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Copyright 2020 Dominique Tronc













MYSTIQUES CHRÉTIENS DE LA RENAISSANCE


Quinzième et Seizième siècles



Textes réunis par Dominique Tronc, 2020.









Le Nuage d’Inconnaissance  ~ 1400

JULIENNE DE NORWICH ~ 1343-apr.1416

CATHERINE DE GÊNES  1447-1510

La Perle Evangélique  1535

JEAN DE LA CROIX 1541-1591

JOSEPH DE JESUS-MARIA  1562-1628

Série «  Mystiques  du Monde »



I. Antiquité judéo-chrétienne et grecque

Des origines au troisième siècle

II. Antiquité chrétienne

Du cinquième au dixième siècle

III. Moyen Âge chrétien

Du douzième au quatorzième siècle

IV. Chrétiens à la Renaissance

Quinzième et seizièmes siècles

V. Chrétiens à l’âge classique

Dix-septième siècle

VI. Figures européennes

Du dix-huitième au vingtième siècle


VII. Sufis en terres d’Islam

Du neuvième au treizième siècle

VIII. Sufis en terres d’Islam

Du quatorzième au vingtième siècle


IX. Figures de l’Inde traditionnelle

X. Mystiques bouddhistes de l’Inde et du Tibet

XI. Mystiques bouddhistes de la Chine et du Japon

XII. Mystiques taoïstes et confucianistes de Chine


XIII. Poèmes de Chine, Corée, Japon

XIV-XVI Poèmes d’Occident


Après des florilèges chronologiques, je propose dans cette série une dizaine de figures mystiques par tome en livrant des textes majeurs non coupés.





LE NUAGE D’INCONNAISSANCE


«Sur le Nuage» (Lilian Silburn)

Le «Nuage d’inconnaissance» est d’un auteur anonyme, moine probablement qui vivait en Angleterre vers le milieu du 14siècle.

Ce court traité est l’un des plus profonds de la mystique chrétienne et pourtant il est à peine connu en France et n’a pas la place qu’il mériterait dans la littérature religieuse.

II s’apparente étroitement par l’esprit et la méthode aux chefs-d’œuvre de Saint Jean de la Croix qui lui sont postérieurs. Comme eux aussi il s’adresse aux contemplatifs qui cherchent à atteindre les sommets de la vie spirituelle, c’est-à-dire l’union mystique par la voie étroite du dénuement et de l’amour.

Ces contemplatifs ne sont nullement des savants ni des théologiens adonnés à la science et qui aspirent à la claire vision de Dieu puisqu’on ne peut jouir de cette vision en cette vie. Le nuage d’inconnaissance n’est qu’à l’intention des âmes humbles qui aspirent uniquement à suivre la voie de l’amour, cet élan direct du cœur vers Dieu et vers Dieu seul.

Ce nuage d’inconnaissance est un symbole particulièrement bien choisi pour exprimer l’expérience mystique dans tout son dénuement. Ce nuage qui s’interpose entre l’âme et Dieu et obscurcit la connaissance que l’âme pourrait avoir de Dieu rappelle la «divine obscurité» et la connaissance obscure par agnosie d’un saint Denys l’Areopagite et offre encore des points remarquables de similitude avec «la nuit obscure» de Saint Jean de la Croix.

Ce nuage est l’oubli de notre activité cognitive et le renoncement aux lumières surnaturelles; car la vie spécifiquement mystique ne consiste pas pour l’auteur de ce petit livre en une claire considération de quelque objet qui se situerait au-dessous de Dieu quelque savant et favorable qu’il soit, comme la méditation sur les perfections divines, les dons de Dieu, les saints ou les béatitudes; elle ne consiste pas non plus en un mouvement aigu de l’intelligence ni en curiosité d’esprit ou en imagination parce que «tout ce à quoi tu penses cela est au-dessus de toi pendant ce temps et entre toi et ton Dieu» (éd. Guerne, p.32). Par contre plus valable en soi et plus plaisant à Dieu est cet aveugle élan d’amour vers Dieu en lui-même et «un tel et secret empressement en ce nuage d’inconnaissance». La raison en est que «l’amour peut en cette vie atteindre Dieu, mais la science point».

Il est donc possible selon l’auteur sans vue, ni lumière, ni connaissance, en un élan d’amour que sans cesse Dieu suscite dans notre volonté.

C’est en ceci précisément que consiste l’œuvre dont l’auteur donne une description extraordinaire, car c’est la seule fois à ma connaissance qu’un mystique insiste autant sur la brièveté et l’instantanéité de l’œuvre c’est-à-dire de ce très court élan qui mène vers Dieu. Ce n’est pas une prière qui dure et s’alanguit, mais un élan dont l’intensité s’accroît sans cesse parce qu’il reprend et se renouvelle. Comme le dit si bien l’auteur du nuage d’inconnaissance : «ce n’est pas un long temps que réclame cette œuvre pour son réel achèvement. C’est en effet l’opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l’homme. Jamais elle ne dure plus ni moins qu’un atome lequel atome… est la plus petite partie du temps» et cet atome est la juste mesure de la volonté. Ce mouvement de la volonté est précisément ce que l’auteur appelle le «pieux et humble aveugle élan d’amour». À l’aide de la grâce, tous les mouvements d’une âme qui serait parfaitement pure convergeraient vers le souverainement désirable et aucun n’irait se perdre vers les créatures.

En ces conditions il nous paraît que les conseils que donne ce moine ne sont pas seulement utiles aux âmes qui ont effectivement renoncé au monde et vivent dans un cloître, mais qu’ils sont aussi à la portée de tous ceux qui se sentent portés vers la vie contemplative, car s’il est indubitable que les longues oraisons sont incompatibles avec les multiples occupations de la vie journalière, ce bref élan du cœur et de la volonté qui est apte à se renouveler parce qu’il est amour peut très bien par contre accompagner une vie active dans le siècle. En effet pour que cette œuvre s’accomplisse nous dit l’auteur «un rien de temps suffit». «Ce n’est qu’un brusque mouvement et comme inattendu qui s’élance vivement vers Dieu, de même qu’une étincelle de charbon. Et merveilleux est-il de compter les mouvements en une heure se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d’un seul mouvement entre tous ceux-là pour qu’elle ait soudain et complètement oublié toute choses créées. Mais sitôt après chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c’est la chute dans quelques pensée ou action exécutée ou non. Mais qu’importe? puisque aussitôt après il s’élance de nouveau aussi soudainement qu’il l’avait fait avant. d’elle;» (p. 29-30).

Cet élan suffit pour unir à Dieu. Mais à certains il convient de «l’avoir comme plié et empaqueté dans un mot» afin de mieux s’y tenir et ce mot doit être bref, «Dieu», «amour» par exemple; c’est avec ce mot qu’il nous est conseillé de frapper à coups redoublés sur le nuage d’inconnaissance et de rabattre toute manière de pensée «sous le nuage d’oubli», car à côté de ce nuage obscur qui se trouve entre l’âme et Dieu, l’auteur distingue un autre nuage qui serait cette fois-ci non plus au-dessus de l’âme, mais au-dessous d’elle; nous avons là le nuage d’oubli qui s’interpose entre elle et les créatures.

Ainsi le nuage d’inconnaissance est le symbole original dans lequel s’exprime l’expérience vécue du moine en sa double nudité : nudité intérieure totale à l’égard de la connaissance de Dieu, ce «Dieu immense et profond» de saint Jean de la Croix qu’aucune vision ou révélation ne peut traduire et dénuement intégral de toute chose, oubli parfait et de soi-même et des autres.

Le travail et l’effort qui reviennent à l’âme sont en effet de fouler aux pieds le souvenir de tout ce qui n’est pas Dieu et de perdre «toute idée et tout sentiment de son être propre». (p.137).

Bien avant saint Jean de la Croix, ce moine anonyme du XIV° siècle décrit encore un autre aspect de l’obscurité qui rappelle la nuit obscure du Saint. Il la nomme «l’affliction parfaite qui sert à purifier l’âme». «Tu dois prendre en dégoût tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à moins qu’il n’y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est autre, assurément quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu, rien d’étonnant que tu le détestes et haïsses de penser à toi-même quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu/cette masse pesante qui n’est point autre chose que toi-même». (p.138).

Cette œuvre qui paraît si ardue au début deviendra facile parce que par la suite c’est Dieu qui voudra travailler seul, mais alors qu’on laisse cette œuvre agir en nous-mêmes et nous conduire où elle voudra sans nous y mêler par crainte de tout embrouiller. Qu’on devienne aveugle durant ce temps en rejetant tout désir de connaissance qui serait plus un obstacle qu’une aide «qu’il te suffise pour toi de te sentir mû et poussé par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien sinon que dans ce tien mouvement tu n’as aucune pensée particulière pour aucune chose au-dessous de Dieu et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu». (p.114)

Comme saint Jean de la Croix, l’auteur du Nuage d’Inconnaissance dit nettement que l’œuvre de Dieu en nous est passive et surnaturelle et que l’initiative de l’âme active et naturelle amènerait à éteindre l’esprit. Mais nous n’en saurons pas plus sur cette œuvre divine ni sur l’illumination qui perce parfois le nuage d’Inconnaisssance ni sur l’embrasement d’amour qui en résulte, l’auteur ne pouvant ni ne voulant en parler, car sa tâche se limite à décrire l’œuvre propre de l’homme qui est attiré et aidé par la grâce.

La façon toute savoureuse, vivante et ingénue dont l’auteur fait part de ses conseils et de ses expériences est admirable par sa simplicité et sa nudité; le lecteur n’y verra exposées et discutées que des choses essentielles, indispensables et suffisantes qui témoignent précisément de sa grande expérience spirituelle. C’est ce qui fait la valeur de ce court traité et en rend la lecture si attrayante1.





Commence ici un livre de Contemplation nommé LE NUAGE D’INCONNAISSANCE en lequel l’Âme est unie à Dieu2.

COMMENCE ICI LA PRIÈRE DU PROLOGUE

O. DIEU, à qui sont ouverts tous les cœurs, et à qui parle toute volonté, et à qui rien de secret ne demeure caché : je Vous supplie de purifier les desseins de mon cœur par l’ineffable don de Votre grâce, en sorte que je puisse parfaitement Vous aimer, et dignement Vous louer. Amen3.

COMMENCE ICI LE PROLOGUE

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit! Je te prie et t’adjure, de toute l’énergie et la force compatibles avec la charité, toi qui auras ce livre entre les mains, qu’il soit venu en ta possession par propriété ou que tu l’aies en garde, que tu aies à le transmettre ou que tu l’aies reçu de quelqu’un, qui que tu sois je te somme, autant qu’il est au pouvoir de la sagesse et de la volonté, de ne pas le lire, de ne pas le copier et de n’en donner lecture à quiconque, et non plus de supporter qu’il soit lu, ou copié, ou qu’il en soit donné lecture, à moins que ce ne soit par quelqu’un, ou à quelqu’un, dont tu présumes à bon droit qu’il a l’intention unique et le désir véritable de se faire un disciple parfait du Christ, non seulement dans la vie active, mais encore au point suprême de la vie contemplative auquel puisse parvenir en cette vie, par la grâce, l’âme parfaite emprisonnée encore, cependant, dans ce corps mortel; et qu’à cela l’ait préparé, et à ta connaissance depuis longtemps déjà, la pratique de 15 telles vertus de la vie active qui rendent apte à la vie contemplative. Parce qu’autrement ce livre n’est en rien accordé à lui. Et par-dessus je te prie et t’adjure, si quelqu’un comme celui-là devait le lire, le copier ou en parler, ou bien encore en écouter la lecture ou en entendre parler, je te somme, au nom et par l’autorité de la charité, comme je le commande à toi-même, de lui commander de lire ce livre ou d’en entendre la lecture, de le copier ou d’en parler tout au long dans son entier. Car il peut se trouver qu’il y ait quelque matière incluse en son commencement, ou au milieu, qui reste là en suspens et ne soit pas pleinement traitée à cette place : mais elle le sera bientôt après, ou peut-être même à la fin. C’est pourquoi si quelqu’un voulait ne regarder qu’un passage, et pas un autre, il pourrait facilement être induit en erreur; et afin d’éviter cette erreur, ensemble à toi et à tous autres, je te supplie par charité de faire comme je t’ai dit.

Les disputeurs du monde, les louangeurs et les blâmeurs d’eux-mêmes ou d’autrui, les discoureurs de vanités, coureurs d’histoires et conteurs de contes, toutes les sortes de faiseurs d’embarras, jamais je n’ai tenu ni eu souci qu’ils connussent ce livre. Car il n’est jamais entré dans mon intention d’écrire cette chose pour eux, et donc aussi je désire qu’ils ne s’y mêlent point : ni eux, ni aucun curieux, lettré ou inculte. Oui! encore seraient-ils excellents hommes de bien dans la vie active, rien de ceci néanmoins ne se rapporte à eux. Mais si c’était pour ces hommes, au contraire, qui se tiennent dans la vie active par la forme extérieure 16 de l’existence, mais qui cependant, sous l’inspiration de l’Esprit de Dieu (dont les jugements sont cachés) se trouvent, par un mouvement intérieur, pleinement disposés par grâce, non pas continuellement comme c’est le cas des vrais contemplatifs, mais de temps à autre, à avoir les yeux ouverts au plus haut de cet acte de la contemplation; si donc c’étaient de tels hommes qui vissent ce livre, ils pourraient, par la grâce de Dieu, en être grandement confortés.

Le présent livre est séparé en soixante et quinze chapitres, entre lesquels le dernier de tous enseigne certains signes sûrs, auxquels une âme peut vérifier véritablement si elle — est appelée, ou non, par Dieu à travailler dans cette voie, à être l’ouvrier de ce travail.

AMI spirituel en Dieu, je te prie et t’adjure d’avoir une constante et soutenue considération et un perpétuel regard sur la manière et matière de ta vocation. Et qu’en ton cœur tu rendes grâces à Dieu de pouvoir, par l’assistance de Sa grâce, te tenir fermement en l’état, au degré et forme de vie dont tu as pleinement fait choix contre tous les assauts subtils des ennemis spirituels et corporels, et triompher jusqu’à la couronne de la vie qui n’a pas de fin.

Amen.



CHAPITRE PREMIER Des quatre degrés dans la vie du chrétien ; et comment les parcourt la vocation que dit ce livre.

Ami spirituel en Dieu, tu dois parfaitement entendre que grossièrement, je vois quatre degrés et stades dans la vie du chrétien : lesquels sont à savoir, de la vie commune (ou ordinaire), de la vie spéciale (ou religieuse), de la vie solitaire et de la vie parfaite. Les trois premiers ont leur commencement et fin dans cette vie; mais le quatrième, qui par la grâce peut commencer ici, ne sera à jamais sans fin que dans la béatitude du ciel. ;

Et tels que tu les trouves en ordre ici, et en premier la vie commune, puis la vie spéciale, ensuite la vie solitaire et la parfaite enfin, tels justement et dans cet ordre même sont les degrés, selon mon jugement, par lesquels, dans sa grande miséricorde, Notre Seigneur t’appelle et te conduit à Lui dans 18 le désir de ton cœur. Car tu sais bien que lorsque tu vivais d’abord dans le degré commun de la vie chrétienne et dans la compagnie de tes frères du monde, c’est très évidemment Son éternel amour — par lequel tu fus fait et créé du néant où tu étais, et racheté au prix de son précieux sang du péché d’Adam où tu étais perdu — qui n’a voulu souffrir que tu fusses si loin de Lui dans ce stade et à ce degré de vie. Et c’est pourquoi Il a très gracieusement suscité ton désir, et par le lien de la ferveur l’a affermi, te conduisant par là et t’amenant à une forme de vie et dans l’état plus spécial de serviteur au nombre de ses serviteurs, en sorte qu’il te fût possible d’apprendre à vivre plus spirituellement et plus spécialement à son service : bien plus que tu ne l’avais fait ou que tu n’eusses pu le faire dans le degré commun de ta vie de devant. Mais encore?

Encore il apparaît qu’il ne te laissa point ni ne t’abandonna ainsi légèrement, dans l’amour de Son cœur qu’Il n’a cessé d’avoir pour toi depuis que tu as été si peu que rien. Mais qu’a-t-Il fait? Ne vois-tu pas avec combien de soins et d’attentions, avec combien, de grâces, Il t’a haussé intimement vers le troisième degré et la troisième forme de vie, laquelle est appelée solitaire? Et dans cette forme et cet état de vie solitaire, tu peux apprendre à élever plus haut tbn amour et à marcher vers cet état et ce degré, lequel est le dernier de tous, qui est celui, de la vie parfaite. 19

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DEUXIÈME Courte exhortation à l’humilité et à l’accomplissement de l’œuvre que ce livre dit.

Aussi maintenant regarde, misérable créature, et vois ce que tu es. Qu’es-tu donc, et en quoi donc as-tu mérité d’être ainsi appelé par notre Seigneur? Quel faible et misérable cœur, tout endormi dans la paresse, celui qui ne serait point éveillé par l’attirance de cet amour et par la voix de cet appel! Mais attention, malheureux, méfie-toi sur l’instant de ton ennemi, et ne te prends jamais pour plus saint ou meilleur du fait de l’excellence de cet appel et du genre de vie solitaire où tu es entré. Quelle misère, au contraire, et quelle malédiction, si tu ne tires pas le meilleur de toi-même, quand tu as le soutien de la grâce et de la direction spirituelle, pour vivre selon ta vocation! Aussi combien plus grands faut-il que soient ton humilité et ton amour 21 spirituel pour l’époux, quand Lui qui est le Dieu de toute-puissance, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, s’est fait humble au point de s’abaisser jusqu’à toi et, de toutes les brebis de son troupeau, t’a fait la grâce de te choisir pour être l’une de celles qui Lui sont réservées, t’octroyant dans le pâturage une place où tu puisses être nourri des suavités de Son amour, par anticipation sur ton héritage au royaume des cieux.

En action, donc, et sans délai, je t’en supplie. Regarde à présent devant toi et laisse ce qui est en arrière vois ce qui te fait défaut, et non ce que tu as, c’est le plus prompt pour gagner et garder l’humilité. Toute ta vie maintenant consiste et se tient dans le désir, si tu dois avancer sur les degrés de la perfection : ce désir qui ne peut être absolument que créé et formé dans ta volonté par la main de Dieu tout-puissant, mais avec ton accord. Et je te dis une chose : c’est un amant jaloux et qui ne souffre point de partage; Il ne se complaît à agir dans ta volonté s’Il n’y est point seul, uniquement, avec toi. Il ne réclame aucune aide, mais seulement toi-même. C’est Lui qui veut, et tu n’as qu’à Le regarder et Le laisser, Lui seul. Mais à toi de bien garder les fenêtres et la porte, car les mouches et les ennemis y font assaut.

Et si tu as ferme propos de faire ainsi, il n’est besoin pour toi que de Le presser humblement par la prière, et bientôt Il voudra t’aider. Presse-le donc, et fais voir quelles sont tes dispositions. Il est tout prêt et Il n’attend que toi. Mais que feras-tu, et comment vas-tu Le presser? 21

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TROISIÈME Comment doit être entreprise l’œuvre que dit ce livre, et de sa précellence sur toutes autres.

LÈVE vers Dieu ton cœur dans un élan d’humilité et d’amour; pense à Lui seul, et non pas à ses biens. Ainsi considère avec répugnance toute pensée autre que de Lui. En sorte qu’en ton entendement et en ta volonté, il n’y ait d’œuvre que la sienne. Et ce que tu as à faire, c’est d’oublier toutes les créatures que Dieu ait jamais faites, et même leurs œuvres, afin que ni ta pensée ni ton désir ne se lèvent et se tendent vers aucune d’entre'elles, pas plus au général qu’au particulier; laisse-les exister et ne t’en soucie points L’œuvre de l’âme qui plaît le plus à Dieu, la voici. Tous les saints et les anges ont joie de cet ouvrage et ils se hâtent d’y aider de toutes leurs forces. Les démons entrent tous en fureur lorsque tu t’y emploies, et ils s’efforcent 23 tant qu’ils peuvent d’y faire échec. Tous les humains en vie sur terre en sont merveilleusement assistés, bien que tu ne saches comment. Et les âmes en purgatoire, oui, sont soulagées de leur peine par la vertu de cette opération. Toi-même t’en trouves purifié et rendu vertueux plus que par toute autre œuvre. Et néanmoins c’est la plus facile de toutes, lorsqu’avec la grâce l’âme s’y sent portée, et c’est la plus tôt faite. Mais autrement elle est ardue, et c’est pour toi comme un prodige que de l’accomplir.

C’est pourquoi ne te relâche point, mais sois en travail jusqu’à tant que tu t’y sentes porté. Car dans les commencements lorsque tu le fais, tu ne trouves rien qu’une obscurité; et comme s’il y avait un nuage d’inconnaissance, tu ne sais pas quoi, excepté que tu sens dans ta volonté un élan nu vers Dieu. Cette obscurité et ce nuage sont, quoi que tu fasses, entre toi et ton Dieu, et ils font que tu ne peux ni clairement Le voir par la lumière de l’entendement dans ta ni Le sentir dans ton affection par la douceur de l’amour. raison

Donc, apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir, autant qu’il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de cette obscurité. Et si tu as volonté de t’efforcer activement ainsi que je t’en prie, j’ai toute confiance en Sa miséricorde que tu y parviendras. 23

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATRIÈME De la brièveté de cette œuvre, et comment on n’y peut parvenir par curiosité d’esprit ni imagination.

Mais afin que tu n’ailles point errer ni te représenter cette œuvre autrement qu’elle n’est, il me faut t’en dire un peu plus long, selon mon jugement.

Ce n’est pas un long temps que réclame cette œuvre, ainsi que le croient quelques-uns, pour son réel achèvement; c’est en effet l’opération la plus brève de toutes celles que puisse imaginer l’homme. Jamais elle ne dure plus, ni moins, qu’un atome/1, lequel atome, d’après la définition des vrais philosophes en la science d’astronomie, est la plus petite partie du temps : si petit qu’à cause de sa

/1. Atome, ou athome : environ 1/6 de seconde. L’heure, au moyen âge, se divisait en 60 ostenta, dont chacun comptait 376 atomi. (N. d. T.).

25 petitesse même il est indivisible et quasi incompréhensible. C’est lui, ce temps dont il est écrit : Tout le temps qui t’est donné à toi, à toi il sera demandé comment tu l’as dépensé. Et c’est raison que tu en rendes compte, car il n’est ni plus long ni plus court, mais il a la juste mesure, pas plus, de ce qui est au dedans le principal pouvoir agissant de ton âme : c’est-à-dire ta volonté. Car il peut y avoir et il y a, dans une heure de ta volonté, juste autant de vouloirs et de désirs, ni plus ni moins, qu’il y a d’atomes dans une heure.

Or si tu te trouvais, par la grâce, rétabli dans le premier état de l’âme humaine, telle qu’elle était avant le péché, alors, et avec l’aide de cette même grâce, tu serais maître de ce, ou de ces mouvements; et de cette sorte aucun n’irait se perdre, mais tous convergeraient et tendraient vers le souverainement désirable et suprême bien, lequel est Dieu. Car Il vient même à la convenance de notre âme par la mesure qu’Il donne à Sa Divinité; et notre âme également est à sa convenance par l’excellence originale de notre création «à Son image et à Sa ressemblance». Et par Lui-même seul, et rien que Lui en Lui-même, Il est pleinement suffisant, et encore bien plus, pour combler le vouloir et désir de notre âme. Et, par la vertu réformatrice de la grâce, notre âme est faite pleinement suffisante et capable de Le comprendre en entier, Lui qui est incompréhensible à toutes les facultés et pouvoirs de connaissance des créatures, autant angéliques qu’humaines : j’entends bien par la science, mais non par leur amour. Et c’est pourquoi je les nomme, 26 en ce cas, les facultés de connaissance.

Néanmoins, toutes les créatures qui ont intelligence, les angéliques comme les humaines, possèdent en elles-mêmes et chacune pour soi, une première puissance opérative principale, laquelle est nommée de connaissance, et une autre puissance opérative principale, laquelle est nommée de l’amour. Desquelles deux facultés, Dieu qui en est le créateur, reste toujours incompréhensible à la première, qui est celle de la connaissance; et à la seconde, qui est celle de l’amour, Il est tout compréhensible, pleinement et entièrement, quoique diversement pour chacun. De sorte qu’une seule même âme peut, par la vertu de l’amour, comprendre en elle-même Celui qui est en Soi pleinement suffisant — et incomparablement plus encore — pour emplir et combler toutes les âmes et tous les anges jamais créés. Et c’est ici l’immense et merveilleux miracle de l’amour dont l’œuvre jamais ne connaîtra de fin, puisqu’à jamais Dieu le fera et que jamais il n’interrompra de le faire. Que celui-là le voie, à qui la grâce a donné des yeux pour voir, car c’est une infinie bénédiction que d’en avoir le sentiment, et le contraire est une désolation infinie.

Et c’est pourquoi celui qui a été rétabli par la grâce à demeurer constant dans la garde des mouvements de sa volonté — puisqu’il ne peut être, de nature, sans ces mouvements — jamais ne sera dans cette vie sans quelque goût de l’infinie suavité, ni dans la béatitude du ciel sans sa pleine et complète nourriture. Aussi ne t’étonne donc pas si je te pousse et t’incite à cette œuvre. Car elle est 27 l’œuvre même, comme tu l’apprendras par la suite, que l’homme eût poursuivie s’il n’avait pas péché; c’est l’œuvre pour laquelle l’homme a été fait, et toutes choses pour l’homme, afin de lui prêter assistance et l’y pousser plus avant; et aussi est-ce en y travaillant que l’homme sera rétabli à nouveau. Car par le manquement à ce travail, toujours plus profondément l’homme tombe dans le péché, toujours plus loin et plus loin de Dieu. Mais à mettre et garder dans cette œuvre son continuel effort, sans plus, l’homme se relève de plus en plus du péché, toujours plus près et plus près de Dieu.

Et c’est pourquoi prends donc grandement garde au temps, et comment tu le dépenses : car rien n’est plus précieux que le temps. Un rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et perdu. Un gage que le temps est précieux, c’est que Dieu, qui en est le dispensateur, ne nous donne jamais deux temps à la fois, mais toujours l’un après l’autre. Ce qu’Il fait parce qu’Il ne veut point renverser l’ordre et le cours ordinal des causes dans Sa création. Car le temps est fait pour l’homme, et non l’homme pour le temps. Et c’est pour cela que Dieu, à qui appartient le gouvernement de la nature, ne veut point, par Son don du temps, précéder le mouvement de nature dans l’âme humaine, lequel mouvement a l’exacte mesure d’un temps, et rien que d’un temps. En sorte qu’au Jugement, l’homme n’aura point d’excuse à invoquer devant Dieu et, rendant compte du temps dépensé, il n’aura point à dire : «Vous m’avez donné deux temps à la fois, et je n’avais qu’un seul mouvement par fois.» 28

Mais tout plein de chagrin, voici que tu me dis; «Comment ferai-je? et puisque c’est ainsi que tu le dis, comment rendrai-je compte de chaque temps séparément? Moi qui jusqu’à ce jour, avec à présent vingt et quatre ans d’âge, n’ai jamais pris garde au temps. Maintenant, si je voulais rectifier, tu sais parfaitement, pour la raison même des paroles que tu as écrites plus haut, que cela ne se peut ni selon le cours naturel, ni par le secours de la grâce commune, et que je ne saurais à présent prendre garde et faire réparation que pour les seuls temps qui sont à venir. Et au surplus encore, je sais assurément, par le fait de mon excessive fragilité et de mon indolence d’esprit, que même pour ces temps à venir, je ne serai en aucune manière capable de veiller à plus d’un sur cent. De sorte que je suis véritablement prisonnier de ces raisons. Pour l’amour de Jésus, aide-moi maintenant!»

Très juste et fort exactement dit : pour l’amour de Jésus. Car dans l’amour de Jésus, là en effet sera ton aide et ton secours. L’amour a ce pouvoir, que toutes choses alors sont mises en commun. Aussi donc aime Jésus, et toute chose qu’il a sera tienne. Il est, par Sa Divinité, le créateur et dispensateur du temps. Il est, par Son humanité, le garde vrai du temps. Et par Sa Divinité ensemble et son humanité, Il est le Juge le plus exact, et qui demande compte du temps dépensé. C’est pourquoi unis-toi à Lui, par amour et par foi, et ainsi, par l’effet et vertu de ce lien, tu percevras en commun avec Lui, et avec tous qui par l’amour sont aussi liés à lui : c’est à savoir avec notre Dame 29 Sainte Marie qui était pleine de toutes grâces dans cette garde du temps, puis avec tous les anges du ciel, lesquels n’ont pu jamais perdre quelque temps que soit, et avec tous les saints au ciel et sur la terre, lesquels, par la grâce de Jésus, en vertu de l’amour, ont pris avec exactitude une juste garde du temps. Vois donc! ici se trouve le réconfort; médites-en clairement, et pour toi tires-en quelque profit.

Mais je t’avertis d’une chose entre toutes autres : Je ne vois pas qui pourrait prétendre à une communauté ainsi avec Jésus et Sa Mère équitable, avec Ses anges éminents et Ses saints, si ce n’est quelqu’un qui fasse de soi-même tous ses efforts et son possible afin d’aider la grâce dans cette garde du temps. De telle sorte qu’on le voie pour sa part, si petite soit-elle, venir en bénéfice à la communauté, ainsi que parmi eux, chacun pour la sienne, le fait.

Aussi donc donne ton attention à cette œuvre, et à sa merveilleuse manière, intérieurement, dans ton âme. Car pourvu qu’elle soit bien conçue, ce n’est qu’un brusque mouvement, et comme inattendu, qui s’élance vivement vers Dieu, de même qu’une étincelle du charbon. Et merveilleux est-il de compter les mouvements qui peuvent, en une heure, se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d’un seul mouvement entre tous ceux-là, pour qu’elle ait, soudain et complètement, oublié toutes choses créées. Mais sitôt après chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c’est la chute de nouveau 30 dans quelque pensée ou quelque action, exécutée ou non. Mais qu’importe? Puisque sitôt après, il s’élance de nouveau aussi soudainement qu’il l’avait fait avant.

Et ici peut-on se faire une brève idée de la manière de cette opération, et clairement discerner qu’elle est loin de toute vision, fausse imagination ou bizarrerie de pensée : car telle, elle serait produite, non par un aussi pieux et humble aveugle élan d’amour, mais par un esprit imaginatif, tout d’orgueil et de curiosité. Pareil esprit d’orgueil et de curiosité doit toujours être rabaissé et durement foulé aux pieds, si véritablement, cette œuvre, c’est dans la pureté du cœur qu’on la veut concevoir. Car quiconque, pour avoir entendu quelque chose de cette œuvre, soit par lecture soit par paroles, s’imaginerait qu’on puisse ou doive y parvenir par le travail de l’esprit; et dès lors s’assiérait et se mettrait à chercher dans sa tête comment elle peut bien être, et, dans cette curiosité, ferait travailler son imagination peut-être bien au rebours de l’ordre naturel, allant s’inventer une sorte et manière d’opérer, laquelle n’est ni corporelle ni spirituelle, — en vérité cet homme, qui que ce soit, est périlleusement dans l’erreur. À un tel point, même, qu’à moins que Dieu, dans sa grande bonté, n’accomplisse un miracle de miséricorde et ne lui fasse aussitôt quitter cet effort pour aller prendre conseil, humblement, de ceux qui ont l’expérience, cet homme alors tombera dans les folies frénétiques, ou encore dans d’autres grands péchés contre l’esprit ou illusions diaboliques, par lesquels il peut très facilement perdre tout ensemble 31 sa vie et son âme, maintenant et à jamais. C’est pourquoi donc, pour l’amour de Dieu, montre de la prudence dans cette œuvre et ne travaille en aucune façon par l’esprit ni par imagination; car je te le dis véritablement : elle ne peut être faite par le travail de ceux-là. Aussi laisse-les, et ne travaille point avec eux.

Et ne crois pas, parce que j’ai dit une obscurité ou un nuage, que ce puisse être quelque nuage de l’accumulation des humeurs qui flottent dans l’air, ni non plus une obscurité comme dans ta maison, de nuit, quand la chandelle est soufflée. Car une telle obscurité et un tel nuage, tu les peux imaginer par curiosité d’esprit, et avoir l’une devant tes yeux dans le plus lumineux jour de l’été; comme aussi, au contraire, dans la plus sombre nuit d’hiver, tu peux imaginer une brillante et claire lumière. Laisse une pareille fausseté. Je n’entends en rien cela. Car lorsque je dis obscurité, j’entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée : puisque tu ne la vois avec l’œil de l’esprit. Et pour cette raison il n’est point appelé un nuage de l’air, mais un nuage d’inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUIÈME Que dans le temps de cette œuvre, toutes les créatures qui jamais ont été, sont maintenant ou seront, et toutes les œuvres de ces mêmes créatures, doivent être cachées sous le nuage d’oubli.

ET si jamais tu devais parvenir en ce nuage, et que tu y demeures et travailles dedans comme je t’en prie, ce que tu dois, de même que ce nuage d’inconnaissance est au-dessus de toi entre toi et ton Dieu, c’est exactement de même mettre au-dessous de toi un nuage d’oubli entre toi et toutes les créatures jamais créées. Tu vas penser, peut-être, que tu es tout à fait loin de Dieu parce que ce nuage d’inconnaissance est entre toi et ton Dieu, mais très certainement, si la conception en est bonne, tu es bien plus loin de Lui quand tu n’as point un nuage d’oubli entre toi et les créatures qui puissent jamais avoir été ou être faites. Et si 33 souvent que je dise : toutes les créatures qui jamais aient été ou soient faites, aussi souvent j’entends non seulement ces créatures elles-mêmes, mais aussi toutes les œuvres et conditions de ces mêmes créatures. Je ne fais exception d’aucune créature, qu’elle soit corporelle ou spirituelle, ni non plus d’aucune condition ou œuvre d’aucune créature, qu’elle soit bonne ou mauvaise : et pour le dire en bref, toutes doivent être cachées sous le nuage d’oubli en l’occurrence.

Car quoiqu’il soit pleinement profitable parfois de penser à certaines conditions et actions de telles créatures particulières, néanmoins ici, en cette œuvre, le profit en est minuscule ou nul. Pourquoi donc? C’est que le souvenir ou la pensée de quelque créature que Dieu ait jamais faite, ou d’une quelconque de ses actions, est une manière de lumière spirituelle : car l’œil de ton âme est exactement fixé sur cela comme l’œil du tireur est fixé sur le but qu’il vise. Et je te dis une chose, c’est que tout ce à quoi tu penses, cela est au-dessus de toi pendant ce temps, et entre toi et ton Dieu : et d’autant plus es-tu loin et plus loin de Dieu, que tu as en l’esprit la moindre chose autre que Dieu.

Oui! et s’il est possible de le dire avec décence et convenance, pour cette œuvre, cela ne sert que peu ou à rien de penser à la bonté ou à la perfection de Dieu, ou à notre Dame, ou aux saints et anges dans le ciel, ou encore aux béatitudes du ciel c’est-à-dire par une considération spéciale, comme si tu voulais par cette considération nourrir ton propos et lui donner plus de force. Je suis dans 34 l’opinion qu’en aucune manière cela ne t’aiderait dans le cas et dans cette œuvre. Car encore qu’il soit bon de méditer sur la bonté de Dieu, et de L’aimer et glorifier pour cela, néanmoins il est de beaucoup meilleur de penser à son Être pur, et de L’aimer et glorifier pour Lui-même.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SIXIÈME Courte considération de l’œuvre dont s’agit, tirée d’une question.

Mais maintenant tu m’interroges et me dis «Comment vais-je penser à Lui, et qu’est-Il?» et à cela je ne puis te répondre que ceci : «Je n’en sais rien.»

Car par ta question tu m’as jeté dans cette même obscurité et dans ce même nuage d’inconnaissance où je voudrais que tu fusses toi-même. Car de toutes les autres créatures et de leurs œuvres, oui certes, et des œuvres de Dieu Lui-même, il est possible qu’un homme ait son plein de connaissance par la grâce, — et sur elles, il peut très bien penser; mais sur Dieu Soi-même, personne ne peut penser. C’est pourquoi laisserai-je toutes choses que je puis penser, et choisirai-je pour mon amour la chose que je ne puis penser. Car voici : Il peut bien être aimé, 36, mais pensé non pas. L’amour Le peut atteindre et retenir, mais jamais la pensée.

Aussi donc, quoiqu’il soit bon de penser parfois en particulier à la bonté et à la perfection de Dieu, et encore que ce soit une lumière et partie de la contemplation, néanmoins pourtant en cette œuvre, cela sera rejeté bas et couvert avec un nuage d’oubli. Et tu t’avanceras vaillamment par-dessus, mais prudemment, dans un pieux et joyeux élan d’amour, essayant de percer l’obscurité au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d’inconnaissance avec la lance aiguë de l’amour impatient; et ne t’en va de là pour chose qui arrive.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEPTIÈME Comment l’homme se gardera, dans cette œuvre, entre toute pensée, et particulièrement contre celles issues de la curiosité et astuce de l’esprit naturel.

. ET si quelque pensée se lève et continuellement se veut pousser de force au-dessus de toi, entre toi et cette obscurité, te questionnant et disant «Que cherches-tu? Et que voudrais-tu avoir?» Tu diras, toi, que c’est Dieu que tu souhaites posséder : «C’est Lui que je convoite, Lui que je cherche, et rien autre que Lui.»

Et si elle te demande : «Qu’est-ce que Dieu?» Dis-lui, toi, que c’est Dieu qui t’a fait, et racheté, et qui gracieusement t’a appelé à ce degré. «Et en Lui, tu diras, nulle et de rien est ton habileté.» Et c’est pourquoi tu ordonnes : «En-bas, toi, va-t’en en bas.» Et vite tu poses le pied dessus par un élan d’amour, toute sainte qu’elle te paraisse, et bien 38 qu’elle te semblât vouloir t’aider à Le chercher. Car peut-être bien voulait-elle te mettre en l’esprit divers très admirables et merveilleux aspects de Sa bonté, et affirmer qu’Il est toute douceur et tout amour, toute grâce et toute miséricorde. Et si tu veux l’écouter, elle ne demande pas mieux; car pour finir, et toujours plus te disputant ainsi, elle te distraira, toi, de l’amour, pour te mettre en l’esprit Sa Passion.

Et là, elle te fera voir la merveilleuse bonté de Dieu, et si tu l’écoutes, elle n’attend que cela. Car bientôt après, elle te montrera ta misérable vie ancienne, et peut-être, à y penser et à la voir, te ramènera-t-elle à l’esprit quelque lieu où tu as demeuré dans ce temps d’avant. De telle sorte que pour finir, et avant que tu t’en sois rendu compte, te voilà rejeté tu ne sais où dans la dissipation. Et la cause de cette dissipation, c’est que tu te seras prêté de bon gré tout d’abord à l’entendre, puis que tu lui auras répondu, que tu l’auras admise et reçue, et que tu l’auras laissée seule faire.

Et tout cependant, néanmoins, la chose qu’elle disait, tout ensemble était bonne et sainte. Et même si sainte, oui, que l’homme ou la femme qui croirait atteindre à la contemplation sans de nombreuses et attendries méditations sur sa propre misère, sur la Passion, la Bonté, l’Excellence et la Perfection de Dieu, avant d’y parvenir, certes se tromperait et manquerait son but. Mais ce néanmoins, il reste à l’homme ou femme qui longuement s’est employé à ces méditations, de les laisser pourtant, et de les rejeter et pousser très loin sous le nuage d’oubli, 39 s’il doit jamais pénétrer et percer un jour le nuage d’inconnaissance qui est entre lui et son Dieu. Aussi donc, quel que soit le moment où tu te disposes à cette œuvre, et quel, le sentiment d’y être appelé par la grâce de Dieu : élève alors ton cœur vers Lui, avec un mouvement et un élan d’humilité et d’amour, dans la pensée du Dieu qui t’a créé, et racheté, et qui t’a gracieusement appelé au degré où tu es, n’admettant aucune autre pensée que cette seule pensée de Dieu. Et même celle-ci, seulement si tu t’y sens porté : car un élan direct et nu vers Dieu est suffisant assez, sans aucune autre cause que Lui-même.

Et que si cet élan, il te convient l’avoir comme plié et empaqueté dans un mot, afin de plus fermement t’y tenir, alors ce soit un petit mot, et très bref de syllabes : car le plus court il est, mieux il est accordé à l’œuvre de l’Esprit. Semblable mot est le mot : DIEU, ou encore le mot : AMOUR. Choisis celui que tu veux, ou tel autre qui te plaît, pourvu qu’il soit court de syllabes. Et celui-là, attache-le si ferme à ton cœur, que jamais il ne s’en écarte, quelque chose qu’il advienne.

Ce mot sera ton bouclier et ton glaive, que tu ailles en paix ou en guerre. Avec ce mot tu frapperas sur ce nuage et cette obscurité au-dessus de toi. Et avec lui tu rabattras toutes manières de pensée sous le nuage de l’oubli. À tel point que, si quelque pensée t’importune d’en haut et te demande ce que tu voudrais posséder, tu ne lui répondras par aucunes paroles autres que ce mot seul. Et qu’elle argue de sa compétence en t’offrant d’expliquer ce 40 mot très savamment et de t’en exposer les qualités ou propriétés, dis-lui que tu veux le garder et posséder intact en son entier, et non point brisé ou défait.

Et si tu veux te tenir ferme en ce propos, sois bien sûr que pas un instant de plus, elle ne demeurera. Et pourquoi? Parce que tu ne veux ni la laisses se nourrir aux douces méditations sur Dieu, alléguées ci-dessus.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE HUITIÈME Un bon éclaircissement de certains doutes qui peuvent survenir en cette œuvre, tiré d’une question, par la réfutation de la propre curiosité et astuce de l’esprit humain naturel, et par la distinction des degrés et parties entre la vie active et la contemplative.

Or voici que tu m’interroges : «Et qu’est-ce donc, ce qui m’occupe ainsi durant cette couvre, et savoir si c’est chose de bien ou mauvaise? Car si c’était chose mauvaise, dis-tu, alors je m’émerveillerais qu’elle vînt à ce point accroître la dévotion de l’homme. Et souvent m’a-t-il bien semblé qu’il y avait un réconfort précieux à écouter ses dires. Et maintes fois y a-t-il, ce me semble, où elle m’a tiré les larmes du cœur, tantôt m’apitoyant sur la Passion du Christ, tantôt sur ma propre misère ou tant d’autres objets qui tous m’ont paru parfaitement 42 saints, et d’un grand bien pour moi. Aussi ne saurait-elle, à mon estime, être du tout mauvaise. Mais si la chose est bonne, et qu’au surplus elle me fasse un tel et si grand bien par ses dires et douces paroles, alors grandement je m’étonne et me demande pourquoi tu me dis de la rejeter, et si loin, sous le nuage d’oubli.»

Voici assurément qui me paraît une question pertinemment posée, et à laquelle je pense bien répondre, autant que je le pourrai dans ma faiblesse.

Et d’abord, lorsque tu me demandes ce qu’est cela, qui t’occupe et te presse si fort pendant cette œuvre, et même s’offre à t’y aider, je dis que c’est un vif et clair regard dans la lumière naturelle de ton esprit, lequel s’imprime dans ton âme.

Et quand tu me demandes si la chose est bonne ou mauvaise, je dis qu’en elle-même, il lui appartient d’être bonne toujours, selon sa nature. Pour cela : que c’est un rayon de la ressemblance de Dieu. Mais quant à son emploi, alors elle peut être bonne, ou mauvaise. Bonne, quand elle est, par la grâce, ouverte sur une vue de ta propre misère, sur la Passion, sur la bonté et sur les œuvres admirables de Dieu dans Ses créatures, tant corporelles que spirituelles. Auquel cas, il n’y a point à s’étonner qu’elle accroisse si pleinement ta dévotion, tout comme tu dis. Mais là où l’usage est mauvais, c’est quand l’enflent l’orgueil et la curiosité d’un grand savoir et connaissance livresques, tels que chez les doctes clercs; car les voilà empressés à se faire, non plus les humbles écoliers de la divinité et maîtres en la dévotion, mais les étudiants orgueilleux 43 du diable et maîtres des vanités et du mensonge. Pour tous les autres hommes ou femmes, quels qu’ils soient, religieux ou séculiers, aussi l’usage ou emploi de cet esprit naturel est mauvais, lorsque l’enflent l’orgueil et la curiosité de tous les talents mondains, les charnelles pensées de convoitise devant la louange du monde, et la possession des richesses, des vaines plaisances et des flatteries d’autrui.

Et lorsque tu me demandes pourquoi tu as à la rejeter sous le nuage de l’oubli, quand la chose est ainsi, et telle que selon sa nature elle est bonne, et par suite, selon que tu en uses proprement, elle te fait tant de bien et accroît tellement ta dévotion; je réponds à ceci et te dis : Que tu dois parfaitement comprendre qu’il y a deux manières de vivre en la Sainte Église.

La première est la vie active et la seconde est la vie contemplative. L’active est la vie inférieure, et la contemplative, supérieure. La vie active a deux degrés, un supérieur et un inférieur, de même que la vie contemplative aussi a deux degrés, un inférieur et un supérieur. Mais aussi ces deux vies sont-elles à ce point couplées ensemble que, bien qu’elles puissent être diverses en quelque endroit, néanmoins ni la première ni la seconde ne saurait être pleinement sans quelque partie de l’autre. Pourquoi cela? Parce que cette part qui est la supérieure de la vie active, c’est aussi cette même part qui est l’inférieure de la vie contemplative. De telle sorte qu’un homme ne saurait être pleinement actif, qu’il ne soit pour partie contemplatif; 44 ni non plus contemplatif absolument, pour autant qu’on le puisse être ici; qu’il ne soit pour une part actif. La condition de la vie active, c’est d’avoir tout ensemble et son commencement et sa fin dans cette vie; mais non la vie contemplative, laquelle commence bien en cette vie, mais pour durer sans connaître de fin. Et la raison? C’est que la part que Marie a choisie, jamais elle ne lui sera ôtée. La vie active est troublée, agitée et travaillée par maints objets; mais la contemplative, elle, demeure assise dans la paix avec un objet unique.

La vie active inférieure, ce sont les honnêtes bonnes œuvres matérielles de charité et de miséricorde. Sa part supérieure, laquelle est l’inférieure de la vie contemplative, ce sont les efficaces méditations spirituelles et l’attentive considération par l’homme, avec chagrin et contrition, de sa propre misère; de la Passion du Christ. et de ses serviteurs, avec pitié et compassion; des admirables dons de Dieu, de Sa bonté et de Ses œuvres dans toutes Ses créatures corporelles et spirituelles, avec actions de grâces et louanges. Mais, la plus haute part de la contemplation, autant qu’elle peut se faire ici, consiste tout entière en cette obscurité et ce nuage d’inconnaissance, et avec un élan d’amour et une aveugle considération de l’Être pur de Dieu, uniquement Lui-même.

L’homme, dans la vie active inférieure, est en dehors de soi et au-dessous de soi. Dans la vie active supérieure, et partie inférieure de la contemplative, l’homme est au dedans de soi et égal à soi-même. Mais dans la vie contemplative supérieure, 45 c’est au-dessus de soi qu’il est, et sous son Dieu. Au-dessus de soi-même : car la victoire qu’il se promet, avec le secours de la grâce, est par delà le point qu’on ne peut plus prétendre atteindre par nature; ce qui est d’être attaché et uni à Dieu en esprit, en unité d’amour et en conformité de volonté.

Et tout justement comme il est impossible à la raison humaine d’admettre, pour un homme, qu’il en vienne à la part supérieure de la vie active, s’il n’a, du moins, cessé et quitté pour un temps la part inférieure; exactement de même aussi est-il qu’un homme ne pourra point passer à la part supérieure de la vie contemplative, s’il n’a, du moins, cessé et quitté pour un temps sa part inférieure. Et autant est-ce chose illégitime et qui va à l’échec, que de vouloir et prétendre s’asseoir dans ses méditations, tout en conservant néanmoins son attention fixée à l’extérieur sur les travaux du corps, faits ou à faire, aussi saints qu’ils puissent être par ailleurs en eux-mêmes; autant assurément est-il inadmissible et un échec certain, de prétendre et vouloir œuvrer dans cette obscurité et ce nuage d’inconnaissance en un affectueux élan d’amour pour Dieu Lui-même, tout en laissant s’élever au-dessus de soi et se pousser entre soi et son Dieu, quelque pensée ou quelque méditation sur les admirables dons de Dieu, Sa bonté et ses œuvres dans chacune de Ses créatures corporelles et spirituelles, — autant saintes que puissent être, par ailleurs, ces pensées elles-mêmes, autant réconfortantes et profondes! 46

Et c’est la raison pourquoi je te dis et prie de rejeter une telle pensée affutée et subtile, et de la recouvrir d’un très épais nuage d’oubli, quelque sainte qu’elle soit et te faisant promesse plus que jamais de t’assister et aider dans ton propos. Et le pourquoi, c’est que l’amour peut, dans cette vie, atteindre Dieu; mais la science non point. Et tout le temps que l’âme demeure en ce corps mortel, la pointe de notre intelligence à l’égard des choses spirituelles, et tout particulièrement de Dieu, est souillée toujours plus de toutes sortes d’imaginations, par la faute desquelles notre travail ne peut être qu’impur. Et la grande merveille, ce serait que par là nous ne fussions induits en mainte erreur.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE NEUVIÈME Qu’en le temps de cette œuvre, le souvenir de la créature la plus sainte qu’ait jamais faite Dieu est plus nuisible que profitable.

ET c’est pourquoi ce mouvement aigu de ton intelligence, qui toujours vient t’importuner quand tu te mets à cette œuvre, il faut toujours qu’il soit foulé aux pieds; car si toi, tu ne le foules, c’est lui qui te foulera. Et ainsi, lorsque tu crois au mieux et t’imagines demeurer en cette obscurité et n’avoir en ton esprit rien autre que Dieu seul, si tu y regardes véritablement, tu trouveras ton esprit, non point occupé de cette obscurité, mais d’une claire considération de quelque objet au-dessous de Dieu. Et cela étant, assurément cette chose est au-dessus de toi dans le moment, et entre toi et ton Dieu. C’est pourquoi, aie donc à dessein de rejeter de semblables et claires considérations, 48 seraient-elles saintes et favorables comme jamais. Car je te dis une chose : c’est que plus profitable pour la santé de ton âme, et plus valable en soi, et plus plaisant à Dieu et à tous les saints ou anges au ciel, — oui! et plus secourable à tous tes amis de corps et d’esprit, vifs ou morts, — est cet aveugle élan d’amour vers Dieu en Lui-même, et un tel et secret empressement en ce nuage d’inconnaissance; et je te dis qu’il est meilleur pour toi de le posséder et avoir dans ton sentiment spirituel, que d’avoir les yeux de ton âme ouverts sur la contemplation ou considération de tous les anges ou saints au ciel; ou qu’elle soit baignée dans toute l’allégresse et la mélodie de la béatitude où ils sont.

Et remarque bien que tu n’as point à t’étonner de ceci; car si tu pouvais toi-même le voir aussi clairement qu’il est possible, par la grâce, de le pressentir en cette vie, alors tu penserais comme je dis. Mais sache bien et sois assuré que la claire vision, on ne l’aura jamais en cette vie; le sentiment, toutefois, on peut l’avoir, par grâce, et avec la permission de Dieu. Et c’est pourquoi élève donc ton amour à ce nuage; ou plutôt, pour parler selon la vérité, laisse Dieu tirer ton amour à ce nuage; et tâche pour toi, avec le secours de Sa grâce, d’oublier tout le reste.

Car lorsqu’un simple souvenir de quelque objet au-dessous de Dieu, pourtant involontaire et non délibéré, déjà t’éloignes beaucoup plus de Dieu que s’il ne s’était imposé, et te nuit par cela qu’il te rend d’autant plus incapable d’avoir, par expérience, le sentiment du fruit de Son amour, — que 49 sera-ce donc si tu jettes volontairement et délibérément un tel souvenir en travers de ton propos, et quel obstacle ne va-t-il pas y mettre? Et puisque le souvenir de quelque saint en particulier, ou de tout objet purement spirituel, déjà est un pareil obstacle pour toi, qu’en sera-t-il du souvenir de quelque homme vivant dans sa chair misérable ou de tout autre objet matériel ou mondain? Et combien n’en seras-tu pas empêché dans cette œuvre?

Ce n’est pas que je dise qu’une semblable idée soudaine et nue de quelque bon et spirituel objet au-dessous de Dieu, tout involontaire et non délibérée, ou même volontairement suscitée et choisie dans l’intention d’accroître ta dévotion, encore qu’elle soit nuisible au mode et à la manière de cette œuvre, — ce n’est pas que je dise qu’elle soit par là chose mauvaise. Non! Dieu ne permettrait point que tu le prisses ainsi. Mais je dis que, tant bonne et sainte qu’elle soit, néanmoins, dans cette œuvre, elle fait plus d’empêchement que de profit. Pour ce temps-là et ce moment, veux-je dire. Et pourquoi? C’est que celui qui cherche Dieu avec perfection, celui-là, pour finir, ne va point s’arrêter et reposer dans le souvenir de quelque saint ou d’un ange du ciel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIXIÈME Comment un homme connaîtra que sa pensée n’est point péché ; ou si elle l’est, quand c’est péché mortel et quand, véniel.

