de cette divine Personne et par la subsistance qu'elles ont en elle. C'est pourquoi tout y est divin et d'un mérite infini.

La grâce imite dans ces âmes le mystère de l'incarnation. C'est à quoi elle tend que de faire des copies du Verbe incarné. Quand elle agit en souveraine et selon l'étendue de ses desseins, elle commence par priver l'âme de tous ses droits, qu'elle s'est donnés sur elle-même en se soustrayant au domaine de Dieu. Cette disposition libre et propriétaire de notre esprit et de notre coeur est ce qu'elle attaque d'abord. Elle, Mais attractivité propre dans les faire et ne nous laissant que la foi qui n'oublie à Jésus-Christ, qui fait subsister en lui notre homme intérieur, qui la fait dépendre de lui dans tous ses mouvements libres. Elle nous dépouille de tout le reste, lumières, vues, sentiments, réflexions, mouvements. Tout cela dans la région où le péché nous a mis et où l'amour-propre nous retient, tout cela, dis-je, nous soutient encore en nous-mêmes. Ce moi propriétaire de lui-même et qui veut user de la grâce selon lui est [35] renversé par cette conduite.

C'est participer à l'état de l'incarnation que de se rendre avec fidélité à cette grâce qui en coule et qui nous désapproprie de nous-mêmes pour ne nous faire subsister qu'en Jésus-Christ par l'esprit de foi. Ô que cela vaut bien mieux et rend bien plus d'hommages à ce grand mystère que des vues et des sentiments qui passent et qui ne font d'impressions que pendant qu'ils durent, qui ne la font souvent que sur la partie sensible de l'âme et laissent le fond naturel aussi vivant qu'il était auparavant !

L'âme entre même bien mieux par cet état dans les vues, dans les sentiments et dans les emplois de l'Église sainte. Le Libérateur et le Messie est né. Il règne dans le ciel. Mais il n'a pas encore fait sa fonction pleine et entière de libérateur et de Messie à l'égard de tous les enfants de la nouvelle alliance. Elle soupire, elle l'appelle avec de grands gémissements. Tous ses sentiments sont des sentiments d'ardeur pour la venue de ce libérateur et de ce Messie, comme s'il était encore à venir. « Rorate Coeli desuper et nubes pluant Justum. Excita, quaesumus, Domine, potentiam tuam et veni. Veni ad liberandum nos », etc. Elle sait bien qu'il est venu, mais la liberté spirituelle qu'il doit donner aux âmes en qualité de Messie n'est encore que méritée ; elle n'est pas encore communiquée. Quand il s'applique à la donner, c'est comme s'il paraissait de nouveau pour cette âme, qu'il s'incarnait de nouveau pour elle, puisque c'est alors qu'il accomplit à son égard les [35B] mystères de son incarnation, les desseins de son amour en s'incarnant et qu'il fait les fonctions de libérateur et de messie.

Quel est le désir foncier d'une âme dans qui l'esprit d'Adam est enchaîné ? N'est-ce pas de vivre dans cette liberté intérieure de la grâce, de la recevoir de ce divin libérateur, d'être délivré d'elle-même et de la tyrannie de son amour-propre ? Toutes ces opérations qui la captivent, qui l'assomment, qui la poussent à grands coups hors de son fond naturel et corrompu, ne tendent-elles pas à lui donner à la fin cette liberté spirituelle qui est la vraie liberté des enfants de Dieu ? Ne faut-il pas que les liens d'Adam et que les chaînes de chair qui nous retiennent en nous-mêmes soient brisées avant que nous entrions dans cette liberté qui nous doit faire les esclaves du pur amour et de la souveraineté de Dieu ?

Ce sont là les impressions du Libérateur dans l'âme. Il détruit, il renverse toute l'activité de la vieille loi et de l'esprit judaïque en elle pour y établir son empire. Ce désir que le feu du fond intérieur excite sans cesse et qui possède le centre de l'âme est un cri continuel qui, selon l'esprit et les vues de l'Église, appelle le Libérateur avec de grands gémissements.

Cette vue simple qui est une saillie de l'état de se distingue pas par des actes réglés en méthode et par des considérations prouvées. Mais cela n'en est que plus naturel à la grâce. L'amour-propre y a moins de part. On croit ne [36] rien faire et on fait tout sans le savoir. L'on honore par état le mystère de l'incarnation dans le vrai esprit de l'église. L'amour-propre en enrage parce qu'il perd la fausse liberté qu'il veut avoir même dans les voies de la grâce. Les démons se déchaînent et se tourmentent pour retenir l'âme sous prétexte de dévotion dans la région naturelle et propriétaire où ils ont tant d'accès. Ils font sentir dans cette région tous les mouvements de leur fureur pour effrayer l'âme et pour l'obliger à faire volte-face vers eux et vers leurs impressions. Mais si elle tend droit à son centre et qu'elle se laisse dépouiller de tout en entrant courageusement dans les ombres de la mort, elle arrivera enfin à cette source de vie où elle aura part à la vie nouvelle de Jésus-Christ, à sa qualité de libérateur et à la liberté qu'il est venu donner aux hommes.

Toute votre dévotion pendant l'Avent doit donc consister dans ce désir du coeur, que votre état même vous fournit, et dans la fidélité à la voie que Dieu tient sur vous pour vous délivrer de la tyrannie de vous-même. Oraisons, communions, office, tout consiste à soupirer après la venue du libérateur dans le sens auquel je vous l'ai expliqué.

Je demanderai de tout mon coeur cette liberté pour vous à Jésus-Christ et qu'il avance son ouvrage en vous malgré toutes les résistances de la nature. Confiez-vous en lui, abandonnez-vous à lui. Plus vous êtes déconcertée et plus votre foi doit croître, car vous comprenez alors combien vous dépendez de lui. [37 numérotation désormais par page]

21e lettre du 7 janvier 1681.

Pourquoi vous renversez-vous la cervelle à m'écrire? Ne sommes-nous pas convenus que vous ne le feriez que lorsque votre intérieur vous y forcerait ? Il ne vous forcera pas qu'il ne vous donne de quoi dire. Je n'exige ni n'attends de vous nulle lettre de devoir ni de cérémonie. Mettez-vous bien cela dans la tête une fois pour toujours et suivez-le comme une règle. Vous vous donnez trop tout entière à votre peine et vous l'envisagez trop. Vous raisonnez trop là-dessus.

Les principes de votre conduite, c'est-à-dire de celle que Jésus-Christ tient sur vous, vous sont cachés. Vous vous en donnez d'autres selon que vous jugez de votre état par votre propre sens. Imaginez-vous un peu de quel ordre et de quelle force sont les conséquences que vous tirez de là...

Votre disposition foncière et ordinaire devrait être ce sentiment-ci que j'exprime par cette parole : « Je ne connais rien à mon état. Il n'y a que Jésus-Christ qui le connaisse. Tous mes raisonnements sont donc faux ou incertains. Je ne puis compter sur rien. Le seul parti qui me reste et de m'abandonner à Jésus-Christ et de me confier à lui, et d'espérer de sa grande miséricorde que par sa toute-puissance il tirera mon bien de mes maux pour s'honorer lui-même dans sa faiblesse. »

Demeurez-en là. Tenez à Jésus-Christ par un fond de foi, qui porte l'orage, et n'abandonnez pas ainsi toute votre âme aux premières vues que votre peine vous donne. C'est ce qui prolonge votre martyre en faisant vivre l'amour-propre. [38] Son activité doit périr. Il faut mourir et tout perdre en vous-même pour aller tout recouvrer dans le centre de la vie qui est au-delà de vous. Vous ne sauriez consentir à cette perte. Il faut pourtant y venir sous la conduite de la foi. C'est l'étoile qui doit vous mener par des chemins perdus et par des routes inconnues à l'étable où Jésus est né. Bonjour, ma fille. Ayez courage et mourez pour Jésus-Christ qui n'a pris naissance qu'afin de mourir pour vous.

22e lettre du 25 février (1681)

Si votre emportement est ce que je pense, car vous ne vous éclaircissez pas bien, ce sera quelque contrariété extérieure, laquelle jointe à la disposition du dedans, aura rompu la digue, et l'âme n'étant plus retenue aura fait paraître de l'orgueil et les suites d'un amour-propre irrité. Il faut savoir combien on est humiliée de pareilles chutes. On en tirera des conséquences, et l'on s'en entretiendra encore d'ici à six mois. Qu'il est dur à un esprit tel que le vôtre d'être le sujet des bruits, des discours et des réflexions et d'avoir des aventures qui donnent à parler. L'on s'en prendrait volontiers à Dieu et la première pensée qui vient, c'est que, si nous laissait la disposition de notre esprit dans une voie ordinaire, nous nous barderions [?] bien de ces fautes. Il semble que la captivité de l'esprit fasse une nécessité de tomber dans la confusion. C'est un chagrin noir et accablant qui saisit le coeur. Tous les projets de l'amour-propre dans la dévotion sont renversés. On périt de tous côtés. Est-ce cela que vous voulez me dire ? [39]

Je ne sais comment il arrive qu'encore que presque tous les livres fassent dépendre de notre fidélité à la grâce et à la pratique des vertus les communications de Dieu, quand l'amertume qui coule d'une chute humiliante et fait l'effet que Dieu prétendait - c'est-à-dire de pénétrer de l'âme propre, de l'anéantir et de la déconcerter -, c'est alors que Notre Seigneur nous prévient sans que nous y ayons part. C'est en effet que, s'il lui déplaît d'être comme obligé à nous laisser tomber pour nous faire sentir notre faiblesse, il ne nous voit par plus tôt par terre, gémissant et reconnaissant ce que nous sommes sans lui, qu'il a pitié de nous, parce qu'il nous aime, tout misérables que nous sommes, et qu'il nous tend la main pour nous relever. Ô que Dieu est bon aux âmes dont il s'est approprié la conduite ! Qu'il a d'indulgence pour elles et qu'elles ont grand sujet de se fier en lui comme à leur père et de s'abandonner à lui comme à un guide très sûr. Il voit en elle Jésus-Christ son fils auxquels il les a données et pour l'amour de qui il les protège, et quand elles tombent elles ne se brisent pas. « Cum ceciderit non collidetur quia Dominus supponit manum suam ».

Si Notre Seigneur vous fait un désert de votre intérieur, souvenez-vous qu'il a été lui-même dans le désert pendant son jeûne, qu'il a souffert toutes les incommodités d'une solitude affreuse et qu'il y a été tenté.

Ces incommodités corporelles en représentent de spirituelles auxquelles l'âme se trouve assujettie. Il faut qu'elle ait patience ; elle a part selon l'esprit à cet état extérieur de Jésus-Christ, qui donna même pouvoir sur son corps [40] sur ses sens et sur son imagination au démon qui le voulait perdre. Vous étonneriez-vous que cet esprit de malice reçoive quelquefois pouvoir sur tout ce qui est en vous de son ressort et sur toute la région de la vie d'Adam. Mais Jésus-Christ règne secrètement dans la région. Il y triomphe encore de l'ennemi. "Nolite timere", dit-il à ses apôtres, "Ego vixi mundum. Nunc princeps hujus mundi ejicietur foras". Demeurez donc en patience, en pénitence et en soumission dans votre désert et dans votre cachot. C'est tout ce que vous avez à faire pendant le carême. Bonjour, ma fille. Notre Seigneur fait pour vous ce que vous ne pouvez faire.

Lettre 23e

J'espère en effet que Notre Seigneur amortira peu à peu cette activité qui voudrait toujours tirer de son fond de quoi se soutenir dans la voie de Dieu et que, nous faisant entrer peu à peu dans cet esprit de dépendance qui convient tant à la créature, le démon en aura moins de pouvoir de remuer ce qui est en vous à la portée de ses impressions. D'instructions ? Je ne le puis guère vous en donner là-dessus que celle de dépendre avec une humble résignation et une simplicité de foi qui tienne tranquille l'intime de l'âme où Dieu fait son ouvrage, car il y a encore bien des régions de mort à passer avant que d'arriver à la vie. Il y a bien loin de nous à un Dieu si saint quoi qu'il soit en nous bien plus avant que nous-mêmes, étant le centre incréé de tout notre être. Mais il ne se répand dans l'âme et ne s'élève à [41] lui qu'en la purifiant par un dépouillement qui n'est pas entier tout à coup. Si cette opération se faisait tout d'une fois, l'âme ne pourrait la soutenir dans un corps fragile et mortel. Confiez-vous donc et abandonnez-vous à celui que vous voyez qui prend soin de vous et qui vous prévient par sa grande miséricorde dans les moments que sa très sage providence sait distinguer. Que votre foi croisse à mesure qu'il vous faire faire l'expérience de ses soins paternels. C'est à votre état présent que convient fort bien cet oracle de saint Paul : ce n'est ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde que dépend le grand ouvrage de la sanctification. Ce n'est pas qu'il ne faille vouloir et courir, mais la grâce de vouloir et l'attrait qui fait courir ne se donne pas aux âmes superbes et présomptueuses. Il n'y a que celles à qui il est donné de sentir en esprit et en vérité combien elle dépend de la miséricorde de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur ; il n'y a, dis-je, que celles-là qui reçoivent et conservent cette grâce de vouloir, il n'y a que celles-là à qui l'attrait intérieur donne ces mouvements rapides qui entraînent la substance l'âme à son souverain bien, ce qui est signifié par cette course.

Ce qu'il faut de coups pour mettre avec stabilité une âme dans cette situation, que les docteurs spirituels appels introversion, où elle soit si tournée en dedans avec Dieu que tout retour vers elle-même par amour-propre lui paraisse un enfer. [42]

Ce poids de l'âme vers le néant d'où elle a été tirée la porte à s'y rejeter toujours et à se prendre néanmoins à tout ce qu'elle trouve en son chemin pour ne pas tomber. On s'y prend et on s'y soutient par sa volonté et par son amour.

C'est ce mouvement détestable qui la détourne, l'ex... et l'éloigne de son Dieu. C'est ce mouvement qui a fait l'idolâtrie et qui fait tous les crimes du monde. Hélas, ne serait-elle pas plus certaine de trouver sa félicité et son repos dans son Dieu qui est aussi si avant dans elle-même que hors d'elle-même dans tout ce qui est si proche du néant. Mais c'est qu'il faut mourir à cette malheureuse vie d'amour-propre où toutes les passions se concentrent, vivent et se remuent. Il faut y mourir dans la mort et sur la croix de Jésus-Christ. Or on ne veut pas aller par cette mort à la véritable vie. C'est pourtant l'ordre et la voie que la doctrine, que l'exemple, que tous les mystères de Jésus-Christ nous montrent et nous tracent. Bonjour, ma fille. Continuez à prier pour moi.

24e lettre du 22 mai (1681)

Je vous assure que je ne vous écris pas, à vous et aux autres, sans avoir renoncé à moi-même et m'être donné à Jésus-Christ Notre Seigneur en le priant qu'il ne permette pas que je vous parle par mon propre esprit, mais qu'il me fasse la grâce de vous conduire comme des brebis de son troupeau aux pâturages qu'ils vous a préparés. Je vous dis ensuite de mon mieux ce que je crois vous convenir. C'est là tout ce que peut faire la créature. Si les lumières ne sont pas [43] proportionnées à votre disposition et n'entrent pas dans votre coeur, je m'en humilie de mon côté ; humiliez-vous-en du vôtre. Si je croyais qu'il voulût bien que, comme indigne et incapable d'être le coopérateur de ses desseins éternels sur les âmes, je lui remis de moi-même entre les mains le dépôt de la vôtre, je le trouverais, ce me semble, fort juste. Mais quoi ? Je n'ai pas assez de marques de sa volonté là-dessus. Je crains d'être infidèle à mon ministère si je ne donne pas aux âmes qu'il m'adresse le pain de la vérité selon mon petit pouvoir et je sais qu'une fausse humilité est souvent un grand orgueil ; comme si nous devions fournir nous-mêmes de notre fond ce que nous croyons devoir et ne pouvoir pas donner. Comme si un ouvrier tout-puissant ne pouvait pas faire son ouvrage avec un instrument misérable comme avec un instrument excellent ; comme si enfin ce qui fait voir la divinité de sa religion et de sa grâce n'était pas la disproportion des moyens qu'il enploie à la sanctification des âmes. Mais lorsque lui-même adresse ces âmes qui lui appartiennent à d'autres de ses ministres dont il lui plaît de se servir, il me semble que c'est un gain et pour elles et pour moi. Il ne faut être ni d'Apollos, ni de Céphas, ni de Paul, mais de Jésus-Christ qui a été crucifié pour nous. Et la charité qui nous unit sous Jésus-Christ notre chef comme les membres vivants d'un même corps me fait prendre part avec joie à tout bien que l'on fait aux âmes, au salut desquelles je prends intérêt. Ainsi, ma fille, si Notre Seigneur vous faisait [44] rencontrer heureusement auprès de vous des secours qui vous convainssent mieux, ne craignez pas que j'aie sur cela aucune vue humaine ! Non, par sa grande miséricorde ! Je suis bien trompé sur mes sentiments si j'ai d'autres désirs que celui que Dieu soit glorifié en vous, qu'il règne par son esprit et qu'il vous conduise par les sentiers de sa sainte loi à votre céleste patrie où il n'y aura plus de danger de se tromper, de quelque moyen qu'il lui plaise de se servir pour ce grand ouvrage. C'est ce qui me fait désapprouver les dernières paroles de votre lettre. Qu'il me damne, dites-vous, pourvu que je l'aime. Ne vous permettez pas ces abstractions-là. Il veut que vous l'aimiez afin que vous ne soyez pas damnée, et que vous soyez éternellement heureuse avec lui en l'aimant dans le ciel. Allez votre droit chemin. Je comprends tout ce que vous pourriez m'opposer là-dessus d'autorités, de raisons, d'exemples de saints, mais tout cela ne vous convient pas. Soutenez-vous au contraire avec simplicité à l'espérance de votre céleste patrie où vous réparerez toutes vos peines. Ayez horreur de l'enfer où l'on est avec les démons en société de tous les maux, et qu'une espérance humble et mêlée de crainte occupe le fond de votre coeur pour agir par les vues et par les mouvements de l'une et de l'autre, selon qu'il plaira à celui qui seul est le maître de votre coeur de rendre l'une ou l'autre plus vive. Ne vous livrez pas si fort toute entière à votre raison. Un vaisseau qui est à la rade tient toujours [45] à son ancre, quelque tempête qui l'agite. Si ses câbles se rompent et qu'il perd son ancre, il va échouer à des rochers, emporté au gré des vents et des flots. Je ne doute pas, selon ce qui me paraît de votre degré, que le démon par la permission de Dieu n'excite dans votre imagination, dans votre raison et dans tout ce qui n'est pas le fond secret de l'âme réservée à Dieu seul, je ne doute pas, dis-je, que cet esprit de malice n'y excite des tempêtes d'imagination, de raisonnement, de révoltes, et de tout ce que vous vous sentez qui vous faites douter. Je vois cette tempête, mais je comprends que dans ce fonds réservé à Dieu seul il doit y avoir une foi qui soumet à l'ordre de Dieu pour cela même, qui conserve une confiance établie sur la bonté toute-puissante de Dieu qui fait connaître à l'âme que, si Dieu la traitait à la rigueur selon sa justice, il l'abandonnerait, mais qu'en vue de Jésus-Christ qui a vaincu le monde et l'enfer, il la traitera selon sa miséricorde et ne laissera aller le lion rugissant plus loin que sa chaîne. Cette foi est l'ancre qui tient l'âme attachée à Jésus-Christ et dépendante de lui au milieu des orages et dans l'obscurité de la plus épaisse nuit. Quand le câble se rompt, véritablement il y a du danger, mais tant qu'il tient le vaisseau il ne périra pas et tout ce que le démon fait d'efforts tournera au bien de l'âme et à la gloire de Jésus-Christ qui vaincra en elle et la sanctifiera par les tentations mêmes. Voilà tout pour aujourd'hui, ma fille. Je prierai Notre Seigneur pour vous. [46]

[il semble que ce soit la fin de la 24e lettre. Le texte qui suit ne doit pas être la 25e lettre, mention qui apparaît dans la suite. Page 48 = 25e lettre]

(fin du premier cahier d’A. Derville ; deuxième cahier :)

[Ce pourrait être la suite de la page 49 ; début tronqué ?]

[46] … Lors même qu'elle s'efforce d'être humble dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses actions [elle] n'est pas contente d'elle-même si, par un retour presque imperceptible, elle ne s'y voit comme humble et ne se plaît à elle-même avec orgueil comme humble par son humilité même.

Cet exemple s'étend à tout le reste. Faites-en l'application. Or c'est ce moi qu'il faut détruire et, pour le détruire impérieusement, Jésus-Christ ne laisse plus pratiquer à l'âme les vertus à cette façon qui lui permette de voir toujours ce moi revêtu de ce qui flatte son orgueil. Il le leur fait pratiquer d'une façon qui lui fasse perdre ce moi de vue. Elle crie, elle se croit perdue, elle souffre le tourment du vide que ce moi remplissait ; et si une foi solide ne lui sert de guide dans l'horreur des ténèbres où il faut que ce moi se perdre de vue, il est vrai et qu'elle souffre beaucoup, et qu'elle est en danger de s'égarer. Si je faisais un livre et non une lettre, il me serait aisé, en ne se servant que de vos sentiments et de vos paroles, de vous faire voir le rapport de cette peinture avec la conduite que Jésus-Christ tient sur vous. Il vous en fera comprendre ce qu'il lui plaira. Ô, que Saint-Augustin a dit une grande chose lorsqu'il a dit que le premier effet du péché, et dans l'ange rebelle et dans l'homme, c'est que la créature veut être principe à elle-même et que par là elle s'en fait la fin, au lieu qu'elle était assez pour que Dieu par sa grâce fût en elle Vie et principe afin d'être la fin de tout [47] [commenter : accord avec le modèle moderne de l'étincelle] Nous voulons être principe à nous-mêmes. C'est la source de nos dérèglements et de nos malheurs. Or vous allez vous irriter à ces paroles : « Nous voulons », et me répondre : « Non, je ne veux pas cela, je veux tout le contraire ». Ç’a été là une de nos contestations. Mais, ma fille, c'est que vous ne me comprenez pas. Ne manquez pas de lire le septième chapitre de l'épître aux Romains. Saint Paul y dit qu'il ne fait pas le bien qu'il veut faire et qu'il fait le mal qu'il voudrait ne pas faire. De quelle volonté s'agit-il là ? Fait-on le mal sans le vouloir faire puisque le mal n'est mal que par la volonté ? Mais il parle d'une volonté que nous nommons autrement appétit, qui ne dépend ni de la liberté ni de la raison. C'est de ce penchant corrompu que l'amour-propre, que les passions, que la chair, que le néant donne à l'âme. Ce que de ce penchant malheureux que je vous dise quelquefois que l'âme voudrait, que l'âme veut. Or, jusqu'à une certaine liberté de grâce, l'âme sent toujours ce poids et en est souvent emportée, non pas au-delà de la grâce et de la loi de Dieu, mais jusqu'à leurs dernières bornes où la main de Jésus-Christ l'arrête après lui avoir fait sentir ce qu'elle est et ce qu'elle serait sans lui. Humiliez-vous donc dans les ténèbres et dans les chaînes de votre cachot. Dites à Dieu : « Justus es, Domine, et rectum judicium tuam. Non intres in judicium cum serva tua, Domine ». Dépendez de lui, confiez-vous en lui [le txt semble incomplet : suite page 50 ?] [48]

25e lettre du 21 juin (1681)

Qui est d'un grand jour.

Voyez les deux dernières lignes de votre dernière lettre : « Ô, que la vie d'Adam est encore vivante dans mon âme, et que de coups il faut pour la détruire absolument. C'est l'ouvrage de Dieu, c'est ce qui m'empêche d'en désespérer. » Quand vous ne m'auriez écrit que cela, il y en a plus qu'il n'en faut pour me contenter et la lumière intérieure qui vous l'a fait dire est une lumière de fond qui suffit à vous conduire. Je prie Dieu qu'il vous la conserve et qu'il vous l'augmente. C'est en effet un ouvrage terrible et incompréhensible que d'ouvrage du péché en nous. Ceux-là seuls le comprennent qui considèrent avec pénétration ce qu'il a coûté à Jésus-Christ et qui sentent ce qui lui coûte encore à détruire. S'il n'était pas un libérateur tout-puissant et toujours appliqué par une sagesse infinie aux âmes dans lesquelles il veut la détruire, il en faudrait désespérer. C'est ce qui fait que, quand l'âme qui sent ce qu'il fait sans en connaître le mystère perd de vue dans son obscurité et dans les combats de la mort cette Toute-puissance et cette infinie Sagesse, elle est si souvent et si violemment dans un certain degré d'état attaqué de désespoir et d'impatience.

C'est par voie de dépouillement et de mort que se fait la destruction de cet ouvrage, pour dompter l'orgueil et pour assujettir le libertinage de l'amour-propre. Or selon l'inclination et l'intérêt de ce propre amour, l'âme voudrait qu'il se détruisît par voie de lumière et en la revêtant toujours de nouveau sans la dépouiller. On voudrait de même pour le passage de l'âme à la [49] gloire éternelle : l'amour-propre voudrait que ce ne fût pas par voie de mort naturelle. Lisez le septième chapitre de la deuxième épître aux Corinthiens. Ainsi, avant que l'âme soit assez avant hors de ce fond corrompu pour être hors des atteintes et de la portée des impressions de cet esprit de malice, il se sert de la raison obscurcie pour la faire penser à sa façon de la conduite de Dieu. C'est ce qui fait son tourment, Dieu le permettant ainsi, et afin que ce qui a été la source de notre péché soit l'instrument de sa justice, et afin que la foi dans cette épreuve s'affermisse et prenne le dessus, au-dessus des sens et de la raison.

Jésus-Christ s'applique différemment à détruire cet ouvrage dans ceux qui lui appartiennent. Il le fait dans les uns plus, dans les autres moins, selon ses desseins éternels et selon qu'il le veut faire plus ou moins. il s’y prend de différentes manières, mais quand il applique la cognée à la racine pour déraciner l'âme et pour la transplanter, comme dit saint Paul, d'un fond dans un autre, du vieil Adam dans l'homme nouveau qui est Jésus-Christ, il ne s'agit plus d'ébranler. Il faut renverser ce moi qui se mêle partout, qui est comme incorporé avec l'âme, qui la tient liée à soi en esclave, qui la contraint de tout rapporter à lui, de ne travailler que pour lui. Il faut renverser ce moi qui gâte les vertus, qui enchaîne les dons de Dieu, qui tient la grâce captive, qui fait servir à l'orgueil ce qu'il y a en elle de plus grand et de plus sacré, en sorte que par ce misérable moi, l'âme [50]... [texte incomplet] abandonnée à lui. c’est un Père tout-puissant qui ne met sa justice en oeuvre que par amour et pour faire une plus ample miséricorde. Lorsque vous croyez tomber, sa main est dessous pour vous soutenir ou pour vous recevoir pour votre chute afin que vous ne vous brisiez pas. Ne vous agitez pas tant au-dedans. Ce n'est pas l’ouvrage de la créature, c'est celui de Jésus-Christ qui va par degré selon ses desseins. Bonjour. Lisez quelquefois les Psaumes si vous les avez traduits.

26e lettre du 7 juillet (1689)

qui touche quelque chose sur le pur amour.

Ce qui est impossible aux hommes, c'est-à-dire aux forces humaines, n'est pas impossible à Dieu. C'est la seule consolation qui peut vous rester dans la disproportion infinie que vous sentez entre ce qui vous est montré du pur amour et ce que vous pouvez faire pour y arriver. Il est vrai de dire de votre état ce que le mauvais riche disait du sien : «inter vos et nos chaos magnum formatum est ». Ô quel chaos ! Ô quel éloignement ! Mais en cette vie il n’arrive pas que Dieu montre ce chaos à l'âme qu’il n'ait dessein de le dissiper et la découverte qu'il fait de la vie que ce pur amour donne au coeur de ceux qui le reçoivent est un préjugé presque certain du dessein que Dieu a d’y conduire l’âme. C'est pourquoi si l'âme se mesure à elle-même et à ses forces, elle ajoutera ce qui suit : « Ita ut qui », etc. ; mais si elle a de la puissance et de la bonté de Dieu l’idée qu’elle en doit avoir, sa foi démentira [51] toutes les pensées et tous les découragements que la dureté impénétrable du fond corrompu lui fournira. Cette foi est au fond des cœurs² une vue simple de ce que Dieu peut ; et la raison qui est dans la tête n'en fait pas usage. On voudrait bien, mais on ne peut faire monter cette foi dans l'esprit naturel et l’attirer là pour l’en soutenir. Il faut que toute l'âme soit attirée où il est et qu'elle souffre en patience, que Jésus-Christ la détourne violemment de tout le créé qui est dans l'esprit naturel, et la tienne par ce détour dans un vide et dans une impuissance qui est la source des soulèvements et des emportements que vous expérimentez malgré vous.

La patience est le parti que vous devez prendre. Votre stupidité est bonne. Toute réflexion volontaire vous ferait souffrir davantage. L'on en fait encore que trop puisque le sentiment applique imperceptiblement à la peine.

