Retour à la page d'accueil

Triomphe

ARMELLE NICOLAS Témoin du Pur Amour

Le Triomphe de l’Amour divin dans la vie d’une grande servante de Dieu



Texte présenté par Dominique et Murielle Tronc



A François-Xavier Sanson



LA BONNE ARMELLE, SERVANTE BRETONNE (1606-1671)



La vie et la très profonde expérience mystique d’Armelle Nicolas nous ont été transmises par son amie religieuse, l’ursuline Jeanne de la Nativité, rédactrice du texte édité sous le titre : Le Triomphe de l'Amour divin dans la vie d'une grande servante de Dieu nommée Armelle Nicolas... par une religieuse du monastère de Sainte-Ursule de Vennes1.

Comme autant de diamants enchâssés dans le récit, les « dits » sont rapportés très probablement avec exactitude, puisqu’ils sont soigneusement mis entre guillemets dans l’édition. Alors qu’on a l’habitude de parler de la « bonne Armelle », on s’aperçoit rapidement que ces dits traduisent une liberté de ton et une fermeté souveraine qui ne s’accordent guère avec l’image d’une « pauvre servante » bretonne, naïve et illettrée, dont l’histoire est là pour nous enchanter. Ils sont remarquables par leur ampleur et leur optimisme, basé sur une confiance envers la grâce divine qui rejoint celui d’un Ruusbroec, dont elle n’a certainement jamais entendu parler. Mais c’est surtout à Catherine de Gênes qu’on peut la comparer : elles sont sœurs dans leur intensité, l’ardeur de leur amour pour Dieu, leur don absolu d’elles-mêmes. Armelle le reconnut d’ailleurs lors d’une lecture de la vie de Catherine : « Il me souvient qu'elle me raconta qu'un jour une personne de ses familiers lui lut dans la vie de sainte Catherine de Gênes2, les chapitres qui traitent de son grand amour ; et qu'entendant cette lecture, il lui semblait que ce même amour avait parfaitement accompli en elle ce qu'autrefois il avait exercé dans le cœur de cette grande sainte ; d'où elle entra dans un si grand sentiment de reconnaissance et d'amour qu’elle fut contrainte de prier de cesser cette lecture… »3.

Trop intense, Armelle « manque de charme » pour l’abbé Bremond4, qui la compare « à une pierre de lave » : Armelle le dérange par « la crise obscure et laborieuse de sa vocation », la purification « d’une servante longtemps bornée ». Mais justement, l’intérêt du Triomphe ne réside pas dans la description d’une âme parfaite dès le début, mais, et c’est tant mieux, dans sa dynamique opiniâtre qui dépasse tous les obstacles pour courir à l’union avec l’Amour-Dieu.

La relation que l’on va lire transcende aussi de nombreux témoignages parallèles contemporains, parce qu’elle reflète la rencontre exceptionnelle entre quatre mystiques : Armelle, son amie rédactrice et ses deux principaux confesseurs. Par ailleurs, leur cadre de vie, certes rude, s’avéra plutôt favorable.

Un pays prospère et chrétien

La Bretagne connut en effet une période prospère avant que la politique d’une France tournée vers les aventures continentales et sa défense contre les puissances maritimes ne l’appauvrisse. En témoignent de nos jours les très nombreuses églises et calvaires construits avant le milieu du XVIIe siècle avec l’argent d’une bourgeoisie enrichie du commerce des draps et de la broderie.

Les missionnaires, qui arrivèrent du Royaume de France après l’Union entre la Bretagne et la France, - non sans quelque retard lié aux luttes civiles entre catholiques et protestants, - n’eurent donc pas à apporter la civilisation dans un pays qui n’était pas plus arriéré que l’ensemble des autres provinces françaises – il avait d’ailleurs été épargné des feux les plus violents provoqués par ces luttes.

On voit d’ailleurs que, bien avant de rencontrer des jésuites, Armelle vit dès son enfance un christianisme ardent comme tout son entourage. Dans son village, elle assiste aux messes, aux processions, aux sacrements. Chez les maîtres de la ville voisine où elle est bonne, elle bénéficie de lectures pieuses faites en commun5. Elle rentre en contact avec les ursulines de Ploërmel, la petite cité voisine du « pays » où s’est déroulée son enfance.

Des directeurs mystiques

Les missionnaires étaient censés en premier lieu seconder les pouvoirs civils d’un Royaume centralisé, en unifiant et en confortant des pratiques religieuses déjà largement présentes. Mais particulièrement dans le pays vannetais où la ferveur était grande, certains d’entre eux furent des directeurs spirituels accomplis, qui comprirent, encouragèrent et dirigèrent les nombreux témoins d’une vie mystique née « aux champs ».6 La chance d’Armelle fut d’être reconnue par un père carme, un parent dominicain et l’amie ursuline qui deviendra l’intelligente rédactrice du Triomphe de l’Amour divin : elle fut donc en contact quasi permanent avec de remarquables spirituels qui la comprenaient même s’ils n’avaient pas la profondeur de son expérience. Ils ont respecté et accompagné la grâce qui agissait librement en elle.

Ses confesseurs furent en effet formés par le mystique Louis Lallemant (1588-1635). Ce jésuite, qui « ne cherchant que Dieu seul… exerçait sur lui-même une continuelle surveillance », fut maître des novices à Rouen puis à Bourges. Heureusement, sa santé ne lui permit pas de partager l’héroïsme de son temps7 : ce n’était pas sa voie. Il appelait l’oraison « sa félicité sur la terre » et « y passait même quelquefois la nuit plusieurs heures qu’il dérobait au sommeil ». Il insistait sur la pureté de cœur plutôt que sur les pratiques ascétiques : « La voie la plus courte et la plus sûre pour arriver à la per­fection, c'est de nous étudier à la pureté de cœur, plutôt qu'à l'exercice des vertus, parce que Dieu est prêt à nous faire toutes sortes de grâces, pourvu que nous n'y mettions point d'obstacle. » Tout doit être orienté vers Dieu seul : « Les personnes éclairées des vraies lumières ne portent leur affection qu'à Dieu, ne s'attachant pas même aux choses les plus saintes. » 8.

Du groupe des jésuites basés à Vannes9  se détache Jean Rigoleuc, qui connut Louis Lallemant. Il sera épaulé par Vincent Huby (qui suivit l’enseignement de Jean Rigoleuc). Leurs vies et leurs écrits nous sont parvenus grâce à Pierre Champion10, leur historien à tous. Cette lignée constitue la grande filiation mystique jésuite du XVIIe siècle.

Jean Rigoleuc (1596-1658), breton de naissance, d’éducation et de tempérament, fut formé par Lallemant à Rouen puis à Bourges, où « il fut mis dans cet état que les mystiques appellent passif ». Il passa une grande partie de sa vie à Vannes, d’où il rayonna en collaborant aux missions populaires bretonnes du bienheureux Julien Maunoir (1606-1683). Il intervint dans les couvents d’ursulines (dont celui où résida quelques années Armelle), puis à Quimper, où il forma des prêtres. Pierre Champion nous dit que « Dieu permit qu’il fut moins considéré que les autres »11. Il ne fut jamais supérieur et « peut-être sa rude franchise faisait-elle peur »12.

Vincent Huby (1608-1693) occupe une place privilégiée dans Le Triomphe de l’Amour divin. Il révisa très probablement l’écrit de la sœur Jeanne de la Nativité, auquel il contribue directement par son « Témoignage »13. Il n’est toutefois pas directement nommé par la rédactrice, sinon comme « le Père », probablement par discrétion, puisqu’il était en pleine activité à l’époque. Il eut Vannes pour point d’attache : de 1631 à 1635, de 1639 à 1641 comme professeur, de 1646 à 1649 comme père spirituel et prédicateur, de 1654 à 1693 comme missionnaire. Premier supérieur de la maison de retraite jusqu’à sa mort en 1693 (sauf en 1675-1676), il fut le directeur spirituel de prêtres, de notables … et de simple servantes, dont Armelle14. Il fut le premier à établir une maison de retraite ouverte aux laïcs (ce qui était promis à un grand avenir dans l’histoire de l’apostolat jésuite) ; il composa « des livres, cahiers et feuilles » à l’usage de ses retraitants, donnait des Exercices aux religieuses dans leurs couvents, prenait largement la plume15. « Tout ne respirait en lui que l’amour de Dieu », nous dit Champion16.

Quant à la rédactrice du Triomphe de l’Amour divin, sœur Jeanne [Le Corvaisier Pelaine] de la Nativité, elle fut deux fois supérieure des ursulines de Vannes (1666-1672, 1684-1690), et dirigea les retraites créées au couvent en 1672 par Catherine de Francheville17.

Une humble servante

En fait on connaît peu de chose d’Armelle Nicolas (1606-1671), en dehors de ce qui est rapporté dans Le Triomphe de l’Amour divin et qui fournit la matière reprise par ses biographes18. Comme on va lire ce texte dans son intégralité, nous ne donnerons qu’une courte chronologie de sa vie.

Elle naît le 19 septembre 1606 en Bretagne, au village de Quelneuc, près de Campénéac, petit bourg distant de sept kilomètres de Ploërmel. Il est probable que sa vie spirituelle commence très tôt puisque, toute jeune, elle aime prier seule dans la lande où elle garde les troupeaux de son père ; son entourage apprécie sa bonté et sa douceur. Elle refuse qu’on la marie et préfère devenir servante : après quelques essais qui ne lui conviennent pas, elle est placée chez des bienfaiteurs des ursulines, la famille Charpentier du Tertre à Ploërmel. Une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau sépareront Ploërmel de Vannes, où elle vivra par la suite : voilà le petit « pays » où se dérouleront les soixante-cinq années de sa vie.

Armelle mène la dure vie des domestiques de bas rang à l’époque. Toutefois la fille de la maison a de l’amitié pour elle et lui lit l’Imitation : le récit de la Passion la jette dans un amour violent pour le Seigneur. Elle parcourt son chemin intérieur dans une grande solitude19. Comme elle cache ses états mystiques, qui la rendent languissante, sa maîtresse la prend pour une idiote et une paresseuse : elle l’accable de travail (chercher l’eau à la fontaine, ramasser le fumier…) et Armelle tombe malade pendant six mois ; puis Mme du Tertre comprend enfin la nature de sa servante et cesse de la tourmenter.

En 1636, Armelle accompagne la fille de sa maîtresse, qui se marie avec Gabriel du Bois de la Salle, et va habiter à Arradon, à sept kilomètres de Vannes. Elle sera attachée au couple trente-cinq ans, si l’on excepte une courte période de trois années au service des ursulines de Vannes.

Après des purifications très difficiles de deux ans sans personne à qui se confier, elle est délivrée : Amour divin, larmes, feu… Mais sa santé s’altère, car parallèlement à la mystique, elle travaille très dur pour sa patronne : « L’amour la transportait... Sitôt qu’elle avait la moindre santé, elle travaillait infatigablement... [et] retombait malade » ; « Elle passa de la sorte les trois ou quatre premières années après sa délivrance de l’état des tentations dont nous avons parlé, tant devant qu’après cette fièvre de huit mois » 20. Elle fait la connaissance d’un confesseur dont on ignore l’identité, mais qui lui fait connaître le Père Rigoleuc et le Père Huby, jésuites : ces profonds spirituels reconnaissent son état intérieur et la rassurent. Ils l’accompagneront désormais de leur appui.

Après cette période de presque dix années, elle approche maintenant des quarante ans. Son bon confesseur s’inquiète pour sa santé et l’envoie se reposer chez les ursulines (1642-1645), où elle rencontre la sœur Jeanne de la Nativité, qui comprend ses états, la soutient et écrira sa vie. Au poste de tourière, elle se « fortifie » ; puis les sœurs, qui l’aiment beaucoup et veulent la garder, la mettent au service des pensionnaires : elle déploie alors toute sa douceur et sa tendresse pour les petites filles. Après un songe et sous l’influence d’un proche parent dominicain, elle préfère sortir du couvent, où elle trouve sa situation trop confortable pour sa vie intérieure : elle retrouve son ancienne maîtresse, mais garde cependant contact avec la communauté. Ses maîtres lui font entièrement confiance pour tenir leur manoir et élever les enfants, dont elle est très aimée. Cependant la vie n’est pas facile, car ses maîtres se mettent facilement en colère, et les serviteurs méprisent cette bigote : elle supporte tout avec grande patience, prie pour eux et les soigne.

En 1649, Huby et Rigoleuc sont nommés à Quimper : ils la quittent en la confiant à la sœur Jeanne. Dans cette épreuve, il lui est donné d’entrer dans le Cœur du Seigneur. En 1649 aussi, le Seigneur lui dit : « Ma fille, cède-moi la place » (Tr. I. 15). En 1650 est attesté un vœu d’obéissance et chasteté.

Elle devient connue : tous viennent la voir pour lui demander conseils et prières. En janvier 1655, elle fait vœu de pauvreté, ce qui se réalise sous la forme d’un état de profonde pauvreté spirituelle. Après un état de plénitude d’un mois, puis une longue maladie de dix-huit mois, elle soigne attentivement sa maîtresse : celle-ci meurt en octobre 1656.

A soixante et un ans, une de ses jambes est brisée par un cheval, ce qui lui occasionne de grandes douleurs et l’immobilise quinze mois, passés au lit ou sur une chaise ; elle s’aidera dorénavant de béquilles. Elle recouvre miraculeusement la marche deux ans plus tard, pour mourir à la suite d’une fièvre, à l’âge de soixante-cinq ans, le 24 octobre 1671.

La fournaise d’amour

La merveille du Triomphe de l’Amour est qu’il nous donne le récit d’une vie mystique achevée : sa progression depuis les débuts passionnés, la traversée des difficultés, l’abandon de plus en plus profond jusqu’à l’unité divine et la paix insondable. Cette biographie mêle intimement vie concrète et accomplissement spirituel, de sorte qu’Armelle devient très vivante et présente à nos yeux.

Ce qui frappe tout de suite chez elle, c’est la force de son appel vers Dieu et du don total d’elle-même qu’elle lui fait jusqu’à la fin de sa vie : elle ne déviera jamais. Tout est orienté vers et par l’Amour. Elle est de ces âmes que Mme Guyon compare aux « torrents qui sortent des hautes montagnes » : « …Elles n’ont pas un instant de repos qu’elles ne soient perdue en Lui. Rien ne les arrête. Aussi ne sont-elles chargées de rien. Elles sont toutes nues et vont avec une rapidité qui fait peur aux plus assurées. »21

Armelle n’est conduite que par la foi : « …Elle fuyait comme la mort toutes expériences et raisonnements humains, même toute vision ou révélation, […] et par la force de son esprit, elle passait par-dessus tout cela, se portant de toutes ses forces à ce qu'elle ne savait ni ne connaissait. ‘ Parce, disait-elle, que tout ce que nous concevons ou expérimentons, pour haut et relevé qu'il puisse être, n'est pas Dieu, et partant nous devons passer outre et ne nous y arrêter, de crainte de nous attacher à autre chose qu'à Dieu » (Tr. II. 1).

Sa confiance en Dieu est absolue ; elle le considère comme un Père qui prend soin d’elle, à qui elle demande avec simplicité tout ce dont elle a besoin. Il est son compagnon intime : « …Je m'entretenais confidemment avec lui, je lui racontais toutes mes peines, tous mes besoins et nécessités, je me consolais avec lui, je me réjouissais de ses divines perfections, je lui demandais ce qui m'était nécessaire et à mon prochain… » (Tr. I 7). Si on lui demandait conseil, le plus souvent  elle « ne pouvait dire autre chose que ces mots : « Confiance, confiance infinie en une bonté infinie, qui ne délaisse et n'abandonne jamais ceux qui espèrent en elle » (Tr. II 2).

Lors d’un récit fait devant elle de la Passion du Christ, elle est foudroyée par l’amour dont fait preuve Jésus : elle se jette toute entière vers l’Amour et lui donne sa vie. Les débuts sont chaotiques, car elle traverse seule des alternances bouleversantes entre des états merveilleux où « il lui semblait n’être, tant dedans que dehors, que feu et flamme » (Tr. I 4), et des tentations insupportables où elle se voit comme une criminelle et dont elle est délivrée brusquement. La purification la plus intense dure deux ans, deux ans de désert où elle perd jusqu’au souvenir des grâces qu’elle a eues et où se déploie la « rage du démon d’impureté » : elle tient le coup grâce à sa soumission totale à Dieu ; mais un jour où elle est si désespérée qu’elle demande de mourir plutôt que de rester dans cet état, elle est délivrée dans l’instant : « Les chaînes, qui jusqu’alors m’avaient tenue en si grande captivité, furent entièrement rompues et brisées pour jamais, me trouvant au-dedans de moi-même en une telle liberté que je ne me connaissais plus » (Tr. I 9). Elle était allée au plus profond de « l’amour désordonné de la créature », et la délivrance fut si complète qu’elle ne ressentit plus « jamais la moindre étincelle d’affection pour aucune créature qu’autant que Dieu le lui ordonnait » (Tr. I 9). Après ce tournant capital, « jamais son cœur ne fut assailli de la moindre tentation, difficulté ou répugnance qui l’eût tant soit peu détournée de l’ardeur et de la véhémence avec laquelle elle se portait continuellement vers son unique bien, qui était Dieu » (Tr. I 10). D’où ce beau passage : « …Elle n'eut plus d'yeux que pour contempler son Amour, plus d'oreilles que pour entendre sa voix, plus de langue que pour le bénir et raconter ses louanges, plus de bras que pour travailler pour lui, plus de pieds que pour marcher en la voie de ses divins conseils, plus de corps que pour l'emporter toute à son service, plus de désirs que pour accroître sa gloire, plus de volonté que pour lui obéir, enfin plus de cœur que pour être consumée de ses flammes » (Tr. II 3).

C’est alors qu’elle chercha un confesseur, car elle avait depuis toujours « dans l’esprit que pourvu qu’elle ne fît point sa volonté, il n’y avait rien à craindre pour elle » (Tr. I 10). Toute sa vie, elle refusera d’agir par décision personnelle, s’en remettant à la volonté de Dieu, exprimée intérieurement ou par des personnes extérieures : « Il n’y avait chétive créature au monde à laquelle, en cette considération, je ne me fusse aussi volontiers soumise qu'aux plus grands saints du paradis, car jamais je n'envisageais la personne à qui j'obéissais, mais celui pour l'amour duquel je le faisais » (Tr. II 12).

Elle rencontra le Père Huby : elle le supplia «  à chaudes larmes de ne rien épargner de tout ce qu’il verrait être requis afin que Dieu fût absolument le maître de son cœur, et qu’il n’eût égard ni à vie, ni à santé, ni à commodité, ni à son honneur, ni à sa satisfaction, ni à quoi que ce fût au monde, et elle disait ceci avec tant d’ardeur et de véhémence qu’il semblait qu’elle fût hors d’elle-même » (Tr. I 10). Cette rencontre fut capitale : cet homme de grande expérience intérieure lui assura que tout ce qui se passait en elle était de Dieu, lui enlevant tous ses doutes (son confesseur précédent préférait ne rien lui dire). Il la présenta à Rigoleuc, et tous deux aimaient venir l’entendre parler de Dieu : « Nous ne sommes que froideurs et glaces auprès de son ardeur à aimer Dieu », dira Rigoleuc (Tr. II 22).

Huby eut la délicatesse de ne rien superposer d’humain à l’œuvre de Dieu, se contentant d’accompagner l’œuvre de la grâce et de dépouiller Armelle de ses imperfections : son action est le parfait exemple du bien que peut faire un véritable confesseur à un mystique. Compétent par son expérience personnelle et sa connaissance des textes, il sut reconnaître le travail de la grâce et se contenter de le favoriser : « entendre et approuver ce que Dieu opérait au-dedans d’elle-même ». « Il la portait à agir le plus simplement qu’il lui était possible au-dedans d’elle-même, sans réfléchir beaucoup sur ses vues et ses sentiments » et surtout il « la laissait agir selon les mouvements de l’Esprit, se contentant de sa part de la disposer, tout de loin, à ce qu’il prévoyait que Dieu voulait opérer en elle » (Tr. I 15). Il va la guider vers l’abandon total.

Quant à elle, l’obéissance qu’elle lui voue est absolue : « J’avais la croyance si certaine dans mon esprit que mes directeurs me tenaient la place de Dieu en terre, que je n'en pouvais aucunement douter ; et cette pensée me saisit dès le premier moment que Dieu me donna le mouvement de me laisser conduire, et jamais depuis ne m’a quittée ; ce qui faisait qu’en toutes choses je m'adressais à eux comme j'eusse fait à Dieu même, ne faisant aucune distinction entre ce qu'ils me commandaient et ce que Dieu m'eût dit de sa propre bouche » (Tr. II 12).

Huby s’inquiète de la santé d’Armelle, dont le corps est anéanti sous le feu divin. Il a peur qu’elle n’en meure : « La douleur qu’elle ressentait [au cœur] était une douleur vive et ardente, accompagnée d’une force et d’une véhémence si grandes qu’il lui était avis qu’elle avait au-dedans d’elle-même un feu cuisant et dévorant, qui la détruisait et consommait toute, de sorte qu’elle était contrainte par la violence du feu et de la douleur qu’elle ressentait de faire des actions extraordinaires, et comme d’une personne hors du sens. » Terrassée de « fièvre », elle tombe de faiblesse. Huby la fait transporter chez une veuve, mais on ne peut la soigner. Elle lui dit : « Mon Père, je suis dans une fournaise, mais c’est la fournaise de l’Amour » (Tr. I 11).

La modération de ses confesseurs au sujet de l’ascétisme est à souligner, car remarquable : ils lui interdisent la discipline et toute macération, probablement parce qu’ils sentent chez elle une hantise trop forte de vaincre le corps. Ce masochisme est pourtant très courant à l’époque : il suscitait une admiration dont on voit encore des traces dans le Triomphe. Par contre, Armelle gardera un grand amour pour les souffrances involontaires, qu’elle considérait comme « des messagers exprès envoyés de [son] divin Amour » et qu’elle demandait volontiers à Dieu : elles servent à purifier « la rouille des péchés ». Les fuir l’aurait empêchée de ressentir des douleurs comme le Christ : « Fuir la Croix, c’est s’éloigner de la source et du principe de tous biens, puisque Dieu y est attaché et que c’est là où seulement où il se trouve. » Enfin, la souffrance fait partie de la réalité : elle doit donc être intégrée au vécu mystique sans la fuir et sans que le fond ne bouge : «  …La vertu qui y est plus expressément requise, c'est la patience, qui fait que l'âme se possède en paix au milieu des peines et travaux qu'il faut endurer pour se rendre semblable à Jésus-Christ » (Tr. II 13). Cette patience concerne également les « grandes caresses » d’amour divin difficiles à supporter : « Il faut avoir patience, et le laisser faire tout ce que bon lui semblera », avait-elle coutume de dire (Tr. II 13). Ce feu qui n’épargnait rien exauçait sa prière « qu’il brulât et consommât tout au feu de son divin Amour, sans rien épargner, jusqu'à la plus petite racine ; et c'est ce que, par sa grande bonté, il a fait en moi, sa chétive créature » (Tr. II 14).

Soucieux de l’épuisement d’Armelle, Huby la fait entrer chez les ursulines pour recouvrer la santé : elle y est très bien et est très aimée. La sœur Jeanne prend soin d’elle et protège ses états mystiques. Sa santé s’améliore, mais Armelle se sent trop à son aise dans cet endroit si amical et paisible. Elle sent « un certain mouvement qui lui faisait connaître que ce n’était pas le lieu où Dieu la voulait » (Tr. I 13). Alors qu’elle aurait pu finir ses jours au couvent, elle va obéir à cette impulsion intérieure et retourner travailler chez Mme de la Salle.

C’est une constante chez elle que de fuir les situations confortables. (Déjà, au moment où Mme du Tertre la traitait mieux, elle avait préféré partir chez sa fille.) Sa voie se situe au milieu de la vie de tous les jours, dans le travail et les difficultés avec l’entourage. Être responsable du ménage, de la cuisine, des approvisionnements pour toute une famille dans un manoir implique beaucoup de travail. Elle est objet de mépris pour les domestiques, parce que les forces lui manquent quand l’Amour l’envahit et parce que sa vie est sans reproche. Ses maîtres la houspillent, mais elle leur obéit comme à Dieu. Elle se réjouit de n’être qu’une simple servante : « …Tout le monde a le pouvoir de la reprendre et mépriser, et trouver à redire sur tout ce qu'elle fait ou dit. Hé ! cela n'est-il pas aimable ? Cela n'apprend-il pas bien à se tenir en humilité, à mettre tout son appui et sa confiance en Dieu, et ne chercher qu'à plaire à lui seul ? » (Tr. II 10.) Elle observe avec humour que le Seigneur la laisse tranquille quand elle a du travail, pour revenir dès qu’elle a achevé sa tâche ; ou bien elle s’acquitte de ses courses sans en avoir conscience, et pourtant tout est fait parfaitement. De toute façon, elle remarquait que « plus elle travaillait et s'employait pour son Amour en tous les embarras de son ménage, et plus il se communiquait à elle ; qu'elle eût cru commettre une grande infidélité de quitter son travail pour chercher le repos… » (Tr. II 10.)

Son cas est particulièrement intéressant pour nous modernes, puisqu’elle vit la vie mystique totalement, tout en accomplissant les charges d’une vie ordinaire de laïque. Selon le conseil de Rigoleuc, elle était dans le monde « ferme et inébranlable, comme un rocher au milieu de la mer qui, pour être battu de divers flots et attaqué des vents, ne remue et ne penche de côté ni d’autre » (Tr. I 13).

C’est pourquoi elle fait de la fidélité l’axe de la vie en Dieu : la seule chose qui importe est de suivre les mouvements de la grâce à chaque instant. C’est une « fidélité qui s’étend sur toutes choses, grandes et petites, sans rien excepter ». Ce n’est pas facile : Je « me suis portée avec une vigilance non pareille à tout ce que j'ai reconnu être de sa sainte volonté, quelque peine ou répugnance que je ressente en moi, je ne le pouvais différer d'un moment à les accomplir, quoique souvent j'eusse bien voulu remettre à un autre temps sous prétexte de maladie ou de travail, ou de mille autres raisons que me produisait l'amour-propre pour s'exempter de ce grand assujettissement à toutes choses, tant grandes que petites » (Tr. II 9).

En 1649, Huby et Rigoleuc sont nommés à Quimper et elle doit les quitter. En réponse à son inquiétude, le Seigneur lui dit qu’il la retire des bras de ses nourrices : « Je veux te loger en ma maison » (Tr. I 15), et il la fait entrer dans son Cœur « d’une si grande étendue que mille mondes entiers n’eussent pas été suffisants pour le remplir » (Tr. I 21). Après ces années de transports et de langueurs dans un amour brûlant, où « jusqu’alors Lui et elle avaient travaillé ensemble » (Tr. II 3), elle passe à une autre étape, où le Seigneur règne seul, dans le repos de tous les sens et des puissances. Elle s’aperçoit à peine du départ des deux jésuites car, bien qu’elle paraisse comme d’habitude, elle est inconsciente, dans un repos « où il n’y a rien de distinct ni de particulier ». Elle en sort dans un état de silence et de cessation complète de toutes les opérations intérieures. Le jour de la Saint Thomas, le Seigneur lui dit : « Ma fille, cède-moi la place. » Tout ce qui a précédé n’avait existé que pour préparer cet état. Elle comprend tout ce qu’Huby lui avait dit sur l’abandon, et que ce sera désormais sa voie. Elle obéira à l’ordre du Seigneur : quand elle lui demandait ce qu’elle pouvait faire, il répond : « Rien, rien du tout, sinon t’abandonner et me laisser faire » (Tr. I 20). De 1650 à sa mort, la sœur Jeanne considère qu’il ne reste plus chez Armelle que l’action divine (Tr. I 17).

A la Toussaint 1650, le Seigneur lui dit : Ma fille, tu es la fille de l’Amour (Tr. I 16).

Elle rêve d’un combat entre le corps et l’esprit où l’esprit l’emporte et les deux se rangent dans un même lieu : alors que, jusqu’à cette époque, elle avait le corps brisé de douleurs par les états d’amour, elle ne ressentira plus de douleurs. Son corps souffrait quand les puissances, seulement calmées, résistaient encore ; mais les vingt dernières années, le corps et tous les sentiments étaient spiritualisés, tant l’abandon était total. Plus tard, elle dira qu’il « lui semblait être devenue comme dans l’état d’innocence, de sorte que, quand bien elle aurait lâché la bride à tous ses appétits naturels, ils n’auraient recherché autre chose que Dieu, vers qui ils se portaient d’eux-mêmes comme ils faisaient naturellement auparavant vers les choses de ce monde » (Tr. I 17). Son corps est très faible : « Entre Dieu et moi, il n'y a plus que la fragilité de ce pauvre corps, qui est devenu si miné à force d'aimer qu'il ne faut plus qu'un petit souffle pour le casser et le rompre tout à fait » (Tr. I 17).

Son état s’approfondit, la grande unité avec le Divin s’accomplit : « Tu n’es plus. Tu es plus perdue dans l’océan de ma Divinité que le poisson ne l’est dans la mer » (Tr. I 20). Elle dit à sœur Jeanne : «  Je n’ai plus aucune pensée, ni rien qui m’arrête, ni m’occupe comme de coutume ; il y a un seul objet, qui est l’être et l’immensité de Dieu, qui pénètre et consume mon âme d’une manière inconcevable, et la rend, en la consumant, d’une si grande étendue que je n’en puis plus savoir les bornes. Autrefois je voulais tout faire et tout embrasser, mais maintenant il n’en va pas ainsi, car rien n’approche plus de moi. Je comprends tout et ne suis comprise de rien ; mon âme est seule, simple et pure ; et quand je la vois ainsi, c’est comme une merveille que je ne meure à chaque moment ; et si cela continue encore quelque temps en moi, je crois qu’il en faudra mourir. Je vais et j’agis à mon ordinaire, pour le dehors, sans que je perde cette vue, mais mon Dieu me l’ôte parfois, permettant qu’il passe quelques pensées par mon esprit qui m’en détournent ; autrement je serais déjà morte. L’amour qui me consume ne se peut exprimer ni concevoir, il est comme infini et tous les jours il croît davantage » (Tr. I 20).

La mystique la plus profonde est vécue au milieu de la vie quotidienne la plus ordinaire : elle n’avait pas « besoin de travailler à se recueillir ni rentrer en elle-même, pour rechercher quelque lieu à l'écart pour s'occuper avec son Dieu ; tout cela ne lui était point nécessaire, car au milieu des rues, en plein marché, dans l'embarras d'un grand ménage, elle était aussi attentive à contempler les perfections de son Bien-Aimé que si elle eût été dans un désert ; d'autant que partout où elle allait, elle portait toujours son feu et son amour au-dedans de soi, et ainsi quelque part qu'elle fût, elle en recevait la lumière et la chaleur ». Et pourtant tout son travail était parfait : « …Elle ne manquait à rien, son Amour lui fournissant si à propos le souvenir des choses qu'il fallait, dans le temps qu'il les fallait accomplir, qu'elle ne s'en pouvait aucunement mettre en peine, lui laissant tout ce soin, afin de se pouvoir toute employer à l'aimer » (Tr. II section unique).

Cet amour infini va se répandre autour d’elle puisque, dès l651, elle demande à Dieu « affectueusement de décharger sur elle toutes les peines qu’il lui plairait, afin d’empêcher qu’il ne fût point offensé » (Tr. I 17). Elle est immédiatement accablée de douleurs qui l’obligent à se coucher, mais sœur Jeanne atteste que le Carnaval de cette année-là fut beaucoup plus tranquille, à l’étonnement de tous ! En 1652, le Seigneur lui imprime son Nom au cœur, ce nom qui a le pouvoir de sauver les hommes. Elle prie donc pour tous et connaît leur état à distance. Nombreux seront les témoignages de ceux qu’elle a aidés. Les gens l’abordent pour lui raconter leurs peines ou leurs péchés, et elle souffre beaucoup de leurs douleurs. Cependant le centre reste inaltérable : « Cela n’empêchait aucunement les joies ineffables qu’elle recevait de la douce union de son âme avec son Bien-Aimé, dont elle jouissait à souhait, dans un calme et une tranquillité si admirables qu’on l’eût plutôt prise pour être le crayon d’une âme bienheureuse que d’une âme revêtue de chair mortelle » (Tr. I 22).

Son rôle sur terre est d’empêcher par ses prières que Dieu ne soit offensé : « Il semble […] que mon divin Amour ne me laisse plus en ce monde que pour être la procureuse de son honneur, et que je n’ai autre chose à faire qu’à voir si sa gloire est accrue et augmentée : c’est là tout mon emploi et mon office […] Pour dire le vrai, je ne me regarde point moi-même en cela, mais Dieu seul, dans lequel je suis si perdue et abîmée que, la plupart du temps, je crois n’avoir plus d’âme, de vie, d’esprit, mais qu’ils se sont tout fondus et perdus en lui, qui seul me tient lieu de tout cela. Et ainsi son honneur est mon honneur, sa gloire est ma gloire, ses mépris sont mes mépris, tout ce qui le touche me touche, enfin il est tout mien comme je suis toute sienne » (Tr. I 19). Et en effet, à l’ouverture du jubilé de 1652, « la dévotion et le concours du peuple à s’approcher des saints sacrements et à entendre la parole de Dieu était si grand que les églises avaient peine de les contenir ; et les confesseurs ne pouvaient suffire à entendre ceux qui se présentaient pour recevoir l’absolution de leurs péchés » (Tr. I 19).

En 1657, son état devient si nu, si profond qu’elle ne peut plus en parler : « Ce qu’il opérait au plus intime de son âme était si divin et relevé qu’elle ne le comprenait pas » (Tr. I 26). « Son âme était si perdue et abîmée dans ce divin regard qu’elle ne se comprenait pas elle-même ; et nonobstant cela, elle était aussi libre pour agir au-dehors, comme si rien ne se fût passé au-dedans ; et même elle avait la santé assez bonne pour s’acquitter de tout ce qui était nécessaire dans le ménage » (Tr. I 25). Même après avoir été estropiée par un cheval en 1666, elle continue à se rendre utile dans la cuisine : « Elle demeurait dans un petit coin de la cuisine à donner ordre au ménage, et à faire quelque occupation pour l’utilité de la maison, n’étant jamais oisive. Plusieurs personnes de toutes sortes de conditions l’allaient voir pour se consoler avec elle et jouir de la douceur de son entretien » (Tr. I 27). Un très grand nombre de personnes avouaient qu’ils sortaient d’avec elle « tout changé[s] et renouvelé[s] » (Tr. II 16).

Pendant les trois jours précédant sa mort, la chambre était pleine d’une foule qui la vénérait. On se disputa ses reliques et les bouts de tissu qui l’avaient touchée ; une procession énorme escorta son corps… Tout ceci l’aurait bien étonnée : « Jamais... je n’ai su ce que c’était que vanité... Il me semblait qu’à moins de perdre l’esprit je ne pouvais entrer en aucune estime de moi, car je voyais si clairement que tout ce qui était en moi venait de Dieu » (Tr. II 10).

Une biographie et son influence

L’édition du Triomphe de l’Amour divin ne traîna pas, puisqu’il parut dès l’année suivant la mort d’Armelle. Les événements domestiques et intérieurs en forment la trame. Il est divisé en deux parties : Vie puis Vertus, en conformité avec le genre hagiographique obligatoire à l’époque. De mauvais esprits se demanderont donc quelle est la vérité de ce récit : le Père Huby rédigea le Témoignage associé au récit et supervisa certainement l’ensemble. La mission de Vannes est trop heureuse d’avoir un grand exemple à montrer. Les lecteurs bretons demandent des exemples de sainteté et de dévotion ? Leurs attentes sont ici (trop ?) largement satisfaites par le récit d’une héroïcité ascétique en accord avec le canon classique du genre. Les comptes-rendus des conversations sont forcément traduits du breton et sont bien écrits : sont-ils fidèles au style et au vécu d’une simple servante ?

Cependant on sera tenté d’accorder foi à l’honnêteté et à la véracité du récit quand on lit la Préface en forme d’épître rédigée par la sœur Jeanne de la Nativité : ce texte que l’on pourrait être tenté de sauter, mérite en fait une lecture attentive. Pleine de noblesse et de rectitude, Jeanne y rend compte de la genèse du Triomphe et nous fait part de sa volonté d’exactitude avec une humilité qui émeut : « Je me suis rendue la plus exacte qu’il m’a été possible à décrire toutes les opérations du divin Amour […] J’ai cru que plus les termes seraient simples et naïfs, et plus ils auraient de force pour toucher les cœurs. » Elle nous dit qu’elle a fait contrôler ce qu’elle écrivait par Armelle elle-même et a pris soin de mettre ses paroles entre guillemets. Armelle a eu cette chance incomparable de rencontrer une amie attentive et intelligente, des jésuites eux-mêmes mystiques, qui tous ont protégé la liberté de la grâce en elle. La beauté de ce texte résulte de leur rencontre : la qualité de l’entourage d’Armelle permet de penser que ce qu’ils ont écrit sur elle a respecté sa vérité.

A priori très improbable hors de la province bretonne, l’influence du Triomphe fut très grande et se répandit hors des frontières du royaume. A la fin du siècle, l’ouvrage fut redécouvert par Pierre Poiret (1646-1719) : ce pasteur piétiste d’origine française établi en Hollande à Rijnsburg était un grand éditeur de textes mystiques et devint un disciple aimé de madame Guyon22. Qui se ressemble (intérieurement) s’assemble : certes, « la pauvre servante bretonne était aussi différente que possible de Mme Guyon : pourtant leurs expériences, indépendantes l’une de l’autre, ne sont pas sans analogie et ont enchanté les mêmes âmes23 ».

L’influence de la servante bretonne s’exerça alors en Hollande et en Allemagne24. Elle franchit les mers, car les éditions de Poiret et de ses amis étaient distribuées au-delà du Channel dès le début du XVIIIe siècle par l’intermédiaire du docteur James Keyth de Londres25. Le texte se répandit chez des piétistes et des réformateurs protestants, dont certains étaient des intellectuels (proches de Londres) ou des voyageurs (tel Wesley) d’expériences très différentes de celle d’Armelle. La simple fille est en effet admirée en Angleterre et en Ecosse, où on la voit figurer dans les bibliothèques des disciples écossais de madame Guyon, Lords Deskford et Forbes. De même en Amérique, où John Wesley, fondateur du méthodisme, insère en 1778 des extraits de The life of Armelle Nicolas dans sa revue l’Arminian magazine ; pour lui, « her deep, solid, unaffected piety has recommended her to those of all denominations who regarded not mere opinions, but the genuine work of God… » 26. Le récit attirera les spirituels du siècle des Lumières, accompagnant ainsi deux autres textes : ceux de l’ermite Grégoire Lopez27, et ceux du frère carme convers Laurent de la Résurrection (1614-1691), qui lui ressemble par sa concision, sa simplicité et sa netteté.

A nous modernes, il reste à redécouvrir aujourd’hui Le Triomphe de l’Amour divin comme une perle qui a toute sa place dans une bibliothèque des grands témoignages mystiques rédigés en notre langue.

Notre édition

Le texte du Triomphe de l’Amour 28 a été ici reproduit intégralement. Nous avons modernisé l’orthographe et la ponctuation pour en faciliter la lecture.

La pagination de la deuxième édition de 1676 à Vannes dont nous avons disposé, est chiffrée dans le fil du texte (elle est absente de la « Préface en forme d’épître »).

Les notes expliquent certains mots vieillis ou fournissent de brèves précisions contextuelles portant sur les personnes et sur les lieux.

Remerciements

Nous exprimons une vive reconnaissance à feu François-Xavier Sanson qui, à la fin de sa vie, a bien voulu saisir toute la première partie du Triomphe, annotant partiellement un texte qui nous est devenu à tous très cher. Nous remercions sœur Marie, carmélite, qui a relu le manuscrit et suggéré de nombreuses notes.

LE TRIOMPHE DE L’AMOUR DIVIN DANS LA VIE D’UNE GRANDE SERVANTE DE DIEU NOMMÉE ARMELLE NICOLAS

Décédée l’an de Notre Seigneur 1671.

Fidèlement écrit par une Religieuse29 du Monastère de SAINTE URSULE de Vennes30, de la Congrégation de Bordeaux, et divisé en deux parties.

PREMIERE PARTIE.

A Vannes, Chez Jean Galles, proche Le Séminaire. M.DC.LXXVI. Avec Approbation.



Oraison dédicatoire au Saint-Esprit.

Très Saint et Divin Esprit, Amour personnel du Père et du Fils, Lien indissoluble de la très Sainte Trinité, prosternée devant votre adorable Majesté, et abîmée dans le plus bas sentiment de mon néant et de ma misère qu'il m'est possible, je viens vous offrir ce qui vous appartient, et vous rendre ce qui est déjà vôtre ; je veux dire ce faible crayon d'un parfait original, que vous, ô divin Esprit, avez pris plaisir de faire et de former dans l'âme de cette heureuse fille, que vous avez créé pour votre gloire, et pour faire éclater dans nos jours les richesses et les triomphes de votre Amour ; Vous l'avez fait, ô divin Esprit, avec des profusions admirables, et avez voulu en faire connaître quelque petit échantillon par le chétif instrument de ma plume, dont il vous a plu vous servir pour cet effet ; vous savez, Vérité éternelle, que c'est par votre mouvement approuvé de ceux qui me tiennent votre place en terre, que j'ai entrepris une chose si éloignée de ma capacité.

C'est vous qui avez uni nos cœurs du lien de votre Charité ; en sorte qu'elle m'a franchement déclaré l'amoureuse économie de votre conduite sur son âme. C'est vous qui m'en avez fourni les idées dans le temps seulement que j'avais le loisir de les coucher sur le papier. Et c'est vous qui avez daigné conduire le dessein tel qu'il est ; bénissez-le donc, ô très Saint-Esprit, puisqu'il est tout vôtre (excepté le style rude, grossier et le reste qui y est défectueux, qui provient de mon ignorance). Répandez-y, s'il vous plaît, votre sacrée onction, afin que tous ceux qui le liront, soient excités à vous louer et remercier des grandes miséricordes que vous avez exercées envers cette pauvre servante que votre amour a relevée par-dessus les grandeurs de la terre, et que leurs cœurs soient échauffés de ce divin feu, dont vous avez si ardemment embrasé le sien, afin que nous puissions tous ensemble vous donner, et au Père et au Fils, des louanges éternelles. Ainsi soit-il.

Préface en forme d'épître, adressée à la très vertueuse Communauté des religieuses de sainte Ursule de Vannes.

Mes révérendes Mères et très honorées sœurs,

Dieu m'ayant, par sa grande miséricorde, fait la grâce de me rendre (quoique indigne) un membre de votre saint Corps ; ce titre m'oblige par justice et par inclination de vous offrir et présenter ce petit travail, sur lequel vous avez autant de droit que le tout en a sur les actions d'une des parties qui le composent. Agréez-le donc, je vous supplie, en cette qualité, et aussi comme une preuve éternelle de la sincère et cordiale affection que j'ai pour cette sainte maison, qui, comme une bonne Mère, m'a engendrée, nourrie et élevée à Jésus-Christ. Et permettez que je vous déclare en ce lieu les motifs qui m'ont excitée à entreprendre une chose si éloignée de ma capacité : les amoureuses conduites de la divine Providence pour m'aider à l'exécuter, les assurances de la vérité contenue en ces écrits, la matière dont ils sont remplis, le sujet qui l’a fournie, et enfin l'intention pour laquelle je me suis servie de certains mots, qui d'abord pourraient possible choquer les esprits.

Pour ce qui est des motifs, j'en ai eu deux principaux : le premier a été, ce me semble, le pur désir de la gloire de Dieu, que j'ai cru pouvoir être augmenté, en mettant au jour les admirables opérations de son divin Amour dans l'âme de cette vertueuse fille, et j'ai cru qu'il n'avait permis que j'en eusse la connaissance, que pour m'obliger de la communiquer à plusieurs, afin que, par ce moyen, ceux qui liront cet écrit soient excités à aimer, louer et bénir l'Auteur de tant de merveilles.

Le second a été la particulière satisfaction de toute notre religieuse communauté qui, étant enrichie du précieux dépôt du corps de cette sainte fille, aura, je m'assure, beaucoup de consolation de savoir les trésors de grâces et mérites de l'esprit qui l'a animé, et les rares et héroïques vertus qu'elle a exercées durant ce séjour mortel, qui peuvent servir d'exemple à toutes les personnes qui aspirent à une véritable perfection, à quelque état et degré qu'elles soient parvenues.

Quant aux conduites de la divine Providence, comme elle a singulièrement paru dans tout le cours de sa vie, elle n'a pas moins relui, quand elle a voulu qu'on en eût décrit les actions ; ce qui se verra avec évidence par ce qui suit, qui n'est qu'un simple et véritable récit comme la chose s'est passée.

Dieu ayant permis qu'elle vint demeurer céans, pour les raisons qui sont déduites ailleurs, elle fut appliquée aux services des pensionnaires, dont pour lors j'avais le soin31. Cette occasion fit que nous contractâmes une étroite amitié ; et comme en ces temps-là elle était éprise d'une ardente flamme d'amour et de charité, et que le plus grand soulagement qu'elle pouvait recevoir pour en modérer un peu l'ardeur, était de s'épandre dans les louanges de son Bien-Aimé, et raconter les grandes miséricordes qu'il avait exercées en son endroit, elle le faisait librement avec moi, quand nos occupations nous permettaient de nous entretenir ensemble. Cette familiarité continua toujours depuis qu'elle eut sorti de cette maison ; et plus je jouissais de sa conversation, et plus j'avais de sujet d'admirer les faveurs et les grâces singulières dont elle était prévenue, sans néanmoins que durant plusieurs années, il me vînt jamais la pensée ni le désir d'en faire aucune remarque32.

Mais quand le temps fut venu, dans lequel Dieu voulut que je m'y appliquasse, il m'en donna un fort mouvement, avec un pressant regret que je ressentais de voir que tant de grâces demeurassent ensevelies avec elle dans le tombeau de l'oubli. Je communiquai ce sentiment au révérend Père N. de la Compagnie de Jésus33, son directeur, au feu révérend Père Rigoleuc de la même Compagnie34, personnage de grand mérite, dont la mémoire sera toujours en vénération à tous ceux qui ont eu le bien de le connaître — on travaille à faire quelques remarques de sa vie et de ses excellents écrits et de sa conduite spirituelle, pour les mettre en lumière — et à ma Mère Supérieure, tous lesquels me pressèrent fort de l'exécuter ; mais j'y ressentis d'abord d'extrêmes répugnances et difficultés, tant à cause de ma grande ignorance et de mon incapacité, qu'à raison de mon peu de loisir, ne pouvant qu'avec peine trouver un quart d'heure de libre après l'acquit des observances régulières et celui de mes obédiences particulières ; cela fit que je différai quelque temps ; mais enfin étant pressée intérieurement de Dieu, et au-dehors par ceux qui me tenaient sa place, je me résolus de mettre la main à la plume, ce que je fis une vigile de Noël, le soir, en attendant l'heure de Matines ; je me retirai en notre cellule, et priai Notre Seigneur que, si telle était sa volonté, qu'il lui plût me fournir la matière et les conceptions propres à la déclarer ; car, pour moi, je n'en avais aucune, et ne savais nullement par où commencer. Après je me mis à écrire, et je le fis avec une si grande facilité que ma plume avait peine à suivre les pensées de mon esprit ; de sorte que, devant que d'aller à matines, je trouvais tout le premier chapitre fait, sans y avoir apporté autre industrie ni application de ma part, que la simple expression des matières qui se présentaient à ma pensée35. À ma première commodité, je fis le second, le troisième et ainsi des autres, jusque vers la moitié de la première partie, dérobant quelques moments sur mes autres occupations, étant souvent les deux ou trois mois sans pouvoir trouver un quart d'heure pour m'y appliquer, et même n'y pouvais penser ; et cependant sitôt que je m'y remettais, je le faisais avec autant de facilité, que si j'eusse employé les jours entiers, et que j'eusse prémédité les matières, et Dieu sait que c'est ce que je n'ai jamais pu faire, et que lorsque j'écrivais une ligne, j'ignorais celle qui la devait suivre ; et néanmoins par sa grâce, la matière ne m'a jamais manqué ; mais bien souvent le temps de la coucher sur le papier. Voilà la manière avec laquelle il a plu à Dieu conduire tout l'ouvrage.

Étant donc vers le neuf ou dixième chapitre de la première partie, il me vint un doute, à savoir, si ma mémoire avait été assez fidèle pour me fournir les choses selon toute l'étendue de la vérité, ou si je n'en avais point omis les unes ou avancé les autres autrement qu'elles ne s'étaient passées ; car tout ce que j'avais écrit alors n'était fondé que sur les simples entretiens qu'elle m'avait fait de fois à autre, ainsi que j'ai déjà dit. Et comme je n'avais en ce temps-là aucun dessein d'en faire les remarques, je n'en avais non plus conservé les idées.

Devant donc que de passer outre, je voulus m'en informer d'elle-même, et à ce dessein je lui fis souvent me raconter par forme d'entretien ses commencements et ses progrès dans la voie du divin Amour, et tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait eu l'usage de raison ; ce qui se trouva si semblable à ce que j'en avais écrit, qu'il n'y eût pas une seule ligne à effacer, et ce sont les mêmes qui subsistent encore, ce qui, sans doute, ne s'est pu faire sans une spéciale assistance de Dieu.

Il m'en fournit encore une très avantageuse pour m'aider à poursuivre ce que j'avais si heureusement commencé, qui fut l'absence de son Père directeur, qui fut envoyé en ce même temps à Quimper, pour y gouverner le clergé en qualité de recteur ; à son départ il ordonna à cette vertueuse fille de me déclarer toutes les grâces que Notre Seigneur lui communiquerait, et à moi de les lui mander, afin que par ce moyen il pût l'aider selon les lumières qu'il recevait pour sa conduite ; et comme elle était extrêmement obéissante, et que d'ailleurs Dieu lui avait donné inclination de m'en parler franchement, elle le faisait avec la même sincérité qu'elle eût faite à son Père directeur ; et ainsi il me fut facile de continuer l'œuvre commencée, et pour m'y exciter davantage, il a plu à Dieu faire connaître en plusieurs manières que sa volonté était que je m'y appliquasse ; car outre le mouvement qu'il me donnait et à mes Supérieurs, il l'a voulu faire encore par plusieurs autres voies, et particulièrement par deux qui semblent assez convaincantes.

La première fut que depuis que son Père directeur lui eut fait ce commandement de me dire toutes les faveurs qu'elle recevait de son divin Époux, jamais elle n'en oublia aucune, qu'après me les avoir déclarées, non seulement durant l'absence de son directeur, mais encore tout le reste de sa vie, quelque long espace de temps qu'elle fût sans parler, après quoi elle en perdait d'ordinaire l'idée, son cœur étant si occupé à aimer son Dieu, tel qu'il est en lui-même, qu'elle ne pouvait s'arrêter à aucun de ses dons.

La seconde est que toutes les fois que je prévoyais quelques trêves à mes occupations pour me pouvoir appliquer à écrire, si j'avais besoin de lui parler, pour m'éclaircir de la matière que j'avais alors à traiter — car j'observai toujours, passé les premiers chapitres, de ne rien écrire, tant de la première que de la seconde partie, sans avoir auparavant appris d'elle-même de quelle manière elle avait agi dans les sujets dont je voulais pour lors traiter — et désirant, dis-je, lui parler, et craignant de l'envoyer chercher si souven,t tant pour épargner la peine de nos tourières, que pour ne donner sujet à ceux de la maison où elle demeurait de s'étonner ou s'enquérir quelles affaires nous avions à démêler ensemble ; pour, dis-je, obvier à cela, je suppliai mon saint ange gardien de prier le sien de lui inspirer de me venir parler. Et Dieu, qui connaît la vérité des choses, sait que je n'avance rien contre icelle, en disant qu'elle n'y manqua jamais, à la réserve d'une seule fois, qu'étant déjà en chemin, il lui fallut retourner sur ses pas pour quelques affaires imprévues qui lui survinrent.

Outre ces témoignages, qui semblent assez irréprochables de la vérité contenue en ce livre, j'ai encore celui de son directeur, et l'approbation de M. le Grand Vicaire du diocèse, notre supérieur ; ils l'ont fort exactement vue et examinée, et ont reconnu la copie très conforme à l'original ; je veux dire que ce qui est rapporté ici est autant conforme qu'il le peut être à ce qui s'est passé dans l'âme de cette vertueuse fille.

Il reste maintenant de dire qui est le sujet qui en a fourni la matière, et ce qu'elle contient.

Quant au sujet, il est de soi très ravalé. C'est la pauvre Armelle, une chétive villageoise de naissance, et servante de condition : y a-t-il rien de plus bas aux yeux des hommes ? Et cependant cette pauvre et simple fille, par le noble et généreux effort de son amour, fondé sur une ferme foi et appuyée d'une inébranlable espérance, s'élève au-dessus d'elle-même et de toutes les choses d'ici-bas.

C'est la matière dont j'ai à écrire, qui est la plus noble et la plus relevée qui puisse être, puisqu'on n'y parle que de l'amour de Dieu envers sa créature, et réciproquement de l'amour de la créature envers son Dieu, qui paraît avec un éclat merveilleux en tout ce traité. C'est ce qui m'a obligée de lui donner pour titre Le Triomphe du divin Amour ; car il semble que cette heureuse fille n'a été créée que pour servir de théâtre et de trophée au divin Amour ; c'est pourquoi aussi je l'ai dédié au Saint-Esprit, l'Amour incréé du Père et du Fils, qui a pris plaisir de faire paraître dans nos jours ses admirables inventions à caresser l'âme de cette sienne servante, non tant par des visions, extases et révélations, que par des communications et des familiarités si divines et merveilleuses qu'elles peuvent causer de l'étonnement aux plus doctes, et de l'amour aux plus insensibles.

C'est de quoi toute la première partie de cette œuvre donne des preuves évidentes, spécialement depuis le quinzième chapitre, jusqu'à celui de son heureux décès. Tout ce qui a précédé ce dit chapitre n'est qu'un simple récit historique de ce qui lui est arrivé depuis son enfance, et que Dieu l'eut particulièrement attirée à son saint service, jusqu'à ce qu'il l'élevât à cette vie surnaturelle, dont il est traité dans ce même chapitre ; et je ne considère tout ce qui est écrit auparavant que comme l'extérieur et le dehors de ce temple sacré, où Dieu faisait sa demeure ; mais ce qui s'y remarque depuis sont les précieux ornements et les trésors des richesses célestes, dont Dieu prenait plaisir d'orner et embellir le sanctuaire où lui seul habitait et opérait tout ce qu'il lui plaisait, la créature n'y ayant de part que par le simple et volontaire consentement de sa liberté à tout ce qu'il plaisait à Dieu d'opérer en elle ; c'est pourquoi depuis ce temps-là, je me suis rendue la plus exacte qu'il m'a été possible à décrire toutes les opérations du divin Amour, et les ai rapportées de temps en temps à la suite des années, ainsi qu'il lui a plu les lui communiquer, sans y observer autre méthode, afin que sa divine conduite y parût avec plus de jour. Et c'est de quoi toute la première partie est pleine.

Or ceux qui l'ont vue ont eu de la peine à se persuader qu'après ce qu'elle contient, on pût trouver de quoi en former une seconde ; mais la charité, dont les productions n'ont point de bornes, nous a fourni abondamment de quoi en faire une qui, selon mon peu de jugement, est d'autant plus utile qu'on y traite à fond de ses rares vertus, parcourant la suite de sa vie dès le commencement, jusqu'à ce que Dieu l'eût conduite par le chemin de son divin Amour à un très haut degré de l'habitude de toutes les vertus, y observant cette méthode de commencer toujours à décrire les choses moindres et plus communes, pour finir par les plus sublimes et relevées. Et ce qu'il y a de particulier, tant en l'une qu'en l'autre partie, c'est qu'on y reconnaît bien mieux l'intérieur de cette grande âme et la secrète opération du saint Amour, qui d'ordinaire demeurent inconnues dans la plupart de ceux dont on écrit la vie, que l'extérieur et ce qui paraît au-dehors, qui n'est toujours que de petites étincelles des flammes qui les consomment au-dedans. Et outre cela, on y voit une conduite si pure, si nette et si exempte d'erreur, d'illusion ou de tromperie, que la lumière n'est pas plus claire en plein midi, que la conduite de Dieu paraît sur cette âme, dont la vie n'a été, à proprement parler, qu'une vie de vive foi, d'admirable espérance et d'une parfaite charité ; enfin on y voit l'Évangile pratiqué à la lettre avec une véritable expérience des récompenses qu'il promet dès ce monde à ceux qui s'adonnent efficacement à la pratique de ses saintes maximes.

Or devant que de finir, il est nécessaire de m'expliquer sur de certains termes dont j'ai été contrainte d'user, pour déclarer l'éminente vertu de cette fille, comme de l'appeler sainte, toute divine, de dire que Dieu se communiquait à elle autant que la qualité de cette vie voyagère le peut permettre, que l'amour et la grâce avaient toujours leur plénitude en elle, et plusieurs autres de cette nature, pour lesquels entendre au sens que je les ai couchés, il faut présupposer une vérité, de laquelle tous ceux qui ont eu la connaissance de son état rendent témoignage, à savoir que cette heureuse fille, par une spéciale bénédiction du ciel, s'est toujours rendue très fidèle à la Grâce ; de sorte que, dès le commencement que l'amour divin lui décocha ses premiers traits, elle ressentit presque autant d'ardeur pour son Dieu qu'elle était lors capable d'en supporter l'effort ; et ainsi, en quelque état qu'elle fût, elle en était toujours comme comblée, et ne croyait pas, ainsi qu'elle me l'a souvent assuré, en pouvoir (sans mourir) supporter davantage que ce qu'elle ressentait chaque jour ; mais comme l'âme est d'une capacité presque infinie, et que plus elle aime, et plus elle s'étend, se purifie et se rend capable de plus grands biens, de là vient que la sienne était toujours pleine et toujours en état d'en recevoir davantage de la part de son Bien-Aimé. Et quant à ce que j'ai avancé, qu'il se communiquait à elle autant que la capacité humaine ou l'état de cette vie le peut porter, je l'entends à son égard et selon le degré de grâce et de gloire où Dieu l'avait destinée, et non à celui des autres saints, de chacun desquels Dieu seul connaît le mérite, sachant bien qu'il n'est point borné en ses dons.

Quant au titre de sainte et de divine, je ne prétends non plus le lui donner qu’en la manière qu'il s'entend communément de toutes les âmes qui sont unies à Dieu par le lien d'une grâce particulière et d'une charité extraordinaire ; mais j'ai été obligée, ainsi que j'ai déjà dit, de me servir de ces termes pour déclarer l'éminence de sa perfection ; et s'il y en avait de plus significatifs et expressifs, je les aurais franchement employés, étant assurée que tout ce que j'en ai dit, n'est que l'ombre au regard du corps, et la moindre partie de ce qui en est en effet. Or encore bien que je n'aie jamais eu l'intention que cet écrit fût exposé au public, si néanmoins il arrive que Dieu en dispose autrement, je déclare et confesse que je le soumets entièrement à la censure de notre sainte Mère l'Église catholique, apostolique et romaine, en la foi et obéissance de laquelle je veux vivre et mourir.

Voilà, mes révérendes Mères et très chère Sœurs, ce que j'ai cru être obligée de mettre au frontispice de cet écrit, afin que, si Dieu me retire de ce monde devant qu'il voie le jour, vous et tous ceux qui le liront sachiez de quelle façon il s'est fait, à ce que vous en bénissiez celui qui a daigné le conduire à chef, d'une manière, à vrai dire, assez particulière. De plus je vous assurerai que je n'ai usé ni d'exagération ni d'amplification ; mais au contraire, j'ai eu bien plus de peine à me borner et resserrer qu'à m'étendre et dilater, la matière étant de soi si riche et abondante qu'elle n'a pas eu besoin d'emprunter des ornements étrangers pour lui donner du lustre et rehausser son mérite. C'est à quoi je ne me suis nullement étudiée, non plus qu'à la beauté ni à l'artifice du discours ; car outre que je n'en ai pas ni l'esprit ni la capacité, c'est que j'ai cru que plus les termes seraient simples et naïfs, et plus ils auraient de force pour toucher les cœurs, qui est, je crois, ce que Dieu en prétend.

Tout ce que j'ai tâché de faire, ç'a été de lier et unir les matières ensemble, afin qu'elles eussent quelque suite et rapport entre elles ; et de plus j'ai fait mon possible pour éviter les redites ; mais quelque étude que j'y aie apportée, il ne se peut qu'il ne s'y en trouve, ou du moins que les choses n'aient de la convenance ; car ayant toujours à traiter d'une même matière, qui est l'Amour, il n'a pas été dans mon pouvoir de faire autrement.

Vous les excuserez, s'il vous plaît, avec tous les autres défauts qui y sont, qui proviennent de mon ignorance, et si vous y trouvez quelque bien, rendez-en gloire à Notre Seigneur à qui seul elle appartient. Vous suppliant en toute humilité de le conjurer qu'il me fasse miséricorde, et qu'il ne permette pas que la connaissance qu'il m'a donnée avec cette vertueuse fille me serve de condamnation au tribunal de sa divine Justice, mais bien d'aide pour m'avancer en son saint service, afin qu'en votre compagnie je le puisse aimer et louer à toute éternité. C'est la grâce que j'espère obtenir de son infinie bonté, par le moyen de vos saintes prières, auquel je me recommande en qualité de,

Mes révérendes Mères et très honorées Sœurs,

Votre très humble et obéissante sœur et servante en Notre Seigneur.

Sœur Jeanne de la Nativité, religieuse ursuline indigne.



[Suit une « Table des chapitres contenus dans la première partie » précédant la Première partie du Triomphe].

Première partie du Triomphe du Divin Amour, dans la conduite de la vie et des mœurs d’une grande servante de Dieu nommée Armelle Nicolas.

Chapitre Premier. De sa naissance et de son enfance.

Cette heureuse fille prit naissance le dix-neuvième septembre, l’an de Notre Seigneur 1606, en la paroisse de Campénéac, proche de la ville de Ploërmel, dans l’évêché de Saint-Malo36. Son père s’appelait Georges Nicolas et sa mère Françoise Néant37 ; ils étaient médiocrement accommodés des biens de fortune [238] selon leur condition qui était champêtre, mais par ailleurs fort craignant Dieu et grandement portés à son saint service. Entre les bonnes qualités dont son père était doué, la dévotion envers la très Sainte Vierge éclatait le plus ; il la nommait d’ordinaire sa bonne Mère et récitait tous les jours le chapelet à son honneur, et employait la plupart des fêtes et dimanches à ce pieux exercice, s’allant promener autour de ses terres, le chapelet en main, afin d’éviter la hantise39 et débauche de ses voisins. Il fut une fois élu fabrique40 de son église, et il avait coutume d’appeler cette année la plus heureuse de sa vie et que jamais il n’avait eu le cœur si content. Sa mère de son côté tâchait de seconder les bonnes inclinations de son mari, et ainsi ils vivaient fort paisiblement ensemble et avec édification de leurs voisins.

Dieu bénit leur mariage par la naissance de cette vertueuse fille, qui fut suivie d’une autre et de quatre garçons. Elle fut nommée Armelle sur les fonts de baptême, et dès sa tendre jeunesse il parut que Dieu l’avait singulièrement choisie pour faire éclater en elle les effets de sa grâce et de son amour, car il la doua d’un excellent naturel, [3] d’un jugement solide, d’une humeur douce et sociable et d’un extérieur si posé et retenu que la pudeur et la modestie paraissaient dès lors en toutes ses actions, ce qui la rendait si aimable à tous ses parents et autres qui la connaissaient, qu’elle était universellement chérie et caressée de tous, mais spécialement de sa mère, qui avait pour elle beaucoup de tendresses. Sitôt qu’elle sut parler, elle prit soin de lui apprendre son Pater et Ave et autres prières à quoi la petite prenait un singulier plaisir, n’ayant point de divertissement plus agréable que celui de prier Dieu.

Dès son bas âge, il paraissait qu’elle avait inclination à la solitude et au silence ; c’est pourquoi, quand elle fut un peu grandelette, sa mère l’envoyait garder les brebis et autre bétail, ce qui lui plaisait plus que toutes ses autres occupations, à cause qu’elle y était seule et hors du bruit du ménage, et avait plus de loisir de réciter son chapelet et autres prières, à quoi elle employait la plus grande partie de la journée, se retirant en quelque coin de haie tandis que ses autres petites compagnes étaient à jouer et se divertir — et Notre Seigneur commença dès lors à l’attirer à lui par beaucoup de tendresses [4] et de suavités qu’il lui communiquait en ses petites dévotions. Un jour, s’étant retirée à son ordinaire pour faire ses prières, elle rencontra proche de soi une croix sur laquelle il y avait un crucifix attaché avec une petite corde. Etant étonnée qui l’avait pu mettre là, elle le prit et commença de le baiser et caresser et l’arroser de ses larmes avec une grande tendresse. Au plus fort de sa dévotion, le diable, qui prévoyait déjà ce qui lui devait arriver, lui mit dans l’esprit qu’elle ne devait pas faire cela, qu’au contraire elle devait jeter ce crucifix à terre, le fouler aux pieds et le mépriser, et lui semblait qu’au même temps on le lui voulut arracher des mains avec violence ; mais elle tint toujours ferme et ne le laissa point aller. Et quoique tout ceci ne fût que des pensées et suggestions qu’elle n’effectua point, néanmoins elle en conçut tant de peine qu’elle en était toute hors de soi, croyant avoir fait quelque grand péché, et ne put être en repos qu’elle ne s’en fût confessée. Et bien que son confesseur l’assurait qu’il n’y avait nulle offense, toutefois elle ne pouvait y penser longtemps après sans verser une grande abondance de larmes.

Notre Seigneur se servit de cette petite [5] rencontre41, qui n’était rien en apparence, pour lui communiquer de grands biens. Car dès lors il lui imprima au cœur une tendresse d’amour et de compassion très sensible pour les tourments qu’il avait soufferts en la croix, encore qu’elle n’en sût aucun en particulier, excepté les cinq plaies des pieds et des mains et du côté, qu’elle saluait depuis tous les jours fort dévotement par cinq Pater et cinq Ave. Et l’entretenant un jour sur ce sujet, je lui demandai qui lui avait appris que Notre Seigneur avait reçu cinq plaies : elle me répartit qu’elle les avait remarquées dans ce petit crucifix dont je viens de parler, d’où l’on peut colliger42 que ceci ne lui arriva point par hasard, ains43 par une secrète disposition de la Divine Providence, qui voulait par de si faibles commencements donner entrée à ce grand et enflammé amour qui par après s’embrasa dans le cœur de sa fidèle servante, à la vue et à la considération des souffrances de son Sauveur.

Dès qu’elle fut en âge de faire sa première communion, elle s’y disposa avec toutes les préparations qui lui furent possibles, et il lui tardait que le jour n’était venu dans lequel elle devait recevoir ce grand bien. Et dès la première fois qu’elle le reçut, elle [6] se sentit si éprise d’amour et de dévotion envers ce divin Sacrement qu’elle eût désiré s’en approcher tous les jours s’il eût été en son pouvoir, sans néanmoins qu’elle sût bonnement les grands biens qui y sont compris ; seulement savait-elle en général que le Corps de Notre Seigneur était là renfermé. Mais comme dans les champs44 les communions fréquentes ne sont pas ordinaires, elle se voyait la plupart du temps privée de l’effet de son désir ; néanmoins, plus elle avançait en âge, et plus aussi ce désir augmentait, de sorte qu’elle épiait toutes les occasions de le satisfaire. Et ainsi, toutes les fois qu’il y avait des communiants, elle se mettait du nombre, et quand il ne s’en trouvait point, elle priait quelque prêtre de lui donner la Sainte Communion en quelque lieu et temps où elle pût être moins aperçue ; et même il s’en trouvait qui quelquefois l’y conviaient de leur propre mouvement, ou plutôt de celui de Dieu, qui les incitait à cela afin de satisfaire par ce moyen le désir de sa fidèle servante. Et ceci s’est vu en plusieurs rencontres et occasions, et qui même pourraient passer pour miraculeuses, ainsi que je le ferai voir dans la suite du discours de sa vie. [7]

Entre les grâces que Dieu lui fit en sa tendre jeunesse, l’une des plus considérables pour les effets qu’elle opéra, ce fut de lui donner une claire connaissance des peines que les âmes souffrent dans le purgatoire. Cette connaissance fut vivement imprimée dans son esprit, sans savoir par qui ni comment, mais elle conçut une grande compassion pour ces pauvres âmes et un très grand désir de les pouvoir soulager : c’est pourquoi toutes les bonnes œuvres qu’elle faisait ou les peines qu’elle endurait étaient toutes rapportées à cette fin. Si, dans les ardeurs de l’été, gardant ses brebis, elle était travaillée du chaud, ou du froid dans l’hiver, elle s’en réjouissait, afin par ce moyen de pouvoir soulager ses frères, ainsi appelait-elle les âmes du Purgatoire. S’il fallait balayer ou faire les plus pénibles besognes du ménage, c’était pour le même dessein. Souvent elle se tenait aux ardeurs du soleil ou auprès de celles d’un grand feu, les endurant tant qu’elle pouvait, afin de diminuer celui qu’elles endurent. Dans ses réfections45 elle se privait toujours de ce qui lui agréait le plus, et même souvent de tout, afin d’en faire l’aumône aux pauvres à cette intention. Quand elle avait envie de boire, de jouer ou de se divertir à quelque chose, [8] elle s’en privait à même dessein ; bref, tout ce qu’elle faisait ou endurait, toutes ses communions, prières et autres dévotions n’avaient d’autre but que l’assistance et le soulagement de ces pauvres âmes, qu’il lui semblait toujours voir dans de grands brasiers et des flammes dévorantes, sans se pouvoir en aucune façon délivrer de là. C’est pourquoi elle se disait à soi-même, pour s’animer à les secourir : « Si je voyais un de mes proches parents dans un grand feu, sans qu’il en pût sortir, et que je l’en pourrais retirer, ne serais-je pas bien cruelle de l’y laisser brûler et tourmenter ? À combien donc plus forte raison dois-je assister les âmes de mes propres frères qui sont cruellement tourmentées et qui ne peuvent s’aider. »

Cette considération et ce raisonnement, qui était au-delà de son âge et de l’instruction qu’elle avait pu recevoir de la part des hommes, l’animaient si fort au désir d’assister ces pauvres âmes, qu’elle se fût volontiers laissée mettre en pièces pour ce sujet. Et cette compassion qu’elle conçut lors de leurs peines lui dura tout le reste de sa vie, et elle reconnaissait cela pour un signalé service de la bonté de Dieu en son endroit, d’autant qu’elle avait attiré plusieurs bénédictions en [9] son âme par ce moyen, m’ayant souvent avoué avoir reçu de grands secours et assistances de Dieu par l’aide des mêmes âmes qu’elle secourait par ses prières. Et disait que c’étaient elles qui étaient la cause de son bonheur et le sujet pourquoi Dieu l’avait si particulièrement attirée à son divin service.

Si elle était si secourable aux défunts, elle ne l’était pas moins aux vivants, qu’elle servait et secourait en tout ce qui lui était possible, avec grande affection et charité : c’est pourquoi tous ceux de la maison l’aimaient et avaient recours à elle en tous leurs besoins ; elle portait un très grand respect à ses père et mère, auxquels elle se rendit toujours si obéissante que jamais elle ne leur causa le moindre déplaisir ; aussi l’aimaient-ils plus elle seule que tous leurs autres enfants. Et quand elle eut atteint l’âge d’environ vingt ou vingt-deux ans, ils la voulurent marier et la sollicitèrent fort à cela, à quoi elle ne voulut jamais entendre, et se voyant souvent pressée sur ce sujet et d’ailleurs obligée quelquefois d’être parmi des personnes trop libres et qui n’avaient pas la retenue conforme à son humeur, elle commença de s’ennuyer si fort dans les champs qu’elle ne pouvait durer en repos. [10] Un autre motif qui contribuait si fort à cet ennui fut le désir qu’elle eut de recevoir le petit scapulaire de la Sainte Vierge et d’assister aux processions et autres dévotions qui se pratiquent chaque mois dans l’église des Pères carmes de Ploërmel46, dont elle avait entendu parler. Ce désir était si vivement imprimé dans son esprit qu’elle ne pensait à autre chose, et toutes ses prières et dévotions visaient là ; et pour ce recherchait-elle toutes les occasions d’aller demeurer dans la ville. Notre Seigneur, qui la considérait déjà comme une fille d’Amour et de Providence, lui en fournit une tout à propos, par les voies qui seront déduites au chapitre suivant. [11]

Chapitre 2. Comme elle vint à Ploërmel et se mit en service.

Après avoir passé les premières années de son âge en la maison de ses parents, ainsi que nous venons de dire, et avoir gagné par ses vertus l’amitié et la bienveillance non seulement de ses proches mais encore de quelques autres du voisinage qui étaient tous grandement édifiés de sa rare modestie et retenue, entre les autres, une bonne demoiselle qui l’affectionnait fort et se plaisait à la voir eut envie de la prendre à son service, et pour ce sujet elle la demanda avec grande instance à ses parents, qui du commencement n’y voulaient entendre, mais enfin voyant que cette personne insistait toujours pour l’avoir et que d’ailleurs leur fille témoignait être ennuyée dans les champs, ils y consentirent, quoique avec bien du regret, tant pour s’en voir privés que pour les services qu’elle leur rendait dans le ménage.

Dieu se servit de cette occasion pour accomplir le désir qu’elle avait d’aller demeurer [12] dans la ville, où sa maîtresse la mena incontinent qu’elle lui fut accordée. Y étant, elle s’y trouva d’abord fort bien, lui semblant être délivrée d’un grand fardeau, de n’être plus obligée les fêtes et les dimanches d’assister aux danses et assemblées qui se font dans les champs, où quelquefois ses compagnes la menaient comme par force, car elle y avait de tout temps très grande aversion. Ce lui était, dis-je, une consolation de s’en voir libre, et d’ailleurs d’avoir le moyen d’entendre souvent la messe et les prédications, prenant un singulier plaisir d’entendre la parole de Dieu, à laquelle elle se rendait fort attentive.

D’ailleurs sa maîtresse était si satisfaite d’elle et de ses services qu’elle la chérissait et l’aimait comme sa propre fille et lui donnait tout le contentement possible, ne la reprenant jamais d’autre chose sinon de ce qu’elle travaillait trop ; et de vrai, elle était infatigable au travail, ayant un grand corps, sain, fort et robuste, avec un esprit agissant, quoique paisible, qui faisait de la besogne comme deux autres.

Il semblait que, les choses étant de la sorte, rien n’eût été capable de lui faire désirer la sortie d’un lieu où elle avait toutes choses à [13] souhait et où elle ne faisait que ce qu’elle voulait ; néanmoins elle n’y fut pas longtemps que tous ces bons traitements se tournèrent à dégoût, et un ennui et une tristesse la saisirent si fort qu’elle ne savait que faire, toutes choses lui donnant de la peine : plus elle était chérie, caressée et bien traitée, et plus elle recevait de mécontentement au dedans d’elle-même, sans qu’elle eût su en donner aucune raison, sinon que tout lui était fâcheux et insupportable. Sur ces entrefaites son père mourut, et sa maîtresse lui permit d’aller quelques jours consoler sa mère et donner ordre à ses affaires, lui enjoignant de revenir au plus tôt, car elle l’aimait si tendrement qu’elle ne pouvait se passer d’elle. Elle y retourna donc, mais avec une grande peine et difficulté ; néanmoins, comme elle avait commencé sa seconde année de service, elle fit ce qu’elle put pour l’achever, après quoi elle lui demanda son congé pour retourner dans les champs. Sa maîtresse, qui avait regret de perdre une si bonne et fidèle servante, fit tout son possible pour la retenir, lui offrant de lui hausser ses gages et de la décharger même d’une partie du travail du ménage si elle voulait encore demeurer avec elle ; mais [14] jamais elle ne put s’y résoudre, quoique selon la raison et ses sentiments elle l’eût bien voulu. Mais une force intérieure qu’elle ne connaissait point la tirait ailleurs, et ainsi elle prit congé de sa bonne maîtresse et s’en retourna chez ses parents, qui furent bien contents de la revoir, et elle encore plus d’avoir quitté la ville, croyant y avoir laissé sa peine et sa gêne d’esprit.

Mais elle ne fut pas un mois dans les champs qu’elle changea bien d’opinion, car ils lui devinrent insupportables, pour plusieurs raisons, outre sa gêne intérieure qui augmentait tous les jours. Car, étant là, ses parents la sollicitèrent derechef au mariage avec beaucoup d’importunité ; de plus elle était obligée de voir souvent plusieurs libertinages entre des jeunes gens qui n’avaient pas l’honnêteté en recommandation, ce qu’elle ne pouvait souffrir ; d’ailleurs, elle n’avait pas la commodité d’entendre la sainte messe ni de communier si souvent qu’elle faisait dans la ville, de sorte que pour obvier à tous ces inconvénients, et à beaucoup d’autres que je passe sous silence, elle procura47 derechef de retourner dans la ville, et fit tant d’instance qu’enfin elle en obtint la permission de ses parents, après avoir demeuré environ [15] quatre mois aux champs avec une gêne d’esprit étrange.

Etant retournée dans la ville, elle fut incontinent demandée de trois ou quatre personnes qui voulaient l’avoir pour les servir car, comme cette damoiselle chez qui elle avait déjà demeuré s’en était bien trouvée, il y avait presse à qui l’aurait. Elle se mit donc dans une maison où elle était très aimée et chérie, et nonobstant cela elle ne put y demeurer plus de trois semaines, au bout desquelles elle fut contrainte d’en sortir, à cause de la gêne insupportable qu’elle ressentait et qui croissait à mesure des bons traitements qu’elle recevait dans ces maisons. Car tant plus elle était à son aise pour le corps et plus souffrait-elle dans l’esprit. Elle sort[it] donc encore de cette seconde demeure, et en moins de trois ou quatre mois elle fut en deux autres, pour voir si elle s’y pourrait habituer ; et partout où elle allait, il fallait qu’elle en sortît, quelque désir ou volonté qu’elle eût d’y demeurer, ce qui lui causait bien de la peine, ne sachant et ne pénétrant pas encore dans les desseins de la divine Providence, qui le permettait pour son très grand avantage, ainsi qu’elle le reconnut par après. [16]

Comme elle était dans ces continuels changements et dans l’incertitude du lieu de sa demeure stable et arrêtée qu’elle espérait de trouver, vu qu’elle avait refusé les meilleures et plus avantageuses conditions qu’elle eût pu prétendre, Dieu au même temps lui en présenta une toute propre pour l’accomplissement des desseins qu’il avait sur elle, ce qui se passa en cette sorte.

Il y avait dans les Carmélites de Ploërmel une religieuse qui avait connu autrefois cette bonne fille, et sachant qu’elle n’était encore engagée en aucune condition, elle désira de la mettre au service d’une sienne sœur mariée dans la ville, damoiselle fort vertueuse, qui avait le service de Dieu en singulière recommandation, et qui désirait aussi d’avoir cette fille chez elle et avait prié sa sœur de lui en parler de sa part. A cet effet, cette religieuse l’envoya quérir et la convia fort d’aller au service de sa sœur, non en lui promettant le beau temps et le peu de travail, ainsi qu’on avait fait aux autres maisons où on l’avait voulu engager, mais au contraire elle lui dit tout franchement qu’elle aurait beaucoup de besogne et d’occupations, à cause qu’une autre servante qui y était depuis quelques années en devait [17] sortir pour se rendre religieuse, et que tout le travail du ménage, qui était grand, lui demeurerait, mais que du reste elle y aurait toute sorte de satisfaction et de contentement.

A ces propositions, qui étaient plus capables de la rebuter que de l’inciter à les accepter, elle se sentit néanmoins intérieurement émue et fortement excitée de les embrasser, lui étant avis que Dieu lui faisait connaître que c’était là le lieu où il voulait qu’elle fût. Elle s’y accorda donc facilement et, de vrai, on a bien reconnu à la suite des temps que c’était véritablement la maison dans laquelle de toute éternité il avait destiné de faire les grâces et les faveurs qu’il communiqua depuis à cette sainte âme, maison de bénédiction et de sanctification pour elle, puisque ce fut là qu’il l’attira plus spécialement à lui. Quoique dès sa jeunesse elle fût encline à la vertu, ce fut dans ce lieu où elle trouva des épreuves et des contradictions infiniment plus avantageuses que toutes les caresses qu’elle avait reçues ailleurs, puisqu’elles lui firent acquérir l’habitude des plus solides vertus. Ce fut en ce lieu que l’amour divin s’empara si fortement de son cœur qu’elle en pensa mourir, ainsi que nous ferons voir aux chapitres suivants. [18]

Chapitre 3. De la manière par laquelle Dieu l’attira à son divin amour.

Pour confirmer davantage cette bonne fille dans la pensée qu’elle avait eue que la volonté de Dieu était qu’elle fît sa demeure dans cette maison, il permit que sitôt qu’elle y fut entrée, elle se trouva déchargée de cette gêne et peine d’esprit qu’elle avait souffert jusques alors en toutes les autres où elle avait été, de sorte qu’elle s’y trouva si libre et contente qu’il ne se peut rien dire de plus. Et d’ailleurs on était si satisfait de ses services et de ses déportements48 qu’on n’y trouvait rien à redire ; et pour le regard du travail, elle n’en avait point d’autre que de soigner les enfants ; car le dessein que cette autre fille dont nous avons parlé avait eu pour la religion n’ayant pas réussi, elle était restée à la maison et avait soin des plus grosses besognes du ménage, de sorte que, cette autre en étant chargée, les occupations n’étaient pas grandes, encore que ce ne [19] fût pas pour longtemps, mais dans l’abord les choses se passèrent de la sorte.

Dieu ayant ainsi disposé et ordonné toutes choses, selon les desseins de son éternelle Providence, il commença en même temps de mettre la main à l’œuvre et de jeter les fondements de ce haut et grand édifice de perfection, et d’orner et embellir ce temple, que sa Majesté s’était réservé pour être le trône de son amour et le lieu de sa demeure et de ses délices. Et à cet effet il se servit d’une voie fort commune et ordinaire pour faire les saints : à savoir la lecture de la vie et des actions des autres saints, car la coutume dans cette maison était que tous les soirs, après le souper, on faisait la lecture dans la Vie des saints, ou autre livre spirituel qui traitait de même matière, de sorte que cette bonne fille était fort soigneuse d’y assister et prenait un singulier plaisir d’ouïr raconter les actions vertueuses et héroïques des saints, et admirait tout ce qu’ils avaient fait pour Dieu. Et ensuite de cela, il lui vint un désir ardent et violent de les imiter, et en souhaitait et recherchait toutes les occasions possibles, et était si préoccupée de ce désir que jour et nuit elle ne pouvait penser à [20] autre chose qu’aux moyens de se rendre semblable à eux.

Mais ces grands désirs et ces violentes ardeurs ne furent que de petits acheminements aux excès qui lui arrivèrent par après. Car comme elle eut pris goût d’entendre les lectures, et que celles qu’on faisait le soir ne la satisfaisaient pas pleinement, elle pria une des filles de la maison, qui depuis a été religieuse chez les ursulines de la même ville, de lui lire quelque chose de fois à autre, ce que cette jeune demoiselle faisait fort volontiers ; et Dieu permit qu’un jour elle lui lût un livre qui traitait de la Passion de Notre Seigneur et des travaux qu’il avait soufferts. Ce fut ceci qui servit d’hameçon pour achever de prendre ce cœur, qui y avait déjà de sa part de grandes dispositions. On ne peut pas dire les effets admirables que cette lecture et ces connaissances opérèrent dans son âme qui, par ce moyen, demeura si navrée et enflammée d’amour qu’elle était toute hors de soi ; et au même instant, toute idée ou pensée de quoi que ce soit fut bannie de son esprit, ne lui restant autre objet que celui des souffrance du Sauveur, tant de jour que de nuit, ce qui lui causait une telle [21] douleur et affliction qu’elle flétrissait et séchait de déplaisir, tant pour les extrêmes tourments qu’il avait soufferts qu’à raison que ses péchés en avaient été la cause, car cela lui fut en même temps vivement empreint dans l’esprit ; de sorte qu’elle ne savait que faire ni devenir, car l’ardeur et la détresse intérieure étaient si grandes qu’il lui était avis qu’elle était dans un feu consumant, qui tous les jours s’accroissait de plus en plus. Etant dans cet état et ne sachant à qui avoir recours pour avoir de l’éclaircissement dans une chose si nouvelle et inconnue, Dieu, qui la tenait déjà pour sienne, la pourvut en la rencontre d’une personne qui lui servit de guide et de conduite par les chemins où il la voulait faire passer, qui fut un Père carme, fort saint religieux et bien entendu dans les voies de l’Esprit, à qui un jour par hasard elle alla à confesse ; et après la confession elle se sentit fortement inspirée de lui déclarer tout l’état de son âme, ce qu’elle fit, lui racontant comme le tout lui était arrivé et qu’elle n’en pouvait plus, à cause de l’ardeur intérieure qu’elle ressentait, qui la mettait bien en crainte, de peur qu’il n’y eût quelque artifice du diable [22] en toutes ces ardeurs et effets si extraordinaires qui se passaient en elle depuis quelque temps ; et quoiqu’au fond de son âme elle fût comme certaine que cela provenait de Dieu, elle n’osait pourtant s’assurer d’elle-même dans une chose si nouvelle et où elle n’avait d’autre connaissance que ce que l’expérience et le sentiment lui apprenaient.

Ce Père, après l’avoir entendue et examinée de près, jugea aussitôt que Dieu avait de grands desseins sur cette âme, sans pourtant lui en rien déclarer et lui faire connaître que Dieu était l’auteur de tout ce qui se passait en elle. Mais seulement il l’encouragea fort à être fidèle à Dieu, à s’abandonner totalement à ses conduites, à fuir le péché et à être fidèle à suivre les mouvements de la grâce ; et de sa part il s’offrit à lui aider en tout ce qu’il pourrait, et lui dit à cet effet qu’elle vînt librement le trouver toutes les fois qu’elle aurait besoin de son assistance. Ce qu’elle observa depuis avec grande fidélité, ne faisant rien sans l’avis de ce bon Père tant qu’il fut dans le pays, et lui rendant une prompte obéissance en toutes choses, vertu qu’elle a toujours pratiquée [23] envers tous ceux qui ont eu la conduite de son âme. Et Dieu dès lors lui donna un si grand désir de se laisser conduire par la volonté d’autrui en toutes choses, qu’elle avait toujours ce sentiment au cœur : « Pourvu que je ne fasse point ma volonté, il ne m’importe, arrive que pourra, je ne me mettrai en peine de rien, mais si une fois je fais ma volonté, je me tiens pour perdue. »

Etant ainsi pourvue d’un guide et de docilité à suivre ses ordres, et la pensée des souffrances du Sauveur continuant de lui occuper l’esprit, le Verbe Incarné lui communiqua à quelque temps de là une vue intérieure par laquelle il lui fit connaître que ce n’étaient ni les juifs ni les bourreaux qui étaient les auteurs de sa mort, mais que le seul amour qu’il lui avait porté en toute éternité l’avait attaché à la Croix pour la délivrer de ses péchés. Cette vue lui pénétra si fort le cœur et lui causa un si grand amour et une si excessive contrition qu’il est difficile de l’exprimer par des paroles ; et quand elle parlait de cette contrition que cette lumière versa dans son âme, elle disait que le moindre sentiment qu’elle avait lors de ses péchés [24] était plus que suffisant de lui ôter mille vies, si elle les eût eues, si Dieu par une grâce spéciale ne l’eût retenue ; et, de vrai, les effets qu’elle opéra firent bien connaître combien elle était grande et efficace.

Car premièrement cette vue de ses péchés lui causa une si grande aversion d’elle-même qu’elle eût voulu se précipiter dans les enfers, par manière de dire, pour satisfaire à la divine Justice et ôter d’elle le péché, qui avait causé la mort à son Sauveur ; de là venait qu’elle disait souvent à Dieu, étant transportée et hors d’elle-même par la force de l’amour et de la douleur : « Ô mon Seigneur, donnez-moi plutôt la mort et l’enfer que la vue de votre amour et de mes péchés. » Elle eût alors voulu souffrir tous les tourments des martyrs et eût désiré qu’on l’eût coupée, déchirée, brûlée et réduite en poudre pour satisfaire à son amour. Et quand il se présentait quelque occasion de souffrir, elle dévorait cela avec plus d’avidité qu’un famélique ne fait les viandes, ou qu’un cerf échauffé ne se précipite dans les eaux pour se rafraîchir ; car, véritablement, elle était excessivement affamée et altérée de souffrances.

Dieu de son côté avançant son ouvrage, [25] donnait tous les jours de nouveaux motifs à sa contrition, car il lui représentait clairement dans l’esprit, par le menu et en détail, tous les tourments qu’il avait endurés en sa Passion que jusqu’alors elle avait ignorée, n’ayant qu’une connaissance générale qu’il était mort en la Croix, sans en savoir les particularités qui en ce temps lui furent toutes montrées, de sorte que, sans qu’elle le procurât49, son esprit était toujours accompagnant Notre Seigneur dans ses tourments : tantôt elle le voyait au Jardin des Olives, suant tout son sang précieux et faisant oraison à son Père, tantôt pris par les juifs, lié et traîné chez Caïphe et Hérode, d’autres fois souffleté, craché, couronné d’épines ; bref toutes les peines tant intérieures qu’extérieures de Notre Seigneur lui étaient représentées, tout ainsi que si elle les eût vues de ses propres yeux lorsqu’il les endura, et toujours avec cette circonstance50 et cette voix intérieure qui criait bien haut au fond de son cœur : « C’est l’amour que Dieu t’a porté qui lui a causé toutes ces souffrances. »

Cela lui causait une telle douleur et lui faisait verser tant de larmes que toutes les nuits elle ne faisait que gémir et pleurer, [26] n’osant le faire de jour, de crainte d’être aperçue, si ce n’était quand elle était seule. Alors elle répandait des larmes en si grande abondance que ses yeux étaient comme deux sources intarissables. Ce fut en ce temps que Dieu la gratifia du don des larmes, qu’il lui continua presque tout le cours de sa vie, encore que la cause en fût différente ; car elle fut plus d’un an que ses pleurs étaient de contrition et de regret d’avoir offensé Dieu, mais depuis c’étaient toutes larmes d’amour, comme on verra ci-après.

A ces vues des tourments de Notre Seigneur fut jointe une autre très particulière et très sensible de son Sang précieux, de sorte que quelque part qu’elle allât ou quoi qu’elle fît, elle se voyait toujours comme baignée et arrosée de ce précieux Sang et oyoit51 intérieurement ces paroles qui lui disaient : Vois-tu ce Sang ? Il a été tout répandu pour faire un bain pour purifier et nettoyer ton âme. Cela l’enflammait si fort et la mettait en telle détresse qu’elle était insupportable à elle-même ; et certes ce n’était pas sans cause car, comme elle disait depuis, il eût fallu être pire que les démons pour ne correspondre pas à un si grand amour. [27] Cette pensée du Sang précieux52 la tenait si continuellement occupée que jamais elle ne la perdait de vue quand elle prenait son repas : il lui semblait que tous ses morceaux étaient trempés dans ce divin Sang ; quand elle buvait, c’était comme si elle eût avalé cette précieuse liqueur, et lui semblait qu’effectivement cela se passait de la sorte ; elle ne pouvait voir de sang ni de couleur rouge qu’avec des ressentiments si vifs qu’elle en perdait presque la parole ; marchant par les rues, souvent elles lui paraissaient toutes teintes de sang, ainsi que celle de Jérusalem au temps de la Passion de Notre Seigneur, qui lui saisissait le cœur d’une telle manière qu’elle était plus mourante que vivante, spécialement quand elle se voyait au pied de la Croix avec la Sainte Vierge et la Madeleine, considérant son Sauveur expirer d’amour pour son sujet. C’était là véritablement qu’il lui semblait souvent être à deux doigts de la mort et s’étonnait comment la sainte Pénitente avait eu la force d’être présente à ce piteux spectacle sans mourir elle-même. Et depuis que ces vues lui furent communiquées, elle demeura toujours fort dévote et attentionnée à cette divine Amante [28] du Sauveur, et lui était avis qu’elle ressentait en son cœur les mêmes sentiments d’amour et de regret qu’avait eus autrefois cette grande sainte, et que Dieu la lui donnait pour modèle et exemple d’amour et de contrition de ses péchés.