Par contre, il n’en est plus du tout ainsi du souvenir de quelque homme ou femme vivant en cette vie, ni non plus d’un objet corporel ou mondain, quel qu’il soit. C’est, en effet, que la pensée brusque et soudaine de l’un d’entre eux, venue en toi contre ta volonté et ton consentement, bien qu’elle ne puisse t’être imputée à péché — puisque c’est là le travail contre toi du péché originel, duquel, dans le baptême, tu as été purifié — néanmoins, si elle n’était promptement contrôlée et ce soudain élan promptement rabattu, très vite ton faible cœur charnel y serait entraîné : soit par une sorte ou l’autre de complaisance, si c’est là un objet qui te plaît ou t’a plu autrefois; soit par une sorte ou 51 l’autre de ressaut, si c’est là un objet que tu crois douloureux pour toi ou qui te fut autrefois douloureux. Et cet attachement, s’il peut être mortel de nouveau pour ceux, hommes et femmes, qui vivent de la vie charnelle et qui étaient auparavant dans le péché mortel; pour toi, cependant, et pour tous ceux qui ont, dans une volonté fidèle, abandonné le monde, lesquels sont par engagement et obligation en quelque degré de la vie religieuse dans la sainte Église, ouvertement ou en secret, quel que soit, — et par suite ne sont point gouvernés de leur propre volonté et leur estimation personnelle, mais par la volonté et le conseil de leurs maîtres et supérieurs, quels qu’ils soient, religieux ou séculiers, — un tel attachement par complaisance ou ressaut du cœur charnel n’est cependant, pour ceux-là tous, que péché véniel. Et la cause en est au profond appui et enracinement en Dieu de votre but et intention, accomplis dès le commencement de votre vie en cet état où vous êtes venus, avec l’assistance et conseil d’un prudent Père, votre témoin.

Mais il n’en est pas moins que cette complaisance ou ressaut attaché à ton cœur charnel, pour peu qu’il y soit admis à demeurer quelque temps sans réprimande, alors et pour finir s’attache au cœur spirituel, ce qui est dire à la volonté, avec le plein consentement : ce qui, alors, est péché mortel. Et c’est ce qui arrive quand toi-même, ou l’un de peux que j’ai nommés, appelle intentionnellement en soi le souvenir de quelque homme ou femme vivant en cette vie, ou autrement quelque objet matériel ou mondain. Si bien que si c’est là un objet qui te blesse ou t’a blessé autrefois, en toi s’élève une passion furieuse et une soif de vengeance, lesquelles ont pour nom la Colère; ou autrement, on le repousse par le dédain et quelque manière de dégoût de cette personne, avec pensées méprisantes et jugements qui condamnent, ce qui a nom : l’Envie. Ou encore c’est une lassitude et un manque de goût pour toute action et bonne occupation, tant corporelle que spirituelle, ce qui a nom Paresse.

Et si c’est là un objet qui te plaise ou t’a plu autrefois, alors s’élève en toi une grande délectation à y penser, quelle que puisse être cette chose. Si bien que tu reposes en cette pensée et finis par y attacher ton cœur, et ta volonté aussi bien; et à cela se repaît ton cœur charnel : à tel point que tu penses dans le moment n’avoir d’autre bien à convoiter, que de vivre toujours et reposer en pareille paix avec la chose à laquelle tu penses. Or, cette pensée que tu attires en toi ou autrement accueilles quand elle y est venue, et en laquelle tu reposes avec tant de délectation, si elle touche à l’excellence de ta nature ou de ton savoir, à la grâce reçue ou au degré atteint, aux faveurs ou à la beauté, alors elle est Orgueil. Et si elle va aux biens terrestres de quelque sorte, aux richesses ou mobiliers quelconques dont on puisse être maître ou possesseur, alors c’est Convoitise. Si c’est aux mets délicats et breuvages, ou à quelque autre façon de délices que l’homme puisse goûter, alors c’est Gloutonnerie, comme dit Gourmandise. Et si c’est d’amour ou de plaisance qu’elle parle, de 53 caresses charnelles quelles que soient, de l’apprêt ou de la flatterie des charmes de quelque homme ou femme vivant en cette vie, et de toi-même autant : alors c’est Lubricité et Luxure.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE ONZIÈME Qu’un homme devrait peser toute pensée et mouvement intérieur, quels qu’ils soient, et toujours se garder de l’indifférence quant au péché véniel.

SI je parle ainsi, ce n’est pas que je croie que vous soyez, toi ou tous autres que j’ai dits, coupables et accablés d’aucun péché pareil; mais c’est que je voudrais que tu te gardasses de manquer à peser chaque pensée et chaque mouvement intérieur quel qu’en soit l’objet, et que tu t’employasses activement à détruire tout premier mouvement et pensée aux choses où tu pourrais ainsi pécher.

Car je te dis ceci : celui-là qui ne pèse point, ou prend légèrement, la première pensée — oui! même s’il n’y a en elle aucun péché — il n’échappera pas, quel soit-il, à l’indifférence quant au péché véniel. À ce péché véniel, il n’est personne, en cette vie mortelle, qui y échappe absolument. Mais à 55 l’indifférence quant au péché véniel, toujours échapperont tous vrais disciples en la perfection : car autrement, je ne serais point étonné qu’ils tombassent bientôt en péché mortel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DOUZIÈME Que par l’efficace et vertu de cette œuvre non seulement le péché est détruit, mais aussi les vertus suscitées.

C’est donc pourquoi, si tu veux te tenir et ne point tomber, n’aie d’arrêt ni de cesse jamais en ton propos : mais toujours et plus, frappe sur ce nuage d’inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu, avec la lance aiguë de l’impatient amour; détourne-toi en horreur de penser à quelque objet que ce soit au-dessous de Dieu; et ne t’en va de là pour chose qui arrive.

Car c’est par cette œuvre seule et en elle seulement, que tu détruis le fondement et la racine du péché. Jeûne comme jamais, veille plus tard que jamais, lève-toi plus tôt que jamais, comme jamais couche-toi durement, harasse-toi comme jamais, oui! et même s’il était permis de le faire — ce qui 57 n’est pas — arrache-toi les yeux, coupe-toi la langue, bouche-toi les oreilles et les narines hermétiquement comme jamais, et encore tranche-toi les membres et inflige à ton corps toutes les peines et souffrances imaginables : rien de cela ne t’aidera en rien. Toujours en toi seront le mouvement et l’assaut du péché.

Hélas! et quoi encore? Verse des larmes autant comme jamais par regret et chagrin de tes péchés, ou avec la pensée de la Passion du Christ; ou bien, plus vives que jamais, te soient présentes à l’esprit toutes les joies du ciel. Quel en sera l’effet, en ce qui te concerne? Assurément beaucoup de bien, grand secours, grand profit et beaucoup de grâce en retireras-tu. Mais en comparaison avec l’aveugle élan d’amour, c’est tout si peu que rien, ce que cela fait, ou peut faire, sans lui. Tandis qu’il est en lui-même, et sans les autres, la meilleure part de Marie; eux, sans lui, n’avancent qu’à bien peu, ou à rien. Car non seulement il détruit le fondement et la racine du péché autant qu’il se peut faire ici, mais par là suscite les vertus. Qu’il soit bien véritablement conçu, — et véritablement toutes les vertus s’y trouveront, et conçues à la perfection, et comprises sensiblement en lui, sans nul mélange d’intention. Et jamais homme n’aurait sans lui tant de vertus, qu’elles ne soient toutes mêlées d’une intention faussée, laquelle est cause qu’elles seraient imparfaites.

Car la vertu n’est rien d’autre, en effet, qu’une affection ordonnée et mesurée, et pleinement dirigée sur Dieu pour Lui-même. Pourquoi? C’est qu’Il est en Lui-même la pure cause et fin de toutes les vertus : 58 au point que si quelqu’un portait une vertu qui eût pour cause, mêlée à Dieu, une autre raison encore — oui! et quand bien Dieu serait encore la principale —, il n’en reste pas moins que cette vertu est alors imparfaite. Comme ainsi l’on pourra voir, pour l’exemple, en une vertu, ou en deux, plutôt qu’en toutes les autres : et telles seront parfaitement l’humilité et la charité. Car quiconque peut, ces deux-là, les gagner et avoir clairement : il n’a rien besoin de plus. Parce que les ayant, il a tout.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TREIZIÈME Ce qu’en elle-même est l’humilité ; et quand parfaite elle est, et quand imparfaite elle est.

Voyons donc en premier la vertu de l’humilité : comment elle est imparfaite quand elle a pour cause, mêlée à Dieu, quelque autre raison, encore qu’Il soit la principale; et comment elle est parfaite avec Dieu en Lui-même pour seule fin. Et d’abord faut-il savoir ce qu’est en elle-même l’humilité, si toutefois la chose peut être clairement vue et comprise; sur quoi, plus véritablement pourra-t-on concevoir, dans la vérité de l’esprit, quelle en est la cause.

\L’humilité n’est en elle-même rien d’autre que la vraie connaissance et le sentiment vrai, pour l’homme, de ce qu’il est en soi-même. Car bien assurément, qui peut se voir soi-même en vérité et sentir ce qu’il est, en vérité celui-là sera humble. 60

Et à cette humilité sont deux causes, lesquelles voici : La première est la souillure, misère et fragilité de l’homme, auxquelles il est tombé par le péché, et dont il lui appartient de garder sentiment à tous les instants qu’il vit en cette vie, quelque saint qu’il puisse être. La seconde, cst le surabondant Amour et la Perfection de Dieu en Soi-même, à la considération desquels toute nature est dans le tremblement; et tous les grands clercs sont des fous; et tous les saints et tous les anges sont aveugles. Tellement que, si ce n’était qu’Il mesurât, dans la sagesse de Sa Divinité, la contemplation de chacun après sa capacité selon la nature et selon la grâce, je défaille à dire ce qu’il leur arriverait.

La seconde de ces deux causes est parfaite; et la raison, c’est qu’elle durera toujours et sans aucune fin. Mais la première ci-dessus, est par contre imparfaite; et pourquoi? c’est que non seulement elle tombe quand prend fin cette vie, mais encore bien souvent peut-il arriver qu’une âme en ce corps mortel, par abondance de grâce en multiplication de son désir — aussi souvent et aussi longtemps que daigne Dieu y opérer ainsi — peut avoir tout soudain et parfaitement perdu et oublié toute idée et tout sentiment de son être, sans plus aucun souci ou de sa sainteté ou de sa misère antérieure. Mais que la chose arrive rarement ou fréquemment à une âme ainsi disposée, de toute façon elle ne persiste qu’un très bref instant, à mon avis : mais durant cet instant elle est parfaitement humble, n’ayant idée ni sentiment d’une cause, autre que la principale. Tandis que chaque fois qu’elle connaît 61 et ressent l’autre cause mêlée à celle-ci — et quand même celle-ci serait la principale — alors l’humilité est imparfaite.

Mais toujours, néanmoins, elle est bonne; et toujours nécessaire est-il de l’avoir. Et que Dieu te préserve de le prendre autrement que j’ai dit.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATORZIÈME Que sans venir d’abord à l’humilité imparfaite, il est impossible à un pécheur de parvenir en cette vie à la vertu parfaite d’humilité.

Car encore que je l’appelle humilité imparfaite, néanmoins, c’est d’autant que j’aurai eu la connaissance vraie et le sentiment de moi-même tel que je suis, que le plus vite me sera donnée, avec la cause parfaite, la vertu de l’humilité elle-même : et plus vite que si tous les saints et les anges du ciel, et tous les hommes et femmes de la sainte Église sur la terre, religieux ou séculiers de tous degrés, tous ensemble se mettaient à ne faire rien d’autre que prier Dieu afin que j’aie l’humilité parfaite. Oui, et même encore est-il impossible à un pécheur d’avoir, ou de conserver l’ayant eue, cette vertu parfaite de l’humilité sans l’autre.

Et c’est pourquoi saigne et sue tant que tu peux 63 et pourras, afin d’avoir, de toi-même, la connaissance vraie et le sentiment de ce que tu es. Car alors, je pense que peu après tu auras une expérience de Dieu, la connaissance vraie et le sentiment de ce qu’Il est. Non pas tel qu’Il est en Soi-même, puisque cela nul ne le peut, fors Lui-mêm ni encore tel que tu Le connaîtras dans la béatitude, ensemble avec le corps et l’âme. Mais tel qu’il est possible de Le connaître d’expérience, avec Sa permission, pour une âme humble et vivant en ce corps mortel.

Et ne pense pas, parce que j’ai posé à cette humilité deux causes, l’une parfaite et imparfaite l’autre, que je veuille par là te voir quitter le travail à propos de l’imparfaite humilité pour te mettre entièrement à vouloir la parfaite. Non point, assurément : car m’est avis que jamais tu ne l’aurais ainsi. Mais ce que jusqu’ici j’ai fait, je l’ai fait parce que je voulais te dire et aussi que tu visses l’excellence de cet exercice spirituel et sa précellence sur tous autres, physiques et spirituels, tels que peut ou pourrait les faire l’homme avec l’aide de la grâce. Comment il est aussi que cet amour intime, secrètement pressant en pureté d’esprit l’obscur nuage d’inconnaissance qui est entre toi et ton Dieu, véritablement et parfaitement contient en lui la parfaite vertu d’humilité, sans nulle particulière ou claire considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Et encore parce que je voulais que tu connusses laquelle était l’humilité parfaite, et que tu la posasses comme un signe devant l’amour de ton cœur, et que tu fisses ainsi pour toi 64 et pour moi. Enfin, parce que je voulais que, par cette connaissance, tu devinsses plus humble. Car c’est souventes fois que le défaut de connaissance est cause, à mon avis, de beaucoup d’orgueil. Et peut-être eût-il pu se faire que, ne connaissant laquelle était la parfaite humilité, et ayant cependant quelque petite connaissance et sentiment de celle que j’appelle l’humilité imparfaite, tu te fusses imaginé avoir déjà presque atteint l’humilité parfaite : de telle sorte, ainsi, que tu te fusses trompé toi-même, croyant en être à une totale humilité alors que tu eusses été tout prisonnier d’un horrible et puant orgueil.

Et c’est pourquoi efforce-toi donc de travailler à cette humilité parfaite, car elle a qualité telle que quiconque la possède, et durant tout le temps où il l’a, ne péche point, et non plus ne péchera beaucoup par après.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUINZIÈME Une courte démonstration contre leur erreur : ceux qui disent qu’il n’est plus parfaite cause à l’humilité, que la connaissance par un homme de sa propre misère.

Et aussi fie-toi fermement à ceci, qu’il y a une humilité parfaite telle que j’ai dit, et qu’il est possible par la grâce d’y parvenir en cette vie. Ce que j’affirme pour la confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu’il n’y a plus parfaite cause d’humilité que celle qui ressort du souvenir de notre misère et des péchés que nous avons commis.

J’accorde bien que pour ceux qui ont été dans l’habitude du péché, comme je le suis et ai été moi-même, c’est une très-nécessaire et efficace cause d’humilité que le souvenir de notre misère et des péchés que nous avons commis, tant et jusqu’au moment que soit grattée en grande part la grande 66 rouille du péché, et ce, avec l’attestation de notre conscience et de notre directeur spirituel. Mais pour les autres qui sont comme innocents, n’ayant jamais péché mortellement par volonté déterminée en connaissance de cause, mais seulement par fragilité et par ignorance, et qui se font contemplatifs; — et pour nous deux également, qui nous sentons la vocation par la grâce, et le désir d’être contemplatifs, après, toutefois, qu’au témoignage de notre conscience et de notre directeur spirituel nous serons assurés d’un légitime amendement par la contrition et par la confession, comme aussi par l’obéissance aux statuts et ordonnances de la sainte Église — il y a, sur celle-là, une autre cause d’humilité : et aussi loin au-dessus d’elle que la vie de notre Dame Sainte Marie est au-dessus de celle du pénitent le plus pécheur de la sainte Église; ou que la vie du Christ est au-dessus de la vie de n’importe qui en ce monde; ou encore que la vie d’un ange, lequel n’a jamais senti — ni ne sentira — la fragilité, est au-dessus de la vie du plus fragile des humains sur cette terre.

Car s’il en allait ainsi, et qu’il n’y eût point d’autre cause plus parfaite d’humilité que de voir et sentir notre misère et fragilité, alors je demanderais à ceux qui le prétendent : quelle cause avaient-ils à leur humilité, ceux qui n’ont jamais vu ni senti — et jamais non plus n’auront en eux — la misère ni l’assaut du péché, tels que notre Seigneur Jésus-Christ, notre Dame Sainte Marie, et tous les saints et anges dans le ciel? Or, à cette perfection ainsi qu’à toutes autres, notre Seigneur Jésus-Christ nous 67 appelle Lui-même en l’Évangile, où il commande que nous soyons par faits, par la grâce, tout comme Il est Lui-même, par nature.

(Estote ergo vos perfecti, sicut & pater vester cœlestis perfectus est.)

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEIZIÈME Que par la vertu de cette œuvre, un pécheur sincèrement tourné et appelé à la contemplation parvient plus vite à perfection que par aucune autre œuvre ; et que par elle, il peut plus tôt avoir de Dieu le pardon de ses péchés.

VOIS-LE bien : nul n’irait penser qu’il y ait de la présomption à oser, fût-on le plus misérable pécheur en cette terre, — mais après s’être convenablement amendé, et après avoir ressenti en soi l’appel de cette vie appelée contemplative dans l’assentiment et de sa conscience et de son directeur spirituel — à oser, prendre sur soi et porter un humble élan d’amour vers son Dieu, pressant secrètement ce nuage d’inconnaissance, lequel est entre l’homme et son Dieu. Lorsque notre Seigneur s’adressant à Marie, et en sa personne à tous les pécheurs, lui dit «Tes péchés sont remis», ce n’est point alors pour 69 le seul souvenir de ses péchés ni pour le grand chagrin qu’elle en avait, ni non plus pour l’humilité qu’elle avait gagnée au regard seulement de sa misère. Mais pourquoi donc alors? Assurément parce qu’elle avait beaucoup d’amour.

Regarde! Ici les hommes peuvent voir ce qu’une secrète presion d’amour peut gagner de notre Seigneur, devant toutes les autres œuvres auxquelles l’homme peut penser. Et pourtant je ne nie pas qu’elle ressentît le plus grand chagrin et très amèrement pleurât de ses péchés, ni qu’elle fût tout emplie d’humilité au souvenir de sa misère. Et ainsi ferons-nous, nous qui sommes et avons été des misérables et des pécheurs endurcis : et toute notre vie durant soit le regret affreux et merveilleux de nos péchés, que nous soyons tout emplis d’humilité au souvenir de notre misère!

Mais comment? Certainement comme a fait Marie. Elle, qui pourtant ne pouvait pas ne pas sentir en son cœur le plus profond chagrin de ses péchés, — puisqu’elle les portait, en effet, avec elle où qu’elle allât sa vie durant, liés ensemble comme un fardeau déposé et pesant secrètement dans la caverne de son cœur, en sorte qu’ils ne fussent jamais oubliés — bien cependant on peut le dire et affirmer selon l’Écriture : elle avait néanmoins un plus profond chagrin au cœur, une plus douloureuse aspiration et plus profonde impatience, oui! et elle languissait beaucoup plus — presque jusqu’à la mort — de son manque d’amour, encore qu’elle fût pleine d’amour. Et de cela tu n’as point à t’étonner, car c’est la condition de l’amant véritable, 70 que toujours plus il aime, et plus il manque et aspire à l’amour.

Et cependant elle savait bien, et elle sentait bie en elle avec une rigoureuse vérité, que sa misère était plus horrible que celle de quiconque, et que ses péchés avaient mis, entre elle et son Dieu qu’elle aimait tant, une division; et donc aussi que c’étaient eux, pour une grande part, qui étaient cause qu’elle souffrît tant et languît tellement de son manque d’amour. Mais sur cela, quoi donc? Descendit-elle pour cela des hauteurs de son désir dans les abîmes de sa vie pécheresse? et se mit-elle à fouiller dans l’horrible et puante fange et le fumier de ses péchés, pour les tirer un à un, chacun avec ses circonstances, afin d’avoir regret et de pleurer sur chacun d’eux? Non point! Certainement elle ne le fit pas. Et pourquoi? Parce que Dieu lui avait donné, par Sa grâce, et fait comprendre au dedans de son âme qu’elle n’en viendrait jamais à bout ainsi. Car par là elle eût plutôt fortifié en elle, avec la certitude, son aptitude de grande pécheresse, bien avant de gagner par cette entreprise le plein pardon de chacun et de tous ses péchés.

Et c’est pourquoi elle suspendit son amour et impatient désir en ce nuage d’inconnaissance; et elle s’apprit à aimer cela, que jamais elle ne pourrait voir clairement en cette vie par la lumière de l’entendement dans sa raison, ni sentir positivement dans son affection par la douceur de l’amour. À tel point que maintes fois elle n’avait plus guère en précis souvenir si elle avait été une pécheresse ou non. Oui, et maintes et maintes fois, je le crois, 71 elle était si profondément adonnée à l’amour de Sa Divinité, qu’elle n’avait pour ainsi dire plus nul regard à la beauté de Son précieux et très saint corps, en lequel Il habitait très-adorablement, parlant et prêchant devant elle; ni d’ailleurs à aucun autre objet, pas plus corporel que spirituel. Telle est la vérité, à ce qu’il semble, d’après l’Évangile.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-SEPTIÈME Que le vrai contemplatif n’a point envie de se mêler de vie active, ni d’aucune chose faite ou dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs pour s’excuser.

DANS l’Évangile selon saint Luc, il est écrit que lorsque notre Seigneur était dans la maison de Marthe et sa sœur, tout le temps que Marthe s’activait à préparer Son repas, Marie, sa sœur, était assise à Ses pieds. Et à écouter Sa parole, elle n’avait point d’égard au travail de sa sœur, bien que ce travail fût œuvre bonne et sainte puisqu’il est, en effet, la part première de la vie active; et non plus elle n’avait d’égard à Sa très-précieuse Personne en Son corps très-saint, ni non plus à la douceur de parole et de voix de Son Humanité, — bien que ce fût encore meilleur et plus saint, puisque c’est là la seconde partie de la vie active, et première de la vie contemplative.

Mais à la très-souveraine sagesse de Sa Divinité, que la ténèbre des paroles de Son Humanité enveloppait, à cela, elle avait égard avec tout l’amour de son cœur. Et de là, elle ne voulait bouger pour rien de ce qu’elle voyait ou entendait dire ou faire à son sujet; mais elle demeurait assise et tout silence dans son corps, avec de doux élans secrets et son fervent amour se pressant contre ce haut nuage d’inconnaissance entre elle-même et son Dieu. Car une chose je te dis : c’est qu’il n’y a jamais eu, et jamais il n’y aura si pure créature en cette vie, si hautement ravie en contemplation et amour, qu’il n’y ait encore au-dessus un haut et prodigieux nuage d’inconnaissance entre elle et son Dieu. Et c’est en ce nage que Marie était occupée avec tout l’empressement secret de son amour. Pourquoi? Parce que c’était là et la meilleure et la plus sainte part de la contemplation qui puisse se faire en cette vie; et de cette part, elle n’avait cure ni désir de bouger pour rien. Tant et si bien que lorsque sa sœur Marthe se plaignit d’elle à notre Seigneur et Le pria de commander à sa sœur qu’elle se levât, et l’aidât, et ne la laissât point seule ainsi à se donner de la peine et travailler, elle demeura assise et tout silence, et pas un mot ne répondit, ni même un geste fit contre sa sœur, pour quelque plainte que celle-ci pût faire. Rien d’étonnant : elle avait un autre travail à faire, duquel Marthe ne savait rien. Et c’est pourquoi elle n’avait point loisir de l’écouter, ni de répondre à sa plainte.

Vois donc, mon ami! ces œuvres et les paroles et les gestes, lesquels tous nous sont montrés entre notre Seigneur et ces deux sœurs, le sont en exemple de ce que tous les actifs et tous les contemplatifs ont été depuis en la sainte Église, et seront jusqu’au jour du Jugement. Car, par Marie il faut comprendre tous les contemplatifs, lesquels aussi conformeront leur vie à la sienne; et par Marthe, les actifs de la même façon, et pour la même raison à sa ressemblance.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-HUITIÈME Comment et jusqu’à ce jour tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que Marthe, de Marie. De laquelle plainte l’ignorance est cause.

EXACTEMENT ainsi que Marthe alors se plaignit de Marie sa sœur, exactement de même, encore aujourd’hui, tous les actifs se plaignent des contemplatifs. Car qu’il y ait un homme ou une femme en quelque société que ce soit de ce monde, religieuse ou séculière — je n’en excepte aucune — et que cet homme ou femme, qui que ce soit, se sente porté par la grâce et aussi par conseil, à rejeter toute affaire et activité extérieure, et cela pour se mettre à vivre pleinement de la vie contemplative selon ses aptitudes et sa conscience, non sans la permission de son directeur spirituel; et voici tout aussitôt ses propres frères et sœurs, tous ses plus proches amis et bien d’autres encore, lesquels ne savent rien de sa vie intérieure ni rien non plus du genre de vie qu’il commence et auquel il se met, qui tous élèvent autour de lui grand bruit de plaintes et protestations, tranchant brutalement et affirmant qu’il ne fait rien, faisant ce qu’il fait. Et tout aussitôt les voilà énumérant quantité d’histoires fausses, et nombre de vraies aussi, sur la chute de tels ou tels hommes ou femmes qui s’étaient, eux aussi, donnés à cette vie : jamais un bon récit de ceux qui s’y sont tenus.

Je reconnais que beaucoup tombent et sont tombés, de ceux qui avaient en semblante rejeté le monde. Et où ils eussent dû devenir serviteurs de Dieu et Ses contemplatifs, pour n’avoir point voulu se laisser diriger par un vrai conseiller spirituel, ils sont devenus les serviteurs et contemplatifs du diable; et comme pour calomnier la sainte Église, ils ont tourné soit à l’hypocrisie, soit à l’hérésie, ou bien ils sont tombés dans la folie et bien d’autres calamités. Mais je laisse ici d’en parler, pour ne point excéder notre sujet. Par la suite, néanmoins, si Dieu permet et si c’est nécessaire, on pourra voir et trouver certaines conditions et la raison de leur chute. Donc assez parlé d’eux ici; mais allons de l’avant en notre matière.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-NEUVIÈME Courte excuse de qui a fait ce livre, enseignant combien par tout contemplatif seront excusés pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de reproche.

D’AUCUNS pourront penser que je fais peu respect à Marthe, tout particulièrement sainte, puisque je compare ses paroles de reproche à l’égard de sa sœur aux mots des humains et mondains; et ceux-ci à celles-là. Mais véritablement je n’entends manquer au respect ni d’elle ni d’eux. Et Dieu ne permettra qu’en cet ouvrage, je puisse dire rien qu’on pût prendre et entendre comme un blâme de quelqu’un de Ses serviteurs à quelque degré, et tout spécialement de Sa sainte particulière. Car ma pensée est qu’elle soit parfaitement excusée et ait pleine justification de cette plainte, tenant en considération le moment et la manière où elle l’a exprimée. Car de ce qu’elle a dit, son ignorance est la cause. Et il n’est rien d’étonnant qu’elle ne sût point à ce moment que, et comment Marie était occupée; car auparavant, j’en suis sûr, elle n’avait guère entendu parler d’une perfection pareille. Et aussi ce qu’elle a dit n’était qu’en peu de mots, et courtois : et par là devra-t-elle toujours être et avoir pleine excuse et justification.

Et de même est-ce ma pensée que ces mondains, hommes et femmes, qui vivent de la vie active, aient également pleine excuse de leurs plaintes et reproches ci-dessus allégués, — encore qu’ils eussent rudement dit ce qu’ils ont dit — tenant en considération leur ignorance. Et pourquoi donc i C’est que tout justement comme Marthe savait très peu ce que faisait Marie, sa sœur, tandis qu’elle se plaignait d’elle à notre Seigneur, tout justement et de même ces gens-ci de nos jours savent très peu, voire rien, de ce que se proposent nos jeunes disciples de Dieu, quand ils se mettent hors des affaires de ce monde, et s’efforcent d’être Ses serviteurs dans l’esprit de justice et de sainteté. Et s’ils le savaient, oserais-je dire, ils ne parleraient, non plus qu’ils agiraient, comme ils font. Et de là ma pensée, que toujours ils aient excuse car, en effet, ils ne connaissent pas de vie meilleure que celle qu’ils vivent eux-mêmes. Puis aussi, quand je pense à mes innombrables défauts, lesquels ont été, par moi, traduits en actes et paroles jusqu’à maintenant par manque de savoir et par défaut de connaissance, alors je me dis que si je veux avoir excuse de Dieu pour mes propres défauts d’ignorance, je dois moi-même être charitable et pitoyable à autrui, et donner excuse aux autres hommes de leurs paroles et actions d’ignorance. Car autrement, il est certain que je ne leur ferais pas ce que je voudrais qu’ils me fissent.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGTIÈME Comment Dieu le Tout-Puissant veut et a grâce de répondre pour ceux-là tous qui n’ont aucun désir, afin de s’excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui est l’amour de Dieu.

ET c’est pourquoi je pense que ceux-là qui se mettent à vivre en contemplatifs, non seulement devraient excuser ceux de la vie active pour leurs paroles de reproche, mais encore ils devraient, je pense, être si occupés en esprit, qu’ils ne prissent guère ou nulle attention à ce que les hommes font ou disent à leur sujet. C’est ce que fit Marie, pour notre exemple à tous, quand sa sœur Marthe se plaignit d’elle à notre Seigneur; et si, fidèlement, nous voulons ainsi faire, notre Seigneur voudra maintenant faire pour nous ce qu’Il a fait alors pour Marie.

Et comment fut cela? Ainsi assurément : notre gracieux Seigneur Jésus, à qui rien de secret ne reste caché, et bien qu’il fût requis par Marthe comme juge, en sorte qu’Il commandât à Marie de se lever et de l’aider à Le servir; néanmoins, et parce qu’Il voyait combien Marie était avec ferveur occupée en esprit de l’amour de Sa Divinité, par suite Il répondit courtoisement en sa place, tout juste comme Il lui convenait de faire pour celle qui n’avait nul désir, afin de s’excuser, de quitter Son amour. Et comment répondit-Il? Non point, certes, comme ce Juge auquel en appelait Marthe, mais comme un Avocat qui prit légitimement la défense de celle qui L’aimait; et il dit : «Marthe, Marthe!» par deux fois la nommant de son nom, car Il voulait qu’elle L’entendît et prît garde à Ses paroles. «Tu es fort occupée, lui dit-Il, et tu as le souci de beaucoup de choses.» Car à ceux de la vie active, en effet, il appartient d’être toujours fort occupés et affairés de choses très nombreuses, lesquelles leur viennent en partage, tant pour se procurer d’abord le nécessaire, que pour ensuite faire au prochain les œuvres de miséricorde, ainsi que le réclame et veut la charité. Et cela, Il le dit à Marthe parce qu’Il veut qu’elle entende et sache bien que son travail est bienfaisant et profitable à la santé de son âme. Mais afin qu’elle n’allât point, de là, penser que ce travail fût le meilleur de tous, et tout ce qu’on peut faire, Il ajoute et Il dit : «Mais UNE chose est nécessaire.»

Et quelle est donc cette chose? Assurément que Dieu soit aimé et loué pour Soi-même, par-dessus toutes autres activités corporelles ou spirituelles que l’homme puisse avoir. Et afin que Marthe ne pensât point qu’il fût possible tout ensemble d’aimer et louer Dieu par-dessus toute occupation tant corporelle que spirituelle, et cependant de s’affairer aux nécessités de cette vie : pour cela, et qu’elle n’eût plus de doute sur ce qu’il n’est pas possible à la fois, et tout ensemble parfaitement, de servir Dieu par les activités du corps et celles de l’esprit — imparfaitement, elle le pouvait — alors Il ajoute et Il dit que Marie a choisi la part la meilleure/1, laquelle ne lui sera jamais ôtée. Pourquoi? Parce que ce parfait élan de l’amour, lequel a ici son commencement, est en nombre l’égal de celui qui durera sans fin dans la béatitude du ciel, car l’un et l’autre ne font qu’un.

/1. Si les traductions françaises entendent le comparatif : la meilleure (des deux), la Vulgate donne bien le superlatif : optimam partem, la part la meilleure (de toutes); et le grec est encore plus explicite, qui dit absolument : la bonne part. (N. d. T.)

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET UNIÈME L’exacte interprétation de cette parole de l’Évangile : « Marie a choisi la part la meilleure ».

QU’ENTENDRE par cela : Marie a choisi la part la meilleure? Où qu’il soit établi et posé qu’une chose est la meilleure, celle-là en réclame deux autres avant elle : l’une bonne, la seconde meilleure; en sorte qu’il y en ait une autre, la meilleure, et troisième en nombre. Mais quelles sont ces trois choses, desquelles Marie a choisi la meilleure? Trois vies ce ne sont pas, puisque la sainte Église n’en retient que deux : la vie active et la contemplative; et ce sont ces deux vies qui sont secrètement entendues dans ce récit de l’Évangile et figurées par les deux sœurs Marthe et Marie : l’active, par Marthe; et la contemplative, par Marie. Sans la première ou la seconde de ces vies, il n’est personne qui puisse être sauvé; mais où il n’y en a que deux, personne ne peut choisir cette troisième vie la meilleure. Mais encore qu’il n’y ait que deux vies, entre ces deux vies, néanmoins, il y a trois parts : desquelles trois, on va d’une bonne à une meilleure part, et de celle-là à la part la meilleure. Chacune de ces trois, en sa place particulière, a été mise déjà en cet écrit. Car ainsi qu’il a été dit auparavant, la première, ce sont les honnêtes bonnes œuvres corporelles de charité et de miséricorde; et c’est là le premier degré de la vie active, comme susdit. La seconde part de ces deux vies, ce sont les efficaces méditations spirituelles de l’homme sur sa propre misère, la Passion du Christ, et sur les joies du ciel. La première part est bonne, et cette seconde meilleure : car c’est là le deuxième degré de la vie active, et premier de la contemplative; en cette part, l’une et l’autre vie, la contemplative et l’active, sont ensemble couplées en parenté spirituelle, et faites sœurs à l’exemple de Marthe et Marie. Jusqu’à cette hauteur et non plus haut, sauf exception très rare et par grâce particulière, un actif peut parvenir à la contemplation; jusqu’à ce bas niveau, et non plus bas, sauf par une exception très rare et en grande nécessité, un contemplatif peut descendre à la vie active.

La troisième part de ces deux vies repose en haut en cet obscur nuage d’inconnaissance, avec tous les élans et le secret empressement de l’amour vers Dieu en Soi-même. La première part est bonne, la seconde meilleure, mais la troisième est de toutes la meilleure. C’est elle «la part la meilleure» de Marie. Et aussi peut-on pleinement comprendre que notre Seigneur ne dise pas que Marie a choisi la vie la meilleure, puisqu’il n’y a en nombre que deux vies, et que de deux, on ne peut choisir qu’un seul meilleur et non point le meilleur de tout. Mais Il a dit que, de ces deux vies, Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée.

La première part et la seconde, toutes bonnes et saintes qu’elles soient, n’en cessent pas moins avec cette vie. Car il n’y aura point besoin, dans l’autre vie, des œuvres de miséricorde comme à présent, ni de pleurer sur notre misère ou la Passion du Christ. Car il n’y aura personne alors pour avoir faim et soif comme ici, nul ne mourra de froid, ni ne sera malade, ou sans logis, ou en prison; aucun non plus n’aura besoin d’être enterré puisque nul ne pourra mourir. Mais cette troisième part que Marie a choisie, la choisisse celui qui par la grâce a vocation de la choisir, ou pour le dire plus vrai celui que Dieu, pour le faire, a choisi. Qu’il suive avec ardeur son penchant, puisque cela jamais ne lui sera ôté : car s’il commence ici, il durera sans fin et à jamais.,

Et c’est pourquoi laissez la voix de notre Seigneur se lever contre ces actifs, comme si maintenant Il parlait pour nous à ceux-là, comme alors Il a fait à Marthe pour Marie : «Marthe, Marthe!» — «Actifs, actifs! — Affairez-vous autant que vous pourrez en la première et la seconde part, tantôt en l’une, tantôt en l’autre, ou bien dans l’une et l’autre ensemble de tout corps, si vous en avez le juste désir et vous y sentez disposés. Et ne vous 86 mêlez aucunement des contemplatifs. Vous ne connaissez rien à ce qu’ils ont : aussi laissez-les donc assis dans leur repos et leur occupation avec cette part la troisième, laquelle est la part la meilleure de Marie.»

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET DEUXIÈME Du merveilleux amour que le Christ eut pour Marie, et en sa personne, de tous les pécheurs sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation.

Très doux était l’amour entre notre Seigneur et Marie. Très grand était son amour pour Lui. Bien plus grand, celui qu’Il avait pour elle. Et quiconque voudra prendre grande attention et considérer tout ce qui était et se faisait entre Lui et elle — non point ainsi que le raconterait quelque frivole, mais bien selon qu’en porte témoignage le récit de l’Évangile, en lequel il ne saurait y avoir rien de faux, d’aucune façon — celui-là verra qu’elle était si profondément à Son amour que rien, au-dessous de Lui, ne pouvait la conforter, et rien non plus ne pouvait faire qu’elle Lui retirât son cœur. C’est elle, cette même Marie, qui ne voulut point être consolée par les anges quand elle était allée dans 88 les larmes Le chercher au sépulcre. Car lorsqu’ils lui parlèrent si tendrement avec douceur et lui dirent : «Ne pleure pas, Marie; celui que tu cherches, notre Seigneur est ressuscité, et tu L’auras et Le verras bien vivant parmi Ses disciples en Galilée, ainsi qu’Il avait dit»; elle ne voulut point s’arrêter à cause d’eux. Pourquoi? C’est que, pensait-elle, qui cherche en vérité le Roi des Anges ne songe point à s’arrêter pour des anges.

Et quoi de plus? Assurément quiconque veut voir vraiment dans l’histoire de l’Évangile y trouvera de nombreux et merveilleux points de parfait amour écrits d’elle pour notre exemple, et aussi parfaitement accordés à notre œuvre que s’ils avaient été écrits pour elle; et tels sont-ils certainement, le comprenne qui peut comprendre. Et si quelqu’un a désir de voir en l’Évangile écrit le merveilleux et particulier amour que notre Seigneur avait pour elle, et en sa personne pour tous les accoutumés pécheurs sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation, celui-là trouvera que notre Seigneur ne souffrait et laissait personne, homme ou femme, non! pas même sa propre sœur, prononcer un seul mot contre elle, qu’Il ne répondît Lui-même. Oui. Et plus? Il blâma Simon le Lépreux en sa propre demeure, de ce qu’il avait pensé contre elle. Un grand amour, était-ce là : un amour parfait éminent.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET TROISIÈME Que Dieu répondra de tous et tous pourvoira, en esprit, ceux qui tout occupés de Son amour ne répondent ni se pourvoient pour eux-mêmes.

ET si, sincèrement, nous voulons et avons désir vrai, selon qu’il est en nous, et avec l’aide de la grâce et de notre directeur spirituel, de conformer tant notre amour que notre vie à l’amour et la vie de Marie, nul doute qu’Il ne réponde aujourd’hui et de même spirituellement chaque jour pour nous, au plus secret du cœur de tous ceux qui ont, contre nous, paroles ou pensées. Non que je dise ou prétende que jamais homme ou femme n’ait ou ne prononce quelque parole ou pensée contre nous, comme ils le firent contre Marie, autant et si longtemps que nous serons en le travail de cette vie. Mais je dis — si nous voulons n’accorder d’attention aucune à leurs dires ou à leurs pensées, et pas plus interrompre notre intime travail spirituel qu’elle ne le fit elle-même — je dis que notre Seigneur, alors, leur répondra en esprit et que, s’il a pu leur paraître bien de parler et penser ainsi, sous peu de jours ils auront honte de leurs paroles et de leurs pensées.

Et de même qu’Il répondra de nous en esprit, de même aussi suscitera-t-il autrui, spirituellement, à nous donner les choses nécessaires à cette vie, telles que vêtements, nourriture, et toutes autres…, s’Il voit que nous ne voulons quitter l’œuvre de Son amour pour nous occuper d’elles. Et cela, je le dis pour la confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu’il n’est pas légitime pour des hommes de se mettre à servir Dieu en la vie contemplative, qu’ils ne se soient assurés préalablement de leur corporel nécessaire. Car, disent-ils, Dieu donne bien la vache, mais ne l’amène point par les cornes. Mais c’est, en vérité, parler perversement de Dieu, et ils le savent bien. Car aie confiance fermement, qui que tu sois, toi qui te détournes sincèrement du monde vers Dieu, que l’une ou l’autre de ces deux choses te sera envoyée et donnée par Lui soit l’abondance des biens nécessaires; soit la force en le corps et la patience en l’esprit pour supporter le besoin. Et qu’importe alors, laquelle on reçoit? puisque c’est tout un pour le vrai contemplatif. Et quiconque est en doute sur ceci : ou bien c’est' en lui le diable qui manœuvre contre sa foi, ou autrement il n’est encore pas sincèrement et véritablement tourné vers Dieu comme il le devrait être; et cela, quelles que puissent être la finesse 91 ou la sainteté des raisons que voudrait avancer là-contre qui que ce soit.

Et c’est pourquoi, toi qui te mets à l’état de contemplatif où et ainsi qu’était Marie, choisis plutôt l’humilité sous l’éminence admirable et l’excellence suprême de Dieu, laquelle est l’humilité parfaite, plutôt que sous ta propre misère, laquelle est l’humilité imparfaite. Ce qui est dire : veille à fixer de préférence ta contemplation particulière sur la suprême éminence de Dieu, bien plutôt que sur ta faiblesse. Car à ceux qui ont l’humilité parfaite, nulle et aucune chose ne fera défaut, corporelle ni spirituelle. Et pourquoi? C’est qu’ils ont Dieu, en Qui est toute plénitude; et à celui qui Le possède — oui, comme le dit ce livre — il n’est besoin de rien d’autre en cette vie.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET QUATRIÈME Ce qu’en elle-même est la charité ; et comment elle est véritablement et parfaitement contenue dans l’œuvre que dit ce livre.

ET ainsi qu’il a été dit de l’humilité, et comment elle est véritablement et parfaitement contenue dans ce petit aveugle empressement d’amour frappant sur ce nuage obscur d’inconnaissance, étant toutes les autres choses rejetées et en oubli, = ainsi faut-il l’entendre et comprendre de toutes les vertus, et particulièrement de la charité.

Car la charité n’est rien d’autre, et ne doit signifier à ton entendement que l’amour de Dieu pour Lui-même par-dessus toutes les créatures, et l’amour du prochain comme de toi-même, pour l’amour de Dieu. Or, que Dieu, dans cette couvre, soit aimé pour Soi-même et par-dessus toutes ctures, cela paraît évident assez : car ainsi qu’il a 93 été dit plus tôt, la substance même de cette œuvre n’est rien autre qu’un élan nu vers Dieu en Soi-même.

Un élan nu, l’ai-je nommé. Et pourquoi? Parce que dans cette œuvre, le parfait apprenti ne réclame ni relâchement de peine ni gain de récompense, et, pour le dire en bref, il ne veut que Dieu seul. À tel point qu’il ne se soucie et non plus ne regarde s’il est en peine ou en joie, autrement que pour que soit faite La volonté de Celui qu’il aime. Ainsi donc apparaît-il bien qu’en cette œuvre, Dieu soit parfaitement aimé pour Soi-même et par-dessus toutes les créatures. Car, non plus, le parfait ouvrier de cette œuvre ne saurait admettre et souffrir que le souvenir de la créature, même la plus sainte que Dieu eût jamais créée, vînt converser en lui.

Et pour la seconde et inférieure branche de la charité qui est envers ton prochain, qu’elle soit en cette œuvre véritablement et parfaitement effectuée, on le voit à l’épreuve : puisque, en effet, le parfait ouvrier en cette œuvre n’a de regard particulier pour aucun homme en lui-même, qu’il soit parent ou étranger, ami ou ennemi. Tous les hommes sont ses frères, aucun ne lui est étranger; tous les hommes sont ses amis, aucun n’est son ennemi telle est sa pensée. Et c’est au point que ceux-là, même, qui lui causent en cette vie ou chagrin ou souffrance, il les tient pour ses amis tout particuliers et très chers, s’empressant à leur vouloir tout et autant de bien qu’à son ami le plus intime.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET CINQUIÈME Qu’en le temps de cette œuvre, une âme parfaite ne donne aucune considération plus particulière à quiconque en cette vie.

JE ne dis pas que l’ouvrier en cette œuvre considérera à part quelque homme que ce soit, ami ou ennemi, parent ou étranger; car cela ne se peut si l’œuvre doit être accomplie en perfection, ce qui est dans l’oubli complet de toutes choses au-dessous de Dieu, ainsi qu’il faut et convient à cette œuvre. Mais je dis que l’ouvrier sera, par l’efficace de cette couvre, et deviendra si vigoureux en vertus et en la charité, que sa volonté, quand après il redescendra au commun, parlant et priant pour son prochain — non point qu’il quitte au tout cette œuvre, ce qui ne saurait être sans grand péché; mais en quittant son haut, ce que parfois requiert et exige la charité — je dis qu’alors sa volonté 95 ira tout autant en particulier à son ennemi, comme à son ami, à l’étranger comme à son frère. Et même, oui, d’aucunes fois plus à son ennemi qu’à son ami.

En l’œuvre, toutefois, il n’a point loisir de regarder qui est son ami ou son ennemi, son parent ou un étranger. Pourtant je ne dis point qu’il ne sente parfois — et même souvent, oui — une plus intime affection pour un, deux, ou trois, plutôt qu’à tous autres : car il est légitime qu’ainsi soit, et pour maintes causes, lesquelles veut la charité. Et par ce qu’une plus tendre affection de ce genre, aussi le Christ la ressentit pour Jean et pour Marie, et pour Pierre devant nombre d’autres. Mais ce que je dis, c’est qu’en le temps de l’œuvre, tous également lui seront intimes; car alors il n’aura sentiment de cause, que Dieu seul. De sorte que tous seront aimés tout bonnement et simplement comme soi-même, pour Dieu.

Car tous les hommes ont été perdus en Adam et tous, qui par les œuvres veulent témoigner de leur volonté de salut, sont ou seront sauvés par la force et vertu de la Passion du seul Christ. Or, non de la même manière, mais comme si c’était de la même manière, une âme à cette œuvre en perfection disposée, et en esprit unie à Dieu ainsi que l’œuvre même en témoigne et le prouve, en elle agit de toutes ses forces pour faire tous les hommes aussi parfaits en cette œuvre qu’elle l’est elle-même. Parce que si un membre de notre corps se sent mal, les autres tous sont malades et souffrent; et si un membre se porte bien, les autres tous en sont heureux; et tout exactement de même en va-t-il spirituellement 96 des membres de la sainte Église. Car le Christ est notre tête, et nous sommes les membressi nous sommes dans la charité : et qui veut être parfait disciple de notre Seigneur, il lui appartient d’efforcer spirituellement son ardeur en cette œuvre pour le salut de tous ses frères et sœurs en la nature, de même que notre Seigneur mit Son corps sur la Croix. Et comment Le fit-Il? Pas seulement pour Ses amis et Ses parents et ceux qu’Il chérissait tout particulièrement, mais pour toute l’humanité en général, sans aucune considération plus particulière pour celui-ci ou celui-là. Car tous et quiconque voulant quitter le péché et demander miséricorde, par la force et vertu de Sa Passion sera sauvé.

Et comme il a été dit de l’humilité et de la charité, de même ainsi faut-il l’entendre et le comprendre de toutes les autres vertus. Car toutes, elles sont véritablement comprises dans ce chétif empressement d’amour, auparavant allégué.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SIXIÈME Que sans une grâce toute spéciale, ou un long emploi de la grâce commune, l’œuvre que dit ce livre est tout à fait laborieuse ; et dans cette œuvre, quelle est l’œuvre de l’âme assistée de la grâce, et quelle est l’œuvre de Dieu seul.

C’est pourquoi donc œuvre ferme et travaille fort à l’instant, et frappe ce haut nuage d’inconnaissance, puis après te repose. Mais c’est un dur travail qu’il aura, celui qui veut s’employer` à cette œuvre, ah! sûrement, un vraiment dur travail et grand effort, à moins qu’il n’ait une grâce plus spéciale ou autrement, qu’il s’y soit employé depuis bien longtemps.

Mais. où sera-t-il ce travail, et de quoi fait, je t’en supplie? Assurément pas de ce dévotieux élan d’amour sans cesse suscité dans la volonté, non par soi-même, mais par la main de Dieu tout-puissant, 98 lequel est toujours prompt à cette œuvre en chaque âme qui s’y est disposée, préparée, et qui a fait tout son possible, et qui l’a fait depuis longtemps, afin d’en être capable.

Mais alors en quoi ce travail, je te prie? Assurément ce travail, c’est de fouler aux pieds le souvenir de toute créature jamais faite par Dieu, et de le rejeter sous le nuage d’oubli déjà nommé. C’est en cela qu’est tout le travail et tout l’effort : parce que là est l’humain travail, avec l’aide de la grâce. Et pour l’autre qui est au-dessus — c’est-à-dire cet élan de l’amour — celui-là est l’œuvre de Dieu seul. Aussi fais donc ton travail, et je te fais promesse assurément qu’Il ne manquera pas au Sien.

En action, donc : montre comment tu te comportes. Ne vois-tu pas combien Il est là, qui t’attend? Pour ta honte! Aussi travaille ferme et sur l’heure, et bientôt tu seras relevé de la difficulté et de l’énormité de ton ouvrage. Car bien qu’il soit dans le commencement difficile et ardu, lorsque tu n’as de dévotion, néanmoins par la suite, lorsque tu as la dévotion, tout devient très facile et léger, de ce qui était si dur auparavant. Et tu n’as plus que peu ou pas du tout de travail, parce qu’alors c’est Dieu, tantôt, qui voudra seul œuvrer. Mais pas toujours, ni non plus et ensemble longtemps, mais seulement quand il Lui plaît et comme il Lui plaît; mais alors tu te trouveras joyeux de Le laisser seul faire.

Peut-être alors, parfois, Il enverra un rayon de lumière spirituelle, perçant ce nuage d’inconnaissance qui est entre toi et Lui; et Il te montrera 99 en confidence l’un ou l’autre de Ses secrets, desquels l’homme n’a moyen ni permission de parler. Alors tu sentiras ton affection tout embrasée du feu de Son amour, et bien au-delà de ce que je saurais ici, ou pouvoir ou vouloir te dire. Car de cette couvre, laquelle revient toute à Dieu seul, je n’ai l’audace et ne me risque à parler de ma balbutiante langue charnelle, — et pour tout dire : le pourrais-je, que je ne le voudrais point.

Mais de cette œuvre, par contre, laquelle appartient à l’homme lorsqu’il se sent attiré et aidé par la grâce, il me convient parfaitement de t’en parler le péril en ceci étant le moindre des deux.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SEPTIÈME Qui œuvrera en l’œuvre de grâce que dit ce livre.

D’abord et avant tout, je veux te dire qui œuvrera en cette œuvre, et quand, et par quelles voies; et aussi quelle discrétion tu auras en ceci. Si tu me demandes qui y travaillera, je te réponds : tous, qui dans une ferme volonté ont abandonné le monde, et par là ne s’adonnent point à la vie active, mais à cette vie qui est appelée la contemplative. Ceux-là tous pourront œuvrer en cette grâce et en cette œuvre; et quels qu’ils soient, et eussent-ils été ou non des pécheurs endurcis.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET HUITIÈME Qu’un homme ne saurait prétendre travailler à cette œuvre devant que d’être légitimement en sa conscience purifié de toutes ses actions particulières de péché.

MAIS Si tu me demandes quand ils devront travailler en cette œuvre, alors je te réponds et te dis : que ce ne soit avant qu’ils n’aient purifié leur conscience de tous les actes de péché auparavant commis, selon la commune ordonnance de la sainte Église.

Car en cette œuvre, l’âme met à sec en elle-même les racines et le fondement du péché qui toujours y demeurent après la confession, et jamais si vivaces. Et c’est pourquoi qui veut œuvrer en cette œuvre, qu’il purifie d’abord sa conscience; puis ensuite, l’ayant fait tout selon les règles, qu’il s’y prépare et dispose intrépidement, mais avec humilité. Et qu’il songe combien longtemps il s’en est tenu écarté! Car c’est là l’œuvre même à laquelle une âme devrait travailler sa vie entière durant, n’eût-elle même jamais péché mortellement. Et tout au long des instants qu’une âme aura demeure en cette chair caduque, toujours plus elle verra et sentira entre elle et son Dieu l’encombrement de ce nuage d’inconnaissance. Et non seulement cela, mais encore en peine du péché originel, toujours elle sentira et verra quelqu’une de toutes les créatures que jamais a faites Dieu, ou quelqu’une des œuvres de ces mêmes créatures, venir encore en pressant souvenir se mettre entre elle et son Dieu.

Et telle est la juste sagesse de Dieu, que l’homme, — lequel avait souveraineté et seigneurie de toutes autres créatures — pour s’être délibérément mis soi-même au-dessous et fait inférieur aux activités de ses propres sujets, quittant le commandement de Dieu et son Créateur : lorsqu’à présent il veut accomplir le commandement de Dieu, tout aussitôt il voit et sent toutes les créatures qui devraient être au-dessous de lui, orgueilleusement se presser au-dessus de lui, et entre lui et son Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET NEUVIÈME Qu’un homme doit habiter fidèlement en le travail de cette œuvre, en supporter la peine et la souffrance, et ne juger personne.

