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PRÉFACE

ANCIENS MYSTIQUES Noces Vie pauvre Sirhindi Surin








ANCIENS MYSTIQUES




Noces

Vie pauvre

Catherine de Gênes

Surin



LES NOCES SPIRITUELLES

(Ruysbroeck, Œuvres choisies, trad. J.-A. BIZET, Aubier, 1946)

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PRÉFACE : DES NOCES SPIRITUELLES ENTRE DIEU ET NOTRE NATURE

« Voyez, l'époux vient : sortez à sa rencontre1 » Ces paroles nous sont rapportées par Saint Mathieu l'évangéliste. Et le Christ les a prononcées pour ses disciples et pour tous les hommes dans une parabole qui est lue à l'office des vierges. Cet époux, c'est le Christ et la nature humaine, c'est l'épouse que Dieu a faite à l'image et à la ressemblance de Lui-même. Et Il l'avait placée au commencement au lieu le plus haut, au plus beau, au plus opulent, au plus délicieux de la terre, à savoir au Paradis. Il lui avait soumis toutes les créatures ; Il l'avait ornée de grâces et lui avait donné un commandement pour que par l'obéissance elle pût mériter d'accéder à la stabilité et d'être confirmée dans une fidélité éternelle envers son Epoux, sans jamais tomber dans quelque grief ou dans quelque péché. Survint alors le malin, l'ennemi infernal, qui s'en montra envieux ; il prit la forme d'un serpent qui était plein de ruses, et il trompa la femme ; puis à eux deux ils trompèrent l'homme en qui la nature existait dans sa plénitude.

Et par ses conseils perfides il spolia la nature, épouse de Dieu. Elle fut exilée dans un pays étranger, pauvre et misérable, captive de ses ennemis, opprimée et investie par eux, comme si elle n'avait dû jamais regagner la patrie et obtenir son pardon. Mais quand Dieu jugea que le temps était venu, et que les souffrances (182) de sa bien-aimée émurent sa miséricorde. Il envoya son Fils unique sur la terre dans un riche palais, dans un temple glorieux : c'était le sein de la Vierge Marie. Là Il épousa cette fiancée, notre nature, l'unissant à sa personne dans son corps formé du sang le plus pur de la noble Vierge2.

Le prêtre qui maria cette épouse, ce fut le Saint Esprit. L'ange Gabriel en fit l'annonce. La Vierge glorieuse donna son consentement. C'est ainsi que le Christ, notre Epoux fidèle, s'est uni à notre nature, venant nous visiter sur la terre étrangère et nous instruire par ses moeurs toutes célestes, avec une fidélité parfaite. Et Il a travaillé et combattu comme un champion contre nos ennemis ; Il a forcé notre prison et gagné la bataille, anéantissant notre mort par sa mort; Il nous a rachetés par son sang, et délivrés par le baptême de son eau3 ; Il nous a enrichis de ses sacrements et de ses dons, afin que nous sortions, comme Il dit, par la pratique de toutes les vertus, en nous portant à sa rencontre dans le palais de gloire pour jouir de Lui sans fin dans l'éternité.

Or le Christ, Maître de vérité, dit : « Voyez, l'Epoux vient, sortez au-devant de Lui. » Dans ces mots le Christ notre amant nous enseigne quatre choses. D'abord Il nous donne un ordre en disant « Voyez ». Ceux qui restent aveugles et négligent cet ordre, ils seront tous condamnés. Par la seconde (183) parole Il nous montre ce que nous devons voir : l'avènement de cet Epoux. En troisième lieu Il nous apprend et nous commande ce que nous devons faire, en disant : Sortez. Par la quatrième parole, en disant : au-devant de Lui, Il nous révèle le profit et le fruit de toutes nos oeuvres et de toute notre vie, à savoir la rencontre d'amour avec notre Epoux.

Ces paroles nous allons les exposer et expliquer de trois manières. En premier lieu de la façon commune, les appliquant à une vie commençante qui s'appelle la vie active et qui est nécessaire à tous les hommes qui veulent être sauvés. En second lieu nous expliquerons ces mêmes paroles en les appliquant à une vie intérieure, élevée par le désir de Dieu, à laquelle beaucoup parviennent moyennant leurs vertus et la grâce divine. En troisième lieu nous les interpréterons au point de vue d'une vie contemplative superessentielle, à laquelle un petit nombre seulement peut accéder de cette façon, en goûter la saveur, si grande est son élévation et sa noblesse.

*

LIVRE PREMIER : LA VIE ACTIVE

PREMIÈRE PARTIE : “VOYEZ.” DES TROIS CONDITIONS REQUISES POUR VOIR

Et d'abord le Christ, Sagesse du Père, prononce une parole qu'il a déjà prononcée, intérieurement selon sa divinité, depuis le temps d'Adam s'adressant à tous les hommes : « Voyez. » Car il est nécessaire de voir ; mais remarquez bien que pour voir, soit par les yeux du corps, soit par ceux de l'esprit, trois choses sont requises.

A. DE LA VUE PAR LES YEUX DU CORPS

En premier lieu pour que l'homme puisse voir par les yeux du corps les choses extérieures, il faut qu'il ait la lumière extérieure du ciel, ou une autre lumière matérielle, afin que soit éclairé le milieu à travers lequel il doit voir, à savoir l'air. Ensuite par un acte de sa volonté libre il doit, pour les voir, laisser les objets projeter leur image dans ses yeux. En troisième lieu il faut que les instruments, les yeux, soient sains et sans tache, de sorte que les objets matériels grossiers s'y puissent reproduire en une image subtile. Si l'une de ces trois conditions vient à manquer, le sens physique de la vue fait défaut à l'homme. Ce n'est pas de cette vue toutefois (186) que nous voulons parler, mais d'une vision spirituelle, surnaturelle, en laquelle consiste toute notre béatitude.

B. COMMENCEMENT DE LA VIE ACTIVE MOYENNANT UNE VISION SURNATURELLE

Pour parvenir à cette vision surnaturelle, trois points sont requis : la lumière de la grâce divine, une volonté libre tournée vers Dieu, une conscience que ne souille aucun péché mortel.

a. COMMENT LA GRACE DE DIEU EST OFFERTE A TOUS LES HOMMES EN COMMUN

Maintenant remarquez ceci : Puisque Dieu est un bien commun et que son amour insondable est commun4, Il donne sa grâce de deux manières : la grâce prévenante, et la grâce dans laquelle on mérite la vie éternelle.

La grâce prévenante, tous les hommes l'ont en commun, les païens et les Juifs, les bons et les méchants. Dans l'amour commun que Dieu a pour tous les hommes, Il a voulu que son nom et la rédemption de l'humaine nature fussent prêchés et révélés à toutes les extrémités de la terre. Qui veut se tourner vers Lui, a le pouvoir de se convertir. Tous les sacrements, le baptême avec tous les autres sont préparés pour tous les hommes qui veulent les recevoir, chacun selon ses besoins. Car Dieu veut conserver5 pour Lui tous les hommes et n'en perdre aucun. Et au jour du jugement nul ne (187) pourra se plaindre qu'il n'ait pas été fait assez pour lui, s'il avait voulu se convertir. Aussi Dieu est-Il une clarté commune, une lumière commune qui éclaire le ciel et la terre, et chacun selon ses besoins et sa dignité.

Dieu est commun à tous, comme le soleil brille sur tous les arbres en commun ; pourtant bien des arbres restent sans fruits, et tels autres portent des fruits sauvages qui sont pour l'homme d'un mince profit. C'est pourquoi on a coutume de tailler les arbres et d'y greffer des rameaux d'espèces productives, pour qu'ils portent de bons fruits, savoureux et profitables à l'homme. Il est un rameau productif, lequel provient du vivant paradis sis au royaume éternel, c'est la lumière de la grâce divine. Aucune oeuvre ne peut avoir de saveur ni être de quelque profit pour l'homme, si elle croît à l'écart de ce rameau. Ce rameau de la grâce divine qui rend l'homme agréable à Dieu, et par la vertu duquel on mérite la vie éternelle, est offert à tous les hommes, mais il n'est pas enté chez tous. Car ils ne veulent pas émonder leurs branches sauvages, c'est-à-dire l'infidélité, ou une volonté perverse qui n'obéit pas aux commandements de Dieu.

Mais pour que ce rameau de la grâce divine soit enté dans notre âme, trois choses sont nécessairement requises : la grâce prévenante de Dieu, une volonté libre tournée vers Dieu, une conscience nette. La grâce prévenante touche tous les hommes, car c'est Dieu qui la donne. Mais tous les hommes ne présentent pas la volonté de se toumer librement vers Dieu, ni une conscience nette : c'est pour cette raison que leur fait défaut la grâce divine dans laquelle ils devaient vivre éternellement. (188)

b. COMMENT DIEU AGIT EN TOUS LES HOMMES MOYENNANT LA GRACE PRÉVENANTE

La grâce prévenante touche l'homme soit du dehors soit du dedans. Du dehors dans les maladies, la perte des biens extérieurs, des proches ou des amis ; ou encore par les affronts publics ; il arrive aussi qu'il soit touché par un sermon, par les bons exemples que donnent les saints ou les hommes justes, par leurs paroles ou leurs oeuvres, de sorte que l'homme est amené à se connaîtra lui-même. C'est ainsi que Dieu le touche du dehors. Il arrive parfois que l'homme soit aussi touché du dedans, par la méditation des souffrances endurées par Notre-Seigneur, par celle du bien que Dieu lui a fait ainsi qu'à tous les hommes ; ou bien par la considération de ses péchés, de la brièveté de la vie, la crainte de la mort et celle de l'enfer, la pensée des joies éternelles du ciel, de la miséricorde de Dieu qui l'a épargné dans ses péchés et qui attend sa conversion, ou bien il observe les merveilles que Dieu a créées au ciel et sur la terre en toutes les créatures. Ce sont là les effets de la grâce prévenante qui émeuvent l'homme du dehors ou du dedans de maintes manières. Et aussi l'homme possède naturellement une inclination fondamentale vers Dieu, qui se manifeste par l'étincelle de l'âme et la raison supérieure6 : elle désire tou,iours le bien et déteste le mal. A cet endroit Dieu touche tous les hommes de la façon qui leur convient, chacun selon ses besoins, de sorte que l'homme s'en trouve frappé, qu'il s'accuse, tremble, s'établisse dans la crainte, et demeurant en lui-même, persiste à s'observer. Tout cela n'est encore que grâce prévenante et non grâce de mérite.

Ainsi la grâce prévenante crée une disposition à recevoir l'autre grâce dans laquelle on mérite la vie éternelle. Quand donc l'âme est affranchie de la volonté mauvaise et des oeuvres mauvaises, qu'elle s'accuse et, saisie de crainte, s'interroge sur ce qu'elle doit faire, considérant Dieu, puis elle-même et ses actions mauvaises, il en résulte un repentir naturel du péché et une bonne volonté naturelle. C'est le degré suprême de la grâce prévenante.

c. DE LA GRACE QUI NOUS REND AGRÉABLE A DIEU ET NOUS UNIT A LUI

Quand l'homme fait de son côté ce qui est en son pouvoir, et ne peut plus aller plus loin du fait de sa propre faiblesse, il appartient à la bonté insondable de Dieu de parfaire l'oeuvre.

C'est ainsi que survient une lumière plus haute de la grâce divine, pareille à un rayon de soleil versé dans l'âme sans mérite de sa part et sans désir adéquat. Car dans cette lumière Dieu se donne par bonté et libéralité toutes gratuites, Lui qu'aucune créature ne peut mériter avant de Le posséder. Et c'est là une intervention mystérieuse de Dieu dans l'âme, au-dessus du temps, et qui meut l'âme avec toutes ses puissances. Ici prend fin la grâce prévenante et commence l'autre, c'est-à-dire la lumière surnaturelle. Cette lumière constitue un premier point, et de là résulte le second, lequel a trait à ce qui vient de l'âme : il s'agit d'une libre conversion de la volonté vers Dieu, laquelle s'effectue en un moment du temps; c'est alors que naît la charité dans l'union de Dieu et de l'âme. Ces deux points dépendent si étroitement l'un de l'autre que l'un ne peut s'effectuer sans l'autre. Lorsque Dieu et l'âme s'unissent dans l'unité de l'amour, alors Dieu donne sa lumière de grâce au-dessus du temps ; et l'âme se tourne librement vers Lui, fortifiée par la grâce, en un bref moment du temps ; c'est, alors que naît (190) la charité dans l'âme, de Dieu et de l'âme elle-même ; car la charité est un lien d'amour entre Dieu et l'âme aimante. De ces deux points, à savoir de la grâce de Dieu et de la libre conversion de la volonté éclairée par la grâce, jaillit la charité, c'est-à-dire l'amour divin ; et de l'amour divin résulte le troisième point, à savoir la purification de la conscience. Ces trois points sont tellement liés ensemble que l'un ne peut tenir sans l'autre durant un certain temps ; car celui qui a l'amour de Dieu a un parfait repentir de ses péchés. On peut toutefois saisir en l'occurrence l'ordre des rapports entre Dieu et la créature, comme il est montré ici : Dieu donne sa lumière, et moyennant cette lumière l'homme se tourne vers Lui, volontairement et sans réserve : de ces deux facteurs provient l'amour parfait envers Dieu, et de l'amour résulte le parfait repentir et la purification de la conscience, laquelle s'opère en abaissant les yeux sur les méfaits et sur les taches qui souillent l'âme. Du fait qu'on aime Dieu, on prend un déplaisir de soi-même et de toutes ses oeuvres. C'est là l'ordre selon lequel s'accomplit la conversion. De la charité procèdent un regret sincère, le parfait repentir de tout ce qu'on a fait de mal, et une volonté ardente de ne jamais plus commettre de péchés et de servir Dieu désormais avec une humble obéissance; une confession sincère, sans réticences, sans feinte ou duplicité; une satisfaction parfaite selon le conseil d'un prêtre éclairé ; enfin la résolution de se livrer à la pratique des vertus et de toutes oeuvres bonnes.

Ces trois points donc, comme vous l'avez entendu, sont requis pour voir divinement. Une fois que vous avez acquis ces trois points, le Christ dit en vous : Voyez, et véritablement vous devenez voyants.

C'est là le premier chef des quatre principaux, selon que le Christ a dit : Voyez.

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DEUXIÈME PARTIE : “L'ÉPOUX VIENT”. LES TROIS MANIÈRES SELON LESQUELLES NOUS DEVONS CONSIDÉRER L'AVÈNEMENT DU CHRIST

Il montre ensuite ce qu'on doit voir quand Il dit : L'époux vient. Le Christ notre époux prononce cette parole qui se dit en latin : venit. Ce mot enferme en lui deux temps : le temps qui est passé, et le temps qui est maintenant présent; et en outre Il entend Lui le temps à venir. Pour cette raison nous devons distinguer trois avènements de notre époux. Dans le premier Il s'est fait homme pour l'amour de l'homme, par charité. Le second avènement a lieu quotidiennement et se renouvelle fréquemment de maintes manières dans chaque coeur aimant, apportant de nouvelles grâces, de nouveaux dons, selon que chacun est capable d'en recevoir. Dans le troisième on considère sa venue pour le jugement ou à l'heure de la mort7.

En chacun de ces avènements de Notre Seigneur et dans toutes ses oeuvres, trois choses sont à considérer : la cause et le pourquoi ; le mode intérieur et les oeuvres extérieures. (192)

A. LE PREMIER AVÈNEMENT DANS L'INCARNATION

a. POURQUOI DIEU A FAIT TOUTES SES OEUVRES

Le pourquoi de la création des anges et des hommes, ce fut la bonté infinie de Dieu et sa noblesse qu'Il voulut montrer pour que la béatitude et la richesse qu'Il est en Lui-même fussent manifestées à la créature raisonnable, afin qu'elle en prît le goût dans le temps et la jouissance au-dessus du temps, dans l'éternité8. La raison pour laquelle Dieu s'est fait homme, ce fut son incompréhensible amour et la misère de tous les hommes, car ils s'étaient perdus par la chute originelle et ne pouvaient devenir meilleurs. Quant aux raisons pour lesquelles le Christ, selon sa divinité et aussi selon son humanité, a accompli toutes ses oeuvres sur la terre, elles sont au nombre de quatre : son amour divin qui est immense ; puis l'amour créé, appelé charité, qu'Il avait en son âme par l'union avec le Verbe éternel et la possession des dons parfaits de son Père ; ensuite la grande misère de l'humaine nature ; enfin l'honneur de son Père. Ce sont là les raisons de l'avènement du Christ notre époux et celles de toutes ses oeuvres extérieures et intérieures.

b. COMMENT NOUS DEVONS CONSIDÉRER DANS LE CHRIST TROIS SORTES DE VERTUS

Il convient maintenant que nous considérions chez le Christ, notre époux, pour vouloir Le suivre dans la pratique des vertus, selon notre pouvoir, le mode qu'Il observa du dedans et les oeuvres qu'Il accomplit au dehçrs, à savoir les vertus et actions vertueuses.

Le mode qu'Il observa selon sa divinité nous est inaccessible et incompréhensible, car il s'agit du fait qu'Il est engendré sans cesse par le Père et que le Père en Lui et par Lui connaît, crée, ordonne et gouverne toutes choses au ciel et sur la terre. Il est en effet la Sagesse du Père. Et ils spirent un Esprit, c'est-à-dire un amour qui est un lien de l'un à l'autre, comme entre tous les saints et tous les justes au ciel et sur la terre. De ce mode nous ne parlerons plus, mais nous considérerons les modes qu'il observait de par les dons divins et selon son humanité créée. Ces modes sont particulièrement nombreux ; car autant le Christ avait de vertus diverses en Lui-même, autant le Christ avait de modes intérieurs.

Car chaque vertu a son mode particulier. De vertus et de modes il y avait dans l'âme du Christ un nombre qui dépasse ce que peuvent comprendre et concevoir toutes les créatures. Mais nous n'en retiendrons que trois : son humilité, sa charité, sa patience9 pour supporter les afflictions intérieures et extérieures. Ce sont là trois racines principales, l'origine de toute vertu et de toute perfection.

1. LE PREMIER MODE C'EST L'HUMILITÉ SELON LA DIVINITÉ ET SELON L'HUMANITÉ

Maintenant comprenez bien. On trouve deux sortes d'humilité dans le Christ selon sa divinité. La première, c'est qu'Il a voulu se faire homme, et cette nature qui était bannie et, sous le poids de la malédiction, précipitée au iond de l'enfer, Il s'en est emparé et a voulu ne faire qu'un avec elle dans l'unité de sa personne, de sorte que tout homme, (194) bon ou mauvais, peut dire : le Christ, Fils de Dieu, est mon frère. L'autre humilité, selon la divinité, c'est qu'Il a choisi pour Mère une pauvre Vierge, non la fille d'un roi ; de sorte que la pauvre Vierge devînt Mère de Dieu qui est le Seigneur du ciel, de la terre et de toutes les créatures. On peut ajouter que tous les actes d'humilité que le Christ a jamais accomplis, c'est Dieu qui les a faits.

Mais considérons maintenant l'humilité qui fut dans le Christ selon son humanité, sous l'action de la grâce et des dons divins. Or son âme avec toutes ses puissances s'inclinait avec respect et révérence devant la haute puissance du Père. Mais un coeur incliné est un coeur humble. C'est pour cela qu'il fit toutes ses oeuvres pour l'honneur et la louange de son Père, et ne chercha sa propre gloire en aucune chose selon son humanité. Il était humble et soumis à l'ancienne loi et aux commandements, ainsi que parfois aux coutumes quand c'était de quelque utilité. Et c'est pour cela qu'Il a été circoncis, et porté au Temple, et racheté selon l'usage ; comme les autres Juifs il paya le cens à César. Et Il fut humble et soumis envers sa Mère et messire Joseph. Aussi les servait-Il avec une déférence sincère en tous leurs besoins. Il choisit de pauvres gens méprisés pour en faire sa compagnie, cheminer avec eux et convertir le monde : ce furent les apôtres ; et Il fut humble et modeste parmi eux et parmi tous les hommes. C'est ainsi qu'Il était secourable à tous les hommes, en quelque nécessité qu'ils fussent, intérieure ou extérieure, comme s'Il s'était fait le serviteur de tout le monde. C'est là le premier point de l'humilité qui était dans le Christ notre Epoux.

2. LE SECOND MODE EST LA CHARITÉ ORNÉE DE TOUTES LES VERTUS

Second point. Le second point ce fut la charité, principe et origine de toutes les vertus. Cette charité tenait les puissances supérieures de l'âme dans le silence et la jouissance de la même béatitude que celle dont Il jouit maintenant. Et cette même charité le tenait sans cesse en élévation vers son Père, avec révérence et amour, Le louant, L'honorant, priant avec ferveur pour les besoins de tous les hommes, offrant toutes ses oeuvres pour l'honneur de son Père. Cette même charité incitait le Christ à laisser se répandre les faveurs de sa fidélité adorable vers les bas-fonds de toutes les misères humaines, corporelles et spirituelles ; aussi donna-t-Il par toute sa vie un exemple à tous les hommes, selon lequel ils devaient vivre. Il nourrit tous les hommes, spirituellement par ses enseignements véridiques s'adressant intérieurement à ceux qui étaient capables de les recevoir ; puis par des miracles et des prodiges s'adressant extérieurement aux sens. Il arrivait qu'Il les nourrît même d'aliments corporels, quand ils Le suivaient au désert et qu'ils ne pouvaient se passer de nourriture. Il faisait entendre les sourds, voir les aveugles, parler les muets, Il chassait l'ennemi des possédés ; Il faisait vivre les morts et marcher droit les estropiés, ce qui doit s'entendre du corps et de l'âme.

Le Christ, notre amant, a peiné pour nous extérieurement et intérieurement avec une constante fidélité : sa charité, nous ne pouvons en saisir le fond, car elle jaillissait de Ia source insondable du Saint-Esprit, au-dessus de toutes les créatures qui éprouvèrent jamais de la charité, car Il était Dieu et homme en une seule personne. C'est là le second point, relatif à la charité. (196)

3. LE TROISIÈME MODE CONCERNE LA PATIENCE DANS LES SOUFFRANCES ENDURÉES JUSQU'A LA MORT

Le troisième point est de souffrir avec patience. Ce point nous devons le considérer avec attention, car il fait l'ornement du Christ notre époux dans toute sa vie. C'est qu'Il commença tôt à souffrir : dès qu’il fut né Il connut la pauvreté et le froid. Il fut circoncis et versa son sang. Il fut contraint de fuir en des terres étrangères. Il servit messire Joseph et sa Mère. Il souffrit de la faim et de la soif, de l'opprobre et du mépris, des paroles et des traitements indignes des Juifs. Il jeûna, Il veilla et Il fut tenté par l'ennemi. Il fut soumis à tous les hommes, Il alla de pays en pays et de ville en ville, avec de grands labeurs et un grand zèle, pour prêcher l'évangile. En dernier lieu Il fut capturé par les Juifs qui étaient ses ennemis, et lui eleur ami. Il fut trahi, raillé et injurié, flagellé et frappé, condamné sur de faux témoignages. Il porta sa croix à grnd ahan jusqu’au lieu le plus haut du monde. Il fut dénudé comme un enfant qui vient de naître. Jamais on ne vit corps aussi beau, ni femme aussi défaite, il souffrit affronts, tourments, froidure pour tout le monde. Il était nu et il faisait froid, et ses cheveux flottaient dans ses plaies. Il fut cloué au bois de la croix avec de gros clous, ses membres furent étirés, que ses veines se rompirent. Il fut dressé en croix, puis rejefé de haut en has, que ses blessures saignèrent. Sa tête fut couronnée d'épines ; ses oreilles entendirent les Juifs cruels crier : « Crucifiez-le, crucifiez-le » et tant d'autres paroles indignes ; ses yeux virent l’obstination et la malice des Juifs et la détresse de sa Mère et ils s'obscurcirent dans l'amertume de la douleur et de la mort ; son nez sentait les ordures qu'ils crachaient à sa face de leurs bouches immondes ; sa bouche et son palais furent abreuvés de vinaigre et de fiel ; tout son épiderme sensible fut meurtri par les fouets : le Christ, notre Epoux, Le voici blessé à mort délaissé par Dieu et par toutes les créatures, mourint sur la croix, suspendu comme un bâton auquel nul ne prend garde si ce n'est Marie sa Mère qui ne peut Lui être d'aucun secours. Et le Christ souffrit encore moralement dans son âme de l'endurcissement des Juifs au coeur de pierre, et de ceux qui Le mettaient à mort ; car malgré les signes et les prodiges qu'ils voyaient, ils restaient dans leur méchanceté. Et Il souffrit de leur perte et du châtiment qu'appelait sa mort, car Dieu devait les châtier dans leur âme et dans leur chair. Il souffrit encore de l'affliction et de la détresse de sa Mère et de ses disciples qui étaient dans une grande consternation. Et Il souffrait de ce que sa mort devait être inutile pour tant d'êtres humains, et des jurements impies qui devaient être si souvent proférés, accablant de dérision et d'opprobre Celui qui pour nous mourut d'amour. Or sa nature et sa raison inférieure souffraient de ce que Dieu leur retirait l'influx de ses dons et consolations, les laissant livrées à elles-mêmes dans une pareille détresse ; c'est de quoi le Christ se plaignit en Lui disant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné10» Mais toutes ces souffrances, notre amant les faisait taire et criait à son Père : « Père pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font11. » Le Christ fut entendu de son Père pour sa révérence12, car ceux qui agissaient par ignorance furent probablement par la suite amenés à se convertir.

Telles furent les souffrances intérieures du Christ, son humilité, sa charité et sa patience dans ses souffrances. Ces trois vertus, le Christ notre Epoux (198) les a gardées toute sa vie et Il est mort à cause d'elles ; Il a payé notre dette selon la justice13, et par son côté ouvert Il a laissé s'échapper ses largesses : des flots de délices s'en répandirent avec les sacrements du salut. Et Il est dans sa toute-puissance monté au ciel ; Il siège à la droite de son Père et règne dans l'éternité.

Tel est le premier avènement de notre époux, lequel est entièrement passé.

B. LE SECOND AVÈNEMENT PAR LEQUEL DIEU VIENT EN NOUS CHAQUE JOUR AVEC DE NOUVELLES GRACES

Le second avènement du Christ notre Epoux a lieu quotidiennement chez les hommes justes, fréquemment et de maintes façons, avec des grâces et avec de nouveaux dons pour tous ceux qui s'y prêtent selon leur pouvoir. Nous ne voulons pas parler ici de la première conversion chez l'homme, ni de la grâce première qui lui fut donnée quand il se convertit du péché à la vertu. Mais nous voulons parler d'une croissance dans de nouveaux dons et de nouvelles vertus qui se fait de jour en jour, et d'un avènement actuel du Christ notre Epoux qui s'accomplit chaque jour dans notre âme. Or nous avons à considérer la cause et le pourquoi, le mode et les effets de cet avènement.

a. LES RAISONS, LA MANIÈRE ET LES EFFETS DE CET AVÈNEMENT, ILLUSTRÉS PAR L’IMAGE DU SOLEIL DANS LA VALLÉE

Les raisons sont au nombre de quatre. La miséricorde de Dieu et notre nécessité, la libéralité de Dieu et l'étendue de nos désirs. Ce sont là les quatre causes qui nous font grandir en vertu et en noblesse. Maintenant comprenez bien : quand le soleil darde ses rayons et envoie sa lumière dans une vallée profonde entre deux hautes montagnes et qu'il se trouve alors au plus haut point du firmament, de sorte qu'il peut éclairer le sol jusqu'au fond de la vallée, il se passe alors trois choses. La vallée s'éciaire davantage, reflétant la lumière des montagnes, et elle s'échauffe davantage ; aussi devient-elle plus fertile qu'un pays plat tout uni. De la même façon quand un homme juste se tient en sa petitesse au plus bas de lui-même et reconnaît qu'il n'a rien, qu'il n'est rien et qu'il ne peut rien de lui-même, ni rester stable, ni progresser. dans la vertu, et aussi qu'il manque souvent de faire le bien ou de pratiquer la vertu, alors il reconnaît sa pauvreté et sa misère : ainsi il creuse une vallée d'humilité. Et parce qu'il est humble et dans le besoin, et reconnaît sa détresse, il montre sa misère et en gémit devant la bonté et la miséricorde de Dieu. Alors il considère la hauteur de Dieu et sa propre bassesse, et c'est ainsi qu'il est une basse vallée. Or le Christ est le soleil de justice et aussi de miséricorde, qui se tient au plus haut point du firmament, c'est-à-dire à la droite de son Père, et Il envoie sa lumière au fond des coeurs humbles ; car le Christ se laisse toujours émouvoir par la misère quand on en gémit et qu'on la montre avec humilité. Alors se dressent là deux montagnes, à savoir un double désir : l'un qui est de servir Dieu et de le louer dignement, l'autre qui est d'acquérir la vertu et d'y exceller. Ces deux montagnes sont plus hautes que les cieux, car ces deux désirs touchent Dieu sans intermédiaire et font appel aux largesses de sa'libéralité. Alors la libéralité divine ne peut se contenir, il lui faut se répandre, car l'âme devient capable de recevoir plus de dons. Ce sont là les raisons d'un avènement nouveau avec de nouvelles vertus. Alors cette vallée, le coeur humble, reçoit trois (200) choses : il devient davantage éclairé, illuminé par la grâce, davantage échauffé par la charité, plus fertile en vertus parfaites et en oeuvres bonnes.

Telles sont les causes, le mode et les effets de cet avènement.

b. CONFIRMATION ET STABILISATION DES MÊMES EFFETS PAR L'AVÈNEMENT DANS LES SACREMENTS

Il est un autre avènement du Christ notre Epoux qui s'accomplit chaque jour dans l'accroissement des grâces et par des dons nouveaux : c'est lorsque l'homme reçoit quelque sacrement, d'un coeur humble, sans rien en lui qui contrarie les effets du sacrement ; alors il reçoit de nouveaux dons et plus de grâces à cause de son humilité et par l'opération mystérieuse du Christ dans les sacrements. Les obstacles aux effets des sacrements, c'est le manque de foi pour le baptême, de contrition dans la confession, l'état de péché mortel ou une volonté perverse quand on reçoit le Sacrement de l'autel, et ainsi de suite pour les autres sacrements. Ceux qui se présentent dans de telles conditions ne reçoivent pas de nouvelles grâces, mais pèchent davantage.

C'est là un autre avènement du Christ notre Epoux, qui s'accomplit actuellement, chaque jour, pour nous. Nous devons le considérer avec un coeur plein de désirs pour qu'il s'accomplisse en nous-mêmes : il le faut nécessairement si nous voulons rester stables ou progresser en vue de la vie éternelle.

C. DU TROISIÈME AVÈNEMENT DE NOTRE SEIGNEUR DANS LE JUGEMENT

a. LES RAISONS DE CET AVÈNEMENT

Le troisième avènement qui est encore à venir, c'est pour le jugement, ou à l'heure de la mort. Les raisons de cet avènement ce sont : l'opportunité du moment, la convenance des causes, la justice du juge. Le moment opportun de cet avènement, c'est l'heure de la mort et celle du dernier jugement de tous les hommes. Quand Dieu a créé l'âme de rien et l'a unie au corps, Il lui assigna un jour déterminé et une certaine heure qui n'est connue que de Lui seul, pour quitter le temps et, dans l'éternité, comparaître en sa présence. La convenance des causes se manifeste dans l'obligation où l'âme se trouve de rendre raison et de répondre devant l'éternelle vérité des paroles et de tous les actes qu'elle a pu faire. La justice du juge est évidente, car c'est au Christ qu'appartient le jugement, c'est à Lui qu'il revient de rendre la sentence, puisqu'Il est le Fils de l'homme et la Sagesse du Père, et qu'à cette Sagesse appartient tout jugement14 : tous les coeurs en effet sont clairs et ouverts pour Elle, au ciel, sur terre et aux enfers. C'est pour cela que ces trois points sont cause de l'avènement universel au jugement dernier, comme aussi de l'avènement particulier que chaque homme verra à l'heure de sa mort.

b. COMMENT LE CHRIST PROCÉDERA AU JUGEMENT

Le mode que le Christ, notre Epoux et notre Juge, observe dans ce jugement, c'est la dispensation équitable des récompenses et des châtiments, car Il rétribuera chacun selon ses mérites. Il donnera aux justes pour chaque bonne action faite en vue de Dieu, ce salaire infini qu'Il est Lui-même et qu'aucune créature ne peut mériter. Mais comme Il coopère aux oeuvres des créatures, en vertu de son concours, elles méritent de Le recevoir Lui-même en récompense, comme il convient à sa justice15. Il livre les damnés (202) à des tourments et châtiments éternels, car ils ont dédaigné et rejeté un bien éternel pour des biens périssables, et ils se sont librement détournés de Dieu, à l'encontre de son honneur et de sa volonté, et se sont tournés vers les créatures. Et ils seront damnés en toute justice. Ceux qui seront appelés à rendre témoignage lors de ce jugement, ce sont les anges et la conscience de chacun. Et l'accusateur c'est l'ennemi infernal. Le juge sera le Christ que personne ne peut tromper.

c. DES CINQ CATÉGORIES D'HOMMES QUI DOIVENT COMPARAÎTRE AU JUGEMENT

Cinq catégories de personnes16 doivent comparaître devant ce Juge. La première catégorie et la plus mauvaise, ce sont les chrétiens qui meurent en état de péché mortel et sans repentir : ils ont en effet méprisé la mort du Christ et ses sacrements, ou ils ont reçu vainement et indignement les sacrements. Et ils n'ont pas pratiqué, dans la charité, les oeuvres de miséricorde envers leur prochain selon le précepte divin ; pour cette raison ils sont damnés au plus profond de l'enfer. Les autres, ce sont les infidèles, païens ou Juifs. Ils doivent tous comparaître devant le Christ. Cependant durant toute leur vie ils ont déjà été condamnés, n'ayant ni la grâce, ni la charité divine, ils sont pour cette même raison établis à jamais dans la mort éternelle de la damnation17. Mais ils doivent endurer de moindres tourments que les mauvais chrétiens, parce qu'ils reçurent de Dieu de moindres dons et qu'ils sont tenus à une moindre fidélité envers Lui. La troisième catégorie ce sont les bons chrétiens qui sont parfois tombés dans le péché et se sont relevés par le repentir et l'expiation de la pénitence, sans avoir achevé pleinement d'expier comme il convient à la justice. Ceux-ci ont leur place dans le purgatoire. La quatrième catégorie, ce sont les hommes qui ont observé les commandements de Dieu; ou, s'ils y ont manqué, ils se sont de nouveau tournés vers Dieu par le repentir, la pénitence et les oeuvres de charité et de miséricorde ; el ils ont accompli leur pénitence de telle sorte que, sans passer par le purgatoire, leur âme s'exhale de leur bouche pour aller au ciel. La cinquième catégorie ce sont ceux qui, au-dessus de toutes les oeuvres extérieures de charité, ont leur conversation dans le ciel, sont unis à Dieu et abîmés en Lui et Dieu en eux, de sorte qu'il ne s'interpose entre Dieu et eux d'autre obstacle que le temps et la condition de cette vie mortelle. Quand ceux-ci sont dégagés des liens du corps, à l'instant même ils jouissent de leur éternelle béatitude. Et ils ne sont pas jugés, mais au dernier jour ils rendront la justice avec le Christ sur les autres hommes. Et alors toute vie mortelle et toute peine temporelle prendront fin sur terre et aussi au purgatoire. Et tous les damnés iront sombrer et s'abîmer au fond de l'enfer, dans la perdition et l'horreur éternelle, sans fin, avec l'ennemi et sa compagnie. Cependant les bénis seront en un clin d'oeil dans l'éternelle gloire, avec le Christ, leur Epoux, et ils contempleront, goûteront l'insondable richesse de l'essence divine et en jouiront à jamais dans l'éternité. Telle est le troisième avènement du Christ que nous attendons tous et qui est encore à venir.

Le premier avènement, dans lequel Dieu s'est fait homme, vivant dans l'humilité et mourant d'amour pour notre salut, nous devons nous y conformer extérieurement par des moeurs parfaitement (204) vertueuses, et intérieurement par la charité et une véritable humilité. Le second avènement qui est toujours actuel, celui par lequel Il vient avec ses grâces en chaque coeur aimant, nous devons le désirer et le demander chaque jour, afin de rester stables et de croître en de nouvelles vertus. Le troisième avènement est celui où Il viendra pour le jugement ou à l'heure de notre mort : nous devons l'attendre avec désir, avec confiance et révérence pour être délivrés de cet exil et parvenir au palais de gloire.

Cet avènement du Christ, selon ces trois manières, constitue le second des quatre points principaux.

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TROISIÉME PARTIE : “SORTEZ” D'UNE SORTIE SPIRITUELLE EN TOUTES LES VERTUS

Maintenant comprenez bien. Le Christ a dit au commencement de ces paroles : « voyez » ; il faut entendre au moyen de la charité et d’une conscience pure, comme vous l'avez appris précédemment. Puis Il nous a montré ce que nous devons voir, c'est-à-dire ses trois avènements. Ensuite voici qu'il nous commande ce que nous devons faire et il dit : « Sortez. » Si vous avez acquis le premier point, étant devenus voyants dans la grâce et la charité, et si vous avez observé comme il convient votre modèle, le Christ, et ses sorties, alors naît en vous, de la charité et de la contemplation amoureuse de votre Epoux, un zèle pour la justice qui vous donne le désir de Le suivre par la pratique des vertus. C'est l'instant où le Christ dit en vous : « Sortez. »

Cette sortie doit s'effectuer de trois manières. Nous devons sortir pour aller vers Dieu, vers nous-mêmes et vers notre prochain, et ce doit être avec charité et selon la justice. La charité en effet tend toujours à s'élever vers le royaume de Dieu, lequel est Dieu Lui-même, car Il est la source d'où elle s’écoule sans intermédiaire et à laquelle, par l'union, elle demeure immanente. La justice, qui naît de ta charité, veut porter à la perfection les moeurs et les vertus dans leur ensemble, lesquelles conviennent à la gloire du royaume de Dieu, à savoir de l’âme elle-même. Ces deux choses, la charité et la justice, jettent les bases du royaume de l'âme, dans lequel (205) Dieu doit demeurer, et cette fondation c'est l'humilité. Ces trois vertus portent tout le poids de l'édifice de toutes les vertus et de toute noblesse. Car la charité tient l'homme en tout temps en présence de l'insondable bonté de Dieu d'où elle émane, afin que par sa vie il Lui fasse honneur, reste stable et croisse dans toutes les vertus et dans une juste humilité. Et la justice tient l'homme en présence de l'éternelle vérité de Dieu, afin que devant elle il se présente à découvert, s'en trouve éclairé et accomplisse sans errement toutes les oeuvres de vertu. Quant à l'humilité, elle tient l'homme en tout temps devant la toute-puissance de Dieu, afin qu'il reste toujours humble et petit, qu'il s'abandonne à Dieu et ne fasse aucun cas de lui-même. Telle est la manière dont l'homme doit se tenir devant Dieu pour croître toujours en de nouvelles vertus.

A. L'HUMILITE BASE ET MÈRE DE TOUTES LES VERTUS18

Maintenant comprenez bien. Puisque nous avons pris l'humilité pour base, nous allons parler de l'humilité au commencement. L'humilité est une disposition basse et profonde de l'âme ; c'est, en dedans, le coeur, l'esprit qui se penchent et inclinent devant la haute majesté de Dieu. Il y a là une exigence, un précepte de justice ; et, du fait de sa charité, un coeur aimant ne peut s'y refuser, Quand l'homme humble et aimant constate que Dieu l'a servi avec une telle humilité, une telle charité, une telle fidélité, et que Dieu possède une telle puissance, une telle noblesse, une telle majesté, alors que l'homme est si pauvre, si petit et si bas, il conçoit dans l'humilité de son coeur un grand respect et une grande révérence envers Dieu ; car rendre gloire à Dieu par toutes ses actions, intérieures et extérieures, c'est l'ouvrage le plus délectable, et le premier que l'humilité commande, le plus savoureux que dicte la charité, le plus convenable selon la justice. Un coeur humble en effet, un coeur aimant, ne saurait assez rendre gloire à Dieu, jusque dans sa noble humanité, ni se placer lui-même assez bas pour ountenter son désir. Aussi semble-t-il aux humbles qu'ils sont toujours défaillants quand il s'agit de procurer la gloire de Dieu et de Le servir en toute humilité. L'homme ainsi disposé est humble et il a de la révérence envers la sainte Eglise et envers les sacrements ; il est sobre dans la nourriture et la boisson, en paroles et en oeuvres, dans ses réponses à chacun, ses démarches, ses vêtements, dans les bas offices, dans sa mine humble, sans feinte ni artifice. Il pratique l'humilité dans les oeuvres extérieures et intérieures, devant Dieu et devant tous les hommes, en sorte que personne ne se choque à cause de lui. Et ainsi il vient à bout de l'orgueil et s'en débarrasse, car c'est la cause et le principe de tous les péchés. Par l'humilité sont rompus les liens de l'ennemi, du péché et du monde ; l'homme est ordonné en lui-même et établi dans un état propre à la pratique de la vertu ; pour lui le ciel s'ouvre, et Dieu est enclin à entendre sa prière ; il se remplit de grâce, et le Christ, le roc inébranlable, est son appui. Celui qui sur cette base construit dans l'humilité l'édifice de la vertu, est sûr de ne pouvoir s'égarer.

a. L'HUMILITÉ ENGENDRE L'OBÉISSANCE

De cette humilité provient l'obéissance, car personne ne peut être obéissant au for intérieur, sans (208) pratiquer l'humilité, l'obéissance, c'est le fait d'une âme humble, soumise et souple et d'une volonté toujours prête à faire le bien. L'obéissance rend l'homme soumis aux commandements, aux interdictions et à la volonté de Dieu. Elle rend les sens et les puissances animales soumis à la raison supérieure, en sorte que l'homme mène une vie convenable et raisonnable. Elle rend l'homme soumis et obéissant envers la sainte Eglise et ses sacrements, les prélats et leurs enseignements, conseils ou commandements, comme aussi envers toutes les bonnes coutumes observées dans la chrétienté. Elle rend aussi l'homme souple et empressé à se plier aux façons de tous les hommes, en conseils et en actes, par toutes sortes de services, matériels et spirituels, selon les besoins de chacun et avec une juste discrétion. Elle chasse la désobéissance qui est fille de l'orgueil et qu'il faut fuir plus que tout venin ou poison. L'obéissance, celle de la volonté et celle qui se manifeste en actions, orne l'homme et le dilate, et elle rend manifeste son humilité. Elle assure la paix des communautés ; quand elle existe chez les supérieurs, de la façon qui leur est convenable, elle entraîne ceux qui leur sont assujettis ; elle maintient la paix et la tranquillité entre égaux, et celui qui la garde se fait aimer de ceux qui lui commandent et sont au-dessus de lui, tandis que Dieu l'élève et l'enrichit de ses dons qui sont éternels.

b. L'OBÉISSANCE ENGENDRE L'ABANDON

De cette obéissance vient l'abdication de la volonté propre et de l'opinion personnelle. Car nul ne peut abdiquer en toutes choses sa volonté entre les mains d'un autre sans s'être exercé à l'obéissance, encore qu'on puisse exécuter les oeuvres extérieures tout en gardant sa volonté propre. L'abdication de la volonté propre fait que l'on vit sans porter son choix sur une chose ou une autre, qu'il s'agisse d'agir ou de s'abstenir, évitant toute bizarrerie comme tout ce qui éloigne des enseignements des saints et de leurs exemples ; mais on recherche toujours la gloire de Dieu et ses commandements, la volonté de ses supérieurs, la bonne entente au sein de son entourage, en se réglant d'après une sage discrétion. Par l'abdication de la volonté propre en tout ce qu'on peut faire ou laisser faire, ou même souffrir, on ôte à l'orgueil toute matière et occasion de s'exercer et on porte l'humilité à son plus haut degré. Alors on est assujetti à Dieu, selon toute l'étendue de sa volonté ; la volonté de l'homme est si bien unie à la volonté de Dieu qu'elle ne peut rien vouloir ni désirer par ailleurs, on a dépouillé le vieil homme et revêtu l'homme nouveau qui est renouvelé et créé selon l'adorable volonté de Dieu. C'est de tels hommes que le Christ a dit : « Bienheureux sont les pauvres en esprit », c'est-à-dire ceux qui ont renoncé à leur volonté propre, « car le royaume des cieux est à eux19.

c. L'ABANDON ENGENDRE LA PATIENCE

De l'abandon de la volonté vient la patience. Car personne ne peut être parfaitement patient en toutes choses sans avoir abdiqué sa volonté propre, se soumettant à la volonté de Dieu et à celle de tous les hommes en tout ce qui est utile ou convenable. La patience consiste à supporter tranquillement tout ce qui peut vous arriver de la part de Dieu ou de toutes les créatures. L'homme patient ne se laisse troubler par aucune chose, ni par la perte des biens terrestres, ni par celle des amis ou des proches, ni par la maladie, ni par les affronts, ni par la mort, ni par la vie, ni par le purgatoire, le démon ou (210) l'enfer. Car on s'abandonne à la volonté de Dieu comme l'exige la charité. N'ayant pas de péchés mortels à se reprocher, on trouve léger à porter tout ce que Dieu ordonne à votre sujet dans le temps et dans l'éternité. Par cette patience l'homme est orné et armé contre le courroux et la colère brutale, contre le refus d'accepter la souffrance, par où si souvent il tombe dans le trouble, intérieur et extérieur, et s'expose à maintes tentations.

d. LA PATIENCE ENGENDRE LA DOUCEUR

De cette patience viennent la douceur et la bonté. Car nul ne peut être doux dans la mauvaise fortune sans avoir acquis la patience. La douceur procure à l'homme paix et tranquillité en toutes choses. L'homme doux est capable de supporter les mauvaises paroles, les mauvais procédés, les gestes ou les actes menaçants, et toute espèce d'injustice, contre lui ou contre ses amis, en demeurant en paix, car la douceur consiste à tout supporter en paix. Grâce à la douceur la puissance irascible demeure en repos ; la puissance concupiscible s'oriente vers les hauteurs de la vertu; la puissance rationnelle qui le reconnaît, s'en réjouit ; la conscience qui en savoure le goût, demeure en paix. La douceur en effet chasse le second des péchés capitaux, l'ire, encore appelée courroux ou colère ; car l'esprit de Dieu repose en l'homme humble et doux, selon que le Christ a dit : « Bienheureux sont les doux, car ils posséderont la terre20», c'est-à-dire leur propre nature et les choses de la terre en toute tranquillité21.

e. LA DOUCEUR ENGENDRE LA BONTÉ

De ce même fond de douceur jaillit la bonté. Car nul ne peut être bon sans acquérir la douceur. Cette bonté donne à l'homme des manières avenantes, elle lui inspire des propos affables et toute espèce de bons procédés envers ceux que la colère égare, dans l'espoir de les amener à rentrer en eux-mêmes et à s'amender. Du fait de la bonté et de l'affabilité, la charité reste vivante et féconde dans le coeur humain. Car le coeur qui est plein de bonté, ressemble à une lampe emplie d'une huile de choix : l'huile de la bonté, en effet, éclaire par de bons exemples le pécheur égaré, elle sauve et guérit ceux qui ont le coeur meurtri, qui cèdent à la tristesse ou à l'irritation, par des paroles, des actes qui consolent. Elle enflamme et illumine du feu de la charité ceux qui s'adonnent à la vertu, et il n'est de défaveur ou de mauvais procédé qui soit capable d'y porter atteinte.

f. LA BONTÉ ENGENDRE LA COMPASSION

De la bonté vient la compassion, une certaine disposition à souffrir en commun avec tous les hommes. Car nul ne peut souffrir avec tous les hommes s'il ne possède la bonté. Cette compassion, c'est un mouvement intime du coeur qui s'apitoie sur les nécessités de tous les hommes, corporelles ou spirituelles. La compassion incite l'homme à pâtir et à souffrir avec le Christ dans sa passion, en considérant les causes de ses tourments, leur mode, et sa résignation, son amour, ses plaies, sa délicatesse, ses douleurs, sa honte et sa noblesse, sa détresse, les opprobres, l'abjection, la couronne dérisoire, les clous, sa bonté, son supplice et sa mort dans la patience. Ces tourments inouïs, multiples, du Christ notre Sauveur et notre Epoux, incitent à la compassion l'homme bon, l'invitent à s'apitoyer sur le Christ. La compassion amène l'homme à faire retour sur lui-même et à considérer ses fautes et ses défaillances dans la pratique de la vertu et la (212) recherche de la gloire de Dieu, sa tiédeur, sa nonchalance, toutes les variétés de ses manquements, les pertes de temps, t'insuffisance actuelle de ses progrès en vertu et en perfection. Et cela fait que l'homme se prend lui-même en pitié selon une juste compassion. En outre la compassion fait ouvrir les yeux sur les errements et égarements des hommes, leur oubli de Dieu et de leur béatitude éternelle, leur ingratitude pour tout le bien que Dieu a fait et tous les tourments qu'Il a soufferts pour eux ; et puis qu'ils soient si étrangers à la vertu, qu'ils l'ignorent et s'abstiennent de la pratiquer, si habiles au contraire et si malins en toute perversité et injustice, si exacts à supputer tes gains et les pertes dans l'ordre des choses terrestres, si négligents et si insouciants à l'endroit de Dieu, des choses de l'éternité et de leur béatitude éternelle : ces considérations amènent l'homme bon à une grande compassion en lui donnant le souci du bonheur éternel de tous les hommes. On doit aussi considérer avec miséricorde les nécessités corporelles de son prochain et les multiples souffrances de la nature. A considérer comment les hommes doivent supporter ta faim et la soif, le froid, la nudité, la maladie, la pauvreté, le mépris, les diverses formes d’oppression auxquelles sont assujettis les pauvres, la tristesse causée par la perte de parents, d'amis, ou par celle des biens, de l'honneur, du repos, les afflictions sans nombre qui pèsent sur la nature humaine, l'homme bon est ému de compassion et il accepte de souffrir avec tous les hommes. Mais sa plus grande soutïrance, c'est de voir les hommes manquer de patience et perdre ainsi leur salaire, souvent même mériter l'enfer. Telle est l'oeuvre de la compassion et de la miséricorde. Cette oeuvre de la compassion et d'une charité commune vient à bout du troisième péché capital et le chasse, à savoir l’envie ou la haine. La compassion est en effet une meurtrissure du coeur qui fait aimer en commun tous les hommes et qui ne peut guérir tant qu'il subsiste quelque souffrance chez un être humain, or c'est à elle seulement, de préférence à toutes les vertus, que Dieu a prescrit de gémir et de souffrir. C'est pourquoi le Christ a dit : « Bienheureux sont les affligés, car ils seront consolés22. » Et ce sera quand ils récolteront dans la joie ce qu'ils sèment par la pitié et la compassion.

g. LA COMPASSION ENGENDRE LA LIBÉRALITÉ

De cette miséricorde vient la libéralité. Car nul ne peut être libéral, dans l'ordre surnaturel, s'acquittant fidèlement et avec inclination de ses devoirs envers tous, sans être enclin à la compassion ; encore qu'on puisse secourir, et même libéralement, certaines personnes par pure faveur, sans charité et sans générosité surnaturelles. La libéralité c'est un large débordement du coeur quand la charité ou la miséricorde l'émeuvent. Quand on considère avec compassion les souffrances du Christ dans sa passion, il en résulte un mouvement de générosité qui incite à rendre au Christ louanges, grâces, honneur et gloire, à cause de ses tourments et de sa charité, ainsi qu’une allègre et humble soumission de corps et d'âme, dans le temps et dans l'éternité. Quand on fait retour sur soi-même avec compassion, et qu'on en vient à se prendre en pitié, considérant le bien que Dieu vous a fait et ses propres manquements, on ne peut que s'abandonner à la libéralité de Dieu, à sa grâce, à sa fidélité, s'en remettant à Lui, avec la volonté entière et libre de Le servir à jamais. L'homme libéral qui considère les errements et égarements des hommes, leur injustice, demande et implore de Dieu avec une profonde confiance, qu'Il laisse se répandre ses dons divins et use de (214) libéralités envers tous les hommes, afin qu'ils Le connaissent et se tournent vers la vérité. Cet homme libéral considère aussi avec compassion les besoins .l, matériels de tous les hommes : il sert, il donne, il prête, il console chacun selon ses besoins, selon ses propres moyens aussi, et avec une juste discrétion. Par cette libéralité-là on se livre à la pratique des sept oeuvres de miséricorde, les riches au moyen de leurs services et de leurs biens, les pauvres de leur bonne volonté, avec une juste propension à en faire autant s'ils le pouvaient. C'est ainsi qu'on pratique à la perfection la vertu de libéralité. Quand la libéralité devient une disposition foncière, toutes les vertus s'en trouvent multipliées et toutes les puissances de l'âme ornées ; car l'homme libéral a toujours l'esprit allègre, le coeur libre de soucis, il déborde de désirs et se dévoue communément à tous les hommes en des oeuvres vertueuses. Celui qui est libéral, en effet, et qui ne s'attache pas aux choses de la terre, si pauvre qu'il soit, il ressemble à Dieu, car il ne vit en lui-même, il ne sent, que pour se répandre et donner. Et c'est ainsi qu'il chasse le quatrième péché capital, l'avarice ou cupidité. De ces hommes-là le Christ a dit : « Bienheureux sont les miséricordieux, car ils trouveront eux-mêmes miséricorde23, le jour où ils entendront cette voix ; « Venez les bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous est préparé, à cause de votre miséricorde, depuis le commencement du monde24 »

h. LA LIBÉRALITÉ ENGENDRE LE ZÈLE POUR LA VERTU

De cette libéralité naît un zèle surnaturel, une application à toutes les vertus et à tout ce qui est convenable. Nul ne peut éprouver ce zèle sans se montrer libéral et diligent. C'est une impulsion intérieure et pressante à pratiquer toutes les vertus et à ressembler au Christ et à ses saints. Animé par ce zèle on désire appliquer à la gloire et à la louange de Dieu son coeur et son esprit, son âme et son corps, avec tout ce qu'on est, tout ce qu'on a, tout ce qu'on peut obtenir. Ce zèle incite l'homme à veiller avec sa raison et sa discrétion, et à pratiquer la vertu, en son corps et en son âme, selon la justice. Par ce zèle surnaturel toutes les puissances de l'âme s'ouvrent à l'action de Dieu et se disposent à pratiquer toutes les vertus. La conscience se réjouit et la grâce de Dieu s'accroît ; la pratique de la vertu devient plaisante et allègre, les oeuvres extérieures en reçoivent leur ornement. Celui qui obtient de Dieu ce zèle vivant, en lui se trouve chassé le cinquième péché capital, à savoir la paresse spirituelle et la répugnance à pratiquer les vertus indispensables, Parfois aussi ce zèle vivant chasse la lourdeur et la paresse de la nature corporelle. De ces hommes zélés, le Christ a dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés25 », à savoir quand se manifestera à eux la gloire de Dieu, remplissant chacun à la mesure de sa charité et de sa justice.

i. LE ZÈLE POUR LA VERTU ENGENDRE LA MODÉRATION ET LA SOBRIÉTÉ

De ce zèle vient la modération et sobriété intérieure et extérieure. Car nul ne peut garder une juste mesure dans l'ordre de la sobriété, s'il ne s'applique avec un zèle particulier à se maintenir corps et âme dans la jqstice. La sobriété préserve les puissances supérieures et les puissances (216) animales de la démesure et de toute sorte d'excès. La sobriété ne cherche ni à goûter ni à connaître les choses qui ne sont pas permises. La nature incompréhensible de Dieu dépasse toutes les créatures au ciel et sur la terre. Car tout ce que la créature comprend est de l'ordre de la créature. Dieu est au-dessus de toutes les créatures, il est extérieur et intérieur a toutes les créatures. Tout entendement créé est trop étroit pour Le comprendre. Mais pour que la créature conçoive Dieu, Le comprenne et Le goûte, il faut qu'elle soit attirée au-dessus d'elle-même en Dieu, de manière à comprendre Dieu par Dieu. Qui voudrait alors savoir ce qu'est Dieu et pousser en ce sens son étude, ferait là chose non permise : il y perdrait le sens. Ainsi, voyez-vous, toute lumière créée se montre défaillante quand il s'agit de savoir ce qu'est Dieu. La quiddité de Dieu26 dépasse toutes les créatures. Mais qu'Il soit, la nature, les Ecritures, toutes les créatures l'attestent. Les articles de foi, on doit y croire et ne pas chercher à savoir, vu que c'est chose impossible tant que nous sommes ici-bas. C'est là une manière de sobriété. La doctrine cachée et subtile des Ecritures que le Saint-Esprit a inspirées, on ne doit l'expliquer et entendre en un sens qui ne s'accorde pas à la vie du Christ et de ses saints. La nature, l'Ecriture, toutes les créatures, l'homme doit les considérer et en faire son profit, sans aller plus loin : c'est là ce qu'on peut appeler la sobriété de l'esprit.

L'homme doit observer la sobriété dans ses sens, il doit, par la raison, dominer les puissances animales, en sorte que le plaisir bestial ne donne lieu à des débordements au sujet de la bonne chère et de la boisson ; il convient au contraire que l'homme prenne aliments et boissons comme le malade ses potions : à cause de la nécessité où il est de garder ses forces et de les employer au service de Dieu. L'homme doit garder la mesure, avec la manière qui convient, dans ses propos et ses oeuvres, dans le silence et la conversation, dans la nourriture et la boisson, dans ce qu'il fait et dans ce qu'il laisse, selon la coutume de la sainte Eglise et l'exemple des saints.

Par la mesure et la sobriété de l'esprit au dedans, l'homme conserve la fermeté et solidité de sa foi, la netteté de l'entendement, le calme de la raison qui permet de comprendre la vérité, la docilité à la volonté de Dieu pour pratiquer toutes les vertus, la paix du coeur et la sérénité de la conscience : par là il possède une paix stable avec Dieu et avec lui-même. Par la mesure et la sobriété des sens corporels au dehors l'homme conserve souvent la santé et tranquillité de sa nature charnelle, l'honnêteté de ses rapports avec autrui et l'honorabilité de son nom. Et ainsi il a la paix en lui-même et avec son prochain, car il attire et contente tous les hommes de bonne volonté par la modération et la sobriété. Il chasse le sixième péché capital, à savoir l'intempérance, gourmandise et gloutonnerie. De ce genre d'hommes le Christ a dit : « Bienheureux sont les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu27 » ; ils ressemblent en effet au Fils qui a établi la paix chez toutes les créatures qui en ont le désir : à ceux qui par la modération et la sobriété font régner la paix, Il donnera leur part de l'héritage de son Père qu'ils doivent posséder avec Lui dans l'éternité.

j. LA SOBRIÉTÉ ENGENDRE LA PURETÉ

De cette sobriété vient la pureté de l'âme et du coirps. Car nul ne peut être parfaitement pur, en son corps et en son âme, sans garder la sobriété du corps et celle de l'âme. La pureté consiste à n'adhé- (218) rer à aucune créature par une inclination sensible, mais à Dieu seul. Car on doit tirer profit de toutes les créatures, mais jouir de Dieu seulement28. La pureté de l'esprit fait adhérer l'homme à Dieu au-dessus de l'intelligence, au-dessus du sentiment et au-dessus de tous les dons que Dieu peut répandre dans l'âme. Car tout ce que la créature reçoit dans son intelligence et dans son sentiment, elle s'y prête passivement et ne cherche qu'en Dieu son repos. On ne doit pas s'approcher du Sacrement de l'autel par goût, ni par désir, ni par plaisir, ni pour y chercher la paix, le contentement, la douceur, ni rien si ce n'est la gloire de Dieu et le progrès dans toutes les vertus. En cela consiste la pureté de l'esprit.

La pureté du coeur consiste, en toute tentation charnelle ou mouvement de la nature, à se tourner vers Dieu, en gardant sa volonté libre, avec une assurance nouvelle, sans hésitation, avec une confiance nouvelle et le ferme propos de demeurer toujours davantage avec Dieu. Car donner son consentement au péché ou à la délectation que la nature charnelle désire comme une bête, c'est là se séparer de Dieu.

La pureté du corps consiste à s'abstenir et se garder d'oeuvres impures, de quelque espèce qu'elles soient, quand la conscience témoigne et met en garde contre l'impudicité et le danger d'enfreindre le commandement de Dieu, d'offenser son honneur et sa volonté. Par ces trois sortes de pureté est vaincu et chasse le septième péché capital, lequel consiste à se détourner en esprit de Dieu pour chercher hors de Lui sa jouissance en quelque chose de créé, à se livrer aux oeuvres impudiques de la chair en dehors de ce que permet la sainte Eglise, à laisser le coeur placer en quelque créature que ce soit ses appétits de jouissance selon la chair. Il n'est pas question toutefois des mouvements rapides d'attachement ou de désir dont nul ne peut se garder.

Or il vous faut savoir que la pureté d'esprit conserve l'homme dans une certaine ressemblance de Dieu, libre de tout souci du côté des créatures, penchant vers Dieu et uni à Lui. La pureté du corps est comparable à la blancheur du lis et à la candeur des anges; quand elle résiste à la tentation, elle évoque la pourpre des roses et la noblesse des martyrs ; quand elle s'inspire de l'amour de Dieu et du soin de sa gloire, elle atteint la perfection et ressemble aux grandes fleurs de soleil, car c'est là un des plus grands ornements de la nature. La pureté du coeur renouvelle et accroît la grâce de Dieu. La pureté du coeur suscite le propos, la pratique, la sauvegarde de toutes les vertus. Elle protège et défend les sens des atteintes du dehors ; elle dompte et enchaîne les instincts bestiaux au dedans ; elle fait l'ornement de toute la vie intérieure ; elle est pour le coeur une clôture qui le ferme aux choses de la terre et à toute duperie, l'ouvrant par contre aux choses du ciel et à toute vérité. C'est pour cela que le Christ a dit : « Bienheureux sont ceux qui sont purs de coeur, parce qu'ils verront Dieu29» Dans cette vision consiste pour nous la joie éternelle, c'est là tout notre salaire et l'accès à notre béatitude. Aussi l'homme doit-il être sobre et garder la mesure en toutes choses, évitant toutes les démarches et toutes les occasions dont la pureté de l'âme ou celle du corps pourrait recevoir quelque souillure.

B. LA JUSTICE, UNE ARME DANS LA PRATIQUE DE LA VERTU

Or si nous voulons acquérir ces vertus et chasser les vices qui leur sont contraires, il nous faut (220) posséder la justice, il nous faut la pratiquer et la conserver jusqu'à la mort dans la pureté du coeur. Car nous avons trois puissants adversaires qui nous tentent et nous attaquent en tout temps et en tous lieux et de maintes manières. Si nous faisons la paix avec l'un ou l'autre de ces trois ennemis, le suivant docilement ensuite, nous sommes vaincus, car ils sont toujours d'accord dans tous les dérèglements. Ces trois adversaires ce sont : l'ennemi infernal, le monde et notre propre chair, laquelle nous serre de plus près et se montre souvent plus rusée et plus nuisible que les autres. Nos convoitises bestiales sont en effet les armes avec lesquelles nos ennemis combattent contre nous. Le désoeuvrement et le manque d'empressement pour la vertu et pour la gloire de Dieu, sont la cause et l'occasion du combat ; toutefois la faiblesse de la nature, la négligence à se tenir sur ses gardes et l'ignorance de la vérité, c'est l'épée dont nos ennemis quelquefois nous blessent, voire même nous vainquent. Pour cette raison nous devons faire en nous-mêmes le partage nécessaire, nous devons nous diviser en nous-mêmes et la partie la plus basse de nous-mêmes, qui tient de la bête, qui nous est contraire à l'endroit de la vertu, qui veut se séparer de Dieu, nous devons la détester, la poursuivre et la tourmenter par la pénitence et par l'austérité de la vie, de sorte qu'elle demeure toujours réduite à l'obéissance et soumise à la raison, et que la justice, avec la pureté du coeur gardent la haute main dans toutes les oeuvres de vertu. Et toutes les souffrances, tribulations et persécutions que Dieu a décrétées sur nous et qui nous viennent de tous ceux qui sont contraires à la vertu, nous devons les supporter de bon gré pour la gloire de Dieu, pour l'honneur de la vertu, pour obtenir la justice et posséder la pureté du coeur. Car le Christ a dit : « Bienheureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » En effet garder la justice dans la vertu et les oeuvres de vertu, c'est posséder un denier dont le poids contre-balance le royaume de Dieu et qui permet d'acquérir la vie éternelle.

Par toutes ces vertus l'homme effectue sa sortie vers Dieu, vers lui-même et vers son prochain, par l'honnêteté des moeurs, la vertu et la justice.

C. COMMENT GOUVERNER LE ROYAUME DE L'AME

Qui veut acquérir ces vertus et les garder, a le devoir d'orner son âme, de la tenir en son pouvoir et de la gouverner comme un royaume. Le libre arbitre est dans l'âme le roi, étant libre par nature et plus lihre encore par grâce. Il doit ceindre une couronne qui a nom charité. Cette couronne et ce royaume, on les tient, on les possède, on les gouverne et on les garde de par l'Empereur qui est le Seigneur et maître, le Roi des rois. Ce roi, le libre arbitre, doit résider en la ville la plus haute du royjume, à savoir la puissance appétitive de l'âme30. Il doit porter pour ornement et pour vêtement une robe bipartite : la partie droite avec le don divin qui est dit de force, afin qu'il soit fort et puissant pour venir à bout de tout obstacle et avoir sa conversation dans les cieux, au palais de l'Empereur souverain, inclinant avec amour sa tête couronnée devant le souverain Roi, dans son empressement à le servir : c'est là l'oeuvre propre de la charité ; par là on reçoit la couronne, on en fait l'ornement, on garde le royaume et on le possède dans l'éternité. Le côté gauche de la robe doit être une vertu (222) cardinale qui a nom force morale. Par elle le libre arbitre, ce roi, doit vaincre toute immoralité, accomplir toute vertu et tenir jusqu'à la mort le royaume en sa puissance. Ce roi doit choisir des conseillers sur ses terres, les plus sages du pays. Ces fonctions reviennent à deux divines vertus qui sont Science et Discrétion, éclairées par la lumière de la grâce de Dieu. Celles-ci doivent habiter tout près du roi dans un palais nommé la puissance rationnelle de l'âme. Et elles doivent porter pour vêtement et ornement une vertu morale qui a nom tempérance, en sorte que toujours le roi fasse et laisse faire toutes choses à bon escient. Par la Science, on doit purifier la conscience de toutes fautes et l'orner de toutes vertus ; par la Discrétion on doit apprendre à donner et à prendre, à intervenir et à s'abstenir, à se taire et à parler, à jeûner et à manger, à écouter et à répondre, à faire toutes choses avec Science et Discrétion, prenant pour vêtement une vertu morale appelée tempérance ou modération.

Ce roi, le libre arbitre, doit aussi établir dans son royaume un juge, et ce doit être la Justice. C'est une vertu divine Pour autant qu'elle procède de la charité, et c'est aussi la plus haute vertu morale. Ce juge doit résider dans le coeur, au centre même du royaume, en la puissance irascible. Il doit avoir pour ornement une vertu morale appelée prudence, car la Justice ne peut arriver à sa perfection sans la prudence. Ce juge, la Justice, doit parcourir le royaume avec la puissance et l'autorité du roi, avec la sagesse de ses bons conseillers et sa prudence propre. Et il lui appartient de mettre en place et de déposer, de juger et de condamner, de mettre à mort ou de laisser en vie, d'amputer, d'aveugler ou de rendre la vue, d'élever et d'abaisser et de disposer toutes choses selon le droit, de fustiger, de châtier et de détruire tout désordre moral.

Les petites gens de ce royaume, c'est-à-dire toutes les puissances de l'âme, doivent être établies sur le fonds de l'humilité et de la crainte de Dieu, soumises à Dieu et à toutes les vertus, chaque puissance selon ce qui lui appartient.

Celui qui de cette façon possède le royaume de son âme, le garde et le gouverne, a effectué par la charité et toutes les vertus sa sortie vers Dieu, vers luimême et vers son prochain. C'est là le troisième des quatre principaux points.

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QUATRIÈME PARTIE : “A SA RENCONTRE”. D'UNE RENCONTRE SPIRITUELLE ENTRE DIEU ET NOUS

Quand l'homme est devenu voyant par la grâce de Dieu, qu'il a la conscience pure, qu'il a observé les trois avènements du Christ notre Epoux et qu'il a effectué sa sortie par la vertu, alors s'ensuit la rencontre de l'Epoux, et c'est là le quatrième point et le dernier. En cette rencontre gît toute notre félicité, elle est le commencement et la fin de toutes les vérités, et sans cette rencontre aucun acte de vertu ne se fait jamais.

Qui veut donc rencontrer le Christ comme son Epoux bien-aimé, et posséder en Lui et avec Lui la vie éternelle, doit dès ce temps rencontrer le Christ en trois moments ou trois manières. Le premier point est l'obligation d'avoir Dieu en vue en toutes choses par lesquelles on doit mériter la vie éternelle. Le second point est, ce faisant, de ne rien se proposer de poursuivre ou d'aimer au-dessus de Dieu ou à l'égal de Dieu. Le troisième point est de se reposer en Dieu, avec toute son application, au-dessus de toutes les créatures, au-dessus de tous les dons divins, au-dessus de toutes les oeuvres de vertu et au-dessus de toutes les impressions sensibles que Dieu peut répandre dans l'âme et dans le corps. (224)

A. PREMIÈRE VOIE : LA PURETÉ D'INTENTION EN TOUT CE QUI CONCERNE LA BEATITUDE

Maintenant entendez bien. Qui veut diriger son intention à poursuivre Dieu, doit avoir Dieu présent sous une raison divine, c'est-à-dire n'avoir en vue que Dieu seul, qui est le Seigneur du ciel et de la terre et de toutes les créatures, qui est mort pour lui et qui peut et veut donner l'éternelle béatitude. De quelque manière ou sous quelque nom qu'il se représente Dieu comme Seigneur de toutes les créatures, il est toujours dans le bon chemin. Qu'il considère l'une ou l'autre des trois Personnes dans le fond et la puissance de la nature divine, il est dans le bon chemin. Qu'il considère en Dieu le Conservateur, le Sauveur, le Créateur, le Maître qui oummande, la Béatitude, la Puissance, la Sagesse, la Vérité, la Bonté, tout cela sous l'aspect d'infini qui convient à la nature divine, il est dans le bon chemin. Bien qu'ils soient nombreux tous les noms que nous attribuons à Dieu, la nature de Dieu est simple unité, nulle créature ne saurait la nommer. Mais du fait de son incompréhensible noblesse et majesté, nous Lui donnons tous ces noms, parce que nous ne pouvons ni Le nommer ni L'exprimer tout à fait31. Telle est la manière par laquelle nous pouvons connaître Dieu pour nous Le rendre présent dans notre intention. Car poursuivre Dieu en intention c'est voir Dieu en esprit. Cette intention implique aussi un amour, une charité. Connaître Dieu ou Le voir sans amour, ne procure ni goût, ni aide, ni progrès. Aussi l'homme doit-il toujours amoureusement tourner vers Dieu son inclination, dans toutes ses oeuvres, s'il L'aime et Le poursuit par dessus toutes choses. C'est là rencontrer Dieu par l'intention et l'amour. Si le pécheur veut se convertir de ses péchés par une pénitence convenable, il lui faut rencontrer Dieu par le repentir, en se tournant librement vers Lui, avec l'intention sincère de servir Dieu toujours et de ne plus commettre le péché. Alors il reçoit dans cette rencontre de la miséricorde divine une confiance assurée en la béatitude éternelle et le pardon de ses péchés. Il reçoit en outre le fondement de toutes les vertus : la foi, l'espérance et la charité, la bonne volonté de pratiquer toutes les vertus. Pour progresser à la lumière de la foi, ounsidérant tous les travaux du Christ, tout ce qu'Il a souffert, tout ce qu'Il a fait pour nous, tout ce qu'Il nous a promis et tout ce qu'Il doit nous faire au jour du jugement et dans l'éternité, il convient, si on veut tirer profit de ces considérations pour son bonheur éternel, de se préparer à une seconde renountre du Christ en se Le rendant présent par des louanges, des actions de grâces, avec la révérence qui convient, en évoquant tous ses dons, tout ce qu'Il a fait et tout ce qu'Il doit faire dans l'éternité. La foi alors s'affermit et une impulsion plus profonde et plus forte incite à toutes les vertus. Et pour avancer alors dans les oeuvres de vertu, il faut encore rencontrer le Christ par l'anéantissement de soi-même, de manière à ne jamais se chercher et à n'obéir à aucun motif étranger, mais à accomplir tous ses ouvrages avec discrétion, ayant Dieu en vue en toutes choses, sa louange et sa gloire, et persévérant ainsi jusqu'à la mort. Alors la raison s'illumine, la charité s'accroît, la dévotion augmente avec un empressement plus grand pour toutes les vertus.(226)

B. SECONDE VOIE : DE L'EXCLUSION DE TOUTE INTENTION OU AFFECTION RELATIVE A LA CRÉATURE A COTÉ DE DIEU OU AU-DESSUS DE LUI

On doit avoir Dieu en vue dans toute oeuvre bonne ; dans les oeuvres mauvaises on ne saurait le faire. Il faut se garder de poursuivre une double fin par l'intention, c'est-à-dire d'avoir Dieu en vue et quelque chose en outre ; mais tout ce qu'on poursuit à côté doit être mis au-dessous de Dieu, ne pas Lui être contraire, mais se subordonner à sa gloire, comme un secours et un adjuvant pour arriver plus vite à Dieu : alors on est dans le bon chemin.

C. TROISIÈME VOIE : DU REPOS EN DIEU AU-DESSUS DE TOUTES LES CRÉATURES, DE TOUTES LES VERTUS, DES CONSOLATIONS SENSIBLES OU SPIRITUELLES

On doit aussi chercher à se reposer sur Celui et en Celui vers qui se porte et l'intention et l'amour, plus que sur tous les messagers qu'Il envoie et qui sont ses dons. L'âme doit reposer en Dieu de préférence à toutes les parures et tous les présents qu'elle peut elle-même envoyer par ses messagers. Les messagers de l'âme ce sont l'intention, l'amour et le désir ; ceux-ci vont porter à Dieu toutes les bonnes actions et toutes les pratiques vertueuses. Au-dessus de tout cela l'âme doit se reposer en son Bien-aimé, au delà de toute diversité.

Telle est la manière et le mode par lesquels nous devons rencontrer le Christ dans toute notre vie et dans toutes nos oeuvres et dans toutes nos vertus, avec une intention sincère, afin de pouvoir Le rencontrer à l'heure de notre mort dans la lumière de gloire. Ce mode et cette manière, tels qu'ils vous ont été exposés, s'appellent la vie active. Celle-ci est nécessaire à tous les hommes, tout au moins ne doivent-ils pas vivre à l'encontre d'aucune vertu, encore qu'ils n'aient pas toutes les vertus à ce degré de perfection, Vivre à l'encontre de la vertu, c'est en effet vivre dans le péché, selon que le Christ a dit : « Qui n'est pas avec moi, est contre moi32 » Celui qui n'est pas humble, est orgueilleux, celui qui est orgueilleux et non pas humble, n'appartient pas à Dieu. Et il en va de même pour tous les péchés et toutes les vertus : on doit toujours posséder la vertu et être en état de grâce, ou bien alors son contraire et vivre dans le péché, Que chacun s'examine lui-même et vive comme il est montré ici.

D. DU DÉSIR DE CONNAITRE L'ÉPOUX DANS SA NATURE33

L'homme qui vit de la sorte au degré de perfection ici décrit, s'efforçant de rapporter toute sa vie et toutes ses oeuvres à la gloire de Dieu et à sa louange, poursuivant Dieu par l'intention et l'amour au-dessus de toutes choses, est souvent saisi dans son désir de voir, de savoir, de connaître comment est cet Epoux, le Christ qui s'est fait homme pour l'amour de lui et a supporté toute peine avec amour jusqu'à la mort ; qui a chassé ses péchés et le diable ; qui s'est donné en personne, avec sa grâce et les sacrements qu'Il a laissés ; qui a promis son royaume et s'est promis Lui-même en récompense éternelle, accordant le soutien du corps, la consolation (228) et suavité intérieures et des dons sans nombre, de toutes les manières qu'exigent nos besoins. Quand cet homme s'arrête à ces considérations il éprouve un désir extrême de voir le Christ son Epoux et de Le connaître tel qu'Il est en Lui-même ; quand encore il Le connaîttrait dans ses oeuvres, cela ne lui semble pas suffisant. Il doit faire alors comme fit Zachée le publicain qui désirait voir Jésus tel qu'Il était. Il doit prendre les devants sur toute la foule, à savoir la multiplicité des créatures, lesquelles nous rendent petits et courts, si bien que nous ne pouvons voir Dieu. Et il doit grimper sur l'arbre de la foi, qui pousse de haut en bis car il a ses racines dans la divinité. Cet arbre a douze branches, ce sont les douze articles. Les plus basses parlent de l'humanité de Dieu et des points qui touchent notre béatitude, tant pour le corps que pour l'âme. La cime de cet arbre parle de la divinité, de la trinité des personnes et de l'unité de la nature divine. C'est sur cette unité, comme sur la cime de l'arbre, que l'homme doit se tenir, car c'est là que le Christ doit passer avec tous ses dons.

Voici Jésus qui vient, Il voit cet homme et lui parle dans la lumière de la foi : Il lui dit qu'Il est, selon sa divinité, immense et incompréhensible, inaccessible, insondable, et transcendant à toute lumière créée et toute compréhension mesurée. C'est là la plus haute connaissance de Dieu que l'homme peut avoir dans la vie active, à savoir qu'il connaisse à la lumière de la foi que Dieu est incompréhensible et inconnaissable.

Dans cette lumière, le Christ dit, s'adressant au désir de l'homme : « hâte-toi de descendre car il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison34 » Cette prompte descente ne consiste en rien d'autre qu'à se précipiter par le désir et l'amour dans l'abîme de la divinité, où ne peut atteindre nul entendement qui requiert une lumière créée. Mais là où l'intelligence reste à la porte, le désir et l'amour peuvent entrer35. Lorsque l'âme s'incline de la sorte, par 'l'amour et l'intention, vers Dieu, au-dessus de tout ce qu'elle peut comprendre, elle trouve par là en Dieu son repos, elle demeure en Dieu et Dieu en elle. Lorsque l'âme s'élève par le désir au-dessus de la diversité des créatures et au-dessus des opérations des sens, et au-dessus de la lumière naturelle, alors elle rencontre le Christ à la lumière de Ia foi. Elle s'en trouve illuminée, et elle connaît que Dieu est inconnaissable et incompréhensible. Lorsque par le désir elle s'incline vers le Dieu incompréhensible, alors elle rencontre le Christ et elle est comblée de ses dons. Lorsqu'elle aime et repose au-dessus de tous les dons, au-dessus d'elle-même et au-dessus de toutes les créatures, alors elle habite en Dieu et Dieu en elle. C'est ainsi que nous devons rencontrer le Christ au sommet de la vie active.

Une fois que vous avez établi comme fondement la justice dans la charité, ainsi que l'humilité, et construit sur cette base une maison, à savoir les vertus dont il est traité ici, et puis que vous avez rencontré le Christ par la foi, par l'intention et par l'amour, alors vous demeurez en Dieu et Dieu demeure en vous, et vous êtes en possession d'une vie active : c'est la première dont nous voulions parler.


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DEUXIÈME LIVRE : LA VIE DANS LE DÉSIR DE DIEU

La vierge sage, c'est-à-dire l'âme pure qui s'est détachée des choses de la terre et vit pour Dieu dans la vertu, a pris dans le vase de son coeur l'huile de la charité et des oeuvres vertueuses, avec la lampe d'une conscience sans tache. Mais quand le Christ, l'Epoux, se fait attendre avec ses dons et son nouvel influx de grâce, l'âme devient somnolente, endormie, indolente. Au milieu de la nuit, c'est-à-dire quand on y pense et compte le moins, un appel spirituel retentit dans l'âme : « Voyez, l'Epoux vient, sortez à sa rencontre. »

De cette vision, de cet avènement intérieur du Christ et d'une sortie spirituelle de l'homme à la rencontre du Christ, nous allons maintenant parler, exposer et expliquer ces quatre points, en les rapportant à un exercice intérieur que le désir anime et auquel beaucoup peuvent atteindre par la pratique des vertus morales et le zèle intérieur.

Par les paroles qu'Il prononce ici, le Christ nous enseigne quatre choses. En premier lieu Il veut que notre entendement soit illuminé d'une clarté surnaturelle. C'est ce que nous allons considérer dans ce mot qu'Il prononce : « Voyez, » Ensuite Il montre ce qu'il nous faut voir, c'est-à-dire l'avènlment intérieur de notre Epoux, la Vérité éternelle. C'est ce que nous entendons par ces mots qu'Il prononce : (232) « L'Epoux vient. » En troisième lieu Il nous commande de sortir comme il convient par des exercices intérieurs, et c'est pourquoi Il dit : « Sortez. » Par le quatrième point, Il nous montre la fin et le motif de toute cette oeuvre, à savoir la rencontre du Christ, notre Epoux, dans l'union de simple jouissance avec la divinité.