Toutes ces choses et autres semblables se passaient en elle en ces commencements sans que personne en eût la connaissance que son confesseur ; car Notre Seigneur lui fit toujours cette grâce que toutes les faveurs qu’il lui communiqua se passèrent intérieurement ; que si parfois il paraissait quelque chose au-dehors, il permettait qu’on n’y prenait pas garde, ou qu’on l’attribuait à quelque autre cause, comme par exemple son silence et grande récollection53 et modestie étaient pris pour ignorance ou stupidité naturelle ; et d’ailleurs sa condition de servante faisait qu’on n’y prenait pas garde. Mais la principale raison de ceci était la continuelle demande qu’elle en faisait à Notre Seigneur, le suppliant très humblement qu’il la tînt close et couverte sous l’aile de la divine Providence, comme le poussin l’est sous celle de sa mère — c’étaient les propres mots dont elle usait en sa demande —, et que là elle fût cachée [29] et inconnue à toute créature, fors54 à celles qui étaient nécessaires pour l’aider à l’aimer davantage, ou qui seraient pour glorifier son saint Nom des grâces qu’il lui faisait ; et c’était la prière la plus ordinaire qu’elle adressait à Dieu dans ses commencements, qu’il exauça en toutes choses aussi bien que les autres qu’il lui inspirait de lui faire, comme il sera facile de connaître à la suite de ce traité.

Elle ne manquait point de faire souvent un fidèle rapport de tout son état à son Père directeur, qui de sa part lui donnait les avis convenables aux dispositions de son cœur, sans pourtant jamais l’assurer que ce fût Dieu qui opérât directement en elle, quoique souvent elle doutait d’où lui pouvaient venir tous ces effets si extraordinaires, et cela la mettait même quelquefois bien en peine. Mais à cela il ne lui donnait d’autre réponse sinon qu’elle espérât et se confiât en Dieu, et que tant qu’elle aurait la volonté de le servir, Sa Majesté ne permettrait jamais qu’elle fût déçue. Et ce fut par une spéciale Providence de Dieu que ce bon Père ne lui donna une entière connaissance que le tout provenait de lui ; car si elle l’eût su, et [30] qu’elle se fût entièrement laissée emporter aux sentiments qu’elle avait, elle en fut probablement morte : sa nature n’était pas encore capable de porter de si puissants efforts de la grâce ; mais comme elle doutait toujours, ce doute faisait qu’elle se retenait, et cette crainte servit à la conservation de sa vie, ainsi qu’elle disait d’ordinaire quand elle parlait des premières années où l’amour se rendit maître de son cœur, et remerciait Dieu de grande affection de ce que, par ce moyen, il lui avait donné du temps de l’aimer et de le servir avec plus de pureté et de perfection ; car en toutes ces excessives ardeurs elle y reconnaissait par après bien du mélange de la nature. Et Dieu, pour l’en purifier, permit qu’elle passât bientôt après par beaucoup d’épreuves et de travaux, tant de la part des diables que d’ailleurs. [31]

Chapitre 4. Des tentations qu’elle souffrit, et des grandes grâces que Dieu lui fit ensuite.

C’est l’ordinaire des grandes âmes de pâtir de grands travaux de la part des démons, et je crois qu’il y a peu de saints qui n’aient expérimenté les effets de leurs rages, et ne doivent une partie de leur mérite aux assauts qu’ils leur ont livrés à dessein de les perdre, qui ont toutefois réussi à une fin toute contraire à leur malice. C’est ce qui a paru évidemment en la vie de cette heureuse fille dont nous traitons, qui a souffert d’étranges tentations de leur part, qui néanmoins par la grande bonté de Notre Seigneur lui ont été très avantageuses. Nous traiterons en ce chapitre des premières, réservant en son propre lieu à parler des autres étranges qu’elle endura par après.

Ayant passé un an, ou un peu davantage, dans ces grandes ardeurs et dans les regrets extrêmes de ses péchés, comme nous disions naguère, Dieu donna pouvoir au diable de la travailler et tourmenter [32] de diverses sortes de tentations qui lui étaient plus fâcheuses que la mort. Et comme c’est le propre du diable de s’opposer et de contrarier les œuvres de Dieu autant qu’il peut, il dressa tous ses assauts pour ruiner et détruire ce que Dieu avait édifié en cette âme, se servant à ce dessein des tentations directement opposées aux faveurs qu’il lui avait communiquées.

Premièrement, au lieu de cet amour si violent que jusqu’alors elle avait ressenti pour Notre Seigneur et pour tout ce qui concernait son service, il lui imprima dans l’imagination comme une haine et aversion de Dieu, avec un certain mépris et ennui de toutes sortes de bonnes œuvres si grand et extrême, que la moindre chose qui regardait la pratique du bien lui était insupportable.

Secondement, tous les regrets et la contrition qu’elle avait ressentis de ses péchés lui furent ôtés, de sorte qu’à la vue d’iceux55 elle était comme insensible et bien plus, car il lui semblait ressentir comme un certain mouvement de joie de ce qu’elle avait offensé Dieu et contrarié ses adorables volontés ; d’où par après il s’ensuivit un rude combat, car, se voyant [33] si misérable, une rage et désespoir de son salut la saisit de si étrange façon qu’elle croyait sa perte aussi assurée comme si déjà elle eût été en enfer ; et son désespoir s’accrut de telle manière qu’elle était continuellement tentée de se tuer et ne se soucier plus de sa damnation.

En troisième lieu, pour contrecarrer les louanges et bénédictions qu’elle avait si généreusement données à Notre Seigneur, elle se trouva attaquée d’un esprit de blasphème si puissant que, quelque effort qu’elle fît, elle ne pouvait de fois à autre s’empêcher d’en proférer quelques paroles, spécialement contre la très adorable Eucharistie, et même lorsqu’elle était sur le point de la recevoir, ce qui lui fut un des plus pénibles tourments qu’elle ressentit.

En quatrième lieu, toutes les vues et les pensées des souffrances de Notre Seigneur lui furent ôtées de l’esprit, et ne lui en resta non plus d’idée que si jamais elle n’en eût ouï parler ; et au lieu de cela, il lui semblait être toujours dans la compagnie des démons, qui la provoquaient incessamment à se donner et livrer à eux. Voilà l’état misérable dans lequel ils la réduisirent, dans le peu de temps que Dieu leur [34] donna puissance sur elle.

Mais pour empêcher qu’elle ne succombât sous le pesant poids de tant de furieux assauts, Sa Majesté lui imprima dans le fond du cœur une certaine crainte de l’offenser qui, encore bien qu’elle fût imperceptible aux sens, était néanmoins assez forte pour retenir sa volonté à ce qu’elle ne consentît à toutes ces suggestions du diable ; mais cela réservé, elle était du reste comme une personne entièrement désespérée et abandonnée, et n’était pas dans son pouvoir de produire le moindre acte qui l’eût tant soit peu consolée ni fortifiée.

Tout son refuge était à son confesseur, à qui elle déclarait toutes ses peines, que lui-même avait prédites quelque temps devant qu’elles lui arrivassent ; il lui portait très grande compassion et tâchait de la consoler et fortifier, mais le plus souvent c’était en vain ; car, lorsqu’il lui parlait, le diable troublait tellement son imagination qu’elle ne pouvait entendre ce qu’il lui disait, ou si elle l’entendait, cela ne faisait aucun effet pour son soulagement. Et de plus elle ressentait de très grandes difficultés de faire ce qu’il lui enjoignait ; mais néanmoins elle y obéissait ponctuellement, [35] quelque répugnance qu’elle y eût.

Entre les autres choses qu’il lui recommandait le plus en ce temps, c’était de s’approcher souvent de la sainte Communion ; et elle le faisait, mais avec tant de peine et d’aversion qu’elle eût autant et mieux aimé, selon son sentiment, qu’on l’eût menée aux supplices les plus cruels. Toute la dévotion qu’elle avait eue pour ce saint Sacrement était tournée en horreur, s’il faut ainsi dire, et ne pouvait croire que Dieu y fût compris56 ; ou si parfois il lui semblait le croire, elle en sentait encore un plus grand éloignement ; et nonobstant cela, elle communiait quand son confesseur le lui disait. Et par ce moyen elle acquit des forces pour surmonter toutes ces tentations, comme nous dirons ci-après, encore que pour lors elle n’en ressentît pas les effets ; au contraire il lui était avis que cela augmentait les attaques de l’Ennemi ; et, de vrai, elles accrurent de telle sorte que son confesseur, craignant qu’il ne lui survînt quelque accident, fut contraint de la recommander à cette autre bonne fille de qui nous avons déjà parlé et qui l’affectionnait fort, afin qu’elle veillât sur ses actions, car elle était si préoccupée de cette pensée de se [36] tuer que souvent elle était comme une folle et insensée qui avait perdu toute crainte et considération de quoi que ce fût, et était incessamment incitée à se précipiter dans l’eau ou se jeter du haut des escaliers en bas ; et de sa part elle ne se fût pas souciée de le faire, mais Dieu la retenait intérieurement, et cette autre fille, à qui son confesseur l’avait recommandée, veillait sur ces actions et prenait soin de lui faire prendre de la nourriture et du repos quand elle pouvait. Car pendant cinq ou six mois que dura le fort du combat, il lui était comme impossible de dormir la nuit, à cause des spectres épouvantables dont les diables la travaillaient, prenant diverses figures horribles de monstres qui parfois semblaient la vouloir dévorer. Et elle se voyait si misérable qu’elle eût estimé souffrir moins de mal d’être engloutie par eux que de supporter les peines dont son esprit était agité.

Parfois aussi ils la battaient et maltraitaient étrangement et la faisaient jeter de si hauts cris que sa compagne s’en éveillait, et alors elle l’assistait de tout son pouvoir, sans que pourtant on s’en aperçût, ni qu’autre qu’elle dans la maison [37] eût connaissance de ce qui se passait.

Cet orage était trop furieux pour continuer longtemps ; c’est pourquoi il plut à Notre Seigneur de l’en retirer, après avoir été environ six ou sept mois en cet état et s’être fidèlement servie des aides que son confesseur lui fournissait, nonobstant les grandes répugnances qu’elle y eût. Sa Majesté, prenant compassion de sa misère, fit luire au fond de son cœur les rayons de sa divine lumière, par laquelle tous les efforts de ses ennemis furent dissipés, et reconnut clairement qu’avec l’aide de la grâce elle pouvait non seulement surmonter toutes ces tentations, mais encore toutes celles que l’enfer eût pu dresser à l’encontre d’elle ; et ceci se passa de la manière que je vais dire.

Un soir qu’elle et cette autre fille se furent retirées pour dire quelques prières avant que se coucher, cette pauvre créature se trouva en un moment si excessivement travaillée de ces suggestions diaboliques, qu’il semblait que tous les démons eussent entrepris de la renverser de fond en comble et de la faire entrer en un entier désespoir ; elle avait perdu la parole, et faisant des gestes et des actions d’une vraie [38] démoniaque, l’autre fille demeura transie de la voir en cet état et ne savait quel remède y apporter ; et de vrai, elle était incapable d’en recevoir d’ailleurs que de celui qui n’abandonne jamais les siens au fort de leurs tentations, ainsi qu’il fit bien paraître en cette rencontre à sa fidèle servante.

Car comme elle était au plus grand excès de ses peines, sa compagne qui la veillait vit des yeux du corps comme la figure de Notre Seigneur, lequel d’une façon douce et amoureuse s’approcha de sa chère épouse et la couvrit du manteau dont il était revêtu, en signe de ce qu’il la prenait en sa sainte protection ; ce qu’ayant fait, il disparut. Et au même temps, celle qui avait vu ceci s’écria à l’autre : « Courage, ma chère sœur, ne craignez point, car je viens de voir Notre Seigneur qui vous a prise en sa sauvegarde et protection. » Pour ce qui était d’elle, elle ne s’était aperçue de rien, mais au même moment que Notre Seigneur lui avait fait cette grâce, son cœur se trouva fortifié, en sorte qu’elle avoua que de vrai une grande force s’était épandue en son âme, qui avait donné la chasse aux démons, et ainsi ils la laissèrent en repos, et [elle] revint à soi. [39]

Mais les diables ne se tinrent pas vaincus pour ce coup ; ils continuèrent toujours leurs attaques comme auparavant, mais cette force intérieure qui lui avait été communiquée parait à tous leurs assauts et même lui donnait le courage, au milieu de leurs plus grandes furies, de leur dire que malgré leur rage elle serait à Jésus et combattrait sous ses enseignes, comme un bon soldat fait sous celles de son capitaine, et qu’elle les vaincrait et remporterait la victoire contre leur malice. Ces paroles étaient proférées avec grande véhémence, comme si un autre esprit que le sien les eût dites et connaissait bien que les diables en concevaient une grande rage et indignation, et que leurs forces commençaient bien à se diminuer et affaiblir. Enfin Notre Seigneur, voulant la délivrer tout à fait de leurs poursuites et lui donner une marque sensible, comme ils avaient abandonné ce lieu que Sa Majesté avait destiné pour sa demeure, permit qu’étant un dimanche dans l’église des Pères carmes, à l’heure des vêpres, huit ou quinze jours après avoir reçu cette grâce, elle fût saisie soudain d’un tremblement accompagné d’une grande frayeur, et [40] au même moment il lui sortit du cerveau une fumée noire et épaisse qui exhala une si étrange odeur qu’elle en pensa mourir, et fut bien une demi-heure entourée de cette puanteur, qui était si insupportable, qu’elle assurait depuis que toutes les plus grandes infections de ce monde ne sont que délices en comparaison de celle-ci qui, après avoir duré le temps que nous avons dit, se dissipa. Et alors son cœur se trouva tellement changé et fortifié qu’incontinent elle commença de braver le diable et de se moquer de tous ses vains efforts, et de défier et appeler au combat celui qui peu auparavant semblait la devoir vaincre et surmonter ; et elle lui disait en se moquant de lui : « Tu pensais, ô Satan, remporter la victoire dessus moi et me ravir à celui qui m’a acquise au prix de son sang, mais je me ris de toi et de tous tes artifices, et te défie de me surmonter jamais. »

Puis se tournant vers son Dieu, elle lui disait, avec un cœur plein de reconnaissance : « Ô mon Dieu, vous avez brisé mes liens et m’avez délivrée de la servitude de mes ennemis. Aussi, ô mon amour, vous servirai-je à jamais et combattrai sous vos armes [41] toutes les puissances de l’Enfer. » Ces paroles, et autres semblables, étaient proférées avec grande ardeur et impétuosité ; et elle n’eût pas pu, ce lui semblait, s’empêcher de les dire, ni de bénir Dieu pour sa délivrance, non plus que de mépriser et se moquer du diable, qui crevait de dépit de se voir ainsi surmonté par une pauvre villageoise qui n’avait d’autres armes que celles que l’amour et la confiance lui fournissaient.

Souvent depuis il voulait l’attaquer derechef et venait à l’assaut avec de nouvelles forces, plus grandes que les premières, mais il n’en remportait que de la honte et du mépris, tant son cœur était fortifié de la grâce divine, que ces combats avaient rendu plus capable de recevoir ; et par ainsi il fut contraint de céder la place, pour la laisser jouir en repos des grâces et des mérites que tant de combats lui avaient acquis, dont l’une des principales fut que Dieu ralluma dans son cœur le feu ardent de son divin amour, que le vent de ces tentations avait comme éteint (au moins quant au sentiment) : il se ralluma, dis-je, mais avec tant d’impétuosité et de véhémence qu’il lui semblait n’être, tant dedans que dehors, [42] que feu et flamme ; et à ce feu intérieur fut joint un désir si ardent de s’unir avec Dieu qu’il lui semblait que toutes les paroles du monde ne seraient pas capables de l’exprimer.

Ce trait divin qui lui avait pénétré le cœur faisait qu’elle était incessamment à la poursuite de celui qui le lui avait décoché, après qui elle soupirait et gémissait jour et nuit, sans se donner trêve ni repos en aucune chose de ce monde. Son esprit était si aliéné et hors d’elle qu’elle était comme insensée, et qui eût vu ses actions l’eût jugée folle, car ne sachant où prendre celui qui lui avait navré57 le cœur, souvent elle courait de chambre en chambre, croyant de l’y devoir rencontrer ; d’autres fois elle criait après lui et l’appelait de toutes ses forces, et l’amour qui la possédait lui faisait dire des mots et faire des actions qui eussent passé en l’esprit du monde pour extravagantes et au-delà de la raison, mais non pas au-dessus de son amour. Parfois elle serrait et embrassait si fort ce qu’elle rencontrait en son chemin, comme des piliers, des quenouilles de lit58, ou autre chose semblable, qu’il semblait qu’elle se les voulait incorporer ; et leur disait : « Est-ce point vous qui tenez caché le Bien-Aimé de mon [43] cœur ? » Et disant ces paroles elle fondait en larmes.

Mais où elle donnait pleine liberté à ses soupirs de s’épandre, c’était quand elle se trouvait dans les champs où on l’envoyait quelquefois. Etant là retirée et hors de crainte d’être aperçue de personne, elle déployait les ailes de son ardeur et courait à perte d’haleine à la recherche de son unique amour ; elle allait par les bois, embrassant les arbres et les serrant étroitement, et par les campagnes, demandant aux créatures inanimées, ainsi que l’Épouse, qu’elles lui enseignassent Celui que son cœur désirait. D’autres fois elle s’adressait aux bêtes et aux oiseaux et leur parlait comme si ils eussent eu de la raison, leur racontant la grandeur de son martyre et les incitant à bénir leur Créateur ; parfois, se complaisant en elles, elle les considérait comme les ouvrages des mains de Celui qu’elle aimait, et son amour en devenait encore plus embrasé, et le désir de jouir de Lui plus ardent : ses yeux et les oreilles étaient toujours en action, comme s’ils eussent dû rencontrer ce que son cœur désirait.

La nuit, il lui était impossible de faire un bon sommeil, et le plus souvent elle ne [44] pouvait durer au lit ni en aucune place, allant incessamment de lieu en autre. Quand elle voyait le jour poindre, elle se réjouissait, croyant que ce jour serait celui dans lequel son désir serait satisfait ; si la nuit approchait, il lui était avis que l’obscurité des ténèbres, avec l’éloignement des créatures, lui devait faire trouver ce qu’elle souhaitait si ardemment. Bref, elle était si transportée hors d’elle et si éprise du désir de s’unir avec son Bien-Aimé qu’elle me disait souvent, me parlant de ce temps-là, que si on l’eût assurée qu’elle l’eût pu trouver au fond de la mer, elle s’y fût jetée avec impétuosité ; et disait de plus que si elle eût vu l’enfer ouvert avec tous ses tourments et qu’elle eût cru y trouver au fond celui qui lui avait blessé le cœur, qu’elle s’y serait précipitée plus vite que la pierre ne court vers son centre, et que toutes les peines de ce lieu lui eussent été agréables, pourvu qu’elles lui eussent aidé à jouir de son amour.

Il lui venait en ce même temps des désirs de mourir si violents qu’ils eussent été suffisants de lui causer la mort si Dieu ne les eût modérés. Tout son plus grand plaisir était de penser à la mort comme à [45] l’unique moyen de parvenir à ses prétentions. Quand elle oyait sonner pour un mort ou entendait dire que quelqu’un était décédé, elle en ressentait une grande joie et disait en elle-même : « Oh, plût à Dieu que je fusse en la place de cette personne, pour voir l’objet de mon amour ! »

Le diable, qui ne dort jamais et qui se sert de toutes les occasions pour surprendre les amis de Dieu, se servit de ce grand désir de la mort pour la tenter de se tuer, afin de pouvoir plus tôt jouir de l’amour de Dieu. Une fois entre les autres, comme elle était au bord d’une fontaine à penser ce qu’elle pourrait faire pour trouver son unique amour, elle entendit une voix qui lui disait au dedans d’elle-même : « Jette-toi dans cette fontaine, et la mort accomplira ton désir. » Et [elle] sentit en même temps comme si on l’eût poussée pour l’y faire tomber, mais une crainte d’offenser Dieu la saisit qui la retint, car si ce n’eût été cela, elle s’y fût jetée de très bon cœur.

En quelque lieu qu’elle fût ou quoi qu’elle fît, elle était toujours occupée en son intérieur à penser autour de l’objet de son désir et à penser aux moyens de l’accomplir, et ressentait une si extrême peine de s’en voir si longtemps privée qu’elle [46] disait souvent à Dieu : « Mon Seigneur, ou ôtez-moi la vie, ou me dites où je vous trouverai, car je ne peux plus vivre sans vous. » D’autres fois elle l’appelait, avec tous les noms les plus capables de l’inciter à se découvrir à elle que l’amour lui pouvait suggérer. Elle lui disait : « Ô mon Dieu, qu’il faut bien que vous soyez infiniment aimable, puisque, ne vous connaissant point et ne sachant qui vous êtes, je meurs néanmoins et languis d’amour pour vous. » Parfois elle entrait en une sainte et amoureuse impatience, et l’appelait cruel et sans pitié de se tenir si longtemps caché, et lui disait : « Vous vous faites bien chercher, ô amour, et me faites bien courir après vous ; mais aussi, si je vous puis une fois trouver, oh jamais, non, jamais je ne vous laisserai aller. »

D’autres fois elle se considérait comme une pauvre brebis égarée et errante, qui avait perdu son Pasteur et qui faisait tout son pouvoir pour rentrer au bercail de Jésus-Christ, et lui disait souvent : « Ô bon Jésus, vous êtes ce bon Pasteur qui courez incessamment après les brebis qui vous fuient ; et moi, qui depuis un si long temps vous cherche, vous vous enfuyez toujours de moi. Que voulez-vous que je fasse, et à [47] qui aurai-je recours ? Faites-moi entendre votre voix, et me ramenez en votre troupeau, et me mettez en votre compagnie, afin que jamais je ne me sépare de vous. » L’amour lui faisait proférer toutes ces paroles avec des tendresses et des sentiments qui ne se peuvent dire, et lui faisait jouer toutes sortes de personnages, aussi bien que d’user de tous les moyens qu’elle pensait lui pouvoir aider à parvenir à ses prétentions.

Et pour ce elle ne s’adressait pas seulement à Notre Seigneur, mais encore à tous les saints ou saintes qui avaient eu alliance avec sa sacrée humanité, surtout à la grande sainte Anne, qu’elle considérait comme l’aïeule de Jésus-Christ et mère de la très sacrée Vierge, et était si persuadée que, si elle pouvait gagner ses bonnes grâces, elle lui aiderait à trouver celui qu’elle aimait, qu’elle n’épargnait rien pour cela et lui faisait mille prières et services à cet effet ; mais comme il sera traité de cette matière autre part, je n’en dirai que ce peu pour le présent, ajoutant qu’étant divinement instruite, elle savait fort bien que le plus puissant moyen d’attirer Dieu et l’obliger de s’unir et découvrir à elle était la pratique solide des vertus ; elle s’y adonnait [48] de toutes ses forces et ne laissait passer aucune occasion d’endurer, de s’humilier, d’obéir et de se surmonter en toutes choses qu’elle n’embrassât avec une avidité extrême ; et n’avait d’autre motif en ce faisant que de fléchir et incliner la Divine miséricorde à avoir pitié et compassion de son pauvre cœur, qui languissait et se desséchait dans l’attente de l’accomplissement de son désir, qui était parvenu à tel point qu’elle ne savait plus de quel côté se tourner ; et si Dieu par sa bonté n’y eût apporté le remède, elle était pour en mourir, étant déjà comme toute minée et consommée au-dedans d’elle-même par la véhémence de cet ardent désir qui l’allait ainsi disposant à recevoir les grâces signalées que son céleste Époux lui préparait à son arrivée, et desquelles il est temps maintenant de parler. [49]

Chapitre 5. Comment Dieu se manifesta à elle, et des contradictions qu’elle endura depuis.

Après que cette fidèle épouse eut bien heurté et frappé, par l’ardeur de son désir, à la porte de la divine Clémence, enfin il plut à Sa Majesté accomplir la promesse qu’il a faite, que quiconque le cherchera le trouvera, et qu’il sera donné à celui qui demandera, et qu’on ouvrira à celui qui heurtera : ainsi en usa-t-il à l’endroit de cette sienne élue, étanchant par ce moyen la soif excessive que lui-même avait allumée dans son cœur, ce qui se passa en cette sorte :

Elle avait été un long espace de temps dans l’état que nous venons de voir ; et tout ainsi que plus la pierre s’avoisine de son centre et plus elle s’y rend avec impétuosité, de même, expérimentant de pareils effets, plus elle approchait du terme que Dieu avait destiné de se manifester à elle et plus son ardeur augmentait, de sorte que, depuis le commencement du Carême jusque vers la Semaine Sainte, elle se trouva si excessivement [50] travaillée de ce désir de s’unir avec l’objet de son amour, que tout ce qu’elle avait ressenti auparavant n’était rien à l’égal de ce qu’elle expérimentait alors.

Approchant donc de ce saint temps, et Dieu voulant mettre la dernière et plus proche disposition aux grandes grâces qu’il lui préparait, il lui donna des vues et des connaissances si claires de ses misères et de son néant qu’elle voyait comme une infinie distance et un éloignement étrange entre Dieu et elle, à cause de ses infinies perfections et de ses extrêmes défauts ; et ces vues la tenaient dans un si grand abaissement qu’elle n’osait lever les yeux au ciel ni adresser à Dieu ses prières, se jugeant indigne d’être exaucée. Et comme ce sentiment était si imprimé dans son âme, aussi bien que les grâces qu’elle reçut ensuite, je ne puis mieux donner à connaître l’un et l’autre que par les propres termes avec lesquels elle s’exprimait lorsqu’elle en parlait, qui sont les suivants :

« Je me considérais, disait-elle, comme une pauvre criminelle qui désire entrer en l’amitié de son prince, qui n’ayant pas la hardiesse de se présenter devant lui, cherche des intercesseurs pour rentrer en grâce [51] et moyenner59 son accord, qu’elle souhaite avec passion. J’en faisais tout de même au regard des Bienheureux, m’adressant tantôt à la très sacrée Vierge, d’autres fois aux saints, puis aux anges, bref à toute la cour céleste, les suppliant et conjurant tous qu’ils fussent mes médiateurs envers Notre Seigneur pour obtenir de sa bonté l’accomplissement de mon désir, que la vue de mon néant et de mes péchés ne diminuait point ; au contraire, tant plus je me trouvais misérable, et plus je souhaitais de m’unir à celui seul que je connaissais être mon Tout et mon unique Bien.

« Je passai de la sorte tout le temps de la Passion, et le Vendredi Saint j’allai au sermon, où je ne fus pas l’espace d’un quart d’heure à entendre parler des tourments de mon Sauveur que mon cœur fut si outré et transpercé de douleur que, n’en pouvant plus, je fus obligée de sortir, de crainte qu’il n’eût éclaté en pièces, ou du moins fait paraître par quelque action son sentiment. Je me retirai donc à la maison où pour lors il n’y avait personne ; je m’y enfermai, et d’abord commençai de courir de lieu en autre et de crier à perte d’haleine, comme une personne frénétique60 et toute [52] hors de soi ; puis, me prosternant à terre, je criais : “miséricorde, Seigneur, miséricorde”, je demandais l’assistance de toute la cour céleste et conjurais tous les saints de m’aider. Et m’adressant à Dieu, je lui disais avec une ferveur enflammée : “Ô mon Seigneur et mon Dieu, le jour est venu où il faut que je sois toute à vous. Purifiez et blanchissez-moi dans votre sang précieux ; huilez mon cœur de l’huile de votre miséricorde ; transpercez-moi des flèches de votre saint amour ; faites-moi du nombre de vos disciples ; montrez-vous à moi et m’unissez à vous.”

« Au fort de ces prières, et proférant ces mêmes mots qui m’étaient dictés intérieurement, car pour moi je ne savais ce que je disais et n’entendais point le sens de ces paroles ni les Mystères qu’elles contenaient, mais j’étais comme forcée et violentée de les proférer, ce que je faisais avec une telle impétuosité qu’il me semblait que chaque mot fût une flèche bien acérée, pour pénétrer jusque dans le cœur de Dieu. Au fort, dis-je, de cette prière, et après m’être bien tourmentée et démenée, je fus en un moment transportée dans le plus haut étage de la maison, sans savoir [53] en quelle manière, mais je m’y trouvai sans y avoir pensé.

« Etant là, je me jetai en terre, ne me pouvant plus tenir ni supporter, tant j’étais réduite en une extrême détresse. Et Dieu au même instant fit luire au fond de mon cœur un rayon de sa divine lumière, par lequel il se manifesta à moi et me fit connaître clairement que celui que j’avais tant désiré entrait et prenait une totale possession de moi-même. A l’abord de cette si grande faveur, je me trouvai comme toute investie et environnée de lumière, avec une frayeur qui me saisit mais qui ne dura pas plus d’un moment, car tout incontinent mon cœur fut rassuré et tellement changé que je ne me connaissais plus, et sentis un tel assouvissement de tous mes désirs que je ne savais si j’étais au ciel ou en la terre. Je demeurai quelque temps immobile comme une statue, sans me pouvoir remuer ; et dès lors, toutes les puissances de mon âme demeurèrent tellement rassasiées et satisfaites, et la paix fut si grande en tous mes sentiments, que je ne pus nullement douter que Dieu ne m’eût unie et jointe intimement à lui, ainsi que je l’avais si ardemment désiré, et croyais cette [54] vérité avec une certitude plus infaillible que si je l’eusse vue de mes propres yeux ; car la lumière qui me fut alors communiquée, surpassait de beaucoup tout ce que la vue peut apercevoir. »

Mais qui pourrait maintenant déclarer les biens et les richesses divines qu’elle reçut alors ? Certes il n’y a que le cœur qui les ressentit qui en pourrait dignement parler. Là, toutes les demandes que peu auparavant elle avait faites si ardemment à Dieu lui furent entièrement accordées ; car premièrement elle ressentit si abondamment les effets de la divine Miséricorde qu’il lui semblait que tous ses péchés lui étaient pardonnés, n’en ressentant plus depuis le poids ni la pesanteur comme auparavant.

Secondement elle se vit blanchie intérieurement et purifiée dans le sang précieux de Notre Seigneur, et huilée de l’onction de sa divine grâce.

En troisième lieu, elle se trouva en cet instant dépouillée et déchargée de toutes les attaches, habitudes et inclinations penchantes au mal, et délivrée de l’amour de toute créature.

En quatrième lieu, son cœur fut si navré de l’amour de Dieu qu’il lui était avis [55] qu’elle l’avait percé d’outre en outre de plusieurs flèches ; et de fait, depuis ce bienheureux moment, son cœur fut continuellement malade et blessé sensiblement de l’amour, excepté deux ans qu’elle endura une étrange épreuve, comme nous ferons voir en son lieu.

Enfin, pour l’octroi de sa dernière demande, Dieu se découvrit et se manifesta si clairement à elle, lui faisant connaître qu’il habitait et résidait au centre de son âme, que depuis, ainsi qu’elle le confessait elle-même, elle n’alla plus le chercher comme absent et éloigné, mais en jouissait comme présent au-dedans d’elle-même, où sa présence se faisait si sensiblement connaître que jamais depuis elle n’en perdit la vue, excepté le temps ci-dessus allégué. C’est pourquoi, quand, après, elle venait à considérer comme Dieu lui avait justement octroyé l’effet de ses prières, elle fondait toute en reconnaissance, et dans cet esprit lui disait souvent : « Ô mon Dieu, mon amour et mon tout, que vous saviez bien me faire demander ce que vous-même me vouliez donner ! Car pour moi je ne savais ce que je vous demandais. Que votre saint nom en soit à jamais béni ! »

Toutes ses demandes lui ayant été ainsi [56] octroyées, et se sentant enflammée d’un ardent amour, lorsqu’elle fut un peu revenue à soi, elle se prosterna de corps et d’esprit aux pieds de Notre Seigneur, et là, en la présence de la très sacrée Vierge et de toute la cour céleste qu’elle croyait très assurément être présente à ce spectacle d’amour, elle se voua et consacra entièrement au service de Sa divine Majesté et fit vœu de perpétuelle chasteté, qu’elle garda toujours avec une sainteté et pureté angélique, nonobstant les grands assauts et les étranges accidents qui la combattirent depuis.

Ainsi finit cette heureuse journée, qu’elle appelait son jour de bénédiction et de conversion. Et à vrai dire ce n’était pas sans cause, car Dieu fit en cette journée d’admirables opérations en elle et des grâces très singulières qui s’allèrent toujours augmentant jusqu’à son heureux trépas, dont la principale fut que journellement elle sentait s’accroître cette flamme divine du saint Amour qui s’était éprise dans son cœur, qui la réduisit bientôt, par sa véhémence, à une extrême faiblesse.

Car incontinent après elle demeura malade l’espace de cinq ou six mois, avec une fièvre continue, qui ne lui provenait d’autre [57] cause que de l’excès du feu d’amour qui la brûlait et consumait toute, tant au dedans qu’au dehors ; et par ainsi en peu de temps elle se trouva si débile et exténuée qu’à peine le pouvait-elle supporter, ce qui donna occasion aux contradictions et épreuves qu’elle reçut tôt après de la part de sa maîtresse. Car Notre Seigneur, qui l’avait en un moment enrichie de tant de grâces et de faveurs, ne voulut pas qu’à la suite des temps elle fût privée d’une [grâce] encore plus grande et signalée, à savoir de souffrir pour son amour plusieurs peines et travaux afin que, par ce moyen, elle fût rendue semblable à son Bien-Aimé, qui pour ce sujet se servit de l’occasion déduite61 au chapitre suivant.

Chapitre 6. Des épreuves qu’elle endura de la part de sa maîtresse.

Nous venons de dire que l’ardente flamme du divin amour qui l’embrasait au-dedans et rejaillissait au- dehors lui causa une fièvre qui la réduisit en peu de temps dans une grande faiblesse et langueur. Dieu se servit de cette occasion pour refroidir l’estime et l’amitié que sa maîtresse lui avait portées jusqu’alors62 : elle commença de s’ennuyer de la voir toujours malade et se persuada que l’oisiveté était la source de ce mal inconnu, et que l’unique remède était le travail ; de plus, elle crut que toutes ces ardeurs qui paraissaient à l’extérieur provenaient d’une dévotion indiscrète, à quoi, si elle n’apportait de la modération, cette fille s’affaiblirait le cerveau et deviendrait folle. Et elle fut confirmée dans sa pensée par l’assurance que lui en donna une personne de piété, laquelle, étant venue un jour visiter cette demoiselle, rencontra d’abord sa bonne servante et remarqua dans son extérieur, qui à son [59] ordinaire était fort enflammé, recueilli et retiré en elle-même, qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire en son esprit, ce qui l’obligea de lui demander ce qu’elle avait.

Elle, qui était fort obéissante et ingénue, lui dit simplement la cause d’où elle provenait et l’ardent amour qu’elle ressentait au-dedans d’elle-même. Mais Dieu, qui voulait exercer sa vertu, permit que cette personne, quoiqu’elle fût d’une probité extraordinaire et fort estimée dans le pays, n’ajouta point de foi à ses paroles et crut que c’étaient de vaines imaginations et des fantaisies d’une cervelle creuse, et de ce pas alla trouver sa maîtresse et lui dit qu’elle prît bien garde à cette fille et la fît travailler incessamment et lui défendît toutes les dévotions ; que si elle n’en usait de la sorte, qu’avant que ce fût peu de temps, elle deviendrait entièrement folle, et qu’on y voyait déjà de grands acheminements.

Ce fut assez dit, et il n’en fallut pas davantage pour confirmer une pensée qui avait depuis peu pris de fortes racines dans l’esprit de cette bonne demoiselle ; et comme elle était fort sage et prudente, elle craignait que ce malheur n’arrivât en sa maison. Elle commença donc dès lors à [59] concevoir un extrême dégoût pour cette pauvre fille ; autant qu’elle l’avait auparavant chérie et aimée, autant ou plus en eut-elle de mépris, et ensuite ne manqua pas de l’exercer en toutes manières, ainsi que je l’ai appris de sa propre bouche, m’ayant une fois dit par divertissement63 que si Armelle était sainte, elle y avait bien contribué, lui ayant servi d’une bonne et sévère maîtresse des novices, et que si on écrivait sa vie, il serait bien parlé d’elle ; et ajouta qu’il lui eût été impossible de s’empêcher d’en user de la sorte : ce qui fait bien voir que c’était une conduite spéciale de Dieu, pour la sanctification de cette vertueuse fille.

Or, pour commencer à dire une partie des peines qu’elle endura, pendant trois ou quatre ans que dura cette épreuve, sa bonne maîtresse étant persuadée que le travail contribuerait à la retirer de cet état, elle l’augmenta de telle sorte que la plus saine et robuste eût eu peine de s’acquitter de ce dont elle la chargea. Car outre l’occupation qu’elle avait faite jusqu’alors, qui était de soigner les enfants, elle voulut de plus qu’elle fît ce qu’il y avait de plus fatigant dans le ménage, et à cet effet ordonna à son autre [61] servante qu’elle ne l’épargnât point, et que pour ce qui serait de pénible, vil et grossier elle le lui laissât à faire ; de sorte que depuis les cinq heures du matin jusqu’à onze du soir, elle n’avait ni trêve ni repos, et la fatigue du travail, jointe à sa fièvre, l’affaiblissait de telle sorte que souvent elle tombait de défaillance et lassitude. Mais sa maîtresse n’en avait aucune pitié, et attribuait tout ce mal à de vaines imaginations ; étant persuadée, comme nous avons dit, que l’occupation était l’unique remède à ses maux, elle l’augmentait tous les jours et n’épargnait point de telles médecines.

Sa première occupation dès le matin était d’aller au puits, et à la fontaine qui était bien éloignée de la ville, et apporter de grandes buirées64 d’eau sur sa tête, qui lui faisaient des douleurs insupportables et telles que souvent elle avait peine à voir son chemin, et il lui était avis qu’à chaque pas qu’elle faisait, on la lui ouvrait ; mais il ne lui fallait pas moins marcher, ce qui lui fut une des plus rudes peines qu’elle ressentit. Aussi Dieu ne permit pas qu’elle fût de longue durée, d’autant que sa compagne, qui avait grande compassion de la voir pâtir, l’en déchargea, y allant elle-même secrètement ; [62] mais pour ce qui était de balayer, faire les lits, apprêter la cuisine et faire le reste du ménage, qui était fort grand, c’est de quoi elle n’eût osé se dispenser, non plus que de demander de l’aide, quelque travail ou peine qu’elle ressentît.

Et le meilleur de tout, c’était que, quelque chose qu’elle fît, ou de quelque façon que ce fût, jamais rien n’était au gré de sa maîtresse : toujours elle y trouvait à redire et prenait de toutes choses occasion de la reprendre, sans que cette pauvre fille dît jamais parole ou témoignât par ses actions aucun mouvement d’impatience ou de dépit ; ce que sa maîtresse toutefois n’attribuait pas à sa vertu : au contraire, elle le prenait pour stupidité ou bêtise naturelle, et de là tirait un nouveau sujet de la mépriser davantage.

Une fois que la fièvre, jointe au travail continuel, l’avait tellement abattue qu’elle ne se pouvait plus soutenir, elle fut contrainte de se coucher ; mais ce ne fut pas pour longtemps, car sa maîtresse, après une bonne réprimande, la fit se lever et travailler, lui reprochant que sa folie et fainéantise lui faisaient accroire qu’elle était malade afin de prendre son repos ; et là-dessus lui commanda d’aller porter du fumier sur sa tête dans [63] le jardin qui était proche de la maison. Sa nature frissonna d’horreur à ce commandement, dans l’appréhension qu’elle avait de charger sa tête à cause des douleurs étranges qu’elle y ressentait, mais nonobstant elle y alla sans aucune repartie65, non plus qu’un pauvre agneau, et fut deux jours dans cette occupation, qui lui fut des plus pénibles que jamais elle ressentit, parce qu’à chaque fois qu’elle chargeait sa tête il lui semblait qu’on lui enfonçait dedans autant d’épines qu’elle y avait de cheveux ; mais la considération de la couronne d’épines de notre Sauveur lui faisait douce et supportable la sienne.

Ce ne fut pas en ce seul rencontre66 qu’elle fut traitée de la sorte. Il ne se passait jour qu’il ne lui arrivât diverses occasions approchantes de celle-ci. Si parfois elle était rencontrée s’appuyer sur un lit, ou sur un banc, ou en quelque coin de chambre, ce qu’elle ne faisait que dans l’extrême nécessité, alors sa maîtresse la tançait d’une façon qui n’avait rien de pareil, la faisant se lever avec grande vitesse, en lui disant que ce n’était pas pour elle que les lits ni les bancs étaient faits, et mille autres choses qu’elle lui disait en la chassant de la chambre pour l’envoyer [64] travailler ; et quand il n’y avait rien à faire dans son ménage, elle eût plutôt inventé nouvelle besogne que de la laisser un moment en repos.

Ce n’était pas seulement le jour qu’elle l’exerçait de la sorte, mais souvent la nuit. Elle lui fournissait des sujets de patience, ainsi que j’ai appris depuis sa mort de personnes dignes de foi qui m’ont dit, entre autres choses, qu’une nuit d’hiver cette bonne demoiselle la fit lever environ minuit pour aller chercher les clés de l’Audience de la ville, pour en faire sortir des chiens qui y étaient enfermés et par leurs aboiements empêchaient le repos de son mari, leur maison étant proche de la dite Audience. La pauvre fille s’en alla, mais en vain, car après avoir été frapper à la porte de trois ou quatre maisons, elle n’en reçut que des injures et rebuts67; ce qu’ayant rapporté à sa maîtresse, elle lui ordonna de passer la nuit à donner du pain à ces chiens par dessous la porte, afin d’apaiser leur bruit, ce qu’elle fit avec sa douceur et patience ordinaires ; et resta au froid et à la pluie aussi contente que si elle eût été dans son lit.

Lorsqu’elle faisait quelque chose qui n’était pas à son gré, elle lui reprochait sa [65] lourdise68 et son peu d’esprit, quoique néanmoins Dieu lui eût donné une grâce naturelle de faire avec adresse et bienséance tout ce qu’elle faisait. Dans le commencement elle ressentait un peu ces reproches, spécialement lorsqu’ils se faisaient devant d’autres que ceux de la maison ; car encore qu’elle fût d’une basse condition, elle avait néanmoins le cœur noble et généreux, qui était fort susceptible de la honte et confusion, non par un sentiment de vanité, car c’est de quoi jamais elle ne fut atteinte, mais par une certaine honte et pudeur naturelle ; et pour se surmonter en cela, aussi bien qu’en tout le reste, Dieu permettait que lorsqu’il y avait plus de compagnie, c’était alors que sa maîtresse lui disait plus haut ses vérités, au moins qu’elle croyait telles, dont elle ressentait une grande joie dans son âme et même en recherchait les occasions, se présentant devant elle à ce dessein, afin de se mortifier davantage.

Tant de patience et de rares vertus ne pouvaient provenir que d’un cœur grandement fortifié de la grâce ; aussi l’était-elle très abondamment, ainsi qu’il était facile de juger des discours qu’elle tenait lorsqu’elle en parlait, qui sont les suivants : « Il me semblait [66] que tout ce que j’endurais n’était rien auprès du désir que j’avais de souffrir à l’exemple de mon Sauveur, qui se donnait continuellement à moi pour modèle de ses actions. Car en chaque rencontre il m’instruisait intérieurement tout ainsi qu’un maître aurait fait sa disciple ; et je me rendais si attentive à écouter sa voix, et si prompte à l’exécuter, que je ne prenais point garde à tout le tintamarre que l’on me faisait, me tenant close et renfermée au dedans de moi avec mon divin Amour, duquel jamais je ne perdais la présence. Là je l’entretenais familièrement et me réjouissais de pâtir quelque chose pour son amour, le suppliant qu’il me donnât en un haut degré la vertu de patience qu’il avait pratiquée tout le temps de sa vie. D’autres fois, quand le trouble était plus grand, je m’enfuyais avec vitesse me cacher dans les plaies de mon Sauveur, qui était mon lieu et ma maison de refuge ; étant là retirée et renfermée, j’eusse défié l’enfer, tant je recevais de force et de courage ; et tout ce que je souffrais ne me paraissait pas plus d’une paille auprès d’un grand feu. »

De cette singulière protection de Dieu en son endroit provenait le feu divin de [67] l’amour qui la consumait : elle voyait fort bien que, sans une alliance spéciale de Sa divine Majesté, il lui eût été impossible de subsister parmi tant de fâcheuses rencontres sans s’impatienter ou s’inquiéter ; mais elle se trouvait aussi paisible et tranquille que si elle eût eu toutes les satisfactions du monde, recevant avec joie, douceur et humilité tous les mauvais traitements qu’on lui faisait, croyant qu’on avait encore trop de douceur pour elle, et que si sa maîtresse l’eût connue telle qu’elle était, elle l’aurait traitée avec bien plus de rigueur : tout cela, dis-je, qu’elle reconnaissait être des pures faveurs de Dieu en son endroit, ainsi que souvent elle me l’a déclaré (les larmes aux yeux), la faisaient fondre en amour et en actions de grâces vers son Bien-facteur69.

Une chose qui lui servit beaucoup, ce fut que cette jeune demoiselle dont nous avons parlé, qui l’aimait uniquement et avait grande compassion de ce que sa mère la faisait tant souffrir, pour la consoler et fortifier, lui lisait de fois à autres dans le livre de l’Imitation de Jésus ; et toutes les fois qu’elle ouvrait le livre, elle ne manquait pas de trouver le chapitre qui traite de la patience, et comme on doit imiter celle du [68] Sauveur ; ce que cette bonne fille écoutait comme si ce livre n’eût été fait que pour elle. Et de là naissait un désir si grand de pâtir que le soir, quand la nuit venait, elle s’affligeait de ce que l’heure des souffrances se passait, encore que Dieu, pour satisfaire à son désir, y mettait bon ordre, car il lui était impossible de dormir ni reposer, à cause des grandes fatigues du jour ; et de plus, parce qu’elle était si brisée et rompue de douleurs qu’elle ne se pouvait tenir en aucune façon, ni même se remuer, sans les augmenter.

Enfin, après cinq ou six mois de fièvre, il plut à Dieu de lui redonner la santé, mais non pas lui ôter le mérite des souffrances ; au contraire il l’augmenta de plus en plus, permettant que sa bonne maîtresse lui défendît d’aller à la messe, excepté les fêtes et dimanches, et lui interdît tout usage de dévotion, croyant, comme nous avons dit, que cela eût contribué à la rendre folle. Mais cette bonne fille riait en elle-même de la pensée de sa maîtresse, et disait : « Non, non, je ne suis plus folle à présent que j’ai trouvé mon divin Amour, et que je l’aime de tout mon cœur ; c’était autrefois que je cherchais mon Dieu hors de moi que [69] j’étais vraiment folle et insensée. »

Tout ce qui lui donna plus de peine, ce fut cette défense de n’aller à l’église, à quoi néanmoins elle se soumettait de très bon cœur, d’autant qu’elle n’envisageait point sa maîtresse d’un autre œil qu’elle eût fait Jésus-Christ même, et par ainsi elle lui obéissait ponctuellement en toutes choses.

Quand elle pouvait parler à son confesseur, elle lui déclarait avec grande confiance tout ce qui se passait dans son âme, et les occasions de souffrir que Dieu lui fournissait, non en se plaignant de sa maîtresse, mais seulement pour lui donner une entière connaissance de son intérieur, le priant souvent de lui aider à remercier Dieu de la grâce qu’il lui faisait de la punir en ce monde de ses péchés et de lui donner le moyen de pâtir quelque chose pour son amour. C’était dans cet esprit de reconnaissance qu’elle recevait tous les mauvais traitements qu’on lui faisait ; et sur ce que le Père lui dit une fois qu’elle pouvait sortir de ce lieu, elle lui répartit avec sa ferveur ordinaire : « Comment, mon Père, voudriez-vous me conseiller de quitter et de fuir les croix que Dieu m’a envoyées ! Non, non, je ne le ferai jamais ! Si vous ne me le commandez absolument, et quand je devrais [70] souffrir mille fois davantage, je ne sortirai point de cette maison jusqu’à tant qu’on m’en mette par les épaules dehors. » Son confesseur fut fort satisfait de sa constance et l’encouragea à poursuivre de plus en plus.

Le diable, qui crevait de dépit de la voir ainsi pratiquer la vertu, usa de toutes sortes d’artifices pour la retirer de ce lieu : tantôt il lui représentait combien elle aurait été aimée et chérie de ses parents, les aises qu’elle aurait eues aux autres maisons où elle avait demeuré, la peine et la fatigue qu’elle recevait en celle-ci ; qu’au reste, si, à force de travail, étant encore jeune, elle devenait infirme, comme il y avait grande apparence, qui est-ce qui aurait soin d’elle pour la soulager le reste de ses jours, qu’elle serait déjetée et misérable ; de plus, si la mort s’ensuivait, elle serait réputée devant Dieu homicide d’elle-même ; et qu’outre tout cela, elle était cause des fautes que sa maîtresse commettait à son occasion, et qu’en conscience elle était obligée d’y remédier par sa sortie.

Ce dernier stratagème lui donna plus de peine que tous les autres précédents, desquels elle ne faisait nul état ; mais celui-ci pensa la renverser et faire résoudre à tout quitter ; [71] car comme elle aimait Dieu parfaitement, elle eut plutôt choisi de mourir de mille morts que de donner occasion à la plus petite imperfection ; et elle voyait que de vrai tous les jours sa maîtresse se peinait et fâchait beaucoup pour son sujet. Tout cela ramassé ensemble faisait une forte batterie autour de son pauvre cœur ; mais ayant consulté là-dessus son confesseur, elle fut assurée qu’il n’y avait nulle offense de sa part, et par ainsi elle reconnut le piège que le diable lui avait tendu, et se confirma davantage dans la résolution de ne point sortir.

Ce ne fut pas ici le seul combat qu’elle eut en cette rencontre, sa mère lui en fournissait souvent d’autres. Cette pauvre femme, qui chérissait tendrement sa bonne fille, la voyant si défaite et exténuée, et apprenant d’ailleurs le travail qu’elle avait dans cette maison, la conjurait à chaudes larmes d’en sortir et aller demeurer en la sienne ; mais sa sainte fille la consolait, l’assurant qu’elle était parfaitement bien en ce lieu ; ce qui était vrai eu égard au désir qu’elle avait de souffrir, mais non pas selon l’intelligence de sa mère, qui ne connaissait pas les trésors et les délices qui sont renfermés dans la patience animée de l’amour. Le diable, [72] voyant enfin que par soi ni par autrui il ne pouvait venir à bout de ses prétentions, tâcha de la faire entrer au moins en quelque sorte d’impatience, et qu’elle la témoignât par effet ou par paroles ; c’est pourquoi, de fois à autre, il lui donnait des mouvements si violents de répondre brusquement, et de s’excuser quand sa maîtresse la reprenait, qu’elle avait peine de se contenir et se sentait toute émue et échauffée au-dedans d’elle-même ; et il lui était mis dans l’esprit que, si un ange du ciel eût été traité de la sorte, il n’eût pu s’empêcher de répondre ; qu’au reste elle était cause de son mal, car si une fois elle eût bien fait paraître son sentiment, qu’on n’eût pris plus garde de ne la pas mécontenter ; qu’aussi bien son silence n’était pas imputé à vertu mais à bêtise (ce qui, en effet, était vrai). Mais à tous ces sifflements elle faisait la sourde oreille, et lorsqu’elle se sentait ainsi émue, quand elle eût eu les meilleures raisons du monde et qu’elle eût été la plus innocente de ce dont on l’accusait et reprenait, jamais pourtant elle ne disait aucune parole pour se justifier, et écoutait le tout avec une retenue admirable ; ainsi, tant qu’elle fut au service de cette demoiselle, elle ne lâcha [73] parole ni ne fit action qui ressentît le moindre défaut, ce qu’elle attribuait à une singulière faveur de Notre Seigneur, et disait qu’en ces rencontres, on ne saurait croire combien il importe à l’âme de se tenir ferme et de ne rien accorder à l’humeur ni à la passion, et que le moindre défaut qu’on fait en ceci est quelquefois un entier éloignement, ou du moins un grand retardement à la perfection ; que pour elle, si elle n’en eût usé ainsi, que sans doute le diable l’eût vaincue et surmontée, et qu’il ne faut souvent qu’un mot pour lui donner entrée dans une âme.

Enfin, pour conclure ce chapitre, j’ajouterai encore un dernier effort du diable pour la chasser de ce lieu où elle acquérait tant de vertus et de mérites, qui fut d’inciter cette demoiselle de la renvoyer de sa maison, puisque ni lui ni toutes ses industries n’avaient pu en venir à bout ; et qu’au contraire plus il la pressait et plus elle s’affermissait dans la résolution de ne point quitter. Et de fait elle fut un long temps que cette demoiselle ne la menaçait d’autre chose, mais elle ne s’en émouvait aucunement, et disait en elle-même : « Eh bien, mon Dieu, votre volonté soit faite : si vous voulez que [74] je sois chassée de céans, j’en suis contente, mais de ma part je ne le procurerai pas tant que j’y trouverai de quoi souffrir pour mon Amour. »

Plusieurs fois elle se vit à la veille de son départ, toutes ses hardes ramassées et faits tous ses adieux ; mais Notre Seigneur, qui ne voulait pas priver sa chère épouse du mérite des souffrances, permit qu’il se rencontrât toujours quelque obstacle qui détourna le coup ; et ainsi elle passa environ quatre ou cinq ans dans cette maison, dont la première année et demie fut employée, partie dans les vives appréhensions et ressentiments des tourments de son Sauveur et à déplorer ses péchés, partie dans les tentations fortes et furieuses que lui livraient les démons, et l’autre partie dans les désirs et la soif excessive de s’unir avec son Bien-Aimé, qu’enfin elle rencontra heureusement.

Pour les trois autres années, elles s’écoulèrent dans les maladies, les travaux, les fatigues, mépris, humiliations et rebuts ci-dessus écrits, et plusieurs autres que je passe sous silence, dans tous lesquels elle persévéra, toujours égale et contente, dans la pratique d’une haute et héroïque vertu, qui lui acquit des forces pour supporter des épreuves dont [75] nous parlerons un peu plus bas ; pour maintenant nous déclarerons comme Dieu desilla les yeux de la bonne maîtresse, pour lui faire connaître ce trésor de grâce qui lui avait été si longtemps caché.

Chapitre 7. Des motifs que sa maîtresse eut de reconnaître sa vertu, et comme elle sortit de là pour venir à Vannes.

La patience que cette sainte fille faisait paraître à toutes les contradictions qui lui arrivaient était telle que personne n’en avait la connaissance qui n’en demeurât édifié et affectionné envers elle; mais particulièrement en la maison où elle demeurait, dans laquelle elle était aimée généralement de tous, à la réserve de sa maîtresse, ce qui était cause que son mari la reprenait souvent, et lui disait qu’elle offensait Dieu de traiter si mal une pauvre fille qui lui rendait toutes sortes de bons services, et de qui il avait pitié70 ; mais elle ne pouvait voir ni concevoir cela, et était même étonnée comme personne [76] pouvait l’aimer et approuver ce qu’elle faisait, Dieu le permettant ainsi pour le plus grand bien de sa fidèle servante, qu’il voulait par ce moyen épurer et affiner comme l’or dans le creuset des souffrances, qui lui servait à elle de délices et de rafraîchissements pour tempérer un peu l’ardeur de son amour, qui en ce temps-là était si bouillant que si les eaux de ces tribulations n’en eussent modéré l’excès, il l’eût toute consommée ; mais comme elle était toujours dans le tracas et les occupations, cela la divertissait un peu de ce si grand feu et la soulageait ; c’est pourquoi elle disait quelque fois en riant : « Si Dieu ne m’eût traitée ainsi, il y a longtemps que je serais morte, et ce qui eût fait les autres malades, était à moi le soutien de ma santé. »

Après que Dieu l’eut ainsi éprouvée l’espace d’environ trois ans ou plus, il permit que vers la fin de la dernière année sa bonne maîtresse commença à reconnaître ce qui était vu de tous à la réserve d’elle, ce qui arriva en cette sorte, ainsi que je l’ai appris de la propre bouche de cette demoiselle.

Un jour d’été étant aux champs, il prît envie à sa maîtresse de se baigner et, ayant mené avec soi cette bonne fille, étant au [77] bord de l’eau, elle l’aperçut en un instant toute recueillie et renfermée au-dedans d’elle-même, sans lui dire aucune autre parole ; à quoi se fâchant à son ordinaire, elle lui dit toute en colère : « Eh bien, grosse étourdie, à quoi rêves-tu encore ? » Elle, comme qui l’eût réveillée d’un profond sommeil, lui dit avec une grande douceur et simplicité qu’elle pensait aux extrêmes angoisses et afflictions qui avaient entouré le cœur du Fils de Dieu, passant le torrent de Cédron, dont cette eau l’avait fait souvenir. Elle lui répliqua : « Qui est-ce qui t’a appris que le Fils de Dieu a passé le torrent de Cédron ? — Je ne sais, lui dit-elle, mais je suis assurée que cela est ainsi. » Et disant ces paroles, son visage commença de s’enflammer de grande ardeur, et de ses yeux à verser des larmes en grande abondance. Ceci toucha fort le cœur de sa maîtresse, qui dès lors changea de sentiment et reconnut peu à peu qu’elle avait eu tort de traiter avec tant de rigueur une si bonne fille ; et ces déportements71, qui auparavant lui étaient insupportables, lui semblèrent tout autres ; son silence, sa douceur, sa patience et soumission, qu’elle avait toujours attribués à folie ou sottise et qui lui avaient causé tant de mauvais traitements, prirent [78] en son esprit d’autres titres et furent reconnus pour vraies vertus ; tellement qu’elle commença de l’aimer fort et de se confier en elle, lui donnant tout pouvoir en son ménage et permission d’agir comme bon lui semblerait, ayant un extrême déplaisir de lui avoir fait tant de mal, encore qu’il lui semblait qu’elle n’eût su faire autrement ; et en effet il était ainsi, et disait souvent depuis que Dieu l’avait rendue aveugle en ce sujet afin d’aider à la sanctification de cette âme.

Depuis ce temps, elle l’affectionna fort et conçut une grande estime de sa vertu, et continua toujours depuis dans ce sentiment. La vertu qui reluisait dans toutes ses actions l’y confirmait ; et elle, de son côté, aimait fort tendrement sa bonne maîtresse et lui portait un respect tout particulier, et ceci dès le temps même qu’elle la traitait avec tant de sévérité ; et quand depuis elle parlait d’elle, c’était comme de la personne à qui, après Dieu, elle s’estimait la plus redevable, à cause des grands biens qu’elle avait reçus par son moyen ; aussi disait-elle qu’elle n’oublierait jamais les obligations qu’elle lui avait, et qu’en ce monde et en l’autre elle prierait toujours Notre Seigneur de la récompenser de tous les biens qu’elle avait [79] reçus d’elle. Elle l’appelait d’ordinaire sa bonne mère, et je l’ai souvent ouï dire, les larmes aux yeux, avec un sentiment de reconnaissance : « Oui, c’est ma vraie mère, et elle m’a aidée à trouver la vraie vie ; et si je pouvais lui donner le sang de mes veines, je le ferais de tout mon cœur. »

Après que Dieu eut accompli le dessein pour lequel il l’avait conduite en cette maison, et qu’elle eut pris de fortes habitudes dans toutes les vertus par le moyen des contradictions qu’elle y avait généreusement souffertes, et que toutes choses commençaient à lui être favorables, il lui donna l’envie et le désir d’en sortir, le diable avec tous ses artifices n’ayant pu l’induire, au temps de ses plus grandes persécutions, à demander son congé ; maintenant que tout lui riait, elle fit instance pour l’obtenir ; mais sa maîtresse n’y voulut point consentir et lui fit toutes les offres possibles pour l’obliger de demeurer encore avec elle ; néanmoins elle persistait toujours dans le dessein de s’en aller quand son terme serait achevé.

Sur ces entrefaites la fille aînée de la maison72 épousa un gentilhomme qui faisait sa résidence d’ordinaire à la campagne, dans une maison qu’il avait proche de Vannes, [80] qui était son pays natal ; et désirant y mener sa nouvelle épouse, elle pria sa mère de lui donner cette bonne fille pour avoir soin de son ménage ; à quoi elle ne consentit pas sans peine, ayant regret de se voir privée d’une si fidèle servante ; mais le désir aussi de satisfaire sa fille l’y fit résoudre plus aisément, car hors de là jamais elle ne l’eut permis.

Il ne restait plus que le consentement de la bonne Armelle, qu’on n’eut pas peine à tirer, d’autant qu’elle en fut fort aise pour plusieurs raisons, dont l’une des principales était qu’elle se voyait par ce moyen éloignée de ses parents, de son pays et de toutes ses connaissances, ce que depuis longtemps elle avait souhaité, afin que par l’oubli et par l’éloignement de toutes choses elle pût plus librement s’adonner au service et à l’amour de Dieu, qui étaient ses uniques prétentions. De plus ses parents la sollicitaient toujours au mariage. C’est pourquoi elle crut que Dieu lui fournissait cette occasion pour se dégager de leurs poursuites ; et outre cela, comme elle avait eu de tout temps de fortes inclinations à la solitude, elle se persuadait qu’étant dans les champs, elle y serait comme dans son élément et que là [81] rien ne l’empêcherait d’être toute à Dieu et jouir de lui à son aise. Mais la pauvre fille fut bien déçue de son attente, parce qu’elle y trouva toute autre chose qu’elle ne se promettait, encore que le tout réussit à son avantage, toutefois par des voies bien éloignées de ses pensées et bien inconnues à toute créature, ainsi qu’il sera dit ci-après.

Cependant elle s’achemina à Vannes. Le jour du départ étant venu, ressentant une extrême joie en son cœur à la sortie de son pays, qui fut néanmoins mêlée d’un peu de tristesse de quitter sa bonne maîtresse et sortir d’une maison dans laquelle Dieu lui avait fait tant de grâces et où elle avait ressenti si abondamment les effets de sa miséricorde. Tous ceux de qui elle était connue dans la ville la regrettèrent, mais particulièrement ceux de la maison où elle demeurait, surtout les enfants, qui l’aimaient passionnément et de qui elle avait eu toujours grand soin, qui aussi depuis ne l’ont pas mise en oubli.

Avant que de sortir de ce lieu, et avant même de s’engager avec sa nouvelle maîtresse, elle en consulta son confesseur, sans l’avis duquel elle n’eut pas voulu faire la moindre chose ; et à ce propos elle disait souvent [82] qu’elle avait toujours eu cette pensée que si elle eût quitté son pays sans la permission de son Père confesseur, qu’elle n’eut pu subsister dans l’état pitoyable où elle se vit puis après réduite ; mais quand elle venait à penser qu’elle ne l’avait pas fait de sa propre volonté, cela la fortifiait un peu.

Sa mère fut celle qui eut plus de peine à se résoudre à l’éloignement de sa fille, qu’elle aimait plus que tous ses autres enfants, ainsi que nous avons dit, et espérait beaucoup en son assistance, se voyant veuve, âgée et dépourvue de consolation par l’absence de sa bonne fille qui, pour la consoler, lui donna et céda volontairement tout ce qu’elle pouvait espérer de la succession de son père, et, de plus, lui bailla encore une partie de ce qu’elle avait eu de gages, ne se réservant que le moins qu’elle put, se remettant du tout au soin de la divine Providence, en qui elle avait une parfaite confiance ; et étant ainsi bien munie, elle quitta son pays et s’en vint à Vannes, âgée pour lors d’environ vingt-neuf à trente ans. [83]

Chapitre 8. De l’étrange état où elle fut réduite un peu après son arrivée à Vannes.

Devant que de parler de cette épreuve par où Dieu la fit passer, il est à propos de décrire l’état dans lequel elle était auparavant, afin que passant d’une extrémité à l’autre, on juge plus facilement de son contraire, et combien rude et fâcheux fut le combat qu’il lui fallut supporter.

Depuis le jour du Vendredi Saint que Notre Seigneur se communiqua si abondamment à elle, elle n’avait presque passé jour sans jouir de la divine présence, qu’elle ressentait sensiblement et intimement au fond de son cœur, ce qui lui causait un si grand feu d’amour qu’elle ne savait souvent que faire pour en diminuer l’ardeur. Cet amour si grand et si véhément lui tenait toujours le cœur et l’esprit dans une profonde paix, ce qui faisait qu’elle recevait avec tant de douceur et de tranquillité toutes les contrariétés qui lui survenaient, et lui faisait même s’y plaire. Toutes les pensées de son esprit, les [84] sentiments et affections de sa volonté et les prétentions de son cœur n’avaient point d’autres principes ni d’autres fins que Dieu, qui était son amour et son bien ; bref, en toutes ses paroles et actions, elle n’avait autre dessein que de plaire à Dieu ; tout ce qui ne tendait point là lui était pénible et déplaisant. Ses plus grandes délices étaient d’être seule, pour s’entretenir avec Dieu qui lui donnait de grandes douceurs, tendresses et consolations. Cela était fort rare qu’elle se trouvât en sécheresse ou aridité ; ou si parfois Dieu lui en faisait goûter, ce n’était que du bord des lèvres ; tout incontinent le lait des consolations arrosait son cœur, qu’elle sentait par ce moyen comme libre et dégagé de l’affection et attache envers toutes les créatures, et croyait s’en voir encore plus séquestrée par l’éloignement de ses plus proches, qu’elle avait procuré à ce sujet. Mais la pauvre fille comptait, comme on dit, sans son hôte ; car dans le lieu où elle espérait se voir la plus libre, ce fut où elle se vit liée et captivée d’une étrange façon, et où elle se promettait la paix elle rencontra une terrible guerre, de laquelle, si j’osais, je dirais que Dieu et le diable furent les auteurs : Dieu pour la purifier et sanctifier, et le [85] diable pour la perdre et ruiner de fond en comble ; ce qu’il eût fait infailliblement si Notre Seigneur ne l’eût assistée d’une grâce spéciale et extraordinaire, ainsi qu’il se jugera facilement de ce qui suit.

Elle avait passé trois ou quatre ans dans le repos et les délices que nous venons de dire devant que cette épreuve lui arrivât : j’appelle délices le temps auquel elle se sentait intérieurement bien avec Dieu et jouissait de ses douceurs et consolations ; et encore bien qu’en ce temps elle ne manquât pas de souffrir beaucoup de sa maîtresse, et autant, ce semble, qu’elle en eût pu supporter, ce n’était pourtant à vrai dire que des jeux et des petits essais que Dieu faisait de sa constance, au regard de ce qui lui arriva puis après. Car (comme elle disait elle-même), « quand l’âme se croit bien avec Dieu et qu’elle expérimente les effets de sa grâce, tout ce qui lui peut arriver, tant de la part du diable que des créatures, lui est bien doux et bien facile à supporter ; mais quand Dieu se retire et la laisse à elle-même, c’est une étrange misère, particulièrement quand elle se voit précipitée dans un tel malheur qu’il lui semble à chaque pas tomber dans l’offense de Dieu sans s’en [86] pouvoir garantir ; c’est alors vraiment qu’une telle âme est digne de compassion et qu’on peut bien dire d’elle qu’elle souffre à bonne enseigne ». Ce n’était pas sans sujet qu’elle parlait de la sorte, son expérience l’ayant rendue habile en ces matières, car elle se trouva peu à peu abandonnée et délaissée de Dieu, et sans recevoir aucune aide perceptible de sa part ; toutes les grandes faveurs se dissipèrent et il ne lui resta pas même la moindre pensée de les avoir eues, ni aucun souvenir des grâces et faveurs qu’elle avait auparavant reçues de Dieu. Tout cela lui fut tellement ôté de la mémoire que, l’espace de deux ans, il ne lui en vint pas une seule idée dans l’esprit. De plus le désir et l’amour de la vertu fut si fort affaibli en elle qu’il ne lui semblait pas en avoir jamais eu de connaissance.

Mais ce qui est le plus digne de compassion, ce fut qu’au même temps qu’elle se trouva destituée de l’amour de Dieu, son cœur fut rempli d’un feu infernal, et son esprit de sales et abominables pensées, et l’imagination occupée des plus horribles représentations que l’enfer eût pu suggérer ; je ne fais point de doute que Dieu n’eût donné pouvoir aux démons de la posséder, ou du moins [87] de l’obséder, vu l’étrange état où elle fut réduite l’espace de deux ans. Je ne m’arrête point à le décrire en détail ; il suffira de dire en un mot que tout ce que le démon peut inventer pour affliger une pauvre âme en ces matières, il l’exerça envers celle-ci qui, pourtant, ne donna jamais le moindre consentement volontaire à ces infâmes suggestions.

Certes c’était une chose déplorable de voir ce pauvre cœur, qui auparavant était si embrasé de l’amour de Dieu, être maintenant brûlé d’un amour infernal ; que ce cœur qui était comme le temple du Saint-Esprit, fût le lieu où le diable exerçait les plus horribles tentations ; que ce cœur enfin qui avait toujours aimé la pureté et qui, pour la conserver, avait quitté ses parents, amis et autres connaissances, fût abandonné à la rage du démon d’impureté pour un si long temps.

De dire maintenant les angoisses et les amertumes de ce pauvre cœur, c’est ce qui n’est pas possible ; la seule idée qu’elle en avait depuis était capable de lui faire dresser les cheveux en la tête. Son esprit était toujours plongé dans une morne tristesse qui lui faisait verser des larmes en abondance. Il ne lui restait plus aucun souvenir des grâces [88] et faveurs qu’elle avait reçues auparavant ; elle savait seulement qu’elle avait fait vœu de chasteté, mais de savoir comment et en quelle occasion, c’est ce qu’elle ignorait entièrement ; et ce souvenir accroissait de plus en plus sa peine, n’ayant dans son esprit, ce lui semblait, que ce qui lui était plus opposé. Jamais pendant deux ans, il ne lui vint aucune pensée de Dieu, ni pour Dieu, qui lui eût pu donner le moindre soulagement sensible, non plus que d’aucun saint du ciel ; seulement de fois à autre elle avait recours à la sacrée Vierge, à qui de tout temps elle avait eu grande dévotion, et se servait souvent de l’invocation de son saint nom quand elle sentait ce brasier infernal s’allumer dans son cœur ; mais pour l’ordinaire ce refuge ne durait guère, car au même temps son imagination et sa fantaisie étaient troublées par des objets horribles.

Tout son unique bien consistait dans une crainte, qu’elle ressentait profondément gravée au fond de son cœur, d’offenser Dieu ; et cette crainte ne la quitta jamais durant le combat et lui servit de défense et de rempart pour parer à tous les coups de l’ennemi, de sorte qu’il ne put jamais tirer le moindre consentement à la plus petite imperfection [89] dans tous les assauts qu’il lui livra, ainsi que depuis elle le reconnut et me l’a souvent dit les larmes aux yeux, toute fondue et pénétrée d’amour et de reconnaissance envers son divin protecteur. Mais néanmoins cette crainte ne lui servait de rien pour son soulagement, car tant plus la peur de l’offense était empreinte en son âme, et plus grande était la peine qu’elle avait de se voir tous les jours, ce lui semblait, y contrevenir. Enfin Dieu l’avait réduite à une si grande extrémité de misères que toutes les choses qui étaient pour augmenter et accroître son tourment lui étaient vivement représentées, et tout ce qui eût pu lui donner le moindre réconfort lui était entièrement interdit et ôté de l’esprit. Et outre tout cela, c’est que pendant ces deux ans elle ne trouva personne à qui elle eût pu se confier et lui déclarer l’état déplorable où elle se trouvait, ce qui ne lui fut pas une petite croix, mais des plus pesantes qu’elle eût su avoir ; car, comme nous avons dit dès le commencement, Dieu lui avait donné de fortes inclinations pour se laisser conduire par la volonté d’autrui, et [elle] avait cette vérité bien empreinte dans l’esprit que si elle faisait autrement, elle se perdrait ; c’est pourquoi [90] se voyant pour lors dépourvue de cet appui et dans un temps si déplorable, elle était confirmée davantage dans la pensée de sa perte, de laquelle elle ne doutait aucunement.

Cela n’empêcha pas qu’elle ne fît tous ses efforts pour trouver quelqu’un à qui elle eût pu se découvrir, et vint à cet effet trois ou quatre fois à Vannes, pour conférer avec quelque religieux. Mais Dieu ne permit pas qu’elle en reçût aucun soulagement ; et d’ailleurs elle n’avait pas de confesseur arrêté, et prenait le premier des prêtres de sa paroisse qui se présentait, et le plus souvent elle ne pouvait faire entendre son état, ou si elle le faisait, eux ne le comprenaient pas ; néanmoins ils l’encourageaient toujours à être fidèle et à espérer que Dieu l’assisterait, et la conseillaient de communier tous les huit ou quinze jours, et quelquefois même il y en avait qui le lui ordonnaient par forme de pénitence, car elle ressentait de grandes difficultés à s’approcher de la sainte communion ; mais quand il lui était commandé de le faire, jamais elle n’y manquait.

Il est vrai pourtant que sept ou huit mois devant que de sortir de son pénible état, elle eut le moyen de parler à son premier directeur, car il se présenta une occasion qui obligea sa [91] maîtresse de l’envoyer à Ploërmel pour quelques jours. Elle fut extrêmement aise de ce rencontre, qu’elle recherchait depuis longtemps, se persuadant qu’étant proche de ce bon Père, il l’aiderait comme il avait fait par le passé, et que ces peines diminueraient avec ce secours. Etant donc arrivée dans la ville, elle alla incontinent le trouver et lui raconta tout le misérable état où elle était réduite, et le désir qu’elle avait de rester auprès de lui, et de ne retourner dans ce lieu où elle était si dépourvue d’assistance dans ses pressants besoins, et le conjurait avec larmes de lui permettre de rester. Mais ce bon Père, étant éclairé d’une lumière particulière, n’en fut aucunement ému ; au contraire, pénétrant par cette clarté dans les secrets desseins de la divine Providence sur la conduite de cette âme, il lui fit commandement exprès, de la part de Notre Seigneur, d’y retourner sitôt que ses affaires seraient expédiées ; et pour l’encourager, il lui dit par un esprit prophétique ces paroles : « Allez hardiment, ma fille, et ne craignez point que Dieu vous abandonne ; non, il ne le fera jamais, et quelque misère où vous vous trouviez, il vous assistera toujours ; l’effort du combat n’est pas fini, [92] mais il vous en fera sortir, à votre très grand avantage. » Ces paroles furent si efficaces que dès lors elle se soumit avec une prompte obéissance, encore qu’elle y ressentît de grandes répugnances, nonobstant lesquelles elle obéit, puisque telle était la volonté de Dieu ; et il ne faut pas douter que cette parfaite soumission ne servît d’acheminement à son entière délivrance, de laquelle il est temps de traiter.

Chapitre 9. Comment Dieu la délivra de ses peines, et des grandes faveurs qu’il lui fit.

Nous avons vu au chapitre précédent comme cette pauvre fille se vit, par l’espace de deux ans entiers, destituée et dépourvue de tout secours et de toute assistance, tant divine qu’humaine, se trouvant seule et sans appui au milieu d’un combat terrible et épouvantable, Dieu le permettant ainsi pour son plus grand bien et avantage, et afin aussi que la gloire du triomphe ne pût être attribuée qu’à Lui, à qui seul appartient de retirer en un [93] moment les âmes d’un abîme de misères, pour les mettre au comble du bonheur et de la félicité.

Et afin qu’on voie cela plus clairement au sujet dont nous traitons, il voulut qu’arrivant le jour qu’il avait destiné pour la délivrance de sa fidèle servante, elle fût un peu auparavant excessivement tourmentée de cet amour infernal et désordonné, qu’il n’avait plus de bornes ni de retenue, et n’avoir jamais ressenti d’aussi étranges peines que celles qui l’agitaient pour lors ; de sorte qu’elle se voyait réduite à un extrême désespoir, toutes espérances de remède lui étant ôtées de l’esprit et n’y pensant plus, se croyant entièrement abandonnée et réprouvée de Dieu, et n’attendait d’heure en autre que d’entendre prononcer l’arrêt de sa condamnation.

Mais Dieu avait bien d’autres desseins, pour lesquels exécuter il permit au diable de jouer de son reste ; et à cet effet il lui livra un jour un si terrible assaut qu’elle ne savait que faire et que devenir : il lui semblait que tous les démons la devaient emporter. Et le feu de l’amour impudique s’alluma si fort que, ne sachant plus où se mettre, elle sortit promptement du logis et s’en alla au [94] milieu d’une grande prairie, pour y pleurer et lamenter son infortune sans être aperçue de personne. Et comme la grâce que Dieu lui fit en ce lieu est très considérable, il est à propos qu’elle la déclare elle-même. Voici donc ses paroles :

« Etant là, dit-elle, je me jetai par terre, et toute désespérée et transportée hors de moi-même je commençai de gémir et déplorer ma misère en ces termes : “Hélas, disais-je, misérable et infortunée que je suis, pourquoi suis-je née, pour me voir réduite à un si grand malheur ? Fallait-il que je quittasse tous mes parents et tous mes amis pour venir ici me voir brûler et consommer73 d’un feu infernal ? Faut-il que mon cœur, qui n’est fait que pour Dieu, n’aie d’amour que pour la créature, et que ce que j’avais toujours tant appréhendé me soit arrivé de si étrange façon ?” » Puis s’adressant à Dieu, elle lui disait : « Mon Dieu, ôtez-moi de ce monde, afin que je ne vous offense plus. »

« Etant au plus fort du désespoir et de mes plaintes, Dieu en un instant me changea le cœur de telle sorte que, d’une extrémité de peines, en un moment je me trouvai dans une extrémité de joie et de contentement, [95] sans savoir comment ni par quel moyen ; ce qui se fit par un effet si merveilleux de la puissance divine qu’on peut légitimement l’attribuer à un miracle, et plus grand, ce me semble, que si Dieu eût ressuscité mon corps de mort à vie ; car il se fit un changement si subit et si grand qu’il n’est pas possible de l’exprimer. Je me trouvai dans ce moment libre et dégagée de toutes choses, et me sembla qu’on m’avait ôté un fardeau pesant et épouvantable de dessus le cœur, et que les chaînes, qui jusqu’alors m’avaient tenue en si grande captivité, furent entièrement rompues et brisées pour jamais, me trouvant au-dedans de moi-même en une telle liberté que je ne me connaissais plus. Il me fut montré en cet instant les soins et les bontés que Dieu avait eues de moi pendant ma misère, mais avec tant de jour et de clarté que j’en pensai mourir d’amour et de reconnaissance. Et toutes les fois que je pense à ceci, je ne sais quel est le plus grand miracle, ou ma délivrance, ou d’avoir pu supporter sans mourir l’excès de l’amour que mon cœur ressentit par cette vue, qui était capable de m’ôter la vie si Dieu ne m’eût conservée ; et j’en demeurai tellement [96] affaiblie que je fus près d’une heure sans pouvoir me remuer, ni même respirer, demeurant étendue comme morte. Aussi certes par la miséricorde de Dieu, l’étais-je à toutes créatures, pour ne vivre plus qu’à lui, qui prit dès lors une telle possession de mon âme, que jamais depuis il ne m’a abandonnée et délaissée un seul moment. » Jusqu’ici sont ses paroles.

Etant un peu revenue à soi, il ne se peut pas dire les actions de grâces ni les remerciements qu’elle donnait à Notre Seigneur.

Elle fondait en larmes, mais c’était des larmes d’amour et de douceur ; et la paix qu’elle ressentait était si grande qu’elle surpassait de beaucoup tous les troubles qu’elle avait eus auparavant ; et elle se trouva tellement enrichie des dons et des grâces de Notre Seigneur qu’il n’est pas possible de les déclarer. Entre les autres, Dieu lui donna une si vive foi, une si ferme confiance en sa bonté et une si ardente charité qu’il ne lui semblait pas que rien du monde pût la séparer de son Dieu ; et de vrai, jamais depuis ni le diable, ni le monde, ni la chair n’eurent le pouvoir de l’ébranler tant soit peu dans son service.

Il lui fut de plus donné un tel empire sur [97] elle-même qu’il semblait que toutes ses passions fussent anéanties, et particulièrement celle de l’amour, ne ressentant depuis jamais la moindre étincelle d’affection pour aucune créature qu’autant que Dieu le lui ordonnait ; et à ce propos elle disait quelquefois que Notre Seigneur l’avait guérie de l’amour de la créature par un remède bien étrange, qui était le sentiment même de l’amour désordonné de la créature ; et que Dieu lui avait donné le plus grand bien qu’elle eût jamais souhaité par le plus grand mal qu’elle eût jamais appréhendé, et s’était servi de l’ordure même pour la purifier, ainsi qu’il fit à l’aveugle de l’Evangile, se servant de la boue pour l’illuminer.

De plus il lui fut donné un amour pour Dieu si grand et si enflammé que jamais elle n’en ressentit s’alentir l’ardeur, mais au contraire elle voyait tous les jours à vue d’œil qu’il allait s’augmentant de plus en plus ; car depuis ce temps-là elle ressentait toujours son cœur navré et blessé d’amour, ce qui la rendait si faible et si languissante que souvent elle ne se pouvait supporter, mais de ceci il en sera parlé plus amplement en un autre lieu.

Après qu’elle eut été environ deux heures [98] à donner des louanges à Notre Seigneur, à le bénir et à le remercier de toutes ces miséricordes, invitant la sacrée Vierge, tous les saints du Paradis et toutes les créatures de la terre à l’aider à le louer de ses bontés et de toutes les grâces et faveurs qu’il venait de lui faire, elle s’en retourna à la maison, mais bien autre qu’elle n’en était sortie.

Chapitre 10. Dieu l’adressa à un Père de la Compagnie de Jésus pour sa conduite, et de ce qui lui arriva depuis.

Jusques à présent nous avons vu cette heureuse créature dans une continuelle vicissitude et changement de divers états, et toujours les derniers plus pénibles et fâcheux que les précédents ; il est maintenant temps que nous la voyions dans un état stable et arrêté. Et afin de faire plus clairement et avec ordre, il est nécessaire de savoir comme Dieu se comporta en son endroit, après l’avoir délivrée du pitoyable état où lui-même l’avait réduite. [99]

Certes on peut dire d’elle, et à juste raison, ce que l’Époux dit à l’Épouse, que l’hiver était déjà passé et que les fleurs commençaient à paraître ; car depuis le bienheureux moment de sa délivrance, jamais son cœur ne fut assailli de la moindre tentation, difficulté ou répugnance qui l’eût tant soit peu détournée de l’ardeur et de la véhémence avec laquelle elle se portait continuellement vers son unique bien qui était Dieu. Car Notre Seigneur, ainsi qu’elle disait, la constitua dès lors dans une forteresse imprenable, et hors des attaques de tous ses ennemis ; et l’excès de l’amour, qui depuis lui brûla toujours le cœur, le fortifiait d’une façon si extraordinaire que rien du monde ni du diable n’osait paraître qui n’eût été au même instant détruit et anéanti.

Néanmoins, quoiqu’elle fût ainsi fortifiée, et que Dieu eût pris un soin très grand de la conduire et gouverner lui-même par les voies de son divin amour, il ne voulut pas la priver du mérite de la sainte obéissance, qui se trouve dans la soumission qu’on rend à un directeur. Et à cet effet il lui donna après sa délivrance un grand désir de trouver quelque personne à qui elle se pût entièrement soumettre, et de la volonté [100] duquel elle pût dépendre totalement, ayant eu, comme nous l’avons déjà dit dès le commencement, cette vérité bien empreinte dans l’esprit que, pourvu qu’elle ne fît point sa volonté, il n’y avait rien à craindre pour elle ; et elle n’avait point été sans cette assistance que les deux ans de son combat, Dieu l’en ayant privée à dessein de la faire souffrir davantage. Après donc qu’elle fut délivrée, elle se mit en peine de quelqu’un qui se voulût charger de sa conduite, mais elle n’en trouvait point et ne savait à qui s’adresser pour ce sujet.

Sur ces entrefaites il arriva à Vannes un Père de la Compagnie de Jésus, fort connu et estimé du père de cette jeune demoiselle chez qui demeurait cette bonne servante, lequel, sachant l’arrivée de ce Père, conseilla à sa fille de l’aller voir et de le prendre pour son confesseur, lui faisant à ce dessein grand récit de sa vertu et de ses mérites74.

Armelle, entendant ce discours, prit résolution de s’adresser à lui et de lui déclarer entièrement l’état de son âme ; mais elle n’osait d’elle-même s’y présenter et ne savait comment trouver l’occasion de lui parler ; mais ayant recommandé affectueusement [101] l’affaire à Dieu, le priant que, si telle était sa volonté, il lui fournît lui-même le moyen d’en venir à bout. Elle s’en vint à Vannes, au collège des Pères jésuites, et rencontrant d’abord le portier avec qui elle avait un peu de connaissance, elle le pria de lui dire si quelque Père eût voulu prendre la peine de la confesser. Ce bon Frère lui montra un confessionnal et lui dit : « Allez à ce Père, vous y trouverez assurément celui que vous cherchez. » Il ne savait néanmoins rien de son dessein et, de vrai, il ne se trompait pas, car ce Père à qui il l’adressa, était le même dont elle avait tant ouï parler.

Elle s’y en alla et se confessa à lui, et en reçut beaucoup de consolation, n’osant toutefois se déclarer pour l’heure ; mais la seconde fois qu’elle retourna se confesser, elle lui demanda s’il aurait agréable qu’elle lui parlât franchement de l’état de son âme ; et ce Père lui ayant témoigné qu’il en était content, il lui donna jour pour le faire plus commodément ; elle de son côté ne manqua pas de se rendre au temps assigné, où elle lui parla et déclara entièrement ses dispositions, tant passées que présentes, mais avec tant de clarté, d’humilité, de discrétion et de prudence que ce Père demeura tout ravi [102] d’entendre ainsi parler une pauvre villageoise. Il fut étonné de voir les trésors de grâces et de vertus qui étaient renfermés sous cette simple apparence, et dès lors il connut les hauts desseins que Dieu avait sur cette fille, et ressentit un grand désir de l’aider à ôter et détruire tous les empêchements du divin amour qu’il pourrait remarquer en ce cœur qui en était si prévenu75.

A ce dessein il s’offrit entièrement à elle pour l’assister en toutes ses nécessités, et lui enjoignit de recourir à lui avec toute sorte de confiance et à quelque heure que ce fût, l’assurant que de sa part il serait toujours prêt de l’aider de tout son pouvoir, ce qu’il ne manqua pas de faire depuis en toutes occasions. Et pour commencer il voulut savoir s’il n’y avait point dans son âme quelque imperfection, attache, défaut ou recherche d’amour-propre, afin de porter là ses soins et ses veilles, pour déraciner et ôter entièrement tout ce qui était contraire à Dieu ; car la conduite générale de ce Père tendait toujours à l’entière destruction et assujettissement des passions, afin de laisser l’âme libre pour les opérations que Dieu par après voudrait faire en elle76, ce qui était très excellent et utile pour l’état où pour lors cette fille [103] était ; car bien, comme nous avons dit ci-dessus, que Dieu lui eût donné un entier empire sur ses passions et mouvements déréglés, il ne voulut pas néanmoins qu’elle fût privée du mérite qu’il y a à les vaincre et les surmonter ; ce que ce Père lui faisait faire de bonne sorte, l’exerçant en toutes les façons qu’il se pouvait imaginer être capables de servir à son dessein, qui était de découvrir et de faire sortir au jour jusqu’à la plus petite étincelle de passion, ou mauvaise inclination , afin de la détruire s’il y en eût eu. Et plus il voyait le sujet bon et capable de grande chose, et plus y apportait-il de soin et de vigilance, pour le purifier de tout ce qui eût pu être contraire à Dieu ; mais de ceci il en sera parlé plus amplement ailleurs.

Pour retourner donc à ce premier entretien, il ne se peut dire la joie et la consolation que cette bonne fille reçut d’avoir rencontré ce Père si plein de zèle et de charité pour son avancement ; et de sa part elle s’offrit courageusement à suivre tous les ordres qu’il lui plairait de lui donner, le suppliant à chaudes larmes de ne rien épargner de tout ce qu’il verrait être requis afin que Dieu fût absolument le maître de son cœur, et qu’il n’eût égard ni à vie, ni à santé, ni à [104] commodité, ni à son honneur, ni à sa satisfaction, ni à quoi que ce fût au monde, et elle disait ceci avec tant d’ardeur et de véhémence qu’il semblait qu’elle fût hors d’elle-même.

Depuis qu’elle se fut ainsi mise entre ses mains, elle lui fut toujours si sujette et si obéissante que jamais elle ne se départit d’un seul point de tout ce qu’il lui ordonnait, et elle n’eut point voulu faire la moindre chose sans sa permission ; et quoique quelques années après, par l’avis de ce même Père, elle communiquât avec quelques autres de la même Compagnie qui l’aidèrent beaucoup, néanmoins elle continua toujours tant qu’elle put de se confesser d’ordinaire à lui et elle ne le quitta jamais, reconnaissant qu’elle lui était beaucoup redevable pour les grandes aides qu’il lui donna en ces commencements, et pour les soins qu’il prit toujours d’elle.

La hantise77 qu’elle eut avec ce bon Père lui fut extrêmement utile, tant pour les soins qu’il prenait à la dépouiller de la plus petite imperfection et de la faire exercer les plus solides vertus, que pour l’assurance qu’il lui donna que tout ce qui s’était passé et se passait en elle était de Dieu et des effets [105] et marques certaines du grand amour qu’il lui portait ; car, comme nous avons dit au commencement, elle avait toujours eu je ne sais quelle petite crainte que le diable ne se fourrât parmi tant de choses extraordinaires qui se passaient en elle ; et ce Père carme qui fut son premier directeur et qui l’assista beaucoup ne l’avait jamais assurée là-dessus ; mais celui-ci lui fit voir clairement que le tout provenait de la bonté de Notre Seigneur en son endroit, voire même que l’état misérable dans lequel elle avait passé ces deux ans était un effet de sa miséricorde qui, par ce moyen, l’avait voulu purifier et rendre capable de ses dons. Car encore bien que Dieu lui imprimât au fond de son cœur toutes ces vérités, toutefois elle ressentait toujours une défiance, qui la tenait comme en suspens et l’empêchait de s’assurer entièrement aux sentiments qu’elle en avait.

Mais depuis que ces craintes lui furent ôtées, on ne peut dire combien cela servit à augmenter l’ardeur de son amour envers son Dieu ; car, quand elle venait à considérer les effets de sa miséricorde en son endroit, cela produisait un amour si enflammé qu’il eût été capable de la faire mourir. Ainsi disait-elle d’ordinaire ces paroles à Notre [106] Seigneur, à propos de ceci : « Ô mon Amour et mon Tout, il me semble que rien ne me doit ôter la vie que votre seul amour, et la connaissance des biens que j’ai reçus de votre bonté. »

Etant donc ainsi assurée par son confesseur, et obéissant ponctuellement à tout ce qu’il lui enseignait pour sa conduite, il serait difficile de dire les progrès et l’avancement qu’elle fit dans la perfection, l’amour lui fournissant des forces pour ce sujet ; mais enfin il arriva à un tel excès que, n’en pouvant plus supporter les efforts, elle en tomba dans une griève78 maladie, comme il sera dit ci-après. [107]

Chapitre 11. De la plaie d’amour quelle reçut au cœur, et comme elle fut malade par l’espace de huit mois.

Peu de temps après que cette sainte fille eut été retirée de la misérable servitude de la créature, comme nous avons fait voir, l’Amour divin s’empara fortement de son cœur, par la faveur que Dieu lui fit en cette sorte.

Un jour, s’étant arrêtée en la considération de l’amour que Dieu lui avait fait paraître en tant de rencontres, et désirant répondre à un si ardent Amour, elle se sentit enflammée et toute émue au-dedans d’elle-même, et commença avec grande ferveur à demander à Notre Seigneur qu’il lui navrât79 et lui blessât le cœur de son divin Amour.