Aussi est-il, que celui qui convoite venir en cette pureté, laquelle il a perdue par le péché, et conquérir ce salutaire état où toute peine est absente, il lui convient d’assidûment habiter son travail en cette œuvre et d’en souffrir toute la peine, quelle que soit celle-ci, et quel soit-il lui-même : endurci pécheur ou non.

Tous les hommes ont force peine en cette œuvre : ensemble tous les pécheurs et les innocents, lesquels n’ont gravement jamais péché. Mais bien plus grande peine y trouvent ceux qui ont auparavant été pécheurs, que ceux qui ne l’ont point été; et c’est grande justice. Ce néanmoins, souvent est-il que ceux qui ont été affreux et endurcis pécheurs parviennent cependant plus tôt en la perfection de rceuvre que les autres, qui ne l’ont point été. Et c’est ici le miracle de la miséricorde de notre Seigneur, lequel fait ainsi don de Sa grâce particulière pour l’étonnement et stupéfaction de ce monde. À présent; mais au Jour de Jugement cela sera trouvé juste, en vérité je le crois, lorsque nous aurons clairement la vue de Dieu et de Ses dons. Alors certains, qui aujourd’hui sont regardés avec mépris comme n’étant rien que de vulgaires pécheurs, et certains même qui peut-être le sont comme affreux et endurcis pécheurs, seront assis visiblement dans Son regard parmi les saints; quand au contraire, d’autres de ceux qui sont aujourd’hui regardés comme des saints parfaits et révérés des hommes à l’égal des anges, et d’autres parmi ceux, peut-être, qui n’ont jamais péché mortellement, seront très pitoyablement mis dans les abîmes de l’enfer.

Et par là peux-tu voir qu’aucun homme ne saurait être jugé par un autre homme en cette vie au bien ou au mal qu’il aura fait. Les actes, oui, peuvent être légitimement jugés, mais non point l’homme en tant que bon ou mauvais.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTIÈME À qui reviendrait de blâmer et condamner les défauts d’autrui.

MAIS par qui, je te prie, seront jugées les actions des hommes?

Par ceux-là, très assurément, qui ont la charge de leurs âmes et en ont le pouvoir : que ce soit ouvertement par le statut et l’ordonnance de la sainte Église, ou bien secrètement et en esprit sur une particulière incitation de l’Esprit Saint en la parfaite charité. Que chacun, donc, veille à ne prétendre point prendre sur soi de blâmer et condamner les défauts et manquements d’aucun autre homme, si ce n’est avec le sentiment d’y être en vérité appelé par l’Esprit Saint et sur l’instant; car autrement il pourrait errer et se tromper en ses jugements avec une légèreté entière. Et c’est pourquoi fais attention : juge de toi-même selon ce que tu sens entre toi et ton Dieu ou ton père spirituel, et laisses à soi-même autrui.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME Comment un homme aura, au commencement de cette œuvre, à se garder contre toute pensée et appel du péché.

ET depuis ce moment que tu auras le sentiment d’avoir fait tout en toi, selon la règle, pour t’amender au jugement de la sainte Église, alors mets-toi intrépidement au travail en cette œuvre. Et s’il se trouve que telle de tes actions antérieures se vient toujours presser en ta mémoire entre toi et ton Dieu, ou bien quelque pensée nouvelle ou quelque autre penchant au péché, alors résolument marche dessus, en un fervent élan d’amour, et foule-les à tes pieds. Et puis efforce-toi de les recouvrir sous un épais nuage d’oubli, autant que s’ils n’avaient jamais eu lieu en cette vie, pas plus venant de toi que d’un autre homme quel qu’il soit. Et si souvent ils s’élèvent, aussi souvent jette-les à bas; bref, à chaque fois, chaque fois. Et si tu penses que trop immense est le labeur, rien n’empêche que tu recourres aux ruses et stratagèmes et secrètes subtilités spirituelles afin de les repousser et rejeter : lesquelles subtilités, t’enseignera Dieu par l’expérience, bien mieux qu’aucun humain en cette vie.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET DEUXIÈME De deux expédients spirituels, lesquels seront utiles au nouveau et commençant spirituel en l’œuvre que dit ce livre.

Quelque chose de ces subtilités, néanmoins, je puis te dire à mon avis. Éprouve-les; et fais mieux, s’il t’est possible de faire mieux. Donc fais-en toi, en sorte que tu sois comme ne sachant pas que cela se presse si hâtivement entre toi et ton Dieu. Et essaye de regarder, comme on pourrait dire, par-dessus l’épaule de cela, cherchant une autre chose : laquelle autre chose est Dieu, enclos en le nuage d’inconnaissance. Et si tu fais ainsi, je suis bien assuré qu’après un temps assez court, tu te trouveras fort aisé en ton labeur. Car je crois bien assurément que cet expédient, pour peu qu’il soit bien conçu, et «véritablement, n’est rien autre chose qu’un impatient désir de Dieu, un empressement à Le voir et sentir autant qu’il se peut ici; et un pareil désir est charité, laquelle toujours obtient aise et soulagement.

Un autre moyen est celui-ci, que tu éprouveras si tu veux. Lorsque tu as le sentiment de ne pouvoir en aucune façon les rabattre, alors tapis-toi en dessous tel un lâche et couard vaincu en bataille : songe et pense que ce n’est que folie de vouloir, toi, les affronter et lutter contre plus longtemps, et par là rends-toi à Dieu dans les mains de tes ennemis. Et pour toi, aie le sentiment que tu es perdu à jamais. Prends grande garde à ce moyen, je te prie, car à l’expérimenter, tu devrais, je le pense, tout entier fondre en larmes. Car il est très assurément, pour peu qu’il soit véritablement entendu et conçu, non autre chose que la vraie connaissance et le sentiment véritable de ce que tu es en toi-même : une misérable et crasse créature encore pire que néant; lesquels sentiment et connaissance sont humilité. Et cette humilité obtient que tu aies Dieu Lui-même, en Sa puissance, qui vienne et descende te venger de tes ennemis, afin de te relever toi-même en te réconfortant et en séchant les larmes spirituelles de tes yeux : tel le père fait à son enfant sur le point de périr en la gueule furieuse des sangliers ou des ours féroces.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET TROISIÈME Que par cette œuvre une âme est purifiée tout ensemble de ses péchés particuliers et de la peine de ceux-ci ; et que pourtant il n’y a pas de parfait repos en cette vie.

QUANT à présent, je ne te dirai point d’autres expédients ou moyens encore, parce que si tu as la grâce de faire expérience de ceux-ci, je suis convaincu que tu en sauras alors et en auras beaucoup plus à m’apprendre, que moi à toi. Pourtant c’est là ce qu’il faudrait; mais en vérité il me paraît que j’en suis encore loin, d’avoir à tout t’enseigner et plus rien à apprendre. Et c’est pourquoi, je t’en prie, aide-moi et agis tant pour moi que pour toi.

En action, donc, et à l’œuvre sur-le-champ, je t’en prie; et prends et supporte en toute humilité le chagrin et la peine, s’il se trouvait que tu ne pusses, par ces moyens, triompher aussitôt. Car c’est en vérité ton purgatoire; et une fois que ta peine sera faite et passée tout entière, et quand par Dieu ces moyens te seront donnés, et par la grâce entrés dans tes habitudes : alors il ne fait aucun doute pour moi que tu seras purifié non seulement du péché, mais aussi de la peine du péché. J’entends bien : de la peine particulière attachée à tes péchés personnels et déjà commis, et non point de la peine du péché originel. Car celle-là pèsera sur toi jusqu’au jour de ta mort, actif autant que tu le sois. Mais elle ne te pèsera que peu, en comparaison avec la peine particulière de tes péchés personnels; pourtant tu ne seras jamais dispensé d’être en grand labeur. Car de ce péché originel vont naître chaque jour de frais et nouveaux appels de péché, lesquels il te faudra chaque jour abattre et combattre toujours et trancher à coups terribles de l’épée double et acérée de la discrétion. À quoi tu pourras voir et apprendre qu’il n’y a point de quiète sécurité, ni non plus aucun vrai repos en cette vie.

Néanmoins, d’ici tu ne reviendras en arrière et non plus ne te laisseras épouvanter par la peur de l’insuccès ou de ta faiblesse.» Car s’il se faisait que tu eusses la grâce et que tu pusses détruire la peine de tes propres actions antérieures, en la manière que j’ai dite avant — ou encore meilleure si tu le peux — bien assuré sois-tu que la peine du péché originel, ou autrement les nouveaux mouvements de péché à venir, n’auront pouvoir de te peser et accabler que peu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET QUATRIÈME Que Dieu donne cette grâce non par des voies, mais librement, et qu’on n’y saurait parvenir par aucune voie.

ET si tu me demandes par quelles voies tu parviendras en cette œuvre, je prie le Tout-Puissant Dieu, dans sa grande grâce et courtoisie, qu’Il te l’enseigne Lui-même. Car en vérité je ne puis que te donner à penser combien incapable je suis de te le dire; et rien d’étonnant à cela. Puisqu’en effet c’est là l’ouvrage et l’œuvre de Dieu seul, qu’Il accomplit Soi-même en quelle âme il Lui plaît, sans nul mérite de cette même âme. Et sans cela, il n’est ni saint ni ange pour pouvoir penser même à la désirer. Et j’ai confiance que notre Seigneur aussi souvent et aussi particulièrement consent, oui! et plus particulièrement même et plus souvent, à accomplir cette œuvre en ceux qui furent accoutumés pécheurs, qu’en tels autres qui ne L’ont jamais tant gravement offensé que ceux-là. Ce qu’Il fait pour ce, qu’Il veut être vu tout-miséricordieux et tout-puissant, et pour ce qu’Il veut être vu agissant comme il Lui plaît, où il Lui plaît et quand il Lui plaît.

Et pourtant, Il ne fait don de cette grâce, et non plus n’accomplit cette œuvre, en quelque âme qui n’en soit capable. Mais sans cette grâce elle-même, il n’est aucune âme capable de posséder cette grâce; pas une, qu’elle soit d’un pécheur ou d’un non-coupable. Car, pas plus elle n’est donnée pour l’innocence qu’elle n’est retenue ou refusée pour le péché. Prends bien garde que je dis refusée, et non pas retirée. Attention à l’erreur d’ici; je t’en supplie : car le plus près les hommes approchent-ils la vérité, le plus faut-il qu’ils se tiennent sur leurs gardes quant à l’erreur. Je n’ai d’intention que bonne et précise : aussi à moins d’entendre et de comprendre bien la chose, laisse-la de côté jusque le temps que vienne et te l’enseigne Dieu. Fais donc ainsi, et ne va pas t’offenser toi-même.

Attention à l’orgueil, lequel blasphème Dieu dans Ses dons, en effet, et insolemment enhardit le pécheur. Pour toi, sois humble véracement, et tu auras de cette œuvre le sentiment que j’ai dit que Dieu en fait don librement et non par réponse à quelque mérite. Car cette œuvre est telle et ainsi, que sa présence rend une âme capable de l’avoir en sa possession et d’en avoir le sentiment. Et cette capacité, sans l’œuvre, aucune âme ne l’a et non plus ne peut l’avoir. C’est l’œuvre même qui fait l’âme capable de l’œuvre, sans partage; en sorte que celui seul qui a et connaît le sentiment de cette œuvre en est par là même capable, et nul autre que celui-là. Et autant en est-il que, sans l’œuvre, une âme est comme si elle était morte et ne peut ni y aspirer ni la désirer. Autant tu la veux et désires, autant tu l’as, et ni plus, ni moins; pourtant elle n’est ni volonté ni non plus désir, mais une chose que tu ne sais pas quoi, laquelle t’attire à vouloir et désirer ce que tu ne sais pas quoi. Mais ne t’inquiète point, je t’en supplie, si ton entendement ne va pas au-delà : au contraire, veuille et désire et va de l’avant toujours plus, en sorte que tu en sois toujours plus capable et encore toujours plus.

Et pour me résumer en bref, laisse cela agir en toi et te conduire où il lui plaît. Laisse cela être l’ouvrier et l’opérateur, pour n’être, toi, que le patient et celui qui subit : tu n’as qu’à regarder et laisser faire. Ne t’en mêle pas, comme si tu voulais y aider, par crainte de tout embrouiller. Pour toi, ne sois rien que le bois, et que cela soit l’ouvrier de ce bois; ne sois que la maison, et que cela soit l’habitant de cette maison, le cultivateur qui demeure là. Sois et fais-toi aveugle durant ce temps, et rejette tout désir et toute ambition de connaissance, lesquels bien plus te feraient obstacle qu’ils ne peuvent t’aider. Qu’il te suffise assez, pour toi, de te sentir mû et poussé dans ton gré et assentiment par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien, sinon que dans ce tien mouvement tu n’as aucune pensée particulière pour aucune 115 chose au-dessous de Dieu, et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu.

Et s’il en est ainsi, tu peux avoir ferme confiance que c’est Dieu, et Lui seul, qui meut directement ta volonté et ton désir, pleinement par Soi-même, non par des voies intermédiaires de Son côté ou du tien. Et n’aie crainte ni effroi, car le diable ne peut venir aussi prochement intime. Il ne peut jamais qu’occasionnellement et par des voies lointaines en venir à mouvoir la volonté d’un homme, quelque subtil diable qu’il soit jamais. Et non plus un bon ange ne peut mouvoir ta volonté suffisamment et sans voies; et, pour le dire en bref, rien ni personne autre que Dieu. Et Dieu seul.

En sorte que tu pourras concevoir un peu par ces mots ici (mais bien plus clairement à l’épreuve et par expérience) que dans cette œuvre, les hommes n’ont point à user de moyens et de voies, et que non plus ils n’y peuvent parvenir par des moyens et des voies. Il n’est de bonne voie qui ne dépende d’elle, mais elle ne dépend d’aucune; et il n’en est aucune qu’elle-même pour y mener.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET CINQUIÈME De trois voies auxquelles doit s’employer un apprenti contemplatif : lecture, pensée et prière.

Ce néanmoins, il est des voies auxquelles doit s’employer un apprenti contemplatif, lesquelles sont : Leçon, Méditation et Oraison; ou autrement appelées, afin que tu le comprennes : lecture, réflexion et prière. De ces trois, tu trouveras qu’il a été écrit dans un autre livre par un autre homme/1 beaucoup mieux que je ne saurais dire; et c’est pourquoi il n’est point nécessaire que je te parle ici de leurs qualités. Mais il y a ceci que je peux te dire : ces trois-là sont à ce point couplées et liées ensemble que pour les commençants, lesquels en sont les bénéficiaires — et non point les parfaits, non! parfaits autant qu’il se peut faire ici — l’exercice

/1. Peut-être Richard ROLLE, l’ermite de Hampole, dans le De Emendatione vitae. (N. d. T.).

de la pensée ne saurait être bienfaisant sans une préalable lecture ou audition de lecture; car c’est tout une même chose, lire ou entendre lire les lettrés lisant dans les livres, et les non-lettrés lisant par l’audition des lettrés lorsqu’ils prêchent la parole de Dieu. Et non plus la prière n’est obtenue bonnement par ces mêmes débutants, sans préalable exercice de la pensée.

Vois-le à cette preuve : en ce même cours, la parole de Dieu tant écrite que parlée, est comparée à un miroir. Spirituellement, les yeux de ton âme sont ta raison, et c’est ta conscience qui est ton visage spirituel. Or, tout de même que si ton visage physique porte une macule, les veux de ton visage ne peuvent voir cette tache ni penser qu’elle existe sans un miroir ou l’enseignement d’un autre que toi-même; tout justement de même aussi en va-t-il spirituellement : sans lecture ou audition de la parole de Dieu, il n’est pas possible à l’entendement humain qu’une âme, laquelle est aveuglée par l’habitude du péché, puisse voir la tache et la souillure dans sa conscience.

Et ainsi poursuivant : lorsque l’homme voit dans le miroir, matériel aussi bien que spirituel, ou lorsqu’il apprend par l’enseignement d’un autre homme l’existence et l’emplacement de la macule sur son propre visage tant physique que spirituel, c’est alors, et alors seulement qu’il court à la fontaine pour se laver. Et si cette tache est un péché personnel, alors la fontaine sera la sainte Église, et l’eau, la confession avec ses circonstances. Mais si c’est une racine obscure et un mouvement de 118 péché, alors la fontaine sera le Dieu de merci et l’eau, la prière avec ses circonstances. Et c’est ainsi que tu peux voir que l’exercice de la pensée, les commençants ne le peuvent bien avoir et avec profit sans la lecture préalable ou l’audition de lecture; ni non plus la prière, sans l’exercice de la pensée.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SIXIÈME De la méditation de ceux qui sont au continuel travail de l’œuvre que dit ce livre.

MAIS il n’en va pas ainsi de ceux qui sont au continuel travail de l’œuvre que dit ce livre. Car leurs méditations sont telles que si c’étaient de brusques idées et sentiments aveugles de leur misère propre ou de la bonté de Dieu, sans nulle voie préalable de lecture ou audition de lecture, et sans aucune particulière considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Ces soudaines idées et ces aveugles sentiments plutôt étant appris de Dieu que de l’homme.

Je ne m’inquiète point, quand même tu n’aurais quant à présent pas de méditations sur ta misère propre ou la bonté de Dieu (je veux dire et j’entends : que tu y fusses porté par grâce et par conseil) autres que celles que tu pourrais avoir de ce mot 120 FAUTE et de cet autre mot DIEU, ou de tout autre ainsi à ta convenance. Mais sans briser ni explorer ces mots par la curiosité de l’intelligence ni la scrutation ou recherche de leurs qualités, comme si tu voulais par là accroître ta dévotion. Je crois et suis certain que dans ce cas et dans cette œuvre il n’en serait jamais ainsi. Mais au contraire que tu les gardes bien entiers et en tout, ces mots; et par FAUTE, entends un bloc massif de tu ne sais pas quoi, ni rien autre chose que toi-même. Je pense, pour moi, que dans cette considération et aveugle contemplation de la faute ou péché ainsi condensés et fixés en un bloc, et en rien autre chose que toi-même, il ne saurait y avoir rien ni personne de plus fou à lier. Encore que, si quelqu’un d’aventure te voyait alors, il te penserait dans les plus sobres dispositions physiques; sans nul changement de contenance et d’apparence, quel que tu sois alors, arrêté ou en marche, couché ou debout, assis ou à genoux : il te verrait dans le calme le plus contenu et la plus sobre tranquillité.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SEPTIÈME Des prières particulières de ceux qui sont au continuel travail de l’œuvre que dit ce livre.

ET tout justement comme les méditations de ceux qui sont au continuel travail de la grâce et de cette œuvre, soudainement se lèvent et jaillissent sans voies ni moyens aucuns; tout justement de même font leurs prières. Je parle de leurs prières particulières, non de ces prières qui sont ordonnées par la sainte Église. Car ceux qui sont vrais ouvriers en cette œuvre, ils n’ont en vénération aucune prière autant que ces dernières, et aussi les font-ils telles et selon la forme et la loi qu’elles ont été ordonnées par les saints Pères avant nous. Mais leurs prières particulières se lèvent toujours plus soudain vers Dieu sans aucune voie ni préméditation particulière, ni rien qui les prépare ou les amène.

Et si elles sont faites de mots, ce qu’elles sont rarement, alors elles ne seront qu’en très peu de mots, oui, et le moins est le mieux. Ah! oui, et si c’est un seul mot et très bref de syllabe, cela sera meilleur que deux, à mon avis; et moins encore, si possible, considérant que c’est l’œuvre de l’esprit, laquelle exige que celui qui la fait soit toujours au plus haut et souverain sommet et à la pointe de l’esprit. Ce qui peut être effectivement vérifié à l’exemple ci-après, pris dans le cours de la nature. Un homme ou femme, effrayé soudain par quelque accident tel que feu ou mort d’homme ou quelque autre que ce soit, brusquement mis à l’extrémité de soi-même, est amené par la hâte et la nécessité à crier ou supplier pour de l’aide. Comment le fait-il? Assurément non point en beaucoup de mots et paroles, ni même en nombreuses syllabes. Quoi donc alors? Il lui paraît impossible de s’arrêter en quelque long discours pour proclamer en telle urgence son besoin et l’élan de son esprit : aussi éclate-t-il affreusement dans son agitation extrême et hurle-t-il un petit mot de guère plus d’une syllabe, tel que : Oh ! ou Feu! ou Malheur!

Et tel ce petit mot de «Feu!» atteint plus rapidement et pénètre les oreilles des auditeurs, tel aussi fait un petit mot d’une ou deux syllabes quand il est non seulement prononcé ou pensé, mais encore uniquement formulé en secret dans les profondeurs de l’esprit, lesquelles sont la hauteur, puisqu’en esprit tout est un, la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur. Et bien mieux ce petit mot pénètre-t-il l’oreille du Dieu tout puissant, et plus tôt que telle interminable psalmodie négligemment marmonnée entre les dents. Aussi est-ce pourquoi il est écrit que la courte prière perce le ciel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET HUITIÈME Comment et pourquoi cette courte prière perce le ciel.

ET pourquoi perce-t-elle le ciel, cette brève et courte prière d’une unique syllabe? Parce que, certes, elle est priée en tout esprit : dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l’esprit qui la prie. Dans la hauteur est-elle, puisque c’est avec toute la puissance de l’esprit; et dans la profondeur, puisqu’en cette courte syllabe sont contenues toutes les intelligences de l’esprit. Dans toute sa longueur est-elle, car si toujours il pouvait ressentir ce qu’il sent alors, toujours il crierait ainsi qu’il crie; et dans sa largeur elle est, car il veut à tous autres ce qu’il veut pour soi-même.

À ce moment est-il que l’âme, après la leçon de saint Paul, «devient capable de comprendre avec tous les saints — non pleinement et absolument, mais en partie et d’une manière qui se trouve en rapport et harmonie avec cette œuvre — quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur» de l’éternel Dieu et tout amour, puissance et sagesse. L’éternité de Dieu est Sa longueur; l’amour est Sa largesse; la puissance est Sa hauteur; et la sagesse est Sa profondeur. Nulle surprise à ce qu’une âme ainsi et aussi étroitement conformée par la grâce à l’image et à la ressemblance de Dieu son créateur, soit aussitôt entendue de Dieu! Oui, serait-ce même une âme tout accablée des péchés d’un grand pécheur, lequel est comme s’il était l’ennemi de Dieu, et qu’elle vienne par la grâce à crier de la sorte une brève syllabe dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l’esprit, elle n’en serait pas moins toujours, et par le bruit brutal que fait son cri, ente et aidée de Dieu.

Vois à l’exemple : si celui qui est ton ennemi mortel, soudain tu l’entendais au comble de l’effroi crier ce petit mot de «feu» ou «hélas!» ou «malheur!» alors sans considérer s’il est ou non ton ennemi, mais dans la pure pitié de ton cœur tu serais ému et saisi de compassion par l’angoisse de ce cri et tu te lèverais — oui, oui, serait-ce au beau milieu de la nuit d’hiver! — et tu irais à son secours pour l’aider à éteindre le feu ou pour le conforter et l’apaiser dans sa détresse. Oh, Seigneur! quand un homme peut en grâce devenir si pitoyable et miséricordieux qu’il prenne en compassion son ennemi, nonobstant son inimitié, quelle 126 pitié et quelle miséricorde alors aura Dieu pour un tel cri spirituel de l’âme, fait et conçu dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l’esprit, Lui qui a par nature ce que l’homme a par grâce? Oh! bien plus, bien plus assurément aura-t-Il de miséricorde, et sans nulle comparaison, puisque tant est plus proche la chose ainsi possédée par nature que la chose éternelle qui vous est donnée par la grâce!

COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET NEUVIÈME Comment priera un parfait ouvrier de l’œuvre, et ce qu’est en elle-même la prière ; et si quelqu’un prie avec des mots, quels mots s’accordent le mieux au propre de la prière.

ET c’est pourquoi faut-il prier dans la hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de notre esprit. Et cela, non point par mots et nombreuses paroles, mais en un petit mot d’une brève syllabe.

Mais que sera ce mot? Certes, il sera un mot tel qu’il s’accorde pour le mieux au propre de la prière. Mais quel mot est donc tel? Voyons d’abord ce qu’est la prière proprement en elle-même; et ensuite nous connaîtrons plus clairement quel mot s’accordera le mieux au propre de la prière.

La prière est proprement en elle-même, non autre chose qu’un pieux élan dirigé vers Dieu pour obtenir le bien et éloigner le mal. Et donc, étant que tout le mal, ou par sa cause ou par état, est tout entier compris et tenu dans le péché, ou Faute, il s’ensuit que lorsque nous voulons intensément prier pour être délivrés du mal, nous n’avons point à prononcer, ou dire, ou penser, ou avoir en l’esprit autre chose, ni aucun autre mot que ce petit mot de «Faute». Et lorsque nous voulons intensément prier pour obtenir le bien, nous n’avons à crier, que ce soit par parole, par pensée ou par désir, pas autre chose ni aucun autre mot que ce mot «Dieu». Car en Dieu est tout bien, ensemble par cause et par état; voilà pourquoi. Et ne t’étonne point que je pose ces mots à l’exclusion de tous autres : car si j’en pouvais trouver de plus courts, et qui continssent aussi pleinement tout le bien et tout le mal comme font ces deux-là; ou autrement si Dieu m’avait enseigné à en prendre d’autres, ce sont ceux-ci que j’aurais pris, et les premiers je les eusse laissés là. Et ainsi je te conseille de faire toi-même.

Ne va donc point te mettre en étude et recherche de mots, laquelle étude ne te mènerait nullement en ton propos ni en cette œuvre, puisque jamais on n’y parvient par l’étude, mais seulement par la grâce. Et c’est pourquoi ne prends toi-même pour ta prière point d’autres mots, malgré ceux que j’ai mis ici, si ce n’est ceux que, par Dieu, tu te sens incité à prendre. Néanmoins, si Dieu te portait à prendre les dits, alors mon conseil est que tu ne les quittes point : j’entends et veux dire pour le cas où tu prierais en paroles, car autrement point. Pourquoi? c’est que ce sont des mots tout à fait courts. Mais pour tant que soit si grandement recommandée ici la brièveté de prière, jamais cependant sa fréquence n’a du tout à être ralentie. Car c’est prier, comme il a été dit, dans la longueur de l’esprit; et jamais ne devrait cesser ni s’interrompre une telle prière, jusques à temps qu’elle ait pleinement obtenu ce après quoi elle soupirait. Et l’exemple, nous le voyons à cet homme ou cette femme dans l’épouvante comme décrits ci-dessus, lesquels en effet ne cessent non plus de crier ce petit mot de «feu», ou cet autre de «malheur», tant et aussi longtemps qu’ils n’ont point obtenu le plus grand soulagement et le plus grand secours dans leur détresse.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTIÈME Qu’en le temps de cette œuvre, l’âme ne donne aucune attention ni considération particulière à aucun vice en soi-même et aucune vertu en soi-même.

ET toi, fais de même, que ton esprit soit tout empli de la signification spirituelle de ce mot «faute», et sans considération plus particulière à aucune sorte de péché que ce soit, péché véniel ou péché mortel : Orgueil, Colère ou Envie, Convoitise, Paresse, Gourmandise ou Luxure. Que fait au contemplatif que ce soit tel péché ou tel autre, ou de quelle gravité il est. Puisque tous les péchés, il les voit — je veux dire pendant le temps de cette œuvre — également graves en eux-mêmes, du fait que le moindre péché le sépare de Dieu et le retranche de sa paix spirituelle.

Et que tu aies sentiment de cette «faute» ou péché comme d’un bloc massif et tu ne sais jamais quoi, mais rien autre que toi-même. Et crie alors sans cesse en esprit cet unique «Faute! faute! faute! Las! las! las!» Lequel cri spirituel, tu apprendras bien mieux de Dieu par l’expérience, que par la parole d’aucun homme quel il soit. Car le meilleur est ce cri en toute pureté d’esprit, sans nulle pensée particulière ni énoncé d’aucune parole; à moins toutefois, ce qui est en de rares moments, que par excès et abondance, l’esprit éclate soudain en paroles, le corps et l’âme étant tous deux emplis et accablés du chagrin et de l’empêchement du péché.

Et de même façon feras-tu de ce petit mot de «Dieu» : que ton esprit soit tout empli de sa signification spirituelle, et sans aucune considération plus particulière à aucune de Ses œuvres, corporelle ou spirituelle, si bonne, ou meilleure, ou excellente soit-elle — ni non plus à aucune vertu, que puisse susciter en l’âme humaine quelque grâce que ce soit; et nullement tu ne chercheras à voir si c’est Humilité ou Charité, Patience ou Abstinence Espérance, Foi ou Tempérance, Chasteté ou volontaire Pauvreté. Que fait cela au contemplatif? Puisqu’en toute vertu il trouve et voit, reconnaît et a sentiment de Dieu; car en Lui sont toutes choses, tout ensemble par cause et par état. C’est pourquoi les contemplatifs {pensent que s’ils ont Dieu, ils ont et possèdent tout bien, et par suite ils ne convoitent rien par considération plus particulière, rien que le seul bien : Dieu. Et toi, fais de même aussi loin que tu le pourras par la grâce : et entends Dieu en tout, et en tout Dieu, afin qu’il n’y ait œuvre en ton esprit et en ta volonté autre que Dieu seul. Mais parce que tant, et tout aussi longtemps que tu vis en cette misérable vie, c’est ton lot de toujours avoir en quelque part le sentiment de cette horrible et puante masse du péché, telle que si elle était unie et fondue avec la substance de ton être, alors et c’est pourquoi tu penseras alternativement et prendras les deux mots : «Faute» et «Dieu», ayant cette connaissance générale que si tu as Dieu, alors tu seras défait du péché; et si tu peux te défaire du péché, alors tu posséderas Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME Qu’en toutes œuvres dessous celle-ci, il faut que les hommes gardent discrétion ; mais en celle-ci, aucune.

ET plus loin, si tu me demandes quelle discrétion tu dois avoir et mettre en cette œuvre, je te réponds et te dis : exactement aucune! Car en toutes tes autres actions tu mettras de la discrétion, comme à manger, boire, dormir ou protéger ton corps du froid et du chaud trop violents, ou longuement prier ou lire, ou échanger des paroles avec ton prochain. En tout cela tu auras à garder la discrétion, de telle sorte que ce ne soit ni trop, ni trop peu. Mais en cette œuvre, tu ne tiendras et n’auras à tenir aucune mesure : car je souhaiterais que tu pusses ne jamais cesser au long de toute la longueur et le temps de ta vie.

Je ne dis pas que tu y persévéreras et persisteras toujours avec une égale vigueur et fraîcheur, puisque cela ne peut pas être. Car il y aura la maladie parfois, et d’autres désordres et fâcheuses dispositions du corps et de l’âme, et maintes autres nécessités de nature, lesquelles te retiendront bien assez, et souvent te feront descendre du haut de ce travail. Mais je dis que tu devrais toujours et sans cesse y être, soit tout sérieusement et directement, soit avec plus de jeu; c’est-à-dire que tu l’aies toujours : soit de fait et en œuvre, soit d’intention et en volonté. Et c’est pourquoi, pour l’amour de Dieu, garde-toi tant et du mieux que tu pourras de la maladie, afin de n’être pas toi-même, autant qu’il est possible, la cause de ta faiblesse. Car c’est en vérité que je te dis que cette œuvre réclame une très grande et complète tranquillité et une entière et pure disposition, tant de corps que d’âme.

Donc, pour l’amour de Dieu, mets de la discrétion dans le gouvernement de ton corps comme de ton âme, et tiens-toi en santé autant que tu le peux. Et si la maladie survient malgré ton effort, prends-la en patience et remets-t’en humblement à la miséricorde, de Dieu : et alors c’est tout, ce qu’il faut. Car je te le dis en vérité, il y a bien des fois où la patience dans la maladie et en diverses autres tribulations plaît à Dieu beaucoup plus que toute dévotion qu’il te plaît avoir et que te permet la santé.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET DEUXIÈME Qu’à ne mettre aucune discrétion en celle-ci, les hommes auront la discrétion en toutes les autres choses ; et autrement jamais.

MAIS peut-être vas-tu me demander comment tu te conduiras et gouverneras avec discrétion en la nourriture, le sommeil, et toutes ces autres choses. À quoi je pense te répondre très brièvement : «Prends ce qui vient.» Sois toujours et sans cesse à l’œuvre dans cette œuvre, sans discrétion aucune, et tu auras le bon discernement pour commencer et finir toutes les autres œuvres avec une grande discrétion. Car il m’est impossible de penser qu’une âme qui jour et nuit persévère et poursuit cette œuvre sans cesse ni discrétion aucune, puisse jamais errer et se tromper en quelqu’une des autres activités et occupations extérieures; et autrement, au contraire, elle ne peut qu’errer toujours, à mon avis.

Et c’est pourquoi, si je puis avoir cette œuvre dans le fond de mon âme toujours en considération activement et attentivement, alors je voudrai n’avoir qu’inattention pour le manger et le boire, le sommeil ou la conversation et toutes mes autres actions extérieures. Et certes, j’ai la pensée bien assurée qu’avec cette inattention ou indifférence, je parviendrai à mettre et garder la discrétion en ces choses, plutôt qu’en m’occupant d’elles activement comme si je voulais, par la considération de ces mêmes choses, leur poser une limite et fixer une mesure. En vérité, je ne viendrai jamais à l’y mettre ce faisant, quels que soient mes actes et mes paroles sur ce point. Laissons dire aux hommes ce qu’ils veulent, et à l’expérience le témoignage et la preuve.

Aussi donc, élève ton cœur dans un aveugle élan d’amour; et recueille-toi tantôt sur «Faute» et tantôt sur «Dieu». Dieu que tu voudrais avoir ou posséder, et la faute ou péché dont tu voudrais être délivré. Parce que Dieu te manque; et le péché, tu n’es que trop sûr de l’avoir. Dieu bon vienne à présent à ton secours, puisqu’à présent tu as besoin!

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET TROISIÈME Qu’il faut absolument que l’homme perde toute idée et tout sentiment de son être propre, si la perfection de cette œuvre doit réellement être touchée par l’âme en cette vie.

REGARDE qu’en ton intelligence et en ta volonté rien n’œuvre que Dieu seul. Et tâche à abattre toute connaissance et tout sentiment de quoi que ce soit au-dessous de Dieu; et rejette bien loin toutes choses sous le nuage d’oubli. Et tu dois comprendre que tu n’as pas seulement à oublier en cette œuvre toutes les autres créatures que toi-même et aussi leurs actions ou les tiennes, mais encore que tu as, en cette œuvre, à oublier ensemble et toi-même et tes propres actions pour Dieu, non moins que les autres créatures et leurs actions. Car c’est le propre et la condition de qui aime parfaitement, non seulement d’aimer ce qu’il aime plus que soi-même, mais aussi et encore en quelque sorte de se haïr soi-même pour l’amour de ce qu’il aime.

Ainsi faut-il que tu fasses toi-même de toi-même : tu dois prendre en dégoût et t’ennuyer de tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à moins qu’il n’y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est autre, assurément, quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu. Et rien d’étonnant que tu le détestes et haïsses, de penser à toi-même, quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu : cette masse pesante qui n’est point autre chose que toi-même. Car il te faut penser qu’il est uni et fondu avec la substance de ton être, ah! comme s’il n’y avait pas de différence et de partage.

Et c’est pourquoi renverse et abats toute connaissance et sentiment des créatures de toutes espèces, mais tout particulièrement de toi-même. Car c’est de cette connaissance et de ce sentiment de toi-même que dépendent ta connaissance et ton sentiment des autres toutes créatures, lesquelles toutes, au regard de cela, seront facilement oubliées. Car tu verras, en te mettant activement toi-même au fait et à l’épreuve, que lorsque tu auras oublié toutes les autres créatures et toutes leurs œuvres, oui, et les tiennes propres au surplus, il y aura encore de vivant entre toi et ton Dieu, une connaissance nue et un sentiment de ton être propre, lesquels devront toujours être détruits jusque le temps que tu sentiras sûre et vraie la perfection de cette œuvre.

COMMENCE ICI LE CHAPITREQUARANTE ET QUATRIÈME Comment une âme se disposera pour sa part, afin de détruire toute connaissance et sentiment de son être propre.

MAIS à présent tu me demandes comment tu pourras détruire cette nue connaissance et sentiment de ton être propre. Car peut-être bien vas-tu penser que si cela était détruit, tous autres empêchements seraient détruits; et si tu penses ainsi, tu penses exactement vrai. Mais à cela, je te réponds et dis que sans une toute particulière grâce, tout librement donnée de Dieu, et en outre, de ta part, sans une aptitude et capacité pleinement accordées à recevoir cette grâce, cette nue connaissance et sentiment de ton être ne peuvent d’aucune façon être détruits. Et cette aptitude ou capacité n’est rien autre chose qu’une extrême et profonde affliction spirituelle.

Mais en cette affliction, il importe et il est nécessaire que tu aies et mettes de la discrétion, à cette manière : tu seras attentif, au temps de cette affliction, à ne point par trop rudement efforcer ou ton corps ou ton esprit, mais au contraire à être tout tranquille assis comme dans le dessein de dormir, tout pénétré et plongé dans l’affliction. Car voici l’affliction véritable, voici la parfaite affliction; et heureux celui qui peut y parvenir! Tous les hommes ont des sujets d’affliction : mais plus que tous et particulièrement, celui qui sait et a le sentiment de ce qu’il est. Tous les autres chagrins, par comparaison à cette affliction, ne sont que comme jeux à côté de la gravité. Car celui peut avoir grande et grave affliction, qui non seulement sait et sent ce qu’il est, mais, et encore, sait et a le sentiment qu’il est. Et qui n’a jamais ressenti cette affliction, qu’il s’afflige alors : car jamais jusqu’ici il n’a connu l’affliction parfaite. Laquelle affliction, lorsqu’elle est obtenue, purifie l’âme non seulement du péché, mais aussi de la peine qu’elle a méritée du péché; puis encore elle fait l’âme : capable de recevoir cette joie, laquelle relève l’homme de toute connaissance et sentiment de son être.

Bien conçue en la vérité, cette affliction est toute pleine d’un saint désir; et autrement, il n’y aurait homme jamais qui pût la subir et supporter. Car si ce n’était que son âme fût tant soit peu nourrie d’une manière de réconfort par son juste travail, il ne serait autrement pas capable de supporter la peine qu’il a de la connaissance et du sentiment de son être. Car si souvent veut-il avoir la connaissance et le sentiment vrais de son Dieu (autant que faire se peut ici) aussi souvent il sent qu’il ne le peut : car toujours plus il trouve sa connaissance et son sentiment comme occupés et tout remplis du bloc massif, horrible et puant, de soi-même; lequel il lui faut toujours détester et haïr et toujours rejeter, s’il veut être parfait disciple de Dieu, et par Lui enseigné sur le mont de la perfection; et si souvent, cela, qu’il va presque jusqu’à la folie dans son affliction. C’est à ce point qu’il pleure et se lamente, lutte et combat, pousse des jurements et des cris d’exécration; et, pour le dire en bref, il lui paraît si lourd à porter, ce pesant fardeau de soi-même, que jamais plus il ne s’inquiète de ce qui peut lui arriver tant que Dieu n’a point été satisfait et qu’il ne lui aît complu.

Et pourtant au milieu de toute cette affliction, il ne désire point de ne pas être : parce que ce serait démence diabolique et haine de Dieu. Au contraire il lui plaît tout à fait d’être, et il rend grâces du profond du cœur à Dieu de l’excellence et du don qu’Il lui a fait de cet être : car tout ce qu’il désire et ne cesse de désirer, c’est de perdre et quitter la connaissance et le sentiment de son être.

Cette désolation et ce désir, il appartient à chaque âme de les avoir et les sentir en elle, que ce soit d’une manière ou d’une autre : selon que daigne Dieu l’apprendre et enseigner à Ses disciples spirituels avec Son bon plaisir et d’après leurs aptitudes et capacités de corps et d’âme, le degré où ils sont et leur tempérament, jusque le temps où, s’Il le permet, ils pourront être unis à Dieu en charité parfaite — autant qu’il se peut ici-bas.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET CINQUIÈME Un bon éclaircissement de quelques et certaines illusions et erreurs qui peuvent survenir en cette œuvre.

MAIS je te dis une chose : c’est qu’en cette œuvre un jeune disciple, lequel n’a point encore la pratique et l’expérience du travail spirituel, peut très facilement être pris dans l’erreur et peut-être, à moins qu’il ne montre aussitôt de la prudence et n’ait la grâce de cesser et humblement se soumettre à son directeur, risquer la ruine de ses forces physiques et le ravage de ses forces intellectuelles et spirituelles, au point de tomber en démence. Et tout cela par suite de l’orgueil, des passions charnelles et de la curiosité de l’intelligence.

Cet errement peut survenir en la manière que voici. Un jeune homme ou une femme, nouveaux en l’école de la dévotion, a entendu parler de cette affliction et de ce désir, apprenant par lecture ou par parole que l’homme doit lever son cœur vers Dieu et n’avoir de cesse en son désir de ressentir l’amour de son Dieu. Et aussitôt les voilà, dans la curiosité de leur intelligence, comprenant ces mots non point spirituellement, comme ils doivent être entendus, mais charnellement dans la sensibilité et matériellement dans le corps; et ils s’efforcent dans leurs cœurs de chair qu’ils malmènent dans leurs poitrines. Faute de la grâce, et par esprit d’orgueil et de curiosité, ils brutalisent leurs veines et leurs forces corporelles si rudement et si bestialement qu’au bout d’un temps très court, ils tombent dans la frénésie ou dans la mélancolie, et une sorte de languide faiblesse de corps et d’âme, laquelle les porte à se détourner d’eux-mêmes pour chercher au dehors quelque fausse ou quelque vaine charnelle consolation corporelle, comme pour une récréation du corps et de l’esprit. Ou alors, s’ils ne tombent pas en ceci, ils gagnent par leur aveuglement spirituel, par les violences faites à la nature dans leurs poitrines et leurs cœurs de chair pendant le temps de ce travail non point spirituel, mais hostilement bestial, et ils obtiennent d’avoir leurs poitrines enflammées d’une chaleur hors nature dont la cause sera ce mauvais gouvernement et ce dérèglement du corps par l’hostile travail; ou encore quelque fausse chaleur conçue en eux et suscitée par le Démon, leur ennemi spirituel, et dont la cause sera leur orgueil et la chair et leur curiosité d’esprit. Et cependant, peut-être, ils imagineront que c’est le feu de l’amour obtenu et mérité de la grâce et de la bonté du Saint-Esprit.

En vérité, de cette illusion et de toutes celles qu’elle entraîne, il sort beaucoup de mal : hypocrisie, hérésie et erreur en grande quantité. Car bien vite après une expérience et un sentiment pareillement faux, vient une fausse science et connaissance de l’école du Démon; comme aussitôt après une expérience et un sentiment vrais, vient une vraie connaissance de l’école de Dieu. Parce que, je te le dis en vérité, le diable a ses contemplatifs comme Dieu a les Siens.

Cette illusion du faux sentiment et de la fausse connaissance qui le suit, a des variations étonnamment diverses et nombreuses selon la diversité des états, des tempéraments et de la subtilité de ceux qui y sont pris et trompés; comme a, semblablement, le vrai sentiment et la connaissance de ceux qui y sont sauvés. Mais je ne pose ici pas d’autres errements que ceux auxquels je pense que tu puisses être exposé, si tu te mets jamais au travail de cette œuvre. Car quel serait le profit pour toi de savoir comment tels grands clercs, ou tels hommes et femmes à des degrés autres que le tien, sont trompés? Tout à fait nul, assurément. Et c’est pourquoi je ne t’en dis pas plus que ce qui peut t’assaillir toi-même si tu travailles à cette œuvre; et ce que je t’ai dit, c’est en sorte que tu aies de la prudence avec cela dans ton effort et ton travail, si jamais tu devais être attaqué.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SIXIÈME Un bon enseignement comment l’homme doit fuir ces illusions, et comment il doit œuvrer plus par une inclination de l’esprit que par les violences et la rudesse faites au corps.

ET c’est pourquoi pour l’amour de Dieu sois prudent en cette œuvre, et ne malmène ni trop rudement ni outre mesure ton cœur dans ta poitrine : mais travaille plus par penchant et avec le désir que par quelque inutile force et violence. Car plus il y a de penchant, plus humble tu seras et plus spirituel; et plus il y a de rudesse, plus tu seras corporel et bestial. Donc sois prudent, car certainement pour ce cœur bestial qui prétendait atteindre la haute montagne de cette œuvre : il sera rejeté à coups de pierre. Les pierres sont dures et sèches, quant à elles, et elles blessent très douloureusement où elles frappent. Et telles aussi sont ces rudesses de la contrainte : dures assurément quand elles sont attachées au sentiment de la chair et du corps, et sèches entièrement de toute connaissance de la grâce; et elles blessent très douloureusement l’âme imprudente et l’empoisonnent des simulacres imaginaires des démons. Aussi donc sois prudent avec cette bestiale rudesse, et apprends à aimer par désir, avec un comportement modeste et doux tant du corps que de l’âme; reçois avec civilité et accepte humblement la volonté de notre Seigneur, et ne te jette pas dessus, tel le lévrier vorace, quelque cruelle que soit ta faim. Et s’il s’en peut parler comme en jouant : ce que je te conseille, c’est de faire en toi de sorte que, refrénant l’impétueux et violent mouvement de ton esprit, ce soit comme si tu ne voulais à aucun prix qu’Il sût jamais combien pressé est ton désir de Le voir, de Le posséder ou d’avoir sentiment de Lui.

C’est ici parler par enfantillage et manière de jeu, penses-tu peut-être? Mais je suis bien persuadé que qui aura la grâce de faire comme j’ai dit, et en aura l’expérience, il aura sentiment de jouer joyeusement un heureux jeu avec Lui, comme avec son enfant fait le père en l’embrassant et l’étreignant, ce dont il sera fort aise lui aussi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SEPTIÈME Un léger enseignement de cette œuvre en la pureté du cœur, déclarant comment il est qu’une âme montrera son désir à Dieu d’une manière, et vous au contraire d’une autre manière aux hommes.

REGARDE à n’avoir de surprise aucune parce que j’ai ainsi parlé avec enfantillage et comme follement et en quittant la naturelle discrétion, car je l’ai fait pour certaines raisons, et m’y sentant porté depuis bien des jours, ce me semble, pour toi maintenant aussi bien que pour quelques autres de mes particuliers amis en Dieu, à la fois sentant ainsi, pensant ainsi et parlant ainsi.

Et voici l’une des raisons pourquoi je t’ai dit et prié de cacher de Dieu ton désir. C’est que j’ai foi qu’il viendra plus clairement à Sa connaissance, pour ton profit et l’accomplissement de ton vœu, par cette occultation susdite, que par aucune démonstration dont je pense que tu puisses faire preuve et donner cependant. Puis une autre raison est que je voudrais, par une démonstration pareillement occultée, te tirer hors des brutalités grossières du sentiment corporel pour t’amener à la pureté et à la profondeur du sentiment spirituel; et ainsi, par suite et enfin, t’aider à nouer le nœud spirituel du brûlant amour entre toi et ton Dieu, en l’union spirituelle et la conformité de volonté.

Cela, tu le connais parfaitement : que Dieu est un Esprit; et à quiconque il reviendra d’être uni à Lui, il appartiendra que ce soit dans la réalité véritable et la profondeur de l’esprit, loin de toute apparence ou imagination corporelle. La chose sûre, c’est que toute chose est connue de Dieu et que rien ne peut être caché à Sa connaissance, pas plus les choses corporelles que les spirituelles. Mais une chose lui est d’autant plus manifestement montrée et connue, qu’elle est plus cachée dans la profondeur de l’esprit; étant qu’Il est Esprit, elle lui est beaucoup plus ouverte que toute chose autrement mêlée et enfouie en quelque élément corporel que ce soit. Car toute chose corporelle est plus éloignée de Dieu, selon le cours naturel des choses, que la chose spirituelle quelle qu’elle soit. Pour cette raison, il apparaît que tant que notre désir reste mêlé de quelque matière corporelle — comme il est lorsque nous nous tendons de tout notre effort ensemble d’esprit et de corps — aussi longtemps est-il plus loin de Dieu, et bien plus loin qu’il ne serait s’il venait, par plus de dévotion et plus de penchant, dans la sobriété, la pureté et la profondeur de l’esprit.

Et ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de la raison pourquoi je t’ai prié enfantinement de couvrir et cacher de Dieu le mouvement de ton désir. Mais là, je ne t’ai pas prié de le cacher tout entièrement, ce qui serait demander une chose folle et complètement impossible et serait la demande d’un fou. Ce que je te demande, c’est de faire en toi ce mouvement de le cacher. Et pourquoi t’en prié-je ? Assurément pour cela que je voudrais que tu l’engendrasses dans la profondeur de l’esprit, loin de toute rudesse et grossièreté de quelque corporel mélange, lequel le ferait d’autant moins spirituel, et d’autant plus éloigné de Dieu; puis encore parce que je sais et connais parfaitement que plus ton esprit a de spiritualité, moins aussi il a de corporel, et donc plus près est-il de Dieu, plus Lui plaît-il et d’autant plus clairement peut-il être vu de Lui. Non point que Son regard puisse jamais sur aucune chose être plus clair que sur une autre, ni à aucun moment plus qu’à aucun autre, puisqu’il est éternellement immuable; mais parce que tu Lui complais mieux ainsi en la profondeur et pureté d’esprit, car Il est un Esprit.

Et encore une autre raison pourquoi je t’ai dit de faire en toi qu’Il ne connût ton désir, c’est que toi, et moi-même et tous tant que nous sommes, nous demeurons très capables de comprendre et concevoir corporellement une chose qui est dite spirituellement, en sorte que peut-être, si je t’avais prié de montrer et manifester le mouvement de ton cœur à Dieu, peut-être eusses-tu voulu Lui en donner une démonstration corporelle, soit en geste ou en voix ou en parole ou en quelque autre grossière corporelle expression, ainsi qu’il est lorsque tu dois montrer à un autre homme une chose qui est cachée dans ton cœur; et ainsi ton œuvre eût été impure. Car c’est d’une manière qu’une chose doit être montrée à l’homme; et d’une autre manière à Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET HUITIÈME Comment Dieu veut être servi à la fois par le corps et par l’âme, et comment il récompense les hommes en l’un et l’autre ; et comment il faut, pour les hommes, connaître quand sont bonnes, et quand mauvaises, toutes ces harmonies et autres suavités qui tombent en le corps au moment de la prière.

JE ne dis point ceci parce que je veux que tu te prives et retiennes en quel moment que soit, si tu t’y sens porté, de prier par ta bouche, ou de te prendre soudain, par abondance de piété et grande ferveur en ton esprit, à parler à Dieu comme à homme, lui disant quelque bonne parole ainsi que tu t’y sens porté, telle que : «Bon Jésus! Beau Jésus! Doux Jésus!» ou toute autre semblable! Non! à Dieu ne plaise que tu le prennes de la sorte! Car en vérité, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire; et Dieu ne permettrait que je départisse ce que Dieu a couplé et uni : le corps et l’esprit. Car Dieu veut être servi par le corps et par l’âme à la fois tout ensemble, comme il sied, et il retournera en récompense sa béatitude à la fois dans le corps et dans l’âme. Et en gage et prémices de cette récompense, parfois, ici en cette vie, Il embrasera le corps de Ses dévots serviteurs : non pas une fois ou deux, mais peut-être bien très souvent selon qu’il Lui plaît, l’emplissant de merveilleuses douceurs et consolations. Certaines desquelles douceurs et consolations ne viendront pas de dehors dans le corps par les fenêtres de notre entendement, mais de dedans : surgissant et jaillissant de l’excès et abondance de félicité spirituelle et d’une vraie dévotion en l’esprit. Celles-là n’ont point à être tenues pour suspectes et, pour le dire en bref, celui qui les ressent, je suis certain qu’il ne saurait les avoir en suspicion.

Mais toutes les autres délices, harmonies et consolations, lesquelles arrivent de dehors tout soudain et tu ne sais jamais d’où, je te supplie de les avoir en suspicion. Car elles peuvent être des deux : ou bonnes ou mauvaises; par un bon ange provoquées quand elles sont bonnes, et par un mauvais ange si elles sont mauvaises. Mais celles-ci ne sauraient en aucune façon être mauvaises si leurs illusions et tromperies, dues à la curiosité d’esprit et au désordre des élans du cœur charnel, sont repoussées comme je t’ai enseigné, ou mieux encore si tu le peux. Et pourquoi? Assurément par la cause de ce réconfort, c’est-à-dire par le pieux élan de l’amour, lequel ressort du pur esprit et habite en la pureté du cœur. Il y est suscité par la main du tout-puissant Dieu sans moyens et sans voies; et par là il a en propre d’être toujours éloigné de toute imagination ou de quelque erroné jugement, fausse opinion ou autre, ainsi qu’il peut arriver à l’homme en cette vie.

Quant aux autres toutes consolations et douceurs et harmonies, comment savoir si elles sont bonnes ou mauvaises? je suis d’avis de ne pas te le dire à présent, et cela parce que cela ne me paraît pas nécessaire. En effet, tu peux le trouver écrit en une autre place dans l’œuvre d’un autre homme, et mille fois mieux que je ne saurais le dire ou l’écrire : et ainsi pourras-tu et seras-tu capable de ce que j’ai mis ici, beaucoup mieux que ce que j’ai dit. Alors à quoi bon? C’est pourquoi, donc, je ne m’y attarderai et ne me donnerai de la tablature pour satisfaire au désir de ton cœur, duquel tu m’as fait démonstration jusqu’ici en paroles, et qui est maintenant en actes.