PREMIÈRE PARTIE : “VOYEZ”. LES FONDEMENTS DE LA VIE DANS LE DÉSIR DE DIEU

A. DE TROIS CONDITIONS REQUISES POUR VOIR

Le Christ dit donc d'abord : « Voyez. » Pour atteindre à cette vision surnaturelle par des exercices intérieurs, trois choses sont nécessairement requises. La première est la lumière de la grâce divine sous un mode plus élevé que ce qu'on en peut éprouver dans la vie active et extérieure dépourvue de zèle intime. La seconde est le dépouillement des images étrangères et de tout ce qui peut retenir le coeur, afin de se rendre libre, de se dégager de toute image, de toute préoccupation, de tout souci du côté de toutes les créatures. Le troisième point est une libre conversion de la volonté, toutes les puissances se recueillant celles du corps comme celles de l'âme pour s'affranchir de toute affection déréglée, et refluer au sein de l'unité de Dieu et de l'unité de l'esprit, afin que la créature raisonnable puisse atteindre le sommet de l'unité divine et la posséder surnaturellement. C'est pour cela que Dieu a créé le ciel et la terre et toutes choses, et c'est pour cela qu'Il s'est fait homme, nous laissant sa doctrine et sa vie, et se faisant Lui-même la voie de l'Unité Il est mort, lié par l'amour, Il est monté au ciel et nius a ouvert l'accès à cette même Unité, par laquelle nous pouvons posséder la béatitude éternelle (234)

B. D'UNE TRIPLE UNITÉ QUI EST EN NOUS PAR NATURE

Or faites bien attention : il est une triple unité qu'on trouve chez tous les hommes, dans l'ordre naturel, et chez les justes en outre dans l'ordre surnaturel.

a. LES TROIS UNITÉS, COMMENT ON LES POSSÈDE SELON LA NATURE

La première et la plus haute unité est en Dieu. Or toutes les créatures sont suspendues à cette unité, par leur être, leur vie et leur conservation36 ; et si à cet égard elles viennent à se séparer de Dieu, elles tombent dans le néant et se réduisent à néant. Cette unité nous la possédons essentiellement par nature, que nous soyons bons ou mauvais, et sans notre coopération elle ne peut nous élever ni à la sainteté, ni à la béatitude, Cette unité nous la possédons en nous-mêmes, et pourtant au-dessus de nous-mêmes, car c'est le principe de notre existence et de notre vie, et c'en est le soutien. Il est en nous aussi, de par la nature, une autre union ou unité, c'est l'unité des puissances supérieures, d'où elles tirent leur origine naturelle en exerçant leur activité, et c'est l'unité même de l'esprit parfois appelé mens, C'est la même unité qui est suspendue à Dieu, mais ici nous la considérons dans son activité et là dans son essence37, encore que l'esprit soit tout entier dans chacune selon la totalité de sa substance. Cette unité nous la possédons en nous-mêmes au-dessus de l'activité des sens ; c'est d'elle que dérivent la mémoire, l'entendement et la volonté, toutes nos facultés d'activité spirituelle. Dans cette unité l'âme est appelée esprit. La troisième unité qui est en nous de par la nature, ce sont les puissances d'ordre charnel que nous possédons dans l'unité du coeur, principe et origine de la vie de la chair. Cette unité, l'âme la possède dans le corps, dans la vitalité du coeur, et toutes les opérations du corps, spécialement celles des cinq sens, en émanent, Aussi l'âme s'appelle t-elle âme, parce qu'elle est la forme du corps, qu'elle anime tout notre être de chair, lui donnant la vie et le maintenant en vie. Ces trois unités se trouvent naturellement dans l'homme, constituant une seule vie et un seul royaume. Dans la plus basse nous sommes assujettis à la sensibilité, à l'animalité ; dans l'unité intermédiaire nous sommes doués de raison et capables de vie spirituelle ; dans la troisième nous avons notre soutien essentiel. Et tout cela se trouve naturellement chez tous les hommes.

b. DES TROIS UNITÉS ET DE LEUR POSSESSION SURNATURELLE DANS LA VIE ACTIVE

Or ces trois unités, comme un royaume et une demeure éternelle, on les orne surnaturellement et on les possède par la pratique des vertus morales dans la charité et les exercices de la vie active. Par les exercices intérieurs vient s'ajouter un ornement supérieur et une prise en possession plus glorieuse de ce royaume, en comparaison de ce qui a lieu dans la vie active. Toutefois l'ornement le plus glorieux et le plus heureux est celui qu'il reçoit dans la vie de contemplation surnaturelle. (236)

La plus humble unité, qui est d'ordre charnel s'orne et se possède par des exercices extérieurs, commandés par des moeurs parfaites, à l'imitation du Christ et de ses saints ; il s'agit de porter la croix avec le Christ, de soumettre la nature aux commandements de la sainte Eglise et aux enseignements des saints, selon qu'elle peut le supporter, et avec discrétion. La seconde unité, qui réside dans l'esprit et qui est toute spirituelle, s'orne et se possède surnaturellement par les trois vertus théologales : foi, espérance et charité, avec l'infusion des grâces et des dons de Dieu, et l'empressement à toutes les vertus selon l'exemple du Christ et de la sainte chrétienté. La troisième unité, et la plus haute, est au-dessus de notre entendement et de tout ce que nous pouvons comprendre, et pourtant elle existe essentiellement en nous. Nous la possédons surnaturellement quand dans toutes nos oeuvres de vertu nous avons en vue la louange de Dieu et sa gloire, et reposons en Lui au-dessus de, toute intention, au-dessus de nous-mêmes et de toutes choses. C'est là l'unité de laquelle nous sommes issus en tant que créatures, au sein de laquelle nous demeurons essentiellement, et à laquelle, par la charité, un mouvement d'amour nous ramène. Ce sont là les vertus qui ornent ces trois unités dans la vie active.

c. LA PRÉPARATION A LA POSSESSION SURNATURELLE DANS LA VIE QU'ANIME LE DÉSIR DE DIEU .

Nous continuerons maintenant à exposer comment ces trois unités sont susceptibles d'ornements plus relevés et d'une possession plus glorieuse, par des exercices intérieurs, en comparaison de la vie active.

Quand l'homme par la charité et l'élévation de ses vues rapporte toutes ses oeuvres et toute sa vie à la gloire de Dieu et à sa louange, et qu'il cherche son repos en Dieu au-dessus de toutes choses, il lui faut humblement, patiemment, dans l'abandon de soi-même, et avec une ferme assurance, attendre de nouvelles richesses et de nouveaux dons, sans s'inquiéter jamais si Dieu les accordera ou ne les accordera pas. Ainsi on se prépare et dispose à recevoir une vie intérieure mue par le désir. Quand la coupe est prête, on y verse une liqueur généreuse. Il n'est de coupe plus noble que l'âme aimante, ni de breuvage plus précieux que la grâce de Dieu. C'est ainsi que l'homme doit rapporter à Dieu toutes ses oeuvres et toute sa vie, avec une intention simple et élevée, puis reposer au-dessus de toute intention, de luimême et de toutes choses, dans l'unité sublime où Dieu et l'esprit aimant sont unis sans intermédiaire.

C. L'ILLUMINATION DANS L'UNITÉ SUPÉRIEURE

De cette unité où l'esprit est uni à Dieu sans intermédiaire, découlent la grâce et tous les dons. C'est du fond de cette même unité, où l'esprit repose au-dessus de lui-même en Dieu, que le Christ, l'éternelle vérité, dit : “Voyez, l'Epoux vient, sortez à sa rencontre.”

Le Christ, qui est la lumière de vérité, dit : « Voyez. » Car c'est par Lui que nous devenons voyants : Il est la lumière du Père et sans Lui il n'est aucune lumière, ni au ciel, ni sur la terre. Cette parole du Christ en nous n'est rien d'autre qu'une infusion de sa lumière et de sa grâce. Cette grâce tombe en nous dans l'unité de nos puissances supérieures et de notre esprit, de laquelle procèdent les puissances supérieures en exerçant leur activité dans la pratique de toutes les vertus moyennant la puissance de la grâce, pour faire retour à cette même unité à laquelle les rattache le lien de l'amour. En (238) cette unité réside la puissance, le principe et la fin de toute activité chez la créature, dans l’ordre naturel et surnaturel, dans la mesure où elle s'exerce selon le mode créé, moyennant la grâce, les dons divins et la puissance propre de la créature. Et pour cette raison Dieu impartit sa grâce dans l'unité des puissances supérieures, afin que l’homme pratique toujours la vertu moyennant la puissance, la richesse, l'impulsion de la grâce. Car Il donne sa grace en vue de l'action, et Il se donne Lui-même au-dessus de toute grâce en vue de la jouissance et du repos. L'unité de notre esprit, c'est notre habitation dans la paix divine et dans les richesses de la charité ; la multiplicité des vertus s'y rassemble pour vivre dans la simplicité de l'esprit. Or la grâce de Dieu, qui émane de Dieu, est une motion intérieure, une impulsion du Saint-Esprit qui meut notre esprit du dedans et l'incite à toutes les vertus. Cette grâce émane du dedans, non du dehors, car Dieu nous est plus intérieur que nous ne le sommes à nous-mêmes, et son activité ou la motion qu'Il exerce en nous, naturellement ou surnaturellement, nous est plus proche et plus intime que notre propre activité; c'est pourquoi l'action de Dieu s'exerce en nous du dedans vers le dehors, et celle des créatures du dehors vers le dedans, Et c'est pourquoi la grâce et tous les dons ou inspirations de Dieu, procèdent du dedans, dans l'unité de notre esprit, non du dehors, dans l'imagination, par images sensibles.

D. LES CONDITIONS REQUISES POUR OBTENIR L'ILLUMINATION

Or le Christ prononce spirituellement dans l'homme appliqué à l'entendre, cette parole : « Voyez. ».

Trois choses, comme j'ai dit précédemment, rendent l'homme voyant dans les exercices intérieurs. La première c'est l'illumination de la grâce divine. La grâce de Dieu dans l'âme est semblable à la chandelle dans la lanterne ou dans un vase de verre, car elle réchauffe, elle éclaire et pénètre de sa lumière le vase, c'est-à-dire l'homme juste. Et elle se manifeste à l'homme qui la possède au dedans de lui-même, pour peu qu'il s'observe intérieurement. Elle se manifeste aussi aux autres hommes à travers lui, dans ses vertus et ses bons exemples. L'irradiation de la grâce de Dieu touche et meut promptement du dedans l'homme intérieur, et cette prompte motion est la première chose qui nous rend voyants.

De cette prompte motion par Dieu procède la seconde condition, laquelle vient de l'homme, c'est le recueillement de toutes les puissances, du dedans et du dehors, dans l'unité de l'esprit, sous le lien de l'amour.

Le troisième facteur est la liberté qui permet à l'homme de rentrer en lui-même dégagé de toute image et de tout obstacle, aussi souvent qu'il le veut, pour concentrer ses pensées sur son Dieu. Il importe par conséquent que l'homme soit affranchi de toute considération de plaisir ou de peine, de gain ou de perte, d'élévation ou d'abaissement, de tout souci étranger, de toute joie et de toute crainte, que nulle créature ne le retienne.

Ces trois facteurs rendent l'homme voyant dans les exercices intérieurs. S'ils sont acquis pour vous, vous possédez la base et le principe des exercices intérieurs et de la vie intérieure.

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DEUXIÈME ET TROISIÈME PARTIE : “L'ÉPOUX VIENT, SORTEZ”. DU TRIPLE AVÈNEMENT DU CHRIST ET DE LA MANIÈRE D'Y RÉPONDRE

Quand même les yeux seraient clairs et la vue subtile, si l'objet aimable et délectable fait défaut, la claire vue et l'application ne servent de rien ou n'avancent guère. C'est pour cela que le Christ montre aux yeux éclairés de l'intelligence ce qu'ils doivent voir, c'est-à-dire l’avènement intérieur du Christ son Epoux.

L'avènement particulier du Christ se présente de trois manières chez les hommes qui s'exercent dévotement à la vie intérieure. Et chacun de ces trois avènements élève l'homme à une existence plus haute et à des exercices plus profonds. Le premier avènement du Christ dans les exercices intérieurs, opère du dedans une motion et impulsion sensibles, il attire l'homme avec toutes ses puissances en haut, vers le ciel, et le presse de se tenir en union avec Dieu. Cette impulsion et attraction on la ressent dans le coeur et dans l'unité de toutes les puissances charnelles, en particulier dans la concupiscible. Car cet avènement émeut chez l'homme la partie inférieure et y agit ; il faut en effet qu'elle soit purifiée, ornée, enflammée et entraînée vers le dedans. Cette impulsion intérieure de Dieu, prend en même temps qu'elle donne, elle rend à la fois riche et pauvre, bienheureux et malheureux, elle fait espérer et désespérer, elle réchauffe et glace. Les dons et actions qui s'exercent ici en sens contraire, sont ineffables en (242) toute langue. Cet avènement avec les exercices qui s'y rapportent, se divise en quatre modes, les uns plus élevés que les autres, comme nous montrerons par la suite. Et c'est par là qu'est ornée la partie inférieure de l'homme dans la vie intérieure. La seconde manière selon laquelle se présente l'avènement intérieur du Christ, est d'un ordre plus relevé. Il s'y montre plus hautement semblable à ce qu'Il est en Lui-même, Il y accorde des dons plus hauts et des lumières plus vives, Elle s'effectue dans le reflux au sein des puissances supérieures de l'âme, parmi l'abondance des dons divins qui affermissent, illuminent et enrichissent l'esprit de multiples manières. Pour autant que Dieu se répand, Il exige de l'âme qu'elle s'écoule et puis reflue avec toutes ses richesses vers le même fond d'où provient l'épanchement. Et dans cet épanchement Dieu accorde, Il montre des dons merveilleux. Mais Il exige en retour de l'âme qu'elle Lui rende tous ses dons, démultipliés, au delà de tout ce que la créature peut faire. Cet exercice, ce degré d'existence est plus élevé, il atteint à une plus haute ressemblance avec Dieu que le premier, et c'est par là que les trois puissances supérieures de l'âme reçoivent leur ornement.

La troisième manière, selon laquelle se présente l'avènement intérieur de Notre-Seigneur, consiste en une motion ou une touche intérieure ressentie dans l'unité de l'esprit, au sein de laquelle les puissances supérieures de l'âme ont leur existence, d'où elles émanent, où elles font retour, y demeurant toujours unies par le lien de l'amour, et du fait de l'unité de l'esprit dans l'ordre naturel. Cet avènement porte au degré d'existence le plus haut et le plus profond qui soit dans la vie intérieure, C'est par là que, de maintes façons, l'unité de l'esprit reçoit son ornement.

Or le Christ exige dans chaque avènement une sortie particulière de nous-mêmes, notre vie se conformant à la manière de son avènement. C'est pourquoi il prononce spirituellement cette parole dans notre coeur, lors de chaque avènement : “Sortez par vos exercices et toute votre vie, selon la manière dont ma grâce et mes dons vous y incitent.” Car d'après la manière dont l'esprit de Dieu nous pousse, nous meut, nous attire, exerce en nous son influence, sa touche même, il nous faut sortir et marcher dans la pratique des exercices intérieurs, si nous voulons parvenir à la perfection. Mais si nous résistons à l'esprit de Dieu par les dissonances de notre vie, nous perdons l'impulsion intérieure et fatalement nous restons à court de vertu.

Ce sont là trois avènements du Christ dans les exercices intérieurs. Nous allons maintenant exposer et expliquer chaque avènement en particulier. Mais appliquez votre zèle à y bien faire attention, car celui qui n'a pas éprouvé ces choses-là ne pourra guère comprendre.

A. LE PREMIER AVÈNEMENT LEQUEL SE FAIT DANS LE COEUR

Le premier avènement du Christ dans les exercices que le désir inspire, est une motion intérieure et sensible du Saint Esprit qui nous pousse et incite à toutes les vertus.

a. L’IMAGE DU SOLEIL SUR LES HAUTES TERRES.

Cet avènement nous le comparerons à l'éclat et à la force du soleil qui en un instant, dès qu'il se lève, éclaire le inonde, le pénètre de sa lumière et de sa chaleur. C'est de la même façon que le Christ, soleil de l'éternité, dont la demeure est dans les hautes régions de l'esprit, jette ses rayons, sa clarté, sa lumière ; Il illumine et enflamme les plus basses parties dans l'homme, à savoir son coeur de chair et ses puissances sensibles ; et ceci se produit en moins d'un instant, car l'oeuvre de Dieu est vite faite. Mais celui (244) qui doit en bénéficier, doit être intérieurement par les yeux de l'intelligence, un voyant. Le soleil qui brille sur les hautes terres, au midi de ce monde38, donnant contre les montagnes, produit un été plus précoce, fait mûrir des fruits meilleurs, donne des vins plus forts, et il répand la joie dans le pays. C'est le même soleil qui donne sa lumière dans le bas-pays, à l'extrémité de la terre. La contrée est plus froide, la force de la chaleur est moindre; cependant il y produit nombre de bons fruits, encore qu'on n'y trouve guère de vin. Les hommes qui se tiennent dans la plus basse partie d'eux-mêmes, tout près des sens extérieurs, dès l'instant qu'avec une intention droite ils pratiquent les vertus morales, s'adonnent aux exercices extérieurs, et se montrent dociles à la grâce divine, ils produiront nombre de bons fruits de plus d'une façon. Mais au vin des joies intérieures et des consolations spirituelles, ils ne goûtent guère. L'homme qui veut maintenant sentir l'éclat du soleil intérieur qu'est le Christ lui-même, doit être voyant et établir sa demeure sur les montagnes, dans le haut-pays, dans le recueillement de toutes ses puissances, et en s'élevant de tout son coeur vers Dieu, libre et dégagé de tout souci du côté des joies et des peines, à l'endroit de toutes les créatures. La brille le Christ, soleil de justice, dans la libre élévation du coeur : telles sont les montagnes dont je voulais parler.

Le Christ, Soleil de gloire et Clarté divine, dans son avènement intérieur, éclaire le coeur libre et toutes les puissances de l'âme, Il les pénètre de ses rayons et les enflamme par la vertu de son Esprit. Et c'est là le premier effet de l'avènement intérieur dans l'exercice que le désir commande. De la même manièe que le feu, par sa nature et sa vertu, enflamme toute matière prête à s'enflammer, le Christ enflamme les coeurs préparés, libres et élevés, par l'ardeur intime de son avènement intérieur. Et Il dit dans cet avènement : « Sortez par des oeuvres conformes au mode de cet avènement. »

De cette ardeur provient l'unité du coeur. Nous ne pouvons en effet parvenir à la véritable unité que si l'Esprit de Dieu allume ses feux dans notre coeur. Car le feu rend un, et semblable à lui-même ; et il en va ainsi pour tout ce qu'il peut envelopper et transformer. L'unité consiste à se sentir recueilli intérieurement, avec toutes ses puissances, dans l'unité du coeur. L'unité donne la paix intérieure et le repos du coeur. L'unité du coeur est un lien qui attire ensemble et qui enlace le corps et l'âme, le coeur, les sens et t'outes les puissances dans l'unité de l'amour.

De cette unité vient la ferveur intime. Car nul ne peut être fervent s'il n'est en lui-même recueilli et uni. La ferveur intime consiste à se tenir au-dedans de soi-même tourné vers son propre coeur, de manière à comprendre et sentir l'opération de Dieu dans l'âme et son allqcution intérieure. La ferveur est un feu d'amour qui se'sent, que l'Esprit de Dieu allume et attise. La ferveur consume, elle pousse et excite l'homme du dedans ; et il ne sait d'où cela vient ni ce qui lui arrive.

De la ferveur vient un amour sensible qui pénètre le coeur et la puissance concupiscible de l'âme. Cet amour de désir dont la saveur se fait sentir au coeur, nul ne peut le posséder s'il n'a l'âme fervente. Cette charité, cet amour sensible consiste dans le désir le goût et comme la faim qu'on éprouve à l'endroit de Dieu, vu qu'Il est le Dieu éternel en qui se résument tous les biens. L'amour sensible donne congé à toutes les créatures, par le refus d'en jouir, sinon toutefois de s'en servir. L'amour fervent ressent (246) intérieurement la touche de l'amour éternel qu'il doit cultiver toujours. Il abandonne et méprise facilement toutes choses afin de pouvoir atteindre à ce qu'il désire.

De cet amour sensible vient la dévotion envers Dieu et sa gloire, car nul ne peut en son coeur avoir une dévotion animée de désir que l’homme qui voue à Dieu sa charité et un amour sensible. La dévotion existe quand le jeu de l'amour et de la charité lance vers le ciel sa flamme de désir. La dévotion meut et excite l'nomme extérieurement et intérieurement au service de Dieu. La dévotion épanouit le corps et l'âme dans l'honneur et le respect à l'égard de Dieu et de tous les hommes. La dévotion, Dieu la réclame de nous dans tout le culte que nous devons Lui rendre. Elle purifie le corps et l'âme de tout ce qui peut leur être une entrave ou un obstacle. Elle met sur le droit chemin de la béatitude.

De cet.te dévotion fervente procède l'action de grâces. Car nul ne peut rendre à Dieu louanges et grâces aussi bien que l'homme dévot. Il est juste que nous rendions à Dieu grâces et louanges, car Il nous a appelés à l'existence,de créatures raisonnables, et selon ses disposi.tions, le ciel, la terre, les anges, sont ordonnés à notre service ; à cause de nos péchés, Il s'est fait homme; Il nous a donné son enseignement, sa vie et ses exemples ; Il nous a servis sous une humble forme, et pour nous Il souffrit une mort ignominieuse ; son royaume éternel, ainsi que le don de Lui-même, c'est là ce qu'Il a promis pour nous récompenser et encore nous servir. Et Il nous a épargnés dans nos péchés, prêt encore à pardonner, comme Il a pardonné. Il a répandu sa grâce et son amour dans nos âmes. Il veut demeurer en nous et avec nous pour l'éternité. Tout au long de notre vie Il veut nous visiter dans ses augustes sacrements, comme Il nous a déjà visités, en vue de pourvoir à tous nos besoins. Il nous a laissé son corps pour nourriture et son sang pour breuvage, au gré de l'appétit, du désir de chacun. Il nous a mis sous les yeux et la nature et l'Ecriture, ainsi que toutes les créatures, comme miroir et exemplaire, afin que nous considérions et apprenions la façon de faire tourner tnutes nos oeuvres en actes de vertu. C'est Lui Qui nous confère la santé, la force, la puissance, parfois aussi la maladie, pour notre utilité ; qui suscité en nous la paix et la tranquillité intérieures comme les nécessités extérieures. Nous Lui devons de norter le nom de Chrétiens et d'êtres nés Chrétiens. Voilà de quoi Il nous faut rendre grâces à Dieu ici-bas, afin de le faire là-haut éternellement.

Nous devons aussi louer Dieu par tout ce que nous Pouvons faire. Ijouer Dieu, c'est, de la part de l'homme, rendre gloire à la Toute-puissance divine, l'honorer et révérer par toute sa vie. Louer Dieu, c'est une tâche sans fin, car c'est notre béatitude même, et c'est à juste titre que nous Le louerons dans l'éternité. La ferveur des louanges et actions de grâce engendre une double souffrance dans le coeur, une double peine sensible. On éprouve une première douleur de ne pas suffire à rendre à Dieu grâces, louanges, gloire, tout le culte qui Lui est dû. On en éprouve une autre à ne pas progresser autant qu'on le désire dans la charité, les vertus, la fidélité, la perfection des moeurs, de manière à se rendre digne de rendre à Dieu louanges et grâces et de Le servir comme il convient, C'est là une autre peine, et toutes deux sont les racines et le fruit, le principe et la fin de toutes les vertus intérieures. La douleur intérieure, les tourments qu'on éprouve de ses défaillances dans la vertu et dans la louange de Dieu, constituent l'oeuvre suprême de ce premier mode des exercices intérieurs, ils en sont l'achévement.

LA COMPARAISON AVEC L’EAU QUI BOUT. Or faites attention à une comparaison qui montre ce que (248) doivent être ces exercices. Quand le feu naturel, par sa chaleur et sa vertu a porté l'eau ou tout autre liquide à l'ébullition39 il exerce son action suprême ; l'eau bouillonne et retombe vers le fond, puis elle est chassée de nouveau en l'air pour le même effet, lequel tient à la vertu du feu : de sorte que le feu continue à chasser l'eau et que l'eau demeure en ébullition. Il en va de même de l'opération de ce feu intérieur qu'est le Saint-Esprit : Il pousse, Il excite, Il stimule le coeur et toutes les puissances de l'âme, les portant à l'ébullition, c'est-à-dire à rendre à Dieu grâces et louanges de la façon dont j'ai parlé auparavant. Ensuite on retombe sur le même fond où l'Esprit de Dieu est là qui brûle : de sorte que le feu d'amour demeure ardent et que le coeur de l'homme persévère dans ses louanges et actions de grâces, en paroles et en oeuvres, tout en se maintenant dans l'humilité ; de sorte qu'on fait grand cas de ce qu'on devrait faire et ferait volontiers, et peu de cas de ce qu'on Pratique, lorsque vient l'été et que le soleil s'élève, il tire l'humidité de la terre à travers les racines et le tronc même de l'arbre jusque dans les rameaux ; et c'est de là que viennent feuilles, fleurs et fruits40. De la même façon, quand le Christ, Soleil éternel, se lève et monte dans notre coeur, y faisant naître l'été dans la parure des vertus, Il donne sa lumière et sa chaleur à nos désirs et Il détourne le coeur de toute la multiplicité des choses de la terre, faisant régner l'unité et la ferveur ; Il fait croître le coeur, Il y fait pousser les feuilles de l'amour fervent et les fleurs de la dévotion et du désir, Il lui fait porter les fruits de l'action de grâces et de la louange dans l'humilité et la douleur qui naissent d'un sentiment continuel d'insuffisance.

Ici prend fin le premier mode des exercices intérieurs, parmi les quatre principaux qui font l'ornement de la partie inférieure chez l'homme.

b. DEUXIÈME MODE. SURABONDANCE DES CONSOLATIONS

Or puisque nous comparons ces quatre modes de l'avènement du Christ à la lumière et à la puissance du soleil, nous pouvons trouver encore telle vertu et telle opération du soleil qui hâte fort les fruits et les multiplie.

Quand le soleil monte très haut et entre dans le signe des Gémeaux, c'est-à-dire du couple formé par deux êtres de même nature, à savoir au milieu de Mai, à ce moment le soleil exerce une puissance redoublée sur les arbres, les plantes, et tout ce qui pousse sur la terre. Si les planètes qui régissent la nature se présentent alors selon l'ordre que requiert la saison, le soleil répand ses rayons sur la terre et attire l'humidité dans l'air. De là vient la rosée et la pluie, et les fruits croissent et deviennent très nombreux. D'une manière semblable quand ce clair Soleil qu'est le Christ s'élève dans notre coeur audessus de toutes choses et que les exigences de la nature charnelle qui sont contraires à l'esprit, sont bien dominées et réglées avec discrétion, tandis que les vertus sont alors acquises de la manière exprsée dans le mode précédent, et que par l'ardeur de la charité tout le goût et tout le repos que l'on peut trouver dans la vertu sont rapportés à Dieu en offrande d'actions de grâces et de louanges, il s'ensuit parfois une douce pluie de nouvelles consolations intérieures, une rosée céleste de suavité divine. Cela fait croître et redoubler les vertus, quand tout se passe comme il convient. (250)

Il s'agit là d'une nouvelle opération particulière du Christ lors de son nouvel avènement dans le coeur aimant, et l'homme s'en trouve élevé à un mode supérieur à celui où il se tenait auparavant. Parmi cette suavité se fait entendre une parole du Christ : « Sortez selon le mode de cet avènement. » De cette même suavité vient la délectation du coeur et de toutes les puissances charnelles, de sorte que l'homme se croit enserré du dedans par l'étreinte divine de l'amour. Cette délectation et cette consolation comptent davantage, pour l'âme comme pour le corps, elles leur sont plus savoureuses que tout ce que le monde entier pourrait donner de plaisir, même en supposant qu'on pût être seul à en jouir. Parmi cette délectation Dieu se laisse descendre dans le coeur par le moyen de ses dons, avec tant de consolations savoureuses et de joies, que le coeur déborde intérieurement. A cette occasion on constate combien sont misérables ceux qui se tiennent en dehors de l'amour. Ce bonheur fait que le coeur se répand sans qu'on puisse le retenir, vu l'abondance des joies intérieures.

De cette félicité vient l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle consiste à recevoir une surabondance de bonheur et de délectations sensibles qui excèdent ce que le coeur de l'homme ou son appétit peuvent désirer et contenir. Les effets de l'ivresse spirituelle sont chez l'homme multiples et étranges. Les uns, elle les fait chanter et louer Dieu de l'abondance du plaisir. A d'autres elle fait verser de grosses larmes à cause du bonheur que le coeur éprouve. Il en est chez lesquels elle provoque une telle impatience dans tous leurs membres, qu'ils ne peuvent s'empêcher de courir, de sauter, de danser. Il en est que cette ivresse excite si fort qu'ils ne peuvent s'empêcher de battre des mains comme pour applaudir. Il en est qui crient à pleine voix et manifestent la surabondance qu'ils ressentent intérieurement. Il en est qui ne peuvent que garder le silence, pour fondre de bonheur dans tous leurs sens. Il semble parfois que le monde entier ressent ce qu'on éprouve soi-même, d'autres fois que personne ne goûte la saveur de ce qui vous émeut. Souvent il vous paraîtra qu'on ne peut ni ne doit perdre ce bonheur; quelquefois on s'étonnera de ce que tous les hommes ne deviennent pas divins, Il arrive qu'on s'imagine que Dieu vont appartient tout entier à vous seul, et qu'Il n'est à personne autant qu'à vous.

D'autres fois on se demande avec étonnement ce que cette félicité peut être, ou bien d'où elle vient, voire même ce qui vous arrive, C'est là, du point de vue de la sensibilité charnelle, la vie la plus heureuse, à laquelle quelques-uns peuvent atteindre sur terre. Quelquefois le bonheur est si grand qu'on s'imagine que le coeur va se rompre parmi cette multiplicité de dons et d'opérations merveilleuses, L'homme doit donc honorer et louer d'un coeur humble le Seigneur qui peut faire tout ceIa, il doit Lui rendre grâces avec une dévotion fervente de ce qu'Il veut bien le faire; et toujours il doit considérer en son coeur, et dire par la bouche en toute sincérité : “Seigneur, je ne suis pas digne de cela, mais j'ai grand besoin de votre bonté infinie et de votre soutien.” Avec ces humbles dispositions il pourra croître et progresser en de plus hautes vertus. Or cet avènement, selon le mode ici décrit, est accordé à des hommes ainsi disposés dès leurs débuts, quand ils se détournent du monde, c'est-à-dire quand ils opèrent une conversion totale et renoncent à toutes les consolations du monde afin d'être tout à Dieu et de ne vivre que pour Lui bien qu'ils soient encore fragiles et qu'ils aient besoin de lait et de douceurs, non de fortes nourritures41, de grandes tentations et du sentiment d'être (252) délaissés de Dieu. A cette époque la gelée blanche et le brouillard gênent souvent ceux qui en sont à cet état, car ils sont au beau milieu du mois de Mai dans le cours de leur vie intérieure. La gelée blanche, c'est la volonté ou l'illusion d'être quelque chose, c'est le cas que l'on fait de soi-même ou la conviction qu'on a mérité les consolations et qu'on en est digne. C'est là une gelée blanche qui est capable de détruire les fleurs et les fruits de toutes les vertus. Le brouillard c'est le désir de se reposer sur les consolations et suavités intérieures : l'atmosphère de la raison s'en trouve assombrie, et les puissances sur le point de se déployer, de fleurir et de porter des fruits, semblent se rétracter. Aussi en vient-on à perdre la connaissance de la vérité. On pourra toutefois garder à l'occasion de trompeuses douceurs : c'est l'ennemi qui les donne, quand il finit par vous égarer.

DE LA COMPARAISON AVEC L’ABEILLE42. Je vais vous proposer une modeste comparaison afin que vous ne vous égariez pas, mais que vous sachiez vous gouverner dans cet état. Or il vous faut observer l'abeille et imiter sa sagesse. Elle vit en union avec l'assemblée de ses pareilles, et elle sort, non pas sous la tempête, mais quand le temps est calme et serein et que le soleil donne, se posant sur toutes les fleurs dans lesquelles se trouve quelque suave nectar. Elle ne prend son repos sur aucune fleur, ni sur rien qui la délecte par sa beauté ou suavité ; mais elle butine le miel et la cire, c'est-à-dire la douceur et la matière dont s'alimente la claire flamme ; ensuite elle revient à l'unité de l'essaim rassemblé, afin de devenir féconde et de tirer parti de son butin. Le coeur épanoui où resplendit le Christ, soleil de l'éternité, croît sous ses rayons, fleurit et se répand, avec toutes les puissances intérieures, en joie et en douceurs. Or l'homme doit imiter les façons de l'abeille, il doit voler par l'observation, la raison, la discrétion, sur tous les dons et sur toutes les douceurs qu'il lui a jamais été donné de goûter, et sur tous les biens que Dieu a jamais faits, et avec le dard de la charité et du discernement intérieur, il doit faire l'épreuve de toute la diversité des consolations et des biens, sans se reposer sur aucune fleur, à savoir en aucun don ; mais, tout chargé d'actions de grâces et de louanges, il doit reprendre son essor vers l'unité au sein de laquelle il veut prendre avec Dieu son repos et sa demeure pour l'éternité.

C'est là le second mode des exercices intérieurs qui ornent la partie inférieure chez l'homme de multiples façons.

c. TROISIÈME MODE. PUISSANT ATTRAIT VERS DIEU

Quand au ciel le soleil arrive au point le plus haut où il puisse s'élever, à savoir quand il entre dans le signe du Cancer, il ne peut en effet monter plus haut et ensuite il commence à redescendre, alors la chaleur est la plus forte de toute l'année, le soleil attire l'humidité, la terre se dessèche et les fruits atteignent leur plus complète maturité. De la même manière quand le Christ, Soleil divin, s'élève au point le plus haut de notre coeur, c'està-dire au-dessus de tous les dons, consolations et douceurs que nous pouvons recevoir de Lui, de sorte que nous ne nous reposons sur aucun goût que Dieu peut répandre en notre âme, si fort soit-il, parce que nous sommes maîtres de nous-mêmes, mais que toujours nous faisons retour, comme il a été dit (254) auparavant, par d'humbles louanges et de ferventes actions de grâces, vers le même fond, d'où découlent tous les dons selon le besoin des créatures et leur dignité : alors le Christ a atteint le point le plus élevé de notre coeur et veut attirer à Lui toutes choses, c'est-à-dire toutes les puissances. Quand il n'est de goûts ni de consolations capables de triompher du coeur aimant ou de l'entraver, mais que celui-ci veut dépasser tous les dons et consolations afin de trouver Celui qu'il aime, alors commence le troisième mode des exercices intérieurs par lesquels l'homme s'élève et s'orne selon son affectivité, en la partie la pIus basse de lui-même.

La première opération du Christ, le début même de ce mode, c'est l'attraction que Dieu exerce sur le coeur, sur les désirs, sur toutes les puissances de l'âme ; Il les attire en haut vers le ciel, Il leur commande de s'unir à Lui, et au fond du coeur Il dit spirituellement : “Sortez hors de vous-mêmes, pour venir à moi, de la même manière dont je vous attire et vous appelle”. Cette attraction, cet appel, je ne puis guère l'exposer à des hommes grossiers et insensibles. Toutefois il s'agit là d'une sollicitation et intimation intérieures qui péessent le coeur de se porter à sa plus haute unité. Cette pression intérieure est pour le coeur aimant plus suave que tout ce qu'il a pu goûter auparavant, car c'est à partir de ce point que commencent un mode nouveau et des exercices plus élevés.

Ici le coeur s'épanouit d'aise et de désir, toutes les veines se dilatent et toutes les puissances de l'âme se tiennent prêtes dans leur désir de satisfaire aux exigences de Dieu, de l'union avec Lui. Cette intimation est une irradiation du Christ, Soleil éternel, et elle produit dans le coeur une joie si délectable, elle l'épanouit si largement, qu'il est difficile de le fermer ensuite.

L'homme en garde intérieurement une blessure au coeur et ressent la navrure d'amour43. Etre blessé d'amour, c'est la sensation la plus suave et le tourment le plus cuisant qu'on puisse supporter. Etre blessé d'amour est un signe certain de guérison future. Cette blessure spirituelle vous remplit d'aise et vous fait mal en même temps. Le Christ, Soleil véritable, se mire et reflète dans le coeur blessé qui demeure ouvert, et de nouveau Il appelle à l'union. Cela renouvelle la blessure et toutes les meurtrissures.

Cet appel intérieur, cette intimation, l'empressement de la créature à se lever et à s'offrir avec tous les moyens en son pouvoir, encore qu'elle ne puisse atteindre et obtenir l'unité, tout cela produit une langueur spirituelle, de sorte que le fond le plus intime du coeur, à la source même de la vie, est blessé d'amour, et qu'on est incapable d'obtenir ce qu'on désire par dessus tout, alors qu'il vous faut demeurer toujours où il ne vous convient pas : de cette double cause provient la langueur. Ici le Christ s'est élevé au point culminant de l'esprit et darde ses rayons divins dans l'avidité du désir, au vif du coeur affamé ; et ils brûlent, ces rayons, ils dessèchent et absorbent toute l'humidité, c'est-à-dire les puissances et énergies naturelles. L'avidité du coeur ouvert et l'irradiation des rayons divins produisent un tourment incessant.

Lorsqu'on ne peut atteindre Dieu, ni prendre sur soi de se passer de Lui, de ces deux choses résulte chez quelques-uns un transport d'impatience, au dehors et au dedans. Tant que l'homme éprouve ce transport il ne place son bien dans aucune créature, en aucune il ne trouve son repos ni quelque agrément, au ciel ou sur la terre. Il arrive en ce transport qu'on perçoive des paroles sublimes et profitables suggérées, prononcées intérieurement, quelque enseignement particulier, quelque doctrine de (256) sagesse. Dans ce transport intérieur on est prêt à endurer tout ce qu'on peut souffrir, afin de pouvoir obtenir ce qu'on aime. Le transport d'amour, c'est une impatience intérieure qui entend difficilement raison, tant qu'on n'obtient pas ce qu'on aime. Le transport intérieur dévore le coeur de l'homme et lui boit son sang. Ici l'ardeur du sentiment intérieur est la plus forte qu'il soit donné de connaître dans une vie d'homme ; la nature charnelle de l'homme en éprouve une meurtrissure secrète, elle s'en trouve épuisée, sans labeur extérieur. Cependant le fruit de la vertu arrive à maturité, avec une précocité plus grande que dans aucun des modes auparavant décrits.

A cette saison de l'année le soleil visible entre dans le signe du Lion, lequel a un naturel violent, du fait qu'il est le maître parmi tous les animaux. De la même façon quand l'homme entre dans cet état, le Christ, le clair Soleil, se trouve dans le signe du Lion. C'est que les rayons de sa chaleur sont alors si ardents que l'homme dans son transport sent bouillir le sang de son coeur. Et ce mode impétueux, une fois qu'il domine, l'emporte sur tous les autres, et les exclut même, car il tend à l'effacement de tout mode, c'est-à-dire de toute manière. Dans cet emportement, on se prend parfois à désirer, à souhaiter impatiemment d'être délivré de la prison du corps, pour s'unir à Celui qu'on aime. On lève alors les yeux de l'âme pour contempler le palais des cieux, plein de gloire et de joie, avec au dedans le Bienaimé qui porte la couronne, et se répand en ses saints dans l'abondance de ses largesses, tandis que soi-même on est réduit à s'en passer. D'aucuns ne peuvent alors empêcher de vraies larmes de couler, il naît en eux un grand désir. Ensuite on abaisse le regard pour considérer la terre d'exil où l'on çst emprisonné et d'où il n'est pas possible de fuir : alors s'échappent des larmes d'accablement et de détresse. Ces larmes naturelles apaisent l'âme et la rafraîchissent; elles sont profitables à la nature charnelle, lui conservant force et énergie, et l'aidant à supporter jusqu'au bout ses transports. Il est profitable, dans cet état d'impétuosité, de s'adonner à des considérations multiples, de pratiquer des exercices comportant certains modes, de manière à garder ses forces et à vivre longtemps dans la vertu.

De ces transports et de cette impatience certains sont parfois tirés, élevés en esprit au-dessus des sens ; et ils perçoivent par des paroles qui leur sont adressées, par des images ou figures sensibles qui leur sont montrées, quelque vérité qu'il leur est nécessaire de connaître, à eux-mêmes ou à d'autres hommes, ou bien l'annonce de choses à venir. C'est là ce qui s'appelle révélations ou visions. Lorsqu'il s'agit d'images sensibles, elles sont reçues dans, l'imagination ; elles peuvent être l'oeuvre d'un ange, lequel agit chez l'homme moyennant la puissance de Dieu44. Lorsqu'il s'agit d'une vérité d'ordre intelligible ou de quelque figure spirituelle dans lesquelles Dieu se montre insondable, elles sont reçues par l'entendement ; elles se laissent d'ailleurs formuler en paroles, dans la mesure où les mots peuvent les exprimer45.

Parfois l'homme peut être élevé au-dessus de lui-même et au-dessus de l'esprit, sans être cependant absolument tiré hors de lui-même, et plongé dans un bien incompréhensible qu'il ne saurait exprimer ou décjire d'une manière adéquate à ce qu'il a vu ou entendu ; car voir et entendre n'est qu'une seule(258) et même chose dans cette opération toute simple, cette simple vision. Et nul autre que Dieu seul ne peut provoquer chez l'homme cette opération, sans intermédiaire, sans la coopération de quelque créature. C'est là ce qui s'appelle le ravissement, par où il faut entendre que l'homme est enlevé à lui-même, emporté au-dessus de lui-même46.

Parfois Dieu donne à certains de brèves lueurs dans l'esprit, quelque chose comme les éclairs dans le ciel. C'est ainsi qu'apparaît une courte lueur d'une singulière clarté, laquelle jaillit du sein de la toute simple nudité47. En un instant l'esprit est alors élevé au-dessus de lui-même, et aussitôt la lumière s'évanouit et l'homme revient à soi. Dieu exerce Lui-même cette action, et c'est là chose très noble, car ceux qui la subissent en deviennent souvent des hommes éclairés.

Ces hommes qui vivent dans le transport d'amour se comportent parfois d'une autre manière; il arrive en effet que brille en eux une certaine lumière que Dieu produit par intermédiaire. Dans cette lumière le coeur, ainsi que la puissance concupiscible s'élèvent vers la lumière. Or dans la rencontre de la lumière le désir et l'assouvissement sont tels que le coeur ne les peut supporter et qu'il éclate de joie et s'exprime par la voix : c'est là ce qui s'appelle jubiler et cette jubilation est une joie qu'on ne saurait rendre par des mots. On ne saurait d'ailleurs contenir pareille émotion ; si l'on veut se porter vers la lumière, le coeur haut et large ouvert, alors la voix échappe à toute contrainte aussi longtemps que durent cet exercice et ce mode. Tels hommes intérieurs reçoivent parfois en songe par l'intermédiaire de leur ange ou bien d'autres anges, maints enseignements au sujet de choses qu'il leur est nécessaire de connaître.

Il se trouve aussi tels hommes qui ont fréquemment des inspirations, à qui sont suggérées intérieurement certaines paroles ou pensées, tout en demeurant assujettis aux sens extérieurs ; ils font des rêves merveilleux, mais ils ne savent rien du transport d'amour; car ils se répandent en soins multiples et ignorent la blessure d'amour : ces songes peuvent être l'effet de la nature, ou bien être produits par le démon, ou aussi par de bons anges, Aussi peut-on y prendre garde, pour autant qu'ils s'accordent avec la Sainte Ecriture et la vérité, et non pas davantage ; si l'on veut en faire plus grand cas, on se laisse facilement tromper48 .

OBSTACLES. Je voudrais Maintenant vous montrer les obstacles auxquels se heurtent les hommes qui marchent dans un tel transport et les dommages qu'ils encourent. A cette époque de l'année, comme nous l'avons dit, le soleil entre dans le signe du Lion, et c'est la saison la plus malsaine de toutes, encore qu'elle soit profitable ; alors en effet commence la canicule laquelle apporte bien des maux. Il arrive dans cette période que la chaleur soit si anormale et si forte que dans certains pays les plantes et les arbres sèchent sur pied et que dans certaines eaux il se trouve des poissons qui languissent et meurent, comme aussi sur la terre il se trouve des hommes qui dépérissent et meurent. Et la cause de ces maux n'est pas seulement le soleil, car il en serait de même dans tous les pays en général, dans toutes les eaux et pour tous les hommes : mais quelquefois la cause doit être cherchée dans quelque désordre ou quelque perturbation survenue dans la matière soumise à l'action du soleil. D'une manière semblable quand l'homme entre dans cet état d'impatience, il tombe dans une véritable canicule. Et l'éclat des rayons divins est si ardent et si brûlant, tombant de là-haut, le coeur aimant, déjà blessé, s'enflamme si bien du dedans quand s'allument à ce point l'ardeur de ses affections et l'impatience du désir, que l'on cesse de se contenir, pour verser dans l'agitation, tout comme une femme en travail d'enfant qui ne peut voir le terme de ses souffrances. Si l'on veut alors regarder sans cesse dans son propre coeur blessé et vers Celui qu’on aime, la douleur ne fait que s'accroître. Le mal va augmentant jusqu'à ce qu'on se desséche en sa nature de chair, à l'instar de l'arbre dans les pays chauds ; on meurt ainsi dans le transport d'amour et on va au ciel sans purgatoire. Sans doute il a une belle mort celui qui meurt d'amour, mais tant que l'arbre peut porter de bons fruits, mieux vaut ne pas le laisser périr. Quelquefois Dieu se répand avec grande suavité dans le coeur ainsi transporté. Le coeur nage alors dans la félicité comme le poisson dans l'eau, et le fond le plus intime du coeur brûle d'ardeur et de cbarité du fait qu'il nage avec délices dans les dons de Dieu et qu'il éprouve une bienheureuse impatience dans la ferveur de son amour. Demeurer longtemps dans cet état ravage la nature de chair. Tous ceux qui sont sujets à ces transports doivent se consumer dans cet état ; mais ils ne meurent pas tous s'ils savent bien s'y gouverner.

Je voudrais encore vous mettre en garde contre une chose qui peut causer de grands dommages. Parfois en ce temps chaud tombe une sorte de rosée de miel : elle est d'une fausse douceur et tache le fruit, ou même le gâte complètement ; elle tombe volontiers au milieu du jour, par un clair soleil, en grosses gouttes qu'il est difficile de distinguer de la pluie. De la même façon il se trouve des hommes qui peuvent être privés de leurs sens extérieurs au moyen d'une certaine lumière que le démon produit ; et cette lumière vous environne et vous enveloppe et il peut se faire que différentes images vous y soient montrées, mensonges et vérité, ou bien qu'on y perçoive des paroles, prononcées de maintes façons. Ces choses-là sont perçues et accueillies avec satisfaction. C'est en ce point que tombent parfois des gouttes de miel d'une douceur trompeuse, parmi lesquelles on se complaît. Celui qui veut en faire grand cas, elles lui viennent en abondance : c'est ainsi que l'homme contracte facilement des souillures. Car si l'on veut tenir pour vrai des choses étrangères à la vérité parce qu'elles vous ont été montrées ou annoncées, on tombe dans l'erreur et on est frustré du fruit de la vertu. Mais ceux qui ont gravi les chemins précédemment décrits fussent-ils tentés par un tel esprit et une telle lumière, ils n'en subiraient aucun dommage.

DE LA COMPARAISON DES FOURMIS. Je vais donner une brève comparaison pour ceux qui vivent dans de tels transports, pour qu'ils se comportent noblement et convenablement dans cet état et parviennent à de plus hautes vertus. Il existe un petit insecte qu'on appelle la fourmi. Elle est forte et sage et a la vie dure. Elle se tient volontiers dans la compagnie de ses semblables, en terrain chaud et sec. Elle travaille l'été et amasse de la nourriture et du grain pour l'hiver, fendant chacun des grains en deux de peur qu'ils ne se gâtent et ne se perdent, et en vue de s'en servir quand on ne trouve plus rien à ramasser (262). Elle évite les chemins inconnus mais toutes suivent le même chemin. Et quand elle atteint le temps voulu, elle est capable de voler. Les hommes en cet état doivent faire de même : ils doivent être forts dans l'attente de l'avènement du Christ : sages à l'endroit des visions et inspirations provoquées par le démon. Ils ne doivent pas choisir de mourir, mais de rechercher toujours la louange de Dieu et d'acquérir pour eux-mêmes de nouvelles vertus. Ils doivent demeurer dans le recueillement de leur coeur et de toutes leurs puissances, et suivre l'appel et l'attraction de l'unité divine. Ils doivent habiter un pays chaud et sec, c'est-à-dire parmi la violence des transports d'amour et de grandes impatiences ; ils doivent travailler durant l'été de ce temps et amasser des fruits de vertu pour l'éternité, sans manquer de les fendre en deux : la première part, c'est qu'ils doivent désirer toujours la haute unité de jouissance, l'autre, c'est qu'ils doivent se dominer eux-mêmes par la raison, autant qu'il leur est possible, et attendre le terme que Dieu a fixé : ainsi le fruit de la vertu se garde pour l'éternité. Ils ne doivent non plus s'engager sur des voies étrangères ou suivre des modes particuliers, mais marcher sur le chemin de l'amour, à travers toutes les tempêtes, vers le but où l'amour les conduit. Et quand on sait attendre le terme, en persévérant dans toutes les vertus, on devient capable de contempler et de voler dans les secrets de Dieu.

d. QUATRIEME MODE. DE LA DÉRÉLICTION

Nous allons maintenant continuer en parlant d'un quatrième mode d'avènement du Christ qui élève l'homme et le conduit à la nerfection par des exercices intérieurs, dans ce qui concerne sa partie inférieure. Or ayant comparé l'avènement intérieur sous ses différents modes à l'éclat du soleil et à sa puissance, selon la progression de l'année, nous continuerons à parler d'autres modes et d'autres opérations du soleil, en suivant le cours des saisons.

Le soleil dans le signe de la Vierge. Quand le soleil commence fort à descendre, du faîte de sa course au point le plus bas, il entre dans un signe qui est dit de la Vierge parce que cette saison, à l'instar d'une pucelle, ne porte pas de fruits. C'est à cette époque que la glorieuse Vierge Marie, Mère du Christ, est montée au ciel, pleine de joies et riche de toutes les vertus. C'est à cette époque que les chaleurs commencent à diminuer et que viennent à maturité des fruits qui se conservent et qu'on peut employer et consommer longtemps après, tels que les grains et le raisin et d'autres fruits durables, lesquels ont attendu la saison où l'on a coutume de les recueillir en vue d'une longue année. Ensuite sur ces mêmes grains on a coutume de prélever la semence, pour qu'ils se multiplient au bénéfice de l'homme, A cette époque se consomme et s'achève tout l'ouvrage que le soleil accomplit durant l'année entière. De la même façon quand le Soleil de gloire, le Christ, après être monté au point le plus élevé du coeur humain comme je l'ai enseigné dans le troisième mode, commence ensuite à descendre, à retirer l'éclat de ses rayons divins et à quitter l'homme la chaleur et l'impatience de l'amour commencent à diminuer.

Le Christ se cache. Que le Christ se cache ainsi et retire l'éclat intérieur de sa lumière et de sa chaleur, c'est la première opération et un nouvel avènement selon ce mode. Alors le Christ dit en esprit au dedans de l'homme : « Sortez selon le mode que maintenant je vous montre. »

Alors l'homme sort et se trouve pauvre, misérable, délaissé. Ici toute tempête, tout transport et toute impatience d'amour s'apaisent ; l'été brûlant se transforme en automne et toute opulence en grande pauvreté, Aussi l'homme commence-t-il à se (264) lamenter, s'apitoyant sur lui-même : où sont parties la chaleur de l'amour, la ferveur, les louanges et actions de grâce dont l'âme se délectait; les consolations intérieures, la joie intérieure, la suavité sensible, comment voit-il lui échapper tout cela ; les violents transports d'amour, et tous les dons qu'il a jamais ressentis, comment a-t-il pu les voir s'évanouir ?

Aussi est-il maintenant comme un homme qui aurait tout désappris et perdu sa nourriture et le fruit de son travail. Il arrive souvent que la nature s'alarme de telles pertes. Parfois ces pauvres gens se voient ravir leurs biens terrestres, leurs amis et leurs proches ; toutes les créatures les délaissent ; ce qu'ils ont acquis de sainteté est méconnu et méprisé ; toute leur vie et toutes leurs oeuvres sont tournées en imperfections. Ils sont un objet de dédain et de rebut pour tout leur entourage. Il arrive qu'ils tombent dans la maladie et différents maux. Certains sont en proie à des tentations d'ordre charnel ou spirituel, ce qui dépasse tout.

De cette détresse résulte la crainte de la chute et du même coup un demi-doute. C'est là le point extrême où l'on puisse s'arrêter sans verser dans le désespoir. Dans cet état on recherche volontiers des hommes de bien, on se plaint auprès d'eux, on leur montre sa misère, on demande le secours et les prières de la sainte Eglise et des saints, comme de tous les justes.

Dans cet état il faut constater avec un coeur humble, qu'on n'a par soi-même rien qu'indigence ; et il faut redire, en toute patience et résignation, les paroles du saint homme Job : « Dieu a donné, Dieu a repris ; il a été fait selon qu'il a plu au Seigneur, que le nom du Seigneur soit béni49 ». Il faut se renoncer soi-même en toutes choses, disant et pensant du fond du coeur : “Seigneur, je veux aussi volontiers être pauvre de tout ce qui m'a été ravi, que riche ; Seigneur, qu'il en soit selon votre volonté et votre gloire. Seigneur, ce n'est pas ma volonté selon la naturel mais votre volonté et ma volonté selon l'esprit qui doivent s'accomplir, Seigneur, car je vous appartiens en propre et je veux aller aussi volontiers en enfer qu'au ciel, si c'est pour votre louange. Seigneur, faites de moi ce qui, par toutes les vertus, peut servir à votre gloire.” Et de toute déréliction l’homme doit se faire une joie intérieure, se remettre. entre les mains de Dieu et se réjouir de pouvoir souffrir pour la gloire de Dieu. S'il se comporte bien dans cet état, il ne goûtera jamais joie plus profonde ; car rien n'est plus délectable pour qui aime Dieu que de sentir qu'il appartient en propre à son Bien-aimé. S'il a gravi comme il convient le chemin de la vertu jusqu'à acquérir ces dispositions, même s'il n'a pas connu tous les modes précédemment décrits, il peut s'en trouver dispensé, dès l'instant qu'il sent en lui-même la base de toute vertu, à savoir l'humble obéissance quand il faut agir et une patiente résignation quand vient l'heure de souffrir. Avec ces deux choses-là ce mode s'exerce dans une absolue sécurité.

A cette époque de l'année le soleil entre au firmament dans le signe de la Balance, car le jour et la nuit sont alors d'égale durée et le soleil fait part égale à la lumière et aux ténèbres. De la même façon le Christ est, pour l'homme résigné, dans la Balance. Qu'il envoie douceurs ou amertume, ténèbres ou lumière, quoi qu'il impose dans le plateau, l'homme rétablit l'équilibre. Toutes les choses lui sont indifférentes, hormis le péché qui doit être totalement exclu.

Quand ces hommes résignés sont ainsi privés de toute consolation et qu'ils s'estiment dépourvus de toute vertu et délaissés de Dieu comme de toutes les créatures, s'ils savent bien tout recueillir, la saison (266) est venue où toutes sortes de fruits, grains et raisins, achèvent de mûrir à point, il n'y a pas à s'y tromper. Tout ce que le corps peut endurer, de quelque façon que ce soit, on doit volontiers l'offrir à Dieu, librement, sans contradiction de la volonté supérieure. Toutes les vertus extérieures ou intérieures qu'on a pu jamais pratiquer avec entrain dans l'ardeur de l'amour, on doit maintenant, selon ce qu'on en sait et pour autant qu'on peut, les pratiquer à grand labeur et de bon coeur, et les offrir à Dieu : ainsi jamais elles n'eurent tant de prix au regard de Dieu ; jamais elles n'eurent non plus tant de noblesse ni tant de beauté. De toutes les consolations que Dieu a jamais accordées, on doit volontiers se passer et rester détaché de tout, s'il y va de la gloire de Dieu. C'est cela la récolte des grains et de toutes sortes de fruits arrivés à maturité, sur lesquels il nous faudra vivre dans l'éternité et qui feront devant Dieu notre richesse, C'est ainsi que les vertus arrivent à la perfection et la désolation produit un vin éternel. De ces hommes, de leur vie, de leur patience, tous ceux qui les connaissent et les approchent s'inspirent pour s'amender et s'instruire, C'est ainsi que le grain de leurs vertus sa sème et se multiplie pour le profit de tous les hommes de bien.

Tel est le quatrième mode qui orne l'homme selon ses puissances charnelles et selon la partie inférieure de lui-même, et le conduit à la perfection par des exercices intérieurs. Non pas toufefois qu'il ne puisse croître encore, sans aucun relâche, et atteindre la perfertion : mais du fait que ces hommes-là sont assujettis à de rudes épreuves, tribulations, tentations et combats, de la part de Dieu, de toutes les créatures, comme aussi d'eux-mêmes, pour cette raison la vertu de résignation est pour eux une perfection d'une grandeur singulière, quoique l'abandon et le renoncement à toute volonté propre pour se soumettre à la volonté divine, soient absolument nécessaires à tous ceux qui veulent être comptés parmi les élus.

Comme à cette époque de l'année se produit l'équinoxe, le soleil baisse encore et la température se refroidit. Aussi se trouve-t-il des hommes sans précaution qui se chargent d'humeurs mauvaises, lesquelles s'accumulent dans l'estomac et provoquent des indispositions et toutes sortes de maladies ; elles font perdre l'appétit et le goût de toute bonne nourriture ; il arrive qu'elles conduuisent d'aucuns à la mort. Du fait de ces humeurs mauvaises certains dépérissent, se chargent d'eau et de ce fait s'épuisent lentement; quelques-uns même en meurent. Ces humeurs profuses engendrent de graves affections et des fièvres; beaucoup s'en trouvent épuisés ei parfois meurent. De la même façon tous les hommes qui sont de bonne volonté ou bien qui ont jamais goûté aux choses de Dieu, lorsqu'ils viennent ensuite à déchoir et à s'éloigner de Dieu et de la vérité, ils dépérissent au point de vue des progrès véritables, parfois ils meurent à la vertu ou de la mort éternelle, par suite de l'une de ces maladies, voire de toutes à la fois. Or spécialement dans cette déréliction l'homme a besoin de grandes forces, il lui faut s'exercer selon le mode précédemment décrit : de la sorte il ne tombe pas dans l'erreur.

Or l'homme qui manque de sag.esse et se gouverne mal, tombe facilement dans cette maladie ; la température en effet s'est en lui refroidie. Pour cette raison la nature devient paresseuse à l'endroit de la vertu et des oeuvres bonnes ; elle désire les aises et les satisfactions du corps, quelquefois sans discernement et au delà de toute nécessité. D'aucuns accueilleraient volontiers les consolations divines, si elles leur pouvaient venir sans qu'il leur en coûtât, sans effort de leur part ; d'autres cherchent un soulagement auprès des créatures, d'où s'ensuit fréquemment grand dommage. Il en est qui se croient (268) malades, affaiblis, épuisés et ils tiennent pour nécessaire tout ce qu'ils peuvent se procurer ou tout ce qu'ils peuvent accorder à leur corps en fait de repos et de commodités. Quand l'homme se penche ainsi pour rechercher sans discernement les choses du corps, les aises du corps, ce sont là toutes sortes d'humeurs mauvaises qui s'accumulent dans l'estomac, c'est-à-dire le coeur humain et ôtent le goût et l'appétit de toute bonne nourriture, c'est-à-dire de toute vertu.

Quand l'homme tombe ainsi dans certaines indispositions et dans le refroidissement, il se gonfle parfois d'eau. Il s'agit ici de l'inclination à posséder des biens terrestres. Plus ces hommes reçoivent, plus ils convoitent, du fait qu'ils se gonflent d'eau. Leur corps, c'est-à-dire leur appétit et leur faim, devient énorme, et la soit ne diminue pas. Cependant la face de la conscience et du discernement s'amenuise et amincit ; ils opposent en effet quelque obstacle et intermédiaire aux influences de la grâce divine. S'il arrive que chez eux l'eau des cupidités terrestres s'accumule près du coeur, c'est-à-dire s'ils y prennent leur repos par un attachement de jouissance, ils sont incapables de marcher en pratiquant des oeuvres de charité, du fait de leur faiblesse. Le souffle intérieur, la respiration, sont courts, c'est-à-dire que la grâce de Dieu et la charité intérieure leur manquent. Aussi ne peuvent-ils se débarrasser de l'eau des richesses terrestres; le coeur en est comme enserré et il arrive souvent qu'ils dépérissent jusqu'à la mort éternelle. Toutefois ceux chez lesquels l'eau des choses terrestres s'accumule loin au-dessous du coeur, de telle sorte qu'ils disposent en maîtres de leurs biens et qu'ils sont en état de s'en défaire s'il est nécessaire, bien que languissant dans une inclination déréglée, ils sont cependant susceptibles de guérison.

Il est quatre sortes de fièvres dans lesquelles tombent quelquefois ces hommes gonflés d'humeurs mauvaises, c'est-à-dire de penchants déréglés pour les aises du corps et des consolations particulières qu’ils cherchent auprès des créatures. La première est dite quotidienne : c'est la multiplicité des affections du coeur. Ces hommes-là veulent en effet être renseignés sur toutes choses et dire leur mot sur toutes choses, ils veulent tout reprendre et tout corriger : quant à eux-mêmes, ils s'oublient souvent. Nombreux sont les soucis étrangers dont ils se préoccupent ; souvent il leur faut entendre ce qu'ils ne voudraient pas entendre ; la moindre occasion suffit à les troubler, Multiples sont leurs tourments : tantôt une chose, tantôt une autre ; tantôt ici, tantôt là : c'est comme le vent qui saute, C'est là une fièvre quotidienne, car leurs soins les préoccupent, les accaparent, les dispersent du matin au soir et parfois la nuit même, qu'ils dorment ou qu'ils veillent. Quoique cet état n'exclue pas la grâce de Dieu et n'entraîne pas le péché mortel, il empêche pourtant la ferveur et les exercices intérieurs, il ôte le goût de Dieu et de toutes les vertus, et c'est un éternel dommage.

L'autre fièvre survient un jour sur deux, elle se nomme l'inconstance. Bien qu'elle se fasse attendre plus longtemps, elle est souvent plus inquiétante. Cette fièvre se présente sous deux formes : l'une vient d'une chaleur excessive, l'autre du froid. Celle qui vient d'une chaleur immodérée, certains hommes justes peuvent l'avoir. Car lorsqu'ils ressentent l'attouchement de Dieu, ou quand ils l'ont ressenti et sont ensuite délaissés par Dieu, il peut arriver qu'ils tombent dans l'inconstance, de sorte qu'ils choisissent un jour une manière et le lendemain une autre, et il en va longtemps ainsi. En de certains moments ils se tairont, en d'autres ils parleront ; tantôt ils veulent entrer dans un ordre, tantôt dans un autre ; parfois ils donneraient tous leurs biens (270) pour l'amour de Dieu, d'autres fois ils préfèrent les garder ; il leur arrivera de vouloir voir du pays, ensuite de s'enfermer dans un ermitage ; ils se prendront à recevoir souvent la communion, puis peu après ils n'en feront guère de cas ; certains jours ils réciteront de très longues prières et peu de temps après ils préléreront garder un très long silence. Tout cela n'est que manie du changement et inconstance qui embarrassent l'homme, l'empêche de comprendre la vérité profonde, lui ôte la base et les exercices de toute vie fervente. Comprenez maintenant d'où vient cette inconstance chez des hommes justes. Quand l'homme applique son intention et son activité intérieure plutôt à la vertu et aux modes extérieurs qu'à Dieu et à l'union divine : quoiqu'il demeure dans la grâce de Dieu, car c'est bien Dieu qu'il recherche dans la vertu, sa vie est cependant inconstante, car il ne se sent pas reposer en Dieu au-dessus de toute vertu. Et pour cette raison il possède Celui dont il ne sait rien. Car Celui qu'il cherche dans les vertus et selon des modes multiples, il Le possède en lui-même, au-dessus de toute intention, de toute vertu et de tous les modes. Aussi doit-il, pour venir à bout de cette inconstance, apprendre à reposer, au-dessus de toute vertu, en Dieu et dans la très-haute unité divine. De l'autre fièvre d'inconstance, celle qui vient du froid, souffrent tous ceux qui recherchent Dieu et se proposent en même temps de chercher et viser quelque chose d'une manière déréglée, Cette fièvre vient du froid, car l'ardeur de la charité est bien faible quand des considérations étrangères provoquent et suscitent les oeuvres de vertu. Ces gens-là ont le coeur inconstant, car, en tout ce qu'ils font, la nature recherche secrètement sa part, souvent d'ailleurs à son insu, car ils se connaissent mal. De telles personnes choisissent tantôt un mode, tantôt un autre, pour y renoncer tout aussitôt. Un jour ils voudront se confesser à un tel et lui demander conseil au sujet de toute leur vie, le lendemain ils s'adresseront à un autre. En toute occasion ils veulent prendre conseil, et rarement faire ce qui leur est conseillé, on peut les blâmer ou leur faire affront, ils sont prêts à trouver des excuses. De belles paroles, ils en disent beaucoup, mais on n'en tire que peu de chose. Souvent ils aimeraient tirer gloire de leur vertu, mais à peu de frais quant aux oeuvres. Ils désirent que leurs vertus soient publiées et c'est pour cela qu'elles sont vaines et qu'elles n'ont de saveur ni pour Dieu ni pour eux-mêmes. Ils voudraient en remontrer aux autres, et ils ne se laissent instruire ou reprendre qu'à contre-coeur. Une complaisance naturelle pour eux-mênles et un orgueil secret les rendent inconstants. Ces gens-là vont jusqu'au bord de l'enfer : il suffit d'un faux pas pour qu'ils y tombent.

De cette fièvre d'inconstance naît chez d'aucuns la fièvre quarte, laquelle vous rend étranger à Dieu et à soi-même, à la vérité et à toute vertu, Par là l'homme tombe dans un tel égarement qu'il ne sait pas où il en est ni ce qu'il devrait faire, Cette maladie est plus inquiétante qu'aucune des autres.

De cet égarement on tombe parfois dans une fièvre qui est dite double-quarte, et qui consiste dans la négligence. Alors la fièvre quarte est doublée, et il n'y a plus guère de chances de guérir, car on devient insouciant et négligent de tout ce qui est nécessaire pour la vie éternelle. Ainsi on peut tomber dans le péché tout comme ceux qui n'ont jamais rien su de Dieu. Si cela peut arriver à ceux qui se gouvernent mal dans ce mode du délaissement, combien doivent être sur leurs gardes ceux qui n'ont jamais rien su de Dieu ni de la vie intérieure, ni de ce goût intérieur que connaissent les justes dans leurs exercices. (272)

IL EST MONTRÉ PAR UN EXEMPLE COMMENT NOUS TROUVONS DANS LE CHRIST CES QUATRE MODES PORTÉS A LEUR PERFECTION

Nous devons marcher dans la lumière, afin de ne pas nous égarer, et considérer le Christ qui nous a enseigné ces quatre modes et frayé la voie. Le Christ, ce clair soleil, est monté au ciel de la très-haute Trinité se levant à l'aurore de sa glorieuse Mère la Vierge Marie, laquelle fut et demeure l'aurore et le commencement du jour de toute grâce dans lequel nous devons goûter d'éternelles joies. Or remarquez-le bien, le Christ possédait et possède encore assurément le premier mode, étant le Fils unique, uni à la divinité. En Lui étaient, sont encore rassemblées et réunies toutes les vertus qui furent et qui seront jamais pratiquées, ainsi que toutes les créatures qui ont accompli ou qui accompliront des oeuvres de vertu. Il fut ainsi, le Fils unique du Père, uni à la nature humaine. Il possédait la ferveur, car Il apporta sur la terre le feu qui a enflammé tous les saints et tous les justes, et Il portait une affection sensible et toute sa foi à son Père et à tous ceux qui doivent jouir de Lui éternellement. Sa dévotion, l'amour dont s'exaltait son coeur, se répandirent toute sa vie devant son Père en désirs brûlants pour subvenir aux nécessités de tous les hommes ; et toutes ses oeuvres, extérieures, et intérieures, ainsi que toutes ses parolesi ne furent que louanges et grâces à la gloire de son Père, C'est là le premier mode.

Cet aimable Soleil, le Christ, brillait d'un éclat plus vif et plus ardent, car Il détenait et détient toujours la plénitude de toutes les grâces et de tous les dons. C'est pour cela que le Christ se répandit, avec tout son coeur, toutes ses façons, toutes ses dénmarches, tous ses services, en bonté et douceur, en humilité et libéralité, Il était si gracieux et si aimable que son attitude et tout son être attiraient tous les hommes de bon naturel. Il était le lis immatulé et la fleur des champs qui s'offre communément à tous, où les hommes justes puisent le miel d'éternelle douceur et d'éternelle consolation. De tous les dons qui furent jamais impartis à son humanité, le Christ, selon sa nature humaine, remerciait et louait son Père éternel, qui est le Père de tous les dons et de tous les bienfaits, Et Il se reposait, selon les puissances supérieures de son âme, au-dessus de tous les dons, au sein de la très-haute unité divine, d'où tous les dons découlent. C'est ainsi qu'Il Possédait le deuxième mode.

Le Christ, Soleil glorieux, brilla plus haut encore, d'un éclat plus vif et plus ardent, car durant toute sa vie ses puissances corporelles, sa sensibilité, son coeur, ses sens, furent appelés et sollicités par le Père de s'élever à cette hauteur de gloire et de félicité dont Il goûte maintenant, selon les puissances inférieures, la jouissance sensible ; d'ailleurs il y était enclin Lui-même par toutes ses affections, naturelles et surnaturelles. Cependant Il voulut attendre en cet exil le temps que le Père avait prévu et ordonné de toute éternité. C'est ainsi qu'Il possédait le troisième mode. Quand vint le temps oportun où le Christ voulut emporter et rassembler dans son royaume éternel les fruits de toutes les vertus qui furent ou qui devaient être jamais pratiquées, alors le Soleil éternel commença à descendre. Le Christ s'abaissa en effet et livra sa vie charnelle entre les mains de ses ennemis, et Il fut ignoré et abandonné par ses amis dans une telle détresse. Sa nature fut privée de toute consolation extérieure et intérieure, elle fut accablée de misères, de tourments, d'opprobres, Chargée d'un lourd fardeau, la rançon de tous les Péchés qu'Il devait payer selon la justice. Il porta cette charge avec une humble patience. Et dans cette déréliction Il accomplit de hauts faits d'amour : (274) à ce prix Il obtint de racheter notre droit à l'héritage éternel. C'est ainsi qu'Il fut orné dans la partie inférieure de sa noble humanité, car Il y a supporté tout ce labeur pour nos péchés. C'est pour cela qu'Il est appelé le Sauveur du mondc, qu'Il possède la clarté et la gloire, qu'Il a été exalté pour siéger à la droite du Père et régner dans sa puissance. Et toute créature plie le genou, au ciel, sur la terre et aux enfers, devant son Nom très-haut dans l'étemité.

Comment le premier avènement prépare le second. L'homme qui vit dans la pratique des vertus morales en obéissant comme il convient aux commandements de Dieu, et qui s'exerce en outre dans les vertus intérieures selon le mode et l'instigation du Saint-Esprit, en suivant comme il convient son attraction et ses inspirations, sans se chercher soi-même dans le temps ni dans l'éternité, prêt à tenir la balance égale en supportant avec toute la patience convenable l'obscurité, l'accablement et toutes sortes de misères, à rendre graces à Dieu de toutes choses, et à s'offrir soi-même avec un humble abandon : cet homme-là a reçu le Christ dans son premier avènement selon le mode des exercices intérieurs. Par sa vie intérieure il est sorti et s'est acquis pour ornement la richesse par des vertus et des dons, l'ardeur d'un coeur vivant et l'unité de la sensibilité selon la chair.

Une fois que l'homme est bien purifié, pacifié et rentré en lui-même selon sa partie inférieure, il est en état d'être éclairé intérieurement quand Dieu juge que le temps est venu et qu'Il en donne l'ordre. Il peut fort bien aussi recevoir cette illumination au début de sa conversion, pourvu qu'il se livre entièrement à la volonté de Dieu, et renonce à toute considération d'intérêt personnel : car tout est là. Mais il lui faut ensuite gravir les voies et les modes qui ont été précédemment exposés, aussi bien dans sa vie extérieure que dans sa vie intérieure, ce qui devrait lui être plus facile qu'à un autre qui commence tout en bas son ascension : il a reçu en effet plus de lumières que les autres hommes.


B. LE SECOND AVENEMENT DANS LES PUISSANCES SUPÉRIEURES L'IMAGE DE LA SOURCE ET DES TROIS RUISSEAUX

Nous poursuivrons en parlant du second mode de l'avènement du Christ dans les exercices intérieurs, par où l'homme reçoit ornement, clarté et richesse dans les puissances supérieures de l'âme. Cet avènement nous le comparerons à une source vive, avec trois ruisseaux. La source d'où s'écoulent ces ruisseaux, c’est la plénitude de la grâce divine dans l'unité de notre esprit (1). La grâce y demeure essentiellement, selon qu'elle y a son siège, aussi est-elle comparable à une fontaine débordante; elle s'y exerce en acte selon qu'elle se répand par des ruisseaux dans chacune des puissances de l'âme à la demande de leurs besoins. Ces ruisseaux ce sont les manières particulières dont Dieu influe et agit sur les puissances supérieures, où par le moyen de la grâce son action s'exerce de maintes façons.

PREMIER RUISSEAU : COMMENT IL FAIT L'ORNEMENT DE LA MÉMOIRE

Le premier ruisseau de la grâce divine que Dieu fait couler dans cet avènement, c'est une pure simplicité qui brille dans l'esprit à l'exclusion de toute distinction. Ce ruisseau prend son origine à la source qui jaillit dans l'unité de l'esprit, il coule vers le bas et irrigue toutes les puissances de l'âme, les plus

(1) V. supra, p. 54

hautes comme les inférieures, et les élève au-dessus de toute multiplicité qui les occupe encore ; il produit dans l'homme la simplicité, il lui montre et lui procure un lien intérieur dans l'unité de son esprit. C'est ainsi que l'homme est élevé selon la mémoire et délivré de toute suggestion étrangère et de son instabilité. Or le Christ dans cette lumière presse de sortir, selon le mode de cette lumière et de cet avènement.

Ainsi l'homme sort, et constate que, moyennant cette simple lumière répandue en lui, il se trouve ordonné, apaisé, pénétré et fixé dans l'unité de son esprit et de sa mémoire. Ici l'homme est élevé et établi dans un état nouveau, il rentre en lui-même et dispose sa mémoire au dépouillement total, au-dessus de toute intrusion d'images sensibles et au-dessus de toute multiplicité. Ici l'homme possède essentiellement et surnaturellement l'unité de son esprit et s'y installe comme en sa demeure propre, et dans l'héritage qui de toute éternité lui revient en personne. Toujours il garde une inclination naturelle et surnaturelle vers cette même unité, laquelle doit avoir à son tour, moyennant les dons de Dieu et la simplicité de l'intention, une éternelle inclination d'amour vers cette très-haute unité où le Père et le Fils, dans le lien de l'Esprit saint, sont unis avec tous les saints. Le premier ruisseau, qui appelle à l'unité, ne saurait aller au delà.

DEUXIÈME RUISSEAU : COMMENT IL ÉCLAIRE L'ENTENDEMENT

Par le moyen de la charité intérieure, de l'inclination amoureuse, et aussi de la fidélité divine, jaillit le second ruisseau de la plénitude de la grâce dans l'unité de l'esprit, et c'est là une clarté spirituelle qui se répand dans l'entendement et l'illumine, avec appréhension de notions distinctes, de diverses manières. Car cette lumière fait voir et donne en vérité des notions distinctes en toutes les vertus. Mais tout cela n'est pas en notre pouvoir. En effet quoique nous possédions toujours cette lumière dans notre âme, Dieu fait qu'elle se tait ou qu'elle parle, Il peut la montrer ou la cacher, la donner et l’enlever, selon le moment et selon le lieu, puisque cette lumière est à Lui: Et c'est pour cela qu’il opère dans cette luniière comme Il veut, quand Il veut, pour qui il veut et ce qu'il veut. Les hommes qui la reçoivent n'ont pas absolument besoin que quelque révélation leur soit faite ou qu'ils soient attirés au-dessus des sens et au-dessus de toute sensibilité, car leur vie, leur habitation, leur conversation, leur être même est dans l'esprit, au-dessus des sens et de toute sensibilité ; et c'est là que Dieu leur montre ce qu'Il veut et ce dont ils ont besoin, eux-mêmes ou d'autres hommes. Cependant Dieu pourrait, s'Il le voulait, priver ces hommes de leurs sens extérieurs et leur montrer intérieurement quelque image inconnue ou des choses à venir, d'une manière ou d'une autre. Or le Christ veut qu'on sorte et marche dans cette lumière, selon le mode de cette lumière.

Or cet homme illuminé doit ensuite sortir et considérer son état et sa vie intérieure et extérieure, se demandant s'il porte la ressemblance parfaite du Christ selon son humanité et aussi selon la divinité. Car nous avons été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu. Et il doit lever ses yeux illuminés, pour s'attacher à la vérité intelligible par la raison éclairée, puis considérer et contempler, selon le mode des créatures (1), la très haute nature de Dieu et les propriétés infinies qui sont en Dieu. Car à une nature infinie conviennent des vertus et des oeuvres infinies.

(1) A ce degré qui est celui du désir, l'âme continue d'observer, de considérer, de raisonner sur des images ou des notions distinctes. Ce n'est que dans la vie contemplative, telle que l'entend Ruysbroeck, qu'elle accède à la contemplation selon le mode divin.

La très haute nature de la divinité est considérée et contemplée du point de vue de son unité et de sa simplicité, de sa hauteur inaccessible et de sa profondeur abyssale; de sa largeur incompréhensible et de sa longueur sans fin ; on y découvre un silence obscur et un désert farouche ; tous les saints y trouvent leur repos pour l'éternité ; jouissant d'elle-même, elle est pour l'éternité la jouissance commune de tous les saints (1). Et l'on pourrait encore considérer bien des merveilles dans cette mer sans fond de la Divinité. Nous devons sans doute nous servir d'images sensibles, vu la grossièreté de nos sens, pour les exprimer, mais ce qu'en vérité on peut considérer et contempler, c'est un bien sans fond et sans mode. Toutefois quand il faut l'exprimer pour autrui, on lui prête des modes et des ressemblances, selon les lumières données à celui qui l'exprime et le présente. L'homme ainsi illuminé doit aussi considérer et contempler ce qui s'approprie au Père dans la Divinité, comment Il est la Force et la Toute-Puissance, le Créateur, le Conservateur, le Moteur, le Commencement et la Fin : de toutes les créatures la Cause et le Principe. C'est là ce que les ruisseaux de la grâce montrent à la raison illuminée dans la clarté. Ils montrent aussi ce qui s'approprie au Verbe éternel ; la Sagesse et la Vérité insondables, l'Exemplaire et la Vie de toutes les créatures ; la Règle éternelle et qui ne varie pas ; un Regard qui fixe et pénètre toutes choses à découvert ; la Lumière qui inonde et illumine tous les saints au ciel et sur la terre selon leur dignité. Or comme ce ruisseau de lumière fait distinguer des modes multiples, il montre aussi à la raison éclairée ce qui s'approprie au Saint-Esprit : la Charité et Libéralité incompréhensibles, la Miséricorde et Bénignité, la Fidélité et la Bienveillance sans fin, une inconcevable Grandeur, une Richesse débordante, une Bonté sans fond qui se répand à travers tous les esprits célestes pour leur félicité, une Flamme ardente qui consume toutes choses et les réduit à l'unité, une Source jaillissante riche de toutes les saveurs pour répondre au désir de chacun; la Préparation et l'Introduction de tous les saints dans leur béatitude éternelle ; l'Embrassement et l'Envahissement des âmes par le Père, le Fils et tous les saints dans l'unité de jouissance.

Tout cela est considéré et contemplé sans division et sans partage dans la nature simple de la Divinité. Et pourtant ces propriétés, à la manière dont elles conviennent aux trois Personnes, s'offrent à notre considération, selon de multiples distinctions ; car puissance, bonté, libéralité, vérité, entre tous ces attributs il exister de notre point de vue, de grandes différences. Cependant ils existent dans l'unité et l'indivis au sein de la très-haute nature de Dieu. De plus les relations qui constituent les propriétés des trois Personnes, subsistent éternellement distinctes ; car le seul nom de Père engendre une distinction. Or le Père engendre sans cesse son Fils, et Lui-même n'est pas engendré. Le Fils est engendré et Il ne peut engendrer, Ainsi le Père a toujours un Fils, de toute Eternité, et le Fils un Père : et ce sont là les relations du Père au Fils et du Fils au Père. Ensuite le Père et le Fils spirent un Esprit (2), à savoir la

(1) Les mystiques allemands ont si nettement opposé la divinité à Dieu que certains historiens leur ont prêté la doctrine d'un devenir divin, étrangère à leur position volontairement orthodoxe. Selon Eckhart Dieu agit, la divinité n'agit pas (Ed. Pf., p. 181). Eckhart se réfère au texte connu de l'épître aux Ephésiens, III, 18, pour évoquer en termes semblables la hauteur, la largeur, la longueur, la profondeur du mystère divin.

(2) Sur ces points de doctrine Ruisbroeck use de vocables identiques à ceux dont se servait Eckhart.

volonté ou l'amour communs à tous deux. Et cet Esprit n'engendre pas, et Il n'est pas engendré, Il doit seulement, jaillissant de l'Un et de l'Autre, être éternellement spiré. Ces trois Personnes ne sont qu'un seul Dieu et un seul esprit. Et tous les attributs avec les oeuvres qui en émanent, appartiennent en commun à toutes les Personnes, car Elles agissent par la vertu de leur nature simple.