Comprenez une âme accoutumée à user de son maître et à jouir de ses droits selon sa propre activité, une âme qui veut s'attirer de tous côtés des objets qui agissent sur elle et sur qui elle agisse, une âme qui veut se soutenir dans elle-même.

Comprenez aussi un Dieu qui la dépouille de ses droits en ne secondant pas son activité, qui la tient liée pour qu'elle ne puisse ni se porter aux objets ni recevoir leurs impressions, qui enfin la tuent et l’assomme pour l'obliger à se rendre, à ne rien présumer, a désespérer [52] de tous ses efforts, et n’oser rien attendre que de sa pure et infinie miséricorde. C'est à quoi on ne se réduit pas en un jour. Le pur amour ne se possède qu’en Dieu.

Il faut donc arracher l'âme à elle-même et l’attirer en Dieu. Tant qu’elle sera en elle-même, c’est elle-même qu'elle aimera et tous ses mouvements auront quelque chose de cet amour propre qui la tient tournée vers elle-même.

C'est ce qui se commence en vous et c’est de quoi le fond naturel enrage, car s'il veut Dieu, il le veut en propriétaire. Il le veut pour soi et non pas pour lui. Il le veut pour le référer à soi. Mais il le faut laisser enrager. Il est juste que la rage soit son partage. Personne n'enragea jamais de voir enrager son ennemi de son impuissance et de sa faiblesse.

J'ai une grande confiance en Notre Seigneur, qui voit à tous les moments tout ce qui se passe en vous, qu’il ne vous abandonnera pas : « sine me nihil potestas facere ». C'est donc là son ouvrage. C'est un ouvrage digne des grandes choses qu'il a faites pour vous.

Donnez-lui sur son ennemi (qui est en vous une partie de vous-même) tout le pouvoir que vous y prétendez. Espérez contre l'espérance. Tout va comme il doit aller. Si vous ne pouvez rien dans l'éloignement où vous vous sentez de l'objet divin de cet amour pur, n'entreprenez rien et ce vide, qui sera une mort, contentera ce pur amour par mille sacrifices, qui se font en vous sans vous, de votre être, de votre esprit, de vos mouvements naturels et de tous les [53] objets qui pourraient exciter ces mouvements. Bonjour, ma chère fille. Je prie Notre Seigneur qu'il soit votre Moïse dans votre désert et qu'il vous fasse tendre à la Terre promise.

27e lettre du 20 août (1681)

[53-54-55 = longue fable qui se termine ainsi :]

…Vous n'avez pour le comprendre qu'à supposer que votre âme est le malade, que le cloaque est le fond de la nature corrompue, que le palais est le centre de votre intérieur, que les chemins déserts et escarpés sont les voies intérieures et les différentes dispositions où il se faut nécessairement trouver, que celui qui entreprend tout ce grand projet et le conduit est Jésus-Christ, et par lui-même et par celui du ministère duquel il se sert pour nous conduire. Je ne vous en dirai pas davantage. Faites vous-même toutes les applications, en égayant un peu votre esprit.

Ô que ce fond naturel est frénétique est furieux ! Il faut des liens faits de la main d'un aussi puissant libérateur que Jésus-Christ pour lier cet enragé. Mais on ne le ménage pas [saut du no 55 à 58] parce qu’on sait qu'il faut malgré lui le traiter à ce palais. Abandonnez-vous à ce divin libérateur.

28e lettre du 20 septembre (1681)

quand même il plairait à la divine Justice se servir d'une chimère et de votre imagination pour vous assujettir inévitablement à la pénible disposition de votre intérieur et que ce grand Dieu voudrait encore employer au châtiment de Pharaon les mouches et les sauterelles, vous voudriez encore une grande mort, une grande vertu de pénitence et un grand mérite à vous y soumettre volontairement et à faire de nécessité vertu par esprit de soumission à la conduite d'un Dieu tout-puissant. De quelque côté que votre oraison se tourne, elle ne peut raisonnablement échapper à la main de Dieu. Vous ne le pourriez guère qu'en disant : je ne le veux pas et je n’ai pas d'autre raison de ne le pas pouvoir que ma volonté même qui veut être libre et ne veut pas consentir à vivant dans les chaînes et dans les entraves de la justice purifiante de Dieu. Encore, quand vous le direz, il vous faudra faire de grands efforts pour vous soutenir contre Dieu seulement un jour dans cette disposition. O ma fille, que le bras de Dieu est assommant, mais qu’il est puissant et invincible. Jésus-Christ mesure sa conduite non pas sur le temps présent, mais sur le temps à venir. L'éternité sera bien [59] longue pour reconnaître l'amour qu'il vous témoigne en entreprenant votre amour propre et en conjurant la destruction de votre activité naturelle.

Sur le fond où vous êtes, l'âme n'a presque pas de mouvement propre qui ne la tourne vers elle-même et vers la créature. Le mouvement même qu'elle se donne vers les choses saintes fait cet effet. C'est ce qui oblige Jésus-Christ à faire cesser peu à peu tous ces mouvements propres, a enchaîner la plus noble partie de l'âme, à amortir son activité et à ne lui permettre pas de se laisser entraîner aux élancements et à l'impétuosité de la propre vie qui veut toujours faire rentrer l'âme en elle-même et à la faire vivre d'elle-même sur son fond naturel. Voilà ce qui fait votre vide, votre sec, votre impuissance, votre chaîne et votre état assommé et ténébreux. Il faut tout ôter à votre âme qui se sert de tout pour le tourner à elle-même. Si Notre Seigneur vous éclaire pour entrer dans ce secret de mort et de croix, vous comprendrez que cet état n'est pas chimère ni imagination. Mais y a-t-il rien de plus réel et de plus sensible que la conformité de ce principe avec ce que vous expérimentez ? Confiez-vous en Jésus-Christ, Notre seigneur et votre libérateur unique. Il a toujours les yeux ouverts sur votre état. Serez-vous une ?mer solitaire.

J'espère donner la retraite chez vous avant la Toussaint, ayez patience. Soutenez Dieu, car il vous soutient imperceptiblement. Plus vous serez bête avec moi et plus vous serez à mon gré. Bonjour.

29e lettre du 14 octobre (1681)

Je ne sais si la petite lettre aura servi de réponse à votre dernière que je n'ai reçue que depuis, ni si vous y aurez trouvé votre compte, car Notre Seigneur fait valoir nos paroles autant qu'il lui plaît. Vous sentez vous-même que ce qui, dans un temps, n'est que ténèbres pour vous devient lumière dans un autre temps. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas laisser sans réponse cette pauvre lettre d'un esprit qui se croit aliéné, je le crois avec vous, et que Notre Seigneur, voulant vous conduire à un état où il soit lui-même votre raison et votre sagesse, vous faites perdre la raison et chasse votre esprit de la région où est votre esprit pour entrer dans une autre région où il ne soit plus à vous. Que l’on a de peine à s’y résoudre ! Ô ma fille, que la porte par où l'on entre dans la vie et petite et que le sentier par lequel l'âme est conduite à cette porte est étroit ; qu'il y en a peu qui entrent dans ce sentier et qui arrivent à cette porte ! Je le dis avec admiration, car Jésus-Christ n’a dit l’un et l’autre qu’en se récriant et qu'en admirant. Il a admiré deux choses, et la petitesse de la porte et du sentier, et le petit nombre de ceux qui par ce sentier, arrivent à cette porte. S'il veut vous mettre de ce petit nombre, à quel prix faut-il acheter cette grâce ? Il a ouvert au fond de votre âme la petite porte. C'est par là qu'il sort des étincelles qu'allument le feu et se répandent dans l'âme qui voudrait tout d'un coup voler à cette petite porte et entrer dans la vie. Mais il faut qu'elle passe par le chemin étroit et, pour cela il [61] faut la rendre petite et la dépouiller de tout. Cette petite porte est ouverte. Jésus-Christ y tire l'âme par le fond. Il faut que le reste suive et entre dans le chemin étroit qui la sèvre, la dépouille, écorche et arrache sa vieille peau. Tout y sert, tout en emporte son lopin, démons, créatures, maladies, afflictions, persécutions ; mais au milieu de tout cela Jésus-Christ tire toujours du dedans et pousse toujours du dehors, à moins que l'âme ne l'arrête en lui disant de coeur et de volonté : je ne veux pas être à vous. Voilà la source de ses peines. Car, quoique par une foi constante et que par le feu qui s'allume en elle des étincelles de la petite porte, elle veuille être à lui, cependant, quand elle se sent tirer hors d'elle, elle y rentre, ou plutôt elle y veut rentrer et s’y porte de son propre poids. C'est en elle qu'elle veut que Dieu vienne, c'est en elle qu'elle veut jouir de tout, c'est en elle qu'elle veut avoir des dons de Dieu pour en disposer à son gré. Le démon se mêle là et, la voyant dans cet embarras, il allume ce qu'il y a d'elle dans le fond d’Adam qui n'est pas hors de ses atteintes et il fait là un petit feu. L'âme veut vivre là où elle doit mourir. Il faut passer par là. Il n'y a pas de méthode qui puisse vous tracer la route et le sentier. Notre Seigneur le fera de sa main puissante et vous y conduira au travers des démons et des passions qui se révoltent souvent contre ce sentier. Tenez-vous attachée par une foi humble et soumise à votre libérateur et soutenez-le en patience. Remuez-vous le moins que vous pourrez sous sa main. [62] Et quand vous ne savez où vous en êtes, de ténèbres, d'angoisses, de tortures intérieures, de mouvements d'enfer, d'impressions de démons, souvenez-vous qu'il est au fond de votre âme, au-delà de la petite porte dans la région de la vie, qui ordonne tout cela et le fait servir à ses desseins. Il y a des mystères que votre raison ne peut pénétrer. Il est juste que votre petite bluette de raison cède à la raison infinie de Dieu, qui pourrait d'un regard vous faire un séraphin, mais qui juge à propos pour la gloire de Jésus-Christ son fils de ne vous conduire à la vie que par la tentation et par la mort. Il faut vous amortir et tuer la vie d’Adam à force de coups. Jésus-Christ sous les coups des juifs portants sa croix, voilà votre modèle. Ô que cet amortissement coûte à la nature, qu’il demande de foi et d’abandonnement de soi-même, mais qu'il conduit à une grande liberté en nous déchargeant de nous-mêmes ! Vous le verrez dans la suite. Souffrez non seulement avec patience, mais avec humilité, car l'humilité est la virginité de toutes les vertus, mais particulièrement de la patience dans les peines intérieures. L'âme s’enorgueillit de son tourment si elle n'y prend garde et sa patience se corrompant par l'orgueil n'est plus une patience vierge. Vous êtes digne de l'enfer. Souffrez que les démons aient puissance sur vous. Jésus-Christ bardera votre coeur et votre volonté. Tout le reste se purifie dans cet enfer de grâce et de miséricorde. Bonjour, ma fille.

30e lettre du 22 novembre 1681 [63]

Ô ma fille, que Dieu est un grand ouvrier et qu'une âme dans la main du Tout-Puissant est facile à tourner comme il lui plaît. Un regard de ses yeux change des dispositions dont il paraissait auparavant impossible de sortir et amollit dans l'âme des duretés qui semblaient impénétrables. Qu'est-ce qu'une âme comme abandonnée à la tyrannie du fond naturel révolté qui paraît prendre le dessus, et un jour après... Qu'est-ce que cette même âme pénétrée dans son fond spirituel et intime de la douceur d'une paix qui calme par son rejaillissement les révoltes et la résistance du fond naturel ? Ces deux dispositions sont deux extrêmes bien opposés, mais qui peut faire passer l'âme de l'une à l'autre ?...

Hélas, elle sent bien que ce passage et ce changement ne peut être l'ouvrage que d'une main toute-puissante, et que les plus violents efforts de la créature ne font qu'embrouiller son activité sans la déprendre d'elle-même.

Cela doit vous persuader de vous abandonner à Jésus-Christ avec une foi invariable en toute disposition, puisque rien n’est en votre pouvoir et que vous ne pouvez pas plus vous élever à lui (quand il vous laisse en vous-même) qu'une pierre ne peut s'élever en l'air quand elle seule sur la terre. Que l'air se remue tant qu’il lui plaira pendant la nuit, il ne se fera pas lumineux en l'absence du soleil, et quand ce principe de sa lumière s'éloigne, tous ses efforts sont inutiles pour la retenir...

Je vous inculque exprès cette vérité, car elle est de votre état [64], elle en est presque le fondement. L'opération qui presse l'âme et la met à sec n'est pas comme l'amour-propre, actif, turbulent et propriétaire le veut croire ; n'est pas, dis-je, une inutilité de l'âme. Elle est vide alors et la créature en elle n’est pressée que par la violence que Jésus-Christ fait pour la tourner vers l'intérieur et la rappeler au centre. C’est assez que d'être devant Dieu et à ses yeux dans une disposition où rien de créé n'occupe le coeur. Ô, qu'une âme suspendue par une foi nue entre le ciel la terre, tendant au ciel et s'éloignant de la terre, est un grand spectacle aux yeux de Dieu. Elle honore par état Jésus-Christ suspendu à sa croix. Bonjour, ma fille.

31e lettre du 2 décembre (1681)

Comme je n'ai qu'un moment pour vous écrire, il faut nous parler presque en monosyllabes.

La disposition où vous êtes marque que Notre Seigneur veut que vous attendiez tout de lui et que vous désespériez tout de vous-même et de toutes les créatures. Je ne m'en excepte pas. Il voit la tempête, il la peut calmer d'un seul de ses regards. Pourquoi ne le fait-il pas ? « Virtus in infirmitate proficitur ». Il faut que vous perdiez tout appui en vous-même et que votre esprit vous soit ôté, afin que dans votre faiblesse vous n’ayez plus que Dieu et la foi. Je n'espère rien de mes paroles, mais j'espère tout de Jésus-Christ pour vous. L’incertitude même où vous êtes vous doit faire dépendre uniquement et aveuglément de la grande miséricorde de Dieu à cause de Jésus-Christ. Ne perdez pas la foi en lui au milieu de la tempête. [65].

Ne craignez pas que je me lasse de vous. Je vous assure que vous trouverez toujours en moi une charité égale. Je suis persuadé que Dieu vous aime et travaille à vous sanctifier par votre misère même. Je seconderai ses desseins avec sa grâce et j'espère que je ne me tromperai, car je crois vous discerner mieux que vous ne vous discernez vous-même. J'ai cru en effet que vous aviez parlé de vos peines à votre supérieur. Cela n'étant pas, il n'y a rien à dire. Gouvernez-vous-y comme je vous l'ai mandé, c'est-à-dire en proportionnant les choses à la lumière ordinaire. Ne vous forcez pas pour m'écrire. Je n'exige pas cela de vous. Suivez en cela le mouvement présent. Je crois bien que présentement vous n'avez pas la pensée des austérités et des choses singulières, mais vos moments peuvent être différents. Le démon est subtil, il faut le prévenir. Bonjour. Notre Seigneur a soin de vous. Je vous en assure de sa part. Vous en verrez les preuves et les effets dans la suite.

32e lettre du 3 janvier 1682

Vous me faites bien de la pitié, ma chère fille, car je connais l'étendue et la violence de vos peines. C'est une tempête dans la nuit, pendant laquelle Jésus-Christ dort. Lisez là-dessus tout le chapitre 8e de saint Matthieu, et n'y manquez pas.

Je voudrais que vous ne vous effrayassiez pas plus que moi de cet état-là. Vous me direz que je n'y ai pas tant d'intérêt que vous. Il est vrai. Je dois pourtant en répondre à Dieu et c’est y avoir un grand intérêt, à mon avis, et la foi ne m’est pas [66] moins nécessaire pour vous y conduire qu'à vous pour vous y soutenir. Satan a demandé d'éprouver votre foi, comme il fit celle de Job, de cribler votre âme, comme il fit celle de saint Pierre, et il lui a été accordé. Mais il a défense, comme à Job, de toucher au fond de votre âme, et Jésus-Christ a prié pour vous, comme pour Saint-Pierre, afin que votre foi qui s'ébranle dans la tentation ne soit pas renversée. Vous êtes entre les mains du Tout-puissant, et ce malheureux esprit de malice qui n'a pas eu le pouvoir d'entrer sans licence dans les pourceaux en aura bien moins sur les enfants de Dieu et sur une épouse de Jésus-Christ qu’il porte dans son coeur et dans ses mains.

Vous n'avez besoin que de cette confiance en l'état où vous êtes et elle doit aller jusqu'à vous persuader que tous ces mouvements-là n'empêcheront pas Notre Seigneur d'achever son ouvrage en vous.

Tout cela n'est qu'amour du côté de Jésus-Christ et, si j'ose dire, du votre. Jésus-Christ se fait place dans votre âme par le vide où il la tient. S'il ne vous aimait, il laisserait tout en vous dans l'intelligence que cause entre l’âme et le corps la servitude où le péché met celle-là de celui-ci. Cette séparation violente que son opération fait est une mort terrible. Il ne faut pas s'étonner que toute la nature se révolte contre. L'âme attachée à son fond naturel sent de loin Dieu comme source de vie ; elle voudrait tout rompre pour aller à lui et pour en remplir son vide, mais elle est retenue. Elle en a de la fureur, et d'autant plus qu'il n'est pas plus en son pouvoir de remplir des choses créées et des sentiments naturels que de [67] Dieu ce vide inévitable. On l'enchaîne pour lui en ôter le pouvoir. Si elle n'avait pas un attrait violent pour Dieu, elle serait tranquille. Ne l'avez-vous pas été dans le temps où vous suiviez vos voies selon la nature ? C'est un tourment qu'il faut porter en patience et avec une résignation de coeur. Tout cela tend à amortir votre propre activité, à vous dépouiller des droits que vous voulez retenir sur vous-même dans les voies de la grâce, à vous réduire à une incapacité où toute votre propre suffisance soit détruite.

Voilà le dessein de Dieu. Secondez-le, et puisque vous sentez qu'il réprouve tout ce qui part de votre fond propre et de votre propre suffisance, quelque saint qu'il vous paraisse, ne vous portez en lui que par son mouvement, et quand cette impression surnaturelle ne vous enlèvera pas avec empire, demeurez dans votre néant, dans la prison de la justice de Dieu, où vous êtes enchaînée, et souffrez sans vous effrayer toutes les insultes des démons. Ils enragent plus que vous et toute votre fureur n’est qu’un réfléchissement de la leur sur la partie sensible de l'âme à laquelle ils ont accès. Mais le fond de votre âme et ce qu'il y a de Jésus-Christ en vous est plus en sûreté qu'il ne serait dans les consolations. Reposez-vous-en sur Jésus-Christ et sur moi. Je ne doute pas que les mêmes mouvements qui s’excitent en vous contre Dieu ne s’y excitent aussi contre le prochain. [68] L'aigreur du fond irrité s'acharne, pour ainsi dire, en cet état à quelques personnes particulièrement qui deviennent insupportables. C'est là un grand tourment, mais il faut que tout contribue à faire l'enfer de l’âme, car son enfer éternel est transféré à celui-là. Retenez tant que vous pouvez tout ce qui paraît au-dehors et attendez de Jésus le remède aux soulèvements intérieurs. Il ne s’offensera pas plus de ces mouvements contre le prochain que de ceux qui sont contre lui. Vous admirerez quelquefois celui à qui les vents et la mere obéissent quand il lui plaît de donner le calme. Que votre amour-propre meure par la perte de ses droits et de son activité, et Notre Seigneur fera tout le reste pour vous auprès de son Père, puisqu'il ne demande présentement que cela de vous.

Il y aura plus d'amour que si vous vouliez l’aimer malgré lui par des emportements de propre suffisance et d’un amour fait à votre manière. J'aurai grand soin de vous recommander à sa bonté. Il vous aime. Il ne vous abandonnera pas.

33e lettre du 13 (23 ?) Janvier 1682.

Vous avez très bien deviné ma pensée. Les distractions de votre emploi n’attachant avec plaisir ni le coeur et l'esprit n’arrêteront pas l'âme en son chemin et n'empêcheront pas l'attrait de la grâce. Elles le feront mieux sentir au contraire et le rendront au plus fort. N’admirez-vous pas la Providence ? Les projets du latin se renversent quoique vous y donnassiez avec inclination. Dieu y substituer un emploi [69] d'esprit et d'attention où tout vous rebute et doit vous crucifier. En effet, si notre voie était dans notre main, pour user du terme de l'Écriture, et que nous mesurassions la vie intérieure à notre raison, rien ne paraîtrait si opposé aux dispositions intérieures et au terme auxquelles elles vous doivent conduire que les fonctions de votre charge. Vous en faites dans votre billet un parallèle assez juste et, s'il était nécessaire, j'y trouverais encore bien des contrariétés que vous ne découvrez pas. Ô que les moyens par lesquels l'église chrétienne s'est établie dans le monde et est parvenue au point de grandeur et de gloire ou nous l'admirons pendant cette octave, que ces moyens, dis-je, paraissent avoir peu de proportion à un si grand ouvrage ! C'est en cela même qu'ils y étaient plus proportionnés. Il fallait que la Toute-puissance parût dans son oeuvre et qu'il en fût reconnu le seul auteur. C'est à quoi la sagesse des philosophes, l'éloquence des orateurs, l’adresse des politiques et le courage des héros eut été nuisibles.

Quels moyens votre raison choisirait-elle pour parvenir à cette vie intérieure qui, dans sa perfection, est une vie de pur esprit, de repos en Dieu, de silence profond dans l'âme, une vie enfin toujours exposée aux impressions de Dieu dans le dégagement de tout le créé ; eut-on même un état à gouverner et tous les événements les plus fâcheux et plus opposés à nous à supporter, tant à l'extérieur qu'à l’intérieur ? Cette raison n’irait pas sans doute chercher ce moyen-là [70] dans des papiers, des contrats, des sollicitudes pour le temporel, des parleries éternelles, comme vous dites, etc. C'est cependant là que Dieu les veut trouver pour être reconnu le seul auteur de son ouvrage et pour en avoir toute la gloire. C'est là que vous devez appliquer une maxime dont il y a longtemps que j'ai essayé de vous persuader, que Dieu prendrait plaisir à rompre toutes vos mesures et à jeter la confusion dans toutes vos vues sur votre voie, pour vous rendre dépendant de lui avec une foi aveugle... En effet, vous voilà bien pour parvenir à cet esprit de foi et de dépendance. Une âme en pleine mer, exposée au couvent et à la tempête, peut-elle échapper son naufrage, si les voiles de la foi étant exposés au souffle de l'Esprit divin, ce divin Esprit ne lui fait trouver sa route parmi les écueils qui s'y rencontrent ? Il n’y avait pas de meilleur moyen pour vous jeter hors de tout appui en vous-même et de toute créature, hors de toutes les mesures de votre raison, hors de tout repos dans les moyens extérieurs. Il n'y avait pas de secret plus efficace pour vous lier à Jésus-Christ par la dépendance absolue où vous êtes de lui pour ne pas périr dans cette mer.

Mais il y a un autre mystère. C’est présentement le temps d'arracher, de renverser, de déraciner, d'ébranler l'amour-propre par ses fondements. Une vie tranquille où l'on se compose au gré des esprits, où peu de choses choquent, où l'on est toujours à soi pour retenir par la puissance qu'on exerce sur soi les saillies des passions, où il ne paraît que peu de chose de la corruption qui est au-dedans, ce n'est pas une vie propre à ce grand [71] renversement. Il faut que l'âme soit exposée comme un but et pour cela elle doit être suspendue et en vue. Il faut que le moindre mouvement qui échappe paraissent et traîne après soi sa confusion et son chagrin. Il faut que la tour de Babel soit renversée. Un Dieu qui soutient au milieu de tout cela et retient le fond de l'âme à soi sans que tous les ébranlements ni toutes les agitations rompent le filet ni fassent perdre l'attrait.

Ce grand Dieu s’honore lui-même à sa manière. Il dispose l'âme par la tempête à son calme futur qu’il lui veut donner. Il l’a fait entrer dans la lumière par l'obscurité. Il la désapproprie en ruinant les moyens par lesquels elle veut se désapproprier elle-même. Il la fait dépendre de lui en l’empêchant de dépendre d'elle. Il l’établit dans la foi par l'obscurité de la raison.

Vous voyez bien, ma fille, le dessein de ce grand Dieu tout-puissant. N'allez pas plus loin avec lui que le jour présent. Jour à jour, heure à heure. Il vous soutiendra. Vous ferez comme une autre ce qu'il faudra faire, en croyant toujours que vous ne pouvez rien, et vous vous trouverez au bout de l'année admirant comment vous l'avez pu passer. Alors Dieu y pourvoira et nous nous mettrons en peine de savoir ce qui vous sera utile. Ne perdez pas la confiance en Jésus-Christ. Il aura toujours les yeux ouverts sur vous, et je vous assure de sa part que vos égarements ni vos chutes ne l’éloigneront pas de vous. Vivez, agissez, faites votre devoir dans cette confiance. Bonjour.

34e lettre du 10 février 1682.

Mon dessein en vous citant le chapitre de l'écriture n'avait été de vous appliquer qu’à cette tempête qui vous figurait la vôtre. Si vous avez prétendu que je vous montrasse tous les rapports dont vous me faites la question dans votre dernière lettre, vous me poussez au-delà de mes bornes. Cet état revient de fois à autres, ne croyez pas en être quitte. Résignez-vous au contraire à la volonté de Dieu pour le temps de votre impuissance vous empêchera de le faire [sic] et dites avec David : « Si ambulavero in medio umbrae mortis, non timebo mala quoniam tu mecum es ».

Au premier assaut que vous aurez, je vous marquerai de ces dispositions d'horreur une peinture si vive et si animée dans l'écriture que vous voyez et verrez dépeinte. C'est une idée qui me vint il y a quelques jours et à laquelle je n'avais jamais pensé. C'est peut-être pour vous que Notre Seigneur me l’a donnée. Je ne veux pas à tout hasard vous la dérober.

Le carême est un temps de mort. Vous l'avez appris des cendres. Il faut que ce fond d’Adam soit dissous et réduit en poudre sous la main de Dieu. Mais si le fond du péché s'affaiblit, le fond de la grâce et de la vie se fortifie de manière imperceptible, que Dieu vous découvrira dans son temps.

Je vous demande des prières dans l'état où vous êtes. C'est peine perdue. Au moins vous me les devez pour le temps où vous en pourrez faire. Bonjour. [73]

35e lettre du 6 mai 1682.

L’idée que j'avais eue et dont vous me faites mention dans votre lettre que je vous ai parlé, a été que l'âme était retenue dans son fond de corruption sous la dure, tyrannique domination de l'amour-propre comme les israélites le furent en Égypte sous celle de Pharaon et que Jésus-Christ qui est le Moïse et le libérateur de cette âme, désole par autant de miracles de puissance ce tyran, c'est-à-dire cet amour-propre que Moïse en fit pour vaincre la dureté de Pharaon. Je trouve en effet des plaies toutes semblables par proportion du sensible au spirituel et, en lisant ces prodiges d’Égypte qui affligeaient ce misérable peuple, mon esprit s'ouvrait sur tous les différents degrés d'afflictions et de peines dont notre vie purgative est composée. Mais pour en rappeler les idées, il me faut un esprit tranquille, c'est-à-dire libre d'autres occupations, et que mon attention ne soit pas partagée ; car il faut relire cette histoire, il faut se souvenir des diverses étapes par où l'âme passe, il faut comparer l’un avec l'autre. Quelque abrégé que soit le style dont j'ai eu dessein de m'exprimer, il doit être juste et dans l'ordre ; car ce qui est tiré et contraint ne vous fait pas d'impression. Or c'est ce que je ne puis faire présentement. J'ai l'esprit divisé à tant de choses qui demandent mon application pendant quelque temps : huit lettres pour Melun tout seul et encore bien, bien d'autres pour ailleurs, un traité du baptême commencé, des livres pressés que je veux lire promptement pour les rendre [74] quelques sermons, un exercitant de notre communauté et une autre jeune religieuse qu'il faut former, mes propres besoins spirituels et corporels, la vie régulière, un esprit terriblement fatigué du voyage de près de quinze jours et qui aurait besoin de recueillement. Tirez la conséquence. Faites-moi donc crédit et ne soyez pas de ces gens, lesquelles, quand ils n'ont qu'une affaire, s'imaginent que l’on n’en a pas d’autres. J'expédie assez et j'espère qu'à force d’expédier chaque chose dans son rang, je me trouverai en repos et avoir besoin de besogne pour n'être pas à ne rien faire. Les gens qui vous pressent de m'écrire ne savent pas de quoi vous et moi sommes convenus. Vivez libre avec moi, comme je veux vivre libre avec vous. C'est là notre attrait. Je crois que pendant les dix jours du cénacle, il se fit dans l'âme des apôtres d'étranges et terribles opérations de mort. Je fonde ma pensée sur ce que Notre Seigneur leur dit : « expedit vobis ut et ego vadam. Si enim non abiero, Paraclitus non veniet ad vos ». La plénitude du Saint-Esprit supposait en eux un grand vide et ce vide ne se pouvait faire que par des états de mort qui pendant ces dix jours récompensèrent bien leur brièveté par leur rigueur. Que de coups se donnèrent à l'amour-propre, que de renversements se firent en eux pour les préparer au Saint-Esprit. Je me persuade que la seule foi aux paroles de Jésus-Christ les soutenait. Il leur avait dit : « Sedete hic donec induamini virtute ex alto ». Sans cette foi ils se fussent découragés. [75]. Dans ces états-là, une âme perd toute sa force, car elle n'en doit plus avoir que dans la foi et dans la confiance en Jésus-Christ. Ne la laissez pas affaiblir en vous. Si Jésus-Christ s'éloigne, son coeur est proche et ce divin Sauveur est caché dans les ténèbres dont vous vous plaignez. Tenez compagnie aux apôtres dans le cénacle et souffrez ce qu'il souffrit sans doute dans l'homme d'Adam. Je suis persuadé que votre volonté n'a nulle part à toutes ces révoltes qui vous effraient. Enfin, abandonnez-vous à la puissance et aux soins du fils de Dieu qui ne frappe que pour guérir. Il ne vous manquera pas dans le besoin. Si vous ne pouvez rien faire pour vous préparer au Saint-Esprit, vos horreurs mêmes vous y prépareront par la patience. Bonjour.