Etant dans l’ardeur de sa prière, elle sentit son cœur sensiblement transpercé de part en part, comme si on lui eût fendu et percé de tous côtés à coups de flèches, mais avec une douleur si grande et si excessive qu’elle ne savait que devenir ; et depuis ce temps-là, elle ne fut pas un moment, durant plusieurs [108] années, sans ressentir continuellement une douleur forte et pénétrante au cœur, toutefois avec différence, étant en un temps d’une façon et en un temps d’une autre, selon qu’il plaisait à Dieu d’en disposer. Mais pour les deux premières années après qu’il lui eut fait cette grâce, la douleur qu’elle ressentait était une douleur vive et ardente, accompagnée d’une force et d’une véhémence si grandes qu’il lui était avis qu’elle avait au-dedans d’elle-même un feu cuisant et dévorant, qui la détruisait et consommait toute, de sorte qu’elle était contrainte par la violence du feu et de la douleur qu’elle ressentait de faire des actions extraordinaires, et comme d’une personne hors du sens. Quand elle ne pouvait être aperçue, elle se jetait par terre, jetant des cris si pitoyables que, si on lui eût arraché le cœur, elle n’en eût pas fait davantage ; et quoiqu’à l’extérieur elle fît démonstration de souffrir beaucoup, néanmoins au-dedans d’elle-même elle jouissait d’une si profonde paix, et sa consolation était si grande qu’il lui semblait qu’elle avait toutes les joies du Paradis dans son cœur.

De plus, pendant ces deux ans, et même beaucoup de temps après, elle versait une si grande [109] abondance de larmes que c’est merveille que la nature lui en pût tant fournir, car perpétuellement on lui voyait les larmes aux yeux, ce qui procédait du sentiment d’amour et de reconnaissance qu’elle avait envers Notre Seigneur pour l’avoir si miséricordieusement délivrée de ses misères, et il lui eût été impossible de les retenir, quelque effort qu’elle y eût apporté. Elle disait souvent à son confesseur, quand il s’étonnait de la voir verser une si grande abondance de larmes : « Mon Père, quand je répandrais autant de larmes comme il y a de gouttes d’eau dans la mer, mon amour ni la reconnaissance que j’ai des bontés de Notre Seigneur, ne seraient pas encore satisfaites. » Et en effet il était ainsi comme elle le disait ; car, quoiqu’elle fît ou endurât, elle estimait tout cela comme si elle n’eût rien fait. Mais ce qui est digne d’admiration en ceci, c’est que, nonobstant qu’elle pleurât tant et si continuellement, jamais toutefois elle ne se sentit aucune douleur de tête, ce qui fait bien voir que ces larmes ne provenaient d’autres sources que de son cœur blessé d’amour ; et elle le reconnaissait bien, car elle disait souvent que jamais sa tête ni son imagination ne furent préoccupées d’aucune pensée ni sentiment [110] capable de lui donner la moindre impression : c’était toujours son cœur qui était atteint, d’où par après sortaient au dehors les effets extraordinaires qui parurent en elle.

L’un des principaux pour sa durée fut que ce feu qui s’était si extraordinairement allumé au-dedans de son cœur s’épandit quelque temps après par tout son corps, de sorte qu’elle devint si brûlante qu’il n’y avait pas moyen de la toucher sans en ressentir une chaleur extrême ; cela lui causa une forte fièvre, qui lui continua sans interruption huit mois entiers, pendant lesquels elle fut presque toujours au lit, sa faiblesse étant si grande qu’elle ne se pouvait supporter.

Ce fut ici où Dieu fit plus manifestement connaître les grands trésors de grâces et de vertus qu’il avait renfermés dans cette bénite âme ; car on ne peut dire combien elle souffrit durant cette maladie, ni la joie et le contentement avec lesquels elle supportait toutes les douleurs, mépris, délaissements et oublis que les domestiques avaient d’elle, passant souvent les jours entiers dans la plus grande ardeur de son mal, sans être assistée ni soulagée d’aucun d’eux.

Mais d’autre part aussi son divin Époux ne [111] la mettait pas en oubli ; au contraire, plus elle était abandonnée des créatures et plus était-elle caressée de lui, ce qui lui faisait facilement et même ardemment souhaiter encore un plus grand oubli, afin qu’étant entièrement délaissée et dépourvue de leurs assistances, elle pût mettre toute sa confiance en lui seul.

Son désir de souffrir était tel qu’encore que sa nature fût extrêmement affaiblie et qu’elle eût du mal autant qu’elle en pouvait porter, elle en souhaitait toutefois encore davantage, et eût voulu se voir méprisée et rejetée de tout le monde, et qu’on l’eût mise sur le pavé, abandonnée de tout secours humain, afin d’imiter en quelque chose son Sauveur, dont l’amour la transportait de telle sorte qu’elle ne savait que faire pour y correspondre.

Mais Dieu, qui n’abandonne jamais les siens et qui en prend d’autant plus de soin qu’ils se délaissent eux-mêmes, ne manqua pas de secourir sa fidèle servante par le moyen de son confesseur qui, connaissant les grands maux qu’elle souffrait et le besoin qu’elle avait de soulagement, pour les lui pouvoir procurer plus commodément dans la ville qu’à la campagne, il obtint de sa maîtresse [112] qu’elle la fît amener chez une fort vertueuse veuve, afin de la faire traiter.

Etant là, il en prit un si grand soin et la fit voir aux médecins qui lui firent des ordonnances, mais son mal n’étant pas de leur ressort et la cause surpassant toutes leurs sciences et industries, leurs remèdes étaient pour elle sans effet, excepté les saignées, par le moyen desquelles elle recevait quelque petit soulagement, d’autant qu’elles80 donnaient air à ce grand feu qui la dévorait au-dedans. C’est pourquoi elle s’en servit assez fréquemment le reste de sa vie, afin de rafraîchir son pauvre cœur, afin que par après il brûlât davantage ; et une fois entre les autres, un chirurgien ayant été appelé pour la saigner et l’ayant vue dans les ardeurs assez ordinaires que lui causait la véhémence de son amour, il en conçut mauvaise opinion et ne la voulut pas même saigner, jusqu’à ce qu’ayant fait connaître sa pensée à son confesseur et à Monsieur son maître, l’un et l’autre le détrompèrent bientôt, lui faisant connaître la haute estime qu’ils avaient de la vertu et de l’honnêteté de cette fille.

Toutefois son Père confesseur ne voulut pas qu’une si bonne occasion se passât sans [113] qu’elle en tirât avantage, et ainsi il ne feignit81 point de lui faire connaître la mauvaise estime qu’on avait eue d’elle, et faisait paraître avoir lui-même ces sentiments, la reprenant aigrement comme si en effet elle eût été coupable ; ce qu’entendant elle conçut une si grande joie et son visage parut si allègre qu’il semblait que tout son mal fût entièrement dissipé, et ne lui fit aucune réponse que de lui dire : « Dieu soit béni, mon Père, de ce qu’il permet que vous ayez ces pensées. » Ce qu’elle fit d’un esprit si tranquille et plein de reconnaissance que ce bon Père en demeura tout étonné, et me l’a souvent depuis raconté82, aussi bien que Monsieur son maître, pour preuve de la vertu de cette sainte fille qui, de sa part, conserva pour ce chirurgien un tel esprit de reconnaissance qu’elle m’a quelquefois dit avoir bien de la peine, quand elle le voyait, de s’empêcher de se jeter à ses pieds pour le remercier des sentiments qu’il avait eus d’elle. De cet exemple si rare on peut facilement juger à quel haut point de perfection était parvenue cette heureuse fille, puisque non seulement elle supportait patiemment une chose si sensible, mais même encore s’en réjouissait, et s’estimait beaucoup [114] obligée à celui qui en était l’auteur ; ce qu’elle observa toujours envers toutes les personnes qui lui donnaient quelque matière de souffrances, comme il sera déclaré plus amplement autre part.

Pour à présent nous continuerons à traiter de sa maladie dont, ne pouvant recevoir de soulagement par aucun remède, elle dura longtemps, l’ardeur de son amour la dévorant de telle sorte qu’elle entretenait celle de sa fièvre ; et tant durant cette maladie qu’à la suite de sa vie, elle était obligée de se servir souvent de petits rafraîchissements, comme de se mettre les bras et les mains dans l’eau ; et quoique ce fût aux plus grands froids de l’hiver, et que même l’eau fût glacée, sitôt qu’elle y mettait les mains, elle fondait et devenait incontinent chaude, comme si on l’eût mise auprès d’un grand feu. Le moindre regard que les personnes qui la connaissaient plus particulièrement, jetaient sur elle leur faisait juger de la véhémence de cette ardeur qu’elle avait au-dedans, car son visage était toujours enflammé, sa respiration brûlante, ses veines pleines, grossies et bouillantes, et toutes ses artères en une agitation et palpitation extraordinaires, comme une [115] personne qui, à proprement parler, eût été dans un brasier ardent ; aussi disait-elle souvent à son confesseur quand il la visitait en cette maladie : « Mon Père, je suis dans une fournaise, mais c’est la fournaise de l’amour. » Ceci causait une grande admiration à ce bon Père qui, ne voulant jouir seul de ce contentement qu’il recevait dans la conversation de cette sainte fille, la fit connaître à deux autres Pères de la Compagnie, l’un desquels fut le révérend Père Jean Rigoleuc, dont la mémoire est en bénédiction à tous ceux qui l’ont connu ; lui et cet autre, dont je tais le nom à cause qu’il vit encore83, étaient personnes grandement zélées pour la gloire de Dieu et pour la perfection des âmes, et fort éclairées dans la conduite des personnes spirituelles. On ne saurait dire le soin et l’assistance que lui rendaient ces Pères, et l’amour qu’ils lui portaient, voyant en elle les vrais effets d’un parfait et sincère amour envers Dieu ; ce leur était une singulière consolation de l’entretenir, d’autant que tous ses discours étaient comme autant de brasiers et étincelles de ce feu sacré qui brûlait son cœur ; et elle, de son côté, n’avait point de plus cher contentement que celui qu’elle recevait en [116] leur déclarant simplement tout ce que Dieu opérait en elle, ce qu’elle faisait avec des termes si humbles, si embrasés et si saints qu’il paraissait assez que Dieu parlait plus en elle qu’elle-même, mais de ceci il en sera traité plus amplement en son propre lieu.

Depuis donc que Notre Seigneur lui eut fait la grâce de traiter avec ces Pères, elle s’arrêta toujours à leur conduite, spécialement à l’un d’eux, envers lequel, dès la première fois qu’elle lui parla, elle se sentit intérieurement émue et connut que c’était celui qui l’aiderait le plus à s’acheminer à la perfection où Dieu la destinait, ce qu’elle reconnut à la suite du temps être très vrai ; mais elle se servit peu du bien de sa conduite pour lors, parce qu’il fut obligé de sortir de Vannes pour aller demeurer ailleurs84. A son départ, il la recommanda fort, tant à son confesseur qu’au révérend Père Rigoleuc ; et quelques années après, étant revenu dans le pays, il lui servit grandement. Elle n’était pas encore relevée de cette maladie quand il s’en alla, pendant laquelle son confesseur et le Révérend Père Rigoleuc la visitaient souvent, et quittaient volontiers plusieurs autres occupations pour lui rendre ce devoir de charité. [117]

C’était une chose merveilleuse que de voir et entendre cette bienheureuse créature, car tous ses discours n’étaient que de Dieu et de son divin amour ; elle ressemblait proprement à un phénix expirant sur son bûcher, ou pour mieux dire à une âme vraiment séraphique, qui n’avait de vie et de mouvement que pour aimer et mourir en aimant. Ces Pères qui la visitaient tâchaient de modérer un peu cette si grande ardeur, lui conseillant de ne pas se laisser emporter aux grands excès qu’elle ressentait ; mais il n’était pas en son pouvoir d’y résister, car il lui semblait qu’elle fût morte si elle n’eût aimé de la sorte ; et elle leur disait que l’amour seul était la cause de sa vie et de son mal tout ensemble, et que ce peu de force qu’elle avait provenait de l’excès de son amour aussi bien que sa maladie. [118]

Chapitre 12. Comme elle vint demeurer en notre monastère.

Elle passa environ huit mois toujours alitée, et avec une fièvre qui ne lui donnait point de relâche, de sorte que son confesseur, voyant son mal continuer, jugea à propos de la faire retourner dans les champs, espérant que le changement d’air lui pourrait donner quelque soulagement ; et de vrai, y ayant demeuré quelque temps, elle commença à se mieux trouver, et parfois elle se levait, jusqu’à ce qu’elle eût recouvert85 des forces suffisantes pour s’employer dans les occupations du ménage ; car, comme elle m’a dit elle-même, l’amour la transportait pour lors de telle sorte que, sitôt qu’elle avait la moindre santé, elle travaillait infatigablement, et eût voulu seule faire toute la besogne de la maison, son instinct intérieur la poussant à cela. D’autre part, cet Amour si agissant l’occupait plus incomparablement au-dedans d’elle-même qu’au-dehors, la tenant en de continuels et véhéments actes de toutes sortes de vertus, qu’elle produisait [119] d’une ferveur extrême, sans trêve ni relâche, de manière que ses forces étaient tout incontinent taries et épuisées, et elle retombait malade comme auparavant. Elle passa de la sorte les trois ou quatre premières années après sa délivrance de l’état des tentations dont nous avons, parlé tant devant qu’après cette fièvre de huit mois.

En ce même temps il arriva que nous eûmes besoin d’une sœur tourière86, n’en ayant qu’une, qui ne pouvait satisfaire seule aux besoins de la maison, de sorte que nous nous adressâmes au confesseur de cette bonne fille pour en avoir une de sa main, ayant grande confiance à ce bon Père ; et lui de sa part, qui avait une singulière affection pour notre communauté, crut qu’il ne pouvait mieux rencontrer pour nous satisfaire que de nous donner cette vertueuse fille. Il fut fort aise de trouver une occasion de l’ôter d’un si grand ménage comme celui où elle était, parce qu’il voyait que ses continuelles occupations lui apportaient un grand empêchement à reprendre ses forces et sa première santé. Depuis longtemps il cherchait l’occasion de lui procurer quelque soulagement ; Dieu la lui donna tout à propos en ce rencontre87, à notre grand contentement, [120] qui, ayant ouï faire beaucoup de récits de la vertu de cette bonne fille, étions fort aise de l’avoir en notre maison.

Mais son maître et sa maîtresse n’en furent pas d’accord : ils ressentirent extrêmement sa sortie, et firent de grandes plaintes à ce Père et lui témoignèrent des ressentiments d’aussi longue durée que fut son absence. Pour la bonne Armelle, qui était parfaitement obéissante, elle n’eut aucune difficulté de faire ce qui lui était commandé, et ainsi elle quitta ce lieu où elle avait soutenu de si rudes combats et où Dieu l’avait comblée de tant de grâces.

Etant en notre maison, elle commença peu à peu à se fortifier, non qu’elle recouvrât son entière santé, mais elle se trouva bien mieux qu’elle n’avait fait depuis longtemps. Nous avions une singulière amitié pour elle, à cause des rares vertus que nous y remarquions, et tâchions de lui donner tout le soulagement possible, et ne voulions pas qu’elle se fût travaillée à aucune chose qui eût pu intéresser sa santé ; d’ailleurs, elle était avec une bonne fille qui depuis longtemps était au service de notre communauté en qualité de tourière, qui l’aimait si tendrement qu’elle n’eût pas voulu lui laisser [121] souffrir la moindre incommodité, et eût mieux aimé faire tous nos messages88 que de la laisser faire aucun travail qu’elle eût cru la devoir trop fatiguer ; et ainsi elle menait une vie fort douce, et où rien du monde ne lui donnait peine. De sa part elle se comportait avec tant de vertu, de silence, de modestie et de soumission que toutes nos religieuses qui avaient à traiter avec elle en étaient extrêmement édifiées ; souvent plusieurs demandaient licence de l’aller entretenir, et ce leur était un extrême contentement de l’entendre parler de Dieu et de son saint amour, spécialement les jours qu’elle devait, ou avait communié ; on eût cru voir et entendre une autre sainte Catherine de Sienne ou de Gênes, tant ses discours étaient ardents et enflammés ; mais pour en jouir il fallait y aller avec adresse, et l’obliger à parler comme sans y penser ; autrement elle ne l’eût jamais fait ; son humilité et le respect qu’elle portait aux religieuses étaient si grands qu’elle se tenait en un continuel silence en leur présence ; toutefois, quand l’amour la transportait, ou qu’on l’obligeait de traiter de cette matière, alors elle disait merveille, et il paraissait évidemment que le cœur parlait par sa bouche. [122]

Elle passa environ un an et demi en cet état fort contente, pendant lequel elle recouvra beaucoup de santé, qui était, ce semble, le dessein pourquoi Dieu l’avait conduite céans ; après quoi elle commença d’avoir en horreur et à dégoût tous les aises et les commodités qu’elle y recevait, son instinct intérieur l’ayant toujours fait incliner aux choses rudes et déplaisantes à la nature. Plus elle était aimée et chérie, plus elle avait de peine ; il était insupportable à son esprit de se voir si contente et à son aise, quoique d’ailleurs la nature se réjouît beaucoup de cet état ; mais son esprit la repoussait avec tant d’impétuosité que dans les choses où elle semblait plus se satisfaire, c’était où elle recevait plus de peine, car de voir qu’elle ne souffrait rien, ce lui était un très grand déplaisir.

Ce qui faisait qu’elle eût désiré ardemment de retourner dans sa première demeure ; mais d’en parler, il n’y avait aucune apparence, et elle ne voyait point de jour qui donnât ouverture à ce dessein : son confesseur, ni nos religieuses qui l’aimaient extrêmement, n’y eussent jamais consenti ; et bien loin de cela, elles eurent la bonté pour elle que de la vouloir recevoir [123] en qualité de sœur converse, après qu’elle aurait servi quelques années. À ce dessein, on la fit entrer dans l’enclos de notre maison afin, qu’elle aidât à faire le ménage des pensionnaires ; son esprit ressentit une grande contradiction à cette entrée, non pour autre sujet que celui que nous avons déjà dit ; mais néanmoins elle obéit tout simplement et à l’aveugle, sans faire paraître la difficulté qu’elle avait.

Il arriva que le jour de son entrée était celui de l’octave de la Fête-Dieu, dans lequel Notre Seigneur avait toujours coutume de lui faire quelque grâce particulière ; elle estimait celle-ci une des plus grandes qu’elle eût pu recevoir de sa bonté de l’avoir admise dans sa maison, et se sentait si reconnaissante de cette faveur qu’elle ne savait comment en remercier Dieu et notre communauté ; et elle disait, parlant à Notre Seigneur : « Ô mon Amour, vous m’avez enfermée dans ce lieu comme dans votre temple et tabernacle où vous reposez jour et nuit, afin aussi que jour et nuit je vous aime. »

Cette pensée qu’elle était dans un lieu où était toujours le très saint Sacrement lui causait une telle consolation qu’elle ne [124] la pouvait exprimer, encore qu’elle n’empêchât pas qu’elle ressentît toujours sa peine, lui étant avis que Dieu la voulait autre part ; mais comme elle n’avait rien procuré89 en ceci, elle tâchait de se tenir en repos, en attendant que Dieu eût disposé d’elle comme il lui aurait plu.

On l’appliqua au service des pensionnaires, de quoi elle s’acquittait avec tant de douceur et de soin que toutes les petites filles l’aimaient uniquement90 et avaient une telle confiance en elle qu’elle était tout leur refuge ; et elles lui portaient tant de respect qu’encore qu’elle ne fût que servante, elles craignaient autant de lui déplaire qu’à leurs maîtresses. Sa seule présence et la modestie qui paraissait sur son visage étaient plus que suffisantes pour les retenir en leur devoir, et c’était un grand soulagement aux religieuses qui avaient soin d’elles, quand pour quelque occasion elles les quittaient de vue, sachant bien que tant qu’Armelle y serait, tout irait aussi bien qu’en leur présence.

Si quelques-unes s’éloignaient de leur devoir ou faisaient paraître quelque opiniâtreté ou autre mauvaise inclination, ce qui est assez ordinaire parmi les enfants, elle les avertissait en particulier, épiant les occasions [125] que ses paroles eussent leurs effets, ce qu’elle faisait avec tant d’adresse, de charité et de cordialité qu’elle emportait sur ces petits esprits tout ce qu’elle voulait, et par même moyen faisait couler dans leurs cœurs les sentiments de piété et de dévotion, leur donnant de très bons principes de vertus, pour quelques conditions où elles se pussent rencontrer, ce qui en plusieurs a réussi à de très bons effets.

Elle était soigneuse que rien ne leur manquât pour leur service, et faisait le tout avec tant d’ordre et si à point, avec tant de tranquillité et de repos, qu’on n’eût pas dit qu’elle eût eu rien à faire ; ses dévotions étaient si réglées qu’elles ne l’empêchaient en aucune façon de s’acquitter de tout ce qui requérait son travail, encore que souvent, lorsqu’elle était au milieu de son occupation, il lui survenait des assauts de l’Amour divin si violents qu’elle ne savait que devenir ; elle ne laissait pas de continuer et Dieu pourvoyait à la soulager ; car j’étais pour lors appliquée91 à l’instruction des pensionnaires, et sitôt que je m’apercevais de sa disposition, je l’envoyais se reposer en quelque lieu retiré, qui était le plus grand soulagement qu’on eût su lui apporter ; et aussitôt [126] que son service était requis, tout incontinent elle retournait à sa besogne, aussi disposée comme si rien ne se fût passé ; et ceci arrivait très souvent, ainsi que je pourrais le prouver par plusieurs exemples, mais je les réserve à un autre lieu où ils seront plus à propos ; pour le présent, je me contenterai de dire que tout le temps qu’elle demeura dans notre maison, jamais on ne reconnut en elle aucune parole ni action qui marquât le moindre défaut. Au contraire, les vraies et solides vertus y étaient si évidentes qu’elles lui gagnaient l’amour et l’estime de toutes celles qui la connaissaient, ce qui la mettait hors de toute peine et contrariété de leur part ; mais cet état était trop doux pour elle : Dieu ne voulut pas l’en laisser jouir longtemps, aussi l’en retira-t-il bientôt et se servit pour ce sujet des moyens que je déduirai92 au chapitre suivant.

Chapitre 13. Sa sortie de notre monastère pour retourner en sa première demeure.

Nous avons déjà remarqué que depuis un long temps l’esprit de cette fille se sentait peiné et gêné parmi le repos et le contentement qu’elle recevait en notre maison, sentant un certain mouvement qui lui faisait connaître que ce n’était pas le lieu où Dieu la voulait ; elle faisait néanmoins tous ses efforts pour se délivrer de cette pensée, se persuadant qu’elle ne pouvait être mieux autre part que dans cette maison où les exemples de vertus lui étaient très fréquents ; d’ailleurs l’affection qu’on avait pour elle et la bonne volonté qu’elle reconnaissait dans nos mères de la retenir le reste de ses jours, et outre cela l’inclination de son confesseur qui était qu’elle y restât, toutes ces raisons, dis-je, et plusieurs autres que j’omets, lui étaient de puissants motifs pour l’obliger à demeurer dans un lieu qui en tant de manières lui était si avantageux.

Mais Dieu, qui ne veut pas que les âmes [128] qu’il désire avoir toutes à lui aient égard à leur intérêt au préjudice de ses volontés, lui fit enfin connaître bien clairement que la sienne était qu’elle quittât cette maison où, selon toutes les apparences, il ne lui pouvait rien manquer, et où ses inclinations eussent reçu beaucoup de satisfaction. Pour cet effet donc il permit qu’elle commençât à ressentir grandement la vivacité de ses passions qui jusqu’alors avaient été comme entièrement assoupies ; de plus la nature était bien plus que de coutume portée à la recherche de ses appétits, et quoiqu’elle ne les suivît pas, mais qu’au contraire qu’elle les repoussât avec une grande générosité, néanmoins elle avait peine de se voir aux prises avec un ennemi qui depuis un long temps avait rendu les armes et paru comme vaincu.

Mais ce qui l’étonnait le plus, c’est qu’elle reconnaissait bien du changement dans son état intérieur, car cette familiarité si grande et si continuelle avec Notre Seigneur et l’amour si extrême qui la possédait commençaient beaucoup à s’alentir : non que pour cela elle manquât d’être aussi fidèle qu’auparavant, mais il y avait bien plus de crainte et de retenue, et [129] un certain resserrement de cœur qu’elle n’avait pas coutume de ressentir. Cela, et plusieurs autres choses de cette nature, firent qu’elle commença de penser sérieusement aux moyens d’obéir aux mouvements qu’elle avait jusqu’alors tenus cachés.

Et ce qui l’anima encore davantage fut ce qui lui arriva quelque peu avant que de sortir, en cette manière : une nuit, étant comme entre éveillée et endormie, il lui sembla être au bord d’un précipice dans lequel elle était prête de tomber ; et comme elle était extrêmement effrayée et en une grande peine, ne sachant comment s’en garantir, il se présenta à elle deux personnes vêtues de noir qui lui présentèrent les mains et l’en retirèrent ; et sur cela elle s’éveilla, ayant l’esprit rempli de crainte et de confiance tout ensemble, et il ne fut pas dans son pouvoir de chasser l’idée de ce songe, quelque diligence qu‘elle y apportât, quoiqu’elle ne sût au vrai ce qu’il signifiait.

Mais elle ne fut pas longtemps sans l’apprendre, car je crois que dès le lendemain, ou du moins à peu de jours de là, un religieux de l’ordre de saint Dominique, son proche parent, l’étant venu voir, lui fit dès l’abord une sérieuse réprimande d’avoir [130] quitté sa première demeure, lui disant entre autres choses ces paroles qui la touchèrent vivement :

« Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous aimez la Croix et les souffrances ? Vous les fuyez donc pour venir chercher vos aises et vos commodités dans un lieu où rien ne vous peine ? Que répondrez-vous à Notre Seigneur quand il vous reprochera que, nonobstant tous les mouvements qu’il vous donne d’une vie plus souffrante et méprisée, vous persistez toujours à suivre vos raisonnements humains et naturels ? » Puis, poursuivant son discours, il ajouta et lui dit : « Je vous dis de la part de Dieu que vous êtes céans contre sa volonté, et qu’il vous a appelée à la Croix, et non au repos. »

Ces dernières paroles firent une étrange impression sur son esprit, qui était augmentée par une circonstance bien digne de remarque, à savoir qu’elle n’avait en aucune manière fait connaître à ce bon Père l’état de son âme, ni dit la moindre parole qui lui pût faire tirer ces conjectures ; au contraire, quoiqu’il lui déclarât si ouvertement ce qui se passait en elle, au sujet de sa sortie, elle ne lui témoigna point ses mouvements là-dessus ; seulement elle fut fort [131] attendrie et se prit à pleurer, et il continua à lui persuader efficacement sa sortie, non pour autre raison sinon qu’il y était mu par une secrète conduite de la divine Providence, qui se servait de lui pour annoncer ses volontés à cette âme.

Aussi ne prit-elle point ces discours d’autre part, car il était trop manifeste qu’à moins d’une spéciale connaissance de Dieu ce Père ne lui eût pas parlé en ces termes ; et il semble qu’il n’était venu en ce pays pour autre sujet que celui-ci, car dès lors il s’en alla, n’étant que passant, et y ayant plusieurs années qu’il n’avait vu cette sienne bonne parente, qu’il laissa bien affligée et résolue tout ensemble d’obéir aux volontés de Dieu qui lui avaient été si manifestement déclarées.

Déjà elle voyait une partie de son songe effectuée, cette personne vêtue de noir qui lui prêtait les mains n’étant autre que ce religieux et le révérend Père Rigoleuc de la Compagnie de Jésus, dont nous avons déjà parlé, à qui elle déclarait entièrement tout l’état de son âme. Ce bon Père était absent du pays lorsqu’elle entra dans notre maison, de sorte qu’à son retour, qui fut à même temps que son esprit fut agité tant [132] des sollicitations intérieures que des paroles que lui avait dites son parent, il trouva cette pauvre fille bien en peine.

Elle lui fit une entière déclaration comme le tout s’était passé, les répugnances et contrariétés qu’elle avait ressenties à son entrée, les mouvements forts et violents pour sa sortie, afin de pouvoir souffrir et pâtir davantage, le songe qu’elle avait eu, et ensuite l’entretien de ce religieux ; mais surtout les recherches de la nature, la rébellion et agitation des passions, et le refroidissement qu’elle ressentait de la part de Notre Seigneur ; tout cela, dis-je, elle le déclara à ce bon Père avec une grande simplicité et franchise, qui, jugeant par ses discours et particulièrement par le changement de son état intérieur qu’infailliblement Dieu la voulait ailleurs, puisqu’il en donnait des témoignages si évidents. Après avoir recommandé l’affaire à Notre Seigneur et y avoir sérieusement pensé, il lui dit pour réponse qu’il lui faisait commandement exprès de la part du Saint-Esprit de retourner en sa première demeure. Ces paroles furent proférées avec tant d’efficace et d’autorité qu’elles firent une puissante impression dans son cœur, les recevant comme émanées de [133] la propre bouche de Dieu ; aussi dès lors les difficultés lui furent ôtées, et elle ne pensa plus qu’aux moyens de les exercer.

Dieu, qui conduisait cette affaire, ne tarda guère à lui en fournir un tout à propos, car cette dame chez qui elle avait demeuré n’avait cessé, depuis sa sortie, de tenter toutes les voies possibles pour la ravoir ; mais ç’avait toujours été sans effet, jusqu’alors qu’étant grosse et extraordinairement indisposée de sa santé, elle craignait beaucoup qu’il ne lui fût arrivé quelque accident en ses couches ; et parlant un jour de cette appréhension au susdit Père, avec qui elle avait grande connaissance, lui dit que si au moins dans cette rencontre elle pouvait avoir son Armelle proche d’elle, que ce lui serait une grande consolation ; lui, se servant de cette occasion, lui dit qu’elle le demandât à notre Mère supérieure, et qu’il ne croyait pas qu’elle la voulût refuser, dans un sujet si légitime. La dame, bien aise de cette assurance, vint trouver de ce pas notre Mère supérieure et la lui demanda avec tant d’insistance qu’elle la lui accorda, espérant qu’après elle y retournerait ; mais Dieu en disposa [134] autrement car, depuis qu’une fois elle l’eut en sa maison, jamais elle ne put consentir qu’elle la quittât ; et d’ailleurs cette fille ne fit aucune instance du contraire, ayant des preuves trop évidentes de la volonté de Dieu pour s’y opposer.

Ce n’est pas que son confesseur et nos mères ne la sollicitassent souvent au retour, et que l’amour qu’elle avait pour cette maison et le désir de la servir ne fussent de puissants motifs pour la faire incliner à cela ; mais la volonté de celui à qui toute sa vie elle a été soumise l’emportait incomparablement au-dessus. En ce temps, et peu auparavant qu’elle sortît, il lui fut vivement représenté dans l’esprit les paroles que ce Père de la Compagnie de Jésus — dont nous avons parlé et parlerons beaucoup à la suite de ce discours — lui dit, lorsqu’il partit de Vannes pour trois ou quatre ans, qui fut à peu près le temps que cette bonne fille fut en notre maison, ce Père, dis-je, en qui elle avait une parfaite confiance, lui disant adieu, ne lui dit autre chose que ce peu de paroles, qui étaient comme des présages futurs de l’état où elle se trouva par après : « Ma fille, lui dit-il, je n’ai qu’une seule chose à vous recommander, à savoir que vous demeuriez ferme et inébranlable, comme un rocher au milieu de la mer qui, pour être battu de divers flots et attaqué des vents, ne remue et ne penche de côté ni d’autre ; ainsi, quand il arrivera que vous serez poussée et agitée de divers mouvements, et que ceux qui vous conduisent auraient des sentiments différents pour votre regard93, voyez celui qui est le plus conforme à la volonté de Dieu, et vous y attachez fortement, sans ne vous mettre en peine que de la suivre, quoiqu’il en puisse arriver. »

Ce fut l’adieu que lui donna ce bon Père à son départ qui lui revint si fort dans l’esprit, au sujet que nous traitons, qu’il lui semblait ne lui avoir été dit que pour la fortifier en ce rencontre, car auparavant elle n’y avait nullement réfléchi ; mais en cette occasion cela lui était si empreint au-dedans d’elle-même que rien du monde n’eût été capable de l’ébranler.

En effet ce fut la seule vue du bon plaisir de Dieu qui fit que, contre tous les sentiments de ceux qui lui voulaient du bien et contre les siens propres, elle franchit le pas ; car, à la réserve de ces deux Pères, son parent dominicain et le Père Rigoleuc, tous ceux qui la connaissaient s’opposèrent à sa [136] sortie ; ce furent ces deux qui, comme elle avait vu en songe, lui prêtèrent les mains pour la retirer d’un lieu qui ne lui pouvait être nuisible qu’autant que Dieu la voulait ailleurs, car hors de là ce lui eut été un paradis de délices ; mais comme la perfection des âmes élues comme la sienne ne consiste que dans l’accomplissement parfait des volontés de Dieu, ce leur est un martyre d’en être tant soit peu éloignées, et ne peuvent être en repos qu’elles ne s’y soient entièrement rendues.

Au reste, l’amour qu’elle conserva toute sa vie, et l’estime qu’elle faisait de ce lieu, étaient des preuves suffisantes pour faire juger du sujet de sa sortie, qui n’était autre que celui que nous avons déjà allégué ; elle le quitta par sa présence corporelle, mais son cœur y était saintement et fortement attaché ; c’était le lieu ordinaire de ses visites, où elle venait de fois à autres donner issue à ses flammes et de l’air à ce feu divin qui lui dévorait les entrailles, dans l’entretien familier qu’elle avait avec quelques religieuses de cette maison.

Toutes nos religieuses conservèrent aussi de leur côté un grand amour pour elle, à cause de l’estime qu’elles faisaient de sa vertu, [137] et toutes s’estimaient heureuses d’avoir part en ses prières ; et plusieurs lui recommandaient, avec grande confiance, ce qu’elles voulaient obtenir de Notre Seigneur, et d’ordinaire ce n’était pas sans effet.

Non seulement elle priait pour nos religieuses en particulier, mais encore pour toute la communauté ; et souvent, par un esprit de reconnaissance, elle disait que jamais, ni dans ce monde, ni dans l’autre, elle n’oublierait les biens qu’elle y avait reçus ; d’autres fois, par divertissement, elle l’appelait sa maiso, et son lieu de refuge, « parce, disait-elle, que c’est la maison de mon Père qui est Dieu, et les enfants se confient en ce qui appartient à leur père ». C’était la grande confiance qu’elle avait en la bonté de Notre Seigneur qui lui faisait parler de la sorte.

Enfin, voyant que pendant sa vie elle n’y devait ni pouvait demeurer, elle demanda pour l’amour de Notre Seigneur, et avec grande humilité, à notre Mère supérieure d’être, après son décès, enterrée en quelque petit coin de notre chapelle, ce qui lui fut accordé très volontiers, tant de la part de notre Mère supérieure que de notre communauté. [138]

Chapitre 14. Des différents et divers degrés d’amour par où Dieu la fit passer.

Ayant fait voir au chapitre précédent comme Dieu, par les ressorts de sa divine Providence, avait enfin ramené sa fidèle servante au lieu qu’il lui avait destiné pour le reste de ses jours, il nous faut maintenant déclarer comme Notre Seigneur la fit monter par divers degrés, qui lui servirent comme autant de marches94 ou échelons pour arriver au comble de son divin amour.

Or comme toute la vie de cette bienheureuse fille n’a été autre chose qu’une vie d’amour, il est impossible de parler d’aucune partie de sa vie sans parler de ce même amour ; c’est pourquoi ce chapitre, et tous les autres suivants, en seront pour la plupart remplis, avec assurance que tout ce qu’on en dira, et ce qu’on en saurait dire, ne sera que l’ombre au regard du corps95, et une partie de la vérité. Laissant donc à part ce qui en a déjà été écrit et ce qui lui était arrivé devant cette rude épreuve [139] de deux ans, je m’arrêterai spécialement à déclarer l’ordre que Dieu observa depuis en sa conduite, d’où il sera facile de recueillir le soin amoureux que sa paternelle bonté avait de la mener à grands pas, par la voie de son divin amour, au sommet de la perfection.

Premièrement donc, l’ayant laissé l’espace de deux ans dans des misères et afflictions et dans des privations toutes extraordinaires, tant de sa part que de toutes les créatures, comme il a été dit au chapitre huitième, il voulut en récompense que les trois ou quatre années d’après se passassent dans un amour très véhément et ardent. Cet amour, dans son commencement, était mêlé de tant de regret et de tant d’amertume de voir que son cœur avait été attaqué d’autre amour que pour son Dieu, qu’il lui semblait parfois qu’il s’éclatait en pièces, ce qui ne se faisait point par pensée ou par imagination, car effectivement elle ressentait une douleur plus pénétrante que si on l’eût écartelée. Dans ce temps elle était en de continuels gémissements, et proférait des paroles si pénétrantes et si conformes aux sentiments de son cœur qu’on ne saurait rien ouïr de plus touchant ; ses regrets [140] étaient accompagnés de tant de larmes que jour et nuit l’œil ne lui desséchait presque point.

L’amour et le regret étaient pour lors si unis et mêlés ensemble qu’elle ne savait lequel des deux l’occupait le plus ; et pour dire le vrai, ce n’était que le seul amour qui lui causait ces effets, qu’on peut proprement appeler effets de l’amour douloureux, lequel elle ressentit environ un an ; après quoi tous ces regrets et ces amertumes lui furent ôtées de l’esprit et du cœur. Car elle passa de là en un second état qui lui effaça de la mémoire la vue et l’idée de ses misères, pour ne lui laisser que le souvenir des grandes miséricordes dont Dieu avait usé en son endroit.

De là son cœur fut épris d’un amour si grand qu’elle en tomba malade, ainsi que nous avons déjà dit, et en pensa mourir, sentant continuellement son cœur enflammé et pénétré d’un dard aigu qui lui causait des désirs, et lui donnait des forces pour travailler pour Dieu qui sont incroyables et qui ne s’arrêtaient pas aux désirs seulement, mais passaient en de véritables effets ; car rien ne lui paraissait pénible ni difficile, la véhémence de cet esprit intérieur qui [141] l’animait lui faisant tout dévorer ; quand il s’agissait de travailler pour Dieu (ce qui était en toutes occasions, car elle ne faisait et ne pouvait rien faire que par ce motif), elle y était poussée avec une telle impétuosité intérieure qu’il lui semblait voler plutôt que marcher. Tout ce qu’il y avait de plus pénible était ce qu’elle embrassait avec le plus d’ardeur, et jamais elle n’était satisfaite ni contente de tout ce qu’elle faisait ; au contraire, cela lui paraissait moins qu’une paille mise dans un grand feu, et plus elle travaillait et endurait, plus elle était insatiable des peines et des souffrances.

Ce n’était pas seulement pour le dehors qu’elle était ainsi agissante et infatigable : ce même amour qui l’occupait extérieurement la menait bien d’une autre manière au-dedans d’elle-même, où une présence de Dieu continuelle la mettait en de perpétuels mouvements pour lui témoigner son amour, ce qu’elle faisait en mille sortes et mille manières ; tantôt elle l’adorait, le remerciait de ses bienfaits, s’offrait et se consacrait à son service, tantôt elle le louait et invitait toutes les créatures à le bénir ; d’autres fois elle s’humiliait et s’abîmait dans la [142] connaissance de ses grandeurs et de son néant ; parfois elle se jetait à exalter et magnifier ses divines perfections ; mais surtout son plus ordinaire entretien était de l’amour, et dans l’amour qu’elle exerçait dans toutes les façons et manières imaginables ; là, elle se perdait et abîmait, et se réduisait à si grande extrémité qu’elle en tombait presque en défaillance ; mais cet amour fort et impétueux survenait, qui la fortifiait derechef et la faisait agir comme auparavant, et ce avec tant de continuation qu’elle m’a assuré plusieurs fois qu’elle n’avait passé moment en ces temps-là sans opérer, et sans se trouver en action au regard de Dieu ; la nuit même, son repos était presque toujours interrompu d’heure en heure par ces véhémences intérieures, qui la réveillaient avec telle impétuosité qu’elle ne savait que faire pour satisfaire à ces grands excès.

Tout cela lui était donné sans qu’elle se le procurât d’elle-même ou fît la moindre action pour se porter vers Dieu ; tout son pouvoir et sa capacité étaient employés à recevoir ce qui lui était donné de sa divine Majesté, qui répandait ses grâces en cette bénite créature avec tant d’abondance que, comme elle disait elle-même, il semblait [143] que ce fût un torrent et un déluge qui l’abîmaient, et se trouvait si remplie qu’elle en regorgeait, et si elle n’eût eu quelque personne de confiance dans le sein de laquelle elle se répandait librement, elle n’eût pu les supporter. Au défaut des personnes, elle avait recours aux bois et aux arbres, ou aux autres créatures, avec qui elle se soulageait, les invitant à bénir en leur façon son Bien-Aimé, leur parlant de ses divines perfections comme si elles eussent eu de la raison ; et ensuite de cela un déluge de larmes la baignait, par le moyen desquelles elle se déchargeait et empêchait que le vaisseau de son cœur ne crevât par la force de ce vin nouveau que son divin Époux y versait avec tant d’abondance.

C’était aussi dans ce même temps qu’il lui semblait être toujours dans une fournaise ardente et brûlante, qui lui enflammait et consommait96 le cœur et le corps tout ensemble, et la dévorait, s’il faut ainsi dire ; et pour se conformer aux termes avec lesquels elle expliquait cet amour : « Oui, disait-elle à ses directeurs, je suis dans une fournaise, mais plus ardente mille fois que toutes celles de ce monde, qui ne me semblent que froideurs, au regard de ce que je [144] ressens en moi-même. » Et pour preuve de ce qu’elle disait, elle ajoutait qu’aux plus grandes chaleurs de l’été, étant obligée par sa condition de servante d’être la plupart du temps proche d’un grand feu, elle n’en ressentait aucunement la chaleur, et il ne lui eût pas semblé y être si elle ne l’eût vu de ses propres yeux : de là on peut juger de son ardeur intérieure. Depuis, elle me disait quelquefois, parlant de ceci, que Dieu avait bien exaucé ses prières, car plus de cent fois elle lui avait demandé, avec une grande ardeur, dans les commencements qu’il l’attira à son divin service, qu’il eût ôté et consommé en elle tout ce qui était déplaisant aux yeux de son adorable Majesté : « Non point, Seigneur, disait-elle, en coupant, en arrachant, en détruisant, mais en brûlant et en dévorant tout par le feu de votre saint amour. » Elle ajoutait qu’il lui eût été impossible de s’empêcher de faire cette demande, et ne savait bonnement ce qu’elle demandait ; mais quand elle en eut expérimenté les effets, elle ne pouvait assez remercier son divin amour, et elle me disait, par forme d’admiration : « Voyez, voyez s’il ne m’a pas entièrement octroyé ce qu’il me faisait lui demander avec tant d’instance. » [145] C’était assez, et il n’en fallait pas davantage pour la mettre toute en feu et lui interdire la parole : voilà comme d’ordinaire elle était toutes les fois qu’elle parlait ou se souvenait des miséricordes de Dieu en son endroit ; aussi lui disait-elle souvent, en se plaignant amoureusement à lui : « Mon Seigneur et mon Tout, votre amour et vos bontés me feront mourir. »

Dieu, l’ayant tenue longtemps dans cet état d’amour, qu’on peut nommer amour violent, fort, agissant et infatigable, et lui ayant par ses efforts émoussé et affaibli la vigueur de ses forces naturelles dont il s’était beaucoup servi dans ses opérations si violentes, il la fit passer à une autre disposition toute contraire à la première, car sa nature n’ayant presque plus de vigueur, elle tomba dans une telle défaillance et langueur qu’elle avait peine à se soutenir. L’amour qu’elle ressentait pour lors était bien plus vif et plus pénétrant, mais comme il était plus éloigné de l’opération des sens, il lui causait beaucoup plus de faiblesse qu’auparavant, de sorte que sa vie n’était qu’une langueur continuelle. L’amour, poursuivant toujours ses conquêtes, la réduisait en telle extrémité qu’elle ne savait que devenir ; elle séchait [146] sur les pieds de voir Dieu si peu aimé et si peu servi de ses créatures, et de ce qu’il était si peu connu, et que les âmes qu’il a rachetées de son précieux Sang eussent d’autres amours et d’autres pensées que pour avancer et procurer la gloire de son Bien-Aimé, et les intérêts de Sa Majesté la touchaient si fort qu’elle eût méprisé tous les tourments de ce monde, et des enfers même, pour les maintenir.

Tous ces sentiments occupaient de telle sorte son esprit que rien du monde ne l’en pouvait divertir, et se consommait si fort dans ce désir de glorifier son Dieu qu’elle n’en vivait presque pas. Elle était toujours à la recherche de nouveaux moyens d’accroître sa gloire ; et ce désir la rongeait de sorte qu’elle me disait souvent qu’il n’y avait mort, pour cruelle qu’elle fût, qui ne lui eût été plus supportable que ce qu’elle ressentait de voir Dieu oublié et méprisé de ses créatures. Parfois elle s’écriait : « Oh ! si au moins j’étais en état de le faire connaître, et de pouvoir déclarer ce que j’en ressens, il n’y a cœur, fût-il de marbre, qui ne se fendît et qui ne donnât son amour à celui qui l’a tant aimé. »

Ce qu’elle désirait pour les autres, elle le [147] pratiquait admirablement elle-même ; car, sachant bien que la plus noble et plus excellente façon de glorifier Dieu, c’est de l’aimer, elle s’en acquittait de toutes ses forces car, comme j’ai déjà dit, ses forces naturelles ayant été toutes consommés, elle empruntait du même amour des forces et de la vigueur afin d’aimer davantage ; et quand elle s’en trouvait destituée, elle était en une si extrême faiblesse qu’il semblait qu’elle dût expirer ; c’est alors qu’elle faisait ces plaintes amoureuses à Notre Seigneur : « Mon Amour et mon tout, disait-elle, je n’en puis plus, je meurs et je languis d’amour. » C’était sa devise la plus ordinaire en ces temps ; et ces paroles se proféraient en elle-même, et souvent à l’extérieur, sans qu’elle y pensât : « Non, je n’en puis plus, je languis et je meurs par l’excès de mon amour. »

Son extérieur paraissait si languissant et abattu qu’on l’eût toujours jugée être malade ; aussi l’était-elle en effet, mais ce n’était pas d’une maladie naturelle, ayant la constitution parfaitement bonne et le corps bien composé ; ses maladies étaient toujours des effets de son amour qui, selon ce qu’il espérait au-dedans, le corps s’en ressentait au-dehors. En ces temps-là, donc il était dans une [148] faiblesse extrême, qui toutefois ne l’empêchait point d’agir et de s’acquitter de tous ses services, comme si elle eût eu toutes les forces qu’elle avait auparavant.

De ceci j’en puis porter un véritable témoignage, l’ayant vue un très grand nombre de fois, lorsqu’elle était céans, si abattue et affaiblie après les assauts violents de l’amour, que je jugeais qu’à peine elle eût pu se remuer à deux jours de là ; et néanmoins, sitôt que l’heure du travail était venue, elle se mettait en besogne, avec autant de vigueur que si rien ne se fût passé.

De plusieurs exemples que je pourrais produire pour preuve de cette vérité, je me contenterai d’en rapporter un, qui, entre un grand nombre d’autres de cette manière, mérite d’être considéré, pour les circonstances amoureuses qui l’accompagnent. Une nuit donc, comme cette bonne fille était en notre maison, elle fut réveillée, environ la minuit, avec une grande véhémence, et au même instant un amour fort et violent la saisit, accompagné d’une présence de Dieu si intime et si essentielle, s’il faut ainsi dire, que cette pauvre fille ne savait que faire ni en quel lieu se tenir ; elle se leva et se mit à genoux proche de son lit, [149] attendant le jour pour aller devant le saint Sacrement ; de dire ce qui se passa lors au-dedans d’elle-même, ce sont choses que je ne puis expliquer. Enfin, sitôt que le jour parut, elle alla au chœur, croyant qu’étant là elle aurait un peu de relâche, mais ce fut tout le contraire, car son cœur s’échauffa encore davantage à l’approche de la source du brasier divin qui la consumait déjà. Elle fut donc contrainte de sortir promptement et alla au jardin, prit son rosaire pour le dire, afin de se divertir de cette forte opération qui la mettait toute hors d’elle ; mais il lui fut impossible de dire un seul Ave Maria. Il arriva que j’allai ce matin au jardin, devant le lever de la communauté que j’avais charge de sonner ; je trouvai cette pauvre fille qui n’en pouvait plus et qui, de faiblesse, se laissa tomber sur moi. Je la fis entrer, comme je pus, dans une chambre qui était proche, et je commençai à l’interroger sur la cause de son mal, mais elle fut plus d’un quart d’heure sans me pouvoir répondre ; enfin revenant comme d’un profond recueillement, elle proféra trois ou quatre paroles entrecoupées qui me firent assez juger de l’état où elle était. Etant un peu plus revenue à soi, elle me [150] dit que depuis minuit Dieu avait fait en elle une opération si forte et si violente qu’elle ne savait comme elle n’en était morte, tant l’excès de l’amour était grand ; et que ce peu de forces qu’elle avait auparavant lui avait été ôté, Dieu l’ayant toute absorbée et engloutie en lui-même, de sorte qu’elle avait moins de vigueur qu’une personne qui eût été prête à rendre l’âme ; disant ces paroles elle se prit à pleurer, et ainsi elle se soulagea un peu.

Mais la voyant extrêmement affaiblie et qu’elle n’avait point reposé toute la nuit, je la fis mettre sur un lit, croyant que de longtemps elle ne se pourrait lever ; je lui dis qu’elle ne se mît point en peine du ménage des pensionnaires, mais qu’elle prît son repos ; là-dessus je m’en allai. Lors, se voyant seule, elle commença à faire des plaintes si tendres et si amoureuses à Notre Seigneur que je ne les puis bien exprimer : « Hélas, disait-elle, mon Seigneur et mon Dieu, que voulez-vous que je fasse en ce monde puisque je ne vous puis plus aimer ? Autrefois vous me donniez des forces pour m’employer toute à votre service, et votre amour me les a toutes consommées ; et le peu qui me restait, vous [151] le venez encore d’anéantir. Que ferai-je ? Et vous savez que ma vie n’est autre que votre amour. Et le moyen de vous aimer sans force et sans vigueur ? Quand j’avais des forces, c’était toute ma joie et toutes mes délices que de les employer pour vous. Hé, que ferai-je à présent que je m’en vois destituée ? Au moins aimez-vous vous-même, ô mon amour, puisque je ne le puis plus faire. » Elle proférait ces paroles avec un cœur si touché et si tendre qu’il eût été capable d’attendrir les cœurs les plus durs.

Comme je m’en fus allée à l’oraison, je fus toute étonnée quand, au retour, je la trouvai aux Pensionnaires à faire son ménage, avec autant de facilité et de disposition que si rien ne se fût passé, et étant surprise d’un si subit changement, je lui en demandai la cause ; elle me dit en souriant que celui qui lui ôtait ses forces était tout-puissant pour les lui rendre quand elle en avait besoin ; depuis je ne m’étonnai plus de la voir dans ces défaillances, qui lui étaient si ordinaires que sitôt qu’elle n’avait plus d’occupation, cet amour la surprenait si fortement qu’elle en perdait toute action ; mais sitôt qu’il était requis de faire [152] quelque travail, elle le faisait avec autant de liberté que si rien ne lui fût arrivé ; il semblait, et il était vrai, que Dieu n’attendait autre chose que son loisir pour la caresser et lui témoigner l’excès de son amour ; et lorsqu’elle était en ces grands transports et excès d’amour, si l’heure de rendre quelque service s’approchait, elle lui était mise clairement dans l’esprit ; et alors elle disait avec une confiance toute filiale et amoureuse : « Mon Seigneur, laissez-moi pour à présent vous servir en telle occasion. » Et au même instant, chose admirable de la bonté de Dieu, il la laissait, et elle allait à son occupation ; et ceci ne lui arrivait point de fois à autre, mais plus souvent que tous les jours, spécialement dans les temps qu’elle était dans ces langueurs amoureuses, qui fut d’environ huit ou neuf ans.

Son esprit dans ce temps-là était toujours occupé de Dieu et en Dieu, ainsi que les quatre premières années, mais c’était d’une autre manière, n’étant pas si partagé qu’auparavant ; car tant de différents motifs n’étaient pas le principe ni la matière de son amour, mais Dieu seul et le désir de sa gloire, sans avoir égard à elle-même ni à aucun de ses intérêts, qu’elle avait si fort [153] mis en oubli qu’il ne lui semblait pas être au monde ; son occupation intérieure était plus forte, plus intime, plus douce, plus pénétrante et plus continue qu’auparavant : j’appelle continue, sans tant d’actes réitérés et produits avec tant de violence, comme elle faisait devant que d’être dans ces saintes langueurs et ces défaillances ; mais pourtant elle agissait toujours, ne pouvant être oisive au regard de Dieu, ou plutôt elle suivait son mouvement qui la portait à cela et qui voulait, pour un temps, qu’elle agît de la sorte ; mais comme il ne voulait pas la laisser toujours dans cette disposition ni qu’elle en demeurât là, l’ayant réservée à un état plus parfait, son amoureuse Providence l’y conduisait, par les voies et les moyens qui seront déduits97 au chapitre qui suit, et qui n’est qu’une continuation du présent.

Chapitre 15. Comme Dieu lui donna entrée à une vie toute divine et spirituelle, et par quelle voie.

Il semble, par ce que nous avons dit jusqu’à présent, qu’il soit hors de raison et de propos de vouloir décrire un état plus parfait que celui dans lequel nous avons fait voir cette sainte âme98, puisqu’on y remarque toutes les dispositions des plus grandes âmes, vu qu’il ne se trouve rien dans la vie des personnes spécialement chéries de Dieu qui ne se voie clairement en elle ; car quel amour plus ardent que le sien ? quelle présence de Dieu plus continuelle ? quelle conversation plus familière et plus amoureuse ? quels désirs plus enflammés de procurer et faire avancer sa gloire que ceux que cette grande servante de Dieu avait ? qui la réduisaient souvent jusqu’à défaillir et la faisaient désirer de souffrir les tourments les plus cruels, et ce jusqu’au jour du Jugement, pour augmenter tant soit peu l’honneur de son unique amour.

Néanmoins son Bien-Aimé n’était pas [155] encore satisfait de l’avoir ornée et enrichie de tant de grâces : il voulait lui en faire une incomparablement plus grande, la réduisant à un état auquel lui seul fût l’auteur et le moteur de toutes ses actions. Donc, pour parvenir à ce dessein, la divine Providence se servit de deux moyens, l’un extérieur et l’autre intérieur.

Le premier fut de l’adresser, pour sa conduite, à ce Père de la Compagnie de Jésus de qui nous avons dit d’autre part que, sitôt qu’elle l’envisagea99, elle ressentit un je ne sais quoi qui lui faisait connaître que c’était là la personne qui l’aiderait le plus à parvenir à la perfection.

Ce Père avait un grand amour et une grande estime pour cette âme, qu’il voyait extraordinairement favorisée de Sa divine Majesté, et pour ce il lui donnait tout le temps et le loisir qu’il pouvait avoir, afin qu’elle pût franchement lui décharger son cœur, et donner par ce moyen quelque rafraîchissement à ce grand feu qui la consommait.

C’était le plus grand soulagement et le plus grand service qu’on lui pouvait procurer ; car de conduite il ne lui en fallait que pour entendre et approuver ce que Dieu [156] opérait au-dedans d’elle-même, qui la portait à la plus grande perfection qu’on eût su désirer. Ce Père donc l’entendait tout à loisir et ne la pressait de côté ni d’autre, il ne la gênait ni ne l’inquiétait de chose aucune, seulement la portait-il à un total et un parfait abandon d’elle-même, afin que Dieu en disposât selon sa très adorable volonté ; et il tâchait tout doucement de rabattre peu à peu les grands et violents excès de l’amour, et de faire en sorte qu’elle ne se laissât pas emporter à toute leur ardeur, de crainte qu’elle n’abrégeât ses jours et qu’elle eût moins de temps et de loisir pour se perfectionner dans la voie du divin amour.

Il lui conseillait aussi de prendre quelque petit divertissement, dans l’entretien familier des choses de Dieu, avec quelque personne de confiance, pour donner un peu de relâche à l’esprit, ou bien de s’occuper doucement en quelque chose, afin de se détourner d’une si grande attention ; mais surtout il la portait à agir le plus simplement qu’il lui était possible au-dedans d’elle-même, sans réfléchir beaucoup sur ses vues et ses sentiments ; et quand elle lui avait déchargé son cœur, avec son ardeur accoutumée il lui [157] disait tout doucement : « Hé bien, n’avons-nous pas un Dieu qui est bon et qui mérite bien d’être aimé ? Mais vous ne croiriez pas l’aimer assez si vous ne le lui disiez et redisiez ; et vous ne voyez pas qu’il sait et qu’il connaît nos plus secrètes pensées, sans que nous les lui disions ; mais votre amour ne serait pas satisfait si vous ne le contentiez de la sorte. »

D’autre fois, quand elle lui parlait, il ne disait presque rien ; et quand elle lui disait : « Mon Père, vous ne me dites aucune chose », alors il lui répondait : « Ma fille, quand Dieu parle, qu’y a-t-il à dire ou à faire sinon qu’à l’écouter en silence et en repos ? »

Mais elle avait peine à comprendre comment une âme eût pu demeurer en silence, et ne point témoigner l’excès de son amour ; aussi ne la pressait-il point là-dessus, mais la laissait agir selon les mouvements de l’Esprit, se contentant de sa part de la disposer, tout de loin, à ce qu’il prévoyait que Dieu voulait opérer en elle.

Dieu, de son côté, l’y acheminait aussi ; car, comme nous avons vu au chapitre précédent, ses grandes ferveurs et ses actes si souvent réitérés étaient depuis longtemps modérés, et ses langueurs et défaillances [158] l’avaient mise dans un état plus paisible et tranquille qui tous les jours s’augmentait, mais particulièrement vers la fin de la neuvième année en laquelle nous avons dit qu’elle avait été dans ces saintes langueurs.

Car de là elle passa dans un autre état, se trouvant comme renfermée et enclose dans le sein de la divine Providence, ce qui lui causait un si grand repos intérieur qu’elle était, à proprement parler, comme un enfant qui, étant au giron de sa mère, n’a d’autre soin que de se laisser conduire partout où elle voudra ; elle était tout de même au regard de Dieu, tous ses désirs et toutes ses prétentions ne butant100 à d’autre fin en ces temps que de se laisser à la merci de la divine Providence, afin qu’il en disposât selon son bon plaisir ; d’où lui naissait une union si douce et intime avec Dieu qu’elle n’avait encore rien expérimenté de pareil.

C’était une excellente disposition pour ce que Dieu prétendait et à quoi ce Père la préparait ; c’est pourquoi il l’animait101 fort à s’abandonner à Dieu toujours de plus en plus ; l’amour, de son côté, prenait de tels accroissements qu’il s’étendait incomparablement au-delà de son pouvoir, de sorte [159] qu’il la surmontait et qu’il l’engloutissait toute ; c’est pourquoi, ne pouvant plus y donner de bornes ni retenir son cœur, elle était souvent contrainte de se jeter à terre, ou sur un lit, et parlant à son cœur comme à une chose sur laquelle elle n’avait plus de puissance, elle lui disait, comme en le renonçant et abandonnant : « Oh, va, aime tant que tu voudras car je ne t’en puis plus empêcher ni te retenir ; tu n’es plus à moi, tu es au seul amour. » Tout cela servait d’acheminement au dessein de Dieu, à quoi aidait encore beaucoup une autre disposition qu’elle ressentait en ce temps-là, à savoir qu’après la sainte communion elle n’avait plus ces colloques doux et amoureux, ni ces saintes ardeurs qui avaient coutume de l’embraser immédiatement après, mais au lieu, elle ressentait un repos et un doux sommeil de tous ses sens et de toutes ses puissances intérieures, comme si, à proprement parler, elle eût reposé sur la poitrine du Fils de Dieu, comme un autre saint Jean ; et même elle était contrainte de s’appuyer la tête, et souvent tout le corps, sur quelque chose, afin de se pouvoir soutenir ; et elle était ainsi environ une demi-heure sans se pouvoir remuer ni parler, si ce [160] n’était que les occupations de son ménage l’obligeassent à se retirer, car en ces cas elle quittait tout pour y satisfaire ; mais hors de là elle demeurait ainsi, comme une personne assouvie et rassasiée qui, ayant tout ce qui lui faut, n’a plus rien à faire ni à demander.

Etant donc en ces états et en ces dispositions et jouissant de la douce conduite de ce Père, qui approuvait fort ce qui se passait en elle et à qui elle s’adressait en ses besoins, il arriva qu’il reçut ordre de son Provincial pour aller être recteur du collège de Quimper, où le Père Rigoleuc était déjà, et qui depuis quelques jours était venu à Vannes pour des affaires qu’il y avait ; la bonne Armelle ne manqua pas de le voir et de traiter avec lui comme avec son directeur, puisqu’ils avaient tous deux les mêmes sentiments et les mêmes affections pour la conduite de son âme ; mais comme elle se vit tout d’un coup sur le point d’être privée de l’un et de l’autre, et qu’elle demeurait sans aide et sans assistance d’aucune part, elle en fut un peu touchée ; mais ses sentiments furent bientôt apaisés par la vue de la volonté de Dieu, à qui elle était parfaitement conforme, ainsi qu’elle fit paraître par la réponse qu’elle fit à ces [161] bons Pères, qui lui conseillaient de ne s’affliger point de leur départ, et que Dieu ne manquerait pas de la pourvoir de ce qui lui serait nécessaire, soit par leurs écrits ou par autre voie ; à quoi elle leur répartit d’une grande ferveur : « Mes Pères, à la vérité je ressens votre absence, mais si je savais que vous aimassiez mieux Dieu en la ville où vous allez qu’ici, je vous y souhaiterais déjà, dussé-je ne vous voir jamais » : réponse qui les satisfit grandement, et qui fait bien voir combien les intérêts de Dieu l’emportaient au-delà des siens.

Le jour de leur départ étant arrivé, son directeur lui manda qu’elle communiât ce matin ; pendant la messe elle avait beaucoup ressenti leur éloignement, et quelque effort qu’elle fît pour en divertir sa pensée, elle n’en pouvait venir à bout, Dieu le permettant ainsi pour la disposer à la grâce qu’il lui voulait faire. Elle se plaignait doucement à lui et lui disait : « Hélas, mon Seigneur, vous m’ôtez tout mon secours et me laissez seule et sans personne à qui je me puisse adresser pour me déclarer vos adorables volontés. Que ferai-je ainsi seule et à qui aurai-je recours ? Servez-moi [162] vous-même de guide et de conducteur, puisque vous me privez de ceux que vous m’aviez donnés. » Ces paroles se formaient en son esprit, lorsque après avoir reçu la sainte communion, ayant encore la sainte hostie dans la bouche, Notre Seigneur lui dit intérieurement et intelligiblement ces paroles : Ma fille, je te fais comme aux enfants qu’on retire d’entre les bras de leurs nourrices afin de les loger dans la maison de leurs pères, et leur donner une meilleure nourriture que celle qu’ils avaient auparavant ; ainsi toi, je te veux loger en ma maison.102 Alors elle lui dit : « Hé, Seigneur, où est votre maison ? » Notre Seigneur, lui montrant la plaie de son sacré côté, la fit entrer par là dans son cœur, lui disant que c’était là sa maison. Etant là logée, elle se trouva dans un grand vide et une grande privation, de sorte qu’elle ne voyait et ne connaissait aucune chose, ce qui lui fit dire : « Mon Seigneur, vous disiez que c’est ici votre maison, et je n’y vois et n’y trouve rien du tout. » On ne lui donna aucune réponse à cela, mais elle se trouva dans une paix et dans un repos admirables.

Après la messe le Père trouva cette bonne fille dans l’église, qui était toute absorbée [163] en Dieu, et si comble des faveurs qu’il venait de lui faire qu’elle ne savait où elle était, et ne pensait à rien moins que de s’affliger de son départ ; elle lui dit brièvement ce qui était arrivé, ce qui consola fort ce Père, qui lui enchargea103 de me déclarer tout l’état de son âme (au moins ce qu’elle jugerait à propos), afin que de temps en temps je lui mandasse ce qui se passait en elle, et que, par ce moyen, il pût lui rendre les assistances ordinaires.

Ainsi il se sépara d’elle sans presque qu’elle s’en aperçût ; elle retourna à son ménage, ayant toujours l’esprit dans la situation que nous venons de dire ; et lorsqu’il lui fallait beaucoup agir au-dehors, en quelque chose où l’attention était requise, il lui semblait qu’elle sortait du cœur de Jésus par son sacré côté, comme par une porte ; et sitôt qu’elle avait achevé son occupation, elle y rentrait comme auparavant, n’en sortant ni jour ni nuit que pour de semblables occasions ; là elle ne faisait et n’agissait en aucune façon, et la volonté et le pouvoir lui étaient ôtés de le faire : elle jouissait seulement d’une paix et d’un contentement très grands.

Ce fut là son état, depuis la Toussaint [164] jusqu’au jour de saint Thomas apôtre, sans qu’il se fît en elle aucune nouvelle opération, excepté celle qui suit. Un jour, étant seule en la maison, elle se sentit comme ravie et emportée dans l’air, et son corps élevé de terre ; de quoi s’apercevant, elle eut peur et s’écria vers Notre Seigneur ; alors elle se trouva dans la même place qu’auparavant pour ce qui est du corps, mais quant à l’esprit il lui fut emporté en une autre région qu’en celle de ce monde ; et il lui semblait qu’absolument il avait quitté et abandonné le corps, et était allé vers son principe et son origine, où il jouissait d’un repos admirable et non encore expérimenté, sans pourtant savoir ni connaître rien de distinct ni de particulier.

Au bout de huit jours elle revint à soi, mais avec un tel éloignement des choses d’ici-bas qu’il ne lui semblait plus être de ce monde et ne put savoir ce qu’elle avait fait durant ces huit jours, ni qui avait donné le mouvement et l’action à son corps, dans lequel rien ne s’était vu d’extraordinaire, ayant fait toutes ses occupations comme de coutume ; mais, étant revenue à soi, elle se trouva comme enclose et enfermée dans le cœur de son divin Époux [165] comme en sa maison paternelle, ainsi que lui-même lui avait fait connaître ; et quoiqu’elle y jouit d’un extrême repos, elle s’étonnait néanmoins un peu d’une si grande et entière cessation de toutes ses opérations intérieures, qu’elle eût bien voulu, ce semble, employer encore en actes d’amour, selon sa coutume ; elle ne se tenait en ce silence que par l’impuissance de pouvoir faire autrement, et parce que son fond était pleinement content et satisfait.

Enfin Notre Seigneur voulut parachever son œuvre et la tirer hors d’elle-même et de tout doute ; le jour de saint Thomas, venant de recevoir la sainte Communion, Notre Seigneur lui dit avec grande autorité et efficace : Ma fille, cède-moi la place. A quoi elle répondit : « Oui, mon Seigneur, je le veux, et de tout mon cœur. » Et au même instant il prit une entière et nouvelle possession d’elle-même, se logeant dans son cœur comme dans son trône royal, et l’en bannissant et éloignant si fort elle-même que jamais depuis elle n’y eut, ni voulut, avoir entrée ; elle ne se regarda plus comme ayant aucun droit en elle, ni sur elle, mais comme appartenant entièrement à son Dieu, se démettant de tout en lui ; et quand quelque [166] chose se présentait pour avoir entrée en son cœur, elle disait en soi-même : « Si Dieu veut que cela y entre, à la bonne heure ; pour moi, je n’ai plus rien à y voir, il en est le maître et en a pris les clefs ; rien du ciel ni de la terre, même les anges, n’y sauraient avoir entrée, si lui-même ne leur ouvre. »

Et ce qui est admirable en ceci, c’est qu’au même instant que Dieu lui eût dit : Cède-moi la place, il lui fut si clairement représenté dans l’esprit tout ce que son directeur lui avait dit touchant cette voie d’abandon et de remise en Dieu, que si elle l’eût ouï dès lors de sa bouche, elle ne l’eût pas si bien connu ni entendu ; et comprit ce que jusqu’alors elle n’avait pu comprendre, à savoir qu’en cela seul était vraiment enclose et renfermée toute la perfection d’une âme, et que tout ce qui s’était jusqu’alors passé en elle, quoique très excellent et très admirable, n’était pourtant rien au prix de cet état qui était celui que Sa Majesté voulait qu’elle suivît désormais ; et comme ses paroles sont efficaces et ne sortent jamais sans leur effet, elles opérèrent admirablement en cette sainte âme ; car depuis elle n’eut aucun doute sur [167] ce sujet et ne retourna plus à y hésiter, mais se tint ferme et inébranlable en cette voie, qui lui amena avec soi des biens qui ne se peuvent expliquer. Nous en dirons toutefois ce que nous en pourrons au chapitre suivant.

Mais devant que de finir celui-ci, je ne puis m’empêcher d’adorer les aimables providences de notre Dieu sur cette fille en ce que, voulant l’introduire dans une voie si différente et si éloignée de celle qu’elle avait tenue jusqu’alors, il lui en donna peu à peu des connaissances, par le moyen de son Père directeur, qui lui en facilitèrent beaucoup l’entrée ; car, encore que lui seul l’eût pu faire, sans l’entremise d’aucune créature, par un effet de sa toute-puissance, néanmoins, moralement parlant, elle eût eu bien plus de peine à y acquiescer ; ou du moins, elle eût été en doute si sa voie eût été bonne et assurée ; et pour lors il n’y avait personne dans le pays de sa connaissance à qui elle eût pu librement s’adresser pour ce sujet. C’est pourquoi elle-même ne pouvait se contenter de bénir Dieu de l’avoir si bien favorisée en cette rencontre, et m’avouait franchement qu’elle aurait eu une grande peine à se résoudre, si Dieu n’en eût disposé de la [168] sorte. C’est ainsi que sa divine Providence conduit toute chose doucement et efficacement ; et quoique cela soit en toutes ses œuvres, néanmoins il a spécialement paru en la conduite de la vie de cette sienne bien-aimée.

On pourra aussi remarquer en passant l’excellence de cette voie dans laquelle Dieu l’établit, puisque de si grandes grâces qu’il lui avait faites auparavant ne servirent que de préparation et de disposition à cette autre, qui les surpasse d’autant qu’il y a de différence entre les opérations de Dieu et celles de la créature, qui, pour bonnes et parfaites qu’elles puissent être, ne sont toujours que basses et ravalées au regard de celles que Dieu fait dans l’âme qui, par un entier et volontaire abandonnement de toutes choses, se démet franchement d’elle-même et de toute son opération pour donner lieu à celle de son Bien-Aimé.

Il faudrait avoir le cœur et la langue de la bonne Armelle pour exprimer dignement ceci ; elle en pouvait parler comme bien expérimentée en l’une et l’autre voie, car on peut dire qu’elle semblait être parvenue au plus haut comble de la perfection où une créature, aidée de la [169] grâce, puisse arriver par le moyen de ses opérations ; et néanmoins, après avoir été élevée en ce second état, elle reconnaissait bien du mélange et de l’humain dans le premier ; ce qui lui faisait dire que, partout où la créature se retrouve, il y a toujours du défaut et de l’imperfection, et que le plus grand empêchement que les âmes apportent à leur avancement, c’est qu’elles ne veulent pas laisser Dieu agir seul, mais qu’elles veulent toujours avoir part en tout ce qu’il fait, encore que, pour son regard, elle ne pouvait voir avoir fait de faute en ceci car, sitôt que Dieu lui avait fait connaître ce qui était de ses volontés, elle s’y était rendue, et que sa première manière d’agir lui avait été nécessaire afin de consumer et détruire, par les ardeurs de ce grand feu, tout ce qui était en elle de difforme aux yeux de Dieu ; mais que pour les âmes qu’il y attire dès le commencement, ce leur est un grand avantage, et qu’on ne saurait entrer de trop bonne heure en cette bienheureuse vie qui nous fait mourir à nous-mêmes pour ne vivre qu’à Dieu ; mais que le nombre en est petit.

Et je pense que la cause en provient d’ordinaire de deux sources : l’une, manque de [170] confiance en l’amoureuse conduite et providence de Dieu ; et l’autre, qui est plus commune et ordinaire, c’est que les âmes ne veulent pas mourir à elles-mêmes ni à leurs propres défauts ; car il est certain, disait-elle, que sitôt qu’on a donné lieu à l’opération divine, elle fait connaître peu à peu tout ce qui lui déplaît en l’âme, jusqu’à la moindre imperfection, et qu’il y en a peu qui aient le courage de les combattre et détruire jusqu’au point de fidélité que la lumière divine leur fait connaître. C’était d’ordinaire les propos qu’elle tenait quand elle parlait de cette voie, et plusieurs autres que j’omets, pour traiter des admirables effets que Dieu, par le moyen de la fidélité qu’elle eut à s’y laisser conduire, opéra en son âme. [171]

Chapitre 16. Comme par le moyen de cette voie Dieu la fit mourir à elle-même et à ses opérations, et du vœu d’obéissance qu’elle fit à tout ce qu’elle connaîtrait être de ses divines volontés.

Dieu enfin, ayant pris un empire absolu dans le cœur de sa divine épouse, duquel il s’était fait un jardin de délices, en ayant ôté et chassé toutes choses, et elle-même plus que toute autre, il rendit ce lieu comme imprenable et inaccessible à tout désordre, perturbation ou agitation quelconque, le rendant formidable et épouvantable aux démons mêmes « qui n’osaient en approcher, ce disait-elle, car ce leur eût été un nouveau tourment d’approcher de la demeure d’un Dieu ». Et de vrai, après cette grande grâce et l’entrée dans cette nouvelle vie, la première chose qu’elle expérimenta, c’est qu’elle se vit perdue et abîmée en Dieu, de sorte quelle était là comme dans une forteresse insurmontable à toutes choses. Et depuis le jour de saint Thomas jusqu’à la fête de la Purification de la sacrée [172] Vierge, il lui semblait que Dieu l’absorbait tous les jours de plus en plus en lui-même et la réduisait dans le néant.

Peu de temps après, qui fut au commencement du Carême, cette forte impression continuant, elle fut réduite à une si grande faiblesse que toute sa vigueur et ses forces lui manquèrent, de sorte qu’elle était au-dedans d’elle-même comme une personne agonisante et qui n’attend plus que le coup de la mort à chaque moment, et fut tout le Carême dans cet état. Le feu intérieur qu’elle ressentait alors était, à ce qu’elle me disait, si vif et si pénétrant, que celui qu’elle avait eu auparavant ne lui semblait que glace, en comparaison de celui-ci.

Environ trois semaines devant104 la Passion, toutes sortes de connaissances, de vues et de sentiments lui furent ôtés de l’esprit, et il ne lui resta plus dans l’idée que le seul mot d’amour, et elle ne pouvait même proférer d’autre parole que celle-là, après quoi elle demeurait muette, excepté en ce qui était précisément requis pour son emploi ordinaire, et encore ce n’était pas sans se faire de grandes violences.

Dans la semaine sainte ensuivant, les [173] assauts de l’amour divin redoublèrent de telle sorte que même ce seul mot d’amour lui fut ôté de l’esprit, lequel au même temps se trouva comme dans une certaine stupidité, ne sachant plus où il était, tant l’occupation divine le lui avait ravi, étant si resserrée au-dedans que même la respiration lui était empêchée, de sorte qu’elle se sentait comme suspendue en l’air, à la manière d’une personne qu’on voudrait étouffer ou étrangler. À l’abord de cet état qui lui fut représenté en un instant, sa nature s’effraya grandement, mais l’esprit, étant fortifié d’une grande ardeur et véhémence, remporta le dessus ; et il lui fallut subir ce cruel martyre qu’elle disait depuis, parlant de ceci, être plus insupportable que tout ce qu’on saurait s’imaginer.

Le Vendredi Saint, ces efforts redoublèrent et augmentèrent avec tant de violence qu’ils lui causèrent une espèce de mort mystique et spirituelle ; et son corps fut réduit dans une telle extrémité, depuis midi jusque sur les trois heures, qu’on l’eût jugé véritablement privée de vie, à l’imitation de celui de son divin Sauveur, qui voulait ainsi la rendre participante de ses [174] souffrances et de sa mort, afin aussi de la faire jouir des fruits de sa sainte Résurrection.

Car le jour de Pâques et les suivants, elle se trouva comme ressuscitée à une nouvelle vie, ressentant en soi-même une telle plénitude de Dieu que, ne pouvant plus se contenir en soi, elle se vit noyée et submergée en lui, ressentant un nouvel esprit qui l’animait et gouvernait en toutes choses, sans qu’il fût en son pouvoir de faire autrement que selon ce qu’elle était mue de lui. Son corps fut réduit à tel état qu’il ressemblait proprement à ces statues inanimées, qui n’ont de mouvement ni d’action que ce que leur en donne une main étrangère ; elle était tout de même au regard de Dieu qui la mouvait et gouvernait tout ainsi que bon lui semblait, sans aucune résistance ou opposition de sa part.

Depuis elle se laissa toujours conduire de la sorte, étant comme un instrument propre et capable de tout ce que Dieu voulait opérer en elle et par elle. Son esprit était autant privé d’action que son corps, prenant et recevant tout simplement les diverses opérations que Dieu faisait en elle, d’une manière toute passive et divine. [175]

Elle fut toujours dans cet état, depuis Pâques jusqu’au dimanche de l’Ascension, sans ressentir autre chose que cette plénitude et cette vie de Dieu qui la mettait tellement hors d’elle-même et de tout le reste que nulle idée distincte soit de Dieu ou des créatures ne l’occupait, étant toujours perdue et abîmée là-dedans, excepté qu’elle ressentait au plus intime d’elle-même un feu vif et pénétrant qui lui consommait105, à ce qu’elle disait, le centre et la substance de l’âme ; mais ce n’était plus avec les excès et les violences accoutumés, mais avec une grande douceur et suavité, ce qui toutefois brisait et travaillait incomparablement plus la nature que les assauts violents et impétueux du passé ; néanmoins elle ne disait plus mot, se voyant brûler et consommer en silence, à la façon de l’esprit, sans plaintes, gémissements ni soupirs, comme étant déjà en partie consommée et amortie ; néanmoins l’ardeur était si forte qu’elle la mettait toujours en fièvre et lui causait une si grande altération qu’elle ne pouvait presque parler.

Le dimanche d’entre l’Ascension et la Pentecôte, elle eut une forte impression qui lui fit connaître que son Amour et son [176] Tout ne manquerait point de la venir visiter à cette bonne fête ; ensuite de quoi elle eut un mouvement très pressant qui la portait à lui faire, à son arrivée, un vœu de parfaite obéissance à ses divines volontés, et d’accomplir entièrement tout ce qu’elle connaîtrait être à son plus grand honneur et à sa plus grande gloire.

En ce même temps arrivèrent ces deux Pères directeurs, dont nous avons ci-devant parlé106, qui vinrent à Vannes pour quelques affaires. La bonne Armelle fut bien joyeuse de leur arrivée et ne manqua pas de leur dire tout ce qui était survenu en leur absence, et surtout la disposition présente où elle était, et le désir de faire ce vœu à quoi elle était si fortement portée, s’ils le jugeaient à propos.

Ces Pères furent très satisfaits d’apprendre de si heureuses nouvelles ; mais néanmoins ils ne trouvèrent pas à propos, vu l’étendue et les circonstances de ce vœu, qu’elle le fît si tôt ; mais ils lui dirent que, si à quelque temps de là ce désir lui continuait, elle leur fît savoir, et qu’alors ils lui manderaient ce qu’elle aurait à faire. À quoi elle leur répartit : « Mes Pères, si ce n’est pour la Pentecôte, je crois que ce [177] sera pour le jour de l’Assomption de la sacrée Vierge », ainsi qu’il arriva depuis ; mais pour l’heure elle n’y pensa plus, encore qu’elle eût une assurance infaillible qu’elle le ferait.

Elle était si préoccupée de ce sentiment que le Saint-Esprit viendrait en elle en ces bonnes fêtes, qu’elle ne pouvait presque dire autre chose à ces deux Pères que ces paroles : « Enfin il viendra, oui, disait-elle, mes Pères, mon Amour et mon Tout viendra » ; et comme l’un d’eux lui eut dit : « - Ne l’avez-vous pas déjà ? Oui, et je n’en puis nullement douter, répartit-elle, mais n’importe ! Je suis certaine qu’il viendra derechef, avec plus grande abondance de grâces. » Depuis le temps que cette impression lui fut donnée jusqu’au lundi de la Pentecôte, elle n’eut d’autre pensée ni d’autre parole que celle-là ; et souvent elle proférait ces mots : « Mon Amour et mon Tout doit venir, oui, sans doute il viendra. » Et l’ayant entretenue en ce temps l’espace de demie ou trois quarts d’heure, je crois qu’elle me répéta plus de trente fois ces paroles, tant cette vérité était fortement gravée dans son esprit.

Après le départ de ses directeurs, le désir [178] de faire son vœu continua toujours, sans pourtant qu’elle y fît aucune réflexion, ni qu’elle pensât à l’exécuter, à cause de ce qu’ils lui avaient dit. Cependant la fête approchait, et le feu de l’amour divin augmentait d’autant plus ses flammes qu’elle était prête et disposée d’en recevoir l’auteur et le principe, et se trouvait si prise et liée au-dedans qu’elle avait peine d’agir au-dehors.

Le jour de la Pentecôte, elle alla de grand matin à la messe et reçut la sainte communion ; à l’approche de ce divin brasier, le sien s’alluma comme de coutume, mais ce ne fut pas pour longtemps ; tout aussitôt elle se trouva libre, comme si rien ne fût arrivé, et s’en alla donner ordre à son ménage avec autant de facilité qu’eût fait une autre, sans que rien du tout l’empêchât d’aller, de venir et d’agir en tout ce qui était requis : ce qui fut un très grand effet de la bonté de notre Dieu en son endroit, et qui prouve clairement ce que j’ai dit ailleurs, que Dieu semblait épier le temps de son loisir pour la caresser et répandre sur elle l’abondance de ses saintes grâces.

Car ce jour de Pentecôte, son maître traitait quantité de personnes de mérite, ses [179] parents et autres, de sorte que les occupations de la bonne Armelle étaient grandes, étant seule à pourvoir et à apprêter ce qui était requis et prendre garde que le tout fût en bon ordre, ce qui n’était pas une petite besogne et qui requérait la présence et la liberté de son esprit, ainsi que son cher Epoux la lui donna entière et parfaite.

Mais le soir ne fut pas sitôt venu, ayant ramassé toutes choses et fait ce qui était nécessaire dans son ménage, que ce Bien-Aimé de son cœur accomplit abondamment la promesse qu’il lui avait faite de venir, car il la remplit en un instant de tant de grâces et de bénédictions, avec une certitude si infaillible de sa divine présence, qu’elle croyait devoir rendre l’âme par l’excès de la douceur et de la suavité qui l’inondait de toutes parts, se sentant submergée et noyée dans l’abîme ineffable et immense de l’amour même. Elle passa toute la nuit dans ces divins embrasements, jouissant à loisir des caresses que son céleste Amant prenait plaisir de lui faire dans le plus secret centre de son cœur.

Le lendemain elle alla de grand matin, selon sa coutume, à l’église pour entendre [180] la messe et communier ; étant proche de recevoir la sainte hostie, Notre Seigneur lui dit amoureusement ces paroles : Ma fille, regarde comme je t’obéis, et me fais le semblable. À quoi elle lui répartit, avec une ferveur extrême : « Oh oui, mon Seigneur et mon Tout, je le ferai de tout mon cœur, et pour jamais ; et s’il m’était permis, j’en ferais dès à présent le vœu ; mais puisque je n’en ai pas la permission, recevez ma bonne volonté. Vous savez, ô mon Amour, le désir que j’en ai, mais votre même amour me retient de le faire. » Achevant de proférer ces paroles, elle reçut la sainte communion. De dire avec quels sentiments d’amour, de joie et de reconnaissance, c’est ce qui excède toute parole, c’est pourquoi je m’en tais, pour dire deux admirables effets que cette si grande grâce opéra en elle.

Le premier fut que cette plénitude de Dieu qu’elle ressentait auparavant s’augmenta incomparablement plus qu’auparavant ; et de là lui naissait un si grand éloignement de son action extérieure d’avec l’esprit intérieur, qu’elle ne savait si c’était [181] elle qui agissait ou non, et que le plus souvent la besogne était faite sans savoir par qui, ni si elle y avait mis la main ; de plus son âme fut réduite à un si grand calme et tranquillité qu’il lui semblait que rien du monde n’eût été capable de l’en faire déchoir, ni la troubler.

Le second effet fut que, depuis cette divine faveur, son esprit fut si souple aux touches de Dieu qu’elle se trouvait portée à faire ses mouvements aussi facilement qu’une personne sensuelle suit les inclinations de sa nature dépravée, Dieu, par sa grande bonté, lui donnant par ce moyen la grâce d’accomplir parfaitement ce à quoi elle s’était engagée avec tant d’amour : je dis engagée, car encore bien qu’elle n’eût pas proféré les paroles, néanmoins Dieu lui fit clairement connaître qu’il avait accepté sa volonté, comme l’effet ; pour preuve de quoi, depuis ce temps-là, il lui ôta entièrement le désir de prononcer de bouche son vœu, comme l’estimant déjà fait.

Néanmoins elle fit savoir à son Père directeur tout ce qui était arrivé, lequel lui donna toute liberté de faire ce à quoi elle était portée ; c’est pourquoi, le [182] jour de l’Assomption de la très Sainte Vierge (pour accomplir ce qu’elle avait prédit), elle proféra son vœu d’obéissance, avec toute la dévotion, la ferveur et l’amour qu’une âme si prévenue de bénédictions que la sienne pouvait faire, et l’a toujours depuis observé avec une très grande fidélité et perfection.

Depuis ce temps jusque vers la Toussaint, il ne se fit aucune nouvelle opération, son esprit comme étant toujours dans l’état que nous l’avons fait voir, d’un calme paisible et profond qui la tenait resserrée au-dedans, sans qu’elle eût pu se mouvoir au-dehors par l’action de ses puissances, tant elles étaient perdues et absorbées.

Cet état si nu et si abstrait lui donna quelque doute que son divin Amour l’eût délaissée et comme mise dans l’oubli, car ce n’était pas son ordinaire d’être si longtemps sans recevoir des marques assurées de sa sainte présence ; ce n’était toutefois que des pensées passagères, qui ne faisaient pas grand effet sur son esprit ; mais ce qui l’eût mise plus en peine, c’est que la nature n’ayant plus aucune aide de la part de l’esprit, qui était tout retiré et occupé en Dieu, se voyant délaissée et abandonnée [183] sans secours d’en-haut, elle cherchait du rafraîchissement et du soulagement dans quelques petites satisfactions ; mais quoique ce fût dans des choses si légères qu’elles eussent semblé innocentes, ou du moins indifférentes, en d’autres personnes, pour la bonne Armelle, qui avait la vue fort claire et épurée en ces matières, elle ne pouvait souffrir que sa nature eût d’autres sentiments que ceux de l’esprit.

Environ la fête de la Toussaint, son cher Époux, qui avait paru comme absent depuis la fête de l’Assomption, se manifesta à elle en ce temps avec tant d’ abondance d’amour et de joie divine que son cœur en était tout abîmé ; et dans ces grands excès Notre Seigneur lui dit, au plus intime d’elle-même, une parole capable, à ce qu’elle disait, de lui ôter mille vies si elle les eût eues et s’il ne l’eût fortifiée de sa grâce et toute-puissance pour en supporter les amoureux efforts : Ma fille, lui dit ce divin Sauveur, tu es la fille de l’Amour. « Oui, répartit-elle, Ô mon Seigneur, il est vrai, et c’est par votre grâce et grande miséricorde. » Cette faveur la laissa si comblée et si remplie de joie et de douceur qu’elle en était toute hors d’elle-même ; et depuis elle [184] fut si vivement imprimée dans son cœur tout le reste de ses jours qu’elle n’en perdait presque jamais la mémoire, de sorte qu’elle s’appelait communément « la fille de l’Amour » ; et quand les personnes qui traitaient familièrement avec elle la voulaient réjouir, ils la nommaient fille de l’Amour ; à quoi elle répondait, avec un sentiment plein de reconnaissance et d’assurance très grande : « Oui, sans doute, vous avez raison de m’appeler fille de l’Amour, et ce n’est pas sans sujet, mais le tout se fait par grâce et grande miséricorde. »

Après avoir joui quelques jours de ces ineffables douceurs et caresses, son esprit fut resserré, comme devant, dans la forte et simple attention à Dieu, sans savoir ni connaître aucune chose de lui ; et la nature, de son côté, tirait aussi (quoique sans délectation) aux choses qui lui étaient propres, ce qui importunait fort l’esprit ; néanmoins il prenait le tout en patience, se contentant de tenir la bride ferme, de peur que cette même nature ne reçût la moindre petite satisfaction, ou plutôt c’était Dieu qui faisait cela en elle, car de sa part elle était sans action en toutes choses. [185]

Or il est à remarquer, pour l’intelligence de ce qui suit, que nonobstant toutes les grâces et singulières faveurs dont Notre Seigneur avait pris plaisir d’orner et d’enrichir l’âme de sa fidèle épouse, et le parfait assujettissement auquel il avait réduit toutes ses passions, la puissance absolue qu’il lui avait donnée sur les démons et sur tous leurs artifices, dont elle se riait et en faisait moins d’état que d’une mouche, et l’entière mort et assoupissement de tous ses désirs et affections en ce qui ne regardait point son divin service, avec tout cela, dis-je, il lui laissa, l’espace de plus de vingt-quatre ans, un Philistin dans ses terres pour exercer sa vertu, je veux dire une nature toujours portée et encline à la recherche de ses petites commodités et satisfactions ; et quoique le plus souvent l’esprit lui fît souffrir mille maux en ce en quoi elle croyait se délecter, elle ne cédait point pour cela et tâchait d’attraper toujours, comme à la dérobée, quelque chose pour soi ; mais quand, par surprise ou quelque apparent prétexte, l’esprit s’était un peu relâché et que par après il s’en apercevait, il lui en imposait une si sévère pénitence qu’il lui eût été beaucoup plus doux de se priver [186] de toute vaine recherche.

Cette guerre continua tout le temps que nous avons dit, sans qu’elle y pût apporter aucun remède, ce qui lui était un très grand exercice de patience, et fort contraire à cet amour fort et impétueux qui l’avait toujours animée, et qui eut voulu tout d’un coup brûler et détruire tout ce qui se serait pu opposer à ses flammes, et qui en effet avait tout détruit, excepté ce petit ennemi domestique qui était plus importun que nuisible.

Depuis que Dieu lui eut donné entrée en cette divine vie dont nous traitons, il n’avait osé paraître ; mais depuis que l’esprit fut réduit à cette si grande abstraction et nudité dont nous parlons, et qu’il l’éloignait si fort d’elle-même et de toutes choses qu’elle ne pouvait vaquer avec attention à aucune, alors cet ennemi, sentant son adversaire comme absent et occupé en d’autres choses, revint de nouveau ; mais il était si faible que toutes ses forces consistaient seulement à se faire ressentir, et rien de plus, ce qu’il avait fait depuis la fête de l’Assomption jusqu’au jour de la Présentation de la Sainte Vierge.

Ce jour donc, cette bonne âme ayant la [187] liberté de penser à soi, une crainte filiale et amoureuse la saisit à la vue de ce qui s’était passé, appréhendant qu’en cela il n’y eût quelque chose de déplaisant aux yeux de Sa divine Majesté, pour à quoi remédier elle délibéra de se confesser depuis ce temps-là jusqu’à l’heure présente ; mais son confesseur ne jugea pas qu’il y eût de nécessité de le faire puisqu’en effet il n’y avait aucune faute, et ainsi elle n’effectua pas son dessein.