La richesse inconcevable, la majesté, la communauté généreuse et débordante de la nature divine, attirent l'homme et le jettent dans l'admiration. Il admire particulièrement la communauté de Dieu et son penchant à se répandre sur toutes choses : il voit en effet que l'Essence incompréhensible est la jouissance commune de Dieu et de tous les saints. Et il voit les Personnes divines se répandre communément pour agir dans la grâce et dans la gloire, dans la nature et au-dessus de la nature, en tous temps et en tous lieux, chez les saints et chez les simples mortels, au ciel et sur la terre, en toutes les créatures, raisonnables ou dépourvues de raison, voire même matérielles, selon la dignité, les besoins et la capacité de chacune. Et il voit comment le ciel et la terre, le soleil et la lune et les quatre éléments avec toutes les créatures et le cours des astres ont été créés pour tous en commun. Dieu appartient communément à tous avec tous ses dons. Les anges appartiennent communément à tous. L'âme se répand communément dans toutes ses puissances, dans tout le corps et dans tous les membres; elle est tout entière en chaque membre car on ne peut la diviser, sinon par une vue de la raison. Les puissances supérieures et les inférieures, l'esprit'et l'âme se disting.uent en effet pour la raison, tout en ne faisant qu'un selon la nature. Ainsi Dieu appartient totalement à chacun en particulier, et pourtant Il se donne en commun à toutes les créatures ; car c'est par Lui que toutes choses existent, c'est en Lui et à Lui que sont suspendus le ciel et la terre et toute la nature.

Quand l'homme considère ainsi l'étonnante richesse et la majesté de la nature divine, ainsi que la diversité des dons que Dieu répand et offre à ses créatures, il sent grandir en lui l'admiration d'une richesse aussi diverse, d'une telle majesté, de la fidélité sans bornes qu'Il garde à ses créatures. Il en résulte dans l'esprit une singulière joie intérieure et une haute confiance en Dieu. Et cette joie intérieure embrasse et pénètre toutes les puissances de l'âme ainsi que l'unité de l'esprit.

TROISIÈME RUISSEAU : COMMENT IL CONFIRME LA VOLONTÉ EN TOUTE PERFECTION

Moyennant cette joie, l'abondance de la grâce et la fidélité divine, jaillit et s'écoule le troisième ruisseau dans cette même unité de l'esprit. Ce ruisseau enflamme la volonté à l'instar du feu, il dévore et consume toutes choses, les réduisant à l'unité, puis inonde et envahit toutes les puissances de l'âme, leur conférant l'abondance de ses dons et vue singulière noblesse ; il produit enfin dans la volonté un amour spirituel et subtil qui exclut tout effort (1). Or le Christ dit intérieurement dans l'esprit moyennant ce ruisseau brûlant : « Sortez par les exercices conformes au mode de ces dons et de cet avènement, »

Moyennant le premier ruisseau, qui consiste en une lumière simple, la mémoire est élevée au-dessus des suggestions des sens, placée et établie dans l'unité de l'esprit. Moyennant le second ruisseau, qui

(1) Le premier avènement provoquait un amour encore sensible dont l'ardeur produit dans l'âme une sorte d'ébullition. A ce degré plus élevé l'amour s'épure et s'apaise.

consiste en une clarté infuse, l'entendement et la raison sont illuminés pour connaître différents modes de vertus, différents exercices et le sens caché des Ecritures d'une façon distincte. Moyennant le troisième ruisseau, qui consiste en une chaleur diffusée dans l'esprit, la volonté supérieure est enflammée d'un amour silencieux et dotée de dons abondants. C'est ainsi qu'on devient un homme d'esprit illuminé. Car la grâce de Dieu se présente comme une source dans l'unité de l'esprit, et les ruisseaux qui en découlent produisent dans les puissances un débordement de toutes les vertus. Or la source de la grâce commande toujours un reflux vers le même fond d'où le flot s'échappe.

L'homme, une fois affermi dans le lien de l'amour, doit établir son séjour dans l'unité de son esprit ; et il doit sortir avec sa raison illuminée et une charité débordante, au ciel et sur la terre, puis considérer toutes choses avec un clair discernement, et enrichir toutes choses avec une juste libéralité et selon l'abondance des dons de Dieu.

Ces hommes illuminés sont sollicités et inclinés à sortir de quatre façons. La première les porte vers Dieu et vers tous les saints. La seconde vers les pécheurs et tous les hommes pervertis. La troisième vers le purgatoire. Et la quatrième vers eux-m.êmes et tous les justes.

Or entendez bien, l'homme doit sortir et considérer Dieu dans sa gloire avec tous les saints; il doit contempler comment Dieu se répand avec abondance et libéralité, dans l'éclat de sa gloire, se donnant Lui-même parmi d'inconcevables délices au bénéfice de tous les saints, selon le désir de chaque esprit. Puis comment ils refluent eux-mêmes avec tout ce qu'ils ont reçu et tout ce qu'ils peuvent faire au sein de cette même Unité surabondante d'où provient toute félicité. Dieu, en se répandant ainsi, réclame toujours un mouvement de retour, car Dieu est une mer qui a son flot montant et son reflux : sans cesse Il se répand sur tous ceux qu'Il aime, selon les besoins et la dignité de chacun. Puis Il reflue, ramenant tous ceux qu'au ciel et sur la terre Il a comblés de ses dons, avec tout ce qu'ils possèdent et tous ce qu'ils peuvent faire. Il en est auxquels Il demande plus qu'ils ne peuvent donner ; car Il se montre Lui-même si riche et si libéral, si infiniment bon, qu'en se découvrant ainsi Il exige l'amour et la gloire dus à sa dignité. Dieu veut en effet être aimé de nous selon sa noblesse ; sur ce point tous les esprits se montrent défaillants et c'est ainsi que l'amour devient sans mode et sans manière, du fait qu'ils ne savent pas comment donner et produire ce qui leur est demandé, l'amour de tout esprit étant mesuré. Pour cette raison l'amour reprend toujours depuis le commencement, pour que Dieu soit aimé selon qu'Il l'exige et qu'eux-mêmes le désirent.

A cette fin tous les esprits se rassemblent sans cesse et font une flamme brûlante d'amour, de manière à accomplir cette oeuvre que Dieu soit aimé selon sa grandeur. La raison montre clairement que c'est là chose impossible aux créatures. Mais l'amour veut toujours achever l'oeuvre de l'amour, ou bien se fondre et consumer, s'anéantir dans sa défaillance. Et cependant Dieu n'est pas encore aimé de toutes les créatures selon qu'Il en est digne. C'est pour la raison illuminée une grande joie, une grande félicité, que son Amour et son Dieu soit si haut et si riche, Qu'Il défie par sa grandeur toutes les puissances créées et qu'Il ne soit aimé de personne selon sa dignité, si ce n'est de Lui-même, Cet homme comblé et illuminé donne à son tour à tous les choeurs et esprits, à chacun en particulier selon sa dignité, ce qu'il a reçu des largesses de Dieu, selon la générosité de son propre fond, lequel est éclairé et inondé de merveilles. Il va, s'adressant à tous les choeurs, toutes les hiérarchies, tous les êtres, considérant comment Dieu habite en eux selon la noblesse de chacun. Cet homme illuminé se transporte rapidement en esprit parmi toutes les phalanges célestes, riche et débordant de charité, rendant toute l'armée des cieux riche et débordante d'une nouvelle gloire ; et tout cela émane des richesses débordantes de la trinité et de l'unité de la nature divine, Telle est la première sortie, celle qui se porte vers Dieu et ses saints.

Cet homme doit parfois descendre vers les pécheurs avec une grande compassion, avec générosité et miséricorde, et les présenter à Dieu avec une dévotion fervente et d'ardentes prières ; il doit rappeler à Dieu tout le bien qu'Il est, qu'Il peut faire, qu'Il nous a fait et promis, tout comme s'Il l'avait oublié. Car Il veut être prié, et la charité veut avoir tout ce qu'elle désire ; pourtant elle ne veut pas être exigeante et opiniâtre, mais elle s'en remet de toutes choses à la bonté surabondante et à la libéralité de Dieu. Dieu en effet aime sans mesure. C'est en cela que celui qui aime trouve le contentement suprême. Or comme cet homme nourrit un amour commun, il demande dans ses prières que Dieu laisse se répandre son amour et sa miséricorde sur les païens, sur les Juifs, sur tous les infidèles, afin qu'Il soit aimé, connu et loué dans le royaume des cieux et que notre gloire, notre joie, notre paix aillent s'accroissant jusqu'aux extrémités de la terre. Telle est la seconde sortie, celle qui se porte vers les pécheurs.

Parfois l'homme doit contempler ses amis dans le purgatoire, et considérer leur misère, leur attente et leur lourde peine. Alors il doit prier et invoquer la clémence, la miséricorde et la libéralité de Dieu, montrant leur bonne volonté et leur grande détresse, ainsi que ce qu'ils attendent de la bonté débordante de Dieu. Il doit faire valoir qu'ils sont morts dans la charité et que toute leur confiance est placée dans sa Passion et dans sa clémence. Or entendez bien, il pourrait parfois se faire que cet homme illuminé soit porté par l'esprit de Dieu à prier spécialement à une intention, pour un pécheur, pour une âme, ou en vue de quelque intérêt spirituel, de telle sorte que cet homme constate à certaines preuves que ce soit là l'oeuvre du Saint-Esprit, et non pas obstination ou entêtement, ni suggestion de la nature. Ainsi on est parfois pris d'une telle ferveur et tellement embrasé dans sa prière qu'on reçoit en esprit une réponse, faisant connaître que la prière est exaucée, et sur ce même signe l'impulsion àe l'esprit et la prière elle-même s'arrêtent.

Enfin l'homme doit en venir à lui-même et à tous les hommes de bonne volonté, goûter et considérer l'union et la concorde qu'ils possèdent dans la charité ; il doit demander à Dieu dans ses prières qu'Il laisse se répandre ses dons ordinaires, pour qu'ils demeurent stables dans son amour et dans sa gloire éternelle. Cet homme illuminé doit instruire et enseigner, reprendre et servir, avec fidélité et discrétion, tous les hommes; il porte à tous en effet un amour commun. Pour cette raison il est un médiateur entre Dieu et tous les hommes. Ensuite il doit opérer une conversion totale vers le dedans, en union avec tous les saints et tous les justes, et posséder en paix l'unité de son esprit ainsi que la très haute unité de Dieu au sein de laquelle tous les esprits reposent. C'est là une vie véritablement spirituelle, car tous les modes et toutes les vertus, intérieurs et extérieurs, ainsi que les puissances supérieures de l'âme y trquvent leur ornement surnaturel, selon une juste convenance.

Comment reconnaître ceux qui s’offusquent de l’amour commun. Il est une sorte d'hommes qui sont fort subtils en paroles et habiles à démontrer des choses élevées, quoiqu'ils n'aient aucune part au mode de l'illumination et à l'amour commun joint à la libéralité. Pour que ces hommes-là apprennent à se connaître eux-mêmes et soient aussi connus des autres, je voudrais vous les présenter à trois points de vue. Au premier point ils pourront se connaître eux-mêmes. Aux deux autres tout homme intelligent pourra les connaître. Pour ce qui est du premier point, alors que l'homme illuminé est simple, stable, et détaché de toute considération particulière, moyennant la lumière divine, ils sont eux divers, instables, abondent en recherches et considérations multiples; ils ne connaissent la saveur d'aucune unité intérieure, ni celle du repos de l'esprit qu'aucune image ne trouble. C'est en cela qu'ils pourront se reconnaître euxmêmes. Le second point est le suivant : alors que l'homme illuminé possède une sagesse que Dieu lui infuse, dans laquelle il connait la vérité distinctement et sans effort, cet homme-là est sujet à des suggestions subtiles sur lesquelles il échafaude ses imaginations, ses conceptions et considérations ingénieuses. Mais il n'a pas une certaine richesse foncière et manque de largeur dans l'exposé de ses doctrines ; ses enseignements sont multiples, encombrés d'étrangetés, subtils, propres à troubler les hommes intérieurs, à les embarrasser et inquiéter. Ils n'enseignent pas en effet à se conduire sur le chemin de l'unité, ils apprennent seulement à abonder en considérations ingénieuses dans la diversité. Ces gens-là sont obstinés à défendre leurs doctrines et leurs opinions, bien qu'une autre opinion soit aussi bonne que la leur. Et ils se gardent de pratiquer toutes les vertus, voire même de s'en préoccuper. Leur orgueil spirituel se manifeste dans tout leur être. C'est là le second point. Et voici le troisième : alors que l'homme illuminé et aimant se répand pour le bien commun, en oeuvres que la charité inspire, au ciel et sur la terre, comme il a été dit, cet homme-là est particulier en toutes choses. Il s'imagine qu'il est le plus sage et le meilleur. Il veut qu'on fasse grand cas de lui-même et de ses doctrines. Tout ce qu'il n'enseigne pas ou ne conseille pas, tous ceux qui n'imitent pas ses manières et ne se règlent pas sur lui, lui semblent assurément dans l'erreur. Il est large et même laxe quand la nécessité le presse, et de petites défaillances ne pèsent pas lourd pour lui. Cet homme n'est ni juste, ni hniuble, ni généreux, ni secourable pour les pauvres, ni fervent, ni zélé, ni sensible à l'amour divin ; il ne sait rien de Dieu ni de lui-même quand il s'agit de pratiquer la vertu comme il convient. C'est là le troisième point.

Voilà ce que vous devez considérer, professer, éviter en vous-mêmes et chez tous les hommes quand vous le constatez. Mais n'allez pas préjuger de telles choses chez personne, si vous ne pouvez en découvrir les effets, car ce serait pour vous une grave souillure qui vous empêcherait de connaître la vérité divine.

L'exemple du Christ. Pour posséder ce mode commun et le désirer au-dessus de tous les modes dont nous avons parlé, puisqu'il est le plus élevé, nous prendrons le Christ comme exemple, car Il s'est donné sans réserve pour tous en commun, Il le fait encore et le fera éternellement, En effet c'est pour tous en commun qu'Il a été envoyé sur la terre, au bénéfice de tous les hommes qui consentent à le tourner vers Lui. Sans doute Il dit Lui-même qu'Il n'a été envoyé que pour les brebis perdues de la maison d'Israël et personne d'autre. Or les Juifs ont méprisé l'Evangile et les païens entrèrent et le reçurent, et c'est ainsi qu'Israël tout entier a été sauvé, à savoir tous ceux qui ont été élus de toute éternité.

Or considérez comment le Christ s'est donné Luimême en commun, avec une fidélité sans reproche. Sa prière, fervente et sublime, se répandait devant son Père, au bénéfice commun de tous ceux qui veulent être sauvés. Le Christ se donnait à tous en commun, par son amour, ses enseignements, ses reproches, quand Il consolait avec douceur, quand Il donnait avec libéralité, quand Il pardonnait avec bonté et miséricorde. Son âme et son corps, sa vie et sa mort, tous ses services furent offerts pour tous en commun et le sont encore. Ses sacrements et ses dons sont un bien commun. Le Christ n'a jamais pris quelque nourriture, ni rien pour satisfaire aux besoins de son corps, sans penser à l'utilité commune de tous les hommes qui doivent être sauvés jusqu'au dernier jour. Le Christ ne possédait rien en propre, rien à Lui; mais tout en commun: son corps et son âme, sa Mère et ses disciples, son manteau et sa tunique. S'Il mangeait et buvait, c'était pour notre utilité : Il a vécu et Il est mort pour notre utilité. Ses tourments, ses souffrances, toute sa détresse lui appartenaient en propre, étaient un bien à Lui : mais le bénéfice et l'utilité qui en reviennent, constituent un patrimoine commun, comme la gloire de ses mérites demeure pour l'éternité un bien commun.

Or le Christ nous a légué sur la terre son trésor et ses rentes, à savoir les sept sacrements et le bien extérieur de la sainte Eglise qu'il a acquis par sa mort et qui devrait constituer un bien commun. Et ses serviteurs qui vivent sur ce patrimoine, devraient se donner à tous en commun. Tous ceux qui vivent d'aumônes, et qui sont dans l'étit ecclésiastique devraient être communs, au moins par leurs prières, les gens d'Eglise et tous ceux qui vivent dans les cloîtres et les ermitages. Au commencement de la sainte Eglise et de notre foi, papes, évêques et prêtres, appartenaient à tous en commun, convertissant le peuple, jetant les fondations de la sainte Eglise et de notre foi, qu'ils scellaient par leur mort, et de leur sang. C'étaient des hommes simples et sans détours, ils possédaient une paix stable dans l'unité de l'esprit, et ils étaient illuminés par la sagesse divine, riches et débordants en toute fidélité et charité, envers Dieu et tous les hommes. Mais maintenant c'est tout le contraire. Car ceux qui possèdent aujourd'hui l'héritage et les rentes, remis à leurs devanciers par amour et pour leur sainteté, sont foncièrement inconstants, agités et dispersés. Ils se tournent en effet entièrement au dehors, vers le monde, et ne vont pas au fond des affaires et des choses qu'ils ont entre les mains. C'est pour cela qu'ils prient des lèvres, sans que leur coeur goûte la teneur de leurs prières, à savoir les merveilles secrètes qui se cachent dans l'Ecriture, dans les sacrements et dans leurs offices : cela ils ne le sentent pas. Aussi sont-ils grossiers et lourds, fermés aux lumières de la vérité divine. Ils ne se privent pas de rechercher bons repas et beuveries, ils ne font pas de façons pour se donner leurs aises, et plût à Dieu qu'ils fussent purs en leur corps. Aussi longtemps qu'ils mèneront cette vie, ils ne seront jamais des hommes éclairés. Et autant les anciens étaient larges et débordants de charité, ne gardant rien pour eux, autant eux se montrent parfois rapaces et cupides, si bien qu'il n'est rien qui leur échappe. Tout cela ne ressemble en lien à l'attitude des saints et à leur manière de tout mettre en commun, telle que nous l'avons exposée, c'en est même le contraire. Je parle ici de ce qui se passe généralement ; que chacun s'examine lui-même, s'édifie et se corrige lui-même, s'il se trouve que besoin lui en est. S'il n'en a nul besoin, qu'il trouve sa joie, son repos, sa paix dans Sa bonne conscience, servant et louant Dieu et se rendant utile à lui-même et à tous les hommes pour la gloire de Dieu.

Voulant tout spécialement vanter et exalter ce mode commun, je découvre encore un singulier joyau que le Christ a légué dans la sainte Eglise au bénéfice de tous les justes en commun. Au repas du soir précédant la grande fête de Pâques où le Christ devait passer de cet exil vers son Père, ayant mangé l'agneau pascal avec ses disciples et accompli l'ancienne loi, à la fin de ce repas et de cette fête, il voulut leur servir un Dessert qui avait fait longtemps l'objet de son désir ; par là Il voulait mettre fin à l'ancienne loi et inaugurer la nouvelle. Il prit du pain dans ses mains très dignes et adorables et consacra son propre corps, puis son saint sang; ensuite Il les donna à ses disciples en commun, et les livra en commun à tous les justes pour leur utilité éternelle. Ce don, ce Dessert, est la réjouissance et l'ornement de toutes les grandes fêtes et de tous les festins, au ciel et sur la terre.

En ce don le Christ se donne Lui-même de trois manières. Il nous donne sa chair et son sang et la vie de son corps, glorifiés dans l'abondance des joies et des douceurs. Il nous donne son esprit, avec ses puissances supérieures, pleines de gloire et de dons, de vérité et de justice. Et Il nous donne sa propre personnalité avec sa divine clarté, laquelle élève son esprit et tous les esprits illuminés à la haute unité de jouissance.

Or le Christ veut que nous évoquions sa mémoire toutes les fois que nous devons consacrer, offrir et recevoir son corps. Mais considérez bien comment nous devons le faire en mémoire de Lui. Nous devons considérer et contempler comment le Christ se penche vers nous, avec une affection amoureuse, avec grand désir, avec toute la faim qu'Il ressent en sa nature de chair, et pour laisser son coeur se répandre dans notre propre nature de chair, Car Il nous donne ce qu'Il a reçu de notre humanité, à savoir son corps, son sang, et sa nature charnelle, Nous devons aussi considérer et contempler ce corps précieux martyrisé, transpercé, meurtri par amour et par fidélité pour nous. Tel est notre ornement et notre aliment selon la partie inférieure de notre humanité, la glorieuse humanité du Christ. Il nous donne aussi, par le don sublime du Sacrement, son esprit plein de gloire, de riches dons et vertus, d'ineffables prodiges de charité et de noblesse. C'est là ce qui fait notre aliment et notre ornement, ce qui nous illumine dans l'unité de notre esprit et dans nos puissances supérieures, par l'inhabitation du Christ avec toutes ses richesses. Enfin Il nous donne dans le Sacrement de l'autel sa haute personnalité dans une incompréhensible lumière. C'est là ce qui nous unit et nous transporte jusqu'auprès du Père. Et le Père accueille son fils d'adoption avec son Fils par nature. Ainsi nous parvenons à notre héritage, la Divinité elle-même, dans l'éternelle félicité.

Quand l'homme s'est remémoré toutes ces choses et qu'il les a considérées comme il convient, il doit rencontrer le Christ selon chacun des modes par lesquels le Christ vient à Lui. Il convient qu'il s'élève, afin de rencontrer le Christ avec son coeur, son désir, son amour sensible, Dar toutes ses puissances avec l'ardeur de sa faim. Car c'est ainsi que le Christ s'est reçu Lui-même. Et cette faim ne saurait être trop grande, car notre nature reçoit sa nature, à savoir l'humanité du Christ, glorifiée, pleine de Joie et de majesté. C'est pourquoi je veux que l'homme en cette rencontre fonde et s'écoule en lui-même, de désir, de joie et de félicité. En effet il reçoit Celui qui est le plus beau, le plus gracieux, le plus aimable entre tous les enfants des hommes, et il s'unit à lui. Dans cette attente de tous nos désirs, dans cette fringale, l'homme se voir souvent accorder de grandes faveurs, bien des choses mvstérieuses, des merveilles cachées lui sont révélées à découvert, du fait des richesses de la bonté divine. Quand en recevant le corns précieux du Christ, on se remémore le martyre et toutes les souffrances qu'il a endurés, on tombe parfois dans une dévotion si tendre, dans une telle compassion sensible, qu'on voudrait se faire clouer avec le Christ sur la croix et qu'on brûle de verser tout le sang de son coeur pour l'honneur du Christ. Alors on s'enfonce dans les plaies du Christ notre Sauveur, et dans son coeur ouvert. Dans cet exercice on se voit souvent accorder de grandes révélations et d'insignes faveurs. Cet amour sensible, mêlé de compassion, l'application intense de l'imagination à considérer avec ferveur les plaies du Christ, peuvent aller si loin qu'on croirait ressentir les plaies, les meurtrissures du Christ eu son coeur et dans tous ses membres. Si quelqu'un est disposé à recevoir effectivement les stigmates des plaies de Notre-Seigneur de quelque façon, c'est bien dans ces sentiments-là. C'est ainsi que nous répondrons à ce que le Christ attend de nous selon la partie inférieure de son humanité. Nous devons aussi nous tenir dans l'unité de notre esprit et nous répandre avec une charité débordante au ciel et sur la terre, tout en gardant un clair discernement. De la sorte nous portons l’image du Christ selon l'Esprit, et Lui donnons satisfaction. Nous devons encore, moyennant la personnalité du Christ, nous dépasser nous-mêmes ainsi que la nature créée du Christ, avec une intention simple, dans la jouissance de l'amour, et nous reposer au sein de notre Héritage, à savoir l'Essence divine, pour l'éternité.

C'est là ce que le Christ veut toujours nous donner selon l'esprit, toutes les fois que nous nous livrons à un tel exercice, en nous préparant à L'accueillir en nous. Il veut que nous Le recevions dans le sacrement et en esprit, comme il est convenable, équitable et raisonnable. Même si on n'éprouve pas de tels sentiments et de tels désirs, pourvu qu'on recherche la louange de Dieu et sa gloire, ainsi que son propre avancement et son bonheur personnel, on peut s'approcher librement de la table du Seigneur, à condition d'avoir la conscience nette de tout péché mortel.

C. TROISIÈME AVÈNEMENT LA TOUCHE RESSENTIE DANS L'UNITÉ DE L'ESPRIT. COMMENT DIEU DE PAR SON UNITÉ AMÈNE L'AME A L'UNITÉ. DE L'UNITÉ DE LA NATURE DIVINE DANS LA TRINITÉ DES PERSONNES

La très haute unité superessentielle de la nature divine, au sein de laquelle le Père et le Fils possèdent leur nature en l'unité du Saint-Esprit, au delà de ce que toutes nos puissances peuvent entendre et saisir dans l'essence nue de notre esprit, règne dans le silence des hautes régions, où Dieu échappe à toute créature éclairée seulement par une lumière créée. Cette haute unité de la divine nature est toutefois vivante et féconde. C'est en effet du sein de cette même unité que le Verbe éternel est engendré par le Père, sans aucune cesse ; et par cette génération le Père connaît le Fils et toutes choses dans le Fils. Et le Fils connaît le Père et toutes choses dans le Père, car ils ne sont qu'une seule et simple nature. De cette mutuelle contemplation du Père et du Fils, dans la clarté de la lumière éternelle, émane une comulaisance éternelle, un amour infini, et c'est le Saint-Esprit. Et par le Saint-Esprit et l'Eternelle Sagesse, Dieu se penche sur chaque créature nettement distinguée, l'enrichit de ses dons, l'enflamme de son amour, chacune selon sa noblesse et selon l’état où elle a été établie par manière d'élection, du fait de ses vertus et de l'étemelle providence divine. C'est là le principe du mouvement qui anime tous les bons esprits au ciel et sur la terre, selon la vertu et la justice. Or faites bien attention, je vais vous montrer par une comparaison de quoi il s'agit.

D'une comparaison qui montre comment Dieu possède l'âme et la meut naturellement et surnaturellement. Dieu a créé le ciel supérieur comme une pure et simple clarté, enveloppant et entourant tous les cieux ainsi que tout ce que Dieu a créé de corporel et de matériel. Il constitue en effet l'habitation extérieure et le royaume de Dieu et de ses saints, rempli de gloire et d'étemelles joies, or ce ciel étant fait d'une éternelle clarté, pure de tout mélange, il n'y existe ni temps ni lieu, ni mouvement ni changement, car il est stable et immuable, au-dessus de toutes choses. La sphère la plus proche du ciel empyrée est dite premier mobile. C'est là l'origine de tout mouvement, à partir du ciel supérieur, moyennant la puissance de Dieu. Ce mouvement engendre le cours du firmament et de toutes les planètes, et c'est là pour toutes les créatures le principe de leur vie et de leur croissance, chacune selon son espèce.

Or entendez bien, tout pareillement l'essence de l'âme est le royaume spirituel de Dieu, rempli d'une clarté divine, dépassant toutes nos puissances, si ce n'est selon un mode où elles deviennent simples, ce dont je ne veux rien dire encore. Voyez, au-dessous de l'essence de l'âme, où règne Dieu, se trouve l'unité de notre esprit, comparable au premier mobile, car en cette unité l'esprit est mû d'en haut en vertu de la puissance divine, naturellement et surnaturellement. Et cette motion divine, quand elle est surnaturelle, constitue la cause première et principale de toutes les vertus. or c'est dans cette motion divine que sont donnés à certaines personnes illuminées les sept dons du Saint-Esprit, comparables à sept planétes qui éclairent et fécondent toute la vie de l'homme.

Telle est la manière selon laquelle Dieu possède l'unité essentielle de notre esprit comme son royaume, agit et laisse déborder ses dons dans l'unité qui est le principe de toutes nos puissances, et dans toutes nos puissances elles-mêmes.

COMMENT L’HOMME DOIT ÊTRE ORNÉ POUR ACCÉDER AUX EXERCICES LES PLUS INTIMES

Or considérez avec attention comment nous pouvons poursuivre et posséder l'exercice le plus intime de notre esprit à la clarté de la lumière créée. L'homme qui est orné comme il convient par les vertus morales dans la vie extérieure et s'est élevé en noblesse par des exercices intimes, jusqu'à jouir de la paix divine, possède l'unité de son esprit, illuminé par une sagesse surnaturelle, laissant généreusement déborder sa charité au ciel et sur la terre ; il remonte et reflue, rendant gloire à Dieu avec révérence, vers le même fond, au sein de la haute unité de Dieu, d'où vient toute effusion ; car chaque créature, selon qu'elle a reçu de Dieu des dons plus ou moins élevés, est plus ou moins disposée à remonter par l'amour et à se porter avec ferveur vers son origine. Car Dieu, par tous ses dons, nous presse de revenir en Lui, tandis que par la charité et la vertu, par notre ressemblance divine, s'affirme notre volonté de faire retour en Lui.

DU TROISIÈME AVÈNEMENT DU CHRIST QUI NOUS CONDUIT A LA PERFECTION DANS LES EXERCICES INTIMES

Moyennant l'inclination amoureuse de Dieu et son action intime au plus intime de notre esprit, moyennant d'autre part notre amour brûlant et l'immersion totale de toutes nos puissances en cette même unité où Dieu demeure, se produit le troisième avènement du Christ dans les exercices intimes. Et c'est une touche intérieure, une motion du Christ dans sa clarté divine au plus intime de notre esprit. Le second avènement dont nous avons parlé, nous l'avons comparé à une source vive à trois ruisseaux. Cet avènement, nous le comparerons à la veine d'eau dans la source, car de tels ruisseaux n'existent pas sans lasource, ni la source sans une veine d'eau vive. C'est d'une façon semblable que la grâce de Dieu se répand en ruisseaux dans les puissances supérieures, enflammant l'homme et l'incitant à toutes les vertus. Et elle se trouve dans l'unité de notre esprit comme une source ; elle jaillit au sein de cette même unité où elle prend naissance, comme une veine d'eau vive jaillissant du fond des richesses diilines qui bouillonne de vie et où ne peuvent manquer jamais ni la. fidélité ni la grâce. Telle est la touche dont je veux parler. Et cette touche, la créature la subit passivement, car alors s'accomplit l'union des puissances supérieures dans l'unité de l'esprit, au-dessus de la multiplicité de toutes les vertus. En l'occurrence nul autre n'agit que Dieu seul, par une libre initiative de sa bouté, laquelle est la cause de toutes nos vertus et de toute notre félicité. Dans l'unité de l'esprit où jaillit cette veine, on se tient au-dessus de toute opération et de tout raisonnement, sans toutefois que la raison s'efface (1), car la raison illuminée, et particulièrement la puissance aimante, ressentent la touche, mais la raison ne peut comprendre ni saisir quelque mode ou manière, le

(i) Selon les théoriciens de la mystique la raison ne s'efface qu'à un degré supérieur quand elle devient inadéquate à la Vérité contemplée. Cent. S, Thomas, Sum. theol., IIa Ilae, q, 180, a, 4, ad, tert, Richard de Saint-Victor, que cite saint Thomas, distingue deux phases successives: supra rationem, quando ex divina revelatione cognoscimus quae humana ratione comprehendi nqn possunt., supra rationem et praeter rationem, quando scilicet ex divina illuminatione cognoscimus ea quae humanae rationi repugnare videntur. De gratia contemplationis, 1, 6.

comment et l'origine de cet attouchement. Car c'est là une opération divine, la source d'où proviennent toutes les grâces et tous les dons, le dernier intermédiaire entre Dieu et la créature. Et au-dessus de cette touche dans l'essence de l'esprit où règne le silence, luit une clarté incompréhensible; et c'est la très-haute Trinité d'où provient l'attouchement. C'est là que Dieu vit et règne dans l'esprit et l'esprit en Dieu.

D'UNE SORTIE DE L'ESPRIT EN SON FOND INTIME SOUS L'ACTION DE LA DIVINE TOUCHE

Or le Christ moyennant cette touche fait entendre intérieurement dans l'esprit cette parole : « Sortez par des exercices conformes au mode de l'attouchement », car cette touche profonde attire notre esprit et l'incite aux exercices les plus intimes que la créature puisse pratiquuer, selon le mode des créatures, s'éclairant d'une lumière créée.

Ici l'esprit s'élève, Dar la puissance aimante, audessus de toute opération, dans l'unité où se fait sentir la touche, pareille à une source jaillissante. Et cette touche presse l'entendement de connaître Dieu dans sa clarté, elle attire et presse la puissance aimante à jouir de Dieu sans intermédiaire. or c'est là ce que désire l'esprit aimant au-dessus de toute chose, naturellement et surnaturellement.

Par la raison éclairée l'esnrit s'élève dans une intime considération, sa contemplation et ses considérations se tournent vers le tréfonds de lui-même où se fait sentir cette touche vivante. Ici la raison et toute lumière créée refusent d'aller nlus avant, car la divine clarté qui luit d'eu-haut et provoque cette touche, aveugle Dar sa présence toute vision créée, du fait Qu'elle est infinie. Et tout entendement qui s'éclaire d'une lumière créée se comporte ici comme l'oeil de la chauve-souris à la clarté du soleil (1). Néanmoins l'esprit se sent toujours stimulé et pressé à de nouvelles reprises, par Dieu et par lui-même, de scruter cette motion profonde, et de connaître ce qu'est nieu et ce qu'est cette touche. Et la raison illuminée recommence toujours à se demander d'où cela vient, à prospecter dans ses profondeurs cette veine de miel. Mais si peu qu'elle en sût le premier jour, elle n'en saura jamais davantage. C'est pourquoi la raison et toute considération reconnaissent : « Je ne sais pas ce que c'est. » La clarté divine qui brille d'en haut, repousse et aveugle tout entendement par sa seule présence. C'est ainsi que Dieu se tient dans sa clarté au-dessus de tous les esprits au ciel et sur la terre. Et ceux qui ont affouillé le fond de leur âme, par la vertu et les exercices intérieurs, jusqu'à la source originelle, c'est-à-dire jusqu'au seuil de la vie éternelle, ceux-là sont capables de ressentir la touche. Ici la clarté de Dieu resplendit d'un tel éclat, que la raison et tout entendement refusent de pousser plus avant, ils doivent se résigner à la passivité et céder à cette incompréhensible et divine lumière.

Quant à l'esprit qui sent cela en son fond, quand bien même la raison et l'entendement se montrent défaillants en présence de la clarté divine et restent dehors devant la porte, la puissance aimante s'efforce toutefois d'aller plus loin, car elle se sent pressée, attirée, autant que l'entendement ; or elle est aveugle et veut jouir. Cependant la jouissance consiste plutôt à savourer et à sentir qu'à comprendre. C'est pour cela que l'amour veut aller plus avant alors que l'entendement reste dehors.

Alors commence une faim éternelle que rien n'apaisera jamais. C'est une avidité et voracité de la puissance aimante et de l'esprit créé à l'endroit d'un bien incréé. Comme l'esprit veut jouir et qu'il

(1) L'image de la chauve-souris, empruntée à Aristote se retrouve chez les scolastiques.

y est pressé et poussé par Dieu, il s'efforce d'y réussir toujours. C'est là le commencement d'une avidité éternelle, d'une aspiration insatiable pour un objet qui se dérobe indéfiniment. Ceux qui l'éprouvent sont les plus malheureux des hommes, car ils sont avides et voraces, ils sont atteints de boulimie. Quoi qu'ils mangent et boivent, ils ne peuvent de cette façon jamais se rassasier : cette faim est en effet éternelle. Un vase créé ne saurait contenir un bien incréé. C'est pourquoi une éternelle fringale se fait sentir et Dieu est comme un flot débordant qui se dérobe toujours, il y a là une grande abondance de mets et de breuvages, dont nul ne connaît la saveur s'il n'y a goûté, Toutefois un seul plat fait défaut ; la jouissance offerte à pleine satiété. C'est pour cela que sans cesse la faim se renouvelle, bien que dans cette touche coulent des ruisseaux du miel le plus délectable. L'esprit savoure ce goût délectable, selon toutes les variétés pour lui concevables et imaginables ; mais tout cela ne sort pas de l'ordre des modes créés, reste donc au-dessous de Dieu et c'est pour cela que la faim, l'impatience se font éternellement sentir. Quand encore Uieu accorderait à ces hommes-là tous les dons que tous les saints possèdent et tout ce qu'Il peut leur conférer sans toutefois se donner Lui-même, l'appétit dévorant de l'esprit ne s'en trouverait pas rassasié. La touche, la motion intérieure de Dieu, excite en nous la faim et le désir car l'Esprit de Dieu pourchasse notre esprit. Plus la touche est véhémente, plus la faim, le désir se font sentir. Et c'est là une vie d'amour dans ses manifestations les plus hautes, au-dessus de la raison et de l'entendement ; la raison en effet est incapable de rien donner ni enlever à l'amour, du fait que notre amour subit l’attouchement de l'amour divin. Dès lors à mon sens il ne saurait jamais plus être question de se séparer de Dieu. La touche divine en nous, pour autant qu'elle nous est sensible, et aussi l'avidité amoureuse sont l'une et l'autre d'ordre créé et ressortissent à la créature : aussi sont-elles susceptibles de croître en intensité aussi longtemps que nous sommes en vie.

Dans cette tempête d'amour deux esprits sont en lutte, l'Esprit de Dieu et notre esprit. Dieu, par le Saint-Esprit, s'incline jusqu'en nous et de la sorte nous incite, par son attouchement, à l'amour. Et notre esprit, moyennant l'action divine et la puissance aimante plonge et s'immerge en Dieu, et c'est ainsi que Dieu se laisse toucher. De ce contact mutuel naît la lutte d'amour : au point le plus profond de leur rencontre, au moment le plus intime et le plus décisif de leur visite, chaque esprit est blessé d'amour. Ces deux esprits, à savoir notre esprit et l'esprit de Dieu, deviennent lumineux l'un pour l'autre, et chacun montre à l'autre son visage Cela incite les esprits à se porter l'un vers l'autre comme des époux, avec l'ardeur de leur amour. Chacun réclame de l'autre tout ce qu'il est, et chacun offre à l'autre et le presse d'accepter ce qu'il est. De là résulte l'effusion d'amour, la touche de Dieu"et ses dons, notre avidité amoureuse et ce que nous Lui donnons en retour, c'est là ce qui entretient la stabilité de l'amour. Ce flux et ce reflux fout déborder la fontaine d'amour. Et ainsi l'attouchement de Dieu et notre avidité amoureuse ne forment qu'un seul et simple amour. L'homme est alors possédé par l'amour, au point d'être obligé de perdre le souvenir de lui-même et de Dieu, et de ne plus rien savoir en dehors de son amour. L'esprit se consume ainsi au feu de l'amour et il plonge en de telles profondeurs sous l'attouchement de Dieu, qu'il se laisse vaincre dans tous ses désirs, réduire à néant dans toutes ses opérations ; il cesse d'être actif, devient lui-même amour au-dessus de tout effort d'application, et possède le fond le plus intime de tout son être créé, au-delà de toute vertu, là où toutes les opérations de sa nature créée ont leur commencemeut et leur fin. Tel est l'amour en lui-même, base et principe de toutes les vertus.

Or notre esprit, et cet amour lui-même, sont vivants et féconds en vertus. C'est pourquoi les puissances ne peuvent demeurer dans l'unité de l'esprit. L'incompréhensible clarté de Dieu et son amour infini se tiennent au-dessus de l'esprit et exercent leur attouchement sur la puissance aimante. Alors l'esprit retombe dans son activité, avec une ardeur plus haute et plus fervente que jamais auparavant, Et plus il est fervent et noble, plus il est prompt à se dégager de toute activité pour se réduire à néant dans l'amour ; ensuite il retombe dans une nouvelle activité, Or c'est là une vie céleste. Toujours l'esprit avide s'imagine qu'il dévore Dieu et L'absorbe, mais sous la touche divine, c'est lui-même qui continue de se laisser absorber : il tombe dans l'incapacité d'exercer aucune de ses activités, devenant lui-même amour au-dessus de toute activité. Car dans l'unité de l'esprit se fait l'union des puissances supérieures. La grâce et l'amour y résident essentiellement, au-dessus de toute activité : là se trouve en effet l'origine de la charité et de toutes les vertus. Il se fait là une effusion éternelle dans la Charité et les autres vertus, ainsi qu'un éternel retour commandé par une faim intime, le désir de goûter Dieu, enfin un éternel séjour dans la simplicité de l'amour.

Or tout cela s'effectue selon le mode créé et au-dessous de Dieu. Tels sont les exercices les plus intimes qu’on puisse pratiquer à la clarté d'une lumière crééé, au Ciel et sur la terre. Au-dessus il n'existe plus que la vie dans la contemplation de Dieu, sous une lumière divine et selon le mode divin, ans cet exercice on ne saurait errer ou se laisser tromper ; il commence ici-bas dans la grâce et doit durer éternellement dans la gloire.

QUATRIÈME PARTIE : « A SA RENCONTRE » COMMENT NOUS DEVONS RENCONTRER DIEU EN ESPRIT, AVEC INTERMÉDIAIRE ET SANS INTERMÉDIAIRE

Je vous ai donc montré jusqu'ici comment l'homme affranchi et élevé, moyennant la grâce de Dieu, devient voyant dans les exercices intérieurs, Et c'est le premier point que nous considérons, avec ce que le Christ demande et exige de nous quand Il dit : « Voyez. » Pour ce qui est du deuxième et du troisième point, quand Il dit : « L'époux vient, sortez », je vous ai exposé trois manières selon lesquelles s'effectue l'avènement intérieur du Christ, le premier avènement comportant quatre modes ; je vous ai enseigné ensuite comment nous devons sortir par des exercices, selon les différents modes dont Dieu nous enflamme intérieurement, nous instruit et nous meut, en son avènement. Il convient maintenant de considérer le quatrième et dernier point, à savoir la rencontre du Christ notre époux. Car toute notre contemplation intérieure et spirituelle, dans la grâce ou dans la gloire, et toutes les sorties que nous pouvons effectuer dans la pratique des vertus, par quelque exercice que ce soit, tout cela ne tend qu'à une rencontre et une union avec le Christ notre Epoux, car Il est notre Repos éternel, la Fin et le Salaire de tous nos labeurs.

Vous savez bien que toute rencontre consiste dans le rapprochement de deux personnes venant de lieux différents, opposés et séparés l'un de l'autre. Or le Christ vient de Là-Haut, comme un Seigneur, un Bienfaiteur libéral et tout-puissant. Quant à nous, nous venons d'en-bas comme pauvres valets, ne pouvant rien par nous-mêmes, ayant besoin de tout. Le Christ vient en nous de l'intérieur vers l'extérieur, et nous venons à Lui de l'extérieur vers l'intérieur. C'est pour cette raison que doit se faire ici une rencontre spirituelle.

Cet avènement, cette rencontre du Christ avec nous, s'effectue de deux manières, à savoir avec intermédiaire et sans intermédiaire.

A. LA BASE DE TOUTE UNION AVEC DIEU

a. D'UNE RENCONTRE ESSENTiELLE DE Dieu SELON LA SEULE NATURE ET SANS INTERMÉDIAIRE

Or soyez attentifs à bien entendre ces considérations. L'unité de notre esprit peut être envisagée de deux manières, selon l'essence et selon l'acte. Vous devez savoir que l'esprit, selon son existence essentielle, reçoit le Christ en son avènement, simplement selon la nature, sans intermédiaire et sans interruption. Car l'essence et la vie que nous avons en Dieu dans notre Image éternelle, que nous avons, que nous sommes en nous-mêmes selon notre exis tence essentielle, excluent tout intermédiaire comme toute séparation. C'est pourquoi l'esprit, en sa partie la plus intime et la plus élevée, reçoit selon la simple nature, l'impression de son Image éternelle et de la Clarté divine, sans aucune cesse ; il est pour l'éternité une demeure de Dieu, que Dieu possède en y résidant éternellement, qu'Il visite sans cesse, renouvelant son avènement, l'illuminant toujours de nouvelles lumières dans le rayonnement de la génération éternelle. Car partout où Il vient, on peut dire qu'Il est, et partout où Il est, Il ne cesse de venir ; mais là oit Il ne fut jamais, Il ne viendra jamais car il n'est en Lui ni accident, ni variation ; ce en quoi Il habite, demeure en Lui, car Il ne saurait sortir de Lui-même.

Pour cette raison l'esprit possède Dieu essentiellement, selon la simple nature, et Dieu possède l'esprit, du fait qu'il vit en Dieu et Dieu en lui. Et il est capable, eu sa partie la plus haute, de recevoir sans intermédiaire la clarté de Dieu et tout ce que Dieu peut apporter. Du fait de la clarté de son Image éternelle, qui brille essentiellement et personnellement en lui, l'esprit se sent défaillir en lui même, selon les plus élevées de ses forces vives, il s'immerge dans l'Essence divine, au sein de laquelle il possède d'une façon permanente sa félicité éternelle ensuite il se répand de nouveau au dehors avec toutes les créatures, du fait de la génération éternelle du Fils ; il est établi dans son être créé par la libre volonté de la sainte Trinité. Alors il porte la ressemblance de cette image du Très-Haut, à la fois un et trine, d'après laquelle il est fait, or selon son être créé, il reçoit passivement l'impression de son Image éternelle, sans aucune cesse, à la façon d'un miroir sans tache où l'image reflétée se conserverait toujours, et chaque fois que le regard s'y porte, c'est pour la connaissance, le principe d'un renouvellement perpét.uel, à la lumière de nouvelles clartés. Cette unité essentielle de notre esprit avec Dieu ne subsiste pas par elle-même, mais elle demeure en Dieu, elle émane de Dieu, elle dépend de Dieu et elle revient à Dieu comme à son principe éternel ; elle ne se sépare pas de Dieu, elle ne saurait jamais en être séparée quand elle se présente de cette manière. Or cette unité existe en nous, selon notre simple nature. Et si la créature se séparait de Dieu, elle tomberait dans le pur néant. Cette unité est d'autre part au-dessus du temps et de l'espace, et toujours elle demeure agissante, sans relâche, à la manière de Dieu ; toutefois elle reçoit passivement l'impression de son Image éternelle, pour autant qu'elle porte la ressemblance divine, tout en étant par elle-même simple créature.

Telle est la noblesse que nous possédons par nature dans l'unité essentielle de notre esprit, où se fait naturellement son union à Dieu. Cela ne nous rend ni saints ni bienheureux, car tous les hommes, bons ou mauvais, possèdent pareille chose en eux ; mais c'est là sans doute le principe de toute sainteté et de toute béatitude. Voilà en quoi consiste la rencontre et l'union de notre esprit avec Dieu selon la simple nature.

b. DE LA RESSEMBLANCE QU'ON POSSÈDE AVEC DIEU PAR LA GRÂCE ET QU’ON PERD PAR LE PÉCHÉ MORTEL

Or faites bien attention au sens de mes paroles, car si vous comprenez bien ce que je vais vous dire, et ce que je vous ai dit jusqu'ici, vous devrez comprendre toute la vérité divine, que quelque créature que ce soit pourrait vous enseigner, et aller même bien au delà.

D'une autre manière notre esprit se présente en acte dans cette même unité, et subsiste en lui-même comme en son être créé personnel : c'est là le fond originel des puissances supérieures. Et c'est là le commencement et la fin de toute activité créée, s'exerçant selon le mode créé, aussi bien dans l'ordre de la nature que dans l'ordre surnaturel. Toutefois l'unité n'agit pas en tant qu'elle est unité, mais toutes les puissances de l'âme, de quelque manière qu'elles agissent, tiennent toute leur efficacité et toute leur vigueur de leur fond originel, c'est-à-dire de l'unité de l'esprit, là où l'esprit subsiste en son être personnel.

En cette unité l'esprit doit garder toujours la ressemblance divine, moyennant la grâce et les vertus, ou bien alors la perdre par suite du péché mortel. Car si l’homme est fait à la ressemblance de Dieu, il est disposé à recevoir sa grâce, laquelle est en effet une lumière déiforme qui nous pénètre de ses rayons et produit en nous la ressemblance divine : sans cette lumière qui produit en nous la ressemblance divine nous ne pouvons parvenir à l'union dans l'ordre surnaturel. Alors même que nous ne pouvons perdre l'image imprimée en nous, ni l'union naturelle avec Dieu, s'il arrive que nous perdions la ressemblance, c'est-à-dire la Grâce divine, nous sommes voués à la damnation.

Pour cette raison, toutes les fois que Dieu trouve en nous quelque disposition à recevoir sa grâce, de par sa bonté gratuite Il veut nous rendre vivants et semblables à Lui moyennant ses dons. C'est ce qui a lieu toutes les fois que nous nous tournons vers Lui de tout notre vouloir. Au même instant en effet, le Christ vient vers nous, en nous, avec intermédiaire et sans intermédiaire, c'est-à-dire par ses dons et au-dessus de tous les dons. Et nous venons aussi à Lui et en Lui, avec intermédiaire et sans intermédiaire, c'est-à-dire par la vertu et au-dessus de toutes les vertus. Et Il imprime son image et sa ressemblance en nous, c'est-à-dire Lui-même et ses dons ; Il nous délivre de nos péchés et nous rend libres et semblables à Lui-même.

Or dans cette même opération par laquelle Dieu nous délivre de nos péchés, et nous rend semblables à Lui et libres dans la charité, l'esprit se sent défaillir en Lui-même et s'immerge dans l'amour de simple jouissance. Alors s'accomplit une rencontre et une union qui est sans intermédiaire, et surnaturelle, en laquelle consiste notre suprême félicité.

S'il est naturel à Dieu de donner par amour et par bonté gratuite, pour nous et de notre point de vue, ses dons sont accidentels et d'ordre surnaturel. Nous étions en effet auparavant étrangers et dissemblables, et nous obtenons ensuite la ressemblance et l'unité avec Dieu.

c. COMMENT ON POSSÈDE DIEU PAR LE REPOS DANS L'UNITÉ, AU-DESSUS DE TOUTE RESSEMBLANCE DE GRACE

Cette rencontre et cette unité que l'esprit aimant obtient et possède sans intermédiaire, elle doit s'effectuer dans une étreinte essentielle, dont le secret est impénétrable à tout notre entendement, si ce n'est dans cette appréhension essentielle par un acte simple de l'intelligence. Dans cette unité de jouissance nous devons toujours avoir notre repos, au-dessus de nous-mêmes et au-dessus de toutes choses. C'est de cette unité qu'émanent tous les dons, naturels et surnaturels; cependant l'esprit aimant trouve son repos dans cette unité au-dessus de tous les dons. Et ici il n'y a rien que Dieu et l'esprit uni sans intermédiaire à Dieu. Dans cette unité nous sommes reçus par le Saint-Esprit et nous recevons le Saint-Esprit et le Père et le Fils et la nature divine tout à la fois, car on ne saurait diviser Dieu. Et l'esprit dans son inclination à la jouissance, cherchant le repos en Dieu au-dessus de toute ressemblance, atteint et possède surnaturellement, en son être essentiel, tout ce qu'il y a jamais reçu dans l'ordre naturel.

C'est là ce que tous les justes possèdent. Mais comment cela se fait, c'est ce qui leur reste caché toute leur vie, à moins qu'ils ne soient intérieurs et détachés de toutes les créatures.

Au même instant où l'homme se détourne du péché, il est accueilli par Dieu dans l'unité essentielle de lui-même, au sommet de son esprit, afin qu'il trouve en Dieu son repos, maintenant et à jamais. Et il reçoit la grâce de Dieu et sa ressemblance dans le fond originel de ses puissances, de sorte qu'il puisse croître toujours et grandir en de nouvelles vertus. Aussi longtemps que subsiste la ressemblance dans la charité et la vertu, l'unité demeure dans le repos, et on ne saurait la perdre, si ce n'est par le péché mortel.

d. COMMENT NOUS AVONS BESOIN DE LA GRACE DE DIEU QUI NOUS CONFÈRE LA RESSEMBLANCE ET SANS INTERMÉDIAIRE NOUS CONDUIT A DIEU

Or toute sainteté et toute béatitude consistent en ce que l'esprit, du fait de sa ressemblance divine, et par le moyen de la grâce ou celui de la gloire, est introduit dans le repos au sein de l'unité essentielle. Car la grâce de Dieu est le chemin qu'il nous faut toujours suivre, si nous voulons parvenir à l'essence pure et nue où Dieu se donne sans intermédiaire dans toute sa richesse. C'est pour cela que les pécheurs et les esprits damnés sont plongés dans les téqèbres : la grâce de Dieu qui devait les éclairer, les instruire et les conduire à l'unité de jouissance, leur fait défaut. Cependant l'être essentiel de l'esprit est si noble, que les réprouvés ne peuvent pas vouloir être réduits à néant ; le péché toulefois interpose un tel obstacle entre les puissances et l'essence où Dieu vit, de telles ténèbres, une telle dissemblance, qùe l'esprit ne peut parvenir à l'union en sa propre essence, laquelle, sans le Péché, serait son domaine propre et son repos éter net: Car celui qui vit sans péché, vit dans la ressemblance de Dieu et dans la grâce, et Dieu est son propre domaine. Aussi avons-nous besoin de la grâce qui chasse le péché, prépare la voie, et féconde toute notre vie.

C'est pour cela que le Christ vient toujours en nous par intermédiaire, c'est-à-dire par ses grâces et la diversité de ses dons, Et nous aussi nous allons à Lui par des intermédiaires, à savoir par la vertu et différents exercices. Et à mesure que les dons qu’il accorde sont plus intimes, que la motion qu'il exerce est plus subtile, notre esprit se livre à des exercices plus profonds et plus savoureux, comme il vous a été exposé à propos de tous les modes précédemment décrits. Et c'est là une chose qui se renouvelle toujours. Car Dieu accorde des dons toujours nouveaux, et notre esprit revient toujours à l'unité intérieure, selon la manière dont Dieu le sollicite et le comble de ses dons ; et dans cette rencontre il reçoit des dons nouveaux qui sont toujours plus élevés. C'est ainsi qu'on grandit sans cesse, en vue d'atteindre à une vie plus haute.

Or cette rencontre actuelle se fait toujours par intermédiaire. Car les dons de Dieu et nos propres vertus, ainsi que toute l'activité de notre esprit constituent cet intermédiaire. Et cet intermédiaire est nécessaire chez tous les hommes et pour tous les esprits, car sans l'intermédiaire de la grâce de Dieu et de la conversion amoureuse librement effectuée, nul ne saurait être sauvé.

DE LA VISITATION DE DIEU ET DE NOTRE ESPRIT , DANS L'UNITÉ ET LA RESSEMBLANCE

Or Dieu regarde la demeure, le lieu de repos, qu'Il s'est fait en nous et avec nous, à savoir l'unité et la ressemblance. Cette unité Il veut toujours la visiter, sans aucune cesse, à chaque avènement nouveau qui résulte de sa génération sublime et par l'effusion débordante de son amour infini, car il veut vivre parmi les délices dans l'esprit aimant, il veut aussi visiter et combler de ses dons la ressemblance de notre esprit, afin que nous devenions plus ressemblants encore et plus rayonnants de vertus.

Le Christ veut toutefois que nous établissions dans l'unité essentielle de notre esprit notre demeure et notre perpétuel séjour, riches par Lui au-dessus de toute activité de la créature et au-dessus de toute vertu, et que nous demeurions actuellement en cette même unité, riches et débordants de vertus et de dons célestes. Il veut que nous visitions l'unité et la ressemblance, sans aucune cesse, en chacune des oeuvres que nous exécutons. Car en chaque instant nouveau Dieu naît en nous, et de cette nativité sublime procède le Saint-Esprit avec tous ses dons. Or nous devons rencontrer les dons de Dieu en nous conformant à sa ressemblance, et cette nativité sublime en nous tenant dans l'unité.

B. L'UNION AVEC INTERMÉDIAIRE

a. COMMENT NOUS DEVONS RENCONTRER Dieu DANS TOUTES NOS OEUVRES

Or entendez bien comment nous devons rencontrer Dieu en chacune de nos oeuvres, croître en Lui devenant plus ressemblant et posséder d'une manière plus noble l'unité de simple jouissance.

Toute oeuvre bonne, si infime soit-elle, qui est rapportée à Dieu avec amour, une intention élevée et simple, mérite un surcroît de ressemblance et de vie éternelle en Dieu. L'intention simple amène les puissances dispersées à se rassembler dans l'unité de l'esprit et assujettit l'esprit à Dieu. L'intention simple est le principe et la fin et l'ornement de toute vertu. L'intention simple rend à Dieu louanges et gloire, elle Lui fait hommage de toute vertu ; elle se dépasse elle-même, elle pénètre les cieux et toutes choses, et découvre Dieu dans le fond simple d'elle-même. L'intention est simple quand elle n'a en vue que Dieu et toutes choses par rapport à Dieu. L'intention simple chasse toute feinte et duplicité, et il convient de la garder et pratiquer dans toutes ses oeuvres, par-dessus toute chose. Car elle vous tient en présence de Dieu, donnant la clarté à l'entendement, le zèle à la vertu, elle délivre de toute crainte inopportune, tant ici-bas qu'au jour du jugement, L'intention simple, c'est cet oeil simple dont parle le Christ, qui garde le corps, c'est-à-dire toute l'activité et toute la vie de l'homme, dans la lumière et la pureté à l'endroit du péché, L'intention simple, c'est l'inclination intérieure de l'esprit, laquelle se règle sur la lumière et sur l'amour. C'est la base de toute spiritualité. Elle inclut en elle-même la foi, l’espérance et la charité, car elle met sa confiance en Dieu et Lui garde sa foi. Elle foule aux pieds la nature. Elle procure la paix et chasse de l'esprit tout murmure ; elle conserve toutes les vertus bien vivantes et donne la paix, l'espérance, l'assurance en Dieu, aussi bien ici-bas qu'au jour du jugement.

Ainsi nous devons habiter dans l'unité de notre esprit, avec la grâce et la ressemblance divine, et toujours rencontrer Dieu par l'intermédiaire des vertus, Lui offrant toutes nos vertus et toute notre vie et toutes nos oeuvres avec une intention simple : ainsi nous Lui deviendrons chaque instant plus ressemblants, en chacune de nos oeuvres. Par le fond de l'intention simple nous nous dépassons nous-mêmes et rencontrons Dieu sans intermédiaire et reposons avec Lui au fond de la simplicité : c'est là que nous possédons l'Héritage qui nous est préparé de toute éternité.

La vie de tous les esprits et leur activité vertueuse consistent dans la ressemblance divine jointe à la simplicité d'intention ; et tout leur repos suprême consiste dans la simplicité au-dessus de toute ressemblance. Cependant chaque esprit peut surpasser un autre en vertu et ressemblance, et chacun possède en lui-même son essence propre selon sa noblesse. Dieu suffit à chacun en particulier, et chacun cherche Dieu au fond de l'esprit selon la mesure de son amour, tant ici-bas que dans l'éternité.

b. COMMENT s'ORDONNENT TOUTES LES VERTUS AUX SEPT DONS DU SAINT-ESPRIT .

Or considérez l'ordre et la gradation de toutes vertus et de toute sainteté, ainsi que la façon dont nous devons rencontrer Dieu dans la ressemblance afin de pouvoir reposer avec Lui dans l'unité.

I. Quand l'homme vit dans la crainte de Dieu, pratiquant les vertus morales et les exercices extérieurs, se montrant obéissant et soumis à la sainte Eglise et aux commandements de Dieu, empressé à faire le bien avec une intention simple, alors il porte la ressemblance divine du fait de sa fidélité et de l'accord de sa volonté avec la volonté divine, qu'il s'agisse d'agir ou de s'abstenir ; et il repose en Dieu au-dessus de toute ressemblance. Car moyennant la fidélité et la simplicité d'intention, l'homme accomplit la volonté de Dieu, plus ou moins, selon le degré de sa ressemblance ; et moyennant la charité il repose en son Bien-aimé au-dessus de la ressemblance.

II. Et s'il s'exerce bien en ce qu'il a reçu de Dieu, alors Dieu lui donne l'esprit de piété et de générosité (2). Ainsi il devient large de coeur, doux et miséricordieux, il atteint un plus haut degré de vie et de ressemblance. Et il sent qu'il repose davantage en Dieu, qu'il acquiert plus de largeur et de profondeur qu'auparavant dans la vertu ; la ressem

(2) Rappelons que, suivant de plus près saint Bonaventure que saint Thomas sur ce point, Ruysbroeck rapporte le don de piété à l'amour du prochain plutôt qu'à la pratique des devoirs envers Dieu.

blance et le repos ont pour lui d'autant plus de saveur qu'il devient plus ressemblant.

III. S'il s'exerce bien sur ce point avec zèle et simplicité d'intention, luttant contre tout ce qui est contraire à la vertu, il obtient le troisième don à savoir la science et le discernement : ainsi devient-il raisonnable, il sait ce qu'il doit faire et laisser faire, quand il doit donner et quand il doit prendre ; Moyennant la simplicité d'intention et la charité divine, cet homme-là repose en Dieu au-dessus deb lui-même dans l'unité. Il se possède lui-même dans sa ressemblance divine, et pratique toutes ses oeuvres avec une plus grande délectation. Il fait preuve en effet d'obéissance et de soumission envers le Père, de raison et de discernement à l'endroit du Fils, de libéralité et de piété au regard du Saint-Esprit. Et ainsi il porte la ressemblance de la Trinité sainte. Et il repose en Dieu par la charité et la simplicité de son intention. C'est en cela que consiste toute la vie active.

Ainsi l'homme doit s'exercer avec beaucoup de zèle et suivre son intention simple avec discernement. Il doit se garder de tout ce qui est contraire à la vertu et se tenir toujours prosterné aux pieds du Christ, dans une attitude de soumission et d'humilité : ainsi il croît chaque instant en vertu et en ressemblance. Et s'il se comporte ainsi il ne peut s'égarer, Cependant il demeure toujours de cette manière dans la vie active, du fait que l'homme s'applique et s'exerce à des choses qui occupent le coeur et à des oeuvres multiples, plutôt qu'à la recherche de ce qui est la cause et le pourquoi de toute activité. De même s'il s'attache davantage par ses exercices aux pratiques sacramentelles, aux signes et aux usages extérieurs, plutôt qu'à ce qui en est la cause, à la vérité signifiée, il reste toujours un homme extérieur, faisant toutefois son salut par ses bonnes oeuvres, accomplies avec une intention simple.

Pour cette raison, si l'homme veut s'approcher de Dieu et s'élever dans ses exercices et dans toute sa vie, il doit trouver l'entrée qui le conduira des oeuvres à leur pourquoi, des signes à la vérité. Ainsi il deviendra maître de ses oeuvres et connaîtra la vérité, il entrera dans la vie intérieure.

IV. Et Dieu lui accorde alors le quatrième don, à savoir l'esprit de force. Il peut ainsi dominer joies et peines, profits et pertes, espoirs et soucis relatifs aux choses terrestres, toutes sortes d'obstacles et toute multiplicité. De la sorte l'homme devient libre et détaché de toutes les créatures.

Quand l'homme cesse de s'embarrasser d'images, il est maître de lui-même ; il devient facilement, sans effort, uni et intérieur et il se tourne librement et sans obstacle vers Dieu par une dévotion fervente, des désirs élevés, avec louanges et grâces, dans la simplicité de son intention. Il trouve une nouvelle saveur dans toutes ses oeuvres et dans toute sa vie, intérieure et extérieure, car il se tient devant le trône de la sainte Trinité, et souvent il reçoit de Dieu douceurs et consolations intérieures. Celui en effet qui Sert à cette table avec louanges et grâces et révérence intérieure, boit souvent du vin et goûte aux reliefs et aux miettes qui tombent de la table du Seigneur, et toujours il a la paix intérieure du fait de la simplicité de son intention.

S'il se trouve qu'il veuille rester ferme devant Dieu, rendant louanges et grâces et gardant son intention élevee, l'esprit de force redouble en lui. Il ne se laisse pas glisser en lui-même dans les affections charnelles et le désir des douceurs et consolations, d'aucun des dons de Dieu, du repos ou de la paix du

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gné par Dieu et par toutes les créatures. S'il a auparavant renoncé à lui-même et à sa volonté propre avec amour et joie, de manière à ne chercher rien pour soi, mais la volonté adorable de Dieu, il lui est facile de s'oublier lui-même dans les afflictions et la détresse, de manière encore à ne chercher rien pour soi, mais toujours la gloire de Dieu. Celui qui a la volonté de faire de grandes choses, a la volonté de souffrir de grands tourments, mais souffrir et endurer avec abandon est plus noble, a plus de valeur au regard de Dieu, procure à notre esprit plus de satisfaction, que d'accomplir de grandes oeuvres avec le même abandon, ce qui est en effet plus contraire à notre nature. Aussi l'esprit est-il élevé plus haut et la nature réduite plus bas par de lourdes afflictions que par de grandes oeuvres, à égalité d'amour.

Si l'homme demeure dans cet abandon, sans autre choix, comme quelqu'un qui ne voudrait et ne saurait rien d'autre, il possède doublement l'esprit de conseil, car il a satisfait à la volonté et au conseil de Dieu par ce qu'il fait comme par ce qu'il souffre, par l'abandon de lui-même et Dar son obéissance soumise. La nature reçoit alors son ornement suprême et l'homme est capable d'être illuminé selon l'esprit.

VI. C'est pour cela que Dieu accorde alors le sixième don, à savoir l'esprit d'intelligence.


Ce don nous l'avons précédemment comparé à une source avec trois ruisseaux. Car il établit notre esprit dans l'unité, il révèle la vérité et il produit un amour qui se donne largement à la communauté. Ce don est comparable aussi à la lumière du soleil, car le soleil par son éclat emplit l'air d'une simple clarté, il éclaire toute forme et fait paraître la distinction de toutes les couleurs : et par là il fait connaître sa propre puissance, et sa chaleur se répand en commun sur le monde entier pour l'utilité et la fécondité de tous les êtres.

De la même façon la première irradiation du don d'intelligence produit dans l'esprit la simplicité, et celle simplicité est pénétrée des rayons d'une singulière clarté, tout comme l'air, dans le ciel, de la lumière du soleil. Car la grâce de Dieu, qui est la base de tous les dons, habite essentiellement comme une lumière simple notre intellect possible. Et moyennant cette lumière simple notre esprit est stabilisé, simplifié, illuminé, plein de grâces et de dons divins, Ici il porte la ressemblance de Dieu par le moyen de la grâce et de l'amour divin.

Et du fait qu'il porte la ressemblance divine, que son intention et son amour se tournent vers Dieu avec simplicité, au-dessus de tous les dons, il ne se tient pour satisfait ni par la ressemblance ni par une telle lumière créée : il a en effet une inclination fondanlentale, à la fois naturelle et surnaturelle, qui le porte vers l'Essence infinie d'où il est issu. Or l'unité de l'Essence divine exerce une attraction éternelle sur tout ce qui porte sa ressemblance pour l'amener à son unité. C'est pourquoi l'esprit s'évanouit à lui-même dans la jouissance, et il s'écoule en Dieu comme en son éternel repos. Car la grâce de Dieu se comporte vis-à-vis de Dieu comme la lumière vis-à-vis du soleil, et c'est l'intermédiaire et la voie qui nous conduit à Lui ; aussi brille-t-elle en nous d'une clarté simple, et elle nous imprime une marque divine, c'est-à-dire la ressemblance de Dieu. Dr cette ressemblance s'évanouit chaque instant à elle-même, pour mourir en Dieu et devenir un avec Dieu, rester et demeurer dans l'unité ; car la charité nous fait agir en union avec Dieu, elle nous fait rester et habiter dans l'unité. Néanmoins nous gardons éternellement la ressemblance dans la lumière de grâce et aussi dans celle de gloire, où nous nous possédons nous-mêmes, quant à notre activité, dans la charité et la vertu. Et nous gardons l'unité avec Dieu au-dessus de toute notre activité dans la nudité de notre esprit, plongés dans la lumière divine où nous possédons Dieu au-dessus de toute vertu, dans le repos. Car dans la ressemblance la charité doit éternellement être active, et dans l'amour de jouissance l'unité avec Dieu doit toujours trouver le repos. Et c'est là s'adonner à l'amour.

Car en un même temps, en un même instant, l'amour agit et se repose en son bien-aimé, les deux choses se renforçant mutuellement. Car plus l'amour est haut, plus profond est le repos ; et plus le repos est profond, plus l'amour est fervent : une chose en effet est impliquée dans l'autre, et celui qui n'aime pas ne trouve pas le repos, comme celui qui n'a pas de repos ne connaît pas l'amour. Cependant il semble parfois au juste qu'il ne trouve en Dieu ni l'amour ni le repos : ce sentiment vient de l'amour ; en effet, désirant aimer plus qu'il n'en est capable, il éprouve un sentiment d'insuffisance. Dr dans cette opération il goûte à la fois l'amour et le repos, car nul ne peut comprendre comment on aime dans l'ac[ion et trouve le repos dans la jquissaùce, si ce n'est l'homme abandonné, détaché et éclairé.

Néanmoins tout amant est un avec Dieu, et plongé dans le repos, il porte en même temps la ressemblance divine dans l'activité que l'amour commande; car Dieu dans sa très haute nature dont nous portons la ressemblance, se tient quant à la jouissance dans un éternel repos selon son unité essentielle, et quant à l'activité dans une opération éternelle selon la Trinité : l'un est le complément de l'autre, car le repos réside dans l'unité, et l'activité dans la Trinité, l'un et l'autre subsistant dans l'éternité. Aussi est-il nécessaire d'aimer pour savourer le goût de Dieu, et qui veut aimer est capable de goûter. Mais si l'on se contente d'autres choses, on est incapable de goûter ce qu'est Dieu. C'est pourquoi nous devons nous posséder nous-mêmes avec simplicité dans la vertu et la ressemblance, et posséder Dieu au-dessus de nous-mêmes, moyennant l'amour, dans le repos et l'unité. C'est là le premier point dans la manière dont l'homme « commun » acquiert la stabilité.

Quand l'air est illuminé par la clarté du soleil, alors se manifeste la beauté et la richesse du monde entier, les yeux de l'homme sont éclairés et il prend plaisir à distinguer la multiplicité des couleurs. De la même façon quand nous sommes simples en nous-mêmes et que notre intellect possible est éclairé et illuminé par l'esprit d'intelligence, nous pouvons connaître les attributs sublimes qui sont en Dieu, causes de toutes les oeuvres qui émanent de Dieu. Bien que tous les hommes puissent comprendre ces oeuvres, et Dieu au moyen de ses oeuvres, nul ne peut cependant comprendre les attributs d'où les oeuvres de Dieu découlent, avoir une intelligence savoureuse et adéquate de ce qu'ils sont en leur fond, si ce n'est moyennant ce don. Il nous apprend en effet à considérer et connaître notre propre noblesse. Il nous rend aptes à discerner dans la pratique des vertus et dans tous nos exercices, comment nous devons vivre sans nous égarer, selon la vérité éternelle. Et celui qu'Il éclaire, il peut marcher selon l'esprit, et par sa raison illuminée observer et comprendre toutes choses comme il convient, au ciel et sur la terre. Aussi dirige-t-il ses pas dans les cieux, considérant et contemplant avec tous les saints la noblesse de son Amani : sa hauteur incompré hensible et son insondable profondeur, sa longueur et sa largeur, sa sagesse et sa vérité, sa bonté et son ineffable libéralité, tous les autres attributs semblables, infiniment dignes d'amour, qui sont en Dieu, notre Amant, innombrables et infinis dans sa nature sublime, puisque Lui-même ne s'en distingue pas.

Alors l'homme illuminé baisse les yeux pour faire retour sur lui-même et sur toutes les créatures ; il considère comment Dieu les a toutes créées par un effet de sa bonté gratuite et enrichies de ses dons dans la nature, de multiples façons ; comment Il veut les doter et enrichir au-dessus de la nature en se donnant Lui-même, pourvu qu'elles aient la volonté et le désir de rechercher pareille faveur. Toutes ces considérations de la raison; par voie de distinctions multiples, sur les richesses de Dieu, font la joie de notre esprit, dès l'instant que moyennant l'amour divin nous sommes morts à nous- mêmes en Dieu, que nous vivons et marchons selon l'esprit et goûtons la saveur des choses qui sont éternelles.

Ce don d'intelligence nous montre l'unité que nous avons et possédons en Dieu par l'amour fruitif qui nous ravit à nous-iuêmes, ainsi que la ressemblance divine que nous portons en nous-mêmes moyennant la charité et la vertu. Il nous donne lumière et clarté pour que nous puissions y marcher selon l'esprit, avec discernement, contempler Dieu et le connaître à travers des figures spirituelles, nousconsidérer et nous connaître nous-mêmes ainsi que toutes choses selon le mode et la mesure de la lumière, selon la volonté de Dieu et la noblesse de notre entendement. C'est là le second point relatif à la manière dont l'homme commun devient illuminé.

Selon la mesure dont l'air est illuminé par la clarté du soleil, la chaleur est plus ou moins grande et répand plus ou moins communément la fertilité. Lorsque notre raison et notre entendement sont ainsi éclairés pour connaître distinctement la vérité divine, alors la volonté, c'est-à-dire la puissance aimante, s'échauffe jusqu'à s'écouler largement dans sa fidélité et son amour pour la communauté des êtres et des choses ; car ce don suscite en nous un amour large et commun, moyennant la connaissance de la vérité que nous obtenons dans le rayonnement de sa bimière.

Les hommes les plus simples, ce sont les plus tranquilles, ceux qui sont le mieux en paix avec eux-mêmes ; et ils sont profondément immergés en Dieu, ils ont l'intelligence éminemment claire, déploient leur activité dans les oeuvres bonnes les plus diverses, et laissent déborder leur amour dans l'intérêt le plus largement commun. Ils rencontrent moins d'obstacles que d'autres, parce qu'ils portent davantage la ressemblance divine. Dieu est en effet simplicité dans son essence, clarté dans son intelligence; amour commun et débordant dans son activité. Et plus nous ressemblons à Dieu à ce triple point de vue, plus nous Lui sommes unis. C'est pourquoi nous devons rester simples en notre fond, considérer toutes choses à la lumière de la raison éclairée, et imprégner toutes choses d'un amour commun. De la même façon le soleil au ciel demeure en lui-même ce qu'il est, simple et immuable, bien que sa clarté et. sa chaleur se répandent communément sur le monde entier.

Or entendez bien comment nous devons marcher selon la raison éclairée, dans l'amour commun. Le Père est le principe de la Divinité tout entière selon l'essence et selon les personnes. Aussi devons-nous nous prosterner en esprit avec humilité et révérence devant la majesté du Père ; c'est ainsi que nous possédons l'humilité qui est la base de toutes les vertus. Nous devons adorer avec ferveur la puissance du Père, c'est-à-dire lui rendre honneur et gloire, c'est ainsi que nous serons élevés en esprit, car dans Sa toute-puissance il tire toutes choses du néant et les maintient dans l'existence. Nous devons rendre louanges et grâces à la fidélité et à l'amour de Dieu, et les servir éternellement, car nous leur devons d'avoir été délivrés des chaînes de l'ennemi et de la mort éternelle ; c'est ainsi que nous devenons libres. Nous devons représenter à la sagesse de Dieu l'aveuglement et l'ignorance de la nature humaine et les déplorer, demander que tous les hommes soient éclairés et obtiennent la connaissance de la vérité ; c'est ainsi que Dieu sera connu par eux et honoré. Nous devons implorer la miséricorde de Dieu pour les pécheurs, afin qu'ils se convertissent et progressent dans la vertu ; c'est ainsi que Dieu sera par eux désiré et aimé. Nous devons donner largement à tous ceux qui sont dans le besoin, puisant dans les richesses de la bonté divine, afin que tous soient comblés et refluent vers Dieu ; c'est ainsi que tous ils posséderont Dieu. Nous devons offrir au Père avec honneur et révérence tout ce que le Christ, dans son humanité,.a fait pour le servir avec amour : ainsi toutes nos prières seront exaucées. Nous devons aussi offrir au Père dans le Christ Jésus l'empressement fervent des anges et des saints et de tous les justes, ainsi nous nous unissons à eux tous dans la gloire de Dieu. En outre nous présenterons an Père le service de la sainte Eglise, et le sacrifice auguste offert par tous les prêtres, ainsi que tout ce que nous pouvons comprendre et pratiquer 'au nom du Christ, afin de rencontrer Dieu par l'intermédiaire du Christ, de Lui ressembler par l'amour commun, et de dépasser par la simplicité toute ressemblance, nous unissant à Lui dans l'unité essentielle. Toujours nous devons rester dans l'unité avec Dieu, nous répandre éternellement avec Dieu et tous les saints dans l'amour commun, revenir toujours au sein de l'unité par les louanges et actions de grâces, et par l'amour fruitif nous évanouir à nous-mêmes dans un repos essentiel. Telle est la vie la plus riche que je connaisse, et c'est par là que nous possédons le don d'intelligence.

VII. Or entendez bien, l'unité de jouissance qui est en Dieu, se présente dans le mouvement qui nous y ramène, comme une ténèbre où tout mode s'abolit, comme une pure incompréhensibilité. Moyennant l'amour et la simplicité d'intention, l'esprit fait retour en son sein, activement par l'offrande de toutes ses vertus, et fruitivement par l'offrande de lui-même au-dessus de toutes les vertus.

De cette considération amoureuse résulte le septième don, à savoir l'esprit de sagesse savoureuse : il pénètre la simplicité de notre esprit, notre âme et notre corps de sagesse et de goût spirituel. C'est une touche ou motion divine dans l'unité de notre esprit, fondement et origine de toutes les grâces, de tous les dons, de toutes les vertus. Et dans cet attouchenlent divin chacun goûte la saveur de ses exercices et de toute sa vie, selon la véhémence de cette touche et la mesure de son amour. Or cette motion divine est l'intermédiaire la plus intime entre Dieu et nous, entre le repos et l'action, entre les modes déterminés et l'indétermination pure, entre le temps et l'éternité.

Cette brûlure spirituelle, Dieu la produit en nous, de prime abord, avant aucun don, quoique à vrai dire nous n'en ayons connaissance et n'en fassions l'expérience savoureuse qu'en tout dernier lieu. Car lorsque nous avons cherché Dieu avec amour dans tous nos exercices, jusqu'au fond le plus intime de notre âme, alors nous éprouvons l'irruption de toutes les grâces et de tous les dons divins. Cet attouchement nous le sentons dans l'unité de nos puissances supérieures, au-dessus de la raison mais non en dehors d'elle, car nous percevons une touche qui nous meut.

Toutefois si nous voulons savoir ce que c'est ou d'où cela vient, notre raison se montre défaillante, comme toute considération d'ordre créé. Car l'air peut être éclairé par la lumière du soleil, nos yeux peuvent être subtils et sains ; si nous voulons suivre les rayons qui apportent la clarté et considérer le disque du soleil, les yeux cessent d'être en état de faire leur oeuvre, ils se contentent de recevoir passivement la lumière des rayons. De la même façon le reflet de la lumière incompréhensible est si intense, tel qu'il se présente à l'unité de nos puissances supérieures, que toute opération d'ordre créé, procédant par distinction, se trouve nécessairement défaillante.

Ici notre activité doit se résoudre à subir passivement l'action de Dieu en nous et c'est là l'origine de tous les dons. Car si nous étions capables de saisir Dieu par notre seule appréhension, Il se donnerait Lui-même à nous sans intermédiaire; cela nous est impossible, car nous sommes trop étroits et trop infimes pour le saisir. C'est pourquoi Il verse en nous ses dons selon la mesure de notre capacité et selon la noblesse de nos exercices.

L'unité féconde de Dieu se tient en effet au-dessus de l'unité de nos puissances et nous sollicite toujours à porter la ressemblance divine dans l'amour et la vertu. Aussi nous sentons-nous à chaque instant incités par une touche nouvelle à nous rénover davantage et à devenir plus ressemblants à Dieu dans la vertu. Du fait de cette touche qui se renouvelle, l'esprit est saisi de faim et de soif : il veut épuiser la saveur de cet abîme sans fond, dans la tempête de l'amour le parcourir de bout en bout, pour pouvoir se rassasier. Il en résulte, sous l'empire de cette faim, un acharnement éternel à passer outre à une insuffisance éternelle ; car tous les esprits qui aiment tendent vers Dieu leurs efforts et leurs désirs, chacun selon le degré de sa noblesse, et selon l'attouchement divin qui se fait sentir en lui. Et pourtant Dieu demeure éternellement insaisissable au gré de nos désirs et des initiatives de notre activité. C'est pour cela qu'il subsiste en nous une faim éternelle et l'éternel désir de rentrer avec tous les saints dans l'unité.

Or dans la rencontre de Dieu la clarté et la chaleur sont si intenses et si démesurées, que tout esprit se montre inapte à poursuivre ses opérations, fond et s'évanouit dans l'amour qu'il ressent en son unité. Il doit alors subir passivement l'action de Dieu en lui en tant que pure et simple créature, de sorte que notre esprit, avec la grâce de Dieu et toutes nos vertus, se réduit à n'être plus qu'un amour sensible, dans l'inaction ; notre esprit est en effet arrivé au terme de son activité et il n'est plus lui-même qu'amour. Ici il est devenu simple, apte à recevoir tous les dons et capable de pratiquer toutes les vertus.

En ce fond de l'amour ressenti jaillit la veine d'eau vive, c'est-à-dire l'illumination ou l'action intérieure de Dieu, qui à chaque instant nous meut, nous stimule, nous attire et nous amène à nous répandre en nouvelles oeuvres de vertu.

Ainsi je vous ai montré le fond et le mode de toutes les vertus.

C. L'UNION « SANS INTERMÉDIAIRE » ET SES TROIS MODES

Or entendez bien, l'illumination de Dieu, sans mesure et d'une clarté incompréhensible, cause de tous les dons et de toutes les vertus, cette lumière incompréhensible, transforme l'inclination fruitive de notre esprit et l'imprègne d'une même clarté incompréhensible dans laquelle tout mode s'efface. Et dans cette lumière l'esprit s'évanouit à lui-même dans un repos de pure jouissance, car ce repos est sans mode et sans fond, et on ne peut le connaître que par lui-même, c'est-à-dire en s'y livrant. Si nous pouvions en effet le connaître et le comprendre, il se prêterait à quelque mode et quelque mesure : ainsi il ne saurait nous satisfaire, ce ne serait plus la quiétude mais une perpétuelle inquiétude. C'est pourquoi la simple inclination amoureuse de notre esprit, en cette évanescence, produit en nous un amour fruitif, lequel est insondable.