Mais il y a ceci que je peux te dire de ces harmonies et délices qui viennent par les fenêtres de l’entendement et des sens, et qui peuvent être les deux : bonnes ou mauvaises. Que tu en fasses usage sans aucune cesse en cet aveugle et pieux et consentant élan d’amour que je t’ai dit : et alors je n’ai de doute aucun qu’il ne sache parfaitement te renseigner à leur sujet. Et si pourtant tu devais t’en étonner au prime abord, du fait qu’elles te seraient inconnues, néanmoins cet élan et ce mouvement en toi doit faire que si ferme soit lié ton cœur, que tu ne donneras aucune manière d’importance ni ajouteras grande foi à ces délices, tant qu’elles seront avant le temps où tu en sois intérieurement assuré, soit merveilleusement par l’Esprit de Dieu, ou sinon, extérieurement par le conseil de quelque prudent père.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET NEUVIÈME L’essence et substance de toute perfection n’est rien autre qu’une bonne volonté ; et comment toutes ces délices et harmonies et autres consolations que l’on peut avoir en cette vie, ne sont rien que guère des accidents.

ET c’est pourquoi je te prie, obéis avec docilité et de bonne grâce à cet humble élan d’amour en ton cœur, et suis-le fidèlement : car il veut être ton guide en cette vie et te conduire à la béatitude en l’autre vie. Il est l’essence et substance de toute bonne existence et sans lui, il n’est bonne œuvre qui puisse avoir commencement ou fin. Il n’est rien autre qu’un bon vouloir et une conformité de volonté à Dieu, et une manière de félicité et parfaite plaisance que tu sens en ta volonté pour tout ce que fait Dieu.

Pareille bonne volonté est la substance de toute perfection. Toutes douceurs, délices et consolations corporelles ou spirituelles, aussi saintes soient-elles, ne lui sont que comme des accidents et ne font rien que dépendre de cette bonne volonté. Accidents, les ai-je dits, car ils peuvent en effet ou survenir ou manquer sans lui ajouter rien ni rien lui retrancher. J’entends bien : en cette vie, car il n’en sera pas ainsi en la béatitude du ciel où ces délices seront une et sans partage avec la substance, comme sera le corps avec l’âme : ce corps en lequel elles se déversent. Et ainsi est leur substance ici, non autre chose qu’une bonne volonté spirituelle. Et certes je pense que pour celui qui parvient et touche à la perfection de ce vouloir, autant qu’il est ici possible, il ne saurait y avoir de délices ou consolations susceptibles d’arriver à quiconque en cette vie, qu’il ne soit aussi content et joyeux de ne pas avoir, si telle est la volonté de Dieu, que de sentir et avoir.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTIÈME Quel est le chaste amour ; et comment en de certaines créatures telles consolations sensibles ne sont que rarement, et en d’autres, très fréquentes.

ET par ceci, tu peux voir et comprendre que nous ayons à commander notre entière conduite d’après cet humble élan d’amour en notre volonté. Et à toutes ces autres délices et consolations, pour si agréables et saintes qu’elles soient, nous ne devons montrer, s’il est séant de le dire, qu’une sorte d’indifférence. Qu’elles viennent, et bienvenues sont-elles. Mais ne te penche point trop vers elles, en crainte de faiblesse : car demeurer par trop longtemps en de telles émotions et larmes si suaves, cela t’enlèverait tes forces beaucoup trop. Peut-être même en viendrais-tu à aimer Dieu pour elles, ce dont tu auras le sentiment si tu grommelles et grognes par trop, quand elles font défaut. Et s’il en est ainsi, alors ton amour n’est encore ni chaste ni parfait.

Car un amour parfait et chaste, s’il souffre que le corps soit nourri de consolations par la présence d’émotions et larmes si suaves, néanmoins ne proteste et grogne aucunement quand elles font défaut selon la volonté de Dieu, mais au contraire en est heureux et satisfait. Et ceci encore que, chez de certaines créatures, il ne soit pas commun qu’elles fassent défaut, alors que de pareilles délices et consolations chez d’autres créatures ne sont que rares.

Et tout ceci est selon la disposition et l’ordonnance de Dieu, tout entièrement pour le profit et le besoin des diverses créatures. Car il est de certaines créatures si faibles et si tendres en esprit, qu’à moins qu’elles ne soient confortées au sentiment de telles délices, elles ne pourraient aucunement supporter ni soutenir la variété des tentations et tribulations dont elles ont à pâtir corporellement et spirituellement, en cette vie, de la part de leurs ennemis. Et d’autres il y a, lesquelles sont si faibles en leur corps, qu’elles ne peuvent faire de grandes pénitences pour se purifier; et ces créatures-là, dans sa pleine grâce, notre Seigneur veut les purifier en l’esprit par de tels sentiments suaves et telles larmes. Et encore, d’autre part, y a-t-il certaines créatures qui sont d’esprit si vigoureux et fort qu’elles peuvent trouver assez de réconfort en leur âme, à offrir révérencieusement cet humble élan d’amour et la conformité de volonté, lesquelles créatures n’ont elles-mêmes pas tellement besoin du réconfort de ces délices et sentiments corporels. D’entre toutes, l’une plus que l’autre, laquelle est la plus sainte et la plus chère à Dieu? Dieu le sait, et pas moi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET UNIÈME Que les hommes doivent avoir grande attention et prudence, afin de ne comprendre corporellement une chose dite spirituellement ; et qu’il est particulièrement bon d’être attentif et prudent à ces deux mots : « dedans » et « en haut ».

C’est pourquoi obéis humblement à cet aveugle élan d’amour dedans ton cœur. Et je n’entends ici ton cœur corporel et de chair, mais ton cœur spirituel, lequel est ta volonté. Et sois bien attentif, que tu ne conçoives point corporellement ce qui est dit spirituellement. Car je te le dis en vérité, ces conceptions et idées corporelles et charnelles de ceux qui ont l’intelligence imaginative et l’esprit de curiosité, elles sont cause de beaucoup d’erreur.

Tu as pu voir un exemple de cela, par ce que je t’ai dit et prié de cacher de Dieu ton désir au dedans de ce qui est en toi. Car il se peut, si je t’avais dit de montrer ton désir à Dieu, que tu eusses conçu la chose plus corporellement que tu ne le fais quand je te prie de le cacher. Parce que tu sais bien que tout ce qui est volontairement caché se trouve enfoui et jeté dans la profondeur de l’esprit. Aussi est-ce mon opinion qu’il est grandement nécessaire d’avoir une extrême prudence' et attention à bien entendre les mots qui sont dits avec une intention spirituelle, afin que tu les comprennes et conçoives non pas corporellement niais spirituellement, en le sens qu’ils ont; et tout particulièrement faut-il bien veiller à ce mot «dedans» et à ce mot «en haut». Car à mal entendre ces deux mots, il échoit mainte erreur et illusion à celui qui se propose d’être ouvrier en l’œuvre spirituelle, selon mon jugement; ce que je sais fort bien, partie par expérience, et partie par ouï-dire. Et de ces illusions, je crois devoir te parler quelque peu, selon mon jugement.

Un jeune disciple en l’école de Dieu, nouvellement détourné du monde, celui-là va s’imaginer que, pour un peu de temps qu’il s’est livré à la pénitence et à la prière, suivant le conseil pris à la confession, il est alors capable d’entreprendre et de prendre sur lui de travailler à l’œuvre spirituelle dont il a entendu parler soit par paroles ou par lectures, soit encore qu’il en ait lu quelque chose par lui-même. Et par suite, quand il lit ou entend quelque description du travail spirituel — et notamment comment un homme «doit rentrer au dedans de soi-même» ou comment il doit «se dépasser soi-même» — aussitôt, tant par aveuglement d’âme que par charnelle curiosité d’esprit, il s’imagine entendant mal et se méprenant sur ces mots, être appelé par la grâce à travailler à cette œuvre, parce qu’il sent en soi un désir et penchant naturels vers les choses cachées. Et c’est à tel point que si son directeur spirituel ne veut point lui accorder de se mettre à œuvrer en cette œuvre, aussitôt le voilà grommelant contre ce directeur et pensant — peut-être même, oui, affirmant à ses semblables — qu’il ne peut trouver personne qui sache et puisse pleinement le comprendre. Et c’est pourquoi tout aussitôt, par témérité et présomption en sa curiosité, il ira quittant l’humble prière et la pénitence pour se mettre, croit-il, à un tout spirituel travail au dedans de son âme. Lequel travail, à le bien et véritablement comprendre, n’est pas plus un travail corporel qu’il n’est un travail spirituel, et, bref, est un travail contre nature, dont le diable est le patron. Et c’est là le plus court chemin vers la mort du corps et de l’âme, car c’est folie et non sagesse, et qui conduit l’homme en démence. Et pourtant ils ne le croient point : car ils n’ont d’autre propos, en ce faisant, que de penser à Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET DEUXIÈME Que ces jeunes présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « dedans », et des illusions et erreurs qui s’ensuivent.

ET c’est de cette manière que cette folie dont je parle est engendrée. Ils lisent bien ou entendent dire qu’ils doivent quitter toute occupation extérieure de leurs facultés, et qu’ils doivent travailler intérieurement; mais comme ils ignorent ce qu’est le travail intérieur, ils opèrent de travers. Car ils tournent leurs facultés et pensées corporelles intérieurement dans leur corps, contre le cours de nature; et ils font effort, se contraignant comme s’ils voulaient voir au dedans avec leurs yeux corporels, entendre intérieurement avec leurs oreilles, et ainsi de suite de tous leurs sens et facultés, odorat, tact, sentiment intérieur. Et par là ils se renversent et vont à rebours du cours naturel; puis aussi par la curiosité d’esprit ils exténuent leur imagination tant indiscrètement qu’ils finissent par se mettre à l’envers le cerveau dans la tête; et tout aussitôt, alors, le diable a le pouvoir de provoquer illusoirement quelque fausse lumière ou des sons, d’agréables odeurs dans leurs narines, des goûts exquis en leur bouche, et maintes flammes et chaleurs bizarres dans leur poitrine corporelle ou leurs entrailles, dans leur dos ou dans leurs reins, et dans leurs membres.

Et néanmoins, dans ces illusions tout imaginaires, ils sont persuadés cependant qu’ils voient et qu’ils ont un tranquille souvenir de leur Dieu, sans l’obstacle d’aucune vaine pensée, ce qui est assurément le cas en une certaine manière, puisqu’ils sont tellement remplis et bourrés de mensonge que la vanité, en effet, ne peut plus les toucher. Et pourquoi? Parce que lui, ce même ennemi qui leur susciterait de vaines pensées s’ils étaient en la bonne voie, lui-même et celui-là est le maître-ouvrier et le patron de ce travail. Et sache bien, sache-le bien, qu’il ne lui plaît ni ne lui convient à lui-même de s’arrêter. Le souvenir de Dieu, non, il ne le leur retire aucunement, par peur de se voir alors suspecté.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET TROISIÈME De diverses pratiques incongrues que suivent ceux qui quittent l’œuvre que dit ce livre.

DE nombreuses et surprenantes pratiques, suivent ceux qui sont dans l’illusion de ce faux-œuvre ou dans quelque contrefaçon du même, lesquelles sont bien éloignées de ce que font ceux qui sont vrais disciples de Dieu : car ceux-ci n’outrent jamais la bienséance dans leurs pratiques, tant corporelles que spirituelles. Mais il n’en va pas de même de ces autres. Qui voudrait ou pourrait les observer tels et où ils sont à ce moment, à supposer qu’ils eussent les paupières ouvertes, celui-là les verrait les yeux fixes comme des fous et le regard en coin comme s’ils voyaient le diable. Et certes il est bon qu’ils soient sur leurs gardes, car l’ennemi n’est pas loin, vraiment. Certains chavirent leurs yeux dans la tête tels des moutons en tournis qu’on a frappé au front, et comme s’ils allaient mourir sur l’heure. D’aucuns penchent la tête d’un côté comme s’ils avaient un ver dans l’oreille. D’aucuns gargouillent et sifflent du gosier lorsqu’ils devraient parler, comme s’ils n’avaient plus de souffle en le corps : et c’est là proprement l’état d’un hypocrite. D’autres braillent et gémissent à pleine gorge, tant avides ils sont, et pleins de hâte à dire ce qu’ils pensent : et c’est là l’état des hérétiques, chez lesquels et autres semblables la présomption et curiosité maintient toujours l’erreur qu’ils soutiennent de même.

Maintes pratiques désordonnées et incongrues ressortent de cette erreur, pour qui les pourrait toutes observer. Néanmoins il en est de si étranges, qu’ils parviennent à les refréner en grande partie devant les autres. Mais si ces hommes pouvaient être vus tels qu’ils sont en privé, alors, certes, elles ne seraient point cachées; comme non plus, je crois, elles ne le resteraient à celui qui se mettrait tout droit à contredire à leur opinion, lequel, bientôt, pourrait les voir apparaître et éclater en quelque point. Ce qui n’empêche qu’ils n’en pensent pas moins que tout ce qu’ils font, l’est pour l’amour

de Dieu et le maintien de la vérité. Or, en vérité, je crois avec foi que si Dieu n’accomplit un miracle de Sa miséricorde afin de les faire cesser bien vite, à tant aimer Dieu de cette façon, ils finiront tout droit, et effarés, chez le diable.

Ce n’est pas que je dise que le diable ait d’aussi parfaits serviteurs en cette vie, qu’il puisse les tromper et illusionner et infecter de toutes ces choses imaginaires ici décrites, non; encore qu’il y en ait plus d’un, hélas! qui soit infecté d’elles toutes; mais je dis qu’il n’y a sur la terre de parfait hypocrite, ni d’hérétique accompli, qui ne soit coupable de quelque chose de ce que j’ai déclaré, ou peut-être vais-je déclarer si Dieu le permet.

Car certains hommes sont affligés, dans leur comportement corporel, d’habitudes si joliment étranges que, pour écouter, ils jettent leur tête fantastiquement de côté et pointent du menton, la bouche toute béante comme s’ils entendaient par la bouche et non par les oreilles. D’autres, pour parler, pointent du doigt ou sur leurs doigts, ou sur leur propre poitrine ou sur celle de celui à qui ils parlent. D’aucuns sont incapables de se tenir assis tranquilles ou tranquilles debout, ou tranquilles couchés, sans remuer du pied ou quelque chose dans leurs mains. D’aucuns rament des bras pour parler, comme s’ils avaient une grande eau à passer à la nage. D’autres sont toujours là à sourire et à rire à chaque nouveau mot qu’ils disent, comme s’ils étaient de ces filles qui pouffent ou des bouffons de foire pris de fou rire. Une allégresse décente leur irait très bien, avec un comportement sobre et modeste du corps en leur maintien joyeux.

Je ne dis point que toutes ces pratiques incongrues soient en elles-mêmes de graves péchés, ni même que ceux qui font ainsi soient eux-mêmes de grands pécheurs. Mais je dis que si ces incongrues et désordonnées façons se rendent maîtresses de qui les a, et qu’il ne puisse s’en défaire au moment qu’il le veut, alors je dis qu’elles sont signes d’orgueil, d’esprit de curiosité et d’excessive impatience et ambition de savoir. Et particulièrement sont-elles des signes vrais de l’instabilité du cœur et de l’inquiétude de l’esprit; et tout particulièrement par le manquement et abandon de l’œuvre que dit ce livre.

Telle est aussi l’unique raison pourquoi je me suis tant étendu sur ces illusions et erreurs, ici, dans cet écrit : c’est que l’ouvrier spirituel reconnaîtra par elles, et mettra son œuvre à l’épreuve.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET QUATRIÈME Comment est-il que par la vertu de cette œuvre, un homme est gouverné en la pleine sagesse, et devient parfaitement décent tant de corps que d’âme.

QUICONQUE aura d’être en cette œuvre, il en sera tenu et gouverné en la parfaite décence, tant en son corps qu’en son âme; et par tous ceux qui le voient, il en sera sympathiquement considéré. Si bien que l’homme ou la femme le moins favorisés à ce point de vue, s’ils venaient en cette vie à œuvrer en cette œuvre, leur faveur tout soudain et gracieusement se trouverait changée, de telle sorte que tout homme de bien, les rencontrant, se montrerait heureux et joyeux de leur compagnie, et plus, s’estimerait par leur présence aidé et assisté de la grâce à se tourner vers Dieu.

Et c’est pourquoi, ce don, l’obtienne quiconque peut, par la grâce, l’avoir : car quiconque le possède authentiquement et l’a en vérité, il saura et pourra se gouverner et se conduire par la vertu y attachée, et non seulement pour soi-même, mais pour tout ce qui dépend de lui. Aucune nature et nulle disposition n’échappera à sa prudence. Et très bien saura-t-il se faire semblable à ses semblables, que ceux-ci soient pécheurs invétérés ou non, sans avoir en lui-même aucun péché; et tous qui le verront en seront étonné, et, avec l’assistance de la grâce, il entraînera autrui à travailler et à œuvrer en l’esprit même où il œuvre lui-même.

Ses paroles et ses encouragements seront empreints de la sagesse spirituelle, et avec feu et avec fruit prononcés en une sobre fermeté et très douce assurance, sans aucune des simagrées et flûteries des hypocrites. Parce qu’il y en a qui, de toutes leurs forces intérieures et extérieures, empaillent leurs discours, s’imaginant se préserver et soutenir contre toute manière de chute par les nombreuses paroles humblement flûtées et les gestes d’apparente dévotion : lesquels regardent plus à paraître saints aux yeux des hommes que de l’être effectivement à ceux de Dieu et de Ses anges. Parce que ces gens-là, ils s’affectent beaucoup plus et attribuent une importance bien plus grande à tel geste ou parole qui choque et paraît incongrus aux humains, qu’à mille vaines pensées et puantes intentions de péché qu’ils acceptent d’avoir en eux et supportent avec indifférence de déployer à la vue de Dieu, des saints et des anges du ciel. Ah! Seigneur Dieu! c’est bien où se trouve intérieurement l’orgueil, que se rencontrent extérieurement en pareille abondance les paroles humbles et flûtées! Mais ce qui sied et convient, je te l’assure, à ceux qui sont humbles au dedans, c’est que l’humilité et la décence de geste et de parole, au-dehors, soient accordées à l’humilité qu’ils ont au fond du cœur, — et ils n’ont point besoin qu’elle s’exprime en des voix brisées ou flûtées, à l’encontre des dispositions de la nature et du caractère qu’ils ont. Parce que, s’ils sont vrais, ils parlent avec toute la fermeté et l’ampleur de la voix. et dé l’esprit qui sont en eux. Et qui possède de nature une voix grosse et brutalement éclatante, s’il parle par chuchotements et flûteries — à moins, bien sûr, qu’il ne soit malade, ou autrement que ce soit entre lui et son Dieu, ou entre lui et son confesseur — alors il donne là un véritable signe d’hypocrisie. Et j’entends bien ici l’hypocrisie âgée comme la jeune hypocrisie.

Que dirais-je de plus, de ces illusions et tromperies venimeuses et empoisonnées? Je crois et pense véritablement qu’à défaut, par la grâce, de quitter et laisser ces chuchoteries et flûteries hypocrites, qui sont entre l’orgueil secrètement enfoncé dans le cœur intime et toute l’humilité extérieure des paroles, l’âme égarée risque et va très bientôt sombrer dans l’affliction et la désespérance.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET CINQUIÈME Comment sont dans l’illusion ceux-là qui, suivant l’ardeur de leur esprit, jugent et condamnent sans discrétion quelqu’un d’autre.

CERTAINS hommes, l’Ennemi les trompera de cette manière : Très merveilleusement il enflammera leur esprit à vouloir le respect et le maintien de la loi de Dieu en autrui, et la destruction en tous les autres du péché. Jamais il ne les tentera, ceux-là, par une chose manifestement mauvaise : il les fera se vouloir tels des prélats pleins de zèle à surveiller tous les degrés de la vie chrétienne de leurs ouailles, ou comme fait un abbé pour ses moines. Tous les hommes, ils vont les reprendre de leurs défauts et manquements, tout juste comme s’ils étaient chargés et avaient cure de leurs âmes : et toujours ils pensent, ce faisant, qu’ils ne feraient rien pour Dieu, s’ils ne disaient aux autres leurs défauts.

Ils affirment n’y être portés que par le feu de la charité et par l’amour de Dieu qu’ils nourrissent en leur cœur : et ils mentent, en vérité, parce que c’est par le feu de l’enfer, qu’ils le font lequel flambe en leur âme et leur imagination.

Telle est la vérité sûre, apparaissant comme il suit. Le diable est un esprit, lequel n’a point de corps en nature, pas plus qu’un ange. Mais il n’en est pas moins, cependant, que chaque fois que le diable ou un ange, avec la permission de Dieu, prendra un corps pour quelque mandement à quelque humain en cette vie, c’est accordé à l’ouvrage et œuvre dont il est le ministre que sera ce corps en sa qualité, et à sa ressemblance en quelque manière. Les exemples, nous les avons en les Saints Écrits. Car chaque fois qu’un ange a été envoyé en corps, dans l’Ancien Testament comme aussi dans le Nouveau, toujours il est apparu montrant, soit par son nom, soit par quelque accessoire ou qualité de son corps, quelle était la matière ou le message de sa mission spirituelle. Or, il va en de même pour l’Ennemi. Car lorsqu’il apparaît en corps, il figure corporellement de quelque manière ce que seront ses serviteurs en esprit. Dont exemple on pourra prendre à ceci, plutôt qu’à toutes autres choses, car je le tiens de quelques disciples en la nécromancie, lesquels ont en leur science l’évocation des mauvais esprits, et aussi de quelques-uns auxquels le diable est apparu en semblance de corps. C’est que toujours, et quelle que soit l’apparence de corps en laquelle il apparaisse, le diable n’a qu’une seule narine, laquelle est grande et béante; et jamais si heureux que de l’ouvrir, afin que le regard de l’homme y plonge et puisse voir par là en son cerveau, dans sa tête. Ce cerveau n’est rien autre que le feu de l’enfer, car l’Ennemi ne saurait avoir autre cerveau; et s’il peut faire un homme y regarder, il n’en demande pas plus. Car l’homme à cette vue perdra les sens à jamais. Mais un parfait praticien nécromantique sait cela bien assez, et par suite, il prend les dispositions dont il est capable, pour que le diable ne l’y incite.

Et donc ainsi est-il comme je dis, et ai dit, que toujours quand le diable prend un corps, il figure en quelque qualité de ce corps, ce que sont ses serviteurs en esprit. Car il enflamme à ce point l’imagination de ses contemplatifs avec le feu de l’enfer, que ceux-ci tout soudain abandonnent toute prudence et discrétion en leurs idées et, sans autre avis, ils prendront sur eux de juger et blâmer autrui sans retard de ses défauts : cela parce qu’ils n’ont eux-mêmes qu’une narine, spirituellement parlant. Parce que cette division qui est en le nez corporel de l’homme, laquelle sépare une narine de l’autre, signifie qu’un homme doit garder et avoir la discrétion spirituelle, et qu’il peut distinguer le bon du mauvais, et le mauvais du pire, et le bon du meilleur, avant que de donner jugement aucun, de quoi que ce soit qu’il voit ou entend faire ou dire devant lui. Et par l’humain cerveau est spirituellement entendue l’imagination, puisque de par nature elle habite et travaille en la tête.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SIXIÈME De la déception de ceux qui suivent plus la curiosité de l’intelligence naturelle, et plus l’enseignement appris à l’école des hommes, que la doctrine commune et le conseil de la sainte Église.

D’AUCUNS pourtant, bien qu’ils ne soient trompés en l’erreur que j’ai ici posée, n’en abandonnent pas moins la sainte doctrine et le conseil de l’Église par curiosité d’esprit dans l’ordre naturel et par érudition livresque et science orgueilleuse. Ceux-là et tous leurs sectateurs s’appuient infiniment trop sur leur propre savoir; et puisqu’ils ne sont jamais fondés sur une vie de vertu et sur un sentiment d’aveugle humilité, ils méritent par là d’entretenir en eux un faux sentiment illusoire et conçu par l’ennemi spirituel. Ce qui va à tel point qu’à la fin ils éclatent et blasphèment tous les saints, les sacrements, les statuts et ordonnances de la sainte Église. Humains charnels qui vivent dans le monde, ils pensent que les statuts de la sainte Église sont trop durs pour s’y amender, et les voici très bientôt et tout facilement qui joignent les hérétiques et les soutiennent fermement : et tout cela parce qu’ils pensent suivre avec eux une voie plus aisée que celle ordonnée par la sainte Église.

En vérité, celui qui ne veut point suivre l’étroite voie du paradis, il suivra la douce pente de l’enfer; voilà ce que je pense. Chaque homme en fera la preuve soi-même; mais je pense bien que tous les hérétiques de cette sorte et leurs sectateurs, s’ils pouvaient être clairement vus ce qu’ils seront au dernier jour, ils seraient vus tout accablés (comme ils sont) des grands et affreux péchés du monde en leur horrible chair, secrètement, à côté de leur prétention ouverte à maintenir leur erreur : de telle sorte qu’ils soient proprement appelés les disciples de l’Antéchrist. Car il est écrit d’eux, que malgré toute leur fausse pureté extérieure, ils n’en sont pas moins intérieurement de complets et repoussants débauchés.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SEPTIÈME Comment tels jeunes présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « en haut », et des illusions et erreurs qui s’ensuivent.

RIEN de plus sur ceci quant à présent, mais avançons en notre matière : comment ces jeunes présomptueux disciples spirituels mésentendent cet autre mot «en haut».

Car s’il se fait qu’ils ont lu eux-mêmes, ou entendu lire ou dire que les hommes devaient élever leur cœur vers Dieu, aussitôt les voilà qui lèvent leurs yeux aux étoiles comme s’ils voulaient être par delà la lune, et qui tendent l’oreille comme s’ils allaient entendre un ange du ciel se mettre à chanter. Ces hommes-là, en la curiosité de leur imagination, vont tantôt percer les planètes et faire un trou au firmament, à le regarder de la sorte. Ils vont se faire un Dieu à leur convenance, qu’ils vont vêtir de riches vêtements et asseoir sur un trône autrement plus somptueux que tout ce qui jamais a été dépeint sur la terre. Ils vont s’imaginer des anges à figure corporelle, et faire de chacun un ménestrel avec des instruments plus étranges et plus divers que tout ce qui a jamais été vu ou entendu ici-bas. Et le diable en trompera et illusionnera certains très merveilleusement.

Car il leur enverra une sorte de rosée, nourriture des anges penseront-ils, tandis qu’elle descendra du ciel et tombera doucement et délicieusement en leur bouche; et c’est pourquoi ils ont pris l’habitude de demeurer assis la bouche béante comme s’ils voulaient attraper des mouches. Et là, pourtant, tout cela qui n’est qu’illusion ne leur en paraît que plus saint; mais ils ont l’âme parfaitement vide, pendant ce temps, de toute vraie dévotion. Ils n’ont que vanité et mensonge au cœur, par la faute de l’étrange travail de leur curiosité.

Et encore bien souvent le diable leur feindra des sons insolites dans leurs oreilles, des lumières et éclairs merveilleux en leurs yeux, d’exquis parfums en leurs nez : et tout cela n’est que fausseté. Mais ils ne le croient aucunement, pensant trouver leur exemple, pour regarder ainsi en haut et s’employer de la sorte, en saint Martin qui vit Dieu, par révélation, au milieu de Ses anges, enveloppé de son manteau, ou encore de saint Étienne, lequel vit notre Seigneur debout en le ciel, et de tant d’autres; et encore du Christ, lequel fit ascension en corps au ciel, à la vue de Ses disciples. Aussi disent-ils que nous devons avoir les yeux levés ainsi là-bas, en haut.

J’admets et concède bien qu’en le comportement du corps, nous dussions lever en haut et les yeux et les mains si nous y sommes appelés en esprit. Mais j’affirme que l’œuvre de notre esprit n’a nullement à être dirigée en haut ou en bas, ni d’un côté ni de l’autre, ni en avant ni en arrière, comme il est quand il s’agit du corps. Pourquoi? C’est que notre œuvre doit être spirituelle et non corporelle, ni corporellement engendrée.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET HUITIÈME Qu’un homme ne doit prendre son exemple à saint Martin ou saint Étienne, pour tendre en haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière.

CAR ce qu’ils disent de saint Martin et de saint Étienne, bien qu’ils eussent vu ces choses de leurs yeux corporels, elles ne leur furent montrées cependant que par un miracle et en témoignage de quelque chose de spirituel. Et tous savent très bien que le manteau de saint Martin n’est point venu en substance sur le propre corps du Christ, étant qu’Il n’avait nul besoin de Se préserver du froid en S’en couvrant : mais par miracle il était là, et en figure de ce que tous, nous sommes capables d’être sauvés, et d’être unis spirituellement au corps du Christ. Et quiconque vêtira un pauvre ou fera toute autre bonne action pour l’amour de Dieu, corporellement ou spirituellement, à qui sera dans le besoin, celui-là peut être assuré qu’il le fait spirituellement au Christ même : et il en sera récompensé substantiellement tout comme s’il l’avait fait au corps personnel du Christ. Ce qu’Il a dit Lui-même en l’Évangile. Mais encore a-t-Il pensé que ce n’était suffisant, et Il l’a affirmé après par un miracle : et c’est pour cette raison qu’Il S’est montré à saint Martin en révélation. Et toutes les révélations jamais vues en apparence corporelle, ici, en cette vie, par aucun homme, ont un sens et une signification spirituelle. Et je pense que si ceux-là, à qui elles ont été montrées, avaient été assez spirituels, ou s’ils avaient pu spirituellement comprendre leurs significations spirituelles, jamais ils ne les eussent eues corporellement. Et c’est pourquoi rejetons la rude écorce, et nourrissons-nous de la moelleuse amande.

Mais comment? Non point comme ces hérétiques, lesquels peuvent bien être comparés à des fous, ayant cette habitude que, toujours, ayant bu dans une coupe splendide, ils la jettent et fracassent contre le mur. Non, ce n’est pas ce que nous ferons, si nous voulons bien faire. Car nous ne serons jamais assez nourris du fruit, que nous méprisions l’arbre; ni non plus assez désaltérés, que nous dussions briser la coupe après avoir bu. L’arbre et la coupe, c’est ainsi que je nomme le miracle visible et aussi toutes les convenables observances corporelles, lesquelles sont en accord harmonieux avec l’œuvre spirituelle et ne la desservent point. Le fruit et la liqueur, c’est ainsi que je nomme la signification spirituelle de ces miracles visibles et corporelles observances convenables : telles que lever en haut les yeux au ciel, ou les mains. Si elles sont faites sur un mouvement et appel de l’esprit, alors elles sont bien faites; et autrement, elles sont hypocrisie, et mauvaises. Si elles sont vraies et contiennent leur fruit spirituel, alors pourquoi les mépriser? Puisque l’homme baise la coupe pour le vin qui est dedans.

Et parce que notre Seigneur, lorsqu’Il fit ascension au ciel en Son corps, prit Son chemin vers en haut dans les nuages, à la vue de Sa mère et de Ses disciples en leurs yeux corporels, s’ensuit-il que nous dussions en notre œuvre spirituelle, pour cela, toujours regarder en haut de nos yeux corporels, comme cherchant à Le voir corporellement assis dans le ciel, comme saint Martin le vit, ou debout, comme saint Étienne? Non. Assurément Il ne S’est point montré à saint Étienne corporellement en le ciel pour la raison qu’Il voulait nous donner l’exemple de lever, en notre œuvre spirituelle, nos yeux corporels au ciel, regardant si nous pourrions Le voir assis là, ou debout comme Le vit saint Étienne, ou couché. Car comment est Son corps au ciel — assis, debout ou couché — aucun homme ne le sait. Et il n’est besoin de rien plus savoir, hors que Son corps est uni à l’âme, tout un et sans partage. Le corps et l’âme, à savoir Son humanité, unie à sa Divinité, de même tout un et sans partage. Qu’Il soit assis, ou debout, ou couché, point n’est besoin de le savoir : mais qu’Il est là comme il Lui plaît et dans Son corps autant qu’il Lui convient et comme il Lui sied le mieux.

Car s’Il s’est montré corporellement couché, debout ou assis, à quelque créature en cette vie, cela fut fait avec une signification spirituelle et non pour la façon corporelle qu’Il a d’être en le ciel. En suit l’exemple : Par être debout, s’entend la promptitude à l’assistance. C’est ainsi qu’il est dit communément à un ami, par un ami, en la bataille corporelle : «Tiens bon, ami, bats-toi ferme et n’abandonne le combat trop facilement, puisque je me tiendrai avec toi.» Lequel ne veut pas dire uniquement être corporellement debout, puisqu’aussi bien cette bataille peut être à cheval et non à pied, ou encore en mouvement et non point fixe debout. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il sera prêt à l’aider. Et c’est la raison pourquoi notre Seigneur S’est montré corporellement debout en le ciel à saint Étienne, lequel était au martyre : pour cela, et non pour nous donner exemple de regarder en haut vers le ciel. Comme s’il avait dit, en la personne de saint Étienne, à tous ceux qui souffrent persécution pour Son amour :

«Regarde, Étienne! aussi réellement que j’ouvre ce firmament corporel, lequel est appelé ciel, et que tu peux M’y voir debout, aussi réellement aie foi que je suis debout spirituellement à ton côté par la puissance de Ma Divinité. Et je suis prêt à t’aider; aussi tiens-toi ferme en la foi et souffre intrépidement les coups de ces dures pierres qui te sont jetées : car je te couronnerai dans la béatitude pour ta récompense; et non seulement toi, mais tous ceux qui souffrent persécution pour Moi de quelque manière.»

Et ainsi peux-tu voir que ces corporelles apparitions sont faites avec un sens et signification spirituelle.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET NEUVIÈME Qu’un homme ne doit pas prendre exemple à l’ascension corporelle du Christ, pour tendre en haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière : et que temps, lieu et corps, tous trois sont à oublier en toute œuvre spirituelle.

ET si maintenant tu me dis une chose ou l’autre, touchant l’ascension de notre Seigneur, et que, parce qu’elle s’est faite corporellement, pour cela elle a une signification corporelle autant que spirituelle, puisqu’Il est monté tout ensemble vrai Dieu et vrai homme : à cela je te répondrai qu’Il avait été mort, et qu’Il était revêtu d’immortalité, et qu’ainsi nous serons tous au Jour du Jugement. Et alors nous serons faits si subtilement en le corps et en l’âme tout ensemble, que nous nous trouverons aussi vite alors avec le corps où il nous plaira, que nous le sommes actuellement en pensée spirituellement; que ce soit en haut ou en bas, d’un côté ou de l’autre, devant ou derrière, ce sera tout un et semblablement bon, comme le disent les clercs; et ainsi je pense. Mais à présent tu ne peux parvenir au ciel corporellement, non, mais spirituellement. Et même ce sera si spirituellement que cela ne peut être d’une quelconque manière corporelle, et pas plus en haut qu’en bas, d’un côté que de l’autre, ni en avant ni en arrière.

Et sache bien que tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels, et particulièrement en l’œuvre que dit ce livre, bien qu’ils lisent «élève en haut» et «va au-dedans» et malgré tout ce qui, en ce livre, est appelé un élan, appel, mouvement, néanmoins ils doivent être très attentifs à ceci, que cet élan et mouvement ne porte corporellement en haut, ni dedans, et n’est en aucune manière un élan comme s’il allait d’une place à une autre place. Et encore quand il y est parlé de repos, que cependant ils ne pensent pas que ce soit un repos comme de rester en un lieu sans bouger de là. Car la perfection de cette œuvre est si pure et si spirituelle en elle-même, que si elle est bien conçue et véritablement entendue, elle sera vue autrement et très loin de quel mouvement et quel lieu que soit.

Et il serait mieux et non sans raison de l’appeler un brusque changement, au lieu d’un mouvement quelconque d’endroit. Car temps, lieu et corps les trois doivent être oubliés en tout travail spirituel. Et c’est pourquoi sois prudent en cette œuvre, à ne pas prendre la corporelle ascension du Christ pour exemple de tirer et tendre corporellement en haut ton imagination, pendant le temps de ta prière, comme si tu voulais grimper par delà la lune. Car il n’en serait d’aucune manière ainsi, spirituellement. Mais si tu devais faire ascension corporellement au ciel, de même que le Christ a fait, alors tu pourrais prendre exemple à celle-là : seulement il y a que personne hormis Dieu ne le peut, comme Lui-même l’a affirmé, disant : «Il n’est personne qui puisse monter au ciel si ce n’est Celui seulement qui est descendu du ciel, et S’est fait homme par amour de l’homme.»

Or, si cela était possible, comme en aucune manière cela ne peut être, alors cela serait par abondance et débordement de l’œuvre spirituelle et uniquement par la puissance et le pouvoir spirituel, tout éloigné de quelque tension et effort que ce soit de l’imagination corporelle, pas plus en haut que dedans, d’un côté ou de l’autre.

Et c’est pourquoi laisse ces faussetés : il n’en va point ainsi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTIÈME Que la grand-route et la plus immédiate du ciel est parcourue par les désirs, et non par les pas de la marche.

MAIS à présent, il se peut bien que tu me demandes comment cela est donc, et comment alors il en va? Car il te paraît avoir preuve authentique et évidente que le ciel est en haut : parce que le Christ a fait ascension corporellement en haut dans les airs, et qu’Il a envoyé selon Sa promesse, d’en haut corporellement le Saint-Esprit, à la vue de tous Ses disciples; et telle est notre foi. Et c’est pourquoi tu penses et te demandes, puisque tu as cette vraie et réelle évidence, pourquoi tu ne dirigerais pas corporellement en haut ton esprit pendant le temps de ta prière.

Et à cela, je veux te répondre autant que je le peux dans ma faiblesse, et je dis : puisque le Christ, étant qu’il était ainsi, devait faire ascension corporellement et par suite envoyer corporellement le Saint-Esprit, alors il était plus convenable que ce fût en haut dans la hauteur plutôt qu’en bas et de dessous, ou derrière, ou devant, ou d’un côté ou de l’autre. Mais autrement que pour cette convenance, il ne Lui était d’aucune nécessité de s’éloigner en montant plus qu’en descendant; je veux dire quant à la proximité et promptitude du chemin. Car le ciel spirituel est aussi proche en bas qu’en haut, et aussi proche en haut qu’en bas, et autant derrière que devant, et devant que derrière, et d’un côté comme de l’autre. En sorte que quiconque a vrai désir d’être au ciel, il y est alors à l’instant même spirituellement. Car c’est par les désirs et non point par les pas de la marche, que la grand-route et la plus prompte du ciel est courue. Et c’est pourquoi saint Paul a dit, parlant de lui-même et de maints autres ainsi : quoique nos corps soient présentement ici sur la terre, néanmoins pourtant notre vie est au ciel. Il entendait par là leur amour et désir, lequel est spirituellement leur vie. Et très assurément l’âme est aussi réellement en vérité là où elle aime, qu’elle est en le corps où elle vit et auquel elle donne la vie. Et c’est pourquoi, si nous voulons spirituellement aller au ciel, il ne sert de rien de tirer et tendre notre esprit en haut pas plus qu’en bas, ni d’un côté plus que de l’autre.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET UNIÈME Que toute chose corporelle est sujette et obéit à la spirituelle, par laquelle elle est commandée en le cours naturel, et non point le contraire.

NÉANMOINS, il y a quelque utilité à lever nos yeux et nos mains corporellement vers le ciel corporel auquel les astres sont attachés. Je veux dire, si nous y sommes entraînés par l’œuvre de notre esprit, et non autrement. Car toutes choses corporelles sont les sujettes des choses spirituelles, et d’après elles réglées et commandées, et non point le contraire.

On peut en voir l’exemple à l’ascension de notre Seigneur : car lorsque le temps fixé fut venu, où il Lui convint de retourner à Son Père corporellement en Son humanité, laquelle humanité ne fut et ne sera jamais absente de Sa Divinité, alors, en toute-puissance, par la vertu du Saint-Esprit, l’humanité avec le corps suivit la Divinité en l’unité de la Personne. La visible apparence de quoi, il convenait mieux et il était mieux accordé qu’elle fût en montant et en haut.

Cette même sujétion du corps à l’esprit peut être, en manière véritable, conçue par la preuve de l’œuvre spirituelle que dit ce livre, pour ceux-là qui y travaillent. Car à l’instant qu’une âme s’y dispose effectivement, tout aussitôt et soudainement, à l’insu même de celui qui opère, le corps, qui peut-être juste avant qu’elle commençât, était incliné vers la terre, ou penché d’un côté ou de l’autre pour l’aise charnelle, par la vertu et force de l’esprit est redressé tout droit : suivant par manière et semblance corporelle l’œuvre de l’esprit, laquelle est spirituelle. Et ainsi est-ce qu’il convient le mieux que ce soit.

Et c’est pour la raison de cette même convenance que l’homme — lequel est de toutes les créatures de Dieu la plus séante de corps et la plus digne — n’est point fait ployé vers la terre, comme le sont tous autres animaux, mais dressé droit vers le ciel. Pourquoi cela? Parce qu’il doit figurer en l’apparence corporelle l’œuvre et le travail spirituel de l’âme, laquelle œuvre et lequel travail, il leur appartient d’être droits spirituellement, et non point spirituellement tortus et ployés. Prends bien garde que je dis spirituellement droit, et non corporellement. Car comment pourrait être une âme, laquelle n’a par nature aucune manière et matière de corporalité, entraînée corporellement droite debout? Non, non; cela ne peut pas être.

Et c’est pourquoi prends garde à ne concevoir corporellement ce qui est signifié spirituellement, quoique cela soit dit en paroles corporelles, telles que sont celles de «en haut» ou «en bas», «dedans» ou «dehors», «derrière» ou «devant», «d’un côté» ou «de l’autre côté». Car quelque spirituelle que puisse jamais être une chose en elle-même, néanmoins, s’il faut en parler, et puisque le discours est œuvre corporelle et faite et engendrée par la langue, laquelle est un instrument du corps, on ne le pourra faire qu’avec toujours des mots corporels. Mais qu’importe? Doit-il s’ensuivre qu’on le comprenne et conçoive corporellement? Non, certes, mais bien spirituellement, comme il est entendu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DEUXIÈME Comment un homme doit connaître quand son œuvre spirituelle est au-dessous de lui ou sans lui, et quand elle est avec lui ou en lui, et quand elle est au-dessus de lui et sous son Dieu. corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton âme.

Tous les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté, néanmoins ne sont qu’égaux à toi en nature.

Au-dedans de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté; et en second l’Imagination et la Sensibilité.

Au-dessus de toi en nature, il n’est rien autre chose que Dieu seul.

Partout et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité, alors il s’entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme, ainsi jugeras-tu de l’excellence ou condition de ton œuvre : savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.

ET pour cela, que tu sois capable de mieux connaître comment doivent être conçus spirituellement ces mots qui sont dits corporellement, j’ai pensé à te donner les significations spirituelles de certains mots qui échoient à l’œuvre spirituelle. En sorte que tu puisses connaître clairement et sans erreur quand ton œuvre est au-dessous de toi et sans toi, quand elle est avec toi et encore au-dedans de toi, et quand elle est au-dessus de toi et sous ton Dieu.

Toutes les sortes de choses corporelles sont en dehors de ton âme et au-dessous d’elle en la nature, oui! et même le soleil et la lune et les étoiles toutes, encore qu’ils soient au-dessus de ton corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton âme.

Tous les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté, néanmoins ne sont qu’égaux à toi en nature.

Au-dedans de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté; et en second l’Imagination et la Sensibilité.

Au-dessus de toi en nature, il n’est rien autre chose que Dieu seul.

Partout et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité, alors il s’entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme, ainsi jugeras-tu de l’excellence ou condition de ton œuvre : savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TROISIÈME Des pouvoirs et facultés de l’âme en général, et comment la mémoire en particulier est une principale puissance, laquelle contient en elle toutes les autres facultés et toutes les choses en lesquelles elles œuvrent.

LA Mémoire est en elle-même une puissance de telle sorte, qu’à proprement parler et d’une certaine manière, elle n’opère pas elle-même. Mais la Raison et la Volonté sont deux puissances opératives, et aussi le sont de même l’Imagination et la Sensibilité. Toutes ces quatre facultés et leurs œuvres, la Mémoire les contient et les comprend en elle-même. Mais autrement on ne saurait dire que la Mémoire opère, si ce n’est qu’une telle compréhension soit une œuvre et opération.

De là s’ensuit que j’appelle certains pouvoirs de l’âme, les uns principaux et les autres secondaires.

Non parce qu’une âme est divisible, puisqu’elle ne peut l’être : mais parce que toutes ces choses auxquelles elle opère sont divisibles, certaines étant principales comme choses toutes spirituelles, certaines autres étant secondaires comme choses toutes corporelles. Les deux principales puissances opératives, la Raison et la Volonté, œuvrent purement en elles-mêmes à des objets tout spirituels, sans l’aide ni le secours des autres deux puissances secondaires. L’Imagination et la Sensibilité œuvrent brutalement à des objets tout corporels, qu’ils soient présents ou absents, dans le corps et avec les sens corporels. Mais par elles deux, sans l’aide et secours de la Raison et de la Volonté, jamais une âme ne parviendrait à connaître la vertu et les caractères des créatures corporelles, ni non plus la cause de leur existence et création.

Et pour cela est-il que la Raison et la Volonté sont appelées puissances principales : parce qu’elles œuvrent en pur esprit sans rien de corporel en quelque sorte; et secondaires l’Imagination et la Sensibilité, parce qu’elles opèrent et œuvrent dans le corps avec les instruments du corps, lesquels sont nos cinq sens. La Mémoire est appelée une puissance principale parce qu’elle contient en elle spirituellement non seulement toutes les autres facultés, mais par là, aussi, toutes les choses où elles œuvrent. Ce que tu vois à l’expérience.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATRIÈME Des deux autres facultés principales : la Raison et la Volonté ; et de l’œuvre de celles-ci avant le péché, et après.

Nous désirons le bien, et reposons sans fin avec plein consentement et contentement éternel en Lui. Avant que l’homme eût péché, la Volonté n’avait pouvoir d’être trompée en son choix, en son amour, ni en aucune de ses œuvres. Parce qu’elle possédait de nature la saveur de tonte chose telle qu’elle était; mais à présent elle ne peut faire ainsi, que seulement si elle est ointe de la grâce. Car souvent, par suite de l’infection du péché originel, elle a comme bonne la saveur d’une chose, laquelle est pleinement mauvaise et n’a que l’apparence du bien. Et tout ensemble ces deux : la Volonté elle-même et la chose qui est voulue, la Mémoire les comprend et les contient en elle.

LA Raison est le pouvoir par lequel nous séparons le bien du mal, le mauvais du pire, le bien du meilleur, et le pire du pire, et le meilleur du meilleur de tout. Avant que l’homme eût péché, la Raison pouvait de nature faire naturellement tout ce partage. Mais si aveugle est-elle à présent par la faute du péché originel, qu’elle ne saurait accomplir cette œuvre sans être illuminée de la grâce. Et tout ensemble ces deux : la Raison elle-même et la chose à quoi elle travaille, sont compris et contenus dans la Mémoire.

La Volonté est le pouvoir par lequel nous choisissons le bien, après qu’il a été discriminé par la Raison; et par lequel aussi nous aimons le bien.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET CINQUIÈME Du premier des pouvoirs secondaires, de son nom l’Imagination ; et des œuvres et de l’obéissance de celle-ci à la Raison, avant le péché et après.

L’IMAGINATION est un pouvoir par lequel nous nous représentons toutes images des choses présentes et absentes; et ensemble, elle et la chose où elle œuvre, sont contenues dans la Mémoire. Avant que l’homme eût péché, l’Imagination était si obéissante à la Raison, à laquelle elle est comme une servante, qu’elle ne lui mandait jamais une image contrefaite de quelque créature corporelle, ni aucune image fantastique de quelque créature spirituelle; mais à présent ce n’est pas ainsi. Car à moins qu’elle ne soit refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, jamais elle ne cessera, dans la veille comme dans le sommeil, de représenter des images contrefaites des créatures corporelles, ou autrement des fantasmes, lesquels ne sont rien d’autre que des représentations corporelles de choses spirituelles, ou encore des représentations spirituelles de choses corporelles. Ce qui est toujours feinte et fausseté, et très prochain de l’erreur.

Cette désobéissance de l’Imagination peut très bien être conçue en ceux qui sont nouvellement tournés du monde à la dévotion, dans le moment de leur prière. Car avant que le temps vienne, où l’Imagination soit en grande part refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, comme il est par la continuelle méditation de choses spirituelles — telles que sont la propre misère de l’homme, la Passion de notre Seigneur et Sa Bonté, et beaucoup d’autres — jamais ils ne pourront d’aucune manière rejeter les étonnantes et diverses pensées, fantaisies et images, lesquelles sont mandées et imprimées en leur esprit par la seule lumière et curiosité de l’Imagination. Et tout cela, et cette désobéissance, est la peine reçue du péché originel.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SIXIÈME De l’autre pouvoir secondaire, de son nom la Sensibilité ; et des œuvres et de l’obéissance de celle-ci à la Volonté, avant le péché et après.

Avant que l’homme eût péché, cette Sensualité était si obéissante à la Volonté, à laquelle elle est comme une servante, qu’elle ne lui mandait jamais ni plaisance ou déplaisance désordonnées devant aucune créature corporelle, ni quelque fallacieux sentiment spirituel de plaisir ou de déplaisir mis dans nos sens par quelque ennemi spirituel. Mais à présent ce n’est pas ainsi : car à moins qu’elle ne soit réglée et commandée, par la grâce en la Volonté, à souffrir humblement et à sa mesure la peine reçue du péché originel, laquelle consiste en l’absence des conforts nécessaires et en la présence de déconforts efficaces, et donc à refréner son sensible plaisir à l’absence de ces déconforts et à la présence de ces conforts, — toujours elle veut misérablement et lascivement se vautrer, comme un porc dans sa bauge, dans les richesses de ce monde et l’immondice de la chair aussi bien, tellement que toute notre vie en soit infiniment plus bestiale et charnelle, qu’elle n’est autrement humaine ou spirituelle.

LA Sensibilité est une faculté de notre âme, regardant et régnant sur les sens corporels par lesquels nous avons corporellement la connaissance et le sentiment des créatures corporelles toutes qu’elles soient, plaisantes ou déplaisantes. Et elle possède deux parties : l’une par laquelle il est pourvu aux besoins et nécessités de notre corps; l’autre par laquelle il est satisfait aux désirs des sens corporels. Car c’est le même pouvoir qui proteste et maugrée lorsque le corps manque de son nécessaire, et qui nous pousse, quant à répondre à nos besoins, à prendre plus que nos besoins pour satisfaire aux désirs de nos sens; le même qui se plaint du manque de choses et créatures plaisantes et se délecte délicieusement à leur présence, qui se plaint de la présence des choses et créatures désagréables et se délecte délicieusement à leur absence. Toutes ces deux choses ensemble, le pouvoir et son objet, sont contenues dans la Mémoire.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SEPTIÈME Que qui ne connaît point les facultés d’une âme et la manière de leurs opérations, facilement peut être trompé en la compréhension des paroles spirituelles et des opérations spirituelles ; et comment une âme est faite un Dieu en grâce.

Vois donc, ami spirituel! en quelle misère, telle que tu peux voir, nous sommes tombés par le péché : et quoi d’étonnant, donc, à ce que nous soyons aveuglement et aisément trompés dans la compréhension et l’entendement des paroles spirituelles et des spirituelles opérations, — et plus particulièrement ceux qui ne connaissent là les facultés et pouvoirs de leurs âmes et les manières de leurs opérations?

Car toujours lorsque la Mémoire est occupée de quelque objet corporel, — aurait-il été pris pour la meilleure d’entre toutes les fins — tu es pourtant au-dessous de toi-même en cette occupation ou travail, et hors de toute âme. Et toujours, lorsque tu as sentiment que ta Mémoire est occupée des caractères et subtils états des facultés de ton âme en leurs opérations et œuvres spirituelles, comme sont vices ou vertus, de toi ou de quelque créature, laquelle est spirituellement et ton égale en nature, et cela afin de pouvoir par là apprendre à connaître ce toi-même en prévision et en vue de la perfection : alors tu es au-dedans de toi-même et égal avec toi. Mais toujours lorsque tu sens ta Mémoire occupée d’aucune manière d’objet corporel ou spirituel, mais uniquement de la substance même de Dieu, ainsi qu’il est et peut être à l’expérience de l’œuvre que dit ce livre : alors tu es au-dessus de toi, et sous ton Dieu.

Au-dessus de toi, tu es : puisque tu parviens à venir par la grâce au-delà de ce que, par nature, tu peux et pourrais atteindre. C’est-à-dire à être uni à Dieu, en esprit, par l’amour, et par conformité de volonté. Et sous ton Dieu, tu es : puisque, et bien qu’on puisse d’une certaine manière affirmer qu’à ce moment Dieu et toi ne sont pas deux, mais un, en esprit — à tel point que toi ou un autre, connaissant d’expérience cette unité par la perfection de l’œuvre, pourra très assurément, au témoignage de l’Écriture, être appelé un Dieu — néanmoins tu es au-dessous de Dieu. Et pourquoi? C’est qu’Il est Dieu de nature et sans commencement; tandis que toi, qui naguère étais en substance néant, et qui, bientôt après que tu fus, par Sa puissance et Son amour, fait quelque chose, te fis toi-même pire que néant par le péché volontaire et accepté, ce n’est que par Sa miséricorde et sans mérite aucun de ta part, que tu es fait un Dieu en la grâce, uni à Lui en esprit sans partage, tout ensemble ici et dans la béatitude du ciel et sans fin. Et ainsi, bien que tu sois un avec Lui en la grâce, cependant tu es loin au-dessous de Lui en nature.