Mais ayant reçu la sainte communion, elle s’adressa avec toute confiance à son cher Époux et lui dit : « Oh ! mon Amour et mon Tout, il y a si longtemps que je désire de ne rien avoir en moi qui s’oppose à la pureté de mon amour ; et cependant je souffre toujours l’importunité de ma nature. Mon Seigneur, vous m’en pouvez délivrer si vous voulez ; toutefois n’ayez pas égard à ma demande, faites-en ce qu’il vous plaira. »

Elle n’eut pas plus tôt achevé ces paroles qu’elle reçut une assurance certaine que Dieu l’avait exaucée, ce qu’elle reconnut être très vrai à la suite du temps ; car depuis, sa nature demeura si assujettie, par cette grâce, qu’on l’eût plutôt jugée morte que mortifiée. [188]

Tout ce que j’ai dit se passa en elle (au moins pour la plus grande partie) en l’année 1650, qu’on peut vraiment appeler l’an de grâce et de jubilé pour elle, puisque Notre Seigneur, l’ayant par sa miséricorde fait mourir d’une manière mystique à toutes les choses d’ici-bas et à ses propres opérations, s’était voulu lui-même, en ce temps, rendre comme l’âme de son âme et la vie de sa vie, s’il m’est permis de parler ainsi ; c’est pourquoi je me suis rendue plus exacte à spécifier en détail ce qui lui est arrivé depuis cette année jusqu’à celle de son heureux trépas. [189]

Chapitre 17. Continuation de la même matière.

Nous avons remarqué au dernier chapitre que depuis le moment que Notre Seigneur dit ces amoureuses paroles au cœur de sa fidèle épouse : Ma fille, cède et quitte-moi107 la place, elles opérèrent très efficacement leur effet, par la libre et volontaire démission qu’elle fit d’elle-même entre les mains de son Dieu ; de sorte que, dès lors, tout ce qui se passa entre lui et elle, jusqu’à sa mort, je ne le considère plus que comme opérations saintes et divines, et où Dieu agissait plus que la créature. C’est pourquoi j’ai tâché de les observer avec le plus d’exactitude qu’il m’a été possible, afin que des choses si admirables et amoureuses ne demeurassent point ensevelies dans le tombeau de l’oubli ; et pour me conformer davantage à l’ordre que Dieu a tenu à les lui communiquer, je les rapporterai tout de suite, comme elles lui sont arrivées de temps en temps, sans y observer aucune méthode , et afin aussi de faire voir avec plus de clarté les conduites du [190] saint Amour dans la direction de cette belle âme.

Donc, pour reprendre le discours commencé (et que nous poursuivons en ce chapitre), depuis que Notre Seigneur l’eut délivrée de l’importunité de ses recherches et des ses appétits naturels, elle en demeura fort libre et exempte, de sorte que l’amour, la paix et le repos intérieur s’accrurent beaucoup en elle, avec une si douce et si intime union de Dieu et de son esprit, qu’il lui semblait être devenue une même chose avec lui.

Elle ressentit toujours cette actuelle union, depuis la fête de la Présentation de la Sainte Vierge, que cette grâce lui fut donnée, jusqu’au jeudi devant le carnaval ensuivant, que son esprit se trouva tout changé et accablé d’une si grande tristesse et d’un si profond regret de voir la bonté de Dieu si méprisée et offensée de ses créatures qui en ce temps donnent une liberté à toutes sortes de vices, que cette pauvre fille ne savait que faire pour en détourner le cours. Elle disait amoureusement à Notre Seigneur : « Oh ! mon Amour et mon Tout, je vois que tous les cœurs des hommes vous ferment l’entrée et que vous [191] êtes rebuté et chassé de tous et ne savez en quel lieu faire votre demeure, je m’offre à vous, afin que vous trouviez votre repos et votre retraite en moi. » Et cela dit, il lui sembla qu’au même temps Notre Seigneur acceptait son offre, et en effet il se communiqua si abondamment à elle qu’elle ne put nullement douter de son actuelle présence ; car il lui fit des caresses si tendres et si amoureuses qu’elle disait, racontant ceci, qu’il semblait que Dieu n’avait qu’elle seule à caresser en ce monde, tant il le faisait avec un amour excessif. Pour exprimer plus naïvement ceci, elle se servait de cette comparaison, disant que Dieu se comportait en son endroit à la manière d’une personne qui, recherchant l’amitié de quelques autres, serait rebutée de toutes, à la réserve d’une qui, étant trouvée fidèle, recevrait seule tous les témoignages de bienveillance et d’amitié de cette personne. Elle était tout de même au regard de Dieu, de qui elle ne manquait jamais d’expérimenter des caresses extraordinaires, en ces misérables temps où les hommes le mettent quasi en oubli pour n’avoir d’autre Dieu que leur sensualité. Mais en cette année 1651 dont nous traitons, elle en reçut de plus grandes [192] que les autres ; et l’amour étant plus enflammé, le regret aussi de tant d’offenses qui se commettaient contre cette adorable Majesté était plus vif et plus pénétrant, de sorte que, pour en détourner le cours et pour empêcher tant de maux, elle s’offrait à son divin Amour, le suppliant affectueusement de décharger sur elle toutes les peines qu’il lui plairait, afin d’empêcher qu’il ne fût point offensé.

Chose admirable, elle n’eut pas plutôt fait son offre à Dieu qu’incontinent il fit paraître par effet qu’elle lui était agréable ; car au même instant elle se sentit si accablée de maux et de douleurs qu’il n’y avait partie en son corps qui n’eût son tourment particulier, qu’elle fut contrainte de se mettre au lit depuis le vendredi jusqu’au mercredi ou jeudi ensuivant, sans aucune relâche de la violence de ses maux, à la réserve d’autant de temps qu’il lui en fallait pour aller, sur les six heures du matin, à la prochaine église pour y entendre une messe et recevoir la sainte communion ; après quoi elle se couchait, ne pouvant aucunement se soutenir.

Le premier jeudi de Carême, ses douleurs redoublèrent de telle sorte sur l’après-dîner [193] qu’elle croyait en devoir mourir ; c’est pourquoi, se tournant amoureusement vers son unique Amour, elle lui dit : « Mon Seigneur, si vous voulez que je meure, continuez et augmentez mes maux ; mais si vous voulez que je vive encore, donnez-leur un peu de relâche, car je n’en puis plus. » Dès l’instant qu’elle eut fait sa prière, elle se trouva entièrement guérie et si disposée qu’il ne lui semblait pas avoir eu le moindre mal ; et pour preuve de cela, elle se leva dès lors et alla travailler à son ménage, comme si rien ne se fût passé.

De ceci on peut juger combien Notre Seigneur était prompt à exaucer les prières de sa fidèle servante ; et pour n’en chercher des preuves ailleurs qu’au sujet dont nous traitons, il parut que ses prières et ses souffrances détournèrent le cours de plusieurs péchés et débauches ; car depuis beaucoup d’années il ne s’était point passé de carnaval où il se fît moins d’excès et de libertinages qu’en celui-ci, dont un chacun dans la ville était étonné et se disaient le uns aux autres qu’ils ne savaient d’où venait que tout le monde paraissait si retiré et resserré, et qu’on ne [194] voyait point les récréations et divertissements ordinaires en ce temps. Je ne fais point de doute d’en attribuer la cause aux souffrances de cette servante de Dieu, à qui il semble que sa bonté prenait plaisir d’octroyer tout ce qu’elle lui demandait, et quoique ce que j’avance ici ne soit qu’une pensée de mon esprit, néanmoins je l’estime assez probable, et je crois que quiconque considèrera les bénédictions dont Dieu l’avait prévenue n’aura pas de peine d’y donner croyance.

Environ huit ou quinze jours après qu’elle eut recouvré sa santé, elle se trouva tout soudain saisie d’un désir si ardent d’aimer l’Amour qu’elle demeura toute interdite et en perdit l’usage des sens ; et comme elle se vit dans l’impuissance de satisfaire à son désir, à cause de sa grande faiblesse, elle en était dans une incroyable détresse. Alors Notre Seigneur lui dit au plus profond d’elle-même : Je te donne mon amour : aime-moi tant que tu voudras. Au même instant qu’elle entendit ces paroles, son cœur fut épris et embrasé d’un si ardent feu d’amour, qui lui paraissait si divin et si pénétrant, que celui qu’elle avait eu jusqu’alors n’était rien en comparaison [195] de cet autre-ci ; et il lui semblait, à ce qu’elle me disait, qu’elle ne faisait que commencer de ce moment à aimer comme il faut.

Elle fut quelques jours dans ce grand et actuel amour, qui l’absorbait et la comblait de délices divines, sans que rien l’en pût divertir. Après que cette forte opération eut cessé, son corps demeura si froissé et si rompu qu’à peine se pouvait-elle soutenir ; et elle passa le reste du Carême de la sorte, sans pourtant que cela l’empêchât d’agir en tout ce qui était dans le ménage.

Le samedi de Pâques, Notre Seigneur se fit sentir intimement présent à son âme, de sorte que toute cette journée elle fut prévenue d’un grand amour, qui lui était causé par cette divine présence ; et m’étant venue voir, elle me dit, parlant de ceci : « Il semble que mon Amour et mon Tout n’a pu attendre jusqu’à demain à ressusciter et à se faire sentir en mon cœur, auquel il est plus présent que si je le voyais de mes yeux sortir glorieux du sépulcre. » Et parlant elle-même à son amour, elle lui disait : « Oh ! mon Amour, vous n’avez pu attendre jusqu’à [196] demain, tant votre bonté vous presse de me faire du bien. » Elle passa le reste du jour et de la nuit à s’entretenir ainsi amoureusement avec Notre Seigneur.

Le lendemain, qui était le jour de Pâques, elle trouva son cœur tout changé, ressentant une certaine amertume et un chagrin qui voulait, ce semble, la porter à l’inquiétude.

Cette disposition l’étonna fort, car depuis plusieurs années rien de semblable ne lui était arrivé, et spécialement depuis la fête de saint Thomas, dont nous avons parlé ci-dessus ; et le soir, s’étant retirée dans une chambre, elle pensait en soi-même d’où lui pouvait arriver cela, et n’en trouvait aucune cause que la permission de Dieu, afin de lui faire connaître ses faiblesses, de quoi elle était fort paisible et contente, pourvu que Sa divine Majesté n’y fût point offensée ; car, hors cela, toutes sortes de dispositions lui étaient indifférentes.

Comme elle était dans ces pensées, une lumière intérieure l’investit en un moment, qui lui fit voir clairement et distinctement ce qui s’était passé en elle ce jour-là, à savoir le combat du corps et de tout ce qui est sensuel et terrestre avec l’esprit et [197] ce qui est céleste ; ce qui lui fut représenté, à ce qu’elle me disait, sous la figure de deux personnes, dont l’une tâchait avec toutes ses forces de tirer en haut, et l’autre employait toutes les siennes pour descendre en bas. Ce combat dura environ une demi-heure ; et parfois il semblait que le corps, signifié par celui qui était en bas, tenait ferme à terre et ne se voulait laisser tirer en haut ; et lui fut donné à connaître que cela représentait les inquiétudes qu’elle avait ressenties en ce jour ; d’autre fois l’esprit remportait le dessus et tirait tout à soi, et peu à peu le corps retournait vers son centre tout doucement, et comme sans y penser ; enfin l’esprit, fortifié de la grâce, tira tant qu’il fit que lui et le corps se rangèrent en un même lieu et demeurèrent d’accord ; et ainsi le tout disparut et cessa.

Les effets que ceci opéra demeurèrent toujours, car depuis, le corps et ses sentiments furent si souples à l’esprit qu’ils ne l’empêchaient plus en ses opérations, ou pour mieux dire, ne résistèrent plus à celles de Dieu en cette âme sainte. Ce n’est pas qu’auparavant il y eût d’autre résistance que de la part de la faiblesse de la nature qui, n’étant pas assez forte pour supporter les [198] opérations simples et spirituelles de l’esprit, ressentait de grands maux et des brisements universels par tous ses membres quand il lui en arrivait quelques-unes plus extraordinaires ; mais depuis que l’esprit eut remporté une entière victoire sur le corps et l’eut, pour ainsi dire, rendu spirituel, elle ne se ressentait plus de cela ; au lieu de quoi elle se voyait miner et consommer tous les jours tout doucement, sans aucune plainte ni résistance. Et bien que ci-dessus nous ayons dit que quelque chose de semblable lui était arrivé, lorsque, traitant de la cessation des opérations internes et du repos et silence où Dieu l’établit dès le commencement de cet état où nous disions qu’elle souffrait les choses divines sans résistance, néanmoins il y avait très grande différence entre l’un et l’autre, car au premier il n’y avait que les puissances accoisées108, et dans ce second le corps et tous ses sentiments l’étaient pareillement ; et ce fut un long temps après avoir reçu cette grâce qu’il lui semblait être devenue comme dans l’état d’innocence, de sorte que, quand bien elle aurait lâché la bride à tous ses appétits naturels, ils n’auraient recherché autre chose que Dieu, vers qui ils se portaient d’eux-mêmes [199] comme ils faisaient naturellement auparavant vers les choses de ce monde.

On ne peut pas dire les trésors de grâces et richesses spirituelles que lui apporta cet état, non plus que le repos divin où il l’établit, qui était tel qu’elle s’étonnait comme une créature humaine le pouvait supporter ; et me disait souvent que si Dieu ne l’eût conservée surnaturellement, il lui eût été impossible de vivre ; car ce repos, pour être si divin et spirituel qu’il approchait en quelque façon de celui des bienheureux, était plus capable de séparer l’âme d’avec le corps que tous les tourments du monde.

Ce grand repos lui était causé par la sujétion du corps à l’esprit et l’admirable union de son même esprit avec Dieu, qui était si grande qu’un jour, m’entretenant de cette matière, elle me dit ces paroles : « Quand bien même tous les hommes s’emploieraient à décrire l’intime union que je ressens avec mon divin Amour, ils n’arriveraient jamais à en dire la moindre partie ; elle est si grande, oui, elle est si grande, que les anges même en sont en admiration, et encore ne savent-ils pas ce qui en est : il n’y a que mon [200] Dieu qui le puisse dire. »

Et à ce propos des anges et des bienheureux, depuis qu'elle eut reçu cette dernière grâce, Notre Seigneur lui faisait quelquefois connaître qu'elle n'était plus pour ce monde, et que tout le ciel la désirait, s'il faut ainsi dire, et parfois il lui semblait que tous les saints la conviaient d'aller jouir de leur céleste demeure ; et elle leur disait : « Vous avez beau me montrer vos délices, je n'ai point envie d'en jouir qu'au moment que mon Amour voudra que j'en jouisse : mon paradis, c'est d'accomplir ses adorables volontés. »

Néanmoins, encore bien qu'elle fût dans cette si parfaite conformité qu'elle n'eût pas voulu avancer ou retarder d'une minute l'heure de son trépas, toutefois elle ne s'envisageait plus comme une personne de ce monde et disait souvent : « Qu'ai-je plus à faire ici-bas ? Rien ne m'y retient, ni ne m'y arrête, que la volonté de mon Dieu ; car de ma part, j'y ai fait ce pourquoi il m'y avait mise ; je suis toute prête d'en sortir, ainsi que ferait un serviteur que son maître aurait envoyé en quelque pays étranger, lequel s'étant acquitté de ce dont il l'aurait chargé, n'attendrait plus [201] que le commandement de son maître pour retourner en sa patrie. J'en suis tout de même au regard de mon Seigneur : il ne m'avait envoyé en ce monde que pour l'aimer, et par sa grande miséricorde je l'ai tant fait que je ne le puis plus faire à la façon des mortels, il faut que j'aille à lui afin de le faire à la manière des bienheureux. »

D'autres fois elle disait encore : « Entre Dieu et moi, il n'y a plus que la fragilité de ce pauvre corps, qui est devenu si miné à force d'aimer qu'il ne faut plus qu'un petit souffle pour le casser et le rompre tout à fait. »

Voilà les propos qu'elle tenait d'ordinaire depuis que Dieu l'eut réduite dans l'état que nous venons de décrire, dans lequel elle demeura longtemps ; et quand il plaisait à Sa Majesté de lui faire quelque grâce et nouvelle faveur, elle ne passait point pour cela d'un état à un autre, mais demeurait stable et arrêté en celui-ci ; et alors elle jouissait plus distinctement et plus actuellement des grandeurs de son Bien-Aimé, par des recueillements très profonds et des touches très délicates, qu'il faisait au centre de son âme, qui pour être si spirituels et si divins, [202] lui ôtaient tout moyen de les déclarer ; seulement disait-elle, qu'une seule de ses touches et de ses recueillements surpassait de beaucoup tout ce qu'elle avait eu jusques alors.

Or, encore qu’elle fût parvenue à un si haut degré de perfection, le diable néanmoins ne s’estima pas tout à fait vaincu et fit en ce temps un nouvel effort pour voir s’il pourrait, en quelque façon, troubler la paix et le repos de cette âme. C’est pourquoi il tâcha de l’effrayer par de vaines craintes, afin de la détourner au moins tant soit peu de ce grand calme dont elle jouissait ; mais ses efforts furent inutiles et ne servirent que pour faire connaître à cette heureuse fille que tout ainsi que Dieu lui avait donné un pouvoir entier sur les recherches et les sensualités de la nature, lorsque par une grâce spéciale il l’affranchit de ses importunités, ainsi que nous avons dit, et que de plus il avait parfaitement assujetti le corps à l’esprit, le rendant à sa façon comme participant des qualités de ce même esprit ; outre cela, il la voulait encore rendre victorieuse de ce dernier ennemi qui depuis plusieurs années n’avait osé paraître, ce qui se passa en la manière que je [203] va[i]s déduire ci-après.

Un jour, vers la fête de l’Assomption de la très sainte Vierge, s’étant retirée pour prendre son repos, elle eut une forte idée des tendres et amoureuses caresses qu’elle faisait autrefois à son Bien-Aimé, lorsqu’il était en son pouvoir de lui faire connaître l’excès de son amour, et réciproquement les faveurs qu’elle recevait de lui ; et de quelle façon elle avait franchi et surmonté tant d’embûches de ses ennemis en son nom et par sa vertu. Comme elle était en ces pensées, un léger sommeil la saisit, dans lequel il lui sembla qu’elle était renfermée dans une chambre, tenant entre ses bras un petit enfant qu’elle embrassait et chérissait avec de grandes tendresses ; au fort de ses caresses, deux hommes se présentèrent devant elle, avec des habits extrêmement sales et des contenances109 horribles, qui la voulaient outrager et qui firent tous leurs efforts pour l’obliger de quitter cet enfant et de les regarder en face ; mais il ne fut pas dans leur pouvoir de faire ni l’un ni l’autre ; de quoi ils témoignèrent une extrême rage, particulièrement de ce qu’elle ne daignait lever la vue pour les regarder. Ayant passé un assez large espace de temps dans ces [204] poursuites, il lui sembla que, s’en ennuyant, elle se leva et sortit de cette chambre pour éviter leurs importunités. A la sortie, elle ne sut ce que devint l’enfant qu’elle tenait, mais il lui sembla avoir reçu de lui une telle force d’esprit qu’elle eût surmonté l’enfer s’il se fût présenté. Continuant son chemin, elle se trouva dans une grande plaine où ces deux hommes la poursuivirent toujours, faisant mille singeries autour d’elle, et même lui donnaient des coups pour l’inquiéter s’ils eussent pu ; mais elle, n’en faisait non plus d’état que s’ils ne lui eussent rien fait. Enfin l’un d’eux, ennuyé de voir tous ses efforts inutiles, disait à l’autre : « Laissons-la ; ne voyons-nous pas que toutes nos peines sont perdues, et que nous n’y gagnerons rien, et qu’il vaut mieux nous en déporter ? » Mais l’autre, plus obstiné que jamais, continuait toujours, sans pourtant avoir plus le pouvoir de la toucher ; il tâchait seulement de la faire détourner en arrière pour le considérer ; elle, voyant qu’il ne désistait point et se sentant fortifiée d’une vigueur extraordinaire, se tourne vers lui, et l’empoignant par le col, le renverse par terre, sans toutefois aucune émotion ; et animée d’un courage tout divin, elle le foula aux [205] pieds et, après l’avoir bien grevé de coups, elle le jeta dans une eau croupissante qui était proche de là, où étant, il témoignait encore se vouloir relever ; mais au même instant elle trouva un couteau à terre, dont elle lui donna plusieurs coups, jusques à tant qu’il ne parût plus ; et ainsi le tout disparut. Elle s’éveilla ensuite le cœur si rempli d’amour et de gloire divine qu’il lui semblait déjà être dans le paradis.

Or, encore bien que ceci se soit passé en songe, on ne doit pas toutefois croire que ce soit une chose purement naturelle, d’autant que si cela fût provenu de la pure fantaisie, elle n’aurait pas opéré les effets merveilleux qui s’ensuivirent après. C’est pourquoi je ne fais point de doute de croire que ce fut une spéciale disposition de la divine Providence pour lui faire connaître que par la force de son amour il lui avait fait remporter une glorieuse victoire sur le diable, aussi bien qu’elle avait déjà fait sur ses deux autres ennemis, le monde et la chair ; outre que plusieurs fois Dieu s’est communiqué à elle en pareille manière, ainsi que je déduirai ci-après.

Et qui examinera la chose de près [206] trouvera que tout ce qu’elle vit en songe était la naïve représentation de ce qui s’était passé durant le cours de sa vie, ainsi qu’elle me l’a confessé plusieurs fois ; car cet amour si tendre qu’elle avait pour cet enfant n’était autre que l’amour très ardent qu’elle avait toujours eu pour Notre Seigneur Jésus-Christ, ayant sa sainte Humanité si présente dans les commencements qu’elle ne la perdait presque jamais de vue, ce qui sans doute lui donnait des forces pour surmonter facilement tous les pièges de Satan. Et lorsque s’avançant au chemin de la perfection, elle perdit cette expérience sensible de l’Humanité sainte du Fils de Dieu, il lui en communiqua une autre de sa Divinité bien plus intime et spirituelle, de sorte que le diable ne pouvait en approcher que de loin, toutes les avenues de son cœur lui étant entièrement bouchées. Et en ce qu’elle ne regarda point en face ces deux hommes qui se présentèrent à elle, c’est la vraie et fidèle pratique qu’elle observa toute sa vie au regard des suggestions et des tentations de l’ennemi, qu’elle ne considérait jamais pour les examiner ni éplucher, mais les méprisait toutes, sans même les vouloir écouter, son [207] esprit étant si occupé à aimer qu’il ne pouvait s’arrêter à autre chose.

Enfin, quand Dieu l’eut conduite à ce haut degré de perfection que nous venons de décrire, le diable fut entièrement vaincu et terrassé par la force divine et victorieuse de son amour, ce qui parut évidemment en ce que depuis il n’osa plus l’inquiéter, la troubler, ni même en approcher le reste de ses jours.

Voilà comme la représentation de ce songe se vérifie, avec la vérité de ce qui lui est arrivé au regard de sa vie.

Chapitre 18. Comme, ayant vaincu et surmonté ses ennemis, elle demeura paisible en la jouissance de ses biens.

Après que cette sainte fille eut remporté les signalées victoires sur ses ennemis, Dieu l’établit dans la jouissance et la possession de ses biens, c’est-à-dire qu’il lui fit connaître les grands trésors de grâces et de richesses divines qu’elle [208] avait acquises, ayant soutenu et surmonté tant d’assauts pour son amour. Elle se voyait donc si abondante en biens et en délices qu’elle s’y reposait, tout ainsi que ferait une personne qui, ayant bien peiné et sué plusieurs années, et souffert des travaux sans nombre, aurait enfin acquis tant de richesses qu’elle se trouverait en l’état de n’avoir plus besoin de rien, et serait devenue si puissante qu’elle ne redouterait plus l’approche d’aucun ennemi. Elle en était tout de même, et se servait de ces propres termes pour déclarer son état : « Tout mon bien, disait-elle, c’est Dieu seul, et maintenant que par sa grande miséricorde et bonté il est tout à moi, comme je suis toute à lui, et que tout ce qu’il a m’appartient, étant si riche, ai-je donc à faire de travailler pour acquérir de nouvelles choses ? Nenni sans doute, je n’ai plus qu’à me reposer dans ses biens ; et comme lui se repose en moi, aussi je me repose en lui, étant toute renfermée et anéantie en lui ; là je ne me trouve plus moi-même ; et quand je dis que je jouis, que j’aime et que je possède, ce n’est plus moi qui reçois cela, c’est son amour qui est mon amour ; ses richesses sont mes richesses, sa paix est [209] mon repos, ses joies sont mes délices, et ainsi du reste de ses divines perfections. Et maintenant, que me reste-t-il plus à désirer ? Rien du tout, non, rien du tout, car je suis toute regorgeante de biens, mais biens que je n’ai plus crainte de perdre car ils sont purement à mon Amour et à mon Tout ; et de ma part je ne les possède plus avec propriété, de sorte qu’ils n’ont garde de m’être ôtés. » Voilà les hauts et admirables discours qu’elle tenait en ces temps, ou plutôt ceux que la force et la vérité de son amour lui faisaient dire, car sans cela elle n’en aurait déclaré aucun ; mais Notre Seigneur, qui voulait que ces trésors de grâces fussent manifestés, permettait qu’elle les énonçât de la sorte, afin qu’on en fît les remarques.

En ces mêmes temps, il lui arriva un jour de dire, par surprise, une parole un peu divertissante, pour récréer ceux avec qui elle était ; au même temps elle en fut reprise intérieurement ; et son amour lui fit connaître que désormais la langue était une langue bénite et consacrée à Sa divine Majesté, qui ne devait plus avoir d’autre emploi que celui qu’ont les Bienheureux dans le Ciel, le louant incessamment, que [210] sa vie devait être pure comme celle des Anges, et son amour grand et embrasé comme celui des Séraphins. Et comme le vouloir et le faire, c’est la même chose à Dieu, au même instant elle expérimenta en soi les effets de ses divines volontés, et spécialement en ce qui est de l’amour, dont une si grande et si divine flamme s’épandait en son cœur qu’elle disait : « Désormais rien ne se ressent plus dans ce cœur qu’une flamme vive et céleste, qui ne s’alentit point et qui me consomme sans me détruire, à la manière que les Séraphins dans le paradis sont consommés par la douce violence de leur amour. »

Et comme à quelques jours de là elle s’alla confesser d’avoir dit cette parole de vaine récréation (qui était la plus grande faute qu’elle eût commise depuis longtemps tant son cœur était pur), son confesseur lui dit après sa confession les mêmes paroles que Notre Seigneur lui avait dites au sujet dont nous traitons, et que l’emploi de la langue ne devait plus être que pour bénir et glorifier Dieu, à l’exemple des Bienheureux. Elle en conçut une grande joie et lui dit : « Mon Père, vous ne faites que me confirmer dans la vérité [211] des lumières que Dieu m’a données sur cette matière. » Et alors elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé, tirant de là un nouveau foyer de louange et d’amour envers son Dieu, pour tant de soins et de bontés qu’il avait pour elle.

Il lui en donna encore une preuve bien signalée qui lui arriva dans l’octave de la Nativité de la très sainte Vierge, en la même année 1651. Car étant un matin à l’église pour entendre la sainte messe, son esprit fut en un instant emporté dans la considération de toutes les nations de la terre : elle en voyait les unes privées de la connaissance du vrai Dieu, ce qui lui causait un regret extrême, d’autres où plusieurs personnes de sainte vie tâchaient, au prix de leur sang, de porter la lumière de la foi parmi ces pauvres aveugles, ce qui lui donnait une grande joie ; d’autres enfin parmi le christianisme dont les uns vivent bien et dans l’observance des commandements de Dieu, et les autres les méprisent et n’en font aucun état. Toutes ces connaissances, dis-je, se présentèrent à son esprit et produisirent dans son cœur les effets conformes à leur objet, les uns de joie et les autres de tristesse ; et elle ressentait pour [212] tous également un amour très grand qui la portait à les recommander tous, tant les uns que les autres, à son divin Amour, afin qu’il plût à sa bonté de confirmer dans le bien ceux qui y étaient déjà et retirer du mal ceux qui y étaient plongés.

Comme elle était au plus fort de sa prière, elle perdit en un moment toutes ces vues et les connaissances qu’elle avait eues sur ce sujet, tout ainsi que si on eût tiré un rideau devant ses yeux pour l’empêcher de voir ; et au même temps Notre Seigneur se faisant sentir présent au plus intime de son âme, en sa manière accoutumée, lui dit, comme s’il eût été jaloux de l’amour de sa Bien-Aimée : Ma fille, aime-moi tout seul. Alors elle lui répondit avec une ardeur très grande : « Oh oui, mon Amour, je le veux, oui, je le veux, je le veux ! » Et elle ne put s’empêcher, tout le long de la messe, de proférer au fond d’elle-même ces paroles : « Je le veux, je le veux ! », mais avec un amour et un feu qui n’est pas explicable.

Elle alla recevoir la sainte communion, proférant encore ses paroles, qui furent alors changées en ces autres-ci : « Enfin l’Amour est enclos et renfermé, enfin l’Amour est renfermé et enclos », et ne put jamais avoir [213] autre chose au cœur que ces paroles qu’elle proférait toujours, ainsi qu’elle avait fait les précédentes ; jusqu’à ce qu’après la messe, et étant sortie pour s’en aller, ces paroles cessèrent à mi-chemin ; et en même temps Notre Seigneur fit une opération si douce et si amoureuse dans l’intime de son âme que c’est merveille qu’elle ne demeura sur la place. Il lui fit donc voir que, tout ainsi que lui-même, qui est l’amour essentiel et infini, s’était renfermé et enclos en elle, de même qu’il la voulait faire passer, transformer et incorporer dans lui ; et dans ce moment elle se trouva comme morte et trépassée dans l’amour immense de la Divinité. De dire maintenant ce qu’elle expérimenta alors, c’est ce qui ne se peut ; elle-même ne savait qu’en dire, sinon qu’on n’en pouvait rien dire du tout.

Elle s’en retourna à la maison, où tout ce qu’elle put faire, ce fut de se mettre sur un lit, et elle fut l’espace de trois jours dans cette admirable opération ; après quoi elle eut le moyen d’aller et de venir à ce qui était nécessaire pour l’extérieur ; car pour l’esprit il était toujours dans le même lieu. Et comme sa vie et sa demeure étaient Dieu même, aussi participait-elle, en sa manière, [214] aux qualités de la Divinité ; car depuis qu’elle eut reçu cette faveur, les choses qui auparavant lui eussent pu donner de la joie ou de la tristesse ne produisaient plus leurs effets à la manière accoutumée. Comme, par exemple, avant qu’elle eût reçu cette grâce, quand elle voyait Dieu offensé, ce lui était une chose insupportable, et elle en recevait un si grand déplaisir que souvent elle en tombait malade, comme, au contraire, elle le voyait aimé et obéi, elle en recevait un indicible contentement. Mais depuis cette dernière grâce, elle ne ressentait plus ces choses de cette façon, parce que les sentiments naturels et les passions étaient parfaitement éteints. Elle voyait donc le mal et l’avait en horreur, en ressentant un éloignement entier, mais c’était sans tristesse et sans peine ; de même, tout ce qui tournait à la gloire de son Bien-Aimé lui donnait de la joie, sans tressaillement, sans émotion ni aucune démonstration : joie parfaite et divine, qui ne pouvait recevoir de diminution ou d’altération pour aucune chose d’ici-bas, joie enfin qui avait sa source en la vraie et essentielle joie, qui est Dieu même. Pour le regard des autres passions, il en allait tout de même [215] que de ces deux précédentes.

La Fête de tous les Saints ensuivant, son divin Amour lui voulut donner quelque connaissance de la gloire et de la félicité dont ces Âmes glorieuses jouissent dans le ciel, lui faisant voir, par une lumière surnaturelle qu’il lui communiqua le matin en entendant la messe, comme ces bienheureux Esprits ne se départent jamais de l’amour ni de la préférence de leur Objet béatifique. Et comme elle admirait leur bonheur en cela, en l’assurance qu’ils ont de ne déchoir jamais, au même temps son esprit fut porté à déplorer la misère de tous ceux qui vivent ici-bas dans les dangers et les hasards continuels de tomber et de déchoir de l’état de grâce, pour haute et relevée qu’ils la puissent posséder. Et comme il semblait que ces vues la portassent à une espèce de compassion et d’appréhension de la perte de tant d’âmes, qui se précipitent dans le péché sans même se mettre en peine de s’en retirer, Notre Seigneur lui fit connaître comme, de sa part, il était tout prêt de les aider à sortir d’un tel malheur ; et il lui semblait de le voir qui, avec un amour infini, présentait ses divines mains à tous, tant à ceux qui étaient en bon état [216] afin de les y maintenir, qu’à ceux qui n’y étaient pas pour les y rétablir ; et elle vit qu’il n’y a que ceux qui prêtaient les mains à celles de ce divin Sauveur et qui s’y tenaient fermement attachés qui pussent éviter les écueils et les dangers qui nous talonnent et nous environnent de toutes parts dans cette vie mortelle : ce qui lui fit naître dans l’âme un désir fort tendre de ne quitter jamais cette main divine, et de suivre sa conduite en toute chose, dont son divin Amour lui donna une assurance en lui faisant connaître que, pour elle, il n’y avait rien à craindre, d’autant que sa miséricorde ne la délaisserait jamais. Et pour preuve de ce qu’il lui disait, il lui présenta sa bénite main, qu’elle serra et embrassa étroitement, joignant avec elle une des siennes, et elle fut l’espace de trois ou quatre jours qu’il lui semblait qu’effectivement sa main était collée et unie avec celle de son Bien-Aimé ; et parfois elle était forcée et contrainte de porter sa main à sa bouche pour baiser et adorer celle de Jésus, qui était jointe à la sienne.

Ce ne fut pas ici la seule faveur qu’elle reçut : son cher Amour, qui lui avait fait voir un échantillon de la gloire des Bienheureux, [217] voulut aussi l’en rendre participante, en sa façon et en sa manière, de sorte que, comme ce qu’elle avait admiré le plus dans la félicité des Saints était ce grand amour et cette vision continuelle qu’ils ont de la Divinité, qui fait l’essence de leur béatitude, de même aussi Notre Seigneur lui conféra cette grâce que de lui faire contempler en elle-même sa gloire et ses divins attributs, et surtout son amour infini, avec tant de jour et de clarté qu’à la façon des Saints, elle en devenait toute déifiée et transformée dans lui ; et il lui semblait être devenue une même chose avec lui. C’est ce qui lui faisait tenir ces discours si admirables et profonds : « Maintenant Dieu est tout, et moi je ne suis plus ; je suis, par sa miséricorde, retournée d’où j’étais sortie ; lui seul vit et règne en moi, et non plus moi ; car je ne suis plus en moi mais dans lui, où je ne me trouve plus et où je me suis perdue ; c’est lui seul qui s’aime, car je ne vois plus rien qui ne soit lui-même. » Voilà, mot pour mot, ses propres termes, que j’ai appris de sa bouche même, non une, mais plusieurs fois, par lesquels il est aisé de juger jusqu’où était parvenue cette heureuse créature. [218]

Et pour encore en donner une plus claire connaissance, je veux rapporter ici ce qui lui arriva dans ces mêmes temps avec une certaine personne avec laquelle elle avait depuis peu contracté une sainte hantise110, reconnaissant en elle un grand zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Cette personne, dis-je, s’entretenant un jour avec elle, lui témoigna le désir qu’elle avait de savoir les voies et les conduites que Dieu avait tenues sur elle pour l’acheminer à la perfection de son divin Amour, afin qu’elle s’en pût prévaloir, pour le bien des âmes, l’assurant au reste de lui garder tout le secret et la fidélité qu’elle eût pu exiger d’elle en semblable matière. Elle, qui n’avait d’autre désir que de coopérer en quelque manière que ce fût à la gloire de son Bien-Aimé, lui promit qu’elle le ferait en tout ce qui lui serait possible ; et dès l’heure elle lui dit tout ce que la mémoire lui put fournir. Mais comme cette si continuelle attention à la vue et à la présence de Dieu, qui lui avait été communiquée, à l’exemple de celles des Bienheureux, était si forte et si douce qu’elle l’occupait entièrement, ou plutôt l’avait toute réduite en Dieu même, elle ne pouvait en aucune façon retourner [219] à penser et à réfléchir à ce qu’il avait autrefois daigné opérer en elle. Néanmoins le désir qu’elle avait d’obéir et satisfaire à cette personne (croyant que telle était la volonté de Dieu) faisait qu’elle s’efforçait de se ressouvenir de quelque chose ; mais c’était en vain, car son esprit était si fort occupé vers son divin Objet qu’il ne s’en pouvait divertir. Enfin, quelques jours après, étant un matin à la Messe, avant laquelle elle avait encore tâché de rappeler sa mémoire, Notre Seigneur lui donna ces connaissances, et lui dit au fond du cœur ces paroles : On aurait beau tirer par la robe les Saints qui sont dans le ciel à contempler ma divine Essence, ou leur frapper sur l’épaule devant que de les en faire détourner, de même aussi apprends à leur exemple à ne point regarder derrière toi, mais à t’arrêter à ce qui est devant toi. Ayant ouï ces paroles, elle ne se mit plus en peine de rien et dit à cette personne ce qui lui était arrivé, la priant de ne la presser plus sur ce sujet ; ce qu’elle fit bien volontiers, comme étant très vertueuse et raisonnable. Tout ce que j’ai rapporté ici ne fait que confirmer ce que j’ai avancé, à savoir qu’il semblait que Dieu voulait rendre sa bien-aimée semblable [220] dès ce monde en quelque façon à l’état des Bienheureux.

Le jour de saint André, Dieu, continuant toujours de lui faire de nouvelles faveurs, lui fit ressentir un amour si pur, si suave et si divin qu’il lui semblait qu’elle n’en avait point encore expérimenté de semblable. D’où vient qu’elle disait à Dieu ces paroles : « Je ne sais, mon Amour et mon Tout, pourquoi vous me faites tant de grâces ; car il semble que tous les jours vous trouvez de nouveaux moyens de me caresser et de me faire connaître que vous m’aimez ; si quelqu’un savait ce que votre bonté me fait ressentir, il dirait que vous n’avez que moi à soigner, et que vous êtes idolâtre de votre pauvre et chétive créature. »

Certes c’était avec très grande raison qu’elle parlait de la sorte, car, à la vérité, Dieu lui faisait des miséricordes et des caresses inconcevables. Il lui semblait que dans ce temps elle entendait toujours la voix de son Bien-Aimé qui lui disait : Tu n’es plus dans l’hiver, l’hiver est passé pour toi, et il ne reviendra plus. Et cette voix se fit entendre au fond de son cœur depuis la fête de saint André jusqu’à la veille de la Conception [221] de la très sacrée Vierge, auquel elle se trouva accablée de grandes douleurs dans tous les membres, qui pourtant ne donnèrent aucune atteinte à son esprit.

Un jour ou deux auparavant, elle avait entretenu le Révérend Père Recteur du Collège de la Compagnie de Jésus111, avec lequel elle communiquait depuis le départ de son directeur, et comme elle lui racontait tout ce qui était arrivé depuis qu’elle ne lui avait parlé, elle lui dit entre autres choses que souvent elle avait ouï ces paroles qu’il n’y avait plus d’hiver pour elle et que déjà il était passé ; à quoi ce bon Père répartit en souriant : « Ne croyez pas cela, ma Fille, non l’hiver n’est pas encore passé ; vous êtes à présent dans le printemps et au temps des fleurs, mais l’hiver reviendra derechef, et vous le sentirez encore. » Elle écouta ces paroles sans y faire aucune réflexion, non plus qu’à une chose dite par forme d’entretien, et n’en conserva aucune idée jusqu’au jour de la sainte Vierge qu’elle fut réveillée dès les trois ou quatre heures du matin ; et se trouvant éprise d’un grand amour, elle ouït ces paroles que Notre Seigneur lui fit entendre distinctement dans l’intime de son âme : Non, ma fille, tu n’es [222] plus à présent au temps des fleurs, car les fleurs sont trop frêles et inconstantes, il ne faut qu’une gelée ou une grêle pour les abattre, ou que trop de chaleur ou de vent pour les flétrir ; tu n’es plus comme cela, tu es un fruit mûr. Et tout ainsi que le fruit étant mûr est cueilli et ramassé dans un lieu retiré, de même tout ce que tu as fait en ta vie est ramassé dans le Ciel. Mais quand le fruit a été cueilli, il faut prendre garde de temps en temps qu’il ne se tache ou ne se gâte point, car s’il vient une fois à se pourrir, il est jeté dehors comme étant inutile. Ainsi toi, prends garde de demeurer toujours fidèle et soumise à mes volontés ; et ne crains pas pourtant que ce malheur t’arrive jamais de déchoir, car je te conserverai toujours par ma miséricorde, comme un fruit que j’ai cueilli et réservé pour moi seul. Ce sont les paroles que Notre Seigneur lui dit, qui sont autant amoureuses que pleines d’instruction. Aussi en retira-t-elle d’admirables, surtout de la fidélité qu’on doit aux grâces, et comme on ne doit jamais s’assurer en ce monde que sur la bonté et la miséricorde de Dieu, à quelque haut point de perfection où sa grâce nous ait élevés. Et pour ce qui est de l’amour, elle en reçut de si vives atteintes qu’elles sont ineffables : elles s’épandirent même jusqu’à son [223] corps qui en cet instant fut délivré des douleurs qu’il souffrait auparavant, se trouvant si resserrée et renfermée au-dedans que tout ce qui était à l’extérieur ne se faisait plus ressentir. Elle demeura ainsi jusqu’au samedi qui précède la dernière semaine des Avents112.

Ce jour donc, il se présenta diverses occupations qui requéraient qu’elle les fît avec attention d’esprit ; c’est pourquoi au même temps cette forte application où l’amour l’avait retenue cessa, de sorte qu’elle eut le pouvoir d’agir en tout ce qui était nécessaire sans que rien l’en empêchât. Elle fut en cette liberté jusqu’au mardi ensuivant, que ses affaires extraordinaires cessèrent. Et étant allée du matin entendre la messe, comme elle fut prête de recevoir le sainte Communion, Notre Seigneur lui fit connaître qu’elle était semblable à ces prisonniers auxquels on permet de sortir de fois à autres pour vaquer à leurs affaires, lesquelles étant achevées, il faut qu’ils retournent en leur première demeure ; que de même aussi il voulait derechef la resserrer et la renfermer dans la prison de sa Divinité, ce qui fut suivi de l’effet, car au même instant elle se trouva enclose et [224] renfermée en Dieu, d’une manière qui surpasse tout ce qu’on en peut dire. L’amour et la suavité ineffable que lui causa cette divine faveur lui tirèrent du plus profond du cœur ces amoureuses paroles qu’elle adressa à Notre Seigneur : « Ô mon Amour et mon Tout, vous êtes donc le Geôlier de mon cœur, qui le rend captif et prisonnier ! » Ce qu’ayant dit, elle demeura en silence, jouissant à loisir des admirables délices de son aimable prison.

Le lendemain, il se présenta quelque légère occasion qui la divertit un peu de cette profonde paix où elle était plongée, encore que la chose fût si légère qu’elle ne s’en aperçut presque pas, ce qui ne lui arriva que pour donner jour à la faveur que Dieu lui voulait faire. Car aussitôt que ce petit mouvement vint attaquer son cœur, son divin Amour qui y reposait, ou plutôt qui l’avait renfermé en lui-même, lui dit ces paroles : Ma fille, quand une personne est retirée dans sa maison avec son intime Ami, avec lequel elle s’entretient familièrement, si quelque importun vient frapper à la porte, elle ne fait pas semblant de l’ouïr113, ou bien fait dire qu’elle est empêchée, et ainsi il se retire ; de même en dois-tu faire de tout ce qui se présentera, [225] car tu n’es plus pour rien de ce monde, mais pour moi seul. A quoi elle répartit : « Ô mon Amour, hier je vous appelais mon Geôlier, mais aujourd’hui je vous appellerai mon Portier, le Gardien de mon cœur et la Lumière de mon âme, car, sans doute, c’est vous qui faites tous ces offices à mon endroit, et vous m’éclairez et m’instruisez par des voies et par des moyens auxquels je n’aurais jamais pensé. »

C’était avec très juste raison qu’elle parlait de la sorte, car tous les jours Dieu lui donnait de nouvelles connaissances, qui allumaient si fort le feu du divin Amour dans son âme qu’elle disait d’ordinaire en ces temps : « S’il y avait la moindre partie de moi-même qui subsistât par moi-même, il y aurait longtemps que la véhémence de cet Amour l’aurait détruite ; mais comme je ne le vois point en moi, mais qu’il est tout en Dieu, duquel il ne sort plus pour se communiquer à moi, d’autant que je suis perdue et abîmée dans lui, je subsiste en lui, et roule ma vie par la force qu’il me donne, jusqu’à ce qu’il lui plaise d’en trancher le cours, qui sera au moment qu’il lui plaira ; car de ma part il n’y a plus rien, par sa grande miséricorde, qui [226] m’arrête davantage en ce monde. »

Le jeudi ensuivant, que l’on gardait la fête de saint Thomas Apôtre, Notre Seigneur lui fit encore une signalée faveur, et qui semblait surpasser les deux dernières, d’autant que la comparaison dont il se servit pour la lui conférer exprimait davantage l’union inséparable qui était entre lui et elle. Ce jour donc, après avoir reçu la sainte Communion, il lui fit entendre qu’il voulait qu’elle fût semblable à ces petits limaçons qui, en quelque part qu’ils aillent, portent toujours leur maison et leur demeure avec eux, et n’en sortent jamais ; que sitôt que quelque chose les heurte ou les attaque, ils se cachent et se retirent de telle sorte dedans qu’on ne voit rien que leur coque, eux ne paraissant plus du tout. Qu’ainsi il voulait lui-même être sa demeure, sa maison et son lieu de retraite d’où elle ne sortirait plus, qu’en tous lieux et en toutes rencontres il la cacherait et la renfermerait au-dedans de lui-même, afin que rien d’elle ne parût plus, mais lui seul. A la même heure, elle se trouva plus que jamais renfermée en cette divine demeure, avec une connaissance si claire et si certaine de la grandeur, de l’excellence et de la beauté du [227] lieu où elle était qu’elle s’écria de l’intime d’elle-même : « Ô mon cher Amour, il y a aujourd’hui deux ans que, par votre grande miséricorde, vous m’aviez donné entrée en votre maison, d’où vous n’avez jamais permis que j’aie sorti, non pas même d’un moment. Et voici qu’il me semble que je ne fais que d’y entrer, tant j’y vois et connais de choses que je n’avais point encore connues ni aperçues. » Ce qu’elle disait à cause des admirables connaissances que Dieu lui manifestait de ses divines perfections, que jusqu’alors elle n’avait point encore découvertes.

Dieu s’était comporté en son endroit comme un bon père, qui tient son enfant en sa maison et lui témoigne mille traits de tendresse et d’amitié en toutes rencontres, mais qui néanmoins ne lui découvre pas ses trésors ni ses richesses, jusqu’à ce qu’il soit parvenu en âge d’en pouvoir faire une véritable estime, selon leur prix et leur valeur. Ainsi cette sainte âme, quoique depuis un si long espace de temps elle eût eu sa demeure dans le cœur de Dieu, s’il faut ainsi dire, et qu’elle y fût logée comme dans sa propre maison, toutefois l’amour la retenait si fortement occupée qu’elle ne pouvait [228] faire autre chose qu’aimer ; mais depuis que Dieu lui eut fait cette dernière grâce, il ne se passait guère de jours qu’il ne lui donnât de nouvelles lumières pour lui faire comprendre les merveilles du lieu de sa demeure : ce qui ne la détournait point de son amour, mais l’y enflammait encore de plus en plus, de sorte qu’elle en était si comblée que toute cette semaine elle fut presque obligée de garder le lit, après avoir reçu la sainte Communion, ou bien de se retirer en quelque coin où elle demeurait si faible qu’à peine se pouvait-elle remuer, encore qu’elle ne ressentît aucune douleur, mais seulement un amour ineffable qui la convertissait toute en lui.

Le jour de Noël, entendant la sainte messe, il lui vint un désir intime et pénétrant que son Bien-Aimé prît naissance dans les cœurs de tous les hommes ; et pour cet effet l’en conjurait avec une affection si profonde qu’il lui semblait que le Saint-Esprit était l’auteur de sa prière, et qu’il lui fournissait des raisons et des motifs pour fléchir la divine Clémence à leur faire cette miséricorde, encore qu’elle connût très bien que Dieu de son côté était tout prêt de le faire, [229] mais que de leur part il s’en trouvait très peu qui fussent disposés à la recevoir, d’autant que par leurs péchés et par leurs attaches aux choses de ce monde ils lui fermaient la porte de leurs cœurs et lui refusaient l’entrée.

Comme ces choses occupaient son esprit, elle alla recevoir la sainte hostie sans presque qu’elle s’en aperçût et sans aussi que son Amour lui fît ressentir les délices ordinaires ; seulement elle continuait toujours sa même prière. Et comme elle fut hors de l’Eglise pour retourner à la maison, il lui vint en l’esprit qu’elle avait communié de la façon que je viens de dire, et s’étonnant comme cela s’était pu faire, elle dit à Notre Seigneur : « Ô mon divin Amour, vous êtes venu aujourd’hui en moi en secret et comme à la dérobée, sans vous faire connaître ; mais vous avez beau vous cacher, je sais toujours bien que je vous ai reçu. » Ce qu’elle ne disait pas pour avoir regret qu’il en eût usé de la sorte, car elle était si indifférente à tout cela qu’elle ne pensait pas si Dieu la caressait ou non, étant si possédée de lui qu’elle ne considérait jamais ce qu’il faisait en elle, si lui-même ne l’y faisait réfléchir. Ce qu’il ne faisait que [230] pour donner entrée à de nouvelles grâces, comme il parut en cette rencontre. Car elle ne fut pas sitôt arrivée à la maison que Dieu se fit sentir à son âme d’une manière si pleine de suavité qu’elle ne savait si ce jour ne serait point le dernier de sa vie, car il lui semblait que toute sa nature allait se dissoudre, de sorte qu’il fallut qu’on lui aidât à se déshabiller pour se mettre au lit, où elle demeura tout le reste de la journée, ne se pouvant relever à cause de sa grande faiblesse et débilité.

Elle passa dans ces divins embrasements tous les jours qui restaient de l’année, avec cette grâce bien remarquable, à savoir que depuis elle fut l’espace de trois ou quatre mois que toutes les fois qu’elle communiait, elle ressentait au-dedans d’elle-même les Espèces sacrées plus de deux ou trois heures sans se consommer, dont elle retirait des fruits et des avantages merveilleux qui se verront au chapitre suivant, finissant celui-ci avec l’année qu’on peut encore, à plus juste titre que la précédente, appeler année de grâce et de miséricorde pour cette vertueuse et heureuse fille. [231]

Chapitre 19. Comme Notre Seigneur lui imprima son saint Nom, et de plusieurs autres grâces qu’il lui fit.

La bonté de notre Dieu était si grande et si libérale envers sa fidèle servante qu’il n’avait point de temps ni de lieu spécial ni particulier pour se communiquer à elle et pour répandre la profusion de ses grâces dans ce cœur qui, de sa part, était toujours prêt et disposé de les recevoir. Néanmoins il semble que sa divine Majesté prenait plaisir en certains temps de faire encore avec plus d’abondance éclater en elle les trésors de ses grâces, aux jours que la sainte Église nous représente les mystères de sa sainte vie et de sa sainte Passion : ce que je pourrais prouver par mille exemples, mais pour le présent je me contenterai de dire une faveur toute spéciale qu’il lui fit le premier jour de l’an mille six cent cinquante deux, après laquelle suivirent un grand nombre d’autres que je rapporterai à la suite de ce discours, comme elles lui sont arrivées en cette même année. [232]

Dès la pointe du jour qui faisait le premier de cette année, son cœur se trouva saisi à son réveil d’une vive flamme d’amour qui semblait la mettre toute en feu, joint à un certain pressentiment intérieur qu’elle avait que sans doute son Bien-Aimé lui voulait donner ses étrennes en ce jour, sans pourtant savoir en quelle façon ni en quelle manière ce pourrait être, car son cœur se trouvait si plein qu’il ne lui semblait pas qu’il fût capable d’en contenir davantage ; néanmoins elle avait une forte idée qu’il lui réservait encore quelque signalée faveur, et parfois, sans y penser, elle lui disait : « Mon Amour, je crois que vous voulez ce matin me donner mes étrennes. »

Etant à la sainte messe, il lui fut donné une claire connaissance des grandeurs et des perfections que contient en soi le très saint Nom de Jésus, et du désir très ardent que Dieu a qu’il ait son effet en tous les hommes, les sauvant et délivrant de la misérable servitude du péché. Pour à quoi contribuer de sa part, elle s’efforçait de tout son pouvoir, par un amour très fervent, d’inciter la divine bonté de donner à tous les fidèles, mais très spécialement à ceux qui pour lors étaient assistants à la Messe, la grâce de [233] participer aux fruits et mérites de ce très saint Nom, et qu’il eût en eux son plein effet.

Plus elle approchait du temps de la sainte Communion, et plus les mystères de cet auguste Nom lui étaient manifestés et découverts ; et l’amour de ce Nom s’allumait si fortement dans son âme qu’elle avait bien de la peine à se contenir. Mais après avoir communié, ce furent bien d’autres flammes, car Notre Seigneur se fit intimement sentir à elle, lui faisant voir des yeux de l’âme, plus clairement qu’elle n’eût fait de ceux du corps, qu’il gravait de sa main divine et imprimait dans le fond de son cœur son très adorable Nom de Jésus, qui lui demeura depuis toujours empreint d’une façon si admirable et incompréhensible que, comme elle affirmait depuis, il n’y avait que celui seul qui l’avait gravé, qui pût dire l’excellence de cette grâce, qui la combla de tant d’amour que tout ce jour et les suivants elle ne parlait que des grandeurs de ce divin Nom ; car, à tous ceux à qui elle pouvait parler, elle leur disait d’un accent tout séraphique : « Donnez, donnez vos cœurs à Jésus, afin qu’il y imprime son saint Nom, il ne demande que cela ; il est [234] tout prêt de le faire à tous ceux qui voudront s’abandonner à lui. Oui, donnez-les lui afin qu’il fasse tout ce qu’il lui plaira. » Elle proférait ces paroles avec tant de zèle que tous ceux de la maison en étaient étonnés, car ce n’était pas son ordinaire de faire paraître au-dehors ce qui se passait au-dedans ; et se disaient les uns aux autres que sans doute Armelle avait reçu quelque grâce particulière en ce jour, et qu’il semblait que Jésus était dans son cœur et en sa bouche.

Certes ce n’était pas sans raison qu’ils parlaient de la sorte, car de vrai il y était bien empreint. C’est ce qui lui faisait dire ces paroles si amoureuses qu’elle lui adressait ; « Ô mon Amour et mon Tout, sans doute vous m’avez bien donné mes étrennes, et vous n’avez pu vous empêcher de me caresser dès le premier jour de cette année. Il semble que vous n’avez de délices que quand vous me faites du bien, et que vous ne sauriez passer un seul jour sans me faire de nouvelles grâces. » Elle continua près de quinze jours dans ces excès d’amour et de gratitude que cette faveur lui avait causés.

Au bout de ce temps, Notre Seigneur, qui voulait faire du bien à une âme par son [235] moyen, lui donna un si grand désir de son salut que jour et nuit elle ne pouvait avoir d’autre pensée que de lui recommander cette personne ; de sorte qu’elle lui disait quelquefois : « Je crois, mon Amour, que vous voulez que je m’oublie de vous et de moi pour n’avoir d’autre soin que de cette âme ; et il me semble que ma vie et ma pensée ne dépendent que de cela. » Or, ce qui la faisait parler de la sorte était que, depuis que Dieu lui eut donné ce fort mouvement, la nature demeura si faible qu’à peine se pouvait-elle supporter, s’étant fait un si violent effort pour procurer le salut de cette âme et de plusieurs autres, qu’on crut qu’elle se rompit une veine dans le corps. Quoi qu’il en soit, elle fut l’espace de trois semaines entières qu’elle perdit beaucoup de sang, de sorte qu’elle croyait que la fin de sa vie approchait. Ceux qui la gouvernaient, voyant qu’elle défaillait de jour en jour, lui firent user de quelques remèdes qu’ils croyaient propres à la soulager ; mais ce fut en vain, car sitôt que ces efforts d’amour la saisissaient, son mal redoublait davantage.

En ce même temps, elle sentit quelque légère appréhension de la mort qu’elle avait [236] autrefois tant souhaitée ; de quoi s’étonnant et en cherchant la cause, elle trouva que c’était qu’elle se verrait par là délivrée de ses maux, et qu’elle ne pourrait plus souffrir pour son Amour. Voici les propres paroles avec lesquelles elle déclara son sentiment sur ce sujet : « Je m’étonne, me disait-elle, de ce que je craignais la mort, vu que mon Amour m’est témoin que, par sa grande miséricorde, je n’ai plus aucune volonté, et que la sienne me tient lieu de la mienne ; et que, d’ailleurs, je ne craignais point d’être jugée de lui, ni je n’appréhendais point les Enfers, où je suis aussi prête d’aller que dans le Ciel, si telle était sa divine volonté. Je ne craignais point aussi le feu de Purgatoire, car, encore bien que je ne mérite que celui d’Enfer, je sais bien toutefois que mon Amour aurait peine de m’y laisser longtemps brûler, car il ne se peut séparer de moi, non plus que moi de lui. Tout ce qui me faisait donc craindre la mort, c’est qu’elle m’ôtait le moyen de pâtir et de souffrir pour mon divin Amour, pour lequel je voudrais, si telle était sa volonté, souffrir jusqu’au jour du Jugement. Et d’ailleurs, me disait-elle, ce m’était un regret de me [237] voir mourir d’une mort si douce, ayant toujours demandé à mon Amour de mourir dans la Croix et dans les douleurs, comme lui-même y est expiré. »

Le sujet qui lui faisait parler ainsi de sa mort, c’est qu’en effet elle ne croyait pas pouvoir subsister longtemps, à cause de la grande débilité que cette perte de sang lui avait causée ; et de vrai, si elle eût tant soit peu continué davantage, il semble que cela l’eût emportée. Mais son divin Amour, qui la voulait encore en ce monde, lui donna la santé, s’étant aussi servi de quelques remèdes qu’on lui avait ordonnés pour cet effet.

Elle ne fut pas sitôt délivrée de ce mal que son Amour ne la put laisser en repos. C’était vers les jours de carnaval, où elle avait toujours coutume de ressentir vivement les offenses qui se commettent contre Dieu, avec plus de liberté en ce misérable temps qu’en un autre. Et comme elle croissait tous les jours en amour, aussi la peine de voir son Bien-Aimé offensé était plus grande, de sorte qu’elle eût voulu souffrir tous les tourments des Enfers pour empêcher telles offenses ; et pour cet effet elle s’offrait à Dieu avec un amour très grand, pour porter en [238] sa personne toutes les peines des injures qui se faisaient contre Sa divine Majesté, et lui disait : « Ô mon cher Amour et mon Tout, si je pouvais moi seule recevoir tous les coups, tous les mépris et toutes les injures que les pécheurs vous font, que je serais heureuse et que de bon cœur je m’offre à vous pour cela. Faites-moi souffrir tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne soyez point si méprisé de vos créatures. »

Notre Seigneur, qui ne rejetait jamais les désirs puisqu’il en était et le principe et la fin, l’exauça en partie, permettant que tous ces temps elle ressentit de très grandes douleurs et très violentes, qu’elle supportait avec une joie non pareille ; et dans le même temps elle avait au cœur une douleur inexplicable de ce que son Dieu était offensé.

Voici comme elle en parlait : « J’étais, me disait-elle, semblable à une personne de laquelle l’intime ami est entre les mains de ses plus cruels ennemis, qui l’outragent à l’envie l’un de l’autre et lui font du pire qu’ils peuvent ; je vous laisse à penser en quelles angoisses et détresses serait le pauvre cœur de cette personne ; sans doute qu’elle serait [239] très grande. J’en suis tout de même, et encore davantage, car jamais ami n’a été si intime à son ami, ni époux à son épouse, que me l’est mon Amour et mon Tout. Aussi quand je vois les ivrognes, quand j’entends les blasphémateurs, et que je vois que tout le monde ne songe qu’à ses plaisirs, à ses délices et à ses débauches, j’ai le cœur si outré et si transpercé de douleur que je ne sais où me mettre. Et je dis en moi-même : Ô mon Amour et mon Tout, que c’est une chose cruelle à celle qui vous aime de vous voir ainsi outragé et méprisé. Tous les affronts que vous recevez, je les ressens plus vivement que si on me coupait le corps en pièces ; et tous les coups qu’on vous donne retombent sur moi, plus sans comparaison que si ils n’étaient donnés qu’à moi seule. Je ne m’étonne plus de ce qu’on dit des douleurs que ressentit votre très sainte Mère au pied de la Croix ; car moi, chétive et misérable que je suis, qui ne mérite pas de vous aimer, j’en ai toutefois de si grandes qu’elles seraient capables de m’arracher l’âme du corps si votre Toute puissance ne la retenait.” »

Voilà une partie de ses paroles et de ses [240] sentiments durant ce temps où la plupart du monde ne songe qu’à offenser leur Sauveur. Il est à noter que la peine et la tristesse qu’elle ressentait ne procédaient d’aucunes passions, qui étaient entièrement amorties en elle ; aussi ne la ressentait-elle point dans la partie sensitive de l’âme : c’était dans la plus intime et dans la partie supérieure, qui ne communiquait rien de ceci aux sens ; et partant, elle lui était, comme elle disait, incomparablement plus vive et plus pénétrante que si les sens y eussent eu part ; et cette tristesse ne diminuait en rien de la joie et des contentements dont elle jouissait avec son céleste Époux.

Le Mercredi des Cendres, il l’invita d’aller avec lui au désert. Tout le jour elle ne put avoir d’autre pensée, sinon que son Amour était là pour l’attendre ; et le soir étant venu, elle fut fortement portée à se retirer en un coin de grenier, au haut de la maison, comme dans le désert où son Bien-Aimé l’attendait. Etant là, il se communiqua à elle d’une façon si nouvelle et si divine, et avec un amour si extrême qu’il lui était impossible de durer en place, de sorte qu’elle fut contrainte de sortir de ce lieu, après y avoir demeuré seulement une demi-heure, [241] et se vint coucher, ne pouvant se soutenir à cause des excès d’amour qui embrasaient sa poitrine. Le jeudi, vendredi et samedi suivants se passèrent de la sorte, étant tous ces jours contrainte de se retirer à la manière susdite, pour tenir compagnie à son Sauveur dans la solitude. Mais plus elle allait en avant, plus aussi les flammes de ce divin feu croissaient, de sorte que le samedi au soir elle dit à Notre Seigneur : « Ô mon cher Amour, je n’irai plus avec vous dans le désert, car je ne vous puis plus du tout supporter, et il m’est impossible de vivre avec un si grand amour que celui que vous me donnez là ; et vous me contraignez de fuir et de m’éloigner de vous. » Ce qu’elle ne disait pas pour ce qu’en effet elle eût voulu s’éloigner de celui sans lequel il lui eût été impossible de vivre ; mais l’Amour lui faisait proférer ces paroles afin de nous découvrir ce qu’il opérait dans ce cœur qui était tout à lui.

Le dimanche suivant, ce Dieu d’amour lui fit encore paraître un plus grand trait de bonté ; car étant à la sainte messe, il lui fit entendre que, de vrai, elle n’avait plus que faire de l’aller chercher dans le Désert, puisque le saint Sacrement était le lieu de sa [242] demeure et son désert en ce monde, jusqu’à la consommation des siècles ; que là il se voulait découvrir et se manifester à elle. Et dans cet instant il lui donna une si claire connaissance de sa présence dans ce divin sacrement, qu’il lui semblait qu’elle était plutôt dans le ciel que sur la terre, ce qui la fit s’écrier du plus profond de son cœur : « Ô Amour et Bonté infinie, je ne puis plus m’enfuir de vous ; vous me devancez partout, et partout je vous trouve. Je ne vous vois plus à présent à travers des nuages, je vous vois tout en clair et à découvert sans voile et sans rideau ; il n’y a plus d’entre-deux entre vous et moi. Que voulez-vous que je fasse, et comment pourrai-je désormais vivre sur la Terre avec ces clartés et ce feu divin qui me consume ? Jamais je ne m’étais trouvée en tel état, mes excès sont par-dessus tous excès et je ne sais plus où me mettre et que dire, sinon que l’Amour m’emporte et me surmonte partout. »

Parmi tous ces excès et ces lumières, la peine de voir Dieu si offensé croissait tous les jours ; et cette douleur la préoccupait si fortement qu’elle disait à Dieu que s’il ne la modérait, il fallait que son âme se séparât [243] de son corps, car il lui était impossible de vivre et de le voir si peu aimé et connu. A quelques jours de là, son divin Amour ne manqua pas de lui donner le soulagement qu’elle désirait ; car l’ouverture du Jubilé s’étant faite, la dévotion et le concours du peuple à s’approcher des saints sacrements et à entendre la parole de Dieu était si grand que les églises avaient peine de les contenir ; et les confesseurs ne pouvaient suffire à entendre ceux qui se présentaient pour recevoir l’absolution de leurs péchés : ce qui lui servait d’une salutaire médecine et d’un remède puissant à ses maux.

Elle me vint voir en ce temps, et m’informant de sa santé, elle me dit qu’elle se trouvait bien mieux qu’à l’ordinaire parce qu’elle voyait qu’un chacun tâchait de se mettre bien avec Notre Seigneur, et que cela lui apportait autant de soulagement que ferait un excellent remède à une personne extrêmement malade ; que néanmoins son entière guérison n’arriverait jamais en ce monde, car toujours son divin Amour y était beaucoup offensé : « C’est ce qui m’a fait lui dire plusieurs fois depuis quinze jours, me disait-elle, que s’il voulait que je ne fusse plus malade, qu’il fît en sorte que tout le monde l’aimât, le reconnût et le [244] servît, et qu’alors je serais en bonne santé, et aussi contente qu’une personne qui verrait son intime ami triompher de tous ses sujets, qui se seraient rebellés contre lui. » « Il semble, me disait-elle encore, que mon divin Amour ne me laisse plus en ce monde que pour être la procureuse de son honneur, et que je n’ai autre chose à faire qu’à voir si sa gloire est accrue et augmentée : c’est là tout mon emploi et mon office, et je n’y travaille point comme ferait un serviteur dans le bien de son maître, mais comme une épouse dans celui de son époux, qu’elle regarde comme chose qui est autant à elle qu’à lui, n’y ayant rien de partagé entre eux. Cette comparaison est encore peu, car, pour dire le vrai, je ne me regarde point moi-même en cela, mais Dieu seul, dans lequel je suis si perdue et abîmée que, la plupart du temps, je crois n’avoir plus d’âme, de vie, d’esprit, mais qu’ils se sont tout fondus et perdus en lui, qui seul me tient lieu de tout cela. Et ainsi son honneur est mon honneur, sa gloire est ma gloire, ses mépris sont mes mépris, tout ce qui le touche me touche, enfin il est tout mien comme je suis toute sienne. » [244]

Jusqu’ici sont ses paroles que je lui ai entendu proférer, non une fois seulement, mais un très grand nombre de fois. Et en effet il lui eût été presque impossible de parler d’autre chose, car c’était ici sa vraie vie, et ce qu’elle expérimentait tous les jours avec tant de clarté qu’il semblait que Dieu la voulait rendre bienheureuse dès ce monde. Ce qui suit confirmera encore ce que je viens de dire.

S’étant levée de grand matin le troisième dimanche de Carême, et voyant que tous ceux de la maison prenaient encore leur repos, elle dit en elle-même qu’elle allait aussi prendre le sien avec son cher Amour ; et s’étant mise à genoux proche de son lit, elle adora la très sainte Trinité en récitant à son honneur trois Pater et trois Ave, selon l’habitude qu’elle avait de le faire tous les matins. Elle ne les eut pas sitôt finis que la très sainte Trinité se manifesta à elle d’une manière incompréhensible. Et ce que ces trois adorables Personnes lui firent davantage connaître de leurs divines perfections, ce fut l’Amour. Là le Père Eternel lui fit voir que l’amour infini qu’il portait aux hommes l’avait mû à leur donner son Fils pour leur rachat ; le Fils lui fit connaître [246] que l’amour qu’il leur portait l’avait pressé et forcé, s’il faut ainsi dire, de se faire homme et de souffrir tous les tourments de sa vie et de sa Passion. Le Saint-Esprit lui fit entendre que lui, qui est l’Amour infini et personnel, s’était donné à eux par ce même amour et qu’il s’y donnerait jusqu’à la fin du monde pour attirer tout leur amour. Après, elles lui firent voir que toutes trois n’étaient qu’un en Essence, et qu’elles se donnaient aux hommes pour les rendre tous un, comme elles n’étaient qu’un, et qu’elles n’étaient plus qu’un avec eux. Voilà la grâce et la faveur qu’elle reçut en ce jour, sur quoi je n’ai rien à dire sinon ce peu de paroles qu’elle en disait, à savoir que si la puissante main de Dieu ne fortifiait beaucoup une âme, il lui serait impossible de vivre après de telles connaissances et souffrant un amour pareil à celui qui l’enflamme ensuite. Aussi disait-elle à Notre Seigneur : « Ô mon cher Amour, que vous avez allumé un grand brasier pour me brûler ! Je ne sais si à huit jours d’ici je ne le ressentirai pas encore. » Ce qu’elle disait, entendant parler de cette grâce, d’autant que quand elle en recevait ainsi de particulières, elle était toujours quelque temps que la chose [247] lui était aussi présente, et l’Amour aussi enflammé que lorsqu’elle lui était arrivée.

Chapitre 20. Continuation du même sujet.

Le dimanche des Rameaux, à son premier réveil, son cœur fut saisi d’une puissante douleur, accompagnée d’un grand amour. Envisageant que le triomphe et la réception si magnifique qui à pareil jour avait été faite à son Sauveur n’avait été que pour servir d’opprobre et de plus grands ignominie à la mort qu’il souffrit peu de jours après, et désirant porter en son corps aussi bien qu’en son esprit les douleurs de son unique Amour, elle lui demanda d’y participer. Ce qu’elle obtint incontinent, ressentant par tous ses membres de très grandes douleurs, et au cœur une flamme si vive et si pénétrante qu’elle fut obligée de garder le lit ce jour et les deux suivants.

Le mardi, cette flamme qu’elle avait au cœur s’épandit par tout son corps, de sorte qu’il lui semblait que son lit, et tout ce qu’elle touchait et voyait, était un feu ardent qui [248] la consommait jusqu’à la moëlle des os ; et au même temps Dieu lui fit connaître qu’il voulait que son corps, aussi bien que son esprit, fût le sacrifice et la victime de l’Amour, pour être brûlé de ses flammes. Alors, s’écriant de toutes ses forces, elle lui dit : « Ô mon Amour et mon Tout, vous savez que par votre grande miséricorde je veux tout ce que vous voulez, et qu’il n’y a rien en moi qui ne soit vôtre ; et si je savais que la plus petite partie de ma chair ou le plus petit des os de mon corps s’opposât à vos saintes volontés, tout à cette heure je les couperais et arracherais de moi, et je les jetterais aux corbeaux ou sur un fumier. » Elle n’eut pas plutôt fini ces paroles que ce grand feu se retira et se ramassa tout au cœur, comme auparavant, et laissa le corps plus soulagé et rafraîchi. « Il semblait, me disait-elle, que Dieu ne demandait de moi que cette soumission à ses divines volontés pour me donner soulagement ; et encore qu’il sût bien que par sa grâce je n’y contredirais pas, il voulait néanmoins comme m’obliger par là à l’en assurer encore, et me faire davantage reconnaître les obligations que j’ai [249] à sa bonté, voyant que tout lui était soumis et assujetti en moi. »

Le mercredi et jeudi de cette même semaine, elle se trouva un peu plus forte que les jours précédents ; et la cause fut qu’elle trouva une occasion d’assister des pauvres malades dénués et abandonnés de tout secours, qui périssaient de misère et nécessité. Car ayant eu la permission de sa maîtresse, elle les visita et les secourut de bons vivres, leur procura l’assistance des saints sacrements et l’aide de quelques personnes pieuses et charitables. Ce rencontre, dis-je, l’avait toute fortifiée et rendue vigoureuse, ainsi qu’elle me le confessa ; mais ce ne fut pas pour longtemps, car dès la nuit du Jeudi au Vendredi Saint, les flammes de l’Amour divin redoublèrent plus qu’auparavant ; et tous les tourments de son Sauveur lui furent si vivement représentés qu’il n’y en eut aucun auquel elle n’assistât en esprit, comme si elle eût été présente sur les lieux au temps où il les endurait ; et la douleur qu’elle en conçut était si véhémente qu’elle assura depuis que par trois diverses fois en ce matin elle s’était vue au point d’expirer et de rendre l’âme. Et [250] l’interrogeant si alors elle n’avait point désiré l’assistance de quelque personne, ou de recevoir les sacrements, elle me dit que, se trouvant entre les bras de l’Amour et entièrement abîmée et absorbée en lui, elle n’avait eu d’autre mouvement que de le laisser faire tout qu’il lui plairait, étant aussi disposée à la mort qu’à la vie.

Environ le midi, son divin Amour retira son esprit de la vue de ses tourments sur la terre pour les lui faire envisager dans le Ciel, en la manière que les contemplent les Bienheureux. Car il lui semblait qu’elle voyait toute la Cour céleste remplie de joie et d’allégresse à l’occasion de la grande victoire que Dieu avait remportée en ce saint jour sur leurs ennemis, et comme en la sacrée et divine Personne de son Fils, ils avaient tous triomphé d’eux. Elle voyait aussi Jésus-Christ qui, tout couvert de sang et de blessures, se montrait à eux en cet état, et était revêtu de ses plaies comme d’un vêtement de gloire et d’honneur, qui donnait un merveilleux éclat à son divin visage, et un contentement indicible à tous les Bienheureux. Et en même temps son [251] aimable Sauveur l’invitait à le considérer aussi en cette sorte, et à prendre part à la joie commune de tout le Ciel. Elle passa ainsi tout le reste de la journée, éprise d’un très puissant et pénétrant feu d’amour.

Après toutes ces vues et ces ardentes flammes, son corps se trouva beaucoup fatigué et malade ; et ayant besoin d’un peu de repos pour se fortifier, Dieu lui fit paraître en ce rencontre, aussi bien qu’en tous les autres, le soin qu’il avait d’elle et de ce qui la concernait ; car il arrêta pour quelques jours l’ardeur de ses vives flammes, qui la consommaient et qui détruisaient son corps, et la laissa, dès le Samedi Saint et les Fêtes de Pâques, en un état tout conforme à son indisposition, sans qu’il se passât en son esprit aucune chose qui la pût tant soit peu altérer. Et comme je m’étonnais de la voir ainsi indifférente, et comme le cœur vide de cet extraordinaire amour qu’elle avait coutume d’expérimenter en ces saintes solennités, elle me dit que je ne m’en étonnasse point, que la cause n’était autre, sinon qu’elle avait besoin de cela pour fortifier un peu son corps pour après brûler davantage, et que ce n’était pas la première fois qu’elle avait reconnu que son divin Amour avait soin non seulement [252] de son âme, mais encore de son corps, dont il semblait que lui-même voulût être le Médecin, et qu’elle avait remarqué que, depuis que, pour lui plaire, elle s’était défaite de tous les gages et de tout ce qu’elle avait, n’ayant plus le moyen de payer ni médecins ni remèdes, il s’était chargé de ce soin. Et de là, entrant en admiration des bontés de son Amour en son endroit, elle s’écriait de la sorte : « Voyez quel excès de bonté ! Qu’un Dieu daigne ainsi prendre le soin de sa chétive créature ; et le moyen après cela de ne pas mourir et consumer d’amour. Car plus je suis chétive et misérable en moi, voir néanmoins que Dieu en prenne le soin, voire jusques aux moindres petites choses qui me concernent, c’est ce qui est capable de ravir mon esprit en admiration. Oh ! disait-elle encore, qu’il fait bon de s’abandonner et de se délaisser entre les bras de l’Amour ; et qui est-ce qui sait et qui connaît les soins qu’il a de ceux qui le font de tout leur cœur ? Oh ! sans doute il n’y a que lui et eux, car le monde n’est pas capable de concevoir de si grands excès d’amour et de bonté. » Sitôt qu’elle se fut un peu fortifiée, l’Amour se fit ressentir plus suave, plus doux et plus fort que jamais, et cela [253] sans qu’elle fît aucune chose pour en allumer les flammes, ni aussi que son esprit fût prévenu d’aucune considération qui l’excitât, non ! Dieu qui résidait au fond de son âme l’embrasait lui-même et par lui-même, sans l’entremise que de lui seul.

A quelques jours de là, étant allée voir son directeur et communiquer avec lui, son cœur et son esprit se trouvèrent si occupés et plongés en l’amour qu’elle n’avait mot à dire ; et pensant en soi-même ce qu’elle pourrait dire à son directeur quand il serait venu, car elle était dans l’église du Collège à l’attendre, et se trouvant un peu en peine sur ce sujet, Notre Seigneur, qui observait toutes ses pensées, lui donna bientôt une lumière sur cela, et lui fit entendre très clairement ces deux paroles dans la substance de l’âme : Ma fille, je suis ta parole et ton silence. Ayant ouï ces mots, dits si à point pour son besoin, et admirant la bonté excessive de Dieu en son endroit, son cœur fut épris d’un si étrange amour qu’elle en tomba presque en défaillance, de sorte qu’elle fut contrainte de s’appuyer contre une muraille pour se soutenir. Son directeur arriva quand ce grand excès fut un peu passé, à qui elle dit les paroles que Notre Seigneur [254] lui avait fait entendre, qui servirent d’entrée à un discours tout céleste et divin. A la vérité ces paroles étaient si amoureuses et si pleines de mystères qu’elles étaient capable de lui fendre le cœur ; car, comme elle disait parlant de ceci : « Qui est-ce qui pourrait, s’il n’était soutenu de Dieu, supporter sans mourir de telles faveurs, qu’un Dieu dise à sa créature : Je suis ta parole et ton silence” ? »

Or ce que ces paroles opérèrent en son cœur, outre ce grand amour, ce fut que par après elle ne se mit plus en peine ni de ses paroles ni de son silence, puisque Dieu, par l’excès de sa bonté, lui voulait être l’un et l’autre. Et dès lors elle commença d’en ressentir les effets, car son âme fut dans un continuel silence depuis jusque vers la Fête-Dieu, sans qu’il fût interrompu pour quoi que ce soit, ni de la part de Dieu ni de la sienne. Seulement de temps en temps ce grand amour qui brûlait au fond de son âme jetait des flammes plus vives et plus pénétrantes que de coutume, mais cela s’opérait toujours dans le silence de part et d’autre, et elle demeura ainsi jusqu’au mardi d’après la Fête de la Sainte Trinité.

Ce jour donc, étant avec une personne à [255] qui elle parlait avec franchise des choses les plus secrètes de son âme, cette personne la jeta à dessein sur les grandes miséricordes dont Dieu l’avait prévenue ; et après un assez long entretien sur cette matière, cette bonne fille se retira à la maison, l’esprit tout rempli des bienfaits que Dieu lui avait si abondamment départis ; à quoi se joignit encore celui de la sainte Eucharistie, dont la fête se devait bientôt solenniser.

Ces considérations allumèrent un puissant feu dans son âme, « capable, disait-elle, d’embraser des cœurs de glace ou de marbre. Et comme il est impossible, poursuivait-elle, que l’âme qui aime véritablement, se voyant prévenue de tant de grâces, et qu’un Dieu veuille faire tant de choses pour elle, n’ait aussi de son côté un désir extrême de faire quelque chose pour lui, et de s’employer et se consumer toute en amour, je me trouvai aussi en ces dispositions en ces moments-là. Et m’adressant à mon Dieu, je lui disais du plus profond de mon âme : « Ô mon divin Amour, n’y aurait-il point encore quelque chose à faire, ou à détruire, pour vous plaire ? Et ne pourrai-je point en quelque façon vous montrer l'amour que je vous [256] porte ? Y a-t-il encore quelque chose à faire ? Dites-le moi et je l'accomplirai, quand j’en devrais perdre mille vies. » Comme je proférais ces paroles, celles-ci me furent dites avec une vertu si efficace que je ne pus du tout douter que ce fût Notre Seigneur qui me les dit : Rien du tout. Et répéta encore : Rien, rien du tout, sinon t’abandonner et me laisser faire. À ces mots tout s’apaisa et fut calme dans mon âme, et je ne pus faire autre chose que de demeurer accablée sous le joug et le doux faix de l’amour, et de mourir et consumer de ses flammes. » Je n’ajoute rien à ces paroles, car ce sont les mêmes avec lesquelles elle me déclara cette faveur que Notre Seigneur lui avait faite.

Or avant que de passer outre, il faut, pour l’intelligence de ce qui suit, déclarer une disposition générale et ordinaire de son esprit, dans laquelle Dieu l’avait mise depuis longtemps, mais qui s’était extraordinairement accrue depuis l’ouverture du jubilé, qui se fit le vingt-cinquième de février de l’an mille six cent cinquante-deux. Cette disposition était une vue continuelle des offenses et des injures qui se commettent à tout moment contre la souveraine Majesté de Dieu ; d’où [257] résultait un si sensible et pénétrant regret dans son âme qu’elle assurait souvent que la mort lui eût été mille fois plus douce à supporter que de voir ainsi son divin Amour outragé par le pécheurs ; et d’autre part elle leur portait tant de compassion qu’incessamment elle réclamait la divine miséricorde pour eux, la priant qu’elle leur éclairât les yeux de l’âme afin qu’ils connussent le précipice et le malheur qui les attendait.

Dieu lui donnait sur cela des connaissances admirables, qui lui faisaient proférer des paroles toutes enflammées, tant sur la bonté infinie de Dieu à supporter les pécheurs que sur l’infinie malice du pécheur, et l’aveuglement et stupidité de ceux qui se laissent emporter et qui n’ont autre plaisir qu’en offensant un Amour infini, qui leur fait incessamment ressentir les effets de ses libéralités et de ses miséricordes. Son esprit, parmi toutes ces lumières, fut mis dans l’état que je vais dire, et qui lui continua depuis le commencement du Jubilé jusqu’à ce que Dieu la mît en un autre que nous dirons ci-après, celui-ci ayant servi de préparation à l’autre, que Dieu lui donna comme une récompense du premier. [258]

Cette disposition donc fut que, durant tout ce temps, elle avait une continuelle présence de la grandeur, de la majesté et de l’amour infini de Dieu, et en même temps une vue très claire et arrêtée de tous les pécheurs et de leur extrême ingratitude ; et il lui semblait que Dieu l’avait constituée entre lui et eux, afin qu’elle obtînt leur paix et leur réconciliation avec la divine Majesté, à quoi elle s’employait d’une façon si haute et si relevée, et d’une compassion si pénétrante et si amoureuse pour les pauvres pécheurs, qu’il lui semblait qu’elle ressentait véritablement en elle une partie des peines et des angoisses que le Fils de Dieu ressentait étant en ce monde à la vue des péchés ; et à son exemple elle tâchait d’en obtenir le pardon et d’apaiser la divine Justice, se servant à ce sujet de prières et de supplications si touchantes et si vives qu’il paraissait assez qu’elle n’avait d’autre principe que le Saint-Esprit qui la mouvait à cela. Entre autres mots, elle usait communément de ceux-ci : « Mon cher Amour et mon Tout, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » À ceux-ci en étaient joints un grand nombre d’autres, qui se disaient, non de bouche, mais qu’une voix et qu’une affection intérieure [259] proféraient incessamment dans le plus profond centre de son âme, laquelle, comme nous avons dit, était établie en état de médiatrice entre Dieu et les pécheurs, ressentant vivement les intérêts de l’un et de l’autre parti ; mais ceux de Dieu l’emportaient de beaucoup au-dessus de ceux des hommes : c’est pourquoi elle eût voulu de tout son cœur détruire le péché, et faire qu’il ne se commît plus au monde. Et comme un jour, dans l’excès de son amour, elle faisait des prières et des instances au Père Eternel, à ce que, par les mérites de son Fils, il détruisît et anéantît le péché, attirant et forçant toutes les âmes à son Amour et à sa connaissance par quelque manière que ce fût, pourvu qu’il ne fût plus offensé, au plus fort de sa prière elle ouït la voix de Dieu qui lui dit ces paroles : Que c’était un arrêt donné au Tribunal de sa divine Sagesse, que les hommes demeurassent en leur franc et libre arbitre pour le servir ou l’offenser, et que devant cet arrêt il ne pouvait les forcer ni violenter leur liberté, mais qu’il les attirait à lui par les chaînes de son Amour.

Depuis qu’elle eut ouï ces paroles, l’Amour infini que Dieu porte aux âmes lui fut encore plus manifesté ; et elle ne cessait [260] de le conjurer incessamment de les attirer à lui par les chaînes de son divin Amour, de sorte qu’elle commença à entrer en une si grande communication avec Dieu qu’il lui semblait que toutes les offenses qui se commettaient contre lui étaient faites à elle-même ; tout son désir était de les ressentir seule, sans qu’elle atteignissent tant soit peu Sa divine Majesté ; et pour ce il lui semblait que de son âme et de son corps, et enfin de tout elle-même, elle voulût faire comme un rempart et un corps de garde à Dieu, afin que les coups et les blessures que les pécheurs décochent contre lui ne fussent reçus que sur sa propre personne. Ceci se passait en son âme, sans qu’elle y contribuât rien de sa part : c’était des inventions de son amour, qui se contentait en voulant l’impossible, et qui furent toutefois si agréables aux yeux de Sa divine Majesté qu’elle l’en récompensa d’une manière ineffable, comme nous le dirons ci-après.

C’était vers la fête de la Visitation de la très sainte Vierge que ceci se passait. La nuit qui la devançait, Notre Seigneur lui fit connaître, par un songe tout mystérieux, le mépris que les pécheurs font de son précieux Sang : ce qui l’enflamma plus que jamais [261] dans son Amour, et dans le désir de le cacher et resserrer en elle-même, s’il lui eût été possible. Plusieurs saintes affections de cette nature se passèrent dans son âme ; et le jour de sainte Madeleine Notre Seigneur lui fit la grâce de retirer du péché une pauvre créature qui menait une vie infâme.

La nuit d’auparavant elle avait vu en songe qu’elle était mise en garde d’un grand troupeau, et qu’un loup ravissant et affamé rôdait tout autour pour dévorer quelqu’une de ses brebis, mais qu’il en fut empêché par ses soins et ses veilles, en sorte que ce loup se jeta de furie sur elle pour l’outrager ; de quoi sans s’étonner, elle ne fit que paisiblement le repousser de la main ; et s’éveillant, le tout disparut, lui laissant néanmoins une forte impression que ce loup ravissant ne signifiait autre chose que le diable qui tâchait d’attraper les âmes ; et là-dessus elle se leva, et trouva moyen, sans qu’on s’en aperçût, d’aller conduire cette pauvre créature, dont nous avons parlé, à un Père de la Compagnie de Jésus, à qui elle fit une confession générale, y ayant été disposée quelques jours auparavant par les soins de cette vertueuse Fille : ce qui ne donna pas peu de joie à ce cœur amoureux et passionné [262] de la gloire de son Bien-Aimé et du salut des âmes.

Le jour de saint Jacques ensuivant, la bonté infinie de notre Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre par ses créatures, voulut récompenser d’une manière admirable et divine les grands désirs que son heureuse servante avait eu de le cacher et resserrer au-dedans d’elle-même, ainsi que nous disions naguère, afin que les offenses et injures faites à Sa divine Majesté ne fussent point parvenues jusqu’à lui, s’il eût été possible. Il lui fit à elle-même ce qu’elle voulait faire à Dieu ; car ce matin, après la sainte Communion, Notre Seigneur lui fit sentir sa divine Présence d’une manière toute extraordinaire ; et elle vit au-devant d’elle comme une personne qui voulait cacher et défendre un autre ; et au même temps il lui donna une forte impression, par laquelle il lui fit connaître que désormais il se tiendrait toujours entre elle et tous les malheurs qui eussent pu lui arriver, afin d’empêcher qu’aucun n’approchât d’elle. Et dès lors, elle se trouva si entourée et enfermée par la protection divine qu’il lui semblait, disait-elle, que Jésus et son saint Amour s’étaient faits comme de fortes murailles pour la garder et [263] défendre, et qu’elle était enfermée en Dieu comme dans une tour ou une forteresse imprenable, où rien du tout ne pouvait trouver d’accès ni d’entrée pour parvenir jusqu’à elle ; et, de vrai tout ce qui depuis eût été capable de la toucher ou attaquer était, à ce qu’elle voyait, reçu de Dieu même, sans qu’elle s’en ressentît non plus que si elle eût perdu l’être. Et s’étonnant de cela, elle se disait souvent à elle-même : « Ô pauvre Armelle, où es-tu ? Puisque le monde, le diable ni le péché ne te peuvent plus trouver ni atteindre. » A quoi l’impression divine lui faisait réponse : Tu n’es plus. Tu es plus perdue dans l’Océan de ma Divinité que le poisson ne l’est dans la mer.

Cette manière de présence de Dieu et resserrement dans la Divinité lui continua jusqu’à la fête de l’Assomption de la sainte Vierge. Dans ce jour et les huit suivants, son esprit fut élevé au Ciel pour y voir et adorer, avec les Bienheureux, l’entrée et la gloire de leur Reine. Là elle eut une connaissance claire et distincte des honneurs que toute la Sainte Trinité fit à tel jour à la sainte Vierge, et du pouvoir absolu qu’elle lui avait donné sur toutes les créatures, et de toutes les autres [264] grandeurs et excellences de cette très digne Mère de Dieu. Elle les vit et contempla avec une foi si vive et épurée qu’elle disait à Notre Seigneur : « Hé quoi, mon Amour et mon Tout, voulez-vous dès ce monde me faire jouir de la gloire du paradis ? Il semble que quelque part où j’aille, je le vois toujours ouvert, et qu’il n’y a plus rien qui m’en empêche la vue, et que j’y demeure plus qu’ici-bas. » Après ces huit jours, son esprit revint à son état ordinaire, qui était d’une entière transformation en Dieu, avec une douce et pleine jouissance de sa divine Majesté, ne respirant que sa seule gloire ; et elle le possédait avec tant de plénitude que toutes ses puissances et ses sentiments en étaient entièrement remplis et satisfaits.

Le premier jour d’octobre ensuivant, Dieu lui fit une signalée faveur, qu’elle attribuait aux mérites des saints Anges : cette grâce fut une fermeté et établissement tout nouveau de son être en Dieu ; car il lui sembla que du trône de la Divinité il sortait un rayon de l’Être divin, qui vint fondre et pénétrer son âme d’une manière si ineffable qu’elle ne le pouvait donner à connaître de paroles. Ce rayon l’unissait si étroitement à Dieu, [265] par une stabilité si permanente et arrêtée, qu’elle assurait qu’il n’y avait rien au ciel ni en la terre qui l’eût pu tant soit peu séparer de Dieu, parce que lui et elle n’étaient plus qu’une même chose, par l’union que ce rayon divin avait faite d’eux deux. « Je me sens, disait-elle depuis, si fermement et fortement arrêtée et établie en Dieu, que vous diriez qu’il n’y a plus aucun lieu d’être ébranlée ni retirée de là, et que c’est le lieu de ma vraie et de ma naturelle demeure pour le temps et pour l’éternité. »

À quelques jours de là, Notre Seigneur lui voulut faire connaître à quel point de pureté et de netteté son amour l’avait conduite, car il se fit voir à elle en la manière suivante, à savoir comme une personne qui cherche avec un flambeau allumé, par tous les coins et recoins d’une maison, s’il ne trouvera rien qui ne lui appartienne, ou qui lui déplaise. Notre Seigneur en fit de même dans son âme qui, pour lors, était constituée dans un grand vide où il n’y avait que lui seul à y habiter, et qu’il n’avait rien trouvé dans son âme qui ne fût à lui : ce qui pensa la faire défaillir sur l’heure d’amour et de reconnaissance envers Sa divine Majesté, qui [266] opérait en elle tant de merveilles.