Or l'abîme de Dieu appelle l'abîme, à savoir tous ceux qui sont unis à l'esprit de Dieu par l'amour de fruition. Cet appel, c'est l'inondation d'une clarté essentielle. Et cette clarté essentielle, nous enveloppant d'un amour insondable, nous amène à nous perdre nous-mêmes et à nous écouler dans la ténèbre farouche de la Divinité. Et ainsi unis, sans intermédiaire ne faisant qu'un avec l'esprit de Dieu, nous sommes à même de rencontrer Dieu avec l'aide de Dieu, et de posséder avec Lui et en Lui d'une manière durable notre éternelle félicité.

Cette vie très intime s'exerce de trois manières.

a. LE PREMIER DES TROIS MODES

Parfois l'homme intérieur rentre en lui-même, d'une manière simple, selon l'inclination fruitive, au-dessus de toute activité et de toute vertu, par un simple regard plongeant dans l'amour de fruition. C'est ici qu'il rencontre Dieu sans intermédiaire. De l'unité divine rayonne en lui une simple lumière, et ce que cette lumière lui révèle n'est que ténèbre, nudité, néant. De cette ténèbre il est comme enveloppé : tout mode pour lui s'abolit, comme s'il versait dans l'égarement. Dans cette nudité il pert la faculté de considérer distinctement les choses et se laisse transformer et imprégner de la toute simple clarté. Dans le néant il se sent défaillir en toutes ses oeuvres car l'activité de l'amour infini de Dieu l'emporte sur la sienne.

Or, par l'inclination fruitive de son esprit, il triomphe de Dieu et ne fait plus qu'un esprit avec Lui. Par cette union dans l'esprit de Dieu, il lui est donné de goûter une saveur délectable, il possède l'essence divine. Abîmé en lui-même dans son existence essentielle, il est comblé d'une félicité infinie, des richesses même de Dieu. Et de ces richesses se répand dans l'unité des puissances supérieures la plénitude enveloppante de l'amour ressenti. De cette plénitude de l'amour ressenti se répand dans le coeur et dans les puissances charnelles un goût sensible et pénétrant. Du fait de ce flot débordant l'homme devient immobile intérieurement, impuissant en lui-même et dans toutes ses oeuvres et il ne sait et ne sent rien d'autre au fond le plus intime de son être, dans son âme et dans son corps, qu'une clarté singulière avec un bien-être sensible et un goût pénétrant.

C'est là le premier mode, lequel implique une complète disponibilité. Il détourne l'homme en eflet de toute préoccupation à l'endroit des choses et l'élève au-dessus de toute activité et de toute vertu, il l'unit à Dieu et assure la stabilité des exercices les plus intimes qu'on puisse pratiquer. Aussi chaque fois que l'homme juste s'embarrasse de quelque préoccupation ou de quelque pratique vertueuse pour s'arrêter à des images, au lieu de rentrer en lui-même comme il le désire, il se heurte dans ce mode à un obstacle. Ce mode consiste en effet à s'élever, au-dessus de toutes choses à une entière disponibilité. Voilà ce qu'il y avait à dire sur la première manière des exercices les plus intimes.

b. LE SECOND MODE, D'UN DEGRÉ PLUS ÉLEVÉ

Il arrive parfois que cet homme intérieur se tourne vers Dieu par le désir et par l'action, en vue de rendre à Dieu honneur et gloire, de s'offrir lui-même, avec tout ce qu'il peut faire, et de se consumer dans l'amour de Dieu : ici il rencontre Dieu par intermédiaire. Cet intermédiaire c'est le don de sagesse savoureuse qui est la base et l'origine de toute vertu, incitant et animant tout homme juste à la vertu selon la mesure de son amour ; quant à l'homme intérieur, il le touche et l'embrase parfois d'un amour tel que tous les dons de Dieu, tout ce que Dieu peut donner en dehors de Lui-même, lui semble trop peu et ne saurait lui suffire, ne faisant au contraire qu'accroître son impatience : il possède en effet la faculté de percevoir ou de sentir au fond de son âme, où toutes les vertus ont leur principe et leur fin, où par tous ses voeux il fait offrande à Dieu de toute vertu, où l'amour enfin demeure vivant. Pour cette raison la faim, la soif d'amour deviennent si grandes qu'à tout instant il s'abandonne, renonçant à toute activité qui se trouve défaillante, s'anéantissant dans l'amour. Il a faim et soif dans son désir de connaître le goût de Dieu. Chaque fois qua brille en lui le regard de Dieu, il se sent saisi par Dieu et c'est alors seulement que se renouvelle la touche d'amour. De la sorte, quoique vivant il meurt et quoique mourant il revient à la vie. Et c'est ainsi que la faim et la soif d'amour se renouvellent en lui à chaque instant, attisant son désir.

C'est là le second mode : il est de l'ordre du désir, lorsque l'amour s'appuie sur la ressemblance et aspire de tous ses voeux à l'union avec Dieu.

Ce mode est pour nous d'un plus grand profit et d'un plus grand honneur que le premier, car il est la cause du premier. Personne en effet ne peut parvenir au repos qui se situe au-dessus de toute activité, s'il n'a aimé auparavant et en désir et en action. C'est pourquoi la grâce de Dieu et notre amour actif doivent précéder et suivre, c'est-à-dire qu'il faut s'y exercer avant et après. Car sans les oeuvres d'amour nous ne pouvons ni mériter ni atteindre Dieu, non plus que conserver ce que nous avons acquis par les oeuvres d'amour. Aussi nul ne doit-il se croire quitte de toute activité tant qu'il reste maître de lui-même et en état de se livrer aux oeuvres de l'amour. Ainsi quand l'homme juste s'attarde tant soit peu à quelque don divin ou quelque créature, il rencontre un empêchement dans cet exercice de la vie la plus intime; cet exercice consiste en effet dans une faim que rien ne peut rassasier si ce n'est Dieu.

c. LE TROISIÈME MODE, QUI CONDUIT L'HOMME A LA PERFECTION DE LA JUSTICE

De ces deux modes résulte le troisième, à savoir une vie intérieure selon la justice. Or entendez bien, Dieu vient sans cesse en nous avec intermédiaire ou sans intermédiaire, il nous presse de jouir et d'agir, et de telle sorte qu'une attitude ne soit pas empêchée par l'autre mais plutôt renforcée toujours. C'est pourquoi l'homme intérieur possède sa vie selon ces deux modes, à savoir le repos et l'action.

Or en chacun d'eux il est tout entier et sans partage, car il est tout entier en Dieu où il repose dans la jouissance, et il est tout entier en lui-même où il aime dans l'action. Et à tout instant il lui vient de Dieu l'exhortation, l'intimation de renouveler une attitude et l'autre, le repos et l'action. Et la justice que l'esprit observe, veut payer à tout instant ce que Dieu réclame d'elle. C'est pourquoi à chaque regard que Dieu fait luire en lui, l'esprit rentre en lui-même, agissant et jouissant ; ainsi il se renouvelle en toute vertu et s'immerge plus profondément dans le repos de jouissance. Or Dieu par un même effet de sa largesse, se donne Lui-même «vec tous ses dons, et l'esprit, chaque fois qu'il se recueillu, se donne lui-même avec tous ses dons, et l’esprit, chaque fois qu’il se recueille, se donne lui-même avec toutes ses œuvres.

Mais moyennant la lumière simple que Dieu fait luire au dedans, l'inclination à la jouissance et l'écoulement amoureux, l'esprit accède à l'union divine, et sans cesse il se trouve transporté dans le repos. Moyennant les dons d'intelligence et de sagesse savoureuse, il subit une touche qui l'incite à l'action, et à tout instant il est illuminé et embrasé d'amour. Et il lui est montré, d'une façon toute spirituelle, et représenté tout ce qu'un homme peut désirer. Il éprouve une faim et une soif à la vue d'un aliment dont se nourrissent les anges et d'un breuvage tout céleste. Il peine fort par amour, car il aperçoit son repos; il est pèlerin et il aperçoit le pays ; il combat par amour pour remporter la victoire, car déjà il voit sa couronne. La consolation, la paix, la joie, avec la beauté et la richesse, tout ce qui peut rendre heureux, est montré, apparaît en Dieu sans mesure à la raison éclairée, sous des figures spirituelles. A cette vue et sous la touche divine l'amour demeure actif. Un homme juste de cette espèce a organisé en son esprit une vie véritable qui consiste et dans le repos et dans l'action, propre à durer éternellement ; toutefois au terme de la vie présente, elle sera transformée, portée à un état plus haut.

C'est ainsi que l'homme vit selon la justice : il va vers Dieu avec un amour fervent, par une activité qui est éternelle, et en Dieu, par l'inclination à la jouissance, il entre dans un éternel repos ; et il demeure en Dieu, encore qu'il sorte pour se porter vers toutes les créatures, avec un amour commun, dans la vertu et la justice.

Or c'est là le sommet de la vie intérieure. Tous ceux qui ne trouvent pas en un seul et même exercice et le repos et l'action, ne sont pas parvenus à cette justice. Le juste ainsi disposé, quand il se recueille en Dieu, ne saurait trouver d'obstacles car il se recueille intérieurement et par la jouissance et par l'action. Mais l'homme est semblable à un miroir double, reflétant des images sur ses deux faces. En sa partie supérieure il reçoit en effet Dieu avec tous ses dons, et en sa partie inférieure il reçoit des sens les images corporelles. Or il peut se recueillir en Dieu quand il veut et pratiquer la justice sans empêchement. L'homme toutefois est changeant en cette vie et pour cette raison il arrive souvent qu'il se tourne vers le dehors et s'exerce selon les sens, sans nécessité et sans en recevoir l'ordre de la raison éclairée ; c'est ainsi qu'il tombe dans les fautes quotidiennes. Mais toutes les fautes quotidiennes sont sans le recueillement amoureux de l'homme juste, comme une goutte d'eau dans une fournaise ardente.

Ici je termine ce qui concerne la vie intérieure.

d. COMMENT D'AUCUNS MÈNENT UNE VIE CONTRAIRE A CES TROIS MODES

Il se trouve des hommes qui paraissent bons et mènent pourtant une vie contraire à ces trois modes et à toutes les vertus. Que chacun donc s'examine et s'éprouve lui-même. Tout homme qui n'est pas attiré ni éclairé par Dieu, ne ressent pas la touche d'amour et n'a ni la dévotion active qui se nourrit de désirs, ni l'inclination simple et amoureuse qui porte vers le repos dans la jouissance. Pour cette raison il ne peut accéder à l'union avec Dieu. Car tous ceux qui vivent sans amour surnaturel, se replient sur eux-mêmes et cherchent le repos en des choses étrangères. Toutes les créatures inclinent en effet à chercher le repos et c'est pour cela que les bons comme les mauvais cherchent à se reposer de tant de façons diverses.

Or faites bien attention, une fois que 1'homme est parvenu à se dépouiller et abstraire de toute image à l'endroit des sens, qu il s'est dégagé de toute activité à l'endroit des puissances supérieures, du seul fait de la nature il parvient au repos. Et ce repos tous les hommes peuvent le trouver et le posséder en eux-mêmes du seul fait de la nature, sans la grâce de Dieu, dès l’instant qu'ils peuvent se dégager de toute image el de toute activité. Mais l'homme aimant ne saurait trouver ici le repos, car la charité et la motion intime de la grâce divine n'en sont pas apaisées. C'est pourquoi l'homme intérieur ne peut durer longtemps dans le repos naturel qu'il trouve en lui-même.

Or considérez de quelle manière on se livre à ce repos naturel. Il suffit de rester tranquillement sur sa chaise sans s'adonner à aucun exercice, intérieur ou extérieur, libre de toute occupation, de manière à trouver le repos sans que rien empêche d'y demeurer. Mais le repos pratiqué de cette façon n'est pas chose permise, car il engendre chez l'homme l'aveuglement dans l'ignorance, il le fait s'affaisser en lui-même dans l’inaction. Or ce repos n est autre chose qu'un désoeuvrement dans lequel on tombe en sombrant dans l'oubli de soi-même, de Dieu et de toutes choses par manière d'acte unique. Ce repos est contraire au repos surnaturel qu'on possède en Dieu, lequel consiste en effet à s’écouler amoureusement avec un simple regard dans l’incompréhensible Clarté. Ce repos en Dieu, qu'il faut chercher toujours activement, par de fervents désirs, qu'on trouve dans l'inclination à la suprême jouissance, qu'on possède éternellement dans l’écoulement d'amour, et une fois qu'on le possède, qui doit néanmoins être cherché toujours, il dépasse par son élévation le repos de la nature, d'aussi haut que Dieu est élevé au-dessus de toutes les créatures.

Aussi se trompent-ils tous ceux qui pensent s'évanouir à eux-mêmes en s'enfonçant dans un repos purement naturel, sans chercher Dieu par le désir ni le trouver par l'amour de fruition. Le repos qu'ils possèdent consiste à se sentir délivré de soi-même, ce à quoi ils sont portés par la nature et l'habitude. Or dans ce repos naturel on ne peut trouver Dieu. Il conduit seulement à un état de loisir auquel Juifs et païens peuvent accéder, ainsi que tous les hommes, si mauvais soient-ils, pourvu qu'ils vivent dans leurs péchés sans remords de conscience, et soient à même de se dégager de toute image et de toute activité.

Dans cet état de loisir, le repos est agréable et profond. Ce repos n'est pas en soi un péché, car tous les hommes y sont portés par nature, dès qu'ils peuvent se dégager de toute occupation. Mais dès l'instant qu'on veut le pratiquer et le posséder sans faire oeuvre de vertu, on tombe dans l'orgueil spirituel et dans un contentement de soi-même dont on, guérit difficilement. On s'imagine volontiers qu'on possède ou qu'on est ce à quoi on ne parvient jamais.

Quand l'homme possède ainsi ce repos dans l'affranchissement de toute préoccupation et tient pour un obstacle toute application amoureuse, il reste replié sur lui-même pour demeurer en repos et mène une vie contraire au premier mode qui permet d'accéder à l'union avec Dieu. C'est le principe de tous les égarements de l'esprit.

Or considérez la comparaison suivante : Les anges qui se sont tournés vers Dieu amoureusement et fruitivement, avec tout ce qu'ils avaient reçu de Lui, trouvèrent la félicité et le repos éternel. Mais ceux qui se sont repliés sur eux-mêmes et cherchèrent le repos en se complaisant en eux-mêmes, dans une lumière seulement naturelle, pour eux le repos fut bref et la licence vite ôtée : ils furent frappés d'aveuglement et séparés de la Lumière éternelle, ils tombèrent dans les ténèbres et dans des tourments éternels.

Telle est la première erreur contraire, dans laquelle on donne en cherchant le repos dans une fausse oisiveté.


D'AUTRES HOMMES QUI CONDUISENT LEUR ACTIVITÉ EN OPPOSITION AVEC LE DEUXIÈME MODE .

Or entendez bien, quand l'homme veut posséder quelque repos dans l'oisiveté, sans avoir pour Dieu une dévotion fervente et affamée, il est prêt à donner dans toutes les erreurs. Car il s'est détourné de Dieu pour se porter vers lui-même avec un amour naturel, il cherche et désire consolations et suavités et toute délectation. Il ressemble ainsi à un marchand : dans toutes ses oeuvres en effet, il se replie sur lui-même, cherchant et poursuivant son repos et son bénéfice plus que la gloire de Dieu. Cet homme qui vit ainsi dans un amour purement naturel, s'enferme dans son esprit propre, sans parvenir à aucun détachement.

D'aucuns mènent une rude vie, se livrant à la pratique de pénitences, pour se faire connaître et avoir un renom de grande sainteté, pour mériter aussi grande récompense. Car tout amour naturel se complaît en lui-même et aime recevoir la gloire dans le temps et une grande récompense dans l'éternité.

Il s'en trouve d'autres qui ont de nombreuses préférences, demandant et désirant bien des choses extraordinaires de la part de Dieu : il arrive souvent qu'ils soient trompés. Ils voient quelquefois leur arriver, du fait de l'ennemi, les choses qu'ils désirent ; alors ils en rapportent l'effet à leur sainteté et s'imaginent qu'ils sont dignes de toutes ces faveurs. Car ils sont orgueilleux, sans recevoir de Dieu quelque motion ou illumination : c'est pour cette raison qu'ils s'enferment en eux-mêmes. Une petite consolation est pour eux un grand sujet de joie, car ils ne savent pas ce qui leur fait défaut. Ils sont portés tout à la fois, quant à leurs appétits, à goûter les joies intérieures et à connaître les délectations spirituelles qui tiennent à la seule nature. C'est là ce qui se nomme luxure spirituelle, car c'est une inclination désordonnée, commandée par un amour naturel, qui fait toujours retour sur luimême et cherche en toutes choses sa propre satisfaction. Ces hommes sont aussi toujours orgueilleux et opiniâtres au point de vue spirituel et pour cette raison leur désir et leur appétit se portent parfois si vivement sur les choses qu'ils s'efforcent d'obtenir de Dieu, qu'ils sont trompés et que quelques-uns tombent dans la possession du démon.

Ces hommes mènent une vie en tout point contraire à la charité et au recueillement amoureux dans lequel l'homme s'offre lui-même avec tout ce qu'il peut faire pour l'honneur et l’amour de Dieu et dans lequel on ne saurait se contenter de goûter aucune satisfaction, si ce n'est un bien incompréhensible qui ne peut être que Dieu. La charité est en effet un lien d'amour qui nous transporte et dans lequel nous nous renonçons nous-mêmes et nous unissons à Dieu et Dieu à nous. Mais l'amour naturel fait retour sur lui-même et sur ses propres plaisirs, il demeure toujours seul. Cependant l'amour naturel ressemble autant à la charité dans les oeuvres extérieures qu'un cheveu à un autre sur une même tête. Mais leur intention est dissemblable. Car l'homme juste cherche, poursuit et désire toujours d'un coeur haut la gloire de Dieu. Au contraire dans l'amour naturel l'homme ne recherche toujours que lui-même et son profit.

Lors donc que l'amour naturel l'emporte sur la charité en s'y opposant, l'homme tombe dans quatre péchés, à savoir : l'orgueil, la cupidité, la gourmandise et la luxure dans l'ordre spirituel. C'est ainsi qu'Adam tomba au paradis et toute la nature humaine avec lui. Car il s'aima lui-même d'un amour naturel et d'une façon déréglée ; c'est pourquoi il se détourna de Dieu et, dans son orgueil, méprisa le commandement divin. Il désira la science et la sagesse avec cupidité, il chercha à goûter le plaisir avec gourmandise, et ensuite il fut incité à la luxure. Par contre Marie fut un vivant paradis. Elle trouva la grâce qu'Adam avait perdue et bien davantage encore, car elle est Mère de l'amour. Elle se tourna vers Dieu activement par la charité, elle reçut et conçut le Christ avec humilité, et elle l’offrit au Père ainsi que toutes ses souffrances avec générosité. Or elle ne goûta jamais ni consolation ni la douceur de quelque don avec gourmandise. Et toute sa vie s'écoula dans la pureté. Celui qui la suit surmonte tous les obstacles à la vertu et parvient au royaume où elle règne avec son Fils dans l'éternité.

D'AUTRES ENCORE QUI MENENT UNE VIE CONTRAIRE AUX TROIS MODES ET A TOUTE VERTU

Lors donc que l'homme possède le repos naturel en se dégageant de toute occupation, et dans toute son activité se recherche lui-même et reste obstinément attaché à son esprit propre, il ne peut s'unir à Dieu, car il vit en dehors de la charité et de la ressemblance divine. Ici commence le troisième obstacle qui est le plus nuisible de tous, et c'est une vie contraire à la justice, pleine d'erreurs spirituelles et de toutes perversités. 0r prenez soin de bien faire attention de manière à m'entendre. Ces hommes-là sont, à ce qu'il leur semble, de grands contemplatifs, et ils s’imaginent être les plus saints qui soient en vie. Cependant ils vivent en opposition et dissemblance avec Dieu, tous les saints et tous les justes. Or notez bien cette remarque de manière à pouvoir les reconnaître à la fois dans leurs paroles et dans leurs oeuvres.

Du fait du repos naturel qu'ils sentent et possèdent en eux-mêmes dans leur désoeuvrement, ils se tiennent pour libres, unis à Dieu sans intermédiaire, élevés au-dessus de toutes les pratiques de la sainte Eglise, au-dessus des commandements de Dieu, au-dessus de la loi, au-dessus de toutes les œuvres vertueuses auxquelles on puisse s’adonner de quelque façon. Il leur semble en effet que cet affranchissement est chose si grande, qu'on ne y faire obstacle par aucune oeuvre si bonne soit-elle : un tel affranchissement est en effet plus noble que toute vertu. Aussi se tiennent-ils dans une passivité, sans se livrer à une oeuvre quelconque, ni en haut ni en bas, tout comme l'outil qui de lui-même reste inactif et dans l'attente du moment où son maître voudra travailler. S'ils se livraient à quelque travail, Dieu en serait gêné dans son action. C'est pourquoi ils sont affranchis de toute vertu, tellement affranchis qu'ils se gardent de vouloir louer Dieu ou Lui rendre grâces ; ils n'ont ni connaissance, ni amour, ni volonté, ni prière, ni désir. Car tout ce qu'ils pourraient demander ou désirer, à ce qu’il leur semble, ils le possèdent déjà. Et c'est ainsi qu'ils sont pauvres d'esprit, car ils sont sans volonté, ils se sont détachés de tout et vivent sans se réserver en propre quelque préférence, car il leur semble qu'ils sont dégagés de toutes choses, qu'ils se sont élevés au-dessus de toutes choses, et qu'ils possèdent ce en vue de quoi toutes les pratiques de la sainte Eglise sont ordonnées et instituées. Et, à ce qu'ils disent, personne ne peut rien leur donner, ni rien leur prendre, fût-ce Dieu Lui-même ; car dans leur imagination ils ont dépassé toutes les pratiques et toutes vertus. Ils sont parvenus à un état de pure disponibilité et sont devenus quittes de toutes les vertus. Pour y atteindre il faut se donner plus de peine, disent-ils, pour être quitte de la vertu dans une totale disponibilité, que pour acquérir la vertu.

C'est pourquoi ils veulent être libres et n'obéir à personne, ni au pape, ni à l'évêque, ni au curé. Quoi qu'ils manifestent au dehors en apparence, ils ne sont intérieurement soumis à personne, ni par leur volonté, ni par leurs oeuvres, car ils sont affranchis de tout cela dans la mesure où la sainte Eglise en fait l'objet de quelque prescription, Aussi disent-ils : aussi longtemps que l'homme poursuit la vertu et qu'il désire faire l'adorable volonté de Dieu, c'est encore un homme imparfait. Car il est encore en quête de vertus et ne sait rien de cette pauvreté spirituelle, ni de cette disponibilité. Toutefois dans leur imagination ils sont élevés au-dessus de tous les choeurs des saints et des anges, et au-dessus de toute récompense qu'on puisse mériter de quelque façon. Aussi disent-ils qu'ils ne sauraient jamais croître en vertu, ni mériter une plus grande récompense, non plus que commettre jamais aucun péché.

Or ils prétendent qu'ils vivent sans volonté et qu'ils ont abandonné à Dieu leur esprit dans le repos et la disponibilité totale, qu'ils ne font qu'un avec Dieu et qu'ils sont réduits à néant en eux-mêmes. Aussi quelles que soient les convoitises de la nature charnelle, ils peuvent faire librement tout ce qu'elle désire, parce qu'ils sont parvenus à un état d'innocence et qu'aucune loi n'a été portée pour eux. Pour cette raison si la nature a sujet de se porter vers une chose ou une autre dont elle a envie, de crainte que la disponibilité de l'esprit en subisse quelque empêchement ou entrave, ils donnent satisfaction à la nature selon ses convoitises, afin que la disponibilité de l'esprit demeure sans obstacle. Dès lors ils ne font aucun cas des jeûnes, des fêtes, ni d'aucun commandement, ou ne les observent tant soit peu qu'à cause des gens ; ils vivent en effet sans se faire en quoi que ce soit le moindre scrupule de conscience.

J'espère que de ces hommes-là on n'en trouve pas beaucoup, mais ceux qui sont de cette sorte sont les plus mauvais et les plus nuisibles qui existent et il est difficile qu'ils puissent jamais se convertir. Parfois même ils sont possédés du démon, et alors ils sont si rusés qu'on a bien du mal, par le raisonnement, à en venir à bout. Mais en ayant recours à l'Ecriture sainte, à l'enseignement du Christ et aux dogmes de notre foi on finit bien par constater qu'ils sont dans l'erreur.

D'UNE DERNIÈRE SORTE D'HOMMES PERVERS

On trouve encore une autre sorte d'hommes pervers, qui sont en opposition avec les précédents sur quelques points. Ceux-ci considèrent également qu'ils sont affranchis de toute action et qu'ils ne sont rien d'autre qu'un instrument dont Dieu se sert pour faire ce qu'Il veut et comme Il veut. C'est pourquoi ils disent qu'ils sont dans une pure passivité, sans aucune activité, et que les oeuvres que Dieu opère par eux sont plus nobles et de plus de mérite que celui auquel peut parvenir tout autre qui fait lui-même ses oeuvres dans la grâce de Dieu. Ainsi disent-ils qu'ils se contentent de subir l'action divine, qu'ils ne font rien par eux-mêmes, mais que Dieu opère toutes leurs oeuvres. Ils disent aussi qu’ils ne peuvent faire aucun péché, parce que c'est Dieu qui fait leurs oeuvres et qu'ils sont affranchis de tout : tout ce que Dieu veut se fait par eux et il n'en va pas autrement. Ces hommes-là se sont abandonnés intérieurement, renonçant à toute activité, s'établissant dans une totale disponibilité, et ils vivent sans préférence d'aucune sorte. Ils ont une manière abandonnée et humble, et peuvent fort bien subir et souffrir tout ce qui leur arrive d'une âme égale, car il leur semble qu'ils sont un instrument par lequel Dieu agit à sa guise. A bien des égards et en bien des oeuvres ils se comportent d'une manière qui ressemble à celle des justes ; en d'autres occurrences ils font tout le contraire des hommes de bien, car toutes les choses vers lesquelles ils se sentent portés intérieurement, qu'elles soient licites ou illicites, ils tiennent qu'elles viennent toutes du Saint-Esprit. C'est sur ce point et sur d'autres semblables qu'ils se trompent. Car l'Esprit de Dieu ne saurait vouloir, conseiller ou opérer chez personne des choses contraires à l'enseignement du Christ et de l'Eglise.

Ces hommes-là il est difficile de les reconnaître, à moins d'être éclairé et d'avoir le discernement des esprits et de la vérité divine. Certains sont en effet subtils, et fort capables de se déguiser en affectant des opinions contraires ; or ils sont si opiniâtres et s'enferment si bien dans leur esprit propre, qu'ils mourraient plutôt que de céder sur quelque point auquel ils se sont arrêtés. Car ils se tiennent eux-mêmes pour les plus saints et les plus éclairés qui existent. Ils s'opposent aux précédents en ce qu'ils disent qu'ils peuvent croître et mériter, alors que les précédents considèrent qu'ils ne peuvent plus acquérir de mérites, car ils se possèdent eux-mêmes dans l'unité et la disponibilité, et dans cet état on ne saurait s'élever plus haut puiqu’on ne s'y livre plus à aucun exercice.

Tous ils sont des hommes pervers et les plus mauvais qui existent : il faut les fuir comme les démons de l'enfer. Mais si vous avez bien compris la doctrine que je vous ai exposée en détail, il vous sera aisé de constater qu'ils sont dans l'erreur, car ils mènent une vie contraire à Dieu et à la justice, en opposition avec celle de tous les saints. Or tous ils sont des précurseurs de l'Antéchrist, qui lui préparent la voie en vue de ruiner la foi. Ils veulent en effet être libres, sans obéir aux commandements de Dieu et sans pratiquer la vertu, ils veulent être affranchis de tout et unis à Dieu sans amour et sans charité. Ils veulent être des contemplatifs sans fixer sur Dieu le regard de l'amour. Ils veulent être les plus saints des hommes, sans se livrer aux oeuvres de la sainteté. Ils disent qu'ils se reposent en Celui qu'ils n'aiment pas. Ils dirent qu'ils sont élevés en Celui vers qui ne se tournent ni leur volonté ni leur désir. Ils disent qu'ils sont affranchis de toute vertu et de toute dévotion, de manière à ne pas faire obstacle à Dieu dans son action. Ils confessent bien que Dieu est le Créateur et le Seigneur de toutes les créatures, pourtant ils ne veulent Lui adresser ni louanges ni actions de grâces.

Tout en affirmant que sa puissance et sa richesse n'ont pas de bornes, ils soutiennent qu'Il ne peut rien leur donner ni rien leur prendre, comme ils ne peuvent d'ailleurs ni croître ni mériter. Certains sont d'une opinion contraire et disent qu'ils peuvent mériter une plus grande récompense que d'autres hommes, car c'est Dieu qui opère leurs oeuvres et dans leur état de disponibilité ils subissent passivement l'action divine, se regardant eux-mêmes comme mus par Dieu. Et, à ce qu'ils disent, c'est en cela que consiste le plus haut mérite.

Tout cela n'est qu'un amas d'erreurs et d'impossibilités, car l'activité de Dieu en Lui-même est éternelle et immuable : son activité se termine en effet à Lui-même et à rien d'autre que Lui. Et dans cette activité il ne saurait y avoir place pour la croissance ou le mérite d'aucune créature, puisqu'ici il n'y a rien que Dieu, qui ne peut ni s'élever ni s'abaisser. Pour ce qui est des créatures, elles ont leur activité propre moyennant la puissance de Dieu, dans la nature et dans la grâce, et aussi dans la gloire. Et tandis que toutes les activités se terminent ici-bas dans la grâce, elles durent éternellement dans la gloire. Or s'il était possible - mais c'est une chose qui ne peut être - que la créature s'anéantît au point de vue de son activité, de manière à devenir aussi disponible qu'elle l'était avant d'exister, c'est-à-dire de manière à ne faire qu'un avec Dieu à tout égard comme c'était le cas alors, elle ne pourrait pas davantage mériter qu'elle ne le pouvait alors ; et d'ailleurs elle ne serait pas plus sainte ni bienheureuse que ne l'est une pierre ou un morceau de bois, car sans activité propre, sans l'amour et la connaissance de Dieu, nous ne pouvons atteindre à la béatitude ; Dieu toutefois serait bienheureux comme Il l'est de toute éternité et cela ne nous donnerait rien de plus.

Aussi n'est-ce rien que duperie tout ce qu'ils nomment disponibilité. Car ils veulent déguiser toutes leurs malices et toutes leurs perversités, les exalter comme plus nobles et plus hautes que quelque vertu ; les pires malices ils les enveloppent de subtilités, de manière à les faire passer pour tout ce qu'il y a de mieux. Ces hommes-là sont en opposition avec Dieu et tous ses saints. Par contre on peut les comparer aux esprits damnés qui sont en enfer, car les esprits damnés sont sans amour et sans connaissance et ils sont quittes de toutes louanges et actions de grâces, comme de toute dévotion amoureuse ; c'est même la raison de ce qu'ils demeurent éternellement damnés. A ces hommes-là il ne manque d'ailleurs plus que le temps qu’ils ont à vivre tombe dans l'éternité, et qu'alors la justice se manifeste dans ses œuvres.

Mais le Christ, Fils de Dieu, qui est dans son humanité le Régulateur et le Chef de tous les hommes de bien, leur montrant comment ils doivent vivre, fut et demeure à jamais avec tous ses membres, c'est-à-dire avec tous les saints, rempli d'amour et de désir, de louanges et d'actions de grâces à l'adresse de son Père céleste. Et cependant son âme était, elle est encore unie à l'essence divine et bienheureuse en son sein. Mais à cette prétendue disponibilité Il ne songea jamais à parvenir et n'y parviendra jamais, car son âme glorieuse et tous ceux qui arrivent à la béatitude, gardent éternellement une dévotion qui se manifeste dans l'amour, tout comme ceux que tourmentent la faim et la soif, et qui après avoir goûté la saveur de Dieu, ne peuvent jamais s'en rassasier. Cependant cette même âme du Christ jouit de Dieu, et tous les saints aussi, au delà de tout désir, là où il n'y a plus rien que l'un, à savoir la béatitude éternelle de Dieu et de tous ses élus.

Ainsi jouir et agir, telle est la félicité du Christ et de tous ses saints ; telle est aussi la vie de tous les justes, chacun à la mesure de son amour. Et c'est là une justice qui ne passera jamais. Aussi devons-nous nous orner extérieurement et intérieurement de vertus et de moeurs bonnes, comme ont fait les saints. Et nous devons nous présenter sous le regard de Dieu amoureusement, humblement avec toutes nos oeuvres : ainsi nous rencontrerons Dieu par l'intermédiaire de tous ses dons, puis nous éprouverons la touche de l'amour sensible et nous serons remplis d'un dévouement commun. De la sorte nous connaîtrons le débordement et le reflux d'une juste charité, nous serons établis et confirmés dans la simplicité et la paix, dans la ressemblance avec Dieu. Moyennant cette ressemblance, l'amour de simple jouissance et la clarté divine, nous nous écoulons nous-mêmes dans l'unité et rencontrons Dieu avec l'aide de Dieu, sans intermédiaire, dans le repos et la jouissance. Et c'est ainsi qu'éternellement nous demeurerons en Dieu, débordant toujours au dehors et rentrant sans cesse au dedans. C'est par là que nous possédons véritablement la vie intérieure dans toute sa perfection. Pour que cela nous arrive, veuille Dieu nous aider. Amen.

*

TROISIÈME LIVRE : LA VIE DANS LA CONTEMPLATION DE DIEU

Celui qui aime Dieu d'un amour fervent et Le possède dans le repos de jouissance, comme il se possède lui-même dans un amour actif et diligent, menant une vie vertueuse selon la justice, moyennant ces trois choses et la révélation secrète de Dieu, l'homme intérieur en un mot, parvient à une vie adonnée à la contemplation divine. Il est certain que cet amant, homme intérieur et juste, Dieu l'a librement élu pour l'élever à une contemplation superessentielle dans la lumière divine et selon un mode divin. Cette contemplation nous établit dans un état de pureté et de netteté qui dépasse tout notre entendement, car il s'agit d'un, ornement particulier, d'une couronne céleste, et en outre d'une récompense éternelle de toutes nos vertus et de toute notre vie. Nul n'y peut parvenir par son industrie ou par sa subtilité, non plus que par aucun exercice, c'est seulement celui que Dieu veut unir à son esprit et transfigurer par le don de Lui-même, qui peut accéder à la contemplation divine et nul autre.

La nature cachée de Dieu contemple et aime éternellement d'une manière active selon les personnes, et toujours elle jouit dans l'embrassement des personnes selon l'unité de l'essence. Dans cet embrassement qui s'accomplit dans l'unité essentielle de Dieu, tous les esprits intérieurs ne font qu'un avec Dieu en qui ils s'écoulent amoureusement, ils sont cette même unité qu'est l'Essence Elle-même, en Elle-même, selon le mode de la béatitude. Or dans cette unité sublime de la nature divine le Père céleste est la source et le principe de toute activité qui s'accomplit au ciel et sur la terre. Et Il dit dans le mystère où notre esprit s'abîme : « Voyez, l'Epoux vient, sortez à sa rencontre. », Ce sont ces paroles que nous allons maintenant expliquer et élucider, du point de vue d'une contemplation superessentielle qui est la base de toute sainteté et de toute vie à laquelle on puisse accéder.

A cette contemplation divine il en est fort peu qui puissent parvenir, du fait d'une incapacité ou d'une inaptitude qui tient à eux-mêmes, comme aussi à cause du mystère où se cache la lumière dans laquelle on contemple. C'est pourquoi personne ne comprendra vraiment à fond ces explications par les seules ressources de quelques connaissances acquises ou les subtilités de réflexions personnelles. Car toutes les paroles, tout ce qu'il est possible d'apprendre et de comprendre à la manière des créatures, demeure hors de propos, loin en deçà de la vérité dont je veux parler. Mais celui qui est uni à Dieu et éclairé dans cette vérité, est en mesure de comprendre la vérité par elle-même. Car comprendre et entendre Dieu au-dessus de toutes les figures, tel qu'II est en Lui-même, c'est être dieu de par Dieu, sans intermédiaire ou quelque différence capable de s'interposer comme obstacle. Aussi je demande de quiconque ne comprend pas cela et ne le ressent pas dans l'unité fruitive de son esprit, qu'il ne s'en scandalise pas et laisse les choses être ce qu'elles sont. Car ce que je vais dire est vrai, et le Christ, la Vérité éternelle, l’a dit Lui-même dans ses enseignenvents à plusieurs reprises pour autant du moins que nous sommes capables de le découvrir et mettre en lumière. Pour cette raison celui qui veut comprendre doit être mort à lui-même et vivre en Dieu, il doit tourner son visage vers la Lumière éternelle, tout au fond de son esprit où la vérité éternelle se révèle sans intermédiaire,

________manque fin p350 et p.351_______________

PREMIERE PARTIE : “VOYEZ” . LES CONDITIONS REQUISES POUR VOIR

Or le Père céleste veut que nous soyons des voyants, car Il est le Père des lumières. C'est pourquoi Il prononce de toute éternité, sans cesse et sans intermédiaire, dans le mystère de notre esprit, une Parole unique et insondable, à l'exclusion de toute autre. Et dans cette Parole Il s'exprime lui-même et toutes choses et ce qu'Il dit par cette Parole, c'est uniquement : « Voyez. » Et c'est ainsi que s'effectue la procession et génération du Fils, la Lumière éternelle, dans laquelle on connaît, on voit toute félicité.

COMMENT ON PARVIENT A VIVRE DANS LA CONTEMPLATION DIVINE MOYENNANT TROIS CONDITIONS

Pour que l'esprit contemple Dieu avec l'aide de Dieu, sans intermédiaire, dans cette lumière divine, l’homme doit nécessairement satisfaire à trois conditions. En premier lieu il doit être bien ordonné extérieurement dans la pratique de toutes les vertus, intérieurement ne butter contre aucun obstacle, et ainsi être aussi dégagé de toute activité extérieure que s'il n'en exerçait aucune. Car s'il se préoccupe intérieurement de telle ou telle oeuvre de vertu, son esprit est envahi d'images, et aussi longtemps que durent ses préoccupations, il est incapable de contempler. En second lieu il doit adhérer à Dieu intérieurement, y appliquant son intention et son amour, comme enflammé d'une ardeur qui ne peut jamais s'éteindre. Dès l'instant qu'il sent en lui-même de telles dispositions, il est capable de contempler. En troisième lieu il doit se perdre lui-même dans l'indétermination sans modes, dans une ténèbre où tous les hommes adonnés à la contemplation s'égarent dans la jouissance, sans pouvoir jamais plus se retrouver eux-mêmes selon le mode des créatures.

Dans les profondeurs insondables de cette ténèbre où l'esprit aimant est mort à lui-même, commencent la révélation de Dieù et la vie éternelle. Car au sein de cette ténèbre s'engendre et luit une Lumière incompréhensible, à savoir le Fils de Dieu, dans laquelle on contemple la vie éternelle. Et c'est dans cette lumière qu'on devient voyant. Cette lumière divine est donnée à l'esprit dans la simplicité de son être, où il reçoit la clarté qu'est Dieu Lui-même, au-dessus de tous les dons et de toute activité créée, dans le vide qui s'ouvre dans un esprit dégagé de tout, et où lui-même se perd moyennant l'amour de fruition, et reçoit sans intermédiaire la clarté divine. Il devient sans cesse cette même clarté qu'il reçoit.

Voyez, cette clarté secrète dans laquelle où contemple tout ce qu'on désire, une fois que l'esprit s'est détaché de tout, elle est si grande que l'amant qui commencent la révélation de Dieu et la vie éternelle où il se repose, rien qu'une lumière incompréhensible. Dans la simple nudité qui s'étend à toutes choses il a le sentiment de se trouver lui-même cette lumière à l'aide de laquelle il voit, et rien d'autre.

Tel est donc le premier point où il est montré comment on devient un voyant dans la lumière divine. Heureux sont les yeux qui voient de cette façon-là, car ils possèdent la vie éternelle.

DEUXIÈME PARTIE : “L'EPOUX VIENT” . COMMENT LA GÉNÉRATION DIVINE SE RENOUVELLE SANS CESSE EN LA PARTIE NOBLE DE L'ESPRIT

Une fois que nous sommes ainsi devenus voyants nous pouvons contempler avec joie l'avènement éternel de notre Epoux. C'est là le second point dont nous allons maintenant parler.

Quel est donc l'avènement de notre Epoux qui puisse être éternel ? C'est une génération nouvelle, une illumination nouvelle qui s'accomplit sans cesse. En effet le fond d'où jaillit la clarté et qui est cette clarté même, est plein de vie et de fécondité. Aussi la révélation de la lumière éternelle se renouvelle t-elle sans cesse dans le secret de l'esprit. Voyez, toutes les opérations d'ordre créé et toutes les pratiques de vertu doivent ici se résorber, car ici Dieu s'engendre Lui-même en la plus noble cime de l'esprit. Et il n'y a de place ici pour rien d'autre qu'une éternelle contemplation où l'on fixe la Lumière à l'aide de la Lumière et dans la Lumière. Et l'avènement de l'Epoux est si prompt qu'à vrai dire Il est toujours là, demeurant avec ses richesses infinies, et qu'Il est toujours en train de venir, personnellement, sans cesse ni relâche, d'une venue nouvelle parmi d'aussi nouvelles clartés, tout comme s'Il n'était jamais venu auparavant. Car son avènement tient, hors du temps, dans un instant éternel qu'on saisit toujours avec un nouveau plaisir et de nouvelles joies.

Voyez, les délectations et les joies que cet Epoux apporte en son avènement, sont infinies, immenses, car c'est Lui-même. Aussi les yeux de l'esprit, par lesquels il contemple et fixe son Epoux, sont-ils si largements ouverts qu'ils ne peuvent jamais plus se fermer. La contemplation de l'esprit qui plonge son regard dans la révélation secrète de Dieu, dure en effet pour l'éternité, et pour saisir l'Epoux dans son avènement il s'ouvre si largement, que l'esprit devient lui-même l'Immensité qu'il appréhende.

C'est ainsi que Dieu avec l'aide de Dieu peut être saisi et vu, ce en quoi consiste toute notre béatitude.

Tel est le second point, où il est montré comment nous recevons sans cesse notre Epoux dans son avènement éternel, en notre esprit.


TROISIEME PARTIE : “SORTEZ”. COMMENT NOTRE ESPRIT EST SOLLICITÉ DE SORTIR DANS LA CONTEMPLATION ET LA JOUISSANCE

Or l'Esprit de Dieu prononce dans l'écoulement secret de notre esprit, cette parole : « Sortez pour vous adonner à une contemplation et une jouissance éternelle selon un mode divin. »

Toutes les richesses qui sont en Dieu par nature, nous les possédons par l'amour en Dieu, et Dieu les possède en nous par l'Amour infini qui est le Saint Esprit. Car dans l'Amour on goûte la saveur de tout ce qu'on peut souhaiter. C'est pourquoi du fait de cet Amour nous sommes morts à nous-mêmes, sortis hors de nous-mêmes en nous écoulant amoureusement dans un gouffre où tout mode s'évanouit, au sein de la ténèbre. Alors dans l'embrassement de la Trinité sainte l'esprit demeure pour l'éternité dans l'unité superessentielle, dans le repos et la jouissance. Et c'est dans cette même unité, selon qu'elle est féconde, que le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père, et toutes les créatures en eux. Cela dépasse la distinction des personnes, car ici les notions de paternité, de filiation sont de simples acceptions de la raison, dans la fécondité vivante de la nature.

C'est ici l'origine et le principe d'une sortie éternelle, d'une activité éternelle sans commencement. Car c'est ici un Commencement sans commencement, selon que le Père tout-puissant se saisit Lui-même parfaitement dans le fond de sa fécondité, le Fils, Verbe éternel du Père, sort en constituant une autre personne dans la divinité. Et du fait de cette génération éternelle, toutes les créatures sortent éternellement, avant d'être créées dans le temps. Ainsi Dieu les contemple et les connaît en Lui-même, non pas distinctes cependant à tous égards, car tout ce qui est en Dieu est Dieu.

Cette sortie éternelle, cette vie éternelle que nous avons en Dieu éternellement et qui nous constitue dans ce que nous sommes, en dehors de nous-mêmes, c'est le principe de notre être créé dans le temps. Et notre être créé est suspendu au sein de l'Etre éternel et ne fait qu'un avec Lui selon son existence essentielle. Cet être éternel, cette vie éternelle que nous avons et que nous sommes dans l'éternelle Sagesse de Dieu, s'identifie à Dieu, car elle subsiste éternellement, sans distinction, dans l'essence divine, et moyennant la génération du Verbe elle déborde éternellement pour constituer une entité différente, avec distinction selon la raison éternelle. Moyennant ces deux considérations il est si semblable à Dieu que Dieu se reconnaît et se reflète sans cesse dans cette ressemblance, quant à l'essence et quant aux personnes. Car quoiqu'il y ait ici distinction et différence selon la raison, cette ressemblance ne fait pourtant qu'un avec l'image même de la sainte Trinité, la Sagesse divine dans laquelle Dieu se contemple Lui-même ainsi que toutes choses dans un instant éternel où rien ne précède et rien ne Suit. D'un simple regard Il se contemple Lui-même ainsi que toutes choses : et c'est là l'Image de Dieu, la ressemblance de Dieu, en même temps que notre propre image et notre ressemblance ; ici en effet Dieu se reflète avec toutes choses. Dans cette Image divine toutes les créatures ont une vie éternelle en dehors d'elles-mêmes, comme dans leur exemplaire éternel. C'est à cette image et à cette ressemblance que nous a faits la sainte Trinité.


COMMENT IL NOUS EST DONNÉ DE SORTIR ÉTERNELLEMENT DANS LA GÉNÉRATION DU FILS

Aussi Dieu veut-Il que nous sortions de nous-mêmes dans cette Lumière divine, que nous poursuivions surnaturellement l'Image qui est notre propre vie et que nous la possédions avec Lui, par l'action et la jouissance, dans l'éternelle béatitude. Car nous en venons à découvrir que le sein du Père est notre propre fond et notre origine, c'est là que notre vie et notre être ont leur principe. Et de notre propre fond, c'est-à-dire du Père, et de tout ce qui vit en Lui, jaillit l'éclat d'une clarté éternelle, à savoir la génération du Fils. Or dans cette clarté, c'est-à-dire dans le Fils, le Père se révèle à Lui-même et tout ce qui vit en Lui. Car tout ce qu'Il est et tout ce qu'Il a, Il le donne au Fils, excepté la qualité de paternité qui Lui reste à Lui-même. C'est pourquoi tout ce qui vit dans le Père, encore caché dans l'unité, vit aussi dans le Fils et se manifeste en s'écoulant au dehors. De la sorte le fond simple de notre image éternelle demeure dans les ténèbres, échappant à tout mode. Mais la clarté immense qui en jaillit, révèle et manifeste le mystère de Dieu selon certains modes. Tous les hommes qui sont élevés au-dessus de leur condition de créatures à une vie contemplative ne font qu'un avec cette divine clarté, ils sont cette clarté même. Ils voient, ils sentent, ils découvrent, moyennant cette lumière divine, qu'ils sont eux-mêmes ce même fond simple, selon ce qu'il y a chez eux d'incréé, d'où cette clarté jaillit sans mesure selon un mode divin, tandis que selon la simplicité de l'essence elle demeure éternellement au sein de l'unité où elle échappe à tout mode comme à toute diversité.

Pour cette raison les hommes intérieurs qui s'adonnent à la contemplation, doivent sortir, selon le mode de cette contemplation, au-dessus de la raison et au-dessus de toute distinction, au-dessus même de leur être créé, plongeant éternellement du regard, au sein de l'unité, moyennant la Lumière qui s'y engendre : ils sont ainsi transformés au point de ne plus faire qu'un avec cette même Lumière qu'ils voient et grâce à laquelle ils voient. C'est ainsi que les hommes adonnés à la contemplation poursuivent leur image éternelle, sur le modèle de laquelle ils sont faits, et qu'ils contemplent Dieu et toutes choses, sans distinction, d'un simple regard dans la divine clarté. C'est ici la forme de contemplation la plus noble et la plus utile à laquelle on puisse parvenir en cette vie. Dans cette contemplation l'homme reste en effet parfaitement maître de soi et libre, il est capable de croître, quant à l'élévation de sa vie, chaque fois qu'amoureusement il rentre au sein de l'unité au-dessus de tout ce qu'on peut comprendre. Car il reste libre et maître de lui dans sa vie intérieure et dans la pratique des vertus. Le regard qu'il plonge dans la lumière divine le tient au-dessus de tout exercice intérieur, au-dessus de toute vertu et au-dessus de tout mérite, car c'est la couronne et la récompense à laquelle nous aspirons et qu'alors nous avons et possédons de quelque façon : la vie contemplative c'est en effet une vie céleste. Si nous étions délivrés du présent exil, nous serions plus capables selon notre être créé, de recevoir la clarté, et la gloire de Dieu pourrait mieux nous pénétrer de ses rayons, d'une manière plus noble, et à tous égards.

Tel est le mode au-dessus de tous les modes, selon lequel on sort pour s'adonner à la contemplation divine et plonger du regard dans l'éternité ; c'est ainsi qu'en parvient à se transformer au sein de la divine clarté.

Cette sortie de l'homme adonné à la contemplation, se fait aussi selon l'amour. Car moyennant l'amour de fruition il dépasse son être créé pour découvrir et goûter la félicité que Dieu est en lui-même et qu'Il verse sans cesse dans le secret de l'esprit, où l'homme s'assimile à la noblesse de Dieu.

QUATRIEME PARTIE : « A SA RENCONTRE » D'UNE RENCONTRE DIVINE QUI SE PRÉSENTE DANS LE SECRET DE NOTRE ESPRIT

Quand l'homme intérieur adonné à la contemplation a poursuivi ainsi son image éternelle, et dans cette pureté, moyennant le Fils, possède le sein du Père, il est illuminé par la vérité divine. Il reçoit la génération éternelle, renouvelée à chaque instant, et il sort, selon le mode de la Lumière, pour se livrer à la contemplation divine. Ici commence le quatrième et dernier point, à savoir une rencontre amoureuse qui, au-dessus de tout, fait notre félicité.

Vous devez savoir que le Père céleste, comme un fond vivant, se tourne, avec tout ce qui vit en Lui, activement vers son Fils comme vers sa propre Sagesse éternelle ; et cette même Sagesse et tout ce qui vit en Elle, fait retour activement vers le Père, vers ce même fond d'où Elle vient. Et de cette rencontre résulte la troisième personne entre et le Fils, à savoir le Saint-Esprit, leur Amour mutuel, qui ne fait qu'un avec eux dans une même nature. Et cet Amour embrasse et pénètre activement et fruitivement le Père et le Fils et tout ce qui vit en eux avec tant de largesse et d'allégresse que là-dessus toute créature est réduite à garder éternellement le silence. Car le prodige incompréhensible qui gît en cet amour, dépasse éternellement l’entendement des créatures. Mais quand on comprend, quand on savoure cette merveille sans étonnement, alors l'esprit s'est élevé au-dessus de lui-même et ne fait qu'un avec l'Esprit de Dieu, il savoure et il voit, comme Dieu, sans mesure, la richesse que Dieu est en Lui-même dans l'unité du fond vivant où Il se possède selon ce qu'il y a chez Lui d'incréé.

Or cette rencontre exaltante, selon le mode divin, se renouvelle sans cesse en nous activement. Car le Père se donne dans le Fils, et le Fils dans le Père en une complaisance éternelle et un amoureux embrassement. Et cela se renouvelle à tout instant dans le lien de l'Amour. De la même façon en effet que le Père sans cesse ni relâche contemple à nouveau toutes choses dans la génération du Fils, de même toutes choses deviennent pour le Père et pour le Fils, à nouveau objets d'amour dans la procession du Saint-Esprit.

Telle est la rencontre active du Père et du Fils dans laquelle, moyennant le Saint-Esprit, nous recevons l'embrassement de l'Amour éternel. Or cette rencontre active et cet embrassement amoureux sont en leur fond d'ordre fruitif, échappant à toute détermination modale. Car l'abîme sans mode qu'est Dieu, est si ténébreux, si indéterminé, qu'il renferme en soi tous les modes divins, les opérations et les pro- priétés des personnes : l'unité essentielle les embrasse parmi toutes ses richesses ; c'est là le principe de jouissances divines en cet abîme de l’Etre sans nom. L'esprit trépasse ici dans la jouissance, il s'écoule pour se jeter dans la nudité où tous les noms divins, tous les modes, les idées ou raisons vivantes qui se reflètent dans le miroir de la Vérité divine, tombent sans exception dans la Simplicité sans nom, dans l'indétermination où nulle raison n'a prise. Or dans ce gouffre sans fond de la Simplicité sont incluses toutes choses dans la béatitude fruitive, le fond y échappe toutefois, sauf dans l'Unité essentielle. A cet endroit les personnes doivent se résorber, ainsi que tout ce qui vit en Dieu, car il n'y a ici qu'un éternel repos dans l'embrassement exultant où tout s'écoule dans l'amour. Et cela se passe dans l'Essence sans mode où, au-dessus de toutes choses, les esprits intérieurs ont élu leur séjour. C'est là que règne un ténébreux silence au sein duquel vont se perdre tous les amants.

Si toutefois par la pratique des vertus, nous pouvions atteindre ce degré de préparation, il nous faudrait bientôt quitter notre corps comme un vêtement, et nous laisser emporter par les vagues furieuses de cet océan ; jamais créature ne pourrait nous ramener.

Pour posséder dans la jouissance l'Unité essentielle, contempler clairement l'unité dans la Trinité, demandons à l'amour divin qu'il nous l'accorde : il ne rebute aucun mendiant.

AMEN. AMEN.












Le Nuage d’Inconnaissance

The Cloud of unknowing

&

L’Epître de la direction intime







Dossier assemblé par Dominique Tronc



Présentation


Je propose, à l’usage d’amis en édition Hors Commerce, ces écrits du quatorzième siècle.

Quelques pages par Lilian Silburn50 ouvrent à la lecture de « l'un des plus profonds [textes] de la mystique chrétienne ».

Suit la belle version de ce Nuage d’Inconnaissance par Armel Guerne51.

Elle est complétée par le Cloud of Unknowing dans l’anglais moderne proposé par Evelyn Underhill52.

L’ensemble s’achève sur la « mise en pratique » offerte dans l’Epître de la direction intime. Cette dernière fut traduite par dom Noetinger53.

L’auteur de ces textes serait peut-être Adam Horsley de la chartreuse de Beauvale dans le South Nottinghamshire. On ne sait rien de plus54. Son œuvre comporte cinq titres : The Cloud of Unknowing, le plus célèbre et le plus long ; The Epistle of prayer, admirable Épître de la direction intime ; Dionysius mystical Teaching; Benjamen, une traduction libre de Richard de Saint Victor ; The Epistle of Discretion in the Stirrings of the Soul ; The Treatise of the discerning of Spirits55

Le titre du Nuage d’Inconnaissance est tiré du début du texte : « Here bygynnith a book of contemplacyon, the whiche is clepyd the clowde of unknowyng, in the whiche a soule is onyd with god ». Rien n’est à faire, sinon par élan ! On ne saurait surestimer l’importance de ce texte qui forme, avec les Noces de Ruusbroec et les chefs-d’œuvre de Jean de la Croix (Cantique A, Vive flamme…), une trilogie à laquelle se réfèrent les mystiques d’Occident.





« Sur le Nuage d'Inconnaissance » par Lilian Silburn

Le « Nuage d'inconnaissance » est d'un auteur anonyme, moine probablement qui vivait en Angleterre vers le milieu du 14e siècle.

Ce court traité est l'un des plus profonds de la mystique chrétienne et pourtant il est à peine connu en France et n'a pas la place qu'il mériterait dans la littérature religieuse.

II s'apparente étroitement par l'esprit et la méthode aux chefs-d'oeuvre de Saint Jean de la Croix qui lui sont postérieurs. Comme eux aussi il s'adresse aux contemplatifs qui cherchent à atteindre les sommets de la vie spirituelle, c'est-à-dire l'union mystique par la voie étroite du dénuement et de l'amour.

Ces contemplatifs ne sont nullement des savants ni des théologiens adonnés à la science et qui aspirent à la claire vision de Dieu puisqu'on ne peut jouir de cette vision en cette vie. Le nuage d'inconnaissance n'est qu'à l'intention des âmes humbles qui aspirent uniquement à suivre la voie de l'amour, cet élan direct du coeur vers Dieu et vers Dieu seul.

Ce nuage d'inconnaissance est un symbole particulièrement bien choisi pour exprimer l'expérience mystique dans tout son dénuement. Ce nuage qui s'interpose entre l'âme et Dieu et obscurcit la connaissance que l'âme pourrait avoir de Dieu rappelle la « divine obscurité » et la connaissance obscure par agnosie d'un saint Denys l'Areopagite et offre encore des points remarquables de similitude avec 'la nuit obscure' de Saint Jean de la Croix.

Ce nuage est l'oubli de notre activité cognitive et le renoncement aux lumières surnaturelles ; car la vie spécifiquement mystique ne consiste pas pour l'auteur de ce petit livre en une claire considération de quelque objet qui se situerait au-dessous de Dieu quelque savant et favorable qu'il soit, comme la méditation sur les perfections divines, les dons de Dieu, les saints ou les béatitudes ; elle ne consiste pas non plus en un mouvement aigu de l'intelligence ni en curiosité d'esprit ou en imagination parce que « tout ce à quoi tu penses cela est au-dessus de toi pendant ce temps et entre toi et ton Dieu » (éd. Guerne, p.32). Par contre plus valable en soi et plus plaisant à Dieu est cet aveugle élan d'amour vers Dieu en lui-même et « un tel et secret empressement en ce nuage d'inconnaissance ». La raison en est que « l'amour peut en cette vie atteindre Dieu mais la science point ».

Il est donc possible selon l'auteur sans vue, ni lumière, ni connaissance, en un élan d'amour que sans cesse Dieu suscite dans notre volonté.

C'est en ceci précisément que consiste l'œuvre dont l'auteur donne une description extraordinaire car c'est la seule fois à ma connaissance qu'un mystique insiste autant sur la brièveté et l'instantanéité de l'œuvre c'est-à-dire de ce très court élan qui mène vers Dieu. Ce n'est pas une prière qui dure et s'alanguit mais un élan dont l'intensité s'accroît sans cesse parce qu'il reprend et se renouvelle. Comme le dit si bien l'auteur du nuage d'inconnaissance : « ce n'est pas un long temps que réclame cette oeuvre pour son réel achèvement. C'est en effet l'opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l'homme. Jamais elle ne dure plus ni moins qu'un atome lequel atome ... est la plus petite partie du temps » et cet atome est la juste mesure de la volonté. Ce mouvement de la volonté est précisément ce que l'auteur appelle le « pieux et humble aveugle élan d'amour ». À l'aide de la grâce tous les mouvements d'une âme qui serait parfaitement pure convergeraient vers le souverainement désirable et aucun n'irait se perdre vers les créatures .

En ces conditions il nous paraît que les conseils que donne ce moine ne sont pas seulement utiles aux âmes qui ont effectivement renoncé au monde et vivent dans un cloître mais qu'ils sont aussi à la portée de tous ceux qui se sentent portés vers la vie contemplative, car s'il est indubitable que les longues oraisons sont incompatibles avec les multiples occupations de la vie journalière, ce bref élan du coeur et de la volonté qui est apte à se renouveler parce qu'il est amour peut très bien par contre accompagner une vie active dans le siècle. En effet pour que cette oeuvre s'accomplisse nous dit l'auteur « un rien de temps suffit ». « Ce n'est qu'un brusque mouvement et comme inattendu qui s'élance vivement vers Dieu, de même qu'une étincelle de charbon. Et merveilleux est-il de compter les mouvements en une heure se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là pour qu'elle ait soudain et complètement oublié toute choses créées. Mais sitôt après chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c'est la chute dans quelque pensée ou action exécutée ou non. Mais qu'importe ? puisque aussitôt après il s'élance de nouveau aussi soudainement qu'il l'avait fait avant. d'elle ; » (p. 29-30).

Cet élan suffit pour unir à Dieu. Mais à certains il convient de « l'avoir comme plié et empaqueté dans un mot » afin de mieux s'y tenir et ce mot doit être bref, « Dieu », « amour » par exemple ; c'est avec ce mot qu'il nous est conseillé de frapper à coups redoublés sur le nuage d'inconnaissance et de rabattre toute manière de pensée « sous le nuage d'oubli » car à côté de ce nuage obscur qui se trouve entre l'âme et Dieu, l'auteur distingue un autre nuage qui serait cette fois-ci non plus au-dessus de l'âme mais au-dessous d'elle ; nous avons là le nuage d'oubli qui s'interpose entre elle et les créatures.

Ainsi le nuage d'inconnaissance est le symbole original dans lequel s'exprime l'expérience vécue du moine en sa double nudité : nudité intérieure totale à l'égard de la connaissance de Dieu, ce « Dieu immense et profond » de St Jean de la Croix qu'aucune vision ou révélation ne peut traduire et dénuement intégral de toute chose, oubli parfait et de soi-même et des autres.

Le travail et l'effort qui reviennent à l'âme sont en effet de fouler aux pieds le souvenir de tout ce qui n'est pas Dieu et de perdre « toute idée et tout sentiment de son être propre». (p.137).

Bien avant St Jean de la Croix, ce moine anonyme du XIV° siècle décrit encore un autre aspect de l'obscurité qui rappelle la nuit obscure du Saint. Il la nomme « l'affliction parfaite qui sert à purifier l'âme » . « Tu dois prendre en dégoût tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à moins qu'il n'y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est autre, assurément quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu, rien d'étonnant que tu le détestes et haïsses de penser à toi-même quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu / cette masse pesante qui n'est point autre chose que toi-même ». (p.138).

Cette oeuvre qui paraît si ardue au début deviendra facile parce que par la suite c'est Dieu qui voudra travailler seul mais alors qu'on laisse cette oeuvre agir en nous-même et nous conduire où elle voudra sans nous y mêler par crainte de tout embrouiller. Qu'on devienne aveugle durant ce temps en rejetant tout désir de connaissance qui serait plus un obstacle qu'une aide « qu'il te suffise pour toi de te sentir mû et poussé par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien sinon que dans ce tien mouvement tu n'as aucune pensée particulière pour aucune chose au-dessous de Dieu et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu ». (p.114)

Comme saint Jean de la Croix l'auteur du Nuage d'Inconnaissance dit nettement que l'oeuvre de Dieu en nous est passive et surnaturelle et que l'initiative de l'âme active et naturelle amènerait à éteindre l'esprit. Mais nous n'en saurons pas plus sur cette oeuvre divine ni sur l'illumination qui perce parfois le nuage d'inconnaisssance ni sur l'embrasement d'amour qui en résulte, l'auteur ne pouvant ni ne voulant en parler car sa tâche se limite à décrire l'oeuvre propre de l'homme qui est attiré et aidé par la grâce.

La façon toute savoureuse, vivante et ingénue dont l'auteur fait part de ses conseils et de ses expériences est admirable par sa simplicité et sa nudité ; le lecteur n'y verra exposées et discutées que des choses essentielles, indispensables et suffisantes qui témoignent précisément de sa grande expérience spirituelle. C'est ce qui fait la valeur de ce court traité et en rend la lecture si attrayante56.





« Le Nuage d’Inconnaissance » traduit par Armel Guerne57


Commence ici un livre de Contemplation nommé LE NUAGE D'INCONNAISSANCE en lequel l'Ame est unie à Dieu


COMMENCE ICI LA PRIÈRE DU PROLOGUE

O DIEU, à qui sont ouverts tous les coeurs, et à qui parle toute volonté, et à qui rien de secret ne demeure caché : je Vous supplie de purifier les desseins de mon coeur par l'ineffable don de Votre grâce, en sorte que je puisse parfaitement Vous aimer, et dignement Vous louer. Amen58.

COMMENCE ICI LE PROLOGUE

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ! Je te prie et t'adjure, de toute l'énergie et la force compatibles avec la charité, toi qui auras ce livre entre les mains, qu'il soit venu en ta possession par propriété ou que tu l'aies en garde, que tu aies à le transmettre ou que tu l'aies reçu de quelqu'un, qui que tu sois je te somme, autant qu'il est au pouvoir de la sagesse et de la volonté, de ne pas le lire, de ne pas le copier et de n'en donner lecture à quiconque, et non plus de supporter qu'il soit lu, ou copié, ou qu'il en soit donné lecture, à moins que ce ne soit par quelqu'un, ou à quelqu'un, dont tu présumes à bon droit qu'il a l'intention unique et le désir véritable de se faire un disciple parfait du Christ, non seulement dans la vie active, mais encore au point suprême de la vie contemplative auquel puisse parvenir en cette vie, par la grâce, l'âme parfaite emprisonnée encore, cependant, dans ce corps mortel ; et qu'à cela l'ait préparé, et à ta connaissance depuis longtemps déjà, la pratique de 15 telles vertus de la vie active qui rendent apte à la vie contemplative. Parce qu'autrement ce livre n'est en rien accordé à lui. Et par-dessus je te prie et t'adjure, si quelqu'un comme celui-là devait le lire, le copier ou en parler, ou bien encore en écouter la lecture ou en entendre parler, je te somme, au nom et par l'autorité de la charité, comme je le commande à toi-même, de lui commander de lire ce livre ou d'en entendre la lecture, de le copier ou d'en parler tout au long dans son entier. Car il peut se trouver qu'il y ait quelque matière incluse en son commencement, ou au milieu, qui reste là en suspens et ne soit pas pleinement traitée à cette place : mais elle le sera bientôt après, ou peut-être même à la fin. C'est pourquoi si quelqu'un voulait ne regarder qu'un passage, et pas un autre, il pourrait facilement être induit en erreur ; et afin d'éviter cette erreur, ensemble à toi et à tous autres, je te supplie par charité de faire comme je t'ai dit.

Les disputeurs du monde, les louangeurs et les blâmeurs d'eux-mêmes ou d'autrui, les discoureurs de vanités, coureurs d'histoires et conteurs de contes, toutes les sortes de faiseurs d'embarras, jamais je n'ai tenu ni eu souci qu'ils connussent ce livre. Car il n'est jamais entré dans mon intention d'écrire cette chose pour eux, et donc aussi je désire qu'ils ne s'y mêlent point : ni eux, ni aucun curieux, lettré ou inculte. Oui ! encore seraient-ils excellents hommes de bien dans la vie active, rien de ceci néanmoins ne se rapporte à eux. Mais si c'était pour ces hommes, au contraire, qui se tiennent dans la vie active par la forme extérieure 16 de l'existence, mais qui cependant, sous l'inspiration de l'Esprit de Dieu (dont les jugements sont cachés) se trouvent, par un mouvement intérieur, pleinement disposés par grâce, non pas continuellement comme c'est le cas des vrais contemplatifs, mais de temps à autre, à avoir les yeux ouverts au plus haut de cet acte de la contemplation ; si donc c'étaient de tels hommes qui vissent ce livre, ils pourraient, par la grâce de Dieu, en être grandement confortés.

Le présent livre est séparé en soixante et quinze chapitres, entre lesquels le dernier de tous enseigne certains signes sûrs, auxquels une âme peut vérifier véritablement si elle -est appelée, ou non, par Dieu à travailler dans cette voie, à être l'ouvrier de ce travail.

AMI spirituel en Dieu, je te prie et t'adjure d'avoir une constante et soutenue considération et un perpétuel regard sur la manière et matière de ta vocation. Et qu'en ton coeur tu rendes grâces à Dieu de pouvoir, par l'assistance de Sa grâce, te tenir fermement en l'état, au degré et forme de vie dont tu as pleinement fait choix contre tous les assauts subtils des ennemis spirituels et corporels, et triompher jusqu'à la couronne de la vie qui n'a pas de fin.

Amen.



CHAPITRE PREMIER


Des quatre degrés dans la vie du chrétien; et comment les parcourt la vocation que dit ce livre.

Ami spirituel en Dieu, tu dois parfaitement entendre que grossièrement, je vois quatre degrés et stades dans la vie du chrétien : lesquels sont à savoir, de la vie commune (ou ordinaire), de la vie spéciale (ou religieuse), de la vie solitaire et de la vie parfaite. Les trois premiers ont leur commencement et fin dans cette vie; mais le quatrième, qui par la grâce peut commencer ici, ne sera à amais sans fin que dans la béatitude du ciel. ;

Et tels que tu les trouves en ordre ici, et en premier la vie commune, puis la vie spéciale, ensuite la vie solitaire et la parfaite enfin, tels justement et dans cet ordre même sont les degrés, selon mon jugement, par lesquels, dans sa grande miséricorde, Notre Seigneur t'appelle et te conduit à Lui dans 18 le désir de ton cœur. Car tu sais bien que lorsque tu vivais d'abord dans le degré commun de la vie chrétienne et dans la compagnie de tes frères du monde, c'est très évidemment Son éternel amour - par lequel tu fus fait et créé du néant où tu étais, et racheté au prix de son précieux sang du péché d'Adam où tu étais perdu - qui n'a voulu souffrir que tu fusses si loin de Lui dans ce stade et à ce degré de vie. Et c'est pourquoi Il a très gracieusement suscité ton désir, et par le lien de la ferveur l'a affermi, te conduisant par là et t'amenant à une forme de vie et dans l'état plus spécial de serviteur au nombre de ses serviteurs, en sorte qu'il te fût possible d'apprendre à vivre plus spirituellement et plus spécialement à son service : bien plus que tu ne l'avais fait ou que tu n'eusses pu le faire dans le degré commun de ta vie de devant. Mais encore ?

Encore il apparaît qu'il ne te laissa point, ni ne t'abandonna ainsi légèrement, dans l'amour de Son coeur qu'Il n'a cessé d'avoir pour toi depuis que tu as été si peu que rien. Mais qu'a-t-Il fait ? Ne vois-tu pas avec combien de soins et d'attentions, avec combien, de grâces, Il t'a haussé intimement vers le troisième degré et la troisième forme de vie, laquelle est appelée solitaire ? Et dans cette forme et cet état de vie solitaire, tu peux apprendre à élever plus haut tbn amour et à marcher vers cet état et ce degré, lequel est le dernier de tous, qui est celui, de la vie parfaite. 19

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DEUXIÈME

Courte exhortation à l'humilité et à l'accomplissement de l'œuvre que ce livre dit.

Aussi maintenant regarde, misérable créature, et vois ce que tu es. Qu'es-tu donc, et en quoi donc as-tu mérité d'être ainsi appelé par notre Seigneur ? Quel faible et misérable cceur, tout endormi dans la paresse, celui qui ne serait point éveillé par l'attirance de cet amour et par la voix de cet appel ! Mais attention, malheureux, méfie-toi sur l'instant de ton ennemi, et ne te prends jamais pour plus saint ou meilleur du fait de l'excellence de cet appel et du genre de vie solitaire où tu es entré. Quelle misère, au contraire, et quelle malédiction, si tu ne tires pas le meilleur de toi-même, quand tu as le soutien de la grâce et de la direction spirituelle, pour vivre selon ta vocation ! Aussi combien plus grands faut-il que soient ton humilité et ton amour 21 spirituel pour l'époux, quand Lui qui est le Dieu de toute-puissance, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, s'est fait humble au point de s'abaisser jusqu'à toi et, de toutes les brebis de son troupeau, t'a fait la grâce de te choisir pour être l'une de celles qui Lui sont réservées, t'octroyant dans le pâturage une place où tu puisses être nourri des suavités de Son amour, par anticipation sur ton héritage au royaume des cieux.

En action, donc, et sans délai, je t'en supplie. Regarde à présent devant toi et laisse ce qui est en arrière vois ce qui te fait défaut, et non ce que tu as, c'est le plus prompt pour gagner et garder l'humilité. Toute ta vie maintenant consiste et se tient dans le désir, si tu dois avancer sur les degrés de la perfection : ce désir qui ne peut être absolument que créé et formé dans ta volonté par la main de Dieu tout-puissant, mais avec ton accord. Et je te dis une chose : c'est un amant jaloux et qui ne souffre point de partage; Il ne se complaît à agir dans ta volonté s'Il n'y est point seul, uniquement, avec toi. Il ne réclame aucune aide, mais seulement toi-même. C'est Lui qui veut, et tu n'as qu'à Le regarder et Le laisser, Lui seul. Mais à toi de bien garder les fenêtres et la porte, car les mouches et les ennemis y font assaut.

Et si tu as ferme propos de faire ainsi, il n'est besoin pour toi que de Le presser humblement par la prière, et bientôt Il voudra t'aider. Presse-le donc, et fais voir quelles sont tes dispositions. Il est tout prêt et Il n'attend que toi. Mais que feras-tu, et comment vas-tu Le presser? 21

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TROISIÈME

Comment doit être entreprise l'oeuvre que dit ce livre, et de sa précellence sur toutes autres.

LÈVE vers Dieu ton coeur dans un élan d'humilité et d'amour; pense à Lui seul, et non pas à ses biens. Ainsi considère avec répugnance toute pensée autre que de Lui. En sorte qu'en ton entendement et en ta volonté, il n'y ait d'oeuvre que la sienne. Et ce que tu as à faire, c'est d'oublier toutes les créatures que Dieu ait jamais faites, et même leurs oeuvres, afin que ni ta pensée ni ton désir ne se lèvent et se tendent vers aucune d'entr'elles, pas plus au général qu'au particulier; laisse-les exister et ne t'en soucie points L'oeuvre de l'âme qui plaît le plus à Dieu, la voici. Tous les saints et les anges ont joie de cei ouvrage et ils se hâtent d'y aider de toutes leurs forces. Les démons entrent tous en fureur lorsque tu t'y employes, et ils s'efforcent 23 tant qu'ils peuvent d'y faire échec. Tous les humains en vie sur terre en sont merveilleusement assistés, bien que tu ne saches comment. Et les âmes en purgatoire, oui, sont soulagées de leur peine par la vertu de cette opération. Toi-même t'en trouves purifié et rendu vertueux plus que par toute autre oeuvre. Et néanmoins c'est la plus facile de toutes, lorsqu'avec la grâce l'âme s'y sent portée, et c'est la plus tôt faite. Mais autrement elle est ârdue, et c'est pour toi comme un prodige que de l'accomplir.

C'est pourquoi ne te relâche point, mais sois en travail jusqu'à temps que tu t'y sentes porté. Car dans les commencements lorsque tu le fais, tu ne trouves rien qu'une obscurité ; et comme s'il y avait un nuage d'inconnaissance, tu ne sais pas quoi, excepté que tu sens dans ta volonté un élan nu vers Dieu. Cette obscurité et ce nuage sont, quoi que tu fasses, entre toi et ton Dieu, et ils font que tu ne peux ni clairement Le voir par la lumière de l'entendement dans ta raison, ni Le sentir dans ton affection par la douceur de l'amour.

Donc, apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir, autant qu'il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de cette obscurité. Et si tu as volonté de t'efforcer activement ainsi que je t'en prie, j'ai toute confiance en Sa miséricorde que tu y parviendras. 23

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATRIÈME

De la brièveté de cette œuvre, et comment on n'y peut parvenir par curiosité d'esprit ni imagination.

Mais afin que tu n'ailles point errer, ni te représenter cette oeuvre autrement qu'elle n'est, il me faut t'en dire un peu plus long, selon mon jugement.

Ce n'est pas un long temps que réclame cette oeuvre, ainsi que le croient quelques-uns, pour son réel achèvement ; c'est en effet l'opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l'homme. Jamais elle ne dure plus, ni moins, qu'un atome /1, lequel atome, d'après la définition des vrais philosophes en la science d'astronomie, est la plus petite partie du temps : si petit qu'à cause de sa


/1. Atome, ou athome : environ 1/6 de seconde. L'heure, au moyen âge, se divisait en 60 ostenta, dont chacun comptait 376 atomi. (N. d. T.).

25 petitesse même il est indivisible et quasi incompréhensible. C'est lui, ce temps dont il est écrit : Tout le temps qui t'est donné à toi, à toi il sera demandé comment tu l'as dépensé. Et c'est raison que tu en rendes compte, car il n'est ni plus long ni plus court, mais il a la juste mesure, pas plus, de ce qui est au dedans le principal pouvoir agissant de ton âme : c'est-à-dire ta volonté. Car il peut y avoir et il y a, dans une heure de ta volonté, juste autant de vouloirs et de désirs, ni plus ni moins, qu'il y a d'atomes dans une heure.

Or si tu te trouvais, par la grâce, rétabli dans le premier état de l'âme humaine, telle qu'elle était avant le péché, alors, et avec l'aide de cette même grâce, tu serais maître de ce, ou de ces mouvements ; et de cette sorte aucun n'irait se perdre, mais tous convergeraient et tendraient vers le souverainement désirable et suprême bien, lequel est Dieu. Car Il vient même à la convenance de notre âme par la mesure qu'Il donne à Sa Divinité ; et notre âme également est à sa convenance par l'excellence originale de notre création « à Son image et à Sa ressemblance ». Et par Lui-même seul, et rien que Lui en Lui-même, Il est pleinement suffisant, et encore bien plus, pour combler le vouloir et désir de notre âme. Et, par la vertu réformatrice de la grâce, notre âme est faite pleinement suffisante et capable de Le comprendre en entier, Lui qui est incompréhensible à toutes les facultés et pouvoirs de connaissance des créatures, autant angéliques qu'humaines : j'entends bien par la science, mais non par leur amour. Et c'est pourquoi je les nomme, 26 en ce cas, les facultés de connaissance.

Néanmoins, toutes les créatures qui ont intelligence, les angéliques comme les humaines, possèdent en elles-mêmes et chacune pour soi, une première puissance opérative principale, laquelle est nommée de connaissance, et une autre puissance opérative principale, laquelle est nommée de l'amour. Desquelles deux facultés, Dieu qui en est le créateur, reste toujours incompréhensible à la première, qui est celle de la connaissance ; et à la seconde, qui est celle de l'amour, Il est tout compréhensible, pleinement et entièrement, quoique diversement pour chacun. De sorte qu'une seule même âme peut, par la vertu de l'amour, comprendre en elle-même Celui qui est en Soi pleinement suffisant - et incomparablement plus encore - pour emplir et combler toutes les âmes et tous les anges jamais créés. Et c'est ici l'immense et merveilleux miracle de l'amour dont l'oeuvre jamais ne connaîtra de fin, puisqu'à jamais Dieu le fera et que jamais il n'interrompra de le faire. Que celui-là le voie, à qui la grâce a donné des yeux pour voir, car c'est une infinie bénédiction que d'en avoir le sentiment, et le contraire est une désolation infinie.

Et c'est pourquoi celui qui a été rétabli par la grâce à demeurer constant dans la garde des mouvements de sa volonté - puisqu'il ne peut être, de nature, sans ces mouvements - jamais ne sera dans cette vie sans quelque goût de l'infinie suavité, ni dans la béatitude du ciel sans sa pleine et complète nourriture. Aussi ne t'étonne donc pas si je te pousse et t'incite à cette œuvre. Car elle est 27 l’oeuvre même, comme tu l'apprendras par la suite, que l'homme eût poursuivie s'il n'avait pas péché ; c'est l’oeuvre pour laquelle l'homme a été fait, et toutes choses pour l'homme, afin de lui prêter assistance et l'y pousser plus avant ; et aussi est-ce en y travaillant que l'homme sera rétabli à nouveau. Car par le manquement à ce travail, toujours plus profondément l'homme tombe dans le péché, toujours plus loin et plus loin de Dieu. Mais à mettre et garder dans cette oeuvre son continuel effort, sans plus, l'homme se relève de plus en plus du péché, toujours plus près et plus près de Dieu.

Et c'est pourquoi prends donc grandement garde au temps, et comment tu le dépenses : car rien n'est plus précieux que le temps. Un rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et perdu. Un gage que le temps est précieux, c'est que Dieu, qui en est le dispensateur, ne nous donne jamais deux temps à la fois mais toujours l'un après l'autre. Ce qu'Il fait parce qu'Il ne veut point renverser l'ordre et le cours ordinal des causes dans Sa création. Car le temps est fait pour l'homme, et non l'homme pour le temps. Et c'est pour cela que Dieu, à qui appartient le gouvernement de la nature, ne veut point, par Son don du temps, précéder le mouvement de nature dans l'âme humaine, lequel mouvement a l'exacte mesure d'un temps, et rien que d'un temps. En sorte qu'au Jugement, l'homme n'aura point d'excuse à invoquer devant Dieu et, rendant compte du temps dépensé, il n'aura point à dire : « Vous m'avez donné deux temps à la fois, et je n'avais qu'un seul mouvement par fois. » 28

Mais tout plein de chagrin, voici que tu me dis ; « Comment ferai-je ? et puisque c'est ainsi que tu le dis, comment rendrai-je compte de chaque temps séparément ? Moi qui jusqu'à ce jour, avec à présent vingt et quatre ans d'âge, n'ai jamais pris garde au temps. Maintenant, si je voulais rectifier, tu sais parfaitement, pour la raison même des paroles que tu as écrites plus haut, que cela ne se peut ni selon le cours naturel, ni par le secours de la grâce commune, et que je ne saurais à présent prendre garde et faire réparation que pour les seuls temps qui sont à venir. Et au surplus encore, je sais assurément, par le fait de mon excessive fragilité et de mon indolence d'esprit, que même pour ces temps à venir, je ne serai en aucune manière capable de veiller à plus d'un sur cent. De sorte que je suis véritablement prisonnier de ces raisons. Pour l'amour de Jésus, aide-moi maintenant ! »

Très juste et fort exactement dit : pour l'amour de Jésus. Car dans l'amour de Jésus, là en effet sera ton aide et ton secours. L'amour a ce pouvoir, que toutes choses alors sont mises en commun. Aussi donc aime Jésus, et toute chose qu'il a sera tienne. Il est, par Sa Divinité, le créateur et dispensateur du temps. Il est, par Son humanité, le garde vrai du temps. Et par Sa Divinité ensemble et son humanité, Il est le Juge le plus exact, et qui demande compte du temps dépensé. C'est pourquoi unis-toi à Lui, par amour et par foi, et ainsi, par l'effet et vertu de ce lien, tu percevras en commun avec Lui, et avec tous qui par l'amour sont aussi liés à lui : c'est à savoir avec notre Dame 29 Sainte Marie qui était pleine de toutes grâces dans cette garde du temps, puis avec tous les anges du ciel, lesquels n'ont pu jamais perdre quelque temps que soit, et avec tous les saints au ciel et sur la terre, lesquels, par la grâce de Jésus, en vertu de l'amour, ont pris avec exactitude une juste garde du temps. Vois donc ! ici se trouve le réconfort ; médites-en clairement, et pour toi tires-en quelque profit.