Lettre 36e, sans date.

Les israélites murmurèrent souvent contre Moïse dans le désert, lorsqu'ils manquaient d'eau et d'aliments. Ceux que Dieu appelle à conduire les âmes par certains déserts à la Terre promise doivent être à l'épreuve de plusieurs petits chagrins qui font quelquefois parler ces âmes-là dans leurs disettes. Il faut juger d'elles, non pas sur leurs vues obscurcies, ni sur leurs discours, mais sur ce qu'une suite de dispositions fait connaître que Dieu fait en elles et demande d'elles. C'est pourquoi, ma fille, ne craignez pas que mon zèle pour votre âme s'affaiblisse par cet endroit-là tandis qu' il pourra vous être utile. [76]. Vous me demandez si vous parviendrez enfin à la liberté de grâce que vous entrevoyez et dont Dieu vous donne comme un pressentiment. Il est difficile que vous n’en ayez pas au moins quelquefois l'espérance, quelque désespérée que vous vous disiez. C’est même par cette espérance qui soutient l'âme dans sa voie. C'est l'eau qui lui tire du rocher dans le temps de sa soif quand il veut l’encourager et la consoler. La vie intérieure a, aussi bien que la vie naturelle, ses jours et ses nuits. Les nuits sont à la vérité plus longues que les jours, mais un moment de ces jours fait tout l'effet que Dieu prétend, car il est tout-puissant et fait valoir pour ses desseins autant les ténèbres que la lumière. Il y a qu'à s'abandonner à lui et se confier en lui. Cet abandon et cette confiance résident dans un certain fond par un simple acquiescement de l'âme à la volonté de Dieu en toutes sortes de dispositions, acquiescement fondé sur la vue de sa toute-puissance, de sa vigilance paternelle et de l'obscurité où il veut nous tenir à l'égard de ses desseins sur nous, pour nous rendre humble et dépendant jusqu'au fond de sa grande miséricorde et de Jésus-Christ son fils, qui a dit de lui-même : Vous ne serez libres que quand le Fils de l'homme se fera votre libérateur. Toute sa conduite tend à anéantir notre présomption qui va quelquefois avec lui jusqu'à l'insolence. Nous voulons lui faire la loi et qu'il l’a prenne des fausses vues de notre amour-propre [77] pour nous gouverner. Il faut renverser tout ce fond d'orgueil et faire longtemps sentir à cette âme superbe la vertu et la vérité de ces paroles de Jésus-Christ : « Sans moi vous ne pouvez rien faire, vous ne pouvez pas agrandir votre corps d'une coudée ou d'un pied. Vous pouvez bien moins agrandir votre âme. »

S'il ne nous mettait pas cent et cent fois hors de combat, nous présumerions toujours secrètement de nous-mêmes, et Dieu nous aime mieux dans les ténèbres et dans le désordre de nos lumières que présomptueux dans une philosophie lumineuse de notre raison.

Combien estimez-vous un petit regard de ses yeux adorables et un petit moment de vie lorsqu'il vous la donne de sa pure grâce et que vous sentez que sa miséricorde vous a prévenue, sans que vous puissiez vous en savoir gré à vous-même ? Une profonde reconnaissance alors pénètre toute l'âme. Elle admire la bonté de Dieu. Elle s'en voit si indigne que cette faveur lui serait suspecte si elle n'était rassurée par la même grâce qui lui donne cette paix. Lorsque vous vous croyez perdue et abîmée, c'est alors qu'un rayon d'aurore vous relèvera et vous fera sentir que Dieu n'était pas loin de vous. Saint Grégoire, expliquant ses paroles du livre de Job, fait la peinture d'un intérieur qui se croit perdu. Je vous en traduis le passage ; voyez si vous ressemblez à ce portrait. C'est au chapitre 12 du dixième livre de ses Morales. « Nous sommes quelquefois attaqués d'un si grand nombre de diverses et violentes tentations que c'est une espèce d'obsession qui nous fait [78] presque tomber dans le désespoir. L'âme accablée de dégoût pour sa voie détourne même les yeux de dessus soi pour ne pas souffrir le tourment de voir périr sa vertu ; affligée et rendue comme insensible à ses maux par l'excès de sa douleur, elle s'abandonne elle-même, découragé par le tumulte et par l'agitation inquiète de ses pensées. Elle s'imagine à tout moment qu'elle va périr et sa tristesse lui fait tomber des mains affaiblies les armes avec lesquelles elle voit qu'il faudrait résister et se soutenir. De quelque côté qu'elle tourne les yeux, elle ne voit pas plus que ceux qui les ouvrent dans une nuit profonde ; et si elle voit quelque chose, ce sont ces ténèbres et l'horreur de son obscurité. Mais Dieu ne juge pas comme elles de cet état auquel il l’abandonne pour l’humilier, car auprès de ce juge plein de miséricorde, la tristesse même de cette âme qui l’empêche de prier est une tristesse parlante qui intercède pour elle. Son état, en se faisant voir aux yeux de ce Dieu débonnaire, parle à ces mêmes yeux en faveur de cette âme dont les maux attirent la pitié de son libérateur.

Lorsqu'elle est sur le bord du précipice et de cet abîme de ténèbres, un regard inespéré l'empêche d’y tomber ou lui fait sentir qu'une main secrète et vigilante la tenait lorsqu'elle se croyait abandonnée à elle-même. La tristesse se change en joie par la vue du bien que sa douleur lui a procuré en la purifiant et en l'humiliant. Son désespoirs se change en espérance qu'elle tire même de cette peine, et l'expérience qu'elle fait, que ce changement qui se fait en elle ne vient ni d’elle ni des efforts de son [79] esprit, lui donne une certitude consolante que Dieu fera désormais servir à son salut et à sa sanctification toutes les désolations par lesquels il la fera passer.

Jusqu'ici sont les paroles de saint Grégoire. Profitez-en et ne vous abandonnez plus tant à ces sortes de désespoir dont vous me parlez, lesquels, quoiqu'ils ne remplissent pas cette région d'esprit où l'âme et aux yeux de Dieu véritablement elle-même, ne laisse pas pourtant que de nuire, en affaiblissant la foi et en tenant l'âme tournée vers eux. Le démon s'en sert pour augmenter votre peine. C'est par là qu'il découvre ce qui se fait au fond, qui lui est caché et auquel il n'a pas d'accès. Humiliez-vous. Dites à Dieu : Vous êtes juste et vos jugements sont pleins d'équité. Je ne suis que corruption à vos yeux, mais voyez en moi Jésus-Christ votre fils. Pardonnez à Jésus-Christ votre fils en moi. Traitez-moi non pas selon votre Justice, mais selon votre très grande miséricorde pour l'amour de lui en ce qui est toute mon espérance. Dites-vous ensuite à vous-même dans toutes vos dispositions : il faut que tu sois ainsi. Dieu veille sur toi. Attends ses moments en patience. Tu as besoin d'être humilié et que ta propre volonté soit renversée, même dans les voies de la grâce. Voilà, ma fille, ce que je puis vous dire. Maintenant, si Notre Seigneur écoute mes désirs et mes prières, il achèvera son ouvrage en vous avant la mort. Votre vie sera bien employée si elle vous conduit à mourir sur la croix de Jésus-Christ. Bonjour. Ma messe sonne juste à la fin de cette lettre. [80]

37e lettre (sans date).

Vous n'êtes pas la seule entre les âmes assujetties à ces épreuves-là qui croyez qu'elles vous sont particulières ; qui vous demanderait sur quoi vous vous fondez puisque vous ne sentez pas celles des autres et que vous n'en pouvez ensuite savoir ni le degré ni l'étendue, que pourriez-vous répondre de solide et de raisonnable ? Mais c'est en effet que vous sentez les vôtres et que vous le sentez pas celles d'autrui. Toutes les âmes que Dieu conduit par ces voies-là tiennent le même langage. Quoi qu'il en soit, sans vous amuser à les examiner par comparaison, c'est l'ordre et la volonté d'un Dieu tout-puissant qui sait la mesure du calice, la mesure des impressions qu’il doit faire, la mesure de la grâce et de la protection qu’il y veut proportionner. Lui seul sait tout cela et votre oraison n'y voit goutte. Laissez donc crier votre oraison puisqu'il ne dépend pas de vous d'en arrêter les saillies, mais comprenez qu'elle vous séduirait si elle prévalait à la fois du coeur et du fond de l'âme qu'ils voient dans l'ordre de Dieu avec une intime soumission, quoique combattue, jusqu'à l'obscurité et à l'extravagance même de l'imagination et de la raison. Car c'est pour vous ranger peu à peu sous l’empire de cette foi par une dépendance d’état que Dieu renverse toutes vos mesures et obscurcit toutes les apparences sur lesquelles cette raison humaine voudrait s'appuyer. Nous lisons dans l'écriture que, lorsque le peuple juif de la captivité de Babylone vint habiter Jérusalem dont le temple [81] avait été détruit, ils se mirent à le rebâtir. Les samaritains, leurs voisins et leurs ennemis, en prirent jalousie et, parce qu'ils ne pouvaient l'empêcher d’autorité, à cause que l’édit de l'empereur Cyrus en ordonnait le rétablissement, il s’avisèrent par une malice politique de contrefaire les amis. Ils s'offrirent au peuple juif de contribuer à ce grand ouvrage pour l'avancer. Ils le sollicitèrent fortement de souffrir qu'ils eussent part à la peine, à la dépense et à tout ce qui serait nécessaire.

Leur intention secrète et méchante était de faire un si méchant travail et d'y mêler des défauts si essentiels que non seulement ce qu’ils feraient ne pût résister au temps et aux saisons, mais qu'en se détruisant il détruirait aussi tout ce que les juifs auraient bâti. Zorobabel, le sage chef de ce peuple de Dieu, s'en aperçut et, ayant refusé leur offre, on ne peut dire en quelle fureur ils entrèrent. Il troublèrent un ouvrage en toutes les manières qui leur furent honnêtes, ils forgèrent malicieusement cent calomnies à la cour de l'empereur pour s'autoriser dans les cruelles persécutions qu'ils faisaient à ce pauvre peuple, et lui faire perdre courage plus d'une fois. Et la seule confiance en la protection de Dieu, laquelle lui était inspirée par ce chef, l’anima contre toutes les apparences à continuer l'entreprise et à bâtir enfin ce temple magnifique où Jésus-Christ devait un jour être offert comme une victime entre les bras de la Sainte Vierge qui fut [82] son premier autel.

Dieu nous traçait dans cet événement extérieur ce qui est arrivé non seulement à son Église en général, mais aux âmes particulières. Quand on commence à entrer dans la voie de Dieu et à bâtir ce temple intérieur où Jésus-Christ doit être adoré en l'esprit et en vérité, l'amour-propre veut être de la partie et être maître de l'ouvrage. Le dessein du démon qui remue cette méchante politique est de tout gâter. Mais lorsque Jésus-Christ lui donne l'exclusion en ne lui permettant pas de s'en mêler, il enrage et est d'intelligence avec l'enfer pour tout empêcher ou au moins pour tout troubler. Faites le reste de l'application. Il ne faut pas attendre autre chose d’un tyran que l'on détrône et que l'on jette dans les.... Lisez la parabole du fort armé de l'Évangile. Chassé du fond de l'âme où nous sommes véritablement nous-mêmes, il se retranche dans la raison humaine et dans les sens où le démon a quelque accès. Votre foi en Jésus-Christ et sa protection vous sauveront de tant d’ennemis si fiers et si dangereux avec lesquels, pour la plus grande gloire du libérateur, une partie de vous-même est encore d'intelligence.

Il est bien de regarder ses peines par la face qui nous humilie. Nous avons tant de fois rebuté et méprisé Dieu dans ses recherches. Il est juste d'expier ces mépris [83] par des rebuts sensibles de Dieu, dans lesquels néanmoins la foi nous fait voir autant de miséricorde que de justice. Car s'il voulait vous perdre, il vous abandonnerait à vous-même et, ainsi abandonnées, nous nous mettrions par une servitude honteuse et volontaire d'intelligence avec ses ennemis. Nous aurions la paix avec eux en leur obéissant pour contenter nos passions, et nous nous délivrerions, comme font tous les pécheurs, de cette division qui est en nous-mêmes et qui fait notre supplice.

Tout ce que vous me dites de ces caractères de réprobation doit être méprisé par vous. Je ne prends pas le fond de votre état pour une imagination. Rien n’est sorti de ma plume qui en approche. Mais je crois assez que votre imagination et votre raison se joignant dans les réflexions de votre esprit sur votre état, et c’est ce que la foi du fond de l'âme doit soutenir en vous attachant à Jésus-Christ comme à votre unique libérateur.

Je prie Notre Seigneur qu'il donne à ma lettre selon ses desseins l’efficace qu'elle doit avoir, puisque ni celui qui plante ni celui qui arrose ne sont rien, c'est celui qui donne à la plante la vie et l'accroissement par le dedans. Mais je vous conseille, ma fille, comme il est vrai, de vous laisser persuader que vous ne vous connaissez pas et d’ôter de votre pensée ce que le démon voudrait bien y mettre pour empêcher tout le fruit de ce que nous pourrions vous dire [84] : savoir, ou que je ne vous pénètre pas, ou que je prends tout ce que vous me dites pour des imaginations ou d'autres choses pareilles. Ce n'est pas en nous que nous nous confions pour vous parler, c'est en celui qui nous fait parler et qui connaît le fond de votre âme.

38e lettre, du 24 août (1682)

Vous n’avez pas besoin de moi pour vous acquitter de tous vos devoirs auprès de la Majesté divine. Jésus-Christ le fait pour vous dans le ciel et dans le Saint Sacrement. Je me joins très volontiers à lui et vous pouvez en demeurer en repos sur lui et sur moi. La violence de votre état ne durera pas. Notre Seigneur donne d'ordinaire quelque intervalle et cet état finit par une opération qui donne pendant quelques moments le calme à l'âme et lui fait aimer et estimer cet enfer qui lui a tant donné de peine et la mise dans une si étrange convulsion d’essence.

Ce fonds corrompu d’Adam est où il doit, dans l'enfer ; il l’a mérité. Mais vous ne savez ni le mystère ni le secret de Jésus-Christ. Laissez-le accomplir son oeuvre en vous s'il ne vous ménage pas. C'est l'impatience de son amour pour votre âme qui l'y oblige. Il sait que cet enfer purifie, dissout, amortit, désarme la propre vie du fond d’Adam. Il oeuvre tout pour la détruire en la tourmentant sans avoir égard à vos cris. Sa main invisible vous soutient. Vous ne périrez pas quand vous voudriez périr, car vous n'avez plus de droits sur votre être. Vous y avez renoncé, vous n'êtes plus à vous. Il peut vous renverser selon son bon vouloir, comme une chose qui est sienne. Je ne [85] vous demande rien dans cet état que de le souffrir et de penser que cela est bien et qu'il faut que les choses soient conduites de la sorte. Vous êtes plus en sûreté dans ces dispositions et au milieu de l'enfer que vous ne seriez dans un torrent d'onctions et de sentiments.

Plus Jésus-Christ vous ôte les droits que nous avons sur nous-mêmes pour nous exposer au démon en butte, et plus il prend soin de nous. Le démon enrage à l’heure qu'il est d'être le tyran de votre amour-propre. C'est cette rage qu'il vous fait sentir. Acceptez-là au fond du coeur, non pas par un acte d'acceptation dont vous n'êtes pas capable, mais par une simple vue de résignation dans le coeur. Bonjour.

Lettre 39e du 6 septembre 1682

La conduite que Dieu tient sur vous est assurément la meilleure et la plus conforme à ses desseins. Vous avez raison de penser et de le dire. Mais cela ne conclut pas qu'il faille combattre la violence des désirs d’un amour impatient, car si c'est Dieu même qui allume dans le fond de l'âme ce feu qui la martyrise par une ardeur qui ne peut encore atteindre son objet, c'est suivre sa conduite et répondre à ses desseins que de brûler dans son fond et de sentir dans une circonférence de glace une flamme centrale qui dévore. Ce feu purifie l'âme par sa substance spirituelle à laquelle il est attaché. Il rend hommage à Dieu comme souverain bien par la rapidité de l’attrait qui [86] emporte vers lui. Il tourne la volonté et, par la volonté, tout l’être vers son centre. Il rend haïssable et insupportable toute la corruption d’Adam. Il nourrit le coeur de soupirs. Il fait mille biens que Dieu nous cache de peur que nous n'y mêlions l’impureté de l'amour-propre qui veut toujours jouir et non pas user des dons de Dieu, pour me servir des termes de saint Augustin. C'est pourquoi, quand cette flamme allume de l'ardeur dans le fond central, ne vous opposez pas. Ce qu'il fait est bien fait. Vous suivrez sa conduite et ses desseins ; mais par la même raison, pour répondre à la deuxième partie de votre lettre, quand ce feu se couvre de sa cendre et retient en lui-même sa chaleur, c'est alors que l'âme a besoin de se soutenir en fond par l'esprit de foi à la volonté de Dieu et de fixer par sa soumission les inquiétudes et les remuements d'une nature trop active et trop réfléchissante.

Il ne faut pas sortir de l'ordre de Dieu par de certains désires de changement ; l'on doit aider à la route que Dieu trace et par où il mène dans les ombres de la mort...

En un mot, ma fille, Jésus-Christ a toujours les yeux ouverts sur vous. Il est votre guide dans les sentiers étroits et inconnus de ce désert. Il vous aime, il a soin ne vous, mais il faut qu'il suive les règles inviolables de cette sainteté dont vous me parlez, qu'il détruise un fond superbe et pélagien qui veut tout faire par lui-même, qui tire l'âme hors d'elle-même pour l’enter dans sa vie à lui, [87] et pour ne la faire agir que par les impressions de son esprit. Il faut ne plus aimer Dieu par le fond d’Adam pour arriver à un état où on l'aime par un fond et dans un fond divin. Dans ce passage de l’un à l'autre, qui dure autant que Dieu le veut, il faut tout perdre avant que de gagner. C'est le grain de froment de l'Évangile ; ce grain pourrit dans la terre avant que de germer et de porter du fruit. Il y aurait de grandes réflexions à faire sur ces paroles : « nisi granum frumenti mortuum fuerit ». Notre Seigneur vous en donnera la lumière s’il lui plaît. Demeurez sur le pressoir en patience. Sa main toute-puissante la presse et, si le suc de la vie d’Adam que l'on en fait sortir bouillonne et écume en sortant, ne vous en étonnez pas. Vous êtes entre les mains d'un Tout-Puissant dont l'amour pour vous égale la puissance. Il arrêtera l'âme sur le bord du précipice, de la tempête même, il en tirera la bonace en son temps. Dites souvent dans votre coeur après Jésus-Christ dans le jardin des Oliviers : « Pater, si fieri potest, tanseat a me calix iste. Verumtamen… », etc. Votre foi vous sauvera. Jamais une âme qui s'est abandonnée à Jésus-Christ avec une foi constante et persévérante ne périt. Bonjour, ma chère fille. Je prie Notre Seigneur qu'il soit votre lumière et votre force.

40e lettre du 21 avril 1682 (pour 1683).

Que votre état présent est misérable, ma fille, puisque les maladies vous y sont nécessaires pour ne pas mourir. Dieu s'applique présentement non seulement à vous faire connaître, mais à vous faire sentir trois choses : combien vous [88] êtes vide de tout bien, combien vous avez d'impuissance à vous en procurer, combien le fond de corruption fortifié par les péchés passés est capable de faire le mal. Ô, que Dieu s'y prend bien pour vous convaincre incontestablement de ces trois choses et pour en laisser dans la mémoire de votre coeur des traces profondes et durables lors même que sa conduite fera en vous d'autres impressions. Ainsi au milieu de ces ténèbres cet état vous éclaire et vous ôte la réflexion sur la lumière qu'il vous donne, et en vous affligeant il vous purifie ; car la plus grande impureté de l'âme, c'est l'orgueil et la présomption d’un fond pélagien ; c’est l’impureté de Lucifer. L’ennui qui bannit toute joie sensible dans ces obscurités de la mort expie tant de fausses joies qui ont empoisonné votre âme ; le gémissement duquel ennui ne peut naître que du désir d'un bien qu'il ne possède pas ou dont la possession lui est cachée. Laissez donc faire un Dieu plus sage que vous. Entrez dans ses desseins, humiliez-vous ; reconnaissez que cet état est un remède de l'orgueil soit présent soit à venir, et gardez-vous de l'insolence de l'amour-propre qui voudrait assujettir Dieu à ses goûts, à ses humeurs et à ses fausses lumières. Que Dieu soit votre Dieu en tout état par une dépendance et une adoration intime de sa conduite et de ses desseins sur vous. C'est encore trop, hélas, c'est encore trop qu'il retienne de sa main puissante le penchant rapide de votre corruption à une infinité de crimes dont il vous a préservée ou retirée. Contentez-vous de cela. Sentez la grandeur de ce bienfait. Enfer pour enfer, [89] celui de ce monde n'est pas fait comme celui de l'autre. La foi, l'espérance, l'amour, le désir de Dieu, l'adoration, la confiance en Jésus-Christ ne sont proprement bannis dans cet enfer-là que de cette région de l'âme que nous distinguons. Il y en a une autre qui n'est exposée qu'aux yeux de Dieu, où tout cela se trouve très excellemment ?qu'enveloppé les effets de ce fond spirituel se remarquent. On ne le voit pas, mais l'on voit ce qu'il fait. Que seriez-vous, que deviendriez-vous, où tomberiez-vous, même avec plaisir, sans crainte et sans reproche de conscience, si Dieu n'était et n’opérait pas dans ce fond ? Vivre sans péché mortel et en avoir même de la crainte et de l'horreur dans la partie dominante de soi-même, cela se peut-il dans une si grande corruption, sans grâce et sans protection de la part de Dieu et sans trouver dans cette grâce et dans cette protection des marques de son amour et de sa vigilance sur vous. Vous ne savez, dites-vous, ce qui arrivera. J'en conviens, et c'est ce qui doit vous tenir dans une crainte et dans une défiance salutaire de vous-même. Mais Dieu veut que l'on dépende de lui à tous les moments. C'est pourquoi il vous laisse faible pour vous obliger d'autant plus à ne compter que sur sa grande miséricorde et sur les mérites de Jésus-Christ son fils.

Si votre faiblesse et votre impuissance vous servent à avancer dans cette disposition, vous aurez part à la grâce de tous les mystères et vous les honorerez par état ; vous avancerez dans une perfection non pas formée sur vos idées [90], mais sur celles de Dieu, et vous posséderez votre âme dans votre patience. Bonjour, ma fille. Je vous assure que Notre Seigneur prendra soin de vous. Espérer de lui contre l'espérance. Je suis en lui tout amour.

41e lettre écrite à Arras le dix neuvième août 1683

L'humiliation de votre esprit naturel, ma fille, l'impuissance où vous vous sentez, malgré les penchants rapides de l'amour-propre, d'ouvrir votre coeur à la sensibilité pour la créature, la nécessité où vous vous trouvez de dépendre de Dieu et de sa grande miséricorde par une foi aveugle qui se perd dans ses desseins, sont pour vous les caractères d'une bonne conduite. Ainsi, puisque vous sentez cela, je ne vois pas pourquoi vous tant inquiéter et vous autant remuer et l'esprit et l'imagination sur votre voie. Persévérez et laissez faire un Dieu dont les voies sont impénétrables. Il est plus sage que vous. Comment feriez-vous autrement ? Avez-vous quelque issue pour sortir de votre cachot ? Si vous en trouvez, sortez-en, à la bonheur, et mettez-vous en meilleur état !

Mais si vous n’y voyez pas d'autre issue que d'abandonner Dieu et de vous laisser rentraîner en vous-même, n'est-ce pas une preuve sensible que Dieu vous veut et vous tient de sa main où vous êtes ?... Le démon tâche par votre raison de vous en tirer, mais j'espère que Notre Seigneur sera le maître et qu'il ne vous sera pas libre de disposer de votre coeur. Vivez de foi, ma fille, vivez de foi et Notre Seigneur, dont la main secrète, mais puissante tient votre sort, aura soin de vous. Je prie Dieu pour [91] vous tous les jours. Priez pour moi, si vous le pouvez, et croyez-moi toujours tout amour en Notre Seigneur.

42e lettre du 20 février 1684.

Je vous ai promis, ma fille, que je ne vous quitterai pas que vous ne fussiez affermie sous le domaine de Dieu, et je vous ai tenu parole. L'âme s'y affermit d'autant plus qu'elle voit mieux le danger continuel où elle est de s'égarer. C'est par cette vue intime et d'expérience que Dieu donne, qu'il l'affermit sous son domaine quand l'âme désespère tout d'elle et ne voit pas d'autre ressource à son malheur qu'une miséricorde infinie et toute gratuite qu'elle implore, dont elle craint de se rendre indigne, qu'elle n’ose espérer qu'à cause de Jésus-Christ à qui elle appartient. Voilà ce qui l'affermit par la foi, selon ses paroles de l'apôtre : « Cum infirmor, tunc potens sum ». De sorte, ma chère fille, que puisque Notre Seigneur vous fait entrer toujours plus dans cette disposition et rend vos ténèbres mêmes lumineuses pour vous donner cette vue et pour éclairer à vos yeux le portrait que le sentiment de votre misère vous donne de vous-même, je conclus de cela que Notre Seigneur vous tient sous sa main toute-puissante, qu'il veut avoir pitié de vous et qu'il vous tient par derrière, où vous n'avez pas d’yeux, comme l'on tient un enfant par ce que l'on appelle, ce me semble, le tata. Cet enfant se courbe vers la terre. On croirait qu'il va tomber ; cependant il est soutenu sans le voir et ne tombe pas. Voilà ce qui s’appelle être sous le [92] domaine de Dieu. Relevez donc votre courage par l'espérance et par la confiance. Les voies de Dieu sur vous sont inconnues à votre raison. Rien ne vous est si nécessaire que de vous confier aveuglément en Jésus-Christ qui ne vous abandonnera pas et ne vous permettra pas de l'abandonner. Retenez un peu le bouillonnement et la vivacité de votre esprit, prompt dans les occasions. Car enfin les créatures n'excusent pas et ne voient pas le fond comme Dieu, qui le voit, l'excuse. Je prie Dieu pour vous au saint Sacrifice et je suis dans la charité tout en vous en Notre Seigneur.

43e lettre du 28 juin 1684

J’avoue, ma fille, que vous avez raison de vous plaindre, mais si vous saviez l'histoire de ma vie comme je sais celle de la vôtre, vous avoueriez aussi que je n'ai pas tort. Ô mon Dieu, que vous êtes heureuse de n'avoir qu’à souffrir ! Je lis vos lettres avec attention. J’y remarque même que votre esprit n'est pas encore tout à fait perdu ni d'une façon ni d'une autre. Mais avec Dieu il ne faut rien ménager ni rien avoir en propre. Soyez en pleine mer et en tempête sous un si bon pilote. Un vaisseau que la foi conduit ne peut faire naufrage. Comme la conduite de Dieu sur votre âme se soutient dans les mêmes voies et roule toujours sur un même fond, je ne mène pas dans mes réponses à un certain détail que je vous ai dit et écrit cent fois. Vous jugez de là que je néglige votre âme et vos lettres. Ni l'une ni l'autre. Mais votre [93] âme ne paraît en sûreté dans la main du Tout-Puissant, et vos lettres me paraissent déjà répondre sur bien des articles. En un mot, faites autrement si vous le pouvez. Ce renversement de toutes mesures où Dieu vous tient vous donne plus, selon le caractère de votre esprit et de votre amour propre, que ne vous donnerait une libre possession de vous-même où vous seriez en pouvoir de tout composer. Hélas ! Ma fille, dès que nous sommes à nous-mêmes et sous notre main, nous gâtons tout, nous corrompons tout et nous changeons tout en amour-propre et propre suffisance.

Dieu vous ôte ce fond abominable et vous laisse à la vérité ce qui lui déplaît, mais ne lui fait pas horreur.