L’ayant entretenue quelques jours après la Fête de la Conception de la très sainte Vierge, elle me dit les paroles suivantes : « Depuis la fête de ma sainte Mère, j’ai vu mon âme comme détachée de toutes choses, si pure, si seule et si dégagée qu’il ne semble pas qu’elle habite dans mon corps, lequel, à ce qu’il m’est avis, ne fait plus autre chose que la suivre insensiblement. Je n’ai plus aucune pensée, ni rien qui m’arrête, ni m’occupe comme de coutume ; il y a un seul objet, qui est l’être et l’immensité de Dieu, qui pénètre et consume mon âme d’une manière inconcevable, et la rend, en la consumant, d’une si grande étendue que je n’en puis plus savoir les bornes. Autrefois je voulais tout faire et tout embrasser, mais maintenant il n’en va pas ainsi, car rien n’approche plus de moi. Je comprends tout et ne suis comprise de rien ; mon âme est seule, simple et pure ; et quand je la vois ainsi, c’est comme une merveille que je ne meure à chaque moment ; et si cela continue encore quelque temps en moi, je crois qu’il en faudra mourir. Je vais et j’agis à mon ordinaire, pour le [267] dehors, sans que je perde cette vue, mais mon Dieu me l’ôte parfois, permettant qu’il passe quelques pensées par mon esprit qui m’en détournent ; autrement je serais déjà morte. L’amour qui me consume ne se peut exprimer ni concevoir, il est comme infini et tous les jours il croît davantage. » Jusqu’ici sont ses propres termes.

Elle passa de cette sorte tous les Avents114 voyant toujours son âme fort éloignée et séparée de son corps, et son corps qui la suivait comme un valet suit son maître, avec une si grande docilité qu’il n’avait de mouvement que pour cela seul ; et son âme se voyait conduite par l’Esprit de Dieu, d’une manière si claire et si évidente qu’elle disait : « L’Esprit de Dieu anime mon âme et lui donne toute la vie et le mouvement qu’elle a. Sa vie est ma vie, son cœur est mon cœur, c’est par lui que je respire et que je vis. » Quand elle s’approchait de la sainte communion en ce temps, son âme s’y sentait attirée d’une manière ineffable par la force de l’Amour divin qui réside essentiellement en ce saint Sacrement, qui l’attirait si puissamment pour l’unir à soi qu’elle lui disait : « Ô mon divin Amour, ce n’est plus [268] moi qui vous vas recevoir, c’est vous-même qui vous recevez en moi, c’est vous qui m’attirez pour m’unir et me transformer toute en vous ; et non seulement je sens que vous tirez à vous mon âme et mon esprit, mais encore mon corps qui va vers vous comme à son vrai trésor et au lieu de son parfait repos. »

Le jour de la Nativité de Notre Seigneur et les fêtes suivantes, il plut à Sa Majesté réunir ces deux parties qui étaient comme séparées, je veux dire son corps et son âme, qui furent tout le temps plongés l’un et l’autre dans un amour si ardent, profond et intime qu’il lui semblait être dans une fournaise de feu, mais qui était si douce et si suave qu’elle ne lui causait aucune peine. Et ainsi elle finit l’année, pour recommencer de nouveau à aimer une Bonté tant aimable, qui versait si abondamment la profusion de ses divines faveurs dans ce cœur si capable de les recevoir. Nous en continuerons le discours au chapitre suivant. [269]

Chapitre 21. Dans lequel on continue le discours des grâces que Dieu lui fit, depuis le commencement de l’an 1653 jusqu’au dernier jour de la même année.

En ce premier jour de l’an 1653, elle ne manqua pas, suivant son ordinaire, de prier son divin Amour de lui donner ses étrennes, et s’adressant à Notre Seigneur, elle lui dit ces paroles, suivant la déclaration qu’elle m’en fit depuis : « Ô mon Amour et mon Tout, vous savez que c’est l’ordinaire entre les amis de se donner et se demander les uns aux autres leurs étrennes. Je m’adresse à vous, comme à mon unique et parfait ami, et je vous prie de me donner pour mes étrennes une grande et vive foi et une présence continuelle de vous, dans la manière que les Saints, à peu près, vous voient dans le Ciel ; pour moi, mon Amour, je ne vous puis rien donner, car j’ai beau chercher et dedans et dehors de moi, je ne trouve rien qui ne soit déjà tout vôtre : vous m’avez tout [270] ôté, et n’avez pas laissé la plus petite partie de moi que vous ne l’ayez prise et changée en Vous, et ainsi je n’ai plus rien pour vous donner ni offrir ; mais pour Vous, donnez-moi, je vous prie, ce que je vous ai demandé. » Ces paroles se formaient en son esprit sans qu’elle eût aucune application à les ordonner de la sorte, ni qu’elle se pût empêcher de les proférer ; car, comme nous avons souvent remarqué, quand Dieu voulait lui faire quelque grâce signalée, d’ordinaire il lui inspirait auparavant et la poussait vivement à lui en faire la demande : ce qu’elle expérimenta en mille rencontres, mais spécialement en celle dont nous parlons. Car dès le moment que sa prière fut achevée, Dieu lui répandit dans l’âme une si grande lumière, et une présence de sa Majesté si certaine et si assurée qu’il lui semblait qu’elle le voyait comme les Saints dans le Ciel, ce qui ne se peut mieux donner à entendre que par ses paroles qui sont les suivantes :

« Je fus, dit-elle, les huit ou dix premiers jours de l’année dans une grande assurance que mon Amour et mon Tout m’avait accordé ce que je lui avais demandé, car il m’est impossible de donner à connaître [271] la clarté de la foi qu’il me donna de sa divine présence : je le voyais clairement en mon âme, et toutes les opérations que son divin Amour y faisait. Pour moi j’étais immobile, sans mouvement et sans presque pouvoir respirer et je n’avais pas même de pouls ; enfin, j’étais morte à la nature et vivais de la vie de Dieu, attentive à le voir et à brûler d’un amour doux et délectable, comme les Saints en brûlent dans le Ciel. Je n’avais aucune pensée de quoi que ce soit, car Dieu était celui qui pensait et faisait tout. Enfin je ne puis dire ce que j’étais, ni comment, sinon en disant : Dieu tout seul faisait et opérait, et moi je le voyais clairement et demeurais là attentive et embrasée d’un amour très grand, avec une lumière qui me semblait surpasser celle de la foi, car elle était évidente, et qui s’accrut encore davantage le jour des Rois, ce qui me fit croire que c’était par leurs mérites que Notre Seigneur me faisait cette grâce. Dans tout ce temps, j’étais si faible que je ne me pouvais presque remuer ; j’avais bien de la peine à prendre d’autre nourriture que la sainte communion, non que j’eusse aucun dégoût, mais c’est que j’étais si pleine [272] en l’âme et au corps que cela seul était plus que suffisant pour me sustenter. A l’abord que cela m’arriva, j’étais travaillée de grandes douleurs, mais elles se dissipèrent toutes ; et ainsi je disais en moi-même : Oh ! qu’il est bien vrai que l’Amour est plus fort que toutes choses, car il absorbe et engloutit tout, et fait qu’on ne sent ni ne respire que lui seul.” »

Etant allée en cet état voir son Père directeur, elle lui dit, après quelques discours des miséricordes dont Dieu usait en son endroit : « Oh ! Mon Père, que volontiers je ferais le passage de cette vie en l’autre, car il me semble qu’il n’y a pas un demi pas que je n’y sois. » A quelque temps de là, Notre Seigneur lui fit connaître que ce passage était déjà fait et qu’elle n’était plus de ce monde, et lui donna à entendre que si elle en eût encore été, il eût été impossible qu’elle eût vécu avec l’amour, la pureté et l’innocence dans laquelle elle vivait, et qu’elle voyait clairement par la vue continuelle qu’elle avait de Dieu qu’il n’y avait plus de rien entre eux deux ; ce qui lui fit prononcer ces paroles, avec une reconnaissance entière, de tout son cœur : « Il est vrai, mon Seigneur, car vous me traitez comme [273] vous traitez vos anges et vos saints qui vous voient incessamment. Que votre saint Nom en soit à jamais béni ! » Tout ceci ne servait qu’à la confirmer dans la certitude qu’elle avait que Dieu lui avait accordé la prière qu’elle lui avait faite, au commencement de l’année, d’être toujours en sa divine présence.

Or cette vue de Dieu était en elle non seulement par intervalle et passagère, mais elle y était par habitude : c’était un état ferme et arrêté, où il semblait qu’elle était confirmée et établie ; aussi disait-elle à ce propos : « Rien du monde ne peut plus détourner ma vue de là ; on empêcherait plutôt le flux et le reflux de la mer que de me faire porter ma vue ailleurs. »

Ce qui lui arriva la nuit qui précédait le jour de saint Sébastien confirme encore ce que dessus. Pendant son sommeil, il lui vint en pensée qu’elle était absente de la ville pour quelque temps, ce qui l’affligea un peu, croyant que par là elle serait empêchée de recevoir tous les jours la sainte Communion, quoi que de tout son cœur elle s’y soumît si telle était la volonté de son divin Amour. Dans le même instant que ceci se passait dans sa pensée, elle sentit en son cœur une [274] touche divine et délicate, comme si Sa divine Majesté se fût unie et appliquée à son cœur ; ce qui en effet était de la sorte car à son réveil elle se trouva dans une union si étroite et resserrée avec Dieu qu’elle ne put, disait-elle, se donner à entendre ; et il lui donna à connaître qu’en quelque lieu qu’elle fût, soit aux champs, soit à la ville, il la saurait toujours bien trouver pour l’unir à soi et se donner et communiquer à elle. Elle ressentit toujours actuellement cette union divine, jusqu’à la veille de la Purification de la sainte Vierge, que son cœur se trouva dans une autre situation, qui fut la suivante.

Il y avait déjà longtemps, ainsi que nous avons dit ci-devant, que Notre Seigneur lui avait ouvert la porte de son Cœur divin pour la loger dedans et être le lieu de sa demeure ; mais la veille de la Présentation de Notre Seigneur au Temple, il voulut lui faire connaître, d’une façon toute nouvelle, qu’il l’avait logée et introduite dans le temple sacré de son divin Cœur, et que là elle était dans sa propre maison. Voici comment elle déclara son état, se servant des paroles suivantes :

« Je me trouvai logée et renfermée dans le [275] Cœur sacré de JÉSUS avec tant d’amour, de gloire et de liberté que je ne le pouvais comprendre ; je m’y trouvais au large et à mon aise ; rien ne me resserrait ni oppressait ; je voyais ce divin Cœur d’une si grande étendue que mille mondes entiers n’eussent pas été suffisants pour le remplir ; je voyais de plus que tous ceux qui se logent dedans par amour jouissent de la vraie et entière liberté, et d’une paix admirable ; mais d’autre part je voyais que la porte pour y entrer était si petite et si étroite que très peu y trouvaient entrée ; et m’émerveillant de cela, je disais : Ô mon Amour et mon Tout, d’où vient que votre cœur est si grand et si spacieux, et qu’on soit si au large quand on est dedans, et cependant que la porte pour y entrer soit si petite et si étroite ?” Lors Notre Seigneur me fit connaître que c’était parce qu’il ne voulait pas que d’autres que les petits, les nus et les seuls y pussent trouver entrée. Les petits sont ceux qui de tout leur cœur s’abaissent et s’humilient pour l’amour de lui : ceux-là y peuvent entrer, les autres point du tout ; car comment est-ce qu’une personne grosse et enflée de l’estime et opinion d’elle-même pourrait passer [276] par une si petite porte ? Les nus sont ceux qui détachent leur cœur de la convoitise des richesses et commodités de cette vie ; pour les autres, qui sont chargés de grands fardeaux d’or et d’argent, ou autres choses, il est impossible qu’ils puissent passer par un lieu si étroit, si ce n’est qu’auparavant ils s’en déchargent. Les seuls sont ceux qui détachent leur amour de toutes les créatures ; car l’amour lie, colle et attache le cœur à la chose aimée ; or deux personnes liées et attachées ensemble ne sauraient entrer ensemble et à la fois par un lieu où il n’y a d’espace que pour une seule, et encore bien petite. » Voilà les connaissances admirables qui lui furent données en ce saint lieu, et ce qu’elle racontait par après, mais avec des termes tout divins et enflammés.

Sa demeure étant ainsi dans le principe et la source du divin Amour, je laisse à penser combien il la rendait participante ; certes c’est ce qu’on ne saurait décrire, car elle-même ne le pouvait dire par aucune parole. Les jours des débauches du carnaval venant à approcher, elle se sentait encore plus enflammée ; de quoi elle ne s’étonnait nullement, car c’était toujours son ordinaire d’être de la sorte en ces misérables temps où la plupart mettent Dieu en oubli. Et comme elle se trouvait comblée et chargée de grâces qu’elle n’en pouvait presque plus, elle disait à Notre Seigneur : « Oh ! mon divin Amour, c’est bien la raison que vous vous teniez avec vos amis puisque tout le monde vous rebute, et qu’ils vous aident à porter votre Croix et le faix des péchés qui se commettent. Vous en usez de la sorte en mon endroit, que votre Amour a rendue votre amie et votre épouse. Vous me chargez de deux grands fardeaux : l’un est de l’affliction et de la peine extrême que j’ai de vous voir tant offensé ; mais l’autre m’accable tout à fait, qui est l’abondance de vos grâces. Il semble que tout ce que le monde refuse, vous le versez et répandez en moi, puisque, par votre grande miséricorde, vous m’avez fait un cœur capable de tout ce que vous voulez. Votre saint Nom soit à jamais béni ! »

Dans ces mêmes jours de carnaval, étant occupée de la sorte avec son divin Amour, elle se trouva un jour le cœur si attendri qu’elle ne faisait que pleurer, et ne savait pourquoi, d’autant que l’ardeur de l’amour qui l’occupait pour lors était si grande qu’elle lui avait ôté la vue et le souvenir [278] des offenses de Dieu et de tout le reste. Et après qu’elle eut bien pleuré, étant un peu revenue à soi, et en recherchant la cause, elle trouva que c’était son divin Amour qui lui faisait répandre ses larmes pour les pécheurs, puisqu’il n’était plus en état de le faire lui-même, ce qui fait bien voir l’union admirable qu’elle avait avec Jésus-Christ.

Les premiers jours de Carême, il lui vint un grand désir de souffrir quelque chose pour son divin Amour. Son désir fut accompli, mais non en la manière ordinaire ; car Dieu ne lui envoya pas des souffrances au corps, mais il permit qu’ayant quelque affaire à démêler avec une personne en chose qui la touchait de fort près, son esprit s’arrêta insensiblement u jour entier à penser d’une fois à l’autre à ce qui lui était arrivé ; de quoi s’apercevant, elle en conçut un très vif déplaisir de voir que son entendement se fût tant soit peu détourné de l’actuel envisagement de Dieu ; de sorte qu’elle disait que cette peine lui avait été insupportable, que si Dieu n’y eût bientôt apporté remède, elle n’eût pu vivre de la sorte. Or ce remède ne tarda guère à venir de la part de Notre Seigneur ; car la nuit suivante elle se vit en esprit introduite en la présence de la très sainte [279] Trinité, comme si elle eût été parmi les chœurs des Anges ; et la vue qu’elle avait eue de Dieu auparavant lui fut encore plus claire que jamais, ce qui faisait qu’elle disait à Notre Seigneur : « Ô mon cher Amour, il semble qu’on avait voulu tirer un rideau entre vous et moi pour m’empêcher de vous voir et de vous contempler ; mais votre amour n’a pu le souffrir, vous l’avez bientôt ôté pour vous faire voir encore plus à clair que je n’avais fait par le passé. » Et comme après elle pensait en elle-même si rien n’eût été capable de détourner plus sa vue d’un si aimable Objet et qu’elle se résolvait d’éviter à l’avenir l’occasion qui eût pu lui causer ce mal, disant du plus profond de son cœur : « Oh ! jamais, mon Amour, non jamais je ne me trouverai avec personne qui me pusse faire penser en autre qu’en vous, car je ne puis du tout passer un moment autre part. » Comme elle était en ces saintes affections, Notre Seigneur lui fit entendre qu’elle était attachée au tronc de l’Arbre de Vie, et que cet arbre était Dieu ; que, quoi qui arrivât, rien ne l’en pourrait jamais détacher. Ces dernières paroles firent une très grande opération dans son cœur par l’amour excessif qu’elles y allumèrent, et [280] fut plusieurs jours qu’il lui semblait ouïr toujours la voix de son Bien-Aimé qui lui disait la même chose. Sur quoi il lui vint le désir de faire la demande qui suit : « Pourquoi, mon Amour et mon Tout, me dites-vous que je suis attachée au tronc de l’Arbre de Vie plutôt qu’aux branches ? » Parce, ma Fille, lui répondit Notre Seigneur, que tu es attachée à moi seul, qui suis le tronc et la souche de vie éternelle, et non à mes dons et à mes faveurs qui n’en sont que les branches, qui peuvent être coupées et séparées, avec ceux qui s’y attachent. Mais ceux qui comme toi se joignent au tronc, ne voulant que moi seul, n’en seront jamais séparés. Ces paroles méritent bien que ceux entre les mains de qui il plaira à Dieu que cet écrit tombe, y fassent réflexion. Il semble que Notre Seigneur ne lui fit entendre ces paroles que pour la disposer à l’état dans lequel il la mit peu de jours après, pour lui faire connaître, et à ceux qui gouvernaient sa conscience, que véritablement elle n’était attachée qu’à Dieu seul, et non à ses grâces et à ses faveurs extraordinaires qu’il avait coutume de lui conférer à tous moments ; car après avoir joui quelque temps d’un amour ineffable qu’elle puisait dans l’Être divin, dans lequel Dieu lui faisait [281] connaître et sentir qu’elle était entièrement transformée, il retira tout à coup son esprit de la vue des opérations que Dieu faisait en son âme, et la laissa comme nue et dépouillée de toutes choses, mais d’une manière néanmoins si admirable qu’elle mérite bien d’être déclarée plus au long par ses propres paroles, qui sont les suivantes :

« Je me trouvai, dit-elle, au regard de mon divin Amour, comme une personne qui, après avoir hanté115 et conversé avec son intime ami, vu et entendu tous ses secrets et joui pleinement de la délectation de son amour, s’aperçoit que son ami veut faire quelque chose pour son bien, dont par un plus grand excès de bonté il ne veut pas lui donner la connaissance, jusqu’à ce que son dessein soit accompli, et ainsi lui tient secret tout ce qu’il fait : voilà comment je me trouvai à l’abord de cet état. Je savais bien que mon unique Amour était renfermé dans l’intime de mon âme, et qu’il y opérait pour sa gloire et mon bien ; mais je ne savais ce qu’il y faisait, mon esprit était à la porte de ce sanctuaire, sans oser ni vouloir entrer dedans. Je fus ainsi les fêtes de Pâques et les huit jours suivants, après [282] lesquels je me trouvai si pauvre et si dénuée de tout que jamais je n’avais été en si grande disette ; rien n’occupait plus mon esprit ni au-dedans, ni au-dehors ; il me semblait que je n’avais plus ni de foi, ni d’amour, ni d’attention à mon Dieu, que de fois à autre assez rarement ; je fus un peu surprise de cet état si nouveau, sans toutefois vouloir autre chose, n’ayant par la miséricorde de mon Dieu autre volonté que la sienne.

« Après huit ou dix jours, allant recevoir la sainte Communion, mon divin Amour me fit entendre qu’il m’avait ôté tout ce que j’avais, comme on fait aux personnes que l’on déclare prodigues et à qui on ôte la liberté d’user de leurs biens ; et alors je lui dis : Je ne m’étonne pas, ô mon Amour, si vous vous cachiez de moi ; car quand on veut déclarer une personne prodigue, on ne lui en dit rien qu’après que tout est fait ; ainsi en avez-vous fait en mon endroit, en me rendant pauvre et en me dépouillant de tout. Que votre saint Nom en soit à jamais béni !” Après ces paroles je demeurai comme j’étais auparavant, et rendant compte de mon état à mon directeur, il me dit que jamais je n’avais été [283] mieux qu’alors, parce que tout ce qu’on peut voir, recevoir ou expérimenter de Dieu en ce monde n’est pas purement Dieu, et qu’il voulait faire encore une nouvelle approche dans mon âme par cette nudité et pauvreté qui était telle que je voyais mon néant tout à découvert. Mon esprit était fort libre, et rien ne l’occupait, demeurant ainsi jusqu’au jour de l’Ascension.

« Or en ce jour je ressentis en moi deux volontés : l’une était celle que, par la miséricorde de mon Amour, j’ai toujours eue, à savoir d’être très contente de l’état dans lequel je me trouvai, ne voulant autre chose ni du Ciel ni de la terre que ce que j’ai de moment en moment ; mais avec cette volonté j’en ressentais une autre qui attendait et désirait quelque chose de nouveau, dont je tâchai de me défaire autant qu’il me fut possible, craignant d’offenser mon divin Amour ; mais plus je m’y efforçais et plus cette volonté augmentait, ce qui me fit croire que c’était sans doute le Saint-Esprit qui formait en moi ce désir. Et ainsi je passai tout le jour sans qu’il m’arrivât autre chose que la pensée que l’Amour me voulait faire quelque nouvelle grâce. [284]

« Le lendemain, à mon réveil, mon esprit fut élevé à contempler comme à découvert la gloire dont mon Sauveur jouissait dans le Ciel par sa glorieuse Ascension ; et je vis que de son divin cœur sortait une corde d’amour et de charité qui vint lier et serrer si étroitement le mien que le cœur de JÉSUS et le mien ne se pouvaient plus séparer. Je ne saurais expliquer l’amour que je ressentais pour lors : ce n’était point un amour humain, ou qui fût produit de moi, mais c’était la charité de Dieu même qui était regorgeante en moi. Je communiai en cet état, sans penser à ce que je faisais, ma vue étant toujours occupée dans le Ciel, et je continuai de la sorte jusqu’au dimanche suivant, qu’allant recevoir la sainte communion, je vis que cette corde qui tenait mon cœur attaché, se ramassait et resserrait dans le divin Cœur de JÉSUS, et que par ce moyen elle unissait et approchait le sien du mien d’une manière que je ne puis donner à connaître. Et ainsi je perdis la vue de mon Amour dans le Ciel, pour ne le voir plus que dans le saint Sacrement, dans lequel j’étais toute abîmée. Et pensant en moi-même à la grande grâce que Dieu m’avait faite par les mérites de sa [285] sainte Ascension, il me fut donné à entendre que mon divin Amour m’avait traitée comme il avait fait ses saints Apôtres, desquels il s’était éloigné de présence corporelle que pour leur donner plus grande abondance de grâces et consolations célestes. Et considérant comme mon cœur était ainsi lié avec celui de JÉSUS, ô que je souhaitais et désirais ardemment que tous les cœurs des hommes fussent ainsi liés et attachés avec cette divine corde afin qu’ils ne se pussent jamais séparer de lui. Je passai plusieurs jours dans ces vues et affections ; après quoi je retournai à mon premier état, ne ressentant qu’une flamme sainte et divine qui n’est autre que le pur amour de mon Dieu qui s’aime et se complaît en moi, et en s’aimant de la sorte me détruit et me consume, et me réduit toute en lui, et fait que ma vie est plus qu’humaine. »

Vers la fin de l’octave de l’Assomption de la très sainte Vierge, Notre Seigneur, suivant sa coutume, voulut gratifier sa fidèle servante de quelque signalée faveur ; et comme son âme était lors parvenue à un éminent degré de transformation en lui, ainsi que nous l’avons fait voir, de même Sa divine [286] Majesté prenait plaisir de le lui donner à entendre en mille manières et façons pleines d’amour et de mystères, qui lui exprimaient naïvement son état, l’effet desquels était toujours d’accroître et d’augmenter cet amour transformant et déifique qui brûlait dans son âme.

Quelques jours après la fête de la sainte Vierge, Dieu se fit voir et sentir à l’intime de son âme à la façon d’une grande mer, l’immensité de laquelle n’avait aucunes bornes, et elle comme un poisson qui se délectait et prenait ses plaisirs et sa nourriture dans cet océan infini de la Divinité : ce sont ses propres mots, que je poursuis en ce qui suit :

« Etant là, disait-elle, mon Amour me donnait à connaître que tout ainsi que le poisson ne peut vivre ni subsister hors de l’eau, de même je ne pouvais plus vivre un moment hors de lui ; et que de quelque côté que le poisson se tourne il trouve toujours l’eau, aussi moi en quelque part ou manière que je puisse être je le trouverai toujours. Je fus près d’un mois avec cette vue et cette expérience, au bout duquel je perdis l’idée et de la mer et du poisson, pour n’avoir que celle de Dieu [287] seul, qui se fit sentir comme renfermé dans le secret de mon âme en qualité de son conducteur et de son Conseiller, en sorte qu’en tout ce qui se présentait à faire, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, j’étais invitée d’entrer en ce cabinet secret pour prendre ordre et conseil de tout ce que j’avais à faire ou à dire, m’étant là donnée une lumière certaine et assurée pour toutes choses. »

Comme toute ces choses se passaient en son âme, son corps était grandement affaibli par les excès de l’amour divin ; mais ayant été envoyée dans les champs, où plusieurs occupations se présentèrent, ayant pour s’en acquitter besoin de forces et de santé, Notre Seigneur la lui donna l’espace de deux mois que dura le travail.

Durant ce temps il lui arriva de se relâcher un peu de la grande abstinence qu’elle observait au vivre, prenant quelque rafraîchissement outre les repas ordinaires, sous prétexte de son continuel travail et de sa fatigue ; la nature se satisfit quelque peu en ceci, ce qui déplut incontinent à l’Amour, qui sembla s’absenter un peu ; à quoi d’abord elle ne fit pas réflexion, croyant qu’il lui donnait trêve, ainsi qu’il avait de coutume [288] lorsqu’elle avait beaucoup de travail.

Mais ces occupations étant passées, et ne ressentant plus la présence continuelle de son divin Amour, et d’ailleurs la nature plus vigoureuse à l’encontre de l’esprit, quoique ce ne fût que dans les simples premiers mouvements, cela ne laissa pas néanmoins de la mettre en peine et lui fit faire une sérieuse recherche de toutes ses actions, pour voir en quoi elle pouvait avoir offensé son Amour. Elle fut quelque temps sans pouvoir rien découvrir, et ne faisait que languir après le retour de son divin Amour, de la part duquel elle disait recevoir incessamment des messagers, et elle réciproquement lui en envoyait. « Nous étions, disait-elle, comme deux intimes amis un peu éloignés l’un de l’autre, qui néanmoins ne peuvent durer sans se faire souvent savoir de leurs nouvelles. L’Amour me décochait des traits si subtils qu’ils me pénétraient l’âme, et mon âme lui rendait des affections si ardentes et si amoureuses qu’il semblait qu’elle s’envolait après lui ; et ainsi je disais en moi-même que les messagers de l’amour étaient souvent par pays ; mais pour cela le cœur n’était pas entièrement satisfait. » [289]

Enfin, vers la Présentation de la sainte Vierge, il lui vint en l’esprit que ces petites libertés données à la nature avaient déplu à Dieu ; et dès lors elle alla trouver son directeur à qui elle raconta tout ce qui s’était passé, et se confessa de ceci avec une contrition et des larmes qui ne se peuvent exprimer ; et au même temps Notre Seigneur lui découvrit sa divine présence avec tant d’ardeur et de caresses qu’elle ne se pouvait contenir, ce qui fit qu’elle se résolut de se tenir plus que jamais sur ses gardes, pour ne se laisser surprendre à la nature sous quelque prétexte que ce fût.

Tous les Avents s’étant passés en la jouissance et familiarité de Notre Seigneur, ainsi que de coutume, le jour de la Nativité il voulut lui faire la grâce d’adorer en esprit, avec la sainte Vierge et les Anges, le divin enfant JÉSUS ; et après il lui fit entendre qu’il voulait que son cœur fût la crèche de son divin Amour ; et cela dit, il l’en embrasa si puissamment que ce jour et tous les suivants du reste de l’année, elle en fut si malade qu’elle ne se pouvait lever que pour aller à la messe et communier. [290]

Chapitre 22. Comme Notre Seigneur l’appliqua plus particulièrement à procurer le salut des âmes, et à ressentir leurs péchés.

L’état déifique et transformant dans lequel les opérations admirables du saint Amour avaient élevé cette âme bienheureuse était parvenu à un si éminent degré qu’il ne semblait pas que la terre dût davantage conserver un si précieux trésor ; néanmoins la Miséricorde de Dieu, qui surpasse toujours les œuvres de sa Justice, voulut la laisser encore en ce monde, pour le bien de plusieurs, afin qu’elle apaisât, par ses larmes et par ses prières, la juste colère irritée par les péchés, tant publics que particuliers, qui se commettent dans le pays. Ce fut le sentiment qu’il lui imprima dans l’âme le premier jour de l’année 1654, et qu’il lui continua tout le cours de l’année, ainsi qu’il sera déclaré ci-après.

Donc pour donner entrée et commencement à un si précieux emploi, il lui fit sentir les premiers jours de cette année un désir [291] si ardent et enflammé des peines et souffrances qu’il lui semblait ne pouvoir plus vivre en ce monde si son divin Amour ne lui donnait de quoi rassasier la soif qu’il avait allumée dans son cœur ; c’est pourquoi elle se plaignait incessamment à lui avec des paroles tendres et amoureuses, lui disant qu’il n’était pas juste qu’il la comblât de tant de grâces et de faveurs, et qu’elle ne fît que recevoir de lui, sans rien lui donner ; qu’à tout le moins il la fît souffrir quelque chose, ou bien qu’il la retirât de ce monde. Notre Seigneur, pour la satisfaire, lui fit entendre que cette année serait pour elle une année de souffrances et de peines ; et ainsi ne lui ayant point autrement déclaré ses volontés, le désir des travaux s’augmentant de jour en jour, elle crut qu’elle devait elle-même mettre les mains à l’œuvre, et affliger son corps par des pénitences et des austérités, et eût voulu en faire d’excessives si on les lui eût permises.

Dans ce sentiment, elle en conféra avec son directeur qui, approuvant son désir, ne lui en permit pas toutefois l’effet, ne trouvant pas à propos de détruire ce temple que la Sapience éternelle s’était bâtie pour en faire le séjour de ses délices, par des austérités qui, [292] pour lors, n’étaient pas nécessaires. Néanmoins afin de contenter et rassasier un peu cette ardeur pour les souffrances, ce bon Père lui en permit quelques-unes, qu’elle exécuta et accomplit avec grande ferveur ; mais comme souffrir et pâtir pour son divin Amour étaient les plus chères délices, ces pénitences, au lieu de lui être pénibles, lui servaient de rafraîchissement ; et ainsi elle ne savait à quoi se terminerait cette impression divine qui lui faisait concevoir tant de peines.

Elle n’avança guère dans l’année que son divin Amour ne lui en découvrît la source, qui n’était autre que celle qui a été capable d’affliger un Dieu et de lui ravir la vie, à savoir les péchés des hommes et la perte de leurs âmes. Et comme elle était parvenue à une si étroite union avec Dieu qu’elle était comme toute revêtue de ces divines qualités, ne pouvant aimer que ce qu’il aimait ni se réjouir qu’en ce qui le délectait, ainsi n’était-elle plus en état de s’attrister que de ce qui l’affligerait, s’il était à présent susceptible de ces sentiments.

Ce fut approchant le Carême que son Bien-Aimé, rempli de miséricorde et de compassion pour la perte de tant d’âmes rachetées [293] de son précieux Sang, lui fit connaître par une divine impression qu’il voulait qu’elle s’employât toute à retirer ces pauvres misérables pécheurs du bourbier infâme du péché, lui disant dans l’intime de l’âme : Ma Bien-Aimée, tu es si acquise à l’Amour que je ne te laisse plus en ce monde que pour y attirer tes frères qui s’éloignent de moi par leurs péchés. Et dans ce moment il lui donna un si vif ressentiment de voir son Dieu si méprisé de ses créatures, et un regret si pénétrant de leur perte, qu’elle ne pouvait plus douter de quelles souffrances Notre Seigneur voulait affliger son cœur, lorsqu’il les lui faisait désirer si ardemment au commencement de l’année ; et comme un malade ou un affligé exprime mieux sa douleur ou sa peine que nul autre, aussi me veux-je servir de ses propres paroles pour déclarer quelque chose de ce qu’elle expérimentait :

« Lors, me disait-elle, que mon âme était plus abîmée de la reconnaissance des miséricordes de mon Dieu en mon endroit et mon cœur plus embrasé, ou plutôt consumé, de son divin Amour, désirant d’une véhémence très grande que toutes les créatures l’aimassent et le louassent, ce fut [294] alors que je connus plus clairement que jamais leur ingratitude envers une Bonté si aimable et l’aveuglement des pauvres âmes qui se détournent de leur souverain bien pour se précipiter dans un infini malheur : oh ! que les angoisses et détresses de mon âme ont été grandes et amères par ces vues qui allaient tous les jours croissant, et avec un tel excès que j’en perdais toute force et vigueur. J’eusse voulu me mettre en pièces pour réparer les injures faites à l’Amour. Tout ce que j’entendais redoublait ma douleur, car il me faisait connaître qu’il n’y a presque personne qui L’aime et recherche purement, même parmi ceux qui font profession de la vertu, un chacun ayant ses fins et ses prétentions au mépris de ses divines volontés. Et pour ceux qui s’abandonnent au vice, bon Dieu, quelle connaissance m’en a-t-il donné ? Le plus souvent il est arrivé que des personnes avec qui je n’avais nulle conversation m’abordaient pour me déclarer des péchés énormes et horribles qui se commettaient, et qui étaient si secrets que j’étais surprise et effrayée comment ces choses se pouvaient savoir ; et on me les disait avec toutes leurs circonstances, ce qui me pénétrait [295] le cœur d’une si extrême douleur que, si on m’eût percée d’un glaive tranchant, je n’en eusse pas ressenti de pareilles. Je me plaignais à l’Amour pourquoi il permettait que je susse toutes ces choses ; mais il me faisait entendre que ses biens étant miens, ses maux me le devaient être aussi : ce qui ne faisait encore que me tourmenter davantage et accroître la douleur de mes souffrances. »

Voilà une petite expression de ses sentiments qui lui durèrent presque toute l’année et redoublaient à mesure que Dieu lui donnait la connaissance des péchés de chaque personne en particulier, pour qui il voulait qu’elle s’appliquât davantage à procurer l’amendement.

C’était à la vérité une chose digne d’admiration de voir le zèle de cette sainte fille à procurer la gloire de son Dieu en empêchant par ses prières et par ses industries qu’il ne fût offensé ; toutes ses pensées, prières et actions ne visaient à autre but ; elle s’était comme oubliée d’elle-même pour ne penser qu’au salut de son prochain ; on eût dit, à l’entendre, qu’elle devait rendre compte à Dieu d’un chacun. Elle connaissait en ce temps des personnes dont elle n’avait pas [296] même entendu parler auparavant, elle priait et faisait prier pour le salut de leurs âmes, et ne pouvait avoir de repos qu’elle n’eût tâché d’apporter quelque remède à leurs désordres, et plaignait leurs malheurs avec des termes si pénétrants qu’elle eût attendri les cœurs les plus durs.

Une fois une personne inconnue l’aborda pour lui dire des actions infâmes qui se commettaient dans une maison et qui étaient si secrètes qu’à la réserve de ceux qui les commettaient, aucun n’en avait la connaissance. Or c’étaient des personnes de telle qualité qu’il était difficile de remédier à ces désordres ; et d’ailleurs sa condition de servante la retenait beaucoup. Mais l’amour de Dieu et le zèle du salut de ces personnes fi[ren]t en sorte qu’elle trouva jour pour les retirer de leurs ténèbres et leur faire quitter le péché.

Il était facile à ceux qui la connaissaient particulièrement de juger quand elle avait appris de semblables nouvelles, car elle était si extraordinairement abattue qu’il semblait que c’était fait de sa vie. Je l’ai souvent interrogée, la voyant en cet état, et toujours il se trouvait que quelque nouvelle offense avait blessé son cœur ; et lui demandant qui [297] lui avait dit cela, « Je ne sais, me disait-elle, mais il semble que l’Amour me veut faire ressentir toutes ses blessures, et que chacun est gagé pour me les dire. »

Un jour s’entretenant des angoisses de son cœur avec un fort grand serviteur de Dieu touché de même sentiment, l’ennui de le voir tant offensé le porta à lâcher ces paroles : « Quittons, quittons la terre, qui n’est que péchés et ordures, et nous envolons au Ciel, où Dieu n’est plus offensé. » Mais elle lui répartit d’un accent plein de zèle : « Hé quoi, mon Père, est-ce ainsi que vous aimez vos pauvres frères ? Les voulez-vous laisser embourbés, et périr dans leurs misères, et aller à votre aise jouir de Dieu ? Non, non, il n’en sera pas ainsi : il faut être en ce monde, et les aider à parvenir au Ciel, afin que tous ensemble nous puissions louer et bénir l’Amour. » C’était véritablement son unique emploi, et où elle passait les jours et les nuits. Mais de dire maintenant ce qui se passait entre Dieu et elle, c’est ce qui n’est pas en ma puissance ; car quoiqu’elle fût toujours dans l’amertume des péchés de ses prochains, cela n’empêchait aucunement les joies ineffables qu’elle recevait de la douce union de son âme avec son Bien-Aimé, [298] dont elle jouissait à souhait, dans un calme et une tranquillité si admirable qu’on l’eût plutôt prise pour être le crayon d’une âme bienheureuse que d’une âme revêtue de chair mortelle ; ou pour mieux dire, son Sauveur l’avait en ce point rendue semblable à lui, lorsqu’il vivait ici-bas en terre, portant en son âme une douleur infinie de voir son Père offensé, et jouissant en même temps des délices immenses de son union avec la Divinité. Cet état fut celui qu’elle porta presque toute l’année, lui survenant néanmoins de temps en temps quelques opérations, dans lesquelles son divin Amour lui donnait toujours de nouvelles preuves de son amitié, et du soin que sa sage Providence avait de sa conduite : les remarques en sont autant amoureuses que profitables. [299]

Chapitre 23. Continuation de la même matière.

Quelque temps après Pâques, comme elle continuait dans ce grand zèle de la gloire de Dieu, et qu’elle tâchait de tout son pouvoir d’empêcher les offenses qui se commettent contre Sa divine Majesté, il arriva qu’un enfant de la maison où elle était, détenu depuis plusieurs années au lit, et auquel elle avait rendu des assistances fort assidues, se laissa, par l’ennui et par la longueur de sa maladie, tellement emporter au chagrin et à l’impatience que tout lui était insupportable ; et rien ne pouvant se faire à son gré, surtout ce qui se faisait par cette bonne fille, il le rapportait de l’air que son esprit lui faisait concevoir ; il voulait être obéi à point nommé, et que rien ne contredît à ses inclinations. Cette charitable fille, le voyant en cette humeur, lui portait grande compassion et l’avertissait souvent qu’il offensait Notre Seigneur agissant de la sorte. Mais il ne fit pas son profit pour lors de ses charitables remontrances ; ce que voyant, elle [300] commença de se rendre un peu moins serviable en son endroit, afin, pensait-elle, de l’obliger par cette voie de rentrer en lui-même, et de se corriger de ces petits défauts.

Mais l’Amour divin, infiniment jaloux de son bien, n’approuva pas ce procédé et lui fit aussitôt découvrir l’artifice de la nature, qui se couvrirait de ce beau prétexte pour éviter la sujétion fâcheuse en ces rencontres ; c’est pourquoi, ayant aperçu cette ruse, elle alla aussitôt s’en accuser à son directeur, mais avec des ressentiments de douleur et de contrition si pénétrants qu’on eût dit qu’elle eût commis le plus grand crime du monde. Cet homme, aussi ennemi de la nature qu’amoureux de Dieu, lui dit qu’elle avait manqué en ce point, et qu’il voulait qu’à l’avenir elle fût si sujette et si soumise à tous, et particulièrement à ce malade, qu’elle fît absolument ce qu’il lui dirait : à quoi elle était déjà toute résolue ; et ajouta pour pénitence de sa faute qu’elle fît une bonne discipline ; et en même temps l’un et l’autre eurent la pensée, sans se le communiquer, que l’Amour en ferait lui-même la satisfaction. Etant de retour au logis, elle trouva son malade qui lui donna bien sujet d’effectuer sa résolution, la faisant aller et venir, faire [301] et défaire, se taire et parler, tout ainsi que son humeur le lui disait, à quoi elle se soumettait comme à Dieu même.

Le soir, voulant accomplir sa pénitence, elle se sentit en un instant si travaillée par tout le corps par des douleurs si sensibles qu’il lui fut impossible de l’accomplir ; tout ce qu’elle put faire, fut de se mettre au lit, où les douleurs continuèrent de telle sorte qu’elle était contrainte de crier et de se plaindre, tout ainsi qu’un enfant qu’on corrige, et lui eut été comme impossible de s’empêcher de se plaindre de la sorte, quoique cela lui fût extraordinaire et qu’elle n’eût aucune idée d’où cela pouvait provenir. Elle fut dans cet état un jour entier, et la nuit suivante les douleurs cessèrent tout à coup ; et lors Notre Seigneur, la comblant de grâces et de caresses, lui fit entendre qu’il ne voulait pas qu’autre que lui la châtiât de ses défauts, ainsi que fait un père amoureux envers son enfant qu’il aime tendrement. Alors, connaissant les bontés et les miséricordes de Dieu en son endroit, elle pensa pâmer d’amour ; et raconta le tout à son Père directeur afin qu’il l’en remerciât, lequel lui dit le sentiment que Dieu lui avait donné, semblable à celui qu’elle-même avait eu, [302] par lequel Notre Seigneur lui donnait à connaître que cette âme lui était tellement chère qu’il voulait lui-même lui servir de toutes choses, et qu’autre que lui n’eût la gloire de lui faire du bien.

Le jour de la Fête-Dieu, Notre Seigneur lui fit ressentir de si douces communications de sa Divinité que, la nature ne les pouvant supporter, elle demeura presque toute l’octave malade ; et comme un jour elle se plaignait à son Amour de ce qu’elle ne pouvait, comme tant d’autres, l’aller visiter au saint Sacrement, Notre Seigneur lui dit ces amoureuses paroles : Ma Fille, les autres me viennent visiter aux églises, et moi je te viens visiter en ta propre maison. Ces paroles la remplirent de tant d’amour et la comblèrent de si grande joie qu’il lui semblait être déjà au nombre des Bienheureux. Dans ces excès elle s’écriait : « Ô mon Amour et mon Tout, ôtez-moi toutes ces grâces sensibles et ces faveurs extraordinaires, et les donnez à ceux qui ne vous connaissent pas, afin de les attirer par ce moyen à votre amour ; car vous savez bien que, par votre miséricorde, je suis déjà toute acquise, et que vous et moi ne faisons plus qu’une chose. » Mais hélas, disait-elle, plus je fuyais [303] ces grâces et plus l’amour m’en donnait. Et certes il semble qu’il était bien juste que Dieu lui en donnât avec abondance, puisqu’elle les lui rapportait si fidèlement que jamais elle ne s’en est attribué la moindre, tâchant de les employer toutes pour le bien de son prochain. Dieu lui fournit à peu de temps de là une occasion de le faire en la personne d’un sien frère, où elle fit paraître les traits d’une vertu admirable et héroïque, et où véritablement elle reconnut que ce n’était pas sans cause qu’elle avait eu de si fortes idées que cette année lui serait une année de peine et d’affliction.

Nous avons montré au commencement de ce chapitre la disposition de son esprit au regard des péchés des hommes en général, et la douleur qu’elle en concevait ; voici un sujet qui, pour la toucher de plus près, nous en donnera encore une plus claire connaissance : ce fut qu’un sien frère se laissa par malheur emporter à une action aussi scandaleuse que criminelle, où il n’y allait de rien moins que de la perte de sa vie et de tout ce qu’il avait de biens.

Cette funeste nouvelle fut apportée à cette sainte fille le propre jour de l’Assomption de la sainte Vierge, où elle avait coutume de [304] recevoir tant de grâces et de faveurs de sa bonne Mère, qui en ce jour furent toutes changées en amertumes et en regrets si cuisants qu’elle assura n’en avoir jamais ressenti de pareilles. Il faut l’entendre elle-même pour en concevoir quelque chose : voici comme elle m’en parla, m’étant venue voir huit jours après.

D’abord que je l’envisageai, je fus surprise de la voir si abattue et toute trempée de larmes. Je lui en demandai la cause, qu’elle ne me put dire que par des paroles entrecoupées de sanglots et de soupirs : « Ah, mon Dieu ! Que je suis outrée de douleur de ce que l’Amour a tant été offensé, et par mon propre frère qui est un autre moi-même. Ah, mon Dieu ! Faut-il que mon sang vous ait ainsi offensé et méprisé vos divins Commandements ! » Elle fut près d’une demi-heure sans pouvoir faire autre chose que répéter de temps en temps de semblables paroles.

Après avoir un peu apaisé ses larmes, elle me dit plus au long le sujet de son affliction, et les amoureux reproches qu’elle faisait à Notre Seigneur : « Ah ! mon Amour et mon Tout, disait-elle, pourquoi avez-vous permis que mon frère vous ait offensé ? Vous pouviez l’empêcher si vous eussiez [305] voulu avec une seule grâce, et vos ne l’avez pas fait. Pourquoi m’en donnez-vous tant, et que vous ne lui donnez celle de ne vous point offenser de la sorte ? Oh ! sans doute vous m’avez voulu toucher en ce qui m’était le plus sensible ; vous saviez bien, mon Amour, que ni tourment, ni mort, ni infamie ne m’aurait causé tant d’affliction que de vous voir offensé par mon sang, vous qui m’avez fait tant de grâces. » Elle poursuivit longtemps ces amoureux reproches que l’excès de la douleur et de l’amour lui arrachaient du cœur.

Elle n’en faisait pas de moindres à la sainte Vierge, son aimable Mère. Je ne les rapporte pas, crainte de redites ; seulement dirai-je que lui ayant demandé si elle ne craignait point le déshonneur qui pouvait arriver à son frère, s’il était appréhendé par la justice, elle me fit cette belle réponse : « Je ne crains plus aucun malheur qui lui puisse arriver, puisqu’il a déshonoré mon Dieu ; et de bon cœur je le verrais attaché au gibet de Vannes si Dieu en était tant soit peu glorifié et la justice satisfaite. Toute la prière que je fais pour lui est que, s’il doit encore l’offenser, qu’il ne permette pas qu’il en réchappe ; sinon, qu’il en ait pitié. Enfin il [306] me semble que j’ai tout dit quand je dis à l’Amour que c’est mon frère ; après cela, j’ai tant de confiance en sa miséricorde que je ne doute point qu’il en ait pitié, et ne puis plus m’en mettre en peine. »

A la vérité son espérance ne fut pas vaine, car en peu de temps il fut délivré, et d’une façon si avantageuse que ceux qui en eurent la connaissance s’en étonnèrent, ignorant la cause d’où cela provenait, qui n’était autre que l’amour que Notre Seigneur portait à sa vertueuse sœur, qui fit encore voir en cette rencontre combien les intérêts de Dieu l’emportaient au-dessus de ceux du sang et de la nature ; car, ayant appris cette prompte délivrance, elle entra en appréhension que les lois de Dieu et de la justice n’y fussent offensées, et ne put avoir de repos que je n’eusse écrit en son nom pour savoir si les parties étaient satisfaites, et si tout s’était traité selon Dieu et le salut de son frère : ce qui, par la bonté de notre Dieu, se trouva être véritable, encore que toutefois cela ne fut pas capable d’ôter l’épine poignante qu’elle portait au cœur de cette offense, et de celles de ses autres proches.

Enfin il plut à Notre Seigneur de la soulager un peu. Il lui donna la connaissance de [307] quatre Pères de la Compagnie de Jésus arrivés à Vannes au mois d’août, à dessein de s’embarquer pour le Portugal, et de là passer aux Indes, afin d’y prêcher l’Évangile. Il ne peut se dire la joie qu’elle conçut, apprenant leur sainte entreprise, et le zèle qu’elle avait pour son heureux succès. « Au moins, disait-elle, mon Amour sera connu, et s’il est offensé des uns, il sera aimé et honoré des autres. » Elle souhaitait mille bénédictions à ces saintes personnes et leur parlait si hautement de l’excellence de leur entreprise, et avec tant de zèle pour son Bien-Aimé, qu’ils étaient très satisfaits de l’entendre, et louaient Dieu de leur avoir donné la connaissance de cette sainte fille ; et de sa part, la joie de son cœur ne se peut exprimer. « J’étais, disait-elle, réduite à l’extrémité, je mourais et je languissais tous les jours de voir mon divin Amour tant offensé ; mais il m’a donné une médecine qui m’a bien soulagée, car, de guérir tout à fait, ce ne sera que dans le Ciel, où il ne sera plus offensé : cette médecine n’est autre que de voir ces bons Pères qui ont dessein de le faire connaître et aimer. J’en reçois plus de soulagement que ne ferait un pauvre malade réduit à [308] l’extrémité, si on lui donnait un remède qui lui rendrait la vie. »

Quand on lui disait qu’elle priât pour leur heureux voyage, « Ne craignez pas, disait-elle, que je m’en puisse empêcher ; il suffit qu’ils soient les ambassadeurs de l’Amour, et qu’ils vont procurer sa gloire, pour les faire toujours demeurer dans ma mémoire. »

Dans le mois d’octobre, il lui arriva une chose qui semblera d’abord plus digne de censure que d‘approbation, et particulièrement en une servante, et même qui pourrait être blâmée dans toute autre personne, quoique vertueuse, qui ne serait pas parvenue à l’état de sainteté, de simplicité et de soumission auquel était cette fille. C’est que l’estime que plusieurs personnes de vertu et de mérite avaient conçue de sa sainteté fit qu’elles souhaitèrent fort d’avoir son portrait tiré au naïf, qui était la vraie image de la modestie. On parla pour cet effet à un peintre, qui dit qu’il ne le pouvait faire sans qu’elle en eût la connaissance et qu’elle se tînt dans la situation requise à cela. Son directeur craignit d’abord de lui faire cette proposition, se doutant qu’elle y aurait une grande difficulté ; mais comme on ne pouvait faire autrement, il lui en parla ; à quoi [309] elle ne fit aucune réponse, sinon que lui dire : « Mon Père, si vous croyez que Dieu en soit glorifié, je suis prête de faire tout ce qu’il vous plaira. » Ce qui agréa tant à ce bon Père qu’il demeura tout ravi d’une si grande soumission, sachant d’ailleurs la répugnance qu’elle avait à cette action.

Le peintre s’étant mis en devoir de faire son tableau, la Sagesse éternelle commença d’en faire un autre au plus intime de son âme, d’une admirable façon, que je rapporterai dans ses propres termes :

« Étant, dit-elle, retirée au dedans de moi-même, Notre Seigneur me fit voir la beauté dont mon âme était ornée lorsqu’elle fut régénérée par les eaux du baptême, pure, belle, sans tache ni aucune souillure, étant comme une belle image faite à la ressemblance de la Divinité. Après, il me fit voir tous mes péchés qui, comme autant de taches avaient gâté, souillé et effacé cette belle image, en sorte qu‘il n’y paraissait plus aucune marque de sa première beauté ; ce que voyant, je conçus un tel regret de mes offenses que je ne savais que devenir, ni quelle contenance faire. Les larmes me gagnèrent si abondamment que je fus contrainte de me retirer, [310] disant au peintre que je me trouvais mal.

« Cette vue m’occupa tout le jour, et le lendemain, le peintre voulant achever son tableau, Notre Seigneur se présenta à mon âme et me fit voir que de toute éternité il se l’était réservée pour y peindre les perfections infinies de sa Divinité, et que, pour effacer les taches que j’y avais faites, il avait versé tout son précieux Sang, qu’il s’en était servi comme de vives couleurs pour l’embellir, qu’elle était un fond sur lequel l’Amour divin, comme un pinceau conduit par la main de sa Sagesse, n’avait cessé de travailler, et qu’enfin il l’avait rendue si belle et si parfaite qu’elle était semblable à lui, et beaucoup plus qu’elle n’était avant que je l’eusse gâtée par mes péchés. Oh Dieu ! quel amour et quels regrets ressentait lors mon pauvre cœur ! Il était tel que, si Dieu ne m’eût soutenue, j’en serais morte sur la place. »

Or, comme ces admirables opérations se faisaient en son esprit, le peintre était fort empêché d’achever son ouvrage, et n’en pouvait venir à bout à raison des divers changements qu’il remarquait dans son visage ; car il m’assura qu’il ne l’envisageait fors qu’il ne la vît de différente façon : tantôt elle [311] était enflammée comme un Séraphin, et à peu de temps pâle comme une morte, les yeux à tous moments baignés de larmes, avec une façon si abîmée et si absorbée et une modestie si divine qu’il lui fut impossible, quelque peine qu’il y prît, d’exprimer avec son pinceau ce que la main de Dieu avait empreint sur son visage ; et ainsi son travail fut assez inutile. Et comme il ignorait la cause de ces divers changements, il l’attribua facilement à la honte et à la pudeur qu’elle avait d’être envisagée avec tant d’attention ; de sorte que, pour ne lui augmenter sa honte, il n’osait la regarder qu’à demi. Il resta si ravi et si édifié de sa modestie qu’il me dit qu’il s’estimerait à jamais heureux d’avoir vu cette sainte Fille, et que de sa vie il n’avait rien vu qui marquât une si grande sainteté.

Quant à elle, son âme demeura plus de quinze jours occupée à contempler son divin Amour se plaire et se délecter en la beauté de son ouvrage, s’y complaisant avec des délices ineffables, la voyant si pure, si claire et si nette qu’elle représentait, comme en un beau miroir, les divines perfections. Durant que Notre Seigneur lui faisait montre de ses grandeurs, et de l’excellence où [312] son saint Amour l’avait conduite, elle était abîmée dans un si profond sentiment d’humilité et d’anéantissement d’elle-même, avec une si haute estime de Dieu et de ses miséricordes à son endroit, que c’était une chose digne d’admiration de voir, en un même sujet et dans le même temps, des opérations si différentes. Elle disait aussi des merveilles sur la disposition que les âmes doivent avoir afin que Dieu peigne et représente en elles ses divines perfections, se tenant stables, fermes et arrêtées aux ordres de sa sainte Providence, ainsi qu’une toile sous les traits du pinceau. Elle s’accusait et se reprenait elle-même de s’être souvent remuée et d’avoir gâté ce bel ouvrage que Dieu, son divin Peintre, faisait en elle ; mais qu’enfin il l’avait si fortement clouée et attachée à lui-même qu’elle ne se pouvait plus remuer ni mouvoir que par ses ordres.

Voilà un petit échantillon des merveilles que Dieu opéra dans son âme à l’occasion de ce portrait ; d’où l’on voit, ainsi que de tout ce qui a été dit ci-devant, l’amoureuse providence que notre Dieu avait pour cette heureuse fille, ne laissant passer ni écouler aucune occasion, tant petite fût-elle, qu’il [313] ne lui donnât des preuves de son amour.

En voici encore une qui confirme cette vérité. Etant allée un peu après la Toussaint dans les champs, elle y eut un grand travail qui lui occasionna beaucoup d’indisposition l’espace de plus de cinq semaines ; d’où il lui arriva de se relâcher quelque peu de cette grande rigueur qu’elle gardait envers son corps, lui permettant quelque chose en des rencontres qui lui semblaient très justes et innocentes, et qui même paraissaient nécessaires pour le recouvrement de sa santé. Mais cet œil divin qui la contemplait toujours, et qui ne pouvait souffrir la moindre tache en ce beau portrait, ne tarda guère de lui faire voir que ces petites libertés ne lui agréaient point, lui retirant pour un peu sa présence, la laissant plus à elle-même et moins unie à Sa Majesté.

Ce que reconnaissant, elle alla aussitôt se jeter aux pieds de son confesseur, et avec des regrets et des larmes très amères elle s’accusa de ses légères fautes, comme le plus grand criminel, touché d’une vive contrition, aurait fait les siennes ; ou plutôt, pour me servir des termes de ce grand Serviteur de Dieu, le Révérend Père de Lesseau116, à qui elle parlait en toute confiance de ce [314] qui se passait dans son âme : « Elle s’accusait, disait-il, comme ferait un Saint du Paradis, avec des motifs de contrition si parfaits et si relevés, qu’une âme déjà jouissante de la gloire n’eût pas pu en avoir de plus assurés. » Cela toutefois ne donna pas le calme à son esprit, qui se trouva comme chargé et appesanti d’un lourd fardeau, jusqu’au retour de son Père directeur qui pour lors était absent.

Sitôt qu’il fut de retour, qui fut plus tôt qu’il n’avait projeté, elle alla pour lui parler, et étant en sa présence, son esprit fut comme chassé hors d’elle-même et celui de Dieu la remplit, « en sorte, disait-elle, qu’il me semblait que j’étais retiré à côté, comme un pauvre enfant honteux d’avoir offensé son père, qui, n’ayant ni parole ni sentiment, n’ose même lever les yeux pour le regarder. J’étais tout de même devant mon divin Amour qui, me regardant d’un œil plein d’amoureux reproches, m’accusait lui-même par moi-même à mon directeur de toutes les fautes que j’avais commises, ainsi que je l’avais prié un peu auparavant, lui disant : Oh ! mon, divin Amour, accusez-moi vous-même à celui qui me tient votre place de tous les défauts [315] que j’ai commis contre votre divine Majesté”, ce qu’il accomplit de point en point, car véritablement ce n’était pas moi qui le faisait, mais lui le faisant par moi. Et après l’absolution reçue, il s’unit si étroitement à moi, avec des tendresses et des caresses si ineffables, que j’étais contrainte de le prier de les modérer, car je ne les pouvais plus supporter. Et il me fit entendre qu’il avait pour ma seule considération fait revenir ce Père, afin qu’il fît la paix entre lui et moi ; et de vrai dès le lendemain il fut obligé de se retourner pour quelques jours au lieu d’où il était venu. »

Si Notre Seigneur était si soigneux et si exact à ôter de sa chère épouse les moindres défauts qui eussent pu ternir la beauté de son âme, il ne l’était pas moins pour l’enrichir et pour l’orner de tous les dons et de toutes les vertus qui pouvaient la rendre semblable à lui, et agréable à ses yeux divins ; et comme une de celles qu’il a plus pratiquée et recommandée de paroles et d’exemples, étant en ce monde, a été la sainte pauvreté, il voulut aussi que cette bien-aimée la pratiquât de la plus excellente manière qu’elle le put être, se dépouillant non seulement [316] de l’attache et de l’affection aux biens de la terre, se privant de ses gages et servant pour l’amour de lui seul, ainsi qu’il sera dit dans la seconde partie, où il sera traité, Dieu aidant, de cette matière à fond ; mais il voulut encore qu’elle lui en fît le vœu, ne lui restant plus que celui-ci qu’elle n’eût fait les trois vœux essentiels de religion, ayant ci-devant fait celui de chasteté et d’obéissance ; et certes il était bien juste, puisqu’elle le pratiquait si parfaitement, que le mérite du vœu fût joint aux actes qu’elle en exerçait, afin d’en rehausser le mérite et l’éclat.

Pour cet effet, Notre Seigneur lui donna vers la fête de Noël de si hautes idées de cette admirable vertu, et un désir si puissant de l’exercer de la plus éminente manière qu’elle pouvait être exercée, qu’elle brûlait d’envie de s’y obliger par vœu. Il est vrai qu’il y avait plusieurs années qu’elle avait ce désir, mais on ne lui en avait pas permis l’effet, et en ce temps il était plus ardent que jamais ; et Notre Seigneur, pour l’obliger d’en poursuivre l’exécution, se fit voir en elle en la manière suivante.

Il lui sembla qu’elle était dans un grand château, orné et enrichi de toutes parts, et [317] qu’elle se trouva seule dans une basse salle, sans voir ni rencontrer personne ; et, jetant les yeux en haut, elle aperçut une chambre belle et richement parée, où il lui semblait qu’elle voyait Notre Seigneur et sa sainte Mère qui la conviaient de les venir retrouver, lui montrant pour cet effet un degré qui conduisait au lieu où ils étaient ; et on lui fit entendre au même temps que ce degré était la fidélité ; et pensant en quoi elle pourrait pratiquer cette fidélité, elle crut que ce serait en faisant le vœu de pauvreté, pour lequel elle avait de si pressants désirs, et que c’était cette fidélité que son divin Époux requérait d’elle.

À cet effet elle redoubla ses instantes prières à ses Pères directeurs qui, ayant enfin mûrement pensé à cette affaire, reçurent de Notre Seigneur le mouvement de lui octroyer sa demande, dont elle reçut plus de contentement qu’un ambitieux n’en recevrait si on lui faisait présent d’un royaume tout entier ; mais comme cette action fut la première qu’elle pratiqua au commencement de l’année suivante, je remets au même lieu à en décrire toutes les amoureuses circonstances. [318]

Chapitre 24. Comme elle fit vœu de pauvreté, et ce qui lui arriva depuis.

Devant que de parler de la manière avec laquelle elle fit ce vœu, il est à propos de déclarer à quoi elle prétendait s’engager par icelui ; et je ne le puis faire avec plus de jour qu’en faisant éclater les vives flammes de son amour pour cette sainte vertu, qui se découvrent manifestement par les paroles qu’elle dit sur ce sujet au Révérend Père de Lesseau, recteur du Collège, qui pour lors lui servait de directeur, le sien étant absent.

Ce Père, la voyant si divinement éprise des excellences de cette vertu évangélique, lui demanda à quoi elle prétendait s’engager et quelle sorte de pauvreté elle voulait suivre. Lui en déduisant de plusieurs manières : « Je prétends et désire de tout mon cœur, lui dit-elle, mon Père, de m’astreindre à la plus parfaite et rigoureuse qui se puisse pratiquer en l’Église, en sorte que, s”il vous plaît de me le permettre, j’aille le reste de mes jours mendier mon pain, et encore, que je [319] n’en puisse prendre le nécessaire que par votre permission. » Voilà jusqu’où la portait la ferveur de ses désirs pour cette divine vertu, mais qui furent modérés par la prudence de ce Père, qui se contenta qu’elle se démît, entre les mains de la Mère Supérieure de cette maison, du peu que jusqu’alors elle avait eu pour son usage, n’en pouvant plus disposer, ni prendre ni donner quoi que ce fût sans la licence expresse de notre dite Mère et de celles qui lui succéderaient dans la charge de Supérieure.

Le jour assigné pour faire ce vœu de pauvreté fut le premier de l’an 1655, et le lieu où il se devait prononcer était en notre maison où le susdit Révérend Père se devait trouver ; mais lui étant survenu quelques affaires, il remit celle-ci à un autre jour.

Mais cette vertueuse fille, qui brûlait d’un ardent désir de contenter son amour, ne put différer davantage ; et ayant passé toute la nuit dans des délices ineffables et des connaissances admirables des grandeurs de son pauvre Roi JÉSUS (ainsi appelait-elle en ce temps Notre Seigneur), elle ne peut se contenir plus longtemps, de sorte que, prenant avec elle quelque peu d’argent qui lui [320] restait, elle sort dès la pointe du jour, et va à porte ouvrante trouver le susdit Révérend Père recteur du Collège.

Sitôt qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds, et avec un amour plus que séraphique elle lui dit ces paroles : « Mon Père, je ne puis plus vivre ayant à ma disposition autre chose que le pur Amour. Tenez : voilà tout le peu que j’ai. Oh ! que si j’avais dix mille mondes, que je les quitterais de bon cœur pour plaire à mon divin Amour ! » Ce bon Père reçut, comme un précieux dépôt, ce qu’elle lui bailla, puis le mit entre les mains de notre Révérende Mère Supérieure, le jour que cette vertueuse fille fit son vœu avec plus de cérémonie.

Les diverses occupations des uns et des autres firent qu’il fut rejeté jusque vers la Purification de la sainte Vierge ; ou plutôt ce fut par une secrète dispensation de cette Mère de bonté, qui voulait à cette sienne fête contenter le désir de sa fidèle servante, ainsi qu’elle l’en avait souvent priée.

L’avant-veille de cette Fête, le Révérend Père recteur et cette bonne fille se rendirent l’après-dîner en notre parloir, le Père ayant célébré le matin la messe, et elle fait la sainte communion à cette intention ; et [321] là, en présence de la Mère Supérieure, accompagnée de deux autres religieuses dont j’étais une, ayant invoqué l’assistance du Saint-Esprit par l’hymne Veni Creator et récité quelques autres prières, durant lesquelles cette sainte fille était si abîmée en Dieu qu’elle excitait à dévotion ceux qui la voyaient, et dans ce sentiment elle proféra son vœu en ces termes :

« Au nom de la très sainte Trinité et de mon Sauveur JÉSUS-CHRIST, mon unique Amour, et de sa très sainte Mère, je fais vœu de la plus étroite pauvreté que je puisse observer, et me démets entièrement de l’usage et propriété de tout ce que j’ai eu jusqu’à présent, n’en voulant qu’autant qu’il vous plaira, ma Mère (s’adressant à la Mère Supérieure) m’en permettre l’usage et m’en donner par aumône, comme à un pauvre pour l’amour de Dieu. » Notre Révérende Mère lui dit qu’au nom de Notre Seigneur elle acceptait son vœu, et que pour l’amour de lui elle lui donnait en aumône ses habits et autres hardes, qu’elle avait apportées avec elle afin de s’en démettre entre ses mains, qu’elle prît désormais sa nourriture et se servît de ses vêtements comme de choses qui [322] lui étaient aumônées pour l’amour de Dieu, comme à la plus pauvre gueuse de tout le monde. Ainsi se passa cette sainte action ; après quoi on récita le Te Deum en action de grâces.

Pour l’argent qu’elle avait donné le premier jour de l’an au Révérend Père recteur, qui ne consistait qu’en trois écus, la Mère Supérieure les garda comme un gage sacré, pour servir de mémoire perpétuelle de cette sainte action, ne voulant pas qu’ils fussent employés en quoi que ce fût, ayant d’ailleurs le dessein de pourvoir aux menues nécessités de cette pauvre et sainte fille ; mais son divin Amour le faisait lui-même si suffisamment que rien ne lui manquait, ainsi qu’il paraîtra clairement en la seconde partie, où il sera traité amplement de cette matière.

Il reste maintenant de faire connaître les trésors de grâces et de mérites qu’elle acquit par cette très riche pauvreté, et combien Dieu récompensa abondamment cette action qui avait été faite avec tant d’amour de la part de sa fidèle servante. Pour en découvrir quelque chose, il ne faut que l’entendre parler de la disposition de son âme après qu’elle eut prononcé son vœu. Voici ce qu’elle m’en déclara quelque temps après [323] : « Je n’eusse jamais cru, dit-elle, qu’il y eût eu tant de biens renfermés dans le vœu de pauvreté, comme mon divin Amour m’en a fait connaître ; et quoique par sa grâce je n’eusse attache à aucune chose, je ne puis néanmoins expliquer la liberté et le dégagement où je me trouve : n’ayant plus rien à présent que le pur Amour, je suis en état de n’espérer plus rien que de lui seul ; et depuis qu’il m’a dépouillée de tout, il s’est tout donné en échange. Vous eussiez dit qu’il n’attendait que cela de moi pour me faire entrer en participation de sa divine plénitude. Tout ce qu’il m’avait donné jusqu’à présent ne me paraît rien à l’égard de la profusion avec laquelle il se communique maintenant à mon âme. Il me semble que mon divin Amour, depuis le vœu que je lui ai fait, s’est lancé et jeté, s’il faut ainsi dire, dans le plus intime de mon âme et dans toutes mes puissances, qu’il remplit si abondamment de lui-même qu’il me semble que je suis déjà dans la gloire. » Voilà une partie de son entretien, omettant plusieurs autres choses, surtout des éloges admirables qu’elle donnait à la sainte pauvreté ; elle n’en pouvait parler qu’avec des termes si élevés au-dessus de ce [324] qui s’en dit communément qu’il paraissait assez que le principe de ses paroles n’était autre que le divin Esprit.

Elle fut en cette disposition de plénitude de Dieu plus d’un mois après son vœu, où il lui semblait, comme nous venons de dire, que tous les trésors de la Divinité étaient répandus dans son âme, autant qu’une pure créature en peut être capable ; après quoi il plut à son divin Amour la mettre dans une disposition toute opposée à celle-ci, la réduisant dans un état de pauvreté spirituelle si grande et si profonde qu’elle ne le pouvait donner à entendre ni comprendre ; ce n’était pas un délaissement, ni une sécheresse, non, son état était si élevé au-dessus de tout cela qu’elle n’y faisait aucune réflexion ; et l’union à laquelle elle était parvenue ne lui permettait pas de faire distinction de la présence ou absence de son Bien-Aimé.

La pauvreté donc où elle fut réduite, étant d’une nature toute différente de ce qui se conçoit ordinairement sous ces termes, se doit plutôt appeler une abondance de richesses divines qu’un défaut d’icelles, ce qui se peut facilement prouver par les mots dont elle se servait en ce temps pour déclarer son état :

« Je me trouve maintenant, par la grâce de mon Dieu, disait-elle, aussi pauvre intérieurement qu’extérieurement ; mon divin Amour m’a dépouillé de tout, et il ne s’y communique ni répand plus dans mon âme, ni dans aucune de mes puissances ; elles sont toutes libres dans leurs fonctions, et je puis m’appliquer avec facilité à tout ce qui se présente à faire, sans aucun empêchement ; mais il est retiré au centre de mon âme, où il me gouverne et agit en moi d’une manière que je ne puis donner à comprendre. »

Voilà l’état le plus ordinaire de son âme depuis qu’elle eut fait son vœu, excepté le premier mois. Il est vrai que, de temps en temps, il se passait quelque chose de distinct, mais très rarement. Il me souvient seulement que l’ayant vue vers la fête de l’Ascension, la trouvant extraordinairement éprise de son Amour, je lui en demandai la cause ; à quoi elle me répondit qu’il y avait quelques jours que son esprit, étant pénétré de douleurs des péchés des hommes et fort épris du désir de rendre à Dieu, selon son pouvoir, l’honneur que les pécheurs lui ôtaient par leurs péchés, et ayant pour se calmer versé beaucoup de larmes, elle s’endormit [326] d’un sommeil tout mystique, dans lequel il lui sembla voir une personne, qui lui paraissait voilée comme une Religieuse, qui lui témoigna être infiniment outrée de douleur des offenses commises contre Dieu, et l’excitait à les ressentir et à prier pour les pécheurs ; et pour réparer les injures qu’ils font à Dieu, elle lui répéta plusieurs fois ce mot : « Aimons, aimons. » « Cette personne, me disait-elle, me paraissait si éprise du divin Amour qu’il me semblait n’être que de glace auprès d’elle. Et après qu’elle m’eut dit beaucoup de fois ce mot : Aimons”, m’unissant et me joignant à elle pour aimer, elle me dit : Je te fais part de mon amour.” Et au même moment je ressentis un amour si vif, si pénétrant et surpassant si fort celui que j’avais auparavant, que je pensai mourir. Elle disparut au même temps, et me fut donnée une intime persuasion que c’était la sainte Vierge qui m’avait fait cette grâce. Etant revenue à mon sommeil, je ne me connaissais plus, tant le feu du divin Amour était ardent et pénétrant. Et j’ai toujours été depuis dans l’état où vous me voyez maintenant. »

Or, pour confirmer que c’était la sainte Vierge qui lui avait fait part de son amour [327] et du regret des offenses commises contre Dieu, joint à un désir très ardent de secourir les pauvres pécheurs, il lui resta depuis cette vue un grand désir qu’une image de Notre-Dame, qui était à la Congrégation des artisans de cette ville, fût exposée en vue à tout le monde dans l’église du collège des Pères jésuites, croyant assurément que ce serait un moyen très efficace pour attirer les bénédictions du ciel sur toute la ville.

Elle s’adressa pour cet effet à la sainte Vierge, la priant d’inspirer aux Pères d’exposer son image. Sa demande ne tarda guère à être accomplie ; car sans en avoir rien témoigné aux Pères, un jour, comme elle entrait dans leur église, elle vit qu’ils faisaient accommoder un lieu propre pour placer cette image ; dont elle reçut une si grande joie qu’elle ne se pouvait lasser de bénir la sacrée Vierge d’avoir si promptement exaucé ses prières ; puis elle raconta au Père qui s’entremettait de cette affaire tout ce qui lui était arrivé, de quoi il reçut beaucoup de consolation ; elle l’assura de plus que la sainte Vierge serait fort honorée dans ce lieu, et qu’elle y communiquerait beaucoup de grâces à plusieurs personnes : ce qui en effet se [328] trouva véritable, car il y en a beaucoup qui vont tous les jours honorer la sainte Mère de Dieu dans son image, non seulement les fêtes et dimanches, mais aussi aux jours ouvrables ; et il ne faut pas douter que cette Mère de bonté et de miséricorde ne récompensât abondamment les services qu’on lui rendait. Cela accrut notablement sa dévotion, tant dans les personnes de condition que du commun peuple de la ville.

Notre Seigneur voulant appeler à soi la maîtresse de notre bonne Armelle, il lui envoya une très longue et fâcheuse maladie, dans laquelle cette fidèle servante lui rendit tous les services et assistances qui lui furent possibles, et ce avec tant d’assiduité qu’elle ne la quittait ni jour ni nuit, que pour des choses précisément nécessaires. Cela fut cause qu’en près de dix-huit mois que dura sa maladie, elle ne me vint voir que très rarement, et très peu à chaque fois. C’est pourquoi je ne puis faire aucun rapport de ce qui se passa dans son âme jusqu’au décès de sa bonne maîtresse, qui arriva au mois d’octobre 1656.

L’ayant vue quelque temps après, et m’informant des particularités de son âme, elle me dit qu’elle n’en avait aucune idée, n’en [329] pouvant conserver que celle du pur Amour qui la réduisait le plus ordinairement dans l’état de pureté et de pauvreté que j’ai décrit ci-devant.

Je lui demandai si durant tout le cours de la maladie de sa maîtresse et des autres de la maison, qui la plupart avaient été malades, il ne lui était point survenu quelque ennui ou impatience, vu qu’ils avaient tous recours à ses soins, et que souvent elle était presque aussi abattue que ceux à qui elle rendait service, elle me fit cette belle réponse : « Point du tout, me dit-elle, par la miséricorde de mon Dieu ; car sa bonté envers la chétive créature est si grande qu’il ne me laisse échapper en quoi que ce soit qui soit contraire à ses volontés. Il tient tout assujetti à son empire, et rien ne remue en moi que par ses ordres. »

Ce qui suit fera encore voir son excellente pureté, et avec quelle perfection elle s’acquittait du vœu de pauvreté qu’elle avait fait à son divin Époux. Vers la fête de Noël de la même année, elle fit un recueil de confession, avec toutes les dispositions que l’on peut présumer de son abondante vertu. Et comme elle me témoignait de la joie d’avoir fait cette revue de son intérieur, qui [330] en avait, disait-elle, grand besoin pour les fautes qu’elle avait commises, je lui demandai quelles fautes lui pesaient plus sur le cœur, depuis un an qu’elle avait fait un autre recueil. Elle me dit, avec sa candeur et simplicité ordinaire, qu’elle en avait fait deux contre son vœu : la première était que lorsqu’on levait son habit117, pour le deuil de sa maîtresse, il se trouva une personne qui lui dit que si l’on prenait d’une telle étoffe elle serait meilleure et plus de durée que celle qu’on prétendait lui lever ; à quoi, sans autre réflexion, elle avait dit qu’il était vrai, ce qui fut cause qu’on lui en bailla. L’autre faute était qu’au décès de sa maîtresse, Monsieur son mari voulant récompenser en quelque chose les services que cette bonne fille lui avait rendus depuis tant d’années, lui dit qu’elle prît du linge et des autres hardes de sa femme, qui seraient à son usage ; mais elle ne voulut user de ce pouvoir que par l’ordre de la fille aînée de la maison, à laquelle, rendant le compte des hardes de Madame sa mère, elle lui en montra quelque peu des plus chétives et grossières, lui disant que si elle voulait les lui donner [331] pour l’amour de Dieu, qu’elle en eût été bien aise, que toutefois elle n’en fît que ce qu’il lui plairait. La demoiselle les lui accorda bien volontiers. Or voilà les deux grands sujetsde sa confession, et ce qui lui causa tant de douleur et de larmes : « Car, me disait-elle, je n’ai pas gardé en cela la fidélité que j’ai promise à mon divin Amour ; car si j’étais vraiment pauvre, je n’eusse pas consenti d’avoir un habit meilleur que celui qu’on me destinait ; et pour les hardes de ma maîtresse, je ne devais point me partager, car quoique ce fussent des moindres, possible m’en eût-on moins donné que ce que j’avais choisi, et ainsi ce n’était pas agir avec le parfait esprit de pauvreté que je devais. » Il ne se peut dire combien elle ressentit vivement ces légers défauts, non par un esprit de crainte ou scrupuleux, mais par les vues admirables de la pureté et sainteté du divin Amour, qui se découvrait d’autant plus clairement à son âme qu’elle se rendait plus facile à suivre ses lumières.

Or, devant que de finir ce chapitre, je ne puis m’empêcher d’admirer les bontés de notre Dieu envers cette âme, de l’avoir élevée à une telle sainteté qu’en l’espace d’un an, et [332] parmi les embarras d’un grand ménage, joint à une longue et fâcheuse maladie de sa maîtresse, et qui requérait des soins et assistances continuelles, il l’ait néanmoins maintenue dans une telle pureté de cœur et si grande exemption de fautes que les deux ci-dessus, qui à vrai dire ne l’étaient pas, fissent le principal de sa confession. Et ce qui est à remarquer, c’est que durant tout ce temps il semblait que Dieu l’avait comme délaissée à elle-même et dans le libre usage de ses puissances, cet état lui étant très nécessaire pour s’acquitter de ses devoirs envers sa bonne Maîtresse : ce qui marque bien plus sa fidélité à Dieu que s’il se fût manifesté plus sensiblement à son âme.

Aussi le Père qui l’entendit de confession cette fois, son confesseur ordinaire étant absent, fut si surpris d’une si prodigieuse pureté qu’il disait depuis à ses familiers que si un ange eût été capable de confession, il se fût confessé comme la bonne Armelle, et qu’il estimait à une singulière faveur, quand Notre Seigneur permettait qu’elle s’adressât à lui lorsque son confesseur n’était pas à la maison. Ce sentiment lui était commun avec tous ceux qui avaient le bien de connaître cette admirable fille. [333]

Chapitre 25. Continuation des opérations du divin Amour, arrivées en l’an 1657.

Nous avons dit, sur la fin du chapitre précédent, que presque tout le temps de la maladie de la maîtresse de notre admirable servante, Notre Seigneur avait laissé à son âme le libre usage de ses facultés, ne lui communiquant presque aucune grâce extraordinaire qui la pût empêcher de s'acquitter de tous les services qu'elle était obligée de rendre à sa bonne maîtresse : c'était la coutume ordinaire de notre Dieu en son endroit, ainsi qu'il s'est vu en plusieurs lieux de cet écrit, et qui paraît bien davantage en cette occasion, comme ayant été plus longue que nulle autre ; en sorte qu’elle croyait que le reste de sa vie se passerait en cet état, dont elle était très contente puisqu’elle y trouvait la volonté de son Bien-Aimé. Mais elle ne tarda guère, après le décès de sa maîtresse, à ressentir le torrent impétueux des divines communications qui, comme un fleuve rapide, se déborda dans son âme avec d’autant plus d’impétuosité [334] qu’il semblait avoir été comme retenu et arrêté par l’occasion dont nous venons de parler.

Ce fut à l’approche de la sainte Nativité du Fils de Dieu que les flammes du divin Amour parurent naître tout de nouveau dans son âme qui en fut si puissamment embrasée que tout son intérieur en fut renouvelé, pour être plus digne de recevoir la participation des attributs divins sous lesquels Notre Seigneur se communiqua à son âme.

Il lui découvrit donc, par un rayon de sa céleste lumière, l’abîme profond de sa bonté, de sa douceur, de sa paix et de sa tranquillité infinie ; il les lui découvrit, dis-je, comme résidentes au milieu de son cœur, et lui fit voir qu’elle possédait tous les trésors dans le plus profond de son âme ; et au même temps il lui fit ressentir, autant qu’elle en était capable, les mêmes qualités qu’il lui découvrit être en lui, de sorte qu’il lui semblait être devenue toute bonté, toute paix, toute douceur et tranquillité ; aucune autre pensée n’entrait dans son esprit, et ne pouvait même proférer autre parole que celle-ci : « Bonté de mon Dieu, douceur de mon Dieu, paix de mon Dieu » ; elle eût passé des jours entiers à répéter ces paroles sans se lasser, et la nuit, en [335] dormant, elle ne pensait à autre chose dans ses songes ; le matin à son premier réveil, elle trouvait que ses saintes paroles sortaient de sa bouche sans aucune application, et son cœur était comme noyé et abîmé dans la douceur et dans la bonté immense de son Dieu.

Durant cette forte application, qui fut près de l’espace d’un mois, elle se sentait si forte et si vigoureuse qu’il lui semblait être dans une parfaite santé : « Je me trouvais, disait-elle, si vigoureuse que je ne me connaissais plus ; mais c’était une force qui m’était donnée pour désirer ardemment que mon Amour fût aimé et servi de toutes les créatures. Oh ! il me semble que s’il m’était permis de jeter la moindre petite bluette118 du feu du saint Amour que je ressens en mon cœur dans les cœurs des hommes, elle serait capable de les embraser tous, fussent-ils de glace. » « Oh ! bonté infinie de mon Dieu, s’écriait-elle, pourquoi êtes-vous si grande en mon endroit ? Et que ne vous communiquez-vous aux autres aussi bien qu’à moi, afin qu’ils soient tous consumés de votre Amour ? Oh ! douceur de mon Dieu, qui vous pourrait donner à comprendre ? Qui pourrait concevoir l’étroite [336] union que vous avez faite avec votre chétive créature ? »

Elle ne fut pas plus d’un mois à ressentir cette force et vigueur, après laquelle elle revint dans son état le plus ordinaire, qui était de faiblesse et de langueur, mais l’un et l’autre causés par l’opération divine. Notre Seigneur, après lui avoir découvert ses divins trésors qu’elle renfermait au milieu de son sein, il lui fit voir ce qu’elle ferait durant toute l’éternité ; voici comme elle raconta cette faveur : « Je fus, me dit-elle, plusieurs jours qu’il me semblait voir partout où j’allais un feu grand et enflammé ; et dans ce feu un tison ardent que ce feu consumait incessamment, mais qui ne subsistait pas moins ; or, comme je ne savais ce que cela signifiait, Notre Seigneur me fit connaître que ce feu n’était autre que celui de son Amour, et que le tison était moi-même. »

Comme elle me racontait cette insigne faveur, elle était dans un état si élevé, si rempli d’amour et de reconnaissance des bontés de notre Dieu en son endroit, qu’il semblait que son cœur éclatait en pièces ; et elle jetait des gémissements si profonds et pénétrants qu’on eût dit que son âme allait [337] se séparer de son corps. Elle me tint des discours si sublimes et si relevés qu’il n’est pas en mon pouvoir de le raconter. En voici seulement quelque chose de plus commun et intelligible : « Ô bonté infinie de mon Dieu, disait-elle, que votre amour est grand envers votre chétive créature ! Oh, quelle union avez-vous faite d’un ver de terre avec votre divine Majesté, union qui ne s’interrompt jamais, union qui m’a rendue semblable à vous ! Car mon amour, qui est le lien de cette union, est une participation de votre Amour infini envers vos créatures, et la sainteté qui me sanctifie est une participation de la vôtre. Oh, qu’il y a longtemps qu’il n’y a plus de trouble ni de guerre dans ce pauvre cœur parce que vous, Paix éternelle, le gouvernez. Enfin, mon Dieu, je ne suis plus, mais vous seul vous vivez en moi. »

Un cahier entier ne suffirait pas pour rapporter ce qu’elle dit dans cet entretien : ce peu suffira pour faire concevoir quelque chose de cette grande âme. Je ne puis néanmoins omettre ce mot qu’elle me dit encore, à savoir que depuis les fêtes de Noël elle voyait, d’une manière qu’elle ne pouvait donner à entendre, que les yeux de [338] son divin Amour étaient incessamment arrêtés sur elle, qui réciproquement attiraient ceux de son âme, et qu’en ce regard mutuel ils recevaient tous deux une complaisance admirable, « ou plutôt, me disait-elle, ce n’est qu’un seul regard de mon cher Amour qui est dedans moi et hors de moi ; car je ne puis plus dire que ce soit par aucune inclination naturelle que j’agisse en aucune chose ».

Ce fut dans ce regard mutuel et divin qu’elle passa presque toute cette année, demeurant là invariablement attachée, sans que la diversité des Mystères proposés par la sainte Eglise changeasse la disposition de son esprit pour l’appliquer, ainsi qu’elle avait de coutume, aux solennités qui arrivent au cours de l’année. Son âme était si perdue et abîmée dans ce divin regard qu’elle ne se comprenait pas elle-même ; et nonobstant cela elle était aussi libre pour agir au-dehors, comme si rien ne se fût passé au-dedans ; et même elle avait la santé assez bonne pour s’acquitter de tout ce qui était nécessaire dans le ménage.

Elle passa de cette sorte jusque vers le mois d’octobre de la même année, que l’envisagement perpétuel des bontés et des [339] perfections de son Bien-Aimé allumèrent enfin un si grand feu au plus intime de son âme que ses forces naturelles en furent extraordinairement diminuées ; et en moins de quinze jours elle fut réduite à une telle faiblesse qu’elle ne se pouvait porter ; elle ressentait comme une plénitude de biens et richesses divines si abondante qu’on ne la pouvait donner à comprendre. Elle était pleine, regorgeante et rassasiée des biens de Dieu qu’elle avait acquis par ce divin regard ; et de là il lui provenait un si grand dégoût pour toutes les choses du monde qu’elle ne pouvait, quelque effort qu’elle se fît, prendre aucune nourriture, excepté quelques gouttes de bouillon. Trois semaines ou un mois se passèrent de cette sorte, sur la fin desquels elle eut un fort mouvement d’aller visiter le tombeau de saint Vincent Ferrier, Protecteur de cette ville, à qui elle portait une singulière dévotion.

Elle sentit, étant là, un effort du divin Amour si puissant, et ses forces tellement affaiblies, qu’elle crut que sa dernière heure était arrivée ; et s’étant appuyée comme elle put contre la muraille, elle dit à Notre Seigneur : « Mon Amour, si c’était votre volonté, je serais bien aise de mourir en ce [340] lieu, le lui nommant ; que si aussi ce n’est pas votre bon plaisir, achevez ce qui est si avancé. » Chose admirable de la bonté de notre Dieu vers sa fidèle servante, elle n’eut pas plutôt fini sa prière qu’elle se sentit aussi forte, saine et dispose que jamais, et l’appétit aussi bon qu’en sa plus vigoureuse santé. Ce qui lui fut un nouveau sujet d’aimer son divin Bienfaiteur, et de croire qu’il la voulait encore laisser dans ce monde brûler et consumer de son Amour.

Quelque temps après, il lui arriva de commettre une faute, qui interrompit tant soit peu ce regard fixe et arrêté sur son Dieu : je la vais rapporter, pour faire concevoir la pureté de cette âme angélique, et aussi pour servir d’instruction à celles qui aspirent à la sainteté, voyant par là combien Notre Seigneur est jaloux de notre perfection.

Nous avons dit ailleurs avec quelle exactitude elle obéissait aux volontés et inclinations du fils aîné de la maison, devenu depuis longtemps d’une fâcheuse maladie qui lui fournissait, plus souvent que chaque jour, de bons exercices de patience, Dieu le permettant ainsi pour augmenter les mérites de sa fidèle servante. Or il lui arriva un jour de faire quelque chose qui désagréa119 fort à ce [341] malade, non à dessein de le mécontenter, mais seulement pour ce qu’elle la croyait juste et raisonnable. Il lui en fit plusieurs fois paraître son mécontentement, mais comme la chose était de très peu de conséquence, elle tâcha de l’apaiser par de douces paroles, poursuivant ce qu’elle avait commencé, croyant avoir raison en cela. Mais Notre Seigneur ne tarda guère à lui faire connaître sa faute en la manière suivante : s’étant mise le soir au lit, l’esprit un peu occupé de ce qui s’était passé, elle fut saisie d’un léger sommeil dans lequel il lui sembla voir une glace plus fine que le cristal, dans laquelle il ne paraissait aucune tache ; et comme elle admirait la beauté de cette glace, elle vit soudain sortir du milieu d’icelle la forme d’une bête monstrueuse qui semblait se vouloir jeter sur elle pour la dévorer, ce qui lui causa tant de frayeur qu’elle en jeta un grand cri ; et soudain le tout disparut, et elle s’éveilla, bien étonnée de ce qu’elle avait vu, n’en sachant pas l’intelligence. Mais incontinent elle en reçut l’éclaircissement, car au même temps Notre Seigneur lui fit entendre, dans l’intime de l’âme, que cette glace était la figure de son âme, que son divin Amour avait rendue pure, sans [342] tache, et que cette bête sortant du milieu d’icelle représentait l’arrêt qu’elle avait eu à son propre jugement, que par là le diable l’avait voulu décevoir120 ; puis lui dit ces paroles : Ce mal t’est arrivé parce que tu t’es regardée toi-même. Passe infiniment au-delà de toi pour ne regarder que moi.

Voilà ce qui lui arriva au sujet de cette légère faute. Mais de dire les amoureux transports de son âme, et les reconnaissances que cette faveur lui causa, c’est ce qui ne se peut, non plus que les regrets et les larmes qu’elle répandit pour effacer cette petite tache. A celle-ci j’en va[i]s ajouter une autre, qu’elle me raconta avec non moins de sanglots et de douleur que la première, et qui servira de preuve de l’estime qu’elle faisait de la sainte pauvreté, puis qu’elle regrettait si fort les moindres défauts qu’elle croyait avoir commis à l’encontre d’icelle.

Il lui arriva donc un jour qu’ayant besoin de quelque petite chose pour son entretien, et n’ayant rien pour la payer, elle le dit en la présence de son Maître qui ne lui fit aucune réponse, de quoi elle se sentit un peu touchée ; et dans ce sentiment elle dit à une sienne compagne de service : « De quoi est-ce que Monsieur croit que je m’entretienne [343] depuis le temps que je n’ai plus de gages ? » Elle n’eut pas plus tôt proféré ces paroles que Notre Seigneur l’en reprit intérieurement, dont elle conçut tant de douleur et de regret de cette légère faute qu’elle ne put être en repos qu’après s’en être confessée et avoir fait plusieurs pénitences pour satisfaire à cette légère infidélité, qui fut, avec cette autre que nous avons rapportée, les plus grièves121 qu’elle commit en toute cette année mille six cent cinquante sept.

Chapitre 26. Suite de sa disposition intérieure.

Après que cette âme séraphique eut bien pleuré et gémi aux pieds de son divin Amour pour obtenir le pardon de ses deux petits défauts122, elle retourna à son état ordinaire de la présence de Dieu, ainsi que nous l’avons décrit ci-dessus. Et comme Dieu possédait parfaitement tout son intérieur, et que d’elle-même elle ne se portait à aucune chose qu’à ce qu’il la mouvait par son divin Esprit, il la laissa dans cette attention jusqu’au Jeudi Saint de l’an 1658. [344]

Dans ce jour donc il lui fit connaître d’une manière toute particulière l’extrême amour qu’il avait porté aux hommes et qui l’avait mû à leur donner son saint Corps pour être la nourriture de leurs âmes, et son précieux Sang pour en être le breuvage. Cette considération occupa son esprit jusque vers la Fête de l’Ascension ensuivant ; et elle en était si pénétrée qu’elle ne pouvait s’appliquer à autre chose qu’à louer et admirer cette ineffable bonté de Notre Seigneur envers les hommes et vers elle en particulier. Ce n’est pas que plusieurs fois auparavant elle n’eût réfléchi sur ces divins Mystères, puisque c’était son occupation plus ordinaire, mais ce n’était pas en la manière qu’elle le fit en ce temps. Or, comme son cœur était ainsi absorbé dans ces grands excès d’amour, Notre Seigneur lui fit entendre ces admirables paroles : Vois-tu, ma Fille, comme je me donne à toi pour servir de nourriture ? Je veux aussi de ma part me nourrir et me repaître de toi. Ces paroles la jetèrent dans un si profond anéantissement d’elle-même et lui causèrent un si pénétrant feu d’amour qu’elle ne se comprenait pas, et disait dans ces excès des paroles si tendres et amoureuses à Notre Seigneur qu’elles ne se peuvent décrire ; et surtout, elle le conjurait de [345] communiquer les mêmes faveurs à tant d’autres pauvres âmes qui ne l’aiment point, faute de connaître ses divines Bontés.