Mais je t'avertis d'une chose entre toutes autres : Je ne vois pas qui pourrait prétendre à une communauté ainsi avec Jésus et Sa Mère équitable, avec Ses anges éminents et Ses saints, si ce n'est quelqu'un qui fasse de soi-même tous ses efforts et son possible afin d'aider la grâce dans cette garde du temps. De telle sorte qu'on le voie pour sa part, si petite soit-elle, venir en bénéfice à la communauté, ainsi que parmi eux, chacun pour la sienne, le fait.

Aussi donc donne ton attention à cette oeuvre, et à sa merveilleuse manière, intérieurement, dans ton âme. Car pourvu qu'elle soit bien conçue, ce n'est qu'un brusque mouvement, et comme inattendu, qui s'élance vivement vers Dieu, de même qu'une étincelle du charbon. Et merveilleux est-il de compter les mouvements qui peuvent, en une heure, se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là, pour qu'elle ait, soudain et complètement, oublié toutes choses créées. Mais sitôt après chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c'est la chute de nouveau 30 dans quelque pensée ou quelque action, exécutée ou non. Mais qu'importe ? Puisque sitôt après, il s'élance de nouveau aussi soudainement qu'il l'avait fait avant.

Et ici peut-on se faire une brève idée de la manière de cette opération, et clairement discerner qu'elle est loin de toute vision, fausse imagination ou bizarrerie de pensée : car telle, elle serait produite, non par un aussi pieux et humble aveugle élan d'amour, mais par un esprit imaginatif, tout d'orgueil et de curiosité. Pareil esprit d'orgueil et de curiosité doit toujours être rabaissé et durement foulé aux pieds, si véritablement, cette œuvre, c'est dans la pureté du cœur qu'on la veut concevoir. Car quiconque, pour avoir entendu quelque chose de cette oeuvre, soit par lecture soit par paroles, s'imaginerait qu'on puisse ou doive y parvenir par le travail de l'esprit ; et dès lors s'assiérait et se mettrait à chercher dans sa tête comment elle peut bien être, et, dans cette curiosité, ferait travailler son imagination peut-être bien au rebours de l'ordre naturel, allant s'inventer une sorte et manière d'opérer, laquelle n'est ni corporelle ni spirituelle, - en vérité cet homme, qui que ce soit, est périlleusement dans l'erreur. A un tel point, même, qu'à moins que Dieu, dans sa grande bonté, n'accomplisse un miracle de miséricorde et ne lui fasse aussitôt quitter cet effort pour aller prendre conseil, humblement, de ceux qui ont l'expérience, cet homme alors tombera dans les folies frénétiques, ou encore dans d'autres grands péchés contre l'esprit ou illusions diaboliques, par lesquels il peut très facilement perdre tout ensemble 31 sa vie et son âme, maintenant et à jamais. C'est pourquoi donc, pour l'amour de Dieu, montre de la prudence dans cette oeuvre et ne travaille en aucune façon par l'esprit ni par imagination ; car je te le dis véritablement : elle ne peut être faite par le travail de ceux-là. Aussi laisse-les, et ne travaille point avec eux.

Et ne crois pas, parce que j'ai dit une obscurité ou un nuage, que ce puisse être quelque nuage de l'accumulation des humeurs qui flottent dans l'air, ni non plus une obscurité comme dans ta maison, de nuit, quand la chandelle est soufflée. Car une telle obscurité et un tel nuage, tu les peux imaginer par curiosité d'esprit, et avoir l'une devant tes yeux dans le plus lumineux jour de l'été; comme aussi, au contraire, dans la plus sombre nuit d'hiver, tu peux imaginer une brillante et claire lumière. Laisse une pareille fausseté. Je n'entends en rien cela. Car lorsque je dis obscurité, j'entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée : puisque tu ne la vois avec l'eeil de l'esprit. Et pour cette raison il n'est point appelé un nuage de l'air, mais un nuage d'inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUIÈME

Que dans le temps de cette oeuvre, toutes les créatures qui jamais ont été, sont maintenant ou seront, et toutes les œuvres de ces mêmes créatures, doivent être cachées sous le nuage d'oubli.

ET si jamais tu devais parvenir en ce nuage, et que tu y demeures et travailles dedans comme je t'en prie, ce que tu dois, de même que ce nuage d'inconnaissance est au-dessus de toi entre toi et ton Dieu, c'est exactement de même mettre au-dessous de toi un nuage d'oubli entre toi et toutes les créatures jamais créées. Tu vas penser, peut-être, que tu es tout à fait loin de Dieu parce que ce nuage d'inconnaissance est entre toi et ton Dieu mais très certainement, si la conception en est bonne, tu es bien plus loin de Lui quand tu n'as point un nuage d'oubli entre toi et les créatures qui puissent jamais avoir été ou être faites. Et si 33 souvent que je dise : toutes les créatures qui jamais aient été ou soient faites, aussi souvent j'entends non seulement ces créatures elles-mêmes, mais aussi toutes les oeuvres et conditions de ces mêmes créatures. Je ne fais exception d'aucune créature, qu'elle soit corporelle ou spirituelle, ni non plus d'aucune condition ou oeuvre d'aucune créature, qu'elle soit bonne ou mauvaise : et pour le dire en bref, toutes doivent être cachées sous le nuage d'oubli en l'occurrence.

Car quoiqu'il soit pleinement profitable parfois de penser à certaines conditions et actions de telles créatures particulières, néanmoins ici, en cette oeuvre, le profit en est minuscule ou nul. Pourquoi donc ? C'est que le souvenir ou la pensée de quelque créature que Dieu ait jamais faite, ou d'une quelconque de ses actions, est une manière de lumière spirituelle : car l'oeil de ton âme est exactement fixé sur cela comme l'œil du tireur est fixé sur le but qu'il vise. Et je te dis une chose, c'est que tout ce à quoi tu penses, cela est au-dessus de toi pendant ce temps, et entre toi et ton Dieu : et d'autant plus es-tu loin et plus loin de Dieu, que tu as en l'esprit la moindre chose autre que Dieu.

Oui ! et s'il est possible de le dire avec décence et convenance, pour cette oeuvre, cela ne sert que peu ou à rien de penser à la bonté ou à la perfection de Dieu, ou à notre Dame, ou aux saints et anges dans le ciel, ou encore aux béatitudes du ciel c'est-à-dire par une considération spéciale, comme si tu voulais par cette considération nourrir ton propos et lui donner plus de force. Je suis dans 34 l'opinion qu'en aucune manière cela ne t'aiderait dans le cas et dans cette oeuvre. Car encore qu'il soit bon de méditer sur la bonté de Dieu, et de L'aimer et glorifier pour cela, néanmoins il est de beaucoup meilleur de penser à son Être pur, et de L'aimer et glorifier pour Lui-même.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SIXIÈME

Courte considération de l'oeuvre dont s'agit, tirée d'une question.

Mais maintenant tu m'interroges et me dis « Comment vais-je penser à Lui, et qu'est-Il ? » et à cela je ne puis te répondre que ceci : « Je n'en sais rien. »

Car par ta question tu m'as jeté dans cette même obscurité et dans ce même nuage d'inconnaissance où je voudrais que tu fusses toi-même. Car de toutes les autres créatures et de leurs oeuvres, oui certes, et des oeuvres de Dieu Lui-même, il est possible qu'un homme ait son plein de connaissance par la grâce, - et sur elles, il peut très bien penser; mais sur Dieu Soi-même, personne ne peut penser. C'est pourquoi laisserai-je toutes choses que je puis penser, et choisirai-je pour mon amour la chose que je ne puis penser. Car voici : Il peut bien être aimé, 36 mais pensé non pas. L'amour Le peut atteindre et retenir, mais jamais la pensée.

Aussi donc, quoiqu'il soit bon de penser parfois en particulier à la bonté et à la perfection de Dieu, et encore que ce soit une lumière et partie de la contemplation, néanmoins pourtant en cette oeuvre, cela sera rejeté bas et couvert avec un nuage d'oubli. Et tu t'avanceras vaillamment par dessus, mais prudemment, dans un pieux et joyeux élan d'amour, essayant de percer l'obscurité au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d'inconnaissance avec la lance aiguë de l'amour impatient ; et ne t'en va de là pour chose qui arrive.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEPTIÈME

Comment l'homme se gardera, dans cette œuvre, entre toute pensée, et particulièrement contre celles issues de la curiosité et astuce de l'esprit naturel.

.ET si quelque pensée se lève et continuellement se veut pousser de force au-dessus de toi, entre toi et cette obscurité, te questionnant et disant « Que cherches-tu ? Et que voudrais-tu avoir ? » Tu diras, toi, que c'est Dieu que tu souhaites posséder : « C'est Lui que je convoite, Lui que je cherche, et rien autre que Lui. »

Et si elle te demande : « Qu'est-ce que Dieu ? » Dis-lui, toi, que c'est Dieu qui t'a fait, et racheté, et qui gracieusement t'a appelé à ce degré. « Et en Lui, tu diras, nulle et de rien est ton habileté. » Et c'est pourquoi tu ordonnes: « En-bas, toi, va-t'en en bas. » Et vite tu poses le pied dessus par un élan d'amour, toute sainte qu'elle te paraisse, et bien 38 qu'elle te semblât vouloir t'aider à Le chercher. Car peut-être bien voulait-elle te mettre en l'esprit divers très admirables et merveilleux aspects de Sa bonté, et affirmer qu'Il est toute douceur et tout amour, toute grâce et toute miséricorde. Et si tu veux l'écouter, elle ne demande pas mieux ; car pour finir, et toujours plus te disputant ainsi, elle te distraira, toi, de l'amour, pour te mettre en l'esprit Sa Passion.

Et là, elle te fera voir la merveilleuse bonté de Dieu, et si tu l'écoutes, elle n'attend que cela. Car bientôt après, elle te montrera ta misérable vie ancienne, et peut-être, à y penser et à la voir, te ramènera-t-elle à l'esprit quelque lieu où tu as demeuré dans ce temps d'avant. De telle sorte que pour finir, et avant que tu t'en sois rendu compte, te voilà rejeté tu ne sais où dans la dissipation. Et la cause de cette dissipation, c'est que tu te seras prêté de bon gré tout d'abord à l'entendre, puis que tu lui auras répondu, que tu l'auras admise et reçue, et que tu l'auras laissée seule faire.

Et tout cependant, néanmoins, la chose qu'elle disait, tout ensemble était bonne et sainte. Et même si sainte, oui, que l'homme ou la femme qui croirait atteindre à la contemplation sans de nombreuses et attendries méditations sur sa propre misère, sur la Passion, la Bonté, l'Excellence et la Perfection de Dieu, avant d'y parvenir, certes se tromperait et manquerait son but. Mais ce néanmoins, il reste à l'homme ou femme qui longuement s'est employé à ces méditations, de les laisser pourtant, et de les rejeter et pousser très loin sous le nuage d'oubli, 39 s'il doit jamais pénétrer et percer un jour le nuage d'inconnaissance qui est entre lui et son Dieu. Aussi donc, quel que soit le moment où tu te disposes à cette oeuvre, et quel, le sentiment d'y être appelé par la grâce de Dieu : élève alors ton cœur vers Lui, avec un mouvement et un élan d'humilité et d'amour, dans la pensée du Dieu qui t'a créé, et racheté, et qui t'a gracieusement appelé au degré où tu es, n'admettant aucune autre pensée que cette seule pensée de Dieu. Et même celle-ci, seulement si tu t'y sens porté : car un élan direct et nu vers Dieu est suffisant assez, sans aucune autre cause que Lui-même.

Et que si cet élan, il te convient l'avoir comme plié et empaqueté dans un mot, afin de plus fermement t'y tenir, alors ce soit un petit mot, et très bref de syllabes : car le plus court il est, mieux il est accordé à l'oeuvre de l'Esprit. Semblable mot est le mot : DIEU, ou encore le mot : AMOUR. Choisis celui que tu veux, ou tel autre qui te plaît, pourvu qu'il soit court de syllabes. Et celui-là, attache-le si ferme à ton cœur, que jamais il ne s'en écarte, quelque chose qu'il advienne.

Ce mot sera ton bouclier et ton glaive, que tu ailles en paix ou en guerre. Avec ce mot tu frapperas sur ce nuage et cette obscurité au-dessus de toi. Et avec lui tu rabattras toutes manières de pensée sous le nuage de l'oubli. A tel point que, si quelque pensée t'importune d'en-haut et te demande ce que tu voudrais posséder, tu ne lui répondras par aucunes paroles autres que ce mot seul. Et qu'elle argue de sa compétence en t'offrant d'expliquer ce 40 mot très savamment et de t'en exposer les qualités ou propriétés, dis-lui que tu veux le garder et posséder intact en son entier, et non point brisé ou défait.

Et si tu veux te tenir ferme en ce propos, sois bien sûr que pas un instant de plus, elle ne demeurera. Et pourquoi ? Parce que tu ne veux ni la laisses se nourrir aux douces méditations sur Dieu, alléguées ci-dessus.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE HUITIÈME

Un bon éclaircissement de certains doutes qui peuvent survenir en cette oeuvre, tiré d'une question, par la réfutation de la propre curiosité et astuce de l'esprit humain naturel, et par la distinction des degrés et parties entre la vie active et la contemplative.

Or voici que tu m'interroges : « Et qu'est-ce donc, ce qui m'occupe ainsi durant cette couvre, et savoir si c'est chose de bien ou mauvaise ? Car si c'était chose mauvaise, dis-tu, alors je m'émerveillerais qu'elle vînt à ce point accroître la dévotion de l'homme. Et souvent m'a-t-il bien semblé qu'il y avait un réconfort précieux à écouter ses dires. Et maintes fois y a-t-il, ce me semble, où elle m'a tiré les larmes du coeur, tantôt m'apitoyant sur la Passion du Christ, tantôt sur ma propre misère ou tant d'autres objets qui tous m'ont paru parfaitement 42 saints, et d'un grand bien pour moi. Aussi ne saurait-elle, à mon estime, être du tout mauvaise. Mais si la chose est bonne, et qu'au surplus elle me fasse un tel et si grand bien par ses dires et douces paroles, alors grandement je m'étonne et me demande pourquoi tu me dis de la rejeter, et si loin, sous le nuage d'oubli. »

Voici assurément qui me paraît une question pertinemment posée, et à laquelle je pense bien répondre, autant que je le pourrai dans ma faiblesse.

Et d'abord, lorsque tu me demandes ce qu'est cela, qui t'occupe et te presse si fort pendant cette oeuvre, et même s'offre à t'y aider, je dis que c'est un vif et clair regard dans la lumière naturelle de ton esprit, lequel s'imprime dans ton âme.

Et quand tu me demandes si la chose est bonne ou mauvaise, je dis qu'en elle-même, il lui appartient d'être bonne toujours, selon sa nature. Pour cela : que c'est un rayon de la ressemblance de Dieu. Mais quant à son emploi, alors elle peut être bonne, ou mauvaise. Bonne, quand elle est, par la grâce, ouverte sur une vue de ta propre misère, sur la Passion, sur la bonté et sur les oeuvres admirables de Dieu dans Ses créatures, tant corporelles que spirituelles. Auquel cas, il n'y a point à s'étonner qu'elle accroisse si pleinement ta dévotion, tout comme tu dis. Mais là où l'usage est mauvais, c'est quand l'enflent l'orgueil et la curiosité d'un grand savoir et connaissance livresques, tels que chez les doctes clercs ; car les voilà empressés à se faire, non plus les humbles écoliers de la divinité et maîtres en la dévotion, mais les étudiants orgueilleux 43 du diable et maîtres des vanités et du mensonge. Pour tous les autres hommes ou femmes, quels qu'ils soient, religieux ou séculiers, aussi l'usage ou emploi de cet esprit naturel est mauvais, lorsque l'enflent l'orgueil et la curiosité de tous les talents mondains, les charnelles pensées de convoitise devant la louange du monde, et la possession des richesses, des vaines plaisances et des flatteries d'autrui.

Et lorsque tu me demandes pourquoi tu as à la rejeter sous le nuage de l'oubli, quand la chose est ainsi, et telle que selon sa nature elle est bonne, et par suite, selon que tu en uses proprement, elle te fait tant de bien et accroît tellement ta dévotion ; je réponds à ceci et te dis : Que tu dois parfaitement comprendre qu'il y a deux manières de vivre en la Sainte Église.

La première est la vie active et la seconde est la vie contemplative. L'active est la vie inférieure, et la contemplative, supérieure. La vie active a deux degrés, un supérieur et un inférieur, de même que la vie contemplative aussi a deux degrés, un inférieur et un supérieur. Mais aussi ces deux vies sont-elles à ce point couplées ensemble que, bien qu'elles puissent être diverses en quelque endroit, néanmoins ni la première ni la seconde ne saurait être pleinement sans quelque partie de l'autre. Pourquoi cela ? Parce que cette part qui est la supérieure de la vie active, c'est aussi cette même part qui est l'inférieure de la vie contemplative. De telle sorte qu'un homme ne saurait être pleinement actif, qu'il ne soit pour partie contemplatif ; 44 ni non plus contemplatif absolument, pour autant qu'on le puisse être ici; qu'il ne soit pour une part actif. La condition de la vie active, c'est d'avoir tout ensemble et son commencement et sa fin dans cette vie ; mais non la vie contemplative, laquelle commence bien en cette vie, mais pour durer sans connaître de fin. Et la raison ? C'est que la part que Marie a choisie, jamais elle ne lui sera ôtée. La vie active est troublée, agitée et travaillée par maints objets ; mais la contemplative, elle, demeure assise dans la paix avec un objet unique.

La vie active inférieure, ce sont les honnêtes bonnes oeuvres matérielles de charité et de miséricorde. Sa part supérieure, laquelle est l'inférieure de la vie contemplative, ce sont les efficaces méditations spirituelles et l'attentive considération par l'homme, avec chagrin et contrition, de sa propre misère ; de la Passion du Christ. et de ses serviteurs, avec pitié et compassion ; des admirables dons de Dieu, de Sa bonté et de Ses oeuvres dans toutes Ses créatures corporelles et spirituelles, avec actions de grâces et louanges. Mais, la plus haute part de la contemplation, autant qu'elle peut se faire ici, consiste tout entière en cette obscurité et ce nuage d'inconnaissance, et avec un élan d'amour et une aveugle considération de l'Être pur de Dieu, uniquement Lui-même.

L'homme, dans la vie active inférieure, est en dehors de soi et au-dessous de soi. Dans la vie active supérieure, et partie inférieure de la contemplative, l'homme est au dedans de soi et égal à soi-même. Mais dans la vie contemplative supé rieure, 45 c'est au-dessus de soi qu'il est, et sous son Dieu. Au-dessus de soi-même : car la victoire qu'il se promet, avec le secours de la grâce, est par delà le point qu'on ne peut plus prétendre atteindre par nature ; ce qui est d'être attaché et uni à Dieu en esprit, en unité d'amour et en conformité de volonté.

Et tout justement comme il est impossible à la raison humaine d'admettre, pour un homme, qu'il en vienne à la part supérieure de la vie active, s'il n'a, du moins, cessé et quitté pour un temps la part inférieure ; exactement de même aussi est-il qu'un homme ne pourra point passer à la part supérieure de la vie contemplative, s'il n'a, du moins, cessé et quitté pour un temps sa part inférieure. Et autant est-ce chose illégitime et qui va à l'échec, que de vouloir et prétendre s'asseoir dans ses méditations, tout en conservant néanmoins son attention fixée à l'extérieur sur les travaux du corps, faits ou à faire, aussi saints qu'ils puissent être par ailleurs en eux-mêmes ; autant assurément est-il inadmissible et un échec certain, de prétendre et vouloir oeuvrer dans cette obscurité et ce nuage d'inconnaissance en un affectueux élan d'amour pour Dieu Lui-même, tout en laissant s'élever au-dessus de soi et se pousser entre soi et son Dieu, quelque pensée ou quelque méditation sur les admirables dons de Dieu, Sa bonté et ses oeuvres dans chacune de Ses créatures corporelles et spirituelles, - autant saintes que puissent être, par ailleurs, ces pensées elles-mêmes, autant réconfortantes et profondes ! 46

Et c'est la raison pourquoi je te dis et prie de rejeter une telle pensée affutée et subtile, et de la recouvrir d'un très épais nuage d'oubli, quelque sainte qu'elle soit et te faisant promesse plus que jamais de t'assister et aider dans ton propos. Et le pourquoi, c'est que l'amour peut, dans cette vie, atteindre Dieu ; mais la science non point. Et tout le temps que l'âme demeure en ce corps mortel, la pointe de notre intelligence à l'égard des choses spirituelles, et tout particulièrement de Dieu, est souillée toujours plus de toutes sortes d'imaginations, par la faute desquelles notre travail ne peut être qu'impur. Et la grande merveille, ce serait que par là nous ne fussions induits en mainte erreur.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE NEUVIÈME

Qu'en le temps de cette oeuvre, le souvenir de la créature la plus sainte qu'ait jamais faite Dieu est plus nuisible que profitable.

ET c'est pourquoi ce mouvement aigu de ton intelligence, qui toujours vient t'importuner quand tu te mets à cette oeuvre, il faut toujours qu'il soit foulé aux pieds ; car si toi, tu ne le foules, c'est lui qui te foulera. Et ainsi, lorsque tu crois au mieux et t'imagines demeurer en cette obscurité et n'avoir en ton esprit rien autre que Dieu seul, si tu y regardes véritablement, tu trouveras ton esprit, non point occupé de cette obscurité, mais d'une claire considération de quelque objet au-dessous de Dieu. Et cela étant, assurément cette chose est au-dessus de toi dans le moment, et entre toi et ton Dieu. C'est pourquoi, aie donc à dessein de rejeter de semblables et claires considérations, 48 seraient-elles saintes et favorables comme jamais. Car je te dis une chose : c'est que plus profitable pour la santé de ton âme, et plus valable en soi, et plus plaisant à Dieu et à tous les saints ou anges au ciel, - oui ! et plus secourable à tous tes amis de corps et d'esprit, vifs ou morts, - est cet aveugle élan d'amour vers Dieu en Lui-même, et un tel et secret empressement en ce nuage d'inconnaissance ; et je te dis qu'il est meilleur pour toi de le posséder et avoir dans ton sentiment spirituel, que d'avoir les yeux de ton âme ouverts sur la contemplation ou considération de tous les anges ou saints au ciel; ou qu'elle soit baignée dans toute l'allégresse et la mélodie de la béatitude où ils sont.

Et remarque bien que tu n'as point à t'étonner de ceci ; car si tu pouvais toi-même le voir aussi clairement qu'il est possible, par la grâce, de le pressentir en cette vie, alors tu penserais comme je dis. Mais sache bien et sois assuré que la claire vision, on ne l'aura jamais en cette vie ; le sentiment, toutefois, on peut l'avoir, par grâce, et avec la permission de Dieu. Et c'est pourquoi élève donc ton amour à ce nuage ; ou plutôt, pour parler selon la vérité, laisse Dieu tirer ton amour à ce nuage ; et tâche pour toi, avec le secours de Sa grâce, d'oublier tout le reste.

Car lorsqu'un simple souvenir de quelque objet au-dessous de Dieu, pourtant involontaire et non délibéré, déjà t'éloigne beaucoup plus de Dieu que s'il ne s'était imposé, et te nuit par cela qu'il te rend d'autant plus incapable d'avoir, par expérience, le sentiment du fruit de Son amour, - que 49 sera-ce donc si tu jettes volontairement et délibérément un tel souvenir en travers de ton propos, et quel obstacle ne va-t-il pas y mettre ? Et puisque le souvenir de quelque saint en particulier, ou de tout objet purement spirituel, déjà est un pareil obstacle pour toi, qu'en sera-t-il du souvenir de quelque homme vivant dans sa chair misérable ou de tout autre objet matériel ou mondain ? et combien n'en seras-tu pas empêché dans cette oeuvre ?

Ce n'est pas que je dise qu'une semblable idée soudaine et nue de quelque bon et spirituel objet au-dessous de Dieu, tout involontaire et non délibérée, ou même volontairement suscitée et choisie dans l'intention d'accroître ta dévotion, encore qu'elle soit nuisible au mode et à la manière de cette oeuvre, - ce n'est pas que je dise qu'elle soit par là chose mauvaise. Non ! Dieu ne permettrait point que tu le prisses ainsi. Mais je dis que, tant bonne et sainte qu'elle soit, néanmoins, dans cette oeuvre, elle fait plus d'empêchement que de profit. Pour ce temps-là et ce moment, veux-je dire. Et pourquoi ? C'est que celui qui cherche Dieu avec perfection, celui-là, pour finir, ne va point s'arrêter et reposer dans le souvenir de quelque saint ou d'un ange du ciel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIXIÈME

Comment un homme connaîtra que sa pensée n'est point péché ; ou si elle l'est, quand c'est péché mortel et quand, véniel.

Par contre, il n'en est plus du tout ainsi du souvenir de quelque homme ou femme vivant en cette vie, ni non plus d'un objet corporel ou mondain, quel qu'il soit. C'est, en effet, que la pensée brusque et soudaine de l'un d'entr'eux, venue en toi contre ta volonté et ton consentement, bien qu'elle ne puisse t'être imputée à péché — puisque c'est là le travail contre toi du péché originel, duquel, dans le baptême, tu as été purifié — néanmoins, si elle n'était promptement contrôlée et ce soudain élan promptement rabattu, très vite ton faible coeur charnel y serait entraîné : soit par une sorte ou l'autre de complaisance, si c'est là un objet qui te plaît ou t'a plu autrefois ; soit par une sorte ou 51 l'autre de ressaut, si c'est là un objet que tu crois douloureux pour toi ou qui te fut autrefois douloureux. Et cet attachement, s'il peut être mortel de nouveau pour ceux, hommes et femmes, qui vivent de la vie charnelle et qui étaient auparavant dans le péché mortel ; pour toi, cependant, et pour tous ceux qui ont, dans une volonté fidèle, abandonné le monde, lesquels sont par engagement et obligation en quelque degré de la vie religieuse dans la sainte Église, ouvertement ou en secret, quel que soit, — et par suite ne sont point gouvernés de leur propre volonté et leur estimation personnelle, mais par la volonté et le conseil de leurs maîtres et supérieurs, quels qu'ils soient, religieux ou séculiers, — un tel attachement par complaisance ou ressaut du coeur charnel n'est cependant, pour ceux-là tous, que péché véniel. Et la cause en est au profond appui et enracinement en Dieu de votre but et intention, accomplis dès le commencement de votre vie en cet état où vous êtes venus, avec l'assistance et conseil d'un prudent Père, votre témoin.

Mais il n'en est pas moins que cette complaisance ou ressaut attaché à ton coeur charnel, pour peu qu'il y soit admis à demeurer quelque temps sans réprimande, alors et pour finir s'attache au coeur spirituel, ce qui est dire à la volonté, avec le plein consentement : ce qui, alors, est péché mortel. Et c'est ce qui arrive quand toi-même, ou l'un de peux que j'ai nommés, appelle intentionnellement en soi le souvenir de quelque homme ou femme vivant en cette vie, ou autrement quelque objet matériel ou 52 mondain. Si bien que si c'est là un objet qui te blesse ou t'a blessé autrefois, en toi s'élève une passion furieuse et une soif de vengeance, lesquelles ont pour nom la Colère ; ou autrement, on le repousse par le dédain et quelque manière de dégoût de cette personne, avec pensées méprisantes et jugements qui condamnent, ce qui a nom : l'Envie. Ou encore c'est une lassitude et un manque de goût pour toute action et bonne occupation, tant corporelle que spirituelle, ce qui a nom Paresse.

Et si c'est là un objet qui te plaise ou t'a plu autrefois, alors s'élève en toi une grande délectation à y penser, quelle que puisse être cette chose. Si bien que tu reposes en cette pensée et finis par y attacher ton coeur, et ta volonté aussi bien ; et à cela se repaît ton coeur charnel : à tel point que tu penses dans le moment n'avoir d'autre bien à convoiter, que de vivre toujours et reposer en pareille paix avec la chose à laquelle tu penses. Or, cette pensée que tu attires en toi ou autrement accueilles quand elle y est venue, et en laquelle tu reposes avec tant de délectation, si elle touche à l'excellence de ta nature ou de ton savoir, à la grâce reçue ou au degré atteint, aux faveurs ou à la beauté, alors elle est Orgueil. Et si elle va aux biens terrestres de quelque sorte, aux richesses ou mobiliers quelconques dont on puisse être maître ou possesseur, alors c'est Convoitise. Si c'est aux mets délicats et breuvages, ou à quelque autre façon de délices que l'homme puisse goûter, alors c'est Gloutonnerie, comme dit Gourmandise. Et si c'est d'amour ou de plaisance qu'elle parle, de 53 caresses charnelles quelles que soient, de l'apprêt ou de la flatterie des charmes de quelque homme ou femme vivant en cette vie, et de toi-même autant : alors c'est Lubricité et Luxure.





COMMENCE ICI LE CHAPITRE ONZIÈME

Qu'un homme devrait peser toute pensée et mouvement intérieur, quels qu'ils soient, et toujours se garder de l'indifférence quant au péché véniel.

SI je parle ainsi, ce n'est pas que je croie que vous soyez, toi ou tous autres que j'ai dits, coupables et accablés d'aucun péché pareil ; mais c'est que je voudrais que tu te gardasses de manquer à peser chaque pensée et chaque mouvement intérieur quel qu'en soit l'objet, et que tu t'employasses activement à détruire tout premier mouvement et pensée aux choses où tu pourrais ainsi pécher.

Car je te dis ceci : celui-là qui ne pèse point, ou prend légèrement, la première pensée — oui ! même s'il n'y a en elle aucun péché — il n'échappera pas, quel soit-il, à l'indifférence quant au péché véniel. A ce péché véniel, il n'est personne, en cette vie mortelle, qui y échappe absolument. Mais à 55 l'indifférence quant au péché véniel, toujours échapperont tous vrais disciples en la perfection : car autrement, je ne serais point étonné qu'ils tombassent bientôt en péché mortel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DOUZIEME

Que par l'efficace et vertu de cette oeuvre non seulement le péché est détruit, mais aussi les vertus suscitées.

C’est donc pourquoi, si tu veux te tenir et ne point tomber, n'aie d'arrêt ni de cesse jamais en ton propos : mais toujours et plus, frappe sur ce nuage d'inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu, avec la lance aiguë de l'impatient amour ; détourne-toi en horreur de penser à quelque objet que ce soit au-dessous de Dieu ; et ne t'en va de là pour chose qui arrive.

Car c'est par cette oeuvre seule et en elle seulement, que tu détruis le fondement et la racine du péché. Jeûne comme jamais, veille plus tard que jamais, lève-toi plus tôt que jamais, comme jamais couche-toi durement, harasse-toi comme jamais, oui ! et même s'il était permis de le faire - ce qui 57 n'est pas - arrache-toi les yeux, coupe-toi la langue, bouche-toi les oreilles et les narines hermétiquement comme jamais, et encore tranche-toi les membres et inflige à ton corps toutes les peines et souffrances imaginables : rien de cela ne t'aidera en rien. Toujours en toi sera le mouvement et l'assaut du péché.

Hélas ! et quoi encore ? Verse des larmes autant comme jamais par regret et chagrin de tes péchés, ou avec la pensée de la Passion du Christ; ou bien, plus vives que jamais, te soient présentes à l'esprit toutes les joies du ciel. Quel en sera l'effet, en ce qui te concerne ? Assurément beaucoup de bien, grand secours, grand profit et beaucoup de grâce en retireras-tu. Mais en comparaison avec l'aveugle élan d'amour, c'est tout si peu que rien, ce que cela fait, ou peut faire, sans lui. Tandis qu'il est en lui-même, et sans les autres, la meilleure part de Marie ; eux, sans lui, n'avancent qu'à bien peu, ou à rien. Car non seulement il détruit le fondement et la racine du péché autant qu'il se peut faire ici, mais par là suscite les vertus. Qu'il soit bien véritablement conçu, - et véritablement toutes les vertus s'y trouveront, et conçues à la perfection, et comprises sensiblement en lui, sans nul mélange d'intention. Et jamais homme n'aurait sans lui tant de vertus, qu'elles ne soient toutes mêlées d'une intention faussée, laquelle est cause qu'elles seraient imparfaites.

Car la vertu n'est rien d'autre, en effet, qu'une affection ordonnée et mesurée, et pleinement dirigée sur Dieu pour Lui-même. Pourquoi ? C'est qu'Il est en Lui-même la pure cause et fin de toutes les vertus : 58 au point que si quelqu'un portait une vertu qui eût pour cause, mêlée à Dieu, une autre raison encore - oui ! et quand bien Dieu serait encore la principale -, il n'en reste pas moins que cette vertu est alors imparfaite. Comme ainsi l'on pourra voir, pour l'exemple, en une vertu, ou en deux, plutôt qu'en toutes les autres : et telles seront parfaitement l'humilité et la charité. Car quiconque peut, ces deux-là, les gagner et avoir clairement : il n'a rien besoin de plus. Parce que les ayant, il a tout.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TREIZIÈME

Ce qu'en elle-même est l'humilité; et quand parfaite elle est, et quand imparfaite elle est.

Voyons donc en premier la vertu de l'humilité : comment elle est imparfaite quand elle a pour cause, mêlée à Dieu, quelque autre raison, encore qu'Il soit la principale ; et comment elle est parfaite avec Dieu en Lui-même pour seule fin. Et d'abord faut-il savoir ce qu'est en elle-même l'humilité, si toutefois la chose peut être clairement vue et comprise ; sur quoi, plus véritablement pourra-t-on concevoir, dans la vérité de l'esprit, quelle en est la cause.

\ L'humilité n'est en elle-même rien d'autre que la vraie connaissance et le sentiment vrai, pour l'homme, de ce qu'il est en soi-même. Car bien assurément, qui peut se voir soi-même en vérité et sentir ce qu'il est, en vérité celui-là sera humble. 60

Et à cette humilité sont deux causes, lesquelles voici : La première est la souillure, misère et fragilité de l'homme, auxquelles il est tombé par le péché, et dont il lui appartient de garder sentiment à tous les instants qu'il vit en cette vie, quelque saint qu'il puisse être. La seconde, c'est le surabondant Amour et la Perfection de Dieu en Soi-même, à la considération desquels toute nature est dans le tremblement ; et tous les grands clercs sont des fous ; et tous les saints et tous les anges sont aveugles. Tellement que, si ce n'était qu'Il mesurât, dans la sagesse de Sa Divinité, la contemplation de chacun après sa capacité selon la nature et selon la grâce, je défaille à dire ce qu'il leur arriverait.

La seconde de ces deux causes est parfaite ; et la raison, c'est qu'elle durera toujours et sans aucune fin. Mais la première ci-dessus, est par contre imparfaite; et pourquoi? c'est que non seulement elle tombe quand prend fin cette vie, mais encore bien souvent peut-il arriver qu'une âme en ce corps mortel, par abondance de grâce en multiplication de son désir - aussi souvent et aussi longtemps que daigne Dieu y opérer ainsi - peut avoir tout soudain et parfaitement perdu et oublié toute idée et tout sentiment de son être, sans plus aucun souci ou de sa sainteté ou de sa misère antérieure. Mais que la chose arrive rarement ou fréquemment à une âme ainsi disposée, de toutes façons elle ne persiste qu'un très bref instant, à mon avis : mais durant cet instant elle est parfaitement humble, n'ayant idée ni sentiment d'une cause, autre que la principale. Tandis que chaque fois qu'elle connaît 61 et ressent l'autre cause mêlée à celle-ci - et quand même celle-ci serait la principale - alors l'humilité est imparfaite.

Mais toujours, néanmoins, elle est bonne ; et toujours nécessaire est-il de l'avoir. Et que Dieu te préserve de le prendre autrement que j'ai dit.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATORZIÈME

Que sans venir d'abord à l'humilité imparfaite, il est impossible à un pécheur de parvenir en cette vie à la vertu parfaite d'humilité.

Car encore que je l'appelle humilité imparfaite, néanmoins, c'est d'autant que j'aurai eu la connaissance vraie et le sentiment de moi-même tel que je suis, que le plus vite me sera donnée, avec la cause parfaite, la vertu de l'humilité elle-même : et plus vite que si tous les saints et les anges du ciel, et tous les hommes et femmes de la sainte Église sur la terre, religieux ou séculiers de tous degrés, tous ensemble se mettaient à ne faire rien d'autre que prier Dieu afin que j'aie l'humilité parfaite. Oui, et même encore est-il impossible à un pécheur d'avoir, ou de conserver l'ayant eue, cette vertu parfaite de l'humilité sans l'autre.

Et c'est pourquoi saigne et sue tant que tu peux 63 et pourras, afin d'avoir, de toi-même, la connaissance vraie et le sentiment de ce que tu es. Car alors, je pense que peu après tu auras une expérience de Dieu, la connaissance vraie et le sentiment de ce qu'Il est. Non pas tel qu'Il est en Soi-même, puisque cela nul ne le peut, fors Lui-même; ni encore tel que tu Le connaîtras dans la béatitude, ensemble avec le corps et l'âme. Mais tel qu'il est possible de Le connaître d'expérience, avec Sa permission, pour une âme humble et vivant en ce corps mortel.

Et ne pense pas, parce que j'ai posé à cette humilité deux causes, l'une parfaite et imparfaite l'autre, que je veuille par là te voir quitter le travail à propos de l'imparfaite humilité pour te mettre entièrement à vouloir la parfaite. Non point, assurément : car m'est avis que jamais tu ne l'aurais ainsi. Mais ce que jusqu'ici j'ai fait, je l'ai fait parce que je voulais te dire et aussi que tu visses l'excellence de cet exercice spirituel et sa précellence sur tous autres, physiques et spirituels, tels que peut ou pourrait les faire l'homme avec l'aide de la grâce. Comment il est aussi que cet amour intime, secrètement pressant en pureté d'esprit l'obscur nuage d'inconnaissance qui est entre toi et ton Dieu, véritablement et parfaitement contient en lui la parfaite vertu d'humilité, sans nulle particulière ou claire considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Et encore parce que je voulais que tu connusses laquelle était l'humilité parfaite, et que tu la posasses comme un signe devant l'amour de ton coeur, et que tu fisses ainsi pour toi 64 et pour moi. Enfin, parce que je voulais que, par cette connaissance, tu devinsses plus humble. Car c'est souventes fois que le défaut de connaissance est cause, à mon avis, de beaucoup d'orgueil. Et peut-être eût-il pu se faire que, ne connaissant laquelle était la parfaite humilité, et ayant cependant quelque petite connaissance et sentiment de celle que j'appelle l'humilité imparfaite, tu te fusses imaginé avoir déjà presque atteint l'humilité parfaite : de telle sorte, ainsi, que tu te fusses trompé toi-même, croyant en être à une totale humilité alors que tu eusses été tout prisonnier d'un horrible et puant orgueil.

Et c'est pourquoi efforce-toi donc de travailler à cette humilité parfaite, car elle a qualité telle que quiconque la possède, et durant tout le temps où il l'a, ne péche point, et non plus ne péchera beaucoup par après.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUINZIÈME

Une courte démonstration contre leur erreur : ceux qui disent qu'il n'est plus parfaite cause à l'humilité, que la connaissance par un homme de sa propre misère.

Et aussi fie-toi fermement à ceci, qu'il y a une humilité parfaite telle que j'ai dit, et qu'il est possible par la grâce d'y parvenir en cette vie. Ce que j'affirme pour la confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu'il n'y a plus parfaite cause d'humilité que celle qui ressort du souvenir de notre misère et des péchés que nous avons commis.

J'accorde bien que pour ceux qui ont été dans l'habitude du péché, comme je le suis et ai été moi-même, c'est une très-nécessaire et efficace cause d'humilité que le souvenir de notre misère et des péchés que nous avons commis, tant et jusqu'au moment que soit grattée en grande part la grande 66 rouille du péché, et ce, avec l'attestation de notre conscience et de notre directeur spirituel. Mais pour les autres qui sont comme innocents, n'ayant jamais péché mortellement par volonté déterminée en connaissance de cause, mais seulement par fragilité et par ignorance, et qui se font contemplatifs ; - et pour nous deux également, qui nous sentons la vocation par la grâce, et le désir d'être contemplatifs, après, toutefois, qu'au témoignage de notre conscience et de notre directeur spirituel nous serons assurés d'un légitime amendement par la contrition et par la confession, comme aussi par l'obéissance aux statuts et ordonnances de la sainte Église - il y a, sur celle-là, une autre cause d'humilité : et aussi loin au-dessus d'elle que la vie de notre Dame Sainte Marie est au-dessus de celle du pénitent le plus pécheur de la sainte Église ; ou que la vie du Christ est au-dessus de la vie de n'importe qui en ce monde ; ou encore que la vie d'un ange, lequel n'a jamais senti - ni ne sentira - la fragilité, est au-dessus de la vie du plus fragile des humains sur cette terre.

Car s'il en allait ainsi, et qu'il n'y eût point d'autre cause plus parfaite d'humilité que de voir et sentir notre misère et fragilité, alors je demanderais à ceux qui le prétendent : quelle cause avaient-ils à leur humilité, ceux qui n'ont jamais vu ni senti - et jamais non plus n'auront en eux - la misère ni l'assaut du péché, tels que notre Seigneur JésusChrist, notre Dame Sainte Marie, et tous les saints et anges dans le ciel ? Or, à cette perfection ainsi qu'à toutes autres, notre Seigneur Jésus-Christ nous 67 appelle Lui-même en l'Évangile, où il commande que nous soyons par faits, par la grâce, tout comme Il est Lui-même, par nature.

(Estote ergo vos perfecti, sicut & pater vester cœlestis perfectus est.)

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEIZIÈME

Que par la vertu de cette oeuvre, un pécheur sincèrement tourné et appelé à la contemplation parvient plus vite à perfection que par aucune autre œuvre ; et que par elle, il peut plus tôt avoir de Dieu le pardon de ses péchés.

VOIS-LE bien : nul n'irait penser qu'il y ait de la présomption à oser, fût-on le plus misérable pécheur en cette terre, - mais après s'être convenablement amendé, et après avoir ressenti en soi l'appel de cette vie appelée contemplative dans l'assentiment et de sa conscience et de son directeur spirituel - à oser, prendre sur soi et porter un humble élan d'amour vers son Dieu, pressant secrètement ce nuage d'inconnaissance, lequel est entre l'homme et son Dieu. Lorsque notre Seigneur s'adressant à Marie, et en sa personne à tous les pécheurs, lui dit « Tes péchés sont remis », ce n'est point alors pour 69 le seul souvenir de ses péchés ni pour le grand chagrin qu'elle en avait, ni non plus pour l'humilité qu'elle avait gagnée au regard seulement de sa misère. Mais pourquoi donc alors ? Assurément parce qu'elle avait beaucoup d'amour.

Regarde ! Ici les hommes peuvent voir ce qu'une secrète pression d'amour peut gagner de notre Seigneur, devant toutes les autres oeuvres auxquelles l'homme peut penser. Et pourtant je ne nie pas qu'elle ressentît le plus grand chagrin et très amèrement pleurât de ses péchés, ni qu'elle fût tout emplie d'humilité au souvenir de sa misère. Et ainsi ferons-nous, nous qui sommes et avons été des misérables et des pécheurs endurcis : et toute notre vie durant soit le regret affreux et merveilleux de nos péchés, que nous soyons tout emplis d'humilité au souvenir de notre misère !

Mais comment ? Certainement comme a fait Marie. Elle, qui pourtant ne pouvait pas ne pas sentir en son coeur le plus profond chagrin de ses péchés, - puisqu'elle les portait, en effet, avec elle où qu'elle allât sa vie durant, liés ensemble comme un fardeau déposé et pesant secrètement dans la caverne de son coeur, en sorte qu'ils ne fussent jamais oubliés - bien cependant on peut le dire et affirmer selon l'Écriture : elle avait néanmoins un plus profond chagrin au cceur, une plus douloureuse aspiration et plus profonde impatience, oui! et elle languissait beaucoup plus - presque jusqu'à la mort - de son manque d'amour, encore qu'elle fût pleine d'amour. Et de cela tu n'as point à t'étonner, car c'est la condition de l'amant véritable, 70 que toujours plus il aime, et plus il manque et aspire à l'amour.

Et cependant elle savait bien, et elle sentait bien en elle avec une rigoureuse vérité, que sa misère était plus horrible que celle de quiconque, et que ses péchés avaient mis, entre elle et son Dieu qu'elle aimait tant, une division ; et donc aussi que c'étaient eux, pour une grande part, qui étaient cause qu'elle souffrît tant et languît tellement de son manque d'amour. Mais sur cela, quoi donc ? Descendit-elle pour cela des hauteurs de son désir dans les abîmes de sa vie pécheresse ? et se mit-elle à fouiller dans l'horrible et puante fange et le fumier de ses péchés, pour les tirer un à un, chacun avec ses circonstances, afin d'avoir regret et de pleurer sur chacun d'eux ? Non point ! Certainement elle ne le fit pas. Et pourquoi ? Parce que Dieu lui avait donné, par Sa grâce, et fait comprendre au dedans de son âme qu'elle n'en viendrait jamais à bout ainsi. Car par là elle eût plutôt. fortifié en elle, avec la certitude, son aptitude de grande pécheresse, bien avant de gagner par cette entreprise le plein pardon de chacun et de tous ses péchés.

Et c'est pourquoi elle suspendit son amour et impatient désir en ce nuage d'inconnaissance ; et elle s'apprit à aimer cela, que jamais elle ne pourrait voir clairement en cette vie par la lumière de l'entendement dans sa raison, ni sentir positivement dans son affection par la douceur de l'amour. A tel point que maintes fois elle n'avait plus guère en précis souvenir si elle avait été une pécheresse ou non. Oui, et maintes et maintes fois, je le crois, 71 elle était si profondément adonnée à l'amour de Sa Divinité, qu'elle n'avait pour ainsi dire plus nul regard à la beauté de Son précieux et très-saint corps, en lequel Il habitait très-adorablement, parlant et prêchant devant elle ; ni d'ailleurs à aucun autre objet, pas plus corporel que spirituel. Telle est la vérité, à ce qu'il semble, d'après l'Évangile.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Que le vrai contemplatif n'a point envie de se mêler de vie active, ni d'aucune chose faite ou dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs pour s'excuser.

DANS l'Évangile selon saint Luc, il est écrit que lorsque notre Seigneur était dans la maison de Marthe et sa soeur, tout le temps que Marthe s'activait à préparer Son repas, Marie, sa soeur, était assise à Ses pieds. Et à écouter Sa parole, elle n'avait point d'égard au travail de sa soeur, bien que ce travail fût oeuvre bonne et sainte puisqu'il est, en effet, la part première de la vie active ; et non plus elle n'avait d'égard à Sa très-précieuse Personne en Son corps très-saint, ni non plus à la douceur de parole et de voix de Son Humanité, — bien que ce fût encore meilleur et plus saint, puisque c'est là la seconde partie de la vie active, et première de la vie contemplative.

Mais à la très-souveraine sagesse de Sa Divinité, que la ténèbre des paroles de Son Humanité enveloppait, à cela, elle avait égard avec tout l'amour de son coeur. Et de là, elle ne voulait bouger pour rien de ce qu'elle voyait ou entendait dire ou faire à son sujet ; mais elle demeurait assise et tout silence dans son corps, avec de doux élans secrets et son fervent amour se pressant contre ce haut nuage d'inconnaissance entre elle-même et son Dieu. Car une chose je te dis : c'est qu'il n'y a jamais eu, et jamais il n'y aura si pure créature en cette vie, si hautement ravie en contemplation et amour, qu'il n'y ait encore au-dessus un haut et prodigieux nuage d'inconnaissance entre elle et son Dieu. Et c'est en ce nuage que Marie était occupée avec tout l'empressement secret de son amour. Pourquoi ? Parce que c'était là et la meilleure et la plus sainte part de la contemplation qui puisse se faire en cette vie ; et de cette part, elle n'avait cure ni désir de bouger pour rien. Tant et si bien que lorsque sa soeur Marthe se plaignit d'elle à notre Seigneur et Le pria de commander à sa soeur qu'elle se levât, et l'aidât, et ne la laissât point seule ainsi à se donner de la peine et travailler, elle demeura assise et tout silence, et pas un mot ne répondit, ni même un geste fit contre sa soeur, pour quelque plainte que celle-ci pût faire. Rien d'étonnant : elle avait un autre travail à faire, duquel Marthe ne savait rien. Et c'est pourquoi elle n'avait point loisir de l'écouter, ni de répondre à sa plainte.

Vois donc, mon ami ! ces oeuvres et les paroles et les gestes, lesquels tous nous sont montrés entre notre Seigneur et ces deux soeurs, le sont en exemple de ce que tous les actifs et tous les contemplatifs ont été depuis en la sainte Église, et seront jusqu'au jour du Jugement. Car, par Marie il faut comprendre tous les contemplatifs, lesquels aussi conformeront leur vie à la sienne ; et par Marthe, les actifs de la même façon, et pour la même raison à sa ressemblance.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Comment et jusqu'à ce jour tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que Marthe, de Marie. De laquelle plainte l'ignorance est cause.

EXACTEMENT ainsi que Marthe alors se plaignit de Marie sa soeur, exactement de même, encore aujourd'hui, tous les actifs se plaignent des contemplatifs. Car qu'il y ait un homme ou une femme en quelque société que ce soit de ce monde, religieuse ou séculière — je n'en excepte aucune — et que cet homme ou femme, qui que ce soit, se sente porté par la grâce et aussi par conseil, à rejeter toute affaire et activité extérieure, et cela pour se mettre à vivre pleinement de la vie contemplative selon ses aptitudes et sa conscience, non sans la permission de son directeur spirituel ; et voici tout aussitôt ses propres frères et soeurs, tous ses plus proches amis et bien d'autres encore, lesquels ne savent rien de sa vie intérieure ni rien non plus du genre de vie qu'il commence et auquel il se met, qui tous élèvent autour de lui grand bruit de plaintes et protestations, tranchant brutalement et affirmant qu'il ne fait rien, faisant ce qu'il fait. Et tout aussitôt les voilà énumérant quantité d'histoires fausses, et nombre de vraies aussi, sur la chute de tels ou tels hommes ou femmes qui s'étaient, eux aussi, donnés à cette vie : jamais un bon récit de ceux qui s'y sont tenus.

Je reconnais que beaucoup tombent et sont tombés, de ceux qui avaient en semblante rejeté le monde. Et où ils eussent dû devenir serviteurs de Dieu et Ses contemplatifs, pour n'avoir point voulu se laisser diriger par un vrai conseiller spirituel, ils sont devenus les serviteurs et contemplatifs du diable ; et comme pour calomnier la sainte Église, ils ont tourné soit à l'hypocrisie, soit à l'hérésie, ou bien ils sont tombés dans la folie et bien d'autres calamités. Mais je laisse ici d'en parler, pour ne point excéder notre sujet. Par la suite, néanmoins, si Dieu permet et si c'est nécessaire, on pourra voir et trouver certaines conditions et la raison de leur chute. Donc assez parlé d'eux ici ; mais allons de l'avant en notre matière.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Courte excuse de qui a fait ce livre, enseignant combien par tout contemplatif seront excusés pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de reproche.

D'AUCUNS pourront penser que je fais peu respect à Marthe, tout particulièrement sainte, puisque je compare ses paroles de reproche à l'égard de sa soeur aux mots des humains et mondains ; et ceux-ci à celles-là. Mais véritablement je n'entends manquer au respect ni d'elle ni d'eux. Et Dieu ne permettra qu'en cet ouvrage, je puisse dire rien qu'on pût prendre et entendre comme un blâme de quelqu'un de Ses serviteurs à quelque degré, et tout spécialement de Sa sainte particulière. Car ma pensée est qu'elle soit parfaitement excusée et ait pleine justification de cette plainte, tenant en considération le moment et la manière où elle l'a exprimée. Car de ce qu'elle a dit, son ignorance est la cause. Et il n'est rien d'étonnant qu'elle ne sût point à ce moment que, et comment Marie était occupée ; car auparavant, j'en suis sûr, elle n'avait guère entendu parler d'une perfection pareille. Et aussi ce qu'elle a dit n'était qu'en peu de mots, et courtois : et par là devra-t-elle toujours être et avoir pleine excuse et justification.

Et de même est-ce ma pensée que ces mondains, hommes et femmes, qui vivent de la vie active, aient également pleine excuse de leurs plaintes et reproches ci-dessus allégués, — encore qu'ils eussent rudement dit ce qu'ils ont dit — tenant en considération leur ignorance. Et pourquoi donc i C'est que tout justement comme Marthe savait très peu ce que faisait Marie, sa soeur, tandis qu'elle se plaignait d'elle à notre Seigneur, tout justement et de même ces gens-ci de nos jours savent très peu, voire rien, de ce que se proposent nos jeunes disciples de Dieu, quand ils se mettent hors des affaires de ce monde, et s'efforcent d'être Ses serviteurs dans l'esprit de justice et de sainteté. Et s'ils le savaient, oserai-je dire, ils ne parleraient, non plus qu'ils agiraient, comme ils font. Et de là ma pensée, que toujours ils aient excuse car, en effet, ils ne connaissent pas de vie meilleure que celle qu'ils vivent eux-mêmes. Puis aussi, quand je pense à mes innombrables défauts, lesquels ont été, par moi, traduits en actes et paroles jusqu'à maintenant par manque de savoir et par défaut de connaissance, alors je me dis que si je veux avoir excuse de Dieu pour mes propres défauts d'ignorance, je dois moi-même être charitable et pitoyable à autrui, et donner excuse aux autres hommes de leurs paroles et actions d'ignorance. Car autrement, il est certain que je ne leur ferais pas ce que je voudrais qu'ils me fissent.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGTIÈME

Comment Dieu le Tout-Puissant veut et a grâce de répondre pour ceux-là tous qui n'ont aucun désir, afin de s'excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui est l'amour de Dieu.

ET c'est pourquoi je pense que ceux-là qui se mettent à vivre en contemplatifs, non seulement devraient excuser ceux de la vie active pour leurs paroles de reproche, mais encore ils devraient, je pense, être si occupés en esprit, qu'ils ne prissent guère ou nulle attention à ce que les hommes font ou disent à leur sujet. C'est ce que fit Marie, pour notre exemple à tous, quand sa soeur Marthe se plaignit d'elle à notre Seigneur ; et si, fidèlement, nous voulons ainsi faire, notre Seigneur voudra maintenant faire pour nous ce qu'Il a fait alors pour Marie.

Et comment fut cela ? Ainsi assurément : notre gracieux Seigneur Jésus, à qui rien de secret ne reste caché, et bien qu'il fût requis par Marthe comme juge, en sorte qu'Il commandât à Marie de se lever et de l'aider à Le servir ; néanmoins, et parce qu'Il voyait combien Marie était avec ferveur occupée en esprit de l'amour de Sa Divinité, par suite Il répondit courtoisement en sa place, tout juste comme Il lui convenait de faire pour celle qui n'avait nul désir, afin de s'excuser, de quitter Son amour. Et comment répondit-Il ? Non point, certes, comme ce Juge auquel en appelait Marthe, mais comme un Avocat qui prit légitimement la défense de celle qui L'aimait ; et il dit : « Marthe, Marthe ! » par deux fois la nommant de son nom, car Il voulait qu'elle L'entendît et prît garde à Ses paroles. « Tu es fort occupée, lui dit-Il, et tu as le souci de beaucoup de choses. » Car à ceux de la vie active, en effet, il appartient d'être toujours fort occupés et affairés de choses très nombreuses, lesquelles leur viennent en partage, tant pour se procurer d'abord le nécessaire, que pour ensuite faire au prochain les oeuvres de miséricorde, ainsi que le réclame et veut la charité. Et cela, Il le dit à Marthe parce qu'Il veut qu'elle entende et sache bien que son travail est bienfaisant et profitable à la santé de son âme. Mais afin qu'elle n'allât point, de là, penser que ce travail fût le meilleur de tous, et tout ce qu'on peut faire, Il ajoute et Il dit : « Mais UNE chose est nécessaire. »

Et quelle est donc cette chose ? Assurément que Dieu soit aimé et loué pour Soi-même, par-dessus toutes autres activités corporelles ou spirituelles que l'homme puisse avoir. Et afin que Marthe ne pensât point qu'il fût possible tout ensemble d'aimer et louer Dieu par-dessus toute occupation tant corporelle que spirituelle, et cependant de s'affairer aux nécessités de cette vie : pour cela, et qu'elle n'eût plus de doute sur ce qu'il n'est pas possible à la fois, et tout ensemble parfaitement, de servir Dieu par les activités du corps et celles de l'esprit — imparfaitement, elle le pouvait — alors Il ajoute et Il dit que Marie a choisi la part la meilleure /1, laquelle ne lui sera jamais ôtée. Pourquoi ? Parce que ce parfait élan de l'amour, lequel a ici son commencement, est en nombre l'égal de celui qui durera sans fin dans la béatitude du ciel, car l'un et l'autre ne font qu'un.

/1. Si les traductions françaises entendent le comparatif : la meilleure (des deux), la Vulgate donne bien le superlatif : optimam partem, la part la meilleure (de toutes) ; et le grec est encore plus explicite, qui dit absolument : la bonne part. (N. d. T.)

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

L'exacte interprétation de cette parole de l'Évangile : « Marie a choisi la part la meilleure ».

QU'ENTENDRE par cela : Marie a choisi la part la meilleure ? Où qu'il soit établi et posé qu'une chose est la meilleure, celle-là en réclame deux autres avant elle : l'une bonne, la seconde meilleure ; en sorte qu'il y en ait une autre, la meilleure, et troisième en nombre. Mais quelles sont ces trois choses, desquelles Marie a choisi la meilleure ? Trois vies ce ne sont pas, puisque la sainte Église n'en retient que deux : la vie active et la contemplative ; et ce sont ces deux vies qui sont secrètement entendues dans ce récit de l'Évangile et figurées par les deux soeurs Marthe et Marie : l'active, par Marthe ; et la contemplative, par Marie. Sans la première ou la seconde de ces vies, il n'est personne qui puisse être sauvé ; mais où il n'y en a que deux, personne ne peut choisir cette troisième vie la meilleure. Mais encore qu'il n'y ait que deux vies, entre ces deux vies, néanmoins, il y a trois parts : desquelles trois, on va d'une bonne à une meilleure part, et de celle-là à la part la meilleure. Chacune de ces trois, en sa place particulière, a été mise déjà en cet écrit. Car ainsi qu'il a été dit auparavant, la première, ce sont les honnêtes bonnes œuvres corporelles de charité et de miséricorde ; et c'est là le premier degré de la vie active, comme susdit. La seconde part de ces deux vies, ce sont les efficaces méditations spirituelles de l'homme sur sa propre misère, la Passion du Christ, et sur les joies du ciel. La première part est bonne, et cette seconde meilleure : car c'est là le deuxième degré de la vie active, et premier de la contemplative ; en cette part, l'une et l'autre vie, la contemplative et l'active, sont ensemble couplées en parenté spirituelle, et faites sceurs à l'exemple de Marthe et Marie. Jusqu'à cette hauteur et non plus haut, sauf exception très rare et par grâce particulière, un actif peut parvenir à la contemplation; jusqu'à ce bas niveau, et non plus bas, sauf par une exception très rare et en grande nécessité, un contemplatif peut descendre à la vie active.

La troisième part de ces deux vies repose en-haut en cet obscur nuage d'inconnaissance, avec tous les élans et le secret empressement de l'amour vers Dieu en Soi-même. La première part est bonne, la seconde meilleure, mais la troisième est de toutes la meilleure. C'est elle « la part la meilleure » de 85 Marie. Et aussi peut-on pleinement comprendre que notre Seigneur ne dise pas que Marie a choisi la vie la meilleure, puisqu'il n'y a en nombre que deux vies, et que de deux, on ne peut choisir qu'un seul meilleur et non point le meilleur de tout. Mais Il a dit que, de ces deux vies, Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée.

La première part et la seconde, toutes bonnes et saintes qu'elles soient, n'en cessent pas moins avec cette vie. Car il n'y aura point besoin, dans l'autre vie, des oeuvres de miséricorde comme à présent, ni de pleurer sur notre misère ou la Passion du Christ. Car il n'y aura personne alors pour avoir faim et soif comme ici, nul ne mourra de froid, ni ne sera malade, ou sans logis, ou en prison ; aucun non plus n'aura besoin d'être enterré puisque nul ne pourra mourir. Mais cette troisième part que Marie a choisie, la choisisse celui qui par la grâce a vocation de la choisir, ou pour le dire plus vrai celui que Dieu, pour le faire, a choisi. Qu'il suive avec ardeur son penchant, puisque cela jamais ne lui sera ôté : car s'il commence ici, il durera sans fin et à jamais.,

Et c'est pourquoi laissez la voix de notre Seigneur se lever contre ces actifs, comme si maintenant Il parlait pour nous à ceux-là, comme alors Il a fait à Marthe pour Marie : « Marthe, Marthe! » - « Actifs, actifs ! - Affairez-vous autant que vous pourrez en la première et la seconde part, tantôt en l'une, tantôt en l'autre, ou bien dans l'une et l'autre ensemble de tout corps, si vous en avez le juste désir et vous y sentez disposés. Et ne vous 86 mêlez aucunement des contemplatifs. Vous ne connaissez rien à ce qu'ils ont : aussi laissez-les donc assis dans leur repos et leur occupation avec cette part la troisième, laquelle est la part la meilleure de Marie. »

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET DEUXIÈME

Du merveilleux amour que le Christ eut pour Marie, et en sa personne, de tous les pécheurs sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation.

Très doux était l'amour entre notre Seigneur et Marie. Très grand était son amour pour Lui. Bien plus grand, celui qu'Il avait pour elle. Et quiconque voudra prendre grande attention et considérer tout ce qui était et se faisait entre Lui et elle - non point ainsi que le raconterait quelque frivole, mais bien selon qu'en porte témoignage le récit de l'Évangile, en lequel il ne saurait y avoir rien de faux, d'aucune façon - celui-là verra qu'elle était si profondément à Son amour que rien, au-dessous de Lui, ne pouvait la conforter, et rien non plus ne pouvait faire qu'elle Lui retirât son cceur. C'est elle, cette même Marie, qui ne voulut point être consolée par les anges quand elle était allée dans 88 les larmes Le chercher au sépulcre. Car lorsqu'ils lui parlèrent si tendrement avec douceur et lui dirent: « Ne pleure pas, Marie; celui que tu cherches, notre Seigneur est ressuscité, et tu L'auras et Le verras bien vivant parmi Ses disciples en Galilée, ainsi qu'Il avait dit » ; elle ne voulut point s'arrêter à cause d'eux. Pourquoi ? C'est que, pensait-elle, qui cherche en vérité le Roi des Anges ne songe point à s'arrêter pour des anges.

Et quoi de plus ? Assurément quiconque veut voir vraiment dans l'histoire de l'Évangile y trouvera de nombreux et merveilleux points de parfait amour écrits d'elle pour notre exemple, et aussi parfaitement accordés à notre aeuvre que s'ils avaient été écrits pour elle ; et tels sont-ils certainement, le comprenne qui peut comprendre. Et si quelqu'un a désir de voir en l'Évangile écrit le merveilleux et particulier amour que notre Seigneur avait pour elle, et en sa personne pour tous les accoutumés pécheurs sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation, celui-là trouvera que notre Seigneur ne souffrait et laissait personne, homme ou femme, non ! pas même sa propre sceur, prononcer un seul mot contre elle, qu'Il ne répondît Lui-même. Oui. Et plus ? Il blâma Simon le Lépreux en sa propre demeure, de ce qu'il avait pensé contre elle. Un grand amour, était-ce là : un amour parfait éminent.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET TROISIÈME

Que Dieu répondra de tous et tous pourvoira, en esprit, ceux qui tout occupés de Son amour ne répondent ni se pourvoient pour eux-mêmes.

ET si, sincèrement, nous voulons et avons désir vrai, selon qu'il est en nous, et avec l'aide de la grâce et de notre directeur spirituel, de conformer tant notre amour que notre vie à l'amour et la vie de Marie, nul doute qu'Il ne réponde aujourd'hui et de même spirituellement chaque jour pour nous, au plus secret du coeur de tous ceux qui ont, contre nous, paroles ou pensées. Non que je dise ou prétende que jamais homme ou femme n'ait ou ne prononce quelque parole ou pensée contre nous, comme ils le firent contre Marie, autant et si longtemps que nous serons en le travail de cette vie. Mais je dis - si nous voulons n'accorder d'attention aucune à leurs dires ou à leurs pensées, 89 et pas plus interrompre notre intime travail spirituel qu'elle ne le fit elle-même - je dis que notre Seigneur, alors, leur répondra en esprit et que, s'il a pu leur paraître bien de parler et penser ainsi, sous peu de jours ils auront honte de leurs paroles et de leurs pensées.

Et de même qu'Il répondra de nous en esprit, de même aussi suscitera-t-il autrui, spirituellement, à nous donner les choses nécessaires à cette vie, telles que vêtements, nourriture, et toutes autres..., s' Il voit que nous ne voulons quitter l'oeuvre de Son amour pour nous occuper d'elles. Et cela, je le dis pour la confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu'il n'est pas légitime pour des hommes de se mettre à servir Dieu en la vie contemplative, qu'ils ne se soient assurés préalablement de leur corporel nécessaire. Car, disent-ils, Dieu donne bien la vache mais ne l'amène point par les cornes. Mais c'est, en vérité, parler perversement de Dieu, et ils le savent bien. Car aie confiance fermement, qui que tu sois, toi qui te détournes sincèrement du monde vers Dieu, que l'une ou l'autre de ces deux choses te sera envoyée et donnée par Lui soit l'abondance des biens nécessaires ; soit la force en le corps et la patience en l'esprit pour supporter le besoin. Et qu'importe alors, laquelle on reçoit ? puisque c'est tout un pour le vrai contemplatif. Et quiconque est en doute sur ceci : ou bien c'est' en lui le diable qui manoeuvre contre sa foi, ou autrement il n'est encore pas sincèrement et véritablement tourné vers Dieu comme il le devrait être ; et cela, quelles que puissent être la finesse 91 ou la sainteté des raisons que voudrait avancer là-contre qui que ce soit.

Et c'est pourquoi, toi qui te mets à l'état de contemplatif où et ainsi qu'était Marie, choisis plutôt l'humilité sous l'éminence admirable et l'excellence suprême de Dieu, laquelle est l'humilité parfaite, plutôt que sous ta propre misère, laquelle est l'humilité imparfaite. Ce qui est dire : veille à fixer de préférence ta contemplation particulière sur la suprême éminence de Dieu, bien plutôt que sur ta faiblesse. Car à ceux qui ont l'humilité parfaite, nulle et aucune chose ne fera défaut, corporelle ni spirituelle. Et pourquoi ? C'est qu'ils ont Dieu, en Qui est toute plénitude ; et à celui qui Le possède - oui, comme le dit ce livre - il n'est besoin de rien d'autre en cette vie.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET QUATRIÈME

Ce qu'en elle-même est la charité; et comment elle est véritablement et parfaitement contenue dans l'oeuvre que dit ce livre.

ET ainsi qu'il a été dit de l'humilité, et comment elle est véritablement et parfaitement contenue dans ce petit aveugle empressement d'amour frappant sur ce nuage obscur d'inconnaissance, étant toutes les autres choses rejetées et en oubli, = ainsi faut-il l'entendre et comprendre de toutes les vertus, et particulièrement de la charité.

Car la charité n'est rien d'autre, et ne doit signifier à ton entendement que l'amour de Dieu pour Lui-même par-dessus toutes les créatures, et l'amour du prochain comme de toi-même, pour l'amour de Dieu. Or, que Dieu, dans cette couvre, soit aimé pour Soi-même et par-dessus toutes créatures, cela paraît évident assez : car ainsi qu'il a 93 été dit plus tôt, la substance même de cette oeuvren'est rien autre qu'un élan nu vers Dieu en Soi-même.

Un élan nu, l'ai-je nommé. Et pourquoi ? Parce que dans cette oeuvre, le parfait apprenti ne réclame ni relâchement de peine ni gain de récompense, et, pour le dire en bref, il ne veut que Dieu seul. A tel point qu'il ne se soucie et non plus ne regarde s'il est en peine ou en joie, autrement que pour que soit faite La volonté de Celui qu'il aime. Ainsi donc apparaît-il bien qu'en cette oeuvre, Dieu soit parfaitement aimé pour Soi-même et par-dessus toutes les créatures. Car, non plus, le parfait ouvrier de cette œuvre ne saurait admettre et souffrir que le souvenir de la créature, même la plus sainte que Dieu eût jamais créée, vînt converser en lui.

Et pour la seconde et inférieure branche de la charité qui est envers ton prochain, qu'elle soit en cette œuvre véritablement et parfaitement effectuée, on le voit à l'épreuve : puisque, en effet, le parfait ouvrier en cette œuvre n'a de regard particulier pour aucun homme en lui-même, qu'il soit parent ou étranger, ami ou ennemi. Tous les hommes sont ses frères, aucun ne lui est étranger ; tous les hommes sont ses amis, aucun n'est son ennemi telle est sa pensée. Et c'est au point que ceux-là, même, qui lui causent en cette vie ou chagrin ou souffrance, il les tient pour ses amis tout particuliers et très chers, s'empressant à leur vouloir tout et autant de bien qu'à son ami le plus intime.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET CINQUIÈME

Qu'en le temps de cette oeuvre, une âme parfaite ne donne aucune considération plus particulière à quiconque en cette vie.

JE ne dis pas que l'ouvrier en cette œuvre considérera à part quelque homme que ce soit, ami ou ennemi, parent ou étranger ; car cela ne se peut si l’oeuvre doit être accomplie en perfection, ce qui est dans l'oubli complet de toutes choses au-dessous de Dieu, ainsi qu'il faut et convient à cette oeuvre. Mais je dis que l'ouvrier sera, par l'efficace de cette couvre, et deviendra si vigoureux en vertus et en la charité, que sa volonté, quand après il redescendra au commun, parlant et priant pour son prochain - non point qu'il quitte au tout cette oeuvre, ce qui ne saurait être sans grand péché ; mais en quittant son haut, ce que parfois requiert et exige la charité - je dis qu'alors sa volonté 95 ira tout autant en particulier à son ennemi, comme à son ami, à l'étranger comme à son frère. Et même, oui, d'aucunes fois plus à son ennemi qu'à son ami.

En l'oeuvre, toutefois, il n'a point loisir de regarder qui est son ami ou son ennemi, son parent ou un étranger. Pourtant je ne dis point qu'il ne sente parfois - et même souvent, oui - une plus intime affection pour un, deux, ou trois, plutôt qu'à tous autres : car il est légitime qu'ainsi soit, et pour maintes causes, lesquelles veut la charité. Et par ce qu'une plus tendre affection de ce genre, aussi le Christ la ressentit pour Jean et pour Marie, et pour Pierre devant nombre d'autres. Mais ce que je dis, c'est qu'en le temps de l'oeuvre, tous également lui seront intimes ; car alors il n'aura sentiment de cause, que Dieu seul. De sorte que tous seront aimés tout bonnement et simplement comme soi-même, pour Dieu.

Car tous les hommes ont été perdus en Adam et tous, qui par les oeuvres veulent témoigner de leur volonté de salut, sont ou seront sauvés par la force et vertu de la Passion du seul Christ. Or, non de la même manière, mais comme si c'était de la même manière, une âme à cette œuvre en perfection disposée, et en esprit unie à Dieu ainsi que l'oeuvre même en témoigne et le prouve, en elle agit de toutes ses forces pour faire tous les hommes aussi parfaits en cette œuvre qu'elle l'est elle-même. Parce que si un membre de notre corps se sent mal, les autres tous sont malades et souffrent ; et si un membre se porte bien, les autres tous en sont heureux ; et tout exactement de même en va-t-il spirituellement 96 des membres de la sainte Église. Car le Christ est notre tête, et nous sommes les membressi nous sommes dans la charité : et qui veut être parfait disciple de notre Seigneur, il lui appartient d'efforcer spirituellement son ardeur en cette oeuvre pour le salut de tous ses frères et soeurs en la nature, de même que notre Seigneur mit Son corps sur la Croix. Et comment Le fit-Il ? Pas seulement pour Ses amis et Ses parents et ceux qu'Il chérissait tout particulièrement, mais pour toute l'humanité en général, sans aucune considération plus particulière pour celui-ci ou celui-là. Car tous et quiconque voulant quitter le péché et demander miséricorde, par la force et vertu de Sa Passion sera sauvé.

Et comme il a été dit de l'humilité et de la charité, de même ainsi faut-il l'entendre et le comprendre de toutes les autres vertus. Car toutes, elles sont véritablement comprises dans ce chétif empressement d'amour, auparavant allégué.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SIXIÈME

Que sans une grâce toute spéciale, ou un long emploi de la grâce commune, l'œuvre que dit ce livre est tout-à fait laborieuse; et dans cette oeuvre, quelle est l'œuvre de l'âme assistée de la grâce, et quelle est l'oeuvre de Dieu seul.

C'EST pourquoi donc oeuvre ferme et travaille fort à l'instant, et frappe ce haut nuage d'inconnaissance, puis après te repose. Mais c'est un dur travail qu'il aura, celui qui veut s'employer` à cette oeuvre, ah ! sûrement, un vraiment dur travail et grand effort, à moins qu'il n'ait une grâce plus spéciale ou autrement, qu'il s'y soit employé depuis bien longtemps.

Mais. où sera-t-il ce travail, et de quoi fait, je t'en supplie ? Assurément pas de ce dévotieux élan d'amour sans cesse suscité dans la volonté, non par soi-même, mais par la main de Dieu tout-puissant, 98 lequel est toujours prompt à cette œuvre en chaque âme qui s'y est disposée, préparée, et qui a fait tout son possible, et qui l'a fait depuis longtemps, afin d'en être capable.

Mais alors en quoi ce travail, je te prie ? Assurément ce travail, c'est de fouler aux pieds le souvenir de toute créature jamais faite par Dieu, et de le rejeter sous le nuage d'oubli déjà nommé. C'est en cela qu'est tout le travail et tout l'effort : parce que là est l'humain travail, avec l'aide de la grâce. Et pour l'autre qui est au-dessus - c'est-à-dire cet élan de l'amour - celui-là est l'oeuvre de Dieu seul. Aussi fais donc ton travail, et je te fais promesse assurément qu'Il ne manquera pas au Sien. ,

En action, donc : montre comment tu te comportes. Ne vois-tu pas combien Il est là, qui t'attend ? Pour ta honte ! Aussi travaille ferme et sur l'heure, et bientôt tu seras relevé de la difficulté et de l'énormité de ton ouvrage. Car bien qu'il soit dans le commencement difficile et ardu, lorsque tu n'as de dévotion, néanmoins par la suite, lorsque tu as la dévotion, tout devient très facile et léger, de ce qui était si dur auparavant. Et tu n'as plus que peu ou pas du tout de travail, parce qu'alors c'est Dieu, tantôt, qui voudra seul œuvrer. Mais pas toujours, ni non plus et ensemble longtemps, mais seulement quand il Lui plaît et comme il Lui plaît; mais alors tu te trouveras joyeux de Le laisser seul faire.

Peut-être alors, parfois, Il enverra un rayon de lumière spirituelle, perçant ce nuage d'inconnaissance qui est entre toi et Lui; et Il te montrera 99 en confidence l'un ou l'autre de Ses secrets, desquels l'homme n'a moyen ni permission de parler. Alors tu sentiras ton affection tout embrasée du feu de Son amour, et bien au delà de ce que je saurais ici, ou pouvoir ou vouloir te dire. Car de cette couvre, laquelle revient toute à Dieu seul, je n'ai l'audace et ne me risque à parler de ma balbutiante langue charnelle, - et pour tout dire: le pourrais-je, que je ne le voudrais point.

Mais de cette oeuvre, par contre, laquelle appartient à l'homme lorsqu'il se sent attiré et aidé par la grâce, il me convient parfaitement de t'en parler le péril en ceci étant le moindre des deux.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SEPTIÈME

Qui oeuvrera en l'oeuvre de grâce que dit ce livre.

D'ABORD et avant tout, je veux te dire qui oeuvrera en cette oeuvre, et quand, et par quelles voies ; et aussi quelle discrétion tu auras en ceci. Si tu me demandes qui y travaillera, je te réponds : tous, qui dans une ferme volonté ont abandonné le monde, et par là ne s'adonnent point à la vie active, mais à cette vie qui est appelée la contemplative. Ceux-là tous pourront oeuvrer en cette grâce et en cette oeuvre ; et quels qu'ils soient, et eussent-ils été ou non des pécheurs endurcis.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET HUITIÈME

Qu'un homme ne saurait prétendre travailler à cette oeuvre devant que d'être légitimement en sa conscience purifié de toutes ses actions particulières de péché.

MAIS Si tu me demandes quand ils devront travailler en cette oeuvre, alors je te réponds et te dis : que ce ne soit avant qu'ils n'aient purifié leur conscience de tous les actes de péché auparavant commis, selon la commune ordonnance de la sainte Église.

Car en cette oeuvre, l'âme met à sec en elle-même les racines et le fondement du péché qui toujours y demeurent après la confession, et jamais si vivaces. Et c'est pourquoi qui veut oeuvrer en cette oeuvre, qu'il purifie d'abord sa conscience; puis ensuite, l'ayant fait tout selon les règles, qu'il s'y prépare et dispose intrépidement, mais avec humilité. Et qu'il songe combien longtemps il s'en est tenu écarté ! Car c'est là l'oeuvre même à laquelle une âme devrait travailler sa vie entière durant, n'eût-elle même jamais péché mortellement. Et tout au long des instants qu'une âme aura demeure en cette chair caduque, toujours plus elle verra et sentira entre elle et son Dieu l'encombrement de ce nuage d'inconnaissance. Et non seulement cela, mais encore en peine du péché originel, toujours elle sentira et verra quelqu'une de toutes les créatures que jamais a faites Dieu, ou quelqu'une des oeuvres de ces mêmes créatures, venir encore en pressant souvenir se mettre entre elle et son Dieu.

Et telle est la juste sagesse de Dieu, que l'homme, — lequel avait souveraineté et seigneurie de toutes autres créatures — pour s'être délibérément mis soi-même au-dessous et fait inférieur aux activités de ses propres sujets, quittant le commandement de Dieu et son Créateur : lorsqu'à présent il veut accomplir le commandement de Dieu, tout aussitôt il voit et sent toutes les créatures qui devraient être au-dessous de lui, orgueilleusement se presser au-dessus de lui, et entre lui et son Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET NEUVIÈME

Qu'un homme doit habiter fidèlement en le travail de cette oeuvre, en supporter la peine et la souffrance, et ne juger personne.

Aussi est-il, que celui qui convoite venir en cette pureté, laquelle il a perdue par le péché, et conquérir ce salutaire état où toute peine est absente, il lui convient d'assidûment habiter son travail en cette oeuvre et d'en souffrir toute la peine, quelle que soit celle-ci, et quel soit-il lui-même : endurci pécheur ou non.

Tous les hommes ont force peine en cette oeuvre : ensemble tous les pécheurs et les innocents, lesquels n'ont gravement jamais péché. Mais bien plus grande peine y trouvent ceux qui ont auparavant été pécheurs, que ceux qui ne l'ont point été ; et c'est grande justice. Ce néanmoins, souvent est-il que ceux qui ont été affreux et endurcis pécheurs parviennent cependant plus tôt en la perfection de rceuvre que les autres, qui ne l'ont point été. Et c'est ici le miracle de la miséricorde de notre Seigneur, lequel fait ainsi 'don de Sa grâce particulière pour l'étonnement et stupéfaction de ce monde. A présent ; mais au Jour de Jugement cela sera trouvé juste, en vérité je le crois, lorsque nous aurons clairement la vue de Dieu et de Ses dons. Alors certains, qui aujourd'hui sont regardés avec mépris comme n'étant rien que de vulgaires pécheurs, et certains même qui peut-être le sont comme affreux et endurcis pécheurs, seront assis visiblement dans Son regard parmi les saints ; quand' au contraire, d'autres de ceux qui sont aujourd'hui regardés comme des saints parfaits et révérés des hommes à l'égal des anges, et d'autres parmi ceux, peut-être, qui n'ont jamais péché mortellement, seront très pitoyablement mis dans les abîmes de l'enfer.

Et par là peux-tu voir qu'aucun homme ne saurait être jugé par un autre homme en cette vie au bien ou au mal qu'il aura fait. Les actes, oui, peuvent être légitimement jugés, mais non point l'homme en tant que bon ou mauvais.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTIÈME

A qui reviendrait de blâmer et condamner les défauts d'autrui.