Votre vie est une vie de colombe qui gémit en languissant. Ces gémissements sont dans le coeur où vous vous êtes aux yeux de Dieu tout ce que vous êtes. Le reste, comme vous le dites bien, est une superficie sur laquelle Dieu ne vous juge pas, pourvu qu'il n'y ait rien directement contre la loi de Dieu ni contre vos voeux. Vous devez avoir une reconnaissance infinie pour Celui qui vous soutient dans l'essentiel de la religion contre un penchant si rapide, si subtil, si glissant et si dangereux, contre les ennemis invisibles tels que vous les comprenez. Gémissez donc sans cesse par le désir de Dieu et déplaisez-vous toujours à vous-même. Que la partie de vous-même où ce désir ne règne pas soit votre supplice, votre croix, et attendez en patience les moments de Dieu qui prend soin de [94] vous sans vous demander avis sur votre conduite. Vouloir que Dieu nous consulte sur tout et ne fasse rien qu'avec dépendance de nous, c'est avoir peu de respect. Adorez, abandonnez-vous, soupirez, confiez-vous, ayez en vue une miséricorde infinie qui se répand par des canaux invisibles à cause de Jésus-Christ et non pas à cause de nous. Je prie Dieu pour vous, je n’ose vous demander que vous le fassiez pour moi. Je sais ce que vous me répondriez. Compterez-vous ceci pour une grande lettre ? Je n'en sais rien. C'est être une grande pour moi dans l'accablement où je suis de toutes sortes d'affaires temporelles et spirituelles. Bonjour, ma chère fille, je suis tout à vous.

44e lettre du 28 juillet 1684

Vous n'aviez pas jugé en m’écrivant que je dusse vous répondre de Toulouse où la providence de Dieu m'a conduit. Je n'ai reçu qu’ici votre lettre. Vous aurez bien des fois changé de disposition depuis ce temps-là ; cependant, comme c'est toujours le même fond de conduite, je puis vous dire que tous ces mouvements violents du fond naturel dont Notre Seigneur tient l'activité captive pour l'amortir ne sont [pas] des péchés. C'est à la vérité une suite du péché qui vous a tournée vers vous-même, mais la volonté n’y concourt pas.

Dieu a horreur de ce fond corrompu, propriétaire insolent : il veut l'amortir et le dissoudre, et pour cela il ne concourt pas à tout ce qu'il veut.

Jésus-Christ est mort pour être la cause et l'exemplaire de la mort [95] de cet homme d’Adam. Ayez en Notre Seigneur Jésus-Christ un fond de foi. Ce divin libérateur peut seul conduire dans ces routes affreuses et désertes. Il faut mourir en lui par lui à tout. C'est donc l'ouvrage de cet admirable sauveur qui vous gardera sur le bord de précipice.

Évitez ce qui peut exciter votre activité. La grâce cachée dans le coeur a horreur non pas de Dieu, mais du mouvement propre par lequel nous voulons nous porter à lui. Nous sentons cette horreur ; nous croyons que c'est une horreur d'aimer Dieu et de Dieu même : cela n'est pas vrai. Enfin, ne perdez pas la foi en Jésus-Christ qui veille sur vous et voit tout. Il vous conduira. Dites-vous à vous-même, au fond du coeur : c'est ainsi que tu dois être. Soumets-toi et dépends. Je vous assure que Notre Seigneur vous gardera et achèvera son oeuvre. Voilà ce que je puis vous écrire en passant pour aller à l'exil et au désert où la Providence de Dieu ne conduit. Bonjour, ma fille. Je ne vous oublie pas devant Notre Seigneur à qui je vous recommande souvent. Ne vous effrayez de rien ; les voies de Dieu sont impénétrables.

45e lettre du mois de novembre 1684

Ma croix n'est pas si pesante que vous vous imaginez, ma fille. C'est une croix de pécheur et non pas une croix de juste. Dieu ménage les pécheurs pénitents parce qu’ils sont faibles et il fait passer les grandes âmes par des épreuves fortes et dignes d'elle. Ma croix n'est qu'une croix extérieure et vous, qui êtes savante par expérience [96] en croix intérieures, savez en faire la différence. Chacun regarde dans ma vie cet éloignement comme quelque chose de considérable [note : à Saint-Jean-de-Luz ?, v. art.]. On m'en écrit sur ce pied-là. Pour moi j’avoue que je suis surpris que, ne sentant que très peu ce qui paraît grande croix aux autres, l'on puisse me compter pour quelque chose ce qui ne me semble pas digne d'attention. Je suis sûr que vous composeriez volontiers avec le Seigneur d'être exposée à quatre fois davantage à condition que, les liens de votre âme étant rompus, vous eussiez un seul jour, je dis un seul jour, la liberté de vous perdre dans la source de vie qui vous attire quelquefois si violemment au-dedans de vous-même et que vous ne pouvez que goûter de loin parce que vous êtes retenue. Dieu seul a le secret de faire souffrir l'âme et les vrais tourments sont dans la main de sa grâce et de son attrait. Si les damnés ne perdaient pas Dieu pour l'éternité, leur enfer serait fort supportable ; et il faut que Dieu, quand il veut former une âme de grâce et la proportionner à sa pureté, il faut qu’il lui fasse trouver dans la grâce même une façon d’enfer propre à son état. C'est un bon enfer, puisqu'il est sur le chemin du paradis. Mais c'est toujours un enfer. Ne me plaignez donc pas tant, ma fille, dans mon sort. C'est moins que rien que ma croix, et je ne l'estime pas par la peine, mais par quelque petits traits de conformité avec la vie de Jésus-Christ qu'elle vaut dans la mienne à l'extérieur. Pour vous, tenez-vous sous la main de Dieu. Il vous [97] aura peut-être un peu ménagé pendant votre maladie et votre convalescence, mais quand le corps se fortifiera, l'opération recommencera à faire marcher l'âme vers son centre. La vue de la mort près de vous vous aura fait du bien, elle est maîtresse dans une bonne école.

46e lettre (sans date)

Je m'aperçois qu'il faut que je sois à deux cents lieues vous et cloué à la croix de Jésus-Christ pour m'attirer vos douceurs. Je doute fort, si j'étais auprès de vous tout éclatant de la gloire du monde, que vous voulussiez m'en tant dire. Quoi qu'il en soit, je vous suis bien redevable de la peine que vous avez prise, et d'autant plus que, sur un petit mot de renvoi dans le Traité du baptême, vous avez de vous-même augmenté le travail en y joignant l'autre traité. Plusieurs personnes en profiteront. Vous prêcherez par moi et je prêcherai par vous toute la gloire de Jésus-Christ le fils unique de Dieu, notre espérance, les délices de Dieu et des âmes pures. Ce sera là votre récompense et c'est en lui que je vous rends mes actions de grâce, puisqu'il est notre lien adorable par son Esprit Saint. Je n'abuserai pas de votre bonne volonté. J'oublie à vous dire que tout est fort bien écrit. Si j'étais sûr que ma lettre vous trouve dans la disposition où vous étiez en écrivant la vôtre, je vous parlerais un autre langage. Mais il faut que je m'attache au fond de votre état, car il faut tant de coups et de renversements pour déraciner de l'âme cette présomption naturelle et cette force propre qui [98] fait son appui dans la voie de la grâce qu'on ne peut compter sur rien avec le Seigneur avant qu'on soit réduit à n'espérer plus rien de soi, à se perdre de vue et à dépendre entièrement de la grande miséricorde de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur. Il faut être bien souvent sevré dans le petit chemin et dans la porte étroite qui conduit à la vie. On entrevoit cette vie au-delà de soi par sentiment, mais il s'en faut qu'on y soit. Il n’appartient qu’à Dieu de se donner lui-même par un amour prévenant et gratuit, et afin que cet amour nous paraisse plus prévenant et plus gratuit, il est souvent précédé, quand il nous surprend, de ce qui nous fait le plus sentir que nous en sommes indignes.

Quelque grande que fût une échelle que l'on nous dresserait pour monter au ciel, il faudrait en demeurer au dernier échelon, attendre que l'on nous attirât sans que nous contribuassions autre mouvement que de bien tenir la corde céleste. Et plus nous remuerions, plus aussi nous nous mettrions en danger de retomber. Ô mon Dieu, pourquoi trouvons-nous tant de peine à nous commettre entièrement à Jésus-Christ par un esprit de foi ? L'âme n'a de repos qu'autant qu’elle s'abandonne à lui et qu'elle se garde de rentrer sous la conduite de ses vues propres et de ses désirs. Tenez-vous là, ma fille. C'est un fond d'état propre à tous les états. Ne craignez pas que l'esprit de foi vous trompe. C'est par cet esprit que Jésus-Christ vous tient dans sa main invisible. C'est de lui et de son influence que vous devez recevoir la nature de votre état, la protection dans les affaiblissements et dans les tentations, la route droite et invariable au milieu des précipices, afin que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur. Son amour tourne tout au bien de ceux qu'il aime et dont il est aimé. Vive Jésus uniquement dans votre coeur. Laissez-vous dépouiller de votre propre vie.

Je connais par votre disposition que Notre Seigneur prend soin de vous. C'est ce qui me fait un repos dans mon silence à votre égard. Aspirez à l'éternité bienheureuse où le règne de l'amour-propre sera détruit et où Dieu sera tout en tous. Du reste, marchez à l'aventure, sans observation de règle mystique, sans distinction d’opération en vous. C'est à Notre Seigneur, à qui vous vous êtes livrée, à distinguer tout cela et à vous le faire distinguer par sa lumière quand il voudra ; ce qu'il fera quelquefois ou en vous montrant le passé ou en vous traçant la route devant vous par la lumière de l'état où il veut vous faire entrer. Bonsoir. Priez Dieu pour moi, quand Notre Seigneur vous en donnera le mouvement, mais que ce soit votre coeur qui prie sans paroles. Je suis en Jésus-Christ Notre Seigneur tout amour.

47e lettre du 30 mars 1683 (1685)

Dans l'état où je vous conçois, ma chère fille, Notre Seigneur seul peut vous servir de guide. Les anges ne vous suffiraient pas pour l'ouvrage qui se fait en vous. Ô quel ouvrage ! [100] Pour parvenir à la grâce régénérante par laquelle on renaît de Dieu en Jésus-Christ dans une nouvelle forme ou dans une nouvelle vie, il faut que l'âme se soit quittée elle-même. Elle ne peut se quitter par ses propres efforts ni par ses propres mouvements. Il faut qu'elle souffre que Jésus-Christ par des opérations puissantes, mais secrètes et inconnues à l'âme même l'arrache à ce fond de nature corrompue, qui résiste par sa dureté presque infinie à cette grâce de régénération... Tout lui est ôté, lumières, sentiments, liberté de mouvement, car quand l'âme reçoit tout cela en elles-mêmes et sur son fond, elle s’y attache, elle en veut vivre et ensuite, en demeurant attachée à ce qui est en elles-mêmes, elle demeure aussi en elle-même.

Il vous est convenable que je m’absente à vos yeux, disait Jésus-Christ à ses apôtres ; ma présence vous retient et vous lie au-dehors. Le Saint-Esprit, qui doit vous enlever à vous-mêmes et vous jeter dans le sein de Dieu mon père où vous me retrouverez, trouverait en moi ainsi présent à vos yeux au-dehors et vous retenant ainsi en vous-même, un obstacle à ses desseins.

Souffrez donc avec patience que Notre Seigneur vous ôte en la manière qui lui plaira ce qui est bon en soi, c'est-à-dire des lumières, des sentiments, des goûts, mais ce qui ne convient pas au dessein qu'il a de vous conduire à un centre divin où vous retrouverez tout cela en lui. Que la foi vive en Jésus-Christ soit votre guide et votre soutien dans un désert. [100a] les enfants d’Israël n'auraient pu suivre la route de Dieu sans Moïse. Il sait le chemin. Il sait ce qu'il veut faire de vous. Vivez ainsi abandonnée à ses soins et à son amour, qui est plus grand qu'il ne se fait sentir à vous. Il semble que, dès qu'il vous ôte ce que j'appelle une certaine vie propre et propriétaire de grâce, tout va se dérouter. C’est que votre foi n’est pas ce qu'elle doit être. Mais notre bonheur, c’est que Notre Seigneur connaît notre faiblesse et qu'il a entrepris cet ouvrage de régénération par la mort. Il agit, il opère, il pousse tout à bout en quelque manière malgré vous et sans vous consulter ; et qu'il a une grande et très compassive condescendance pour les faiblesses qu'il voit être une suite de la privation et de la contrainte où il tient ce fond de propre vie. Quelle rapidité cette pauvre âme sent-elle à se soutenir à quelque chose de créé quand les dons sensibles de Dieu lui manquent !

Le diable qui rôde toujours au-dehors s'en aperçoit. Il remue, réveille et rend plus vifs les objets dans l'imagination, qui est à la portée de son activité... L'âme alors devrait se tenir en foi simple sous l'opération de Jésus-Christ, abandonnée à sa conduite. Mais comme lui seul peut enseigner le secret, il permet que cette pauvre âme s'embarrasse, se tourmente et trouve en elle-même un supplice qui n'est pas sans fruit puisqu'il satisfait à la justice de Dieu. Il est juste que nous soyons [100b] tourmentés en nous-mêmes, nous qui sommes si souvent faits des divinités de nous-mêmes et qui n'avons travaillé qu’à nous rendre heureux de nous-mêmes et par nous-mêmes.

Je prie Notre Seigneur qu'il vous donne lumières et grâces pour entrer dans ces vérités qui vous sont propres : peu de réflexions, peu de retours sur les choses, foi nue, simple, passive. Voilà votre état en fond. Bonjour, ma fille. Je crois que vous ne priez Dieu pour personne. Ainsi je ne vous demande pas vos prières et je vous prie même de ne prier pour moi que quand Notre Seigneur vous en donnera si tranquillement le mouvement que vous ne puissiez vous en défendre.

48e lettre du 4 décembre (1685)

Je demande pardon à Jésus-Christ Notre Seigneur si je m'exprime comme je fais. J'ai pitié de vous ! Vous êtes entre les mains d’un terrible ouvrier qui n'épargne ni l'esprit ni le coeur et qui pousse tout à bout pour venir à ses fins. S'il ne tenait pas l'âme par une chaîne secrète qu'elle ne sent pas elle-même, elle lui échapperait souvent. Après tout, il vous fait avouer sa sagesse en cela et à mesure que l'âme au sortir de son purgatoire entre dans un petit degré de pureté, de lumière et de détachement d'elle-même, elle se condamne et confesse que les vues de son Dieu vont plus loin que les siennes. Je ne vois pas d'autre soulagement à vous donner que de vous dire que vous êtes créature, que vous [101] devait servir à la gloire de votre créateur, qu'il peut disposer des événements intérieurs et extérieurs de votre vie, comme vous disposez d'un poulet que vous égorgez, que vous rôtissez, que vous brisez en pièces pour vos intérêts. C'est dans ce sens-là que Jésus-Christ s’est appelé l’Agneau de Dieu. Vous êtes avec lui l’Agneau de Dieu ou, pour mieux dire, Jésus-Christ est l’Agneau de Dieu et vous êtes l’Agneau de Jésus-Christ. S'il vous ôte tout ce qu'il vous avait donné de lumière, d'onction, de repos, c'est pour vous le redonner ensuite dans un degré plus pur. Il faut jeter souvent l'âme hors de toute mesure et de tout appui pour pouvoir la renverser, la désapproprier de tout, lui faire sentir ce qu'elle a tiré du fond de son néant corrompu et ce qu'elle est capable d'en tirer ; en un mot pour qu'elle comprenne dans un certain fond de vérité ces paroles du Sauveur : Si le Fils de l'homme vous délivre, c'est alors que vous aurez la liberté... Sans lui vous ne pouvez trouver en vous-même que mort et que supplice.

Un fond de dépendance de Dieu, d'aveuglement à vous-même et de confiance en Jésus-Christ qui veille sur vous sera plus utile à votre état que tous les mouvements inquiets que vous vous donnerez. Ne vous découragez pas pour n'avoir pas un extérieur de grande âme, Notre Seigneur avance plus son ouvrage par des imperfections qui humilient que par une [102] justice qui soutient la raison et l'amour-propre, que par les idées qui naissent de ce que l'on pense de vous et de ce qui en paraît à vos propres yeux.

On dépouille le grain dans la terre. Il n’y reste que le germe, il ne revit qu'en mourant.

Tout ce qui se fait en vous est un mystère de dépouillement et de désappropriation. Cela ne s'accommode pas à votre manière naturelle et ordinaire de penser et d'agir. C'est ce qui fait le tourment et l'inquiétude, mais Notre Seigneur va toujours son train et nous laisse crier. Il sait ce qu'il peut, ce qu'il veut et où tout doit aboutir. Conservez donc ce fond de dépendance, de confiance, d'aveuglement et d’abandonnement. Il fera le reste. Il vous tient plus en sûreté dans votre impuissance et dans cet enchaînement d’âme, dans ce tombeau obscur, que vous ne seriez parmi les lumières et les douceurs de grâce.

Vous êtes encore trop heureuses que Dieu vous préserve de le perdre par des crimes et qu’il veut vous faire miséricorde pour l'éternité. Elle sera assez longue pour vous. La croix est présentement votre partage et, portée sur ce bois par la foi, vous ne ferez pas naufrage, quelque furieuse que soit la tempête qui agite votre vaisseau.

Je ne manque pas de vous voir souvent aux pieds [103] de Notre Seigneur. Je vous prie instamment qu'il soit votre guide et votre défenseur contre le démon et contre vous-même, car nous sommes par notre amour-propre notre propre démon.

49e lettre du 21 janvier 1686.

Vous avez perdu du temps et du papier à me vouloir persuader l'unité de votre confiance. Outre que je n'en doute pas, vous n'êtes pas encore assez mort pour prendre conduite de saint Alexis qui est aussi embarrassé que vous dans ses affaires et, bien que vous le prissiez d'un qui eut grâce et lumière pour vous, je ne m'en chagrinerais pas. Tout ce qui peut vous porter à Dieu est d'un grand prix et ce serait même une erreur que la maxime de borner Dieu à une personne pour nous communiquer son esprit. Mais je suppose que l'on trouve des personnes qui suivent la conduite de Dieu sur nous ; sans cela le parti du silence est le meilleur. Vous vous trompez quand vous dites qu'il y a six ans que vous souffrez sans avoir rien avancé. Quand ces six ans ne vous auraient attiré que la lumière où vous est entrée depuis votre dernière retraite, ce serait une grande avance. Mais elle se dissipe, direz-vous. Vous vous trompez encore en cela. La lumière de l'état se dissipe, mais l'état ne se perd pas, et elle se dissipe que pour vous conduire par une obscurité nécessaire et par les ténèbres de la mort à un plus grand amortissement, ou lumière plus pure doit vous [104] trouver plus docile. Comptez-vous pour peu que Notre Seigneur, par un enchaînement qui ne vient pas de vous, tient votre âme détournée de dessus elle-même ? La source de tous nos crimes vient un certain regard sur nous que l'amour-propre fait et par lequel nous rapportons tout à nous. Ce fut la première démarche du péché de Lucifer, la première démarche du péché d'Adam. L'âme se tourna vers elle-même, s’aima et se rapporta à soi. L’idolâtrie intérieure a commencé par là. L'idolâtrie extérieure et sensible a suivi l’autre.

Or Dieu travaille en vous à vous détourner de vous-même. Il vous empêche d'être pour vous, et la capacité où il vous met vous tient, pour ainsi dire, malgré vous dans une dépendance où il faut que vous soyez pour lui et abandonnée à ses desseins. Cette obscurité captivante vous livre en proie à sa conduite et vous dépouille des droits qu'une liberté d'amour-propre vous ferait prendre sur vous. Je ne sais si je me mets pas trop de lumière dans ma lettre. Lorsqu'il y a trop d'esprit, cela n'est si fort à l’usage du coeur. Il vaut mieux que je me proportionne à ce que Dieu fait en vous. Marchez dans le désert sans vous effrayer. Vous n'y [104b] voyez pas votre guide. Jésus-Christ veille sur vous sans le dire et il aura soin que les fautes mêmes où il permettra que vous tombiez vous soient utiles. Il est votre ressource en tout état. Ne perdez pas l'esprit de foi. Je ne sais si vous avez vu le Trésor spirituel. Lisez-le. Il vous sera utile. N'admirez-vous pas ce fond insolent de corruption ? Il enrage contre Dieu, de ne le pouvoir aimer. Voilà un bel amour !

Ô, qu'il y a bien plus d’amour de demeurer avec respect dans la soumission et dans l'adoration de ces voies ! Mais quoi, je sais que vous ne dominez pas ces mouvements. Ils ne vous nuiront pas. La bête féroce n’ira pas plus loin que sa chaîne. Tout cela s'amortira peu à peu ; mais, comme vous le dites fort bien, c’est l’ouvrage de Dieu qui n’y demande du nôtre que notre soumission. Encore faut-il qu'il nous la donne.

Ô, qu'il faut d’épreuves pour persuader une âme de son impuissance afin de l’anéantir. La lumière n’y suffit pas. L'expérience est la maîtresse de cette grande leçon. Et la présomption ne s’abat que par la connaissance expérimentale de la vanité de nos efforts. Vous devez aller à Dieu par la voie de mort et non par la voie de vie et d'activité. La grâce de Jésus-Christ a pour vous la vertu de la croix. Tenez [104c] vous-en donc à la conduite de notre Seigneur Jésus-Christ. Il veille sur vous, il vous aime, il entreprend d’être votre libérateur, mais à sa façon. Les juifs ne le reçurent pas parce qu'ils voulaient qu'il fût leur libérateur selon leurs idées charnelles et présomptueuses. Vous pouvez lire le livre de Job si vous l'avez traduit. Bonjour, ma fille. Je ne vous oublie pas devant le Seigneur. Je ne vous demande pas des prières, à moins que Notre Seigneur ne vous inspire et ne vous mette en état d'en faire.

Cinquantième lettre du 19 juillet 1687.

Vous n'êtes pas encore au bout de la carrière ; ainsi vos forces présentes ne doivent pas servir de règle à votre conduite sur les austérités. Je vous assure que dans la suite vous aurez besoin de santé. C'est pourquoi, c'est mon sentiment après avoir bien demandé à Notre Seigneur sa grâce pour vous répondre et vous décider selon son bon plaisir, c’est, dis-je, mon sentiment que vous viviez d'une vie commune et que vous vous contentiez de ce qui se pratique communément dans votre institut. Si vous y êtes fidèle, j'espère que Dieu sera content. Le propre esprit qui se forme ses idées de perfection pourrait bien avoir part à ces reproches que vous croyez venir de Dieu ; et le démon trouvant accès par là à tenir l'âme dans une chicanerie continuelle avec elle-même ferait usage de cette disposition pour vous suspendre à vous-même [105] par des retours inquiets et par des réflexions continuelles sur vous. Votre attrait vous tire peu à peu hors de vous-même, de votre propre esprit, de la conduite de votre raison, pour vous assujettir à celle d'une foi simple et d'une grande dépendance de Jésus-Christ. Or ces retours, ces réflexions, ces reproches prétendus y mettent obstacle.

Dieu veut que l'on meure et l'on veut vivre en soutenant toujours son activité au sensible.

Cette foi dominante qui tient notre âme enchaînée et la prive de ses droits, c'est la vraie austérité de la grâce. Le vieil homme y est cloué à la croix de Jésus-Christ. La liberté, ou pour mieux dire le libertinage de l'amour-propre aimerait mieux jouir de ses droits naturels en massacrant le corps et en tuant la raison à force de pratiques et de retours sur soi que d’être contraint à laisser l'âme dans un fond obscur sous l'empire de la seule foi et dans une dépendance unique de ce qu'il plaît à Jésus-Christ de faire en elle.

C'est donc une affaire conclue ; vous aurez encore de la peine à vous y rendre et cette peine vous marquera que c'est la nature qui agit et non pas le Saint-Esprit.

Pour les deux âmes en question,


ce n'est ni celui qui plante, ni celui qui arrose. C'est celui qui donne l'accroissement. Il faut planter en disant les vérités proportionnées aux personnes. Il faut arroser en priant pour [106] elles, reprenant avec une charité douce ou sévère selon l'exigence des sujets. Mais comme c'est à Dieu a donner l'accroissement et à faire passer la vérité dans le coeur, nous avons fait notre devoir en plantant et en arrosant, l'on doit demeurer en repos.

N'est-il pas admirable que Jésus-Christ ait tant prêché, tant fait de miracles, tant donné d'exemples de sainteté et de preuves de sa divinité dans la Judée et qu'il y ait si peu converti de juifs ? Saint-Pierre en convertit plus en deux sermons dans les Actes que le Fils de Dieu n'a fait par sa présence en toute sa vie. Faisons donc ce qui est de notre ressort avec une charité infatigable et laissons faire à Dieu ce qui est du sien. Il est difficile de se garantir de la crainte de n’y pas faire son devoir quand on n'y voit pas succès. Cette crainte est bonne en elle-même et fait la sollicitude de ceux qui ont quelque charge d’âmes. L'on ne recommande rien tant que cette sollicitude qui est la production du zèle, mais il faut toujours la rappeler à l’impuissance de la créature et au dessein caché de Dieu que nous devons adorer. Quand il ne nous donne pas davantage pour les âmes, c'est une marque qu'il ne veut pas leur faire par nous plus de bien. De plus nous ne voyons pas toujours tout le bien qu'il fait ou qu’il fera un jour dans ces âmes par les soins et par les paroles de notre zèle présent. Bonjour. Je suis. [107]

51e lettre du 25 novembre 1687

Je sais une âme à qui Notre Seigneur ne dit que ces six mots : Que tu me fais plaisir ! Comme les paroles du Verbe éternel ne donnent pas d'idées défectueuses, Notre Seigneur fit dans cette âme par ce peu de mots toute l'impression de ce qu'ils devaient lui faire entendre, savoir que le plus grand plaisir que l'âme pouvait lui faire et le plus grand hommage qu'elle pouvait lui rendre était de souffrir avec patience et avec soumission qu’il détruisit en elle l'ouvrage du péché ; que c'était là la fin principale de sa rédemption, qu'il y avait un long martyr à souffrir et qu'il ne se glorifiait véritablement et pleinement selon ses desseins en cette vie que dans les âmes qu'il tirait, à force de coups de mort et d’impuissance naturelle, de ce fond épouvantable d'amour-propre où l'âme tout occupée d'elle-même ne vit que pour elle-même.

Ô, que les racines que l’âme a jetées dans la chair et dans ce corps de péché sont profondes et difficile à arracher ! Ce ne peut être que l'ouvrage d'un Dieu. Tous les séraphins avec toutes leurs lumières n’en viendront pas à bout. Si le libérateur n’eût été qu’homme, il ne l'aurait pu faire. Il fallait qu'il fût Dieu pour tirer l'âme d'un abîme aussi profond et aussi épouvantable qu'est ce fond d'amour-propre pour lui rendre hors de là la vraie liberté. [108]. Il n'y a pas un mystère dans sa vie qui ne soit un modèle de cette destruction et il coule de chacun d’eux une grâce détruisante qui lie secrètement l'âme à lui, non pas toujours par lumière et par sentiment, mais par état. Et quand il se présente grand, il se sacrifie à son Père par hommage à sa suprême grandeur, il lui réserve ses âmes comme une partie de lui-même comme victime, puisque de Jésus-Christ et des membres agissant de son Église il ne se fait qu'un tout qu'il anime et dont il honore son Père. Soutenez-vous un peu à cette vérité. Jésus-Christ glorieux sera votre plaisir dans le ciel pendant l'éternité. Que votre âme liée sous son opération crucifiante soit le lieu pendant le peu d’années qui composeront votre vie mortelle. Vous aurez de grands vides à soutenir. Vous aurez souvent part aux ténèbres du Calvaire et aux horreurs de la croix. Soyez en tout cela le plaisir de Jésus-Christ. Il a crucifié en lui-même votre vieil homme sur la croix. Qu'il le crucifie en vous en la manière qu’il lui plaira et qu'il sait le devoir glorifier davantage. Cela ne vous dispense pas de souffrir en l'esprit d'humilité et de pénitence. Au contraire, la justice de Dieu a persécuté en Jésus-Christ son Fils vos péchés dont il s'était chargé et parce qu'un pécheur mérite d’être anéanti. Jésus-Christ qui tenait votre place a été anéanti par la justice de son Père. « Exinanivit », dit saint Paul. Ô, quels anéantissements que ceux [109] de sa passion ! Est-ce là un Homme-Dieu, le Fils unique du Dieu vivant ? Est-ce là le Dieu du ciel et de la terre dans cet Ecce homo, dans cette étable, dans le sein d'une créature ? Non, c'est la ressemblance d’un pécheur, que saint Paul dit s’être fait péché, « pro nobis peccatum se fecit », tant il s'était rendu propre nos péchés. C'est pourquoi il souffrait véritablement ces anéantissements sensibles et ces destructions extérieures, comme s'il eût été coupable de nos péchés, comme si le péché eût dû être détruit en lui. En un mot, il souffrait en esprit d'humilité et de pénitence. Humiliez-vous donc sous la main de Dieu. Souffrez qu'il persécute en vous l'ouvrage du péché ! Dites toujours : Dieu est juste, et du reste abandonnez-lui le soin de votre âme. La tentation de la croix et de la mort n’ira pas au-delà de vos forces.