Elle fut en partie exaucée sur cette dernière demande qu’elle avait faite plusieurs fois en sa vie. Car, depuis cette dernière grâce, elle passa presque ainsi le reste de ses jours sans qu’il lui en communiquât qui se puissent décrire. Je dis : qui se puissent décrire, car Dieu ne l’avait pas délaissée pour cela ; au contraire c’est que ce qu’il opérait au plus intime de son âme était si divin et relevé qu’elle-même ne le comprenait pas, et partant ne le pouvait donner à connaître. Voici néanmoins ce qu’elle dit un jour à son Père directeur et à moi en plusieurs rencontres où je me suis informée sur l’état de sa disposition intérieure. Je ne ferai de tout cela qu’un discours, qui la donnera à connaître autant qu’elle le peut être :

« Mon Père, lui dit-elle (parlant à son directeur), je crois que mon Amour et mon Tout a enfin exaucé la prière que je lui ai si souvent faite, à savoir qu’il me privât de toutes ses grâces et faveurs afin de les donner à ceux qui ne le connaissent point, à ce qu’ils soient par ce moyen portés à l’aimer de tout leur cœur. Oh, que j’en ai de [346] joie, et que volontiers je me priverais de tout bien pour que mon Dieu fût aimé d’une seule âme ! Il sait que je n’ai jamais désiré que lui seul, et maintenant il se donne à moi en cette sorte : il est renfermé au-dedans de ce pauvre cœur qu’il régit et gouverne en Dieu ; je suis bien assurée qu’il y est, mais c’est tout. Oh, quelle paix et quelle tranquillité y règnent ! Non, il n’y a plus rien dans ce pauvre cœur que Dieu tout seul. Aussi est-il, dans sa grande miséricorde, dans un banquet et rassasiement continuel, et qui ressent la vie éternelle. Mais rassasié de quoi, hélas ! sinon de son Dieu ? »

Puis s’adressant à son divin Amour, elle lui disait : « Ô mon Amour et mon Tout, qui eût jamais pensé voir ce cœur dans l’état qu’il est ? Ô Amour, quoique vous soyez toujours le même, que vous êtes différent en vos opérations, et que vous savez bien vous accommoder à nos faiblesses ! Où est le temps, ô divin Amour, que vous agissiez dans ce cœur en conquérant et en vainqueur armé de feux et de flammes, brûlant, embrasant et consumant tout ce qui s’opposait à vos divines volontés, le pénétrant de vos dards et de vos flèches, en sorte que je croyais chaque jour en [347] devoir mourir, et ne l’avez jamais laissé en repos jusqu’à tant que vous ayez tout vaincu, et triomphé de lui ? Après, ô divin Amour, vous y avez régné en Roi puissant et paisible, en Père très doux et miséricordieux, et en Époux très amoureux et libéral, lui départant vos grâces et faveurs avec les excès que vous seul savez, ô divin Amour ! Et maintenant vous y régnez en Dieu. Oui, mon Dieu, vous y êtes tout tel que vous êtes, incompréhensible et inaccessible, dans ce pauvre cœur que vous gardez de telle sorte que rien n’en approche que vous seul. »

De ces paroles, on peut juger de l’état intérieur de cette grande âme en ses dernières années, durant lesquelles Dieu s’est communiqué en la manière susdite, c’est à dire en Dieu. Ce n’est pas que parfois il ne lui fît ressentir les flammes de son divin Amour, bien plus vives et pénétrantes en un temps qu’en un autre ; mais comme ce n’était point par l’entremise d’aucun objet, elle ne pouvait pas le donner à comprendre. Elle avait aussi toujours cette présence de Dieu en la façon que nous l’avons dit. Et pour son extérieur, tout y était à l’ordinaire, ne marquant autre chose qu’une éminente sainteté en toutes [348] ses actions : sa santé assez bonne, la liberté et la présence de son esprit pour s’acquitter des devoirs de sa condition, jusqu’à ce qu’il plût à Notre Seigneur la lui ôter, par l’accident qui suit.

Chapitre 27. Suite de sa disposition intérieure ; et comme elle eut une jambe rompue.

Dieu s’étant ainsi renfermé dans le plus intime de l’âme de cette sainte fille, comme nous venons de dire, ou plutôt l’ayant toute transformée, et la tenant dans un parfait assouvissement de tous ses désirs, elle vivait contente et satisfaite dans la jouissance de son unique Amour, sans désirer rien du ciel ni de la terre, si lui-même ne l’y excitait. Et de fois à autre Notre Seigneur lui donnait d’ardents désirs de souffrir pour son Amour, qu’elle exprimait par ces paroles : « Quoique par la grâce de mon Amour et mon Tout je ne ressente plus aucune volonté pour quoi que ce soit d’ici-bas ni de là-haut, parlant du ciel, il y a pourtant un instinct gravé au plus intime de mon âme qui me fait tant aimer [349] les souffrances, et désirer de passer aucun jour de ma vie sans souffrir. »

D’autres fois elle me disait encore que la vie lui serait pénible et ennuyeuse si elle ne pouvait plus souffrir : aussi appelait-elle les souffrances ses chères et aimables délices. Ce qui lui faisait dire souvent à Notre Seigneur dans ses dernières années : « Mon Amour et mon Tout, si c’était votre bon plaisir de me faire souffrir, jusqu’à la fin de ma vie, quelque chose pour votre amour, oh, que j’en serais aise et que je vous en prie de tout mon cœur ! »

Voilà à peu près la disposition de cette grande âme dans ses dernières années ; et comme Notre Seigneur était l’auteur de ses désirs, il lui donna abondamment de quoi se satisfaire par l’accident qui lui arriva dans l’octave de la Fête-Dieu de l’an mille six cent soixante et six.

Il plut à Notre Seigneur exaucer l’ardent désir qu’elle avait de souffrir, permettant que dans l’octave de la Fête-Dieu de la susdite année, un jour, passant dans une rue proche d’un cheval, il lui donna un coup de pied qui la jeta à terre, et lui cassa une jambe. Cet accident ne la surprit point ; au contraire, [350] tout incontinent elle remercia et bénit Notre Seigneur de cette grâce ; et quoiqu’elle souffrît de très grandes douleurs, qui lui continuèrent jusqu’à la mort, et que les chirurgiens lui tirassent des os en la pansant, jamais elle ne fit paraître aucun signe ni mouvement d’impatience, ni d’inquiétude pour la longueur du mal : ce qui causait de l’admiration à tous ceux qui la voyaient souffrir, avec tant de joie, des douleurs si sensibles. Et à ce propos il me souvient de ce que me dit un jour un Père de la Compagnie de Jésus, venu depuis peu en cette ville, où il avait connu autrefois cette vertueuse fille ; l’étant allé voir, il me dit en retour : « Si un ange avait un corps et qu’il eût la jambe rompue, il ne souffrirait pas de meilleure grâce que la bonne Armelle. » Il n’était pas le seul en ce sentiment : il était général en tous ceux qui la voyaient, qu’elle priait toujours de remercier Dieu de l’état où il l’avait réduite.

Elle fut plus de quinze mois entiers sans pouvoir faire aucune démarche. Il s’était jeté une fluxion sur l’autre jambe, qui lui interdisait de marcher et lui faisait presque autant de douleur que celle qui était rompue. Elle fut durant tout ce temps toujours [351] sur le lit, ou assise dans une chaise, et on la portait à la messe les fêtes et dimanches seulement ; le reste du temps elle demeurait dans un petit coin de la cuisine à donner ordre au ménage et à faire quelque activité pour l’utilité de la maison, n’étant jamais oisive. Plusieurs personnes de toutes conditions l’allaient voir pour se consoler avec elle et jouir de la douceur de son entretien et de ses bons conseils ; et elle les satisfaisait tous, tant par ses saints discours que par la patience avec laquelle elle souffrait ses maux, dont il plut à Dieu la soulager, en lui donnant la liberté du marcher, en la manière que nous allons dire.

Il y avait donc plus de quinze mois qu’elle était dans cet état lorsque Notre Seigneur lui donna le mouvement de lui demander, par l’intercession de la sainte Vierge, la grâce de pouvoir marcher avec des annilles123, sans pourtant lui ôter ses douleurs ; elle promit de jeûner tous les samedis, de dire tous les jours durant un an un chapelet pour le repos des âmes du purgatoire, ce qu’elle accomplit ; et au bout de l’an, à la Fête de la Nativité de la sainte Vierge, elle commença de marcher facilement, avec des anilles, par la maison, ainsi qu’elle l’avait souhaité ; de [352] quoi elle avait une très grande reconnaissance envers Notre Seigneur et sa très sainte Mère.

Mais elle s’accrut bien davantage par ce qui lui arriva à la Fête-Dieu, qui fut au mois de juin de 1669, trois ans après sa chute. Ce jour donc, comme on l’eut portée à la paroisse au bourg d’Arradon124 pour entendre la Messe, tout le monde étant sorti de l’église pour accompagner le saint Sacrement qu’on portait en procession, elle demeura seule dans sa chaise devant le grand autel. Alors il lui arriva ce qu’elle-même vous va dire :

« Me trouvant ainsi seule, je commençai à jeter les yeux sur l’autel de la sainte Vierge, qui était au bout de l’église vis à vis de moi ; et alors j’eus un fort mouvement de lui dire ces mots : « Oh, sainte Vierge! Si vous vouliez j’irais bien à vous. Oh, sainte Vierge ! Faites-m’en s’il vous plaît la grâce, si telle est la volonté de votre cher Fils, pourvu que vous ne m’ôtiez point mes douleurs. » Disant cela, j’étais si éprise d’amour et de confiance que je ne savais ce que je disais. Je me levai, et toute transportée je m’en courus sans aucune peine me jeter aux pieds de la sacrée Vierge. Etant [353] là, je ne me contenais pas, et ne savais que dire ni que faire pour lui témoigner ma reconnaissance. Il arriva à peu de temps de là un jeune homme dans l’église ; je m’écriai à lui en lui disant : « Venez, venez m’aider à remercier ma bonne Mère. » Je pleurais chaudement et eusse voulu que tout le monde m’eût aidée à bénir Notre Seigneur et sa sainte Mère. Au retour de la procession on fut bien étonné de me voir marcher sans anilles ; et je racontais à un chacun ce qui m’était arrivé pour qu’ils m’aidassent à aimer et bénir ma Bienfaitrice. »

Voilà comment elle recouvra miraculeusement l’usage de marcher, allant avec facilité dans la maison et par les rues, à l’aide d’un petit bâton, tout le reste de ses jours.

Quand elle fut de retour en cette ville, elle nous vint voir et ne pouvait se lasser de nous raconter cette merveille, et nous convier à lui aider à en bénir et remercier Notre Seigneur et sa Sainte Mère. Surtout, disait-elle, de ce qu’ils lui avaient laissé ses douleurs ; et elle me disait, avec son cœur enflammé et plein d’amour pour ses souffrances : « Oh ! que je suis aise de ce que mon Amour et mon Tout m’a ainsi exaucée et qu’il [354] m’a fait la grâce de pouvoir souffrir et marcher tout ensemble ; car s’il m’eût tout à fait guérie, mon cœur n’eut pas été content. Oh ! remerciez l’en bien pour moi, car j’ai autant et plus de mal qu’auparavant, mais c’est mon vrai bien et ma joie de demeurer ainsi jusqu’à la mort, je l’en prie de tout mon cœur. » Voilà ses propres termes et ses ardents désirs, qui furent entièrement exaucés, ses douleurs l’accompagnant jusqu’à la mort, dont il est temps que nous parlions après avoir dit un mot de sa soumission et conformité à la volonté de Dieu.

Chapitre 28. De sa parfaite conformité à la volonté de Dieu. Et de son heureux trépas.

Il semble qu’il soit superflu de traiter de la soumission que cette sainte âme avait aux ordres de la divine volonté de son unique Amour, après ce que nous avons dit ci-devant, qui en sont des preuves si évidentes qu’il n’y a nul sujet d’en douter. Toutefois je me sens mue et portée à conclure la vie de cette heureuse [355] fille par ce qui fait en terre le comble de la sanctification des âmes, et au Ciel la consommation de la béatitude des Bienheureux, qui est d’être si conformes à leur divin Objet qu’ils ne peuvent vouloir en toutes choses que ce qui plaît aux yeux de Sa divine Majesté.

Cela supposé, voyons un peu les sentiments sublimes qu’elle avait de cette divine vertu les dernières années de sa vie, et que je rapporterai en peu de mots, ne l’ayant vue que fort rarement depuis sa chute, à cause de la difficulté de se faire apporter céans ; et depuis qu’elle marcha, elle fut la plupart du temps à la campagne. Voici néanmoins quelques paroles des derniers entretiens que nous avons eus ensemble. M’informant125 donc de sa disposition, elle me dit : « Je ne sais plus que vous dire sinon que les bontés et les miséricordes de mon Amour et mon Tout sont infinies envers sa chétive créature : il est enfermé dans ce pauvre cœur et y fait tout ce qu’il lui plaît ; il s’y aime lui-même et possède en paix ce qui lui appartient ; je ne sens aucune volonté que la sienne, et je passe ainsi les jours et les nuits, s’il ne m’applique à quelque objet particulier. Souvent il me fait ressentir les offenses que les pauvres pécheurs commettent contre Sa [356] divine Majesté, et me fait demander miséricorde pour eux. D’autres fois il me fait le prier pour les âmes du purgatoire, et me donne une grande compassion des tourments qu’elles endurent. Tout cela se fait en moi, comme il lui plaît d’en ordonner ; je ne ressens pas la plus petite volonté pour quoi que ce soit s’il ne me la donne ; il l’a si fort consumée et détruite que ma propre volonté ne se trouve plus, par sa grande miséricorde. »

Je lui demandai une autre fois si elle n’avait point eu de peine de se voir si longtemps privée de la sainte Communion durant qu’elle avait eu la jambe rompue, et qu’on ne la portait à l’église que les fêtes et dimanches, vu qu’elle avait accoutumé de la faire tous les jours auparavant. Elle me fit cette belle répartie : « Souffrir pour l’Amour vaut mieux que jouir de l’Amour. » Puis ajouta : « Oh, que Dieu sait bien se donner en tout temps et en tout lieu au cœur qui ne veut que lui ! Autrefois il me semblait qu’il m’eût été impossible de vivre sans recevoir mon divin Amour dans la sainte Communion, tant j’en étais affamée ; mais à présent je suis toujours, par sa grâce et sa grande miséricorde, dans une union perpétuelle. » [357]

Une autre fois, un Père de la Compagnie de Jésus l’interrogeant sur le même sujet, elle lui dit : « Mon Père, j’aime la volonté de Dieu comme Dieu même. »

Voilà à peu près les hautes dispositions de cette grande âme. Voyons maintenant comment Dieu voulut la retirer de ce monde, pour la faire boire à longs traits à la source de son divin Amour, pour lequel elle avait tant soupiré dans les commencements qu’il lui en décocha les premières flèches, si ardemment aimé depuis qu’elle l’eut rencontré, et enfin s’y était si heureusement perdue et anéantie que, ne se trouvant plus elle-même en ce monde ni en aucune chose d’ici-bas, il était bien juste qu’elle retournât dans le sein de l’Amour, d’où elle était sortie, pour y brûler à toute éternité par les douces ardeurs de ses divines flammes.

À cet effet Notre Seigneur lui envoya, vers le quatre ou cinquième du mois d’août de cette année 1671, une violente fièvre double-tierce126, qui en peu de temps se tourna en continue, de sorte qu’elle l’eut un mois de suite sans relâche, et on croyait qu’elle en mourait. La fille du gentilhomme chez qui elle demeurait, damoiselle fort sage et vertueuse, disant un jour qu’elle appréhendait que [358] cette maladie ne l’emportât tant elle était mal, elle lui dit fort assurément que non, et que l’œuvre n’était pas encore achevée, mais qu’elle avait encore bien à souffrir, de quoi elle se réjouissait beaucoup.

Au bout d’un mois elle se trouva fort soulagée, sans toutefois être quitte de la fièvre qu’elle avait toutes les nuits, ce qui obligea Monsieur son maître de revenir plus tôt de la campagne où il était, espérant que le changement d’air aiderait à sa bonne servante à se rétablir. Elle revint donc à Vannes sur la fin du mois de septembre, et la fièvre lui continua toutes les nuits à son ordinaire, ce qui lui causa une si grande faiblesse qu’elle fut contrainte de s’aliter tout à fait. Or quoique son mal ne parût aucunement dangereux, elle crut assurément qu’elle n’en relèverait point ; et pour ce sujet elle donna connaissance à cette damoiselle de toutes les affaires de la maison, et de quelques autres qui la regardaient en particulier. Mais elle se riait d’elle, disant qu’il n’y avait rien à craindre en son mal, et qu’elle n’avait garde d’être si malade que la dernière fois. Néanmoins elle lui dit positivement qu’elle en mourrait et n’en relèverait jamais.

A peu de jours de là, sa fièvre devint continue, [359] avec une inflammation de gorge qui l’empêchait de prendre aucune nourriture, ni même de rien avaler sans une extrême douleur, qu’elle souffrait avec sa patience ordinaire, et priant tous ceux qui l’allaient voir de remercier Notre Seigneur des grâces qu’il lui faisait. Un Père de la Compagnie de Jésus qui faisait grande estime de sa vertu, l’étant allé voir, lui dit qu’il ne croyait pas qu’elle mourût encore ; à quoi elle lui repartit de bonne grâce : « Dieu soit béni, mon Père ; j’aurai plus de temps de souffrir pour l’Amour. »

Son mal augmentant toujours, son médecin le crut dangereux, surtout depuis que la léthargie se fut jointe à la fièvre et à l’inflammation de gorge ; et elle, sentant ses forces diminuer, demanda le samedi à se confesser, ce qu’elle fit avec ses larmes et sa contrition ordinaire, et reçut la sainte communion. Le mardi vingtième d’octobre, elle fut derechef communiée ; et le lendemain, jour de notre glorieuse patronne sainte Ursule, à qui elle avait beaucoup de dévotion, elle reçut le matin l’absolution générale de son directeur ; et sur le midi du même jour on lui donna l’extrême-onction, qu’elle reçut avec grande présence d’esprit, produisant tous les [360] actes conformes à son état que son Père directeur, qui était présent, lui suggérait, quoiqu’elle eût grand peine à parler. Peu de temps après elle sembla entrer en agonie, et on ne croyait pas qu’elle passât ce jour-là. Elle proféra pour la dernière fois le saint Nom de JÉSUS, et depuis elle ne parla plus.

Sitôt qu’on sut dans la ville l’état où elle était, plusieurs personnes de toutes conditions abordèrent dans la maison, pour voir cette vertueuse fille de qui tout le monde avait une telle estime qu’on ne la regardait que comme une sainte ; et c’est une chose assez digne de remarque, et qui fait bien concevoir jusqu’à quel point sa vertu avait fait impression dans les cœurs, puisque durant toute sa vie, ni même dans sa maladie de mort, il n’y parut rien d’extraordinaire ni d’éclatant qui eût pu, ainsi qu’il arrive souvent aux autres saintes âmes, attirer la vénération des peuples ; et cependant on en avait une si grande pour celle-ci que, durant trois nuits et deux jours qu’elle fut agonisante, la chambre où elle était fut toujours remplie de monde ; et même, quelques personnes de mérites et de vertu y restèrent les nuits.

Enfin le samedi, vingt-quatrième octobre [361] de cette même année, entre midi et une heure, elle rendit son âme à son Créateur, comme on en faisait la recommandation. Elle expira si paisiblement que l’on ne s’en aperçut que par les pâleurs de la mort qui couvrirent son visage. Ainsi cette heureuse créature finit la course de cette vie mortelle, où elle avait tant aimé son Créateur, pour commencer à l’aimer dans une vie qui n’aura d’autres bornes que l’éternité, comme on peut justement croire de la bonté de son divin Amour.

Chapitre 29. Des honneurs qu’elle reçut après sa mort ; et comme elle fut enterrée dans notre Chapelle.

Sitôt qu’on sut dans la ville qu’elle était expirée, il y eut un si grand concours de toute sorte de personnes pour vénérer son corps qu’on avait peine d’en approcher. Chacun désirait d’avoir quelque chose qui lui eût servi ; et la plupart de ses pauvres hardes furent emportées par ceux qui les pouvaient attraper. Chacun disait hautement ses louanges, surtout Monsieur son maître, qui était aussi touché [362] que s’il eût perdu un de ses enfants.

Il ordonna qu’on lui fît tout l’honneur, pour la tente, qu’on eût fait à sa propre fille. Elle fut donc ensevelie et mise sur un lit de repos tendu de blanc, et des cierges autour du corps. Il ordonna qu’on ne lui couvrît point les pieds, et alla tête nue s’y jeter à genoux les lui baiser, fondant en larmes ; tout le reste de sa famille en fit autant, et plusieurs autres à son exemple.

Quelques-uns des Messieurs du Chapitre127 lui demandèrent le corps, pour l’enterrer à leurs frais dans la cathédrale ; et Monsieur le Recteur de sa paroisse l’eût aussi bien désiré ; mais il y avait déjà quelque temps qu’il s’était engagé de parole de nous le donner, suivant le désir qu’elle avait eu durant sa vie.

Les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus du Collège de cette ville désirèrent d’avoir son cœur, et il leur fut accordé, comme à ceux de qui, après Dieu, elle avait reçu plus d’assistance pour s’avancer dans les voies du divin Amour. Pour cet effet on lui ouvrit la poitrine vers les sept heures du soir, et on lui tira ce cœur qui avait si ardemment aimé celui qui l’avait créé pour sa gloire ; il fut enchâssé dans un cœur de [363] plomb, et mis entre les mains de ces Révérends Pères. Les chirurgiens lui ôtèrent quelques parties de ses côtes, qui furent données à des personnes de qualité, de mérite et de piété, qui les en avaient requis. Son corps ne jeta aucune mauvaise odeur, et ceux qui en firent l’ouverture et qui l’ensevelirent en furent surpris, vu que la gangrène s’y était mise en plusieurs endroits sans qu’on s’en fût aperçu. On reconnut aussi une incommodité fort notable, qu’elle avait portée avec beaucoup de patience l’espace de plus de trente ans, sans s’en plaindre ni en rien faire paraître à ceux de la maison. Son visage, après sa mort, parut avec je ne sais quelle douce gravité et modestie, qui ne ressentait rien d’affreux ; au contraire, on eut dit qu’elle était dans une profonde oraison, et causait du respect et de la vénération à ceux qui l’envisageaient.

Le dimanche vingt-cinquième du mois, son corps fut apporté dans notre chapelle, accompagné des quatre paroisses de la ville, et d’un si grand concours de peuple qu’on eût dit que c’était une procession générale. Monsieur le Doux, chanoine de la cathédrale, dit la grande messe, en qualité de recteur de la paroisse de Saint-Paterne, dans [364] laquelle nous sommes ; et Monsieur le Gallois, aussi chanoine et théologal, fit l’office et la sépulture, comme vicaire de la paroisse de Sainte-Croix, où elle était décédée.

Elle fut enterrée dans le balustre, proche de la grille du chœur, au pied du maître-autel et de celui de la sainte Vierge.

Le lendemain nous fîmes un service solennel pour le repos de son âme, où il se trouva grand monde, aussi bien qu’à celui de l’octave ; et on lui a rendu les mêmes devoirs à peu près qu’on fait au décès de chacun de nous.

Et de plus, pour mémoire à la postérité, nous avons fait mettre une grande pierre sur son sépulcre, et cet épitaphe auprès, écrit en gros caractère, composé par un Révérend Père de la Compagnie de Jésus, fort affectionné à cette sainte fille : « Ci-gît le corps d’ARMELLE NICOLAS, de naissance champêtre et servante de condition, appelée [365] communément « La bonne Armelle », et dans la communication ineffable qu’elle avait avec Dieu, « La fille de l’Amour ». Elle mourut en terre, pour vivre dans le Ciel, le 24 d’octobre 1671. Âgée de soixante et cinq ans : priez Dieu pour son Âme, et marchez sur ses pas en aimant Dieu comme elle. Requiescat in pace. Amen. »

Il serait difficile d’exprimer la joie et la consolation de toute notre communauté de posséder ce précieux dépôt, ni les confiances que chacune a dans ses mérites, dont plusieurs expérimentent de bon effets ; et toutes, en général, se sentent, par la miséricorde de Notre Seigneur, excitées de plus en plus à s’avancer dans les voies du saint Amour ; à quoi ne contribue pas peu la lecture des grâces et des faveurs que ce même Amour a si libéralement départies à cette sienne fidèle servante, dont on avait ignoré les particularités jusqu’après son heureux trépas. Je supplie de tout mon cœur sa divine Bonté qu’elle opère les mêmes effets dans tous ceux qui les liront, et qu’ils m’obtiennent miséricorde.

La dévotion qu’on a aux intercessions de cette heureuse fille n’est pas renfermée dans notre seule maison ; quantité de personnes [366] de piété et de mérites, non seulement dans la ville, mais en divers endroits de la Province et ailleurs, qui ont ouï faire récit de ses vertus, en ont une haute estime, et dès qu’elle vivait ici-bas, se recommandaient à ses prières, et continuent de le faire encore à présent qu’on la croit jouissante de la Gloire. Plusieurs viennent visiter son tombeau pour obtenir des grâces, d’autres pour la remercier de celles qu’ils ont déjà obtenues par son intercession ; entre lesquels il y en a qui ont recouvré leur santé, par l’application du linge trempé dans son sang, ou autre chose qui lui avait appartenu.



Seconde partie, dans laquelle il est traité des vertus héroïques et admirables de cette grande servante de Dieu.

Avant-propos.

Nous avons fait voir dans la première partie de cette vie, les commencements, les progrès et l'heureuse fin de cette grande servante de Dieu dans les voies du saint Amour, qui l'a conduite à un très haut comble de perfection en ce monde ; et comme ses premières démarches y furent si élevées qu'elles auraient pu suffire pour la dernière consommation de plusieurs âmes très parfaites, ne peut-on pas dire, avec vérité, qu'après tant d'années passées dans ce noble exercice, s'avançant à grands pas comme l'aube du jour, elle est enfin parvenue jusqu'à de très claires lumières des rayons de la Divinité, qui semblait la rendre toute lumière, s'accomplissant parfaitement à son égard la prière que fit Notre Seigneur en la dernière Cène pour tous les fidèles, qu'ils fussent un avec lui, comme il était un avec son Père. C'est ce qui se voit si manifestement dans toute cette première partie, qu'il n'y a nul lieu d'en douter ; et il semble qu'après ce qu'elle contient, il soit inutile, voire même difficile, d'y en ajouter une seconde.

C'est ce que pourtant je prétends faire, avec le secours de la grâce ; la vie de cette heureuse fille étant toute fondée dans la charité, dont les productions n'ont point de bornes, me fournit abondamment de quoi en faire une seconde, sans laquelle j'ose dire que la première serait imparfaite et défectueuse ; car quoique tout ce qu'elle contient soient des effets, autant admirables qu'amoureux, des bontés de Notre Seigneur en son endroit, on n'y voit pas néanmoins à fond ce qu'elle a fait de son côté pour y correspondre et se rendre digne de si grandes faveurs. On y voit bien ce que Dieu a opéré en elle, mais on a vu que comme en passant ce qu'elle a fait pour Dieu ; et on l'a omis à dessein, afin de n'interrompre pas la suite d'une si belle et amoureuse conduite. Or à présent j'espère le faire voir ; et pour y procéder avec méthode et avec plus de jour, nous traiterons de chaque vertu en particulier, et ferons voir de quelle manière elle les pratique dans son commencement, dans son progrès et dans sa consommation ; et à cet effet nous repasserons en chaque vertu sur ces trois états de sa vie, ce qui se fera le plus brièvement qu'il sera possible, afin de n'user de redites et ne pas ennuyer. On aura, je m'assure, sujet d'admirer en cette seconde partie, aussi bien qu'en la première, la profusion des grâces que le Saint-Esprit avait départies à sa chère disciple et écolière (ainsi s'appelait-elle souvent), puisque n'étant qu'une pauvre ignorante fille et chétive servante, qui n'avait jamais étudié à autre école qu'à celle de l'Amour ; cependant ses vertus sont si éclatantes et relevées qu'elles peuvent servir de modèles aux âmes les plus avancées dans la perfection, de quelque état ou qualité qu'elles puissent être. C'est ce qu'avec l'assistance de ce divin Esprit nous tâchons de faire voir dans cette seconde partie, que je va[i]s commencer par la première vertu théologale, qui est la foi ; et poursuivrai les autres, selon qu'il lui plaira me communiquer des lumières sur ces matières.

De sa foi. Chapitre premier.

Encore qu'on ne puisse pas douter qu'une âme si pleinement possédée de Dieu et si prévenue des bénédictions de sa Miséricorde, qui est celle dont nous avons traité jusqu'à présent, ne soit ornée et enrichie de toutes sortes de vertus, vu que là où Dieu est, tout bien y abonde ; et que la charité ayant établi son trône et sa demeure dans ce cœur, il faut par une conséquence infaillible et nécessaire qu'elle soit suivie et accompagnée de toutes les autres vertus, puisqu'elle les renferme et comprend toutes en soi, leur donnant à chacune leur prix, leur beauté et leur valeur, [2] néanmoins, afin que rien ne manque pour faire concevoir une haute idée et estime des éminentes perfections de cette sainte fille, nous traiterons ici de quelques-unes de ses vertus en détail, rapportant divers exemples de chacune en particulier.

Nous commencerons par la foi, comme étant le principe et le fondement de toute perfection chrétienne, laquelle a excellemment relui en toute la vie et les actions de cette élue et bien-aimée du Seigneur.

On peut dire d'elle, et à juste raison, que sa vie, ainsi que celle du juste, a été une vie de foi ; car dès le commencement que Dieu la tira à son saint service, il lui communiqua ce don en si grande abondance qu'elle disait dès lors qu'elle croyait avec plus de fermeté la vérité de nos mystères que si elle les eût vus de ses yeux. Et comme tous les jours elle s'avançait à grands pas au chemin de la perfection, ainsi faisait-elle d'admirables progrès en cette divine vertu, qui lui servait de guide et de flambeau pour la conduire à Dieu, mais avec tant de clarté et de lumière qu'elle disait souvent : « Quand tous les hommes du monde changeraient de croyance et de religion, et qu'ils emploieraient toute leur science et industrie [3] pour me faire tant soit peu chanceler en la fermeté de la foi, ils n'en viendraient pas à bout ; et il me semble que je serais capable de les convaincre tous par la force de la même foi, qui est si enracinée dans mon cœur que tout l'enfer ne serait pas capable de l'ébranler tant soit peu. »

Cela n'empêcha pas que les démons ne fissent tous leurs efforts dans le commencement pour arracher de son cœur cet arbre divin que son Bien-Aimé y avait planté, permettant qu'elle fut agitée, troublée, tentée et tourmentée de mille sortes de sujétions et tentations diaboliques ; et ce avec tant d'effort et d'artifice, que parfois elle se voyait comme perdue et terrassée, tant les assauts étaient virulents et continuels dans l'espace de six ou huit mois, ainsi que nous avons dit au commencement de la première partie ; mais tout cela ne servit que pour affermir et enraciner davantage la fermeté de sa croyance. Cela parut évidemment en ce que la vérité où les diables l'avaient plus travaillée pour lui en faire perdre la croyance, ce furent celles où, par après, elle eut tout le reste de ses jours plus de foi et d'amour : comme à la vérité d'un Dieu, à l'amour que la créature est obligée de lui porter, à croire la réalité [4] du saint Sacrement de l'Autel, et plusieurs autres Mystères que le diable avait tâché plus expressément de combattre ; aussi souvent depuis se riait-elle des diables et de leurs artifices, et disait : « Ces pauvres démons croyaient, à force de coups et d'assauts, me vaincre ; et ils ne voyaient pas que plus ils m'en donnaient, et plus ils m'enfonçaient et gravaient au cœur ce qu'ils pensaient en arracher : ils m'ont donné des armes pour les combattre, qu'ils redoutent tant qu'ils n'osent plus venir au combat, encore que je les aie souvent défiés ; mais ils sont si lâches et honteux qu'ils n'osent paraître. »

De sa part elle leur en bouchait toutes les avenues, ne se conduisant en aucune façon par ses sens ni par la vue de son esprit, mais par la lumière et les maximes de la foi ; et ainsi ils ne savaient par où ils la devaient attaquer, n'ayant point d'entrée par les sens ni par les puissances sensitives de l'âme ; tout était clos et fermé pour eux ; de là venait qu'elle disait souvent : « Le diable est vaincu et surmonté quand nous ne nous amusons point à disputer et contester avec lui, et que nous ne réfléchissons point sur ce qui se passe en notre tête ni [5] dans notre imagination, ni que nous ne nous arrêtons point à nos propres lumières ; mais que nous marchons par celles de la foi qui dure toujours, et qui n'est point sujette au changement ni à l'inconstance de nos sentiments ; alors il perd tout espoir de vaincre, et nous laisse en repos, ne sachant par où nous troubler et surprendre. »

Cette grande et admirable foi qu'elle avait de la vérité de nos Mystères, faisait qu'elle fuyait comme la mort toutes expériences et raisonnements humains, même toute vision ou révélation. Et une des choses qu'elle demandait à Dieu avec plus d'insistance dans ses commencements, c'était de ne la conduire point par ces voies-là, mais par la seule lumière de la foi. Elle s'étonnait beaucoup, et ne pouvait comprendre comme il y avait des personnes spirituelles qui désiraient voir Notre Seigneur, la Sainte Vierge, ou quelque autre chose de l'autre monde, et qu'elle n'avait jamais rien souhaité de semblable : au contraire, elle disait souvent que si ces choses lui fussent arrivées, elle n'en eût pas fait état, et eût eu peur que le diable ne l'eût déçue par cette voie ; et que la foi seule l'assurait plus que toutes les [6] visions du monde.

De là venait qu'étant instruite par son amour, jamais elle ne s'arrêtait aux grands et admirables sentiments que Dieu lui communiquait, encore que pour être si divins et spirituels comme ils étaient, elle ne pût aucunement douter qu'ils ne procédassent de Sa divine Majesté, en étant même assurée par ses confesseurs, nonobstant cela elle ne s'y arrêtait point ; et par la force de son esprit, elle passait par-dessus tout cela, se portant de toutes ses forces à ce qu'elle ne savait ni ne connaissait. « Parce, disait-elle, que tout ce que nous concevons ou expérimentons, pour haut et relevé qu'il puisse être, n'est pas Dieu, et partant nous devons passer outre et ne nous y arrêter, de crainte de nous attacher à autre chose qu'à Dieu. » C'est ce qui lui faisait souvent proférer ces paroles dans l'abondance des lumières et des communications que Dieu répandait en son âme avec tant d'effusion et de plénitude : « Mon Dieu, vous savez que je ne cherche point cela, mais c'est vous tout seul ; oui, c'est vous seul que mon cœur désire, et après qui je cours incessamment. Gardez ces caresses pour ceux qui ne vous connaissent pas, afin de les attirer à vous ; pour [7] moi, mon Amour, il me suffit de savoir que vous êtes mon Dieu, pour que je vous aime et brûle de votre amour. »

Elle disait encore, parlant des lumières et des sentiments qui sont communiqués aux âmes, qu'elles ne s'y doivent jamais arrêter ni attacher, pour deux autres raisons qu'elle n'avait apprises qu'en l'école de son Amour : la première était d'autant que cela émoussait et affaiblissait la vigueur et la force de la foi, et faisait que nos actions n'étaient pas si méritoires devant Dieu, étant mélangées de ces goûts et sentiments. La seconde était, et qui est excellente pour éviter les tromperies de Satan, que si les communications étaient de Dieu, elles ne manqueraient pas d'avoir leur effet, encore qu'on ne fît rien pour ce sujet ; qu'au contraire, si elles procédaient du diable, on n'en pourrait par cette voie recevoir aucun dommage ; et ainsi l'âme se mettrait à couvert de tous ses pièges. De là on peut juger combien elle avait l'esprit éclairé en ces matières, et comme son amour l'instruisait en toutes choses.

De cette grande foi provenait la constance inébranlable qu'elle avait en tout temps au service de Dieu ; car soit qu'il la caressât ou non, elle allait toujours son train ordinaire [8] au service de Sa divine Majesté, les envisageant ni considérant soi-même, ni ses propres intérêts, ni les difficultés et répugnances de la partie inférieure à marcher dans le chemin de la perfection ; mais par la lumière de cette divine vertu, elle avançait toujours sans jamais reculer en arrière, pour quoi qui lui pût arriver ; car toutes ses actions n'avaient d'autre fin ni principe, que la foi et l'amour : c'était les deux pieds et les deux ailes qui la faisaient courir et voler avec tant d'impétuosité vers son Bien-Aimé, et qui enfin l'y rendirent si heureusement qu'elle semblait n'être qu'une même chose avec lui. C'est ce qui lui faisait si souvent dire ces paroles : « La foi est le chemin sûr et seul sans danger, qui nous conduit à Dieu, et qui fait que nous en jouissons, autant que la créature en est capable en ce monde. »

Parfois elle disait, pour exprimer les grands sentiments qu'elle avait de cette divine vertu : « La foi que mon Amour et mon Tout m'a donnée est si grande, oui, elle est si grande qu'il ne me semble pas croire, mais voir des yeux de mon esprit tous les mystères que la sainte Église nous propose ; aussi il ne faut pas s'étonner si après cela je brûle et consume de son amour ; il faudrait que je fusse [9] plus malheureuse que les démons pour faire autrement ; et si mon cœur était de fer ou de bronze, il se réduirait en poudre, plutôt que de manquer d'aimer, après toutes les vues que la lumière de la foi produit dans mon cœur. »

Aussi attribuait-elle toutes les offenses et péchés que les mondains commettent, et les manquements et infidélités des personnes spirituelles, au défaut de leur foi. C'est ce qui lui faisait dire à Notre Seigneur : « Ô mon Amour et mon Tout, d'où vient que vous êtes si peu aimé et servi, sinon de ce qu'on ne vous connaît pas. Si on savait, ô mon Amour, combien vous êtes bon et aimable, miséricordieux et désireux de bien faire à vos créatures, prompt à nous secourir, et ainsi du reste de vos divines perfections, ah ! il n'y aurait cœur qui ne quittât et ne délaissât tout pour brûler et consumer de votre divin Amour ; mais hélas ! on ne vous connaît point, et on ne sait qui vous êtes, parce qu'on ne fait pas valoir ce riche talent ni ce précieux trésor de la foi, que vous avez renfermé dans nos cœurs, et qui y demeure quasi inutile, faute de l'exercer. » De là venait qu'une des choses qu'elle demandait avec plus d'instance à Dieu, c'était [10] qu'il se fît connaître : « Pourvu, mon Amour, que vous soyez connu, lui disait-elle, je ne doute point que vous ne soyez aimé et servi. »

Cette même foi faisait qu'elle portait un très grand respect à tout ce qui concernait le culte divin, mais spécialement aux prêtres, devant lesquels elle s'abaissait et humiliait comme elle eût fait en la présence des Anges, et en quelque façon davantage, à raison de leur haut ministère ; mais de ceci il en sera parlé autre part. Pour le regard des autres choses bénites ou sacrées, elle les tenait en très grande vénération, comme croix, images, Agnus Dei ; mais surtout l'eau bénite, dont elle assurait avoir souvent expérimenté des effets très notables, spécialement à l'endroit des démons, quand ils la travaillaient le plus. Elle était aussi très soigneuse de gagner les indulgences et pardons concédés aux fidèles, et n'eut pas voulu manquer de gagner toutes celles qui étaient en son pouvoir, qu'elle offrait à son divin Amour, afin qu'il les distribuât selon son adorable volonté, ne s'en réservant aucune pour elle, que celles qu'il lui plairait lui conférer.

Mais où sa foi se faisait paraître admirable, c'était à l'endroit du très saint Sacrement [11] de l'autel ; c'était là où vraiment on pouvait remarquer ce qu'opère dans une âme la foi vive et pénétrante de ce divin Mystère de notre foi. Mais de ceci il y a des exemples si notables, qu'ils méritent bien un chapitre particulier pour en déduire les plus considérables ; c'est pourquoi nous n'en dirons rien en celui-ci, que nous conclurons par où nous l'avons commencé, à savoir que véritablement on peut dire que toute la vie de cette heureuse fille a été une vie de foi, mais foi vive, foi pénétrante, foi agissante et effective, qui ne se contentait de croire et connaître, mais qui opérait selon sa lumière et connaissance, foi enfin qui l'a conduite à un si haut et éminent degré de cette divine vertu que, quelques années devant sa mort, il lui semblait l'avoir presque perdue, c'est-à-dire qu'elle avait les yeux de l'âme si éclairés et épurés qu'il lui semblait voir ce qu'auparavant elle ne faisait que croire. Aussi elle disait que tous les jours son divin Amour la gravait et burinait de plus en plus dans le centre de son âme ; et que là il peignait avec le pinceau de son adorable Sagesse la vérité de ses admirables perfections, et les autres secrets de la foi, avec tant de jour et de clarté qu'elle [12] les voyait plutôt qu'elle ne les croyait.

De là venait qu'elle répétait si souvent ces paroles : « Que le cœur du juste était vraiment un paradis, le trône et la demeure de Dieu, où on jouissait de lui en une façon bien approchante de celles des Bienheureux, qui à la vérité le voient plus clairement ; mais que le juste en ayant autant qu'il est capable d'en porter en cette vie, approchait en sa manière du contentement et de la félicité des Anges et des Saints. »

Ce qu'elle disait sous le nom de juste en général, était la vraie et naïve description de ce qui se passait en elle-même, car elle ne parlait d'aucune chose qu'après l'avoir apprise par sa propre expérience ; et de vrai son cœur était ce trône et cette demeure de Dieu, où Sa Majesté prenait plaisir d'exercer continuellement les admirables effets de son divin Amour, et où la foi le découvrait et le faisait connaître d'une manière qui ne peut s'exprimer.

D'où il advint que sur les dernières années de sa vie, elle ne ressentait plus ce grand désir de se voir délivrée de la captivité de ce corps mortel, pour aller jouir de son Bien-Aimé, ainsi qu'elle l'avait eu par plusieurs années ; et même dans les commencements [13] son désir était si excessif qu'elle en avait pensé perdre la vie, ainsi qu'il a été remarqué en la première partie ; et s'étonnant quelquefois elle-même de se voir en une si grande indifférence pour ce regard, elle disait à son divin Époux : « D'où vient, mon Amour et mon Tout, qu'étant si éprise et embrasée de votre divin amour, comme par votre miséricorde je le suis, cependant je ne souhaite plus vous voir avec les ardeurs que j'ai eues autrefois ? » Et se considérant elle-même, elle en trouvait plusieurs raisons ; mais celle qui fait plus à mon propos, est la même que j'ai déjà alléguée, savoir que la foi le lui avait découvert si pleinement qu'après cela elle ne pouvait plus rien souhaiter. « Car, disait-elle, une âme qui voit et jouit continuellement de son Dieu, qui a retiré son affection de toutes les choses de ce monde, et même de celles du paradis, pour ne les loger qu'en lui seul, comment pourrait-elle désirer autre chose ? Il lui serait impossible, car Dieu la remplit, la satisfait, et la contente de telle sorte qu'il lui semble que tous les délices du paradis sont venus fondre et se répandre dans le plus intime d'elle-même, puisqu'elle y possède et renferme celui en qui ils sont tous [14] compris et resserrés ; et voilà par la grande miséricorde de mon Amour, où j'en suis ; c'est pourquoi je ne m'étonne plus de ce que je me vois dénuée et défaite de tout désir pour quoi que ce puisse être, car la lumière de la foi m'a appris et enseigné que j'avais déjà celui où mes prétentions et mes désirs doivent aboutir. Oh ! qu'heureuse est l'âme, disait-elle encore, qui se laisse mener et conduire par le flambeau de la foi, et qui se fie pas à ses sens ni à ses raisonnements ; et quelles obligations n'ai-je point à Dieu de m'avoir toujours conduite par ce chemin ? »

Chapitre 2. De sa ferme espérance et confiance en Dieu.

La foi étant, selon l'apôtre, la substance des choses qu'on espère, il ne faut point douter que cette première vertu théologale, ayant jeté de si fortes racines dedans l'âme de cette fidèle servante de Dieu, n'ait été suivie en un éminent degré de la seconde, puisque la grandeur de l'une est l'étendue de l'autre ; et qu'à mesure que la lumière de la foi éclaire [15] l'âme d'une clarté divine et surnaturelle, l'espérance à proportion s'accroît et s'affermit. C'est ce qu'on pourra remarquer en ce chapitre, où nous traiterons en quel haut et excellent degré elle possédait cette divine vertu.

Pour donner ouverture à tout ce discours, il est nécessaire de déclarer quelle en fut la source, la cause et le principe, qui ne fut autre qu'une assurance certaine et infaillible que Dieu lui donna, dès le commencement qu'il la tira à son service, qu'il voulait être son Père ; ce qui lui fut inculqué dans l'esprit par ces paroles : « Notre Père qui es ès cieux », qui firent une si forte impression, un jour qu'elle les proférait, qu'il lui sembla qu'on les lui gravait au fond du cœur avec des caractères si visibles et sensibles que jamais depuis ils ne purent être effacés. Et comme c'est le propre de la bonté de notre Dieu de donner les dispositions convenables à ce qu'il veut opérer en nous, au même temps qu'il eut répandu cette lumière dans l'âme de cette bénie créature, il lui donna un cœur vraiment filial et amoureux au regard de Sa divine Majesté ; de sorte que depuis elle ne le considéra plus que comme son vrai Père, mais Père très aimable, tout [16] puissant, bon, miséricordieux, et désireux de lui bien faire, et porté à la secourir en tous ses besoins. De cette connaissance, comme d'une source inépuisable de tous biens, prit naissance cette grande et admirable vertu de confiance, qui était accrue et fomentée128 par les expériences journalières des bontés de son divin Père en son endroit, qui étaient si grandes qu'il lui semblait, selon qu'elle confessait elle-même, que Dieu n'avait autre chose à faire qu'à pourvoir à ses nécessités.

Car pour le regard des choses qui concernent le corps, quoiqu'elle n'eût ni rente ni revenu, et que le peu de gages qu'elle recevait de ses services, elle l'employât en œuvres pieuses, ainsi qu'il sera déclaré ailleurs, jamais pourtant elle n'a eu faute ni besoin d'aucune chose, et voyait toujours apertement129 que Dieu lui pourvoyait de tout ce qui lui était nécessaire, sans qu'elle s'en mît en peine, conservant, comme par une merveille continuelle, ce peu de hardes qu'elle avait, à ce qu'elles ne se rompissent ou gâtassent, nonobstant son travail ordinaire, qui était assez capable d'user beaucoup d'habits ; et pour preuve de cela, depuis plus de trente ans que je l'ai connue, jamais je ne lui ai [17] presque vu que les mêmes, et toujours aussi honnêtes et propres, que le premier jour que je les lui vis. Et comme une fois m'entretenant avec elle, je lui dis par forme de divertissement, que je croyais qu'elle n'usait rien, car je lui voyais toujours les mêmes choses, elle se mit à sourire, et me dit qu'à la vérité il en était ainsi, et que son Amour savait bien qu'il l'avait dépouillée de toute chose, et qu'ainsi lui-même la revêtait en conservant ce qu'il lui avait donné, afin qu'il ne s'usât ; et puis entrant en admiration de ses bontés, elle ajouta : « Voyez si je n'ai pas un bon Père ? Et s'il n'a pas grand soin de moi ? Et si aussi je n'ai pas grand sujet de me confier en lui ? »

Quand quelque personne, même spirituelle et vertueuse, lui conseillait d'avoir un peu plus d'égard à amasser quelque chose pour se pourvoir en cas de maladie ou autres accidents, cela lui était si à contrecœur qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire paraître combien ces prévoyances étaient éloignées de la confiance qu'elle avait en Dieu ; et disait pour toute réponse à ceux qui lui donnaient ces avis : « Il ne faudrait pas que j'eusse affaire avec un Père si bon et si miséricordieux comme est mon Dieu, pour entrer en [18] défiance que rien me manque ; il me fait trop connaître les soins amoureux qu'il a de moi, pour que jamais je puisse douter qu'il m'abandonne. »

Une fois qu'une personne l'avait fort pressée sur ce sujet, lui alléguant plusieurs raisons pour l'induire à avoir un peu d'égard à l'avenir, et qu'elle était pour tomber en de grandes infirmités, et qu'alors si elle n'avait de quoi se subvenir, que sans doute elle serait rebutée et rejetée d'un chacun, et que c'était comme tenter Dieu de croire que dans ces occasions il ferait des miracles pour nous aider, qu'il fait bon espérer en lui, mais qu'il faut faire de notre côté ce que nous pouvons, et non pas attendre que tout vienne de lui sans y contribuer de notre part, et plusieurs autres choses de pareille nature, que cette personne lui dit pour l'inciter à ce qu'elle prétendait ; mais il ne fut pas en son pouvoir : au contraire, cette bonne fille en conçut un si grand déplaisir que les larmes lui en vinrent aux yeux ; et lui dit, avec une ferveur si enflammée qu'elle semblait être toute de feu : « Comment, voudriez-vous bien m'ôter la confiance que j'ai en mon Dieu ? Et me faire défier de sa bonté ? Non, c'est ce qu'il ne m'adviendra jamais ; et sachez [19] que quand tout le monde me rejetterait, je ne serais non plus en peine que je suis à présent ; au contraire, ce me serait une satisfaction, car alors je ne serais assistée que de mon unique Amour, qui est le seul qui n'abandonne jamais ; et si j'étais seule au milieu des bois, environnée de toutes les bêtes les plus cruelles, je ne tremblerais pas, car je sais bien que quelque part où je sois, mon Père aura soin de moi. »

Voilà les propres termes avec lesquelles elle répondit à ce qu'on lui avait allégué, et qui ne servit que pour la confirmer davantage en sa confiance ; car elle fut plus d'un mois après, qu'elle en avait de si grands sentiments qu'elle ne pouvait parler d'autre chose, et avait toujours ces paroles en bouche : « Ah ! mon Amour et mon Tout, que ceux-là qui ne connaissent pas vos bontés se défient de vous ; car pour moi c'est ce que je ne saurais jamais faire. »

Et à ce propos elle disait encore : « Ne serait-il pas beau voir le fils d'un grand seigneur ou d'un puissant roi, se mettre en peine si chaque jour son père donnait ordre qu'il fût nourri et entretenu de ce qui lui serait nécessaire ? À la vérité, il ferait bien paraître n'avoir guère de confiance en [20] l'amour que son père aurait pour lui, et ne l'obligerait pas à croire qu'il l'aimât, et passerait au jugement de tout le monde pour une personne de peu d'esprit ; à combien donc plus forte raison doivent être tels ceux qui se défient de Dieu, qui est un Père si puissant, si bon et si miséricordieux qu'il n'y a père qui aie jamais aimé si tendrement un enfant unique, comme il nous aime ; et que moi qui, par sa grande miséricorde, sais et connais cela, je me pourrais défier de lui, et mettre ma confiance en autre que lui, oh ! c'est ce que je n'ai garde de faire ; quand tout l'enfer serait bandé contre moi pour m'ôter l'espérance que j'ai en mon Dieu, jamais il n'en viendrait à bout ; et si j'étais au milieu de ses flammes, je me confierais et espérerais toujours en lui. »

Cette grande et admirable confiance qu'elle avait que Dieu était son Père, faisait qu'en toute rencontre elle recourait à lui avec un amour si plein d'assurance qu'il est au-delà de ce qu'on en peut penser ; et ce n'était point une chose qui fût en elle par accident, et seulement quand Dieu la caressait ou lui faisait quelque faveur : c'était en tout temps et en toute occurrence, [21] en sorte qu'il lui semblait qu'elle n'eût pas plus s'empêcher d'en user ainsi, car elle lui était si naturelle, qu’il lui était avis qu'elle fût gravée au plus intime de sa substance, et que c'était une partie d'elle-même, tant elle était empreinte dans son âme.

De là venait que lorsqu'elle avait besoin de quelque chose, elle la lui demandait avec autant de simplicité et candeur qu'un enfant aurait fait à son père ; et la bonté de Dieu était si grande en son endroit qu'au même instant il lui octroyait ce dont elle l'avait requis. On a pu en faire plusieurs remarques en ce qui en a déjà été dit ; mais où cela lui arrivait très souvent, c'était au sujet de sa santé et de ses forces ; car quand la violence de l'Amour les lui avait toutes ravies, ou les maladies, ou autres causes, et qu'il se présentait des occasions où elle en avait besoin, alors elle lui disait tout simplement : « Mon Amour, si vous voulez que je fasse telle ou telle chose, donnez-moi s'il vous plaît des forces et de la santé » ; et sitôt qu'elle en avait fait la demande, Dieu la fortifiait de telle sorte qu'elle était capable de tout faire et de tout endurer. Et elle m'a souvent assuré ne lui avoir guère demandé de choses qu'il ne lui ait accordées ; de quoi [22] je ne m'étonne pas beaucoup, vu la sainte franchise avec laquelle elle y procédait, qui faisait que la divine bonté ne lui pouvait presque rien refuser, ayant en elle toutes les qualités requises pour être exaucée, et surtout cette grande foi et confiance, qui faisait qu'elle traitait avec Dieu comme si elle l'eût vu personnellement.

Elle avait un cœur si grand et capable que rien du monde, pour difficile et fâcheux qu'il fût, n'eût été suffisant de lui donner des bornes, sa confiance l'ayant rendu tel qu'il n'y avait que Dieu seul qui fût assez puissant pour le contenter. Aussi disait-elle qu'il était d'une étendue infinie, et que jamais il ne se resserrait, pour aucun accident qui pût arriver, soit à elle, soit à autrui ; et de vrai, jamais on ne l'a vue hésiter ni craindre en divers rencontres, où les plus assurés tremblaient pour elle : elle était toujours la même, sachant bien que son Amour tirerait sa gloire de toutes choses. Elle disait souvent : « Quand le ciel et la terre se bouleverseraient l'un l'autre, je ne craindrais pas. Et si tous les hommes et tous les démons avaient conjuré ma ruine, je n'aurai pas peur de tous leurs efforts ; parce que je sais que j'ai un Dieu qui est [23] plus puissant qu'eux tous, qui me défendra et gardera sous les ailes de sa divine Providence ; et je suis assurée de sa bonté qu'il ne m'adviendra rien dont il ne soit glorifié, qui est la seule chose que je prétends en ce monde et en l'autre. »

Elle disait encore que « se défier de Dieu est faire injure à Sa divine Majesté ; comme au contraire, se confier en lui et espérer en sa bonté était l'honorer de la plus noble façon que nous saurions faire ; qu'il n'y a rien à quoi il se plaise tant, que de voir cette sainte et fidèle confiance dans le cœur de ses enfants ; que c'est le vrai et unique moyen d'arriver bientôt à la perfection ; et que le défaut de cette vertu était un des plus grands retardements qu'aient les âmes, parce que le chemin de la vertu étant de soi fâcheux et difficile, et notre nature faible et corrompue, il est nécessaire qu'elle soit fortifiée de cette divine confiance, qui donne des forces, et fait que rien ne paraît difficile ni impossible ; et qu'il n'y a rien que le diable tâche tant de nous arracher du cœur que cette vertu, parce qu'il sait bien que tant que nous l'aurons, il ne pourra rien gagner sur nous ; qu'il en retient les uns, sous prétexte [24] d'humilité, et les autres à cause de leurs péchés, ce qui est un grand abus et tromperie, car la vraie et parfaite humilité ne se pratique point plus solidement que lorsque, connaissant notre faiblesse et notre néant, nous nous confions en celui qui est la vraie force ; et que, quant à nos péchés, le vrai moyen de n'y plus retomber, c'était de recourir à Dieu avec confiance, confessant et avouant franchement sa faute, lui en demandant pardon, et espérant de sa bonté qu'il nous le donnera ; et du reste, agir comme si rien ne nous était arrivé. »

Elle ne disait rien en ceci qu'elle ne pratiquât admirablement ; car lorsqu'il arrivait que par surprise elle s'était laissée emporter à quelques défauts, au même instant elle recourait à Dieu, tout ainsi qu'un enfant aurait fait vers son père ; et là, avec un regret, un amour et une confiance très grande, elle lui confessait simplement sa faute, lui en demandant pardon avec tant de tendresse que Dieu se laissait incontinent fléchir à miséricorde, sa divine bonté ne la renvoyant jamais sans consolation, et une assurance comme certaine qu'il lui avait pardonné ; de quoi elle était si assurée qu'elle n'y pensait plus du tout, si ce n'était aux pieds du [25] confesseur, si la chose était matière de confession ; et semblait que sa faute ne lui avait servi que pour accroître davantage son amour et sa confiance vers une bonté si aimable.

Quand elle parlait de Dieu, ce n'était jamais que sous les titres de bon, de miséricordieux, d'aimable, de Père doux et débonnaire à ses enfants ; et sa bonté, qui voulait en faire un miracle d'amour, ne se manifestait point à elle sous d'autres qualités que celles qui produisent d'elles-mêmes l'amour et la confiance. Jamais elle ne l’envisagea comme juge sévère, ni Père rigoureux, ni Dieu de vengeance ; ce n'est pas qu'elle ignorât qu'il ne fût aussi bien Dieu, et aussi grand et aimable en sa perfection de Justice qu'en celle d'Amour ; mais ce n'était pas à son égard, pour lui en faire ressentir les effets. Et quand elle savait qu'il y avait des âmes qui avaient des appréhensions terribles de la Justice de Dieu et de la sévérité de ses jugements, elle disait que ces personnes étaient bien dignes de compassion, parce que Dieu les conduisait par un chemin fort épineux et pénible, quoique conforme au dessein qu'il avait sur elle ; et que, connaissant la force et la faiblesse [26] d'un chacun, il s'accommodait à leurs dispositions, et toujours en la manière la plus avantageuse à leur perfection ; que pour elle qui était faible, Notre Seigneur ne lui avait fait paraître qu'amour et douceur, et qu'aussi il ne fallait pas s'étonner si après cela elle brûlait d'amour pour une si grande bonté, et si elle avait fondé en elle toutes ses espérances.

Elle les y avait de vrai si bien fondées et établies, qu'elle n'attendait ni espérait aucun bien de la part des créatures. Et lors qu'il arrivait qu'elles lui en faisaient, elle ne le recevait pas comme venant d'elles, mais comme étant poussées et inspirées de son aimable Père à lui faire ce bien ; et ainsi, tout ce qui lui arrivait du côté des créatures n'était point reçu que comme effets de la bonté de Dieu en son endroit, ce qui donnait toujours de nouveaux motifs de confiance et d'amour à son cœur.

Et à ce propos d'espérer tout de Dieu et non point des hommes, elle se servait de cette comparaison bien naïve pour exprimer ce qu'elle ressentait, disant : « Si le roi de France était mon père, sans doute que je n'irais pas mendier l'assistance de ses valets, ni n'espérerais mon bonheur de [27] ses sujets ; mais plutôt je le fonderais sur la puissance et la volonté qu'il aurait de me bien faire. À combien donc plus forte raison dois-je espérer tout de mon Dieu, qui a bien daigné, par tant de preuves, me faire connaître qu'il m'avait adoptée au nombre de ses enfants, lui qui est infiniment plus riche et plus puissant que tous les rois de la terre ; c'est pourquoi, en quelque lieu que je sois, je ne crains point que rien me manque, car tous les pays lui appartiennent ; et ainsi, partout où je me trouve, je suis toujours dans les biens de mon Père, qui saura bien m'en fournir autant qu'il m'en sera nécessaire pour arriver à ma vraie demeure, qui est le Ciel. Avec cette seule confiance que j'ai en sa bonté, j'irai d'un bout du monde à l'autre, si telle était sa volonté. »

Elle disait quelquefois, en se divertissant, qu’il lui semblait être comme ces fols qui s'imaginent qu'en quelque lieu qu'ils soient, ils sont sur leurs terres, et que tout ce qu'ils voient leur appartient ; qu’aussi, sachant bien que tout appartenait à son Père, il lui était avis être comme dame et maîtresse de toutes choses, et les posséder toutes, en possédant celui de qui elles dépendent et [28] qui leur donne l'être.

Ce n'était pas principalement pour les choses basses et périssables de ce monde, qui ne servent qu'à la conservation de la moindre partie de nous, que son espérance s'étendait ; elle éclatait plus particulièrement en ce qui regardait le bien de son âme, car elle se promettait de la divine bonté les aides et grâces nécessaires pour arriver au comble de perfection, où elle voyait que son amour la faisait prétendre, sans que la difficulté d'y arriver ne lui donnât jamais le moindre découragement : au contraire, se sentant fortifiée de cette sainte espérance, elle n'était jamais plus forte et courageuse que lorsqu'elle se voyait plus faible et infirme. Aussi, depuis que Dieu l'eût appelée à son service, elle ne sut jamais ce que c'était de retourner en arrière ; mais elle avança toujours le pas avec tant de vitesse que, comme elle disait elle-même, il ne lui semblait pas y marcher, mais y voler, tant la confiance et l'amour lui donnaient de force, sans que jamais la crainte trouvât entrée en son cœur pour lui donner la moindre appréhension de reculer ; et elle avait cette vérité si bien imprimée que Dieu ne la délaisserait jamais, qu'elle n'entrait point en défiance de ce côté-là. Et [29] quand quelquefois il se rencontrait des personnes qui lui conseillaient, vu les grands trésors de grâces qu'ils reconnaissaient en elle, de se tenir toujours en crainte, de peur de déchoir d'un si haut état, elle les écoutait avec grande humilité, si c'étaient personnes à qui elle n'avait pas pleine liberté de découvrir ses sentiments ; mais lors qu'il arrivait que c'était de ceux à qui elle parlait avec franchise, elle leur disait : « Je sais bien que si mon Amour et mon Tout me délaissait tant soit peu, je tomberais dans une infinité de maux et de péchés ; mais je sais bien aussi que sa bonté ne permettra jamais que ce malheur m'arrive ; j'en suis si certaine, par sa grande miséricorde, que je ne me puis mettre en peine de cela. » D'autres fois elle leur disait : « Ne doutez pas que Dieu ne parachève en moi son ouvrage, et n'accomplisse ce qu'il a commencé ; je suis à lui, et il n'y a rien en moi qui ne vienne de lui et ne retourne à lui ; c'est pourquoi sa bonté aura soin de moi, comme d'une chose qui est entièrement sienne. Il est si bon qu'il n'abandonne jamais le premier ; et si, dans le temps que je le mettais en oubli, il m'a si miséricordieusement attirée à lui, pensez-vous qu'à présent [30] que je n'ai d'autre amour que pour lui plaire, il me délaisse ? Nenni, nenni, c'est ce que sa bonté ne fera jamais. »

C'était Dieu qui lui faisait tenir ces discours et lui imprimait ces sentiments ; car toutes les fois qu'elle eût voulu entrer en quelque crainte ou appréhension de déchoir de sa grâce, soit que cela vînt d'elle, ou que par soumission d'esprit elle eût voulu se revêtir des sentiments de ceux qui lui donnaient ces conseils, au même temps son divin Amour lui faisait connaître par quelques caresses secrètes et intimes, ou par quelque autre voie, que telles choses étaient contre sa volonté, et que l'amour et la confiance était ce qu'il demandait d'elle, et non autre chose. Vous eussiez dit que Dieu avait peur, s'il est loisible de parler ainsi, qu'elle entrât en quelque défiance de sa bonté, tant il était soigneux d'éloigner d'elle tout ce qui lui aurait pu causer ces appréhensions. Cela n'empêchait pas qu'elle n'eût gravé bien avant au cœur cette crainte filiale et amoureuse d'offenser Sa divine Majesté, qui la portait à fuir la moindre petite imperfection, crainte de lui déplaire ; mais le tout se faisait avec tant d'amour et de tendresse qu'on peut plus justement l'attribuer à un effet du même [31] amour, que non pas à celui de la crainte.

Lorsqu'elle voyait quelques personnes travaillées de tentations, inquiétées de scrupules, ou tourmentées de quelque autre manière, qui lui découvraient avec franchise leurs peines, elle les encourageait et fortifiait, mais avec des paroles si efficaces et énergiques, fondées sur la bonté de notre Dieu, et sur la confiance que nous devons avoir en lui, qu'il eût été impossible de l'entendre sans en recevoir un notable secours ; et pour prouver ce qu'elle disait, elle se donnait toujours pour exemple, racontant les grandes miséricordes dont son divin Époux avait usé en son endroit, spécialement quand c'étaient personnes à qui elle pouvait déclarer librement ses sentiments. Elle leur disait : « Voyez, si moi, qui ne suis qu'une pauvre chambrière, une villageoise ignorante, qui n'avais rien en moi qui obligeât la bonté divine à me faire tant de grâces, il m'a néanmoins, par sa grande miséricorde, délivrée de tant de périls, préservée au milieu de tant de dangers, et fortifiée pour soutenir tant d'assauts que les démons m'ont livrés, voyez, dis-je, si après cela vous ne devez pas mettre toute votre confiance en lui, et espérer qu'il vous assistera [32] et fortifiera, pour sortir victorieux de vos peines ? » ; et Dieu donnait tant de bénédictions à ses paroles que plusieurs personnes en ont retiré de grands secours et avantages. Elle disait de plus, que si le monde eût su la plus petite partie des grâces et assistances que Dieu lui avait données, et les grands périls dont il l'avait délivrée, il n'y aurait personne, pour misérable et désespéré qu'il fût, qui ne prît cœur et ne mît toute son espérance en une si grande bonté. Et ce n'était pas sans raison qu'elle parlait de la sorte, car en effet Dieu l'avait maintenue puissamment parmi de furieuses et étranges attaques ; aussi elle disait qu'après cela il ne se fallait pas étonner si elle était en état de tout croire et de tout espérer, et si sa confiance était quasi infinie. Elle était parfois si préoccupée de ses sentiments qu'elle ne pouvait dire autre chose que ces mots : « Confiance, confiance infinie en une bonté infinie, qui ne délaisse et n'abandonne jamais ceux qui espèrent en elle. »

Enfin, lorsqu'elle fut parvenue à ce haut et sublime état d'union avec Dieu dont nous avons traité dans la première partie, il sembla que son espérance fut changée en vraie et réelle possession, autant qu'elle se peut [33] avoir en cette vie. C'était chose merveilleuse de voir et entendre cette bénite créature, qui tenait des discours si hauts et relevés de cette vertu que véritablement on l'eût jugée déjà jouissante de la gloire et confirmée en grâce ; et plus elle avançait proche de son heureux trépas, plus cela se remarquait avec évidence. Elle était à proprement parler comme une épouse qui est entrée en la possession des biens de son époux, et ne considère plus que comme sien tout ce qui lui appartient : elle en était tout de même au regard de Dieu, le chaste Époux de son âme, qui lui donnait de sa part des assurances si infaillibles de cette vérité qu'elles surpassaient tout ce que la capacité humaine en pourrait dire, et seraient estimées incroyables à tout esprit qui ne considérerait pas combien la bonté de Dieu est excessive envers ceux qui, ayant retiré tout leur amour et espérance des créatures, l'ont fondé en lui seul, ainsi qu'avait si parfaitement fait cette vertueuse fille, que le même amour avait réduite à cet état qu'il ne lui restait plus à espérer ni prétendre que la gloire et la vision béatifique de son aimable Époux, de quoi elle se tenait aussi assurée que si déjà elle en eût joui, puisque, comme elle disait elle-même : « La [34] fille ni l'épouse ne doivent point avoir d'autre demeure que celle de leur père ou de leur cher époux. » Voilà les admirables fruits qu'a produits en son âme la parfaite confiance qu'elle a toujours eue en Dieu.

Chapitre 3. De son ardent amour et charité envers Dieu.

Nous avons montré ci-devant comme Dieu avait orné et enrichi l'âme de sa bien-aimée épouse des deux premières vertus théologales, la foi et l'espérance. Il reste maintenant de faire voir combien il l'avait hautement privilégiée de la troisième, à savoir de la charité ; laquelle étant celle qui donne la valeur à toutes les autres vertus, a aussi excellemment paru en toute la vie et les actions de cette heureuse fille, qui à vrai dire n'a été qu'une vie d'amour, la charité étant comme l'âme de son âme, qui donnait vie et mouvement à toutes ses opérations. C'est ce que nous tâcherons de faire connaître à la suite ce chapitre, où nous traiterons des admirables effets que la charité a opéré en elle. Encore que tout ce qui s'est dit jusqu'à [35] présent soit une preuve suffisante pour faire juger du grand empire qu'elle exerçait dans ce cœur, qui semblait n'être créé que pour être le théâtre et le trophée de l'amour, toutefois cette matière est si ample et abondante que, quoi qu'on en puisse dire, il en reste beaucoup plus à déclarer ; et d'ailleurs le sujet est si agréable et utile, qu'on n'en saurait jamais trop parler.

Mais pour fondement de tout ce que nous dirons, il faut présupposer une vérité, que les suites ont rendue comme infaillible, à savoir que Dieu, de toute éternité, avait destiné cette heureuse fille pour faire éclater en elle les trésors de sa grâce et de son amour en un très éminent degré. Pour ce sujet, il ne se servit point d'autres voies ni moyens que du même amour, qu'il lui communiqua dès le commencement qu'il l'attira à soi, d'une manière si extraordinaire et embrasée que dès lors on l'eût plutôt jugée être à la fin qu'au commencement de sa course.

Cela donc présupposé, je dis maintenant : si ces premières démarches ont été si excellentes en l'amour, que pourra-t-on espérer d'elle, lorsqu'elle sera parvenue au bout de sa carrière ? Sans doute qu'il n'y a que celui seul qui l'a rendue telle, qui le puisse dire ; car pour tout ce que [36] j'en pourrai déclarer, [ce] ne sera que de petites étincelles de ce grand brasier qui la consumait toute, et lesquelles j'ai recueillies des discours et entretiens que j'ai eus avec elle, et que je rapporterai fidèlement, ainsi que je les ai appris de sa propre bouche.

Elle disait donc « que la première touche et le premier mouvement par lequel elle se porta vers Dieu ne fut autre qu'un feu violent et subit qui s'embrasa au milieu de sa poitrine, lorsqu'elle eut ouï raconter les tourments que Jésus-Christ avait endurés pour son amour, mais avec tant de véhémence et d'ardeur qu'il lui semblait être toute de feu : tout ce qu'elle touchait, voyait ou rencontrait, ne lui paraissait être autre chose que feu et flammes ; et il lui fut avis que dans ce moment toute sa substance, la moëlle de ses os et le sang de ses veines furent changées et converties en amour ; de sorte que depuis elle n'eut plus d'autre objet que l'Amour, d'autre sentiment que d'amour, d'autre volonté que pour plaire à l'Amour, d'autre désir que pour s'unir à lui, ni enfin d'autre cœur que pour être consumée de ses divines flammes. » Voilà quel fut son commencement, et de quelle façon l'Amour s'empara et se rendit maître de cette place ; et comme [37] il n'est jamais oisif, aussi opéra-t-il admirablement, et ne cessa, ainsi qu'elle le confessait elle-même, jusques à tant qu'il eût tout détruit et consumé ce qu'il y avait d'humain et de terrestre en elle, afin de la faire semblable à lui et la rendre comme divine ; et à cet effet il la fit passer par tous les degrés d'amour qui se trouvent décrits dans les Pères de la vie spirituelle.

Et à ce propos il me souvient qu'elle me raconta qu'un jour une personne de ses familiers lui lut dans la vie de sainte Catherine de Gênes les chapitres qui traitent de son grand amour ; et qu'entendant cette lecture, il lui semblait que ce même amour avait parfaitement accompli en elle ce qu'autrefois il avait exercé dans le cœur de cette grande sainte ; d'où elle entra dans un si grand sentiment de reconnaissance et d'amour qu'elle fut contrainte de prier de cesser cette lecture, de crainte que le feu qui était renfermé au-dedans n'éclatât au-dehors ; et au même instant Dieu lui fit connaître que de vrai les mêmes choses qui s'étaient passées dans cette âme séraphique, étaient les mêmes qu'il avait jusqu'alors opérées en elle ; d'où l'on peut recueillir quel fut l'amour de cette heureuse fille, puisque Dieu la compara à [38] cette grande sainte.

Pour retourner donc à ce premier trait que l'amour décocha dans son cœur, il n'est pas possible de dire combien il la navra et enflamma d'amour pour Dieu, duquel elle n'avait encore aucune connaissance. L'on dit communément qu'il faut connaître avant que d'aimer ; mais en elle ce fut tout le contraire, car elle aimait une Bonté dont elle n'avait quasi jamais ouï parler, et l'amour devança de beaucoup la connaissance ; d'où vint qu'en ses premières années elle avait toujours ces paroles en bouche, et encore plus au cœur : « Ô mon Dieu, qu'il faut bien qu'en vous il y ait quelque chose de bien aimable, puisque ne vous connaissant point, et ne sachant qui vous êtes, toutefois je brûle et je languis d'amour pour vous. » D'autres fois elle lui disait encore, pour exprimer la grandeur de son amour : « Ô mon Amour et mon Tout, s'il se trouvait qu'un puissant roi ou quelque grand prince pensât en moi, s'enquît de mes nouvelles et m'envoyât de ses biens, combien serai-je obligée de l'aimer et aurais-je de désir de le connaître et de le servir, encore que je ne l'eusse jamais vu ? Néanmoins, mon Dieu, tout l'amour que j'aurais pour cette personne, quoi [39] qu'excessif, ne serait rien en comparaison de celui que j'ai pour vous ; car cet amour-là ne serait que par accident et hors de moi, mais celui que je ressens pour vous est empreint au plus intime de moi, et ne puis m'empêcher que je ne vous aime ; et je sais, par un je ne sais quoi que je ressens en moi, que vous êtes infiniment aimable. » Voilà comment l'amour la faisait parler dans son commencement ; et comme c'est son propre effet de désirer de jouir de la chose aimée, on sait par ce qui a été dit en la première partie, quels furent les transports et les agitations de ce pauvre cœur à la recherche et à la poursuite de Celui qui l'avait blessé.

Que si l'amour était si fort et violent lorsqu'elle ne connaissait pas encore la bonté ni la beauté de celui après qui son cœur haletait si continuellement, quel il fut lorsque par une grâce spéciale il se découvrit et manifesta à elle, ce jour du Vendredi Saint duquel nous avons parlé ! Sans doute ce sont choses qui surpassent tout ce qu'on en saurait dire. Ce fut alors qu'elle reconnut que ce n'était pas sans raison qu'elle avait tant couru et parcouru pour chercher et trouver un Dieu si bon et si aimable ; et [40] lorsque la connaissance de ses divines perfections se joignit avec l'amour, il se fit dans son cœur de si étranges opérations d'amour que c'était comme un miracle continuel de la toute-puissance qu'elle ne mourait à chaque moment.

Cet amour ne s'alentit jamais, mais alla toujours croissant comme l'aube du jour, jusqu'à ce qu'il fût parvenu en son plein midi ; et quoique par l'espace de deux ans il semblât mort et éteint par la violence des tentations, ce ne fut toutefois que pour se rallumer par après, avec bien plus d'impétuosité qu'auparavant ; parce que ce cœur ayant été purifié par les étranges peines qu'elle endura pendant ce temps, il fut par après rendu plus capable de recevoir et supporter les divines opérations que l'Amour exerça en icelui. Aussi, dès lors, il prit une nouvelle forme, et Jésus-Christ commença de vivre en elle tout d'une autre manière, faisant bien plus ressentir sa présence divine et agissant avec plus d'empire qu'il n'avait encore fait ; et l'amour, par conséquent, s'accrut en telle sorte qu'il lui semblait n'être plus qu'un composé et un abrégé d'amour, tant pour le corps que pour l'esprit ; car de là en avant, elle n'eut plus d'yeux que [41] pour contempler son Amour, plus d'oreilles que pour entendre sa voix, plus de langue que pour le bénir et raconter ses louanges, plus de bras que pour travailler pour lui, plus de pieds que pour marcher en la voie de ses divins conseils, plus de corps que pour l'emporter toute à son service, plus de désirs que pour accroître sa gloire, plus de volonté que pour lui obéir, enfin plus de cœur que pour être consumée de ses flammes. Voilà les propres termes avec lesquels elle m'a déclaré ce qui se passa en elle, après qu'elle fut délivrée de la cruelle guerre que le diable lui livra, et ce furent aussi les mêmes que Dieu lui déclara intérieurement, lui faisant connaître que désormais il voulait qu'elle vécût de la sorte.

Et en effet ses yeux ne purent plus voir avec délectation que ce qui pouvait accroître son amour : quand c'eût été les choses les plus admirables du monde, elle n'eût pas jeté un regard pour les voir, si elle ne croyait qu'elles eussent servi à l'amour. Si elle considérait quelque objet, tout incontinent il se convertissait en amour. Il n'y avait si petite fleur, arbre, ou quelque autre créature que ce fût, qui ne la portât à l'amour, [42] et desquels elle ne tirât de nouveaux motifs d'aimer ; de sorte que souvent elle fermait les yeux, ne pouvant supporter des grands excès d'amour que la vue des créatures lui impressionnait130 ; mais quand elle fuyait de voir ces petites étincelles, elle rencontrait au-dedans d'elle-même ce grand brasier qui la consumait toute.

Ses oreilles demeurèrent aussi fermées à toutes les vaines curiosités, et à tous les discours qui n'étaient pas de Dieu. Quand elle se rencontrait avec des personnes qui parlaient d'autre chose, elle se tenait si recueillie au-dedans d'elle-même qu'on voyait bien qu'elle n'avait aucune attention à ce qu'elles disaient ; et souvent après un long discours, elle n'eût pas pu dire un seul mot de ce dont on avait parlé. Mais quand il était question d'entendre la voix de Dieu ou sa divine louange, elle était toute oreille, et il semblait qu'elle goûtait avec un plaisir non pareil tout ce qui se disait de lui, mais surtout quand on traitait de sa bonté et de son amour, car alors elle se baignait et délectait de joie ; souvent aussi elle ne pouvait entendre tels discours, et était contrainte de quitter, parce que son cœur s'embrasait si fort qu'elle ne pouvait durer. Et si c'étaient [43] personnes familières, elle leur disait : « Je vous prie, n'en dites pas davantage, car vous me blessez et me faites mourir. » Et son visage devenait si ardent qu'on l'eût jugée être dans une grosse fièvre ; de sorte que ceux qui la connaissaient n'osaient parfois traiter de ces matières.

Sa langue, de même que ses autres sens, n'avait point d'autre emploi que de bénir son Dieu ; elle était muette à tout le reste : tous ses discours n'étaient que de Dieu, duquel elle parlait si admirablement qu'on l'eût plutôt prise pour un ange que pour une créature humaine. Mais ceci paraissait spécialement quand elle parlait de l'amour et de la bonté de Dieu en son endroit ; elle le faisait d'une façon si divine qu'elle eût causé de l'étonnement aux plus habiles docteurs du monde. Et lorsque ses directeurs, qui ont toujours été personnes très doctes et savantes, l'entendaient parler si hautement de Dieu et de ces divines perfections, ils étaient tout étonnés et avouaient qu'il ne se pouvait rien ouïr de pareil, et qu'il était impossible de l'entendre sans être touché intérieurement ; car ses paroles étaient comme autant d'étincelles de l'amour, qui embrasait les cœurs de ceux qui [44] l'écoutaient, disant des mots si significatifs et propres à exprimer ce qu'elle voulait dire, qu'il paraissait assez que Dieu en était l'auteur.

Jamais, en tous ses discours, il ne parut aucune recherche ni affectations ; au contraire, il s'y remarquait une certaine candeur et naïveté, accompagnée d'une prudence, sainteté et modestie si grandes qu'on voyait apertement que cette âme était toute remplie et possédée de Dieu. Si quelquefois il lui échappait par surprise de dire quelque parole inutile, son amour leur reprenait tout incontinent, lui faisant entendre que sa langue était bénie et consacrée à son service, et qu'ainsi elle ne devait point avoir d'autre usage. D'autres fois aussi, s'il s'agissait des discours de soi indifférents, elle se disait à soi-même : « Aimer vaut mieux que parler » ; et ainsi elle se taisait à toutes choses, hors à son amour, qu'elle entretenait continuellement au plus secret de son âme. Et si quelquefois elle voulait prendre un peu de divertissement, elle venait voir quelque religieuse de cette maison pour s'entretenir de son amour ; car elle n'avait pas d'habitude pour le faire ailleurs, excepté avec ses confesseurs, de quoi elle se plaignait parfois, [45] disant que c'était être bien captive, de ne pouvoir parler librement d'une bonté si aimable ; et disait souvent à Notre Seigneur : « Au moins, mon Amour, si je pouvais parler ouvertement de vous et raconter vos divines louanges, ce me serait une grande consolation ; mais non, il faut brûler et consumer d'amour, et encore ne s'en oser plaindre et n'en dire mot qu'à très peu de personnes. »

Il lui venait souvent des désirs si violents de publier les perfections de son Bien-Aimé qu'il fallait qu'elle se fît une violence extrême pour s'en empêcher ; et disait que si Dieu ne l'eût retenue, elle aurait couru les rues comme une folle et insensée, afin de déclarer à toutes les créatures combien Dieu est aimable et digne d'être servi. Je l'ai vu plusieurs fois tomber malade de douleur, de ne pouvoir dire à tout le monde ce qu'elle connaissait des perfections divines ; et elle fut très longtemps qu'elle répétait à tout moment ces paroles : « Oh, si je pouvais me faire entendre aux quatre coins de la terre, et que j'eusse une voix assez forte pour être ouïe d'un bout du monde à l'autre, je crierais incessamment : « Ô mon Amour, que vous êtes bon et aimable, et que les [46] cœurs qui ne vous aiment pas sont misérables et dignes de compassion ! » Elle disait ces paroles d'une façon si pénétrante et enflammée qu'il semblait que chaque mot fût une étincelle de feu.

Tout le reste de son corps, aussi bien que ses autres sens, n'avaient d'autre emploi que pour servir à l'Amour. S'il était question de travailler, c'était pour faire l'œuvre que l'Amour lui commandait ; et en cette considération elle s'y portait avec tant de force et de ferveur qu'elle dévorait de la besogne autant que quatre autres, et cela d'une façon si agile et vigoureuse que, quelque travail qu'elle fît, elle était toujours disposée à de nouveaux, comme si elle n'eût rien fait, encore que depuis le matin jusqu'au soir, elle n'eût eu trêve ni relâche. Si, lorsqu'il n'y avait rien à faire, elle se reposait, ce n'était que pour jouir plus à loisir de son Amour, se plaire en lui, le bénir et caresser. Si elle prenait son repas, ce n'était que pour fortifier son corps pour être la victime de l'Amour et avoir plus de vigueur pour le servir. La nuit, lorsqu'elle prenait son repos, elle s'endormait sur la sacrée poitrine de son divin Amour ; et à son réveil, qui était toujours fort prompt, elle se trouvait en la même [47] situation, je veux dire entre les bras de son Bien-Aimé, qui ne la quittait ni jour ni nuit ; car le plus souvent lorsqu'actuellement son corps reposait, son cœur s'entretenait en des divins colloques avec son céleste Époux, qui ne la laissait pas longtemps sommeiller, car d'ordinaire la force de son amour la réveillait, quoiqu'elle ne fît encore que s'endormir ; et alors il ne fallait plus espérer qu'elle reprît son sommeil : l'Amour l'en empêchait, passant ainsi la plupart des nuits à s'entretenir avec son Dieu et son Tout ; et ceci lui arrivait si souvent qu'elle m'a assuré qu'en plusieurs années elle n'avait pas reposé l'espace d’une heure chaque nuit ; ce qui toutefois ne l'empêchait pas d'être le matin la première sur pied pour recommencer de nouveau à s'employer pour son Amour, qui était toute sa plus grande délectation, tant que le même Amour lui laissa des forces ; car lorsqu'il les lui eut toutes consumées, elle changea aussi de façon d'agir.

Section unique.

Après avoir fait voir comme l'Amour divin s'était rendu maître de son corps et de tous ses sens, il reste maintenant de [48] montrer qu'il en avait fait de même de son âme et de toutes ses puissances, afin qu'en elle fût parfaitement accompli ce grand et premier commandement d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces et puissances ; ce qui s'est entièrement effectué en elle, comme il sera facile de colliger131 par ce qui suit.

Car pour ce qui était de son entendement, il était si rempli et éclairé des lumières de la foi que, comme nous avons déjà dit, il ne lui semblait pas croire, mais voir et toucher aux doigts la vérité de nos Mystères, spécialement ceux qui regardent de plus près l'Amour ; car comme c'était la vie et l'aliment de son âme, aussi elle ne se repaissait d'autre chose, ayant toujours empreint dans son entendement l'image de cette bonté infinie qui lui enflammait le cœur de ses divins brasiers, sans que jamais elle se pût arrêter ni occuper d'autre chose, ni même sans pouvoir réfléchir sur elle-même ni sur ce qui la concernait, ayant bien un autre objet qui l'arrêtait, lui étant toujours avis que le temps était trop bref pour l'employer à autre chose qu'à contempler ses divines perfections ; ce qu'elle ne faisait point par voie de discours ni de spéculation, ni par d'autre voie que de celle [49] de l'amour, ni sans qu'elle eût aussi besoin de travailler à se recueillir ni rentrer en elle-même, pour rechercher quelque lieu à l'écart pour s'occuper avec son Dieu ; tout cela ne lui était point nécessaire car au milieu des rues, en plein marché, dans l'embarras d'un grand ménage, elle était aussi attentive à contempler les perfections de son Bien-Aimé que si elle eût été dans un désert ; d'autant que partout où elle allait, elle portait toujours son feu et son amour au-dedans de soi, et ainsi quelque part qu'elle fût, elle en recevait la lumière et la chaleur.

Sa mémoire ne lui fournissait point d'autres images ni représentations que de son même Amour : la nuit, même en dormant, ce qui se représentait à son imagination ne tendait à d'autre fin qu'à celle-là, tant l'habitude en était fortement enracinée. Tout ce qui n'était de Dieu ou pour avancer sa gloire, en était si éloigné qu'elle m'a souvent avoué n'avoir presque jamais de pensées inutiles. Sa mémoire était si éloignée des choses basses et terrestres qu'il ne lui semblait pas y vivre ; et néanmoins en tout ce qui était nécessaire pour satisfaire à sa condition de servante, elle le faisait si à point et avec tant de prévoyance qu'on eût facilement cru qu'elle ne [50] s’appliquait qu'à cela, quoique ses occupations fussent fort diverses, ayant seule le soin principal de pourvoir à toute la maison, tant pour la nourriture que pour l'entretien de tous ceux qui y étaient, car son maître et sa maîtresse avait une telle confiance en elle qu'ils s'en étaient entièrement remis à ses soins ; et pour cela, elle ne manquait à rien, son Amour lui fournissant si à propos le souvenir des choses qu'il fallait, dans le temps qu'il les fallait accomplir, qu'elle ne s'en pouvait aucunement mettre en peine, lui laissant tout ce soin, afin de se pouvoir toute employer à l'aimer. Et encore qu'elle ne laissât pour cela rien à faire de tout ce qui était nécessaire, elle agissait néanmoins d'une manière si simple et désintéressée que sitôt que les choses étaient accomplies, elle en perdait l'idée, et souvent les choses étaient faites sans qu'elle eût su dire par qui ni comment. Elle disait qu'il lui était avis que Dieu faisait tout en elle et par elle, afin que de sa part elle ne fît autre chose que l'aimer, comme si sa bonté eût été jalouse qu'elle eût eu d'autre emploi ; aussi disait-elle : « Il ne faut pas s'étonner si après cela je brûle et consume de son Amour ; je m'étonne bien plus que je ne meure à chaque moment, ressentant ce qui se passe [51] dans moi. » C'était là son refrain ordinaire, toutes les fois qu'elle parlait des bontés de Dieu en son endroit, disant toujours à la fin de chaque discours : « Le moyen après cela de ne pas aimer, de ne pas consumer et mourir d'amour, il serait impossible, il faudrait être pire que les bêtes et que les démons pour s'en empêcher. Il en faut passer par là, et l'Amour ne fera point de reste de moi jusqu'à ce qu'il m'ait toute consumée, réduite en lui-même ; il est le maître et je suis son esclave, il fera de moi tout ce qu'il lui plaira, car par sa grande miséricorde il n'y a rien en moi qui lui résiste. »

Pour ce qui était de sa volonté, il ne faut pas douter qu'elle ne fût tout embrasée et ardente de charité, puisque étant le siège de l'Amour, c'était aussi où il avait placé son trône, et de là se répandait dans toutes ses autres puissances, qui lui était entièrement soumises, lui obéissant comme des sujets à leur roi. Qui fut la même comparaison dont Notre Seigneur se servit, lorsque, l'introduisant dans cette nouvelle vie, dont nous avons parlé au chapitre quatorze de la première partie, il lui dit ces paroles : « Ma fille, que je veux que toutes les puissances servent et obéissent à l'Amour comme des sujets font à leur roi » ; ce [52] qui se fit au même instant, ressentant une telle soumission et accroissement en icelles qu'elles n'eussent pas osé se remuer sans l'ordre et le consentement de l'Amour ; mais comme cette grâce ne lui fut faite que plus de vingt ans après que l'Amour eut pris entrée en son cœur, et qu'elle ne lui fut donnée que pour faire cesser l'opération active de ses puissances, qui auparavant s'étaient continuellement exercées dans toutes sortes d'actes d'amour, je parlerai à présent de ce qu'elle faisait alors, réservant vers la fin de ce chapitre traiter de cette autre voie, où Dieu la fit par après entrer.

Sa volonté s'étant dès ses plus jeunes années portée vers Dieu et consacrée à son service, l'Amour la traita aussi toujours comme sienne, et comme une chose sur laquelle il avait un absolu pouvoir, la maniant et agitant en toutes les façons et manières que bon lui semblait, sans que de sa part elle y apportât aucune résistance. D'où venait que quand elle considérait les différentes opérations qu'il exerçait en elle, elle disait en riant : « Il me semble que je sois le jouet de l'Amour, car il me mène et manie comme il veut, me faisant faire mille sortes de personnages, comme si j'étais folle et hors de sens ; mais [53] il est le Maître de moi-même, il en peut user comme bon lui semble ; et si je savais qu'en moi il y eût la moindre résistance, j'aimerais mieux être réduite en poudre que de la souffrir. » Cela n'empêchait pas qu'elle ne se plaignît souvent à lui-même des excès qu'il lui faisait souffrir, quand la violence de ce feu intérieur la mettait si hors de soi qu'elle ne savait que devenir ; alors elle disait à Dieu : « Ô mon Amour, que vous me faites souffrir et languir, et que deviendrais-je? Car je ne puis vivre sans vous, et aussi je ne vous puis supporter ; votre amour m'accable et me détruit toute : je ne sais où aller, car partout je vous rencontre, et vos bontés me font mourir ; et si aussi j'étais un moment privée de vous, cela me serait une cruelle mort. Il semble que je vous fuie de peur de voir vos divines perfections parce que je ne les puis assez aimer, et que vous au contraire me poursuivez incessamment pour me les faire connaître, afin que votre amour m'embrase encore davantage. » D'autres fois, dans ses grands excès, il lui arrivait de dire que l'Amour était un cruel, un tyran, qui ne se contentait jamais de tourmenter ceux qui se sont livrés à sa merci ; que tout son plaisir était de brûler et détruire le cœur [54] qui lui a donné entrée chez lui ; et lorsque, après que ses saillies d'amour était un peu modérées, elle revenait à soi, se souvenant de ce qu'elle avait dit, elle en concevait de grands regrets, et en demandait pardon à Dieu avec autant de douleur que si elle eût commis quelque grande faute. Elle lui disait : « Ô mon Amour et Tout, si cela vous offense, ne permettez pas que jamais telles paroles sortent de la bouche, retenez-moi, car vous savez qu'il m'est impossible de ne les pas dire. » Et encore qu'elle fût certaine, par l'assurance intérieure que Dieu lui donnait, que cela ne provenait que de son grand amour, et que même ses confesseurs l'en assurassent, elle appréhendait néanmoins que cela lui arrivât, et se retenait le plus qu'elle pouvait ; mais elle avait beau faire, l'Amour était toujours le maître, et lui faisait dire et faire tout ce qu'il voulait, quand c'était son bon plaisir.