MAIS par qui, je te prie, seront jugées les actions des hommes ?

Par ceux-là, très assurément, qui ont la charge de leurs âmes et en ont le pouvoir : que ce soit ouvertement par le statut et l'ordonnance de la sainte Église, ou bien secrètement et en esprit sur une particulière incitation de l'Esprit Saint en la parfaite charité. Que chacun, donc, veille à ne prétendre point prendre sur soi de blâmer et condamner les défauts et manquements d'aucun autre homme, si ce n'est avec le sentiment d'y être en vérité appelé par l'Esprit Saint et sur l'instant ; car autrement il pourrait errer et se tromper en ses jugements avec une légèreté entière. Et c'est pourquoi fais attention : juge de toi-même selon ce que tu sens entre toi et ton Dieu ou ton père spirituel, et laisse à soi-même autrui.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME

Comment un homme aura, au commencement de cette oeuvre, à se garder contre toute pensée et appel du péché.

ET depuis ce moment que tu auras le sentiment d'avoir fait tout en toi, selon la règle, pour t'amender au jugement de la sainte Église, alors mets-toi intrépidement au travail en cette oeuvre. Et s'il se trouve que telle de tes actions antérieures se vient toujours presser en ta mémoire entre toi et ton Dieu, ou bien quelque pensée nouvelle ou quelque autre penchant au péché, alors résolument marche dessus, en un fervent élan d'amour, et foule-les à tes pieds. Et puis efforce-toi de les recouvrir sous un épais nuage d'oubli, autant que s'ils n'avaient jamais eu lieu en cette vie, pas plus venant de toi que d'un autre homme quel qu'il soit. Et si souvent ils s'élèvent, aussi souvent jette-les à bas ; bref, à chaque fois, chaque fois. Et si tu penses que trop immense est le labeur, rien n'empêche que tu recourres aux ruses et stratagèmes et secrètes suluilités spirituelles afin de les repousser et rejeter : lesquelles subtilités, t'enseignera Dieu par l'expérience, bien mieux qu'aucun humain en cette vie.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET DEUXIÈME

De deux expédients spirituels, lesquels seront utiles au nouveau et commençant spirituel en l'oeuvre que dit ce livre.

QUELQUE chose de ces subtilités, néanmoins, je puis te dire à mon avis. Éprouve-les ; et fais mieux, s'il t'est possible de faire mieux. Donc fais en toi, en sorte que tu sois comme ne sachant pas que cela se presse si hâtivement entre toi et ton Dieu. Et essaye de regarder, comme on pourrait dire, par-dessus l'épaule de cela, cherchant une autre chose : laquelle autre chose est Dieu, enclos en le nuage d'inconnaissance. Et si tu fais ainsi, je suis bien assuré qu'après un temps assez court, tu te trouveras fort aisé en ton labeur. Car je crois bien assurément que cet expédient, pour peu qu'il soit bien conçu, et 'véritablement, n'est rien autre chose qu'un impatient désir de Dieu, un empressement à Le voir et sentir autant qu'il se peut ici ; et un pareil désir est charité, laquelle toujours obtient aise et soulagement.

Un autre moyen est celui-ci, que tu éprouveras si tu veux. Lorsque tu as le sentiment de ne pouvoir en aucune façon les rabattre, alors tapis-toi en-dessous tel un lâche et couard vaincu en bataille : songe et pense que ce n'est que folie de vouloir, toi, les affronter et lutter contre plus longtemps, et par là rends-toi à Dieu dans les mains de tes ennemis. Et pour toi, aie le sentiment que tu es perdu à jamais. Prends grande garde à ce moyen, je te prie, car à l'expérimenter, tu devrais, je le pense, tout entier fondre en larmes. Car il est très assurément, pour peu qu'il soit véritablement entendu et conçu, non autre chose que la vraie connaissance et le sentiment véritable de ce que tu es en toi-même : une misérable et crasse créature encore pire que néant ; lesquels sentiment et connaissance sont humilité. Et cette humilité obtient que tu aies Dieu Lui-même, en Sa puissance, qui vienne et descende te venger de tes ennemis, afin de te relever toi-même en te réconfortant et en séchant les larmes spirituelles de tes yeux : tel le père fait à son enfant sur le point de périr en la gueule furieuse des sangliers ou des ours féroces.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET TROISIÈME

Que par cette oeuvre une âme est purifiée tout ensemble de ses péchés particuliers et de la peine de ceux-ci ; et que pourtant il n'y a pas de parfait repos en cette vie.

QUANT à présent, je ne te dirai point d'autres expédients ou moyens encore, parce que si tu as la grâce de faire expérience de ceux-ci, je suis convaincu que tu en sauras alors et en auras beaucoup plus à m'apprendre, que moi à toi. Pourtant c'est là ce qu'il faudrait ; mais en vérité il me paraît que j'en suis encore loin, d'avoir à tout t'enseigner et plus rien à apprendre. Et c'est pourquoi, je t'en prie, aide-moi et agis tant pour moi que pour toi.

En action, donc, et à l'oeuvre sur-le-champ, je t'en prie ; et prends et supporte en toute humilité le chagrin et la peine, s'il se trouvait que tu ne pusses, par ces moyens, triompher aussitôt. Car c'est en vérité ton purgatoire ; et une fois que ta peine sera faite et passée tout entière, et quand par Dieu ces moyens te seront donnés, et par la grâce entrés dans tes habitudes : alors il ne fait aucun doute pour moi que tu seras purifié non seulement du péché, mais aussi de la peine du péché. J'entends bien : de la peine particulière attachée à tes péchés personnels et déjà commis, et non point de la peine du péché originel. Car celle-là pèsera sur toi jusqu'au jour de ta mort, actif autant que tu le sois. Mais elle ne te pèsera que peu, en comparaison avec la peine particulière de tes péchés personnels ; pourtant tu ne seras jamais dispensé d'être en grand labeur. Car de ce péché originel vont naître chaque jour de frais et nouveaux appels de péché, lesquels il te faudra chaque jour abattre et combattre toujours et trancher à coups terribles de l'épée double et acérée de la discrétion. A quoi tu pourras voir et apprendre qu'il n'y a point de quiète sécurité, ni non plus aucun vrai repos en cette vie.

Néanmoins, d'ici tu ne reviendras en arrière et non plus ne te laisseras épouvanter par la peur de l'insuccès ou de ta faiblesse.' Car s'il se faisait que tu eusses la grâce et que tu pusses détruire la peine de tes propres actions antérieures, en la manière que j'ai dite avant — ou encore meilleure si tu le peux — bien assuré sois-tu que la peine du péché originel, ou autrement les nouveaux mouvements de péché à venir, n'auront pouvoir de te peser et accabler que peu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET QUATRIÈME

Que Dieu donne cette grâce non par des voies mais librement, et qu'on n'y saurait parvenir par aucune voie.

ET si tu me demandes par quelles voies tu parviendras en cette oeuvre, je prie le Tout-Puissant Dieu, dans sa grande grâce et courtoisie, qu'Il te l'enseigne Lui-même. Car en vérité je ne puis que te donner à penser combien incapable je suis de te le dire ; et rien d'étonnant à cela. Puisqu'en effet c'est là l'ouvrage et l'oeuvre de Dieu seul, qu'Il accomplit Soi-même en quelle âme il Lui plaît, sans nul mérite de cette même âme. Et sans cela, il n'est ni saint ni ange pour pouvoir penser même à la désirer. Et j'ai confiance que notre Seigneur aussi souvent et aussi particulièrement consent, oui ! et plus particulièrement même et plus souvent, à accomplir cette œuvre en ceux qui furent accoutumés pécheurs, qu'en tels autres qui ne L'ont jamais tant gravement offensé que ceux-là. Ce qu'Il fait pour ce, qu'Il veut être vu tout-miséricordieux et tout-puissant, et pour ce qu'Il veut être vu agissant comme il Lui plaît, où il Lui plaît et quand il Lui plaît.

Et pourtant, Il ne fait don de cette grâce, et non plus n'accomplit cette oeuvre, en quelque âme qui n'en soit capable. Mais sans cette grâce elle-même, il n'est aucune âme capable de posséder cette grâce ; pas une, qu'elle soit d'un pécheur ou d'un non-coupable. Car, pas plus elle n'est donnée pour l'innocence qu'elle n'est retenue ou refusée pour le péché. Prends bien garde que je dis refusée, et non pas retirée. Attention à l'erreur d'ici; je t'en supplie : car le plus près les hommes approchent-ils la vérité, le plus faut-il qu'ils se tiennent sur leurs gardes quant à l'erreur. Je n'ai d'intention que bonne et précise : aussi à moins d'entendre et de comprendre bien la chose, laisse-la de côté jusque le temps que vienne et te l'enseigne Dieu. Fais donc ainsi, et ne va pas t'offenser toi-même.

Attention à l'orgueil, lequel blasphème Dieu dans Ses dons, en effet, et insolemment enhardit le pécheur. Pour toi, sois humble véracement, et tu auras de cette œuvre le sentiment que j'ai dit que Dieu en fait don librement et non par réponse à quelque mérite. Car cette œuvre est telle et ainsi, que sa présence rend une âme capable de l'avoir en sa possession et d'en avoir le sentiment. Et cette capacité, sans l'oeuvre, aucune âme ne l'a et non plus ne peut l'avoir. C'est l'oeuvre même qui fait l'âme capable de l'oeuvre, sans partage; en sorte que celui seul qui a et connaît le sentiment de cette œuvre en est par là-même capable, et nul autre que celui-là. Et autant en est-il que, sans l’oeuvre, une âme est comme si elle était morte et ne peut ni y aspirer ni la désirer. Autant tu la veux et désires, autant tu l'as, et ni plus, ni moins ; pourtant elle n'est ni volonté ni non plus désir, mais une chose que tu ne sais pas quoi, laquelle t'attire à vouloir et désirer ce que tu ne sais pas quoi. Mais ne t'inquiète point, je t'en supplie, si ton entendement ne va pas au delà : au contraire, veuille et désire et va de l'avant toujours plus, en sorte que tu en sois toujours plus capable et encore toujours plus.

Et pour me résumer en bref, laisse cela agir en toi et te conduire où il lui plaît. Laisse cela être l'ouvrier et l'opérateur, pour n'être, toi, que le patient et celui qui subit : tu n'as qu'à regarder et laisser faire. Ne t'en mêle pas, comme si tu voulais y aider, par crainte de tout embrouiller. Pour toi, ne sois rien que le bois, et que cela soit l'ouvrier de ce bois ; ne sois que la maison, et que cela soit l'habitant de cette maison, le cultivateur qui demeure là. Sois et fais-toi aveugle durant ce temps, et rejette tout désir et toute ambition de connaissance, lesquels bien plus te feraient obstacle qu'ils ne peuvent t'aider. Qu'il te suffise assez, pour toi, de te sentir mû et poussé dans ton gré et assentiment par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien, sinon que dans ce tien mouvement tu n'as aucune pensée particulière pour aucune 115 chose au-dessous de Dieu, et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu.

Et s'il en est ainsi, tu peux avoir ferme confiance que c'est Dieu, et Lui seul, qui meut directement ta volonté et ton désir, pleinement par Soi-même, non par des voies intermédiaires de Son côté ou du tien. Et n'aie crainte ni effroi, car le diable ne peut venir aussi prochement intime. Il ne peut jamais qu'occasionnellement et par des voies lointaines en venir à mouvoir la volonté d'un homme, quelque subtil diable qu'il soit jamais. Et non plus un bon ange ne peut mouvoir ta volonté suffisamment et sans voies ; et, pour le dire en bref, rien ni personne autre que Dieu. Et Dieu seul.

En sorte que tu pourras concevoir un peu par ces mots ici (mais bien plus clairement à l'épreuve et par expérience) que dans cette oeuvre, les hommes n'ont point à user de moyens et de voies, et que non plus ils n'y peuvent parvenir par des moyens et des voies. Il n'est de bonne voie qui ne dépende d'elle, mais elle ne dépend d'aucune; et il n'en est aucune qu'elle-même pour y mener.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET CINQUIÈME

De trois voies auxquelles doit s'employer un apprenti contemplatif : lecture, pensée et prière.

CE néanmoins, il est des voies auxquelles doit s'employer un apprenti contemplatif, lesquelles sont : Leçon, Méditation et Oraison ; ou autrement appelées, afin que tu le comprennes : lecture, réflexion et prière. De ces trois, tu trouveras qu'il a été écrit dans un autre livre par un autre homme /1 beaucoup mieux que je ne saurais dire ; et c'est pourquoi il n'est point nécessaire que je te parle ici de leurs qualités. Mais il y a ceci que je peux te dire : ces trois-là sont à ce point couplées et liées ensemble que pour les commençants, lesquels en sont les bénéficiaires - et non point les parfaits, non ! parfaits autant qu'il se peut faire ici - l'exercice

/1. Peut-être Richard ROLLE, l'ermite de Hampole, dans le De Emendatione vitae. (N. d. T.).

de la pensée ne saurait être bienfaisant sans une préalable lecture ou audition de lecture ; car c'est tout une même chose, lire ou entendre lire les lettrés lisant dans les livres, et les non-lettrés lisant par l'audition des lettrés lorsqu'ils prêchent la parole de Dieu. Et non plus la prière n'est obtenue bonnement par ces mêmes débutants, sans préalable exercice de la pensée.

Vois-le à cette preuve : en ce même cours, la parole de Dieu tant écrite que parlée, est comparée à un miroir. Spirituellement, les yeux de ton âme sont ta raison, et c'est ta conscience qui est ton visage spirituel. Or, tout de même que si ton visage physique porte une macule, les veux de ton visage ne peuvent voir cette tache ni penser qu'elle existe sans un miroir ou l'enseignement d'un autre que toi-même; tout justement de même aussi en va-t-il spirituellement : sans lecture ou audition de la parole de Dieu, il n'est pas possible à l'entendement humain qu'une âme, laquelle est aveuglée par l'habitude du péché, puisse voir la tache et la souillure dans sa conscience.

Et ainsi poursuivant : lorsque l'homme voit dans le miroir, matériel aussi bien que spirituel, ou lorsqu'il apprend par l'enseignement d'un autre homme l'existence et l'emplacement de la macule sur son propre visage tant physique que spirituel, c'est alors, et alors seulement qu'il court à la fontaine pour se laver. Et si cette tache est un péché personnel, alors la fontaine sera la sainte Église, et l'eau, la confession avec ses circonstances. Mais si c'est une racine obscure et un mouvement de 118 péché, alors la fontaine sera le Dieu de merci et l'eau, la prière avec ses circonstances. Et c'est ainsi que tu peux voir que l'exercice de la pensée, les commençants ne le peuvent bien avoir et avec profit sans la lecture préalable ou l'audition de lecture; ni non plus la prière, sans l'exercice de la pensée.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SIXIÈME

De la méditation de ceux qui sont au continuel travail de l'oeuvre que dit ce livre.

MAIS il n'en va pas ainsi de ceux qui sont au continuel travail de l’oeuvre que dit ce livre. Car leurs méditations sont telles que si c'étaient de brusques idées et sentiments aveugles de leur misère propre ou de la bonté de Dieu, sans nulle voie préalable de lecture ou audition de lecture, et sans aucune particulière considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Ces soudaines idées et ces aveugles sentiments plutôt étant appris de Dieu que de l'homme.

Je ne m'inquiète point, quand même tu n'aurais quant à présent pas de méditations sur ta misère propre ou la bonté de Dieu (je veux dire et j'entends : que tu y fusses porté par grâce et par conseil) autres que celles que tu pourrais avoir de ce mot 120 FAUTE et de cet autre mot DIEU, ou de tout autre ainsi à ta convenance. Mais sans briser ni explorer ces mots par la curiosité de l'intelligence ni la scrutation ou recherche de leurs qualités, comme si tu voulais par là accroître ta dévotion. Je crois et suis certain que dans ce cas et dans cette oeuvre il n'en serait jamais ainsi. Mais au contraire que tu les gardes bien entiers et en tout, ces mots ; et par FAUTE, entends un bloc massif de tu ne sais pas quoi, ni rien autre chose que toi-même. Je pense, pour moi, que dans cette considération et aveugle contemplation de la faute ou péché ainsi condensés et fixés en un bloc, et en rien autre chose que toi-même, il ne saurait y avoir rien ni personne de plus fou à lier. Encore que, si quelqu'un d'aventure te voyait alors, il te penserait dans les plus sobres dispositions physiques ; sans nul changement de contenance et d'apparence, quel que tu sois alors, arrêté ou en marche, couché ou debout, assis ou à genoux : il te verrait dans le calme le plus contenu et la plus sobre tranquillité.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SEPTIÈME

Des prières particulières de ceux qui sont au continuel travail de l'oeuvre que dit ce livre.

ET tout justement comme les méditations de ceux qui sont au continuel travail de la grâce et de cette oeuvre, soudainement se lèvent et jaillissent sans voies ni moyens aucuns ; tout justement de même font leurs prières. Je parle de leurs prières particulières, non de ces prières qui sont ordonnées par la sainte Église. Car ceux qui sont vrais ouvriers en cette oeuvre, ils n'ont en vénération aucune prière autant que ces dernières, et aussi les font-ils telles et selon la forme et la loi qu'elles ont été ordonnées par les saints Pères avant nous. Mais leurs prières particulières se lèvent toujours plus soudain vers Dieu sans aucune voie ni préméditation particulière, ni rien qui les prépare ou les amène.

Et si elles sont faites de mots, ce qu'elles sont rarement, alors elles ne seront qu'en très peu de mots, oui, et le moins est le mieux. Ah ! oui, et si c'est un seul mot et très bref de syllabe, cela sera meilleur que deux, à mon avis ; et moins encore, si possible, considérant que c'est l'oeuvre de l'esprit, laquelle exige que celui qui la fait soit toujours au plus haut et souverain sommet et à la pointe de l'esprit. Ce qui peut être effectivement vérifié à l'exemple ci-après, pris dans le cours de la nature. Un homme ou femme, effrayé soudain par quelque accident tel que feu ou mort d'homme ou quelqu'autre que ce soit, brusquement mis à l'extrémité de soi-même, est amené par la hâte et la nécessité à crier ou supplier pour de l'aide. Comment le fait-il ? Assurément non point en beaucoup de mots et paroles, ni même en nombreuses syllabes. Quoi donc alors ? Il lui paraît impossible de s'arrêter en quelque long discours pour proclamer en telle urgence son besoin et l'élan de son esprit : aussi éclate-t-il affreusement dans son agitation extrême et hurle-t-il un petit mot de guère plus d'une syllabe, tel que : Oh! ou Feu! ou Malheur!

Et tel ce petit mot de « Feu ! » atteint plus rapidement et pénètre les oreilles des auditeurs, tel aussi fait un petit mot d'une ou deux syllabes quand il est non seulement prononcé ou pensé, mais encore uniquement formulé en secret dans les profondeurs de l'esprit, lesquelles sont la hauteur, puisqu'en esprit tout est un, la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur. Et bien mieux ce petit mot pénètre-t-il l'oreille du Dieu tout puissant, et plus tôt que telle interminable psalmodie négligemment marmonnée entre les dents. Aussi est-ce pourquoi il est écrit que la courte prière perce le ciel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET HUITIÈME

Comment et pourquoi cette courte prière perce le ciel.

ET pourquoi perce-t-elle le ciel, cette brève et courte prière d'une unique syllabe ? Parce que, certes, elle est priée en tout esprit : dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l'esprit qui la prie. Dans la hauteur est-elle, puisque c'est avec toute la puissance de l'esprit ; et dans la profondeur, puisqu'en cette courte syllabe sont contenues toutes les intelligences de l'esprit. Dans toute sa longueur est-elle, car si toujours il pouvait ressentir ce qu'il sent alors, toujours il crierait ainsi qu'il crie ; et dans sa largeur elle est, car il veut à tous autres ce qu'il veut pour soi-même.

A ce moment est-il que l'âme, après la leçon de saint Paul, « devient capable de comprendre avec tous les saints - non pleinement et absolument, mais en partie et d'une manière qui se trouve en rapport et harmonie avec cette oeuvre - quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur » de l'éternel Dieu et tout amour, puissance et sagesse. L'éternité de Dieu est Sa longueur ; l'amour est Sa largesse ; la puissance est Sa hauteur ; et la sagesse est Sa profondeur. Nulle surprise à ce qu'une âme ainsi et aussi étroitement conformée par la grâce à l'image et à la ressemblance de Dieu son créateur, soit aussitôt entendue de Dieu ! Oui, serait-ce même une âme tout accablée des péchés d'un grand pécheur, lequel est comme s'il était l'ennemi de Dieu, et qu'elle vienne par la grâce à crier de la sorte une brève syllabe dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l'esprit, elle n'en serait pas moins toujours, et par le bruit brutal que fait son cri, entendue et aidée de Dieu.

Vois à l'exemple : si celui qui est ton ennemi mortel, soudain tu l'entendais au comble de l'effroi crier ce petit mot de « feu » ou « hélas ! » ou « malheur! » alors sans considérer s'il est ou non ton ennemi, mais dans la pure pitié de ton coeur tu serais ému et saisi de compassion par l'angoisse de ce cri et tu te lèverais - oui, oui, serait-ce au beau milieu de la nuit d'hiver! - et tu irais à son secours pour l'aider à éteindre le feu ou pour le conforter et l'apaiser dans sa détresse. Oh, Seigneur! quand un homme peut en grâce devenir si pitoyable et miséricordieux qu'il prenne en compassion son ennemi, nonobstant son inimitié, quelle 126 pitié et quelle miséricorde alors aura Dieu pour un tel cri spirituel de l'âme, fait et conçu dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l'esprit, Lui qui a par nature ce que l'homme a par grâce ? Oh! bien plus, bien plus assurément aura-t-Il de miséricorde, et sans nulle comparaison, puisque tant est plus proche la chose ainsi possédée par nature que la chose éternelle qui vous est donnée par la grâce !

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET NEUVIÈME

Comment priera un parfait ouvrier de l'œuvre, et ce qu'est en elle-même la prière ; et si quelqu'un prie avec des mots, quels mots s'accordent le mieux au propre de la prière.

ET c'est pourquoi faut-il prier dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de notre esprit. Et cela, non point par mots et nombreuses paroles, mais en un petit mot d'une brève syllabe.

Mais que sera ce mot ? Certes, il sera un mot tel qu'il s'accorde pour le mieux au propre de la prière. Mais quel mot est donc tel ? Voyons d'abord ce qu'est la prière proprement en elle-même ; et ensuite nous connaîtrons plus clairement quel mot s'accordera le mieux au propre de la prière.

La prière est proprement en elle-même, non autre chose qu'un pieux élan dirigé vers Dieu pour obtenir le bien et éloigner le mal. Et donc, étant que tout le mal, ou par sa cause ou par état, est tout entier compris et tenu dans le péché, ou Faute, il s'ensuit que lorsque nous voulons intensément prier pour être délivrés du mal, nous n'avons point à prononcer, ou dire, ou penser, ou avoir en l'esprit autre chose, ni aucun autre mot que ce petit mot de « Faute ». Et lorsque nous voulons intensément prier pour obtenir le bien, nous n'avons à crier, que ce soit par parole, par pensée ou par désir, pas autre chose ni aucun autre mot que ce mot « Dieu ». Car en Dieu est tout bien, ensemble par cause et par état ; voilà pourquoi. Et ne t'étonne point que je pose ces mots à l'exclusion de tous autres : car si j'en pouvais trouver de plus courts, et qui continssent aussi pleinement tout le bien et tout le mal comme font ces deux-là ; ou autrement si Dieu m'avait enseigné à en prendre d'autres, ce sont ceux-ci que j'aurais pris, et les premiers je les eusse laissés là. Et ainsi je te conseille de faire toi-même.

Ne va donc point te mettre en étude et recherche de mots, laquelle étude ne te mènerait nullement en ton propos ni en cette oeuvre, puisque jamais on n'y parvient par l'étude, mais seulement par la grâce. Et c'est pourquoi ne prends toi-même pour ta prière point d'autres mots, malgré ceux que j'ai mis ici, si ce n'est ceux que, par Dieu, tu te sens incité à prendre. Néanmoins, si Dieu te portait à prendre les dits, alors mon conseil est que tu ne les quittes point : j'entends et veux dire pour le cas où tu prierais en paroles, car autrement point. Pourquoi ? c'est que ce sont des mots tout à fait courts. Mais pour tant que soit si grandement recommandée ici la brièveté de prière, jamais cependant sa fréquence n'a du tout à être ralentie. Car c'est prier, comme il a été dit, dans la longueur de l'esprit; et jamais ne devrait cesser ni s'interrompre une telle prière, jusques à temps qu'elle ait pleinement obtenu ce après quoi elle soupirait. Et l'exemple, nous le voyons à cet homme ou cette femme dans l'épouvante comme décrits ci-dessus, lesquels en effet ne cessent non plus de crier ce petit mot de « feu », ou cet autre de « malheur », tant et aussi longtemps qu'ils n'ont point obtenu le plus grand soulagement et le plus grand secours dans leur détresse.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTIÈME

Qu'en le temps de cette oeuvre, l'âme ne donne aucune attention ni considération particulière à aucun vice en soi-même et aucune vertu en soi-même.

ET toi, fais de même, que ton esprit soit tout empli de la signification spirituelle de ce mot « faute », et sans considération plus particulière à aucune sorte de péché que ce soit, péché véniel ou péché mortel : Orgueil, Colère ou Envie, Convoitise, Paresse, Gourmandise ou Luxure. Que fait au contemplatif que ce soit tel péché ou tel autre, ou de quelle gravité il est. Puisque tous les péchés, il les voit - je veux dire pendant le temps de cette oeuvre - également graves en eux-mêmes, du fait que le moindre péché le sépare de Dieu et le retranche de sa paix spirituelle.

Et que tu aies sentiment de cette « faute » ou péché comme d'un bloc massif et tu ne sais jamais quoi, mais rien autre que toi-même. Et crie alors sans cesse en esprit cet unique « Faute ! faute ! faute ! Las ! las ! las ! » Lequel cri spirituel, tu apprendras bien mieux de Dieu par l'expérience, que par la parole d'aucun homme quel il soit. Car le meilleur est ce cri en toute pureté d'esprit, sans nulle pensée particulière ni énoncé d'aucune parole ; à moins toutefois, ce qui est en de rares moments, que par excès et abondance, l'esprit éclate soudain en paroles, le corps et l'âme étant tous deux emplis et accablés du chagrin et de l'empêchement du péché.

Et de même façon feras-tu de ce petit mot de « Dieu » : que ton esprit soit tout empli de sa signification spirituelle, et sans aucune considération plus particulière à aucune de Ses oeuvres, corporelle ou spirituelle, si bonne, ou meilleure, ou excellente soit-elle - ni non plus à aucune vertu, que puisse susciter en l'âme humaine quelque grâce que ce soit; et nullement tu ne chercheras à voir si c'est Humilité ou Charité, Patience ou Abstinence Espérance, Foi ou Tempérance, Chasteté ou volontaire Pauvreté. Que fait cela au contemplatif ? Puisqu'en toute vertu il trouve et voit, reconnaît et a sentiment de Dieu ; car en Lui sont toutes choses, tout ensemble par cause et par état. C'est pourquoi les contemplatifs{ pensent que s'ils ont Dieu, ils ont et possèdent tout bien, et par suite ils ne convoitent rien par considération plus particulière, rien que le seul bien : Dieu. Et toi, fais de même aussi loin que tu le pourras par la grâce : et entends Dieu en tout, et en tout Dieu, afin qu'il n'y ait oeuvre en ton esprit et en ta volonté autre que Dieu seul. Mais parce que tant, et tout aussi longtemps que tu vis en cette misérable vie, c'est ton lot de toujours avoir en quelque part le sentiment de cette horrible et puante masse du péché, telle que si elle était unie et fondue avec la substance de ton être, alors et c'est pourquoi tu penseras alternativement et prendras les deux mots : « Faute » et « Dieu », ayant cette connaissance générale que si tu as Dieu, alors tu seras défait du péché ; et si tu peux te défaire du péché, alors tu posséderas Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME

Qu'en toutes oeuvres dessous celle-ci, il faut que les hommes gardent discrétion; mais en celle-ci, aucune.

ET plus loin, si tu me demandes quelle discrétion tu dois avoir et mettre en cette oeuvre, je te réponds et te dis : exactement aucune ! Car en toutes tes autres actions tu mettras de la discrétion, comme à manger, boire, dormir ou protéger ton corps du froid et du chaud trop violents, ou longuement prier ou lire, ou échanger des paroles avec ton prochain. En tout cela tu auras à garder la discrétion, de telle sorte que ce ne soit ni trop, ni trop peu. Mais en cette oeuvre, tu ne tiendras et n'auras à tenir aucune mesure : car je souhaiterais que tu pusses ne jamais cesser au long de toute la longueur et le temps de ta vie.

Je ne dis pas que tu y persévéreras et persisteras toujours avec une égale vigueur et fraîcheur, puisque cela ne peut pas être. Car il y aura la maladie parfois, et d'autres désordres et fâcheuses dispositions du corps et de l'âme, et maintes autres nécessités de nature, lesquelles te retiendront bien assez, et souvent te feront descendre du haut de ce travail. Mais je dis que tu devrais toujours et sans cesse y être, soit tout sérieusement et directement, soit avec plus de jeu ; c'est-à-dire que tu l'aies toujours : soit de fait et en oeuvre, soit d'intention et en volonté. Et c'est pourquoi, pour l'amour de Dieu, garde-toi tant et du mieux que tu pourras de la maladie, afin de n'être pas toi-même, autant qu'il est possible, la cause de ta faiblesse. Car c'est en vérité que je te dis que cette oeuvre réclame une très grande et complète tranquillité et une entière et pure disposition, tant de corps que d'âme.

Donc, pour l'amour de Dieu, mets de la discrétion dans le gouvernement de ton corps comme de ton âme, et tiens-toi en santé autant que tu le peux. Et si la maladie survient malgré ton effort, prends-la en patience et remets-t'en humblement à la miséricorde, de Dieu : et alors c'est tout, ce qu'il faut. Car je te le dis en vérité, il y a bien des fois où la patience dans la maladie et en diverses autres tribulations plaît à Dieu beaucoup plus que toute dévotion qu'il te plaît avoir et que te permet la santé.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET DEUXIÈME

Qu'à ne mettre aucune discrétion en celle-ci, les hommes auront la discrétion en toutes les autres choses ; et autrement jamais.

MAIS peut-être vas-tu me demander comment tu te conduiras et gouverneras avec discrétion en la nourriture, le sommeil, et toutes ces autres choses. A quoi je pense te répondre très brièvement : « Prends ce qui vient. » Sois toujours et sans cesse à l'oeuvre dans cette oeuvre, sans discrétion aucune, et tu auras le bon discernement pour commencer et finir toutes les autres oeuvres avec une grande discrétion. Car il m'est impossible de penser qu'une âme qui jour et nuit persévère et poursuit cette oeuvre sans cesse ni discrétion aucune, puisse jamais errer et se tromper en quelqu'une des autres activités et occupations extérieures ; et autrement, au contraire, elle ne peut qu'errer toujours, à mon avis.

Et c'est pourquoi, si je puis avoir cette oeuvre dans le fond de mon âme toujours en considération activement et attentivement, alors je voudrai n'avoir qu'inattention pour le manger et le boire, le sommeil ou la conversation et toutes mes autres actions extérieures. Et certes, j'ai la pensée bien assurée qu'avec cette inattention ou indifférence, je parviendrai à mettre et garder la discrétion en ces choses, plutôt qu'en m'occupant d'elles activement comme si je voulais, par la considération de ces mêmes choses, leur poser une limite et fixer une mesure. En vérité, je ne viendrai jamais à l'y mettre ce faisant, quels que soient mes actes et mes paroles sur ce point. Laissons dire aux hommes ce qu'ils veulent, et à l'expérience le témoignage et la preuve.

Aussi donc, élève ton ceeur dans un aveugle élan d'amour ; et recueille-toi tantôt sur « Faute » et tantôt sur « Dieu ». Dieu que tu voudrais avoir ou posséder, et la faute ou péché dont tu voudrais être délivré. Parce que Dieu te manque; et le péché, tu n'es que trop sûr de l'avoir. Dieu bon vienne à présent à ton secours, puisqu'à présent tu as besoin !

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET TROISIÈME

Qu'il faut absolument que l'homme perde toute idée et tout sentiment de son être propre, si la perfection de cette oeuvre doit réellement être touchée par l'âme en cette vie.

REGARDE qu'en ton intelligence et en ta volonté rien n'oeuvre que Dieu seul. Et tâche à abattre toute connaissance et tout sentiment de quoi que ce soit au-dessous de Dieu ; et rejette bien loin toutes choses sous le nuage d'oubli. Et tu dois comprendre que tu n'as pas seulement à oublier en cette oeuvre toutes les autres créatures que toi-même et aussi leurs actions ou les tiennes, mais encore que tu as, en cette oeuvre, à oublier ensemble et toi-même et tes propres actions pour Dieu, non moins que les autres créatures et leurs actions. Car c'est le propre et la condition de qui aime parfaitement, non seulement d'aimer ce qu'il aime plus que soi-même, mais aussi et encore en quelque sorte . de se haïr soi-même pour l'amour de ce qu'il aime.

Ainsi faut-il que tu fasses toi-même de toi-même : tu dois prendre en dégoût et t'ennuyer de tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à moins qu'il n'y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est autre, assurément, quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu. Et rien d'étonnant que tu le détestes et haïsses, de penser à toi-même, quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu : cette masse pesante qui n'est point autre chose que toi-même. Car il te faut penser qu'il est uni et fondu avec la substance de ton être, ah ! comme s'il n'y avait pas de différence et de partage.

Et c'est pourquoi renverse et abats toute connaissance et sentiment des créatures de toutes espèces, mais tout particulièrement de toi-même. Car c'est de cette connaissance et de ce sentiment de toi-même que dépendent ta connaissance et ton sentiment des autres toutes créatures, lesquelles toutes, au regard de cela, seront facilement oubliées. Car tu verras, en te mettant activement toi-même au fait et à l'épreuve, que lorsque tu auras oublié toutes les autres créatures et toutes leurs oeuvres, oui, et les tiennes propres au surplus, il y aura encore de vivant entre toi et ton Dieu, une connaissance nue et un sentiment de ton être propre, lesquels devront toujours être détruits jusque le temps que tu sentiras sûre et vraie la perfection de cette oeuvre.

COMMENCE ICI LE CHAPITREQUARANTE ET QUATRIÈME

Comment une âme se disposera pour sa part, afin de détruire toute connaissance et sentiment de son être propre.

MAIS à présent tu me demandes comment tu pourras détruire cette nue connaissance et sentiment de ton être propre. Car peut-être bien vas-tu penser que si cela était détruit, tous autres empêchements seraient détruits ; et si tu penses ainsi, tu penses exactement vrai. Mais à cela, je te réponds et dis que sans une toute particulière grâce, tout librement donnée de Dieu, et en outre, de ta part, sans une aptitude et capacité pleinement accordées à recevoir cette grâce, cette nue connaissance et sentiment de ton être ne peuvent d'aucune façon être détruits. Et cette aptitude ou capacité n'est rien autre chose qu'une extrême et profonde affliction spirituelle.

Mais en cette affliction, il importe et il est nécessaire que tu aies et mettes de la discrétion, à cette manière : tu seras attentif, au temps de cette affliction, à ne point par trop rudement efforcer ou ton corps ou ton esprit, mais au contraire à être tout tranquille assis comme dans le dessein de dormir, tout pénétré et plongé dans l'affliction. Car voici l'affliction véritable, voici la parfaite affliction ; et heureux celui qui peut y parvenir ! Tous les hommes ont des sujets d'affliction : mais plus que tous et particulièrement, celui qui sait et a le sentiment de ce qu'il est. Tous les autres chagrins, par comparaison à cette affliction, ne sont que comme jeux à côté de la gravité. Car celui peut avoir grande et grave affliction, qui non seulement sait et sent ce qu'il est, mais, et encore, sait et a le sentiment qu'il est. Et qui n'a jamais ressenti cette affliction, qu'il s'afflige alors : car jamais jusqu'ici il n'a connu l'affliction parfaite. Laquelle affliction, lorsqu'elle est obtenue, purifie l'âme non seulement du péché mais aussi de la peine qu'elle a méritée du péché ; puis encore elle fait l'âme: capable de recevoir cette joie, laquelle relève l'homme de toute connaissance et sentiment de son être.

Bien conçue en la vérité, cette affliction est toute pleine d'un saint désir ; et autrement, il n'y aurait homme jamais qui pût la subir et supporter. Car si ce n'était que son âme fût tant soit peu nourrie d'une manière de réconfort par son juste travail, il ne serait autrement pas capable de supporter la peine qu'il a de la connaissance et du sentiment de son être. Car si souvent veut-il avoir la connaissance et le sentiment vrais de son Dieu (autant que faire se peut ici) aussi souvent il sent qu'il ne le peut : car toujours plus il trouve sa connaissance et son sentiment comme occupés et tout remplis du bloc massif, horrible et puant, de soi-même ; lequel il lui faut toujours détester et haïr et toujours rejeter, s'il veut être parfait disciple de Dieu, et par Lui enseigné sur le mont de la perfection ; et si souvent, cela, qu'il va presque jusqu'à la folie dans son affliction. C'est à ce point qu'il pleure et se lamente, lutte et combat, pousse des jurements et des cris d'exécration ; et, pour le dire en bref, il lui paraît si lourd à porter, ce pesant fardeau de soi-même, que jamais plus il ne s'inquiète de ce qui peut lui arriver tant que Dieu n'a point été satisfait et qu'il ne lui aît complu.

Et pourtant au milieu de toute cette affliction, il ne désire point de ne pas être : parce que ce serait démence diabolique et haine de Dieu. Au contraire il lui plaît tout à fait d'être, et il rend grâces du profond du cœur à Dieu de l'excellence et du don qu'Il lui a fait de cet être : car tout ce qu'il désire et ne cesse de désirer, c'est de perdre et quitter la connaissance et le sentiment de son être.

Cette désolation et ce désir, il appartient à chaque âme de les avoir et les sentir en elle, que ce soit d'une manière ou d'une autre : selon que daigne Dieu l'apprendre et enseigner à Ses disciples spirituels avec Son bon plaisir et d'après leurs aptitudes et capacités de corps et d'âme, le degré où ils sont et leur tempérament, jusque le temps où, s'Il le permet, ils pourront être unis à Dieu en charité parfaite — autant qu'il se peut ici-bas.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET CINQUIÈME

Un bon éclaircissement de quelques et certaines illusions et erreurs qui peuvent survenir en cette oeuvre.

MAIS je te dis une chose : c'est qu'en cette œuvre un jeune disciple, lequel n'a point encore la pratique et l'expérience du travail spirituel, peut très facilement être pris dans l'erreur et peut-être, à moins qu'il ne montre aussitôt de la prudence et n'ait la grâce de cesser et humblement se soumettre à son directeur, risquer la ruine de ses forces physiques et le ravage de ses forces intellectuelles et spirituelles, au point de tomber en démence. Et tout cela par suite de l'orgueil, des passions charnelles et de la curiosité de l'intelligence.

Cet errement peut survenir en la manière que voici. Un jeune homme ou une femme, nouveaux en l'école de la dévotion, a entendu parler de cette affliction et de ce désir, apprenant par lecture ou par parole que l'homme doit lever son coeur vers Dieu et n'avoir de cesse en son désir de ressentir l'amour de son Dieu. Et aussitôt les voilà, dans la curiosité de leur intelligence, comprenant ces mots non point spirituellement, comme ils doivent être entendus, mais charnellement dans la sensibilité et matériellement dans le corps ; et ils s'efforcent dans leurs coeurs de chair qu'ils malmènent dans leurs poitrines. Faute de la grâce, et par esprit d'orgueil et de curiosité, ils brutalisent leurs veines et leurs forces corporelles si rudement et si bestialement qu'au bout d'un temps très court, ils tombent dans la frénésie ou dans la mélancolie, et une sorte de languide faiblesse de corps et d'âme, laquelle les porte à se détourner d'eux-mêmes pour chercher au dehors quelque fausse ou quelque vaine charnelle consolation corporelle, comme pour une récréation du corps et de l'esprit. Ou alors, s'ils ne tombent pas en ceci, ils gagnent par leur aveuglement spirituel, par les violences faites à la nature dans leurs poitrines et leurs coeurs de chair pendant le temps de ce travail non point spirituel mais hostilement bestial, et ils obtiennent d'avoir leurs poitrines enflammées d'une chaleur hors nature dont la cause sera ce mauvais gouvernement et ce dérèglement du corps par l'hostile travail ; ou encore quelque fausse chaleur conçue en eux et suscitée par le Démon, leur ennemi spirituel, et dont la cause sera leur orgueil et la chair et leur curiosité d'esprit. Et cependant, peut-être, ils imagineront que c'est le feu de l'amour obtenu et mérité de la grâce et de la bonté du Saint Esprit.

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En vérité, de cette illusion et de toutes celles qu'elle entraîne, il sort beaucoup de mal : hypocrisie, hérésie et erreur en grande quantité. Car bien vite après une expérience et un sentiment pareillement faux, vient une fausse science et connaissance de l'école du Démon ; comme aussitôt après une expérience et un sentiment vrais, vient une vraie connaissance de l'école de Dieu. Parce que, je te le dis en vérité, le diable a ses contemplatifs comme Dieu a les Siens.

Cette illusion du faux sentiment et de la fausse connaissance qui le suit, a des variations étonnamment diverses et nombreuses selon la diversité des états, des tempéranients et de la subtilité de ceux qui y sont pris et trompés ; comme a, semblablement, le vrai sentiment et la connaissance de ceux qui y sont sauvés. Mais je ne pose ici pas d'autres errements que ceux auxquels je pense que tu puisses être exposé, si tu te mets jamais au travail de cette oeuvre. Car quel serait le profit pour toi de savoir comment tels grands clercs, ou tels hommes et femmes à des degrés autres que le tien, sont trompés ? Tout à fait nul, assurément. Et c'est pourquoi je ne t'en dis pas plus que ce qui peut t'assaillir toi-même si tu travailles à cette oeuvre ; et ce que je t'ai dit, c'est en sorte que tu aies de la prudence avec cela dans ton effort et ton travail, si jamais tu devais être attaqué.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SIXIÈME

Un bon enseignement comment l'homme doit fuir ces illusions, et comment il doit oeuvrer plus par une inclination de l'esprit que par les violences et la rudesse faites au corps.

ET c'est pourquoi pour l'amour de Dieu sois prudent en cette oeuvre, et ne malmène ni trop rudement ni outre mesure ton coeur dans ta poitrine : mais travaille plus par penchant et avec le désir que par quelque inutile force et violence. Car plus il y a de penchant, plus humble tu seras et plus spirituel ; et plus il y a de rudesse, plus tu seras corporel et bestial. Donc sois prudent, car certainement pour ce coeur bestial qui prétendait atteindre la haute montagne de cette oeuvre : il sera rejeté à coups de pierre. Les pierres sont dures et sèches, quant à elles, et elles blessent très douloureusement où elles frappent. Et telles aussi sont ces rudesses de la contrainte : dures assurément quand elles sont attachées au sentiment de la chair et du corps, et sèches entièrement de toute connaissance de la grâce ; et elles blessent très douloureusement l'âme imprudente et l'empoisonnent des simulacres imaginaires des démons. Aussi donc sois prudent avec cette bestiale rudesse, et apprends à aimer par désir, avec un comportement modeste et doux tant du corps que de l'âme ; reçois avec civilité et accepte humblement la volonté de notre Seigneur, et ne te jette pas dessus, tel le lévrier vorace, quelque cruelle que soit ta faim. Et s'il s'en peut parler comme en jouant : ce que je te conseille, c'est de faire en toi de sorte que, refrénant l'impétueux et violent mouvement de ton esprit, ce soit comme si tu ne voulais à aucun prix qu'Il sût jamais combien pressé est ton désir de Le voir, de Le posséder ou d'avoir sentiment de Lui.

C'est ici parler par enfantillage et manière de jeu, penses-tu peut-être ? Mais je suis bien persuadé que qui aura la grâce de faire comme j'ai dit, et en aura l'expérience, il aura sentiment de jouer joyeusement un heureux jeu avec Lui, comme avec son enfant fait le père en l'embrassant et l'étreignant, ce dont il sera fort aise lui aussi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SEPTIÈME

Un léger enseignement de cette oeuvre en la pureté du coeur, déclarant comment il est qu'une âme montrera son désir à Dieu d'une manière, et vous au contraire d'une autre manière aux hommes.

REGARDE à n'avoir de surprise aucune parce que j'ai ainsi parlé avec enfantillage et comme follement et en quittant la naturelle discrétion, car je l'ai fait pour certaines raisons, et m'y sentant porté depuis bien des jours, ce me semble, pour toi maintenant aussi bien que pour quelques autres de mes particuliers amis en Dieu, à la fois sentant ainsi, pensant ainsi et parlant ainsi.

Et voici l'une des raisons pourquoi je t'ai dit et prié de cacher de Dieu ton désir. C'est que j'ai foi qu'il viendra plus clairement à Sa connaissance, pour ton profit et l'accomplissement de ton voeu, par cette occultation sus-dite, que par aucune démonstration dont je pense que tu puisses faire preuve et donner cependant. Puis une autre raison est que je voudrais, par une démonstration pareillement occultée, te tirer hors des brutalités grossières du sentiment corporel pour t'amener à la pureté et à la profondeur du sentiment spirituel ; et ainsi, par suite et enfin, t'aider à nouer le noeud spirituel du brûlant amour entre toi et ton Dieu, en l'union spirituelle et la conformité de volonté.

Cela, tu Je connais parfaitement : que Dieu est un Esprit ; et à quiconque il reviendra d'être uni à Lui, il appartiendra que ce soit dans la réalité véritable et la profondeur de l'esprit, loin de toute apparence ou imagination corporelle. La chose sûre, c'est que toute chose est connue de Dieu et que rien ne peut être caché à Sa connaissance, pas plus les choses corporelles que les spirituelles. Mais une chose lui est d'autant plus manifestement montrée et connue, qu'elle est plus cachée dans la profondeur de l'esprit ; étant qu'Il est Esprit, elle lui est beaucoup plus ouverte que toute chose autrement mêlée et enfouie en quelque élément corporel que ce soit. Car toute chose corporelle est plus éloignée de Dieu, selon le cours naturel des choses, que la chose spirituelle quelle qu'elle soit. Pour cette raison, il apparaît que tant que notre désir reste mêlé de quelque matière corporelle — comme il est lorsque nous nous tendons de tout notre effort ensemble d'esprit et de corps — aussi longtemps est-il plus loin de Dieu, et bien plus loin qu'il ne serait s'il venait, par plus de dévotion et plus de penchant, dans la sobriété, la pureté et la profondeur de l'esprit.

Et ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de la raison pourquoi je t'ai prié enfanti-nement de couvrir et cacher de Dieu le mouvement de ton désir. Mais là, je ne t'ai pas prié de le cacher tout entièrement, ce qui serait demander une chose folle et complètement impossible et serait la demande d'un fou. Ce que je te demande, c'est de faire en toi ce mouvement de le cacher. Et pourquoi t'en prié-je i) Assurément pour cela que je voudrais que tu l'engendrasses dans la profondeur de l'esprit, loin de toute rudesse et grossièreté de quelque corporel mélange, lequel le ferait d'autant moins spirituel, et d'autant plus éloigné de Dieu ; puis encore parce que je sais et connais parfaitement que plus ton esprit a de spiritualité, moins aussi il a de corporel, et donc plus près est-il de Dieu, plus Lui plaît-il et d'autant plus clairement peut-il être vu de Lui. Non point que Son regard puisse jamais sur aucune chose être plus clair que sur une autre, ni à aucun moment plus qu'à aucun autre, puisqu'il est éternellement immuable ; mais parce que tu Lui complais mieux ainsi en la profondeur et pureté d'esprit, car Il est un Esprit.

Et encore une autre raison pourquoi je t'ai dit de faire en toi qu'Il ne connût ton désir, c'est que toi, et moi-même et tous tant que nous sommes, nous demeurons très capables de comprendre et concevoir corporellement une chose qui est dite spirituellement, en sorte que peut-être, si je t'avais prié de montrer et manifester le mouvement de ton coeur à Dieu, peut-être eusses-tu voulu Lui en donner une démonstration corporelle, soit en geste ou en voix ou en parole ou en quelque autre grossière corporelle expression, ainsi qu'il est lorsque tu dois montrer à un autre homme une chose qui est cachée dans ton coeur ; et ainsi ton oeuvre eût été impure. Car c'est d'une manière qu'une chose doit être montrée à l'homme ; et d'une autre manière à Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET HUITIÈME

Comment Dieu veut être servi à la fois par le corps et par l'âme, et comment il récompense les hommes en l'un et l'autre ; et comment il faut, pour les hommes, connaître quand sont bonnes, et quand mauvaises, toutes ces harmonies et autres suavités qui tombent en le corps au moment de la prière.

JE ne dis point ceci parce que je veux que tu te prives et retiennes en quel moment que soit, si tu t'y sens porté, de prier par ta bouche, ou de te prendre soudain, par abondance de piété et grande ferveur en ton esprit, à parler à Dieu comme à homme, lui disant quelque bonne parole ainsi que tu t'y sens porté, telle que : « Bon Jésus ! Beau Jésus ! Doux Jésus ! » ou toute autre semblable ! Non ! à Dieu ne plaise que tu le prennes de la sorte ! Car en vérité, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ; et Dieu ne permettrait que je départisse ce que Dieu a couplé et uni : le corps et l'esprit. Car Dieu veut être servi par le corps et par l'âme à la fois tout ensemble, comme il sied, et il retournera en récompense sa béatitude à la fois dans le corps et dans l'âme. Et en gage et prémices de cette récompense, parfois, ici en cette vie, Il embrasera le corps de Ses dévots serviteurs : non pas une fois ou deux, mais peut-être bien très souvent selon qu'il Lui plaît, l'emplissant de merveilleuses douceurs et consolations. Certaines desquelles douceurs et consolations ne viendront pas de dehors dans le corps par les fenêtres de notre entendement, mais de dedans : surgissant et jaillissant de l'excès et abondance de félicité spirituelle et d'une vraie dévotion en l'esprit. Celles-là n'ont point à être tenues pour suspectes et, pour le dire en bref, celui qui les ressent, je suis certain qu'il ne saurait les avoir en suspicion.

Mais toutes les autres délices, harmonies et consolations, lesquelles arrivent de dehors tout soudain et tu ne sais jamais d'où, je te supplie de les avoir en suspicion. Car elles peuvent être des deux : ou bonnes ou mauvaises ; par un bon ange provoquées quand elles sont bonnes, et par un mauvais ange si elles sont mauvaises. Mais celles-ci ne sauraient en aucune façon être mauvaises si leurs illusions et tromperies, dues à la curiosité d'esprit et au désordre des élans du coeur charnel, sont repoussées comme je t'ai enseigné, ou mieux encore si tu le peux. Et pourquoi ? Assurément par la cause de ce réconfort, c'est-à-dire par le pieux élan de l'amour, lequel ressort du pur esprit et habite en la pureté du coeur. Il y est suscité par la main du tout-puissant Dieu sans moyens et sans voies ; et par là il a en propre d'être toujours éloigné de toute imagination ou de quelque erroné jugement, fausse opinion ou autre, ainsi qu'il peut arriver à l'homme en cette vie.

Quant aux autres toutes consolations et douceurs et harmonies, comment savoir si elles sont bonnes ou mauvaises ? je suis d'avis de ne pas te le dire à présent, et cela parce que cela ne me parait pas nécessaire. En effet, tu peux le trouver écrit en une autre place dans l'oeuvre d'un autre homme, et mille fois mieux que je ne saurais le dire ou l'écrire : et ainsi pourras-tu et seras-tu capable de ce que j'ai mis ici, beaucoup mieux que ce que j'ai dit. Alors à quoi bon ? C'est pourquoi, donc, je ne m'y attarderai et ne me donnerai de la tablature pour satisfaire au désir de ton coeur, duquel tu m'as fait démonstration jusqu'ici en paroles, et qui est maintenant en actes.

Mais il y a ceci que je peux te dire de ces harmonies et délices qui viennent par les fenêtres de l'entendement et des sens, et qui peuvent être les deux : bonnes ou mauvaises. Que tu en fasses usage sans aucune cesse en cet aveugle et pieux et consentant élan d'amour que je t'ai dit : et alors je n'ai de doute aucun qu'il ne sache parfaitement te renseigner à leur sujet. Et si pourtant tu devais t'en étonner au prime abord, du fait qu'elles te seraient inconnues, néanmoins cet élan et ce mouvement en toi doit faire que si ferme soit lié ton coeur, que tu ne donneras aucune manière d'importance ni ajouteras grande foi à ces délices, tant qu'elles seront avant le temps où tu en sois intérieurement assuré, soit merveilleusement par l'Esprit de Dieu, ou sinon, extérieurement par le conseil de quelque prudent père.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET NEUVIÈME

L'essence et substance de toute perfection n'est rien autre qu'une bonne volonté ; et comment toutes ces délices et harmonies et autres consolations que l'on peut avoir en cette vie, ne sont rien que guère des accidents.

ET c'est pourquoi je te prie, obéis avec docilité et de bonne grâce à cet humble élan d'amour en ton coeur, et suis-le fidèlement : car il veut être ton guide en cette vie et te conduire à la béatitude en l'autre vie. Il est l'essence et substance de toute bonne existence et sans lui, il n'est bonne oeuvre qui puisse avoir commencement ou fin. Il n'est rien autre qu'un bon vouloir et une conformité de volonté à Dieu, et une manière de félicité et parfaite plaisance que tu sens en ta volonté pour tout ce que fait Dieu.

Pareille bonne volonté est la substance de toute perfection. Toutes douceurs, délices et consolations corporelles ou spirituelles, aussi saintes soient-elles, ne lui sont que comme des accidents et ne font rien que dépendre de cette bonne volonté. Accidents, les ai-je dits, car ils peuvent en effet ou survenir ou manquer sans lui ajouter rien ni rien lui retrancher. J'entends bien : en cette vie, car il n'en sera pas ainsi en la béatitude du ciel où ces délices seront unes et sans partage avec la substance, comme sera le corps avec l'âme : ce corps en lequel elles se déversent. Et ainsi est leur substance ici, non autre chose qu'une bonne volonté spirituelle. Et certes je pense que pour celui qui parvient et touche à la perfection de ce vouloir, autant qu'il est ici possible, il ne saurait y avoir de délices ou consolations susceptibles d'arriver à quiconque en cette vie, qu'il ne soit aussi content et joyeux de ne pas avoir, si telle est la volonté de Dieu, que de sentir et avoir.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTIÈME

Quel est le chaste amour ; et comment en de certaines créatures telles consolations sensibles ne sont que rarement, et en d'autres très fréquentes.

E TT par ceci, tu peux voir et comprendre que nous ayons à commander notre entière conduite d'après cet humble élan d'amour en notre volonté. Et à toutes ces autres délices et consolations, pour si agréables et saintes qu'elles soient, nous ne devons montrer, s'il est séant de le dire, qu'une sorte d'indifférence. Qu'elles viennent, et bienvenues sont-elles. Mais ne te penche point trop vers elles, en crainte de faiblesse : car demeurer par trop longtemps en de telles émotions et larmes si suaves, cela t'enlèverait tes forces beaucoup trop. Peut-être même en viendrais-tu à aimer Dieu pour elles, ce dont tu auras le sentiment si tu grommelles et grognes par trop, quand elles font défaut. Et s'il en est ainsi, alors ton amour n'est encore ni chaste ni parfait.

Car un amour parfait et chaste, s'il souffre que le corps soit nourri de consolations par la présence d'émotions et larmes si suaves, néanmoins ne proteste et grogne aucunement quand elles font défaut selon la volonté de Dieu, mais au contraire en est heureux et satisfait. Et ceci encore que, chez de certaines créatures, il ne soit pas commun qu'elles fassent défaut, alors que de pareilles délices et consolations chez d'autres créatures ne sont que rares.

Et tout ceci est selon la disposition et l'ordonnance de Dieu, tout entièrement pour le profit et le besoin des diverses créatures. Car il est de certaines créatures si faibles et si tendres en esprit, qu'à moins qu'elles ne soient confortées au sentiment de telles délices, elles ne pourraient aucunement supporter ni soutenir la variété des tentations et tribulations dont elles ont à pâtir corporellement et spirituellement, en cette vie, de la part de leurs ennemis. Et d'autres il y a, lesquelles sont si faibles en leur corps, qu'elles ne peuvent faire de grandes pénitences pour se purifier ; et ces créatures-là, dans sa pleine grâce, notre Seigneur veut les purifier en l'esprit par de tels sentiments suaves et telles larmes. Et encore, d'autre part, y a-t-il certaines créatures qui sont d'esprit si vigoureux et fort qu'elles peuvent trouver assez de réconfort en leur âme, à offrir révérencieusement cet humble élan d'amour et la conformité de volonté, lesquelles créatures n'ont elles-mêmes pas tellement besoin du réconfort de ces délices et sentiments corporels. D'entre toutes, l'une plus que l'autre, laquelle est la plus sainte et la plus chère à Dieu ? Dieu le sait, et pas moi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET UNIÈME

Que les hommes doivent avoir grande attention et prudence, afin de ne comprendre corporellement une chose dite spirituellement ; et qu'il est particulièrement bon d'être attentif et prudent à ces deux mots : « dedans » et « en-haut ».

C'EST pourquoi obéis humblement à cet aveugle élan d'amour dedans ton coeur. Et je n'entends ici ton coeur corporel et de chair, mais ton coeur spirituel, lequel est ta volonté. Et sois bien attentif, que tu ne conçoives point corporellement ce qui est dit spirituellement. Car je te le dis en vérité, ces conceptions et idées corporelles et charnelles de ceux qui ont l'intelligence imaginative et l'esprit de curiosité, elles sont cause de beaucoup d'erreur.

Tu as pu voir un exemple de cela, par ce que je t'ai dit et prié de cacher de Dieu ton désir au dedans de ce qui est en toi. Car il se peut, si je t'avais dit de montrer ton désir à Dieu, que tu eusses conçu la chose plus corporellement que tu ne le fais quand je te prie de le cacher. Parce que tu sais bien que tout ce qui est volontairement caché se trouve enfoui et jeté dans la profondeur de l'esprit. Aussi est-ce mon opinion qu'il est grandement nécessaire d'avoir une extrême prudence' et attention à bien entendre les mots qui sont dits avec une intention spirituelle, afin que tu les comprennes et conçoives non pas corporellement niais spirituellement, en le sens qu'ils ont ; et tout particulièrement faut-il bien veiller à ce mot « dedans » et à ce mot « en-haut ». Car à mal entendre ces deux mots, il échoit mainte erreur et illusion à celui qui se propose d'être ouvrier en l'oeuvre spirituelle, selon mon jugement ; ce que je sais fort bien, partie par expérience, et partie par ouï-dire. Et de ces illusions, je crois devoir te parler quelque peu, selon mon jugement.

Un jeune disciple en l'école de Dieu, nouvellement détourné du monde, celui-là va s'imaginer que, pour un peu de temps qu'il s'est livré à la pénitence et à la prière, suivant le conseil pris à la confession, il est alors capable d'entreprendre et de prendre sur lui de travailler à l'oeuvre spirituelle dont il a entendu parler soit par paroles ou par lectures, soit encore qu'il en ait lu quelque chose par lui-même. Et par suite, quand il lit ou entend quelque description du travail spirituel — et notamment comment un homme « doit rentrer au dedans de soi-même » ou comment il doit « se dépasser soi-même » — aussitôt, tant par aveuglement d'âme que par charnelle curiosité d'esprit, il s'imagine entendant mal et se méprenant sur ces mots, être appelé par la grâce à travailler à cette œuvre, parce qu'il sent en soi un désir et penchant naturels vers les choses cachées. Et c'est à tel point que si son directeur spirituel ne veut point lui accorder de se mettre à oeuvrer en cette oeuvre, aussitôt le voilà grommelant contre ce directeur et pensant — peut-être même, oui, affirmant à ses semblables — qu'il ne peut trouver personne qui sache et puisse pleinement le comprendre. Et c'est pourquoi tout aussitôt, par témérité et présomption en sa curiosité, il ira quittant l'humble prière et la pénitence pour se mettre, croit-il, à un tout spirituel travail au dedans de son âme. Lequel travail, à le bien et véritablement comprendre, n'est pas plus un travail corporel qu'il n'est un travail spirituel, et, bref, est un travail contre nature, dont le diable est le patron. Et c'est là le plus court chemin vers la mort du corps et de l'âme, car c'est folie et non sagesse, et qui conduit l'homme en démence. Et pourtant ils ne le croient point : car ils n'ont d'autre propos, en ce faisant, que de penser à Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET DEUXIÈME

Que ces jeunes présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « dedans », et des illusions et erreurs qui s'ensuivent.

ET c'est de cette manière, que cette folie dont je parle est engendrée. Ils lisent bien ou entendent dire qu'ils doivent quitter toute occupation extérieure de leurs facultés, et qu'ils doivent travailler intérieurement ; mais comme ils ignorent ce qu'est le travail intérieur, ils opèrent de travers. Car ils tournent leurs facultés et pensées corporelles intérieurement dans leur corps, contre le cours de nature ; et ils font effort, se contraignant comme s'ils voulaient voir au dedans avec leurs yeux corporels, entendre intérieurement avec leurs oreilles, et ainsi de suite de tous leurs sens et facultés, odorat, tact, sentiment intérieur. Et par là ils se renversent et vont à rebours du cours naturel ; puis aussi par la curiosité d'esprit ils exténuent leur imagination tant indiscrètement qu'ils finissent par se mettre à l'envers le cerveau dans la tête ; et tout aussitôt, alors, le diable a le pouvoir de provoquer illusoirement quelque fausse lumière ou des sons, d'agréables odeurs dans leurs narines, des goûts exquis en leur bouche, et maintes flammes et chaleurs bizarres dans leur poitrine corporelle ou leurs entrailles, dans leur dos ou dans leurs reins, et dans leurs membres.

Et néanmoins, dans ces illusions tout imaginaires, ils sont persuadés cependant qu'ils voient et qu'ils ont un tranquille souvenir de leur Dieu, sans l'obstacle d'aucune vaine pensée, ce qui est assurément le cas en une certaine manière, puisqu'ils sont tellement remplis et bourrés de mensonge que la vanité, en effet, ne peut plus les toucher. Et pourquoi ? Parce que lui, ce même ennemi qui leur susciterait de vaines pensées s'ils étaient en la bonne voie, lui-même et celui-là est le maître-ouvrier et le patron de ce travail. Et sache bien, sache-le bien, qu'il ne lui plaît ni ne lui convient à lui-même de s'arrêter. Le souvenir de Dieu, non, il ne le leur retire aucunement, par peur de se voir alors suspecté.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET TROISIÈME

De diverses pratiques incongrues que suivent ceux qui quittent l'oeuvre que dit ce livre.

DE nombreuses et surprenantes pratiques, suivent ceux qui sont dans l'illusion de ce faux-oeuvre ou dans quelque contre-façon du même, lesquelles sont bien éloignées de ce que font ceux qui sont vrais disciples de Dieu : car ceux-ci n'outrent jamais la bienséance dans leurs pratiques, tant corporelles que spirituelles. Mais il n'en va pas de même de ces autres. Qui voudrait ou pourrait les observer tels et où ils sont à ce moment, à supposer qu'ils eussent les paupières ouvertes, celui-là les verrait les yeux fixes comme des fous et le regard en coin comme s'ils voyaient le diable. Et certes il est bon qu'ils soient sur leurs gardes, car l'ennemi n'est pas loin, vraiment. Certains chavirent leurs yeux dans la tête tels des moutons en tournis qu'on a frappés au front, et comme s'ils allaient mourir sur l'heure. D'aucuns penchent la tête d'un côté comme s'ils avaient un ver dans l'oreille. D'aucuns gargouillent et sifflent du gosier lorsqu'ils devraient parler, comme s'ils n'avaient plus de souffle en le corps : et c'est là proprement l'état d'un hypocrite. D'autres braillent et gémissent à pleine gorge, tant avides ils sont, et pleins de hâte à dire ce qu'ils pensent : et c'est là l'état des hérétiques, chez lesquels et autres semblables la présomption et curiosité maintient toujours l'erreur qu'ils soutiennent de même.

Maintes pratiques désordonnées et incongrues ressortent de cette erreur, pour qui les pourrait toutes observer. Néanmoins il en est de si étranges, qu'ils parviennent à les refréner en grande partie devant les autres. Mais si ces hommes pouvaient être vus tels qu'ils sont en privé, alors, certes, elles ne seraient point cachées ; comme non plus, je crois, elles ne le resteraient à celui qui se mettrait tout droit à contredire à leur opinion, lequel, bientôt, pourrait les voir apparaître et éclater en quelque point. Ce qui n'empêche qu'ils n'en pensent pas moins que tout ce qu'ils font, l'est pour l'amour

de Dieu et le maintien de la vérité. Or, en vérité, je crois avec foi que si Dieu n'accomplit un miracle de Sa miséricorde afin de les faire cesser bien vite, à tant aimer Dieu de cette façon, ils finiront tout droit, et effarés, chez le diable.

Ce n'est pas que je dise que le diable ait d'aussi parfaits serviteurs en cette vie, qu'il puisse les tromper et illusionner et infecter de toutes ces choses imaginaires ici décrites, non ; encore qu'il y en ait plus d'un, hélas ! qui soit infecté d'elles toutes ; mais je dis qu'il n'y a sur la terre de parfait hypocrite, ni d'hérétique accompli, qui ne soit coupable de quelque chose de ce que j'ai déclaré, ou peut-être vais-je déclarer si Dieu le permet.

Car certains hommes sont affligés, dans leur comportement corporel, d'habitudes si joliment étranges que, pour écouter, ils jettent leur tête fantastiquement de côté et pointent du menton, la bouche toute béante comme s'ils entendaient par la bouche et non par les oreilles. D'autres, pour parler, pointent du doigt ou sur leurs doigts, ou sur leur propre poitrine ou sur celle de celui à qui ils parlent. D'aucuns sont incapables de se tenir assis tranquilles ou tranquilles debout, ou tranquilles couchés, sans remuer du pied ou quelque chose dans leurs mains. D'aucuns rament des bras pour parler, comme s'ils avaient une grande eau à passer à la nage. D'autres sont toujours là à sourire et à rire à chaque nouveau mot qu'ils disent, comme s'ils étaient de ces filles qui pouffent ou des bouffons de foire pris de fou-rire. Une allégresse décente leur irait très bien, avec un comportement sobre et modeste du corps en leur maintien joyeux.

Je ne dis point que toutes ces pratiques incongrues soient en elles-mêmes de graves péchés, ni même que ceux qui font ainsi soient eux-mêmes de grands pécheurs. Mais je dis que si ces incongrues et désordonnées façons se rendent maîtresses de qui les a, et qu'il ne puisse s'en défaire au moment qu'il le veut, alors je dis qu'elles sont signes d'orgueil, d'esprit de curiosité et d'excessive impatience et ambition de savoir. Et particulièrement sont-elles des signes vrais de l'instabilité du coeur et de l'inquiétude de l'esprit ; et tout particulièrement par le manquement et abandon de l'oeuvre que dit ce livre.

Telle est aussi l'unique raison pourquoi je me suis tant étendu sur ces illusions et erreurs, ici, dans cet écrit : c'est que l'ouvrier spirituel reconnaîtra par elles, et mettra son oeuvre à l'épreuve.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET QUATRIÈME

Comment est-il que par la vertu de cette oeuvre, un homme est gouverné en la pleine sagesse, et devient parfaitement décent tant de corps que d'âme.

QUICONQUE aura d'être en cette oeuvre, il en sera tenu et gouverné en la parfaite décence, tant en son corps qu'en son âme ; et par tous ceux qui le voient, il en sera sympathiquement considéré. Si bien que l'homme ou la femme le moins favorisés à ce point de vue, s'ils venaient en cette vie à oeuvrer en cette oeuvre, leur faveur tout soudain et gracieusement se trouverait changée, de telle sorte que tout homme de bien, les rencontrant, se montrerait heureux et joyeux de leur compagnie, et plus, s'estimerait par leur présence aidé et assisté de la grâce à se tourner vers Dieu.

Et c'est pourquoi, ce don, l'obtienne quiconque peut, par la grâce, l'avoir : car quiconque le possède authentiquement et l'a en vérité, il saura et pourra se gouverner et se conduire par la vertu y attachée, et non seulement pour soi-même mais pour tout ce qui dépend de lui. Aucune nature et nulle dis-positior n'échappera à sa prudence. Et très bien saura-t-il se faire semblable à ses semblables, que ceux-ci soient pécheurs invétérés ou non, sans avoir en lui-même aucun péché ; et tous qui le verront en seront étonnés, et, avec l'assistance de la grâce, il entraînera autrui à travailler et à oeuvrer en l'esprit même où il oeuvre lui-même.

Ses paroles et ses encouragements seront empreints de la sagesse spirituelle, et avec feu et avec fruit prononcés en une sobre fermeté et très douce assurance, sans aucune des simagrées et flûteries des hypocrites. Parce qu'il y en a qui, de toutes leurs forces intérieures et extérieures, empaillent leurs discours, s'imaginant se préserver et soutenir contre toute manière de chute par les nombreuses paroles humblement flûtées et les gestes d'apparente dévotion : lesquels regardent plus à paraître saints aux yeux des hommes que de l'être effectivement à ceux de Dieu et de Ses anges. Parce que ces gens-là, ils s'affectent beaucoup plus et attribuent une importance bien plus grande à tel geste ou parole qui choque et paraît incongru aux humains, qu'à mille vaines pensées et puantes intentions de péché qu'ils acceptent d'avoir en eux et supportent avec indifférence de déployer à la vue de Dieu, des saints et des anges du ciel. Ah ! Seigneur Dieu ! c'est bien où se trouve intérieurement l'orgueil, que se rencontrent extérieurement en pareille abondance les paroles humbles et flûtées ! Mais ce qui sied et convient, je te l'assure, à ceux qui sont humbles au dedans, c'est que l'humilité et la décence de geste et de parole, au-dehors, soient accordées à l'humilité qu'ils ont au fond du coeur, — et ils n'ont point besoin qu'elle s'exprime en des voix brisées ou flûtées, à l'encontre des dispositions de la nature et du caractère qu'ils ont. Parce que, s'ils sont vrais, ils parlent avec toute la fermeté et l'ampleur de la voix .et dé l'esprit qui sont en eux. Et qui possède de nature une voix grosse et brutalement éclatante, s'il parle par chuchotements et flûteries — à moins, bien sûr, qu'il ne soit malade, ou autrement que ce soit entre lui et son Dieu, ou entre lui et son confesseur — alors il donne là un véritable signe d'hypocrisie. Et j'entends bien ici l'hypocrisie âgée comme la jeune hypocrisie.

Que dirais-je de plus, de ces illusions et tromperies venimeuses et empoisonnées ? Je crois et pense véritablement qu'à défaut, par la grâce, de quitter et laisser ces chuchoteries et flûteries hypocrites, qui sont entre l'orgueil secrètement enfoncé dans le coeur intime et toute l'humilité extérieure des paroles, l'âme égarée risque et va très bientôt sombrer dans l'affliction et la désespérance.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET CINQUIÈME

Comment sont dans l'illusion ceux-là qui, suivant l'ardeur de leur esprit, jugent et condamnent sans discrétion quelqu'un d'autre.

CERTAINS hommes, l'Ennemi les trompera de cette manière: Très merveilleusement il enflammera leur esprit à vouloir le respect et le maintien de la loi de Dieu en autrui, et la destruction en tous les autres du péché. Jamais il ne les tentera, ceux-là, par une chose manifestement mauvaise : il les fera se vouloir tels des prélats pleins de zèle à surveiller tous les degrés de la vie chrétienne de leurs ouailles, ou comme fait un abbé pour ses moines. Tous les hommes, ils vont les reprendre de leurs défauts et manquements, tout juste comme s'ils étaient chargés et avaient cure de leurs âmes : et toujours ils pensent, ce faisant, qu'ils ne feraient rien pour Dieu, s'ils ne disaient aux autres leurs défauts.

Ils affirment n'y être portés que par le feu de la charité et par l'amour de Dieu qu'ils nourrissent en leur coeur : et ils mentent, en vérité, parce que c'est par le feu de l'enfer, qu'ils le font lequel flambe en leur âme et leur imagination.

Telle est la vérité sûre, apparaissant comme il suit. Le diable est un esprit, lequel n'a point de corps en nature, pas plus qu'un ange. Mais il n'en est pas moins, cependant, que chaque fois que le diable ou un ange, avec la permission de Dieu, prendra un corps pour quelque mandement à quelque humain en cette vie, c'est accordé à l'ouvrage et oeuvre dont il est le ministre que sera ce corps en sa qualité, et à sa ressemblance en quelque manière. Les exemples, nous les avons en les Saints Écrits. Car chaque fois qu'un ange a été envoyé en corps, dans l'Ancien Testament comme aussi dans le Nouveau, toujours il est apparu montrant, soit par son nom, soit par quelque accessoire ou qualité de son corps, quelle était la matière ou le message de sa mission spirituelle. Or, il va en de même pour l'Ennemi. Car lorsqu'il apparaît en corps, il figure corporellement de quelque manière ce que seront ses serviteurs en esprit. Dont exemple on pourra prendre à ceci, plutôt qu'à toutes autres choses, car je le tiens de quelques disciples en la nécromancie, lesquels ont en leur science l'évocation des mauvais esprits, et aussi de quelques-uns auxquels le diable est apparu en semblance de corps. C'est que toujours, et quelle que soit l'apparence de corps en laquelle il apparaisse, le diable n'a qu'une seule narine, laquelle est grande et béante ; et jamais si heureux que de l'ouvrir, afin que le regard de l'homme y plonge et puisse voir par là en son cerveau, dans sa tête. Ce cerveau n'est rien autre que le feu de l'enfer, car l'Ennemi ne saurait avoir autre cerveau ; et s'il peut faire un homme y regarder, il n'en demande pas plus. Car l'homme à cette vue perdra les sens à jamais. Mais un parfait praticien nécromantique sait cela bien assez, et par suite, il prend les dispositions dont il est capable, pour que le diable ne l'y incite.

Et donc ainsi est-il comme je dis, et ai dit, que toujours quand le diable prend un corps, il figure en quelque qualité de ce corps, ce que sont ses serviteurs en esprit. Car il enflamme à ce point l'imagination de ses contemplatifs avec le feu de l'enfer, que ceux-ci tout soudain abandonnent toute prudence et discrétion en leurs idées et, sans autre avis, ils prendront sur eux de juger et blâmer autrui sans retard de ses défauts : cela parce qu'ils n'ont eux-mêmes qu'une narine, spirituellement parlant. Parce que cette division qui est en le nez corporel de l'homme, laquelle sépare une narine de l'autre, signifie qu'un homme doit garder et avoir la discrétion spirituelle, et qu'il peut distinguer le bon du mauvais, et le mauvais du pire, et le bon du meilleur, avant que de donner jugement aucun, de quoi que ce soit qu'il voit ou entend faire ou dire devant lui. Et par l'humain cerveau est spirituellement entendue l'imagination, puisque de par nature elle habite et travaille en la tête.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SIXIÈME

De la déception de ceux qui suivent plus la curiosité de l'intelligence naturelle, et plus l'enseignement appris à l'école des hommes, que la doctrine commune et le conseil de la sainte Église.

D'AUCUNS pourtant, bien qu'ils ne soient trompés en l'erreur que j'ai ici posée, n'en abandonnent pas moins la sainte doctrine et le conseil de l'Église par curiosité d'esprit dans l'ordre naturel et par érudition livresque et science orgueilleuse. Ceux-là et tous leurs sectateurs s'appuient infiniment trop sur leur propre savoir ; et puisqu'ils ne sont jamais fondés sur une vie de vertu et sur un sentiment d'aveugle humilité, ils méritent par là d'entretenir en eux un faux sentiment illusoire et conçu par l'ennemi spirituel. Ce qui va à tel point qu'à la fin ils éclatent et blasphèment tous les saints, les sacrements, les statuts et ordonnances de la sainte Église. Humains charnels qui vivent dans le monde, ils pensent que les statuts de la sainte Église sont trop durs pour s'y amender, et les voici très bientôt et tout facilement qui joignent les hérétiques et les soutiennent fermement : et tout cela parce qu'ils pensent suivre avec eux une voie plus aisée que celle ordonnée par la sainte Église.

En vérité, celui qui ne veut point suivre l'étroite voie du paradis, il suivra la douce pente de l'enfer ; voilà ce que je pense. Chaque homme en fera la preuve soi-même ; mais je pense bien que tous les hérétiques de cette sorte et leurs sectateurs, s'ils pouvaient être clairement vus ce qu'ils seront au dernier jour, ils seraient vus tout accablés (comme ils sont) des grands et affreux péchés du monde en leur horrible chair, secrètement, à côté de leur prétention ouverte à maintenir leur erreur : de telle sorte qu'ils soient proprement appelés les disciples de l'Antéchrist. Car il est écrit d'eux, que malgré toute leur fausse pureté extérieure, ils n'en sont pas moins intérieurement de complets et repoussants débauchés.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SEPTIÈME

Comment tels jeunes présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « en-haut », et des illusions et erreurs qui s'ensuivent.

RIEN de plus sur ceci quant à présent, mais avançons en notre matière : comment ces jeunes présomptueux disciples spirituels mésentendent cet autre mot « en-haut ».

Car s'il se fait qu'ils ont lu eux-mêmes, ou entendu lire ou dire que les hommes devaient élever leur coeur vers Dieu, aussitôt les voilà qui lèvent leurs yeux aux étoiles comme s'ils voulaient être par delà la lune, et qui tendent l'oreille comme s'ils allaient entendre un ange du ciel se mettre à chanter. Ces hommes-là, en la curiosité de leur imagination, vont tantôt percer les planètes et faire un trou au firmament, à le regarder de la sorte. Ils vont se faire un Dieu à leur convenance, qu'ils vont vêtir de riches vêtements et asseoir sur un trône autrement plus somptueux que tout ce qui jamais a été dépeint sur la terre. Ils vont s'imaginer des anges à figure corporelle, et faire de chacun un ménestrel avec des instruments plus étranges et plus divers que tout ce qui a jamais été vu ou entendu ici-bas. Et le diable en trompera et illusionnera certains très merveilleusement.

Car il leur enverra une sorte de rosée, nourriture des anges penseront-ils, tandis qu'elle descendra du ciel et tombera doucement et délicieusement en leur bouche ; et c'est pourquoi ils ont pris l'habitude de demeurer assis la bouche béante comme s'ils voulaient attraper des mouches. Et là, pourtant, tout cela qui n'est qu'illusion ne leur en paraît que plus saint ; mais ils ont l'âme parfaitement vide, pendant ce temps, de toute vraie dévotion. Ils n'ont que vanité et mensonge au coeur, par la faute de l'étrange travail de leur curiosité.

Et encore bien souvent le diable leur feindra des sons insolites dans leurs oreilles, des lumières et éclairs merveilleux en leurs yeux, d'exquis parfums en leurs nez : et tout cela n'est que fausseté. Mais ils ne le croient aucunement, pensant trouver leur exemple, pour regarder ainsi en-haut et s'employer de la sorte, en saint Martin qui vit Dieu, par révélation, au milieu de Ses anges, enveloppé de son manteau, ou encore de saint Étienne, lequel vit notre Seigneur debout en le ciel, et de tant d'autres ; et encore du Christ, lequel fit ascension en corps au ciel, à la vue de Ses disciples. Aussi disent-ils que nous devons avoir les yeux levés ainsi là-bas, en-haut.

J'admets et concède bien qu'en le comportement du corps, nous dussions lever eu-haut et les yeux et les mains si nous y sommes appelés en esprit. Mais j'affirme que l'oeuvre de notre esprit n'a nullement à être dirigée en-haut ou en-bas, ni d'un côté ni de l'autre, ni en avant ni en arrière, comme il est quand il s'agit du corps. Pourquoi ? C'est que notre oeuvre doit être spirituelle et non corporelle, ni corporellement engendrée.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET HUITIÈME

Qu'un homme ne doit prendre son exemple à saint Martin ou saint Étienne, pour tendre en-haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière.

CAR ce qu'ils disent de saint Martin et de saint Étienne, bien qu'ils eussent vu ces choses de leurs yeux corporels, elles ne leur furent montrées cependant que par un miracle et en témoignage de quelque chose de spirituel. Et tous savent très bien que le manteau de saint Martin n'est point venu en substance sur le propre corps du Christ, étant qu'Il n'avait nul besoin de Se préserver du froid en S'en couvrant : mais par miracle il était là, et en figure de ce que tous, nous sommes capables d'être sauvés, et d'être unis spirituellement au corps du Christ. Et quiconque vêtira un pauvre ou fera toute autre bonne action pour l'amour de Dieu, corporellement ou spirituellement, à qui sera dans le besoin, celui-là peut être assuré qu'il le fait spirituellement au Christ même : et il en sera récompensé substantiellement tout comme s'il l'avait fait au corps personnel du Christ. Ce qu'Il a dit Lui-même en l'Évangile. Mais encore a-t- Il pensé que ce n'était suffisant, et Il l'a affirmé après par un miracle : et c'est pour cette raison qu'Il S'est montré à saint Martin en révélation. Et toutes les révélations jamais vues en apparence corporelle, ici, en cette vie, par aucun homme, ont un sens et une signification spirituelle. Et je pense que si ceux-là, à qui elles ont été montrées, avaient été assez spirituels, ou s'ils avaient pu spirituellement comprendre leurs significations spirituelles, jamais ils ne les eussent eues corporellement. Et c'est pourquoi rejetons la rude écorce, et nourrissons-nous de la moelleuse amande.