Vois donc, ami spirituel! Ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de ce que celui qui ne connaît pas les facultés de son âme et la façon dont elles opèrent, il peut très facilement être trompé en l’entendement des mots écrits dans un dessein spirituel. Et par là tu peux apercevoir la cause pourquoi je n’ai point eu l’audace de te commander et prier de montrer pleinement et ouvertement ton désir à Dieu, mais t’ai enfantinement requis de faire en toi en sorte de le cacher et couvrir. Et je l’ai fait, cela, par crainte que tu ne conçusses corporellement ce qui était entendu spirituellement.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET HUITIÈME Que corporellement nulle part, est partout spirituellement ; et comment l’homme du dehors appelle néant l’œuvre que dit ce livre.

ET de la même manière, si quelque autre homme te disait de recueillir tout en toi-même tes facultés et tes sens, et ainsi d’adorer Dieu — bien que ce qu’il dise soit parfaitement bien et tout vrai, ah! et personne ne dirait plus vrai, pour peu que cela soit bien conçu — néanmoins, par crainte des illusions et erreurs, et que ces mots soient entendus corporellement, je ne t’ai point prié de le faire. Regarde à n’être en aucune façon au dedans de toi-même. Très vite je te dirai, et en bref : ce n’est pas que je veuille que tu sois hors de toi-même, ni au-dessous, ni derrière, ni d’un côté, ni de l’autre.

«Mais où donc, demandes-tu, faut-il que je sois? Nulle part, à ce qu’il paraît!» Et oui, réellement tu l’as bien dit : car c’est là que je te veux avoir. Parce que nulle part, corporellement : c’est partout, spirituellement. Regarde et veille bien à ce que ton œuvre spirituelle ne soit nulle part corporellement; et alors, où que soit la chose sur laquelle en substance tu travailles en ton esprit, sûrement toi, tu seras là en esprit, aussi véritablement et réellement que ton corps est en la place où tu es corporellement. Et bien que tes sens corporels ne puissent trouver là rien qui les alimente, et qu’il leur paraisse que c’est rien et néant ce que tu fais, soit! fais donc ce rien, et fais-le pour l’amour de Dieu. Et ne t’en va de là, mais travaille activement dans ce rien avec le vigilant désir de vouloir et posséder Dieu que nul homme ne peut connaître. Car je te le dis véritablement, qu’il me vaut mieux d’être en ce nulle part corporellement, luttant et combattant avec cet aveugle rien, plutôt que d’être un seigneur si grand, que je puisse être partout où je le désire, jouant joyeusement et me distrayant de tout ce quelque chose qui est au Seigneur son bien et sa possession.

Laisse ce partout et ce quelque chose, et abandonne-le pour ce nulle part et ce rien. Que t’importe que jamais tes sens ne trouvent raison de ce rien? Car bien assurément je ne l’en aime que mieux, puisqu’il est en lui-même d’une si parfaite excellence qu’ils ne peuvent s’en saisir et en tirer parti. Ce rien peut mieux être senti par expérience, plutôt que vu : car il est tout aveugle et tout obscurité à ceux qui n’ont que brièvement jeté les yeux sur lui. Et pourtant, pour parler plus près de la vérité encore, une âme est plus aveugle en lui par l’abondance et l’excès de lumière divine, qu’elle n’est aveugle par la ténèbre ou le manque de lumière corporelle.

Or, quel est-il, celui qui l’appelle un rien? Assurément, c’est l’homme extérieur, et non pas l’homme intérieur. Notre homme intérieur l’appelle un Tout, car par lui, il apprend à connaître la raison de toutes choses corporelles et spirituelles, sans aucune considération plus particulière à aucune chose que ce soit.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET NEUVIÈME Comment il est que l’affection d’un homme est merveilleusement changée en sentiment spirituel en ce rien, quand il est conçu nulle part.

PRODIGIEUSEMENT est métamorphosée l’affection humaine en sentiment spirituel par ce rien quand il est conçu nulle part. Car au premier instant qu’une âme y regarde, elle y trouvera et verra tous les actes peccamineux particuliers qu’elle a commis depuis la naissance, de corps et d’esprit, représentés obscurément ou secrètement. Et où qu’elle se tourne alentour, toujours elle les verra devant ses yeux : jusqu’à ce que le temps vienne, où, avec beaucoup de dur et pénible travail, et maint cruel soupir, et maintes larmes amères, elle s’en soit en grande part lavée. Parfois il lui semblera, pendant ce travail, regarder là comme en enfer, tellement il lui semblera qu’elle désespère de triompher jamais de cette peine, en la perfection du parfait repos spirituel. Jusqu’à ces profondes entrailles, il y en a beaucoup qui parviennent; mais par l’énormité de la peine qu’ils sentent et par l’absence de réconfort, alors ils reviennent en arrière à la considération de choses corporelles, cherchant de charnels réconforts extérieurs au lieu des spirituels, qu’ils n’eussent pas manqué d’avoir s’ils avaient tenu bon.

Car celui qui tient bon ressent parfois quelque réconfort, et a quelque espérance de perfection : car il sent et voit que nombre de ses péchés anciens sont en grande partie, avec l’aide de la grâce, effacés. Néanmoins encore il se sent toujours au milieu de la peine, mais il pense qu’elle aura une fin, car elle va toujours diminuant peu à peu. Et c’est pourquoi il appelle ceci non autrement que purgatoire. Parfois, il n’y trouve marqué aucun péché particulier, mais alors il lui paraît que le péché soit tout un bloc massif d’il ne sait jamais quoi, mais cependant rien autre que lui-même; et alors il peut être appelé ce qu’il est : la base et la peine du péché originel. Parfois, il lui paraîtra être au paradis ou au ciel, pour diverses merveilleuses délices et nombreux réconforts et consolations, joies et vertus bénies qu’il y trouve. Et parfois, il lui paraîtra que ce soit Dieu, pour la paix et repos qu’il y trouve.

Ah! qu’il pense ce qu’il veut; car toujours et toujours il le trouvera un nuage d’inconnaissanre, lequel est entre lui et son Dieu.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DIXIÈME Que par le dépassement et la cessation de nos sens corporels, nous commençons à venir plus promptement à la connaissance des choses spirituelles ; comme par le dépassement et la cessation de nos sens spirituels, nous commençons à venir plus promptement à la connaissance de Dieu, autant qu’il est possible, par grâce, ici-bas.

ET c’est pourquoi travaille ferme en ce rien et nulle part, et laisse tes sens corporels du dehors et tout ce qu’ils font : car je te le dis véritablement, cette œuvre ne peut et ne saurait être conçue par eux.

Car par tes yeux, tu ne te fais idée d’une chose, si ce n’est qu’elle est large ou longue, grande ou petite, ronde ou carrée, loin ou près, et qu’elle a telle couleur. Et par tes oreilles, rien que le bruit ou quelque manière de son. Par ton nez, rien que la puanteur ou le parfum. Et par le goût, rien que l’aigreur ou douceur, amertume ou fadeur, l’agrément ou dégoût. Et par le toucher, rien que le chaud ou froid, le tendre ou dur, le lisse ou rugueux. Et véritablement, ces qualités et quantités, Dieu ne les a ni aucune chose spirituelle. C’est pourquoi donc, laisse tes sens externes et ne travaille point avec eux, pas plus intérieurement qu’extérieurement; car tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels intérieurement, et qui s’imaginent pouvoir cependant entendre ou voir, sentir ou goûter, soit intérieurement soit extérieurement, les choses spirituelles, ceux-là sont assurément dans l’illusion et font œuvre contre nature.

Car par nature, les sens sont ordonnés en sorte qu’avec eux, les hommes puissent avoir connaissance de toutes choses corporelles extérieures; mais en aucune façon ils ne peuvent parvenir, avec eux, à la connaissance des choses spirituelles : par leurs opérations, veux-je dire. Parce que par leur cessation et impuissance, nous le pouvons, de la manière que suit : lorsque nous lisons ou entendons parler de certaines choses, et par suite comprenons que nos sens extérieurs ne peuvent nous renseigner ni apprendre aucunement quelle est la qualité de ces choses, alors nous pouvons véritablement être assurés que ces choses sont spirituelles et non corporelles.

De semblable manière en va-t-il de nos sens spirituels, lorsque nous travaillons à la connaissance de Dieu Lui-même. Car un homme aurait-il comme jamais la compréhension et connaissance de toutes choses spirituellement créées, néanmoins il ne peut jamais, par l’œuvre de cette intelligence, venir à la connaissance d’une chose spirituelle non-créée, laquelle n’est autre que Dieu. Mais par l’impuissance et cessation de cette intelligence, il le peut : car la chose devant laquelle elle est impuissante n’est pas autre chose que Dieu seul. Et c’est pourquoi saint Denis a dit : «la plus parfaite connaissance de Dieu est celle où Il est connu par incon.-naissance.» Et en vérité, quiconque voudra regarder aux livres de saint Denis, il trouvera que ses paroles affirment, et clairement confirment, tout ce que j’ai dit et pourrai dire, du commencement à la fin de ce présent traité. Mais autrement je ne le citerai, ni lui ni aucun autre Docteur, quant à moi cette fois-ci. Car si autrefois, les hommes ont pu penser faire acte d’humilité en ne tirant rien de leurs propres têtes, qui ne fût affirmé sur l’Écriture et les paroles des Docteurs, c’est aujourd’hui devenu une recherche et une ostentation d’habileté érudite.

À toi, cela ne servirait de rien, et c’est pourquoi je ne le fais point. Car celui qui a des oreilles, qu’il entende; et celui qui se sent porté à croire, qu’il croie : car autrement ils ne le feront.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET ONZIÈME Que certains ne sauraient parvenir à avoir expérience de la perfection de cette œuvre autrement qu’en un temps d’extase, et que d’autres la peuvent avoir quand ils veulent en le commun état de l’âme humaine.

CERTAINS estiment la matière de ceci si ardue et périlleuse, qu’ils affirment qu’on ne peut y venir sans un préalable travail énormément énergique, et encore n’est-ce que rarement, et seulement en un temps d’extase. Et à ces hommes je veux répondre, autant que le peut ma faiblesse, et dire : que tout est selon l’ordonnance et disposition de Dieu, et aussi selon l’aptitude et capacité de l’âme à laquelle est donnée cette grâce de la contemplation et de l’œuvre spirituelle.

Car il en est certains qui n’y peuvent parvenir sans de longs et nombreux exercices spirituels, et encore ne sera-ce que rarement qu’ils auront expérience de la perfection de cette œuvre, et sur un appel tout particulier de notre Seigneur : lequel est dénommé extase. Mais il en est d’autres, lesquels sont si subtils en grâce et en esprit, et si familièrement avec Dieu en cette grâce de la contemplation, qu’ils peuvent l’avoir quand ils veulent en le commun état de l’âme humaine : assis, marchant, debout ou à genoux. Et encore en ce temps, ils ont pleine et libre disposition de tous leurs sens corporels et spirituels, et ils peuvent en user s’ils le désirent (non sans quelque empêchement, certes, mais non point important ou grave). L’exemple des premiers, nous l’avons par Moïse, et des seconds, par Aaron le prêtre du Temple : car, en effet, cette grâce de la contemplation est figurée par l’Arche du Testament dans l’ancienne Loi, et les ouvriers en cette grâce sont figurés par ceux qui touchent le plus à cette Arche de façon ou d’autre, comme en témoigne l’Histoire. Et très bien est-il que cette grâce et cette œuvre soient comparées à l’Arche. Car tout justement comme en cette Arche étaient contenus tous les joyaux et reliques du Temple, de même aussi en ce minuscule amour porté vers ce nuage, sont contenues toutes les vertus de l’âme humaine, laquelle est le spirituel Temple de Dieu.

Moïse, avant qu’il pût venir à voir cette Arche, et cela pour apprendre comment elle devait être faite, avec un long et grand travail avait gravi la montagne jusqu’au sommet, et là il était demeuré, et six jours occupé dans un nuage : attendant jusqu’au septième jour que notre Seigneur daignât lui montrer la manière de faire la construction de cette Arche. Et par ce long travail de Moïse et la tardive démonstration, sont entendus et compris ceux qui ne peuvent venir à la perfection de cette œuvre spirituelle sans un long travail préalable : et encore ne sera-ce que rarement, et quand Dieu daignera la leur montrer.

Mais ce que Moïse ne pouvait venir à voir que rarement, et non sans un long grand travail, cela, Aaron l’avait en son pouvoir, du fait de son office, et il pouvait le voir dans le Temple, à l’intérieur, en le Voile, aussi souvent qu’il lui plaisait d’y entrer. Et par Aaron sont entendus et compris tous ceux dont j’ai parlé ci-dessus, lesquels, par leur pénétration spirituelle, avec l’assistance de la grâce, peuvent assigner à eux la perfection de cette œuvre comme il leur plaît.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DOUZIÈME Qu’un ouvrier en cette œuvre ne doit ni juger ni penser du travail d’un autre en cette œuvre, selon son propre sentiment intérieur.

Vois! Par là tu peux comprendre que celui à qui il est donné de ne voir et sentir la perfection de cette œuvre que par un long travail, et encore rarement, celui-là peut facilement être dans l’erreur s’il parle, pense et juge d’autrui selon ce qu’il connaît par lui-même, décidant qu’il n’y peut parvenir que rarement et non sans un grand travail. Et de même sera dans l’erreur celui qui peut l’avoir quand il veut, s’il juge des autres d’après soi-même, disant qu’ils peuvent l’avoir quand ils veulent. Non! laisse cela : assurément ce n’est pas ainsi qu’il faut. Car peut-être bien, quand et s’il plaît à Dieu, ceux qui ne peuvent l’atteindre aussitôt et ne l’ont que rarement, après un long travail, ceux-là plus tard y arriveront quand ils voudront, et aussi souvent qu’il leur plaira. Et l’exemple de ceci, nous l’avons par Moïse, lequel d’abord ne l’eut que rarement et non sans grand travail, ce don de voir comment était l’Arche, sur la montagne, pour après la voir en le Voile aussi souvent qu’il lui plaisait.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TREIZIÈME Comment, à l’image de Moïse, de Béséléel et d’Aaron qui s’occupèrent de l’Arche du Testament, nous avons trois manières de perfection en cette grâce de la contemplation, laquelle grâce est figurée par cette Arche.

TROIS hommes ont été les plus importants de ceux qui s’occupèrent de cette Arche de l’Ancien Testament : Moïse, Béséléel et Aaron. Moïse apprit de notre Seigneur sur la montagne comment elle devait être faite. Béséléel la réalisa et la mit à l’intérieur du Voile, selon qu’était l’exemple qui avait été montré sur la montagne. Et Aaron eut à la garder dans le Temple, la voyant et touchant aussi souvent qu’il lui plaisait.

À la ressemblance de ces trois, nous avons trois manières de perfection en cette grâce de la contemplation. Parfois nous y avons perfection seulement par la grâce, et alors nous sommes à l’image de Moïse, lequel, par toute cette ascension et ce pénible travail qu’il avait eu sur la montagne, ne la pouvait voir que rarement : et même cette vue, il ne l’avait que lorsqu’il plaisait à notre Seigneur de la lui montrer, et non qu’il l’eût méritée, et en récompense de son travail. Parfois nous y avons perfection par notre pénétration spirituelle, avec l’assistance et aide de la grâce; et alors nous sommes à l’image de Béséléel, lequel ne pouvait voir l’Arche devant qu’il ne l’eût faite par son propre travail, assisté de l’exemple qui avait été montré à Moïse sur la montagne. Et parfois nous y avons perfection par l’enseignement d’autres hommes, et alors nous sommes à l’image d’Aaron, lequel avait en sa garde et en son habitude de voir et toucher quand il lui plaisait, cette Arche que Béséléel avait réalisée et confectionnée de ses mains.

Voici donc, ami spirituel! par cet ouvrage, quelque enfantin et impropre qu’en soit le langage, et encore que je sois une misérable créature tout indigne d’enseigner autrui, je remplis néanmoins l’office de Béséléel : confectionnant et déposant en quelque sorte entre tes mains la manière de cette Arche spirituelle. Mais bien mieux que je ne fais et plus excellemment, tu peux œuvrer toi-même si tu veux être Aaron : c’est-à-dire en travaillant et opérant continuellement et sans cesse à l’intérieur, et pour toi et pour moi. Fais ainsi, je t’en prie, pour l’amour de Dieu tout-puissant. Et puisque nous avons été tous deux appelés à œuvrer en cette œuvre, je te demande pour l’amour de Dieu, de combler en ta part ce qui manque à la mienne.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATORZIÈME Comment il est que le contenu de ce livre, jamais plus ne le lira ou entendra lire, n’en parlera ou entendra parler une âme disposée à cette œuvre, sans éprouver un véritable sentiment de sa convenance et de son efficacité ; et la réitération de l’admonition écrite en le prologue.

ET Si tu penses que cette manière de travailler n’est point accordée à tes dispositions, tant de corps que d’âme, alors tu peux l’abandonner et en prendre une autre, en toute sûreté avec l’avis d’un bon et spirituel directeur, et sans blâme. Et je te prie de m’excuser, car véritablement je désirais te porter quelque profit par cet écrit de ma simple science; et telle était mon intention. Mais lis-le bien deux fois ou trois fois en entier, et même plus souvent sera mieux, et plus tu sauras comprendre la chose. Si bien que, peut-être, quelque phrase qui te serait restée fermée à la première ou deuxième lecture, bientôt après tu la trouveras facile.

Vraiment, oui! il me semble impossible de croire qu’une âme ayant des dispositions à cette œuvre puisse lire ou entendre lire, parler ou entendre parler de ceci, sans qu’elle ait sur-le-champ sentiment d’une vraie convenance et réelle efficacité en cet ouvrage. Et si, donc, il te paraît être d’un bon effet, alors remercie Dieu du fond du cœur et, pour l’amour de Dieu, prie pour moi.

Fais ainsi. Et je te prie pour l’amour de Dieu de ne laisser personne voir ce livre, à moins que ce ne soit quelqu’un dont tu penses qu’il est en convenance avec lui, et selon ce que tu y as trouvé toi-même auparavant, à l’endroit où il est dit quels hommes, et quand, doivent travailler en cette œuvre. Et si tu laisses un homme de cette sorte le voir, alors je te prie de lui recommander et de lui commander de prendre le temps de le voir en entier. Car peut-être bien y a-t-il quelque matière en son commencement, ou au milieu, laquelle est en suspens et n’est point développée entièrement en cette place. Mais si elle ne l’est à cet. endroit, elle le sera peu après, ou peut-être à la fin. Et de la sorte, pour en voir seulement une partie et pas une autre, un homme peut facilement être amené à l’erreur : et c’est pourquoi je te prie de travailler comme je dis. Et si tu trouves quelque matière que tu aimerais avoir plus ouverte, laisse-moi savoir quelle elle est, et aussi ton opinion sur ce point : et elle sera amendée, si je le puis avec ma simple science.

Quant aux charnels disputeurs, pour la louange ou pour le blâme, aux bavards, aux faiseurs d’histoires et tous autres conteurs de contes, peu me chaut qu’ils voient ce livre : car jamais je n’ai eu l’intention d’écrire pour eux pareilles choses. Et c’est pourquoi je voudrais qu’ils n’en entendissent point parler, ni eux ni aucun autre curieux, lettré ou inculte, ah! non, fussent-ils même en la vie active de parfaits et excellents hommes, car ceci ne leur convient aucunement.

COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUINZIÈME De quelques signes assurés auxquels un homme peut éprouver s’il est appelé de Dieu à œuvrer en cette œuvre.

Tous ceux qui lisent ou entendent lire, ou encore parler de la matière de ce livre, et à cette lecture ou audition pensent que ce soit une bonne chose, et qui leur sied : ils n’en sont pas pour autant appelés par Dieu à œuvrer en cette œuvre, sur ce seul mouvement de complaisance ressentie en eux-mêmes dans le temps et moment de la lecture. Car il se peut fort bien que de la curiosité de l’intelligence naturelle leur vienne ce mouvement, bien plus que d’aucun appel de la grâce.

Mais s’ils veulent éprouver d’où vient ce mouvement, ils le peuvent comme suit, s’il leur plaît. Et d’abord qu’ils regardent s’ils ont fait tout ce qui était en eux précédemment, afin de se rendre capables d’une purification de leur âme au jugement de la sainte Église et d’accord avec leur directeur spirituel. S’il en va de la sorte, c’est d’autant mieux; mais s’ils veulent de plus près en connaître, qu’ils regardent si ce mouvement est toujours plus pressant à leur souvenir, et plus habituel que tout autre en toute manière d’exercice spirituel. Et s’il leur paraît qu’il ne soit aucune sorte de chose qu’ils fassent, corporellement ou spirituellement, qui soit suffisante et satisfaisante, au témoignage de leur conscience, à moins que ne soit ce chétif empressement secret d’amour, d’une manière spirituelle, la capitale et première de toutes leurs œuvres : alors, si tel est leur sentiment, c’est là un signe qu’ils sont appelés de Dieu à cette œuvre, et autrement sûrement pas.

Je ne dis pas qu’il doive toujours durer et habiter continuellement en leur esprit à tous, ceux qui sont appelés à œuvrer en cette œuvre. Non point, car ainsi ce n’est pas. Et chez un jeune apprenti spirituel en cette œuvre, souvent le sentiment immédiat de celle-ci se retire, pour diverses causes et raisons. Parfois, c’est qu’il lui est ôté afin qu’il n’y mette trop de présomption et n’aille s’imaginer que ce soit en son pouvoir, en grande partie, de l’avoir quand il lui plaît et comme il lui plaît. Et cette idée ne serait que d’orgueil. Or, quand est retiré le sentiment de la grâce, toujours est-ce l’orgueil qui en est cause : non pas toujours l’orgueil qui serait là, mais l’orgueil qui pourrait être, si n’était retiré ce sentiment de la grâce. Et c’est ainsi qu’il est que souvent, tels jeunes fous s’imaginent que Dieu est leur ennemi, quand justement II est leur ami tout entièrement.

D’aucunes fois, il se retire du fait de leur incurie et négligence; et lorsque c’est ainsi, ils sentent par après une peine très amère qui les frappe tout grièvement et douloureusement. Certaines fois notre Seigneur en veut prolonger le délai, par un dessein fort habile, car Il veut, en ce délai, son accroissement, afin que le retour de ce sentiment soit en eux plus délicieux quand il leur sera rendu, et qu’ils sentent combien longtemps il a été perdu. Et c’est là un des plus prompts et des plus souverains signes qu’une âme puisse avoir, pour reconnaître par là si elle est appelée ou non à œuvrer en cette œuvre : si elle connaît après un pareil délai et long manquement de cette œuvre, qu’elle lui revient tout soudain comme il faut, et par aucune voie ni moyen recherchée, et qu’elle possède alors elle-même une grande ferveur et un impatient désir de travailler et œuvrer en cette œuvre, beaucoup plus grands que jamais avant. À tel point que bien souvent, je crois, elle a une joie plus grande à retrouver peu après cet élan, qu’elle n’avait eu de chagrin à le perdre.

Et s’il en est ainsi, assurément c’est un authentique signe, et véritable et sans erreur qu’elle est appelée de Dieu à œuvrer en cette œuvre, quoi que ce soit qu’elle ait été auparavant ou qu’elle soit présentement.

Car ce n’est point ce que tu es ni ce que tu as été, que Dieu regarde avec les yeux de Sa miséricorde; mais ce que tu as désir d’être. Et saint Grégoire nous porte témoignage que tous les saints désirs croissent et grandissent par leur retardement et les délais; et s’ils s’évanouissent dans le retard et dans l’attente, alors c’est que jamais ils n’ont été des désirs saints. Car celui qui ressent toujours une joie moindre et moindre aux retrouvailles et nouvelles présentations des désirs de son ancien propos, encore que ce puissent être de naturels désirs vers le Bien, néanmoins il saura que ce ne furent jamais des désirs saints. Desquels saints désirs parle saint Augustin, qui dit que toute la vie d’un bon Chrétien n’est rien autre que son saint désir.

Porte-toi bien, ami spirituel, avec la bénédiction de Dieu et la mienne! Et je prie le Tout-Puissant Dieu que la paix véritable, le saint conseil et le spirituel réconfort en Dieu par abondance de la grâce, toujours soient avec toi et avec ceux tous qui L’aiment sur cette terre. Amen.

Hugues de BALMA

Théologie mystique4

DE VIA VNITIVA/LA VOIE UNITIVE

Prologue et plan5

1. On a dit ce qu’est la voie illuminative et comment on s’élève par elle actuellement vers l’union. On dira maintenant ce qu’est la voie unitive, puis quelles persuasions incitent à la désirer, enfin quelles industries établissent l’esprit solidement en elle. Ceci concerne la pratique, c’est-à-dire l’usage. Si quelqu’un de simple ne sait procéder avec ordre, qu’au moins il s’en afflige de quelque manière ; en second lieu, même s’il ne sait pas méditer, comme on l’a dit, sur les Écritures, qu’au moins il aspire à aimer, disant toujours en ses prières et demandes : Ô Seigneur, quand t’étreindrai-je d’un amour très doux ? » De la sorte, aussi simple ou laïque soit-il, par la douleur des péchés comme par le baiser des pieds, par le souvenir des bienfaits comme par le baiser des mains, il pourra parvenir au baiser de la bouche — ce que l’amour désire — en disant : « Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche. » Cette demande, on ne la jugera pas présomptueuse, si son auteur s’exerce d’abord au baiser des pieds et des mains et ensuite, en un autre temps, aspire au baiser de la bouche.

Voie unitive, Sagesse des chrétiens

2. Cette voie unitive a pour origine ces paroles : « Ô Sagesse, tu es sortie de la bouche du Très-Haut, tu vas d’une extrémité à l’autre, tu disposes toutes choses avec douceur ; viens nous enseigner la voie de la prudence. » Ces paroles sont celles de l’Église qui soupire et désire être enseignée par celui qui est la source et l’origine de toute bonté. Bien qu’elles concernent proprement la Sagesse incréée elle-même qui est le Fils de Dieu dont l’éternelle sortie a fait apparaître l’émanation de la bonté du Père suprême, il s’agit ici de traiter de cette Sagesse en tant qu’envoyée dans le temps pour se manifester elle-même à l’esprit rationnel. L’éminent docteur, le bienheureux Denys, la décrit ainsi au chapitre septième des Noms divins : « La sagesse est la connaissance très divine de Dieu connue par ignorance, selon l’union qui est au-dessus de l’esprit, quand l’esprit, s’éloignant de tout le reste, se quittant lui-même ensuite, est uni aux rayons plus que brillants, illuminé de la lumière inscrutable et profonde de la Sagesse. » Telle est la sagesse des chrétiens qui contient en elle la Trinité entière et qui par diffusion déifique pénètre divinement les fidèles. Entièrement imbibés par elle de rosée céleste, les esprits de ceux qui aiment désirent non pas un avantage temporel, non pas quelque don de l’époux — grâce, vertu ou gloire —, mais l’époux lui-même qui est le principe de toute l’émanation déiforme. Par de brillantes affections, d’insatiables désirs, des aspirations unitives, ils souhaitent l’atteindre lui seul, sans rien chercher d’autre.

Sagesse unitive, théologie mystique

3. L’élévation par les affections enflammées de l’amour unitif au-dessus de tout office de l’intellect, en la pointe suprême de la puissance affective, est la sagesse qu’on envisage présentement. Elle s’identifie à la théologie mystique par laquelle l’esprit enflammé parle très secrètement au bien-aimé dans le langage des affections. L’industrie d’un mortel ne la révèle pas, mais elle se montre elle-même de façon manifeste à l’esprit en raison de la seule miséricorde divine. Ces paroles la louent en tant qu’elle est éternelle, en tant que par son immensité elle atteint « d’une extrémité à l’autre », en tant également qu’elle est temporelle dans la mesure où « elle dispose toutes choses avec douceur », c’est-à-dire les esprits rationnels.

La sagesse dispose l’esprit par rapport à Dieu en soi

4. Comment par cette sagesse elle dispose avec douceur l’esprit rationnel qu’elle instruit fidèlement de la lumière divine qui projette d’en-haut ses rayons, nous le montrerons d’abord en ce qui concerne les réalités supra-célestes. Dans la très bienheureuse Trinité, le Fils sort du Père, et du Père et du Fils sort l’Esprit-Saint, amour véritable qui procède et unit le Père et le Fils. De même, la sagesse unitive qui procède de la source de la suprême bonté, descendue plus bas en s’unissant à l’esprit encore en chemin, l’unit à l’Esprit incréé, pour que comme le Père et le Fils sont dits, quoique distincts, « un » en raison de l’amour qui les unit, par cette sagesse grâce à laquelle seule il adhère à l’Esprit suprême, l’esprit mérite de jouir d’une si grande noblesse, alors qu’il n’est rien, qu’il soit dit « un » avec lui, selon la parole de l’Apôtre : « Qui adhère à Dieu est un seul esprit avec lui. »

Mais cette disposition ne paraît pas acquise seulement par la sagesse de l’amour unitif en raison de l’ordre des Personnes ; elle l’est aussi en raison des actes divins qui sont deux, coéternels et consubstantiels au Dieu très bienheureux : se connaître et s’aimer soi-même. Du fait que l’esprit brûle d’ardeur en lui-même et connaît par cette ardeur de façon infaillible, comme s’il était étendu dans la chaleur du plein midi de l’amour et brûlait en elle, il l’aime d’une ardeur presqu’indicible et par elle le connaissant plus intimement, non seulement il lui est, autant que possible, conformé par la créature sensible, mais il est également transformé en lui par l’amour déifique. Ainsi disposé, l’esprit imite les actes éternels de façon très significative.

Par rapport à Dieu créateur

5. Il l’imite non seulement en tant qu’il existe un ordre des Personnes, non seulement en tant que les actes divins sont éternels, mais en tant que Dieu lui-même, très bienheureux, est le principe fontal de l’esprit angélique et de l’esprit humain, de la créature sensible et de la créature insensibles. L’excellence de la créature n’est donc manifestée que lorsqu’elle fait retour au principe dont elle tire sa première origine. Puisque créé immédiatement par le créateur lui-même, marqué de l’image de la Trinité elle-même, l’esprit rationnel l’emporte en plus ample dignité sur les autres créatures inférieures, il est par divine décision achevé et reformé quand, l’amour extensif le contraignant à franchir les limites naturelles, il est par l’élévation extatique de l’amour uni à celui dont il sortit originairement, de telle sorte qu’un cercle commence à apparaître en lui, alors qu’il retourne à celui qui est son origine première.

En soumettant le corps

6. Mais le Créateur éternel lui-même n’est pas que le principe et l’origine de toute créature. Ses raisons éternelles règlent toutes choses selon un ordre inébranlable, de telle sorte qu’ainsi réglées par la providence divine, elles reposent toutes en définitive en leurs ordres propres. Ainsi, l’esprit que d’incessantes et intimes affections soulèvent, inonde de quelque admirable façon la chair elle-même, au moins en ce que la corruption innée est réduite peu à peu en elle, dans la mesure où l’esprit tend avec plus d’ardeur, en s’exerçant, vers les réalités d’en haut. En effet, par miséricorde divine il savoure cette victoire, car dans la mesure où il se soumet totalement par amour à son propre Créateur, dans la même mesure la chair, soumise à l’esprit, obéit par notification naturelle à ses injonctions. Qu’il obtienne par décision divine que, comme l’esprit, poussé par l’amour, s’accorde avec son supérieur, suive pareillement la concorde entre le corps soumis et l’esprit, afin que celui-ci préside à son propre corps comme à un royaume et dise avec le Psalmiste : « Mon âme a soif de toi ; ma chair languit après toi. »

Par rapport au Verbe incarné.

7. Mais le Créateur très sublime de toutes choses lui-même non seulement n’a pas voulu l’emporter sur la créature comme créateur ou la dominer comme maître, mais encore à la fin des temps, comme s’il s’exilait de la hauteur de la majesté. il décida de voyager avec les miséreux. Au terme de cette pérégrination, il s’éleva vers les demeures célestes. Disposé en perfection par l’amour extatique, l’esprit, qui en sa première création par son Créateur s’avança libre, devient conforme à celui qui vit ainsi dans la chair et retourne au ciel ; mais uni à la corruption que le corps entraîne nécessairement, soumis à de nombreuses servitudes, il devient misérable ; élevé ensuite sous l’impulsion supra-céleste par un exercice plus prolongé d’ardentes aspirations, il obtient de quelque manière les arrhes de la félicité éternelle, car il habite là où il aime et il se repose, comme en son terme naturel, en celui vers lequel la tendance sans repos des désirs l’incline. Par la sagesse unitive il devient ainsi conforme à celui qui est le plus élevé à l’origine, misérable ensuite en sa condition dans le monde, glorifié enfin et s’élevant au ciel, son innocence d’enfant lui ayant en quelque sorte été restituée par la purification de l’amour enflammé, comme il est dit à bon droit dans l’Apocalypse de ces vrais amants : « Ils suivent l’Agneau partout où il va. »

Par rapport aux bienheureux

8. Ce n’est pas uniquement par rapport au Créateur lui-même que, vivant en l’amour, l’esprit est, comme on l’a dit, disposé par cette sagesse. Il l’est aussi par rapport aux bienheureux qui se réjouissent dans la gloire. En effet, un seul repos éternel, qui est Dieu très bienheureux, fin unique très désirée et immédiate, existe pour lui et pour eux. Une différence existe cependant : l’esprit glorifié se repose déjà en lui personnellement présent ; l’esprit non-glorifié aspire par d’insatiables désirs et comme absent à être attiré vers le haut par une ineffable ardeur, afin de n’être intimement uni qu’a lui seul. Qu’il dise donc : « Entraîne-moi après toi ; nous courrons à l’odeur de tes parfums ». Qu’il dise en vérité : « Le roi m’a introduit dans le cellier à vin ». Une fois très parfaitement réalisée l’union supérieure avec l’époux, cet esprit se réjouit de même d’une félicité indicible ; mais bien qu’il tende plus haut par cette sagesse, cet esprit ainsi uni n’éprouve quant à ses mouvements anagogiques, et alors qu’il s’exerce actuellement, aucune douceur ou délectation qui le charme ; -- il y a plutôt ici, d’étonnante manière, affliction corporelle -- ; il éprouve seulement joie de ce qu’en cette tendance en acte il se dresse directement, sans détours, vers le très bienheureux lui-même, lieu unique qui correspond naturellement à sa dignité.

Par un effort constant

9. De ce fait beaucoup, moins expérimentés en cette philosophie, sont donc trompés, car ils estiment que la douceur céleste couvre d’abondante rosée l’esprit qui se dresse vers Dieu en ses mouvements anagogiques, alors qu’au contraire il est très laborieusement entraîné vers le haut et que la tension de l’esprit entraîne un certain épuisement du corps, une séparation spirituelle, ainsi qu’une tension des membres du corps en raison de la violence de ces mouvements, selon cette parole de Job : « Mon âme préfère la mort violente : mes os appelent le trépas ». Le corps ne pourrait donc supporter les élans anagogiques sans grande souffrance, si celle-ci n’était tempérée par la joie que donne à l’esprit la rectitude de son aspiration. » même, par son continuel et indivisible exercice, l’esprit bienheureux éprouve eu égard au bien suprême comme une douceur éternelle. Mais l’esprit non-bienheureux s’élève par degrés et d’intense façon vers le bien suprême ; son mouvement ressemble très exactement à l’éclair d’un astre qui brille, si l’envoi de tels éclairs résultait d’une libre volonté, car ces mouvements anagogiques sont pour ainsi dire subits, de telle sorte que sitôt après son élévation l’esprit tombe, s’élève de nouveau et de nouveau, et de nouveau retombe en dessous de lui-même. Pareillement l’esprit glorifié est uni d’une union très ardente à celui dont il contemple face à face la beauté de telle sorte que, bien qu’il y ait ici en même temps connaissance et amour, la connaissance précède naturellement la délectation. Mais cet esprit qui aspire actuellement à cette élévation — dont il est ici question — supprime radicalement en ses mouvements les fonctions de toute raison et de toute intelligence. En effet, de par sa communauté avec la chair corrompue, l’intellect est mêlé d’images. En conséquence, il doit être banni dans l’élévation de l’amour, mais dans la patrie où la chair n’est plus corrompue il sera purifié. Seule, l’élévation de l’affectivité enflammée soulève l’esprit, parce que la puissance affective l’emporte ici en excellence incomparablement sur la puissance intellective ; on l’établira bientôt. Bien qu’en ceci et en beaucoup d’autres choses l’esprit qui s’élève anagogiquement soit incomparablement dépassé par les esprits glorifiés, cette sagesse servant d’intermédiaire, l’un et l’autre esprits sont vivifiés de la même vie supracéleste et restaurés du même pain désirable.

10. En outre, autant que cela lui est possible, l’esprit « viateur » est disposé par cette Sagesse à devenir ainsi qu’il convient, aux esprits angéliques, car l’ange lui-même est une substance spirituelle ou intellectuelle totalement éloignée de tout abaissement corporel, inondé de l’immuable clarté des joies de la lumière éternelle. Ainsi, lorsque par le don gratuit de sa bonté incontestable et grâce à l’expérience prolongée des affections extensives, la Sagesse divine manifeste sa présence à l’esprit en chemin, elle ouvre les yeux de l’intelligence parce que celle-ci s’en approche, car elle-même est en soi très proprement lumière et clarté, et du fait que l’esprit lui est plus étroitement uni par le contact de l’amour, il est juste que l’affection charnelle soit davantage retranchée. Dès lors tendue dans la chair au-dessus de la chair, elle est de plus en plus absorbée, et vivant une vie angélique par les désirs de l’amour, qu’elle dise avec l’Apôtre : « Vivre pour moi, c’est le Christ, et mourir m’est un gain. »

11. En conséquence, dans la mesure où par les pieds des affections l’esprit aspire plus ardemment à trouver repos en celui qui est la vraie vie, il est moins lié à l’affection charnelle quand il sent les choses de l’esprit et il est, dès lors, de plus en plus absorbé en Dieu. Ainsi, de quelque manière, par cette sagesse, bien que misérable pour les trois raisons susdites, il imite d’assez près la vie angélique.

Par rapport à soi-même

12. Cette même sagesse dispose enfin très parfaitement l’esprit rationnel à l’intérieur de soi. Il y a en effet signe infaillible de mendicité humaine, quand, sortant de soi, l’esprit pense découvrir en une autre créature le repos de sa tendance et de son appétit. De fait, puisque l’on tient l’esprit de l’homme pour plus excellent que les autres créatures visibles, la Sagesse supracéleste habite en lui pleinement et plus éminemment : lui-même est image et les autres sont vestiges. Ayant donc perçu en soi le trésor de la Sagesse divine, auparavant caché, que la bonté divine rend manifeste, l’esprit qui n’est pas pauvre est soutenu par la mendicité d’un autre objet délectable, n’altère pas la noblesse d’origine qui se cache en lui, se réjouit d’une certaine joie persistante qui résulte de l’union plus intime avec Dieu. Ne voulant pas être séparé de lui plus tard, il dit avec le bienheureux Job : « Je mourrai dans mon lit et je multiplierai mes jours comme le palmier ».

La sagesse ne dispose pas l’âme en tant seulement qu’elle lui fait découvrir en elle-même le repos par suppression de toute mendicité étrangère. Elle la dispose également en raison de la grande valeur de l’esprit. En effet, plus est noble et sain l’habitus qu’il possède, plus l’esprit est angélique, car il estime pour rien, en comparaison de la sagesse seule par laquelle Dieu est possédé dans le cœur, tous les trésors, tout ce qui est précieux et délectable, tout ce que l’œil peut voir, la raison rechercher, l’intellect percevoir il affirme encore en présence de tout sage que « l’or sera estimé comme de la boue par rapport à elle ». Pourquoi ? Parce que noblesse et dignité sont en elle si grandes que même tout ce qui attire et est désiré ne peut lui être comparé6.

13. La noblesse de la sagesse ne se révèle pas uniquement par son existence dans l’esprit. Elle se révèle encens par beaucoup d’autres choses gratuites -- c’est-à-dire données gratuitement — ou acquises, jugées plus désirables que d’autres. En effet, elle confirme la foi, elle renforce l’espérance, elle enflamme la charité.

La sagesse confirme la foi

14. Elle confirme la foi en ce que l’esprit s’éprouve sensiblement attiré par une connaissance infaillible vers celui qui seul comble le désir. L’esprit le sait avec autant de vérité et plus que l’œil matériel ne voit un objet matériel. Si donc il connaît ainsi infailliblement celui vers lequel il tend par ces élévations, il est de quelque manière assuré que celui-là seul est vrai Dieu, vrai Seigneur, que la foi honore ; ou plutôt, puisque ceux qui débutent et progressent doivent parvenir à cette sagesse grâce aux bienfaits de l’Incarnation et de la Passion, et puisque par ce genre de considération sur la divinité elle-même l’affectivité est de plus en plus enflammée, il faut, lorsque l’esprit est déjà actuellement élevé en cette sagesse, qu’il y parvienne directement et en conséquence connaisse l’union de la divinité et de l’humanité.

15. Puisqu’également, l’esprit, bien qu’encore misérable, est par cette sagesse totalement confirmé sur beaucoup de choses se rapportant à la foi, que toute âme fidèle le sache dès lors que l’esprit parvient à cette sagesse : si tous les sages et philosophes du monde déclaraient, proclamaient, affirmaient hautement : « Ta foi n’est pas une vraie foi ; mieux encore, tu te seras trompé toi-même », il répondrait aux adversaires : « Tous, vous vous êtes trompés ; moi seul, je possède la vraie foi7. » En effet, il a dans le cœur par l’union de l’amour un appui beaucoup plus solide qu’il ne l’aurait par des raisons et des investigations pour dire avec l’Apôtre : « Je sais en qui j’ai cru et je suis certain. »

La sagesse fortifie l’espérance

16. Non seulement cette sagesse confirme la foi ; elle renforce encore l’espérance. En effet, celle-ci est l’attente certaine de la béatitude future. Nous voyons qu’il en est ainsi des damoiseaux, à mesure qu’ils s’acquittent un peu longuement de leur service familier auprès d’un prince : d’abord ils le craignent, puis, par suite d’une certaine familiarité, la crainte, le cédant au respect de la majesté, s’évanouit tout à fait, au point que, confiants en sa familiarité et sa bonté, ils croient qu’absolument rien ne pourra par la suite les séparer de lui. Analogiquement, l’esprit qui tremble d’abord obtient par ses affections et ses désirs une si grande familiarité unitive que par le don du bien-aimé lui-même une admirable confiance demeure en lui, que toute crainte pouvant susciter inquiétude est, sauf par prudence. extirpée radicalement de lui ; il dit donc avec l’Apôtre : « Qui me séparera de la charité du Christ ? La faim ? l’épée ? Mieux, « ni les choses présentes. ni les choses passées ».

La sagesse enflamme la charité

17. Cette sagesse enflamme également la charité ; elle l’établit en toute son intégrité ; elle la conduit à sa perfection. En effet, puisque Dieu lui-même, très bienheureux, est un feu qui consume, dans la mesure où il chasse de l’esprit du voyageur toute sorte de froidure, celui-ci par les extensions de l’amour s’approche de lui plus affectueusement. L’esprit qui aspire de la sorte par ses mouvements anagogiques à une plus intime union avec lui s’expose donc aux brûlants rayons spirituels du soleil et, comme l’étoupe exposée aux rayons solaires, il est enflammé par le feu venu d’en haut. On dit donc que ce soleil brûle les esprits de trois manières : par lui-même il augmente l’ardeur dans l’esprit, grâce à laquelle il supprime les obstacles qui empêchent l’amour d’être enflammé plus ardemment ; il ajoute également des bienfaits spirituels qui rendent l’amour lui-même plus parfait en lui-même ; il fait aussi brûler l’esprit pour que Dieu lui-même soit très ardemment aimé de l’âme. Cette sagesse brûle en outre l’esprit pour qu’il bouillonne de cet amour envers tout prochain comme envers soi-même et pour que, languissant encore, il ne cesse d’aspirer par d’insatiables désirs à une union plus parfaite.

La sagesse établit l’esprit au-dessus de toute spéculation

18. Non seulement par cette sagesse les vertus obtiennent une prééminence parfaite. Elle met aussi l’esprit au-dessus de toute philosophie, de toute investigation rationnelle, de toute spéculation et même de toute recherche théologique. En effet, le philosophe naturel connaît la cause elle-même par ce qui apparaît dans les créatures sensibles ; il a connu le Créateur, affirmant sur preuve infaillible que la bonté si grande des créatures, leur ordre si admirable, leur si grande immensité ne peuvent tenir l’être que d’un Créateur plus que tout-puissant, selon cette parole de l’Apôtre : « Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle, sa divinité sont rendus visibles à l’intelligence depuis la création du monde par le moyen de ses œuvres ». Le philosophe parvient ainsi à la connaissance. Mais, puisque le monde entier n’est rien en comparaison de l’esprit rationnel, selon l’assurance qu’en donne la Sagesse incréée elle-même : « Je jouais sur le cercle des terres et je trouvais mes délices avec tes fils des hommes », le monde entier est comme un petit jeu en qui la beauté apparaît très peu en comparaison de l’esprit angélique et de l’esprit humain. Puisque les philosophes n’eurent aucune des dispositions intimes de l’esprit, la connaissance naturelle est étroite et pauvre et elle se situe incomparablement en deçà de cette sagesse, autant que sont distants l’orient et l’occident. Il en est de même si l’on considère les méditations métaphysiques et théologiques. L’une et l’autre appréhendent Dieu très simple sous la raison d’être ou de ses différences, valeurs ou intentions, à savoir les raisons d’un, de vrai ou de bien. Mais par cette sagesse, sous aucune de ces raisons, sans réflexion qui accompagne ou précède le mouvement de l’amour, par la pointe de la puissance affective elle-même, l’esprit appréhende de façon indicible celui qui est le souverain bien : l’intellect ne s’élève pas à cette appréhension et l’intelligence ne la prend pas en considération. Comment cela arrive-t-il et comment l’intellect peut-il être séparé de l’affectivité ? On l’explique dans la partie théorique de cette mystique pratique et de ce qui s’y rapporte, à propos de cette parole de la Théologie Mystique : “Élève-toi dans l’ignorance.

La sagesse dispose l’esprit par rapport au corps

19. Il faut voir maintenant comment l’esprit est heureusement disposé par rapport aux réalités inférieures. S’agissant du corps qui lui est soumis, on a dit plus haut la façon dont cette sagesse conforme l’esprit à la Sagesse suprême qui régit le monde. Il faut cependant noter encore ceci : à l’aide d’un mors, le cavalier dirige librement à droite et à gauche le cheval qu’il monte ; de même, puisque, grâce à cette sagesse, l’esprit se tient droit, non courbé, dans le corps il réprime les désordres des sens externes par la force de l’amour même, comme par une sorte de mors spirituel, afin qu’à l’ordre et au commandement de ce vers quoi il tend soit réglée au mieux, de façon égale, toute domination sur les énergies et les affections, et que soit construit en ce qui lui est soumis un tabernacle répondant à l’exemplaire à lui montré sur la montagne, conformément à ce que la Sagesse divine, de façon figurée, prescrivit de faire au divin Moïse, d’après l’Exode.

Par rapport aux choses du monde

20. Cette sagesse dispose l’esprit par rapport à toutes les choses du monde sur lesquelles il exerce, grâce à elle, une très véritable domination. Voici comment. Si en effet, quelque prince terrestre dirigeait le monde entier et avait autant d’agréments, de richesses et d’honneurs qu’en eurent tous les mortels depuis l’origine du monde, s’il décidait d’y prendre plaisir, il leur serait alors soumis tant qu’il souhaiterait en obtenir le repos, quelque béatitude ou quelque perfection qu’ils ne pourraient d’eux-mêmes lui assurer. Mais qui prend en eux son plaisir leur est soumis véritablement seul est donc maître celui qui méprise toutes ces choses inférieures de telle sorte qu’il ne savoure rien de terrestre d’un amour tranquille, parce qu’alors toutes sont mises par mépris sous les pieds. L’âme domine donc en ce royaume, puisque, ne cherchant pas ailleurs le repos, elle se tend par les désirs supérieurs, disant avec l’Apôtre : « J’ai tenu tout cela pour de la balayure afin de gagner le Christ. » C’est pourquoi Pierre et Paul sont appelés glorieux princes de la terre. De façon figurée. il est dit également aux fils d’Israël par la Vérité elle-même qui promet sans que l’on puisse la confondre : « Toute la terre que votre pied a foulée sera vôtre. » Si donc quelqu’un méprise toutes ces choses et les foule aux pieds, il domine sur toutes beaucoup plus véritablement que les princes du monde.

Par rapport aux ennemis

21. Cette sagesse dispose encore heureusement l’esprit contre les attaques tant subreptices que puissantes des ennemis. Ceux-ci veillent très attentivement avec ruse et habileté pour savoir comment ils pourraient séparer de son bien-aimé l’esprit uni à Dieu. Mais cette sagesse le libère, car par une gorgée d’amour il touche à la source de la lumière et en raison de cette approche il est nécessairement illuminé par les rayons divins. Grâce à eux également il s’aperçoit aisé-nient et subtilement des tentations très hypocrites, cachées et voilées sous l’apparence de la bonté, la finesse de l’ennemi est alors déconcertée, car selon ce qui est dit dans les Proverbes : « Vainement on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes », qui par les désirs des affections « volent comme les nuées et comme des colombes vers leurs colombiers », selon Isaïe.

Par rapport à la force

22. Cette sagesse dispose encore la force de l’esprit. En effet, l’esprit adhère si intensément à celui qu’il aime et qu’il connaît vraiment, qu’il se laisserait égorger mille fois plutôt que d’encourir délibérément une seule fois le mécontentement du bien-aimé. Il dispose de deux aides pour obtenir de façon indéracinable cette force, afin d’être protégé comme membre de la famille propre du bien-aimé lui-même, la droite du Créateur le dirigeant, suivant cette parole de la Sagesse : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. » De son côté, parce que si les ennemis le poussent avec plus de force en de très grandes tentations, tel l’enfant qui s’enfuit vers sa mère quand il craint qu’autrui ne le blesse, l’esprit en butte à de très violentes tentations recourt avec plus d’assurance et plus d’ardeur à l’aide de celui qu’il aime en aspirant vers lui. Cette manière de vaincre les démons est parmi les autres remarquable.

Par rapport à la tempérance

23. Cette sagesse conduit à sa perfection la vertu de tempérance. L’intempérance humaine tient à ce que l’homme trouve misérablement sa joie dans la gourmandise, la luxure ou les autres plaisirs de la chair, après avoir abandonné la véritable délectation qui résulte de l’union de Dieu et de l’âme. La délectation qui est en Dieu est de beaucoup supérieure à celle qui est en la chair, de même que Dieu est meilleur que la créature en laquelle se délectent les hommes charnels. Dans la mesure en effet où l’esprit expérimente cette vraie délectation de façon sensible, dans la même mesure il rejette plus énergiquement la délectation charnelle et, trouvant dans le lit de l’amour celui qui est la vraie joie, il s’exprime ainsi : « Il m’est bon d’adhérer à Dieu. » Éprouvant cette délectation, il méprise facilement toutes les autres à cause d’elle.

Par rapport à la justice envers Dieu

24. Par cette sagesse on acquiert également la justice parfaite. En effet, la vraie justice consiste à rendre à Dieu ce qui est sien, ainsi qu’à soi-même et au prochain. De fait, par elle on rend à Dieu ce qui est sien. Par n’importe quel mouvement d’élévation l’âme est mise en sa présence ; elle cherche aussi par affection d’amour ce qui est à Dieu, non ce qui est à elle ; il ne s’agit pas de dilection vraie quand celui qui aime n’aime pas le bien-aimé plus que lui-même. En outre, l’amour même ne permet à l’esprit de se reposer qu’en celui qu’il aime ; en effet, de même que le poids de la pierre ne lui permet pas de se reposer tant qu’elle n’a pas atteint la terre, son lieu naturel, de même l’amour spirituel ne permet pas non plus de se reposer en un autre qu’en Dieu seul, terme naturel de tous les esprits au-delà duquel rien n’est désiré.