Sa volonté était si souple aux lois de l'Amour qu'en tout ce qu'elle connaissait lui être agréable, elle s'y portait de toute l'étendue de ses forces ; mais lorsqu'il arrivait qu'elle doutât si ce qui se rencontrait à faire, lui plaisait ou non, elle s'arrêtait sans reculer ni avancer d'un pas, jusqu'à ce qu'elle [55] eût été certifiée, soit par lui ou par ses directeurs, de ce qu'elle avait à faire, et alors elle s'en déportait ou s'y portait selon qu'il lui avait été signifié.

Or comme sa volonté était entièrement maîtrisée par l'Amour, de même aussi toutes ses patiences et appétits, et toutes les facultés internes et externes de son âme étaient emportés par ce torrent impétueux, vers lequel ils se dégorgeaient tous comme dans le vrai centre et le lieu de leur repos ; de sorte que tout son amour était employé à aimer Dieu et les choses qui concernaient son divin service. Sa joie n'avait point d'autre objet que de se délecter dans les perfections de son Bien-Aimé ; ses désirs ne se portaient qu'à amplifier sa gloire, mais avec tant d'excès que souvent elle en demeurait malade. Son espérance était toute fondée en lui, sa crainte était toute employée dans la seule appréhension de commettre la moindre offense contre Son adorable Majesté ; sa tristesse n'était autre que de voir une bonté si aimable être tant offensée et si peu aimée de ses créatures, ce qui la faisait souvent jeter de si profonds gémissements, et répandre tant de larmes qu'on eût dit qu'elle se devait abîmer de tristesse. [56]

Si elle avait de la hardiesse et de la force, c'était pour entreprendre les choses grandes et difficiles pour son Amour, avec un courage indomptable qu'elle exerçait spécialement contre elle-même, ne pouvant pas supporter le moindre défaut sans travailler à le détruire et anéantir tout aussitôt qu'il était découvert ; et elle disait que l'Amour les lui cachait et ne les découvrait que peu à peu ; parce que si elle les eût vus tous ensemble, ils lui eussent été insupportables, et [elle] n'aurait pu demeurer en repos jusqu'à ce qu'elle les ait eu tous détruits ; ce que ne pouvant faire tout d'un coup, Dieu avait la bonté de les lui tenir couverts, et lui-même les détruisait, et par après les lui faisait connaître, ce qui augmentait de plus en plus son amour, voyant le soin que Dieu avait d'ôter d'elle tout ce qui lui était contraire.

Enfin on peut dire qu'il n'y avait partie en elle, soit au corps ou en l'âme, qui ne fût à l'Amour, et qui n'exerçât en sa manière le métier d'aimer ; et comme elle était toute à l'Amour, aussi ce même Amour lui était toute chose ; c'est ce qui lui faisait si souvent répéter ces paroles : « Mon Amour et mon Tout ! », et ce n'était pas sans raison, car en lui elle trouvait tout ce que son cœur désirait. En [57] lui consistait toute sa joie, sa consolation, son soulas132 dans ses travaux, son rafraîchissement dans sa langueur, ses richesses dans sa pauvreté ; en lui elle trouvait un aimable Père, un Ami fidèle, un Frère unique, un Époux parfait, enfin un Dieu très miséricordieux qui lui était tout en toutes choses. Ce sont là les noms et les épithètes dont elle qualifiait son divin Amour.

Or comme la charité n'est jamais seule, est toujours accompagnée de toutes les vertus qu'elle fait exercer en l'âme qu'elle possède, elle en usait de même en celle-ci qui lui était si acquise ; car il ne se peut imaginer aucune sorte de vertu dont elle n'eût l'habitude et n'en exerçât les actes en un très haut point de perfection, et toujours par le motif de l'amour : elle n'en connaissait point d'autre, de sorte que si elle s'humiliait, ce n'était pas pour être humble, non plus qu'elle n'obéissait pas pour être obéissante, ni n'endurait pas pour acquérir la patience ; non, elle n'avait aucunes de ces vues ni prétentions dans l'exercice de toutes ses actions : c'était le seul Amour qu'elle envisageait, et c'était lui qui la rendait humble, douce, patiente, charitable, et qui enfin lui faisait opérer toutes sortes de biens par son unique motif. [58]

L'on peut reconnaître par tout ce qui a été dit, que véritablement l'Amour s'était rendu maître de ce cœur, et que j'ai eu raison de donner pour titre à ce petit traité Le Triomphe de l'Amour ; car c'était bien sa riche conquête, et il en était si jaloux que même les autres vertus n'y avaient entrée que sous son nom et son autorité : aussi disait-elle quelquefois en se divertissant que « l'amour est un vrai avare qui veut tout avoir pour soi, et que depuis qu'une fois il a entrée libre dans un cœur, il en ferme si bien la porte que nul autre n'y peut trouver d'ouverture » ; c'est pourquoi, quand il se présentait quelque chose qui voulait s'introduire dans son cœur, elle n'y résistait point autrement qu'en disant ces paroles : « Si l’Amour veut que telle chose y entre, à la bonne heure, soit ; pour moi, je n'ai qu'y voir, c'est lui qui en est le maître et en a les clés pour ouvrir et fermer comme bon lui semble. » Et si la chose qui se présentait n'était pas bonne, tout au même instant qu'elle avait dit ces paroles en elle-même, cela se dissipait comme fumée. Elle fut un long espace de temps qu'elle ne pouvait s'empêcher d'agir de la sorte pour tout ce qui se présentait, de quoi il ne faut pas s'étonner : car enfin elle n'était plus à elle, et ne dépendait plus d'elle [59] mais de l'Amour, à qui elle appartenait toute, qui, comme elle disait, avait ôté, mis, ruiné et édifié en elle tout ce qui lui avait plu.

Tant de rares vertus, tant de faveurs et de si grands avantages n'était pas suffisants pour contenter l'Amour : il voulait encore mettre la dernière main pour donner l'entier accomplissement à son ouvrage ; il y avait déjà plus de vingt ans qu'il travaillait après, et qu'il avait mis en œuvre toutes les puissances et facultés de cette heureuse fille, tant celles de son âme que celles de son corps, et ce avec tant de continuité que dans tout ce temps, à la réserve de celui de ces deux ans d'épreuves, jamais elle n'avait été l'espace d'un quart d'heure sans être en action au regard de l'Amour ; ce qui est une chose aussi digne de remarque et d'admiration, que possible aucune autre qui ait paru dans la vie des personnes spécialement chéries de Dieu. Car de dire qu'un esprit fut tellement prévenu des bénédictions de la divine Miséricorde que, vivant dans un corps mortel et parmi un si grand embarras d'occupations, fut néanmoins si fortement uni et attaché à Dieu que jamais il n'en perdit la vue ni ne s'éloigna de sa divine présence : aussi ne craignait-elle point d'avouer franchement, et à la plus grande [60] gloire de Dieu, que sans doute sa miséricorde avait opéré de grandes merveilles en elle, et se réjouissait de ce que dans le Ciel il en serait béni à jamais ; et quand elle disait cela, ce qui était très rare, et à ses plus intimes, ce n'était qu'afin que, dès ce monde, ils aidassent à remercier son bienfaiteur, et cela lui donnait tant d'amour que souvent elle en était malade.

Mais pour retourner à notre propos, l'Amour ayant donc ainsi mis en usage toutes les puissances de son âme, elles furent enfin réduites à telles extrémités qu'elles n'en pouvaient plus, ayant épuisé toutes leurs forces en aimant, de manière qu'elle fut réduite en une si grande faiblesse et défaillance, qu’il lui semblait à chaque moment devoir expirer, se sentant défaillir de toutes parts. Elle jetait ces plaintes pour se soulager : « Ah ! Amour, je n'en puis plus, je meurs et languis d'amour pour vous. » Elle fut plus de huit ans dans ces langueurs d'amour, qui allaient toujours augmentant par la vue et les effets des bontés de Dieu en son endroit, jusqu'à ce qu'étant parvenue en une extrémité si grande qu'elle n'en pouvait plus, étant toute usée et consumée par la douce violence de l'Amour, qui était ce qu'il prétendait133, alors il commença à opérer et agir tout seul en une manière toute [61] divine et surnaturelle : jusqu'alors, lui et elle avaient travaillé ensemble par l'étroit lien de la charité ; mais depuis que Dieu lui eût dit cette heureuse parole : Ma fille, cède-moi la place, alors il n'y eut plus que lui à paraître ; tout le reste, et elle la première, disparut ; tout s'apaisa, se tint coi et ne remua plus. Il ne se vit plus de désirs, plus d'amours forts et violents, plus de plaintes, plus de soupirs ni de gémissements, plus d'affections, quoique saintes et louables. Tout cela, dis-je, fut détruit, toute la multiplicité fut réduite dans l'unité ; tout ce qu'il y avait encore d'humain et terrestre fut changé en divin et céleste ; la créature devint participante en sa manière des qualités du Créateur ; là fut parfaitement accomplie cette parole qui dit que « quiconque adhère à Dieu, est fait un même esprit avec lui »134 ; et elle pouvait bien véritablement dire qu'« elle ne vivait plus, mais que Jésus-Christ vivait en elle » 135, et que « sa vie était cachée avec le même Jésus-Christ en Dieu » 136, lequel la mouvait et régissait en toutes choses, sans qu'elle pût faire la moindre action que par la conduite de son divin Esprit.

Mais comme j'ai parlé bien au long dans la première partie des effets admirables que Dieu opéra en elle [62] après l'avoir introduite dans cette divine vie, je n'en dirai pas ici davantage, finissant ce chapitre, pour recommencer de nouveau à traiter en celui qui suit, de la source et de la cause de son amour, qui a été le très saint Sacrement de l'autel.

Chapitre 4. De son admirable union et transformation en Dieu par le moyen du très saint Sacrement de l'autel, et de sa grande dévotion vers ce divin Mystère.

Pour traiter dignement de la hauteur et sublimité de cette matière, il serait besoin, je ne dis pas d'une excellente plume, mais bien d'une langue angélique pour exprimer les grands et admirables effets que ce Pain des anges a opérés dans l'âme de cette heureuse fille, et réciproquement les amours et les ardeurs célestes qu'elle a ressenties pour cet auguste Mystère, qui sont tout à fait ineffables ; puis le même cœur qui les expérimentait, était muet et sans parole pour les pouvoir déclarer, ainsi qu'elle le faisait assez souvent paraître par son silence plein d'admiration, lorsqu'il [63] était question de parler de cet adorable Sacrement, qu'on peut véritablement appeler sa vie, ses délices, son trésor et son tout, puisqu'en lui était compris et renfermé l'Objet unique de toutes ses affections et qu'en ce Mystère plus qu'en tout autre, son divin Amour faisait paraître et éclater davantage les rayons de son ardente charité envers les hommes.

Mais avant que de passer outre et nous engager plus avant dans cette matière, il est important de déclarer quel fut le motif et la cause qui darda de si vives flammes d'amour dans le cœur de cette sainte fille au regard de ce divin Mystère, qui ne fut autre, ainsi que je l'ai appris de sa propre bouche, que le commandement et l'ordre exprès qu'elle en reçut de son aimable Sauveur, qui, d'abord qu'il l'eut blessée du feu sacré de son amour, lui donna au même temps un instinct et un désir fort et violent de rencontrer celui qui lui avait décoché ses flèches, mais le rencontrer, dis-je, dans le lieu où il faisait davantage paraître son amour ; de sorte qu'elle fut un long espace de temps qu'à l'imitation de la sainte épouse des Cantiques, elle ne faisait que conjurer son divin Époux de lui dire le lieu où il faisait sa demeure sur le midi de son plus ardent amour137, afin que là elle le trouvât et [64] pût jouir de lui selon ses grands désirs. Ce sont là les propres termes dont elle se servait dans ses premières années ; d'où il est facile de juger que le Saint-Esprit les lui enseignait, aussi bien que les autres dont nous avons déjà parlé autre part, car jamais elle n'avait ouï faire mention de la chaste épouse des Cantiques. Après que Notre Seigneur l'eut laissée quelque temps dans ces recherches et poursuites, après même s'être manifesté à elle ce jour du Vendredi saint dont il a été souvent parlé, il lui fit enfin connaître, par une lumière forte et pénétrante qu'il lui communiqua, que si elle voulait le trouver dans son midi et dans ses plus grands excès d'amour, qu'elle ne le cherchât point ailleurs que sur la Croix et au saint Sacrement de l'autel, mais spécialement en ce dernier Mystère qui était comme l'abrégé et la consommation de toute sa charité et dilection envers les hommes, s'étant là renfermé pour être avec eux jusqu'à la fin des siècles, à dessein de les nourrir de lui-même et leur communiquer abondamment les fruits de sa vie et de ses travaux ; que là elle le cherchât, et qu'elle l'y trouverait toujours prêt à l'écouter, à la recevoir et caresser ; que là il se donnerait à elle, et enfin l'unirait et transformerait en lui, la faisant semblable [65] à lui, autant que la créature le peut être en ce monde.

Ces lumières et connaissances lui ayant été fortement imprimées dans l'esprit, il ne faut pas s'étonner si après elles ont opéré en une très haute manière les admirables effets qui ont suivi et accompagné tout le cours de sa vie : je tâcherai d'en rapporter quelques-uns, qui ne seront que des moindres puisque les principaux et plus essentiels ne sont connus que de Dieu seul.

L'usage de la raison ne commença pas sitôt à paraître qu'elle ressentit de très grandes tendresses d'amour pour ce divin Sacrement, duquel elle tâchait de s'approcher le plus souvent qu'elle pouvait, quoique, comme nous avons dit, elle ne connût pas encore les grands trésors qui y étaient renfermés ; mais seulement elle s'y sentait portée et incitée par une vertu secrète et occulte, que Dieu avait empreinte au fond de son âme, qui était comme le germe et la racine de ce grand amour qu'elle expérimenta depuis, lorsque, par une grâce spéciale, Dieu l'eut plus particulièrement attirée à son service, et lui eut fait connaître les grands biens qui sont renfermés dans cet auguste Mystère. Ce fut alors que véritablement le feu de son amour s'embrasa [66] si fortement dedans son cœur qu’il lui semblait ne pouvoir vivre que par la force qu'elle recevait de cette viande qui était tout le soutien de son âme.

Et bien que le diable, comme ennemi juré des serviteurs de Dieu, fît tout son possible pour amoindrir ce grand amour qu'il prévoyait être sa ruine, il ne fut pas pourtant dans son pouvoir d'en venir à bout : au contraire, dans les plus furieux assauts qu'il lui livra, Dieu ne voulut pas qu'elle fût aidée et secourue d'autres armes que de ce vin qui produit les vierges, quoique pour lors elle ne s'en aperçût pas ; mais par après elle le reconnut fort bien, et quand par son moyen elle se vit miséricordieusement délivrée de toutes les bourrasques qui lui avait été suscitées, il ne se peut dire les excès et transports d'amour qu'elle ressentait pour ce divin Sacrement.

Ces désirs pour le recevoir étaient si extrêmes que souvent elle en était presque jusqu'au mourir quand elle s'en voyait privée, ce qui arrivait lorsque ses confesseurs voulaient éprouver sa vertu, car, reconnaissant une si grande ardeur, ils voulaient examiner et en voir la cause, crainte qu'elle ne procédât d'amour-propre ; et à ce dessein, ce [67] Père de la Compagnie de Jésus — que nous nommons toujours son confesseur et qui fut celui duquel elle fit rencontre à Vannes après avoir été délivrée de ses peines — fut celui qui l'exerça le plus en ceci, la laissant souvent huit jours sans lui permettre de communier, et quand l'heure de le faire était proche, il lui mandait de s'en abstenir ; ce qui lui était une si cruelle peine qu'il n'y en avait point de sensible dans la nature qu'elle n'eût subie plus volontiers que celle-ci ; et toutefois elle était toujours constante138 et résignée ; et lorsque son confesseur l'interrogeait de ses sentiments sur ces refus, elle lui disait avec sa simplicité et ferveur ordinaire : « Mon Père, si vous saviez la peine que vous me causez en me privant de mon seul et unique bien, je ne crois pas que vous eussiez le cœur de le faire, car la mort me serait plus douce ; mais néanmoins je suis si soumise à tout ce qu'il vous plaira, que si vous me le commandiez d'être six mois ou davantage sans communier, j'aimerais mieux mourir que de le faire contre vos ordres, ni dire une parole pour vous faire changer de volonté. » Elle n'avançait point sa réponse par dissimulation ou exagération : c'était la pure et simple vérité qui la faisait parler de la sorte ; car [68] étant bien instruite par son divin Amour, elle n'ignorait pas que la vraie et solide perfection ne consiste que dans la parfaite et sincère soumission de nos volontés à ceux qui nous gouvernent et nous tiennent la place de Dieu en terre. Il était facile d'en juger de ceci, car quoiqu'elle ressentît beaucoup ces privations, elle demeurait toujours aussi soumise et contente que si ces désirs eussent eu leur entière satisfaction. Ce que son Père confesseur ayant reconnu après plusieurs épreuves, il la laissa jouir pleinement de la licence qu'il lui avait donnée, qui était deux fois la semaine outre les fêtes et dimanches ; mais après plusieurs années écoulées de la sorte, cette licence fut élargie pour tous les jours, ainsi qu'il se dira plus bas.

Il serait comme impossible de dire les dispositions qu'elle apportait pour s'approcher de ce divin Sacrement. La nuit qui précédait le bienheureux jour qu'elle le devait recevoir, se passait toute en joie, en désirs, en amours et en ardeurs célestes. Il lui semblait que chaque moment fût un jour, tant il lui tardait que l'heure n'était venue, que son cœur désirait tant ; sitôt que le jour commençait à paraître, elle se mettait en chemin, lorsqu'elle était à la campagne où son maître [69] faisait son plus ordinaire séjour dans une de ses maisons, distante de la ville d'une lieue ; elle se mettait, dis-je, en chemin lorsqu'il lui était permis ; mais ce n'était pas pour y marcher comme à son ordinaire, mais il lui semblait voler, et que l'amour lui fournissait des ailes : quelque temps qu'il fît, soit d'hiver ou d'été, de pluie ou de tempête, rien n'était capable de l'empêcher d'avancer le pas, avec une telle vitesse que, comme elle me l'a confessé, elle se trouvait aux portes de la ville, qu'humainement parlant, elle n'aurait pas dû être à mi-chemin, sans qu'elle se ressentît non plus du travail du marcher que si elle n'eût fait que se reposer.

A l'approche des églises, tous ses sens étaient si émus que souvent le sang lui sortait du nez avec une telle véhémence qu'elle avait bien de la peine à l'étancher ; et ceci il lui arrivait dès lors même qu'elle était à Ploërmel ; et quoique avec le temps ceci se passât, il lui resta néanmoins tout le temps de sa vie cette grâce qu'à l'approche des églises où reposait le très saint Sacrement, encore qu'elles n'en sût rien et ne s'en aperçût pas, la correspondance intérieure qu'elle avait avec ce divin aliment faisait que son cœur tressaillait de joie et ressentait une certaine allégresse qui lui [70] faisait découvrir que son Bien-Aimé était proche, ainsi que le fer se meut à l'approche de l'aimant, et alors envisageant autour de soi, elle ne manquait point d'apercevoir quelque église, où elle entrait toujours pour adorer et remercier son aimable Sauveur de tant de faveurs qu'il lui faisait.

Mais retournons à la réception réelle d'iceluy ; étant à l'église, elle se retirait en quelque coin à l'écart pour se disposer davantage ; elle entendait la sainte messe avec un désir et une ferveur toute embrasée : elle attendait l'heureux moment qu'elle recevrait son trésor et son unique bien. Il n'y avait sortes d'amour ni actes de vertu qu'elle n'exerçât pour disposer et embellir le lieu où son Roi devrait faire son entrée. Quand elle se présentait à la sainte table, on eut plutôt dit voir un Séraphin qu'une créature humaine, tant elle était embrasée et éprise d'amour. C'était une chose agréable de la voir et considérer dans cet état où elle paraissait si éprise et enflammée qu'on eût dit qu'elle était toute en feu ; et souvent dans ses premières années, il eut été difficile de l'envisager de près, tant son visage et ses mains étaient vermeils et ardents. Il y a autant de témoins de ceci qu'il y a eu de personnes à la voir communier. Mais où [71] les remarques en étaient plus fréquentes, c'était lorsqu'elle était céans139, où véritablement nous l'avons vue si souvent dans ces ardeurs d'amour que ce nous était un grand sujet d'étonnement et d'admiration tout ensemble.

Après qu'elle avait logé son Dieu et son Amour dans sa poitrine, son cœur ressentait de si grands excès de joie que, ne les pouvant souvent supporter, elle était contrainte de sortir promptement de l'église ou se tenir ferme aux barreaux du balustre, crainte que son corps, suivant les mouvements, de son esprit n'eût tombé en pâmoison et n'eût fait paraître quelque chose d'extraordinaire ; ce qu'elle appréhendait fort, et tâchait d'y obvier par ses promptes sorties.

Son cœur était si plein et regorgeant de grâce que ne, pouvant les contenir, elle était contrainte de se décharger ou demeurait accablée sous le faix de tant de faveurs. C'est pourquoi étant à la campagne, elle allait courant comme une insensée par les bois, donnant mille louanges à son Bienfaiteur, racontant ses divines perfections, et ainsi donnait air à son pauvre cœur et lui apportait quelque soulagement.

Comme elle était céans, après s'être [72] acquittée de ses occupations, sa coutume était d'aller au jardin dans un lieu à l'écart où d'ordinaire je lui faisais compagnie, et là, donnant pleine liberté à son cœur de se décharger, elle racontait des choses si hautes et admirables de cet auguste Sacrement et de l'amour que Dieu y fait paraître aux hommes, que véritablement tout ce que j'ai jamais lu ou ouï touchant cette matière n'est rien en comparaison de ce qu'elle en disait, et son amour s'embrasait avec tel excès qu'il me semblait qu'à chaque moment elle dût tomber dans l'extase. Voilà où elle était réduite toutes les fois qu'elle communiait.

Nonobstant toutes ses grandes ardeurs et divins transports, si ses occupations de ménage lui ôtaient le temps de prendre ce soulagement, elle demeurerait aussi paisible que si rien ne se fût passé, priant à cet effet son divin Hôte de les modérer un peu ; ce qu'il lui octroyait au même instant, de sorte qu'au lieu de ces grands excès, elle se trouvait dans une paix si profonde que rien ne l'empêchait d'agir. Et son action aussi ne la détournait point de la douce jouissance de son divin Époux ; et ainsi elle passait le jour auquel elle avait eu le bonheur de le recevoir, encore qu'il fût tout employé dans l'embarras d'un grand [73] ménage et dans des occupations sans relâche : il lui semblait qu'au-dedans d'elle-même il y avait un lieu secret et retiré, où créature ni chose du monde n'avaient entrée que Dieu seul, duquel elle jouissait aussi paisiblement que si elle eût été renfermée dans un cachot, et disait encore pour exprimer ce que je dis : « Dans ce temps-là, j'avais deux yeux et deux oreilles, mais il n'y avait que la gauche pour mon ménage : la droite et tout le cœur étaient attentifs à voir, écouter et aimer qui m'avait bien daigné visiter ; et ayant celuy [sic] mon Dieu avec moi, je croyais avoir aussi tout le paradis, de manière que je me réjouissais de la compagnie des bienheureux esprits comme si j'eusse déjà été dans le Ciel, me persuadant qu'ils étaient tous autour de mon cœur, pour faire honneur à leur Roi et au mien qui y prenait son repos. Dans cette ferme croyance, je les conjurais de m'aider à le louer, l'aimer et le remercier de tant de biens que sa bonté me départait140 à chaque moment. » Voilà ses propres termes, que j'ai voulu rapporter aussi bien que les suivants :

« Je fus plusieurs années, disait-elle, avec une faim et soif si ardente de ce divin Sacrement que, quand on m'eût donné tous [74] les biens du paradis, ils n'auraient pas été capables de me contenter ; j'étais comme une pauvre affamée et altérée, qui avait toujours la bouche ouverte après ma céleste nourriture141 ; et plus je la recevais, et plus ma faim augmentait ; et j'eusse voulu incessamment la manger sans jamais me pouvoir rassasier ; j'étais seulement contente tant que les espèces sacramentales duraient dans moi ; mais sitôt qu'elles étaient consumées, ma faim commençait avec plus d'ardeur qu'auparavant, et me tardait infiniment que le jour n'était venu, auquel je pourrais encore me rassasier pour un moment ; et s'il m'eût fallu souffrir tous les tourments du monde pour jouir de ce bien, je les eusse tous estimés petits au regard du grand bien que je possédais quand j'avais reçu mon Dieu et mon unique amour ; et si pour chaque communion, il m'eût fallu donner mon sang et ma vie, oh que de bon cœur je les eusse donnés pour jouir d'un si grand trésor ! J'allais regardant d'un côté et d'autre, comme ces pauvres faméliques qui cherchent de quoi manger ; et n'en trouvant, j'étais toujours affamée, toujours altérée, et toujours dans la recherche de quoi me nourrir et désaltérer ; mais avec [75] cette différence que ces pauvres affamés ne savent où prendre de quoi se rassasier ; mais moi, hélas ! je savais bien où était mon pain et ma nourriture, et où la fontaine qui devait étancher ma soif, qui n'était autre que le très saint Sacrement. C'est pourquoi mon cœur y était incessamment jour et nuit attaché sans en bouger jamais, et, s'il eût pu quitter mon corps, on l'eut trouvé collé au pied d'un ciboire : il était là comme les pauvres chiens sous la table de leurs maîtres, qu'ils regardent fixement, afin de les inciter à leur jeter quelque morceau de pain pour apaiser leur faim. Je comptais tous les jours et tous les moments d'une communion à l'autre ; et il me semblait que je n'en verrais jamais la fin, tant ils me paraissaient longs et ennuyeux. Oh ! combien de fois me suis-je écriée à mon Amour qu'il me faisait mourir et languir de faim, et que je n'en pouvais plus, s'il ne se donnait à moi ! Combien de fois, hélas ! me suis-je vue malade, mais d'un mal qui ne provenait d'ailleurs que de l'ardent désir que j'avais de recevoir mon Dieu et mon seul amour ; et combien de fois aussi me suis-je trouvée accablée sous le faix d'une multitude de maux et de douleurs, qui pourtant me quittaient toutes au [76] temps que je devais communier ; et je n'étais pas sitôt de retour à la maison qu'ils revenaient tout ainsi qu'auparavant, et mon Amour me faisait connaître qu'il ne m'avait donné des forces que pour le recevoir. Ce qui m'embrasait si fort de son amour que la plupart du temps j'en étais presque jusqu'au mourir, et cela l'espace de plus de dix ans ; de sorte que la vie n'était pas une vie, mais une continuelle mort. »

Et comme un jour elle s'entretenait avec une personne de connaissance, qui était dans l'estime d'être fort spirituelle, celle-ci lui conseillait de modérer un peu ses grandes ardeurs, et qu'il ne fallait pas qu'elle s'y laissât ainsi emporter : « Oh ! plût à Dieu que vous expérimentassiez la moindre partie de ce que je ressens, et alors vous verriez s'il serait en votre pouvoir de vous empêcher de consumer d'amour ; sachez qu'il me serait plus facile de toucher le feu sans me brûler, que de m'empêcher d'aimer et de désirer de me rassasier de mon Dieu. Dites tout ce que vous voudrez à un pauvre famélique, vous n'apaiserez pas sa faim, au contraire vous l'irritez davantage. J'en suis tout de même : rien ne peut contenter mon cœur que Dieu, qui est sa seule [77] vie et l'aliment de mon âme. » De ceci l'on pourra juger combien était grand en elle le désir de recevoir ce Sacrement d'amour.

Chapitre 5. Continuation du même sujet.

Que si son ardeur pour se nourrir et substanter de cette céleste viande était tel que nous l'avons dit, celui de Dieu à se communiquer à elle était infiniment plus grand ; ce qui [qu’il] lui faisait paraître par des effets si sensibles, qu'il semblait que Sa divine Majesté n'avait autres délices qu'à répandre profusément l'abondance de ses grâces et bénédictions dans ce cœur, qui était comme le blanc142 et la visée de son amour. Ce qui lui faisait adresser ces paroles, spécialement après avoir communié : « Ô mon Amour et mon Tout ! Arrêtez, je vous supplie, le torrent de vos grâces et consolations, car je n'en puis plus, il n'est pas possible que j'en supporte davantage ; il me semble que mon cœur est prêt de crever et de se fendre tant il est regorgeant ; je n'en puis plus, mon Dieu, je n'en puis plus. » [78]

Tout le temps que cette faim et soif dont nous avons parlé lui dura, Notre Seigneur avait cette bonté pour elle, qu'ès jours qu'il lui était permis de communier et qu'elle ne le pouvait pas faire, soit pour être à la campagne, ou que ses occupations lui ôtassent la commodité, il avait, dis-je, cette bonté de se communiquer aussi sensiblement et amoureusement à elle que si en effet elle l'eût reçu sacramentalement, et ce à la même heure qu'elle avait coutume de communier ; et cela lui était si connu et ordinaire qu'encore qu'elle prévît bien ne pouvoir communier, elle s'y préparait toutefois comme si elle eût été assurée de le faire ; et le grand nombre de ses occupations n'empêchait point qu'elle ne jouît à son aise de son saint Hôte. Elle lui disait avec grand amour : « Ô mon Dieu et mon Tout ! Je vois bien que partout vous savez faire du bien à vos créatures, et que ce n'est point seulement la communion qui nous unit à vous, mais c'est l'amour et la fidélité. » « Je vous laisse à penser, disait-elle lorsqu'elle racontait ceci, ce que ce pauvre cœur ressentait alors : véritablement ce n'était plus un cœur de chair, mais un brasier de feu et de flammes ; et le moyen qu'il n'eût été ainsi, voyant tant [79] d'effets de bonté et miséricorde d'un Dieu vers sa chétive créature. »

Lorsqu'en ces mêmes jours elle ne ressentait point cette faveur à l'heure accoutumée, ce lui était une marque certaine qu'elle aurait le bonheur de communier, ce qui ne manquait point de lui arriver, car Dieu inspirait quelque prêtre de la paroisse ou d'ailleurs, quelque religieux passant, d'aller dire la messe dans la chapelle de la maison ; et par ce moyen son céleste Époux lui fournissait l'occasion de recevoir et s'unir à lui. Il lui faisait si clairement connaître que le seul amour qu'il lui portait et le désir qu'il avait de se communiquer à elle, avait ému sa bonté à envoyer ce prêtre exprès pour lui en fournir le moyen ; aussi quand elle en voyait arriver quelqu'un, elle se disait à soi-même : « Voici l'ambassadeur et le messager de mon divin Amour, qui me vient inviter au banquet de l'Agneau sans macule143 » ; et alors son cœur se sentait épris d'une si ardente flamme d'amour que c'était merveille comment elle la pouvait supporter.

Depuis que la permission de communier souvent lui eût été donnée, jamais, pour quelque indisposition, fatigues ou travail qu'elle eût, elle ne prenait aucune [80] nourriture avant midi, afin que s'il arrivait quelque prêtre, elle pût communier ; et ainsi elle se tenait toujours prête, comme les sages vierges de l'Évangile, afin d'aller au-devant de son céleste Époux. Plusieurs fois elle se croyait privée de ce bien pour être fort proche de midi ; et lorsqu'il ne restait plus que le temps nécessaire pour pouvoir célébrer, il se rencontrait un prêtre qui s'offrait de dire la messe, en laquelle elle se repaissait de sa chère nourriture ; et afin que le défaut des hosties ne la privât de ce bonheur, elle en avait toujours une bonne provision, qui lui était fournie par notre sacristine, qui lui avait donné une boîte propre à cet effet, qu'elle chérissait comme un précieux trésor, et ne la touchait qu'avec un grand respect, parce qu'en icelle était renfermée la matière qui devait être consacrée aux Corps et Sang de son Bien-Aimé.

Si ses occupations ne lui donnaient pas le loisir d'aller à l'église, elle tâchait au moins de trouver un moment pour aller soir et matin au jardin ou dans le bois, d'où elle voyait l'église de sa paroisse ; et là, avec un esprit tout plein de foi, elle se prosternait la face contre terre pour adorer son Dieu, [81] tout ainsi qu'elle eût fait si elle l'eût vu de ses yeux, croyant fermement qu'il écoutait ses gémissements et soupirs. Et lorsqu'elle était malade, ne pouvant rendre ces devoirs à son Amour, elle tâchait au moins de le faire en la manière qui lui était possible, étant jour et nuit tournée et couchée du côté de la plus proche église, n'ayant point de plus grand remède à ses maux que celui-là. Et quand, dans cette grande maladie de huit mois qu'elle eut après que Dieu l'eût délivrée de ses peines, son confesseur, la visitant souvent, la trouvait toujours dans la même posture, et lui ayant demandé la cause, elle lui dit : « Mon Père, ne vous étonnez pas si le corps se tourne du côté où est son cœur, et toutes ses affections. Vous savez que toute la consolation d'un pauvre malade est de voir souvent son médecin : aussi toute la mienne consiste à me tenir de cœur et d'esprit là où je sais quelle est toute ma vie et ma santé ; tous les maux que je souffre me sont doux, quand je pense que je suis en la présence de mon Amour et de mon Tout ; ce qui me fortifie de telle sorte que je voudrais souffrir mille fois plus que je ne fais, si telle était sa volonté. » [82]

Ce n'est pas sans sujet qu'elle nommait la sainte Eucharistie sa vie et sa santé ; car souvent elle était comme l'aliment qui lui conservait la vie, n'en pouvant prendre d'autre qu'avec peine les jours qu'elle avait pris ce pain céleste ; et pour ce qui est de sa santé, elle s'est vue plusieurs fois guérie miraculeusement à l'approche de cette sainte Table, se sentant parfois si forte et robuste qu'il lui semblait n'avoir eu aucun mal. Et puisque nous parlons de la force, je rapporterai à ce propos ses propres termes : « Quand je sortais, disait-elle, de la sainte Table, je sentais une force accompagnée d'un si grand courage que j'eusse moi seule combattu et terrassé tout l'enfer ; rien ne me semblait difficile ni impossible ; j'étais comme un lion indomptable ; et il m'était avis que d'un seul regard je donnais la chasse aux démons, et à tout ce qui eût voulu s'opposer à la pureté de mon amour. »

Cette force et vigueur ne lui dura pas toujours, au moins pour ce qui est de la sensibilité ; ce ne fut que pour quelques années, après lesquelles son divin Amour la voulant disposer à quelque chose de plus parfait, il consumait peu à peu ses forces naturelles pour la réduire à une si grande faiblesse [83] qu'elle ne pouvait vivre ni subsister que par la force de son même amour ; et où elle expérimentait plus ses faiblesses, c'était à la sainte Communion, de sorte que souvent après, elle était contrainte de se jeter sur un lit ou quelque part, sans se pouvoir remuer ni soutenir. Et quand elle était dans ces grands excès d'amour qui la réduisaient à deux doigts de la mort, ses directeurs lui conseillaient en ces temps-là de n'entrer pas dans l'église comme à l'ordinaire : d'autant qu'elle approchait du Saint-Sacrement, le feu qui la consumait déjà prenait de tels accroissements qu'il lui eût été très difficile d'y demeurer sans que cet excès ne parût ; et quand cela la saisissait dans l'église, il fallait qu'elle en sortît promptement.

Ce feu divin qui lui causait une si grande altération qu'elle en avait les lèvres et la bouche toutes sèches et crevassées, avec une soif si étrange que, quoiqu'elle fît, elle ne pouvait se désaltérer. La sainte Communion était seule capable de le faire ; car au même temps qu'elle avait l'hostie sur les lèvres, elle ressentait comme si on l'eût arrosée d'une rosée céleste, qui lui causait un si grand rafraîchissement tout le temps que les espèces duraient, qu'elle ne ressentait plus [84] sa soif ordinaire ; après quoi elle revenait comme auparavant, et ceci lui dura encore quelque temps après que Dieu eût fait cesser l'opération de ses puissances.

Entre les Pères qui ont eu la direction de son âme, il s'en rencontra un qui, admirant la singulière dévotion qu'elle avait aux saints Sacrements, et prenant plaisir de l'exciter à la faire paraître, avait coutume, quand il lui ordonnait ou défendait quelque chose, de lui dire : « Si vous ne faites cela, vous ne communierez point, et si vous l'accomplissez, je vous permettrai de le faire. » Ce qu'il ne disait pas, doutant de son obéissance, mais seulement il le faisait, comme j'ai dit, pour faire paraître sa grande dévotion vers cet adorable Mystère ; en quoi il avait bien sujet de se satisfaire car lorsqu'il lui faisait ces promesses ou menaces, elle lui répondait en souriant modestement : « Oh ! mon Père, que vous savez bien par où il me faut prendre, car il n'y a rien, pour difficile qu'il puisse être, que je n'embrasse de tout mon cœur, plutôt que d'être privée d'un si grand bien ; et s'il me fallait brûler toute vive, et qu'après vous me donnassiez permission d'en jouir, je me jetterai dès ce moment en un brasier ardent, pourvu que mon Dieu [85] n'en fût point offensé ». Ce sont les paroles avec lesquelles elle répondait à ce bon Père, qui ne s'attendait pas à moins, sachant bien, par la claire connaissance qu'il avait de son âme, qu'elle n'avançait rien qui ne fût véritable.

Enfin, Notre Seigneur, qui a promis de rassasier ceux qui ont faim et soif de la justice, voulut contenter le désir de cette sienne bien-aimée, en lui permettant de se repaître tous les jours de ce pain divin ; ce qui lui fut octroyé en cette sorte. Un jour, comme elle s'entretenait avec ce Père de qui nous avons dit qu'elle a toujours plus expressément suivi la conduite, il lui dit pour l'éprouver : « Ma fille, jusqu'ici on vous a permis de communier plusieurs fois la semaine ; mais maintenant je ne veux plus que vous le fassiez que les dimanches ; n'en êtes-vous pas contente ? » « Oui, mon Père, répartit-elle, je ferai tout ce qu'il vous plaira. » Et alors il s'embrasa au-dedans d'elle-même un désir si violent de cette divine viande qu'elle devint toute en feu, lui semblant être dans une fournaise ardente, qui répandait ses flammes jusqu'au dehors ; de quoi ce Père s'apercevant, lui demanda derechef si elle n'était pas contente de la défense qu'il lui avait [86] faite. « Oui, mon Père, lui dit-elle, et de tout mon cœur je veux ce que vous voulez, parce que, si je faisais autrement, je croirais déplaire à mon divin Amour ; je préférerai toujours sa volonté à toute autre chose. » Alors ce bon Père lui dit : « Allez, ma fille, et non seulement communiez comme à l'ordinaire, mais faites-le tous les jours tant qu'il vous sera possible, et n'y manquez pas tout le reste de votre vie. »

Si on lui eût donné tous les trésors du monde et toutes les délices du paradis, son cœur n'eût pas ressenti une plus grande joie que celle que lui causa cette licence, et après qu'elle lui eût été donnée, elle déclara au Père le désir violent qui avait saisi son cœur, lorsqu'il se pensait voir frustrée de son plus précieux trésor.

Elle fit si bon usage de cette permission que, depuis ce jour là, elle n’en passa aucun, étant dans la ville, sans communier, jusqu'à ce qu'elle eût la jambe rompue, car, n'ayant pas la commodité de se transporter à l'église, elle ne le fit pas si souvent.

Il ne se peut dire les grands avantages qu'elle retira de l'usage si fréquent de cette céleste viande, et combien Dieu lui fit des faveurs par son moyen : elle était comme la [87] source et le canal duquel il se servait pour faire découler en son âme l'abondance de ses bénédictions ; et pour preuve de cela, toutes les fois qu'il lui voulait communiquer quelque nouvelle grâce, c'était toujours au moment de la sainte Communion. On a pu en faire la remarque en tout ce qui a été dit, je ne les représenterai point ici, je dirai seulement que celle que j'estime la plus grande de toutes, selon mon petit jugement, est la cessation de son opération pour donner lieu à celle de Dieu, qui lui fut donnée par le moyen de la sainte Communion ; car bien longtemps auparavant qu'elle fut établie dans ce silence divin au regard de toutes ses actions, elle l'était pour celle-ci, après laquelle elle ressentait un si grand calme et une paix si profonde dans toutes ses puissances que pas une n'osait se remuer, crainte, disait-elle, d'interrompre le repos de son Bien-Aimé, qui était là renfermé comme dans son lieu de délices. Par ce moyen, Dieu l'allait disposant aux grandes et merveilleuses opérations qu'il voulait accomplir en elle ; car quoique que tout ce que nous avons dit jusqu'à présent soit très digne de remarque, ce qui suivit par après l'est beaucoup davantage. [88]

Certainement on peut dire, et sans crainte d'errer, que toutes les promesses que Notre Seigneur a faites dans son Évangile à ceux qui prendront dignement son précieux Corps et Sang, ont leur plein et entier effet dans l'âme de cette heureuse fille ; mais surtout cette union et cette vie divine, que l'âme fidèle contracte avec Jésus-Christ dans cet auguste Sacrement. Pour celle dont nous parlons, elle l'avait en un si éminent degré qu'il ne semble pas qu'une créature humaine puisse passer outre ; car sa vie n'était autre que celle de Jésus-Christ, qui donnait le branle et le mouvement à toutes ses actions et opérations tant internes qu'externes, ne vivant et n'agissant que par la conduite de son divin Esprit, d'où s'ensuivait une si étroite union qu'elle osait bien avancer avec toute confiance ces paroles : « Qu'est-ce qu'il y a au ciel ni sur terre, qui me pourrait jamais séparer des mon Amour et mon Tout ? Il n'y a rien, non, il n'y a rien qui soit assez puissant pour le faire ; car, par sa grande miséricorde, il a détruit en moi tout ce qui lui déplaisait ; et maintenant il n'y a plus que lui qui vit et règne en moi, tout ainsi que bon lui semble, sans que je veuille aucunement résister à ses volontés. » Ce sont [89] là les discours les plus ordinaires qu'elle tenait après qu'il lui eut fait cette grâce si signalée de laquelle nous avons souvent parlé, lorsqu'il l'établit dans cette admirable vie qui la fit mourir à toutes choses pour ne vivre qu'en lui et par lui.

Que si, dès l'entrée d'icelle, elle expérimenta de tels effets, je laisse à penser ce que fut ensuite. Il se passa des choses si ineffables en elle que lorsqu'elle en voulait parler, elle était contrainte de se taire, ne pouvant trouver de termes approchant de ce qu'elle ressentait ; car cette divine union ne se devait plus appeler union : c'était une totale transformation d'elle-même en Dieu, une entière perte et anéantissement de son être dans la Divinité, où elle ne se trouvait et n'y envisageait plus elle-même ni rien qui lui appartînt, mais Dieu seul sans autre chose. C'est ce qui lui faisait si souvent proférer ces paroles : « Ô pauvre Armelle, pauvre chambrière, chétive villageoise, où es-tu maintenant, et où est-ce que l'Amour t'a réduite ? Tu n'es plus, tu es perdue, maintenant tu es en quelque façon changée, transformée en Dieu par sa grande miséricorde. » Ce sont là ses propres paroles, avec lesquelles je finis, ne pouvant passer outre non plus qu'elle, [90] mais seulement demeurer à son exemple dans l'admiration des bontés de Dieu en son endroit ; car lorsqu'elle avait proféré ces paroles, elle demeurait en un profond silence, et sa façon témoignait assez qu'il y avait bien d'autre chose à dire que ce qu'elle énonçait, mais leur excellence lui fermait la bouche.

De même, je confesse qu'encore que ce chapitre soit un peu long et qu'il y ait des choses assez considérables, je n'ai toutefois mis qu'une partie de ce qui se passait en elle, ni même tout ce qui est venu à ma connaissance ; si j'en voulais faire un entier récit, une main de papier ne suffirait pas ; ce peu est assez pour faire connaître combien grande était sa dévotion vers le très saint Sacrement, et les grâces et les faveurs que Notre Seigneur lui a conférées par son moyen.

Or avant que de finir, je dirai encore un mot, qui est que depuis qu'elle fut arrivée à ce sublime degré de perfection dont nous traitons présentement, cette faim et cette soif qu'elle avait ressentie avec tant d'ardeur pour cette céleste viande, fut pleinement contente et assouvie, de sorte qu'elle était dans une continuelle satiété, et dans un banquet perpétuel de délices ; de plus, toutes ses grandes ardeurs et transports d'amour [91] furent changés dans un calme si profond, qui se faisait au plus intime de son âme lorsqu'elle avait communié, qu'elle eût dit être déjà dans le Ciel.

Ses dispositions et actions de grâces ne se faisaient point d'autre manière que dans ce silence tout divin et paisible, dans lequel il n'y avait que Dieu à se faire entendre, la créature étant comme déchue de son être. Voilà les avantages merveilleux qu'elle a recueillis de la réception fréquente et ordinaire de ce Pain des anges.

Chapitre 6. De sa continuelle présence de Dieu, et comme elle était instruite et gouvernée de Dieu même.

Marcher en la présence de Dieu et être parfait, sont deux choses inséparables, au témoignage de Dieu même. Or, comme son éternelle Providence avait avant les siècles destiné cette heureuse créature pour parvenir à ce suprême degré de perfection où nous l'avons vue, sa bonté ne voulant pas qu'elle manquât d'un si excellent moyen qu'est celui-ci, [92] elle le posséda avec tant d'habitude et continuité, que certainement on pourrait dire qu'en sa manière, elle était semblable à ces esprits bienheureux qui contemplent et voient toujours la face de leur Père céleste ; et ce serait dire et comprendre en un mot ce qui ne se peut assez suffisamment déclarer en plusieurs ; mais comme cette sainte personne, aussi bien que toutes les autres choses qui se sont passées en elle, a eu ses principes, ses progrès et ses heureuses issues, et qu'en ses divers états il se rencontre des choses très considérables, pleines d'instructions très solides, nous tâcherons d'en rapporter quelques-unes dans ce chapitre, où observant la méthode des précédents, nous commencerons par les choses les plus sensibles et palpables, pour finir par les plus simples et spirituelles ; et comme cette divine présence a toujours été accompagnée de l'exercice de toutes les vertus que ce grand Maître et Guide de son âme lui apprenait au plus secret de son cœur, nous ferons voir aussi, avec l'aide de sa grâce, les avantages admirables qu'elle a recueillis dans une si sainte école.

Pour commencer à traiter de cette matière, il nous faut aller puiser jusque dans sa source, et reprendre à cet effet les premières [93] années que Dieu l'attira à son service, où d'abord il lui fit cette grâce de lui graver profondément dans l'esprit la continuelle et vive représentation des douleurs et travaux de sa sainte Passion, lesquels ayant amorcé et pris ce cœur de la manière qui a été déduite dans son propre lieu, lui laissèrent ce désir violent de posséder pleinement ce Dieu de bonté, qui avait eu tant d'amour que de vouloir souffrir la mort pour la délivrer de celle qu'elle avait méritée par le malheur commun à tous les hommes ; et ce désir et cette soif ne fut point étanchée que ce jour du Vendredi Saint dans lequel Dieu se manifesta à ce cœur tout languissant et desséché dans la recherche de son amour ; de sorte que tout le temps qui avait précédé cet heureux jour, on ne pouvait pas dire qu'elle jouît de la présence de Dieu, puisqu'elle le cherchait avec tant de sollicitude et d'anxiété ; encore que chercher Dieu soit déjà le posséder en partie, elle ne s'estimait pas néanmoins satisfaite de cela. Mais depuis que la lumière de la foi lui eut fait découvrir et reconnaître que celui après qui elle avait tant soupiré habitait au plus intime de son âme, jamais depuis elle ne le perdit de vue, et rappelant tous ses esprits et toutes [94] ses puissances au-dedans d'elle-même, elle demeurait là, à voir et contempler, écouter et aimer l'unique Objet de toutes ses affections, qui se faisait ressentir dans ces commencements avec tant d'abondance et de plénitude que parfois il lui semblait en avoir le corps comme plein et enflé, spécialement tout autour du cœur, où il lui eût été impossible d'appuyer ni souffrir rien dessus qui l'eût tant soit peu pressée ; car cette plénitude était si exubérante et sensible qu'elle ne savait si à chaque moment sa peau allait crever, et était contrainte de lâcher tous ses habits, pour donner plus d'espace et de liberté à son cœur.

La présence de Dieu, qu'elle avait dès son commencement, n'était point imaginaire, ni sous aucune figure ni représentation : c'était la seule lumière de la foi qui lui découvrait, et faisait qu'elle le croyait être au-dedans d'elle-même, avec plus de certitude que si elle l'eût vu de ses propres yeux ; en quoi elle était tous les jours davantage confirmée par les expériences qu'elle en avait, et par cette grande plénitude qu'elle ressentait. Ce fut toujours là sa manière de présence de Dieu plus commune et ordinaire ; il est vrai qu’en diverses rencontres, elle l'avait autrement, [95] mais celle-ci revenait toujours comme la plus stable, solide, et moins sujette à l'illusion et tromperie.

Or comme Notre Seigneur n'avait établi sa demeure dans ce cœur que pour y régner en souverain, il voulut aussi, par une grâce très spéciale de sa bonté et de son amour envers cette fille, être comme le guide et le directeur spécial de son âme, la conduisant, l'instruisant, la gouvernant et régissant tout ainsi qu'un père bien-aimé ferait envers son fils unique, ou un maître soigneux et vigilant ferait envers son disciple, qu’il veut rendre parfait et accompli en toutes choses.

À cet effet, il lui donna à ce commencement pour modèle et exemple de toutes ses actions la vive représentation des siennes, afin que, les contemplant jour et nuit, elle se rendît une parfaite copie de ce divin exemplaire. Et crainte que l'oubliance lui fît négliger quelque chose, en toutes sortes de rencontres et d'occasions, il se présentait à elle dans la même action dont il s'agissait pour lors, et lui semblait entendre au fond de son cœur ces paroles : « Regarde comme je fais et fais le semblable. » Je laisse à penser quels effets cela opérait dans son âme. Nous ne saurions mieux la déclarer que [96] par ses propres paroles : « Jamais, disait-elle, je n'avais rien tant demandé à mon divin Amour comme cette ardente prière que je lui faisais tous les jours, à savoir qu'il plût à sa divine miséricorde me mettre du nombre de ses disciples, et me donner entrée dans son école, me faire domestique dans sa sainte Maison, et me recevoir dans sa compagnie ainsi qu'il avait fait ses Apôtres et disciples. Hélas, quand je faisais ces prières avec tant de ferveur que souvent j'en étais toute hors de moi, je ne savais ni n'entendais en aucune façon ce que je disais. Mais, ô mon Dieu ! que par après j'ai bien entendu le sens de mes paroles, et que vous avez bien accompli mes demandes ; car, par votre grande miséricorde, vous m'avez reçue dans votre école et m'avez admise dans votre compagnie, où moi, pauvre ignorante que je suis, ai plus appris dans un jour que tous les hommes ensemble ne m'eussent su apprendre en toute ma vie.

« Depuis que Dieu m'eut fait cette grâce de me faire sentir sa divine présence, et qu'il se voulait bien charger de ma conduite, je m'abandonnai entièrement à lui ; de sorte que je ne me considérai plus que comme la [97] disciple de Dieu, et l'écolière du Saint-Esprit : j'étais toujours attentive en moi-même à l'aimer et considérer ce qu'il me commandait, pour l'exécuter ; et quand il se présentait quelque chose à faire, je m'y portais tout de même qu'un serviteur ou disciple fait envers ce que son maître lui a ordonné ; le faisant, j'avais toujours la vue attentive sur lui, pour imiter la même chose qu'il avait faite en ce monde, me la remettant lui-même devant les yeux, afin que je l'eusse contre-tirée144 ; que si c'était chose qu'il n'avait point faite, il m'enseignait la manière de l'accomplir en la façon qui lui était la plus agréable, et ainsi en toutes choses grandes et petites il m'instruisait. Et non seulement il m'instruisait, mais lui-même par un excès de bonté me gouvernait ; et parfois il me faisait entendre que j'étais semblable à ces petits écoliers qui commencent d'apprendre à écrire, à qui le maître ne se contente pas de donner un exemple et modèle, mais encore prend la main de l'apprenti et la conduit, afin de lui apprendre ainsi à former ses lettres. J'étais tout de même au regard de mon Dieu, et fort souvent je sentais comme une autre main [98] qui conduisait la mienne. Je vous laisse à penser quelle bonté c'était là, et combien j'étais embrasée de son Amour. Sans doute la moindre de sa grâce était plus que suffisante de me fendre le cœur, et me faire mourir d'amour s'il ne m'eût soutenue ; car ceci ne se passait point par imagination ou fantaisie : c'était la vraie et pure vérité, que je voyais plus clairement que le jour en plein midi.

« Et non seulement il m'instruisait et me gouvernait, mais de plus me reprenait de tous mes défauts ; vous eussiez dit qu'il était jaloux de mon bien et de ma perfection ; de sorte que je n'eusse pas osé remuer la main, faire un geste, ou dire même une seule parole inutile, ou jeter un regard, m'excuser, ou faire autres choses semblables, que tout au même instant j'en étais reprise, mais avec tant d'exactitude que rien n'échappait à ses yeux divins. C'est pourquoi, ayant reconnu cela, je me tenais si droite, et j'avais si grande peur de lui déplaire, que je n'osais avancer ni reculer que par ses ordres ; et cela ne se faisait point par une contrainte qui m'eût gêné le cœur : au contraire, c'était par un excès d'amour, m'étant avis qu'il était comme [99] ces pères qui aiment si tendrement leurs enfants qu'ils ne peuvent souffrir en eux rien qui leur déplaise. Il m'arrivait parfois de me laisser emporter à quelque mouvement de promptitude, de chagrin, ou autre telle passion moins réglée, ce qui n'arrivait jamais que par une grande surprise ; au même temps j'étais retenue et arrêtée tout court, de façon que la parole que j'avais avancée demeurait à demi dite, comme si on m'eût lié la langue ; et l'action demeurait à faire jusqu'à tant que j'eusse apaisé ces mouvements ; quand il n'eût été question que de reprendre ou corriger un enfant, ou avertir de quelques défauts, il en fallait demeurer là, et ne point passer outre. Et pourquoi cela, sinon parce que j'étais toujours dans la présence de mon Dieu, qui considérait et voyait toutes mes actions ? Et comme je me disais à moi-même, faire de telles actions à la vue et à la présence de ton Amour qui te regarde et envisage toujours, oh ! c'est de quoi il me faut bien donner de garde. »

Voilà un petit échantillon des discours qu'elle tenait, lorsqu'elle parlait de la façon que Dieu s'était comporté envers elle dans ses commencements ; par où il est facile de [100] juger quel soin il avait d'elle, et que véritablement il s'était voulu charger de sa conduite, et être lui-même le seul maître et directeur de son âme. Je dis le seul maître, car encore bien que presque toujours elle ait eu des directeurs à qui elle rendait une parfaite obéissance, ainsi que nous le ferons voir dans son lieu, eux néanmoins ne lui servaient que pour approuver ce que Dieu opérait dans son âme ; d'autant qu'elle était si prévenue des bénédictions du Ciel qu'il n'était point nécessaire de lui rien enseigner : son Amour l'instruisait assez, et la poussait de lui-même à toute la plus haute perfection qu'on eût su désirer.

Après que ce divin Maître eût fait sentir sa présence au cœur de sa bien-aimée disciple, il voulut encore se faire connaître et manifester à elle dans toutes les créatures, où autrefois elle l'avait tant cherché sans l'y pouvoir trouver ; mais quand le temps en fut venu, il se découvrit lui-même, qui fut presque incontinent après qu'il l’eut délivrée de la grande persécution que le diable lui fit après son arrivée à Vannes. C'est une chose merveilleuse de voir et considérer les admirables reconnaissances qu'elle retirait des perfections divines par la vue des créatures, [101] dont il n'y avait si petite et chétive qui ne lui fût comme un grand miroir où elle voyait et contemplait les excellences de son Bien-Aimé, et qui ne lui fût comme un livre ouvert où elle apprenait des choses si hautes et relevées, et si conformes à ce qui est écrit dans la Sainte Écriture, que certainement il paraît assez que le même Esprit qui les avait fait coucher sur le papier, était le même qui les lui imprimait dans le cœur. Car quel autre que lui eût appris à une pauvre chambrière ignorante, toujours nourrie dans les champs, au moins pour la plupart du temps privée de l'entretien et conversation de toutes sortes de personnes doctes et capables (car en ces temps elle n'avait presque point encore de connaissance avec ses directeurs), toujours dans l'embarras et tracassement d'un grand ménage, qui ne savait pas les premières lettres de l'alphabet, qui, dis-je, lui aurait pu apprendre à tirer des conclusions et raisonnements qu'elle faisait par la vue de toutes les créatures ? Sans doute que ce ne pouvait être autre que celui qui instruit en silence et sans bruit de paroles les âmes qui s'abandonnent à sa conduite, comme avait fait celle-ci. Et pour prouver ce que je dis, je rapporterai les mêmes mots [102] qu'elle disait, quand elle parlait de cette façon de trouver Dieu en toutes choses :

« Il n'y avait si petite créature, dit-elle, qui ne me portât à Dieu, et ne m'apprît en sa façon à l'aimer ; de sorte que je m'écriais souvent à lui, et lui disais : « Ô mon Amour et mon Tout ! Quand il n'y aurait homme au monde qui me dît qu'il vous faut aimer, les bêtes et les autres créatures me l'apprennent assez ; et si vous-même vous vous cachiez de moi, elles m'enseigneraient à vous servir et trouver. »

« Quand je voyais, disait-elle, un pauvre chien qui ne quitte jamais son maître, qui est si fidèle à le suivre, qui pour un morceau de pain lui fait mille caresses, bon Dieu, que ce m'était une puissante leçon pour faire le semblable envers mon Dieu, qui par tant de biens m'avait liée et attachée à son service ! Quand je considérais dans les champs ces petits agneaux si doux et paisibles, qui se laissent tondre et tuer sans crier ni bêler, je me représentais mon Sauveur qui s'était ainsi laissé conduire à la boucherie et à la mort sans mot dire ; et qu'est-ce que cela m'apprenait ? Sinon à l'imiter et me rendre semblable à lui dans les rencontres fâcheuses et difficiles à la [103] nature. Si je voyais des petits poussins s'enfuir sous les ailes de leurs mères, tout au même instant il m'était mis dans l'esprit que mon Jésus s'était comparé à cet animal, afin de me donner confiance en lui et m'apprendre à me tenir cachée et couverte sous les ailes de sa divine Providence, pour éviter les griffes du milan d'enfer. Considérant la beauté des prairies et des champs couverts de verdure et de fleurs, je disais en moi-même : « Mon Bien-Aimé est la fleur des champs et le lys des vallées, c'est la rose sans épines, desquelles pourtant mon Amour a voulu être couvert et couronné » ; je l'invitais à faire de mon âme le jardin et le parterre de ses délices, et le conjurais de le tenir si bien clos et scellé qu'autre que lui n'y eût entrée. Quand je voyais les arbres se plier au gré des vents, la mer qui n'outrepassait jamais ses bornes : « Ô Dieu, disais-je, que ne suis-je aussi pliable et maniable aux mouvements et inspirations de votre divin Esprit, et que jamais je ne puisse outrepasser les bornes de vos adorables volontés ! » Les poissons qui nageaient et se délectaient dans la mer m'enseignaient à me noyer et délecter toujours dans mon divin Amour. [104] Le matin, quand d'une petite bluette de feu j'allumai un grand brasier, je disais : « Ô mon Amour ! Que si on vous laissait faire dans les âmes, que vous auriez bientôt fait le semblable ! » Quand je coupais des chairs mortes et apprêtais à manger, il me semblait ouïr la voix de mon Bien-Aimé qui me disait que, pour me nourrir et substanter, il avait voulu souffrir la mort pour être l'aliment de mon âme.

« Si je voyais cultiver et ensemencer la terre, il m'était avis voir mon Sauveur, qui avait tout le cours de sa vie tant sué, peiné et travaillé pour cultiver nos âmes et y répandre la semence de sa céleste doctrine et de son divin Amour, et que toutefois il y avait si peu de terre qui portât de bon fruit, ce qui me causait des regrets indicibles. Au temps des récoltes que je voyais le bon grain séparé de la paille, il m'était enseigné qu'autant en serait fait au jour du Jugement des bons et des mauvais. Bref, il n'y avait créature au monde qui vînt à ma connaissance, qui ne me servît d'instruction et ne m'apprît toujours chose nouvelle. C'est pourquoi je disais souvent à Dieu : « Ô mon Amour ! Que vous avez bien su suppléer à mon ignorance ! [105] Car ne sachant ni lire ni écrire, vous m'avez donné de si gros caractères pour m'instruire qu'il ne faut que les voir pour apprendre combien vous êtes aimable ; et souvent je voudrais ne les point voir car ils me brûlent si fort de votre amour que je ne sais que devenir.

« Non seulement, disait-elle encore, les créatures me servaient d'instruction, mais de plus je voyais que Dieu, par une bonté infinie, les avaient toutes créées pour mon service et qu'il concourait avec elles pour me faire du bien, de sorte qu'en toutes les assistances que je recevais d'elles, je voyais clairement que c'était lui qui me les faisait par elles. C'est pourquoi je rapportais tout à lui, me disant en moi-même : si ma maîtresse m'envoyait faire de sa part un présent à quelqu'un, ce ne serait pas à moi à qui il en aurait obligation ni à qui il ferait ses remerciements, ce serait à elle qui le lui a envoyé ; de même tout ce que les hommes et les autres choses me font de bien, ne vient pas d'eux, c'est mon amour qui me le fait par eux. De manière qu'il ne se passait moment dans le jour que je ne trouvasse de nouveaux motifs d'aimer et de m’unir davantage à [106] celui qui était intimement présent à mon âme, et qui me donnait toutes ces vues et connaissances sans que je les procurasse, et [elles] m'étaient communiquées avec tant d'abondance que si on avait pu les écrire, j'en aurais fourni de quoi faire plusieurs livres. Et toutes ces choses ici ne me détournaient point de mon ordinaire présence de Dieu : au contraire, elles m'y liaient tous les jours de plus en plus, ce qui m'obligeait parfois de faire ces plaintes à mon Amour, qui ne se contentait pas d'avoir allumé un grand brasier au milieu de ma poitrine, qui me dévorait, mais encore il y ajoutait tous les jours du bois et de la matière pour me brûler davantage. » Voilà les propres termes desquels elle se servait quand elle parlait du temps que Dieu l'instruisait ainsi par le moyen des créatures, qui fut à peu près d'environ un an ou deux, après quoi Dieu la conduisit à d'autres choses.

Les justes sont comme la lumière du jour qui va toujours croissant jusqu'à ce qu'elle soit parvenue en son plein midi ; de même cette sainte fille, que nous pouvons hardiment appeler juste, allait croissant et s'avançant de jour en autre en la voie de la perfection, par les douces et amoureuses [107] conduites que son divin Amour lui fournissait ; lequel après lui avoir donné les actions de sa vie pour exemple, et qu'elle eût taché de les imiter de tout son pouvoir, et l'avoir enseignée par le moyen des créatures comme il a été dit, il la fit changer d'état, lui proposant les perfections de sa divinité, afin qu'elle les imitât dans la manière la plus sublime et relevée que la personne de sa sorte eût su faire. Et l'endroit où il les lui découvrit le plus clairement, ce fut au très saint Sacrement de l'autel, où, comme nous disions au dernier chapitre, son cœur se trouva si collé et attaché que jour et nuit il n'en bougeait, et avait une telle foi et croyance dans cet adorable Mystère qu'elle disait que, quand tous les anges, les hommes et démons lui eussent dit que Dieu n'y était pas, ils n'eussent pas ébranlé d'un seul point la certitude qu'elle avait du contraire ; car Dieu lui découvrit là si clairement toutes ses divines perfections qu'elle ne les croyait pas, mais les voyait et touchait au doigt, s'il faut ainsi dire.

Ce fut donc ici le miroir sans tache que Dieu lui présenta pour y considérer les grandeurs et les excellences de ses divins attributs, et en les considérant et admirant, former ses actions à ce modèle qui lui était montré : [108] là, elle y découvrait une infinie bonté et charité envers les hommes, une patience et une douceur admirable à les supporter dans leurs défauts, faisant incessamment du bien à ceux qui continuellement l'offensent, une humilité admirable, une obéissance prodigieuse, une libéralité démesurée, et ainsi du reste de toutes ses autres perfections divines, qu'elle tâchait de représenter au vif dans sa personne et dans toutes ses actions, autant que la faiblesse de la nature prévenue de la grâce le peut permettre, en quoi elle était admirablement aidée par une grâce très spéciale que Dieu lui fit en ces mêmes temps, à savoir qu'en tout ce qu'elle faisait ou opérait, il lui semblait voir son divin Amour qui le faisait avec elle, de sorte que quelque action basse qu'elle eût su faire, jamais la compagnie de son Dieu ne la quittait. Ce n'était pas qu'elle vît rien des yeux du corps ; cela se faisait par une impression forte et pénétrante que Dieu opérait dans son esprit, par laquelle lui était montré que véritablement Dieu concourait de telle manière en tout ce qu'elle faisait, qu'il lui semblait que lui et elle était comme deux personnes si étroitement jointes et unies ensemble que ce [109] que l'une fait, l'autre le fait avec elle : quand l'une se repose, l'autre se repose, quand une agit, l'autre le fait aussi, et ainsi du reste. Cette sorte de présence de Dieu si intime lui dura longtemps, et parfois elle se faisait sentir avec tant de certitude que l'excès d'amour qui en provenait la faisait languir et défaillir.

Il me souvient qu'une fois entre les autres, étant encore dans notre maison, et étant occupée à boulanger, ce Dieu d'amour se manifesta si clairement à elle dans la manière susdite qu'elle pensa tomber en défaillance, tant elle se sentit vivement pénétrée d'amour ; et ne sachant plus quelle contenance tenir, elle fut contrainte de sortir les mains toutes pâteuses, et s'aller cacher en quelque coin, pour se plaindre et soupirer à son aise, qui était le remède ordinaire avec lequel elle modérait l'ardeur de ses flammes, après quoi elle revint achever son travail. Je dis ce seul exemple entre mille que je pourrais produire sur un pareil sujet, parce que la matière est si abondante que je ne fais qu'effleurer chaque chose pour passer à d'autres encore plus hautes et relevées qui suivent immédiatement celle-ci, à savoir que peu après, perdant la vue d'elle-même et de toutes ses opérations, elle ne s'envisageait [110] plus comme agissante en aucune chose, mais seulement pâtissant et souffrant l'opération que Dieu faisait en elle et par elle ; de sorte qu'il lui semblait bien avoir un corps, mais ce n'était que pour être mue et gouvernée par l'Esprit de Dieu.

Ce fut dans cet état qu'elle entra, lorsque Dieu lui eut fait ce commandement si absolu de lui céder la place, et même dès auparavant elle y avait de grandes dispositions, dont l'une des principales était qu'elle ne voyait plus rien en elle qui lui appartînt, ni de quoi elle pût faire présent à Notre Seigneur selon sa coutume ; car elle voyait que tout ce qui était en elle lui était déjà très parfaitement acquis.

Quand elle considérait son corps ou son esprit, elle ne disait plus « mon corps », « mes mains », « mes bras », non plus que « mon cœur », « mon esprit », ni telles autres parties d'elle-même. Ce mot de « mon » était entièrement banni d'elle, et disait que tout était à Dieu, et que ses membres, son cœur et tout le reste étaient à Jésus-Christ.

Certes ce n'était pas sans raison qu'elle parlait de la sorte ; car à vrai dire, Dieu était en elle comme un roi dans son trône royal, qui commande et défend ce qui lui [111] plaît, et est obéi sans qu'aucun ose contredire. Et à propos de cette comparaison, il me souvient de lui avoir ouï dire que du commencement que Dieu se fût rendu si absolument maître d'elle-même, qu'elle s'en vit chassée aussi bien qu'autrefois elle avait chassé les autres choses. Elle fut un assez long espace de temps qu'il lui était avis que son esprit se voyant ainsi chassé, et qu'il ne lui était plus permis de voir ni connaître ce que Dieu opérait dans l'intime de son âme, ni y mêler son opération comme de coutume, il lui semblait, dis-je, qu'il se tenait tout recueilli et ramassé à la porte de ce centre où Dieu avait libre entrée, et là, comme un laquais ou un valet, il attendait les ordres et les commandements de son maître afin de les exécuter au plus tôt ; et ne se trouvait pas seule dans cette posture : ainsi il lui semblait parfois qu’une infinité d'anges lui tenait compagnie, demeurant tout autour de ce trône et de cette demeure de Dieu, de peur que rien n'y entrât, ou même n'en approchât qui fût indigne de la majesté de celui qui y résidait. Et les effets de cette divine garde lui furent si visibles qu'elle n'en pouvait douter ; car ce fut en ce même temps que non seulement elle ne consentait pas à [112] aucune imperfection, mais même n'en avait pas les premiers mouvements tant que cette grâce extraordinaire lui dura, lesquels jusqu'alors elle ne laissait pas de ressentir de fois à autre, quoique rarement.

Dieu qui s'était renfermé dans l'intime de son âme comme dans un cabinet secret et retiré, y opérait à sa mode et façon des choses merveilleuses, et achevait de donner les derniers linéaments à ce portrait si bien ébauché, de quoi il voulut donner quelque connaissance à cette fille d'amour par une faveur aussi digne de remarque que pleine d'instruction pour les âmes qui aspirent à une haute sainteté.

Un matin, lorsqu'elle était dans cette voie, il lui sembla à son réveil voir la personne sacrée du Fils de Dieu, non pas corporellement, mais intellectuellement à sa façon ordinaire, qui, se tenant debout devant elle, semblait vouloir comme avec un pinceau peindre quelque chose au profond de son âme. Elle, voyant cela et ne sachant ce qu'il signifiait, fut comme surprise d'étonnement ; mais au même temps il lui fut mis dans la mémoire ce que plusieurs fois son Père directeur lui avait dit, à savoir que l'âme se doit tenir devant Dieu comme [113] une toile ferme et immobile, afin de recevoir les traits de son divin pinceau ; et dans ce moment elle se trouva être dans cette situation, lui étant avis que son âme était droite, ferme et attachée sans se remuer de part ni d'autre, ni se mouvoir en aucune façon, envisageant fixement la présence de Notre Seigneur, qui par l'espace de trois jours se fit continuellement voir de la sorte, et son âme demeura toujours dans la même posture ; après quoi elle retourna à son premier état, mais avec cette assurance certaine que Dieu avait opéré de grandes choses en elle, sans pourtant savoir rien de distinct.

Lorsqu'elle ressentait un amour si suave et une paix si profonde qu'elle ne savait où elle en était, c'était dans ces temps qu'elle se plaignait si amoureusement à Dieu, lui disant qu'elle l'avait toujours supplié de la faire vivre et mourir dans la peine et souffrance, et que toutefois il la voulait faire mourir par l'excès de la paix qu'elle ressentait dans son âme. Tandis que ce divin peintre opérait de la sorte en son âme, tout ce qu'il faisait était si secret et caché à son esprit qu'il n'en apercevait rien du tout, et n'osait pas même s'en enquérir, se contentant de laisser faire ce qu'il lui plairait [114] sans s'en mettre en peine. Et [elle] se servait à ce propos d'une bonne comparaison pour exprimer naïvement ceci, disant : « Mon esprit est semblable à un serviteur, qui, sachant que son maître est retiré dans son cabinet pour y traiter d’affaires sérieuses et d'importance, n’ose entrer dedans pour s'informer de ce qu'il fait, ni remuer ou faire du bruit, crainte de l'interrompre, afin de demeurer en paix et en silence, attendant que son maître l'appelle : voilà comme j'ai été quelque temps, mais il ne fut pas long ; car après que mon divin Amour eut accompli son œuvre, il me la découvrit peu à peu, me faisant parfois voir si clairement la perfection de sa divinité peinte dans mon âme qu'il me semblait qu'elle fût comme un miroir qui me les représentait ; et de là en avant, je ne les pouvais voir ni trouver si bien en aucune chose comme dans le centre de mon âme, qui me paraissait être comme sa vraie image, autant qu'une chétive créature comme moi le peut être. »

D'abord que Dieu lui eut fait cette grâce que de lui découvrir ainsi sa divine présence en la manière susdite, ce ne fut que de fois à autre, et par intervalle ; et ceci l'affaiblit [115] de telle sorte et minait si fort sa santé que jamais cela ne lui arrivait qu'elle ne fût malade. Je l'ai vue souvent me dire qu'elle se portait bien, et à peu de temps de là me dire qu'elle n'en pouvait plus, étant contrainte de s'appuyer la tête contre la grille ou autre part ; et lui demandant la cause d'un si subit changement, elle me répondait d’ordinaire que c'était une si grande présence de Dieu qui se faisait voir si clairement au fond de son âme qu'elle n'était pas capable de soutenir une si forte lumière ; et son corps ressentait de grands maux et des brisements universels par tous les membres.

Néanmoins, comme elle allait tous les jours se perfectionnant davantage, et que l'esprit devenait plus fort par tant de faveurs, son corps aussi en recevait moins d'incommodité ; de sorte qu'elle ne tarda guère que cette présence de Dieu si sublime et relevée ne fût habituelle, de manière qu'elle ne se détournait presque jamais. En quelque lieu qu'elle fût, aussi bien en plein marché, au milieu des rues, travaillant ou conversant avec les personnes qui étaient nécessaires, ou en quelque part qu'elle allât, jamais elle ne départait de ce divin Objet ; ou si parfois elle s'en détournait tant soit [116] peu, au même instant elle était rappelée à son premier état. Sur quoi je veux rapporter une réponse qu'elle fit un jour à un de ses directeurs, qui s'étonnant comme cela se pouvait faire, qu'elle contemplât toujours ainsi la présence de son Dieu parmi tant de diverses occupations, il lui demanda comment cela se pouvait faire pour satisfaire à cela. Il lui fut mis au même instant dans l'esprit cette similitude, et ces paroles : « Mon Père, lui dit-elle, si à présent que je suis à parler avec vous, il venait quelqu'un pour me dire quelque chose, je ne vous tournerais pas le dos, et ne vous quitterais pas là pour aller à cette personne ; tout ce que je ferais, ce serait de tourner un peu la tête pour l'entendre, et au même temps je la détournerais pour continuer le discours que vous ou moi aurions commencé, et ne serait point de besoin de réflexion ou de raisonnement pour me faire détourner ; ce me serait assez de savoir que vous êtes là pour que je le fisse naturellement et sans y penser. Ainsi l'habitude que j'ai contractée à envisager continuellement mon Dieu est si grande, qu'elle m'est passée comme en nature, et j'y suis même sans y penser. » Voilà la [117] réponse qu'elle fit à ce bon Père, de quoi il demeurera très satisfait et édifié.

Or avant que Dieu lui eût fait cette grâce que de l'envisager toujours en cette manière, et lorsqu'il tenait son âme dans le vide, et qu'il ne se manifestait que de fois à autre, comme nous disions présentement, il lui fit une faveur fort signalée que j'ai omise à dessein de rapporter dans la première partie, la réservant exprès pour ce chapitre, d'autant qu'elle y est toute convenable, et comprend en peu de mots les grands avantages que toute âme peut recueillir marchant par cet exercice de la présence de Dieu. Il lui arriva donc qu'en l'an 1651, entre les fêtes de Pentecôte et du Sacre145, son cœur se trouvant dans un grand vide et dénuement de toutes choses, elle entra en quelque appréhension de son état, doutant si en faisant effort pour agir de ses puissances, elle ne ferait point mieux. C'était le diable qui tâchait de lui suggérer ces pensées, afin de troubler au moins ce grand calme et cette tranquillité dont son âme jouissait, puisqu'il ne lui pouvait pas faire autre chose ; mais que par après elle reconnut au moyen de ce songe que nous avons rapporté au seizième chapitre de la [118] première partie. Le jour et toute l'octave du saint Sacrement, dans laquelle Dieu avait coutume de lui communiquer toujours quelque faveur extraordinaire, s'écoulèrent en la manière susdite ; et ce qui l'étonna davantage, ce fut qu'en ce même temps elle fut abordée d'une personne religieuse, avec qui elle n'avait jamais eu d'entretien que celui-ci, qui fut tout fondé sur les abus où les âmes peuvent tomber, par des façons nouvelles et particulières de se conduire vers Dieu, dont quelques personnes traitent maintenant, et que cela ne sert que pour tromper les âmes : qu'il faut agir et opérer, et non point demeurer oisif et inutile. Elle écouta paisiblement tout ce que cette personne lui dit, sans faire paraître son sentiment de part ni d'autre, et s'étant retirée, tout ce qu'elle avait ouï joint aux pensées précédentes, se présentèrent fortement à son esprit et semblaient la vouloir jeter en quelque défiance de son état, et surtout elle avait craint de ne pas aimer, de ne pas suivre et de ne pas servir son Dieu dans la façon et manière qu'il désirait d'elle.

Le reste du jour et la nuit se passa dans ces agitations ; mais Dieu, qui ne les avait permises que pour donner plus d'éclat à la [119] grâce qu'il voulait lui conférer, la tira bientôt de doute. Car le lendemain, qui était le jeudi de l'octave du Sacre, entendant la messe dans l'église des Pères carmes déchaussés de cette ville, et s'étant approché de la sainte Table pour communier, Notre Seigneur lui dit intérieurement ces quatre paroles : Ma fille, tant que tu me regarderas, tu m'aimeras ; tant que tu me regarderas, tu me serviras ; tant que tu me regarderas, tu me suivras ; et quand tu ne me regarderas point, tu ne me suivras point. Et dans ce moment une lumière divine lui pénétra l'âme, par laquelle elle reconnut que véritablement c'était dans ce seul regard et envisagement de son Dieu que consistait toute sa perfection et sainteté. Ce qui lui fit avec grand amour et sentiment proférer ces paroles : « Oui, sans doute, ô mon Seigneur, il est vrai que quiconque vous regardera ne pourra jamais s'empêcher de vous aimer, de vous servir et de vous suivre ; car il serait plus facile d'empêcher le feu de brûler, qu'une âme qui vous a présent de ne vous pas aimer ni commettre la moindre chose qui vous déplaise. » Cette lumière, ayant ainsi éclairé son esprit, chassa et dissipa toutes les craintes et appréhensions [120] et lui donna tant de connaissance des avantages et grands biens qui sont enfermés dans ce divin exercice de la présence de Dieu, que c'était une chose merveilleuse de l'entendre ou discourir, et fut plus d'un mois après qu'elle ne pouvait parler d'autre chose, mais avec des termes qui surpassent beaucoup tout ce que j'en pourrais décrire.

Ce fut depuis avoir entendu ces paroles de la bouche de Notre Seigneur, si pleines d'instructions et rapportantes aux pensées qui agitaient son esprit, qu'elle commença de jouir si assidûment la présence de Dieu, d'une façon si sublime et relevée que, comme elle confessait elle-même, elle était quasi approchant de celle des Bienheureux, tant pour sa continuité que pour la paix et les délices ineffables dont son âme était remplie. Elle se voyait tous les jours de plus en plus perdue et abîmée dans Dieu, comme nous disions ci-dessus ; et non seulement elle s'y voyait perdue, mais encore toutes les choses créées — qu'elle ne pouvait plus voir comme auparavant elle faisait — dans cette essence infinie qui leur a donné l'être, ains146 elle ne voyait plus que Dieu seul sans autre chose. Ce furent ici les fruits [121] qu'elle retira des paroles que Notre Seigneur lui eut dit ; car encore bien que, comme nous avons fait voir dans tout ce discours, elle eût toujours joui de la présence de Dieu depuis qu'une fois il eut fait sa demeure dans son cœur, c'était néanmoins avec grande différence, comme il s'est pu remarquer. Et est à noter que lorsqu'après que Notre Seigneur lui eut enseigné, par les paroles que nous avons alléguées, que dans cette seule et unique vue de sa divine présence était enclose et renfermée toute sa perfection, il ajouta cette parole : quand elle ne le regarderait pas, elle ne le suivrait pas. Par où elle apprit que de vrai, dans ce peu de temps qu'elle s'était amusée à réfléchir et considérer si elle était dans l'état qui agréait à Dieu, elle avait manqué de le suivre et aimer de toute la force et l'étendue de son âme, puisqu'elle en avait employé une partie dans cet envisagement, et que tant qu'elle se considérait elle-même, elle avait perdu de vue son Bien-Aimé.

Aussi avait-elle coutume de dire depuis que si une âme pouvait une fois s'habituer à rejeter toutes les vues qu'elle peut avoir de soi et des autres choses, pour ne voir que Dieu seul, qu'en très peu de [122] temps elle arriverait à une haute perfection, d'autant, disait-elle, qu'il n'y a rien qui nous encourage et fortifie tant que cette divine présence ; c'est elle qui nous rend fidèles, qui nous fait marcher par la voie des solides vertus et des divins conseils, c'est elle qui nous enflamme et brûle d'amour, et qui fait fondre et liquéfier nos cœurs aux rayons de ce soleil d'amour et de bonté ; c'est elle enfin qui nous cause tant de biens, qui nous délivre de tout mal, et qui fait que dès cette misérable vie nous commençons d'expérimenter la félicité et le bonheur de l'autre. [123]

Chapitre 7. Des grandes caresses qu'elle recevait de son divin Époux ; et comme le Saint- Esprit par trois diverses fois descendit sensiblement en elle.

Si la Sapience éternelle a dit que ses délices sont de converser avec les enfants des hommes, parmi lesquels Sa Majesté se plaît d'habiter et faire en eux sa demeure, certainement cela s'est vérifié avec tant d'évidence au sujet dont nous traitons, qu'il semble que sa divine bonté ait voulu de nos jours nous donner un témoignage sensible et visible de cette vérité en la personne de cette heureuse fille, qui semblait n'être née que pour être le but et blanc des caresses de Dieu. Et que réciproquement elle n'avait de vie ni de mouvement que pour plaire et agréer aux yeux de cette divine Majesté, avec laquelle elle conversait aussi familièrement qu'un ami intime pourrait faire avec son fidèle ami. Ainsi qu'il s'est vu, et qu'il se connaîtra encore avec plus de jour par ce qui suit, où nous tâcherons, avec l'aide de [124] Dieu, de rapporter succinctement une partie de ce qu'elle a déclaré elle-même.

Dieu, qui mène toutes choses à leur fin par des voies conformes aux desseins qu'il a sur elles, voulant faire de ce cœur une fournaise d'amour, se servit en sa conduite de toutes les choses qui pouvaient contribuer à en allumer les flammes ; et comme les caresses sont de fortes chaînes qui nous lient à la chose aimée, il lui en fit tant paraître en tout le cours de sa vie qu'il serait quasi incroyable si les effets qui s'en ensuivaient n'eussent confirmé ce qui en était. Ce n'est pas que de sa part elle aimât cette sorte de conduite : au contraire, elle y avait des répugnances extrêmes, spécialement dans les commencements que l'abondance des grâces et consolations étaient si exubérantes que souvent elle en paraissait toute hors d'elle et faisait tout son possible pour les empêcher, n'osant presque penser en Dieu ni en aucun de nos mystères, de crainte que cela ne lui arrivât, mais toutes ses diligences étaient en vain. Car comme elle disait : « Plus je les fuyais, et plus je les avais ; et plus de mille fois en ma vie je ne suis prosternée aux pieds de mon Amour, le suppliant et conjurant à chaudes larmes [125] de ne me conduire point par cette voie-là, mais par les croix et les souffrances, comme étant celle que j'estimais la plus sûre et la plus conforme à celle qu'il a tenue en tout le cours de sa vie, à quoi je sentais un si grand désir de me rendre semblable que tout ce qui était doux et délicieux m'était insupportable ; ce qui provenait de ce désir et de l'amour fort et vigoureux que je ressentais, qui eût voulu tout faire et tout souffrir sans recevoir aucun aide ni consolation de la part de Dieu ni des créatures, que le simple concours de sa grâce ; c'est ce qui me faisait souvent lui dire : « Mon Dieu, quand sera-ce que je vous servirai et aimerai seul, sans tant de caresses de votre part ? Gardez-les pour d'autres qui ne vous connaissent point, et qui en ont besoin pour vous aimer, car pour moi je ne les suis rien tant que d'en être entièrement privée. »

Outre cette raison que je viens d'alléguer, elle en avait une autre qui la tint en grande anxiété les premières années que Dieu commença à la traiter de la sorte, qui était la crainte d'être déçue par cette voie, et que le diable ne fût l'auteur de tout ce qui se passait en elle, son [126] confesseur d'ailleurs ne lui donnant aucune assurance certaine que ce fût l'œuvre de Dieu, ce qui la mettait en grande appréhension. Et comme elle était au plus fort de sa peine, il arriva qu'un jour de la Nativité de Notre Seigneur, étant encore à Ploërmel, entendant la sainte messe, elle fut saisie d'un profond recueillement où toutes ses puissances se ramassèrent au plus intime d'elle-même ; et alors elle sentit subitement comme le vol d'un oiseau pénétrer au plus profond de son cœur, avec un battement d'aile qui dura l'espace d'un demi quart d'heure, qui lui causait une suavité indicible. Et l'excès de la douceur intérieure fut si grande qu'elle en perdit l'usage des sens, fors celui de l'ouïe ; car un prêtre de fort sainte vie qui célébrait alors, s'étant approché pour la communier, la trouvant immobile comme une statue, connut bien d’où cela provenait, et l'appelant, lui dit que Jésus était là, et si elle ne voulait pas le recevoir ; à ces paroles, elle entrouvrit la bouche et reçut la sainte hostie, et revint peu à peu à elle, mais avec une assurance si certaine et infaillible que ce qu'elle avait ressenti était un effet de la descente du Saint-Esprit dans son âme, [127] qu'elle n'en pouvait nullement douter ; et une lumière intérieure qui lui fut communiquée lors, lui fit connaître que cela lui était advenu pour confirmation que tout ce qui se passait en elle était de Dieu, et non d'aucune autre cause, ainsi qu'elle appréhendait. Cette faveur lui pénétra si vivement le cœur du feu de son amour qu'elle en demeura un long espace de temps toute hors d'elle et si aliénée des choses de la terre qu'il ne lui semblait pas y être ; et toute la crainte cessa par la seule assurance qu'elle en reçut lors, qui était si grande que, si tous les hommes du monde lui eussent dit qu'elle était déçue147, elle ne les eût pas cru, selon le témoignage intérieur qu'elle avait du contraire.

Trois ou quatre ans s'écoulèrent après cette grâce reçue parmi les continuelles caresses, assistances et communications de Dieu en elle ; et de sa part dans une fidélité parfaite et dans une patience inébranlable à souffrir toutes les contradictions qui lui étaient suscitées de sa bonne maîtresse — comme il s'est vu en son propre lieu —, qui, quoique fâcheuses et pénibles à tout autre, lui servaient à elle de délices, puisqu'en les endurant elle témoignait à Dieu son amour. [128] Mais quand par après elle vint à changer d'état, et qu'il lui fallut subir cette rude épreuve de deux ans dont il a été si souvent parlé, et que par la miséricorde de Dieu elle en fut miraculeusement délivrée, le torrent des grâces et consolations commencèrent plus que jamais à découler en son âme, avec tant d'abondance qu'il lui semblait que ce fût un déluge qui la voulait submerger. Et alors sa première crainte la saisit derechef, ne se pouvant persuader que tant d'abominables fantômes148 qui s'étaient passés en elle, eussent servi d'acheminement à tant de grâces. Et comme un jour de l'Assomption de la très Sainte Vierge, elle pensait avec grande amertume de cœur aux choses susdites, craignant beaucoup d'y avoir offensé son divin Amour, la même grâce que nous avons dit lui arriva, et en la même façon, sentant comme une douce véhémence, qui s'empara de son cœur avec le même voltigement et battement d'ailes qu'elle autrefois, et une assurance certaine que le Saint-Esprit était là, pour témoigner que toute cette tempête ne lui avait été suscitée que par une permission particulière de sa Providence : ce qui lui fut encore depuis confirmé par ce Père de [129] la Compagnie de Jésus qui lui servait de confesseur. Je laisse maintenant à penser quels effets d'amour produisit en elle une si excessive bonté, qui prit encore d'extrêmes accroissements par une troisième descente que le Saint-Esprit fit en elle quelques années après, qui fut un jour de Pentecôte où, s'entretenant en la grande grâce qu'il avait faite aux Apôtres à pareil jour, et désirant y participer en sa façon et manière, elle fut au même instant rempli d'une si vive flamme d'amour qu'elle se croyait être toute en feu, et ressentit ce même battement d'ailes qui lui semblait en allumer encore davantage l'ardeur. De dire l'état où cela la réduisit, c'est ce qui n'est pas en mon pouvoir ; seulement je dirai qu'après que Dieu l'eut ainsi assurée et confirmée par tant de voies et manières qu'il opérait en elle, elle se rendit et s'abandonna à sa divine conduite, pour être chérie ou rebutée, tout ainsi que bon lui semblerait, s'accusant et se blâmant de ce qu'elle y avait tant résisté, comme si Dieu, disait-elle, n'eût pas su mieux que moi ce qui m'était utile et convenable. Elle disait aussi que c'était ici un des plus grands retardements qu'une âme puisse apporter à sa perfection, que de [130] vouloir autre chose que ce que Dieu lui donne ; car il s'en trouve peu qui se contentent de ce qu'ils ont : les uns veulent des consolations, et les autres les fuient ; les autres demandent des croix, et lorsqu'ils en ont, ils ne les peuvent supporter ; que le vrai moyen de ne point faillir, c'est de se délaisser soi-même à la merci de Dieu, qui donnera à l'âme qui fait ainsi ce qui lui sera le plus profitable et utile. Elle tenait tels et semblables discours à propos de la résistance qu'elle avait apportée à recevoir les caresses de son cher Époux.

Or comme son divin Amour voulait la mener par cette voie et se communiquer si familièrement à elle, il lui donna un préservatif149 contre l'amour-propre et ses recherches, de crainte que tant de faveurs n'eussent énervé la vigueur de son amour, qui fut que jamais pour quelques caresses, tant grandes fussent-elles, qu'elle recevait de lui, elle n'y réfléchissait point, mais les laissait passer avec autant d'indifférence que si rien ne lui fût arrivé ; seulement en retirait-elle les effets pour lesquels Dieu les lui faisait, mais surtout un amour très ardent ; et disait à ses directeurs ce qui lui était arrivé, après quoi elle n'y pensait plus [131] du tout, ne s'arrêtant point à ce qu'il venait de Dieu, mais à lui tout seul, vers lequel elle se portait de toute l'étendue de ses forces, s'élevant par-dessus toutes choses sensibles et spirituelles, quelques intimes qu'elles fussent, pour se reposer en Dieu seul au-delà de toutes choses. Et comme du commencement ses confesseurs, n'étant pas bien certifiés de cette vérité, craignaient que de fois à autre il y eût quelque attache de la part de l'esprit, lui disaient qu'elle y prît bien garde, elle leur répondait : « Mes Pères, ne craignez point : par la miséricorde de mon Amour, je suis si libre et dégagée de tout ce qui vient de lui, et lui seul m'occupe et me remplit si pleinement de lui-même, que je ne pense point s'il me console ou non, et si j'avais mille cœurs pour l'aimer, je croirais encore en avoir trop peu pour les employer en autres choses qu'en cela seul. »

Ses confesseurs étant bien certifiés, à la suite du temps, de cette vérité, par les expériences qu'ils en voyaient eux-mêmes, n'en conçurent plus aucun doute ; seulement ils lui conseillaient de se divertir tout doucement l'esprit à quelque autre chose de crainte qu'à la fin tant d'excès ne lui eussent [132] abrégé la vie, ce qu'elle faisait, mais le plus souvent en vain, car plus elle tâchait de les fuir, et plus elle les avait, et était contrainte de s'adresser à son Amour pour l'obtenir.