Mais comment ? Non point comme ces hérétiques, lesquels peuvent bien être comparés à des fous, ayant cette habitude que, toujours, ayant bu dans une coupe splendide, ils la jettent et fracassent contre le mur. Non, ce n'est pas ce que nous ferons, si nous voulons bien faire. Car nous ne serons jamais assez nourris du fruit, que nous méprisions l'arbre ; ni non plus assez désaltérés, que nous dussions briser la coupe après avoir bu. L'arbre et la coupe, c'est ainsi que je nomme le miracle visible et aussi toutes les convenables observances corporelles, lesquelles sont en accord harmonieux avec l'oeuvre spirituelle et ne la desservent point. Le fruit et la liqueur, c'est ainsi que je nomme la signification spirituelle de ces miracles visibles et corporelles observances convenables : telles que lever en-haut les yeux au ciel, ou les mains. Si elles sont faites sur un mouvement et appel de l'esprit, alors elles sont bien faites ; et autrement, elles sont hypocrisie, et mauvaises. Si elles sont vraies et contiennent leur fruit spirituel, alors pourquoi les mépriser ? Puisque l'homme baise la coupe pour le vin qui est dedans.

Et parce que notre Seigneur, lorsqu'Il fit ascension au ciel en Son corps, prit Son chemin vers en-haut dans les nuages, à la vue de Sa mère et de Ses disciples en leurs yeux corporels, s'ensuit-il que nous dussions en notre oeuvre spirituelle, pour cela, toujours regarder en-haut de nos yeux corporels, comme cherchant à Le voir corporellement assis dans le ciel, comme saint Martin le vit, ou debout, comme saint Étienne ? Non. Assurément Il ne S'est point montré à saint Étienne corporellement en le ciel pour la raison qu'Il voulait nous donner l'exemple de lever, en notre oeuvre spirituelle, nos yeux corporels au ciel, regardant si nous pourrions Le voir assis là, ou debout comme Le vit saint Étienne, ou couché. Car comment est Son corps au ciel — assis, debout ou couché — aucun homme ne le sait. Et il n'est besoin de rien plus savoir, hors que Son corps est uni à l'âme, tout un et sans partage. Le corps et l'âme, à savoir Son humanité, unie à sa Divinité, de même tout un et sans partage. Qu'Il soit assis, ou debout, ou couché, point n'est besoin de le savoir : mais qu'Il est là comme il Lui plaît et dans Son corps autant qu'il Lui convient et comme il Lui sied le mieux.

Car s' Il s'est montré corporellement couché, debout ou assis, à quelque créature en cette vie, cela fut fait avec une signification spirituelle et non pour la façon corporelle qu'Il a d'être en le ciel. En suit l'exemple : Par être debout, s'entend la promptitude à l'assistance. C'est ainsi qu'il est dit communément à un ami, par un ami, en la bataille corporelle : « Tiens bon, ami, bats-toi ferme et n'abandonne le combat trop facilement, puisque je me tiendrai avec toi. » Lequel ne veut pas dire uniquement être corporellement debout, puisque aussi bien cette bataille peut être à cheval et non à pied, ou encore en mouvement et non point fixe debout. Ce qu'il veut dire, c'est qu'il sera prêt à l'aider. Et c'est la raison pourquoi notre Seigneur S'est montré corporellement debout en le ciel à saint Étienne, lequel était au martyre : pour cela, et non pour nous donner exemple de regarder en-haut vers le ciel. Comme s'il avait dit, en la personne de saint Étienne, à tous ceux qui souffrent persécution pour Son amour :

« Regarde, Étienne ! aussi réellement que j'ouvre ce firmament corporel, lequel est appelé ciel, et que tu peux M'y voir debout, aussi réellement aie foi que je suis debout spirituellement à ton côté par la puissance de Ma Divinité. Et je suis prêt à t'aider ; aussi tiens-toi ferme en la foi et souffre intrépidement les coups de ces dures pierres qui te sont jetées : car je te couronnerai dans la béatitude pour ta récompense ; et non seulement toi, mais tous ceux qui souffrent persécution pour Moi de quelque manière. »

Et ainsi peux-tu voir que ces corporelles apparitions sont faites avec un sens et signification spirituelle.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET NEUVIÈME

Qu'un homme ne doit pas prendre exemple à l'ascension corporelle du Christ, pour tendre en-haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière : et que temps, lieu et corps, tous trois sont à oublier en toute oeuvre spirituelle.

ET si maintenant tu me dis une chose ou l'autre, touchant l'ascension de notre Seigneur, et que, parce qu'elle s'est faite corporellement, pour cela elle a une signification corporelle autant que spirituelle, puisqu'Il est monté tout ensemble vrai Dieu et vrai homme : à cela je te répondrai qu'Il avait été mort, et qu'Il était revêtu d'immortalité, et qu'ainsi nous serons tous au Jour du Jugement. Et alors nous serons faits si subtilement en le corps et en l'âme tout ensemble, que nous nous trouverons aussi vite alors avec le corps où il nous plaira, que nous le sommes actuellement en pensée spirituellement ; que ce soit en-haut ou en-bas, d'un côté ou de l'autre, devant ou derrière, ce sera tout un et semblablement bon, comme le disent les clercs ; et ainsi je pense. Mais à présent tu ne peux parvenir au ciel corporellement, non, mais spirituellement. Et même ce sera si spirituellement que cela ne peut être d'une quelconque manière corporelle, et pas plus en-haut qu'en-bas, d'un côté que de l'autre, ni en avant ni en arrière.

Et sache bien que tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels, et particulièrement en l'oeuvre que dit ce livre, bien qu'ils lisent « élève en-haut » et « va au dedans » et malgré tout ce qui, en ce livre, est appelé un élan, appel, mouvement, néanmoins ils doivent être très attentifs à ceci, que cet élan et mouvement ne porte corporellement en-haut, ni dedans, et n'est en aucune manière un élan comme s'il allait d'une place à une autre place. Et encore quand il y est parlé de repos, que cependant ils ne pensent pas que ce soit un repos comme de rester en un lieu sans bouger de là. Car la perfection de cette oeuvre est si pure et si spirituelle en elle-même, que si elle est bien conçue et véritablement entendue, elle sera vue autrement et très loin de quel mouvement et quel lieu que soit.

Et il serait mieux et non sans raison de l'appeler un brusque changement, au lieu d'un mouvement quelconque d'endroit. Car temps, lieu et corps les trois doivent être oubliés en tout travail spirituel. Et c'est pourquoi sois prudent en cette oeuvre, à ne pas prendre la corporelle ascension du Christ pour exemple de tirer et tendre corporellement en-haut ton imagination, pendant le temps de ta prière, comme si tu voulais grimper par delà la lune. Car il n'en serait d'aucune manière ainsi, spirituellement. Mais si tu devais faire ascension corporellement au ciel, de même que le Christ a fait, alors tu pourrais prendre exemple à celle-là : seulement il y a que personne hormis Dieu ne le peut, comme Lui-même l'a affirmé, disant : « Il n'est personne qui puisse monter au ciel si ce n'est Celui seulement qui est descendu du ciel, et S'est fait homme par amour de l'homme. »

Or, si cela était possible, comme en aucune manière cela ne peut être, alors cela serait par abondance et débordement de l'oeuvre spirituelle et uniquement par la puissance et le pouvoir spirituel, tout éloigné de quelque tension et effort que ce soit de l'imagination corporelle, pas plus en-haut que dedans, d'un côté ou de l'autre.

Et c'est pourquoi laisse ces faussetés : il n'en va point ainsi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTIÈME

Que la grand'route et la plus immédiate du ciel est parcourue par les désirs, et non par les pas de la marche.

MAIS à présent, il se peut bien que tu me demandes comment cela est donc, et comment alors il en va ? Car il te paraît avoir preuve authentique et évidente que le ciel est en-haut : parce que le Christ a fait ascension corporellement en-haut dans les airs, et qu'Il a envoyé selon Sa promesse, d'en-haut corporellement le Saint-Esprit, à la vue de tous Ses disciples ; et telle est notre foi. Et c'est pourquoi tu penses et te demandes, puisque tu as cette vraie et réelle évidence, pourquoi tu ne dirigerais pas corporellement en-haut ton esprit pendant le temps de ta prière.

Et à cela, je veux te répondre autant que je le peux dans ma faiblesse, et je dis : puisque le Christ, étant qu'il était ainsi, devait faire ascension corporellement et par suite envoyer corporellement le Saint Esprit, alors il était plus convenable que ce fût en-haut dans la hauteur plutôt qu'en-bas et de dessous, ou derrière, ou devant, ou d'un côté ou de l'autre. Mais autrement que pour cette convenance, il ne Lui était d'aucune nécessité de s'éloigner en montant plus qu'en descendant ; je veux dire quant à la proximité et promptitude du chemin. Car le ciel spirituel est aussi proche eu-bas qu'en-haut, et aussi proche en-haut qu'en-bas, et autant derrière que devant, et devant que derrière, et d'un côté comme de l'autre. En sorte que quiconque a vrai désir d'être au ciel, il y est alors à l'instant même spirituellement. Car c'est par les désirs et non point par les pas de la marche, que la grand'route et la plus prompte du ciel est courue. Et c'est pourquoi saint Paul a dit, parlant de lui-même et de maints autres ainsi : quoique nos corps soient présentement ici sur la terre, néanmoins pourtant notre vie est au ciel. Il entendait par là leur amour et désir, lequel est spirituellement leur vie. Et très-assurément l'âme est aussi réellement en vérité là où elle aime, qu'elle est en le corps où elle vit et auquel elle donne la vie. Et c'est pourquoi, si nous voulons spirituellement aller au ciel, il ne sert de rien de tirer et tendre notre esprit en-haut pas plus qu'en-bas, ni d'un côté plus que de l'autre.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET UNIÈME

Que toute chose corporelle est sujette et obéit à la spitituelle, par laquelle elle est commandée en le cours naturel, et non point le contraire.

NÉANMOINS, il y a quelque utilité à lever nos yeux et nos mains corporellement vers le ciel corporel auquel les astres sont attachés. Je veux dire, si nous y sommes entraînés par l'oeuvre de notre esprit, et non autrement. Car toutes choses corporelles sont les sujettes des choses spirituelles, et d'après elles réglées et commandées, et non point le contraire.

On peut en voir l'exemple à l'ascension de notre Seigneur : car lorsque le temps fixé fut venu, où il Lui convînt de retourner à Son Père corporellement en Son humanité, laquelle humanité ne fut et ne sera jamais absente de Sa Divinité, alors, en toute-puissance, par la vertu du Saint-Esprit, l'humanité avec le corps suivit la Divinité en l'unité de la Personne. La visible apparence de quoi, il convenait mieux et il était mieux accordé qu'elle fût en montant et en-haut.

Cette même sujétion du corps à l'esprit peut être, en manière véritable, conçue par la preuve de l'oeuvre spirituelle que dit ce livre, pour ceux-là qui y travaillent. Car à l'instant qu'une âme s'y dispose effectivement, tout aussitôt et soudainement, à l'insu même de celui qui opère, le corps, qui peut-être juste avant qu'elle commençât, était incliné vers la terre, ou penché d'un côté ou de l'autre pour l'aise charnelle, par la vertu et force de l'esprit est redressé tout droit : suivant par manière et semblance corporelle l'oeuvre de l'esprit, laquelle est spirituelle. Et ainsi est-ce qu'il convient le mieux que ce soit.

Et c'est pour la raison de cette même convenance que l'homme — lequel est de toutes les créatures de Dieu la plus séante de corps et la plus digne — n'est point fait ployé vers la terre, comme le sont tous autres animaux, mais dressé droit vers le ciel. Pourquoi cela ? Parce qu'il doit figurer en l'apparence corporelle l'oeuvre et le travail spirituel de l'âme, laquelle oeuvre et lequel travail, il leur appartient d'être droits spirituellement, et non point spirituellement tortus et ployés. Prends bien garde que je dis spirituellement droit, et non corporellement. Car comment pourrait être une âme, laquelle n'a par nature aucune manière et matière de cor-poralité, entraînée corporellement droite debout ? Non, non ; cela ne peut pas être.

Et c'est pourquoi prends garde à ne concevoir corporellement ce qui est signifié spirituellement, quoique cela soit dit en paroles corporelles, telles que sont celles de « en-haut » ou « en-bas », « dedans » ou « dehors », « derrière » ou « devant », « d'un côté » ou « de l'autre côté ». Car quelque spirituelle que puisse jamais être une chose en elle-même, néanmoins, s'il faut en parler, et puisque le ciiscours est oeuvre corporelle et faite et engendrée par la langue, laquelle est un instrument du corps, on ne le pourra faire qu'avec toujours des mots corporels. Mais qu'importe ? Doit-il s'ensuivre qu'on le comprenne et conçoive corporellement ? Non, certes, mais bien spirituellement, comme il est entendu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DEUXIÈME

Comment un homme doit connaître quand son oeuvre spirituelle est au-dessous de lui ou sans lui, et quand elle est avec lui ou en lui, et quand elle est au-dessus de lui et sous son Dieu. corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton âme.

Tous les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté, néanmoins ne sont qu'égaux à toi en nature.

Au-dedans de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté ; et en second l'Imagination et la Sensibilité.

Au-dessus de toi en nature, il n'est rien autre chose que Dieu seul.

Partout et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité, alors il s'entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme, ainsi jugeras-tu de l'excellence ou condition de ton oeuvre : savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.

ET pour cela, que tu sois capable de mieux connaître comment doivent être conçus spirituellement ces mots qui sont dits corporellement, j'ai pensé à te donner les significations spirituelles de certains mots qui échoient à l'oeuvre spirituelle. En sorte que tu puisses connaître clairement et sans erreur quand ton oeuvre est au-dessous de toi et sans toi, quand elle est avec toi et encore au-dedans de toi, et quand elle est au-dessus de toi et sous ton Dieu.

Toutes les sortes de choses corporelles sont en-dehors de ton âme et au-dessous d'elle en la nature, oui ! et même le soleil et la lune et les étoiles toutes, encore qu'ils soient au-dessus de ton corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton âme.

Tous les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté, néanmoins ne sont qu'égaux à toi en nature.

Au-dedans de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté ; et en second l'Imagination et la Sensibilité.

Au-dessus de toi en nature, il n'est rien autre chose que Dieu seul.

Partout et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité, alors il s'entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme, ainsi jugeras-tu de l'excellence ou condition de ton oeuvre : savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TROISIÈME

Des pouvoirs et facultés de l'âme en général, et comment la mémoire en particulier est une principale puissance, laquelle contient en elle toutes les autres facultés et toutes les choses en lesquelles elles oeuvrent.

LA Mémoire est en elle-même une puissance de telle sorte, qu'à proprement parler et d'une certaine manière, elle n'opère pas elle-même. Mais la Raison et la Volonté sont deux puissances opératives, et aussi le sont de même l'Imagination et la Sensibilité. Toutes ces quatre facultés et leurs oeuvres, la Mémoire les contient et les comprend en elle-même. Mais autrement on ne saurait dire que la Mémoire opère, si ce n'est qu'une telle compréhension soit une oeuvre et opération.

De là s'ensuit que j'appelle certains pouvoirs de l'âme, les uns principaux et les autres secondaires.

Non parce qu'une âme est divisible, puisqu'elle ne peut l'être : mais parce que toutes ces choses auxquelles elle opère sont divisibles, certaines étant principales comme choses toutes spirituelles, certaines autres étant secondaires comme choses toutes corporelles. Les deux principales puissances opé-ratives, la Raison et la Volonté, oeuvrent purement en elles-mêmes à des objets tout spirituels, sans l'aide ni le secours des autres deux puissances secondaires. L'Imagination et la Sensibilité oeuvrent brutalement à des objets tout corporels, qu'ils soient présents ou absents, dans le corps et avec les sens corporels. Mais par elles deux, sans l'aide et secours de la Raison et de la Volonté, jamais une âme ne parviendrait à connaître la vertu et les caractères des créatures corporelles, ni non plus la cause de leur existence et création.

Et pour cela est-il que la Raison et la Volonté sont appelées puissances principales : parce qu'elles oeuvrent en pur esprit sans rien de corporel en quelque sorte ; et secondaires l'Imagination et la Sensibilité, parce qu'elles opèrent et oeuvrent dans le corps avec les instruments du corps, lesquels sont nos cinq sens. La Mémoire est appelée une puissance principale parce qu'elle contient en elle spirituellement non seulement toutes les autres facultés, mais par là, aussi, toutes les choses où elles oeuvrent. Ce que tu vois à l'expérience.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATRIÈME

Des deux autres facultés principales : la Raison et la Volonté; et de l'oeuvre de celles-ci avant le péché, et après.

nous désirons le bien, et reposons sans fin avec plein consentement et contentement éternel en Lui. Avant que l'homme eût péché, la Volonté n'avait pouvoir d'être trompée en son choix, en son amour, ni en aucune de ses oeuvres. Parce qu'elle possédait de nature la saveur de tonte chose telle qu'elle était ; mais à présent elle ne peut faire ainsi, que seulement si elle est ointe de la grâce. Car souvent, par suite de l'infection du péché originel, elle a comme bonne la saveur d'une chose, laquelle est pleinement mauvaise et n'a que l'apparence du bien. Et tout ensemble ces deux : la Volonté elle-même et la chose qui est voulue, la Mémoire les comprend et les contient en elle.

LA Raison est le pouvoir par lequel nous séparons le bien du mal, le mauvais du pire, le bien du meilleur, et le pire du pire, et le meilleur du meilleur de tout. Avant que l'homme eût péché, la Raison pouvait de nature faire naturellement tout ce partage. Mais si aveugle est-elle à présent par la faute du péché originel, qu'elle ne saurait accomplir cette oeuvre sans être illuminée de la grâce. Et tout ensemble ces deux : la Raison elle-même et la chose à quoi elle travaille, sont compris et contenus dans la Mémoire.

La Volonté est le pouvoir par lequel nous choisissons le bien, après qu'il a été discriminé par la Raison ; et par lequel aussi nous aimons le bien,

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET CINQUIÈME

Du premier des pouvoirs secondaires, de son nom l'Imagination ; et des oeuvres et de l'obéissance de celle-ci à la Raison, avant le péché et après.

L'IMAGINATION est un pouvoir par lequel nous nous représentons toutes images des choses présentes et absentes ; et ensemble, elle et la chose où elle oeuvre, sont contenues dans la Mémoire. Avant que l'homme eût péché, l'Imagination était si obéissante à la Raison, à laquelle elle est comme une servante, qu'elle ne lui mandait jamais une image contrefaite de quelque créature corporelle, ni aucune image fantastique de quelque créature spirituelle ; mais à présent ce n'est pas ainsi. Car à moins qu'elle ne soit refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, jamais elle ne cessera, dans la veille comme dans le sommeil, de représenter des images contrefaites des créatures corporelles, ou autrement des fantasmes, lesquels ne sont rien d'autre que des représentations corporelles de choses spirituelles, ou encore des représentations spirituelles de choses corporelles. Ce qui est toujours feinte et fausseté, et très prochain de l'erreur.

Cette désobéissance de l'Imagination peut très bien être conçue en ceux qui sont nouvellement tournés du monde à la dévotion, dans le moment de leur prière. Car avant que le temps vienne, où l'Imagination soit en grande part refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, comme il est par la continuelle méditation de choses spirituelles —telles que sont la propre misère de l'homme, la Passion de notre Seigneur et Sa Bonté, et beaucoup d'autres — jamais ils ne pourront d'aucune manière rejeter les étonnantes et diverses pensées, fantaisies et images, lesquelles sont mandées et imprimées en leur esprit par la seule lumière et curiosité de l'Imagination. Et tout cela, et cette désobéissance, est la peine reçue du péché originel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SIXIÈME

De l'autre pouvoir secondaire, de son nom la Sensibilité; et des oeuvres et de l'obéissance de celle-ci à la Volonté, avant le péché et après.

Avant que l'homme eût péché, cette Sensualité était si obéissante à la Volonté, à laquelle elle est comme une servante, qu'elle ne lui mandait jamais ni plaisance ou déplaisance désordonnées devant aucune créature corporelle, ni quelque fallacieux sentiment spirituel de plaisir ou de déplaisir mis dans nos sens par quelque ennemi spirituel. Mais à présent ce n'est pas ainsi : car à moins qu'elle ne soit réglée et commandée, par la grâce en la Volonté, à souffrir humblement et à sa mesure la peine reçue du péché originel, laquelle consiste en l'absence des conforts nécessaires et en la présence de déconforts efficaces, et donc à refréner son sensible plaisir à l'absence de ces déconforts et à la présence de ces conforts, — toujours elle veut misérablement et lascivement se vautrer, comme un porc dans sa bauge, dans les richesses de ce monde et l'immondice de la chair aussi bien, tellement que toute notre vie en soit infiniment plus bestiale et charnelle, qu'elle n'est autrement humaine ou spirituelle.

LA Sensibilité est une faculté de notre âme, regardant et régnant sur les sens corporels par lesquels nous avons corporellement la connaissance et le sentiment des créatures corporelles toutes qu'elles soient, plaisantes ou déplaisantes. Et elle possède deux parties : l'une par laquelle il est pourvu aux besoins et nécessités de notre corps ; l'autre par laquelle il est satisfait aux désirs des sens corporels. Car c'est le même pouvoir qui proteste et maugrée lorsque le corps manque de son nécessaire, et qui nous pousse, quant à répondre à nos besoins, à prendre plus que nos besoins pour satisfaire aux désirs de nos sens ; le même qui se plaint du manque de choses et créatures plaisantes et se délecte délicieusement à leur présence, qui se plaint de la présence des choses et créatures désagréables et se délecte délicieusement à leur absence. Toutes ces deux choses ensemble, le pouvoir et son objet, sont contenues dans la Mémoire.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SEPTIÈME

Que qui ne connaît point les facultés d'une âme et la manière de leurs opérations, facilement peut être trompé en la compréhension des paroles spirituelles et des opérations spirituelles ; et comment une âme est faite un Dieu en grâce.

Von donc, ami spirituel ! en quelle misère, telle que tu peux voir, nous sommes tombés par le péché : et quoi d'étonnant, donc, à ce que nous soyons aveuglement et aisément trompés dans la compréhension et l'entendement des paroles spirituelles et des spirituelles opérations, — et plus particulièrement ceux qui ne connaissent là les facultés et pouvoirs de leurs âmes et les manières de leurs opérations ?

Car toujours lorsque la Mémoire est occupée de quelque objet corporel, — aurait-il été pris pour la meilleure d'entre toutes les fins — tu es pourtant au-dessous de toi-même en cette occupation ou travail, et hors de toute âme. Et toujours, lorsque tu as sentiment que ta Mémoire est occupée des caractères et subtils états des facultés de ton âme en leurs opérations et oeuvres spirituelles, comme sont vices ou vertus, de toi ou de quelque créature, laquelle est spirituellement et ton égale en nature, et cela afin de pouvoir par là apprendre à connaître ce toi -même en prévision et en vue de la perfection : alors tu es au-dedans de toi-même et égal avec toi. Mais toujours lorsque tu sens ta Mémoire occupée d'aucune manière d'objet corporel ou spirituel, mais uniquement de la substance même de Dieu, ainsi qu'il est et peut être à l'expérience de l'oeuvre que dit ce livre : alors tu es au-dessus de toi, et sous ton Dieu.

Au-dessus de toi, tu es : puisque tu parviens à venir par la grâce au-delà de ce que, par nature, tu peux et pourrais atteindre. C'est-à-dire à être uni à Dieu, en esprit, par l'amour, et par conformité de volonté. Et sous ton Dieu, tu es : puisque, et bien qu'on puisse d'une certaine manière affirmer qu'à ce moment Dieu et toi ne sont pas deux mais un, en esprit — à tel point que toi ou un autre, connaissant d'expérience cette unité par la perfection de l'oeuvre, pourra très assurément, au témoignage de l'Écriture, être appelé un Dieu — néanmoins tu es au-dessous de Dieu. Et pourquoi ? C'est qu'Il est Dieu de nature et sans commencement ; tandis que toi, qui naguère étais en substance néant, et qui, bientôt après que tu fus, par Sa puissance et Son amour, fait quelque chose, te fis toi-même pire que néant par le péché volontaire et accepté, ce n'est que par Sa miséricorde et sans mérite aucun de ta part, que tu es fait un Dieu en la grâce, uni à Lui en esprit sans partage, tout ensemble ici et dans la béatitude du ciel et sans fin. Et ainsi, bien que tu sois un avec Lui en la grâce, cependant tu es loin au-dessous de Lui en nature.

Vois donc, ami spirituel ! Ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de ce que celui qui ne connaît pas les facultés de son âme et la façon dont elles opèrent, il peut très facilement être trompé en l'entendement des mots écrits dans un dessein spirituel. Et par là tu peux apercevoir la cause pourquoi je n'ai point eu l'audace de te commander et prier de montrer pleinement et ouvertement ton désir à Dieu, mais t'ai enfantine-ment requis de faire en toi en sorte de le cacher et couvrir. Et je l'ai fait, cela, par crainte que tu ne conçusses corporellement ce qui était entendu spirituellement.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET HUITIÈME

Que corporellement nulle part, est partout spirituellement ; et comment l'homme du dehors appelle néant l'oeuvre que dit ce livre.

ET de la même manière, si quelque autre homme te disait de recueillir tout en toi-même tes facultés et tes sens, et ainsi d'adorer Dieu — bien que ce qu'il dise soit parfaitement bien et tout vrai, ah ! et personne ne dirait plus vrai, pour peu que cela soit bien conçu — néanmoins, par crainte des illusions et erreurs, et que ces mots soient entendus corporellement, je ne t'ai point prié de le faire. Regarde à n'être en aucune façon au dedans de toi-même. Très vite je te dirai, et en bref : ce n'est pas que je veuille que tu sois hors de toi-même, ni au-dessous, ni derrière, ni d'un côté, ni de l'autre.

« Mais où donc, demandes-tu, faut-il que je sois ? Nulle part, à ce qu'il parait ! » Et oui, réellement tu l'as bien dit : car c'est là que je te veux avoir. Parce que nulle part, corporellement : c'est partout, spirituellement. Regarde et veille bien à ce que ton oeuvre spirituelle ne soit nulle part corporellement ; et alors, où que soit la chose sur laquelle en substance tu travailles en ton esprit, sûrement toi, tu seras là en esprit, aussi véritablement et réellement que ton corps est en la place où tu es corporellement. Et bien que tes sens corporels ne puissent trouver là rien qui les alimente, et qu'il leur paraisse que c'est rien et néant ce que tu fais, soit ! fais donc ce rien, et fais-le pour l'amour de Dieu. Et ne t'en va de là, mais travaille activement dans ce rien avec le vigilant désir de vouloir et posséder Dieu que nul homme ne peut connaître. Car je te le dis véritablement, qu'il me vaut mieux d'être en ce nulle part corporellement, luttant et combattant avec cet aveugle rien, plutôt que d'être un seigneur si grand, que je puisse être partout où je le désire, jouant joyeusement et me distrayant de tout ce quelque chose qui est au Seigneur son bien et sa possession.

Laisse ce partout et ce quelque chose, et abandonne-le pour ce nulle part et ce rien. Que t'importe que jamais tes sens ne trouvent raison de ce rien? car bien assurément je ne l'en aime que mieux, puisqu'il est en lui-même d'une si parfaite excellence qu'ils ne peuvent s'en saisir et en tirer parti. Ce rien peut mieux être senti par expérience, plutôt que vu : car il est tout aveugle et tout obscurité à ceux qui n'ont que brièvement jeté les yeux sur lui. Et pourtant, pour parler plus près de la vérité encore, une âme est plus aveugle en lui par l'abondance et l'excès de lumière divine, qu'elle n'est aveugle par la ténèbre ou le manque de lumière corporelle.

Or, quel est-il, celui qui l'appelle un rien ? Assurément, c'est l'homme extérieur, et non pas l'homme intérieur. Notre homme intérieur l'appelle un Tout, car par lui, il apprend à connaître la raison de toutes choses corporelles et spirituelles, sans aucune considération plus particulière à aucune chose que ce soit.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET NEUVIÈME

Comment il est que l'affection d'un homme est merveilleusement changée en sentiment spirituel en ce rien, quand il est conçu nulle part.

PRODIGIEUSEMENT est métamorphosée l'affection humaine en sentiment spirituel par ce rien quand il est conçu nulle part. Car au premier instant qu'une âme y regarde, elle y trouvera et verra tous les actes peccamineux particuliers qu'elle a commis depuis la naissance, de corps et d'esprit, représentés obscurément ou secrètement. Et où qu'elle se tourne alentour, toujours elle les verra devant ses yeux : jusqu'à ce que le temps vienne, où, avec beaucoup de dur et pénible travail, et maint cruel soupir, et maintes larmes amères, elle s'en soit en grande part lavée. Parfois il lui semblera, pendant ce travail, regarder là comme en enfer, tellement il lui semblera qu'elle désespère de triompher jamais de cette peine, en la perfection du parfait repos spirituel. Jusqu'à ces profondes entrailles, il y en a beaucoup qui parviennent ; mais par l'énormité de la peine qu'ils sentent et par l'absence de réconfort, alors ils reviennent en arrière à la considération de choses corporelles, cherchant de charnels réconforts extérieurs au lieu des spirituels, qu'ils n'eussent pas manqué d'avoir s'ils avaient tenu bon.

Car celui qui tient bon ressent parfois quelque réconfort, et a quelque espérance de perfection : car il sent et voit que nombre de ses péchés anciens sont en grande partie, avec l'aide de la grâce, effacés. Néanmoins encore il se sent toujours au milieu de la peine, mais il pense qu'elle aura une fin, car elle va toujours diminuant peu à peu. Et c'est pourquoi il appelle ceci non autrement que purgatoire. Parfois, il n'y trouve marqué aucun péché particulier, mais alors il lui paraît que le péché soit tout un bloc massif d'il ne sait jamais quoi, mais cependant rien autre que lui-même ; et alors il peut être appelé ce qu'il est : la base et la peine du péché originel. Parfois, il lui paraîtra être au paradis ou au ciel, pour diverses merveilleuses délices et nombreux réconforts et consolations, joies et vertus bénies qu'il y trouve. Et parfois, il lui paraîtra que ce soit Dieu, pour la paix et repos qu'il y trouve.

Ah ! qu'il pense ce qu'il veut ; car toujours et toujours il le trouvera un nuage d'inconnaissanre, lequel est entre lui et son Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DIXIÈME

Que par le dépassement et la cessation de nos sens corporels, nous commençons à venir plus promptement à la connaissance des choses spirituelles ; comme par le dépassement et la cessation de nos sens spitiruels, nous commençons à venir plus promptement à la connaissance de Dieu, autant qu'il est possible, par grâce, ici-bas.

ET c'est pourquoi travaille ferme en ce rien et nulle part, et laisse tes sens corporels du dehors et tout ce qu'ils font : car je te le dis véritablement, cette oeuvre ne peut et ne saurait être conçue par eux.

Car par tes yeux, tu ne te fais idée d'une chose, si ce n'est qu'elle est large ou longue, grande ou petite, ronde ou carrée, loin ou près, et qu'elle a telle couleur. Et par tes oreilles, rien que le bruit ou quelque manière de son. Par ton nez, rien que la puanteur ou le parfum. Et par le goût, rien que l'aigreur ou douceur, amertume ou fadeur, l'agrément ou dégoût. Et par le toucher, rien que le chaud ou froid, le tendre ou dur, le lisse ou rugueux. Et véritablement, ces qualités et quantités, Dieu ne les a, ni aucune chose spirituelle. C'est pourquoi donc, laisse tes sens externes et ne travaille point avec eux, pas plus intérieurement qu'extérieurement ; car tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels intérieurement, et qui s'imaginent pouvoir cependant entendre ou voir, sentir ou goûter, soit intérieurement soit extérieurement, les choses spirituelles, ceux-là sont assurément dans l'illusion et font oeuvre contre nature.

Car par nature, les sens sont ordonnés en sorte qu'avec eux, les hommes puissent avoir connaissance de toutes choses corporelles extérieures ; mais en aucune façon ils ne peuvent parvenir, avec eux, à la connaissance des choses spirituelles : par leurs opérations, veux-je dire. Parce que par leur cessation et impuissance, nous le pouvons, de la manière que suit : lorsque nous lisons ou entendons parler de certaines choses, et par suite comprenons que nos sens extérieurs ne peuvent nous renseigner ni apprendre aucunement quelle est la qualité de ces choses, alors nous pouvons véritablement être assurés que ces choses sont spirituelles et non corporelles.

De semblable manière en va-t-il de nos sens spirituels, lorsque nous travaillons à la connaissance de Dieu Lui-même. Car un homme aurait-il comme jamais la compréhension et connaissance de toutes choses spirituellement créées, néanmoins il ne peut jamais, par l'oeuvre de cette intelligence, venir à la connaissance d'une chose spirituelle non-créée, laquelle n'est autre que Dieu. Mais par l'impuissance et cessation de cette intelligence, il le peut : car la chose devant laquelle elle est impuissante n'est pas autre chose que Dieu seul. Et c'est pourquoi saint Denis a dit : « la plus parfaite connaissance de Dieu est celle où Il est connu par incon.-naissance. » Et en vérité, quiconque voudra regarder aux livres de saint Denis, il trouvera que ses paroles affirment, et clairement confirment, tout ce que j'ai dit et pourrai dire, du commencement à la fin de ce présent traité. Mais autrement je ne le citerai, ni lui ni aucun autre Docteur, quant à moi cette fois-ci. Car si autrefois, les hommes ont pu penser faire acte d'humilité en ne tirant rien de leurs propres têtes, qui ne fût affirmé sur l'Écriture et les paroles des Docteurs, c'est aujourd'hui devenu une recherche et une ostentation d'habileté érudite.

A toi, cela ne servirait de rien, et c'est pourquoi je ne le fais point. Car celui qui a des oreilles, qu'il entende ; et celui qui se sent porté à croire, qu'il croie : car autrement ils ne le feront.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET ONZIÈME

Que certains ne sauraient parvenir à avoir expérience de la perfection de cette oeuvre autrement qu'en un temps d'extase, et que d'autres la peuvent avoir quand ils veulent en le commun état de l'âme humaine.

CERTAINS estiment la matière de ceci si ardue et périlleuse, qu'ils affirment qu'on ne peut y venir sans un préalable travail énormément énergique, et encore n'est-ce que rarement, et seulement en un temps d'extase. Et à ces hommes je veux répondre, autant que le peut ma faiblesse, et dire : que tout est selon l'ordonnance et disposition de Dieu, et aussi selon l'aptitude et capacité de l'âme à laquelle est donnée cette grâce de la contemplation et de l'oeuvre spirituelle.

Car il en est certains qui n'y peuvent parvenir sans de longs et nombreux exercices spirituels, et encore ne sera-ce que rarement qu'ils auront expérience de la perfection de cette oeuvre, et sur un appel tout particulier de notre Seigneur : lequel est dénommé extase. Mais il en est d'autres, lesquels sont si subtils en grâce et en esprit, et si familièrement avec Dieu en cette grâce de la contemplation, qu'ils peuvent l'avoir quand ils veulent en le commun état de l'âme humaine : assis, marchant, debout ou à genoux. Et encore en ce temps, ils ont pleine et libre disposition de tous leurs sens corporels et spirituels, et ils peuvent en user s'ils le désirent (non sans quelque empêchement, certes, mais non point important ou grave). L'exemple des premiers, nous l'avons par Moïse, et des seconds, par Aaron le prêtre du Temple : car, en effet, cette grâce de la contemplation est figurée par l'Arche du Testament dans l'ancienne Loi, et les ouvriers en cette grâce sont figurés par ceux qui touchent le plus à cette Arche de façon ou d'autre, comme en témoigne l'Histoire. Et très bien est-il que cette grâce et cette oeuvre soient comparées à l'Arche. Car tout justement comme en cette Arche étaient contenus tous les joyaux et reliques du Temple, de même aussi en ce minuscule amour porté vers ce nuage, sont contenues toutes les vertus de l'âme humaine, laquelle est le spirituel Temple de Dieu.

Moïse, avant qu'il pût venir à voir cette Arche, et cela pour apprendre comment elle devait être faite, avec un long et grand travail avait gravi la montagne jusqu'au sommet, et là il était demeuré, et six jours occupé dans un nuage : attendant jusqu'au septième jour que notre Seigneur daignât lui montrer la manière de faire la construction de cette Arche. Et par ce long travail de Moïse et la tardive démonstration, sont entendus et compris ceux qui ne peuvent venir à la perfection de cette oeuvre spirituelle sans un long travail préalable : et encore ne sera-ce que rarement, et quand Dieu daignera la leur montrer.

Mais ce que Moïse ne pouvait venir à voir que rarement, et non sans un long grand travail, cela, Aaron l'avait en son pouvoir, du fait de son office, et il pouvait le voir dans le Temple, à l'intérieur, en le Voile, aussi souvent qu'il lui plaisait d'y entrer. Et par Aaron sont entendus et compris tous ceux dont j'ai parlé ci-dessus, lesquels, par leur pénétration spirituelle, avec l'assistance de la grâce, peuvent assigner à eux la perfection de cette oeuvre comme il leur plaît.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DOUZIÈME

Qu'un ouvrier en cette oeuvre ne doit ni juger ni penser du travail d'un autre en cette oeuvre, selon son propre sentiment intérieur.

Vois ! Par là tu peux comprendre que celui à qui il est donné de ne voir et sentir la perfection de cette oeuvre que par un long travail, et encore rarement, celui-là peut facilement être dans l'erreur s'il parle, pense et juge d'autrui selon ce qu'il connaît par lui-même, décidant qu'il n'y peut parvenir que rarement et non sans un grand travail. Et de même sera dans l'erreur celui qui peut l'avoir quand il veut, s'il juge des autres d'après soi-même, disant qu'ils peuvent l'avoir quand ils veulent. Non ! laisse cela : assurément ce n'est pas ainsi qu'il faut. Car peut-être bien, quand et s'il plaît à Dieu, ceux qui ne peuvent l'atteindre aussitôt et ne l'ont que rarement, après un long travail, ceux-là plus tard y arriveront quand ils voudront, et aussi souvent qu'il leur plaira. Et l'exemple de ceci, nous l'avons par Moïse, lequel d'abord ne l'eut que rarement et non sans grand travail, ce don de voir comment était l'Arche, sur la montagne, pour après la voir en le Voile aussi souvent qu'il lui plaisait.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TREIZIÈME

Comment, à l'image de Moïse, de Béséléel et d'Aa-ron qui s'occupèrent de l'Arche du Testament, nous avons trois manières de perfection en cette grâce de la contemplation, laquelle grâce est figurée par cette Arche.

TROIS hommes ont été les plus importants de ceux qui s'occupèrent de cette Arche de l'Ancien Testament : Moïse, Béséléel et Aaron. Moïse apprit de notre Seigneur sur la montagne comment elle devait être faite. Béséléel la réalisa et la mit à l'intérieur du Voile, selon qu'était l'exemple qui avait été montré sur la montagne. Et Aaron eut à la garder dans le Temple, la voyant et touchant aussi souvent qu'il lui plaisait.

A la ressemblance de ces trois, nous avons trois manières de perfection en cette grâce de la contemplation. Parfois nous y avons perfection seulement par la grâce, et alors nous sommes à l'image de Moïse, lequel, par toute cette ascension et ce pénible travail qu'il avait eu sur la montagne, ne la pouvait voir que rarement : et même cette vue, il ne l'avait que lorsqu'il plaisait à notre Seigneur de la lui montrer, et non qu'il l'eût méritée, et en récompense de son travail. Parfois nous y avons perfection par notre pénétration spirituelle, avec l'assistance et aide de la grâce ; et alors nous sommes à l'image de Béséléel, lequel ne pouvait voir l'Arche devant qu'il ne l'eût faite par son propre travail, assisté de l'exemple qui avait été montré à Moïse sur la montagne. Et parfois nous y avons perfection par l'enseignement d'autres hommes, et alors nous sommes à l'image d'Aaron, lequel avait en sa garde et en son habitude de voir et toucher quand il lui plaisait, cette Arche que Béséléel avait réalisée et confectionnée de ses mains.

Voici donc, ami spirituel ! par cet ouvrage, quelque enfantin et impropre qu'en soit le langage, et encore que je sois une misérable créature tout indigne d'enseigner autrui, je remplis néanmoins l'office de Béséléel : confectionnant et déposant en quelque sorte entre tes mains la manière de cette Arche spirituelle. Mais bien mieux que je ne fais et plus excellemment, tu peux oeuvrer toi-même si tu veux être Aaron : c'est-à-dire en travaillant et opérant continuellement et sans cesse à l'intérieur, et pour toi et pour moi. Fais ainsi, je t'en prie, pour l'amour de Dieu tout-puissant. Et puisque nous avons été tous deux appelés à oeuvrer en cette oeuvre, je te demande pour l'amour de Dieu, de combler en ta part ce qui manque à la mienne.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATORZIÈME

Comment il est que le contenu de ce livre, jamais plus ne le lira ou entendra lire, n'en parlera ou entendra parler une âme disposée à cette oeuvre, sans éprouver un véritable sentiment de sa convenance et de son efficacité ; et la réitération de l'admonition écrite en le prologue.

ET Si tu penses que cette manière de travailler n'est point accordée à tes dispositions, tant de corps que d'âme, alors tu peux l'abandonner et en prendre une autre, en toute sûreté avec l'avis d'un bon et spirituel directeur, et sans blâme. Et je te prie de m'excuser, car véritablement je désirais te porter quelque profit par cet écrit de ma simple science ; et telle était mon intention. Mais lis-le bien deux fois ou trois fois en entier, et même plus souvent sera mieux, et plus tu sauras compren-prendre la chose. Si bien que, peut-être, quelque phrase qui te serait restée fermée à la première ou deuxième lecture, bientôt après tu la trouveras facile.

Vraiment, oui ! il me semble impossible de croire qu'une âme ayant des dispositions à cette oeuvre puisse lire ou entendre lire, parler ou entendre parler de ceci, sans qu'elle ait sur-le-champ sentiment d'une vraie convenance et réelle efficacité en cet ouvrage. Et si, donc, il te paraît être d'un bon effet, alors remercie Dieu du fond du coeur et, pour l'amour de Dieu, prie pour moi.

Fais ainsi. Et je te prie pour l'amour de Dieu de ne laisser personne voir ce livre, à moins que ce ne soit quelqu'un dont tu penses qu'il est en convenance avec lui, et selon ce que tu y as trouvé toi-même auparavant, à l'endroit où il est dit quels hommes, et quand, doivent travailler en cette oeuvre. Et si tu laisses un homme de cette sorte le voir, alors je te prie de lui recommander et de lui commander de prendre le temps de le voir en entier. Car peut-être bien y a-t-il quelque matière en son commencement, ou au milieu, laquelle est en suspens et n'est point développée entièrement en cette place. Mais si elle ne l'est à cet. endroit, elle le sera peu après, ou peut-être à la fin. Et de la sorte, pour en voir seulement une partie et pas une autre, un homme peut facilement être amené à l'erreur : et c'est pourquoi je te prie de travailler comme je dis. Et si tu trouves quelque matière que tu aimerais avoir plus ouverte, laisse-moi savoir quelle elle est, et aussi ton opinion sur ce point : et elle sera amendée, si je le puis avec ma simple science.

Quant aux charnels disputeurs, pour la louange ou pour le blâme, aux bavards, aux faiseurs d'histoires et tous autres conteurs de contes, peu me chaut qu'ils voient ce livre : car jamais je n'ai eu l'intention d'écrire pour eux pareilles choses. Et c'est pourquoi je voudrais qu'ils n'en entendissent point parler, ni eux ni aucun autre curieux, lettré ou inculte, ah ! non, fussent-ils même en la vie active de parfaits et excellents hommes, car ceci ne leur convient aucunement.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUINZIÈME

De quelques signes assurés auxquels un homme peut éprouver s'il est appelé de Dieu à oeuvrer en cette oeuvre.

Tous ceux qui lisent ou entendent lire, ou encore parler de la matière de ce livre, et à cette lecture ou audition pensent que ce soit une bonne chose, et qui leur sied : ils n'en sont pas pour autant appelés par Dieu à oeuvrer en cette oeuvre, sur ce seul mouvement de complaisance ressenti en eux-mêmes dans le temps et moment de la lecture. Car il se peut fort bien que de la curiosité de l'intelligence naturelle leur vienne ce mouvement, bien plus que d'aucun appel de la grâce.

Mais s'ils veulent éprouver d'où vient ce mouvement, ils le peuvent comme suit, s'il leur plaît. Et d'abord qu'ils regardent s'ils ont fait tout ce qui était en eux précédemment, afin de se rendre capables d'une purification de leur âme au jugement de la sainte Église et d'accord avec leur directeur spirituel. S'il en va de la sorte, c'est d'autant mieux ; mais s'ils veulent de plus près en connaître, qu'ils regardent si ce mouvement est toujours plus pressant à leur souvenir, et plus habituel que tout autre en toute manière d'exercice spirituel. Et s'il leur paraît qu'il ne soit aucune sorte de chose qu'ils fassent, corporellement ou spirituellement, qui soit suffisante et satisfaisante, au témoignage de leur conscience, à moins que ne soit ce chétif empressement secret d'amour, d'une manière spirituelle, la capitale et première de toutes leurs oeuvres : alors, si tel est leur sentiment, c'est là un signe qu'ils sont appelés de Dieu à cette oeuvre, et autrement sûrement pas.

Je ne dis pas qu'il doive toujours durer et habiter continuellement en leur esprit à tous, ceux qui sont appelés à oeuvrer en cette oeuvre. Non point, car ainsi ce n'est pas. Et chez un jeune apprenti spirituel en cette oeuvre, souvent le sentiment immédiat de celle-ci se retire, pour diverses causes et raisons. Parfois, c'est qu'il lui est ôté afin qu'il n'y mette trop de présomption et n'aille s'imaginer que ce soit en son pouvoir, en grande partie, de l'avoir quand il lui plaît et comme il lui plaît. Et cette idée ne serait que d'orgueil. Or, quand est retiré le sentiment de la grâce, toujours est-ce l'orgueil qui en est cause : non pas toujours l'orgueil qui serait là, mais l'orgueil qui pourrait être, si n'était retiré ce sentiment de la grâce. Et c'est ainsi qu'il est que souvent, tels jeunes fous s'imaginent que Dieu est leur ennemi, quand justement II est leur ami tout entièrement.

D'aucunes fois, il se retire du fait de leur incurie et négligence ; et lorsque c'est ainsi, ils sentent par après une peine très amère qui les frappe tout grièvement et douloureusement. Certaines fois notre Seigneur en veut prolonger le délai, par un dessein fort habile, car Il veut, en ce délai, son accroissement, afin que le retour de ce sentiment soit en eux plus délicieux quand il leur sera rendu, et qu'ils sentent combien longtemps il a été perdu. Et c'est là un des plus prompts et des plus souverains signes qu'une âme puisse avoir, pour reconnaître par là si elle est appelée ou non à oeuvrer en cette oeuvre : si elle connaît après un pareil délai et long manquement de cette oeuvre, qu'elle lui revient tout soudain comme il faut, et par aucune voie ni moyen recherchée, et qu'elle possède alors elle-même une grande ferveur et un impatient désir de travailler et oeuvrer en cette oeuvre, beaucoup plus grands que jamais avant. A tel point que bien souvent, je crois, elle a une joie plus grande à retrouver peu après cet élan, qu'elle n'avait eu de chagrin à le perdre.

Et s'il en est ainsi, assurément c'est un authentique signe, et véritable et sans erreur qu'elle est appelée de Dieu à oeuvrer en cette oeuvre, quoi que ce soit qu'elle ait été auparavant ou qu'elle soit présentement.

Car ce n'est point ce que tu es, ni ce que tu as été, que Dieu regarde avec les yeux de Sa miséricorde ; mais ce que tu as désir d'être. Et saint Grégoire nous porte témoignage que tous les saints désirs croissent et grandissent par leur retardement et les délais ; et s'ils s'évanouissent dans le retard et dans l'attente, alors c'est que jamais ils n'ont été des désirs saints. Car celui qui ressent toujours une joie moindre et moindre aux retrouvailles et nouvelles présentations des désirs de son ancien propos, encore que ce puissent être de naturels désirs vers le Bien, néanmoins il saura que ce ne furent jamais des désirs saints. Desquels saints désirs parle saint Augustin, qui dit que toute la vie d'un bon Chrétien n'est rien autre que son saint désir.

Porte-toi bien, ami spirituel, avec la bénédiction de Dieu et la mienne ! Et je prie le Tout-Puissant Dieu que la paix véritable, le saint conseil et le spirituel réconfort en Dieu par abondance de la grâce, toujours soient avec toi et avec ceux tous qui L'aiment sur cette terre. Amen.







Scanned by Harry Plantinga, January 1998

This book is in the public domain.

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A book of Contemplation the which is called the Cloud of unknowing, in the which a soul is oned with God


Edited from the British Museum MS. Harl. 674

With an Introduction


BY

EVELYN UNDERHILL


SECOND EDITION



London

JOHN M. WATKINS

21 Cecil Court, Charing Cross Road


1922


HERE BEGINNETH THE FIRST CHAPTER


Of four degrees of Christian men’s living; and of the course of his calling that this book was made unto.


GHOSTLY friend in God, thou shalt well understand that I find, in my boisterous beholding, four degrees and forms of Christian men’s living: and they be these, Common, Special, Singular, and Perfect. Three of these may be begun and ended in this life; and the fourth may by grace be begun here, but it shall ever last without end in the bliss of Heaven. And right as thou seest how they be set here in order each one after other; first Common, then Special, after Singular, and last Perfect, right so me thinketh that in the same order and in the same course our Lord hath of His great <pb n=66> mercy called thee and led thee unto Him by the desire of thine heart. For first thou wottest well that when thou wert living in the common degree of Christian men’s living in company of thy worldly friends, it seemeth to me that the everlasting love of His Godhead, through the which He made thee and wrought thee when thou wert nought, and sithen bought thee with the price of His precious blood when thou wert lost in Adam, might not suffer thee to be so far from Him in form and degree of living. And therefore He kindled thy desire full graciously, and fastened by it a leash of longing, and led thee by it into a more special state and form of living, to be a servant among the special servants of His; where thou mightest learn to live more specially and more ghostly in His service than thou didst, or mightest do, in the common degree of living before. And what more?

Yet it seemeth that He would not leave thee thus lightly, for love of His <pb n=67> heart, the which He hath evermore had unto thee since thou wert aught: but what did He? Seest thou nought how Mistily and how graciously He hath privily pulled thee to the third degree and manner of living, the which is called Singular? In the which solitary form and manner of living, thou mayest learn to lift up the foot of thy love; and step towards that state and degree of living that is perfect, and the last state of all. <pb n=68>

HERE BEGINNETH THE SECOND CHAPTER


A short stirring to meekness, and to the work of this book.


LOOK up now, weak wretch, and see what thou art. What art thou, and what hast thou merited, thus to be called of our Lord? What weary wretched heart, and sleeping in sloth, is that, the which is not wakened with the draught of this love and the voice of this calling! Beware, thou wretch, in this while with thine enemy; and hold thee never the holier nor the better, for the worthiness of this calling and for the singular form of living that thou art in. But the more wretched and cursed, unless thou do that in thee is goodly, by grace and by counsel, to live after thy calling. And insomuch thou shouldest be more <pb n=69> meek and loving to thy ghostly spouse, that He that is the Almighty God, King of Kings and Lord of Lords, would meek Him so low unto thee, and amongst all the flock of His sheep so graciously would choose thee to be one of His specials, and sithen set thee in the place of pasture, where thou mayest be fed with the sweetness of His love, in earnest of thine heritage the Kingdom of Heaven.

Do on then, I pray thee, fast. Look now forwards and let be backwards; and see what thee faileth, and not what thou hast, for that is the readiest getting and keeping of meekness. All thy life now behoveth altogether to stand in desire, if thou shalt profit in degree of perfection. This desire behoveth altogether be wrought in thy will, by the hand of Almighty God and thy consent. But one thing I tell thee. He is a jealous lover and suffereth no fellowship, and Him list not work in thy will but if He be only with thee by Himself. He asketh <pb n=70> none help, but only thyself. He wills, thou do but look on Him and let Him alone. And keep thou the windows and the door, for flies and enemies assailing. And if thou be willing to do this, thee needeth but meekly press upon him with prayer, and soon will He help thee. Press on then, let see how thou bearest thee. He is full ready, and doth but abideth thee. But what shalt thou do, and how shalt thou press? <pb n=71>


HERE BEGINNETH THE THIRD CHAPTER


How the work of this book shall be wrought, and of the worthiness of it before all other works.


LIFT up thine heart unto God with a meek stirring of love; and mean Himself, and none of His goods. And thereto, look the loath to think on aught but Himself. So that nought work in thy wit, nor in thy will, but only Himself. And do that in thee is to forget all the creatures that ever God made and the works of them; so that thy thought nor thy desire be not directed nor stretched to any of them, neither in general nor in special, but let them be, and take no heed to them. This is the work of the soul that most pleaseth God. All saints and angels have joy of this work, and hasten them <pb n=72> to help it in all their might. All fiends be furious when thou thus dost, and try for to defeat it in all that they can. All men living in earth be wonderfully holpen of this work, thou wottest not how. Yea, the souls in purgatory be eased of their pain by virtue of this work. Thyself art cleansed and made virtuous by no work so much. And yet it is the lightest work of all, when a soul is helped with grace in sensible list, and soonest done. But else it is hard, and wonderful to thee for to do.

Let not, therefore, but travail therein till thou feel list. For at the first time when thou dost it, thou findest but a darkness; and as it were a cloud of unknowing, thou knowest not what, saving that thou feelest in thy will a naked intent unto God. This darkness and this cloud is, howsoever thou dost, betwixt thee and thy God, and letteth thee that thou mayest neither see Him clearly by light of understanding in thy reason, nor feel Him in sweetness of love in thine affection. <pb n=73>

And therefore shape thee to bide in this darkness as long as thou mayest, evermore crying after Him that thou lovest. For if ever thou shalt feel Him or see Him, as it may be here, it behoveth always to be in this cloud in this darkness. And if thou wilt busily travail as I bid thee, I trust in His mercy that thou shalt come thereto. <pb n=74>

HERE BEGINNETH THE FOURTH CHAPTER


Of the shortness of this word, and how it may not be come to by curiosity of wit, nor by imagination.


BUT for this, that thou shalt not err in this working and ween that it be otherwise than it is, I shall tell thee a little more thereof, as me thinketh.

This work asketh no long time or it be once truly done, as some men ween; for it is the shortest work of all that man may imagine. It is never longer, nor shorter, than is an atom: the which atom, by the definition of true philosophers in the science of astronomy, is the least part of time. And it is so little that for the littleness of it, it is indivisible and nearly incomprehensible. This is that time of the which it is written: All time that is <pb n=75> given to thee, it shall be asked of thee, how thou hast dispended it. And reasonable thing it is that thou give account of it: for it is neither longer nor shorter, but even according to one only stirring that is within the principal working might of thy soul, the which is thy will. For even so many willings or desirings, and no more nor no fewer, may be and are in one hour in thy will, as are atoms in one hour. And if thou wert reformed by grace to the first state of man’s soul, as it was before sin, then thou shouldest evermore by help of that grace be lord of that stirring or of those stirrings. So that none went forby, but all they should stretch into the sovereign desirable, and into the highest willable thing: the which is God. For He is even meet to our soul by measuring of His Godhead; and our soul even meet unto Him by worthiness of our creation to His image and to His likeness. And He by Himself without more, and none but He, is sufficient to the full and <pb n=76> much more to fulfil the will and the desire of our soul. And our soul by virtue of this reforming grace is made sufficient to the full to comprehend all Him by love, the which is incomprehensible to all created knowledgeable powers, as is angel, or man’s soul; I mean, by their knowing, and not by their loving. And therefore I call them in this case knowledgeable powers. But yet all reasonable creatures, angel and man, have in them each one by himself, one principal working power, the which is called a knowledgeable power, and another principal working power, the which is called a loving power. Of the which two powers, to the first, the which is a knowledgeable power, God that is the maker of them is evermore incomprehensible; and to the second, the which is the loving power, in each one diversely He is all comprehensible to the full. Insomuch that a loving soul alone in itself, by virtue of love should comprehend in itself Him that is sufficient <pb n=77> to the full—and much more, without comparison—to fill all the souls and angels that ever may be. And this is the endless marvellous miracle of love; the working of which shall never take end, for ever shall He do it, and never shall He cease for to do it. See who by grace see may, for the feeling of this is endless bliss, and the contrary is endless pain.

And therefore whoso were reformed by grace thus to continue in keeping of the stirrings of his will, should never be in this life—as he may not be without these stirrings in nature—without some taste of the endless sweetness, and in the bliss of heaven without the full food. And therefore have no wonder though I stir thee to this work. For this is the work, as thou shalt hear afterward, in the which man should have continued if he never had sinned: and to the which working man was made, and all things for man, to help him and further him thereto, and by the which working a <pb n=78> man shall be repaired again. And for the defailing of this working, a man falleth evermore deeper and deeper in sin, and further and further from God. And by keeping and continual working in this work only without more, a man evermore riseth higher and higher from sin, and nearer and nearer unto God.

And therefore take good heed unto time, how that thou dispendest it: for nothing is more precious than time. In one little time, as little as it is, may heaven be won and lost. A token it is that time is precious: for God, that is given of time, giveth never two times together, but each one after other. And this He doth, for He will not reverse the order or the ordinal course in the cause of His creation. For time is made for man, and not man for time. And therefore God, that is the ruler of nature, will not in His giving of time go before the stirring of nature in man’s soul; the which is even according to one time only. So that man <pb n=79> shall have none excusation against God in the Doom, and at the giving of account of dispending of time, saying, «Thou givest two times at once, and I have but one stirring at once.»

But sorrowfully thou sayest now, «How shall I do? and sith this is thus that thou sayest, how shall I give account of each time severally; I that have unto this day, now of four and twenty years age, never took heed of time? If I would now amend it, thou wottest well, by very reason of thy words written before, it may not be after the course of nature, nor of common grace, that I should now heed or else make satisfaction, for any more times than for those that be for to come. Yea, and moreover well I wot by very proof, that of those that be to come I shall on no wise, for abundance of frailty and slowness of spirits, be able to observe one of an hundred. So that I am verily concluded in these reasons. Help me now for the love of JESUS!» <pb n=80>

Right well hast thou said, for the love of JESUS. For in the love of JESUS; there shall be thine help. Love is such a power, that it maketh all thing common. Love therefore JESUS; and all thing that He hath, it is thine. He by His Godhead is maker and giver of time. He by His manhood is the very keeper of time. And He by His Godhead and His manhood together, is the truest Doomsman, and the asker of account of dispensing of time. Knit thee therefore to Him, by love and by belief, and then by virtue of that knot thou shalt be common perceiver with Him, and with all that by love so be knitted unto Him: that is to say, with our Lady Saint Mary that full was of all grace in keeping of time, with all the angels of heaven that never may lose time, and with all the saints in heaven and in earth, that by the grace of JESUS heed time full justly in virtue of love. Lo! here lieth comfort; construe thou clearly, and pick thee some profit. <pb n=81> But of one thing I warn thee amongst all other. I cannot see who may truly challenge community thus with JESUS and His just Mother, His high angels and also with His saints; but if he be such an one, that doth that in him is with helping of grace in keeping of time. So that he be seen to be a profiter on his part, so little as is, unto the community; as each one of them doth on his.

And therefore take heed to this work, and to the marvellous manner of it within in thy soul. For if it be truly conceived, it is but a sudden stirring, and as it were unadvised, speedily springing unto God as a sparkle from the coal. And it is marvellous to number the stirrings that may be in one hour wrought in a soul that is disposed to this work. And yet in one stirring of all these, he may have suddenly and perfectly forgotten all created thing. But fast after each stirring, for corruption of the flesh, it falleth down again to some thought <pb n=82> or to some done or undone deed. But what thereof? For fast after, it riseth again as suddenly as it did before.

And here may men shortly conceive the manner of this working, and clearly know that it is far from any fantasy, or any false imagination or quaint opinion: the which be brought in, not by such a devout and a meek blind stirring of love, but by a proud, curious, and an imaginative wit. Such a proud, curious wit behoveth always be borne down and stiffly trodden down under foot, if this work shall truly be conceived in purity of spirit. For whoso heareth this work either be read or spoken of, and weeneth that it may, or should, be come to by travail in their wits, and therefore they sit and seek in their wits how that it may be, and in this curiosity they travail their imagination peradventure against the course of nature, and they feign a manner of working the which is neither bodily nor ghostly—truly this man, whatsoever he be, is perilously <pb n=83> deceived. Insomuch, that unless God of His great goodness shew His merciful miracle, and make him soon to leave work, and meek him to counsel of proved workers, he shall fall either into frenzies, or else into other great mischiefs of ghostly sins and devils’ deceits; through the which he may lightly be lost, both life and soul, without any end. And therefore for God’s love be wary in this work, and travail not in thy wits nor in thy imagination on nowise: for I tell thee truly, it may not be come to by travail in them, and therefore leave them and work not with them.

And ween not, for I call it a darkness or a cloud, that it be any cloud congealed of the humours that flee in the air, nor yet any darkness such as is in thine house on nights when the candle is out. For such a darkness and such a cloud mayest thou imagine with curiosity of wit, for to bear before thine eyes in the lightest day of summer: and also contrariwise in the <pb n=84> darkest night of winter, thou mayest imagine a clear shining light. Let be such falsehood. I mean not thus. For when I say darkness, I mean a lacking of knowing: as all that thing that thou knowest not, or else that thou hast forgotten, it is dark to thee; for thou seest it not with thy ghostly eye. And for this reason it is not called a cloud of the air, but a cloud of unknowing, that is betwixt thee and thy God. <pb n=85>

HERE BEGINNETH THE FIFTH CHAPTER


That in the time of this word all the creatures that ever have been, be now, or ever shall be, and all the works of those same creatures, should be hid under the cloud of forgetting.


AND if ever thou shalt come to this cloud and dwell and work therein as I bid thee, thee behoveth as this cloud of unknowing is above thee, betwixt thee and thy God, right so put a cloud of forgetting beneath thee; betwixt thee and all the creatures that ever be made. Thee thinketh, peradventure, that thou art full far from God because that this cloud of unknowing is betwixt thee and thy God: but surely, an it be well conceived, thou art well further from Him when thou hast no cloud of forgetting betwixt thee and all the <pb n=86> creatures that ever be made. As oft as I say, all the creatures that ever be made, as oft I mean not only the creatures themselves, but also all the works and the conditions of the same creatures. I take out not one creature, whether they be bodily creatures or ghostly, nor yet any condition or work of any creature, whether they be good or evil: but shortly to say, all should be hid under the cloud of forgetting in this case.

For although it be full profitable sometime to think of certain conditions and deeds of some certain special creatures, nevertheless yet in this work it profiteth little or nought. For why? Memory or thinking of any creature that ever God made, or of any of their deeds either, it is a manner of ghostly light: for the eye of thy soul is opened on it and even fixed thereupon, as the eye of a shooter is upon the prick that he shooteth to. And one thing I tell thee, that all thing that thou thinketh <pb n=87> upon, it is above thee for the time, and betwixt thee and thy God: and insomuch thou art the further from God, that aught is in thy mind but only God.

Yea! and, if it be courteous and seemly to say, in this work it profiteth little or nought to think of the kindness or the worthiness of God, nor on our Lady, nor on the saints or angels in heaven, nor yet on the joys in heaven: that is to say, with a special beholding to them, as thou wouldest by that beholding feed and increase thy purpose. I trow that on nowise it should help in this case and in this work. For although it be good to think upon the kindness of God, and to love Him and praise Him for it, yet it is far better to think upon the naked being of Him, and to love Him and praise Him for Himself. <pb n=88>

HERE BEGINNETH THE SIXTH CHAPTER


A short conceit of the work of this book, treated by question.


BUT now thou askest me and sayest, «How shall I think on Himself, and what is He?» and to this I cannot answer thee but thus: «I wot not.»

For thou hast brought me with thy question into that same darkness, and into that same cloud of unknowing, that I would thou wert in thyself. For of all other creatures and their works, yea, and of the works of God’s self, may a man through grace have fullhead of knowing, and well he can think of them: but of God Himself can no man think. And therefore I would leave all that thing that I can think, and choose to my love that thing that I cannot think. For why; <pb n=89> He may well be loved, but not thought. By love may He be gotten and holden; but by thought never. And therefore, although it be good sometime to think of the kindness and the worthiness of God in special, and although it be a light and a part of contemplation: nevertheless yet in this work it shall be cast down and covered with a cloud of forgetting. And thou shalt step above it stalwartly, but Mistily, with a devout and a pleasing stirring of love, and try for to pierce that darkness above thee. And smite upon that thick cloud of unknowing with a sharp dart of longing love; and go not thence for thing that befalleth. <pb n=90>

HERE BEGINNETH THE SEVENTH CHAPTER


How a man shall have him in this work against all thoughts, and specially against all those that arise of his own curiosity, of cunning, and of natural wit.


AND if any thought rise and will press continually above thee betwixt thee and that darkness, and ask thee saying, «What seekest thou, and what wouldest thou have?» say thou, that it is God that thou wouldest have. «Him I covet, Him I seek, and nought but Him.»

And if he ask thee, «What is that God?» say thou, that it is God that made thee and bought thee, and that graciously hath called thee to thy degree. «And in Him,» say, «thou hast no skill.» And therefore say, «Go thou down again,» and tread him <pb n=91> fast down with a stirring of love, although he seem to thee right holy, and seem to thee as he would help thee to seek Him. For peradventure he will bring to thy mind diverse full fair and wonderful points of His kindness, and say that He is full sweet, and full loving, full gracious, and full merciful. And if thou wilt hear him, he coveteth no better; for at the last he will thus jangle ever more and more till he bring thee lower, to the mind of His Passion.

And there will he let thee see the wonderful kindness of God, and if thou hear him, he careth for nought better. For soon after he will let thee see thine old wretched living, and peradventure in seeing and thinking thereof he will bring to thy mind some place that thou hast dwelt in before this time. So that at the last, or ever thou wit, thou shalt be scattered thou wottest not where. The cause of this scattering is, that thou heardest him first wilfully, then answeredest <pb n=92> him, receivedest him, and lettest him alone.

And yet, nevertheless, the thing that he said was both good and holy. Yea, and so holy, that what man or woman that weeneth to come to contemplation without many such sweet meditations of their own wretchedness, the passion, the kindness, and the great goodness, and the worthiness of God coming before, surely he shall err and fail of his purpose. And yet, nevertheless, it behoveth a man or a woman that hath long time been used in these meditations, nevertheless to leave them, and put them and hold them far down under the cloud of forgetting, if ever he shall pierce the cloud of unknowing betwixt him and his God. Therefore what time that thou purposest thee to this work, and feelest by grace that thou art called of God, lift then up thine heart unto God with a meek stirring of love; and mean God that made thee, and bought thee, and that graciously hath called thee to thy <pb n=93> degree, and receive none other thought of God. And yet not all these, but if thou list; for it sufficeth enough, a naked intent direct unto God without any other cause than Himself.

And if thee list have this intent lapped and folden in one word, for thou shouldest have better hold thereupon, take thee but a little word of one syllable: for so it is better than of two, for ever the shorter it is the better it accordeth with the work of the Spirit. And such a word is this word GOD or this word LOVE. Choose thee whether thou wilt, or another; as thee list, which that thee liketh best of one syllable. And fasten this word to thine heart, so that it never go thence for thing that befalleth.

This word shall be thy shield and thy spear, whether thou ridest on peace or on war. With this word, thou shalt beat on this cloud and this darkness above thee. With this word, thou shall smite down all manner of <pb n=94> thought under the cloud of forgetting. Insomuch, that if any thought press upon thee to ask thee what thou wouldest have, answer them with no more words but with this one word. And if he proffer thee of his great clergy to expound thee that word and to tell thee the conditions of that word, say him: That thou wilt have it all whole, and not broken nor undone. And if thou wilt hold thee fast on this purpose, be thou sure, he will no while abide. And why? For that thou wilt not let him feed him on such sweet meditations of God touched before. <pb n=95>

HERE BEGINNETH THE EIGHTH CHAPTER


A good declaring of certain doubts that may fall in this word treated by question, in destroying of a man’s own curiosity, of cunning, and of natural wit, and in distinguishing of the degrees and the parts of active living and contemplative.


BUT now thou askest me, «What is he, this that thus presseth upon me in this work; and whether it is a good thing or an evil? And if it be an evil thing, then have I marvel,» thou sayest, «why that he will increase a man’s devotion so much. For sometimes me think that it is a passing comfort to listen after his tales. For he will sometime, me think, make me weep full heartily for pity of the Passion of Christ, sometime for my wretchedness, and for many other reasons, that me <pb n=96> thinketh be full holy, and that done me much good. And therefore me thinketh that he should on nowise be evil; and if he be good, and with his sweet tales doth me so much good withal, then I have great marvel why that thou biddest me put him down and away so far under the cloud of forgetting?»

Now surely me thinketh that this is a well moved question, and therefore I think to answer thereto so feebly as I can. First when thou askest me what is he, this that presseth so fast upon thee in this work, proffering to help thee in this work; I say that it is a sharp and a clear beholding of thy natural wit, printed in thy reason within in thy soul. And where thou askest me thereof whether it be good or evil, I say that it behoveth always be good in its nature. For why, it is a beam of the likeness of God. But the use thereof may be both good and evil. Good, when it is opened by grace for to see thy wretchedness, the passion, <pb n=97> the kindness, and the wonderful works of God in His creatures bodily and ghostly. And then it is no wonder though it increase thy devotion full much, as thou sayest. But then is the use evil, when it is swollen with pride and with curiosity of much clergy and letterly cunning as in clerks; and maketh them press for to be holden not meek scholars and masters of divinity or of devotion, but proud scholars of the devil and masters of vanity and of falsehood. And in other men or women whatso they be, religious or seculars, the use and the working of this natural wit is then evil, when it is swollen with proud and curious skills of worldly things, and fleshly conceits in coveting of worldly worships and having of riches and vain plesaunce and flatterings of others.

And where that thou askest me, why that thou shalt put it down under the cloud of forgetting, since it is so, that it is good in its nature, and thereto <pb n=98> when it is well used it doth thee so much good and increaseth thy devotion so much. To this I answer and say—That thou shalt well understand that there be two manner of lives in Holy Church. The one is active life, and the other is contemplative life. Active is the lower, and contemplative is the higher. Active life hath two degrees, a higher and a lower: and also contemplative life hath two degrees, a lower and a higher. Also, these two lives be so coupled together that although they be divers in some part, yet neither of them may be had fully without some part of the other. For why? That part that is the higher part of active life, that same part is the lower part of contemplative life. So that a man may not be fully active, but if he be in part contemplative; nor yet fully contemplative, as it may be here, but if he be in part active. The condition of active life is such, that it is both begun and ended in this life; but not so of contemplative <pb n=99> life. For it is begun in this life, and shall last without end. For why? That part that Mary chose shall never be taken away. Active life is troubled and travailed about many things; but contemplative sitteth in peace with one thing.

The lower part of active life standeth in good and honest bodily works of mercy and of charity. The higher part of active life and the lower part of contemplative life lieth in goodly ghostly meditations, and busy beholding unto a man’s own wretchedness with sorrow and contrition, unto the Passion of Christ and of His servants with pity and compassion, and unto the wonderful gifts, kindness, and works of God in all His creatures bodily and ghostly with thanking and praising. But the higher part of contemplation, as it may be had here, hangeth all wholly in this darkness and in this cloud of unknowing; with a loving stirring and a blind beholding unto the naked being of God Himself only. <pb n=100>

In the lower part of active life a man is without himself and beneath himself. In the higher part of active life and the lower part of contemplative life, a man is within himself and even with himself. But in the higher part of contemplative life, a man is above himself and under his God. Above himself he is: for why, he purposeth him to win thither by grace, whither he may not come by nature. That is to say, to be knit to God in spirit, and in onehead of love and accordance of will. And right as it is impossible, to man’s understanding, for a man to come to the higher part of active life, but if he cease for a time of the lower part; so it is that a man shall not come to the higher part of contemplative life, but if he cease for a time of the lower part. And as unlawful a thing as it is, and as much as it would let a man that sat in his meditations, to have regard then to his outward bodily works, the which he had done, or else should do, although they <pb n=101> were never so holy works in themselves: surely as unlikely a thing it is, and as much would it let a man that should work in this darkness and in this cloud of unknowing with an affectuous stirring of love to God for Himself, for to let any thought or any meditation of God’s wonderful gifts, kindness, and works in any of His creatures bodily or ghostly, rise upon him to press betwixt him and his God; although they be never so holy thoughts, nor so profound, nor so comfortable.

And for this reason it is that I bid thee put down such a sharp subtle thought, and cover him with a thick cloud of forgetting, be he never so holy nor promise he thee never so well for to help thee in thy purpose. For why, love may reach to God in this life, but not knowing. And all the whiles that the soul dwelleth in this deadly body, evermore is the sharpness of our understanding in beholding of all ghostly things, but most <pb n=102> specially of God, mingled with some manner of fantasy; for the which our work should be unclean. And unless more wonder were, it should lead us into much error. <pb n=103>

HERE BEGINNETH THE NINTH CHAPTER


That in the time of this work the remembrance of the holiest Creature that ever God made letteth more than it profiteth.


AND therefore the sharp stirring of thine understanding, that will always press upon thee when thou settest thee to this work, behoveth always be borne down; and but thou bear him down, he will bear thee down. Insomuch, that when thou weenest best to abide in this darkness, and that nought is in thy mind but only God; an thou look truly thou shalt find thy mind not occupied in this darkness, but in a clear beholding of some thing beneath God. And if it thus be, surely then is that thing above thee for the time, and betwixt thee and thy God. And therefore purpose thee to put <pb n=104> down such clear beholdings, be they never so holy nor so likely. For one thing I tell thee, it is more profitable to the health of thy soul, more worthy in itself, and more pleasing to God and to all the saints and angels in heaven—yea, and more helpful to all thy friends, bodily and ghostly, quick and dead—such a blind stirring of love unto God for Himself, and such a privy pressing upon this cloud of unknowing, and better thee were for to have it and for to feel it in thine affection ghostly, than it is for to have the eyes of thy soul opened in contemplation or beholding of all the angels or saints in heaven, or in hearing of all the mirth and the melody that is amongst them in bliss.

And look thou have no wonder of this: for mightest thou once see it as clearly, as thou mayest by grace come to for to grope it and feel it in this life, thou wouldest think as I say. But be thou sure that clear sight shall never man have here in this life: but the <pb n=105> feeling may men have through grace when God vouchsafeth. And therefore lift up thy love to that cloud: rather, if I shall say thee sooth, let God draw thy love up to that cloud and strive thou through help of His grace to forget all other thing.

For since a naked remembrance of any thing under God pressing against thy will and thy witting putteth thee farther from God than thou shouldest be if it were not, and letteth thee, and maketh thee inasmuch more unable to feel in experience the fruit of His love, what trowest thou then that a remembrance wittingly and wilfully drawn upon thee will hinder thee in thy purpose? And since a remembrance of any special saint or of any clean ghostly thing will hinder thee so much, what trowest thou then that the remembrance of any man living in this wretched life, or of any manner of bodily or worldly thing, will hinder thee and let thee in this work?

I say not that such a naked sudden <pb n=106> thought of any good and clean ghostly thing under God pressing against thy will or thy witting, or else wilfully drawn upon thee with advisement in increasing of thy devotion, although it be letting to this manner of work—that it is therefore evil. Nay! God forbid that thou take it so. But I say, although it be good and holy, yet in this work it letteth more than it profiteth. I mean for the time. For why? Surely he that seeketh God perfectly, he will not rest him finally in the remembrance of any angel or saint that is in heaven. <pb n=107>

HERE BEGINNETH THE TENTH CHAPTER


How a man shall know when his thought is no sin; and if it be sin, when it is deadly and when it is venial.


BUT it is not thus of the remembrance of any man or woman living in this life, or of any bodily or worldly thing whatsoever that it be. For why, a naked sudden thought of any of them, pressing against thy will and thy witting, although it be no sin imputed unto thee—for it is the pain of the original sin pressing against thy power, of the which sin thou art cleansed in thy baptism—nevertheless yet if this sudden stirring or thought be not smitten soon down, as fast for frailty thy fleshly heart is strained thereby: with some manner of liking, if it be a thing that pleaseth thee or <pb n=108> hath pleased thee before, or else with some manner of grumbling, if it be a thing that thee think grieveth thee, or hath grieved thee before. The which fastening, although it may in fleshly living men and women that be in deadly sin before be deadly; nevertheless in thee and in all other that have in a true will forsaken the world, and are obliged unto any degree in devout living in Holy Church, what so it be, privy or open, and thereto that will be ruled not after their own will and their own wit, but after the will and the counsel of their sovereigns, what so they be, religious or seculars, such a liking or a grumbling fastened in the fleshly heart is but venial sin. The cause of this is the grounding and the rooting of your intent in God, made in the beginning of your living in that state that ye stand in, by the witness and the counsel of some discreet father.

But if it so be, that this liking or grumbling fastened in thy fleshly heart <pb n=109> be suffered so long to abide unreproved, that then at the last it is fastened to the ghostly heart, that is to say the will, with a full consent: then, it is deadly sin. And this befalleth when thou or any of them that I speak of wilfully draw upon thee the remembrance of any man or woman living in this life, or of any bodily or worldly thing other: insomuch, that if it be a thing the which grieveth or hath grieved thee before, there riseth in thee an angry passion and an appetite of vengeance, the which is called Wrath. Or else a fell disdain and a manner of loathsomeness of their person, with despiteful and condemning thoughts, the which is called Envy. Or else a weariness and an unlistiness of any good occupation bodily or ghostly, the which is called Sloth.

And if it be a thing that pleaseth thee, or hath pleased thee before, there riseth in thee a passing delight for to think on that thing what so it be. Insomuch, <pb n=110> that thou restest thee in that thought, and finally fastenest thine heart and thy will thereto, and feedest thy fleshly heart therewith: so that thee think for the time that thou covetest none other wealth, but to live ever in such a peace and rest with that thing that thou thinkest upon. If this thought that thou thus drawest upon thee, or else receivest when it is put unto thee, and that thou restest thee thus in with delight, be worthiness of nature or of knowing, of grace or of degree, of favour or of fairhead, then it is Pride. And if it be any manner of worldly good, riches or chattels, or what that man may have or be lord of, then it is Covetyse. If it be dainty meats and drinks, or any manner of delights that man may taste, then it is Gluttony. And if it be love or plesaunce, or any manner of fleshly dalliance, glosing or flattering of any man or woman living in this life, or of thyself either: then it is Lechery. <pb n=111>

HERE BEGINNETH THE ELEVENTH CHAPTER


That a man should weigh each thought and each stirring after that it is, and always eschew recklessness in venial sin.


I SAY not this for that I trow that thou, or any other such as I speak of, be guilty and cumbered with any such sins; but for that I would that thou weighest each thought and each stirring after that it is, and for I would that thou travailedst busily to destroy the first stirring and thought of these things that thou mayest thus sin in. For one thing I tell thee; that who weigheth not, or setteth little by, the first thought—yea, although it be no sin unto him—that he, whosoever that he be, shall not eschew recklessness in venial sin. Venial sin shall no man utterly eschew in this deadly life. But <pb n=112> recklessness in venial sin should always be eschewed of all the true disciples of perfection; and else I have no wonder though they soon sin deadly. <pb n=113>

HERE BEGINNETH THE TWELFTH CHAPTER


That by Virtue of this word sin is not only destroyed, but also Virtues begotten.


AND, therefore, if thou wilt stand and not fall, cease never in thine intent: but beat evermore on this cloud of unknowing that is betwixt thee and thy God with a sharp dart of longing love, and loathe for to think on aught under God, and go not thence for anything that befalleth. For this is only by itself that work that destroyeth the ground and the root of sin. Fast thou never so much, wake thou never so long, rise thou never so early, lie thou never so hard, wear thou never so sharp; yea, and if it were lawful to do—as it is not—put thou out thine eyes, cut thou out thy tongue of thy mouth, stop thou thine ears and thy <pb n=114> nose never so fast, though thou shear away thy members, and do all the pain to thy body that thou mayest or canst think: all this would help thee right nought. Yet will stirring and rising of sin be in thee.

Yea, and what more? Weep thou never so much for sorrow of thy sins, or of the Passion of Christ, or have thou never so much mind of the joys of heaven, what may it do to thee? Surely much good, much help, much profit, and much grace will it get thee. But in comparison of this blind stirring of love, it is but a little that it doth, or may do, without this. This by itself is the best part of Mary without these other. They without it profit but little or nought. It destroyeth not only the ground and the root of sin as it may be here, but thereto it getteth virtues. For an it be truly conceived, all virtues shall truly be, and perfectly conceived, and feelingly comprehended, in it, without any mingling of the intent. And have a man never so many virtues <pb n=115> without it, all they be mingled with some crooked intent, for the which they be imperfect.

For virtue is nought else but an ordained and a measured affection, plainly directed unto God for Himself. For why? He in Himself is the pure cause of all virtues: insomuch, that if any man be stirred to any one virtue by any other cause mingled with Him, yea, although that He be the chief, yet that virtue is then imperfect. As thus by example may be seen in one virtue or two instead of all the other; and well may these two virtues be meekness and charity. For whoso might get these two clearly, him needeth no more: for why, he hath all. <pb n=116>

HERE BEGINNETH THE THIRTEENTH CHAPTER


What meekness is in itself, and when it is perfect and when it is imperfect.


NOW let see first of the virtue of meekness; how that it is imperfect when it is caused of any other thing mingled with God although He be the chief; and how that it is perfect when it is caused of God by Himself. And first it is to wit, what meekness is in itself, if this matter shall clearly be seen and conceived; and thereafter may it more verily be conceived in truth of spirit what is the cause thereof.