J'ai quelquefois manqué de foi sur un article. Je sentais de la répugnance à engager et à conduire des âmes dans cette voie de mort. J'avais compassion d’elles en sentant par moi-même la difficulté, l'agonie, les obscurités, les routes inconnues et, si j’ose le dire, les dangers mêmes de cette voie. Pourquoi, disais-je, pourquoi, mon Dieu, m'avez-vous appelé aux âmes de cette voie ? Il est bien plus doux et plus à la portée de la raison de les diriger et de les rendre dévotes par les règles ordinaires et mesurées sur leur fond naturel [110]. On souffre le martyre des autres parce qu'on en sait la peine et il y a dans le coeur un écho qui reçoit toutes leurs plaintes pour les faire sentir avec douleur. Un mot me rendit la foi : Est-ce ton ouvrage ? Est-ce à toi ou à moi à soutenir ces âmes ? Si tu n’es cruel à l’amour-propre, tu n'es pas propre à mes desseins. Voilà, ma fille, ce que je puis vous dire présentement. Je prie Notre Seigneur qui des ténèbres tire la lumière qu’il renferme dans mes paroles une réponse à tout ce que vous demandez. Bonjour.

52e lettre du 7 décembre 1688

Votre raison de fera pas beaucoup de chemins dans la paix des infidèles. Si votre coeur ne l'y accompagne pas, laissez-la donc courir. Toutes ses démarches ne serviront qu'à la lasser et lui faire sentir ces égarements pour les condamner. C'est là le dessein de Dieu.

Vous m'avez fait souvenir d'un petit divertissement que je me suis donné autrefois. Quand je pouvais en fermant brusquement une fenêtre surprendre un petit oiseau et l'enfermer dans la chambre où je l'avais attiré avec un peu de grain, je l'excitais à voler avec mon mouchoir et je le poussais à bout jusqu'à ce que, lassé et n’en pouvant plus, il fut contraint à se laisser tomber dans ma main, à se laisser prendre et à s'abandonner à ma discrétion.

Si on l'osait dire, on dirait que le divertissement de Dieu [111] ou plutôt disons son dessein, est d'en user de même à l'égard de notre esprit. Il l’attire d'abord dans l'intérieur avec un peu de grain, il l’enferme là et ensuite, si ce n'est pas lui qui le pousse à bout, il permet au moins à son inquiétude naturelle de le faire, et la lassitude aboutit enfin à se laisser tomber dans la main de Dieu tout-puissant et à lui dire, plutôt par sentiment que par impression distincte : je n'en puis plus, je m'abandonne à vous, je suis à votre discrétion. Tous mes mouvements me tuent ; j'aime mieux mourir entre vos mains de la mort qu’il vous plaira me donner que de me la causer moi-même en continuant à me fatiguer. Je ne pourrais l’éviter, et peut-être me pardonnerez-vous.

Pour faible que soit le mouvement intérieur du coeur par lequel vous condamnez les irrégularités de votre raison, Dieu s’en contente par égard à l'épreuve où il vous met et il me semble que, si vous en faisiez moindre de cas, elles ne feraient pas tant d'impression.

Ne doutez pas que Dieu ne permette au démon d’y mêler du sien. Quand cette partie intime de vous-même à laquelle il n'a pas d'accès méprise ce qu'il fait dans l'autre qui est à sa portée et exposée à ses atteintes, il enrage. Chercher dans sainte Thérèse un certain endroit du Château de l'âme où elle dépeint fort bien cet état sous l'idée d'une personne enfermée et en sûreté dans un château, laquelle, entendant grand bruit au-dehors, irait, sous prétexte de le faire cesser [112], se mêler parmi ceux qui le font.

Une partie et la principale partie de votre âme est en dedans, du côté de Dieu ; l'autre est l'endroit où la raison, la nature, les démons font grand bruit, grand tintamarre. Il faudrait laisser faire le bruit au-dehors et demeurer dans cette tendance intime où le désir de Dieu vous fait aller souvent sans une réflexion distincte. Croyez-vous que, sans grâce, votre coeur pourrait s'empêcher de suivre votre raison et que votre raison ne l'entraînât pas par des consentements formés à mille désordres ? C'est ce que le démon prétend. Car il ne gagne pas des coups quand il n'a que l'imagination et une partie de la raison de son côté. Cette misérable raison voit bien qu'elle n'est que le lumignon fumant d’une lampe éteinte qui ne lui peut montrer que des horreurs, et qu'on verrait les choses bien d'une autre manière si on les voyait au soleil. Cela lui suffit pour se condamner.

Vous me faites parler à votre façon dans les dialogues de votre pensée : « Vous me direz », « dites-vous », etc. Je vous dirai à la vérité une partie de ce que vous pensez, mais non pas tout. Je ne vous dirai pas qu'il faut détruire tout cela. Je sais bien qu'il n'est pas en notre pouvoir de le faire. C'est l'ouvrage de Jésus-Christ et il a ses desseins. Ce grand Dieu, sans sortir de vous-même et en vous laissant à vous-même, y trouve des exils, des cachots, [113] des ténèbres, des fers, des satellites et tout ce qu'il faut pour punir votre amour-propre, votre présomption et votre orgueil. Tout ce que l'âme peut faire en cet état est de se soumettre et de lui dire : Si je ne suis pas telle que votre sainteté me désire, je suis telle que votre justice me veut, bannie de vos yeux, plongée dans les ténèbres, enfermée dans mon cachot, chargée de mes fers, tourmentée par les démons et par mes propres passions qui se soulèvent malgré moi. Je suis l'objet de votre justice et de votre grande miséricorde. Si vous me haïssez en cet état-là, aimez Jésus-Christ votre Fils et pardonnez-lui en moi, puisque je suis sous lui comme sous mon chef et ensuite par un endroit, une partie de lui-même. Ô ma fille, dites-vous ! Tout cela n'est qu’imagination. C'est le lumignon de la lampe éteinte qui vous montre cela. Dieu a compté et ordonné tous les cheveux de votre tête. Il n'en tombe pas un seul sans son ordre. Pourquoi n'aurait-il pas compté et ordonné à ses desseins tous les mouvements de votre âme, même ceux de votre imagination, pour les faire servir à ses desseins qui sont vraisemblablement sur vous des desseins de miséricorde ? Répondez cela au démon, s'il faut enfin que vous entriez en colloque avec lui et que vous ne puissiez vous résoudre à la mépriser.

Consolez-vous. J'ose vous assurer que Notre Seigneur aura soin de vous et ne vous laissera pas périr dans la tempête. [114] Vous ne me parlez que des moments ténébreux. Vous ne me dites rien des autres. Dès que vous aurez l’intérieur calme, écrivez une lettre et ne manquez pas de me l’envoyer. N’ayez pas de honte de parler un autre langage.

53e lettre du 17 janvier suivant (1689)

Si vous vous mettez sur le pied de consulter sur vos peines des gens qui ne savent ce que c’est que tout cela, l’on vous fera voir bien du pays et vous m'exposerez moi-même à des inconvénients fâcheux. On prendra pour quiétisme, sur des apparences de termes mal pénétrées, ce qu'il faut vous dire selon votre état. Si vous ne pouvez vous empêcher de chercher d'autres lumières, il faudrait le faire à des personnes à qui cela ne fît pas une suite d'engagement. Comprenez-moi. Car vous aurez désormais de la peine à vous tirer d'affaire sur l'assujettissement que l'on vous demandera à ses lumières et à ses avis.

Nous avons deux manières d'expliquer les choses intérieures. Premièrement, quand nous parlons à des personnes savantes, nous réduisons nos expressions aux termes de l'Écriture et aux principes établis dans la science. Deuxièmement, quand nous parlons à des personnes qui s’en rapportent à nos lumières, nous leur parlons un langage d’expérience qu'elles comprennent mieux et dans lequel les vérités plus spirituelles se rendent comme sensibles à leurs yeux par ce qu'elles sentent elles-mêmes [115]. C'est par exemple une extravagance dans la science de parler de l'âme spirituelle et indivisible comme des corps, de lui donner des parties, un centre, une superficie et circonférence, une profondeur. Cependant on ne peut bien exprimer ce qui se passe au-dedans que par ce terme familier et ordinaire aux saints Pères. Mais on réduit ces termes aux principes de la science quand on parle aux savants.

S'il s'élevait une hérésie qui soutint que l'âme est corporelle et divisible, on anathématiserait ceux qui tiennent que l'âme a des parties et ceux qui, par un zèle outré, confondraient le vrai et le vraisemblable, crieraient à l’hérétique dès qu'on dirait le centre de l'âme, la partie supérieure de l'âme, etc. Or, pour revenir à vous, nous avons passé par là et nous avons vus et conduit plusieurs âmes qui y ont passé plus que vous. Nous avons été instruits par des personnes qui y ont passé. Croyez-moi, ne vous laissez pas embarrasser par le démon. Tout cela se passe en vous dans ce qui n'est pas la volonté. Or ce qui n'est pas dans la volonté n'est pas péché ou n’est pas péché à faire perdre la grâce de Dieu. Vous étonnez-vous que Dieu permette au démon d'exercer sa rage sur la partie inférieure de l'âme, après qu’il lui a permis d'exercer son pouvoir sur son corps adorable en le tentant dans le désert, en le transportant sur des montagnes et en le faisant mourir [116] sur la croix ?

Il faut que vous sentiez avec peine ce que c’est que de vous être autrefois assujettie volontairement toute entière à la tyrannie d’un aussi méchant maître, et que la peine d'un petit enfer temporel vous instruise de ce que c’est que l'enfer éternel. C'est une peine et un remède que cette épreuve.

S'il s'agit du consentement, le démon ne travaille à rien tant qu'à vous persuader que vous consentez. C'est là le plus fin et le plus venimeux de sa tentation. C'est par là qu'il fait réussir tout le reste. Vous me direz vous-même que, si vous étiez sûre de ne pas consentir, vous compteriez pour rien tout le reste. Vous voyez donc que c'est en vous persuadant que vous consentez qu'il rend efficace la tentation, pour vous troubler, pour vous décourager, pour vous désoler et pour mille autres suites dangereuses. De sorte que c'est contre cette tentation-là qu'il faut se tenir plus en garde.

Notre Seigneur vous l’enseigne lui-même, quand il revient et qu'il vous prévient pour vous redonner la paix d'un seul regard, à laquelle auparavant vous ne voyez pas de retour. Vous me dites et il est vrai que la première impression de sa visite est de vous faire désirer, comme Job le désirait, qu'il ne se repose pas, qu'il achève de détruire en vous par les peines qu’il lui plaira le règne du péché et de l'amour-propre [117]. « Et qui cepit ipse me conterat ». N’est-ce pas de vous faire consentir avec une soumission pure et tranquille à passer par ce purgatoire et à y rentrer quand il lui plaira ? Si vous y perdiez la grâce de Dieu par votre consentement à tant d’horreurs, ces effets-là suivraient-il la présence de Dieu et le retour de son onction ? Au contraire, Dieu s’éloignerait davantage de vous ou, s'il retournait, ce serait pour former dans votre coeur des désirs ardents de ne vous plus trouver dans cet état qui aurait été un état d’impiété et de crime. Comprenez donc qu'il faut résister avec plus de foi et plus d'effort à ce qu'il y a de plus dangereux et de plus contagieux dans la tentation. Et comme à votre égard la créance que vous avez consentie quand vous ne l'avez pas fait est cela même. Vous ne devez croire avoir consenti que quand vous en voudrez bien jurer. Mais assurément tout cela se passe dans ce qui n'est pas la volonté. Vous ne le pouvez connaître alors que la raison est obscurcie, mais vous en conviendrez dans vos intervalles de paix. Si vous ne cédez pas à cette impression et à cette tentation du démon, vous tournerez toutes les autres à sa confusion et vous vous conserverez assez d’âme et d'esprit pour lui résister dans tout le reste.

Une vue simple que vous avez mérité l'enfer et qu’il [118] est juste qu’une âme pécheresse souffre vous fera entrer intimement contre vous-même dans les intérêts de la justice de Dieu.

Une vue simple que Jésus-Christ veille sur vous et ne laissera aller le démon qu'à un certain degré selon ses desseins nourrira une confiance secrète au fond du coeur, et cette confiance sert selon saint Paul d'armes offensives et défensives.

La crainte même de consentir est bonne quand elle ne va pas jusqu'à la créance indiscrète qu'on le fait. Cette crainte fait gémir l'âme sous le poids de la tentation et ce gémissement, outre qu'il est de lui-même une prière, fait dans le coeur certains élancements de douleur qui appellent Jésus-Christ au secours. J'approuve même que vous prononciez de bouche le nom de Jésus, de ma vie, quelques versets des psaumes, etc.

Mais je n'approuve pas ces austérités extraordinaires ; votre vie commune vous suffit présentement. Ni la récitation de plusieurs prières vocales, hors celles de votre profession, ni ces fréquentes répétitions de péchés, tout cela n'est bon à rien dans cet état-là qu’à embarrasser une pauvre âme qui l’est déjà assez par son état. Tirez-vous d'affaire le mieux que vous pourrez là-dessus. Mais, direz-vous, pour la confession ? Il faut raisonner de cela comme du scrupule. Il y a deux cas où l'on conseille aux âmes scrupuleuses de ne pas descendre en confession dans le détail de leurs scrupules [119]. Le premier, quand la réflexion qui rappelle l’esprit à ce détail y applique avantage et ensuite les nourrit et les augmente. Le second, quand le confesseur, ou faute de lumière ou étant scrupuleux lui-même, fortifie les scrupules dans l'âme. Alors il faut se contenter des expressions générales. Quand d'ailleurs une personne éclairée juge qui ne s'y commet pas de péché mortel, il vaudrait mieux même n’en pas parler du tout que de tomber dans l’un de ces deux inconvénients. Car l'âme souffre bien moins de dommage de ne pas confesser de certains péchés véniels que de les confesser avec ces deux suites préjudiciables à la substance de son état et de la conduite de Dieu sur elle. L'Église n'a jamais obligé à confesser les péchés véniels quoiqu'il soit utile de le faire (ces inconvénients à part) ; on en trouve le remède en ces cas-là ailleurs que dans la confession, savoir dans le saint sacrifice de la messe, dans la communion, dans l'humiliation de l'âme, dans le pardon des offenses, dans les oeuvres de miséricorde, etc. C'est la doctrine de tous les saints Pères. Il est difficile que l'âme ne fasse de ces fautes dans ces états-là, quand ce ne serait que de manquer de foi. Mais il faut dire en général : je m'accuse de n'avoir pas eu assez de soumission à Dieu dans quelques peines d'esprit, assez de confiance en lui dans quelques tentations contre le respect que je lui dois, auxquelles pourtant par [120] sa miséricorde je crois n'avoir pas consenti.

S'il s'agit de la pureté : je m'accuse d’avoir eu quelques pensées ou quelques mouvements contre la pureté, auxquels par la miséricorde de Dieu je crois n'avoir pas consenti, mais je ne m'en suis pas détournée avec assez de diligence ni assez promptement, etc. Si le confesseur est curieux, il faut lui dire sincèrement : mon Père, le détail de cela nuit à mon âme ; je me trouve beaucoup mieux de n’y pas entrer ; il suffit que par la grâce de Dieu je ne m'en accuse pas comme d’une chose volontaire. Si sa curiosité opiniâtre, il vaut mieux n’en plus parler.

Voilà, ma fille, jusqu'où va ma lumière sur vos peines. J'espère que si vous la suivez vous vous en trouverez bien. Sinon, cherchez mieux. Mais je ne m'accommoderai pas qu'à première fantaisie qu'il vous prendra que je ne vous comprends pas ou que je vous comprends sous d'autres idées vous allassiez voir à celui-ci et à celui-là s'il vous comprend mieux et si son idée répondra mieux à la vôtre dans votre obscurcissement. Vous m'engagerez à des chicanes perpétuelles et, comme je vous l'ai dit, à des inconvénients fâcheux. Ou soumettez votre esprit ou cherchez votre mieux où vous pourrez. Cela, quoiqu’un peu dur, ne m’ôte rien de mon zèle pour vous assurément. Abandonnez-vous à Jésus-Christ et confiez-vous en lui. La foi vous soutiendra et il viendra à point nommé dans le [121] besoin et quand il vous semblera que tout est perdu et désespéré. « Modico fidei quare dubitasti ? ». Lisez la vie de sainte Madeleine de Pazzi si vous l'avez et le Trésor spirituel. Il y a à la fin de ce dernier livre un traité intitulé « Examen des âmes ». Il est excellent. Vous le pouvez lire. Lisez aussi les Psaumes de David, ils vous consoleront. Lisez sans effort de tête, mais comme présentant vos yeux et votre âme à Jésus-Christ Notre Seigneur. Quoi que vous lisiez quelquefois avec des yeux de pierre, cela pourtant vous servira et reviendra en son temps. Bonjour. Ne vous chagrinez pas de ma dureté ; ce n'est pas trop mon caractère, mais elle vous est nécessaire.

Lettre 54e du 1er mars 1689

L'étonnement où vous êtes que Dieu tienne des routes tout opposées en apparence à ses desseins, cet étonnement, dis-je, vient de l'ignorance où vous êtes de la conduite que Jésus-Christ a tenue dans ses miracles visibles où il nous a peint ses opérations spirituelles pour la guérison et pour la liberté des âmes. Était-ce un remède propre à guérir un aveugle que de faire de la boue avec de la poussière et de la salive et d’appliquer cette boue sur les yeux fermés de ce misérable ? Quelle délivrance pouvait-on espérer pour un possédé que le démon déchirait et jetait comme mort par terre à la présence et à la parole de Jésus-Christ ? Je vous produirais des saintes Ecritures un grand nombre de pareils exemples. Il faut que votre sagesse superbe soit confondue dans les voies de Dieu. La grâce [122] coule de la croix qui est aux esprits infidèles un mystère de folie parce qu'il n'y a que de la folie dans leur sagesse et qu'ils doivent trouver la sagesse et la vertu de Dieu dans ce qui paraît folie à leurs fausses lumières.

Toute la conduite d’un Dieu humble en Jésus-Christ crucifié tend à humilier notre orgueil en aveuglant notre raison et en contraignant notre coeur. Je voudrais bien que votre paresse ne vous empêche pas de faire quelquefois un peu de lecture, au moins des paroles de Jésus-Christ dans son Evangile et de celle du Saint-Esprit dans les Psaumes. Vous liriez dans le Psaume 103 que le diable est un Dragon qui, tout fier et tout plein qu'il est de malignité et d'esprit, devient le jouet des enfants de Dieu, en devenant à leur égard la dupe de sa méchanceté et en servant à leur sanctification par les artifices mêmes par lesquels il attente à les perdre avec lui. Est-ce une voie propre à sanctifier une âme que de l'exposer, toute faible qu'elle est, à tant d'attaques et des tentations dangereuses d’un ennemi invisible qui se sert de tout et d'une partie de vous-même pour vous révolter contre Dieu ? Mais combien ce misérable est-il dupe lorsque tous les remuements qu'il fait dans les sens et dans les passions aboutissent enfin, par une grâce secrète et intime qu'il ne voit pas, à rendre l'âme plus simple, plus dépendante de Dieu, plus vide de tout appui sur ses lumières propres et sur son courage, plus patiente, etc. Il est vrai que l'âme ne voit pas toujours tout le bon effet [123] que Dieu tire de la persécution des démons et des hommes. Nous avons l'esprit si mal fait et le coeur si mal tourné à l'égard de Dieu qu'il faut qu'il nous cache son amour et ses bienfaits en certains temps où l'amour-propre règne encore, de peur que nous n’abusions par orgueil de sa bonté et que nous ne l'aimions plus pour la douceur de ses dons que pour lui-même ; mais en cela même il nous marque son soin et sa vigilance perpétuelle.

Ô fille de peu de foi ! Si Jésus-Christ dort, c'est assez qu'il soit dans le vaisseau agité. Le coeur de ce divin pilote veille. Si Pierre enfonce un peu, et jusqu'à la tête si vous voulez, dans les flots, une main toute-puissante est là pour le retirer et pour le faire monter dans la barque avec lui. Lisez le chapitre sixième de saint Matthieu et comprenez des besoins de votre âme ce qui est dit là des besoins du corps. Quand on démolissait autrefois les vieux temples des idoles, les démons hurlaient et donnaient cent marques de leur rage de se voir chassés de leur trône. Ô que cela serait bien appliqué à cet ancien temple des idoles, à ce corps de péché, à cet édifice d’amour-propre que Jésus-Christ s'applique à détruire en vous et dans les mesures duquel le diable use de son reste !

Souffrez donc avec patience, ne prescrivez à un médecin infiniment sage ni le temps ni la quantité des remèdes de votre âme. Vous avez bonne grâce de vous plaindre de la durée de la captivité de votre raison. Misérable que vous êtes ! Combien de fois avez-vous employé sa liberté sous la tyrannie de l'amour-propre à mépriser Dieu et à vous préférer à lui ? De pareils mépris ont attiré à un nombre infini d'autres pécheurs des suites qui les ont enfin conduits en enfer. Cependant Dieu par une préférence d'amour et de miséricorde vous traite en âme privilégiée dans ses desseins éternels. Il vous pardonne, il vous a prévenu, il veut vous rendre éternellement heureuse, pourvu que vous souffriez qu'il guérisse par des remèdes convenables les plaies mortelles que votre amour-propre et le péché on faites. Et vous vous plaignez que la durée d'une peine qui tient lieu d'un enfer éternel est trop long à votre gré. Avez-vous perdu le sens ? Imitez Daniel captif avec le peuple juif en Babylone : tout juste et tout innocent qu'il était, il s'humiliait comme coupable devant Dieu ; il attribuait sa captivité à ses péchés et, dans l’impuissance d'aller au temple de Jérusalem, le coeur tourné vers le sanctuaire, il faisait une excellente prière, que vous trouverez et que vous devez lire dans le troisième chapitre de Daniel, pour la dire du cœur dans votre captivité. Confiez-vous en Jésus-Christ et le démon sortira enfin du combat vaincu et confus. Bonjour. Priez Dieu pour moi si vous pouvez.

Lettre 55e du 14 août 1689

Un malade est déraisonnable et fort éloigné de guérir lorsqu'il veut être conduit à sa fantaisie par son [125] médecin et lui prescrire la nature et l’ordre et la durée des remèdes. J’avoue que vous sentez et qu'il y a en effet dans votre âme des plaies profondes et mortelles. Mais pour un malade soumis et docile, il n’y en a pas d’incurable à un médecin tout-puissant. Vous comprenez que Jésus-Christ est ce médecin. Or, ma fille, ce qui me fait peine dans vos lettres, ce n'est pas directement ce qui me regarde. Dieu a toujours eu avec moi une grande patience. Je ne le puis la reconnaître qu’en ayant pour l'amour de lui et par sa grâce avec les âmes auquel il m’applique une patience proportionnée à ma faiblesse. Mais ce qui me fait peine, c’est qu'après vous avoir prié de me dire sincèrement le bien et le mal et après avoir reçu de vous l'assurance que vous le faites, je trouve difficile que vous soyez d’une situation dans votre intérieur et d'une autre situation dans vos lettres ; que vous soyez en un mot à l'égard de Jésus-Christ dans votre intérieur autrement que dans ce que vous m'écrivez. Ainsi, pour donner à ce que vous me dites le tour favorable de patience et de charité que vous prétendez, il faudrait que je suppose que votre coeur parle autrement à Notre Seigneur qu’à moi. C'est ce que je trouve difficile à accorder. Quand donc je vois que dans vos lettres vous vous livrez pour dire ainsi toute entière à vos raisonnements, à vos impatiences intérieures, à vos réflexions inquiètes dont [126] j’avoue que l'on est attaqué, il est vrai que j'ai quelquefois crainte que vous ne vous y livriez toute entière dans votre intérieur et que le démon, à qui il est permis d'éprouver pour un temps votre foi, ne prévale pas votre propre esprit, donnant trop à ses vues et au principe qu’il se rend propres. Croyez-vous donc que la destruction d'un fond aussi corrompu et aussi opiniâtrement déclaré contre Dieu qu'est celui de votre amour-propre soit une affaire de trois jours ? Dieu le peut en un moment, il est vrai. Mais demandez-lui compte pourquoi il y tient un certain ordre de conduite par degrés, pourquoi il y emploie et passions et créatures et démons, pourquoi il vous fait languir sous la pesanteur de vos chaînes, pourquoi enfin il emploie des moyens dans lesquels votre raison se perd et où il n'y a qu'une foi humble et soumise qui puisse vous régir et vous soutenir. Demandez-lui compte, dis-je, de tout cela. Il vous dira pour toute réponse qu'il est Dieu et que vous êtes créatures, qu’il est médecin tout-puissant et que vous êtes un malade à la mort, que c’est à lui de savoir l'ordre, la nature et la durée, l'efficace et le succès de ses remèdes, et à vous à vous abandonner à lui avec une humble et aveugle soumission, et qu'il n'y a que votre foi qui puisse vous défendre de l'ennemi le plus cruel et le plus artificiel de votre salut... qui est vous-même. Ô orgueil, que tu es difficile à vaincre, puisque tu es en nous [127] l'ouvrage et la machine de Lucifer !

Accoutumez-vous donc peu à peu à dépendre de Jésus-Christ en tout état. Laissez lui amortir cette activité propre de votre esprit et de votre raison qui est le principal ressort de la machine.

Je crains de vous avoir trop accoutumée à vouloir connaître et discerner l'ouvrage de Dieu en vous en vous appliquant trop au discernement par mes éclaircissements. Il vaut mieux vous tenir dans une simplicité intime de dépendance et de soumission : simplicité qui porte bien mieux le poids de l'opération crucifiante de Jésus-Christ que le raisonnement et qui, en captivant tout ce qui est de l'âme dans la tête, n'a de vie que dans le centre et dans un certain fond où Dieu a établi son siège pour y attirer le reste par sa croix et par sa mort. Il y a bien loin de vous à Dieu, il y a entre deux de grands déserts et une mer Rouge à passer dans cet entre deux de chemin, hors de vous d'une partie de vous-même et pas encore en Dieu. C'est un désert où l'on ne trouve la vie, le repos et la liberté ni en soi-même d'où l'on sort, ni en Dieu à qui on est pas encore parvenu. C'est le lieu des combats, des ténèbres, des grandes ... . Jésus-Christ y est le Moïse à qui il faut se laisser conduire avec patience. Voilà tout ce que Notre Seigneur me donne aujourd'hui pour vous, mais vos yeux ne sont pas votre coeur. Ma lettre ne parlera qu’à vos yeux [128]. Je le conjure de parler lui-même à votre coeur et de vous donner en lui une si grande confiance que tout le secours qui peut vous venir d'ailleurs vous paraisse venir de lui par ses créatures et ne renfermer de vertu, de lumière et d’efficace que ce qu’il lui plaira y en mettre pour l'accomplissement de ses desseins éternels sur vous. Bonjour, ma fille. Je suis en lui tout plein de zèle pour votre sanctification.

56e lettre, sans date.

Je ne doute pas, ma fille, que le diable ne fasse ses derniers efforts pour vous irriter contre ma conduite. Il y a quelque intérêt. Il a dessein de vous faire voir bien du pays s'il peut gagner de vous attacher à votre propre sens. L’occasion est est belle. Il n'a qu'à vous faire douter si je ne vous mène pas par la voie des quiétistes. Votre lettre est toute tournée à faire penser et je ne sais ce que l'on en jugerait. Vous me ferez plaisir d'être un peu plus modérée dans vos expressions et de ne vous pas livrer à la liberté de dire d'une manière outrée tout ce qui vous vient en tête selon le mouvement présent qui vous possède ou, pour mieux dire, qui vous obscurcit. Imaginez-vous ce que l'on penserait et ce que l'on dirait ensuite si on voyait dans une lettre, et dans une lettre d’une fille qui ne passe ni pour bête ni pour visionnaire, qu'après avoir supposé que je le comprends sous une autre idée qu'elle n'est en effet, je prétends qu'un état où l'on [129] ne sent que la pure nature et d'une manière infiniment confusible, où l'on est tenté insupportablement, où l'on demeure dans une espèce de libertinage qui rend indifférent à sa propre perte, où l'on est livré à son fond corrompu si entièrement que Dieu s’éloigne de plus en plus, en sorte qu'il ne paraît plus de Dieu, où l'on se trouve toujours sur le bord des précipices par des tentations périlleuses, que je prétends, dis-je, que cet état ramassé et composé de tant d'horreurs est une voie de perfection et une conduite de Dieu qui entreprend la ruine du fond corrompu.

Il n'y a pas de doute que votre intérieur, à ne le considérer que par cette seule face, est un intérieur bien déplorable. Il ne manquait qu'à y ajouter des chutes dans plusieurs péchés énormes pour en faire un quiétisme achevé ; et de moi un parfait quiétiste si je voulais vous faire trouver là votre sanctification et la voie de la perfection.

Il n'y a que ce que vous dites de Job qui répare un peu tant de misères et paraît ôter quelques traits d'une idée si noire. Mais il ne serait pas difficile aux gens prévenus par le fond et le solide de votre lettre de prendre cela pour illusion du démon qui se transfigure en ange de lumière pour vous faire désirer de demeurer dans une disposition si favorable à ses desseins et à l'établissement du quiétisme dans votre âme. [130] Et ce martel en tête sur plusieurs points de Molinos s'accorderait fort bien avec tout cela, en marquant une conscience qui ne peut se taire et qui reproche ce que l'on a de la peine à avancer, jusqu'à ce qu'une triste expérience en convainque dans la suite n'en pouvoir disconvenir.