Tant de preuves de l'amour de Dieu en son endroit engendrèrent en son âme une si grande franchise et familiarité avec Sa divine Majesté, que jamais, comme elle disait, ami intime et cordial n'en a eu de pareil pour son ami, voici comme elle en parle : « En toute rencontre et en toute occurrence, j'avais recours à mon Dieu, avec plus de liberté qu'un enfant unique et tendrement aimé n'a recours à son père dont il est idolâtre ; là je m'entretenais confidemment avec lui, je lui racontais toutes mes peines, tous mes besoins et nécessités, je me consolais avec lui, je me réjouissais de ses divines perfections, je lui demandais ce qui m'était nécessaire et à mon prochain que je regardais comme mes propres frères. Et jamais, non jamais sa divine bonté ne m'a rebutée ; au contraire je le trouvais toujours prêt à me recevoir, à m'écouter, à me consoler, et à me défendre contre mes ennemis, à m'encourager et fortifier dans mes travaux, enfin à m'être tout en toutes choses, et à s'accommoder [133] à toutes mes inclinations. Si je voulais traiter avec lui comme avec mon ami intime, il m'écoutait, et en cette qualité me traitait, me communiquant ses secrets, comme deux amis font l'un à l'autre ; si je voulais qu'il fût mon frère, sa bonté me faisait voir qu'il soignait mon bien et tout ce qui me concernait, ainsi que les aînés ont coutume de faire vers leurs cadets qu'ils aiment tendrement ; si je m'adressais à lui comme une pauvre disciple grossière et ignorante, il m'instruisait en mes doutes, m'éclaircissait en mes obscurités, m'encourageait en mes faiblesses, me corrigeait et reprenait avec amour et sévérité en mes défauts, m'enseignant lui-même la façon et la manière avec laquelle je devais faire mes actions, et éviter les recherches et les tromperies des démons, me faisant en toutes choses connaître ce qui était le meilleur pour le suivre, et ce qui était de mauvais pour l'éviter. Si mon amour me portait à le considérer comme mon époux, c'était ici où il me faisait paraître ses plus grands excès de bontés, et qui sont telles qu'ils passeraient pour incroyables à tout esprit qui ne les aurait expérimentés : là il se donnait tout à moi, ainsi que je me [134] livrais toute à lui ; là il me faisait connaître et sentir qu'il était tout à moi ; là il me caressait, m'unissait et me transformait, et cela à toute heure et à tout moment sans que rien du monde fût capable de me séparer de lui, me caressant si tendrement que j'étais forcée de lui dire à tous moments que je n'en pouvais plus, et que s'il continuait, il me ferait bientôt mourir ; d'autres fois je lui disais qu'il semblait qu'il n'avait autre chose à faire qu'à me caresser et consoler ; et quelquefois la force de ce même amour me tirait ces paroles de la bouche : « Ah ! Mon cher Amour, si le monde connaissait la tendresse qu'à tout moment vous me faites ressentir, il dirait que l'amour que vous me portez est excessif, et si j'osais, je le dirais moi-même. » Je n'aurais jamais fait [sic] si je voulais poursuivre cette matière ; ce peu que j'ai rapporté, suffira, ce me semble, pour faire connaître jusqu'à quel point de sainte franchise l'amour l'avait réduite.

Cet entretien et douce familiarité qu'elle avait avec son divin Époux faisait que toute sorte de divertissement et passe-temps qu'elle eût su prendre, lui était à dégoût et déplaisant ; et lorsque sa maîtresse lui disait les fêtes et dimanches d'aller promener [135] quelque part, elle la remerciait avec beaucoup d'honnêteté ; et se tournant vers son divin Amour, elle lui disait : « Ô mon cher Amour, quelle récréation pourrais-je trouver sans vous ? Vous êtes ma promenade, mon jardin des délices, l'ombre qui me rafraîchissez, la viande qui me nourrissez, la campagne où je me plais et où je trouve tout ce qu’il me faut ; et qu'après cela je vous quittasse pour aller chercher cela ailleurs ? C'est ce que je n'ai garde de faire. » Et ainsi elle se tenait seule à la maison tandis que tout le reste allait prendre ses divertissements ; et quand elle se trouvait seule, c'était alors, disait-elle, qu'elle allait faire sa visite et sa récréation avec son Bien-Aimé, ce qu'elle ne disait pas sans fondement ; car la bonté de Notre Seigneur était si grande en son endroit que c'était là l'heure qu'il la caressait plus amoureusement, et qu'il se communiquait plus abondamment à elle ; et c'était le temps qu'elle avait plus de loisir et de liberté de le suivre et se livrer toute à lui, et s'exposer à l'ardeur de ses divines flammes ; aussi d'ordinaire quand elle en sentait de vives atteintes, lorsqu'elle était au milieu de ses occupations de ménage, elle lui [136] disait avec toute confiance : « Mon Amour, attendez à tantôt ; car puisque vous voulez que je vous serve, il faut me laisser pour cette heure vous servir, et quand j'aurai fait mon travail, nous irons tous deux ensemble en lieu où on ne pourra s'apercevoir de ce que votre bonté communique à sa chétive créature. » Ce qu'elle disait s'effectuait tout ainsi que si Dieu eût pris lois de ses volontés ; et le soir, après que tout son ménage était ramassé, sa coutume était de se retirer en quelque chambre ou grenier, où il semblait que Sa divine Majesté était là exprès pour l'attendre, et là il se passait des choses si admirables et délicieuses entre Dieu et elle qu'elle-même ne les pouvait exprimer.

À vrai dire, si la foi et l'expérience de tant de saintes âmes ne nous apprenaient combien Dieu est bon à ceux qui le servent, et combien il se plaît de converser avec les cœurs purs et nets, on aurait peine de concevoir qu'une si haute Majesté daignât s'ajuster et obéir, s'il faut ainsi dire, aux volontés de ses créatures ; aussi l'expérience que tous les jours cette sainte fille en faisait, la réduisait en tel excès d'amour qu'elle osait bien dire et assurer qu'autant de moments de vie qu'elle avait, étaient autant de [137] miracles d'amour de Dieu en son endroit, et de la toute-puissance de ce même Dieu de la conserver en vie parmi tant de flammes ; car comme elle disait : « Qui ne mourrait mille fois par jour de voir une bonté si adorable s'accommoder et se rendre ainsi sujette aux volontés d'un chétif ver de terre, d'une pauvre chambrière qui ne mérite que l'enfer ? Et se voir traiter de la sorte, et ne pas mourir d'amour ? C'est ce qui est impossible, si Dieu par sa vertu ne retenait l'âme dans le corps. »

C'était spécialement dans ce lieu secret et retiré que Dieu se communiquait plus abondamment à elle, encore qu'en tout temps et à toute heure elle ressentait sa divine présence opérer ou se reposer au fond de son cœur, toutefois il le faisait avec beaucoup plus de plénitude lorsqu'elle était seule et que son travail était fini ; aussi quand elle se voyait en repos, elle pensait en soi-même : « Voici l'heure que mon Amour s'est réservée pour lui. » Et parfois son inclination naturelle l'eût bien voulu éviter car les divines opérations étaient si fortes et pénétrantes que sa faiblesse ne les pouvait supporter, et était contrainte de se plaindre, soupirer et jeter [138] de hauts cris pour se soulager ; mais la force de l'esprit l'emportait toujours, la tirant du milieu des personnes quand elle tardait à s'y rendre elle-même, pour la mener en la solitude et là parler à son cœur.

De même, lorsqu’il lui arrivait quelque affliction de la part des créatures ou d'ailleurs, tout incontinent il lui semblait voir la divine bonté de son Dieu, qui comme une amoureuse mère lui tendait les bras de son amour pour la recevoir, entre lesquels elle se jetait tout ainsi, disait-elle, que ce serait un enfant entre ceux de sa bonne mère ; et alors, disait-elle, « je me sentais chérie et caressée avec des tendresses non pareilles ; vous eussiez dit que Dieu avait peur que j'eusse aucun déplaisir, tant il était soigneux de me consoler en tous mes travaux et fatigues ; le plus souvent aussi il me montrait son Sacré Cœur ouvert, afin que je m'y cachasse, et me trouvais au même instant renfermé dans icelui avec une si grande assurance que tous les efforts de l'enfer me semblaient de vraies faiblesses ; et je fus un long espace de temps que je ne me pouvais voir ni trouver autre part que dans ce Cœur sacré ; de sorte que je disais à mes amis :  Si vous [139] voulez me trouver, ne cherchez point ailleurs que dans le Cœur de mon divin Amour car je n'en bouge ni jour ni nuit : c'est là où je fais ma demeure, c'est mon asile et mon lieu de refuge contre tous mes ennemis.” »

Entre toutes les grâces et faveurs qu'elle recevait de la libéralité divine, une des plus admirables était le soin et la providence paternelle que Dieu prenait de tout ce qui la concernait ; il semblait que toutes choses tournaient à son utilité et avantage, et que tout ne se faisait que pour sa seule considération, tant les choses venaient à propos selon ses besoins ; de sorte que, voyant cela, elle disait à Dieu : « Il semble, ô mon cher Amour, que vous n'avez que moi à pourvoir et soigner, moi qui ne suis qu'une pauvre chambrière, il semble toutefois que toutes choses ne se font que pour moi seule. »

Si je voulais par le menu prouver cette vérité, il faudrait faire état de rapporter tout ce qui lui est arrivé, car il n'y a aucune action dans tout le cours de sa vie, qui n'en soit un témoignage évident ; mais comme en toutes les rencontres qui se sont présentées j'en ai touché quelque chose, et le pourrais encore faire à la suite, je me contenterai de dire ici en un mot, que [140] Dieu avait un tel soin de tout ce qui la concernait, que véritablement il semblait que Sa divine Majesté avait mis ses délices à pourvoir à tout ce qui était nécessaire à sa fidèle servante, et à accomplir tous ses désirs, même en choses qui d’elles-mêmes étaient de peu d'importance, ainsi que j'espère, avec son aide, faire voir ci-après ; pour le présent, je dirai que ceux qui la connaissaient particulièrement, lorsqu'ils voulaient lui donner un nom convenable, c'était de l'appeler « la fille de l'Amour et de la Providence » ; et en effet toute sa vie n'a été composée que de ces deux pièces, et elle avouait elle-même qu'il en était ainsi.

Elle disait de plus, parlant des caresses que Dieu lui faisait et des grâces qu'il versait dans son âme, qu'il semblait, et que de vrai il était ainsi, qu'entre lui et elle il y avait un combat et un défi d'amour à qui plus en ferait, à qui plus l'emporterait en matière de souffrances, de caresses et d'amour. « Mais hélas, disait-elle, j'étais toujours vaincue et surmontée, et plus j'en faisais, et moins il me semblait en faire ; car une seule des caresses et douceurs de mon Amour surpassait infiniment tout ce que j'eusse pu faire et souffrir pour lui. » [141]

Chapitre 8. De sa grande pureté de cœur.

Il ne se présente rien plus à propos à mon esprit, après avoir parlé des caresses et familiarités que cette vertueuse fille avait avec son cher Époux, que de traiter de la pureté de son cœur, qui était le sacré cabinet où il prenait ses divines délices ; et comme il ne fait point sa demeure dans un lieu infecté du péché, on peut croire que ce cœur qui était le séjour ordinaire de Sa divine Majesté était extrêmement épuré et dégagé des choses terrestres ; c'est ce qui se verra clairement dans ce chapitre.

« Bienheureux sont ceux qui ont le cœur pur et net, car ils verront Dieu »150 : ces paroles de Notre Seigneur n'ont pas été vides et sans effet dans l'âme de cette sienne fidèle servante ; au contraire elles y ont eu leur accomplissement en un si haut point qu'on pouvait légitimement l'appeler bienheureuse dès ce monde, puisqu'elle [142] y jouissait des avant-goûts de l'immortalité par la continuelle présence de son Dieu, qui par ce moyen rendait son âme claire et nette pour recevoir les rayons de sa divine splendeur, qui lui faisait découvrir jusqu'aux moindres atomes des péchés et défauts, pour les détruire et ruiner jusque dans leurs sources ; en effet, il semble que Dieu avait fait naître avec elle l'aversion au péché, tant elle était soigneuse de l'éviter, même dès auparavant que Dieu l'eût si particulièrement attirée à son service. Voici comme elle parle :

« Je ne sache jamais avoir été un moment en ma vie, que je n'aie eu une grande crainte d'offenser Dieu, et une appréhension extrême de commettre le moindre péché volontairement ; je ne connaissais point encore mon Amour et ne savais qui il était, et néanmoins j'avais une si forte crainte de l'offenser que j'eusse mieux aimé mourir que de commettre un seul péché de volonté délibérée, pour petit qu'il fût ; et lorsque je m'en apercevais, j'eusse plutôt demeuré dans le feu que d'y continuer. » Voilà ses propres termes qui font assez juger de la pureté de son âme, lors même qu'elle ne menait [143] qu'une vie commune et ordinaire.

Que si dès ces temps elle avait une telle aversion au péché, que peut-on penser que ce fut lorsque Dieu l'eut miséricordieusement appelée à lui, et lui eut fait connaître ses divines perfections, et surtout la haine infinie qu'il porte au péché ? Il me souvient de quelques discours que je l'ai entendue faire sur cette matière, par lesquels on pourra juger de ce sentiment sur ce sujet :

« Quand Dieu, disait-elle, par sa miséricorde m’eut ouvert les yeux de l'âme pour me faire connaître l'horreur qu'il porte au péché, et comme, pour le détruire, il a voulu que son Fils mourût dans l'excès des tourments, si l'on m'eût mise en pièce, je n'eusse pas tant souffert de douleurs que mon corps et mon âme souffraient par cette vue, qui me portait dans de tels excès, que de bon cœur je me fusse précipitée dans les enfers plutôt que d'avoir ces vues et que de commettre la moindre imperfection. Et en disant ceci, il me semble ne rien dire au regard de ce que je ressentais lors dans mon âme : si l'on m'eût donné les trésors et tous les délices du Ciel [144] et de la terre, pour dire seulement une parole inutile avec vue, je les eusse rejetées avec une horreur extrême. La crainte que Dieu m'avait toujours donnée de l'offenser, prit alors bien d'autres accroissements. Ô mon Amour et mon Tout ! Combien de fois me suis-je vue trempée dans mes larmes et mourir quasi de regrets à la vue de mes offenses ? Car Dieu me faisait voir que pour moi seule il avait livré son Fils à la mort, et que, quand il n’y eût eu que moi au monde, il aurait autant souffert qu'il a fait ; je vous laisse à penser si après cela j'eusse eu le cœur d'offenser une si grande bonté : non, non, j'aurais plutôt souffert mille enfers que de commettre le plus petit péché avec une volonté délibérée ; et par sa miséricorde il m'a toujours fait cette grâce que, tout le temps de la vie, je ne sache point m'y être laissée emporter. »

De ces dernières paroles que je lui ai ouï dire plusieurs fois avec reconnaissance, on peut juger de la grande pureté de cette âme, qui serait comme incroyable si l'on ne savait que la bonté de Dieu est excessive envers ceux qui se délaissent entièrement à sa conduite : car de voir une [145] pauvre fille dans les embarras d'un grand ménage vivre cependant avec tant de pureté que de ne faire aucun péché avec vue, c'est une assistance toute extraordinaire de la grâce.

« Dieu avait tant de bonté pour sa chétive créature, disait-elle, que jamais il ne m'abandonnait, et en quelque lieu que je fusse, il me faisait toujours connaître qu'il considérait jusqu'à la moindre de mes pensées ; et moi de ma part j'avais toujours le cœur et les yeux tournés vers lui, de sorte que cela me retenait si puissamment qu'à moins d'être plus ingrate et malheureuse que les démons, je n'eusse pas pu consentir au moindre défaut. Et lorsque par fragilité ou surprise je m'y étais laissée emporter, il me [sic] représentait151 lui-même si amoureusement que ma chute m'était un nouveau motif de l'aimer, et aussi pour me tenir plus sur mes gardes pour éviter les surprises de Satan. »

Quoique ses fautes, comme nous avons dit, ne fussent que de pure fragilité, elle les pleurait toutefois avec de si vifs sentiments de contrition que le plus grand pénitent eût su faire les péchés énormes de sa vie : la cause était qu'elle ne voyait rien [146] de petit, lorsqu'elle considérait la Majesté infinie de Celui contre lequel se commet l’offense ; et d'ailleurs les grandes miséricordes desquelles il l'avait prévenue par-dessus tant d'autres, c'est ce qui lui faisait dire si souvent ces paroles devant Dieu :

« Il n'y a rien de petit ; tout ce qui s'adresse à lui, nous le devons estimer grand. Eh ! N'est-ce pas une grande chose, ce qui peut nous rendre moins agréable aux yeux de Sa divine Majesté ? Aussi Dieu m'a fait cette grâce de n'envisager jamais mes défauts comme chose de peu d'importance, il me les a toujours fait voir comme il les estime lui-même ; et qu'après cela je ne les eusse pas fuis et évités, et n'eusse pas regretté de les avoir commis ? Ah ! Il eût été impossible, il eût fallu un cœur de marbre pour faire autrement : quoique ce ne fût qu'une parole inutile, j'en avais de tels regrets que je m'étonne que je n'en suis morte, tant ils étaient pénétrants ; et l'amour de mon Dieu était si grand en mon endroit qu'au lieu de m'en punir, sa bonté me faisait toujours quelque nouvelle grâce, se comportant en mon endroit comme une amoureuse mère fait envers son enfant qu'elle voit pleurer : [147] elle le serre dans son sein, le caresse et lui promet qu'elle n'est plus fâchée avec lui. Dieu me traitait tout de la même manière ; et puis après cela de ne pas brûler d'amour, et retomber encore dans l'offense ? C'est ce qui eût été impossible. »

Cette assistance si continuelle de Notre Seigneur en son endroit, faisait que d'ordinaire elle ne pouvait trouver aucune matière de confession ; et lorsque, après s'être soigneusement examinée, elle ne trouvait point de fautes, elle ne se présentait pas moins au confessionnal pour recevoir le mérite de ce sacrement ; et alors elle disait à son confesseur : « Mon Père, Jésus et l'Amour ont été gardiens de mon cœur, je n'ai rien à dire depuis la dernière confession », et elle s'accusait des péchés de sa vie passée et recevait l'absolution ; son confesseur, qui connaissait parfaitement la pureté de son âme, ne la pressait point là-dessus, sachant bien d'ailleurs que l'amour la rendait si clairvoyante en ces matières qu'elle découvrait jusqu'aux moindres atomes des imperfections, desquelles elle ne manquait de s'accuser quand elle s'apercevait s'y être laissée emporter.

Pour faire connaître davantage la [148] grande pureté de cette âme toute séraphique, je rapporterai la reddition de comptes qu'elle fit à son directeur, qui pour lors était le révérend Père recteur du collège de la Compagnie de Jésus de cette ville : il avait prêché le Carême de l'année 1651, pendant lequel il n’avait eu le loisir de l'entretenir. Après qu'il fut fini, à la première entrevue qu'ils eurent ensemble, il lui demanda si pendant le Carême il ne lui était point arrivé de commettre quelque défaut152. Elle lui dit qu'elle en avait commis deux, dont l'un était que, lui ayant été ordonné d'aller aux champs, elle y avait ressenti quelque difficulté à cause de sa grande débilité153, qui était telle qu'à peine se pouvait-elle porter ; mais que néanmoins sitôt qu'elle s'était aperçue de cette répugnance, elle s'était mise en chemin et y était allée ; l'autre était qu'elle avait fait paraître un sentiment contraire à celui de sa maîtresse, afin de couvrir la faute de quelque personne, aimant mieux paraître elle-même avoir peu de soumission que de découvrir la faute de son prochain, ce qui était un grand trait de charité : voilà en quoi consistaient tous les défauts qu'elle avait commis durant tout le Carême ; d'où [149] il est facile de juger et de la netteté de son cœur et de sa grande lumière à découvrir la moindre apparence de défauts, vu que ces deux choses passeraient plutôt pour vertus que pour manquements.

Chapitre 9. De sa fidélité à suivre les mouvements de la grâce.

Quoiqu'elle eût toujours été très souple et pliable aux aspirations divines, elle le fut encore incomparablement davantage depuis une grâce que Notre Seigneur lui fit lorsqu'elle était au service de cette maison, qui lui arriva en cette sorte : le jour de la Conversion de saint Paul, en l'an 1643, étant au lit, sur les trois heures du matin, elle ouït une voix qui l'appelait d'un ton fort haut et intelligible, qui la réveilla de son sommeil ; elle croyant que ce fût une sienne compagne qui dormait dans la même chambre, lui demanda ce qu'elle voulait ; mais celle-ci assura ne l'avoir point appelée ni ouïe appeler, et que si l'on l'avait fait, que [150] sans doute c'était Jésus qui l'appelait comme un autre saint Paul, dont nous avons ce jour la fête ; ce qu'elle lui dit par forme de divertissement. Mais la bonne Armelle ne le prit pas ainsi, croyant qu'en effet il y avait là-dessous quelque mystère caché qu'elle ne comprenait pas, bien qu'elle fît tout son pouvoir pour chasser cette pensée, se persuadant s'être elle-même trompée ; mais néanmoins elle ne le pouvait croire, tant cette voix s'était fortement imprimée dans son esprit. Au bout de huit jours, pensant en elle-même ce qu'elle pouvait signifier, il lui fut dit intérieurement que par elle Dieu l'appelait à une entière fidélité. Alors elle demanda : « Qu'est-ce que fidélité ? » Il lui fut répondu : C'est faire parfaitement aussi bien les choses petites que les grandes, parce que la fidélité est celle qui unit l'âme à Dieu, et l'infidélité nous en désunit.

Il ne se peut dire les fruits admirables qu'elle retira de cette grâce, ni combien cette vertu de fidélité demeura empreinte dans son esprit à tout propos ; et à toutes sortes de personnes elle la recommandait, ayant, l'espace de six à sept ans après, toujours cette parole en la bouche : « Soyons fidèles, soyons fidèles à Dieu, car la fidélité [151] est ce qui nous unit à lui, et l'infidélité nous en sépare. » Et lorsque quelque personne lui demandait le moyen de servir Dieu, elle répondait toujours : « Il n'y en a point d'autre que la fidélité, mais fidélité qui s'étende sur toutes choses, grandes et petites, sans rien excepter. » Souvent, en un seul entretien, elle répétait plus de cent fois : « Soyons fidèles à Dieu, oui, soyons lui fidèles. » Et si quelquefois ses amis lui disaient qu'elle n'avait autre chose à dire, elle leur répondait : « Ne vous en étonnez pas, et si je vivais mille ans, je ne pourrai vous en dire d'autre ; car en elle seule est comprise toute la perfection. » D'autres fois, elle ne pouvait proférer que ce seul mot de fidélité, après quoi elle demeurait muette, comme ayant dit tout ce qu'elle croyait nécessaire pour arriver à la perfection.

Si elle était soigneuse d'y animer les autres, elle était bien plus de la pratiquer elle-même : il serait difficile de dire combien elle y était exacte, spécialement depuis que Dieu lui eût ainsi fait connaître que ce serait le moyen par lequel elle s'unirait à Sa divine Majesté. Voici comment souvent elle m'en a parlé : « Depuis que mon Amour [152] m'eut fait entendre qu'il voulait que je lui fusse fidèle en toutes choses, je n'ai point su par sa miséricorde ce que c'était que faire le contraire ; et me suis portée avec une vigilance non pareille à tout ce que j'ai reconnu être de sa sainte volonté, quelque peine ou répugnance que ressente en moi, je ne le pouvais différer d'un moment à les accomplir, quoique souvent j'eusse bien voulu remettre à un autre temps sous prétexte de maladie ou de travail, ou de mille autres raisons que me produisait l'amour-propre pour s'exempter de ce grand assujettissement à toutes choses, tant grandes que petites ; mais tout cela ne servait que pour me faire faire les choses avec plus d'exactitude que je n'eusse fait, si je n'eusse point eu toutes ces vues. Et quand je venais à penser que si j'eusse fait autrement, j'aurais été infidèle à mon Amour, ah ! alors, quand il eût fallu souffrir tous les tourments, ou me priver de tout le mécontentement du monde, je l'eusse fait de tout mon cœur plutôt que de commettre la moindre lâcheté. Que si quelquefois j'adhérais tant soit peu aux sentiments naturels qui se couvraient d'une nécessité [153] apparente, j'en étais sur le champ reprise de mon Amour : vous eussiez dit, et il était ainsi, qu'il se comportait en mon endroit comme un maître soigneux de l'avancement de son disciple, qui a toujours les yeux attentifs sur toutes ses actions, afin de ne le laisser s'amuser à rien qui le pourrait divertir de ses études, et qui corrige toutes ses fautes, pour petites qu'elles soient ; Dieu ne faisait que toute la même chose, me tenant si resserrée que je ne pouvais lui échapper d'un moment qu'il ne me rappelât à mon devoir, mais avec tant d'amour qu'il eût fallu avoir un cœur de bronze pour n'en être pas brisé ; car lorsqu'il me faisait ainsi voir le soin que Sa divine Majesté daignait prendre de sa chétive créature, et me faire connaître la tromperie et artifice de mes ennemis, cela me causait un tel amour qu'il me semblait en devoir mourir. Et qui eût été le cœur qui eût pu s'en empêcher ? Oh, sans doute, ce n'était pas celui de la pauvre Armelle. »

Pour preuve de la grande fidélité avec laquelle Dieu voulait qu'elle eût obéi à ses inspirations, je rapporterai ce qui lui [154] arriva une fois qu'elle y avait tant soit peu manqué, qui fut l'unique de sa vie, du moins avec quelque vue. Il lui arriva donc qu'un jour, s'entretenant avec quelques personnes, elle se laissa emporter à des discours d'eux-mêmes indifférents, mais qui n'étaient pas convenables à la perfection d'une âme que Dieu favorisait comme la sienne, de quoi elle eut quelque vue et remords ; toutefois elle ne laissa pas de continuer, se persuadant qu'il n'y avait pas grand mal à cela ; mais il n'en fallut pas davantage pour faire que Dieu, jaloux de son bien, lui retirât sa présence ordinaire, et la délaissât l'espace de huit jours en de telles angoisses qu'elles ne se peuvent dire :

« J'étais, disait-elle, comme une personne rejetée et abandonnée de son plus intime ami, dans lequel est logé tout son bien et ses espérances, qui ne peut plus trouver d'accès chez lui ni jouir de sa présence et de son entretien familier, et qui ne peut et ne veut trouver repos et consolation qu'en lui seul : ce fut là mon état pendant l'absence de mon Amour. Je pleurais jour et nuit pour le retrouver, et disais en moi-même : Oh, si une fois je le puis recouvrer, je ne le quitterai [155] jamais. Il n'y avait sorte de maux que je n'eusse souffert de bon cœur pour rentrer en son amitié. Je lui disais : Amour, faites-moi souffrir tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne soyez point courroucé. Jamais je ne retournerai plus à telle faute, pardonnez-moi et puis me punissez tant qu'il vous plaira.” Après que l'Amour m'eut bien fait crier après lui, il plut enfin à sa bonté me montrer sa douce présence ; et alors je me sentis si éprise de joie et d'amour que j'en étais comme hors de moi et lui disais, me jetant entre ses bras : Ô mon cher Amour, comment avez-vous pu me laisser si longtemps languir, et combien ai-je souffert en votre absence !” Je lui racontais toutes mes peines comme s'il ne les eût pas sues, et m'unissant étroitement à lui, je disais : Oh, qu'à présent je vous ai retrouvé, je n'aurai garde de vous laisser aller, je vous tiendrai de telle sorte que vous ne pourrez plus vous enfuir.” Je ne savais quelles caresses lui faire, j'étais comme une personne à qui l'amour avait dérobé la raison, et ne savais ce que je disais. Mais après être revenue à moi, je conçus une si grande appréhension de la moindre [156] infidélité que j'eusse très volontiers passé au travers des flammes pour en éviter la moindre approche. Dieu m'a toujours depuis fait cette miséricorde que de m'en garantir, et ne m'a jamais privée de sa divine présence que l'espace de ces huit jours, qui me furent plus ennuyeux154 que tous ceux de ma vie.

« Il arriva néanmoins encore une autre fois d'être un peu privée de la vue de mon divin Amour parce que, mes parents m'étant venus voir, je me laissai emporter à quelque vaine joie et satisfaction en leur entretien, qui m'avait tant soit peu détournée de l'attention de mon cher Amour ; et il me sembla que lui-même se retirait, comme pour me donner plus de liberté ; et après avoir pris congé de mes parents, je me trouvais seule : j'en ressentis une grande affliction, ne trouvant pas celui que j'aimais plus que mon âme ; et continuant mon chemin, je rentrai dans la maison, où je n'eus pas plutôt mis le pied que mon cœur se sentit épris d'un puissant amour, qui me fit connaître que j'avais retrouvé celui sans lequel je ne pouvais vivre ; alors il m'unit intimement à lui, et me fit entendre qu'il était là exprès pour [157] attendre mon retour, afin de se communiquer à moi ; je vous laisse à penser quel amour je ressentais alors ! Je lui disais d'un cœur plein de reconnaissance : Ô mon Amour et mon Tout, quel excès de bonté que d'attendre ainsi votre pauvre créature, et qu'au lieu de me punir de vous avoir mis en oubli, vous fussiez ici à m'attendre pour me caresser à mon retour ! Ô mon cher Amour, c'est vous qui êtes mon parent et mon tout, et désormais je renonce à tous ceux que vous m'avez donnés pour n'aimer que vous seul.” Depuis ce temps-là, me disait-elle, je n'ai pu avoir d'amour pour aucun de mes parents que pour procurer leur salut en tout ce que je pouvais : hors de là, ils étaient aussi indifférents que si je ne les eusse pas connus, quoique auparavant je ressentisse un grand amour pour eux. Voilà comme mon Amour faisait tout réussir à mon bien, voire jusqu'à mes propres défauts. »

Le désir qu'elle avait de plaire en toutes choses à son Bien-Aimé, faisait qu'elle était si prompte à l'exécution de toute sa volonté qu'elle ne les avait pas sitôt connues qu'elle s'y portait de toutes ses forces en quoi que ce pût être, ne considérant jamais [158] si la chose était facile ou non, utile ou dommageable à sa santé : elle avait aucune de ces vues, ni encore moins de son intérêt ou profit particulier, ni de son avancement en la perfection ; elle n'avait point d'autre prétention que de contenter son amour : en cela étaient sa joie et ses délices. Elle me disait souvent :

« Je n'ai autre fin en mes actions que de plaire à mon Amour, et ne désire que l'accroissement de sa gloire. Et quand il m'eût assurée d'être du nombre des damnés, je n'aurais pas voulu désister d'un moment de le servir et aimer, et n'eusse non plus voulu faire la moindre action pour la gloire de paradis : je n'y pensais pas même ; mon paradis et ma gloire étaient de lui plaire et accomplir sa volonté, et après cela il me semblait n'avoir plus rien à espérer ni prétendre. Je n'ai jamais su ce que c'était que de penser à mon profit particulier, parce que l'amour me possédait si pleinement et m'élevait si fort au-dessus de moi-même et de toutes les choses de ce monde, qu’il ne me restait rien pour moi ni pour elles toutes deux. Tout était employé en lui et pour lui, et si j'eusse eu mille cœurs et autant d'âmes et de vies, c'eût encore été trop peu pour satisfaire [159] mon Amour qui voulait tout pour soi et rien pour autrui. Et moins je pensais en moi, et plus je voyais que Dieu en avait de soin : il semble qu'il y avait un combat entre lui et moi à ne penser qu'à le contenter et procurer sa gloire, et lui n'avoir autre égard qu'à pourvoir à tous mes besoins, tant du corps que de l'âme. »

L'une des choses où elle faisait encore paraître la fidélité qu'elle avait aux semonces du divin Esprit, c'était qu'elle ne retardait jamais l'exécution de ce qu'il lui faisait connaître être de ses volontés, si c'était chose qui ne se pût faire sur le champ, s'étonnant beaucoup de la procédure de plusieurs, qui remettent en un autre temps ce qu'ils peuvent faire à l'heure présente, disant que « c'était un grand artifice du diable, que de faire ainsi différer l'accomplissement de ce que Dieu fait connaître vouloir d'une âme ; car, disait-elle, il arrive souvent que la grâce qui était alors présentée pour aider à exécuter ce dont il s'agissait, est déniée en un autre temps ; et d’ailleurs on n’est point assurée de sa vie, et quoiqu'on le fût, il ne faudrait pas pour cela remettre à un autre jour ce qui se peut faire en celui-ci, cela étant une marque de peu [160] d'amour ; car quand il est grand, il ne peut demeurer en repos tandis qu'il sait que l'aimé veut une chose qu'il n'a pas encore accomplie ; et je crois que le retardement de plusieurs âmes à la perfection vient de ceci : elles ne manquent pas de connaître ce que Dieu demande d'elles, mais la crainte qu'elles ont de se faire un peu d'effort, fait qu'elles remettent toujours à un autre temps, et disent : « Demain, demain, nous le ferons », et jamais ce demain ne vient ; d'autant que plus elles se fomentent en leurs habitudes, moins ont-elles de force pour y résister, et Dieu voyant leur infidélité les laisse et abandonne » ; d'où elle concluait toujours qu'il faut être fidèle en toutes choses, et sans différer d'un moment l'exécution de ce que Dieu veut de nous.

Aux grandes faveurs que son divin Amour lui fit lorsqu'il commença de l'animer lui-même et être comme l'âme de son âme, s'il m'est permis d'user de ces termes, que je ne dis qu'après les lui avoir ouï proférer un très grand nombre de fois, après, dis-je, qu'il se fut rendu maître de tous ses sentiments, et que lui seul les mouvait comme bon lui semblait, alors elle n'eut plus [161] d'égard ni à pureté de cœur, ni à fidélité, ni à quoi que ce soit qui la concernât ; d'autant qu'elle savait bien que celui qui daignait la régir et la gouverner, ferait tout cela sans qu'elle s'en mît en peine, et ainsi tout son soin était de s'abandonner à sa conduite ; à propos de quoi, elle m'a souvent dit les paroles suivantes :

« Quelque soin et vigilance que l'âme apporte pour se purifier, il lui reste toujours beaucoup de taches et de défauts desquels elle ne peut même s'apercevoir jusqu'à tant que Dieu lui-même les lui ôte, et puis après il les lui fait connaître ; car il a tant de bonté qu'il les fait connaître qu'après les avoir détruits, d'autant qu'il sait bien qu'à l'âme qu'il aime véritablement, ce lui serait un cruel enfer de savoir qu'il y eût en elle quelque chose déplaisant aux yeux de son Bien-Aimé. Et comme ces défauts sont si subtils et enracinés dans l'âme, il n'y a aussi que lui seul qui les puisse détruire : c'est ce que, par sa miséricorde, il a fait en moi, sa chétive créature, m'ayant réduit à tel point que rien de moi ne se retrouve plus, ni désir, ni attache à quoi que ce soit ; tout cela est si banni et éloigné de moi que je n'en [162] ressens pas même les premiers mouvements, vivant en ce monde comme si je n'y étais déjà plus, mon esprit n'envisageant autre chose que Dieu.

Chapitre 10. De sa profonde humilité.

« Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur », dit Notre Seigneur dans son Évangile155 ; si ce divin Maître a voulu donner cette leçon généralement à tous les hommes, combien doit-on penser qu'il l'ait fortement imprimée dans le cœur de cette sienne fidèle disciple, de laquelle il avait un soin tout particulier ? Il n'aurait pas élevé si haut en elle la cime de la perfection, s'il ne lui avait fait jeter de profondes racines de cette vertu, qui est la base et fondement de toute la doctrine céleste qu'il est venu enseigner en ce monde ; et de sa part elle n'aurait pas été bonne disciple d'un si excellent Maître, si elle ne l'avait parfaitement apprise et pratiquée : c'est ce que, par sa miséricorde, elle a fait en un haut point tout le temps de sa vie, ainsi qu'il se verra ci-après [163] par ce qui suit.

Pour donner ouverture à tout ce discours, il faut commencer par ce qui lui a servi de fondement solide et inébranlable à cette vertu d'humilité, qui n'a été autre que la grande connaissance et l'amour ardent qu'elle avait pour les perfections de son Bien-Aimé, qui l'élevaient si fort au-dessus d'elle-même et de toutes les choses d'ici-bas que jamais elle ne s'arrêtait un moment à se considérer ni envisager elle-même ; de sorte qu'elle n'avait garde de se complaire en elle ni en rien qui la concernât, ayant le cœur et l'esprit tellement aliéné de tout ce qui est créé qu'elle n'y pensait en aucune façon ; d'ailleurs la grande connaissance qu'elle avait que tout bien vient de Dieu et qu'il y retourne, la tenait dans un si bas sentiment d'elle-même qu'elle ne s'attribuait rien du tout, rapportant jusqu'à la moindre grâce à la source dont elle était partie ; ce qui faisait que continuellement elle avait le cœur et la bouche pleine de reconnaissance et de louange envers une si grande bonté. L'amour et l'action de grâces était le soutien et l'aliment de sa vie, et n'eût pu non plus s’empêcher d'aimer et de remercier que de respirer ; aussi [164] disait-elle « qu'il était bien raisonnable qu'elle le fît de la sorte ; car autant de moments que je vis, sont autant de nouvelles faveurs que je reçois de mon Amour et de mon Tout, et le nombre de ses grâces ne se doit compter que par là ; et quel moyen après cela de ne le pas reconnaître et ne le pas aimer ? Il serait impossible. »

De ces deux lumières d'amour et de reconnaissance envers Dieu, prirent leur source les vrais sentiments et solides principes de cette vertu d'humilité qu'elle a toute sa vie pratiquée en un si éminent degré, que jamais la moindre attaque de vanité ou d'estime d'elle-même ne s'est trouvée dans son esprit ; c'est ce qu'elle m'a assuré plusieurs fois, me disant : « Jamais, par la grande miséricorde de mon Amour et mon Tout, je n'ai su ce que c'était que vanité ; et quand quelquefois mes confesseurs me disaient de m'en donner de garde, j'en étais étonnée, m'étant avis qu'à moins de perdre l'esprit, je ne pouvais entrer en aucune estime de moi ; car je voyais si clairement que tout ce qui était en moi venait de Dieu, que, quand tous les anges et les hommes m'eussent dit le contraire, je ne les aurais pas crus, tant j'étais convaincue de [165] cette vérité ; et par ainsi je n'avais garde d'entrer en vanité, étant d'ailleurs si pleine de Dieu qu'il n'y avait rien de vide où la superbe156 eût pu se loger ; et je n'ai jamais trouvé matière d'accusation en ce vice parce que Dieu m’en a toujours préservée par sa grande bonté, ne pouvant pas même concevoir comme l'on y peut tomber. »

Ces seules paroles proférées de sa propre bouche, et confirmées par le témoignage de ses confesseurs, suffiraient pour prouver combien elle a excellé en cette vertu d'humilité, puisque jamais elle n'est tombée dans le vice contraire ; toutefois elle en a exercé des actes si héroïques que je ne puis m'empêcher de les rapporter ici, commençant par les moindres, qui sont les extérieurs, pour finir par les intérieurs et plus relevés.

Sa naissance, étant basse et champêtre, lui servait de continuel motif d'amour et d'action de grâces à Dieu de l'avoir fait naître de la sorte, et bien plus encore de ce qu'il avait permis qu'elle demeurât toute sa vie en condition de servante, ce qu'elle estimait à un bonheur non pareil, pour les raisons qu'elle rapportait en cette sorte, et qu'elle répétait fort souvent avec [166] un cœur plus reconnaissant que si Dieu l'eût faite reine de tout le monde : « Quand je considère, disait-elle, le bonheur de la condition et des grands avantages qui s'y retrouvent, je ne puis jamais me lasser de bénir mon divin Amour de m'y avoir attachée ; et je n'en trouve point au monde de plus aimable ni qui soit plus à estimer et chérir que celle-là ; car c'est un lieu où l'on est pour vivre continuellement méprisé et délaissé de tout le monde, car qui pourrait faire état d'une pauvre servante ? Tout le monde a le pouvoir de la reprendre et mépriser, et trouver à redire sur tout ce qu'elle fait ou dit. Hé ! Cela n'est-il pas aimable ? Cela n'apprend-il pas bien à se tenir en humilité, à mettre tout son appui et sa confiance en Dieu, et ne chercher qu'à plaire à lui seul ? Si, sans doute. Où est la condition qu'on puisse mieux apprendre cela qu'en celle de servante ? Donc n'est-elle pas bien aimable et digne d'être chérie et estimée de celles qui la possèdent ? Aussi beaucoup de fois je me suis étonnée quand je voyais de pauvres filles se plaindre et s'affliger de ce qui les devait réjouir et consoler : Ô pauvres créatures, [167] disais-je en moi-même, si vous connaissiez le grand bien qu'il y a à être méprisées et reprises et maltraitées, que vous auriez de joie au lieu de la tristesse qui vous ronge, et que vous béniriez le jour et la personne qui vous font ce bien que vous estimez mal !” Mais hélas ! Mon Dieu, il y en a bien peu qui sachent connaît le bonheur qu'il y a de souffrir avec vous, et d'être rebutée et méprisée comme vous. »

Cette haute estime qu'elle avait de sa basse condition fit que jamais elle ne la voulut quitter, quelque instance que lui en fissent plusieurs personnes, mêmes des plus spirituelles, qui lui conseillaient de se retirer afin d'avoir plus de moyen de s'adonner à la contemplation et jouir des faveurs que Dieu lui départait abondamment, lui alléguant plusieurs raisons pour l'obliger à ce faire, et surtout son peu de santé et de loisir qu'elle avait, et l'exemple d'autres filles de sa sorte qui avaient fait le semblable ; à tout quoi elle répondait que quand il y eût eu des millions de mondes à gagner, elle n'eût pas voulu changer de condition, à moins que de connaître manifestement que Dieu le voulait, et qu'elle [168] estimait plus les rebuts et les mépris de son état de servante que les prières et le repos dont elle eût pu jouir, si elle eût été seule ; qu'au reste son travail et son occupation ne l'empêchaient point de jouir de Dieu ; qu'au contraire elle avait toujours remarqué que plus elle travaillait et s'employait pour son Amour en tous les embarras de son ménage, et plus il se communiquait à elle ; qu'elle eût cru commettre une grande infidélité de quitter son travail pour chercher le repos, et que Dieu sait partout trouver les âmes, pourvu qu'on ne lui ferme point l'entrée du cœur. Voilà les raisons qu'elle alléguait quand on lui faisait ces propositions, par où elle faisait bien voir l'estime qu'elle faisait des humiliations et de la bassesse.

Car ce n'était point la nécessité qui l'obligeait à garder cette condition : elle avait suffisamment de quoi se pourvoir sans icelle, c'était le seul amour qu'elle avait pour les mépris, qu'elle aimait parce que Jésus-Christ les a aimés. Aussi lui ai-je ouï dire un grand nombre de fois ces paroles : « Ô mon cher Amour, vous savez qu'il n'y a que votre seul amour qui me retient, et qu'en votre considération je me suis assujettie et captivée à servir, et saine [169] et malade ; mais par cette captivité vous m'avez, par votre miséricorde, donné la vraie liberté de vos enfants ; et si je suis esclave de condition, je suis bien libre par votre amour. »

Ce même esprit d'humilité faisait que non seulement elle aimait les humiliations, mais bien plus les personnes qui les lui procuraient ; voici ses sentiments sur ce sujet : « Quand quelqu'un me rebute, je ressens une si grande joie et un si grand amour pour cette personne que j'ai souvent peine à m'empêcher de lui témoigner cette grande joie, et quelquefois je baise la terre par où elle passe par amour et respect, et il faut que je me fasse violence pour ne me pas jeter à ses pieds pour la remercier du bien qu'elle me fait. Je vous laisse à penser, si on portait un grand trésor à un avare, quelle joie il en aurait, et combien il s'estimerait obligé à la personne qui lui ferait ce don ! Oh ! sans doute qu'il la tiendrait au nombre de ses premiers amis ; j'en fais tout de même pour ceux qui me méprisent ou qui me font du pis qu'ils peuvent : ce sont là mes vrais amis, et ceux qui me donnent de quoi payer mon amour ; ce sont eux enfin [170] qui m'ouvrent le Ciel ; et après cela, je ne les aimerais pas et ne les chérirais pas ? Oh, sans doute il me serait impossible de m'en empêcher : jamais père ni mère ne m'ont été si chers qu'eux. »

Et non seulement elle les aimait, mais de plus leur faisait tout le bien qu'elle pouvait ; ce que cette même humilité lui faisait encore cacher, le faisant avec tant d'adresse qu'on n'eût pu juger quels motifs la portaient à cela, afin de n'être pas estimée humble ; mais entre Dieu et elle, ce n'était que prières et demandes de faveurs pour ceux qui la traitaient le plus indignement qu'ils pouvaient, qui étaient souvent en assez grand nombre ; mais ce n'était rien au regard de son désir, car je lui ai ouï dire plus de cent fois qu'elle fut un grand temps qu'elle était si transportée du désir des souffrances et des mépris et humiliations, qu'elle eût voulu que tout le monde l'eût bafouée, méprisée et déchirée avec horreur ; ce lui eût été un contentement non pareil de se voir traiter de la sorte, et le demandait à Dieu avec de très grandes ardeurs ; et quand quelque échantillon de cela lui arrivait, elle l'en remerciait comme un signalé bienfait, et ne pouvait souvent s'empêcher [171] de témoigner au-dehors la joie qu'elle ressentait au-dedans.

Pendant cette maladie de huit mois qu'elle eut à la sortie de ses deux ans d'épreuve, sa maîtresse lui disait quelquefois que plusieurs personnes lui conseillaient de la chasser hors de sa maison, comme une oisive et inutile qui ne faisait qu'occuper la place d'une bonne servante, mais que pour elle, ce n'était pas son dessein de la renvoyer ; qu'au contraire elle la garderait tant qu'elle aurait volonté d'y demeurer. À quoi cette bonne fille répartait157, après l'avoir remerciée, que de vrai elle était inutile dans la maison, et qu'elle ferait fort bien de la chasser et la jeter sur le pavé, qu'aussi bien ne servait-elle de rien qu'à donner de la peine et de l'incommodité. Ce qu'elle disait avec un si grand désir que ce bonheur lui arrivât qu'elle en était toute hors d'elle, et disait à Notre Seigneur : « Ô mon Amour et mon Tout, qui me donnera que je me voie rebutée et abandonnée de tout le monde, et jetée en quelque coin d'étable ou buisson, sans aide ni assistance que de vous seul ? »

« Je crois, me disait-elle, que si cela me fût arrivé, la joie que j'en aurais eue aurait été suffisante de me guérir ; car j'étais [172] réduite à tel état par l'excès de cet amour fort et vigoureux qui m'embrase, que je ne pouvais vivre que dans les souffrances, mépris et opprobres, qui me servaient comme d'autant de médecines à mes maux et de rafraîchissements à mes peines.

« Quand j'étais en santé, disait-elle encore, tout mon contentement était de m'occuper à tout ce qu'il y avait de plus vil et bas dans la maison ; il n'y avait rien pénible, de honteux et ravalé que je n'embrassasse avec une grande ardeur ; parce que l'amour qui me transportait me faisait faire tout cela avec joie et plaisir. »

Ce même esprit d'amour et d'humilité faisait que quand elle était reprise, accusée ou blâmée de choses dont elle était très innocente, jamais elle ne s'excusait ou ne disait rien pour sa défense ou justification ; ce qu'elle observait en toutes rencontres et envers toutes sortes de personnes : que si elle voyait qu'il fût nécessaire d'alléguer quelque raison pour apaiser la colère des personnes qui étaient courroucées contre elle, elle le faisait en cette seule considération, et ce avec tant de douceur et d'humilité qu'il paraissait assez que la seule crainte que Dieu ne fût offensé lui tirait les paroles de la bouche, [173] plutôt que le désir de se justifier ; d'autres fois, sans alléguer aucune excuse ni raison, elle se mettait à genoux et demandait pardon de la chose dont on la reprenait, bien qu'elle ne l'eût pas faite. Souvent aussi, quand elle recommandait aux autres serviteurs de la maison de faire quelque chose qu'elle voyait être bonne à faire, elle leur disait toujours que si l'on y trouvait à redire, qu'ils missent toute la faute sur elle, disant qu'Armelle avait dit faire telle chose ; et ainsi elle ne rejetait jamais la faute sur autrui, qu'au contraire en tout ce qu'elle pouvait, elle se chargeait de toutes celles des autres serviteurs ; « parce, me disait-elle, que Dieu m'a toujours donné ce désir de couvrir et satisfaire pour les fautes des autres en tout ce qui me serait possible ; et d'ailleurs il m'a fait cette miséricorde, que tout ce qu'on me saurait faire ou dire ne me donne point de peine, au contraire, ce m'est une consolation, et ainsi il vaut mieux que moi seule porte le blâme de tous, que pas un le porte pour moi ».

Quoique sa maîtresse lui eût laissé tout le soin de son ménage avec plein pouvoir et autorité, tant pour l'éducation des enfants que pour avoir égard aux actions des autres [174] serviteurs, jamais pourtant il ne s'est vu en elle aucune action hautaine ni qui ressentît la moindre vanité ; au contraire, en toutes on y voyait reluire l'humilité et la soumission, cédant volontiers aux sentiments et inclinations des autres, pourvu que ce ne fût en chose où Dieu fût offensé ; que s'il lui semblait que la chose dont il s'agissait se dût faire autrement, elle en disait simplement sa pensée ; que si elle n'était pas bien reçue, elle demeurait en repos et faisait comme on lui disait. Et encore qu'elle fût beaucoup entendue à la conduite des affaires d'un ménage, Dieu lui ayant donné un très bon jugement et beaucoup de prudence naturelle, néanmoins, en quelque rencontre158 que ce pût être, elle n'en découvrait rien, si ce n'était en ce qui concernait son devoir, ou bien qu'on l'interrogeât. De même si dans la maison il y avait quelque chose que tous les autres rejetassent et eussent à mépris, c'était toujours ce qu'elle choisissait pour soi, tant pour le travail et l'entretien que pour la nourriture, se réjouissant d'avoir le pire et de laisser le meilleur aux autres. Quand elle parlait avec qui que ce fût, c'était toujours avec tant de respect et d'humilité qu'il semblait [175] qu'elle s'estimait indigne de converser avec personne ; mais surtout cela paraissait alors qu'elle était avec les personnes consacrées à Dieu, soit prêtres, religieux ou religieuses ; et quand on traitait en sa présence ces quelques points de spiritualité, elle se tenait en aussi grand silence que si elle n'eût rien su de ces matières, encore qu'elle y fût si versée qu'elle en eût fait la leçon aux plus habiles.

Elle fuyait les louanges avec une horreur extrême, encore qu'à la suite des temps elle y devint insensible, comme nous dirons un peu plus bas ; mais elle fut longtemps qu'elles lui étaient insupportables, et ne pouvait du tout souffrir que personne eût bonne estime ou opinion d'elle. Et quand elle rendait compte de conscience à ses directeurs, elle avait toujours égard que ce fût en lieu où elle ne fût ouïe de personne, de crainte qu'entendant quelques paroles de ses sentiments, qui étaient comme autant de bluettes159 de ce feu sacré qui l'embrasait toute, ils ne vinssent à concevoir quelque estime d'elle ; de plus elle avait une adresse merveilleuse à couvrir les grandes grâces et faveurs que Dieu lui faisait sous le prétexte de ses maladies et [176] défaillances ordinaires, desquelles elle se prévalait pour cacher les violents efforts de l'amour, qui pour la plupart du temps la mettait à n'en pouvoir plus et était l'unique cause de ses maladies ; aussi me disait-elle souvent que Dieu lui avait fait une grande grâce de permettre qu'elle ressentît toujours quelques douleurs au corps, afin de se couvrir de cela quand la véhémence de l'amour la rendait malade, et que par ce moyen il lui avait donné une bonne couverture pour cacher ce qu'il opérait dans son âme.

Ce fut aussi cet esprit d'humilité qui lui faisait demander avec tant d'insistance à son divin Amour qu'il la tînt close et cachée au-dedans de lui-même, et que jamais créature n'eût connaissance de ce qui se passait entre lui et elle, fors ce qui était pour en glorifier son saint nom ; et par ainsi qu'il ne lui donnât rien de grand ni d'éclatant aux yeux des hommes, comme extases et ravissements, mais que lui seul la connût ; et quand quelquefois des excès du divin amour voulaient entraîner le corps après l'esprit, elle se serrait promptement à quelque chose, ou bien sortait vite de l'église quand cela lui arrivait lors [177] qu'elle y était ; et ainsi Dieu lui fit toujours cette grâce que rien de cette nature ne lui arrivât, ce qu'elle n'estimait pas à une petite faveur.

Les sentiments de bassesse et de respect avec lesquels elle se tenait en la présence de Dieu sont si grands, qu’encore que sa divine bonté l’eût toujours traitée avec un amour et des caresses très particulières, cela ne diminuait pourtant en rien du sentiment de sa bassesse et de sa propre abjection. Et elle avait coutume de dire que plus l'âme reçoit de grâce de la main libérale de Dieu, et plus a-t-elle de bas sentiments d'elle-même, et qu'il serait impossible de connaître la grandeur de ses infinies perfections qu'à même temps on n'eût une claire connaissance de son néant et de sa misère ; que c'est ce qui toute sa vie l'avait préservée du moindre sentiment de vanité, parce que Dieu lui avait toujours fait voir si clairement ce qu'il était et ce qu'elle était, qu'il eût été impossible, quand même elle eût été assez malheureuse pour le vouloir, d'entrer en la plus petite pensée d'estime de soi-même. « Et le moyen, disait-elle, qu'une chétive chambrière, une pauvre villageoise, un ver de terre comme moi [178] s'enorgueillisse ? Il faudrait être folle pour en venir là, ou bien ne pas savoir ce que je sais : si Dieu a eu pitié de moi, s'il a daigné prendre lui-même le soin de m'instruire et m'enseigner, me donner des lumières et des connaissances que de pauvres paysannes comme moi n'ont pas coutume d'avoir ; s'il m'a prévenue de sa grâce, brûlée et consommée de son divin amour, ça été sa seule bonté et miséricorde qui a fait tout cela, et non pas moi ni aucun de mes mérites, car si Dieu me traitait selon iceux, il ne me donnerait point d'autre place dans les enfers que sous les pieds de Lucifer ; car c'est le lieu que j'ai mérité de moi en tant que moi, encore que sa grande miséricorde me fasse espérer qu'il ne me traitera pas selon mes œuvres, mais selon sa bonté. »

Elle avait ce sentiment de bassesse et d'abjection si bien enraciné dans l'âme qu'elle disait que « si un ange ou un saint descendu du ciel lui eût dit qu'en elle il y avait quelque chose de bon provenant d'elle, elle ne l'aurait pas cru ; parce, disait-elle, dès là que la chose viendrait de moi et m'appartiendrait, elle ne vaudrait rien et serait mauvaise, et ma plus [179] grande gloire, c'est de voir que je n'ai rien et que tout ce que je puis avoir, est à mon divin Amour : aussi l'y laisserais-je retourner purement sans m'en rien approprier ; que si par sa miséricorde je n'ai pas commis de grand et énorme péché, c'est qu'il m'en a préservée ; et je sais que s'il me laissait un moment, j'en ferais de plus grand qu'aucune personne ait jamais commis ; et ainsi je n'ai point de peine à croire que je ne mérite que l'enfer, et que je serais la plus grande pécheresse du monde si mon divin Amour me délaissait. »

Pour les faveurs et les grâces que Dieu lui faisait, elle les recevait dans un esprit de reconnaissance et d'humilité si profonde qu'elle ne savait souvent où se mettre, et sans que l'amour l'animât fortement, elle n'eût osé souvent lever les yeux au ciel, tant qu'elle était confuse de tant de grâces. Voici comme elle en parle : « Plus mon divin Amour me faisait de caresses, et plus voyais-je mon néant et ma bassesse ; de sorte que je demeurais souvent comme étonnée et hors de moi de ce qu’une si haute Majesté se voulait ainsi communiquer à une pauvre chambrière, et disais quelquefois en moi-même : « Sans que je [180] sais bien que mon Amour voit et sait tout, je croirais qu'il ne voit pas ma misère. » Souvent aussi ces vues m'étaient ôtées, car la force de l'amour m'élevait au-dessus de moi et m'empêchait de m'arrêter à moi ni à rien qui me concernât, et les grandes grâces qu'il me faisait, quand je les avais dites à mes confesseurs, j'en perdais le souvenir ; car l'amour m'occupait si fort que rien ne demeurait en moi que lui seul. »

Voilà à peu près un échantillon de cette vertu d'humilité qu'elle a possédée si hautement depuis le moment que Dieu l'eût si miséricordieusement appelée à son service ; mais après qu'il l’eut introduite dans cette vie divine dont nous avons si souvent parlé et parlerons encore, son humilité fut toute autre qu'elle n'avait été auparavant, d'autant que la lumière divine illuminait plus clairement son âme pour lui faire reconnaître à fond son néant et son impuissance et dépendance totale de Dieu ; de sorte qu'elle voyait Sa divine Majesté opérer et agir en elle comme une personne ferait une autre qu'elle regarderait semer ou bâtir en un champ qu'elle aurait retiré de l'injuste usurpation et possession de celui à qui il [181] n'appartenait pas. Voilà comme elle considérait tout ce que Dieu mettait en elle ou en ôtait, sans qu'elle y prétendît plus aucune chose ; de cette vraie, claire et admirable humilité et connaissance de sa pauvreté originelle et fondamentale, sortirent plusieurs grands effets qui lui donnèrent une telle force d'esprit, qu'elle pouvait voir et envisager tout ce que Dieu opérait en elle sans en recevoir la moindre complaisance ; de même ouïr les paroles d'estime que plusieurs personnes disaient d'elle lorsqu'elle allait ou venait par les rues, sans en être touchée non plus que si on lui parlait d'un autre : les uns l'appelait la Sainte, d'autres disaient qu'elle était la bénédiction du pays ; d'autres disaient que s’ils eussent eu souhait à faire, c'était d'être semblables à cette fille-là.

Plusieurs personnes qu'elle n'avait jamais vues ni connues venaient la conjurer à jointes mains de les recommander à Notre Seigneur, ou quelques affaires d'importance, et puis à quelque temps de là ils lui venaient dire que par le moyen de ces prières, ils en avaient eu bonne issue, et plusieurs autres choses de cette nature, qu'elle écoutait avec autant d'indifférence comme si on ne lui eût [182] rien dit ; seulement recommandait-elle à Notre Seigneur tout simplement les personnes ou les choses pourquoi on l'avait priée, quand elle s'en pouvait souvenir. Et un jour lui demandant par quel esprit elle le faisait : « Je le fais, me dit-elle, parce que je crois que mon Amour le veut, et qu'ils en ont affaire160. » Et lui disant que si autrefois on lui en eût dit autant, que cela lui aurait été bien à peine, elle me répondit que « si on lui eût dit cela alors, qu'elle eût mieux aimé s'enfuir dans les déserts et parmi les bêtes sauvages, que de le souffrir ; mais que pour à présent, par la miséricorde de son Amour, cela lui était indifférent, parce qu'elle connaissait si bien ce qu'elle était qu'elle ne craignait point les louanges qui n'étaient pas données à elle, que tout ce qui était d'elle était tellement perdu et abîmé, consommé et oublié, qu'elle n’était plus du tout ; que Dieu seul était celui qui était et à qui tout se référait ; et partant, la créature n'avait plus de lieu, et ne subsistait plus que dans son principe ; et ainsi ne s'attribuait rien et ne se touchait de rien ni des louanges, qui ne l'attristaient plus, parce qu'elle n’était plus. » Voilà la réponse qu'elle m'a faite non une, mais [183] plusieurs fois, depuis que Dieu l'eut mise dans cet état.

Jusqu'alors aussi elle avait toujours eu crainte que les dons de Dieu et les grâces qu'il lui faisait n'eussent été connues et manifestées aux hommes ; c'est pourquoi, comme nous disions un peu plus haut, elle demandait à Dieu avec tant d'insistance qu'il la cachât sous les ailes de sa Providence comme un poussin sous celle de la poule ; et que jamais il n'y eût que lui et ses directeurs à savoir les grâces qu'il lui faisait et qu'elle avait toujours cachées tant qu'elle avait pu ; mais depuis que Dieu lui donnait cette claire connaissance de son néant, elle perdit cette inclination, aussi bien que toutes les autres.

De tout ce que dessus on peut facilement juger en quel éminent degré elle possédait cette riche vertu d'humilité, qui approchait de bien près de celle des âmes déjà séparées de la matière et jouissantes de Dieu, qui voient et reconnaissent le bien qui est en eux et dont ils sont possesseurs, mais qui savent bien aussi le référer à celui qui en est la source et principe. [184]

Chapitre 11. De sa parfaite pauvreté.

« Bienheureux les pauvres d'esprit, car à eux appartient le Royaume des cieux »161. Cette riche perle de l'Évangile, si recommandée de Notre Seigneur, tant aimée et pratiquée par ses vrais disciples et imitateurs, et si louée et prisée de tous ceux qui font profession de la vertu, a toujours aussi été le riche trésor et le précieux héritage de cette sainte fille de laquelle nous parlons, avec quoi elle a acheté le Royaume de Dieu, qu'elle possédait avec tant de plénitude qu'il semblait, comme elle disait elle-même, que tout fût venu fondre dans son âme, et que Dieu faisait de son cœur le séjour ordinaire de sa Majesté et le paradis de ses délices ; c'est ce qu’avec son aide, nous espérons faire voir dans ce chapitre, montrant comme, par la vraie pauvreté, elle a acquis la vraie richesse et Dieu même, source et fontaine de tout bien ; et suivant le style ordinaire, nous commencerons par le détachement qu'elle a eu pour les choses extérieures, et finirons par celui des intérieures. [185]

Quant au premier, le mépris et l'entier détachement qu'elle avait pour toutes les choses de la terre était si grand et universel qu'il ne semblait pas qu'elle fût sujette comme les autres aux nécessités de la vie, tant qu'elle se mettait peu en peine d'amasser de quoi y pouvoir et y subvenir. Son plus grand contentement eût été de se voir dépouillée de toutes choses, afin que, n'ayant rien du tout, elle pût avec plus de liberté mettre toute sa confiance en son seul Amour et attendre de lui tout ce qui lui était nécessaire ; à cet effet elle pria ses directeurs et leur fit plusieurs fois instance de lui permettre de donner tout ce qu'elle avait de gages aux pauvres, afin de se faire elle-même plus pauvre qu'eux ; mais ils ne lui voulurent pas permettre dans les premières années ; seulement lui permirent-ils de distribuer le tiers de ce qu'elle gagnait par chaque année, et réserver les deux autres tiers pour son entretien ; ce qu'elle pratiqua fidèlement jusqu'à l'année 1651, qu'enfin elle se défit de tout par l'occasion que nous dirons un peu plus bas.

Outre le tiers de ses gages, elle donnait encore toutes les pratiques qu'elle pouvait avoir d'ailleurs, ne s'en réservant pas la [186] moindre partie, et elle me disait d’ordinaire que son plus grand contentement était de donner, et qu'elle avait bien de l'obligation à son Amour de ce qu'étant pauvre, il lui donnait néanmoins le moyen d'assister en quelque chose les pauvres, qui sont ses membres ; que s'il lui eût été permis, elle eût tout donné, jusqu'à ses propres habits, et que, sans que l'obéissance le voulait [sic], ce lui eût été une grande peine de se réserver rien ; que tout son plus grand contentement aurait été d'aller mendier son pain de porte en porte et demander l'aumône, afin de la faire par après aux autres pauvres, à qui elle portait un tel respect que si elle se fût crue, elle se fût jetée à leurs pieds pour honorer en leur personne celle de son divin Amour, que l'amour avait rendu pauvre et mendiant, s'étant dépouillé de tout jusqu'à sa propre vie ; que rien ne lui donnait tant de joie que de converser avec les pauvres, qu'elle aimait comme ses propres frères, à cause qu'ils lui représentaient l'image de son Bien-Aimé. « Que souvent, me disait-elle encore, j'ai envié leur bonheur ! Et que je trouve leur condition heureuse ! Pourvu qu'ils en fassent leur profit. »

Elle avait une proche parente que le mauvais [187] ménage de son mari avait réduite à la mendicité ; à cette occasion elle me disait quelquefois qu'il lui semblait n'avoir point au monde de plus proche que cette femme, à cause qu'elle était pauvre ; et pour cela elle l'aimait par-dessus tous les autres parents ; mais néanmoins elle n’eût pas osé lui donner la moindre chose de la maison plus qu'aux autres mendiants ; et quand elle ne pouvait subvenir à sa nécessité, elle lui conseillait de venir demander l'aumône céans, et lui enchargeait de se dire toujours la cousine de la pauvre Armelle, se glorifiant plus de ce qu'elle lui appartenait162 à cause de sa pauvreté, qu'un ambitieux ne ferait d'être allié à quelque grand seigneur.

En ses habits et en tout ce qui concernait son entretien, on y voyait reluire et paraître l'amour qu'elle portait à la sainte pauvreté, se contentant du simple nécessaire, sans vouloir avoir la moindre chose superflue ; et quand quelques personnes qui l'affectionnaient lui voulaient donner quelque chose dont elle se pouvait absolument passer, elle les remerciait, les assurant qu'elle n'avait besoin de rien ; et parfois elle leur disait en riant qu'elle avait à faire avec un Dieu qui ne lui laissait avoir nécessité [188] de chose aucune, que pour n'avoir rien, elle n'avait toutefois jamais manqué d'aucune chose. Et quand on lui conseillait d'amasser quelque chose pour l'avenir, elle répondait que son Amour lui réservait un grand trésor dont elle n'avait point crainte de voir la fin ; que tous ses biens et ses richesses étaient au Ciel, que c'était là son héritage et le lieu où elle faisait son trésor, que son Amour lui ayant donné espérance d’en jouir un jour, elle n'avait garde de penser à amasser en ce monde ni d'attacher son cœur aux biens de la terre ; qu'au contraire, si on lui eût voulu donner toutes les richesses qu'elle contient, elle n'eût pas voulu seulement faire un pas pour en jouir ni les envisager un moment. Et à ce propos, elle disait encore de fort bonne grâce qu'un enfant qui a un père fort riche ne se met pas en peine d'acquérir des richesses, mais se repose en celles qu'il espère de son père ; que de même, ayant Dieu pour Père, elle n'avait garde de se mettre en soin de rien amasser ni croire que rien lui manquât.

Ce même amour qu'elle avait à cette riche vertu de pauvreté la porta à désirer ardemment d'en faire un vœu perpétuel, se [189] dépouillant de tout, et n'avoir la possession d'aucune chose ; mais ses Pères directeurs ne le lui voulurent permettre, pour quelques justes raisons, lui disant que devant Dieu elle aurait le mérite de son vœu, puisque l'obéissance l'empêchait de le faire, et que d'ailleurs elle n’avait le cœur attaché à rien ; à quoi elle répondait que de vrai, par la miséricorde de son Amour, elle n'avait d'attache à aucune chose créée, dont elle se sentait aussi libre que si elle n'eût pas été en ce monde.

La licence de faire ce vœu lui ayant été déniée pour un temps, elle ne laissa pas pourtant de vivre avec le même détachement que si en effet elle s'y fût obligée, ne donnant, ne recevant ni disposant en aucune façon de ce qui lui pouvait appartenir, sans l'ordre exprès de ses directeurs, qu'elle leur demandait dans les occasions qui se présentaient et qu'elle suivait avec pareille exactitude qu'une personne religieuse aurait pu faire, se faisant ainsi volontairement pauvre en s'ôtant la propriété de disposer de ce qu’il lui appartenait.

Il semble, par ce que nous venons de dire, qu'elle ne pouvait pas vivre dans un plus grand dégagement des choses de la terre [190] que celui auquel elle était réduite, s'ôtant le libre usage de ce peu qu'elle avait. Toutefois l'Amour divin, qui voulait avoir ce cœur tout à soi et pourvoir lui-même à tous ses besoins, lui donna de forts mouvements, vers l'année 1650, de servir le reste de ses jours sans prétendre aucuns gages ni récompense de sa maîtresse, afin de se dépouiller de tout et n'avoir plus d'autre appui que dans la seule confiance de son Dieu. Elle communiqua ce dessein à ses directeurs, qui ne jugèrent pas à propos qu'elle l'exécutât, lui ordonnant de continuer comme elle avait fait jusqu'alors ; à quoi elle acquiesça avec sa soumission ordinaire, encore que dans le fond de son âme elle portât toujours le désir de se voir déchargée de tout ; et me disait quelquefois qu’il il lui semblait que jamais elle ne serait entièrement contente jusqu'à ce qu'elle se vît dépouillée de toutes choses et n'avoir plus rien, et qu'elle espérait que Dieu lui ferait cette grâce devant que de mourir.

En effet elle ne se trompa point, car son cher Amour, qui ne lui pouvait rien refuser, ne tarda guère à accomplir son désir, se servant à ce dessein de l'occasion suivante, qui fut que dans le commencement de [191] l'année 1651, le feu divin qui l'embrasait s'alluma si fort qu'il semblait qu'elle en dût mourir, et ses assauts, étant fort fréquents, la réduisirent à une si grande faiblesse qu'à peine se pouvait-elle porter ; de sorte qu'il lui était comme impossible de s'acquitter de ses occupations ordinaires, qui s'accrurent encore par la maladie d'un des enfants de la maison, qui requérait l'assistance presque continuelle d'une personne. Elle, se voyant ainsi surchargée de travail et diminuée de forces, crut être obligée de représenter à sa maîtresse son impuissance et la nécessité d'une autre servante pour lui aider ; mais avant que le faire, elle en voulut avoir l'avis de ses Pères directeurs, qui lui mandèrent qu'il était très à propos qu'elle le fît, et que même elle y était obligée ; là-dessus elle en parla à sa maîtresse, qui approuva ses raisons ; mais elle ne se pressa pas de les mettre en effet pour quelques autres qu'elle pouvait avoir. Ce que voyant, la bonne Armelle, et que d'ailleurs l'état où elle était réduite lui faisait juger que si elle continuait quelque peu de temps en icelui, elle deviendrait tout à fait incapable de rendre les services accoutumés à la maison, se servit de cette occasion si conforme au désir qu'elle avait [192] de servir sans gages ; et après en avoir eu le consentement de ses directeurs, elle pria derechef sa dame de prendre une autre servante et lui donner ses propres gages ; que pour elle, si elle avait agréable de la retenir à son service, elle se contenterait de sa seule nourriture, ne voulant plus aucun salaire ; qu'aussi bien ses forces étaient beaucoup diminuées, qu'elle les emploierait néanmoins toutes comme auparavant, autant que sa santé le lui permettrait.

Cette bonne dame, qui déférait fort à ses sentiments, accepta son offre et prit une autre servante, l'assurant au reste que, quoiqu'elle ne voulût plus de gages, que toutefois elle eût à l'avertir quand elle aurait besoin de quelques choses : elle l'en fournirait, soit sur ce peu qu'elle lui devait encore ou du sien propre.

L'affaire s'étant passée de la sorte, et se voyant parvenue à l'effet de ses désirs, elle en conçut une aussi grande joie qu'aurait conçue un homme qui aurait longtemps poursuivi la conquête d'un riche royaume, dont il se verrait enfin le paisible possesseur. Voici comme elle déclarait les sentiments de son cœur sur ce sujet :

« Enfin je me vois, par la miséricorde de [193] mon Amour et de mon Tout, libre et dégagée de toutes choses. Et à présent je pourrais bien dire que je sers pour l'amour de lui seul. Ce n'est pas que, par sa grâce, je le fisse auparavant pour d'autres prétentions ; mais toutefois il semble que la nature avait encore quelque petit appui et espérance en ses gages ; mais maintenant rien ne me retient, j'ai le cœur libre, et il me semble que jamais je n'ai travaillé avec tant d'affection que je fais. » Ce fut ici la réponse qu'elle fit au révérend Père de Lesseau, recteur du collège de la Compagnie de Jésus, qui lui demanda quelques jours après que ceci fut arrivé, si à présent elle ne trouvait point qu'elle eût voulu moins travailler qu'auparavant, n'y étant pas même si obligée ; à quoi elle lui répartit en ces termes : « Mon Père, lui dit-elle, jamais je ne m'étais trouvée avoir un si grand courage pour le travail, je voudrais seule tout faire s'il était possible ; et à présent que je ne le fais plus que pour mon unique Amour, je me trouve toute fortifiée : avant, à peine pouvais-je faire la moindre chose, qu'il me fallait mettre plus de temps à me délasser que je n'avais été à travailler ; mais à cette heure je ne ressens plus [194] toutes ces faiblesses. Sans doute cela fait bien voir que mon Amour ne me les donnait que pour me faire venir au point où, par sa grâce, je suis ; et je le crois aussi fermement que s'il me l'avait dit lui-même. Oh quelle bonté de m'avoir ainsi déchargée de tout, pour m'être lui-même toutes choses ! Et qu'après cela, je m'épargnasse pour le travail ? Non, non je le ferai de meilleur cœur que jamais je n'ai fait, et m'y emploierai tant qu'il me donnera des forces pour ce sujet. »

Elle avait cette vérité si avant imprimée dans l'esprit, que Dieu ne lui avait envoyé ces langueurs que pour lui donner ouverture à se voir dépouillée du peu qu'elle avait, aussi bien longtemps après je ne la voyais fois163 qu'elle ne me parlât de cette grâce comme l'une de celles qu'elle estimait davantage, me disant : « Voyez si mon Amour n'a pas bien de la bonté pour moi de m'avoir ainsi affaiblie, afin d'obliger et de forcer, s'il faut ainsi dire, ceux qui me gouvernent de venir au point que je souhaitais tant ; ce que ces bons Pères n'eussent peut-être jamais fait, si Dieu ne m'avait réduite à cet état-là ; et pour preuve de sa volonté en ceci, c'est que sitôt que je [195] n'eus plus de gages, je commençai à me mieux porter et ai été quelque temps avec une meilleure santé que je n'avais eue depuis quelques années. Voilà comme, par sa grande miséricorde, il a soin de moi, sa chétive servante, et comme il m'a dépouillée de tout. Et pourquoi ? Sinon pour se donner tout à moi. Et après cela, qui ne brûlerait d'amour pour lui ? » C'était ses paroles ordinaires, après que Dieu l'eut réduite à n'avoir plus rien : elle avait très grand sujet de les proférer, car Dieu l'avait dépouillée de tout, non seulement pour l'extérieur, comme nous venons de faire voir, mais encore pour l'intérieur, ainsi que nous allons dire ; mais au même temps aussi il la revêtit de lui-même, ce que je ne saurais mieux faire connaître que par ses propres termes. Elle disait donc :

« Quelle bonté et quelle miséricorde de Dieu en mon endroit, de m'avoir retirée du milieu de mes parents, et de m'avoir ôté l'amour et l'inclination que je leur portais afin de la mettre toute en lui, me faisant connaître plusieurs fois que c'était le seul sujet qui avait mû sa bonté à le faire, d'autant qu'il voulait être lui-même mon père, mon frère, mon parent, mon [196] ami et mon tout ; et combien de fois ai-je en effet expérimenté qu'il me servait de tout cela ? De plus, il m'a ôté l'affection et l'attache aux choses de la terre et à toutes les commodités de la vie, dont je fais moins estime que de la boue ; et s'est lui-même donné à moi pour être mes vraies richesses, et ne m'a point laissée en repos jusqu'à ce que j'eusse quitté tous les appuis qui m'eussent pu empêcher de mettre ma confiance qu'en lui seul ; et depuis que j'en suis venue là, jamais, par sa grâce, je n'ai eu faute de rien. Il ne s'est pas encore contenté de cela, mais il m'a dépouillée de toutes les inclinations que j'eusse pu avoir pour quelque créature que ce puisse être, ne permettant pas que jamais mon cœur aimât personne qu'en lui et pour l'amour de lui, non pas même mes directeurs ; et encore qu'ils eussent bien de la bonté pour moi, il me faisait toutefois la grâce de ne m'y point attacher. En sorte que je demeurais aussi contente de leur absence que de leur présence, car il me faisait toujours connaître que c'était lui qui les mouvait à me faire tout le bien que je recevais d'eux, et qu'il ne me manquerait pas en leur défaut, parce qu'il ne m'abandonnerait jamais. Il [197] m'a de plus délivrée de la violence des passions, de l'ardeur des affections et de l'inquiétude de mes désirs, me trouvant, par sa grande miséricorde, défaite de tout cela ; ou si parfois il s'en élève quelques mouvements, ils font si peu d'efforts qu'il ne semble pas que cela se passe en moi, comme n'osant paraître dans un lieu où Dieu fait sa demeure, qui est tout à lui, et où rien de la créature n'a plus de part. Il m'a liée et captivée des chaînes de son amour. Oh ! qu'il faut être dépouillé de soi et de tout ce qui peut provenir de soi pour ressentir cet amour ! Jamais je ne l'eusse pensé qu'après que j'en ai l'expérience.

« Oh ! qu'heureux sont ceux qui quittent tout, car ils trouveront tout ; mais il se faut quitter jusqu'à la moindre petite partie de nous-mêmes, non seulement en ce que nous voyons être mal, mais encore en ce que nous croyons être bien ; car jamais Dieu ne régnera en nous, que quand nous nous délaisserons entièrement à lui, et le laisserons faire tout ce que bon lui semble, et sans que nous nous mettions en peine de ce qu'il fera ou laissera à faire. Aussi, depuis qu'il me l'a fait connaître si clairement comme je le connais, je le laisse faire [198] tout ce qu'il lui plaît : s'il se fait voir et sentir à moi, je le laisse faire ; s'il se tient caché et couvert, je ne demande point de le voir. Enfin, il est le maître et le roi de mon cœur : il y a établi son règne, et y est si absolu que je lui dis quelquefois qu'il me semble que dans le Ciel il ne le sera pas davantage. »

Jusqu'ici sont ses propres paroles, que je lui ai ouï dire plusieurs fois et à diverses rencontres, n'y ayant rien ajouté que le simple ordre à les écrire, en ayant même retranché la plus grande partie ; car si j'eusse fait rapport de tout ce qu'elle disait sur ce sujet, un cahier entier ne me suffirait pas.

Je ne puis toutefois m'empêcher d'écrire encore ce peu de paroles qu'elle avait très souvent en bouche après que Dieu l'eut si entièrement dénuée et dépouillée de toutes choses, comme nous venons de dire ; à savoir que, quand son divin Amour lui faisait voir et connaître clairement que son cœur était dépris et dégagé de toutes choses, et qu'il ne tenait plus qu'à lui seul, elle s'étonnait qu'à chaque fois elle ne rendait l'âme, et qu'il n'y avait que la seule volonté de Dieu qui la retînt dans son corps, car de sa part, rien ne s'opposait ni ne l'empêchait [199] plus de se rendre à lui ; que souvent après ces vues, il lui semblait que Dieu emportait son cœur, et qu'elle demeurait longtemps comme si elle n'en eût point eu, parce qu'il lui cachait dans lui-même et l'absorbait tout dans l'abîme infini de son amour, d'où il ne sortait presque plus que quand il revenait à soi : c'était pour ressentir un amour si excessif qu'un moment en cet état suffisait pour la mettre à n'en pouvoir plus ; car, disait-elle :

« Qui est-ce qui pourrait subsister, voyant son cœur vide et détaché de tout ce qui est créé et être plein et rempli de l'amour de Dieu, sans que la moindre chose s'y retrouve que cela seul ? Sans doute, que vivre en ce monde, et être en cet état sans mourir, c'est un perpétuel miracle et qui surpasse toute la capacité de la nature humaine. Et voilà pourtant où, par sa grande miséricorde, l'Amour m'a réduite : il m'a tout ôté, et en ôtant tout, il s'est donné lui-même ; et l'ayant, je m'estime plus riche que si je possédais toutes les richesses du ciel et la terre. Je ne suis qu'une pauvre villageoise, et en ma pauvreté je possède tout bien, toute paix, toute joie, tout contentement et rassasiement de tous mes désirs, [200] parce que j'ai mon Dieu qui m'est tout ; et en le possédant, tout ce qui est à lui est à moi, comme tout ce qui était de moi, est maintenant, par sa grâce, tout sien. » Heureuse pauvreté qui a acquis tant de richesses à cette pauvre fille, et qui la rend dès ce monde jouissante du Royaume qu'elle promet à ceux qui délaissent tout pour l'amour d'elle.

Voilà les biens et les richesses divines dont elle jouissait dès le temps même qu'elle n'avait pas encore fait le vœu de pauvreté, qui lui fut enfin permis de faire en l'an 1655, ainsi qu'il est rapporté au long dans la première partie, ce que je ne répéterai point ici : seulement dirai-je qu'elle le pratiqua parfaitement tout le reste de ses jours, aussi bien que les deux autres de chasteté et d'obéissance qu'elle avait déjà faits. Nous allons faire voir au chapitre suivant comme elle s'acquitta de celui d'obéissance. [201]

Chapitre 12. De son obéissance.

L'obéissance est, selon le sentiment de tous les Pères de la vie spirituelle, un caractère si sensible de la demeure et présence de Dieu dans une âme qu'elle seule suffit pour faire juger et connaître la qualité et la propriété de l'esprit qui l'anime et conduit. Dieu, qui avait enrichi sa fidèle servante de tant de dons et signalées faveurs, voulut mettre comme un sceau et un cachet qui les fît reconnaître toutes provenantes de lui, qui ne fut autre que l'obéissance entière et parfaite qu'il lui donna, et qui la rendit non seulement soumise et docile à ses divines semonces, mais encore à la voix et aux volontés de ceux qui l’avait commis à leur conduite, et généralement à toutes créatures pour son Amour, auquelles elle obéissait en tout ce qu'il lui était possible, ainsi qu'il sera dit à la suite de ce discours.

Dès ses plus tendres les années, on remarqua en elle ce qui devait l'accompagner jusques [202] au tombeau, je veux dire un esprit souple et pliable tout ce qu'on voulait d'elle, ne trouvant ni apportant jamais la moindre répugnance ou contrariété de volonté à tous les petits emplois où ses parents la voulait appliquer ; ce qui était cause qu'ils la chérissaient plus que toutes les autres enfants ; et cette docilité croissait en elle avec l'âge, Dieu disposant et ordonnant ainsi son naturel conformément au dessein qu'il avait sur la conduite de sa vie ; car cette soumission qu'elle avait n'était autre chose qu'un effet de la bonté de son naturel, n'ayant jusqu'alors aucune lumière qui la fît agir par d'autres principes que ceux de la simple raison et inclination naturelle.

Mais depuis que Dieu l'eut si puissamment attirée à lui et embrasée du feu de son divin Amour, la première impression qu'il lui donna, ce fut de ne faire ni de suivre jamais sa propre volonté ni son jugement en quoi que ce fût, spécialement en ce qui concernait la conduite de sa vie, ayant toujours cette forte idée dans l'esprit que nous avons rapportée ailleurs : que, pourvu qu'elle ne suivît point sa volonté, qu'il n'y avait rien à craindre pour elle ; mais que si une fois elle venait à la suivre, elle était perdue. Ce [203] qui lui donna un fort mouvement de se mettre sous la conduite et direction de quelque personne dont elle pût recevoir et suivre entièrement les avis et conseils : Dieu lui en fournit un, et depuis ce temps-là jusqu'à sa mort, fors ses deux ans d'épreuve, jamais elle n'a été sans directeur, auquel elle rendait une telle obéissance qu'il n'est pas possible de l'exprimer. Nous rapporterons néanmoins quelques siennes paroles, par lesquelles on pourra à peu près juger d'une partie de ce qui en est.

« J'avais, disait-elle, cette croyance si certaine dans mon esprit, que mes directeurs me tenaient la place de Dieu en terre, que je n'en pouvais aucunement douter ; et cette pensée me saisit dès le premier moment que Dieu me donna le mouvement de me laisser conduire, et jamais depuis ne m’a quittée ; ce qui faisait qu’en toutes choses je m'adressais à eux comme j'eusse fait à Dieu même, ne faisant aucune distinction entre ce qu'ils me commandaient et ce que Dieu m'eût dit de sa propre bouche. Aussi, quand je leur parlais, il ne me semblait pas parler à des hommes, mais à Dieu, et me trouvais retenue en un très profond respect et soumission, et si j'eusse été [204] intérieurement inspirée de faire une chose, et qu'eux me témoignassent ne la pas approuver, toute à la même heure je désistais, et eusse cru commettre un grand péché d'avoir le moindre sentiment ou volonté contraire au leur. Alors je disais à mon divin Amour que s'il voulait que je fisse quelque autre chose, qu'il en donnât le sentiment à mon directeur ; qu'autrement, il savait bien que je n'en ferais rien, car lui-même voulait que je lui obéisse en toutes choses ; et il avait tant de bonté qu'il ne manquait presque jamais de le faire ; de sorte que souvent, après que mon confesseur m'avait refusé de faire ce que je lui avais proposé, il me renvoyait quérir pour me dire que je le fisse.

« C'était l'Amour qui m'instruisait et qui me faisait connaître qu'en suivant ce qu'ils disaient, je ne pouvais manquer, et qui me donnait envers eux une si grande simplicité et franchise que je ne leur pouvais rien celer, soit le bien, soit le mal, que je leur disais indifféremment l'un comme l'autre, afin qu'ils me redressassent et me conduisissent en toutes choses. Quand je ne pouvais me défaire de quelque mauvaise habitude ou inclination, mon unique et ordinaire refuge était de le dire à mes [205] directeurs et les prier de me défendre de ne faire plus telle chose, ce qui était si puissant que par après je n'y retombais plus : quand j'eusse eu les plus grands désirs d'une chose, ou répugnance à d'autre de quelque façon que ce pût être, sitôt qu'ils me la commandaient ou défendaient, je m'y portais sans aucune contrariété ou difficulté, parce que l'Amour qui me régissait me le faisait faire et m'ôtait toutes les vues et raisonnements que j'eusse pu avoir du contraire ; il voulait que je suivisse à l'aveugle tout ce qui m'était commandé, et ainsi je n'avais jamais de réplique, ne s’en formant aucune dans mon esprit ni avant ni après que les choses s'étaient passées, m'étant avis que tout ce que j'avais à faire, était d'obéir sans me mettre en soin d'autre chose. »

Elle fut un long espace de temps qu'elle avait une soif et un désir si ardents de faire de grandes et excessives pénitences qu'il lui semblait que jamais elle ne pouvait se satisfaire en cette matière ; ce qui la saisissait spécialement lorsque les tourments de la mort et Passion de son Sauveur se présentaient à son esprit, ce qui lui causait un si ardent amour qu'elle ne savait comment y correspondre [206], qu'en se déchirant aussi de coups et se rendre ainsi semblable à lui. Mais nonobstant tous ces grands désirs, elle n’eût pas voulu faire la moindre austérité ni macération que ce qui lui était précisément ordonné, non pas même donner un seul coup de discipline outre ce qui lui était dit, ce qui était pour elle un grand effet d'obéissance ; car si elle se fût crue, elle se fut mise en pièces, et son unique remède et rafraîchissement était de se voir déchirer et son sang couler, ce qui arrivait toutes les fois qu'elle se servait de disciplines ; mais toutefois, sitôt que le temps limité pour cela était échu, elle s'arrêtait sans passer outre, ce qui, comme j'ai dit, était une aussi grande marque de soumission qu'en aucun autre sujet qui se fût présenté, car si elle eût suivi ses mouvements, les trois ni quatre heures par jour en cet exercice n'eussent pas suffi pour les contenter. Là où son obéissance paraissait aussi admirable, c'était au sujet de la réception de la sainte communion, dont, comme nous avons dit ailleurs, elle avait un désir très grand ; et néanmoins quand ses confesseurs l'en privaient, elle demeurait si soumise et contente qu'elle disait que, si un ange lui eût ce jour-là apporté la sainte hostie pour la communier, elle n'eût [207] osé la recevoir sans la licence de ses Pères spirituels ; ce qui marque bien l'obéissance et le respect qu'elle rendait aux choses de moindre conséquence, puisqu'elle l'eût fait en celle-ci, qui lui était la plus importante qu'elle eût pu avoir.

Elle disait d'ordinaire que l'obéissance était le vrai et unique chemin qu'il fallait tenir pour ne point faillir, et qu'ayant toujours été par la bonté et miséricorde de son Amour instruite par lui-même, la première et principale leçon qu'il lui avait apprise avait été d'obéir et se soumettre, et découvrir entièrement à ses directeurs ce qu'il opérait en elle : « Une marque bien certaine de cela, disait-elle, c'est que, lorsque j'étais à leur parler, tout ce qui s'était passé en moi se disait par moi sans que j'y pensasse, et le plus souvent quand j'y allais, je ne savais pourquoi ; car il me semblait que je n'avais rien à dire, n'ayant aucune idée ni souvenir de quoi que ce fût, car l'amour m'occupait si puissamment et m'élevait si fort par-dessus tout ce qui se faisait en moi, que je ne le pouvais retenir ni y faire aucune réflexion ; et toutefois j'étais portée à aller trouver mes directeurs, et quand je me voyais ainsi vide de toutes [208] conceptions, je disais à mon Amour qu'il se servît de la langue pour dire tout ce que sa bonté avait opéré en moi, et tout ce qu'il voulait qu'ils sussent ; car pour moi, je n'avais rien à dire. Et ainsi j'allais les trouver, et quand j'étais avec eux, il se présentait une si grande quantité de choses à mon esprit à leur dire que j'avais peine à finir ; et tout ce qui s'était passé en moi se disait mieux, sans comparaison, que si je l'eusse fait écrire dans le temps pour leur raconter par après ; et presque toutes les fois que je leur parlais, cela m'arrivait, et après que je leur avais dit les choses, j'en perdais la mémoire comme auparavant. »

Il se trouva quelques personnes de ses amis qui lui témoignèrent plusieurs fois qu'elle ne faisait pas bien de dire ainsi à ses directeurs tout ce qui se passait en elle, et que les dons de Dieu demandaient d'être couverts et cachés : à quoi elle répondit que chacun était obligé de suivre le mouvement de Dieu dans la conduite de sa vie, et que pour elle, il ne lui avait jamais donné celui de rien celer à ceux qui le lui représentaient en terre, et que toute son assurance était de ne leur rien cacher, soit le [209] bien, soit le mal ; qu'elle avait toujours trouvé de grands avantages d'agir avec eux de la sorte, et ainsi elle ferma la bouche à ceux qui lui donnaient de si mauvais conseils.

Ses directeurs, qui ont toujours été personnes très éclairées dans la conduite de Dieu sur les âmes, la voyant et reconnaissant que Sa divine Majesté daignait prendre un soin tout particulier de la direction de celle-ci, et qu'il lui faisait surpasser de beaucoup tout ce qu'ils eussent pu exiger d'elle, ne lui donnèrent jamais aucune pratique pour la faire avancer en la vertu ; parce que, comme ils m'ont dit eux-mêmes, elle était au-dessus de tout cela, et au-delà de tout ce qu'on eût pu lui enjoindre : c'est pourquoi ils la laissaient entre les mains d'un si bon maître, et ne faisaient qu'ouïr et approuver ce qu'il opérait en elle, sans la vouloir faire avancer ni reculer d'un seul pas ; seulement lui enjoignaient-ils, dans ces années que le feu de l'Amour divin était si ardent, de se modérer le plus qu'il lui serait possible, et prendre quelque divertissement ; ce qu'elle faisait pour obéir, encore qu'elle sût bien que d'ordinaire cela lui était inutile, et que plus elle tâchait de s'enfuir de [210 ] l'Amour et éviter ses caresses, et plus elle les expérimentait : aussi, après une longue expérience de ceci, ses confesseurs lui dirent de s'abandonner aux volontés et au bon plaisir de l'Amour.

C'était le seul et unique avis conforme et nécessaire à la disposition de son esprit ; car quoiqu'elle fût obéissante en tel point qu'elle eût bien voulu suivre tout ceux qu'on lui eût pu donner, si est-ce qu'il164 lui était impossible d'en pratiquer aucun, que ceux auxquels l'Amour la portait de lui-même ; de sorte que c'eût été en vain d'entreprendre de lui faire vouloir faire tenir un autre chemin que celui par où il la conduisait, ni la faire avancer avant le temps à des états plus parfaits que ceux où elle était présentement ; et quand on lui en parlait, l'envie d'y parvenir ne lui venait point, mais bien celui de laisser faire l'Amour tout ce qu'il lui plairait, qui ne voulait pas qu'autre que lui mît la main à cet excellent ouvrage ; et pour preuve de cela, c'est que tout ce qu'elle pouvait entendre de dehors, soit sermons ou admonitions ou entretiens sur les Mystères de notre foi, tout cela, dis-je, lui était au même instant ôté de l'esprit ; en sorte que quelque effort qu'elle eût su faire pour le retenir, il lui eût été [211] impossible ; et au même temps l'Amour lui donnait d'autres entretiens et des touches de