Meekness in itself is nought else, but a true knowing and feeling of a man’s self as he is. For surely whoso might verily see and feel himself as he is, he should verily be meek. Two <pb n=117> things there be, the which be cause of this meekness; the which be these. One is the filth, the wretchedness, and the frailty of man, into the which he is fallen by sin; and the which always him behoveth to feel in some part the whiles he liveth in this life, be he never so holy. Another is the over‑abundant love and the worthiness of God in Himself; in beholding of the which all nature quaketh, all clerks be fools, and all saints and angels be blind. Insomuch, that were it not that through the wisdom of His Godhead He measured their beholding after their ableness in nature and in grace, I defail to say what should befall them.

This second cause is perfect; for why, it shall last without end. And the tother before is imperfect; for why, it shall not only fail at the end of this life, but full oft it may befall that a soul in this deadly body for abundance of grace in multiplying of his desire—as oft and as long as God vouchsafeth for to work it—shall have suddenly <pb n=118> and perfectly lost and forgotten all witting and feeling of his being, not looking after whether he have been holy or wretched. But whether this fall oft or seldom to a soul that is thus disposed, I trow that it lasteth but a full short while: and in this time it is perfectly meeked, for it knoweth and feeleth no cause but the Chief. And ever when it knoweth and feeleth the tother cause, communing therewith, although this be the chief: yet it is imperfect meekness. Nevertheless yet it is good and notwithstanding must be had; and God forbid that thou take it in any other manner than I say. <pb n=119>

HERE BEGINNETH THE FOURTEENTH CHAPTER


That without imperfect meekness coming before, it is impossible for a sinner to come to the perfect Virtue of meekness in this life.


FOR although I call it imperfect meekness, yet I had liefer have a true knowing and a feeling of myself as I am, and sooner I trow that it should get me the perfect cause and virtue of meekness by itself, than it should an all the saints and angels in heaven, and all the men and women of Holy Church living in earth, religious or seculars in all degrees, were set at once all together to do nought else but to pray to God for me to get me perfect meekness. Yea, and yet it is impossible a sinner to get, or to keep <pb n=120> when it is gotten, the perfect virtue of meekness without it.

And therefore swink and sweat in all that thou canst and mayest, for to get thee a true knowing and a feeling of thyself as thou art; and then I trow that soon after that thou shalt have a true knowing and a feeling of God as He is. Not as He is in Himself, for that may no man do but Himself; nor yet as thou shalt do in bliss both body and soul together. But as it is possible, and as He vouchsafeth to be known and felt of a meek soul living in this deadly body.

And think not because I set two causes of meekness, one perfect and another imperfect, that I will therefore that thou leavest the travail about imperfect meekness, and set thee wholly to get thee perfect. Nay, surely; I trow thou shouldest never bring it so about. But herefore I do that I do: because I think to tell thee and let thee see the worthiness of this ghostly exercise before all other exercise <pb n=121> bodily or ghostly that man can or may do by grace. How that a privy love pressed in cleanness of spirit upon this dark cloud of unknowing betwixt thee and thy God, truly and perfectly containeth in it the perfect virtue of meekness without any special or clear beholding of any thing under God. And because I would that thou knewest which were perfect meekness, and settest it as a token before the love of thine heart, and didst it for thee and for me. And because I would by this knowing make thee more meek.

For ofttimes it befalleth that lacking of knowing is cause of much pride as me thinketh. For peradventure an thou knewest not which were perfect meekness, thou shouldest ween when thou hadst a little knowing and a feeling of this that I call imperfect meekness, that thou hadst almost gotten perfect meekness: and so shouldest thou deceive thyself, and ween that thou wert full meek when thou wert all belapped in foul stinking <pb n=122> pride. And therefore try for to travail about perfect meekness; for the condition of it is such, that whoso hath it, and the whiles he hath it, he shall not sin, nor yet much after. <pb n=123>

HERE BEGINNETH THE FIFTEENTH CHAPTER


A short proof against their error that say, that there is no perfecter cause to be meeked under, than is the knowledge of a man’s own wretchedness.


AND trust steadfastly that there is such a perfect meekness as I speak of, and that it may be come to through grace in this life. And this I say in confusion of their error, that say that there is no perfecter cause of meekness than is that which is raised of the remembrance of our wretchedness and our before‑done sins.

I grant well, that to them that have been in accustomed sins, as I am myself and have been, it is the most needful and speedful cause, to be meeked under the remembrance of <pb n=124> our wretchedness and our before‑done sins, ever till the time be that the great rust of sin be in great part rubbed away, our conscience and our counsel to witness. But to other that be, as it were, innocents, the which never sinned deadly with an abiding will and avisement, but through frailty and unknowing, and the which set them to be contemplatives—and to us both if our counsel and our conscience witness our lawful amendment in contrition and in confession, and in making satisfaction after the statute and the ordinance of all‑Holy Church, and thereto if we feel us stirred and called by grace to be contemplatives also—there is then another cause to be meeked under as far above this cause as is the living of our Lady Saint Mary above the living of the sinfullest penitent in Holy Church; or the living of Christ above the living of any other man in this life; or else the living of an angel in heaven, the which never felt—nor shall feel—<pb n=125>frailty, is above the life of the frailest man that is here in this world.

For if it so were that there were no perfect cause to be meeked under, but in seeing and feeling of wretchedness, then would I wit of them that say so, what cause they be meeked under that never see nor feel—nor never shall be in them—wretchedness nor stirring of sin: as it is of our Lord JESUS CHRIST, our Lady Saint Mary, and all the saints and angels in heaven. To this perfection, and all other, our Lord JESUS CHRIST calleth us Himself in the gospel: where He biddeth that we should be perfect by grace as He Himself is by nature. <pb n=126>

HERE BEGINNETH THE SIXTEENTH CHAPTER


That by Virtue of this work a sinner truly turned and called to contemplation cometh sooner to perfection than by any other work; and by it soonest may get of God forgiveness of sins.


LOOK that no man think it presumption, that he that is the wretchedest sinner of this life dare take upon him after the time be that he have lawfully amended him, and after that he have felt him stirred to that life that is called contemplative, by the assent of his counsel and his conscience for to profer a meek stirring of love to his God, privily pressing upon the cloud of unknowing betwixt him and his God. When our Lord said to Mary, in person of all sinners that be called to contemplative life, «Thy sins be <pb n=127> forgiven thee,» it was not for her great sorrow, nor for the remembering of her sins, nor yet for her meekness that she had in the beholding of her wretchedness only. But why then? Surely because she loved much.

Lo! here may men see what a privy pressing of love may purchase of our Lord, before all other works that man may think. And yet I grant well, that she had full much sorrow, and wept full sore for her sins, and full much she was meeked in remembrance of her wretchedness. And so should we do, that have been wretches and accustomed sinners; all our lifetime make hideous and wonderful sorrow for our sins, and full much be meeked in remembrance of our wretchedness.

But how? Surely as Mary did. She, although she might not feel the deep hearty sorrow of her sins—for why, all her lifetime she had them with her whereso she went, as it were in a burthen bounden together and laid up full privily in the hole of her <pb n=128> heart, in manner never to be forgotten—nevertheless yet, it may be said and affirmed by Scripture, that she had a more hearty sorrow, a more doleful desire, and a more deep sighing, and more she languished, yea! almost to the death, for lacking of love, although she had full much love (and have no wonder thereof, for it is the condition of a true lover that ever the more he loveth, the more he longeth for to love), than she had for any remembrance of her sins.

And yet she wist well, and felt well in herself in a sad soothfastness, that she was a wretch most foul of all other, and that her sins had made a division betwixt her and her God that she loved so much: and also that they were in great part cause of her languishing sickness for lacking of love. But what thereof? Came she therefore down from the height of desire into the deepness of her sinful life, and searched in the foul stinking fen and dunghill of her sins; searching <pb n=129> them up, by one and by one, with all the circumstances of them, and sorrowed and wept so upon them each one by itself? Nay, surely she did not so. And why? Because God let her wit by His grace within in her soul, that she should never so bring it about. For so might she sooner have raised in herself an ableness to have oft sinned, than to have purchased by that work any plain forgiveness of all her sins.

And therefore she hung up her love and her longing desire in this cloud of unknowing, and learned her to love a thing the which she might not see clearly in this life, by light of understanding in her reason, nor yet verily feel in sweetness of love in her affection. Insomuch, that she had ofttimes little special remembrance, whether that ever she had been a sinner or none. Yea, and full ofttimes I hope that she was so deeply disposed to the love of His Godhead that she had but right little special beholding <pb n=130> unto the beauty of His precious and His blessed body, in the which He sat full lovely speaking and preaching before her; nor yet to anything else, bodily or ghostly. That this be sooth, it seemeth by the gospel. <pb n=131>

HERE BEGINNETH THE SEVENTEENTH CHAPTER


That a Very contemplative list not meddle him with active life, nor of anything that is done or spoken about him, nor yet to answer to his blamers in excusing of himself.


IN the gospel of Saint Luke it is written, that when our Lord was in the house of Martha her sister, all the time that Martha made her busy about the dighting of His meat, Mary her sister sat at His feet. And in hearing of His word she beheld not to the business of her sister, although her business was full good and full holy, for truly it is the first part of active life; nor yet to the preciousness of His blessed body, nor to the sweet voice and the words of His manhood, although it is better and holier, for <pb n=132> it is the second part of active life and the first of contemplative life.

But to the sovereignest wisdom of His Godhead lapped in the dark words of His manhood, thither beheld she with all the love of her heart. For from thence she would not remove, for nothing that she saw nor heard spoken nor done about her; but sat full still in her body, with many a sweet privy and a listy love pressed upon that high cloud of unknowing betwixt her and her God. For one thing I tell thee, that there was never yet pure creature in this life, nor never yet shall be, so high ravished in contemplation and love of the Godhead, that there is not evermore a high and a wonderful cloud of unknowing betwixt him and his God. In this cloud it was that Mary was occupied with many a privy love pressed. And why? Because it was the best and the holiest part of contemplation that may be in this life, and from this part her list not remove for nothing. Insomuch, that when <pb n=133> her sister Martha complained to our Lord of her, and bade Him bid her sister rise and help her and let her not so work and travail by herself, she sat full still and answered not with one word, nor shewed not as much as a grumbling gesture against her sister for any plaint that she could make. And no wonder: for why, she had another work to do that Martha wist not of. And therefore she had no leisure to listen to her, nor to answer her at her plaint.

Lo! friend, all these works, these words, and these gestures, that were shewed betwixt our Lord and these two sisters, be set in ensample of all actives and all contemplatives that have been since in Holy Church, and shall be to the day of doom. For by Mary is understood all contemplatives; for they should conform their living after hers. And by Martha, actives on the same manner; and for the same reason in likeness. <pb n=134>

HERE BEGINNETH THE EIGHTEENTH CHAPTER


How that yet unto this day all actives complain of contemplatives as Martha did of Mary. Of the which complaining ignorance is the cause.


AND right as Martha complained then on Mary her sister, right so yet unto this day all actives complain of contemplatives. For an there be a man or a woman in any company of this world, what company soever it be, religious or seculars—I out‑take none—the which man or woman, whichever that it be, feeleth him stirred through grace and by counsel to forsake all outward business, and for to set him fully for to live contemplative life after their cunning and their conscience, their counsel according; as fast, their own brethren and their sisters, and <pb n=135> all their next friends, with many other that know not their stirrings nor that manner of living that they set them to, with a great complaining spirit shall rise upon them, and say sharply unto them that it is nought that they do. And as fast they will reckon up many false tales, and many true also, of falling of men and women that have given them to such life before: and never a good tale of them that stood.

I grant that many fall and have fallen of them that have in likeness forsaken the world. And where they should have become God’s servants and His contemplatives, because that they would not rule them by true ghostly counsel they have become the devil’s servants and his contemplatives; and turned either to hypocrites or to heretics, or fallen into frenzies and many other mischiefs, in slander of Holy Church. Of the which I leave to speak at this time, for troubling of our matter. But nevertheless here <pb n=136> after when God vouchsafeth and if need be, men may see some of the conditions and the cause of their failings. And therefore no more of them at this time; but forth of our matter. <pb n=137>

HERE BEGINNETH THE NINETEENTH CHAPTER


A short excusation of him that made this book teaching how all contemplatives should have all actives fully excused of their complaining words and deeds.


SOME might think that I do little worship to Martha, that special saint, for I liken her words of complaining of her sister unto these worldly men’s words, or theirs unto hers: and truly I mean no unworship to her nor to them. And God forbid that I should in this work say anything that might be taken in condemnation of any of the servants of God in any degree, and namely of His special saint. For me thinketh that she should be full well had excused of her plaint, taking regard to the time and the manner that she said it in. For that that she <pb n=138> said, her unknowing was the cause. And no wonder though she knew not at that time how Mary was occupied; for I trow that before she had little heard of such perfection. And also that she said, it was but courteously and in few words: and therefore she should always be had excused.

And so me thinketh that these worldly living men and women of active life should also full well be had excused of their complaining words touched before, although they say rudely that they say; having beholding to their ignorance. For why? Right as Martha wist full little what Mary her sister did when she complained of her to our Lord; right so on the same manner these folk nowadays wot full little, or else nought, what these young disciples of God mean, when they set them from the business of this world, and draw them to be God’s special servants in holiness and rightfulness of spirit. And if they wist truly, I daresay that they would neither do nor <pb n=139> say as they say. And therefore me thinketh always that they should be had excused: for why, they know no better living than is that they live in themselves. And also when I think on mine innumerable defaults, the which I have made myself before this time in words and deeds for default of knowing, me thinketh then if I would be had excused of God for mine ignorant defaults, that I should charitably and piteously have other men’s ignorant words and deeds always excused. And surely else, do I not to others as I would they did to me. <pb n=140>

HERE BEGINNETH THE TWENTIETH CHAPTER


How Almighty God will goodly answer for all those that for the excusing of themselves list not leave their business about the love of Him.


AND therefore me thinketh, that they that set them to be contemplatives should not only have active men excused of their complaining words, but also me thinketh that they should be so occupied in spirit that they should take little heed or none what men did or said about them. Thus did Mary, our example of all, when Martha her sister complained to our Lord: and if we will truly do thus our Lord will do now for us as He did then for Mary.

And how was that? Surely thus. <pb n=141> Our lovely Lord Jesus Christ, unto whom no privy thing is hid, although He was required of Martha as doomsman for to bid Mary rise and help her to serve Him; nevertheless yet, for He perceived that Mary was fervently occupied in spirit about the love of His Godhead, therefore courteously and as it was seemly for Him to do by the way of reason, He answered for her, that for the excusing of herself list not leave the love of Him. And how answered He? Surely not only as doomsman, as He was of Martha appealed: but as an advocate lawfully defended her that Him loved, and said, «Martha, Martha!» Twice for speed He named her name; for He would that she heard Him and took heed to His words. «Thou art full busy,» He said, «and troubled about many things.» For they that be actives behove always to be busied and travailed about many diverse things, the which them falleth, first for to have to their own use, and <pb n=142> sithen in deeds of mercy to their even-christian, as charity asketh. And this He said unto Martha, for He would let her wit that her business was good and profitable to the health of her soul. But for this, that she should not think that it were the best work of all that man might do, therefore He added and said: ‘But one thing is necessary.’

And what is that one thing? Surely that God be loved and praised by Himself, above all other business bodily or ghostly that man may do. And for this, that Martha should not think that she might both love God and praise Him above all other business bodily or ghostly, and also thereto to be busy about the necessaries of this life: therefore to deliver her of doubt that she might not both serve God in bodily business and ghostly together perfectly‑—imperfectly she may, but not perfectly—He added and said, that Mary had chosen the best part; the which should never be taken from <pb n=143> her. For why, that perfect stirring of love that beginneth here is even in number with that that shall last without end in the bliss of heaven, for all it is but one. <pb n=144>

HERE BEGINNETH THE ONE AND TWENTIETH CHAPTER


The true exposition of this gospel word, «Mary hath chosen the best part.»


WHAT meaneth this; Mary hath chosen the best? Wheresoever the best is set or named, it asketh before it these two things—a good, and a better; so that it be the best, and the third in number. But which be these three good things, of the which Mary chose the best? Three lives be they not, for Holy Church maketh remembrance but of two, active life and contemplative life; the which two lives be privily understood in the story of this gospel by these two sisters Martha and Mary—by Martha active, by Mary contemplative. Without one of these two lives may no man be safe, and <pb n=145> where no more be but two, may no man choose the best.

But although there be but two lives, nevertheless yet in these two lives be three parts, each one better than other. The which three, each one by itself, be specially set in their places before in this writing. For as it is said before, the first part standeth in good and honest bodily works of mercy and of charity; and this is the first degree of active life, as it is said before. The second part of these two lives lieth in good ghostly meditations of a man’s own wretchedness, the Passion of Christ, and of the joys of heaven. The first part is good, and this part is the better; for this is the second degree of active life and the first of contemplative life. In this part is contemplative life and active life coupled together in ghostly kinship, and made sisters at the ensample of Martha and Mary. Thus high may an active come to contemplation; and no higher, but if it be full seldom and <pb n=146> by a special grace. Thus low may a contemplative come towards active life; and no lower, but if it be full seldom and in great need.

The third part of these two lives hangeth in this dark cloud of unknowing, with many a privy love pressed to God by Himself. The first part is good, the second is better, but the third is best of all. This is the «best part» of Mary. And therefore it is plainly to wit, that our Lord said not, Mary hath chosen the best life; for there be no more lives but two, and of two may no man choose the best. But of these two lives Mary hath chosen, He said, the best part; the which shall never be taken from her. The first part and the second, although they be both good and holy, yet they end with this life. For in the tother life shall be no need as now to use the works of mercy, nor to weep for our wretchedness, nor for the Passion of Christ. For then shall none be able to hunger nor thirst as now, nor <pb n=147> die for cold, nor be sick, nor houseless, nor in prison; nor yet need burial, for then shall none be able to die. But the third part that Mary chose, choose who by grace is called to choose: or, if I soothlier shall say, whoso is chosen thereto of God. Let him lustily incline thereto, for that shall never be taken away: for if it begin here, it shall last without end.

And therefore let the voice of our Lord cry on these actives, as if He said thus now for us unto them, as He did then for Mary to Martha, «Martha, Martha!»—«Actives, actives! make you as busy as ye can in the first part and in the second, now in the one and now in the tother: and, if you list right well and feel you disposed, in both two bodily. And meddle you not of contemplatives. Ye wot not what them aileth: let them sit in their rest and in their play, with the third and the best part of Mary.» <pb n=148>

HERE BEGINNETH THE TWO AND TWENTIETH CHAPTER


Of the wonderful love that Christ had to man in person of all sinners truly turned and called to the grace of contemplation.


SWEET was that love betwixt our Lord and Mary. Much love had she to Him. Much more had He to her. For whoso would utterly behold all the behaviour that was betwixt Him and her, not as a trifler may tell, but as the story of the gospel will witness—the which on nowise may be false—he should find that she was so heartily set for to love Him, that nothing beneath Him might comfort her, nor yet hold her heart from Him. This is she, that same Mary, that when she sought Him at the sepulchre with weeping cheer would not be comforted of angels. For when they spake unto <pb n=149> her so sweetly and so lovely and said, «Weep not, Mary; for why, our Lord whom thou seekest is risen, and thou shalt have Him, and see Him live full fair amongst His disciples in Galilee as He hight,» she would not cease for them. For why? Her thought that whoso sought verily the King of Angels, them list not cease for angels.

And what more? Surely whoso will look verily in the story of the gospel, he shall find many wonderful points of perfect love written of her to our ensample, and as even according to the work of this writing, as if they had been set and written therefore; and surely so were they, take whoso take may. And if a man list for to see in the gospel written the wonderful and the special love that our Lord had to her, in person of all accustomed sinners truly turned and called to the grace of contemplation, he shall find that our Lord might not suffer any man or woman—yea, not <pb n=150> her own sister—speak a word against her, but if He answered for her Himself. Yea, and what more? He blamed Symon Leprous in his own house, for that he thought against her. This was great love: this was passing love. <pb n=151>

HERE BEGINNETH THE THREE AND TWENTIETH CHAPTER


How God will answer and purvey for them in spirit, that for business about His love list not answer nor purvey for themselves


AND truly an we will lustily conform our love and our living, inasmuch as in us is, by grace and by counsel, unto the love and the living of Mary, no doubt but He shall answer on the same manner now for us ghostly each day, privily in the hearts of all those that either say or think against us. I say not but that evermore some men shall say or think somewhat against us, the whiles we live in the travail of this life, as they did against Mary. But I say, an we will give no more heed to their saying nor to their <pb n=152> thinking, nor no more cease of our ghostly privy work for their words and their thoughts, than she did—I say, then, that our Lord shall answer them in spirit, if it shall be well with them that so say and so think, that they shall within few days have shame of their words and their thoughts.

And as He will answer for us thus in spirit, so will He stir other men in spirit to give us our needful things that belong to this life, as meat and clothes with all these other; if He see that we will not leave the work of His love for business about them. And this I say in confusion of their error, that say that it is not lawful for men to set them to serve God in contemplative life, but if they be secure before of their bodily necessaries. For they say, that God sendeth the cow, but not by the horn. And truly they say wrong of God, as they well know. For trust steadfastly, thou whatsoever that thou be, that truly turnest thee from the world unto God, that one of these <pb n=153> two God shall send thee, without business of thyself: and that is either abundance of necessaries, or strength in body and patience in spirit to bear need. What then recketh it, which man have? for all come to one in very contemplatives. And whoso is in doubt of this, either the devil is in his breast and reeveth him of belief, or else he is not yet truly turned to God as he should be; make he it never so quaint, nor never so holy reasons shew there again, whatnot ever that he be.

And therefore thou, that settest thee to be contemplative as Mary was, choose thee rather to be meeked under the wonderful height and the worthiness of God, the which is perfect, than under thine own wretchedness, the which is imperfect: that is to say, look that thy special beholding be more to the worthiness of God than to thy wretchedness. For to them that be perfectly meeked, no thing shall defail; neither bodily thing, nor ghostly. For <pb n=154> why? They have God, in whom is all plenty; and whoso hath Him—yea, as this book telleth—him needeth nought else in this life. <pb n=155>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND TWENTIETH CHAPTER


What charity is in itself, and how it is truly and perfectly contained in the work of this book.


AND as it is said of meekness, how that it is truly and perfectly comprehended in this little blind love pressed, when it is beating upon this dark cloud of unknowing, all other things put down and forgotten: so it is to be understood of all other virtues, and specially of charity.

For charity is nought else to bemean to thine understanding, but love of God for Himself above all creatures, and of man for God even as thyself. And that in this work God is loved for Himself, and above all creatures, it seemeth right well. For as it is said <pb n=156> before, that the substance of this work is nought else but a naked intent directed unto God for Himself.

A naked intent I call it. For why, in this work a perfect Prentice asketh neither releasing of pain, nor increasing of meed, nor shortly to say, nought but Himself. Insomuch, that neither he recketh nor looketh after whether that he be in pain or in bliss, else that His will be fulfilled that he loveth. And thus it seemeth that in this work God is perfectly loved for Himself, and that above all creatures. For in this work, a perfect worker may not suffer the memory of the holiest creature that ever God made to commune with him.

And that in this work the second and the lower branch of charity unto thine even‑christian is verily and perfectly fulfilled, it seemeth by the proof. For why, in this work a perfect worker hath no special beholding unto any man by himself, whether that he be kin or stranger, friend or foe. For all men <pb n=157> him thinks equally kin unto him, and no man stranger. All men him thinks be his friends, and none his foes. Insomuch, that him thinks all those that pain him and do him disease in this life, they be his full and his special friends: and him thinketh, that he is stirred to will them as much good, as he would to the homeliest friend that he hath. <pb n=158>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND TWENTIETH CHAPTER


That in the time of this work a perfect soul hath no special beholding to any one man in this life.


I SAY not that in this work he shall have a special beholding to any man in this life, whether that he be friend or foe, kin or stranger; for that may not be if this work shall perfectly be done, as it is when all things under God be fully forgotten, as falleth for this work. But I say that he shall be made so virtuous and so charitable by the virtue of this work, that his will shall be afterwards, when he condescendeth to commune or to pray for his even‑christian—not from all this work, for that may not be without great sin, but from the height of this <pb n=159> work, the which is speedful and needful to do some time as charity asketh—as specially then directed to his foe as to his friend, his stranger as his kin. Yea, and some time more to his foe than to his friend.

Nevertheless, in this work he hath no leisure to look after who is his friend or his foe, his kin or his stranger. I say not but he shall feel some time—yea, full oft—his affection more homely to one, two, or three, than to all these other: for that is lawful to be, for many causes as charity asketh. For such an homely affection felt Christ to John and unto Mary, and unto Peter before many others. But I say, that in the time of this work shall all be equally homely unto him; for he shall feel then no cause, but only God. So that all shall be loved plainly and nakedly for God, and as well as himself.

For as all men were lost in Adam and all men that with work will witness their will of salvation are saved or <pb n=160> shall be by virtue of the Passion of only Christ: not in the same manner, but as it were in the same manner, a soul that is perfectly disposed to this work, and oned thus to God in spirit as the proof of this work witnesseth, doth that in it is to make all men as perfect in this work as itself is. For right as if a limb of our body feeleth sore, all the tother limbs be pained and diseased therefore, or if a limb fare well, all the remnant be gladded therewith—right so is it ghostly of all the limbs of Holy Church. For Christ is our head, and we be the limbs if we be in charity: and whoso will be a perfect disciple of our Lord’s, him behoveth strain up his spirit in this work ghostly, for the salvation of all his brethren and sisters in nature, as our Lord did His body on the Cross. And how? Not only for His friends and His kin and His homely lovers, but generally for all mankind, without any special beholding more to one than to another. For all that will leave sin <pb n=161> and ask mercy shall be saved through the virtue of His Passion. And as it is said of meekness and charity, so it is to be understood of all other virtues. For all they be truly comprehended in this little pressing of love, touched before. <pb n=162>

HERE BEGINNETH THE SIX AND TWENTIETH CHAPTER


That without full special grace, or long use in common grace, the work of this book is right travailous; and in this work, which is the work of the soul helped by grace, and which is the work of only God.


AND therefore travail fast awhile, and beat upon this high cloud of unknowing, and rest afterward. Nevertheless, a travail shall he have who so shall use him in this work; yea, surely! and that a full great travail, unless he have a more special grace, or else that he have of long time used him therein.

But I pray thee, wherein shall that travail be? Surely not in that devout stirring of love that is continually <pb n=163> wrought in his will, not by himself, but by the hand of Almighty God: the which is evermore ready to work this work in each soul that is disposed thereto, and that doth that in him is, and hath done long time before, to enable him to this work.

But wherein then is this travail, I pray thee? Surely, this travail is all in treading down of the remembrance of all the creatures that ever God made, and in holding of them under the cloud of forgetting named before. In this is all the travail, for this is man’s travail, with help of grace. And the tother above—that is to say, the stirring of love—that is the work of only God. And therefore do on thy work, and surely I promise thee He shall not fail in His.

Do on then fast; let see how thou bearest thee. Seest thou not how He standeth and abideth thee? For shame! Travail fast but awhile, and thou shalt soon be eased of the greatness and of the hardness of this travail. <pb n=164> For although it be hard and strait in the beginning, when thou hast no devotion; nevertheless yet after, when thou hast devotion, it shall be made full restful and full light unto thee that before was full hard. And thou shalt have either little travail or none, for then will God work sometimes all by Himself. But not ever, nor yet no long time together, but when Him list and as Him list; and then wilt thou think it merry to let Him alone.

Then will He sometimes peradventure send out a beam of ghostly light, piercing this cloud of unknowing that is betwixt thee and Him; and shew thee some of His privity, the which man may not, nor cannot speak. Then shalt thou feel thine affection inflamed with the fire of His love, far more than I can tell thee, or may or will at this time. For of that work, that falleth to only God, dare I not take upon me to speak with my blabbering fleshly tongue: and shortly to say, although I durst I would do <pb n=165> not. But of that work that falleth to man when he feeleth him stirred and helped by grace, list me well tell thee: for therein is the less peril of the two. <pb n=166>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND TWENTIETH CHAPTER


Who should work in the gracious work of this book.


FIRST and foremost, I will tell thee who should work in this work, and when, and by what means: and what discretion thou shalt have in it. If thou asketh me who shall work thus, I answer thee—all that have forsaken the world in a true will, and thereto that give them not to active life, but to that life that is called contemplative life. All those should work in this grace and in this work, whatsoever that they be; whether they have been accustomed sinners or none. <pb n=167>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND TWENTIETH CHAPTER


That a man should not presume to work in this work before the time that he be lawfully cleansed in conscience of all his special deeds of sin.


BUT if thou asketh me when they should work in this work, then I answer thee and I say: that not ere they have cleansed their conscience of all their special deeds of sin done before, after the common ordinance of Holy Church.

For in this work, a soul drieth up in it all the root and the ground of sin that will always live in it after confession, be it never so busy. And, therefore, whoso will travail in this work, let him first cleanse his conscience; and afterward when he hath done that in him is lawfully, let him dispose him <pb n=168> boldly but meekly thereto. And let him think, that he hath full long been holden therefrom. For this is that work in the which a soul should travail all his lifetime, though he had never sinned deadly. And the whiles that a soul is dwelling in this deadly flesh, it shall evermore see and feel this cumbrous cloud of unknowing betwixt him and God. And not only that, but in pain of the original sin it shall evermore see and feel that some of all the creatures that ever God made, or some of their works, will evermore press in remembrance betwixt it and God. And this is the right wisdom of God, that man, when he had sovereignty and lordship of all other creatures, because that he wilfully made him underling to the stirring of his subjects, leaving the bidding of God and his Maker; that right so after, when he would fulfil the bidding of God, he saw and felt all the creatures that should be beneath him, proudly press above him, betwixt him and his God. <pb n=169>

HERE BEGINNETH THE NINE AND TWENTIETH CHAPTER


That a man should bidingly travail in this work, and suffer the pain thereof, and judge no man.


AND therefore, whoso coveteth to come to cleanness that he lost for sin, and to win to that well‑being where all woe wanteth, him behoveth bidingly to travail in this work, and suffer the pain thereof, whatsoever that he be: whether he have been an accustomed sinner or none.

All men have travail in this work; both sinners, and innocents that never sinned greatly. But far greater travail have those that have been sinners than they that have been none; and that is great reason. Nevertheless, ofttimes it befalleth that some that have been <pb n=170> horrible and accustomed sinners come sooner to the perfection of this work than those that have been none. And this is the merciful miracle of our Lord, that so specially giveth His grace, to the wondering of all this world. Now truly I hope that on Doomsday it shall be fair, when that God shall be seen clearly and all His gifts. Then shall some that now be despised and set at little or nought as common sinners, and peradventure some that now be horrible sinners, sit full seemly with saints in His sight: when some of those that seem now full holy and be worshipped of men as angels, and some of those yet peradventure, that never yet sinned deadly, shall sit full sorry amongst hell caves.

Hereby mayest thou see that no man should be judged of other here in this life, for good nor for evil that they do. Nevertheless deeds may lawfully be judged, but not the man, whether they be good or evil. <pb n=171>

HERE BEGINNETH THE THIRTIETH CHAPTER


Who should blame and condemn other men’s defaults.


BUT I pray thee, of whom shall men’s deeds be judged?

Surely of them that have power, and cure of their souls: either given openly by the statute and the ordinance of Holy Church, or else privily in spirit at the special stirring of the Holy Ghost in perfect charity. Each man beware, that he presume not to take upon him to blame and condemn other men’s defaults, but if he feel verily that he be stirred of the Holy Ghost within in his work; for else may he full lightly err in his dooms. And therefore beware: judge thyself as thee list betwixt thee and thy God or thy ghostly father, and let other men alone. <pb n=172>

HERE BEGINNETH THE ONE AND THIRTIETH CHAPTER


How a man should have him in beginning of this work against all thoughts and stirrings of sin.


AND from the time that thou feelest that thou hast done that in thee is, lawfully to amend thee at the doom of Holy Church, then shalt thou set thee sharply to work in this work. And then if it so be that thy foredone special deeds will always press in thy remembrance betwixt thee and thy God, or any new thought or stirring of any sin either, thou shalt stalwartly step above them with a fervent stirring of love, and tread them down under thy feet. And try to cover them with a thick cloud of forgetting, as they never had been done in this life of thee <pb n=173> nor of other man either. And if they oft rise, oft put them down: and shortly to say, as oft as they rise, as oft put them down. And if thee think that the travail be great, thou mayest seek arts and wiles and privy subtleties of ghostly devices to put them away: the which subtleties be better learned of God by the proof than of any man in this life. <pb n=174>

HERE BEGINNETH THE TWO AND THIRTIETH CHAPTER


Of two ghostly devices that be helpful to a ghostly beginner in the work of this book.


NEVERTHELESS, somewhat of this subtlety shall I tell thee as me think. Prove thou and do better, if thou better mayest. Do that in thee is, to let be as thou wist not that they press so fast upon thee betwixt thee and thy God. And try to look as it were over their shoulders, seeking another thing: the which thing is God, enclosed in a cloud of unknowing. And if thou do thus, I trow that within short time thou shalt be eased of thy travail. I trow that an this device be well and truly conceived, it is nought else but a longing desire unto God, to feel Him <pb n=175> and see Him as it may be here: and such a desire is charity, and it obtaineth always to be eased.

Another device there is: prove thou if thou wilt. When thou feelest that thou mayest on nowise put them down, cower thou down under them as a caitiff and a coward overcome in battle, and think that it is but a folly to thee to strive any longer with them, and therefore thou yieldest thee to God in the hands of thine enemies. And feel then thyself as thou wert foredone for ever. Take good heed of this device I pray thee, for me think in the proof of this device thou shouldest melt all to water. And surely me think an this device be truly conceived it is nought else but a true knowing and a feeling of thyself as thou art, a wretch and a filthy, far worse than nought: the which knowing and feeling is meekness. And this meekness obtaineth to have God Himself mightily descending, to venge thee of thine enemies, for to take <pb n=176> thee up, and cherishingly dry thine ghostly eyen; as the father doth the child that is in point to perish under the mouths of wild swine or wode biting bears. <pb n=177>

HERE BEGINNETH THE THREE AND THIRTIETH CHAPTER


That in this work a soul is cleansed both of his special sins and of the pain of them, and yet how there is no perfect rest in this life.


MORE devices tell I thee not at this time; for an thou have grace to feel the proof of these, I trow that thou shalt know better to learn me than I thee. For although it should be thus, truly yet me think that I am full far therefrom. And therefore I pray thee help me, and do thou for thee and for me.

Do on then, and travail fast awhile, I pray thee, and suffer meekly the pain if thou mayest not soon win to these arts. For truly it is thy purgatory, and then when thy pain is all <pb n=178> passed and thy devices be given of God, and graciously gotten in custom; then it is no doubt to me that thou art cleansed not only of sin, but also of the pain of sin. I mean, of the pain of thy special foredone sins, and not of the pain of the original sin. For that pain shall always last on thee to thy death day, be thou never so busy. Nevertheless, it shall but little provoke thee, in comparison of this pain of thy special sins; and yet shalt thou not be without great travail. For out of this original sin will all day spring new and fresh stirrings of sin: the which thee behoveth all day to smite down, and be busy to shear away with a sharp double‑edged dreadful sword of discretion. And hereby mayest thou see and learn, that there is no soothfast security, nor yet no true rest in this life.

Nevertheless, herefore shalt thou not go back, nor yet be overfeared of thy failing. For an it so be that thou mayest have grace to destroy the pain <pb n=179> of thine foredone special deeds, in the manner before said—or better if thou better mayest—sure be thou, that the pain of the original sin, or else the new stirrings of sin that be to come, shall but right little be able to provoke thee. <pb n=180>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND THIRTIETH CHAPTER


That God giveth this grace freely without any means, and that it may not be come to with means.


AND if thou askest me by what means thou shalt come to this work, I beseech Almighty God of His great grace and His great courtesy to teach thee Himself. For truly I do thee well to wit that I cannot tell thee, and that is no wonder. For why, that is the work of only God, specially wrought in what soul that Him liketh without any desert of the same soul. For without it no saint nor no angel can think to desire it. And I trow that our Lord as specially and as oft—yea! and more specially and more oft—will vouchsafe to work this work <pb n=181> in them that have been accustomed sinners, than in some other, that never grieved Him greatly in comparison of them. And this will He do, for He will be seen all‑merciful and almighty; and for He will be seen to work as Him list, where Him list, and when Him list.

And yet He giveth not this grace, nor worketh not this work, in any soul that is unable thereto. And yet, there is no soul without this grace, able to have this grace: none, whether it be a sinner’s soul or an innocent soul. For neither it is given for innocence, nor withholden for sin. Take good heed, that I say withholden, and not withdrawn. Beware of error here, I pray thee; for ever, the nearer men touch the truth, more wary men behoveth to be of error. I mean but well: if thou canst not conceive it, lay it by thy side till God come and teach thee. Do then so, and hurt thee not.

Beware of pride, for it blasphemeth God in His gifts, and boldeneth sinners. <pb n=182> Wert thou verily meek, thou shouldest feel of this work as I say: that God giveth it freely without any desert. The condition of this work is such, that the presence thereof enableth a soul for to have it and for to feel it. And that ableness may no soul have without it. The ableness to this work is oned to the work’s self without departing; so that whoso feeleth this work is able thereto, and none else. Insomuch, that without this work a soul is as it were dead, and cannot covet it nor desire it. Forasmuch as thou willest it and desirest it, so much hast thou of it, and no more nor no less: and yet is it no will, nor no desire, but a thing thou wottest never what, that stirreth thee to will and desire thou wottest never what. Reck thee never if thou wittest no more, I pray thee: but do forth ever more and more, so that thou be ever doing.

And if I shall shortlier say, let that thing do with thee and lead thee whereso it list. Let it be the worker, <pb n=183> and you but the sufferer: do but look upon it, and let it alone. Meddle thee not therewith as thou wouldest help it, for dread lest thou spill all. Be thou but the tree, and let it be the wright: be thou but the house, and let it be the husbandman dwelling therein. Be blind in this time, and shear away covetise of knowing, for it will more let thee than help thee. It sufficeth enough unto thee, that thou feelest thee stirred likingly with a thing thou wottest never what, else that in this stirring thou hast no special thought of any thing under God; and that thine intent be nakedly directed unto God.

And if it be thus, trust then steadfastly that it is only God that stirreth thy will and thy desire plainly by Himself, without means either on His part or on thine. And be not feared, for the devil may not come so near. He may never come to stir a man’s will, but occasionally and by means from afar, be he never so subtle a devil. <pb n=184> For sufficiently and without means may no good angel stir thy will: nor, shortly to say, nothing but only God. So that thou mayest conceive here by these words somewhat (but much more clearly by the proof), that in this work men shall use no means: nor yet men may not come thereto with means. All good means hang upon it, and it on no means; nor no means may lead thereto. <pb n=185>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND THIRTIETH CHAPTER


Of three means in the which a contemplative Prentice should be occupied, in reading, thinking, and praying.


NEVERTHELESS, means there be in the which a contemplative prentice should be occupied, the which be these—Lesson, Meditation, and Orison: or else to thine understanding they may be called—Reading, Thinking, and Praying. Of these three thou shalt find written in another book of another man’s work, much better than I can tell thee; and therefore it needeth not here to tell thee of the qualities of them. But this may I tell thee: these three be so coupled together, that unto them that be beginners and profiters—but not to them that be <pb n=186> perfect, yea, as it may be here—thinking may not goodly be gotten, without reading or hearing coming before. All is one in manner, reading and hearing: clerks reading on books, and lewd men reading on clerks when they hear them preach the word of God. Nor prayer may not goodly be gotten in beginners and profiters, without thinking coming before.

See by the proof. In this same course, God’s word either written or spoken is likened to a mirror. Ghostly, the eyes of thy soul is thy reason; thy conscience is thy visage ghostly. And right as thou seest that if a foul spot be in thy bodily visage, the eyes of the same visage may not see that spot nor wit where it is, without a mirror or a teaching of another than itself; right so it is ghostly, without reading or hearing of God’s word it is impossible to man’s understanding that a soul that is blinded in custom of sin should see the foul spot in his conscience. <pb n=187>

And so following, when a man seeth in a bodily or ghostly mirror, or wots by other men’s teaching, whereabouts the foul spot is on his visage, either bodily or ghostly; then at first, and not before, he runneth to the well to wash him. If this spot be any special sin, then is this well Holy Church, and this water confession, with the circumstances. If it be but a blind root and a stirring of sin, then is this well merciful God, and this water prayer, with the circumstances. And thus mayest thou see that no thinking may goodly be gotten in beginners and profiters, without reading or hearing coming before: nor praying without thinking. <pb n=188>

HERE BEGINNETH THE SIX AND THIRTIETH CHAPTER


Of the meditations of them that continually travail in the work of this book.


BUT it is not so with them that continually work in the work of this book. For their meditations be but as they were sudden conceits and blind feelings of their own wretchedness, or of the goodness of God; without any means of reading or hearing coming before, and without any special beholding of any thing under God. These sudden conceits and these blind feelings be sooner learned of God than of man. I care not though thou haddest nowadays none other meditations of thine own wretchedness, nor of the goodness of God (I mean if thou feel thee thus stirred by grace and by counsel), but such as thou <pb n=189> mayest have in this word SIN, and in this word GOD: or in such other, which as thee list. Not breaking nor expounding these words with curiosity of wit, in beholding after the qualities of these words, as thou wouldest by that beholding increase thy devotion. I trow it should never be so in this case and in this work. But hold them all whole these words; and mean by sin, a lump, thou wottest never what, none other thing but thyself. Me think that in this blind beholding of sin, thus congealed in a lump, none other thing than thyself, it should be no need to bind a madder thing, than thou shouldest be in this time. And yet peradventure, whoso looked upon thee should think thee full soberly disposed in thy body, without any changing of countenance; but sitting or going or lying, or leaning or standing or kneeling, whether thou wert, in a full sober restfulness. <pb n=190>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND THIRTIETH CHAPTER


Of the special prayers of them that be continual workers in the word of this book


AND right as the meditations of them that continually work in this grace and in this work rise suddenly without any means, right so do their prayers. I mean of their special prayers, not of those prayers that be ordained of Holy Church. For they that be true workers in this work, they worship no prayer so much: and therefore they do them, in the form and in the statute that they be ordained of holy fathers before us. But their special prayers rise evermore suddenly unto God, without any means or any premeditation <pb n=191> in special coming before, or going therewith.

And if they be in words, as they be but seldom, then be they but in full few words: yea, and in ever the fewer the better. Yea, and if it be but a little word of one syllable, me think it better than of two: and more, too, according to the work of the spirit, since it so is that a ghostly worker in this work should evermore be in the highest and the sovereignest point of the spirit. That this be sooth, see by ensample in the course of nature. A man or a woman, afraid with any sudden chance of fire or of man’s death or what else that it be, suddenly in the height of his spirit, he is driven upon haste and upon need for to cry or for to pray after help. Yea, how? Surely, not in many words, nor yet in one word of two syllables. And why is that? For him thinketh it over long tarrying for to declare the need and the work of his spirit. And therefore he bursteth up hideously <pb n=192> with a great spirit, and cryeth a little word, but of one syllable: as is this word «fire,» or this word «out!»

And right as this little word «fire» stirreth rather and pierceth more hastily the ears of the hearers, so doth a little word of one syllable when it is not only spoken or thought, but privily meant in the deepness of spirit; the which is the height, for in ghostliness all is one, height and deepness, length and breadth. And rather it pierceth the ears of Almighty God than doth any long psalter unmindfully mumbled in the teeth. And herefore it is written, that short prayer pierceth heaven. <pb n=193>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND THIRTIETH CHAPTER


How and why that short prayer pierceth heaven


AND why pierceth it heaven, this little short prayer of one little syllable? Surely because it is prayed with a full spirit, in the height and in the deepness, in the length and in the breadth of his spirit that prayeth it. In the height it is, for it is with all the might of the spirit. In the deepness it is, for in this little syllable be contained all the wits of the spirit. In the length it is, for might it ever feel as it feeleth, ever would it cry as it cryeth. In the breadth it is, for it willeth the same to all other that it willeth to itself.

In this time it is that a soul hath <pb n=194> comprehended after the lesson of Saint Paul with all saints—not fully, but in manner and in part, as it is according unto this work—which is the length and the breadth, the height and the deepness of everlasting and all‑lovely, almighty, and all‑witting God. The everlastingness of God is His length. His love is His breadth. His might is His height. And His wisdom is His deepness. No wonder though a soul that is thus nigh conformed by grace to the image and the likeness of God his maker, be soon heard of God! Yea, though it be a full sinful soul, the which is to God as it were an enemy; an he might through grace come for to cry such a little syllable in the height and the deepness, the length and the breadth of his spirit, yet he should for the hideous noise of his cry be always heard and helped of God.

See by ensample. He that is thy deadly enemy, an thou hear him so afraid that he cry in the height of his spirit this little word «fire,» or this <pb n=195> word «out»; yet without any beholding to him for he is thine enemy, but for pure pity in thine heart stirred and raised with the dolefulness of this cry, thou risest up—yea, though it be about midwinter’s night—and helpest him to slack his fire, or for to still him and rest him in his distress. Oh, Lord! since a man may be made so merciful in grace, to have so much mercy and so much pity of his enemy, notwithstanding his enmity, what pity and what mercy shall God have then of a ghostly cry in soul, made and wrought in the height and the deepness, the length and the breadth of his spirit; the which hath all by nature that man hath by grace? And much more, surely without comparison, much more mercy will He have; since it is, that that thing that is so had by nature is nearer to an eternal thing than that which is had by grace. <pb n=196>

HERE BEGINNETH THE NINE AND THIRTIETH CHAPTER


How a perfect worker shall pray, and what prayer is in itself; and if a man shall pray in words, which words accord them most to the property of prayer.


AND therefore it is, to pray in the height and the deepness, the length and the breadth of our spirit. And that not in many words, but in a little word of one syllable.

And what shall this word be? Surely such a word as is best according unto the property of prayer. And what word is that? Let us first see what prayer is properly in itself, and thereafter we may clearlier know what word will best accord to the property of prayer.

Prayer in itself properly is not else, <pb n=197> but a devout intent direct unto God, for getting of good and removing of evil. And then, since it so is that all evil be comprehended in sin, either by cause or by being, let us therefore when we will intentively pray for removing of evil either say, or think, or mean, nought else nor no more words, but this little word «sin.» And if we will intentively pray for getting of good, let us cry, either with word or with thought or with desire, nought else nor no more words, but this word «God.» For why, in God be all good, both by cause and by being. Have no marvel why I set these words forby all other. For if I could find any shorter words, so fully comprehending in them all good and all evil, as these two words do, or if I had been learned of God to take any other words either, I would then have taken them and left these; and so I counsel that thou do.

Study thou not for no words, for so shouldest thou never come to thy purpose nor to this work, for it is <pb n=198> never got by study, but all only by grace. And therefore take thou none other words to pray in, although I set these here, but such as thou art stirred of God for to take. Nevertheless, if God stir thee to take these, I counsel not that thou leave them; I mean if thou shalt pray in words, and else not. For why, they be full short words. But although the shortness of prayer be greatly commended here, nevertheless the oftness of prayer is never the rather refrained. For as it is said before, it is prayed in the length of the spirit; so that it should never cease, till the time were that it had fully gotten that that it longed after. Ensample of this have we in a man or a woman afraid in the manner beforesaid. For we see well, that they cease never crying on this little word «out,» or this little word «fire,» ere the time be that they have in great part gotten help of their grief. <pb n=199>

HERE BEGINNETH THE FORTIETH CHAPTER


That in the time of this work a soul hath no special beholding to any vice in itself nor to any virtue in itself.


DO thou, on the same manner, fill thy spirit with the ghostly bemeaning of this word «sin,» and without any special beholding unto any kind of sin, whether it be venial or deadly: Pride, Wrath, or Envy, Covetyse, Sloth, Gluttony, or Lechery. What recks it in contemplatives, what sin that it be, or how muckle a sin that it be? For all sins them thinketh—I mean for the time of this work—alike great in themselves, when the least sin departeth them from God, and letteth them of their ghostly peace.

And feel sin a lump, thou wottest never what, but none other thing than <pb n=200> thyself. And cry then ghostly ever upon one: a Sin, sin, sin! Out, out, out!» This ghostly cry is better learned of God by the proof, than of any man by word. For it is best when it is in pure spirit, without special thought or any pronouncing of word; unless it be any seldom time, when for abundance of spirit it bursteth up into word, so that the body and the soul be both filled with sorrow and cumbering of sin.

On the same manner shalt thou do with this little word «God.» Fill thy spirit with the ghostly bemeaning of it without any special beholding to any of His works—whether they be good, better, or best of all—bodily or ghostly, or to any virtue that may be wrought in man’s soul by any grace; not looking after whether it be meekness or charity, patience or abstinence, hope, faith, or soberness, chastity or wilful poverty. What recks this in contemplatives? For all virtues they find and feel in God; for in Him is all <pb n=201> thing, both by cause and by being. For they think that an they had God they had all good, and therefore they covet nothing with special beholding, but only good God. Do thou on the same manner as far forth as thou mayest by grace: and mean God all, and all God, so that nought work in thy wit and in thy will, but only God.

And because that ever the whiles thou livest in this wretched life, thee behoveth always feel in some part this foul stinking lump of sin, as it were oned and congealed with the substance of thy being, therefore shalt thou changeably mean these two words—sin and God. With this general knowing, that an thou haddest God, then shouldest thou lack sin: and mightest thou lack sin, then shouldest thou have God. <pb n=202>

HERE BEGINNETH THE ONE AND FORTIETH CHAPTER


That in all other works beneath this, men should keep discretion; but in this none.


AND furthermore, if thou ask me what discretion thou shalt have in this work, then I answer thee and say, right none! For in all thine other doings thou shalt have discretion, as in eating and in drinking, and in sleeping and in keeping of thy body from outrageous cold or heat, and in long praying or reading, or in communing in speech with thine even-christian. In all these shalt thou keep discretion, that they be neither too much nor too little. But in this work shalt thou hold no measure: for I would that thou shouldest never cease of this work the whiles thou livest. <pb n=203>

I say not that thou shalt continue ever therein alike fresh, for that may not be. For sometime sickness and other unordained dispositions in body and in soul, with many other needfulness to nature, will let thee full much, and ofttimes draw thee down from the height of this working. But I say that thou shouldest evermore have it either in earnest or in game; that is to say, either in work or in will. And therefore for God’s love be wary with sickness as much as thou mayest goodly, so that thou be not the cause of thy feebleness, as far as thou mayest. For I tell thee truly, that this work asketh a full great restfulness, and a full whole and clean disposition, as well in body as in soul.

And therefore for God’s love govern thee discreetly in body and in soul, and get thee thine health as much as thou mayest. And if sickness come against thy power, have patience and abide meekly God’s mercy: and all is then good enough. For I tell thee <pb n=204> truly, that ofttimes patience in sickness and in other diverse tribulations pleaseth God much more than any liking devotion that thou mayest have in thy health. <pb n=205>

HERE BEGINNETH THE TWO AND FORTIETH CHAPTER


That by indiscretion in this, men shall keep discretion in all other things; and surely else never


BUT peradventure thou askest me, how thou shalt govern thee discreetly in meat and in sleep, and in all these other. And hereto I think to answer thee right shortly: «Get that thou get mayest.» Do this work evermore without ceasing and without discretion, and thou shalt well ken begin and cease in all other works with a great discretion. For I may not trow that a soul continuing in this work night and day without discretion, should err in any of these outward doings; and else, me think that he should always err. <pb n=206>

And therefore, an I might get a waking and a busy beholding to this ghostly work within in my soul, I would then have a heedlessness in eating and in drinking, in sleeping and in speaking, and in all mine outward doings. For surely I trow I should rather come to discretion in them by such a heedlessness, than by any busy beholding to the same things, as I would by that beholding set a mark and a measure by them. Truly I should never bring it so about, for ought that I could do or say. Say what men say will, and let the proof witness. And therefore lift up thine heart with a blind stirring of love; and mean now sin, and now God. God wouldest thou have, and sin wouldest thou lack. God wanteth thee; and sin art thou sure of. Now good God help thee, for now hast thou need! <pb n=207>

HERE BEGINNETH THE THREE AND FORTIETH CHAPTER


That all witting and feeling of a man’s own being must needs be lost if the perfection of this word shall verily be felt in any soul in this life.


LOOK that nought work in thy wit nor in thy will but only God. And try for to fell all witting and feeling of ought under God, and tread all down full far under the cloud of forgetting. And thou shalt understand, that thou shalt not only in this work forget all other creatures than thyself, or their deeds or thine, but also thou shalt in this work forget both thyself and also thy deeds for God, as well as all other creatures and their deeds. For it is the condition of a perfect lover, not only to love that thing that he loveth <pb n=208> more than himself; but also in a manner for to hate himself for that thing that he loveth.

Thus shalt thou do with thyself: thou shalt loathe and be weary with all that thing that worketh in thy wit and in thy will unless it be only God. For why, surely else, whatsoever that it be, it is betwixt thee and thy God. And no wonder though thou loathe and hate for to think on thyself, when thou shalt always feel sin, a foul stinking lump thou wottest never what, betwixt thee and thy God: the which lump is none other thing than thyself. For thou shalt think it oned and congealed with the substance of thy being: yea, as it were without departing.

And therefore break down all witting and feeling of all manner of creatures; but most busily of thyself. For on the witting and the feeling of thyself hangeth witting and feeling of all other creatures; for in regard of it, all other creatures be lightly forgotten. For, an thou wilt busily set thee to <pb n=209> the proof, thou shalt find when thou hast forgotten all other creatures and all their works—yea, and thereto all thine own works—that there shall live yet after, betwixt thee and thy God, a naked witting and a feeling of thine own being: the which witting and feeling behoveth always be destroyed, ere the time be that thou feel soothfastly the perfection of this work. <pb n=210>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND FORTIETH CHAPTER


How a soul shall dispose it on its own part, for to destroy all witting and feeling of its own being.


BUT now thou askest me, how thou mayest destroy this naked witting and feeling of thine own being. For peradventure thou thinkest that an it were destroyed, all other lettings were destroyed: and if thou thinkest thus, thou thinkest right truly. But to this I answer thee and I say, that without a full special grace full freely given of God, and thereto a full according ableness to receive this grace on thy part, this naked witting and feeling of thy being may on nowise be destroyed. And this ableness is <pb n=211> nought else but a strong and a deep ghostly sorrow.

But in this sorrow needeth thee to have discretion, on this manner: thou shalt be wary in the time of this sorrow, that thou neither too rudely strain thy body nor thy spirit, but sit full still, as it were in a sleeping device, all forsobbed and forsunken in sorrow. This is true sorrow; this is perfect sorrow; and well were him that might win to this sorrow. All men have matter of sorrow: but most specially he feeleth matter of sorrow, that wotteth and feeleth that he is. All other sorrows be unto this in comparison but as it were game to earnest. For he may make sorrow earnestly, that wotteth and feeleth not only what he is, but that he is. And whoso felt never this sorrow, he may make sorrow: for why, he felt yet never perfect sorrow. This sorrow, when it is had, cleanseth the soul, not only of sin, but also of pain that it hath deserved for sin; and thereto it <pb n=212> maketh a soul able to receive that joy, the which reeveth from a man all witting and feeling of his being.

This sorrow, if it be truly conceived, is full of holy desire: and else might never man in this life abide it nor bear it. For were it not that a soul were somewhat fed with a manner of comfort of his right working, else should he not be able to bear the pain that he hath of the witting and feeling of his being. For as oft as he would have a true witting and a feeling of his God in purity of spirit, as it may be here, and sithen feeleth that he may not—for he findeth evermore his witting and his feeling as it were occupied and filled with a foul stinking lump of himself, the which behoveth always be hated and be despised and forsaken, if he shall be God’s perfect disciple learned of Himself in the mount of perfection—so oft, he goeth nigh mad for sorrow. Insomuch, that he weepeth and waileth, striveth, curseth, and banneth; and shortly to <pb n=213> say, him thinketh that he beareth so heavy a burthen of himself that he careth never what betides him, so that God were pleased. And yet in all this sorrow he desireth not to unbe: for that were devil’s madness and despite unto God. But him listeth right well to be; and he intendeth full heartily thanking to God, for the worthiness and the gift of his being, for all that he desire unceasingly for to lack the witting and the feeling of his being.

This sorrow and this desire behoveth every soul have and feel in itself, either in this manner or in another; as God vouchsafeth for to learn to His ghostly disciples after His well willing and their according ableness in body and in soul, in degree and disposition, ere the time be that they may perfectly be oned unto God in perfect charity—such as may be had here—if God vouchsafeth. <pb n=214>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND FORTIETH CHAPTER


A good declaring of some certain deceits that may befall in this work.


BUT one thing I tell thee, that in this work may a young disciple that hath not yet been well used and proved in ghostly working, full lightly be deceived; and, but he be soon wary, and have grace to leave off and meek him to counsel, peradventure be destroyed in his bodily powers and fall into fantasy in his ghostly wits. And all this is along of pride, and of fleshliness and curiosity of wit.

And on this manner may this deceit befall. A young man or a woman new set to the school of devotion heareth this sorrow and this desire be read and spoken: how that a man <pb n=215> shall lift up his heart unto God, and unceasingly desire for to feel the love of his God. And as fast in a curiosity of wit they conceive these words not ghostly as they be meant, but fleshly and bodily; and travail their fleshly hearts outrageously in their breasts. And what for lacking of grace and pride and curiosity in themselves, they strain their veins and their bodily powers so beastly and so rudely, that within short time they fall either into frenzies, weariness, and a manner of unlisty feebleness in body and in soul, the which maketh them to wend out of themselves and seek some false and some vain fleshly and bodily comfort without, as it were for recreation of body and of spirit: or else, if they fall not in this, else they merit for ghostly blindness, and for fleshly chafing of their nature in their bodily breasts in the time of this feigned beastly and not ghostly working, for to have their breasts either enflamed with an unkindly heat of nature <pb n=216> caused of misruling of their bodies or of this feigned working, or else they conceive a false heat wrought by the Fiend, their ghostly enemy, caused of their pride and of their fleshliness and their curiosity of wit. And yet peradventure they ween it be the fire of love, gotten and kindled by the grace and the goodness of the Holy Ghost. Truly, of this deceit, and of the branches thereof, spring many mischiefs: much hypocrisy, much heresy, and much error. For as fast after such a false feeling cometh a false knowing in the Fiend’s school, right as after a true feeling cometh a true knowing in God’s school. For I tell thee truly, that the devil hath his contemplatives as God hath His.

This deceit of false feeling, and of false knowing following thereon, hath diverse and wonderful variations, after the diversity of states and the subtle conditions of them that be deceived: as hath the true feeling and knowing <pb n=217> of them that be saved. But I set no more deceits here but those with the which I trow thou shalt be assailed if ever thou purpose thee to work in this work. For what should it profit to thee to wit how these great clerks, and men and women of other degrees than thou art, be deceived? Surely right nought; and therefore I tell thee no more but those that fall unto thee if thou travail in this work. And therefore I tell thee this, for thou shalt be wary therewith in thy working, if thou be assailed therewith. <pb n=218>

HERE BEGINNETH THE SIX AND FORTIETH CHAPTER


A good teaching how a man shall flee these deceits, and work more with a listiness of spirit, than with any boisterousness of body


AND therefore for God’s love be wary in this work, and strain not thine heart in thy breast over‑rudely nor out of measure; but work more with a list than with any worthless strength. For ever the more Mistily, the more meekly and ghostly: and ever the more rudely, the more bodily and beastly. And therefore be wary, for surely what beastly heart that presumeth for to touch the high mount of this work, it shall be beaten away with stones. Stones be hard and dry in their kind, and they hurt full sore where they hit. And surely such rude <pb n=219> strainings be full hard fastened in fleshliness of bodily feeling, and full dry from any witting of grace; and they hurt full sore the silly soul, and make it fester in fantasy feigned of fiends. And therefore be wary with this beastly rudeness, and learn thee to love listily, with a soft and a demure behaviour as well in body as in soul; and abide courteously and meekly the will of our Lord, and snatch not overhastily, as it were a greedy greyhound, hunger thee never so sore. And, gamingly be it said, I counsel that thou do that in thee is, refraining the rude and the great stirring of thy spirit, right as thou on nowise wouldest let Him wit how fain thou wouldest see Him, and have Him or feel Him.

This is childishly and playingly spoken, thee think peradventure. But I trow whoso had grace to do and feel as I say, he should feel good gamesome play with Him, as the father doth with the child, kissing and clipping, that well were him so. <pb n=220>

HERE BEGINNETH THE SEVEN AND FORTIETH CHAPTER


A slight teaching of this work in purity of spirit; declaring how that on one manner a soul should shed his desire unto God, and on ye contrary unto man.


LOOK thou have no wonder why that I speak thus childishly, and as it were follily and lacking natural discretion; for I do it for certain reasons, and as me thinketh that I have been stirred many days, both to feel thus and think thus and say thus, as well to some other of my special friends in God, as I am now unto thee.

And one reason is this, why that I bid thee hide from God the desire of thine heart. For I hope it should more clearly come to His knowing, for thy profit and in fulfilling of thy <pb n=221> desire, by such an hiding, than it should by any other manner of shewing that I trow thou couldest yet shew. And another reason is, for I would by such a hid shewing bring thee out of the boisterousness of bodily feeling into the purity and deepness of ghostly feeling; and so furthermore at the last to help thee to knit the ghostly knot of burning love betwixt thee and thy God, in ghostly onehead and according of will.

Thou wottest well this, that God is a Spirit; and whoso should be oned unto Him, it behoveth to be in soothfastness and deepness of spirit, full far from any feigned bodily thing. Sooth it is that all thing is known of God, and nothing may be hid from His witting, neither bodily thing nor ghostly. But more openly is that thing known and shewed unto Him, the which is hid in deepness of spirit, sith it so is that He is a Spirit, than is anything that is mingled with any manner of bodilyness. For all bodily thing is farther <pb n=222> from God by the course of nature than any ghostly thing. By this reason it seemeth, that the whiles our desire is mingled with any matter of bodilyness, as it is when we stress and strain us in spirit and in body together, so long it is farther from God than it should be, an it were done more devoutly and more listily in soberness and in purity and in deepness of spirit.

And here mayest thou see somewhat and in part the reason why that I bid thee so childishly cover and hide the stirring of thy desire from God. And yet I bid thee not plainly hide it; for that were the bidding of a fool, for to bid thee plainly do that which on nowise may be done. But I bid thee do that in thee is to hide it. And why bid I thus? Surely because I would that thou cast it into deepness of spirit, far from any rude mingling of any bodilyness, the which would make it less ghostly and farther from God inasmuch: and because I wot well that ever the more that thy spirit hath of <pb n=223> ghostliness, the less it hath of bodilyness and the nearer it is to God, and the better it pleaseth Him and the more clearly it may be seen of Him. Not that His sight may be any time or in any thing more clear than in another, for it is evermore unchangeable: but because it is more like unto Him, when it is in purity of spirit, for He is a Spirit.

Another reason there is, why that I bid thee do that in thee is to let Him not wit: for thou and I and many such as we be, we be so able to conceive a thing bodily the which is said ghostly, that peradventure an I had bidden thee shew unto God the stirring of thine heart, thou shouldest have made a bodily shewing unto Him, either in gesture or in voice, or in word, or in some other rude bodily straining, as it is when thou shalt shew a thing that is hid in thine heart to a bodily man: and insomuch thy work should have been impure. For on one manner shall a thing be shewed to man, and on another manner unto God. <pb n=224>

HERE BEGINNETH THE EIGHT AND FORTIETH CHAPTER


How God will be served both with body and with soul, and reward men in both; and how men shall know when all those sounds and sweetness that fall into the body in time of prayer be both good and evil


I SAY not this because I will that thou desist any time, if thou be stirred for to pray with thy mouth, or for to burst out for abundance of devotion in thy spirit for to speak unto God as unto man, and say some good word as thou feelest thee stirred: as be these, «Good JESU! Fair JESU! Sweet JESU!» and all such other. Nay, God forbid thou take it thus! For truly I mean not thus, and God forbid that I should depart that which God hath <pb n=225> coupled, the body and the spirit. For God will be served with body and with soul both together, as seemly is, and will reward man his meed in bliss, both in body and in soul. And in earnest of that meed, sometimes He will enflame the body of devout servants of His here in this life: not once or twice, but peradventure right oft and as Him liketh, with full wonderful sweetness and comforts. Of the which, some be not coming from without into the body by the windows of our wits, but from within; rising and springing of abundance of ghostly gladness, and of true devotion in the spirit. Such a comfort and such a sweetness shall not be had suspect: and shortly to say, I trow that he that feeleth it may not have it suspect.

But all other comforts, sounds and gladness and sweetness, that come from without suddenly and thou wottest never whence, I pray thee have them suspect. For they may be both good and evil; wrought by a good <pb n=226> angel if they be good, and by an evil angel if they be evil. And this may on nowise be evil, if their deceits of curiosity of wit, and of unordained straining of the fleshly heart be removed as I learn thee, or better if thou better mayest. And why is that? Surely for the cause of this comfort; that is to say, the devout stirring of love, the which dwelleth in pure spirit. It is wrought of the hand of Almighty God without means, and therefore it behoveth always be far from any fantasy, or any false opinion that may befall to man in this life.

And of the tother comforts and sounds and sweetness, how thou shouldest wit whether they be good or evil I think not to tell thee at this time: and that is because me think that it needeth not. For why, thou mayest find it written in another place of another man’s work, a thousandfold better than I can say or write: and so mayest thou this that I set here, far better than it is here. But what <pb n=227> thereof? Therefore shall I not let, nor it shall not noye me, to fulfil the desire and the stirring of thine heart; the which thou hast shewed thee to have unto me before this time in thy words, and now in thy deeds.

But this may I say thee of those sounds and of those sweetnesses, that come in by the windows of thy wits, the which may be both good and evil. Use thee continually in this blind and devout and this Misty stirring of love that I tell thee: and then I have no doubt, that it shall not well be able to tell thee of them. And if thou yet be in part astonished of them at the first time, and that is because that they be uncouth, yet this shall it do thee: it shall bind thine heart so fast, that thou shalt on nowise give full great credence to them, ere the time be that thou be either certified of them within wonderfully by the Spirit of God, or else without by counsel of some discreet father. <pb n=228>

HERE BEGINNETH THE NINE AND FORTIETH CHAPTER


The substance of all perfection is nought else but a good will; and how that all sounds and comfort and sweetness that may befall in this life be to it but as it were accidents.


AND therefore I pray thee, lean listily to this meek stirring of love in thine heart, and follow thereafter: for it will be thy guide in this life and bring thee to bliss in the tother. It is the substance of all good living, and without it no good work may be begun nor ended. It is nought else but a good and an according will unto God, and a manner of well‑pleasedness and a gladness that thou feelest in thy will of all that He doth.

Such a good will is the substance <pb n=229> of all perfection. All sweetness and comforts, bodily or ghostly, be to this but as it were accidents, be they never so holy; and they do but hang on this good will. Accidents I call them, for they may be had and lacked without breaking asunder of it. I mean in this life, but it is not so in the bliss of heaven; for there shall they be oned with the substance without departing, as shall the body in the which they work with the soul. So that the substance of them here is but a good ghostly will. And surely I trow that he that feeleth the perfection of this will, as it may be had here, there may no sweetness nor no comfort fall to any man in this life, that he is not as fain and as glad to lack it at God’s will, as to feel it and have it. <pb n=230>

HERE BEGINNETH THE FIFTIETH CHAPTER


Which is chaste love; and how in some creatures such sensible comforts be but seldom, and in some right oft.


AND hereby mayest thou see that we should direct all our beholding unto this meek stirring of love in our will. And in all other sweetness and comforts, bodily or ghostly, be they never so liking nor so holy, if it be courteous and seemly to say, we should have a manner of recklessness. If they come, welcome them: but lean not too much on them for fear of feebleness, for it will take full much of thy powers to bide any long time in such sweet feelings and weepings. And peradventure thou mayest be stirred for to love God for them, and that shalt thou feel by this: if thou grumble overmuch <pb n=231> when they be away. And if it be thus, thy love is not yet neither chaste nor perfect. For a love that is chaste and perfect, though it suffer that the body be fed and comforted in the presence of such sweet feelings and weepings, nevertheless yet it is not grumbling, but full well pleased for to lack them at God’s will. And yet it is not commonly without such comforts in some creatures, and in some other creatures such sweetness and comforts be but seldom.

And all this is after the disposition and the ordinance of God, all after the profit and the needfulness of diverse creatures. For some creatures be so weak and so tender in spirit, that unless they were somewhat comforted by feeling of such sweetness, they might on nowise abide nor bear the diversity of temptations and tribulations that they suffer and be travailed with in this life of their bodily and ghostly enemies. And some there be that they be so weak in body that they <pb n=232> may do no great penance to cleanse them with. And these creatures will our Lord cleanse full graciously in spirit by such sweet feelings and weepings. And also on the tother part there be some creatures so strong in spirit, that they can pick them comfort enough within in their souls, in offering up of this reverent and this meek stirring of love and accordance of will, that them needeth not much to be fed with such sweet comforts in bodily feelings. Which of these be holier or more dear with God, one than another, God wots and I not. <pb n=233>

HERE BEGINNETH THE ONE AND FIFTIETH CHAPTER


That men should have great wariness so that they understand not bodily a thing that is meant ghostly; and specially it is good to be wary in understanding of this word «in,» and of this word «up.»


AND therefore lean meekly to this blind stirring of love in thine heart. I mean not in thy bodily heart, but in thy ghostly heart, the which is thy will. And be well wary that thou conceive not bodily that that is said ghostly. For truly I tell thee, that bodily and fleshly conceits of them that have curious and imaginative wits be cause of much error.

Ensample of this mayest thou see, by that that I bid thee hide thy desire from God in that that in thee is. For peradventure an I had bidden thee <pb n=234> shew thy desire unto God, thou shouldest have conceived it more bodily than thou dost now, when I bid thee hide it. For thou wottest well, that all that thing that is wilfully hidden, it is cast into the deepness of spirit. And thus me thinketh that it needeth greatly to have much wariness in understanding of words that be spoken to ghostly intent, so that thou conceive them not bodily but ghostly, as they be meant: and specially it is good to be wary with this word in, and this word up. For in misconceiving of these two words hangeth much error, and much deceit in them that purpose them to be ghostly workers, as me thinketh. Somewhat wot I by the proof, and somewhat by hearsay; and of these deceits list me tell thee a little as me thinketh.

A young disciple in God’s school new turned from the world, the same weeneth that for a little time that he hath given him to penance and to prayer, taken by counsel in confession, <pb n=235> that he be therefore able to take upon him ghostly working of the which he heareth men speak or read about him, or peradventure readeth himself. And therefore when they read or hear spoken of ghostly working—and specially of this word, «how a man shall draw all his wit within himself,» or «how he shall climb above himself»—as fast for blindness in soul, and for fleshliness and curiosity of natural wit, they misunderstand these words, and ween, because they find in them a natural covetyse to hid things, that they be therefore called to that work by grace. Insomuch, that if counsel will not accord that they shall work in this work, as soon they feel a manner of grumbling against their counsel, and think—yea and peradventure say to such other as they be—that they can find no man that can wit what they mean fully. And therefore as fast, for boldness and presumption of their curious wit, they leave meek prayer and penance over <pb n=236> soon; and set them, they ween, to a full ghostly work within in their soul. The which work, an it be truly conceived, is neither bodily working nor ghostly working; and shortly to say, it is a working against nature, and the devil is the chief worker thereof. And it is the readiest way to death of body and of soul, for it is madness and no wisdom, and leadeth a man even to madness. And yet they ween not thus: for they purpose them in this work to think on nought but on God. <pb n=237>

HERE BEGINNETH THE TWO AND FIFTIETH CHAPTER


How these young presumptuous disciples misunderstand this word «in,» and of the deceits that follow thereon.


AND on this manner is this madness wrought that I speak of. They read and hear well said that they should leave outward working with their wits, and work inwards: and because that they know not which is inward working, therefore they work wrong. For they turn their bodily wits inwards to their body against the course of nature; and strain them, as they would see inwards with their bodily eyes and hear inwards with their ears, and so forth of all their wits, smelling, tasting, and feeling inwards. And thus they reverse them against the course of nature, and with this curiosity <pb n=238> they travail their imagination so indiscreetly, that at the last they turn their brain in their heads, and then as fast the devil hath power for to feign some false light or sounds, sweet smells in their noses, wonderful tastes in their mouths; and many quaint heats and burnings in their bodily breasts or in their bowels, in their backs and in their reins and in their members.

And yet in this fantasy them think that they have a restful remembrance of their God without any letting of vain thoughts; and surely so have they in manner, for they be so filled in falsehood that vanity may not provoke them. And why? Because he, that same fiend that should minister vain thoughts to them an they were in good way—he, that same, is the chief worker of this work. And wit thou right well, that him list not to let himself. The remembrance of God will he not put from them, for fear that he should be had in suspect. <pb n=239>

HERE BEGINNETH THE THREE AND FIFTIETH CHAPTER


Of divers unseemly practices that follow them that lack the work of this book.


MANY wonderful practices follow them that be deceived in this false work, or in any species thereof, beyond that doth them that be God’s true disciples: for they be evermore full seemly in all their practices, bodily or ghostly. But it is not so of these other. For whoso would or might behold unto them where they sit in this time, an it so were that their eyelids were open, he should see them stare as they were mad, and leeringly look as if they saw the devil. Surely it is good they be wary, for truly the fiend is not far. Some set their eyes in their heads as they were sturdy <pb n=240> sheep beaten in the head, and as they should die anon. Some hang their heads on one side as if a worm were in their ears. Some pipe when they should speak, as if there were no spirit in their bodies: and this is the proper condition of an hypocrite. Some cry and whine in their throats, so be they greedy and hasty to say that they think: and this is the condition of heretics, and of them that with presumption and with curiosity of wit will always maintain error.

Many unordained and unseemly practices follow on this error, whoso might perceive all. Nevertheless some there be that be so curious that they can refrain them in great part when they come before men. But might these men be seen in place where they be homely, then I trow they should not be hid. And nevertheless yet I trow that whoso would straitly gainsay their opinion, that they should soon see them burst out in some point; and yet them think that all that ever they <pb n=241> do, it is for the love of God and for to maintain the truth. Now truly I hope that unless God shew His merciful miracle to make them soon leave off, they shall love God so long on this manner, that they shall go staring mad to the devil. I say not that the devil hath so perfect a servant in this life, that is deceived and infect with all these fantasies that I set here: and nevertheless yet it may be that one, yea, and many one, be infect with them all. But I say that he hath no perfect hypocrite nor heretic in earth that he is not guilty in some that I have said, or peradventure shall say if God vouchsafeth.

For some men are so cumbered in nice curious customs in bodily bearing, that when they shall ought hear, they writhe their heads on one side quaintly, and up with the chin: they gape with their mouths as they should hear with their mouth and not with their ears. Some when they should speak point with their fingers, either on their <pb n=242> fingers, or on their own breasts, or on theirs that they speak to. Some can neither sit still, stand still, nor lie still, unless they be either wagging with their feet or else somewhat doing with their hands. Some row with their arms in time of their speaking, as them needed for to swim over a great water. Some be evermore smiling and laughing at every other word that they speak, as they were giggling girls and nice japing jugglers lacking behaviour. Seemly cheer were full fair, with sober and demure bearing of body and mirth in manner.

I say not that all these unseemly practices be great sins in themselves, nor yet all those that do them be great sinners themselves. But I say if that these unseemly and unordained practices be governors of that man that doth them, insomuch that he may not leave them when he will, then I say that they be tokens of pride and curiosity of wit, and of unordained shewing and covetyse of knowing. <pb n=243> And specially they be very tokens of unstableness of heart and unrestfulness of mind, and specially of the lacking of the work of this book. And this is the only reason why that I set so many of these deceits here in this writing; for why, that a ghostly worker shall prove his work by them. <pb n=244>

HERE BEGINNETH THE FOUR AND FIFTIETH CHAPTER


How that by Virtue of this word a man is governed full wisely, and made full seemly as well in body as in soul.


WHOSO had this work, it should govern them full seemly, as well in body as in soul: and make them full favourable unto each man or woman that looked upon them. Insomuch, that the worst favoured man or woman that liveth in this life, an they might come by grace to work in this work, their favour should suddenly and graciously be changed: that each good man that them saw, should be fain and joyful to have them in company, and full much they should think that they were pleased in spirit and holpen by grace unto God in their presence. <pb n=245>

And therefore get this gift whoso by grace get may: for whoso hath it verily, he shall well con govern himself by the virtue thereof, and all that longeth unto him. He should well give discretion, if need were, of all natures and all dispositions. He should well con make himself like unto all that with him communed, whether they were accustomed sinners or none, without sin in himself: in wondering of all that him saw, and in drawing of others by help of grace to the work of that same spirit that he worketh in himself.

His cheer and his words should be full of ghostly wisdom, full of fire, and of fruit spoken in sober soothfastness without any falsehood, far from any feigning or piping of hypocrites. For some there be that with all their might, inner and outer, imagineth in their speaking how they may stuff them and underprop them on each side from falling, with many meek piping words and gestures of devotion: more looking <pb n=246> after for to seem holy in sight of men, than for to be so in the sight of God and His angels. For why, these folk will more weigh, and more sorrow make for an unordained gesture or unseemly or unfitting word spoken before men, than they will for a thousand vain thoughts and stinking stirrings of sin wilfully drawn upon them, or recklessly used in the sight of God and the saints and the angels in heaven. Ah, Lord God! where there be any pride within, there such meek piping words be so plenteous without. I grant well, that it is fitting and seemly to them that be meek within, for to shew meek and seemly words and gestures without, according to that meekness that is within in the heart. But I say not that they shall then be shewed in broken nor in piping voices, against the plain disposition of their nature that speak them. For why, if they be true, then be they spoken in soothfastness, and in wholeness of voice and of their spirit that <pb n=247> speak them. And if he that hath a plain and an open boisterous voice by nature speak them poorly and pipingly—I mean but if he be sick in his body, or else that it be betwixt him and his God or his confessor—then it is a very token of hypocrisy. I mean either young hypocrisy or old.

And what shall I more say of these venomous deceits? Truly I trow, unless they have grace to leave off such piping hypocrisy, that betwixt that privy pride in their hearts within and such meek words without, the silly soul may full soon sink into sorrow. <pb n=248>

HERE BEGINNETH THE FIVE AND FIFTIETH CHAPTER


How they be deceived that follow the fervour of spirit in condemning of some without discretion.


SOME men the fiend will deceive on this manner. Full wonderfully he will enflame their brains to maintain God’s law, and to destroy sin in all other men. He will never tempt them with a thing that is openly evil; he maketh them like busy prelates watching over all the degrees of Christian men’s living, as an abbot over his monks. ALL men will they reprove of their defaults, right as they had cure of their souls: and yet they think that they do not else for God, unless they tell them their defaults that they see. And they say that they be stirred <pb n=249> thereto by the fire of charity, and of God’s love in their hearts: and truly they lie, for it is with the fire of hell, welling in their brains and in their imagination.

That this is sooth, it seemeth by this that followeth. The devil is a spirit, and of his own nature he hath no body, more than hath an angel. But yet nevertheless what time that he or an angel shall take any body by leave of God, to make any ministration to any man in this life; according as the work is that he shall minister, thereafter in likeness is the quality of his body in some part. Ensample of this we have in Holy Writ. As oft as any angel was sent in body in the Old Testament and in the New also, evermore it was shewed, either by his name or by some instrument or quality of his body, what his matter or his message was in spirit. On the same manner it fareth of the fiend. For when he appeareth in body, he figureth in some quality of his body what his servants be in spirit. <pb n=250> Ensample of this may be seen in one instead of all these other. For as I have conceived by some disciples of necromancy, the which have it in science for to make advocation of wicked spirits, and by some unto whom the fiend hath appeared in bodily likeness; that in what bodily likeness the fiend appeareth, evermore he hath but one nostril, and that is great and wide, and he will gladly cast it up that a man may see in thereat to his brain up in his head. The which brain is nought else but the fire of hell, for the fiend may have none other brain; and if he might make a man look in thereto, he wants no better. For at that looking, he should lose his wits for ever. But a perfect prentice of necromancy knoweth this well enough, and can well ordain therefore, so that he provoke him not.

Therefore it is that I say, and have said, that evermore when the devil taketh any body, he figureth in some <pb n=251> quality of his body what his servants be in spirit. For he enflameth so the imagination of his contemplatives with the fire of hell, that suddenly without discretion they shoot out their curious conceits, and without any advisement they will take upon them to blame other men’s defaults over soon: and this is because they have but one nostril ghostly. For that division that is in a man’s nose bodily, and the which departeth the one nostril from the tother, betokeneth that a man should have discretion ghostly; and can dissever the good from the evil, and the evil from the worse, and the good from the better, ere that he gave any full doom of anything that he heard or saw done or spoken about him. And by a man’s brain is ghostly understood imagination; for by nature it dwelleth and worketh in the head. <pb n=252>

HERE BEGINNETH THE SIX AND FIFTIETH CHAPTER


How they be deceived that lean more to the curiosity of natural wit, and of clergy learned in the school of men, than to the common doctrine and counsel of Holy Church.


SOME there be, that although they be not deceived with this error as it is set here, yet for pride and curiosity of natural wit and letterly cunning leave the common doctrine and the counsel of Holy Church. And these with all their favourers lean over much to their own knowing: and for they were never grounded in meek blind feeling and virtuous living, therefore they merit to have a false feeling, feigned and wrought by the ghostly enemy. Insomuch, that at the last they burst up and blaspheme all the saints, sacraments, <pb n=253> statutes, and ordinances of Holy Church. Fleshly living men of the wo