N’avouez-vous pas qu'il y en a là plus qu'il n'en faut sur le portrait d'un quiétiste qui veut insensiblement vous mener au quiétisme ? Ce sont pourtant tous les termes de votre lettre ; c'en est la substance. Ai-je raison de vous dire que le diable fait ses efforts pour vous irriter contre ma conduite ? Souvenez-vous de toutes les pensées qui ont passé par votre esprit et découvrez ses desseins. Or, afin de l'empêcher ou de vous surprendre ou au moins de vous inquiéter là-dessus, je mettrai de l'autre côté de cette lettre ici ce qui vous regarde et ne peut être montré, et j’y joindrai une grande lettre à part sur ce martel en tête du quiétisme dans laquelle il n'y aura rien qui ait à vous un rapport de distinction qui vous désigne afin qu'elle puisse être vue. Vous en ferez usage avec discernement de gens, car je ne veux pas, dans l'état où Dieu me tient, me mêler dans tous ces embarras-là et dans toutes ces contestations de spiritualité que Dieu ne m’y appelle par d'autres événements. Il me suffit [131] d'avoir soin du petit troupeau qu’il m’a adressé. Je me borne à cela.

S'il est donc vrai qu'il n'y ait en vous que la pure nature et qu'une volonté livrée à son fond corrompu dans des tentations périlleuses et insupportables dans lesquelles Dieu s'éloigne de vous, j’avoue que vous êtes mal. Je ne vous vois pas loin de votre perte, et bien loin que cet état soit une voie de perfection, c'est au contraire une de perdition si Dieu ne vous fait pas la grâce d’en sortir promptement. Cela supposé, vous avez raison de me dire que je vous comprends sous une autre idée. Car le secours dont vous avez besoin en ce cas-là, c'est de commencer à vous faire craindre le péché par la crainte de l'enfer, à vous représenter le malheur d'une âme abandonnée de Dieu et qui se livre au libertinage de ses passions et des tentations du diable. C'est de vous précautionner particulièrement sur les péchés auxquels les occasions engagent afin de vous en éloigner, et de vous inspirer tous les efforts de prières, de gémissements, d'humiliation, de mortification, qui sont les armes par lesquelles les âmes de ce caractère résistent au démon et les échelons par lesquels elles sortent de la profondeur du précipice où elles sont tombées ...

Mais ce n'est pas là en effet l’idée sous laquelle jusqu'à présent je me suis représenté votre âme. La voici en peu de mots. Dieu vous a séparée du monde et, en vous [132] en séparant, il vous a fait la grâce de vous inspirer un désir sincère de le servir selon sa volonté en vous sanctifiant. Depuis qu'il vous a donné ce désir, ç'a été votre principale affaire que de vous appliquer à votre intérieur. Cette application vous a imprimé dans l'âme (et cela toujours) l'horreur du péché, l'obéissance aux commandements de Dieu et de l’Eglise, la fidélité à vos voeux, l'amour et l'estime de votre profession ; et tous ces sentiments-là animés de la grâce de Jésus-Christ vous ont préservée de tout péché mortel qui vous ait paru et de toute volonté déterminée avec délibération au péché véniel.

Cela ne m'a pas paru d'une âme où il n’y ait que la pure nature ni d'une volonté livrée au libertinage de ses passions, sans Dieu et sans grâce.

Si cela est autrement, vous me l'avez caché ; dites-le-moi et je prendrai d'autres mesures.

L'oraison intérieure a été votre principal exercice ; c'est-à-dire le retour à Dieu au-dedans de vous-même par une foi animée de charité et d’un désir non seulement sincère, mais violent de vous approcher de lui d'un coeur pur, d’un corps chaste, d'un esprit humble et docile. C'est ce que vous avez eu en vue et je ne crois pas que vous ayez rien rétracté de tout cela ni que vous voulussiez le faire.

Dieu a tenu différentes conduites sur vous. Il a souvent été vous chercher jusque dans vous-même pour [133] vous attirer à lui dans votre centre par des attraits de lumière et d'amour doux, purs, tranquilles, où il ne vous inspirait que les sentiments des vertus chrétiennes, de la foi, de l'espérance, de la charité, de l'anéantissement, de désir, qu'il s'appliquait souverainement à détruire en vous tout ce qui est opposé à lui dans le fond corrompu de l'amour-propre.

Cette grâce vous a lié à Jésus-Christ Notre Seigneur et vous a fait chercher en lui non seulement la source de votre force, mais l'exemple de votre vie. N'y a-t-il pas encore en vous un fond d'esprit et de volonté qui tend là et vous porte là ? Où faut-il donc chercher la cause de toutes ces horreurs qui vous environnent et du pouvoir qu'il semble que Dieu donne quelquefois au démon sur vous ? Si je voyais des chutes considérables, des péchés mortels, des prévarications énormes des commandements de Dieu et de l'Église ou de vos voeux, il ne faudrait pas être prophète pour en imputer la cause à votre désertion sacrilège qui aurait chassé Dieu de votre coeur.

Mais rien de tout cela n'étant arrivé, n’en dois-je pas juger non seulement par mes lumières, mais par les expériences et de moi et de tant d'autres âmes, au lieu d'en juger sur le rapport d'une âme obscurcie par sa disposition ? [134]

Saint Paul nous enseigne qu'il y a en nous deux hommes, l'intérieur qui est assujetti à Dieu, l’extérieur assujetti au démon. Quand l’un est victorieux, l’autre est vaincu. Je vois en vous l'homme intérieur victorieux du péché. Je vois l'homme extérieur attaqué de tentations. Plus les tentations sont grandes dans celui-ci, plus je vois dans l'autre la grâce qui vous soutient. Je ne m’effraye pas de vous voir tentée. Il faut soutenir avec humilité et avec patience l’importunité de la tentation ; il faut résister à la malignité de la tentation par le recours à Jésus-Christ et j'espère que Notre Seigneur en tirera votre sanctification et votre couronne. En voilà assez pour une lettre, car il faudrait être infini avec vous. Vous verrez le reste dans cette lettre que je promets de vous écrire sur ce que c’est que les quiétistes. Bonjour.

57e lettre (sans date)

Je crois que la tempête qui s'est élevée dans votre âme à mon sujet a ressemblé à celle qui s'y élève quelquefois au sujet de votre volonté. Un certain je ne sais quoi vous a sans doute empêché de croire tout à fait ce que vous me dites que vous avez cru, et vous n'avez pu consentir entièrement à la pensée qui s'est présentée à vous que je dusse être si terrible et si décisif sur votre chapitre. J’en répondrais bien. Un médecin qui s’irriterait des injures de son malade, une nourrice qui se chagrinerait des [134a] dépits de son enfant entendraient mal à être médecin, à être nourrice.

Il faut quelquefois montrer de la dureté par une grande tendresse de cœur et par une sincère compassion. Au reste, ma fille, vous n'ignorez pas que l'art de conduire les âmes est également le plus important et le plus difficile de tous les métiers. Toute la science, toute la sagesse, j'ajoute même toute l’expérience n’y suffit pas sans une lumière de Dieu singulière pour chaque âme en particulier ; car, comme les traits de la grâce sont aussi diversifiés que ceux des visages et que, si deux âmes se ressemblent en certaines choses, elles se distinguent aussi dans d'autres, la découverte de ces ressemblances et de ces caractères distingués ne se fait que par l'Esprit de Dieu et par le don de discernement qu'il n'accorde qu'à la dépendance où ses ministres se tiennent de lui sans oser ne rien présumer d'eux-mêmes. Je vous assure que c'est la situation où je me tiens devant Dieu à votre égard et à l'égard de toutes les âmes à la grâce lesquelles il lui a plu par sa providence de m'appliquer, de sorte que, si je m’y trompe, j'ai lieu d'espérer que mon erreur ne sera préjudiciable ni à elles ni à moi et que la bonté toute-puissante de ce grand Dieu, qui des plus grands maux sait tirer les plus grands biens, ne permettra au démon de tirer avantage de notre ignorance par une pareille règle rectifiée. Je vous avoue même pour [134b] vous calmer encore davantage par une confidence, je vous avoue, dis-je, qu'il y a certaines âmes dont la conduite me tient avec encore plus de vigilance dans cette situation.

Quand on n’a à conduire que des âmes dans lesquelles Dieu proportionne sa grâce à la raison et en cache les opérations sous les voiles de la nature, le chemin est comme tracé. On leur parle des vertus et des vices comme Sénèque en a parlé, avec cette différence qu'on leur propose une fin chrétienne que Sénèque n’a jamais eue. Enfin, on les fait travailler à la pratique de la vertu et à la victoire du vice comme si ce devait être l'ouvrage de leurs propres efforts, en leur faisant pourtant toujours entendre le besoin qu’elles ont de la grâce pour le succès de ces efforts. Cela s'appelle émonder l'arbre à mesure qu'il pousse de méchants fruits.

Mais il y a des âmes que Jésus-Christ prend d'abord par le fond et où il met la cognée à la racine. L'emploi de sa grâce est de déraciner et d'arracher les fibres de cette racine. Il semble pendant ce travail que les branches avec les méchants fruits qu’elles portent ne souffrent pas d'altération. On s'étudie pourtant à les faire mourir par un moyen abrégé en tarissant la source de la sève.

Quand Dieu entreprend une âme par ce caractère de grâce, d'opération et de conduite, la raison humaine y trouve ses mesures toutes renversées ; la foi doit servir de raison [135] et la seule ressource est la dépendance de Jésus-Christ dans tout ce qu’il lui plaît de faire pour nous sauver par la seule folie de la croix et de l'amour.

S'il vous donnait assez de pénétration, vous trouveriez cet état peint avec ses couleurs naturelles dans cet abrégé des grandes paroles de Jésus-Christ, « que celui qui veut venir après moi renonce à soi-même, porte sa croix au jour la journée, et me suive dans la voie que je lui trace. » Vous la trouverez expliquée dans ce chemin étroit où l’âme est sevrée, dans cette petite porte où il faut laisser sa vieille peau en passant pour parvenir à la vie. C'est à l’égard de ces âmes-là qu'il faut plus de vigilance, plus de dépendance de la lumière de Dieu, plus d'attention à le consulter et à entendre sa voix pour n’en être que l'écho. Elles sont même quelquefois en certaines dispositions où, ne se connaissant pas elles-mêmes et n'ayant pas le discernement de ce qui se fait en elles, il faut ne régler ni son jugement ni son discernement sur ce qu'elles en disent. Il faut les examiner par le fond et par une suite de dispositions et de moeurs qui s'appliquent les unes les autres, comme dans un grand discours, des périodes obscures et équivoques tirent leur éclaircissement de ce qui précède et de ce qui suit : c'est ce qui fait que je ne vous parle pas toujours conformément à vos idées, que je n'entre pas toujours précisément dans la discussion de vos doutes, de la vue [136] desquels il faut détourner votre esprit pour faire mourir ce degré de raison dont l'amour-propre se rend le maître, et enfin que je tâche à insinuer de droit fil dans le fond de votre âme certaines vérités que je crois propres à soutenir en vous l'ouvrage de Jésus-Christ à mesure que je connais qu'il s'y applique.

Je vous fais tout ce détail pour vous persuader une fois en votre vie, si vous ne l'étiez pas pleinement, que je ne vous parle pas par hasard et que je tâche à ne vous rien dire qui ne coule de cette source où il faut que je puise pour moi-même.

En voilà assez, ma fille, pour cette fois. Soutenez donc Jésus-Christ qui entreprend de vous tirer hors de vous-même selon ses desseins éternels sur vous. Vivez de cet esprit de foi que je ne cesse de vous recommander. Confiez-vous en lui et en son amour pour vous. Il veille sur les cheveux de votre tête. Il est le vainqueur du monde des démons. Toute puissance lui est donnée dans le ciel et dans la terre. Encouragez-vous par ces vérités au milieu des plus grands orages. Il est proche quoiqu'il se cache. C'est sa gloire que de nous sauver par des tempêtes qui nous jettent au port. Bonjour.

Lettre 58e du 29 septembre (1689)

C'est aujourd'hui la fête de Saint-Michel, « Quis ut deus », « Qui est comme Dieu ». Tout ce grand combat qui se fit dans le ciel entre les bons et les mauvais anges est exprimé dans [137] ces trois mots. Lucifer tourné vers lui-même s’aima désordonnément et cet amour déréglé le fit vivre pour lui-même. Voilà son idole. Il devient où il se fit le Dieu de lui-même et voulut ensuite être l'idole des autres, les dominer, les assujettir à ses volontés et occuper seul leur estime et leur amour. C'est là ce que l'on dit, qu'il a voulu être comme Dieu. Nous n’avons qu’à suivre le penchant de notre amour-propre, nous nous trouverons dans la même situation. Mais les anges fidèles, tournés constamment vers Dieu par le poids de leur amour, n'adorent que lui et, tout ce qu'ils voyaient en lui d'adorable les tenant immobilement attachés à sa volonté et à son empire, ils combattirent et vainquirent et chassèrent du ciel les anges rebelles, en leur faisant voir le désordre monstrueux où leur amour-propre avait mis leur être dans la préférence d'eux-mêmes à Dieu. «Quis ut deus ? » Ô ma fille, avant que Jésus-Christ ait vaincu en vous cet amour-propre, avant qu'il ait redressé l'âme, avant que cette pente vers elle-même soit détruite, avant que cette âme soit détournée d'elle-même et du créé et soit toute tournée à Dieu vers son centre, qu'il faut d'opérations détruisantes, de crucifiements et de mort ! Il faut la faire mourir à tout ce qui la tient attachée à elle-même. C'est pourquoi, pour l'en arracher par voie de mort, les démons et les créatures qui vous environnent sont employés [138] à cet ouvrage par les contrariétés, par les tentations et par tout ce qui vous oblige à vous tenir séparée de vous-même. Pour le dedans, c’est l’ouvrage immédiat de Jésus-Christ Notre seigneur. Toutes les fausses lumières de la raison, tous les désirs déguisés de la cupidité qui se cachent sous les voiles et les apparences de la grâce et de la charité, tout le penchant à user de Dieu pour vous-même et enfin tous les mouvements propriétaires et superbes de votre amour-propre dans les voies mêmes de la grâce, il faut que tout cela périsse et, comme c'est par voie de mort que tout cela doit périr, combien de fois faut-il que l'âme soit crucifiée avec Jésus-Christ et qu'elle expire dans les ténèbres et dans les horreurs du calvaire ?

Si cela se faisait tout à la fois, l'âme en serait anéantie ; car on ne comprend pas ce que c'est en nous que l'ouvrage du péché. Il faut donc que Jésus-Christ pour se proportionner à notre faiblesse fasse cela peu à peu, successivement et en mêlant de petits soulagements intérieurs qui soutienne la foi et la soumission de l’âme.

«Quis ut deus? » C'est un tout-puissant qui entreprend en nous cet ouvrage. Toute-puissance lui est donnée dans le ciel et sur la terre. Nous en faut-il davantage pour une foi vive ? Il fait même servir à cet ouvrage les chutes et les égarements de l'âme, son impuissance ou impossibilité de pouvoir se soumettre et souffrir causée par la révolte continuelle de son amour-propre qui est tout ce qu'elle est d'elle comme d'elle qui s'y oppose. [139] Dieu prétend de là qu’elle s'en humilie, qu'elle en reconnaisse mieux son médecin et son libérateur, qu'elle en dépende davantage de lui, qu'elle ait recours à lui, à sa conduite, et mette tout son appui unique en lui, sans rien attendre d’elle ni de son courage, surtout lorsqu'elle se voit ainsi tenir à cet homme extérieur qui la lie au démon et à ce monstre d'amour-propre qui tire ainsi l'homme intérieur pour tâcher de défaire l'ouvrage de Dieu et de désunir la substance de l'âme si elle est concentrée en et par Jésus-Christ en Dieu. De cette façon on voit aisément que de la vipère on en fait un antidote qui guérit et lui fait vomir le poison. Je n'entreprends pas de vous consoler sur la maladie de votre Révérende Mère. Cherchez en cela comme en toutes autres choses votre consolation auprès de Notre Seigneur. Que Dieu soit et que sa sainte volonté s'exécute en la terre comme au ciel, cela vous doit suffire. Perdez votre propre volonté et suffisance en toutes choses et tenez-vous bien soumise intérieurement, ou essentiellement si on peut ainsi s'expliquer, en Jésus-Christ et perdue et cachée en Dieu, en qui j'espère que je vous ... Car c'est Jésus-Christ qui doit vivre et non plus vous, n'y ayant que Dieu et le néant proprement pour celui qui a voulu être et tâche ainsi de continuer en vous pour le mieux mépriser et faire reconnaître le double néant où il est tombé. Il n'en faut pas parler, comme il faudrait ne pas faire semblant de l'écouter si nous étions bien fidèles à la grâce et [140] une même chose avec Dieu, et ce serait alors Jésus-Christ qui aurait l'honneur et la gloire. Vive Jésus crucifié en nos coeurs et y triomphe l’amour divin sur les ruines de fond en comble, de l'amour-propre.

Vous voyez bien que ce n'est pas là l'ouvrage d’une créature qui d'elle-même n'est qu'une même chose avec ce monstre. Quand même la division de l'esprit et de l’âme est faite, il faut qu'elle se contente de laisser faire Jésus-Christ et de pâtir les choses divines. Paix et patience.

Lettre 59e du 1er décembre (1689)

L’union de l'âme par état plutôt que par sentiment avec Jésus-Christ délaissé à la croix est dans une région si secrète et si éloignée de la raison que ni les sens ni l’esprit n’en découvrent rien, de peur que l'amour-propre n’y mêle du sien.

Si l'âme ne peut se convenir à rien de son activité elle en est d'autant plus dans la main de Dieu, qui ne fait pas dépendre sa protection de l'activité d'un fond qu’il détruit. Toutes vos incertitudes ne sont incertitudes qu'à vos yeux en cette disposition, mais la place l'âme dans l'ordre de son amour et de sa miséricorde et si affermie que tout l'enfer ne la peut ébranler. L'âme peut s'abandonner en sûreté à un libérateur qui ne prend pas mal ses mesures et qui signale la sagesse de son pouvoir et de sa miséricorde en faisant servir les contraires à leurs contraires. [141] l'âme admirera dans le ciel ce grand secret de la croix. Si, quand une réflexion trop vive sur la captivité vient frapper l’âme et attirer l'attention, elle excitait dans son fond par une foi simple un mouvement de soumission, il lui serait d'un grand secours pour l'accoutumer peu à peu à cet amortissement, car il faut enfin s’y accoutumer et s'y abandonner, puisque c'est la conduite de Dieu.

Des lectures indifférentes ne peuvent nuire. Ce sont des soulagements innocents comme l'on en donne au corps quand il est trop abattu. Il faut donner au corps ces soulagements sans aucun scrupule pour lui donner la force de porter la peine de cet état qui est fort détruisant. Ce serait une mortification mal entendue et contraire à la volonté de Dieu que d'achever d’accabler ce qui se détruit suffisamment d'ailleurs pour ôter à la chair et aux passions les forces nuisibles. Voilà ce que j'ai à dire pour cette foi à ... que je salue. Notre Seigneur fait pour son âme et en son âme auprès de son Père ce qu'elle ne saurait faire et je tâche avec lui à faire de même quelquefois.

Soixantième lettre du 23 avril 1690.

Ce m’est au moins une consolation que vous regardiez dans l'ordre de la providence l'effet contraire à mes intentions, lequel mes lettres conduisent. Car dans cette vue vous y soumettez sans doute et vous ne voulez pas plus tirer des paroles de la créature que [142] ce qu'il plaît à Dieu d’y mettre. C’est êut-être cela même que cette providence adorable et juste prétend de vous, et pour vous y réduire elle jette l'absinthe et le chicotin sur le lait afin qu'en étant dégoûtée vous vous nourrissiez d'une viande plus solide, c'est-à-dire d'une unique confiance en lui qui doit vivre en vous par une foi épurée de tous les appuis humains. Entrez donc avec sa grâce et son esprit dans cette disposition et ne regardez mes lettres que comme un moyen de vous y faire entrer davantage. Elles ne vous seront pas inutiles par cet endroit-là. Du reste, j'espère que Notre Seigneur aura soin de vous, car c'est ordinairement lorsque tous les secours humains nous manquent que sa main toute-puissante vient au secours. Je sens bien moi-même en vous écrivant qu'il n'y a rien dans ce que je vous dis à quoi l'amour-propre puisse se prendre et y trouver du goût. Mais mon dessein a été de m'ajuster en cela à la conduite de votre grâce qui travaille à vous séparer de vous-même.

Pour l'ironie et le mépris de vos peines, non. Ou l'amour-propre ou le démon ou tous les deux ensemble vous ont fait trouver dans mes paroles de sentiments qui n'y étaient pas. Si les expressions sont quelquefois détournées de cette situation-là de mon esprit, c’est que je suis un homme, c'est-à-dire un esprit borné qui a ses défauts aussi bien dans les paroles que dans les pensées, qui est sujet à se tromper et qui ne vaut que ce que Dieu [143] le fait valoir.

Dans cette expérience, je ne mets ma confiance qu’en Jésus-Christ lorsque je suis obligé par ma vocation et mon ministère d’entrer par la confiance des âmes dans le discernement des voies secrètes et impénétrables de sa grâce. Je ne m'y expose même qu'en tremblant et qu’en priant plus pour elles que je ne leur parle.

Bornons-nous donc là pour cette fois. Ici, faisons quelque épreuve de ce dessein de Dieu. Je n’en aurai pas moins de zèle pour vous, étant sûr que Dieu demande toujours de nous de bonnes intentions d'une charité sincère, mais non pas toujours des effets qui ne dépendent que de lui et qui viennent souvent aux âmes par un autre chemin que celui que nous leur traçons. Dieu se plaît souvent, pour manifester sa sagesse et sa bonté, à tirer les contraires des contraires.

Ô, que vous parlez bien quand vous dites que chacune âme a sa voie, aussi différente, et plus de celle des autres âmes que le sont les traits des visages ! C'est ce qui vous fait mieux comprendre que la sanctification d'une âme n'est l’ouvrage que de Jésus-Christ, et ensuite qu'il faut peu compter toute autre chose. Il ne faut voir que lui dans ses ministres. Il faut ne s'adresser à eux que selon ses desseins. Il faut n’attendre d’eux que ce que la source veut répandre d’eau vive par des canaux de terre et d’argile. Bonjour, ma chère fille. Je suis tout amour en Jésus-Christ. [144]

61e lettre du 15 juillet 1690.

À l'égard de cet attachement dont vous m'écrivez, il faut en esprit et en vérité demander à Dieu la grâce de vous en retirer et vous en sauver. La moindre attache contriste le Saint-Esprit et est un obstacle à ses progrès dans l’âme et à l'union parfaite.

Les difficultés que vous y avez et où Dieu vous laisse vous doit profondément humilier en l’aveu devant Dieu que vous n'êtes rien de vous comme de vous, que vous ne pouvez rien et ne valez rien que ce qu'il plaît à Dieu vous faire valoir. Car vous avouez vous-même ne pouvoir vous dégager de cet attachement, quoique vous sachiez sur cela, dites-vous, un exemple de Jésus-Christ bien autre, qui ne voulait pas même que ses apôtres s'attachassent à son humanité par trop, jusque-là que cela servît d’empêchement en eux à l’élévation en esprit et adoration en vérité. Ce qui l’obligea à leur dire qu'il était expédient qu'il s'en allât afin qu'ils reçussent le Saint-Esprit, non qu’il improuva absolument le culte dû à son humanité et divinité qu’il ne faut jamais séparer (ce que je vous écris ainsi parce qu'aujourd'hui, faute de s'entendre sur telle matière, on serait aussitôt relevé de sentinelle). Ce que Jésus-Christ ne disait qu’à cause que les apôtres ne pouvaient s'élever en esprit, demeurant enfoncés trop dans ce qu'on appelle le sens et dans la matière, laquelle est les cinq sens extérieurs et enfin l’étui, la maison ou le corps dans lequel est enfermé [145] l'esprit, et ce qu'on appelle le sens étant cet extérieur non seulement, mais encore l'imagination et l'appétit. Autrement dit, les deux facultés sensitives où résident et remuent les passions, même partie du raisonnement étant encore de ce ressort sensible qui, jusqu'à ce qu'il soit entièrement absorbé, dilaté et rectifié, demeure erroné et sujet à toutes sortes d’illusions, à cause de la participation qu'à l'entendement ou siège du raisonnement humain jusque-là encore avec l'imagination non vidée ; ensuite de quoi la volonté, qui est une puissance aveugle, mais libre, est souvent trompée et, suivant les fausses lumières que de cette sorte a reçues l'entendement, qu’il lui a communiqué si subtilement, qu'elle demeure aussi atteinte de cette même maladie qui irait à la mort (et la réattirerait et précipiterait de nouveau dans ce profond lac du péché d'où elle a été retirée) sans le Verbe incarné qui lui sert de substance solide en la prévenant sans cesse. Et si ce n'était ce soutien de ce médecin tout-puissant qui a en disposition la vie comme étant la Vie par essence, mais qu'il ne communique que par le caractère de mort qu'il a bien voulu porter et dont il dispose à son gré.

En général, tout ce qui s'appelle attachement ou, si vous voulez, qui n'est pas en Dieu vient de l'idée que l'appétit, l'amour-propre ou la volonté propre s’est formé, joint le rapport qu'on en a fait à soi, à sa cupidité et à son plaisir faux. Ce qui est avoir sans cesse son regard tourné vers soi et vers le créé, vivre à iceluy et se rechercher en tout. [146]

Cette idée qu’on s’est si faussement formé, si éloignée du souverain bien ne ressemble pas à ce qu'on s'en était proposé et ne peut enfin le produire, tout, hors Dieu seul qui est, n'étant de soi comme de soi que néant, que misères, afflictions et faibles images de cent autres misères secrètes et, partant, que laideur. C'est en ce cas-là à l'idée et à ce fantôme que l'on s'attache et non pas à la créature.

À Dieu donc ne plaise qu'aucun objet créé ou créature attachante ne devienne dans votre coeur un antéchrist et arrête la pente que la grâce donne à votre âme pour le souverain bien. Ce n'est pas tout à fait cela à l’égard de l’attachement à un directeur dont vous écrivez, mais c’est que vous aviez compté sur lui comme sur un grand appui pour parvenir à une certaine perfection dont votre raison s'était formé l’idée aussi bien que des voies qui devaient vous y conduire.

Cet appui vient à vous manquer. Dieu ne vous conduit n'y par où ni où votre raison se l’imaginait. Vous avez peine à quitter prise et ne sentir plus ce qui vous soutenait. C'est là, ma fille, à mon avis, en quoi consiste cet attachement dont vous me parlez. Or j'espère que Dieu, qui est admirable en sa conduite sur les âmes qu’il doit un jour posséder pour l'éternité dans son royaume éternel, tirera un bien de ce qui vous paraît un mal et que le secours du ciel viendra à propos au défaut des secours de la terre. Car c'est ainsi que Dieu a accoutumé d'en user. Rendez-vous fidèle à sa conduite en vous humiliant sous sa main toute-puissante et portez non seulement avec [147] patience, mais avec humilité et en esprit de vérité cette voie qui est humiliante en effet à la raison humaine. Vous n'en êtes pas pire pour être abandonnée à Dieu. Il ne retirera pas sa main pour vous laisser tomber. Il eut soin de Moïse encore enfant quoiqu’exposé sur les eaux. Ne vous découragez de rien, si vous avez de Dieu et de sa bonté l’idée que tant d'expériences de son amour prévenant vous doivent donner. On ne perd rien pour attendre avec un Dieu si bon. Nourrissez votre âme de saintes lectures, particulièrement des Psaumes dont certaines paroles jetteront dans votre âme des germes de vérité qui la soutiendront dans l’impuissance où elle se trouve de s'appliquer par elle-même et de se soutenir par ses réflexions. Ces vérités feront leur effet dans cette région de l'âme qui est si secrète que les sens ni la raison ne découvrent pas en certains états ce qui se passe aux yeux de Dieu. Tenez-vous encore trop heureuse de ce que votre Dieu veuille bien vous souffrir au dernier rang des âmes à qui il veut faire miséricorde. Assistez au saint Sacrifice comme à un culte de religion où Jésus-Christ s'offrant lui-même à son Père pour vous se fait le supplément de vos misères et de vos impuissances. Communiez dans le même esprit et priez de cœur afin que vous n’entriez pas en tentation. Pour moi, ma chère fille, ne doutez pas que je ne prie pour vous avec plus de zèle que jamais, que je ne prenne toujours une grande part à votre sanctification et que je ne sois également tout à vous en Notre Seigneur. [148]

62e lettre du 8 octobre 1690.