Par rapport à la justice envers soi-même

25. Non seulement par cette sagesse unitive on rend à Dieu ce qui est sien, mais on rend aussi à l’âme ce qui est sien, en ce sens que par elle, elle est rendue parfaite en elle-même. En effet, selon le philosophe humain, l’âme devient parfaite par les vertus et par les sciences. La perfection suprême existe donc pour l’âme qui aime, lorsque celui qui est la source de toute sagesse — toute sagesse ou science créées dans les êtres supérieurs et inférieurs viennent de lui — daigne habiter par lui-même spirituellement l’esprit. Plus véritablement que ne demeure quelqu’un en un lieu matériel, Dieu habite donc en l’âme qui l’aime d’une habitation spirituelle, car « Dieu est charité et celui qui demeure dans la charité » — elle est l’amour véritable — « demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. »

Par rapport à la justice envers le prochain

26. Par cette sagesse on rend de même au prochain ce qui est sien et le fils est aimé de l’amour même dont le père est aimé. En effet, parce que l’âme aime son Créateur, elle aime également toute créature raisonnable qui est marquée à l’image du Père éternel lui-même. De fait, de l’amour du Père résulte un amour fervent des âmes, en raison de quoi sont multipliées les prières pour la libération des âmes perdues. Ce même amour multiplie les gémissements pour que celles-ci reviennent à leur Créateur, pour que, quoique mortes à cause du péché, elles ressuscitent par la vie de la grâce divine. Jérémie le clame en disant : « Qui donnera de l’eau à ma tête, une fontaine de larmes à mes yeux ; je pleurerai sur le meurtre de mon peuple, jour et nuit. »

Par rapport au mérite

27. La façon dont cette sagesse dispose l’esprit par rapport au mérite selon toute affection théologique est aussi évidente. En effet, chaque fois que l’esprit est immédiatement mû vers Dieu, chaque fois la vie éternelle est méritée. Et puisque, toutes les fois qu’elle le veut, l’âme ainsi disposée peut être actuellement affectée de mouvements très rapides — . bien qu’interrompus —, elle mérite plus que je ne saurais le dire d’être élevée dans la gloire en chacune de ces ascensions. Puisqu’au mérite individuel répond une gloire individuelle, mise à part la couronne substantielle qu’est la vision de la beauté divine, il est évident que grâce à cette sagesse d’innombrables couronnes s’accumulent en sa faveur.

28. Concluons donc ainsi d’abord : cette sagesse rend parfait l’esprit qu’elle enflamme, afin qu’à l’imitation du cercle — figure parfaite entre les autres — présentement et dans le futur, sorti des hauteurs et retournant vers elles comme attiré par elles, avance très directement comme par prolongement d’une ligne d’un même point à un même point.

Prière

29. Ô Sagesse éternelle, puisque nul mortel ne peut rendre manifeste cette Sagesse admirable et incréée qui procède immédiatement de toi, source de vie, « viens donc nous enseigner la voie de la prudence ». On l’a dit en effet : de cette sagesse on peut être persuadé par l’homme, mais on ne peut en être instruit. Toi donc, Dieu très bienheureux, qui es une nature invariable et immuable, par soi subsistante, puissance principiellement fondatrice de tous les biens, qui réjouis les anges de ta vue, qui est la Sagesse incréée, qui frappes de tes brillants rayons les esprits angéliques et terrestres telle une force vivifiante, remplis ceux qui t’aiment pour nous pousser, séparés de ce qui est en bas, à te désirer et à te connaître et, toute distraction de l’esprit étant écartée, nous faire retourner à l’unité du Père qui rassemble, toi qui rassembles les dispersés d’Israël dans les greniers de la clarté éternelle ! Ainsi soit-il.

Approche de Dieu et illumination

30. “Approchez-vous de lui et soyez illuminée. « Puisqu’en effet le Dieu très bienheureux habite une lumière inaccessible », selon ce que dit le divin Apôtre, et puisque toute créature rationnelle est éloignée de lui par d’infinis degrés, pour que l’âme soit illuminée des clartés plus que belles de la lumière éternelle, il est nécessaire qu’elle sorte pour ainsi dire d’elle-même et soit élevée plus haut par faveur gratuite du Créateur, de telle sorte qu’une certaine proximité et une certaine conformité assimilatrice existent entre la créature qui reçoit et le Créateur, très bienveillant, qui agit en elles. Le divin Prophète dit donc : « Approchez-vous de lui et soyez illuminés », en sorte que l’approche précède et que l’illumination suive immédiatement. Il traite donc ici l’ensemble de la matière de ce livre où d’étrange manière, à l’encontre pour ainsi dire de tous les auteurs, admirables théologiens, il enseigne à atteindre la connaissance immédiate, non par le miroir des créatures, ni par l’investigation de l’esprit ou l’exercice de l’intellect, mais par les aspirations enflammées de l’amour unitif. Par elles, alors que nous vivons encore dans la misère, nous goûtons à l’avance, infailliblement, non seulement que Dieu existe, mais encore qu’il est Dieu lui-même, très bienheureux, principe, origine de toute béatitude. Cette connaissance immédiate dépasse la connaissance de la raison, on le dira par la suite — autant que le soleil l’emporte en beauté sur toutes les autres planètes, autant que l’éclat de l’étoile du matin l’emporte sur celui des autres astres. Elle dévoile les choses cachées et elle explique les choses secrètes. Elle ne fait pas tendre celui qui aime vers les choses humaines et terrestres, mais plutôt, élevé au-dessus de lui-même, se livrer immédiatement aux enseignements divins et célestes.

31. Puisque l’amour brûlant aspire à l’union du bien-aimé, il soulève l’esprit avec plus d’ardeur pour qu’il s’approche de la source de la vraie lumière et seul il fait monter vers celui qui est le soleil levant ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin que par lui ses puissances motrice et cognitive obtiennent leur totale et très complète perfection, afin que par l’ardeur de l’amour et l’éclat de la lumière, l’esprit soit paré miséricordieusement par son bien-aimé. Non seulement en effet grâce à l’amour unitif la gloire de la béatitude éternelle est possédée quand l’esprit se sépare du corps, non seulement il arrive à mener sur terre une vie céleste, non seulement les choses inférieures ne détournent pas l’esprit humain de son activité extensive, mais en outre incomparablement les désirs de l’amour unitif laissent en l’âme la perfection d’une connaissance plus grande que celle que l’on acquiert par l’étude, l’écoute d’un maître ou l’exercice de la raison.

Intention de l’auteur

32. En cet ouvrage que j’écris pour mettre en lumière la Théologie Mystique du bienheureux Denys, j’ai l’intention d’exposer la partie théorique qu’elle inclut, de dire comment l’âme s’attache à son Créateur et lui est unie de cœur plus efficacement comme au bien-aimé le plus doux. Les mots de cette Théologie sont très réduits en nombre, mais la pensée en est infinie, comme la suite le montrera, car en cette sagesse unitive l’union extensive de l’esprit qui désire atteindre son bien-aimé s’accroît de son don gratuit, non à partir de ce qui à l’extérieur est écrit dans le livre, mais de ce qui est perçu à l’intérieur.

33. Le style de ce livre et de cette œuvre est purement et absolument anagogique — si ce n’est que parfois, en passant, il se met au niveau de certaines choses pour expliquer plus clairement le sens anagogique — afin que, seuls, ceux qui aiment purement perçoivent en eux cette suprême sagesse unitive et que sur le plan de l’intellect et de l’affectivité elle ne soit aucunement perçue par les sages du monde ou par ceux qui aiment les choses du monde.

Persuasions

Cinq raisons de désirer

34. La fin de ce livre est de considérer comment l’âme doit aspirer de toutes ses forces à l’union de l’époux pour pouvoir recevoir présentement les arrhes de la gloire et le diadème des noces royales. Tout esprit rationnel doit le désirer comme sa béatitude pour cinq raisons. Il les faut présenter avec assez d’ampleur avant de s’attacher au principal, afin que l’on accepte plus avidement ce que l’on dira par la suite. La première raison se tire donc des actes mondains et déraisonnables des créatures, les trois autres de la perfection des puissances mêmes obtenue présentement et heureusement par l’union d’amour, la dernière, de la continuité du progrès et de l’accroissement grâce auquel l’esprit lui-même devient toujours plus fort, désirant se déployer toujours pour l’amour du bien-aimé en direction de plus grandes choses, jusqu’à ce que, lors de la séparation d’avec le corps, se lève pour lui le soleil de justice qu’il est destiné à voir face à face, tel qu’il est.

Raison tirée des actes mondains et déraisonnables

35. En effet, la première raison montre la folie de tous les mortels et principalement des religieux. Un saint8 a dit « Qui déploie beaucoup de zèle pour acquérir un art s’engage d’une âme égale et libre en toutes entreprises, court tous les périls et tous les risques. » Agriculteurs, négociants et soldats en fournissent un exemple sensible. “De fait, n’évitant ni tantôt les rayons torrides du soleil, ni tantôt le froid, ni tantôt la neige et la glace, l’agriculteur infatigablement fend la terre, soumet au soc souvent utilisé de sa charrue le sol non travaillé du champ, afin de réduire la terre par son travail, après l’avoir nettoyée de toutes les ronces et l’avoir entièrement sarclée, en un sable fluide dans le seul but de recueillir les fruits abondants d’exubérantes moissons, dans la conviction de ne devoir acquérir aucun autre moyen de vivre plus sûrement et d’accroître sa fortune. Si donc l’homme de la terre endure tant de fatigues et de calamités pour pouvoir récolter les choses de la terre avec l’intention de découvrir en elles le repos pour peu de temps, c’est à bon droit que toute âme marquée à l’image de toute la Trinité et principalement l’âme religieuse, qui plus strictement que les autres s’est préparée en vue de s’unir plus efficacement au Dieu éternel, comme en la source de la béatitude, pourra par ses désirs unitifs puiser la joie dans le présent et la gloire dans le futur. Si au début, apparaissent peut-être quelque difficulté ou quelque chose jugée intolérable pour la chair, vite l’âme pourra cependant découvrir le repos désiré en un si agréable bien-aimé. Au début en effet la voie est très étroite, selon le divin auteur dans le livre de la Sagesse : « Ayant subi une peine légère, ils recevront une grande récompense. » C’est dit à juste titre, car le bien-aimé de qui émanent toute joie et tout bonheur est découvert très rapidement.

36. En second lieu, nous voyons « que ceux qui ont coutume de commercer en grand ne craignent pas les périls incertains de la mer, ne redoutent aucun grave danger ; tandis qu’ils portent leur sollicitude sur le terme de leur recherche, ils rient de tout cela. » Que si ces gens soumettent sans cesse leur corps et leur âme à un péril si grand, combien l’esprit rationnel devrait-il brûler du désir insatiable de trouver, très doux, ce bien-aimé qui par sa joyeuse présence, obtenue grâce à l’union de l’amour, chasserait de lui la pauvreté, écarterait de lui tout dénuement, ne lui permettrait pas d’errer loin de lui ; il ne mendierait pas plus longtemps dans les autres créatures les plaisirs adultères, car est découvert, comme un hôte très bienheureux, celui qui est le très suffisant pacificateur de la tendance de tout esprit. Parce qu’elle éprouve sa présence, l’âme dit donc de lui avec Job : « Je mourrai dans mon lit et je multiplierai mes jours comme le palmier. » Elle ne veut plus recourir aux choses habituelles, elle n’a plus besoin de consolation humaine, car elle est déjà unie à celui en qui elle a trouvé le repos très salutaire de toutes ses langueurs, tant corporelles que spirituelles.

37. Troisièmement aussi nous voyons que « tant qu’ils considèrent la fin des honneurs et du pouvoir, ceux qu’enflamme l’ambition passionnée du métier des armes en ce monde ne sont pas affectés par les lointains voyages, les exils, les dangers. Épreuves ni guerres présentes ne les arrêtent, alors qu’ils désirent obtenir le suprême degré de la considération. » Si donc ils sont enveloppés de tant de soucis pour que le vent de la vaine gloire, grâce aux louanges des hommes et pour peu de temps, les soulève, s’estimant suffisamment récompensés de tout ce qu’ils ont enduré avec patience de multiples façons, fatigués dans leur corps et dans leur âme, que pourrait accomplir de digne l’esprit rationnel — la plus noble des créatures quoiqu’indigente par rapport à son Créateur — pour obtenir ces récompenses de si grande noblesse : être uni dans les désirs de l’amour unitif à celui dont, créé du néant, il tire sa première origine, pouvoir être jugé digne au regard du Créateur d’un si grand honneur que, moindre qu’une mouche, moindre que rien, il puisse être très proprement appelé épouse bien-aimée du prince de la vie, du roi des anges et, la moindre de toutes les créatures, être destiné à un si grand honneur que le Créateur très haut exprime ainsi dans le Cantique : « Ouvre-moi, ma sœur, mon épouse, ma colombe. »

Raisons tirées de la perfection des puissances,

38. On vient de dire comment, par les actes des laïcs et de ceux qui vivent dans le siècle, l’esprit est appelé aux joies du bien-aimé qui est si grand. Il faut dire maintenant comment les créatures rationnelles et irrationnelles le stimulent de plusieurs manières â trouver le repos en son Créateur, selon qu’il s’agit 1°) des créatures insensibles. 2°) des végétaux, 3°) des animaux, 4°) des êtres raisonnables.

Des animaux,

39. Nous voyons l’animal sans raison, sachant par expérience un aliment délectable, se hâter de courir vers lui rapidement, sans discernement. Lorsque l’esprit, doué de raison, n’a qu’un seul objet délectable en lequel sont également réunis le vrai repos et la satiété entière. il est, au jugement divin, tenu pour misérable, s’il est privé d’un objet si grandement délectable, immuablement présent en lui, alors que les animaux sans raison se précipitent avec tant d’empressement pour obtenir par les sens ce qui leur est un bien délectable, et que lui, il refuse de dresser son visage vers cette véritable sagesse unitive dont la Sagesse incréée dit dans le livre de la Sagesse : « Tous les biens me sont venus pareillement avec elle ».

40. « Tous », puisque, elle présente en l’esprit, rien ne demeure incomplet ; « les biens » -- elle ne dit pas « le bien » — pour suggérer la multiplication des bienfaits en l’esprit de celui qui aime ; « sont venus », dit — elle, pour signifier qu’elle ne les obtient pas d’elle-même, mais du Très-Haut, c’est-à-dire grâce à l’influence du bien-aimé lui-même qui agit avec miséricorde ; « pareillement », car l’esprit n’aurait eu par lui-même rien de bon et s’il fut quelque chose de bon, il était rempli d’amertume ; « avec elle » : l’esprit n’est pas enrichi intérieurement uniquement par la possession de cette sagesse unitive ; il n’est pas non plus seulement rafraîchi par ce que sa source a de plus profond, mais les nombreux cadeaux du bien-aimé, à savoir les multiples splendeurs, éblouissements, influx, accompagnent la présence de la sagesse unitive, si bien que par elle et avec elle l’esprit fait présentement l’expérience de la gloire. Nous devons donc tenir l’âme pour misérable si nous qui sommes raisonnables, nous ne faisons pas ce que nous constatons chez les êtres sensibles ; si, paressant à cause d’un objet momentanément délectable, lamentablement occupés des réalités inférieures, à l’encontre également de la noblesse originelle du cœur de l’homme, nous nous assoupissons imprudemment et déplorablement.

Des végétaux,

41. Ceci apparaît de même dans les végétaux, par exemple les arbres, qui pour être fermes et immobiles dans le vent qui s’agite, poussent leurs racines en terre ; ils reçoivent une nourriture fortifiante de l’humidité de celle-ci en laquelle ils sont plantés et ils lancent leur ramure vers les hauteurs pour, sans être brisés, se maintenir très fermement en leur lieu où ils sont très solidement implantés. Dressé pareillement au-dessus de soi par l’amour unitif, grâce aux pénétrantes racines des affections, l’esprit est fixé en celui auquel il est uni par l’amour. En cette fixation de l’union, descendent les gouttes de la rosée éternelle que l’amour boit, surtout en raison de l’excès et de la plénitude de la source de toutes délices, vers le tronc de l’affectivité par les mouvements incessants de l’amour, comme par des racines ; ces gouttes fortifient l’esprit en lui-même pour qu’il s’élève sans détour possible et de façon continue, pour que se développent également par le renforcement des mouvements de l’amour, appelés ici « racines » les rameaux de toutes les autres puissances, pour qu’ainsi fortifié enfin, l’esprit ne soit pas secoué comme un roseau par le tourbillon des tempêtes spirituelles.

42. L’eau fait verdoyer, fleurir et fructifier les arbres et sans l’effet de l’humidité, un arbre matériel ne produirait rien de tout cela. De même, l’humidité de l’amour fait fleurir en très grand nombre de plus profondes pensées destinées à plaire davantage au bien-aimé, et par le fruit de l’action elle fait, sans s’épuiser, sortir les feuilles des mots, qui n’expriment pas l’aridité des choses du monde — si ce n’est pour les vilipender — mais ce qui plaît à celui que l’esprit aime. Toujours vert, l’amour fait voir que l’esprit expérimente en eux la vérité de cette promesse que, durant sa vie sur terre et son séjour avec les miséreux, le bien-aimé avait ainsi formulée : « On vous donnera dans les plis de votre vêtement une mesure, une bonne mesure, tassée, secouée, débordante. » Le Très-Haut fait ici cette promesse à l’âme qui aspire, fixée en lui par les mouvements enflammés de l’amour tels les arbres matériels insensibles, afin qu’elle-même, misérable, à qui tant de récompenses délectables sont promises par celui qui donne tout, désire ce qu’elle voit dans la créature, privée, elle le sait, de délectation et de joie et incapable de les recevoir.

43. Quelles sont ces récompenses ? La phrase précédente le suggère. « Une mesure », dit-elle, car l’amour, à savoir la parfaite union de l’amour, est donné à quiconque se dispose très attentivement à en être pénétré est proprement « mesure » celle-là seule qui mesure la quantité de l’âme -- afin d’acquérir plus aisément et plus parfaitement l’union plus parfaite désirée et aussi de désirer plus ardemment. Le Très-Haut lui-même s’introduit en la pauvresse selon « la mesure » de ses désirs, apportant avec lui des cadeaux. Est vraiment « bonne » la « mesure » qui élève l’affectivité de l’esprit, unissant celui qui aime au Dieu éternel, non pas au bien participé, mais au bien souverain, amour déifiant l’esprit qui lui est uni d’une bonté plus grande, de telle sorte que par lui seul soit dit bon' et meilleur tout esprit angélique et humain en qui l’amour, qui transforme la créature en le Créateur, aurait très abondamment déversé son trop plein ; seul ce très noble habitus doit être antonomastiquement désigné comme bon qui, par son extension déifique, fait que l’âme soit transformée en Dieu qui seul est bon, selon son propre dire. La multiplication et l’exubérante abondance de ses fruits remplit les puissances et les vertus de l’âme, pour qu’en raison de ce trop plein rien ne reste vide. C’est pourquoi la « mesure » est aussitôt dite « tassée ».

44. Parce qu’en raison de la présence de l’amour unitif — elle inonde tout l’homme de lumière — il y a également ici quelque lutte entre les vertus, l’une souhaitant prévenir le mouvement de l’autre, la « mesure » est, dit-on, « secouée ». Puisque l’amour vrai, tel un feu brûlant, ne peut, à cause du zèle qu’il apporte, être recouvert de cendres au point de ne pas l’emporter toujours en quelque chose sur les autres par le rayonnement de sa chaleur, manifeste sa surabondance en s’exprimant à l’extérieur — car on parle plus volontiers de ce sur quoi porte l’affection de l’esprit —, celui-ci, dépassant une certaine limitation de l’amour, dirait, comme la voix par laquelle il exprime ce qu’il éprouve actuellement, des choses divines, non humaines, des choses célestes, non terrestres. L’amour qui dirige l’affectivité peut donc être dit « mesure » ; il fortifie les capacités de celle-ci en puisant de multiple façon ; il pousse les vertus à rivaliser dans l’action, de telle sorte que s’étendant par sa noblesse et sa délibération même à ce qui est extérieur il ne permette de dire ou de faire que ce qui se rapporte jusqu’à un certain point à son propre possesseur. L’âme doit donc être avec pleurs stimulée de plus pressante manière à travailler, c’est-à-dire à ouvrir plus audacieusement le chantier, pour que très vite enfin, demeurant immobile, elle soit très fermement enracinée en son lieu connaturel, celui qui répond par nature à sa première origine.

Des êtres inanimés,

45. À l’aide d’exemples tirés des êtres sensibles et des végétaux, on a dit comment l’esprit devait être poussé vers son objet délectable ; au moyen d’exemples fournis par les êtres inanimés il faut dire comment il est plus efficacement poussé à cela même. Tous les corps sont maintenus dans les lieux qui leur conviennent ; ainsi les êtres spirituels — esprits angéliques et humains — ont un lieu propre qui équivaut non pas à des dimensions corporelles, mais à leur tendance — la droite même de Dieu les y maintenant pour qu’ils ne retournent pas au néant. De même donc qu’en raison de sa pesanteur le corps est aussitôt emporté naturellement vers le lieu naturel afin de s’y reposer, de même avant d’étreindre parfaitement celui qui en raison de sa bonté ne peut pas ne pas être désiré, l’esprit que le poids de l’amour établit plus haut jusqu’à l’unir parfaitement à lui, mendiera sans repos, dans l’errance, sans nourriture, famélique, dans toute la mesure où il est occupé des délices ou des honneurs extérieurs. Il ne sera cependant d’aucune manière rassasié s’il n’atteint pas, par le contact de l’amour, celui dont il est l’image imitatrice, que seul il désire naturellement. Si celui-ci ne lui fait pas sentir sa présence en lui par le signe d’une joie inépuisable, sa tendance, qui comme telle ne connaît pas de repos, ne se repose pas.

48. Les paroles du bienheureux Pierre dont l’amour était plus ardent que celui des autres le suggèrent dans l’évangile de Jean. Il avait constaté partout la disette. Trouvant le parfait repos en celui seul auquel il s’adressait en personne, il dit : « Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Il l’appelle « Seigneur », car il l’honore, toute créature étant mise au second rang. En effet, il peut ainsi l’appeler, puisque l’amour n’est pas détourné vers autre chose, mais est orienté vers celui même dont il a tiré son origine comme d’une source. Il dit donc : « À qui irons-nous ? » S’exprimant au nom de ceux qui aiment, il donne la raison souveraine pour laquelle il ne fallait pas s’éloigner de lui. Il dit donc : « Tu as les paroles de la vie éternelle », non que tu parles de bouche extérieurement, mais tu t’exprimes intérieurement par les paroles de l’esprit en envoyant des influx abondamment expressif. Beaucoup plus efficacement par eux que par des arguments, par les créatures ou par tous autres mots inconnus, tu découvres à ceux qui t’aiment les joies de la vie éternelle, pour que les éprouvant ils estiment, selon l’Apôtre, tout le reste comme déchets, en vue de te gagner, toi.

Des êtres raisonnables

47. Quatrièmement, eu égard aux êtres raisonnables. Puisque l’âme désire naturellement que ses puissances reçoivent leur perfection des objets qui leur sont adéquats, c’est-à-dire, puisqu’elle aspire à atteindre le véritable et délectable difficile en se tendant vers les hauteurs pour être unie à l’ineffable qui est la majesté suprême, la vérité immuable, la bonté inépuisable — je ne m’étends pas là-dessus, car par la suite il en faut déterminer plus abondamment —, que maintenant cependant elle n’estime pas qu’il existe dans la créature une telle véritable difficulté. Quelle que soit sa prééminence sur les autres, il est nécessaire qu’elle soit soumise, dans les plus hauts degrés d’honneur auxquels elle est élevée, aux multiples mendicités et abaissements de l’esprit et du corps, comme nous l’éprouvons de façon sensible.

Liberté

48. L’esprit se réjouit d’avoir vaincu la véritable difficulté seulement lorsque, grâce à l’union intime de l’amour, il jouit pleinement d’une liberté si grande — seuls la peuvent connaître ceux qui d’avance en expérimentent le goût — qu’il ne craint pas le diable, qu’il ne redoute absolument pas l’homme mortel, qu’il ne sent pas l’aiguillon de la peine éternelle, qu’il se réjouit d’accueillir la mort avec empressement, qu’il obtient, libre de toutes choses qu’il s’est immédiatement soumises pour son Créateur par l’union véritable de l’amour, la réalisation de la promesse de celui qui dit dans l’évangile de Jean : « Si le Fils de Dieu vous libère, vous serez parfaitement libres ». Le Fils de Dieu libère vraiment lorsqu’il tend la main droite elle-même de l’amour pour que l’on adhère à lui. Toute créature ayant été soumise, rien d’inférieur à Dieu qui soit contraire à celui qui aime ne l’emporte sur les désirs unitifs.

Indépendance

49. La raison en est que dans l’attachement de l’amour il s’est fermement établi en un lieu sûr. Il ne craint rien d’autre d’extérieur ; il ne craint pas non plus celui en qui il habite, puisque l’intimité de l’amour lui fait oublier les menaces de celui qu’il aime. La Vérité elle-même dit donc en l’évangile de Jean : « Je vous ai dit ces choses pour que vous ayez la paix en moi ; dans le monde vous aurez de l’affliction. » En effet, lorsque le Seigneur parle à l’esprit et révèle sa présence par les entretiens des influx spirituels, la paix vient aussitôt, l’esprit étant radicalement délivré de toute servitude. Le Très-Haut assure aussi aux gens du monde qu’ils auront de l’affliction. Il convient en effet que celui qui ne se soumet pas par un amour véritable à la majesté qu’il faut vénérer soit misérablement foulé aux pieds par toute créature, que toute créature venge son Créateur en écrasant de multiples afflictions celui qui, refusant de lui être soumis par amour, abandonnant son propre Seigneur, adhérant aux autres choses sans valeur, le méprise comme s’il n’était pas le vrai Dieu. Autant l’âme adhère à Dieu plus intimement par un amour plus ardent, autant donc, plus efficacement libre de toute sujétion, elle se réjouit avec plus de bonheur de son propre royaume.

Rassasiement

50. Ayant dit ce qu’est ici le véritable amour qui repose en l’union de l’amour en qui n’existe aucune sujétion, il faut dire comment en lui seul la raison trouve la vérité. Mais puisque le but de la présente spéculation est de montrer que l’amour laisse une véritable illumination, il faut dire comment la volonté en lui et non pas en un autre est très parfaitement rassasiée, lorsque, étant actuellement en chemin, elle aura atteint l’union très bienheureuse. Cependant, ainsi qu’on l’expliquera ensuite plus abondant-ment, puisque l’esprit ne trouve pas son repos en moins noble que lui, toute la délectation charnelle ou toute la consolation terrestre ne lui suffit pas, bien que parfois, même contre ce qui lui est naturel, il s’en occupe lamentablement. La raison en est que, s’il est vrai, tout délectable apaise le désir ou la tendance de celui qui convoite. Mais aussi agréable qu’on le puisse estimer, tout ce qui est terrestre laisse le désir famélique et totalement insatisfait, sauf peut-être pour une heure, ainsi qu’on le constate sensiblement chez tous. Jamais donc la tendance du désir ne se repose dans les plaisirs du monde. Que fera donc l’esprit dont on a parlé ? Il ne lui reste qu’à se hâter vers l’union de présence de celui-là seul qu’il trouve meilleur que lui-même, qui seul possède, caché en soi, le trésor de la joie. Qui a découvert ce trésor par connaissance expérimentale « s’en va, vend », dans la joie, « tout ce qu’il a et il achète ce champ ».

51. Est appelée « champ » la plaine de l’amour unitif en lequel, grâce à ses désirs enflammés, court l’esprit que portent les pieds des affections. En ce champ, on trouve un trésor caché, lorsque, par les exercices de l’amour, celui qui est la vraie joie est reconnu sensiblement comme présent par une connaissance spirituelle ou quelque cadeau spécial. Ayant acquis l’amour de ce trésor, l’esprit juge joyeusement tout le reste sans valeur, puisqu’en l’affectivité il aura perçu qui est et quel est celui qu’il aime, et se sera, au-dessus de lui-même, tendu directement vers lui, soulevé par la droite du bien-aimé, de telle sorte que ce qu’il avait entendu auparavant soit plus véritablement et plus manifestement établi que ce qu’il perçoit de façon sensible. À bon droit, le Psalmiste écrit donc : « Un jour dans ta maison est meilleur que mille ». En effet, tandis qu’en aspirant il parcourt rapidement les étapes de la plaine de l’amour, l’esprit éprouve plus de joie spirituelle en un jour qu’il ne peut en un millier de jours en expérimenter dans les ineptes plaisirs des choses vaines. Il dit : un jour en ta maison. En effet, que l’esprit se sache obscurci par l’ombre considérable qui l’enténèbre quand il ne court pas à travers cette plaine !

Vérité

52. Venons-en à parler de l’objet rationnel, appelé aussi vérité. En effet, la vérité qui correspond à l’esprit rationnel n’est pas perçue dans la vérité créée, car toute vérité est absolument éloignée de la fausseté, de la tromperie et de l’opinion. On ne fait pas ici mention de la vérité incréée, mais de la vérité créée, car à l’ignorance de la vérité correspond en propre l’erreur, et lui font suite la déception et la multiplication des opinions. Il en est ainsi, parce que les secrets de la vérité ne sont connaissables que dans la lumière qui éclaire l’esprit d’en haut, lumière par laquelle nous percevons les secrets divins : ainsi grâce à la lumière qui dirige le rayon de la vue vers l’objet sensible, le sens externe perçoit saris tromperie les corps sensibles extérieurs. Si donc la lumière divine fait défaut, la vérité créée se mue en mensonge, non parce qu’elle fait défaut, mais parce que demeure l’obscurcissement de l’esprit qui voit trouble, incapable de percevoir en soi le rayon de la vérité intelligible.

53. Puisque — nous le constatons de façon sensible — la presque totalité de la vérité est changée en doute et en opinion, surtout s’il s’agit des choses divines, à l’exception de ce à quoi nous acquiesçons par la foi, l’esprit rationnel n’appréhende pas purement et simplement la vérité grâce au seul enseignement humain. Pour la découvrir, qu’il se hâte donc vers l’union de l’amour ; plus véritablement qu’un corps n’est uni à un autre par un lien matériel ou une attache artificielle, il est uni par le baiser de l’amour à celui qui, selon le divin Apôtre, « habite une lumière inaccessible ». À lui qui, tout en l’aimant, craint son bien-aimé de crainte filiale, sera faite alors la promesse du prophète Malachie : « Le soleil de justice se lèvera sur vous qui craignez Dieu. »

54. Il obtiendra alors miséricordieusement l’illumination divine dont on parlait plus haut : « Approchez-vous de lui et soyez illuminé ». Denys en donne la raison au chapitre septième des Noms divins. Lorsqu’en effet l’esprit plonge son affectivité en l’étude de ce qui relève de la vérité créée, il est finalement uni à celui « qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants », pour être orné de ses multiples splendeurs. Denys dit donc : « Quand l’esprit s’éloignant de tout le reste, se quittant lui-même ensuite, est uni aux rayons plus que brillants, illuminé de la lumière inscrutable et profonde de la Sagesse. » Il dit donc l’esprit « uni » avant de le dire « illuminé par la Sagesse inscrutable », pour suggérer à tout esprit qu’en ce qui concerne les profondeurs inscrutables, la vérité n’est tout à fait connue qu’en l’être suprême, inaccessible aux yeux qui se couvrent de brouillard, moyennant l’union de l’amour.

Raison tirée du progrès de l’esprit

55. Parlons pour finir du progrès de l’esprit aimant qui pour l’amour du bien-aimé désire se tendre vers de plus grandes choses, non, bien évidemment, comme les philosophes humains qui, enflés d’orgueil, dédaignèrent d’attribuer à ce principe fontal, source du rayon de toute vérité pour tous les esprits raisonnables ce qu’ils pouvaient connaître de quelque manière par l’intellect. Mais à l’inverse, autant l’esprit s’embrase d’un plus grand désir grâce aux réalités sensibles, parce qu’il sait, instruit par la Sagesse véritable, ne pouvoir obtenir la connaissance d’aucune façon en raison de ses mérites personnels, il se répand avec plus d’abondance en Actions de grâces envers celui qui donne tout, de telle sorte que dans la mesure où il reçoit de lui des dons plus importants et plus nombreux, dans la même mesure il s’abaisse à ses propres yeux en s’estimant plus misérable, afin de n’être pas, selon le jugement divin, accusé de vol, s’il venait, en s’attribuant ce à quoi il n’a aucun droit, à s’évanouir en l’exaltation de son cœur.

56. Tels sont donc les deux bras par lesquels l’élévation de l’esprit reçoit l’accroissement des affections nombreuses. D’un côté en effet il se prépare en se disposant ; d’un autre, en provoquant l’influence divine, il mérite de parvenir moyennant son don gratuit à des biens plus grands et plus abondants que ceux qu’il a déjà reçus. Parce qu’il ne s’attribue pas en effet les choses qu’il possède, mais les fait toutes tourner à la louange du dispensateur de toutes choses, il creuse en soi une concavité en luttant contre soi-même avec plus de vérité. Par elle, l’abondante pluie des grâces divines, franchissant monts et collines, s’introduit dans les endroits moins élevés, de telle sorte que plus grande aura été la concavité de l’humilité, plus elle sera capable de recevoir une grâce plus abondante. Autant en effet une créature reconnaît son principe, s’annihilant elle-même comme créée du néant, autant elle reconnaît la magnificence du Créateur, puisqu’à lui seul elle attribue tout être et tout bien. Il est donc dit justement : « Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles. »

57. L’autre bras est celui de la droite de Dieu ; par lui, il vient au secours des désirs de l’esprit pour qu’il se livre à ses exercices avec plus d’ardeur qu’à l’ordinaire. En effet, tandis que par l’union de l’amour l’âme sent ce gui est de Dieu, elle éclate en louange multiforme de celui-ci. Plus que toutes choses, à l’exception des exercices de l’amour, cette louange provoque le donateur à accorder à qui le loue de plus grands bienfaits. C’est au nom de ceux qui louent Dieu, que le bienheureux Jean dit en l’Apocalypse : « Bénédiction, gloire, sagesse et Action de grâces. etc. » La fréquente reconnaissance des bienfaits est donc comme une sorte de trompette qui sonne aux oreilles du bien-aimé pour qu’il en octroie de plus grands. Cette méditation assidue des bienfaits divins pousse en effet l’esprit à se répandre totalement en marques de déférence plus profondes envers un Créateur qui donne avec unie prodigalité extrême. C’est au nom de ceux qui méditent ainsi que David dit : « Un feu s’embrasera en ma méditation. » En effet, tandis qu’en méditant l’esprit repaisse en soi les bienfaits divins afin d’en recevoir de plus grandet, il s’enflamme d’amour pour celui qui les accorde.


[omission des §58 à §81]

La sagesse unitive

82. On a traité des persuasions et des industries grâce auxquelles l’esprit parvient à acquérir la sagesse unitive au-dessus de l’intellect. Désormais on expose cette sagesse elle-même. Dieu l’enseigna directement, l’Apôtre Paul, grand hiérarque, la transmit, le bienheureux Denys l’Aréopagite, l’ayant rédigée en un style anagogique et secret, la destina à Timothée, condisciple de la Vérité. « Toi donc, cher Timothée, lui dit-il, en ce qui concerne les contemplations mystiques, abandonne avec grand effort les sensations, les opérations intellectuelles, tout objet sensible et intelligible, tout être et tout non-être, et autant que possible élève-toi dans l’ignorance à l’unition de celui qui dépasse toute substance et toute connaissance. En effet, par le dépassement de toi-même et de tout ce qui peut retenir et de tout ce qui est absolu, tu seras élevé purement vers le rayon supersubstantiel des ténèbres divines écartant tout, libre de tout. Veille cependant à ce qu’aucun ignorant n’entende ces choses. » Ces termes contiennent la sagesse suprême de l’Apôtre Paul, le sommet de toute perfection possible en l’état de voie, toute la profondeur des livres de Denys l’Aréopagite. Si on les comprend parfaitement, tout ce qui dans les livres de Denys dépasse l’intellect devient plus facile au-delà de toute idée.

Élévation par ignorance

83. Cette élévation dite « par ignorance » n’est rien autre qu’être mû immédiatement par l’ardeur de l’amour, sans miroir d’aucune créature, sans réflexion préalable, sans même un mouvement concomitant de l’intelligence, de telle sorte que l’affectivité goûte seule et que la connaissance spéculative n’atteigne rien en son exercice actuel. Tel est l’œil dont on dit dans le Cantique que l’époux est blessé par l’épouse, cet œil qui est donné pour unique selon le témoignage de celui-là même qui dit : « Tu as blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse ; tu m’as blessé le cœur par un seul de tes yeux. »

Triple connaissance

84. Il y a donc une triple connaissance. L’une utilise le miroir des créatures sensibles. Richard de Saint-Victor en parle dans son Arche mystique. Au moyen de quarante-deux considérations, très expressément figurées jadis dans le peuple d’Israël allant d’Égypte à la Terre promise, il enseigne comment parvenir jusqu’au Créateur de toutes choses et s’élever vers lui en franchissant six degrés. Une autre enseigne par l’exercice de l’intelligence, grâce à l’envoi de rayons spirituels, à connaître la cause première par son effet et à parvenir par la considération de l’exemplaire à la vérité immuable de tout ce qui a un exemplaire. L’éminent docteur Augustin en parle beaucoup dans ses livres Du Maître et De la vraie religion, au bénéfice de l’homme intelligent. La troisième connaissance l’emporte beaucoup en excellence sur elles, grâce à l’amour unitif très ardent qui fait que l’esprit, actuellement disposé, s’élève sans aucun intermédiaire très ardemment vers le bien-aimé par ses extensions qui le poussent vers le haut. Transmise dans la Théologie Mystique, cette connaissance se lève à la pointe de la puissance affective. On la dit « élévation ignorée » ou « élévation par ignorance », étant donné que, écarté tout exercice de l’imagination, de la raison, de l’intellect ou de l’intelligence, cette puissance affective sent présentement par l’union d’un très ardent amour ce que l’intelligence n’est pas de force à saisir. En effet, autant le séraphin l’emporte en noblesse sur le chérubin, autant l’amour vrai est plus parfait que tout habitus infus dès la première origine, ou accordé gratuitement, ou rendant agréable.

Connaissance de Dieu, connue par ignorance

85. Autant la puissance cognitive l’emporte en excellence sur la puissance motrice, autant la connaissance par l’amour unitif l’emporte en efficacité sur toute connaissance appréhensive, en ce qui concerne la pénétration de ce qui est le plus secret des choses divines. Elle dépasse incomparablement toutes les autres et Denys la définit ainsi : « La sagesse est la connaissance très divine de Dieu, connue par ignorance. » Et non seulement elle est plus belle, mais elle est plus universelle et plus utile que les autres sciences, connaissances et appréhensions, car non seulement elle élève au-dessus d’elle-même l’affectivité et grâce à l’amour extatique elle unit parfaitement la créature au plus noble époux ; mais elle élève tellement l’intellect qu’il est beaucoup plus illuminé par les éclairs divins que par toutes sagesse et connaissance que peut obtenir l’exercice de l’intelligence.

86. Dans le chapitre septième des Noms divins, le bienheureux Denys écrit donc sur elle : « Louant excellemment cette sagesse irrationnelle, insensée, sotte, nous la disons cause de tout esprit, de tout conseil, toute connaissance, toute prudence ; en elle sont cachés les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. » Par « sagesse » et « connaissance » on désigne la perfection totale de l’une et l’autre puissance. Denys appelle en effet « irrationnelle » cette sagesse, parce que la raison ne l’appréhende pas et parce qu’elle n’utilise pas celle-ci en se livrant à des investigations. Il la dit également « insensée c’est-à-dire sans esprit ou sans intellect, car en s’exerçant elle n’emploie pas l’intellect, et l’intellect ne suffit pas pour atteindre une si excellente perfection. Il la dit aussi « sotte », car, sans se servir d’aucune intelligence, cette sagesse qu’aucune intelligence n’appréhende se dresse dans l’affectivité.

87. Ces paroles de Denys enseignent parfaitement cette sagesse. En effet, Denys ajoute d’abord ce que l’on doit rejeter, puis il dit comment il faut s’élever. Également, puisqu’en cette élévation l’âme se trouve en l’état de débutante et en celui de parfaite, il ajoute ce qu’il faut rejeter dans le premier état : « Abandonne les sensations », dit-il. Il évoque ensuite l’élévation : « Élève-toi dans l’ignorance », jusqu’à : « En effet, par le dépassement de toi-même, etc. »

88. Denys lui-même qualifie les « visions » de « mystiques » en toute sa philosophie qui dépasse les considérations de tout être, quand la puissance intellective connaît à partir de l’affectivité qui la précède et non l’inverse. Elle est la connaissance très vraie, très certaine, absolument éloignée de toute erreur, conjecture et déception d’origine imaginative. En conséquence, ce que l’on vient de dire et ce qui est dit dans la « théorique » et dans la « pratique » de cette sagesse qui concerne la direction de la puissance affective, est affirmé d’irréfutable façon, sans hésitation et conjecture, devant les philosophes et les docteurs du monde entier. Cette connaissance est donc dite « mystique », c’est-à-dire cachée, parce que d’une part peu nombreux sont ceux qui se disposent à la recevoir, et parce que d’autre part elle se tient dans le cœur de manière si cachée qu’elle ne peut être entièrement expliquée par l’écrit ou la parole.

Ce qu’il faut abandonner

89. En cette connaissance mystique où règne l’affectivité, il est ordonné d’abandonner radicalement les sens et l’intellect, d’abord du côté des forces mêmes d’appréhension, là où Denys dit : « Les sens et les opérations intellectuelles » ; deuxièmement, du côté des objets eux-mêmes, sensibles et intelligibles, lorsqu’il dit : « Les réalités sensibles et intelligibles ». Mais pour qu’il ne semble pas absurde de devoir abandonner les sens, Denys ajoute cette raison : cette sagesse n’est pas comme une autre science qui procède d’une connaissance préalable des choses sensibles ; elle est plutôt d’en haut, selon le principe du bienheureux apôtre Jacques : « Tout don excellent et toute grâce parfaite descendent d’en haute, etc. » S’il en est ainsi de tout don, ce l’est bien plus encore de cette sagesse qui est « la meilleure part de Marie », laquelle, embrasée de l’amour enflammé du bien-aimé, brûlait de désir.

Abandonner les sens et les opérations intellectuelles

90. Puisque cette connaissance vient d’en haut et non d’en bas, il est prescrit d’extirper les sens — ce qu’il ne faut pas entendre uniquement de la fonction des sens externes, mais encore des sens internes. En effet, le Dieu très miséricordieux n’est perçu ni comme doux ou odorant (ou odoriférant, ce qui revient au même) ni comme beau, ni comme mélodieux, ni comme suave, puisque tout cela est réglé par une connaissance préalable de la raison et puisque cette appréhension unitive surpasse la raison et l’esprit, ainsi qu’on l’a dite. Le disciple spéculant doit donc puiser cette sagesse ailleurs qu’en ce que regardent ceux qui connaissent de façon spéculative. En cela apparaît l’admirable noblesse qu’il faut apprécier et la divinité de cette sagesse ; apparaît également pourquoi Denys la définit comme « très divine », en ce qu’il est nécessaire à l’âme de se dépouiller pour ainsi dire elle-même d’elle-même, de poursuivre sans relâche, tel un valet, l’amour accordé divinement à l’affectivité. Il apparaît aussi que grâce à cette élévation divine l’intellect est informé de la très divine connaissance habituelle que laisse le contact de l’amour. Il ne faut pas penser seulement à la simple appréhension des sens eux-mêmes ; il faut encore penser à leur délectation en tant qu’ils se rapportent à la puissance motrice. En effet, ce qui prépare quasi suprêmement à cette sagesse, c’est de se couper efficacement de la délectation désordonnée des sens externes dans la créature, du mieux que l’on pourra, pour, de quelque manière que ce soit, rechercher Dieu, fin médiate, immédiate ou ultime. Plus en effet l’Âme est immergée dans les délectations des sens, plus faiblement elle s’élève vers les choses divines, au point de dire avec le Psalmiste “Mon âme refuse d’être consolée. “Ces paroles expliquent également le refus des délectations : « Je me suis souvenu de Dieu ; je me suis réjoui et mon esprit renonce ». Ajoute : pendant qu’il s’exerce en des mouvements anagogiques orientés vers les choses divines et qu’il se réjouit de tendre directement vers Dieu, l’esprit renonce aux autres plaisirs qu’à l’instigation du diable les sens externes lui offrent. Mais il faut en dire autant de La délectation des sens internes, car ni la douceur ne doit être aimée par celui qui aime vraiment, ni la suavité ne doit être désirée par lui, car seul Dieu est désiré, sauf parfois lorsque l’esprit désire la douceur ou la suavité elles-mêmes pour que l’affectivité s’enflamme plus efficacement et plus activement en vue d’une union plus intime. Toute cette sagesse consiste donc en un désir ardent ; il y est prescrit d’extirper et d’abandonner tout être ou toute énergie ou tout office de la puissance intellective. Parfois en effet la puissance intellectuelle a sa part de beaucoup de choses qui concernent les réalités divines, lorsque surtout des spectacles plus divins l’illuminent.

Abandonner les objets sensibles et intelligibles

91. Mais puisqu’il existe dans l’esprit une autre force beaucoup plus éminente que la force intellectuelle, dont les mouvements élèvent l’esprit enflammé vers une sagesse plus profonde, tant à cause de la pointe supérieure de la puissance affective elle-même que de l’ardeur qui la dresse vers le haut, cette ardeur obtient en l’esprit rationnel le principat sur tous les habitus gratuits et infus en raison de ses tensions et extensions incessantes et de sa dignité, l’excellent docteur, le commentateur vercellien de la Théologie Mystique, dit : ‘En ce livre, Denys a présenté une autre manière incomparablement plus profonde, supra-intellectuelle et suprasubstantielle de connaître Dieu. Le philosophe païen ne la connut pas, car il ne la chercha pas et ne pensa pas qu’elle existât : il ne découvrit pas la puissance selon laquelle elle est répandue en l’âme. Il estima que la puissance cognitive la plus haute réside en l’intellect, alors qu’il en est une autre qui ne dépasse pas moins l’intellect que celui-ci ne dépasse la raison ou celle-ci, l’imagination, à savoir l’affectivité principale. Elle est l’étincelle de la syndérèse qui seule peut être unie à l’Esprit-Saint. Â cause de cela, puisque l’affectivité suprême de l’esprit suspend incomparablement l’office de tout l’intellect, il est prescrit de séparer d’elle celui-ci, d’éliminer non seulement les opérations, en tant qu’elles proviennent des puissances sensitives ou intellectives, mais encore leurs objets, c’est-à-dire tous les sensibles et tous les intelligibles : d’abord, ceux que perçoit le sens externe. En effet, la créature étant composée de deux natures, corporelle et spirituelle, un objet correspond à chacune, puisque la vérité éternelle est perçue selon la capacité de chacune.

92. Sont donc des hommes sensibles ceux qui n’ont connu que des objets sensibles comme s’ils n’avaient que le sens, l’intellect émoussé, l’affectivité recourbée. Ils ne perçoivent donc en elles-mêmes ni la bonté, ni la vérité divine. Afin cependant qu’ils ne soient pas absolument dépourvus de connaissance divine, le Dieu Très-Haut produisit les créatures sensibles, pour que, selon l’Apôtre, “par ses œuvres, les (perfections) invisibles de Dieu deviennent visibles à l’intelligence”, pour que, selon la parole de David, nul n’ait d’excuse, ni ne « se dérobe à sa chaleur », puisqu’en se répandant sa bonté resplendit en toutes les créatures d’une extrémité du ciel à l’autre. Mais la sagesse incréée voulut que ses fils écartent ces réalités sensibles, afin que dans la chambre plus secrète de l’affectivité, ils sentent intérieurement avec plus de bonheur et plus de vérité, caché dans le lit nuptial de l’amour, celui que les juifs et les philosophes aveugles mendient à l’extérieur en parcourant les créatures.

93. À qui véritablement prie en esprit, la Vérité elle-même prescrit donc d’entrer dans la chambre où il trouve un trésor caché, non seulement sensible, en tant qu’il répond au sens externe, mais également en tant qu’il est l’objet des sens internes ; non qu’il soit non plus l’objet des désirs anagogiques de l’esprit sous une raison qui fait connaître le Dieu bienheureux en tant qu’il est doux, très beau et plein de bonté, de peur que l’âme elle-même — comme fille de Dieu, elle doit adhérer au Créateur par le seul désir — ne cherche impudemment, telle une mercenaire, sa nourriture, sauf s’il s’agit, pour la raison exprimée plus haut, de le désirer plus insatiablement et plus intensément, attirée qu’elle est par l’aliment de la douceur et de la suavité. Il est en effet demandé d’écarter en général les intelligibles, puisque, selon qu’il est dit ailleurs, tous les hommes désirant naturellement savoir, la tendance de l’esprit rationnel ne trouve de repos en aucune science, connaissance ou pensée, s’il ne se réjouit pas de la joyeuse connaissance de la Vérité première découverte comme répondant seule à la noblesse de l’intelligence humaine.

94. À supposer qu’il connaisse la nature entière des éléments, les complexions des corps, les vertus des astres, l’esprit rationnel ne trouve absolument pas de repos, puisque tout cela est de bas prix ; il tombe bien plutôt purement et simplement ou même il s’abandonne aux excès, lorsqu’il est esclave de l’idole, inférieure à lui, de la créature, s’il ne fait pas retour à la fin dernière. Puisqu’également il est un esprit de si grande noblesse qu’il dédaigne même les espèces angéliques, il est totalement en recherche et en errance, si de quelque manière puissamment victorieux et triomphant, il ne revient pas à la connaissance de celui dont il sortit à l’origine. Même s’il voulait connaître toutes les créatures en retournant à la fin qui s’impose pour connaître par elles le Créateur de toutes choses, il lui faut cependant tout abandonner en raison de cette sagesse, car l’esprit le connaît immédiatement de la connaissance ineffable que laisse l’union de l’amour.

Dans la troisième version de la Théologie Mystique de Denys, il est dit de cette connaissance : « Par l’union de dilection qui réalise la vraie connaissance, on est uni à Dieu, intellectuellement inconnu, d’une connaissance beaucoup plus noble que ne serait toute connaissance intellectuelle. »

Abandonner les existants et les non-existants

95. Denys ajoute : « Non seulement les intelligibles. » Ce mot convainc qu’en cet exercice toute complaisance dernière d’une connaissance portant sur toute créature, inférieure et supérieure, est abandonnée ; « mais encore les existants et les non-existants » ; ces deux termes excluent toute façon spéculative d’appréhender la nature divine. « Existants » désigne ici les raisons éternelles qui sont dans l’esprit divin, auxquelles correspond ici-bas quelque copie dans les créatures. En effet, la façon la plus ordonnée d’aller avec certitude des choses humaines aux choses divines est découverte quand, élevé au-dessus de soi, l’esprit est mû immédiatement vers Dieu comme vers le centre ou le terme, sans mélange d’aucune créature, supérieure ou inférieure. Puisque donc, en considérant les raisons éternelles, autant l’esprit considère la créature issue d’elles, autant de l’autre côté il est regardé comme en dessous de lui-même, de telle sorte qu’il n’est pas totalement intégralement élevé au-dessus de lui-même. Puisque donc, aspirant au-dessus d’elle à son unique objet estimable, la sagesse unitive abandonne en ses mouvements toute contemplation ou considération de la créature, il est prescrit, eu égard à cet objet, de rejeter malgré sa noblesse la contemplation des créatures, puisqu’il y a là quelqu’infléchissement et perception naturelle. C’est pourquoi du fait de cette relative contemplation, l’esprit n’abandonne pas toute sorte d’appréhension humaine pour qu’une autre contemplation l’établisse complètement pour ainsi dire au-dessus des limites naturelles.

96. Il est également prescrit d’abandonner les « non-existants » en l’élévation de cette sagesse. Est dit ici « non-existant » ce qui ne laisse pas de copie de soi dans la créature. Ainsi doit-on abandonner toute considération de la Trinité et de l’ordre des Personnes. Jamais en effet il n’apparaît dans la créature au titre de copie que quelqu’un engendre un autre identique à soi-même, chacun étant substance véritablement existante ; jamais il n’apparaît que l’amour qui lie certains soit égal à ceux qui aiment et de même substance qu’eux6. Il est donc ordonné d’abandonner cette contemplation — la plus excellente de toutes les contemplations spéculatives —, non parce qu’elle n’est ni bonne, ni noble, mais parce qu’il existe dans l’esprit humain une appréhension supérieure, par laquelle et par elle seule le plus élevé des esprits est atteint de façon surexcellente, qui seule est appelée « la meilleure part de Marie ».

97. Rachel en effet désigne l’autre contemplation, alors que Lia désigne celle qui porte sur les créatures sensibles. De fait, dans la mesure où l’esprit atteint les réalités supracélestes de façon plus divine et plus éminente, il s’en rapproche davantage ou il est transformé plus à fond en Dieu même. Et puisqu’il n’est pas de contemplation spéculative qui puisse transformer à l’exception du seul amour extensif qui déifie, lui seul appréhende les choses divines. Nulle contemplation cognitive n’atteint ses pieds, bien plutôt, la regardant de loin, elle se tend vers elle jusqu’à un certain point. Au chapitre septième des Noms divins il est donc écrit : ‘Or il faut que notre esprit ait la puissance cognitive, par laquelle il scrute les réalités invisibles, mais qu’il ait aussi l’unition qui étend la nature de l’esprit, (unition) par laquelle il est uni aux réalités qui sont au-dessus de lui ; il faut donc appréhender les choses divines selon cette unition, non selon nous-mêmes, mais selon nous-mêmes tout entiers sortis de nous-mêmes et tout entiers déifiée’. Parce qu’il est difficile d’abandonner tout cela, il est prescrit de le retrancher avec grand accablement et grand effort de l’esprit.

Élévation unitive par ignorance

98. Ayant dit ce qu’il faut nécessairement laisser, on traite maintenant de l’élévation unitive elle-même. On décrit donc d’abord la condition de celui qui s’élève, lorsque l’on dit « Par ignorance », puis l’extension ascensionnelle par ces mots : « Élève-toi », enfin ce vers quoi seulement et surtout tend cette élévation, quand on dit : « A l’unition qui est, etc. » Mais puisque toute appréhension dont on a déjà parlé est en dehors de l’élévation mystique, il faut cependant qu’en celle-ci il y ait ignorance, c’est-à-dire qu’il faut détruire absolument l’œil de l’intellect qui veut toujours en cette élévation appréhender ce vers quoi tend l’affectivité. En cette élévation, la plus grande résistance est donc l’intense adhésion de l’intellect à l’affectivité, adhésion qu’il est toutefois nécessaire de supprimer en s’y exerçant grandement. On en a donné plus haut les raisons : l’intellect connaît soit en imaginant, soit en limitant ou selon un mode fini. Comment cela peut-il se faire ? On le lit dans la Théologie Mystique : “Élève-toi dans l’ignorance. Là en effet l’élévation et l’intensité de la tendance de l’affectivité laissent l’intellect derrière elles. L’élévation affective pure n’existe donc jamais, si l’œil de la puissance intellective n’est pas supprimé complètement. Cela est dit au début même de la Théologie Mystique.

Ignorance de l’ignorance

99. Quand l’absence de toute connaissance est totalement ignorée, meilleure est l’union, car la connaissance élevée au-dessus de l’esprit ne reconnaît rien. La nécessaire condition de cette appréhension très élevée est donc qu’en cette élévation même cesse toute connaissance spéculative parce qu’elle-même est ignorée de l’intellect, auquel il est nécessaire que même celle-ci soit abandonnée s’il désire parvenir à la connaissance au-dessus de l’esprit. Dans la mesure où en cette élévation même l’intellect se mêle à l’affectivité, dans la même mesure, moins il y a ici de pureté, et plus son œil est aveuglé totalement non sans grand travail et grand labeur, autant l’œil de l’affectivité est plus librement et incomparablement élevé plus éminemment en ses extensions.

100. On s’en persuadera par l’exemple matériel de l’aspiration et de l’exhalaison du souffle. En effet, l’émission de celui-ci procède de l’intérieur sans délibération aucune. L’affection enflammée tend ainsi sans délibération au-dessus de tout intellect vers celui auquel seul elle désire être unie plus parfaitement et son action est entièrement séparée de toute intelligence. De son côté le plus élevé, elle est aidée par une si grande ampleur et par une promptitude si grande que, grâce à l’admirable rapidité des mouvements, elle s’élève, plus vite même qu’on ne peut le penser, directement à l’imitation de celui qui aspire l’air et l’expire. La rapidité et l’ardeur extensive, incessante, de ses mouvements, ainsi qu’on l’a dit, refusent et écartent, comme un mendiant sans valeur, bien qu’il s’en mêle de façon importune, l’exercice de toute connaissance spéculative.

101. Cela ne peut être ni dit, ni suffisamment expliqué en paroles seulement, selon le troisième chapitre de la Théologie Mystique : « Maintenant, s’élevant de ce qui est inférieur à ce qui est le plus élevé, notre discours se contracte à la mesure de l’ascension, et après toute ascension, il sera totalement sans voix et il est tout entier uni de façon ineffable. » La Sagesse incréée voulut donc se réserver à elle seule l’enseignement de cette magnifique sagesse, afin que toute créature mortelle sache qu’il existe au ciel un docteur qui par des instigations célestes et les rayons de sa clarté montre aux étudiants qu’il a choisis la seule vraie sagesse.

102. La deuxième raison est de réfuter tous les sages du monde, puisqu’une simple vieille femme ou un simple berger pourrait réussir parfaitement l’ascension de cette sagesse, à condition de s’y préparer comme on l’a dit. Nulle science de la nature, nulle industrie mortelle ne le conçoivent.

103. Le livre de la Sagesse fournit la troisième raison : “Elle a mis sous ses pieds par sa puissance les cous des superbes et des gens haut placée.” En effet, quelque brillant et honorable que soit un clerc par rapport aux autres, il n’atteint pas les franges de cette sagesse qui, élevée au-dessus de tout esprit, ne lui est connue que s’il se prépare à la voie unitive par la voie d’enfance, c’est-à-dire par la voie purgative, à supposer qu’il ait mortellement péché, déplorant alors et regrettant d’avoir provoqué contre lui, par ses fautes antérieures, l’indignation de celui qui dispense toute sagesse. 11 est donc nécessaire que les coux des superbes et de ceux qui sont haut placés soient abaissés jusqu’à l’humble état des enfants qui débutent. Là est donc vérifié l’oracle du Prophète où il réprouve la sagesse des sages. L’humilité de l’infériorité purificatrice est seule exigée du Très-Haut qui déposa les puissants de leur siège et exalta les humbles.”

104. Il est dit ensuite à qui s’élève de la sorte : « Élève-toi dans l’ignorance », c’est-à-dire en vue de l’union de ce Très-Haut qui est au-dessus de l’esprit et de la connaissance. La raison en a été donnée plus haut, partiellement. En effet, les désirs de cette élévation active ne portent ni sur la grâce, ni sur la gloire, ni sur la remise des peines ou sur quelque chose d’autre, mais sur celui-là seul auquel seul, à cause de lui-même, l’esprit, dans le mépris des désirs véhéments, désire être uni. Acquis par cette appréhension en tant qu’il est perçu par l’affectivité qui tend vers lui, il est atteint au-dessus de tout esprit et de toute connaissance humaine, de telle sorte que cela ne concerne pas seulement son être, mais encore la façon de l’appréhender. Ainsi qu’on l’a assuré, lorsqu’il est atteint par l’affectivité, il est conduit au-dessus de l’esprit et de la raison.

Perfection de la sagesse unitive

105. Toute cette sagesse trouve donc sa perfection en cela seulement que la puissance affective en sa pointe suprême, par retranchement de toute opération intellectuelle, ne désire rien d’autre qu’être unie à Dieu seul. Parce que cela est difficile, il est ajouté : « Autant qu’il est possible », jusqu’à ce qu’elle puisse dire avec le Psalmiste : « Seigneur, les liens se sont rompus. Je t’offrirai en sacrifice une hostie de louanges. En effet, lorsque, grâce au secours divin, sont supprimés les empêchements dont on a parlé, tous les sensibles, tous les intelligibles et principalement l’immixtion de la puissance intellective qui veut toujours appréhender celui vers qui tend l’affectivité — ces empêchements sont comme des liens qui s’opposent à la perfection de l’extension unitive — ; libre alors comme un oiselet, la puissance affective qu’emportent les seules ailes des affections ardentes jouit d’une liberté si grande que chaque fois qu’elle le veut très ardemment elle est mue vers Dieu ; ainsi également celui qui prie par le désir des affections prie en l’affectivité de l’esprit autant qu’il est possible alors qu’il est en chemin, avec autant d’attention que s’il le voyait face à face. Il arrive même que l’esprit soit ainsi élevé au-dessus de lui-même, qu’il paraisse en quelque sorte totalement hors du corps par son mouvement et son élévation. Il est donc dit : « Autant qu’il est possible » car, à moins d’une illumination divine, nul esprit ne perçoit cela, selon ce qui est dit au chapitre premier des Noms divins : « Il convient en effet de lui attribuer la science supersubstantielle de la supersubstantialité ignorée qui est au-dessus de la raison, de l’intellect et de la substance même, regardant en haut seulement dans la mesure où le rayon des paroles théoriques se rend présent pour nous conduire aux splendeurs plus élevées, etc. »

106. C’est identiquement affirmer que cette sagesse qui est par ignorance, ainsi qu’on l’a montré, est perçue par l’enseignement de Dieu seul ; que dans la mesure où l’affectivité reçoit plus de paroles théoriques, à savoir d’influences divines grâce auxquelles l’esprit se réjouit uniquement de sa causerie avec le bien-aimé, dans cette mesure Dieu lui-même seul se rend plus intimement présent à l’esprit pour en être lui-même, qui est la vraie sagesse, plus clairement connu grâce à de plus divins rayons.

Ordre suivi dans l’élévation

107. Il est ajouté…

[omission de la fin § 107 à § 115 ainsi que de la « Question difficile » §1 à §49]







JULIENNE DE NORWICH

UNE RÉVÉLATION DE L’AMOUR DE DIEU

Version brève des Seize Révélations de l’Amour divin9


I LES TROIS DÉSIRS DE JULIENNE

Je désirais trois grâces, par le don de Dieu. La première était d’acquérir l’intelligence de la Passion du Christ. La seconde était une maladie corporelle. La troisième, de recevoir, par le don de Dieu, trois blessures.

Quant à la première grâce : cela me vint à l’esprit avec dévotion. Il me semblait que j’éprouvais un grand sentiment pour la Passion du Christ, mais je désirais le voir croître encore, par la grâce de Dieu. Il me semblait que j’aurais aimé avoir été à ce moment-là avec Marie-Madeleine et les autres qui aimaient Jésus; alors j’aurais pu voir, de mes yeux de chair, la Passion de notre Seigneur qu’Il souffrit pour moi, si bien que j’aurais pu souffrir avec Lui comme les autres qui L’aimaient.

Bien que j’eusse une foi fervente en toutes les souffrances du Christ, telles que la Sainte Église les montre et enseigne (et aussi les images du Crucifié faites, par la grâce de Dieu, en conformité avec l’enseignement de la Sainte Église, à la ressemblance de la Passion du Christ — pour autant qu’il est possible à l’habileté de l’homme), malgré cette foi authentique, je désirais une vision corporelle qui me fît mieux connaître les souffrances corporelles de notre Seigneur et Sauveur, et la compassion de notre Dame et de tous Ses véritables amis qui ont cru en Ses souffrances à ce moment-là et par la suite; car j’aurais été l’une d’entre eux et j’aurais souffert avec eux.

D’autre vision ou révélation de Dieu, je n’en désirais plus jamais aucune jusqu’à ce que mon âme se sépare de mon corps (car j’avais une ferme confiance que je serais sauvée). Mon désir était d’avoir, à cause de cette révélation, une intelligence d’autant plus vraie de la Passion du Christ.

Quant à la seconde grâce : il me vint à l’esprit, avec contrition, librement, sans l’avoir du tout cherché, un désir ardent de recevoir, de la main de Dieu, une maladie corporelle. Je la désirais grave, jusqu’à la mort même, si bien qu’en telle maladie je puisse recevoir tous les sacrements de la Sainte Église, estimant que j’allais mourir. Et je voulais que toute personne qui me vît pensât de même. Car je désirais ne recevoir de réconfort d’aucun être charnel ou terrestre. En cette maladie, je désirais éprouver toutes sortes de souffrances corporelles et spirituelles, telles que si j’avais été à la mort : toutes les frayeurs, toutes les tentations des démons et tout ce qu’ils font endurer, hormis le départ de l’âme. J’espérais que cela hâterait pour moi l’heure où je viendrais à mourir, car je désirais être bientôt avec mon Dieu.

À ces deux désirs — de la Passion et de la maladie —, j’avais mis une condition, car ils sortaient, me semblait-il, du domaine habituel de la prière. Je disais donc : «Seigneur, tu sais ce que je voudrais. Si c’est Ta volonté que je l’obtienne, accorde-le moi; et si telle n’est pas Ta volonté, bon Seigneur, n’en sois pas fâché, car je ne veux rien d’autre que ce que Tu veux.» Cette maladie, je désirais intérieurement en être atteinte quand j’aurais trente ans.

Quant à la troisième grâce : j’avais entendu un homme d’Église narrer l’histoire de sainte Cécile; de cette narration j’avais retiré que, blessée à la gorge de trois coups d’épée, elle avait décliné jusqu’à la mort. Émue de ce trait, j’en conçus un vif désir, et priai notre Seigneur Dieu qu’Il voulût m’accorder durant ma vie trois blessures, à savoir, la blessure de la contrition, la blessure de la compassion et la blessure d’une soif ardente de Dieu. Et tout comme j’avais demandé les deux autres grâces à une condition, la troisième, elle, je la demandai sans condition aucune.

Les deux désirs dont j’ai parlé me passèrent de l’esprit, et le troisième demeurait en moi continuellement.

Et il me fut répondu, en ma raison, et par les souffrances que je ressentais, que j’allais mourir. Et j’acquiesçai pleinement, de toute la volonté de mon cœur, à la volonté de Dieu.

II MALADIE ET DERNIERS SACREMENTS

Lorsque j’eus atteint trente ans et demi, Dieu m’envoya une maladie corporelle, qui me tint alitée trois jours et trois nuits. La quatrième nuit, je reçus tous les sacrements de la Sainte Église et je pensai que je ne vivrais pas jusqu’à l’aube.

Après cela, je languis encore deux jours et deux nuits, et la troisième nuit je pensai à maintes reprises que j’allais mourir, et les personnes qui m’entouraient le pensaient aussi. Mais alors j’étais bien désolée et répugnais à mourir (non qu’il y eût chose sur terre qui me donnât envie de vivre, ni que je craignisse quelque chose; car j’avais confiance en Dieu). Mais c’était que j’aurais voulu vivre encore pour aimer Dieu davantage et plus longtemps, que j’aurais pu — par la grâce de cette vie — avoir plus grande connaissance et amour de Dieu dans la béatitude du ciel, car tout le temps que j’avais vécu ici-bas était, me semblait-il, si peu et si bref en regard de la béatitude éternelle. Je pensai : «Bon Seigneur, ma vie ne peut-elle être plus longue pour Ta gloire?»

Je souffris ainsi jusqu’au jour, et alors toute la partie inférieure de mon corps me semblait morte. On me souleva pour me redresser, le dos appuyé, avec des oreillers sous la tête, afin que j’aie le cœur plus libre pour m’unir à la volonté de Dieu et penser à Lui tant que ma vie se prolongerait.

Les personnes qui m’entouraient envoyèrent chercher le prêtre, mon curé, pour qu’il assiste à mes derniers moments. Il vint, accompagné d’un enfant, et apporta un crucifix. Déjà mes yeux étaient fixes et je ne pouvais plus parler. Le prêtre plaça le crucifix devant mon visage et dit : «Ma fille, je t’ai apporté l’image de ton Sauveur. Regarde-la et sois-en réconfortée en révérant Celui qui est mort pour toi et pour moi». Il me semblait que j’étais bien comme j’étais, car mes yeux étaient dirigés vers le haut, vers le ciel où j’espérais aller. Mais néanmoins je consentis à fixer les yeux sur la Face du Crucifix, afin de souffrir de mon mieux jusqu’à l’heure de ma propre mort; car il me semblait que je pourrais mieux supporter mes souffrances en Le regardant qu’en regardant vers le ciel. Après cela ma vue commença à s’affaiblir et il faisait tout noir autour de moi dans la chambre, et ténébreux comme si c’était la nuit, si ce n’est que l’image de la croix restait normalement éclairée. Et, je ne savais comment, tout hors la croix était pour moi aussi terrifiant que s’il y avait eu foule de démons.

Après cela, la partie supérieure de mon corps commença à mourir; mes mains tombèrent de chaque côté et, de faiblesse, ma tête aussi s’affaissa de côté. La plus grande souffrance que j’éprouvais venait de ma respiration haletante et de la défaillance de mes forces. Alors je pensai véritablement que j’étais sur le point de mourir.

Et voici que, soudainement, toute souffrance me quitta : j’étais tout à fait comme j’ai toujours été auparavant ou par la suite, et spécialement dans la partie supérieure de mon corps. Je m’émerveillai de ce changement, car il me semblait être l’œuvre mystérieuse de Dieu et non celle de la nature; cependant, ce sentiment de bien-être ne me fit pas escompter le moins du monde que j’allais vivre, et il n’était pas pour moi un véritable bien-être, car il me semblait que j’aurais bien préféré être délivrée de ce monde, et mon cœur s’en tenait là.

III RÉCONFORT CONTRE LA TENTATION

Soudain il me revint en mémoire que je désirais une seconde blessure, par le don de Dieu et par Sa grâce, à savoir : qu’Il veuille bien emplir mon corps de l’intelligence et du sentiment de Sa bienheureuse Passion, comme je L’en avais prié précédemment. Car je voulais que Ses souffrances soient mes souffrances, avec compassion et soif de Dieu. Il me semblait donc que je pourrais, avec Sa grâce, recevoir ces blessures que j’avais désirées précédemment. Toutefois je n’ai jamais désiré de Dieu ni vision corporelle ni aucune sorte de révélation, mais seulement une compassion comme il me semblait que toute âme aimante peut en éprouver envers notre Seigneur Jésus, qui par amour voulut devenir un homme mortel. Je désirais souffrir avec Lui — tant que je vivais en ce corps mortel, selon que Dieu m’en ferait la grâce.

C’est alors que je vis, tout à coup, le sang vermeil couler goutte à goutte de sous la couronne d’épines, tout chaud, frais, abondant, et comme vivant, exactement comme il était, me semblait-il, au moment où l’on enfonça la couronne d’épines sur Sa bienheureuse tête, exactement ainsi que Lui, à la fois Dieu et homme, l’avait souffert pour moi. Je saisis vraiment et avec force que c’était Lui-même qui me montrait cela sans aucun intermédiaire, et je dis alors : Benedicite! Dominus. Je le dis avec révérence, d’une voix forte. J’étais tellement étonnée du prodige et de la merveille qui m’arrivaient : qu’Il fût si intime avec une créature pécheresse vivant en cette misérable vie mortelle.

Je compris que, en ce moment, notre Seigneur Jésus, dans son amour si courtois, voulait me réconforter avant l’heure de la tentation — car il me serait bon, me semblait-il, d’être, avec la permission de Dieu et sous sa protection, tentée par les démons avant de mourir — et dans cette vision de Sa bienheureuse Passion, avec la Divinité que je voyais en mon entendement, je vis qu’il y avait là, certes! assez de force pour moi, et pour toutes les créatures qui seraient sauvées, contre tous les démons de l’enfer et contre tous les ennemis spirituels.

IV DIEU : IL NOUS CRÉE, NOUS AIME, NOUS GARDE.

Au moment même où je percevais cette vision corporelle10, notre Seigneur me montra une vision spirituelle de son amour intime. Je vis qu’Il est pour nous tout ce qu’il y a de bon et réconfortant pour notre salut. Dans son amour, Il nous est un vêtement. Il nous couvre et nous enveloppe, nous embrasse et nous étreint; Il étend sur nous Ses ailes, dans un tendre amour : Il ne peut nous abandonner. Oui, dans cette vision je vis vraiment qu’Il est tout ce qu’il y a de bon; je le vis en mon entendement.

Alors Il me montra une petite chose, de la grosseur d’une noisette, reposant dans le creux de ma main, et à ce qu’il me semble c’était rond comme une boule. Je la considérai et pensai : «Qu’est-ce que cela peut être?» Et il me fut ainsi répondu, de manière générale : «C’est tout ce qui est créé.» Et je m’étonnai que cela puisse subsister, car il me semblait que cela pouvait être anéanti en un clin d’œil, tant c’était petit. Et il me fut répondu en mon entendement : «Cela subsiste et subsistera toujours parce que Dieu l’aime, et ainsi tout ce qui est tient son être de l’amour de Dieu.»

Dans cette petite chose, je vis trois propriétés. La première est que Dieu l’a créée; la seconde est qu’Il l’aime; la troisième est que Dieu la garde. Mais qu’est-ce à dire pour moi? En vérité, qu’Il m’a créée, qu’Il m’aime, qu’Il me garde. Car tant que je ne lui serai pas substantiellement unie, je ne pourrai jamais connaître amour, repos ni bonheur véritable. C’est-à-dire jusqu’à ce que je lui sois si attachée qu’il n’y ait absolument rien de créé entre mon Dieu et moi. Et qui opérera cette œuvre? En vérité, Lui-même, par Sa miséricorde et Sa grâce, car Il m’a créée pour cela et pour cela m’a très miséricordieusement restaurée.

Alors, Dieu présenta notre Dame à mon entendement. Je la vis spirituellement, sous une forme corporelle, une jeune fille simple et douce, jeune, telle qu’elle était lorsqu’elle conçut. Dieu me montra également quelque chose de la sagesse et de la droiture de son âme; d’où je compris le regard plein de révérence avec lequel elle regardait son Dieu qui est son Créateur, s’émerveillant avec grande révérence que Celui qui est son Créateur fût né d’elle. Car tel était son émerveillement : que Celui qui était son Créateur fût né d’elle, simple créature de Ses mains. Et cette sagesse si droite, cette connaissance de la grandeur de son Créateur et de sa propre petitesse de créature, lui fit répondre avec douceur à l’Ange Gabriel : «Me voici, servante du Seigneur».

Dans cette vision, je vis vraiment qu’elle est plus grande que tout ce que Dieu a créé au-dessous d’elle en dignité et plénitude de grâce. Oui, au-dessous d’elle il n’est rien de créé, si ce n’est la bienheureuse Humanité du Christ.

Cette petite chose, qui est créée, qui est au-dessous de notre Dame Sainte Marie, Dieu me la montra aussi petite qu’une noisette. Il me semblait qu’elle aurait pu être réduite à rien, tant elle était petite.

En cette bienheureuse révélation, Dieu me montra un triple néant; et voici le premier qu’Il me montra — et ceci, il faut que tout homme, toute femme qui désire vivre la vie contemplative en ait connaissance : il leur faut tenir pour un néant tout le créé pour avoir l’amour de Dieu qui est incréé. Car voilà la raison pour laquelle ceux qui sont absorbés tout entier dans les affaires terrestres, et cherchent toujours plus de bien-être en ce monde, ceux-là ne sont pas à Lui, ni en leur cœur, ni en leur âme : ils mettent leur amour et cherchent leur repos dans cette chose qui est si petite, en laquelle il n’y a pas de repos, et ne connaissent pas Dieu qui est Toute-Puissance, Toute-Sagesse et Toute-Bonté. Car Il est le vrai repos.

Dieu veut être connu et il Lui plaît que nous trouvions en Lui notre repos. Car rien au-dessous de Lui ne nous suffit; et c’est pourquoi nulle âme n’a de repos que tout le créé ne soit pour elle un néant. Quand, par amour, elle a été totalement dépouillée pour posséder Celui qui est tout ce qu’il y a de bon, alors elle est capable de recevoir un repos spirituel.

V DIEU EST TOUT CE QU’IL Y A DE BON

Dans le même temps où notre Seigneur me montrait, en une vision spirituelle, ce que je viens de dire, je voyais se prolonger la vision corporelle — le sang qui coulait abondamment de Sa tête. Et tant que je vis cela, je répétai, à plusieurs reprises, Benedicite Dominus.

Dans cette première révélation de notre Seigneur, je vis six choses en mon entendement :

La première : les marques de Sa bienheureuse Passion et l’abondante effusion de Son précieux Sang.

La seconde : la Vierge, qui est Sa mère tant-aimée.

La troisième : la bienheureuse Divinité qui toujours a été, qui est, et toujours sera, Toute-Puissance, Toute-Sagesse et Tout-Amour.

La quatrième : tout ce qu’Il a fait; c’est grand et beau, immense et bon, mais si cela paraissait à mes yeux tellement petit, c’est que je le voyais en présence du Créateur, «car à une âme qui voit le Créateur de toutes choses, tout ce qui est créé semble infiniment petit».

La cinquième : c’est par amour qu’Il a créé tout ce qui est créé, et tout est gardé dans le même amour et le sera toujours, à jamais, comme il a été dit précédemment.

La sixième : c’est que Dieu est tout ce qu’il y a de bon; et ce qu’il y a de bon en toutes choses, c’est Lui.

Et tout ceci, notre Seigneur me le montra dans la première vision, et Il me donna le temps et le loisir de contempler.

La vision corporelle cessa et la vision spirituelle demeura en mon entendement; je restai avec une crainte pleine de révérence, toute joyeuse de ce que j’avais vu et désireuse, autant que je l’osais, d’en voir plus, si c’était Sa volonté, ou de voir cette même vision se prolonger encore.

VI CONTEMPLER JÉSUS QUI EST NOTRE MAÎTRE À TOUS

Tout ce que je dis de moi-même, je le dis au nom de tous mes frères-chrétiens car, dans la révélation spirituelle de notre Seigneur, j’ai appris qu’Il l’entend ainsi. Et c’est pourquoi je vous prie tous pour l’amour de Dieu, et vous conseille pour votre propre profit, d’oublier la misérable créature, terrestre et pécheresse, à qui cela fut montré, et de tourner, avec force, sagesse, amour et douceur, votre regard vers Dieu qui, dans son amour si courtois et sa bonté infinie, voulut révéler cette vision de manière générale, pour notre réconfort à tous. Et vous qui entendez et voyez cette vision et cet enseignement, qui vient de Jésus-Christ pour l’édification de vos âmes, c’est la volonté de Dieu et mon désir que vous le receviez avec grande joie et satisfaction, comme si Jésus vous l’avait révélé à vous-mêmes ainsi qu’Il l’a fait pour moi.

Je ne suis pas meilleure du fait de cette révélation, mais seulement si j’en aime Dieu d’autant mieux; et ainsi peut, et ainsi doit faire quiconque la voit et l’entend avec bonne volonté et intention droite. Et tel est mon désir : qu’elle soit pour chacun d’eux du même profit que j’en espérais pour mon compte.

Dieu m’avait incitée à cela lors de ma première vision, car puisque nous sommes tous un, la révélation nous est commune à tous. Je suis certaine de l’avoir vue au profit de beaucoup d’autres, car en vérité, il ne m’a pas été montré que Dieu m’aimât mieux que la plus petite âme qui est en état de grâce. Je suis certaine qu’il y en a des quantités qui n’ont jamais eu vision ni révélation, si ce n’est par l’enseignement commun de la Sainte Église, et qui aiment Dieu mieux que moi. Car si je ne considère que moi-même, en particulier, je ne suis absolument rien, mais en général, je suis en union de charité avec tous mes frères-chrétiens; car en cette union de charité se trouve la vie de toute l’humanité qui sera sauvée.

Oui, Dieu est tout ce qu’il y a de bon, et Dieu a créé tout ce qui est créé, et Dieu aime tout ce qu’Il a créé. Aussi, si un homme ou une femme refuse son amour à l’un de ses frères-chrétiens, il n’aime strictement rien, car il n’aime pas tout; en ce cas, il n’est donc pas sauf, car il n’est pas dans la paix. Celui qui aime ses frères-chrétiens en général aime tout ce qui existe. Car dans l’humanité qui sera sauvée est inclus tout ce qui existe, tout ce qui est créé, et Celui qui a tout créé. Car en l’homme il y a Dieu et ainsi en l’homme il y a tout. Celui, donc, qui aime tous ses frères-chrétiens en général, celui-là aime tout; et celui qui aime ainsi est sauf. Et c’est ainsi que je veux aimer, et c’est ainsi que j’aime et c’est ainsi que je suis sauve (je parle ici au nom de mes frères-chrétiens); et plus j’aime de cet amour alors que je suis ici-bas, plus je suis proche de la béatitude que j’aurai dans le ciel éternellement, c’est-à-dire Dieu qui, dans Son amour infini, voulut devenir notre Frère et souffrir pour nous.

Je suis sûre que si quelqu’un le comprend ainsi, il s’en trouvera véritablement instruit et puissamment réconforté s’il avait besoin de réconfort. Mais Dieu défend que vous disiez ou croyiez que j’enseigne en maître, car ce n’est pas mon intention et ne l’a jamais été. Car je suis une femme, illettrée, faible et frêle. Mais je sais bien ce que je dis. Je le dis sur révélation de Celui qui est le Souverain Maître — et vraiment la charité me presse de vous en parler, car je voudrais que Dieu soit connu et mes frères-chrétiens aidés (comme je voudrais l’être moi-même) à posséder une plus grande haine du péché et un plus grand amour pour Dieu. Parce que je suis une femme, croirais-je donc que je ne dois pas vous parler de la bonté de Dieu, puisque j’ai vu en même temps que c’est Sa volonté qu’elle soit connue? Et que vous verrez bien d’après ce qui va suivre si ce fut bien et correctement perçu. Alors bientôt, vous m’oublierez — moi qui suis misérable et fais en sorte de ne pas vous gêner — et vous contemplerez Jésus qui est notre Maître à tous.

Je parle de ceux qui seront sauvés, puisqu’alors Dieu ne m’a rien montré d’autre. Mais en toutes choses je crois selon ce qu’enseigne la Sainte Église, car, en cette bienheureuse révélation de notre Seigneur, je voyais toutes choses comme ne faisant qu’un avec l’enseignement de la Sainte Église au regard de Dieu; et je n’y ai jamais rien trouvé (je veux dire, dans cette révélation) qui m’ait causé un dommage ou détournée de l’enseignement véridique de la Sainte Église.

VII TOUS NOUS SOMMES UN DANS L’AMOUR

Tout ce bienheureux enseignement de notre Seigneur Dieu me fut montré de trois manières, à savoir : par vision corporelle, par des paroles formées en mon entendement, et par vision spirituelle. La vision spirituelle, je ne puis ni ne saurais vous l’exposer aussi clairement et intégralement que je le souhaiterais, mais j’ai confiance que Dieu notre Seigneur Tout-Puissant, dans Sa bonté et Son amour pour vous, vous la fera saisir plus spirituellement et suavement que je ne puis ou ne saurais le dire. Puisse-t-il en être ainsi, car tous nous sommes un dans l’amour.

En tout ceci j’étais vivement poussée par la charité envers mes frères-chrétiens, afin que tous puissent voir et savoir ce que je voyais; et je désirais que cela leur soit un réconfort comme ce l’était pour moi. Car cette vision m’était montrée pour mes frères-chrétiens en général et non pour moi seule en particulier. De tout ce que je vis, voici ce qui fut pour moi le plus grand réconfort : que notre Seigneur fût si intime et si courtois. Et ceci me remplit l’âme de contentement et de sécurité.

Je dis alors aux personnes qui m’entouraient : «C’est pour moi aujourd’hui le Jour du Jugement». Je le dis parce que je pensais que j’allais mourir et que le jour où meurt un homme ou une femme, il est jugé pour l’éternité. Je le dis, car je désirais qu’elles aiment Dieil davantage et qu’elles fassent moins de cas des vanités du monde; et pour leur faire considérer que cette vie est brève, comme elles pouvaient le voir en mon cas; car, à ce moment-là, je me voyais déjà morte.

VIII TOUT CE QUI EST FAIT EST BIEN FAIT

Après cela, je vis de mes yeux corporels la Face du crucifix devant moi, où je contemplais continuellement quelque chose de la Passion : mépris, crachats, Son Corps souillé, Sa bienheureuse Face frappée de coups et tant de langueurs et de souffrances — plus que je n’en saurais dire; et puis un fréquent changement de couleur. À un moment, toute Sa bienheureuse Face était couverte de sang séché. Ceci, je le voyais corporellement, mais obscurément et confusément; et je désirai plus de lumière corporelle afin de voir plus distinctement et il me fut répondu en ma raison que si Dieu voulait m’en montrer plus, Il le ferait, et que je n’avais besoin d’autre lumière que Lui.

Et après cela, je vis Dieu en un point; ceci, en mon entendement; et par là je vis qu’Il est en toutes choses. Je fixais avec attention, saisissant et comprenant en cette vision qu’Il fait tout ce qui est fait. Je m’émerveillai à cette vue, avec une douce crainte, et je pensai : «Qu’est-ce que le péché?» Car je voyais vraiment que Dieu fait toute chose, si petite soit-elle, que rien n’arrive par pur hasard, mais par l’éternelle providence de la sagesse de Dieu; c’est pourquoi il me fallait admettre que tout ce qui est fait est bien fait. De plus j’étais certaine que Dieu n’a pas fait le péché, aussi me sembla-t-il que le péché est un néant. Car en tout ceci le péché ne m’a pas été montré. Et je ne voulus pas m’y attarder plus longtemps, mais regarder notre Seigneur et ce qu’Il me montrerait. C’est une autre fois que Dieu me montra ce qu’est le péché, à nu, en lui-même, comme je le dirai plus loin.

Et après cela je vis, en regardant, le sang couler abondamment de Son corps, chaud, frais, et comme vivant, exactement comme je l’avais vu précédemment couler de Sa tête. Il perlait dans les sillons creusés par les verges; je le voyais ruisseler avec une telle abondance qu’il aurait, me semblait-il, inondé le lit et se serait répandu tout alentour s’il en avait été ainsi en réalité. Dieu a créé des eaux abondantes sur la terre pour notre service et pour le bien-être de nos corps, à cause du tendre amour qu’Il a pour nous. Il lui plaît mieux encore que nous nous plongions entièrement dans Son bienheureux Sang pour nous laver du péché. Car il n’est aucune boisson créée qu’Il aime autant nous donner — ce Sang est si abondant, et il est de notre nature.

Après cela, avant de me montrer encore Ses blessures, Dieu me permit de contempler à loisir à la fois tout ce que j’avais vu et tout ce qui y était contenu. Et alors, sans aucun son de voix ni mouvement de lèvres, cette parole se forma en mon âme : «Avec ceci le démon est vaincu». Notre Seigneur disait ceci de Sa Passion, comme Il me l’avait montré précédemment.

Alors notre Seigneur me mit en l’esprit et me montra un peu de la malice du démon et la totalité de son impuissance. Bien qu’Il m’eût révélé que la Passion est la victoire sur le démon, Dieu me montra que le démon a maintenant la même malice qu’avant l’Incarnation, et si dur qu’il peine, c’est continuellement qu’il voit toutes les âmes élues lui échapper glorieusement : c’est son grand chagrin. Car tout ce que Dieu lui permet de faire tourne à notre joie et à sa honte et détriment. Et il a aussi grand chagrin quand Dieu lui donne licence de travailler que lorsqu’il ne travaille point, parce qu’il ne peut jamais faire autant de mal qu’il le veut — car sa puissance est toute verrouillée dans la main de Dieu. Je vis aussi notre Seigneur méprisant sa malice et le réduisant à néant, et Il veut que nous fassions de même. À cette vue, je ris de bon cœur, ce qui fit rire aussi les personnes qui m’entouraient, et leur rire me fit plaisir. Je pensai : «Je voudrais que mes frères-chrétiens aient vu ce que j’ai vu et qu’ils en aient tous ri avec moi.» Mais je ne vis pas le Christ rire. Néanmoins il Lui plaisait que nous riions de réconfort et nous réjouissions en Dieu de ce que le démon est vaincu.

Après cela je devins d’humeur plus grave et dis : «Je vois! Je vois trois choses : lutte, mépris, ferveur. Je vois une lutte puisque le démon est vaincu; je vois du mépris parce que Dieu le méprise et qu’il sera méprisé; et je vois de la ferveur : il est vaincu par la Passion de notre Seigneur Jésus Christ et par Sa mort qui fut accomplie avec tant de ferveur et par si dur labeur!»

IX DIEU NOUS PROTEGE TOUJOURS PAREILLEMENT DANS LA CONSOLATION ET LA DÉSOLATION

Après cela notre Seigneur dit : «Je te remercie pour ton service et pour ton labeur, tout spécialement dans ta jeunesse.»

Dieu me montra trois degrés de béatitude, que recevra dans le ciel toute âme qui L’aura servi avec ardeur, en quelque façon, sur la terre. Le premier degré est le glorieux remerciement de notre Seigneur, qu’elle recevra quand elle sera délivrée de la souffrance. Ce remerciement est si élevé et si glorieux qu’il lui semblera en ëtre comblé, comme s’il ne se trouvait pas d’autre béatitude. Car il me semble que toute la peine et le labeur que pourraient endurer tous les hommes ensemble ne sauraient mériter le remerciement qu’en recevra un seul homme ayant servi Dieu de tout son cœur.

Quant au second degré : toutes les créatures bienheureuses qui sont au ciel verront ce remerciement glorieux de notre Seigneur, et le service qui Lui aura été rendu sera porté à la connaissance de tous ceux qui sont au ciel.

Et quant au troisième : neuf et délicieux comme il est reçu alors, ainsi se prolongera-t-il sans fin. Je vis que, avec bonté et douceur, il m’était montré ceci : que l’âge de chacun, au ciel, sera connu et chacun récompensé pour le service qu’il aura présenté et pour sa durée; et tout spécialement l’âge de ceux qui, en toute volonté et liberté, offrent à Dieu leur jeunesse, voilà qui est incomparablement récompensé et merveilleusement remercié.

Après cela notre Seigneur me montra la souveraine jouissance spirituelle qu’Il prenait en mon âme. En cette jouissance je fus remplie d’un sentiment de sécurité inaltérable, puissamment assurée, sans aucune frayeur. Ce sentiment était si spirituel et si dilatant que j’étais dans la paix, le bien-être et le repos. Rien sur terre n’aurait pu me causer de peine. Cela ne dura qu’un moment et puis tout changea. Je fus abandonnée à moi-même, lourde, lasse de moi-même et dégoûtée de vivre, si bien que j’avais peine à supporter la vie. Il n’y avait plus, en mon sentiment, ni bien-être ni réconfort, mais seulement espérance, foi et charité. Elles, je les avais en réalité, mais bien peu en mon sentiment. Et bientôt après, Dieu me donna à nouveau le réconfort et le repos dans l’âme : jouissance et assurance si bienheureuses et si fortes qu’aucune crainte, aucune tristesse, aucune souffrance, du corps ni de l’esprit, n’auraient pu m’angoisser. Et puis, la souffrance reparut à nouveau, en mon sentiment, et à nouveau la jouissance et la joie, et tantôt l’une et tantôt l’autre, à plusieurs reprises (je pourrais dire, une vingtaine de reprises). Dans les moments de joie j’aurais pu dire avec saint Paul : «Rien ne me séparera de l’amour du Christ»; et dans les moments de souffrance, j’aurais pu dire avec saint Pierre : «Seigneur, sauve-moi! Je péris».

Cette vision me fut montrée pour m’enseigner (à ce qu’il m’en semble) qu’il est nécessaire à tout homme d’en passer par là — d’être parfois dans le réconfort et parfois de retomber et d’être abandonné à soi-même. Dieu veut que nous sachions qu’Il nous protège toujours pareillement, dans la consolation et dans la désolation, et qu’Il nous aime autant dans la désolation que dans la consolation. Parfois, pour le bien de son âme, un homme est abandonné à soi-même, même s’il n’y a pas en cause de péché; car à ce moment-là je ne péchais pas, pour être ainsi abandonnée à moi-même. Je ne méritais pas non plus d’avoir ce sentiment de béatitude. Mais Dieu donne librement la consolation quand il Lui plaît, et permet que nous soyons parfois dans la désolation, et toutes deux viennent de Son amour. Car c’est la volonté de Dieu que nous nous maintenions dans le réconfort de toute notre force; car la béatitude est durable, sans fin, tandis que la souffrance est passagère et sera réduite à néant.

C’est pourquoi ce n’est pas la volonté de Dieu que nous cédions aux sentiments de souffrance, avec chagrin et lamentation, mais que nous les dépassions tout de suite et nous maintenions dans la jouissance éternelle du Dieu Tout-Puissant qui nous aime et nous protège.

X QUELQUE CHOSE DE LA PASSION

Après cela le Christ me montra quelque chose de Sa passion, un peu avant Sa mort : je vis Sa douce Face comme si elle était sèche et exsangue, avec la pâleur de la mort, puis devenant plus mortellement pâle, languissante, prendre une couleur bleuâtre, la couleur de la mort, qui devenait plus foncée à mesure que la chair devenait plus cadavéreuse. Car toutes les souffrances que le Christ endurait dans Son corps transparaissaient sur Sa bienheureuse Face (pour autant que je pouvais voir) et spécialement sur Ses lèvres; là je voyais ces quatre couleurs, sur ces lèvres que j’avais vues auparavant fraîches et colorées, animées, que j’avais eu plaisir à voir. Cela faisait un pénible changement, que cette profonde pâleur de mort. Les narines aussi changèrent sous mes yeux, et se pincèrent. Ce dépérissement me parut aussi long que s’Il eût été une semaine sur le point de mourir, sans cesse accablé de souffrance.

Et il me semblait que le dessèchement de la chair du Christ fût la plus grande souffrance de la Passion — et l’ultime. Alors me revint en mémoire cette parole du Christ : «J’ai soif». Car je vis dans le Christ une double soif : une corporelle, une autre spirituelle; cette parole m’était montrée quant à la soif corporelle. Et quant à la soif spirituelle, elle me fut montrée ensuite, de la manière que je dirai plus tard.

J’entendais par soif corporelle celle que Son corps éprouvait par défaut d’humeurs, car Sa bienheureuse chair et Ses os étaient complètement vidés de leur sang et de leurs humeurs. Pendant longtemps, bien longtemps, Son bienheureux corps avait été saigné à blanc par les blessures sanglantes des clous, déchirées par le poids de la tête et la pesanteur du corps. Le vent qui soufflait au-dehors le desséchait aussi, et le froid le torturait plus que toutes les autres souffrances — plus que mon cœur n’y saurait songer. Tant de souffrances ai-je vu, que tout ce que j’en saurais dire ou exprimer serait trop peu, car cela ne peut être exprimé, à moins que chaque âme ne ressente en elle-même ce qui était dans le Christ Jésus, selon ce que dit saint Paul : «Ayez en vous les sentiments qui furent dans le Christ Jésus». Car bien qu’Il n’ait jamais souffert qu’une seule fois, comme je le sais bien, cependant Il voulait me le montrer et m’emplir de l’intelligence de Sa passion, comme je l’avais précédemment désiré.

Ma mère, qui était là, avec d’autres, et me regardait, leva la main vers mon visage pour me fermer les yeux, car elle pensait que je me mourais ou bien que je venais de mourir; et cela augmenta beaucoup ma tristesse. Car malgré toutes mes souffrances, j’aurais voulu ne pas en être empêchée (je veux dire de regarder notre Seigneur) à cause de l’amour que j’avais pour Lui. Et d’ailleurs, durant tout ce temps que le Christ était là, je ne souffrais plus sinon de Ses souffrances à Lui. Alors il me sembla que je connaissais pleinement ce qu’était la souffrance que j’avais demandée, car il me semblait que mes souffrances surpassaient celles de toute mort corporelle. Je pensai : «Y a-t-il, en enfer, une souffrance comme cette souffrance?» Et il me fut répondu en ma raison que le désespoir est pire, car c’est une souffrance spirituelle; mais de souffrance corporelle, il n’en est pas de plus grande que celle-ci. Comment pourrais-je avoir plus grande souffrance que celle de voir souffrir Celui qui est toute ma vie, toute ma béatitude et toute ma joie?

Là je sentis véritablement que j’aimais le Christ tellement plus que moi-même que j’aurais été bien aise, me semblait-il, d’être morte corporellement. En ceci je vis quelque chose de la compassion de notre Dame, sainte Marie, car le Christ et elle étaient si unis dans l’amour que la grandeur de son amour faisait la grandeur de sa souffrance. Car autant elle L’aimait plus que tout autre, autant sa souffrance surpassait celle de tous les autres; et ainsi tous Ses disciples et tous Ses véritables amis enduraient plus grande souffrance que s’ils eussent eux-mêmes souffert la mort corporelle. Car je suis certaine, à ce que je ressentais moi-même personnellement, que les derniers d’entre eux L’aimaient plus qu’ils ne s’aimaient eux-mêmes; là je vis une grande union entre le Christ et nous, car, lorsqu’Il était dans la souffrance, nous étions dans la souffrance : toutes les créatures qui pouvaient souffrir souffraient avec Lui, et celles qui ne Le connaissaient pas souffraient en ceci : que toutes les créatures, le soleil et la lune, refusèrent leur service — et ainsi étaient-ils tous, pendant ce temps, livrés à la tristesse. Ceux donc qui L’aimaient souffraient à cause de leur amour, et ceux qui ne L’aimaient pas souffraient parce que leur manquait l’agrément de toutes les créatures.

Pendant ce temps, j’aurais voulu détourner les yeux de la croix, mais je ne l’osais. Car je savais bien que tant que je fixais les yeux sur la croix, j’étais saine et sauve. C’est pourquoi je n’aurais pas consenti à mettre mon âme en péril, car loin de la croix rien qui fût assuré sinon les terreurs des démons. Alors une pensée me vint à l’esprit, comme si les mots m’en eussent été dits sur un ton amical : «Regarde vers le ciel, vers Son Père!» Alors je vis bien, avec la foi que je ressentais, que, puisqu’il n’y avait, entre la croix et le ciel, aucun sujet d’angoisse, il m’appartenait ou de regarder, ou autrement de répondre. Je répondis et dis : «Je ne puis — car Tu es mon ciel». Ceci, je le dis parce que je ne voulais pas — car je préférais demeurer dans cette souffrance jusqu’au Jugement dernier plutôt qu’aller au ciel autrement que par Lui. Car je savais bien que Celui qui m’acheta à si grand prix me délivrerait quand Il voudrait.

XI L’AMOUR FUT SANS COMMENCEMENT

Ainsi ai-je choisi Jésus pour mon ciel, au moment où je ne Le voyais que dans la souffrance. Aucun autre ciel ne m’attirait que Jésus, qui sera ma béatitude quand je serai là-haut. Et cela a toujours été pour moi un réconfort : que j’aie choisi Jésus pour mon ciel en ce moment de passion et de tristesse; et cela a été pour moi une leçon : que je devrai toujours faire ainsi et ne choisir que Lui seul pour mon ciel dans la consolation comme dans la désolation.

Je vis donc mon Seigneur Jésus languir pendant longtemps, car l’union de la Divinité — par amour — à l’Humanité lui donnait la force d’endurer plus qu’aucun homme ne l’aurait pu. Je veux dire, non seulement plus de souffrance homme ne pourrait supporter, mais aussi dura plus d’angoisse que jamais homme au premier instant au dernier jour.

Ni la langue ne peut dire, ni le cœur véritablement concevoir la souffrance que notre Seigneur endura pour nous, si l’on considère le mérite de ce Très-Haut et glorieux Roi et ses humiliations infamantes et sa mort douloureuse. Car Lui qui était le plus élevé et le plus digne fut le plus totalement abaissé et le plus absolument humilié. Mais l’amour qui Lui faisait endurer tout ceci, autant dépasse-t-il toutes Ses souffrances que le ciel est élevé au-dessus de la terre. Car la Passion fut une œuvre accomplie dans le temps par l’opération de l’amour; mais l’amour fut sans commencement, il est, et sera toujours, sans fin.

Tout à coup, alors que je regardais toujours la croix, Son visage prit une expression radieuse. Ce changement d’expression me transforma aussi, et j’étais aussi heureuse et gaie qu’il est possible de l’être. Alors notre Seigneur me mit en l’esprit, avec allégresse : «Où y a-t-il maintenant quelque sujet de souffrance ou de chagrin?» Et j’étais pleine d’allégresse.

XII SI JE POUVAIS SOUFFRIR PLUS ENCORE PLUS ENCORE JE SOUFFRIRAIS

Alors notre Seigneur me demanda : «Es-tu bien contente que J’aie souffert pour toi»

«Oui, bon Seigneur, dis-je. Grand merci, bon seigneur : béni sois-Tu!»

«Si tu es notre Seigneur, Je suis content.

«Ce M’est une joie,

et une béatitude

et une jouissance éternelle

d’avoir un jour souffert Passion pour toi.

Car si Je pouvais souffrir plus encore,

plus encore Je souffrirais.»

En ce sentiment, mon entendement fut élevé dans les cieux, et là je vis trois cieux, et à cette vue je fus grandement émerveillée et pensai : «J’ai vu trois cieux et tous dans la bienheureuse Humanité du Christ; et aucun n’est plus, aucun n’est moins, aucun n’est plus élevé, aucun n’est plus bas, mais ils sont tous parfaitement égaux en béatitude.»

Pour ce qui est du premier ciel, le Christ me montra Son Père — non sous une apparence corporelle, mais dans ce qui Lui est propre et Son opération. L’opération du Père, c’est ceci : Il donne récompense à Son Fils Jésus Christ. Ce don et cette récompense apportent tant de joie à Jésus que le Père ne pourrait Lui donner récompense qui Lui convienne mieux. Pour ce qui est du premier ciel — à savoir, la réjouissance du Père, qui me fut montré comme un ciel — il n’est que béatitude. Il se complaît parfaitement en tout ce que Lui a accompli pour notre salut; aussi bien Lui appartenons-nous non seulement du fait de la Rédemption, mais encore par le don gracieux que Lui en a fait Son Père. Nous sommes Sa béatitude. Nous sommes Sa récompense. Nous sommes Sa gloire. Nous sommes Sa couronne. Ce que je viens de dire constitue pour Jésus une telle béatitude qu’Il compte pour rien Son labeur et Sa dure Passion et Sa mort cruelle et infamante.

Et dans ces mots «Si je pouvais souffrir plus encore, plus encore je souffrirais», je vis vraiment que s’Il pouvait mourir autant de fois qu’il y a d’âmes à sauver, connue Il est mort une seule fois pour toutes, l’amour ne Lui laisserait jamais de repos qu’Il ne l’ait fait. Et quand Il l’aurait fait, dans Son amour Il le compterait pour rien; car tout ceci n’est pour Lui que peu de chose, vu dans la lumière de Son amour.

Cela, Il me le montra bien nettement, en disant cette parole : «Si je pouvais souffrir plus encore»; il ne dit pas : «S’il eût été nécessaire de souffrir plus encore»; car bien que cela ne fût pas nécessaire, s’Il avait pu souffrir davantage, Il aurait souffert davantage. Cette œuvre et cette opération au sujet de notre salut étaient conçues aussi bien qu’Il pouvait les concevoir; elles furent réalisées aussi glorieusement que le Christ pouvait le faire. Et là je vis une plénitude de béatitude dans le Christ; mais cette béatitude n’eût pas été complète si l’œuvre de notre salut avait pu être accomplie tant soit peu mieux qu’elle n’a été accomplie.

Et dans ces trois mots «Ce M’est une joie, une béatitude et une jouissance éternelle» me furent montrés trois cieux, à savoir que : par joie, j’entendis le bon plaisir du Père; par béatitude, la gloire du Fils; par jouissance éternelle, le Saint-Esprit. Le Père est réjoui. Le Fils est glorifié. Le Saint-Esprit est satisfait.

Jésus veut que nous prêtions attention à cette joie qui est dans la bienheureuse Trinité à cause de notre salut, et que nous nous réjouissions pareillement, avec Sa grâce, tandis que nous sommes ici-bas. Ceci me fut montré dans cette parole : «Es-tu bien contente?» Par cette autre parole (que le Christ dit) : «Si tu es contente, Je suis content», Il m’en montrait la signification, comme s’Il avait dit : «Ce M’est assez joie et jouissance, et Je ne demande rien d’autre pour Mon labeur que d’avoir pu te contenter.»

Ceci me fut montré abondamment et complètement. Considérez aussi avec sagacité la grandeur de cette parole : «Que j’aie un jour souffert Passion pour toi», car en cette parole était une sublime révélation de l’amour et de la jouissance qu’Il trouve en notre salut.

XIII VOIS, COMBIEN JE T’AI AIMÉE !

D’un air plein d’allégresse et de bonheur, notre Seigneur considéra Son côté, le contempla et dit ces mots : «Vois, combien Je t’ai aimée!», comme pour dire : «Mon enfant, si tu ne peux chercher à voir Ma Divinité, vois ici comment J’ai permis que Mon côté soit ouvert et Mon cœur transpercé en sorte que tout le sang et l’eau qu’il contenait s’en écoulent. Et ceci Me donne joie et Je veux qu’il en soit de même pour toi.» Ceci, notre Seigneur me l’a révélé pour nous rendre heureux et joyeux.

Avec le même air de bonheur, Il baissa les yeux vers Sa droite, me donnant à comprendre où se tenait notre Dame au moment de la Passion, et Il ajouta : «Veux-tu la voir?» Je répondis et dis : «Oui, bon Seigneur, grand merci, si c’est Ta volonté.» Maintes fois je l’avais demandé dans mes prières et j’aurais aimé la voir sous une forme corporelle. Mais je ne la vis pas ainsi. Et Jésus, quand Il dit ces mots, m’en montra une vision spirituelle : tout comme je l’avais vue auparavant petite et simple, de même Il me la montra alors grande, noble et glorieuse, et plaisant à son Dieu plus que toute créature. Ainsi veut-Il qu’on sache que tous ceux qui trouvent en Lui leur joie doivent trouver en elle leur joie, et dans la jouissance qu’Il a en elle et elle en Lui. Et dans ces mots : «Veux-tu la voir?» il me semblait que j’éprouvais le plus grand plaisir qu’Il pût me faire, grâce à la vision spirituelle qu’Il m’en donna. Car notre Seigneur ne m’a accordé aucune vision particulière, sinon celle de notre Dame, sainte Marie, et elle, Il me l’a montrée trois fois : la première fois, c’était au moment où elle conçut; la deuxième fois, tandis qu’elle était dans la douleur au pied de la Croix; et la troisième fois, telle qu’elle est maintenant — dans la jouissance, la gloire et la joie.

Après cela notre Seigneur se montra Lui-même à moi plus glorifié que je ne L’avais vu auparavant, à ce qu’il me semble, et dans cette révélation il me fut enseigné que toute âme contemplative à qui il est donné de contempler et goûter Dieu la verra elle aussi et ira à Dieu par cette contemplation.

Et après cet enseignement — tout intime, courtois, tout heureux et plein de vie — à plusieurs reprises notre Seigneur me répéta :

«C’est Moi qui suis le Très-Haut.

C’est Moi que tu aimes.

C’est Moi qui te réjouis.

C’est Moi que tu sers.

C’est après Moi que tu soupires.

C’est Moi que tu désires.

C’est Moi que tu gardes dans ta pensée.

C’est Moi qui suis Tout.

C’est Moi que la Sainte Église te prêche et t’enseignes.

C’est Moi qui Me suis révélé à toi.»