Je ne désespère pas autant de vous que vous en désespérez. Dieu n'a perdu ni sa toute-puissance ni sa miséricorde et, comme il peut d'un seul regard dissiper vos ténèbres et fondre la glace des coeurs les plus gelés et les plus endurcis, bien que le vôtre fut dans cette disposition-là, d'où pouvons-nous dire avec assurance qu'il ne vous favorisera jamais de ce regard, qu'il ne dissipera jamais vos ténèbres et qu'il n'améliorera jamais votre coeur ? Quand je me sentirais aussi aveugle et aussi endurci que les démons, pourvu que je ne le fusse pas en enfer avec eux d'où il n’y a plus de retour, je verrais toujours en Dieu plus de bonté qu'il n'y aurait en moi de malice et dans Jésus-Christ mon sauveur plus de mérite qu'il n'en faut pour m’obtenir une grâce qui vainquît toutes mes résistances. Vous imaginez-vous qu'il faille, pour que Dieu vous fasse miséricorde, que ce soit vous qui le préveniez et qui fassiez les premiers pas ? Cette pensée serait une hérésie et une grande présomption. Ce serait, comme aux juifs, vouloir superbement établir sa propre justice et la devoir à soi-même et non pas à la miséricorde de Dieu et aux mérites de Jésus-Christ. Hélas, ma fille, si Dieu dans ses desseins éternels ne vous avait pas aimé le premier en vue de son Fils bien-aimé, à qui il vous a donnée et si dans le temps sa bonté infinie ne vous prévenait pas sans cesse et à tout moment pour arrêter le penchant infiniment rapide de votre corruption au néant et aux péchés, où en serions-nous ? « Qui a connu la pensée du Seigneur ? », dit saint Paul aux [149] Romains, ou « Qui est entré dans le secret de son conseil ? » Qui lui a donné quelque chose le premier afin qu'il en soit récompensé ? Je pense quelquefois des moments de joie mêlée de terreur qui ont du rapport à ce que sentirait une âme damnée si Dieu lui faisait miséricorde de la tirer de enfer, de la remettre dans son corps et de la rétablir dans le droit d'espérer encore à sa miséricorde pour la vie éternelle. Ne faites donc pas cette injure à la miséricorde de Dieu et au mérite de Jésus-Christ de vous livrer tout entière à ces sortes de défiance et de désespoir. Mais quoi ! Vous êtes dans le temps de la tentation. Lorsque Dieu dit au démon qu’il lui abandonnait Job jusqu'à un certain degré, « Je le mets, dit Dieu, sous ta main et en ta puissance ». Job alors, dit saint Grégoire, était tout à la fois et dans la main du diable pour être tenté et dans la main de Dieu pour être préservé. Ne vous imaginez pas, ma fille, que, parce que Dieu ne donne pas à votre âme la liberté d'aimer autant que le désir qu’il allume en vous vous le fait souhaiter, ce soit là un effet de sa colère. C'est par ces désirs impuissants qu'il purifie l’essence de l’âme, qu’il lui fait sentir sa faiblesse, qu'il la réduit à l'expérience de ces paroles de Jésus-Christ : « Sans moi vous ne pouvez rien faire », paroles dont la vertu est d’humilier l'âme sans la décourager. C'est enfin par ces désirs comme par un purgatoire avancé qu'il commence et avance son ouvrage en vous, et le devoir de la créature est de s'assujettir à Dieu et non pas de lui prescrire la voie de votre conduite. Dites donc avec David : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables ». Souffrez votre état non seulement avec patience, mais avec humilité. Soutenez les rebuts de celui qui a soutenu si longtemps et si souvent les vôtres et ajoutez avec le même David : « Ne m’abandonnez pas, mon Seigneur et mon Dieu, ne vous retirez pas de moi. Vous êtes le Dieu duquel seul je puis attendre et espérer le salut. Veillez à ma conduite et secourez-moi ». Bonjour, ma fille. Je suis, etc.

Lettre 63e du 2 novembre (1690)

Le jour auquel je vous écris me donne lieu de vous dire que vos peines intérieures tiennent en effet dans leur nature quelque chose de celles du purgatoire. Là Dieu y attire ces pauvres âmes souffrantes d'une main et les repousse de l'autre ; ce qui fait en elles une cruelle et purifiante division. Tant qu’il y a en elle certaines duretés qui sont des restes du péché, elles sont retenues à elles-mêmes et ne peuvent être entièrement pénétrées de Dieu. C'est ce qui fait qu’il les repousse et cette violence qui sert à sa justice pour les punir sert aussi à sa miséricorde pour les épurer jusqu'au degré d'une pureté proportionnée à sa vie de gloire. Comptez donc que cette ardeur que vous sentez d'aller à Dieu dans votre centre est une étincelle de ce feu de purgatoire qui va peu à peu la purifiant par une vertu imperceptible, en lui faisant souffrir cette division qui est en effet un grand tourment. [151] Il y a déjà une partie de l'âme hors du cachot et c’est celle où ce feu brûle, celle où cette étincelle est allumée.

Une autre partie de l'âme est encore retenue dans le cachot, mais tous ses propres efforts ne l’en tireront pas. Elle apprend peu à peu par son expérience et par l'inefficace de tant de mouvements inquiets qu'elle se donne, elle apprend, dis-je, par là qu'il faut attendre de son libérateur et de sa pure grâce ce qu'elle ne peut se donner elle-même pour sa liberté. Tout votre état vous conduit présentement à amortir cette activité de vos puissances naturelles dans lesquelles il se mêle une présomption secrète que Dieu veut abattre afin que toute votre gloire soit en lui et non pas en vous.

Soutenez donc avec patience avec un fond soumis à Jésus-Christ la violence de cette division. Rappelez votre raison à une dépendance qui fixe tous ses retours à cette vive idée de foi : Dieu me voit, Dieu a soin de moi, Dieu veut que je porte cette peine.

Ô, ma fille, le Tout-puissant pourrait d'un regard vous faire un séraphin, mais sa sagesse a ses règles qu'il faut adorer, mais qu'il ne nous est pas permis d'examiner. Quand le Prince des ténèbres et du monde est chassé hors du cœur, il fait au-dehors et dans la région de l'âme qui n'est pas encore délivrée ni hors de ses atteintes cent efforts de rage et de fureur. On en sent quelque chose ; il est lion, il est serpent. [152] Qui vous délivrera des pièges de cet ennemi invisible ? Jésus-Christ notre libérateur par la foi que nous avons en lui. Ne vous effrayez pas ou que cet effroi n'entre pas dans votre coeur. Vous vaincrez par un anéantissement intime sous les yeux de Jésus-Christ celui qui vous vaincrait par la présomption de votre fond. Notre Seigneur viendra au secours lorsque vous croirez souvent que tout est désespéré.

J’avoue qu'il y a des voies plus douces et plus proportionnées à l'esprit humain. Mais enfin ce n'est pas à vous à choisir et, si votre voie est plus dure elle est aussi plus propre à vous faire mourir à vous-même et à rendre votre conduite plus surnaturelle et plus selon la foi crucifiante qui fait mourir à la vie d’Adam.

Ma dernière lettre vous a donc bien mortifiée ? En lisant cet endroit-là de la vôtre, je me souviens de ce que saint Augustin disait un jour à quelques âmes qu'il avait attristées par quelque chose de dur : quand un oiseau dans son nid s'aperçoit qu'il a mis les pieds par mégarde sur un de ses petits et qu’il l’a foulé, il se soutient aussitôt et ne le foule jamais de tout son poids, tant la nature est prompte et provide. La charité paternelle ne l’est pas moins. Croyez donc, ma fille, que je n'ai pas eu le dessein de vous affliger, mais Notre Seigneur fait de nos paroles l'usage qu'il lui plaît. J'ai plus de zèle que jamais pour votre âme et je prie de tout mon coeur le Dieu des miséricordes de la bénir. [153]

64e lettre du 27 mars 1691.

J'ai appris il y a longtemps d'un saint homme très éclairé dans la conduite de Dieu sur les âmes que l'on se tromperait souvent et on les égarerait si on jugeait d'elles sur leur rapport, pendant qu'il plaît à Dieu les tenir dans l'obscurité et les cacher à elles-mêmes.

Quand je repasse moi-même à sa lumière, d’une simple vue d'esprit, sur tous les événements et sur tous les différents états intérieurs par où sa providence m’a fait passer et m’a tenu de sa main depuis que j’ai le bonheur de le servir, j'admire également et sa bonté et mes aveuglements qui m'ont souvent fait juger tout de travers des conduites cachées et impénétrables de sa grâce. Je suis frappé d'étonnement que ce qui m'apparut en certains temps devoir me perdre était une dispensation qui veillait à me détourner de moi-même et à me faire mourir à mon amour-propre superbe, actif et présomptueux.

C'est à vous, ma chère fille, à voir s'il y a là quelque chose qui vous ressemble et dont vous puissiez faire usage. Car nous ne sommes que des canaux qui sont à sec quand la source d’en haut ne fournit pas, des instruments qui n'ont qu'un son vague et confus si le Verbe de la parole de Dieu ne les articule pas à l'oreille du cœur. Enfin nous sommes moins qu'un zéro en arithmétique si Dieu ne nous fait valoir. Nous sommes bien dans notre néant alors, et nous devons avoir patience avec les âmes dont il veut [154] s'approprier la conduite, comme il a patience avec la nôtre. Ce que je puis vous assurer par la confiance que j'ai en la charité de Jésus-Christ pour les âmes qu'il lui a plu m'adresser, c’est que vous me trouverez toujours le même à votre égard, un lorsqu'il lui plaira vous mettre dans le besoin de mon secours et vous le rendre utile. Comptez là-dessus sans façon. Je prie aussi pour vous et j'ai cette confiance en sa miséricorde qu’il ne permettra pas que vous vous égariez ou qu'il vous redressera à mesure.

Je ne sais si vous avez la liberté de prier pour vous-même. Comment vous demanderai-je de prier pour moi ? Si Notre Seigneur vous l’inspire, obéissez son inspiration et croyez-moi tout à vous dans son Esprit.

65e lettre du mois de juillet 1691.

Quand Dieu paraît grand à une âme, ma chère fille, il est vrai que tout le reste paraît si petit que l'on a besoin de la charité de Jésus-Christ pour pouvoir s'appliquer aux créatures. Mais de ce que cette âme a paru à ses yeux d'un prix assez grand pour l'engager à faire pour elle tout ce qu'il a fait, et tout ce qu'il fera dans son royaume céleste, l'on se sent rempli et surpris d’estime pour cette même âme, quelque vile qu'elle paraisse aux yeux du monde. Tout ce qui regarde l'ouvrage de Jésus-Christ en elle est digne non seulement de l'application, mais de la servitude de ceux qu'il associe à cet ouvrage. C'est une grande douleur d'être par sa propre faiblesse capable de si peu de chose. L'on voudrait mettre [155] le feu partout et, quand ce feu ne prend pas autant qu'on le voudrait, on en souffre beaucoup. C'est cependant un zèle impatient ; le feu ne prend au bois que quand il est sec et Dieu, dont la conduite ordonnée sur les règles de sa sagesse ne conduit ni dans la nature ni dans la grâce ses ouvrages à la perfection qu’il leur destine que par degré, veut que nous plantions, que nous arrosions, mais comme serviteurs inutiles qui ne peuvent pas donner aux plantes un accroissement qu'elles ne peuvent recevoir que des rayons du soleil. C'est la disposition intérieure où je tâche d’être à votre égard, désirant beaucoup, présumant peu, demandant à celui qui peut faire, et même, je vous dirai pour votre consolation, espérant sur le pied de mes désirs que Jésus-Christ fera par lui-même dans votre âme ce qu'il ne veut pas tirer des faiblesses d’un misérable pécheur.

L'année a quatre saisons et la dernière est celle de la récolte des fruits. Il faut que le grain meure, que la vigne soit taillée, que ce même grain perde sa première force pour en acquérir une nouvelle et féconde son épi. C'est présentement pour vous le temps de mourir. Quels cris, si le grain de froment était sensible, ne ferait-il pas dans la terre quand il se sent dissoudre ? ! Quels sentiments aurait-il par la main qui l’y a jeté et qui la tire pour cela d'un grenier où il était à son aise en repos et comme en sûreté ! Laissez-vous dans la main de Jésus-Christ comme ce grain [156] de froment a été dans celle du laboureur. Il ne s'agit pas de vivre quand il faut mourir ni de se revêtir quand il faut se dépouiller. Le crucifiement de la nature corrompue et la mort de l'amour-propre, de la propre suffisance et de la présomption de nos propres forces est un grand et long ouvrage. Il n’est l'ouvrage que de son Esprit. Il fait tout servir à cela et, comme il y rapporte même comme à l'essentiel tout l'extérieur de la religion chrétienne qui ne travaille qu'à faire des adorateurs en esprit et en vérité, il ne faut pas s'étonner que ce grand Dieu tout-puissant change la situation de l'âme à l'égard même de l'extérieur de la religion selon qu'il le juge plus convenable à son dessein principal, qu'il tourne même sur ses mesures toutes les créatures et celles qui pourraient le plus vous servir d'appui. Bonjour, ma chère fille. Voilà ce qu'il me semble que Notre Seigneur me donne pour vous présentement. Je le prie de tout mon coeur que par de faibles paroles il vous fasse entrer dans mon sens et dans mes vues, qui sont plus étendues que mes paroles.

66e lettre du 7 septembre 1691.

Il faut donc vous laisser sous la main de Dieu et sous son pressoir puisqu'il lui plaît de vous y tenir. Essayer de vous en retirer, ce serait en effet travailler inutilement et dangereusement même.

Il est vrai que je n'ai jamais approuvé cette sorte de [157] résignation à sa damnation éternelle parce que je suis persuadé que Dieu ne les approuve pas et que, nous ayant commandé de désirer et d'espérer, il a exclu par là cette spiritualité qui n'a rien de réel et de solide. Quoi ? Consentir à perdre Dieu pour l'éternité et à le blasphémer éternellement en ennemi avec les démons ! Ô ma fille, la résignation ne doit pas aller jusque-là. Il faut au contraire dire à Dieu au fond de son cœur : Mon Dieu, que je perde tout le reste, j'y consens si vous l'ordonnez, mais de vous perdre éternellement et être éternellement votre ennemi, ô, je n’y consentirai jamais et c’est la seule chose ou je ne pourrai avoir de résignation et d'indifférence. Je m'opposerai toujours, mon Dieu, à votre justice là-dessus et j'implorerai votre grande miséricorde. Je vous dirai : si vous me haïssez, pardonnez à Jésus-Christ en moi. C’est là sans doute, ma fille, ce que j'ai voulu vous dire dans l'endroit que vous me citez de moi. J'ai voulu vous détromper sur une spiritualité qui n'est pas celle que Jésus-Christ nous a enseignée dans ces saintes Écritures, pas celle dont l’Église nous instruit dans ses prières, pas celle enfin que nous trouvons dans les saints Pères, qui sont les premiers maîtres les plus éclairés de la vraie spiritualité.

Je mets cependant une grande différence entre une âme qui se possède et une âme qui, par un ordre secret de Dieu, est comme possédée de la tentation. Cette spiritualité serait dans la première d'une entière délibération. Tout l'esprit et toute la volonté y donneraient. On la tiendrait en principe et en maxime, ce qui ne vaudrait rien assurément. Mais dans l'autre le désir et l’espérance sont au fond de l'âme et dans ce qu'on appelle syndérèse.

Tout cela est si caché à la vérité sous les brouillards qui l’environnent qu'elle ne s'en aperçoit pas et la preuve qu’elle a en son fond ce désir et cette espérance, c’est que, pour peu qu'un regard de Dieu dissipe le nuage noir et obscur, cette foi vive se développe, s’étend, luit à l'âme par les mouvements qu’elle lui donne pour Dieu. C'est ce qui se fait dans ces moments d'intervalle dont vous me parlez. Or alors cette résignation pendant le temps de la tentation n'est pas un consentement de l'âme à être privé éternellement de Dieu, mais une inaction contre la tentation et une espèce d’impuissance de n’en être pas possédée, qui fait qu'on ne se remue pas pour la détruire ; et comme si l'âme disait : je consens non pas à être privée de Dieu, mais à être tourmentée de cette tentation autant que Dieu le voudra. Je ne trouve pas à cela de danger pour une âme dans l'état où je sais la vôtre d'ailleurs et qui dans un cloître saint est environné de secours qui vous mettent à couvert des suites de cette indolence. Il faut tirer ce que l'on peut d'une âme que Dieu afflige et cache à elle-même. Il faut se confier en celui qui ne laisse le vase d’argile dans le fourneau qu'autant qu'il faut pour l’épurer et le [159] rendre solide, quoiqu'il fut plus sûr de ranimer sa foi par des mouvements de cœur, quoique languissants. Je n'en sais pas davantage, ma chère fille. Je prie Dieu qu'il vous soutienne et dirige. Je suis... Etc.

67e lettre du 20 juin 1693.

Si j'avais les grâces de Dieu en ma disposition, croyez, ma fille, que vous auriez une bonne récompense de la peine que vous avez prise de m'écrire si bien nos petits ouvrages et dans un temps où vous avez sans doute eu double travail, ayant eu une maladie que je n'ai pas ignorée et à laquelle j'ai compati.

Je ne l’aurais pas souffert et au moins j'aurais bien pu attendre, mais, quoi, si j'ai ces sentiments-là pour une peine à laquelle Jésus-Christ a eu quelque intérêt et que vous avez prise bien plus en vue de lui que de moi, quels seront les sentiments de son coeur infiniment meilleur et plus juste que le nôtre ! C'est cette confiance qui m'empêche de m'affliger de ce que je ne puis vous faire sentir les effets de ma reconnaissance, n'en remettant à celui à qui toute-puissance a été donnée dans le ciel et dans la terre, et qui aime votre âme, quelque chose que vous peines vous en fasse penser, car je les vois comme un effet de sa sainte et divine jalousie qui ne veut pas que ce coeur puisse aimer autre chose que lui, non pas soi-même. C'est pourquoi il lui ôte tout appui, mais il y en a un secret dont il ne lui rend pas compte et par [160] lequel, sans qu'elle s'en aperçoive, il la soutient à sa manière, mais plus puissamment que ne feraient les lumières et les goûts. Il y a dans sa peine même une vertu qui la soutient. Ô ma fille, que les vues de Dieu sont différentes de celles de la créature ! Je ne me souviens pas de vous avoir jamais dit que c’est contraire à la conduite de Dieu d’en discerner quelque chose sur vous et de comprendre qu'il la tient telle pour humilier votre orgueil, et que ce moyen dont il se sert pour vous humilier sont des moyens de salut et qu'il faille vous interdire la consolation de le penser. Jésus ! Ma fille, quel langage me faites-vous tenir là ? Si je vous l'avais jamais tenu, je m'en rétracte comme d'une erreur. Non, ma fille, tout cela ne vous est pas défendu. Au contraire, ce sont là les sentiments que vous devez avoir de la conduite que Dieu tient sur vous et il me semble même que tout ce que je vous ai écrit ne tend qu’à vous le persuader et à vous y assujettir.

Dans cette vue, trop de retours d'esprit sur sa peine nuit à l'âme ; elle fait mieux de simplifier tous ces retours en les réunissant à cette vue : Dieu le veut ainsi, je m'y soumets et je abandonne à lui dans la confiance qu’il aura soin de moi. Lui-même aura des moments où il fera sentir l’effet de sa conduite et qu'elle est également conforme à sa miséricorde et à sa justice. Soutenez avec cet esprit, ne vous décourageant pas [161], et votre persévérance vous conduira peu à peu hors de vous-même en vous approchant de Dieu. Bonjour, ma très chère fille. Je vous recommande quelquefois à Notre Seigneur : « Celle que vous aimez est malade. » Je ne sais si je puis vous demander vos prières. Lorsque Notre seigneur vous en donnera le mouvement, ne résistez pas. Je suis toujours également dans sa charité tout plein de zèle pour vous.

68e lettre du 2 octobre 1693.

S'il plaît à Dieu se servir de cette infirmité pour disposer de votre vie, il est Dieu, vous êtes sa créature, et l’être de la créature ne peut être ni plus honoré ni mieux employé qu'à servir aux usages et aux volontés de son Dieu. Cette disposition était celle où l'âme de Jésus-Christ Notre Seigneur se tenait devant son Père par un état continuel d’adoration. Ce fut celle dans laquelle, élevé au-dessus de tous les sentiments naturels, il s'est immolé à son Père. Cette infirmité en ce cas-là sera l'autel de votre grand et important sacrifice. C'est là ce que Dieu avait en vue dans les desseins éternels de son amour pour vous. C'est là ce qu'il a prétendu quand il vous a mise au monde et disposé tous les événements intérieurs et extérieurs de votre vie : à vous mettre sur cet autel et à vous y sacrifier. [Maladie de la correspondante] Ce sera peut-être le sacrifice d’Abraham où l’ange du Seigneur arrêtera le bras au moment du dernier coup de l'immolation. Mais ni Abraham ni Isaac ne doivent pas avoir en vue ce coup de faveur. Ils doivent vouloir la [162] mort et laisser la disposition de la vie au souverain maître. Heureuse et mille fois heureuse pour l'éternité, ma très chère fille, si le coup se donne comme il ne fut pas arrêté à la croix sur Jésus-Christ, votre divin époux et votre victime chargée de vos péchés.

C'est ici que je m’attendris un peu sur votre sort et que je me sens un peu coupable de votre mort si elle arrive. Une conduite plus naturelle et plus proportionnée à votre raison aurait peut-être épargné votre santé. L'esprit, plus d'accord avec le corps dans les voies d'une activité humaine, lui aurait conservé plus longtemps ses droits et ses avantages. Mais qui étais-je pour m'opposer à Dieu et à ses desseins ? M’appartenait-il de rompre les chaînes dont il vous liait par avance comme la victime de ce sacrifice-ci, et l'opposition qu'il mettait entre les intérêts du corps et ceux de l'esprit étaient-ils de mon domaine à moi qui, comme son humble serviteur, mais appelé au service de votre âme, ai dû étudier ses desseins sur elle pour les seconder sans affaiblissement du côté de la nature ?

N'écoutez pas une raison plaidant là-dessus au tribunal de l'amour-propre pour les intérêts de la nature. Dieu compte la vie présente pour rien : quatre moments qui de la naissance à la mort passent entre deux éternités, l'une qui a précédé, l'autre qui suit ! Ces quatre moments ne sont dans la main et aux yeux de Dieu que l'espace qu'il y a à parvenir d’une éternité à l'autre, de ses desseins [163] éternels commencés dans la naissance à leur grand accomplissement par une mort chrétienne et de sacrifice.

Ô, que paraît cette vie à toutes les âmes qui ont passé dans un corps et qui maintenant dans leur céleste patrie en voient la différence dans celle que Dieu, qui leur est toute chose, leur donne de lui-même ? Confiez-vous en Jésus-Christ, à qui vous avez été donnée, de votre sort éternel. Dieu, dans toute cette conduite de mort et de servitude qu'il a tenue sur vous, ne vous a laissé voir en vous que ce qui y était de vous et il vous a caché tout ce qui était de lui. Il fallait que la victime eût les yeux bandés et il faut peut-être encore qu'elle les ait bandés sur l'autel du sacrifice. Mais le voile sera ôté en son temps et vous verrez ce qui a été de Dieu avec une reconnaissance infinie.

Votre trésor est en dépôt dans le secret du coeur de Jésus-Christ. Vous êtes pupille. Vous le dissiperiez s'il était entre vos mains. Vous ne serez pas plutôt émancipée que vous en aurez la possession. Vivez tranquille, ma fille. J’aime votre âme. Je ne voudrais pas vous induire témérairement en erreur ni vous inspirer une fausse confiance. Toute la suite de votre vie est présente à mon esprit. Mais vous vous êtes possédée et plus Jésus-Christ a pris d’empire sur votre fond où vous étiez véritablement vous-même et tout ce que vous étiez à ses yeux, et ensuite abandonnez-vous aveuglément à lui pour [164] votre sort éternel. Espérez en lui et par lui ce que vous n’oseriez attendre de vous. J'espère qu'il vous donnera cette paix intérieure que lui seul peut donner. Je la lui demanderai tous les jours pour vous au saint sacrifice de la messe. Bonjour, ma très chère fille. Je vous sacrifie volontiers et de bon coeur à celui à qui vous appartenez. Quelque chose qui arrive, souvenez-vous de ma pauvre âme et attirez-la promptement après vous à notre céleste patrie. Je suis à la vie et à la mort... Etc.

J'oublie à vous dire que, dans l'état où vous êtes, refuser ce que l'on jugera utile ou à vous guérir ou à vous soulager ce serait une austérité mal entendue et qui ne viendrait pas de l'esprit de Dieu. Faites vous-même, pour l'amour de lui et par soumission à sa providence qui vous met dans ce besoin, la violence qui sera en votre pouvoir. Vous n'êtes plus à vous et ensuite vous ne devez plus disposer de vous. Cette abnégation et cette désappropriation est une partie du sacrifice que Dieu demande de vous.

69e lettre du 16 mai 1694.

Vos souffrances qui sont en vous un écoulement de celles de Jésus-Christ intercèdent pour vous avec la sienne pendant qu'il vous tient dans une impuissance de mort. J'apprends qu'il vous traite comme son Père l’a traité, lui ayant réservé pour la fin de sa vie ses plus grandes douleurs et d’esprit et de corps. Mais, ma fille, jamais [165] il ne fut plus soutenu de son Père ni plus proche de la gloire de la résurrection que lorsqu'une angoisse terrible l’obligea à s’écrier : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » C'est à honorer, plus par état que par sentiment, son âme dans cette situation-là que je croie la vôtre consacrée. Qu'il y ait dans votre âme un fond secret de soumission et d'obéissance jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix. C'est presque l'unique devoir dont il vous rend capable présentement. Il sera votre supplément pour tout le reste.

Je ne condamne pas le désir où [on] me mande que vous êtes de la mort. Il ne peut-être sans espérance et sans vue de votre céleste patrie où votre âme, n’étant plus retenue dans ce fond de péché par des liens de chair, se perdra dans l'abîme de la vie pour vivre éternellement d'amour. Qu’un désir de Dieu et de son empire absolu en vous se mêle dans ce désir et y prédomine.

Vous goûterez autant après la mort le prix de votre croix que vous en goûtez présentement l'amertume. Ô qu’une éternité qui durera autant que Dieu vous dédommagera bien de ces moments pénibles auxquels il a échangé votre enfer et votre purgatoire. Ne doutez pas, ma fille, qu'il veuille vous faire une grande miséricorde par Jésus-Christ son Fils à qui vous avez [166] été donnée.

J’ose vous dire, comme ministre de Jésus-Christ à votre égard, que je connais à fond votre conscience et la nature de vos peines. Je n'y vois rien qui puisse mettre obstacle à votre salut. Mourez en repos dans le sein de la croix, abandonné à l’amour paternel de votre Père céleste, qui aura soin de vous à vos derniers moments, et à l'amour maternel de la Sainte Vierge qui priera son Fils pour vous à l’heure de votre mort, comme toute l'Église l'en supplie pour nous et comme vous le lui avez demandé tous les jours vous-même. « Ora pro nobis peccatoribus… » Bonjour, pauvre victime de la Passion du Fils de Dieu. Je ne sais si je vous reverrai en ce monde. Si Dieu ne l’ordonne pas et que vous mouriez avant moi, souvenez-vous de moi dans votre royaume quand vous serez auprès de votre divin époux. Il vous attend pour vous couronner de lys et de roses après vous avoir couronné d’épines. La mort n’éteindra pas le zèle que Dieu m'a donné pour votre âme.

70e et dernière lettre du 27 novembre 1695.

Vous découvrirez peu à peu la malignité de ce fond propriétaire qui voudrait user à son gré de Dieu et de ses dons, et vous reconnaîtrez que c'était là la source de vos peines qui avaient leur principe en vous, mais dont l’usage qui était de Dieu servait à ses desseins.

Le démon n'a plus guère d'accès à une âme que l'opération [167] de Jésus-Christ tient amortie, à ce misérable fond dont la pente rapide va à s'éloigner de Dieu et à se révolter contre lui si une main puissante et invisible ne le tenait dompté et assujetti.

Il fait place à un autre fond où l'homme intérieur vit en dépendance de Dieu et cède à sa souveraineté le droit de le mouvoir et de le diriger. Vous êtes mieux dans ce sépulcre de Jésus-Christ que vous ne seriez sur le Thabor.

Je crains toujours que vous ne me querelliez si vous ne comprenez pas bien les choses. Je ne laisse pas que de vous les dire dans l'espérance qu’elles vous seront utiles en leur temps. Hasard à quelque tape en passant [ ?]. Ce qui est le plus muet dans l'intérieur est ce qui a le moins d’éclat et ce qui rend pourtant plus d’hommages à Dieu par Jésus-Christ. La victime lui est unie sur l'autel en esprit de sacrifice. Bonjour. Puissiez-vous être martyre à la suite de l’Agneau. J'ajouterai ici, avant de finir sur ce que vous savez, que quoique les mouvements de votre coeur vous soient souvent cachés par les illusions de votre propre sens, je pourrais presque vous assurer que nul ressort humain n’a remué mon esprit dans la déclaration que j'ai faite de mon sentiment sur l’affaire en question. Je crois n'y avoir eu en vue que Dieu et le bien ; oserai-je dire le salut des âmes ? La voix du peuple est la voie de Dieu. C'est une marque qu'il ne la veut pas, car plusieurs âmes innocentes et éclairées voient mieux et plus loin que la mienne, de laquelle Dieu seul connaît les ténèbres cachées sous une apparence de lumières. Je puis vous en dire davantage.

L’Exercice intérieur (ms.)

Cet Exercice intérieur conduisant l’âme à Dieu… est un texte datant de la maturité d’Archange Enguerrand29.

Exercice intérieur conduisant l'âme à Dieu dans son coeur par Jésus-Christ qui est l'unique voie pour y parvenir.

Le royaume de Dieu est au-dedans de vous dit Jésus-Christ. Ces paroles supposent que comme Dieu est le centre incréé de toutes les créatures, et qu'il est en elles pour soutenir leur être, et pour concourir à leurs opérations, il est aussi dans nous comme notre centre, et plus avant en nous que nous-mêmes. Cette vérité est le fondement de la foi et les fidèles n’ont pas besoin de preuve pour le croire, mais il faut savoir qu'encore que Dieu soit en toutes les créatures, il y est pour elles et non pas pour nous. C'est-à-dire qu'il n'y est pas pour être cherché par nous. Il est vrai qu'elles le représentent selon saint Paul [92] et que ses prétentions qui sont invisibles se rendent en elles comme visibles et comme sensibles. Mais la corruption de l'homme est si grande qu'il abandonne l'original pour s'attacher à la copie, et que les mêmes créatures qui lui représentent Dieu l'en détourne et l'arrêtent tout entier à elles dans le chemin ; c'est pourquoi le premier conseil qu'on donne aux âmes qui veulent être sincèrement à Dieu c'est de détacher et de détourner leur esprit et leur coeur des créatures qui sont au-dehors et de les rappeler au-dedans à Dieu parce qu'il est dans l'homme pour l'homme et pour y être l'objet de ses recherches et de ses adorations et de son amour. C'est donc un grand malheur à l'homme que d'ignorer et de négliger ce grand trésor qui est en lui-même, et qui lui est découvert par la raison de la foi. Comme c'est le plus grand de tous les biens que [93] de le connaître et de le posséder. L'Évangile et les saints Pères conspirent ensemble à nous enseigner cette vérité plus que nuls autres de la religion ; et toutes les créatures qui nous servent ne le font que pour soutenir et pour conserver l'homme dans l'univers comme le temple de Dieu et son royaume.

Mais encore que Dieu soit en nous, nous ne le pouvons trouver qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ puisqu'il est en toute manière le médiateur nécessaire entre Dieu et l'homme, que c'est en lui que toute la plénitude de la divinité habite, et que tous les trésors de la sagesse de Dieu sont cachés. Heureuse l'âme qui découvre Jésus-Christ en elle-même, et qui en Jésus trouve son Dieu, personne ne peut venir à son Père que par lui, selon lui-même il est la porte par laquelle il faut entrer et ceux qui y entre trouvent des pâturages délicieux c'est-à-dire sa divinité qui est la vie [94] et la force de l'âme chrétienne. Cherchons donc en nous-mêmes, mais cherchons en Jésus-Christ c'est-à-dire donnons les premiers soins de notre conversion et de notre piété à nous unir dans le fond de nos coeurs à Jésus-Christ hors lequel il n'y a ni grâce ni amour pour nous, nous l'y trouverons sans doute si nous l'y cherchons avec foi et avec ferveur : ou ses promesses ne seraient pas véritables il faut pour cela de la résolution et du courage, de la simplicité et de la foi, nous sentirons dans la nature et dans le raisonnement humain beaucoup d'opposition à cette voie intérieure ; car nos âmes accoutumées à agir naturellement et à porter toutes leurs actions au-dehors vers les créatures, on bien de la peine à se laisser persuader qu'il faut que la grâce donne à nos puissances un mouvement, une action et un objet contraire à leur manière naturelle d'agir, qui rappelle du dehors au [95] dedans toute leur activité et qui les tiennent assujetties avec contrainte dans le commencement au joug d'une foi impérieuse et souveraine laquelle les captive dans l'intérieur, elles y sont même d'autant plus opposées, qu'en cherchant Jésus-Christ au-dehors et à la naturelle elles se conservent dans leurs sens et dans leur manière de chercher les créatures, mais elles ne peuvent le chercher au-dedans que ce mouvement d'esprit et de volonté attache leur attention et leur amour à un objet intérieur ne les retire de l'attention aux créatures, et n'en sépare insensiblement et peu à peu leur volonté. C'est ce que la raison ne veut pas comprendre, et c'est pourtant ce qui est nécessaire à cette vie opposée à la vie naturelle elle n'est appelée intérieure que pour cela.

Or Jésus-Christ a mené une vie voyagère comme la nôtre, et comme tous les moments de sa vie nous ont mérité la grâce et la gloire, [96] nous nous devons à lui […]

[101] Je donne ma vie à la vôtre, mon esprit au vôtre, mon coeur au vôtre comme les esclaves éternels de votre pouvoir. C'est la première disposition où il faut que la grâce vous mette. Mais comme elle pourrait effrayer les âmes faibles qui se sentent toutes [102] pleines d’attaches et d'oppositions qui sont un préjugé des rudes combats qu'il y aura à soutenir et des violences qu'il faudra se faire comme elles se pourraient retirer de l’entrée dans cette voie intérieure qui leur paraît d'abord un abîme, un précipice, et une espèce de mort. Et enfin comme il arrive ordinairement que l'on ose sortir de l'Égypte pour tendre à la terre promise, parce qu'il y a une mer rouge et des déserts à passer, il faut entrer dans une deuxième disposition qui s'appelle l'esprit de foi qui est la double colonne de nuée et de feu qui doit nous servir de guide et dont saint Paul a dit que celui qui veut venir à Dieu doit premièrement croire en lui et à ses paroles et à ses promesses d'une foi vive et inébranlable, et qui ne laisse point sans secours et sans récompense ceux qui le cherche. [103]

C'est un des fondements de notre foi que lorsqu'une âme se donne à Jésus-Christ, il se donne aussi à elle et que comme en se donnant à lui elle se désapproprie de tout le droit qu'elle avait sur soi pour le lui céder volontairement, il entre en possession de cette âme et de tout ce qui la regarde pour le temps et pour l'éternité, il l’a prend en sa protection, et il s'engage d’avoir un soin aussi spécial d'elle en particulier, que s'il n'avait qu'elle seule au monde à conduire, ainsi que nous l'avons dit plus amplement dans le livre de l'adoration perpétuelle. Quoi, mon Dieu, tout grand tout adorable tout indépendant que vous êtes, vous songez encore à une âme infidèle avec l'application de tout votre esprit et de tout votre cœur ! Elle est l'objet de vos soins et de vos tendresses, comme si elle [104] vous était unique. Que vous revient-il ô Dieu de Majesté suprême d’un si prodigieux abaissement, cependant prenant dans votre seule bonté les raisons infiniment miséricordieuses de votre amour, vous êtes à son égard ce qu'elle doit être au vôtre, et vous la cherchez avec autant de soin que si elle était votre souverain bien : comme vous êtes le sien, cet esprit de foi voit d'un coup d'oeil et dans un point de voeu l'union d'une puissance infinie, qui peut tout d’une sagesse infinie, qui voit et prévoit tout d'un amour infini, qui porte Dieu à vouloir tout ce qui regarde le bien de l’âme. Ce regard vif et fixe verse dans sa volonté une confiance forte et vigoureuse, et cette confiance la jette dans un abandon aveugle ; étant impossible qu'une âme ait de la peine à s'abandonner aux soins et à la conduite [105] de celui en qui elle est confiée si pleinement, et étant encore impossible qu'elle ait de la peine à se confier en celui dans lequel elle voit un amour si puissant et si sage tout occupé à sa conduite.

[113] Je ne m’étends pas non plus à parler de cette présence intime dans les âmes plus avancées et des impressions surnaturelles qui se font dans l'âme par le rayon de la foi de Jésus-Christ dans ces mystères qui les unissent, et qui les transforment d'une manière admirable et digne de la grandeur des desseins de Dieu sur les âmes pures et qui ont longtemps agonisé en mourant à leur propre vie corrompue et à leur manière propre d'agir. Car outre que ces opérations intimes ne se peuvent comprendre par la seule spéculation si on n’a nulle expérience, outre qu'il ne faut pas s’y porter de soi-même et sans y être appelée, sans y être conduite et [114] appelée par le caractère et par les conduites de grâce qui sont propres à ces âmes-là ; je n'entreprends ici que d'ouvrir la porte...

[118] Il est vrai qu'il n'est pas nécessaire de former en soi les images sensibles des objets qu'on se représente. Il y a des âmes qui n'ont jamais cette facilité de se représenter corporellement Jésus-Christ crucifié dans leur intérieur, soit que leur cœur se touche moins des objets sensibles, soit que leur esprit soit moins dépendant de leur imagination pour agir, soit enfin que leur voie soit d'une foi plus vive et plus épurée des images, comme [aussi] il ne faut pas détourner de cette première voie celles à qui elle est utile, puisque toutes les puissances sont à Dieu, et doit servir à l'aimer en leur manière. Il ne faut pas engager avec effort celles qui y sentent de grandes répugnances après quelques essais. C'est assez [119] qu'elles sachent par la foi que la personne adorable de Jésus-Christ crucifié est au fond de leur cœur, que c'est à lui comme Dieu et homme, comme médiateur unique et nécessaire de Dieu et de l'homme qu'elles doivent s'adresser d'abord, et que l'on peut être dans un lieu obscur avec une personne, traiter avec elle, et lui rendre tout ce qu'on lui doit de respect et de témoignage de bonne volonté sans en considérer la figure ni les dispositions extérieures que la nuit nous cache.

[130] Il faut que lors qu'on reçoit quelque écoulement de grâce sensible, s’en laisser pénétrer, doucement le recevoir comme un don gratuit comme par infusion, et non pas par acquisition, tenir son âme paisible sous les impressions de la présence de Dieu ou de Jésus-Christ ou de la lumière et des vérités qui nous pénètrent, et ne pas évaporer cette première odeur de grâce, et ces [131] prémices de l'esprit de Dieu dans des agitations désordonnées. Il faut beaucoup s'humilier dans les dons de Dieu et éviter l'état et les singularités qui les publient ; et pour en prévenir l’attache, il faut les présenter et les sacrifier de bon cœur à Jésus-Christ afin ou qu'il les conserve, ou qu'il nous les retire. Le devoir de l'âme est de ne point se dissiper dans des conversations ou dans des embarras d'affaires inutiles, afin qu'elle ne se perde point par sa faute, et s'il arrive qu'elle en soit privée par quelque négligence ou par quelque faute considérable, il faut en porter la privation avec patience, avec humilité...

[133] C'est une maxime certaine dans la vie intérieure que tout ce qui trouble la paix du coeur est dangereux. Elle est un don du Saint-Esprit, et elle est le fond calme et tranquille sur lequel il opère. Cette paix surpasse ce sens, et n'empêche pas quelquefois que l'orage de la tempête ne s'élève en la nature. Elle consiste dans un assujettissement de la volonté à celle de Dieu, contre laquelle les passions se révoltent, et ensuite il n'y a de trouble dangereux que celui qui retire notre volonté de cette sujétion et de l'abandon à sa conduite. Il faut donc dans tout le trouble de l'âme, de quelque côté qu'il vienne, rapporter toujours sa volonté à cet assujettissement, [134] et la tenir constamment malgré les efforts de la nature pour l’en retirer. C'est l'emploi de l'esprit de la foi, duquel nous avons parlé. Le péché même ne se doit pleurer qu'avec paix intérieure, puisque la contrition est une douce amertume et un purgatoire de paix.



Notice de Anne-Cécile Duhamel, religieuse

Compagne de la destinataire des lettres



Visitation de Saint-Denis «Année Sainte » Notice de Anne-Cécile Duhamel, décédée le 6 septembre 1677.

Environ trois semaines après la mort de cette chère sœur [précédant chronologiquement la présente], Notre-Seigneur finit les travaux et les souffrances de notre chère Soeur Anne-Cécile Duhamel, qui depuis six mois attendait de jour à autre la mort par des langueurs et des souffrances inexplicables, qui donnaient de l'admiration aux médecins qui disaient qu'elle ne vivait que par miracle pour souffrir, n'y ayant que la main de Dieu qui la pût soutenir en cet état, étant poulmonique, hydropique, et si prodigieusement étique que les os lui perçaient la peau de toutes parts; son visage paraissait une tête de mort qui faisait de l'effroi à voir. Cette chère soeur était cependant assez bien faite, ayant eu l'air du visage fort agréable, autrefois grasse et même replète de complexion elle était d'une très considérable famille de Rouen, autant recommandable par sa piété que pour ses biens. Comme elle était l'aînée de sept filles, une des Mesdames ses tantes qui la voyaient fort attachée à la vanité du siècle, sous prétexte de lui faire voir le grand monde de Paris, parce qu'elle y tient un rang considérable, la mena avec elle à dessein de la faire entrer peu de temps après dans cette communauté, comme pour lui faire voir notre chère soeur sa fille, qui était pour lors pensionnaire, afin s'il se pouvait d'en faire une bonne religieuse. Son stratagème réussit fort bien, parce que notre chère soeur ayant condescendu d'entrer par pure complaisance, ne songeant à rien moins qu'à la religion, voyant toutefois que l'on ne parlait point de la faire sortir, les huit jours qu'on lui avait donnés pour terme étant expirés, elle entra dans une grande mélancolie et ressentiment de la pièce qu'on lui avait jouée, mais comme elle avait bien de l'esprit et un naturel assez doux, étant d'ailleurs assurée qu'on lui laisserait pleine et entière liberté pour le choix de sa vocation, elle se tranquillisa, et ensuite, sc portant à la piété, elle se détermina insensiblement à la vie religieuse, demandant depuis instamment d'entrer au noviciat.

C'était un sujet dont on pouvait beaucoup espérer, ayant l'esprit vif et éclairé, un bon jugement et d'une humeur alors extraordinairement gaie, se signalant dans toutes nos récréations par ses rencontres agréables. Mais la suite du temps nous a fait connaître qu'elle avait un fond caché de mélancolie qui a servi de base aux dispositions très-crucifiantes qu'elle a souffertes, dans lesquelles elle entra huit à neuf ans après sa profession, que tout d'un coup elle se sentit violemment atteinte de peines excessives. Le torrent de ses amertumes l'emporta dans l'abîme de toutes sortes d'angoisses, qui firent d'autant plus d'éclat dans la communauté qu'on la croyait infiniment éloignée de ces dispositions, qu'elle a porté cinq ou six années, en sorte que bien que l'on ait lieu de croire comme elle en assurait, qu'elle faisait toute l'attention imaginable pour retenir et cacher ses peines, elle n'a pu empêcher que l'on n'en ait beaucoup remarqué. Nos soeurs ayant grande compassion de ses états pénibles, ont exercé vers elle une charité dont elle s'est depuis infiniment louée

Elle nous a souvent dit en confiance que la cause de ses peines était venue de ne s'être pas assez attachée aux maximes de notre saint fondateur et à la direction de ses Supérieures, d'avoir suivi facilement quelques conseils étrangers Il est vrai que l'on avait permis qu'elle conférât avec une personne de réputation, intime ami d'un de Messieurs ses oncles, qui l'avait demandé instamment, et à qui l'on ne pouvait le refuser sans lui faire une injure. Nous ne pouvons pourtant assurer si c'est de cette part ou d'une autre, quoi qu'il en soit, elle m'a protesté qu'elle n'était entrée dans ces états que par un extraordinaire désir de sa plus grande perfection, qu'elle n'avait jamais voulu ni prétendu que cela, ayant toujours fort aimé sa vocation, et, selon mon sens, son esprit porté à l'élévation et aux voies sublimes a pris des moyens écartés de la solidité de notre esprit, s'élevant à la perfection par la sublimité et non par l'anéantissement.

Nous avons lieu de croire qu'elle a pratiqué de grandes vertus dans toutes ses dispositions très-pénibles, ayant toujours été fort soumise à Dieu et abandonnée à sa volonté, profitant de l'abjection qui lui revenait de tous les jugements que l'on pouvait faire d'elle, disant qu'elle était au-dessus de tous les respects-humains, qu'elle n'espérait plus rien des créatures et que les angoisses intérieures la rendaient incapable de plus rien ressentir au dehors

Notre très honorée soeur la Déposée, qui était alors Supérieure, l'ayant sagement fait consentir de s'attacher uniquement à la conduite de Monseigneur de Rhodes (Louis Abelly),notre digne et très-illustre Supérieur, elle se calma en moins d'un an suivant ses prudents conseils, et nous croyons qu'elle se Mt complètement rétablie, si elle eût eu plus de docilité à se laisser conduire par ses Supérieures et ses infirmières pour le rétablissement de sa santé, mais par une fermeté d'imagination et un reste de mélancolie elle se laissa exténuer jusqu'à l'excès, ne mangeant pas en quinze jours ce qu'une personne eut dû raisonnablement faire en trois, ce qui épuisa et dessécha tellement ses poumons que, la fluxion sur la poitrine s'étant formée, en moins d'une année clic devint étique et pulmonique. Alors l'extrémité lui ouvrant les yeux, elle fit ce qu'elle put pour se retirer, mais il était trop tard.

Elle a souvent regretté avec larmes sa trop grande fermeté, ayant de véritables peines de s'être mise dans cet état par sa faute, priant les autres de profiter de son exemple. Toutes ces différentes croix dont elle a fait un bon usage l'ont conduite insensiblement au port de l'éternité, où nous croyons qu'elle est arrivée heureusement, le fond de son âme étant bon et bien intentionné, n'ayant rien de blâmable en soi qu'un peu trop dc pente à l'élévation qui la fait ambitionner des voies au-dessus de ses forces Cette chère soeur approchant de sa mort nous a fait paraître beaucoup de vertu, remarquant une grande paix, tranquillité et abandon à Dieu dans ses souffrances, qui étaient capables de lasser les plus fortes patiences et les plus grands courages, ayant été tous les jours depuis Pâques jusqu'au sixième de septembre dans l'attente de la mort dont elle parlait néanmoins avec joie, ne pouvant s'empêcher de la désirer avec inquiétude, quoiqu'elle se soumit à la volonté de Dieu, qui la retardait pour sa gloire et l'exercice de sa patience. Elle a communié depuis ce temps-là toujours pour viatique, ayant souvent des accidents mortels Enfin le sixième septembre, à six heures du matin, la soeur qui la veillait vint nous avertir que du sommeil naturel elle entrait dans celui de la mort, étant à l'agonie. Nous lui fîmes donner l'Extrême-Onction, après quoi elle passa doucement durant les recommandations de l’âme. Elle était âgée de trente-trois ans, professe d'environ seize du rang des Soeurs associées. Monseigneur de Rhodes qui l'a conduite durant trois ou quatre années et qui l'a ramenée dans la solidité de notre esprit, se loue fort de sa docilité et soumission à ses conseils, dont il est très édifié. Si l'on en croit les sentiments de la personne amie d'un de ses oncles, dont nous avons parlé, cette chère soeur était l’âme de la France la plus sainte et élevée qu'il n’ait jamais connue; qu'il ne priait pas pour elle, mais qu'il l'invoquait. C'est ainsi, ma très honorée Soeur, que Dieu se plaît, par les différents jugements des créatures, à tenir nos esprits en suspens, pour nous obliger d'abandonner et de perdre nos lumières dans la profondeur de ses jugements, et d'adorer ses desseins sur les âmes.



Table


Présentation 5

Un Récollet intériorisé 5

Une direction dans l’esprit de la fin du siècle 8

Le « Bon religieux » auprès de Mme Guyon 11

« Un récollet français méconnu » 17

I. L'oeuvre publiée 18

II. L'œuvre manuscrite 20

III. Repères biographiques 23

IV. Orientation spirituelle 26

V. Textes 28

A. Un échange de lettres 28

B. Deux lettres d'Italie 37

C. Lettre de direction spirituelle 45

Lettres de direction 55

Lettre première 55

Lettre seconde 56

Lettre troisième. 58

Lettre quatrième 59

Lettre cinquième du 16 juin 1679 60

Lettre 6e du 29 juin 1679 64

Lettre 7e du 9 juillet 1679 65

Lettre huitième du... Août 1679 66

Lettre 9e du 27 septembre 1679 69

Lettre 10e du 28 octobre 1679 72

Lettre 11e du 2 février 1681 72

Lettre 12e du 12 mars 1681. 76

Lettre 13e du 31 mai (1680) 78

Lettre 14e du 21 juin 1680 79

Lettre 15e du 10 juillet 1680 81

Lettre 16e du 31 juillet 1680 82

17e lettre, sans date. 84

18e lettre du 8 novembre (1680) 84

19e lettre sans date 90

20e lettre du 3 décembre 1680 91

21e lettre du 7 janvier 1681. 96

22e lettre du 25 février (1681) 97

Lettre 23e 99

24e lettre du 22 mai (1681) 100

25e lettre du 21 juin (1681) 104

26e lettre du 7 juillet (1689) 106

27e lettre du 20 août (1681) 108

28e lettre du 20 septembre (1681) 108

29e lettre du 14 octobre (1681) 109

30e lettre du 22 novembre 1681 [63] 111

31e lettre du 2 décembre (1681) 112

32e lettre du 3 janvier 1682 113

33e lettre du 13 (23 ?) Janvier 1682. 115

34e lettre du 10 février 1682. 118

35e lettre du 6 mai 1682. 118

Lettre 36e, sans date. 120

37e lettre (sans date). 123

38e lettre, du 24 août (1682) 126

Lettre 39e du 6 septembre 1682 127

40e lettre du 21 avril 1682 (pour 1683). 128

41e lettre écrite à Arras le dix neuvième août 1683 130

42e lettre du 20 février 1684. 130

43e lettre du 28 juin 1684 131

44e lettre du 28 juillet 1684 133

45e lettre du mois de novembre 1684 134

46e lettre (sans date) 135

47e lettre du 30 mars 1683 (1685) 136

48e lettre du 4 décembre (1685) 138

49e lettre du 21 janvier 1686. 140

Cinquantième lettre du 19 juillet 1687. 142

51e lettre du 25 novembre 1687 143

52e lettre du 7 décembre 1688 145

53e lettre du 17 janvier suivant (1689) 148

Lettre 54e du 1er mars 1689 152

Lettre 55e du 14 août 1689 155

56e lettre, sans date. 157

57e lettre (sans date) 161

Lettre 58e du 29 septembre (1689) 163

Lettre 59e du 1er décembre (1689) 166

Soixantième lettre du 23 avril 1690. 166

61e lettre du 15 juillet 1690. 168

62e lettre du 8 octobre 1690. 171

Lettre 63e du 2 novembre (1690) 172

64e lettre du 27 mars 1691. 174

65e lettre du mois de juillet 1691. 175

66e lettre du 7 septembre 1691. 176

67e lettre du 20 juin 1693. 178

68e lettre du 2 octobre 1693. 179

69e lettre du 16 mai 1694. 182

70e et dernière lettre du 27 novembre 1695. 183

L’Exercice intérieur (ms.) 185

Notice de Anne-Cécile Duhamel, religieuse 190

Table 193
































Imprimé en ligne en février 2017


1 µµ cit Aumont

2 interdiction : trouble, étonnement, surprise.

3 Vie 1.8.6-7.

4 Vie 4.1 (notre éd. critique) [3.20.6. (anciennes éd.)].

5 André Derville, « Un Récollet Français méconnu : Archange Enguerrand », Archivum Franciscanum Historicum, 1997, p.177-203, (seul article de fond sur ce mystique).

6 Nom donné par Bremond, op.cit., VII [321sv.].

7 Instruction pour les personnes qui se sont unies à l'esprit et au dessein de la dévotion de l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement établie dans la congrégation des religieuses bénédictines... qui est de faire réparation d'honneur et amende honorable à Jésus-Christ, Paris, 1673. (La 4e édition, 1702, est augmentée d'une Pratique de piété pour honorer et adorer le Saint-Sacrement...).

8 A. Derville, op. cit., 184.

9 Auteurs de la revue des frères mineurs : « B. Observants, récollets, tiercelins », DS 5.1639/40 (qui constitue la « suite de la col. 1380 du tome 5 »).

10 L’autre est Pascal Rapine, auteur d’un « immense discours sur l’histoire universelle » (Bremond).

11 Description fouillée par A. Derville, op. cit., 179-181. Outre l’Instruction… déjà référencée et une oraison funèbre de la reine de France prononcée à Arras (Arras, 1683 ; Paris,1684) , l’œuvre manuscrite est conservée à la Mazarine de Paris, ms. 1213(2262) et 1224(2298), à Lyon (anciennement à Chantilly), ms. 214 et 259, à Vitry-le-François, ms.104, ce dernier à comparer au ms. 2120 de la bibl. de l’Arsenal de Paris ; ces manuscrits très amples mériteraient une étude approfondie.

12 Qui répond à Enguerrand : « La contrition ne consiste pas seulement à beaucoup pleurer ses péchés […) C’est une joyeuse tristesse, une consolation … un paradis … C’est pourquoi il ne faut point de précepteur au Saint-Esprit. Tous les langages des hommes ne vous peuvent pas beaucoup profiter suivant la conduite de Dieu sur vous. » (ms. 214, [454] cité par A. Derville, op. cit., p.191.).

13 « …un si grand amour que volontiers, durant vingt-quatre heures que cela me dura, je n’eusse vaqué à autre chose … [par la suite] j’appréhendais la consolation sensible de peur d’être trompé. … je demeurai six jours dans cet amour… » (À. Derville, op. cit., 187-188). Autre point intéressant sur la prière : « Mais les esprits, quoiqu’éloignés, sont capables de s’unir. », etc. (ibid., 194).

14 J’utilise la transcription d’André Derville, S.J. qui m’a offert ses deux cahiers manuscrits « de jeunesse » avec une grande générosité. Ils sont ici enfin pleinement transcrits (une précédente transcription partielle figure dans La vie mystique chez les franciscains du dix-septième siècle, tome I, 265s.)

Ils ont été constitués à partir du ms. 4° 259, Bibl. de Lyon ; anciennement bibl. de Chantilly, Fonds Jersey. Le texte suit ceux de et sur Jean de Saint-Samson : « Lettres spirituelles du R.P. Archange, Recollet, à la sœur Marguerite-Angélique, Rse de la Visitation ».

15 Une notice reproduite en fin de volume donne l’ambiance d’un couvent de la seconde moitié du siècle. Elle éclaire sur les angoisses et les « peines excessives » d’une communauté, même assistée par un Enguerrand. (v. infra la note attachée à l’étude d’A. Derville qui précise cette notice).

16 v. A. Derville, op. cit., 185.

17 Voir aussi Dict. de spiritualité, aux Tables générales établies par A. Derville, Beauchesne 1995 (ce fascicule est le plus utile et consulté de tous mes « outils »).

18 Jeanne-Marie Guyon, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques…, Honoré Champion, 2001, 2014.

19 Titre ajouté.

20 [note reprise de l’édition Champion, 2001:] On rencontre ici le ‘réseau’ mystique auquel se rattachent les principales personnes qui ont influencé sur la jeune Madame Guyon : ce franciscain l’introduira à la Mère Granger [Vie 1.12.7] qui lui donnera pour directeur Jacques Bertot... Voir notre préface qui s’appuie sur les sources suivantes : « Ce Franciscain, dont Mme Guyon ne révèle pas le nom, pourrait être le récollet Archange Enguerrant [ou Enguerrand], si l'on en croit le témoignage de Hébert, qui, au cours d'un voyage à Montargis [où il y avait effectivement un couvent de récollets], rencontra le frère de Mme Guyon et n'entendit alors sur celle-ci que louanges. [Cf. Mémoires du curé de Versailles, François Hébert [1686-1704], publiés par G. Girard, préface de H. Bremond, Editions de France, 1927, p. 213.] En passant par Corbeil en juillet 1681 Mme Guyon devait revoir le même religieux [voir Vie 2.1.6] : or, le Père Enguerrant a été gardien du couvent des récollets de cette ville en 1682. [Cf. H. Lefebvre : Histoire chronologique de la province des Récollets de Paris, 1677-88, 1ere addition, p. XVIII]... » BRUNO, Vie - Archange Enguerrand a lui-même rencontré Jean Aumont, ‘le pauvre villageois’, disciple de Bernières ; c’est une filière secondaire reliant Madame Guyon au groupe de l’Ermitage, la première passant par son maître mystique Jacques Bertot associé à la Mère Granger ; la direction spirituelle de religieuses par Enguerrand est intéressante - tout comme l’ouvrage d’Aumont, L’ouverture intérieure du royaume de l’agneau occis..., 1660 ; sur Enguerrand voir : A. Derville, “Un Récollet Français méconnu : Archange Enguerrand, Archivum Franciscanum Historicum, 1997, 177- 203.

21 Le « désert » de l’Alverne, près d’Assise.

22 Trouble, étonnement, surprise (qui le fait quitter la jeune femme sous le prétexte d’aller chercher des écrits).

23 Luc 17, 21.

24 Hebr. 10, 7.

25 Cant. 1,2.

26 Dans ce qui suit les notes originelles « /n » figurent en petit corps au fil du texte principal.

27 Page impaire de l’original couvrant la ligne, séparateur utile pour situer les notes « /n » données au fil du texte principal.

28 Notice reproduite en fin de volume. Car, même s’il ne s’agit pas de la destinataire des 70 lettres reproduites infra, cette notice donne l’ambiance d’un couvent de la seconde moitié du siècle. Elle éclaire sur les angoisses et les « peines excessives » endurées par de nombreuses religieuses de la communauté, sur « un fond caché de mélancolie ».

29 Ms. 8° 214, 548 p., Exercice intérieur conduisant l’âme à Dieu dans son cœur par JC qui est l’unique voie pour y parvenir, p. 91-136 (postérieur au livre sur l’adoration perpétuelle auquel il fait allusion p.103).

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