Ces paroles, je les dévoile, mais seulement afin que chacun, selon la grâce d’intelligence et d’amour que Dieu lui donne, puisse les accueillir de la manière que notre Seigneur veut pour lui.

Ensuite notre Seigneur me mit en mémoire la soif ardente de Lui que j’avais eue jadis, et je vis que rien n’y faisait obstacle sinon Ie péché; et ainsi en était-il — je le voyais — pour nous tous en général. Et je me disais : «Que le péché n’eût pas été, et nous serions tous purs et semblables à notre Seigneur — tels qu’Il nous créa.» Et donc, dans ma folie, à ce moment, je me demandais sans cesse pourquoi la grande sagesse prévoyante de Dieu n’a pas écarté le péché, «car alors, me semblait-il, tout aurait été bien.» Ce sentiment, il fallait en faire grand mépris et pourtant je m’en faisais chagrin et affliction, sans raison ni discrétion, par excès de fierté.

Néanmoins Jésus, dans cette vision, me fit savoir tout ce que j’avais besoin de savoir (je ne dis pas que je n’ai plus besoin d’enseignement, car notre Seigneur, en me révélant ceci, m’a remise à la Sainte Église : j’ai faim et soif, je suis pauvre, pécheresse et fragile, et je me soumets de tout mon cœur à l’enseignement de la Sainte Église, avec tous mes frères-chrétiens, jusqu’à la fin de ma vie).

Jésus me répondit par ces mots et dit : «Il faut que le péché soit, nécessairement.» Dans le mot «péché», notre Seigneur porta à mon entendement, d’une façon générale, tout ce qui n’est pas bon : le mépris infamant et l’extrême anéantissement qu’Il supporta pour nous durant Sa vie et à Sa mort, et toutes les souffrances et passions de toutes Ses créatures, spirituelles et corporelles (car nous sommes tous partiellement anéantis et nous le serons, à la suite de notre Maître Jésus, jusqu’à ce que nous soyons totalement purifiés, c’est-à-dire jusqu’à ce que nous ayons totalement mortifié notre chair mortelle et celles de nos affections intérieures qui ne sont pas bonnes). Et la vision de ceci, avec toutes les souffrances qui ont jamais été ou seront jamais, me fut montré un bref instant, puis se changea promptement en réconfort. Car notre bon Seigneur ne voulait pas que l’âme fut effrayée par cet affreux spectacle.

Mais je ne vis pas le péché, car je savais par la foi qu’il n’a en aucune façon de substance ni de participation à l’être, et qu’on ne peut le connaître que par la souffrance dont il est la cause. Et cette souffrance, c’est quelque chose qui subsiste, à mon avis, tant qu’il dure, car elle nous purifie, et fait que nous nous connaissions nous-mêmes et demandions pardon. Car la Passion de notre Seigneur nous est réconfort contre tout ceci, et telle est Sa bienheureuse volonté vis-à-vis de tous ceux qui seront sauvés. Il réconforte promptement et doucement par Ses paroles et dit : «Mais tout ira bien; et toute espèce de chose ira bien.» Ces paroles me furent révélées avec une grande tendresse, sans plus de reproche à l’encontre de moi-même ni d’aucun de ceux qui seront sauvés. Il y avait donc grande vilenie de ma part à reprocher ou demander quelque chose à Dieu à propos de mes péchés, puisque Lui ne me reproche point d’avoir péché.

Je vis donc comment notre Seigneur a compassion de nous à cause du péché; et de même qu’auparavant, à cause de la Passion du Christ, j’étais remplie de souffrance et compassion, de la même manière étais-je alors remplie de quelque chose de cette compassion pour tous mes frères-chrétiens. Et alors je m’aperçus de ceci : lorsque la compassion pour ses frères-chrétiens jaillit naturellement d’un homme qui vit dans la charité, c’est en lui le Christ.

XIV IL NE FAUT NOUS RÉJOUIR QU’EN NOTRE BIENHEUREUX SAUVEUR, JÉSUS.

Mais de ceci, vous allez prendre la mesure : considérant cet état de choses avec grand chagrin et affliction, je dis donc à notre Seigneur en mon entendement avec une très grande crainte : «Ah, bon Seigneur, comment se pourrait-il que tout aille bien, étant donné le grand mal causé par le péché à Tes créatures?» Et je désirais, autant que je l’osais, obtenir une déclaration plus claire qui puisse me tranquilliser sur ce point.

À ceci notre Seigneur répondit avec une grande douceur, me consolant très tendrement. Il me montra que le péché d’Adam fut le plus grand mal qui ait jamais été fait ou sera jamais fait, jusqu’à la fin du monde; et encore Il me montra que ceci est ouvertement reconnu dans toute la Sainte Église sur la terre. Bien plus, Il m’enseigna que j’en devais considérer la glorieuse réparation. Car cette œuvre de réparation est plus agréable à la bienheureuse Divinité et plus glorieuse pour le salut de l’homme — et sans comparaison — que le péché d’Adam ne lui fut jamais pernicieux.

Ce que désire notre bienheureux Seigneur, donc, c’est que nous prêtions attention à Son enseignement : «Car puisque J’ai fait tourner au bien le plus grand des maux, c’est Ma volonté que tu apprennes par là que Je ferai tourner de même tous les maux qui sont moindres.»

Il m’ouvrit l’intelligence à propos des deux domaines touchés par cette parole. Le premier concerne notre Sauveur et notre salut. Ce bienheureux domaine, largement ouvert et bien éclairé, beau, lumineux et riche, il est pour tous les hommes de bonne volonté, qui sont ou qui seront. Là nous sommes invités par Dieu, et attirés, et conseillés, et enseignés — intérieurement par le Saint-Esprit et extérieurement par la Sainte Église — par la même grâce. C’est là que notre Seigneur nous veut occupés, trouvant en Lui notre réjouissance; car Lui se réjouit en nous. Et plus nous y prenons notre joie, avec révérence et humilité, plus nous méritons Ses remerciements, et plus nous nous en trouvons bien. Ainsi pouvons-nous dire, pleins de joie : «Notre part, c’est le Seigneur».

L’autre domaine nous est fermé et caché; à savoir, tout ce qui ne touche pas à notre salut. Car c’est le domaine des desseins secrets de notre Seigneur. Il appartient à la souveraine seigneurie de Dieu d’avoir en toute quiétude Ses desseins secrets, et il appartient à Ses serviteurs, par obéissance et révérence, de ne pas chercher à connaître Ses desseins.

Notre Seigneur a pitié et compassion de nous, parce que certaines créatures se mêlent tellement de cela! Et je suis sûre que si nous savions combien nous Lui plairions et nous soulagerions nous-mêmes en ne nous en mêlant pas, nous cesserions de le faire. Les saints dans le ciel ne veulent rien savoir d’autre que ce que notre Seigneur veut leur révéler; aussi leur charité et leur désir se règlent-ils sur la volonté de notre Seigneur. Et ainsi devons-nous faire, et ne pas vouloir être comme Lui. Et alors nous ne voudrons et ne désirerons que la volonté de notre Seigneur, en tout ce qu’Il fait (car nous ne faisons qu’un dans l’intention de Dieu).

Là il me fut enseigné que nous ne devons nous réjouir qu’en notre bienheureux Sauveur Jésus, et nous fier à Lui en toutes choses.

XV DIEU A PITIÉ ET COMPASSION DE NOUS

Et ainsi notre bon Seigneur répondit-Il à toutes les questions et incertitudes que je pouvais avoir, disant d’une manière tout apaisante :

«Je veux faire que tout aille bien.

Je vais faire que tout aille bien.

Je puis faire que tout aille bien,

et je sais faire que tout aille bien.

Et tu vas voir toi-même

que tout ira bien.»

Où Il dit qu’Il peut, je le comprends du Père. Et où Il dit qu’Il sait, je le comprends du Fils. Et où fi dit Je veux, je le comprends du Saint-Esprit. Et où Il dit Je vais faire, je le comprends de l’unité de la Sainte Trinité : trois Personnes en une seule vérité. Et où Il dit Tu vas voir toi-même, je comprends l’ensemble de l’humanité qui sera sauvée dans la bienheureuse Trinité.

En ces cinq paroles, Dieu veut que nous soyons baignés de quiétude et de paix. Et ainsi la soif spirituelle du Christ a-t-elle une fin. Car voilà la soif spirituelle — le désir d’amour — qui dure et durera jusqu’à ce que nous Le voyions de nos yeux au Jour du Jugement. Car nous qui serons sauvés et serons la joie du Christ et Sa béatitude, sommes encore ici-bas, et y serons, jusqu’à ce Jour. Voici donc quelle est Sa soif : une béatitude inachevée en ceci qu’Il ne nous a pas en Lui aussi complètement qu’Il nous aura alors.

Tout cela me fut montré dans la révélation de compassion (car cette soif cessera au Jour du Jugement). Oui, Il a pitié et compassion de nous. Et Il a un désir ardent de nous avoir. Mais Sa sagesse et Son amour ne permettent pas à la fin de venir avant l’heure la plus favorable.

Et dans ces mêmes cinq paroles : «Je puis faire que tout aille bien, etc.», je perçois le puissant réconfort qu’il y aura dans toutes les paroles de notre Seigneur qui sont encore à venir. Car tout comme la bienheureuse Trinité a fait toutes choses à partir de rien, tout de même la bienheureuse Trinité fera-t-elle tourner au bien tout ce qui n’est point bien. C’est la volonté de Dieu que nous prêtions grande attention à toutes les œuvres qu’Il a faites, car Il veut que nous sachions par là tout ce qu’Il va faire. Et c’est ce qu’Il m’a montré dans cette parole qu’Il a dite : «Et tu vas voir toi-même que toute espèce de chose ira bien», et que je comprends de deux manières : d’une part, je suis bien contente de ne pas le savoir; d’autre part, je suis heureuse et joyeuse parce que je vais le savoir.

C’est la volonté de Dieu que nous sachions, d’une façon générale, que tout ira bien; mais ce n’est pas la volonté de Dieu que nous en sachions plus que ce qu’il nous appartient de savoir pour le moment. Tel est l’enseignement de la Sainte Église.

XVI UN RÉCONFORT CONTRE LE PÉCHÉ

Dieu me montra le très grand plaisir qu’Il trouve en tous ceux, hommes et femmes, qui reçoivent avec force, humilité et respect la prédication et l’enseignement de la Sainte Église. Car la Sainte Église, c’est Lui. Il en est le Fondement; Il en est la Substance. Il est l’Enseignement et Il est l’Enseignant. Il est la Fin. Il est le Centre vers lequel tend toute âme fidèle; et Il est connu et sera connu de toute âme à qui le Saint-Esprit le révèle.

Et je suis sûre que tous ceux qui cherchent de cette manière trouveront, car ils cherchent Dieu.

Tout ce que je viens de dire, et plus encore ce que je vais dire plus loin, est un réconfort contre le péché. Car lorsque, en premier lieu, j’ai vu que Dieu fait tout ce qui est fait, je n’ai pas vu le péché, et alors j’ai vu que tout va bien. Mais quand Dieu m’a montré le péché, alors Il m’a dit que «tout ira bien».

Et quand le Dieu Tout-Puissant m’eut montré l’abondance et la plénitude de Sa bonté, j’eus envie de savoir, au sujet d’une certaine personne que j’aimais, ce qu’il en adviendrait pour elle. Par cette envie, je me créais à moi-même un obstacle, et en cette occasion je ne fus pas éclairée. Mais il me fut répondu en ma raison, comme si ç’eut été d’un ami : «Prends-le d’une façon générale, et considère la courtoisie de notre Seigneur Dieu lorsqu’Il te montre cela. Car on rend plus grande gloire à Dieu en Le contemplant en tout, qu’en une chose particulière.» J’acquiesçai et j’appris par là qu’on rend plus grande gloire à Dieu en sachant toutes choses en général qu’en se complaisant en une chose particulière. Et dans la mesure où sagement j’agirais en conformité avec cet enseignement, rien de spécial ne pourrait m’enchanter ni aucune sorte de chose me chagriner; car «tout ira bien».

Dieu me mit en l’esprit que je pourrais pécher, et à cause de la jouissance que j’avais à Le contempler, je ne me pressai pas de faire attention à cette révélation, et notre Seigneur attendit très courtoisement que je veuille bien faire attention. Alors notre Seigneur me mit en l’esprit, avec mes péchés, le péché de tous mes frères-chrétiens : tout cela d’une façon générale, sans rien de particulier.

XVII JE TE GARDE EN TOUTE SÉCURITÉ

Bien que notre Seigneur m’eût montré que je pourrais pécher, en moi seule je comprenais tous les hommes. À ce moment je conçus une douce crainte, et alors notre Seigneur me répondit ainsi : «Je te garde en toute sécurité». Cette parole me fut dite avec plus d’amour et d’assurance de protection spirituelle que je ne saurais ou pourrais le dire. Car, de même qu’il m’avait été montré précédemment que je pourrais pécher, ainsi le réconfort me fut-il montré : assurance de protection spirituelle pour tous mes frères-chrétiens.

Qu’est-ce qui pourrait davantage me faire aimer mes frères-chrétiens que de voir en Dieu qu’Il aime tous ceux qui seront sauvés comme s’ils ne faisaient tous qu’une seule âme?

Et en chaque âme qui sera sauvée, il y a une volonté noble qui n’a jamais donné son consentement au péché, et ne le donnera jamais. Car de même qu’il y a une volonté bestiale dans la nature inférieure de l’homme qui ne peut vouloir rien de bien, ainsi y a-t-il une volonté noble dans la partie supérieure de l’homme qui veut toujours le bien et qui ne peut pas plus vouloir le mal que ne le peuvent les Personnes de la bienheureuse Trinité.

Ceci, notre Seigneur me le montra dans la plénitude d’amour sous son regard — maintenant tandis nous aimera quand Face bienheureuse.

Également, Dieu me montra que le péché n’est pas un sujet de honte, mais de gloire pour l’homme. Car en cette vision mon entendement fut élevé dans les cieux et alors, véritablement, se présentèrent à mon esprit David, Pierre et Paul, Thomas l’apôtre des Indes, et la Madeleine : comme on les connaît sur la terre dans l’Église, avec leurs péchés qui firent leur gloire (4). Et pas plus qu’ils ne sont méprisés pour avoir péché, non plus ne le sont-ils dans la béatitude du ciel. Car là-haut la marque du péché s’est changée en gloire. C’est bien ainsi que notre Seigneur me les montra, comme les exemples de tous ceux qui vont y parvenir.

Le péché est le fouet le plus mordant dont puisse être frappée une âme élue : avec ce fouet, il brise et broie complètement hommes et femmes et les fait passer pour néant à leurs propres yeux, si bien qu’il leur semble n’être digne d’autre chose que de tomber au fond de l’enfer. Mais quand la contrition s’empare d’un homme, par une touche du Saint-Esprit, alors son amertume est changée en espérance du pardon de Dieu. Alors ses blessures commencent à cicatriser et son âme à se ranimer puisqu’il est revenu à la vie de la Sainte Église. Le Saint-Esprit le pousse à la confession, pour dévoiler spontanément ses péchés, sans feinte et en toute vérité, et avec grande tristesse et honte pour avoir ainsi défiguré la belle image de Dieu. Alors il reçoit une pénitence pour chaque péché, selon que le lui enjoint son confesseur qui est lui-même enraciné par le Saint-Esprit dans l’enseignement de la Sainte Église.

Par cette médecine, il convient que toute âme pécheresse soit guérie, et spécialement des péchés qui sont mortels en eux-mêmes. Bien qu’elle soit guérie, ses blessures subsistent au regard de Dieu, cependant non comme des blessures, mais comme des marques glorieuses. Et ainsi, alors que le péché est ici-bas objet de châtiment par le chagrin et la pénitence, il sera au contraire objet de récompense dans le ciel par l’amour courtois de notre Seigneur Tout-Puissant qui veut qu’aucun de ceux qui viennent là ne perde sa peine. La récompense que nous recevrons là-haut ne sera pas petite - elle sera élevée, magnifique et glorieuse; et ainsi toute honte se changera-t-elle en gloire et en surcroît de joie. Et je suis certaine, à ce que je ressens moi-même personnellement, que plus une âme aimante s’avise de ceci dans l’amour bienveillant et courtois de Dieu, moins elle a de goût pour le péché.

XVIII TOUTES CHOSES SONT BONNES EXCEPTÉ LE PÉCHÉ

Mais maintenant, si vous aviez envie de dire ou de penser : «Si c’est bien vrai, alors c’est une bonne chose de pécher pour avoir une plus grande récompense», prenez garde à cette suggestion et méprisez-la, car elle vient de l’ennemi. Car l’âme qui reçoit volontiers cette suggestion ne pourra jamais être sauve qu’elle ne s’en soit amendée, comme d’un péché mortel. Car si toute la souffrance qui est en enfer et au purgatoire et sur la terre, la mort et toutes les autres souffrances, et le péché, m’étaient présentés, je choisirais toute cette souffrance plutôt que le péché. Car le péché est si bas, et si haïssable, qu’il ne peut être préféré à aucune souffrance, souffrance qui n’est pas péché.

Car toutes choses sont bonnes, excepté le péché, et aucune n’est mauvaise, sinon le péché. Le péché n’est ni un acte ni une affection, et quand une âme choisit de son plein gré le péché, qui est une souffrance, comme pour être son dieu, à la fin elle n’aura strictement que néant.

Cette souffrance me semble la plus cruelle des souffrances de l’enfer, en ce qu’elle ne possède pas son Dieu. Car en toutes souffrances une âme peut posséder Dieu, excepté dans la souffrance du péché.

Et aussi puissant et sage que soit Dieu pour sauver l’homme, c’est ainsi qu’Il en a disposé. Car le Christ Lui-même est le fondement de la loi chrétienne, et Il nous a enseigné à le bien en dépit du mal. Là nous pouvons voir qu’Il est Lui-même cette charité et fait pour nous ce qu’Il nous a enseigné à faire, car Il veut que nous Lui soyons semblables dans l’unité d’un amour infini pour nous-mêmes et pour nos frères-chrétiens : pas plus que Son amour pour nous n’est brisé à cause de nos péchés, non plus ne veut-Il que soit brisé notre amour pour nous-mêmes ou pour nos frères-chrétiens. Mais haïssons sans feinte le péché et aimons notre âme infiniment comme Dieu l’aime; car cette parole que Dieu a dite — qu’Il nous garde en toute sécurité — est d’un infini réconfort.

XIX SUR LA PRIÈRE

Après cela, notre Seigneur m’a accordé une révélation sur la prière. Je vis deux conditions de la part de ceux qui prient, en accord avec ma propre expérience. L’une est qu’ils ne veuillent rien demander du tout qui ne soit la volonté de Dieu et ne serve à Sa gloire. L’autre, qu’ils se mettent avec force et persévérance à demander cette chose qui est la volonté de Dieu et Le glorifie : voilà comment je l’ai compris d’après l’enseignement de la Sainte Église. Car dans cette révélation notre Seigneur m’a enseigné la même chose : à prier pour obtenir, de la largesse de Dieu, la Foi, l’Espérance et la Charité, et nous y tenir jusqu’à la fin de nos vies.

Et à cette fin nous disons Pater noster, Ave et Credo, avec toute la dévotion que Dieu veut bien nous donner. Ainsi nous prions pour tous nos frères-chrétiens et pour toutes sortes de gens; car la volonté de Dieu est que nous demandions pour toutes sortes de gens les mêmes vertus et grâces qu’il nous faut demander pour nous-mêmes.

Néanmoins en tout ceci bien souvent notre confiance n’est pas absolue; car nous ne sommes pas absolument sûrs que Dieu Tout-Puissant nous écoute, en raison de notre indignité — à ce qu’il nous semble — et parce que nous ne sentons absolument rien. Car souvent nous sommes aussi arides et secs après la prière que nous l’étions auparavant — ceci au jugement de notre sensibilité. C’est folie de notre part, et c’est ce qui est cause de notre faiblesse, comme je l’ai moi-même expérimenté.

C’est tout ceci que notre Seigneur porta soudain à mon entendement; et, avec force et d’une manière vivante, il m’affermit contre cette sorte de faiblesse dans la prière, disant :

«Je suis au fondement de ta supplication.

Tout d’abord, c’est Ma volonté que tu aies telle chose.

Puis, Je fais que tu la veuilles.

Et puis, Je fais que tu M’en supplies.

Et si tu M’en supplies,

comment pourrait-il se faire alors que tu n’obtiennes pas

cette chose pour laquelle tu M’as supplié?»

Et ainsi, dans cette première affirmation, avec les trois qui suivent ensuite, notre Seigneur me montra un puissant réconfort.

Dans la première affirmation, où Il dit «Si tu M’en supplies» — là Il montre le très grand plaisir qui est le Sien et la récompense éternelle qu’Il veut nous donner pour notre supplication. Et dans la quatrième affirmation, où Il dit «Comment pourrait-il se faire que tu n’obtiennes pas cette chose pour laquelle tu M’as supplié?», là Il prend le ferme engagement d’écouter nos prières (car nous n’avons pas aussi ferme confiance que nous le devrions).

Notre Seigneur veut et que nous priions et que nous ayons confiance de cette manière. Son dessein est de nous affermir contre la faiblesse dans la prière. Aussi est-ce la volonté de Dieu que nous priions, et Il nous y incite par les paroles que je viens de rapporter. Car Il veut que nous soyons absolument sûrs que notre prière sera exaucée; parce que la prière est agréable à Dieu. La prière met l’homme en paix avec lui-même et rend paisible et serein celui qui était auparavant dans l’angoisse et la lutte. La prière unit l’âme à Dieu. Car bien que l’âme soit toujours semblable à Dieu dans sa nature et sa substance, elle en est souvent dissemblable en sa condition actuelle, parce que l’homme a péché. La prière, elle, rend l’homme semblable à Dieu en sa condition actuelle comme il l’est par nature, c’est pourquoi Dieu nous enseigne à prier et à avoir ferme confiance que nous obtiendrons ce que nous demandons. Tout ce qui est fait le serait même si nous ne l’avions jamais demandé, mais l’amour de Dieu est si grand qu’Il nous prend comme associés en Ses œuvres de bonté, et donc Il nous incite à demander ce qu’il Lui plaît de faire. Pour quelque prière ou bon vouloir que nous aurons eu par Sa grâce, Il nous récompensera infiniment — et c’est ce qui me fut montré en cette parole : «Si tu M’en supplies».

En cette parole, Dieu me montra Son grand plaisir et Sa grande jouissance, comme s’Il nous était grandement redevable de chaque action bonne que nous accomplissons (bien que ce soit Lui qui l’accomplisse), et de ce que nous Le supplions avec ferveur de faire cette chose qui Lui est agréable. Comme s’Il disait : «De quelle manière pourrais-tu M’être plus agréable qu’en Me suppliant avec ferveur, discernement et constance, de faire cela même que Je veux faire?»

De cette façon, la prière opère l’union entre Dieu et l’âme d’un homme. Car au temps où son âme est en intimité avec Dieu, l’homme n’a pas besoin de prier, mais d’écouter avec révérence ce qu’Il dit : ainsi, pendant tout le temps où ceci m’était montré, je n’étais pas poussée à prier, mais à garder toujours en l’esprit, comme un réconfort, que, lorsque nous voyons Dieu, nous avons ce que nous désirons et alors nous n’avons pas besoin de prier. Mais quand nous ne voyons pas Dieu, alors nous avons besoin de prier à cause de notre fragilité, et pour nous mettre en relation avec Jésus. Car lorsqu’une âme est tentée, troublée par l’inquiétude et abandonnée à elle-même, alors c’est le moment de prier et de se faire simple et souple sous la main de Dieu. Si elle n’est pas souple, aucune espèce de prière ne pourra rendre Dieu souple envers elle.

Car Dieu est toujours le même en amour, mais tant que l’homme est dans le péché il est si impuissant, si imprudent et si insensible qu’il ne peut aimer ni Dieu ni lui-même. La plus grande de ses infirmités, c’est son aveuglement, car il ne voit rien de tout cela. Alors le saint amour de Dieu Tout-Puissant qui est toujours égal, lui donne un aperçu sur lui-même. À cette vue, il pense que Dieu est irrité contre lui à cause de ses péchés, et alors il est poussé à la contrition, et à la confession et autres bonnes œuvres pour éteindre la colère de Dieu, jusqu’à ce qu’il trouve la paix de l’âme et la délicatesse de la conscience. Il lui semble maintenant que Dieu a pardonné ses péchés, et c’est vrai. L’âme prend conscience que Dieu a tourné vers elle Son regard, comme si elle s’était trouvée dans la peine ou en prison, lui disant : «Je suis content que tu aies trouvé le repos; car Je t’ai toujours aimée et Je t’aime, et maintenant tu M’aimes.»

Et ainsi donc, par la prière (comme je l’ai déjà dit) et par les autres bonnes œuvres qui sont d’usage, selon l’enseignement de la Sainte Église, l’âme se trouve-t-elle unie à Dieu.

XX TU SERAS COMBLÉE DE JOIE ET DE BÉATITUDE

Avant cette époque, j’avais souvent un grand désir, par un don de Dieu, d’être délivrée de ce monde et de cette vie, parce que je voulais être avec mon Dieu dans la béatitude où j’espère fermement, en vertu de Sa miséricorde, être pour l’éternité. Car bien souvent je considérais le malheur qui est ici-bas et, là-haut, le bonheur et l’existence bienheureuse. Et n’y eut-il autre souffrance sur terre que l’absence de notre Seigneur Dieu, il me semblait parfois que c’était plus que je n’en pourrais supporter. Et ceci me faisait pleurer et languir ardemment. Alors Dieu me parla ainsi à propos de la patience et de l’endurance :

«Tout à coup

tu seras dégagée de toute ta souffrance,

toute ta détresse,

et tout ton malheur;

Tu viendras là-haut, et tu Me posséderas pour récompense.

Tu seras comblée de joie et de béatitude

et tu n’auras plus aucune sorte de maladie,

aucune sorte de désagrément,

aucune inclination mauvaise,

Mais toujours joie et béatitude à jamais.

Comment pourrait-il alors t’être pénible de souffrir quelque temps,

puisque c’est Ma volonté et Ma gloire?»


Dans cette affirmation : «Tout à coup tu seras dégagée», je vis également comment Dieu récompense l’homme pour la patience avec laquelle il est resté fidèle à la volonté de Dieu au temps de son pèlerinage, et comment l’homme prolonge sa patience tout au long de sa vie parce qu’il ne connaît pas l’heure de son trépas. Ceci est un grand bienfait. Car si un homme connaissait son heure, il ne garderait point patience tout au long de ce temps. Aussi Dieu veut-Il que, tant que l’âme est unie au corps, il lui paraisse toujours qu’elle est sur le point de lui être enlevée. Car toute cette vie, en cette langueur qui est la nôtre ici-bas, n’est qu’un instant. Quand nous serons tout à coup dégagés de la souffrance, dans la béatitude, ce sera comme rien, et c’est pourquoi notre Seigneur a dit : «Comment pourrait-il alors t’être pénible de souffrir quelque temps, puisque c’est Ma volonté et Ma gloire?»

C’est la volonté de Dieu que nous recevions Ses commandements et Ses consolations avec autant de générosité et de force que nous le pouvons; et Il veut aussi que nous acceptions notre attente et notre détresse aussi allègrement que nous le pouvons et les comptions pour rien. Car plus nous les prenons allègrement, moins nous en faisons de cas, par amour, moins nous en éprouverons de peine et plus nous en serons récompensés.

Dans Lette bienheureuse révélation, il me fut enseigné en toute vérité que quiconque, homme ou femme, de tout son cœur, s’en tient à choisir Dieu durant sa vie, peut être sûr qu’il en est lui-même choisi. Tenez-vous-en à cela en toute vérité, car en toute vérité c’est la volonté de Dieu que nous soyons assurés, ici-bas, dans la confiance, de la béatitude du ciel, tout autant que nous le serons là-haut dans la certitude. Et plus nous trouverons de jouissance et de joie en cette assurance, avec respect et humilité, plus cela Lui plaît. Car je suis sûre que n’y eût-il eu d’autre personne que moi à être sauvée, Dieu aurait fait tout ce qu’Il a fait, pour moi. Et ainsi devrait penser chaque âme, reconnaissant Celui qui l’aime, oubliant, si elle le peut, toutes les créatures, et pensant que Dieu a fait pour elle tout ce qu’Il a fait. Et il y a là, me semble-t-il, de quoi inciter une âme à L’aimer et à Lui plaire et à ne rien craindre que Lui. Car c’est Sa volonté que nous sachions que la puissance de notre ennemi est toute verrouillée dans la main de notre Ami, et c’est pourquoi une âme qui sait cela avec certitude ne craindra que Celui qu’elle aime, et rangera toutes les autres craintes parmi les passions, les maladies corporelles et les imaginations.

Donc si un homme se trouve en telle souffrance, en tel malheur et en telle détresse qu’il lui semble ne pouvoir absolument pas avoir la tête ailleurs qu’en la souffrance où il se trouve, en la détresse qu’il ressent — dès qu’il le peut, qu’il la surmonte allègrement et la compte pour rien. Et pourquoi? Parce que Dieu veut être reconnu : or si nous Le reconnaissions et L’aimions, nous prendrions patience et serions en profonde quiétude, et nous serions contents de tout ce qu’Il fait. Et c’est ce que notre Seigneur m’a révélé dans ces paroles : «Comment pourrait-il t’être pénible de souffrir quelque temps, puisque c’est Ma volonté et Ma gloire?».

XXI MISÉRABLE QUE JE SUIS !

Bientôt après cela, je revins à moi et me retrouvai avec ma maladie corporelle, comprenant que j’allais vivre. Et comme une misérable, je m’agitais et gémissais sur les souffrances corporelles que je ressentais, et trouvais très ennuyeux de devoir continuer à vivre. J’étais aussi sèche et aride que si je n’avais guère eu de réconfort auparavant, parce que je retombais dans la souffrance et que me faisait défaut le sentiment spirituel.

Alors un Religieux vint me voir et me demanda comment j’allais. Et je dis que j’avais divagué toute la journée, et il rit bien fort et de bon cœur. Je dis : «Le crucifix qui est au pied de mon lit a saigné à flots.» Et à ces mots, la personne dont je parle devint fort sérieuse, s’émerveillant. Et à l’instant je fus affreusement confuse de ma témérité et je pensai ainsi : «Cet homme prend au sérieux la moindre de mes paroles, puisqu’il n’en dit rien.» Et quand je vis qu’il l’avait pris de cette manière et avec tant de révérence, je devins vraiment très grandement confuse et j’aurais voulu me confesser. Mais je ne pouvais en parler à un prêtre, car je pensais : «Comment un prêtre me croirait-il? Je n’ai pas cru notre Seigneur Dieu.» Au moment où je Le voyais, j’y croyais fermement et c’était alors ma volonté et mon intention de continuer à croire, toujours. Mais comme une folle, j’avais laissé la vision me sortir de l’esprit, misérable que je suis. C’était un grand péché, un grand manque d’amour filial, que d’avoir — contrariée de ressentir la souffrance corporelle — si sottement laissé échapper pour un moment le réconfort de toute cette bienheureuse révélation de notre Seigneur.

Par là vous pouvez voir ce que je vaux laissée à moi-même. Mais notre Seigneur si courtois ne voulut pas m’y abandonner. Je restai étendue jusqu’à la nuit, me confiant en Sa miséricorde, et puis je m’endormis.

À peine endormie, il me sembla que le démon me saisissait à la gorge et voulait m’étrangler; mais il ne le pouvait. À demi-morte, je m’éveillai de mon sommeil. Les personnes qui m’entouraient s’en aperçurent et baignèrent mes tempes; et mon cœur commença à se réconforter. Bientôt une fumée légère entra par la porte, avec une grande chaleur et une odeur infecte. Je dis : «Benedicite ! Dominus — Est-ce que tout brûle ici?» Et je pensais que c’était un feu matériel qui allait nous brûler et nous consumer. Je demandai aux personnes qui m’entouraient si elles remarquaient une mauvaise odeur; non, elles ne remarquaient rien. Je dis : «Dieu soit béni!», comprenant bien alors que c’était le démon qui était venu me tourmenter. Et une fois encore je reçus ce que notre Seigneur m’avait montré ce même jour avec toute la foi de la Sainte Église (car cela ne faisait qu’un pour moi) et m’y réfugiai comme en mon réconfort. Et très bientôt tout s’évanouit et je me retrouvai en grande paix et repos, sans maladie de corps ni frayeur de conscience.

XXII EN NOUS IL A SA DEMEURE LA PLUS INTIME

Alors je restai tranquille, éveillée; et notre Seigneur ouvrit les yeux de mon esprit et me montra mon âme au milieu de mon cœur. Je vis mon âme aussi vaste que si elle était un royaume, et d’après ce que j’y vis, il me sembla que c’était une Cité glorieuse. Au milieu de cette Cité siège notre Seigneur, vrai Dieu et vrai homme — magnifique en Sa personne et de haute stature — le glorieux, le Très-Haut Seigneur; et je Le vis en majesté, revêtu de gloire. Il siège au centre même de l’âme, en paix et repos, et régit et conduit le ciel et la terre et tout ce qui existe. L’Humanité, avec la Divinité, se tient là en repos et la Divinité régit et dirige sans aucun intermédiaire ni affairement; et mon âme est bienheureusement possédée par la Divinité qui est Souveraine-Puissance, Souveraine-Sagesse, Souveraine-Bonté.

La place que Jésus occupe dans notre âme, Il ne l’abandonnera jamais, éternellement; car en nous I1 trouve Sa demeure la plus intime, celle où Il éprouve le plus de plaisir à résider.

C’était une vision délicieuse, c’était aussi une vision apaisante, puisqu’il en est ainsi dans la réalité éternellement. Cette manière de voir les choses tandis que nous sommes ici-bas est très agréable à Dieu et d’un très grand profit pour nous : quand l’âme contemple ceci, cette vision la rend semblable à Celui qu’elle contemple et l’unit à Lui dans le repos et la paix. Et ce fut pour moi une joie particulière et une béatitude que de Le voir assis; car le voir ainsi siéger me rendait certaine qu’Il y résiderait à jamais. Et je reconnus vraiment que c’était Lui qui m’avait tout montré auparavant.

Quand j’eus contemplé ceci avec la plus grande attention, alors notre Seigneur me révéla des paroles, très suavement, sans bruit de voix ni mouvement de lèvres, comme Il l’avait fait auparavant, et dit bien calmement :

«Sache-le bien : ce ne sont pas des divagations que tu as vues aujourd’hui. Mais recueille-le, crois-le et tiens-t’en à cela, et tu ne seras pas vaincue.»

Ces derniers mots m’étaient dits pour m’apprendre avec une certitude absolue que c’est notre Seigneur Jésus qui me montrait tout cela. Car exactement comme dans la première parole que notre Seigneur me révéla, concernant Sa bienheureuse Passion : «Avec cela le démon est vaincu», ainsi me dit-il, en cette dernière parole, avec une certitude absolue : «Tu ne seras pas vaincue». Et cet enseignement, avec ce qu’il a de vrai réconfort, il est pour tous mes frères-chrétiens en général, comme je l’ai déjà dit; telle est la volonté de Dieu. Cette parole : «Tu ne seras pas vaincue» était dite très clairement et très fortement, comme assurance et réconfort contre toutes les tribulations qui peuvent survenir. Il n’a point dit : «Tu ne seras pas tourmentée; tu ne seras pas éprouvée; tu ne seras pas angoissée». Mais Il a dit : «Tu ne seras pas vaincue».

Dieu veut que nous prêtions grande attention à cette parole et que nous ayons toujours une ferme assurance, dans la consolation comme dans la désolation. Car Il nous aime et se réjouit en nous, et ainsi veut-Il que nous L’aimions et nous réjouissions en Lui — et que nous ayons une ferme confiance en Lui. «Et tout ira bien.»

Bientôt après, tout fut fini et je ne vis plus rien.

XXIII TOUJOURS IL ASPIRE A POSSÉDER NOTRE AMOUR

Après cela, le démon revint avec sa chaleur et sa puanteur et il me rendit très agitée : la puanteur était si abominable et si pénible, et la chaleur corporelle si effroyable et accablante. J’entendais aussi parler et se chamailler comme s’il se fût agi de deux personnes (et toutes deux, à mon avis, se chamaillaient en chœur, avec la plus grande animation, comme si elles eussent tenu un parlement); tout était marmonné à voix basse, et je ne comprenais pas ce qu’elles disaient. Et tout ceci était pour me pousser au désespoir, me semblait-il, mais je me confiais en Dieu avec ferveur et me réconfortais en m’adressant des discours, comme je l’aurais fait pour toute autre personne qui eût été ainsi accablée.

Il me semblait que cette agitation ne pouvait être comparée à quelque agitation corporelle. Les yeux de mon corps, je les fixai sur ce même crucifix où j’avais vu auparavant mon réconfort; ma langue, je l’occupai avec des propos sur la Passion du Christ et à répéter les vérités de la Sainte Église; et mon cœur, je l’attachai à Dieu de toute la confiance et de toute la force qui étaient en moi. Et je pensai en moi-même : «Te voilà maintenant bien agitée. Si dorénavant tu voulais t’agiter toujours autant pour te garder du péché, ce serait une souveraine et bonne occupation.» Car je le crois véritablement, étant sauve du péché, je serais sauve de tous les démons de l’enfer et des ennemis de mon âme.

Ils me tinrent ainsi occupée toute la nuit et le lendemain jusqu’à ce qu’il soit à peu près l’heure de Prime. Alors, en un instant, ils furent tous partis et disparus, et il n’en resta rien, sinon la puanteur qui dura encore un peu. Et je les méprisai. Ainsi ai-je été délivrée par la vertu de la Passion du Christ, «car avec ceci le démon est vaincu», comme le Christ me l’avait dit précédemment.

Ah, misérable péché! Qu’est-ce que tu es?

Tu es un néant.

Car j’ai vu que Dieu est tout;

toi, je ne t’ai point vu.

Et quand j’ai vu que Dieu a créé toute chose, je ne t’ai pas vu.

Et quand j’ai vu que Dieu est en toutes choses, je ne t’ai pas vu.

Et quand j’ai vu que Dieu fait tout ce qui est fait,

les petites choses et les grandes,

je ne t’ai pas vu.

Et quand j’ai vu notre Seigneur,

siégeant en notre âme,

si glorieusement,

aimer et chérir, régir et gouverner tout ce qu’Il a créé,

toi, je ne t’ai point vu.

Je suis donc certaine que tu es un néant.

Et tous ceux qui t’aiment et se complaisent en toi, te suivent,

et librement mettent leur fin en toi,

Je suis certaine qu’ils seront, comme toi, réduits à néant;

Éternellement ils seront confondus.

Que Dieu nous protège tous contre toi.

Ainsi soit-il, pour l’amour de Dieu.

Qu’est-ce qu’être misérable? Je vais le dire comme cela m’a été enseigné par révélation de Dieu. La misère, c’est toute chose qui n’est pas bonne : l’aveuglement spirituel qui nous précipita dans notre premier péché, et tout ce qui découle de cette misère, passions et souffrances, spirituelles ou corporelles, et tout ce qui — sur terre ou partout ailleurs — n’est pas bon.

Et si là-dessus on me demande : «Qu’en est-il de nous?», je réponds à cela : «Si se trouvait écarté de nous tout ce qui n’est pas bon, nous serions bons. Quand la misère est écartée de nous, Dieu et l’âme ne font qu’un, et Dieu et l’homme ne font qu’un.»

Toute chose sur terre nous sépare-t-elle donc de Dieu? Je réponds et déclare : «Ce qui nous est utile, voilà ce qui est bon; ce qui doit périr, voilà ce qui est misère; et quand l’homme y attache son cœur autrement que de cette manière, voilà le péché.» Et du moment qu’un homme ou une femme aime le péché (s’il y en a de tels), il se trouve dans une souffrance qui surpasse toutes les souffrances. Lorsqu’il n’aime pas le péché, mais le hait, et qu’il aime Dieu, tout va bien; et celui qui véritablement agit ainsi, bien que parfois il pèche par faiblesse ou ignorance, il ne faute pas pourtant en sa volonté parce qu’il veut avec force se relever et contempler Dieu qu’il aime de toute sa volonté. Dieu les a créés (c’est-à-dire de tels hommes et de telles femmes), car Il veut être aimé de celui ou celle qui a péché; mais Lui, toujours Il aime et toujours Il aspire à notre amour. Et nous, quand, avec force et sagesse, nous aimons Jésus, nous sommes en paix.

Tout ce bienheureux enseignement de notre Seigneur Dieu me fut montré de trois manières, comme je l’ai déjà dit. C’est-à-dire : par vision corporelle, et par des paroles formées en mon entendement, et par vision spirituelle. Pour ce qui est de la vision corporelle, j’ai dit ce que j’ai vu, aussi exactement que je puis. Et pour ce qui est des paroles formées, je les ai dites exactement comme notre Seigneur me les a révélées. Et pour ce qui est de la vision spirituelle, j’en ai dit quelque chose, mais je ne puis jamais la dire complètement. Et c’est pourquoi je suis poussée à parler davantage de cette vision spirituelle, autant que Dieu veut m’en donner la grâce.

XXIV L’AMOUR CHANGE POUR NOUS EN DOUCEUR LA PUISSANCE ET LA SAGESSE

Dieu me montra deux sortes de maladies que nous avons, dont Il veut que nous soyons guéris. L’une est l’impatience, car nous supportons avec peine notre labeur et notre souffrance; l’autre est le désespoir ou crainte, comme je vais le dire plus loin. Ces deux maladies sont ce qui nous accable et nous tourmente le plus (selon ce que m’a montré notre Seigneur) et ce qu’Il désire le plus voir guéri. Je parle de ces hommes et de ces femmes qui haussent le péché pour l’amour de Dieu et se disposent à faire la volonté de Dieu. Quand il en est ainsi, ces deux péchés secrets sont ceux qui nous obsèdent le plus. C’est donc la volonté de Dieu qu’ils soient reconnus, car alors nous les refuserons comme nous refusons les autres péchés.

Alors, avec beaucoup de douceur, notre Seigneur me montra la patience qu’Il eut pendant sa dure Passion, et aussi la joie et la jouissance qu’Il trouvait en cette Passion, par amour. Ceci, Il l’a fait pour nous montrer que nous devons porter joyeusement et tranquillement nos souffrances — car c’est une grande satisfaction pour Lui, et un profit infini pour nous.

La raison pour laquelle nous sommes accablés par nos souffrances, c’est que nous méconnaissons l’Amour. Bien que les Personnes de la bienheureuse Trinité soient toutes égales en qualité, l’Amour me fut montré surtout en ce qu’il est le plus proche de nous tous. Et c’est à le reconnaître que nous sommes le plus aveugles. Car beaucoup d’hommes et de femmes croient que Dieu est Toute-Puissance et peut tout faire; et qu’Il est Toute-Sagesse et sait tout faire; mais qu’Il soit Tout-Amour et veuille tout faire — là ils s’arrêtent court. Et cette méconnaissance est ce qui gêne le plus les cœurs épris de Dieu. Car lorsqu’ils commencent à haïr le péché et à amender leur vie selon les ordonnances de la Sainte Egli-se, il leur reste encore une crainte qui les pousse à se regarder eux-mêmes et leurs péchés passés. Et ils prennent cela pour de l’humilité, mais c’est un abominable aveuglement et une faiblesse que nous sommes impuissants à mépriser. Pourtant si réellement nous la reconnaissions, nous la rejetterions immédiatement comme nous le faisons de tout autre péché que nous reconnaissons : car elle vient de l’ennemi et elle va contre la vérité.

Car parmi tous les attributs propres de la bienheureuse Trinité, c’est la volonté de Dieu que nous ayons la plus grande confiance en Son affection et en Son amour; car l’amour change pour nous en douceur la Puissance et la Sagesse. Et de même que dans Sa courtoisie Dieu oublie nos péchés du moment que nous nous en repentons, ainsi veut-Il que nous aussi oubliions nos péchés et nos craintes inquiètes.

XXV À JAMAIS DIEU VEUT QUE NOUS SOYONS PLEINS D’ASSURANCE DANS L’AMOUR

Car je vis quatre sortes de crainte.

L’une est la crainte d’effroi, qui fond soudain sur un homme, à cause de sa fragilité. Cette crainte est bonne, car elle aide à purifier l’homme comme le fait la maladie corporelle ou toute autre souffrance où le péché n’a pas de part; toutes ces souffrances aident l’homme quand on les supporte avec patience.

La seconde est la crainte du châtiment, par laquelle l’homme est tiré et réveillé du sommeil du péché. Car un homme qui est profondément endormi dans le péché n’est pas capable, pendant ce temps, de recevoir la douce consolation du Saint-Esprit, jusqu’à ce qu’il ait conçu cette crainte de la mort corporelle et du feu du purgatoire. Cette crainte le pousse à demander à Dieu réconfort et miséricorde, et ainsi cette crainte l’aide à approcher Dieu, et le rend capable de se repentir sous l’effet du bienheureux enseignement du Saint-Esprit.

La troisième est la crainte inquiète. Bien qu’elle soit peu de chose en elle-même, elle est une des formes du désespoir (si l’on reconnaissait la vérité). Car je suis certaine que Dieu hait toutes les craintes inquiètes et veut que nous les chassions loin de nous par la connaissance de la Vie véritable.

La quatrième est la crainte révérencielle. Il n’y a aucune crainte qui plaise à Dieu, excepté la crainte révérencielle, et celle-ci est toute suave et douce en raison de la grandeur de notre amour. Pourtant la crainte révérencielle et l’amour ne sont pas une seule et même chose : ils diffèrent dans leurs propriétés et leurs opérations, mais l’un ne peut aller sans l’autre. Je suis donc certaine que celui qui aime, craint, bien qu’il puisse en être seulement très peu conscient.

Toutes les craintes qui se présentent à nous, autres que la crainte révérencielle, même si elles se présentent sous couleur de sainteté, n’en sont point en réalité, et voici à quoi on peut les reconnaître, à savoir : cette crainte révérencielle, plus elle est présente, plus elle attendrit et réconforte, réjouit et repose l’âme; la fausse crainte, elle, tourmente l’âme, l’inquiète et la trouble. Alors voici le remède : les reconnaître l’une et l’autre, et repousser la fausse crainte, exactement comme nous le ferions d’un mauvais esprit qui se montrerait sous l’apparence d’un bon ange. Exactement comme un esprit mauvais, quand même il se manifeste sous l’aspect et l’apparence d’un bon ange — bien que, d’abord, il se présente avec un langage séduisant et fasse du beau travail — cependant tourmente, inquiète et trouble la personne à laquelle il s’adresse, lui fait obstacle et la laisse dans l’inquiétude. Et plus cet esprit converse avec l’âme, plus il la tourmente et moins l’âme est en paix. C’est donc la volonté de Dieu, et notre propre profit, que nous sachions les discerner.

Car Dieu veut que nous soyons toujours pleins d’assurance dans l’amour et paisibles et tranquilles, comme Il l’est envers nous. Tel Il est envers nous, tels I1 veut que nous soyons envers nous-mêmes et envers nos frères-chrétiens. Amen.

Explicit Julienne de Norwich










CATHERINE DE GÊNES

Un florilège établi sur la traduction de Pierre Debongnie, La Grande Dame du Pur Amour, Sainte Catherine de Gênes, Desclée de Brouwer, 1960.

Livre de la Vie admirable de la Bienheureuse Catherine de Gênes (choix)

CHAPITRE PREMIER11

[…]

Quand elle eut environ treize ans lui vint le désir d’entrer en religion. Elle s’efforça autant qu’elle put, par l’intermédiaire de son confesseur, d’entrer dans un monastère d’exacte observance et de piété appelé Notre-Dame des Grâces en la cité de Gênes, où elle avait une sœur moniale.

Plus tard, vers ses seize ans, ses parents la marièrent à messire Julien Adorno, d’une noble maison génoise. Malgré ses répugnances, elle y consentit, par l’obéissance sans détour et la révérence qu’elle avait à ses parents. Mais la bonté divine, pour empêcher que cette âme élue plaçât son amour en choses terrestres et charnelles, permit qu’il lui fût donné un mari de caractère très opposé au sien. Il la fit tant souffrir que cette vie lui fut une charge très lourde, dix années durant. De conduite fort dissolue, il dissipa tout ce qu’elle avait, si bien qu’ils se trouvèrent ruinés.

Au bout de ces dix ans, Catherine fut appelée de Dieu et par lui convertie en un moment de façon admirable, comme on le dira ci-après. Auparavant dans les trois mois qui précédèrent sa conversion, il lui survint une très grande tristesse d’esprit, un dégoût profond de toutes les choses de ce monde, qui lui faisait fuir la compagnie. Elle éprouvait une si profonde tristesse qu’elle était insupportable à elle-même, ne sachant ce qu’elle voulait. Les cinq dernières de ces dix années dont on vient de parler, elle s’était adonnée aux occupations extérieures, recherchant les plaisirs et vanités du monde, comme font généralement les dames. C’était pour trouver quelque soulagement à cette vie si dure, parce que les cinq années précédentes elle avait tant souffert de cette tristesse dont il a été question, qu’elle n’y trouvait pas de remède.

Quoiqu’elle cherchât maintenant des distractions extérieures, cette tristesse du cœur, loin de diminuer, ne faisait qu’augmenter, tant lui était insupportable la conduite de son mari. Ce fut au point que se trouvant un jour dans l’église Saint-Benoît c’était précisément la veille de la fête du saint — elle lui dit, dans l’extrémité de sa douleur :

Saint Benoît, priez Dieu qu’il me tienne trois mois au lit, malade.

Elle parlait ainsi comme une désespérée, ne sachant plus que faire, dans le tourment d’esprit et de cœur où elle se trouvait.


CHAPITRE II

Le jour après la fête de saint Benoît, dame Catherine sur les instances de sa sœur moniale, alla pour se confesser au confesseur de ce monastère. Ce n’est point qu’elle eût goût de se confesser, mais sa sœur lui avait dit : «Va au moins te recommander à lui, parce que c’est un bon religieux» — et de fait, c’était un saint homme. Tout d’un coup à peine agenouillée devant lui, elle reçut au cœur la blessure d’un immense amour de Dieu, avec une si claire vue de ses misères et de ses défauts, et aussi de la bonté divine, qu’elle en fut pour tomber à terre. Ensuite de ce sentiment de l’immense amour de Dieu et des offenses qu’elle avait faites à ce Dieu de douceur, elle fut tirée avec tant de force hors des misères du monde, par un mouvement tout purifié de son cœur, qu’elle resta comme hors d’elle-même. Sous cette impression elle criait en son cœur avec un amour enflammé :

Plus de monde! plus de péché!

En ce moment si elle avait possédé mille mondes, elle les eût tous rejetés.

Par cette flamme d’amour brûlant qu’elle ressentait, le doux Seigneur imprima dans cette âme et lui infusa en un moment par sa grâce toute perfection. Il la purgea donc de toute affection terrestre, il l’illumina de sa divine lumière, en lui faisant voir intérieurement sa douce bonté, et enfin il se l’unit totalement, la changeant et la transformant en soi par vraie union de bonne volonté et l’embrasement total de son brûlant amour.

[…]

Tous ces jours, ses paroles n’étaient autre chose que des soupirs si véhéments que c’était merveille. Elle avait un extrême brisement de cœur pour les offenses faites à une si grande bonté; si une force miraculeuse ne l’eût soutenue, elle eût expiré et son cœur eût éclaté.

Mais le Seigneur voulut augmenter encore dans cette âme l’ardeur profonde de son amour et la douleur de ses péchés. Il se montra en esprit avec la croix sur l’épaule, tout ruisselant de sang, au point que la maison lui paraissait pleine des ruisseaux de ce sang. Elle voyait comment ce sang fut répandu tout entier par amour. Cela lui alluma au cœur un tel feu qu’elle en était hors d’elle-même et paraissait comme folle, par la violence de l’amour et de la douleur qu’elle ressentait.

[…]

Néanmoins voulant satisfaire à la justice, il la fit passer par la voie de la pénitence satisfactoire. Cette voie, qui fut contrition, lumière et conversion, ne dura pas plus que quatorze mois.

Après qu’elle eut satisfait, sa vie antérieure lui fut tirée de l’esprit, de sorte qu’elle ne vit plus même une étincelle de ses péchés passés, comme s’ils avaient tous été jetés au fond de la mer.

Dans cet appel susdit, c’est-à-dire, au moment qu’elle fut blessée d’amour aux pieds du confesseur, il lui parut être tirée aux pieds de Notre-Seigneur Jésus-Christ et elle vit en esprit toutes les grâces, les voies et les moyens par quoi le Seigneur, par pur amour, l’amenait à la conversion. Elle resta dans cette lumière un peu plus d’une année, jusqu’après avoir satisfait à sa conscience par voie de contrition, confession et satisfaction.

Elle se sentit ensuite tirée plus haut par le Crucifié et vit une voie plus douce, toute faite des innombrables secrets de l’amour qui la sanctifiait et la consumait d’amour, au point qu’elle était souvent tirée hors d’elle-même. Dans cette grande soif intérieure, de haine contre elle-même et de contrition pénétrante, elle frottait souvent la langue sur le sol. Si véhémentes étaient la douleur de la contrition et la suavité de l’amour qu’elle ne savait pas bien quoi faire. Il lui semblait ainsi soulager son cœur tourmenté de douleur sans mesure et de suave ardeur.

Elle resta ainsi trois années ou un peu plus dans ces violences continuelles d’amour et de douleur, avec des rayons si pénétrants et si brûlants qu’ils lui consumaient le cœur.

[…]

CHAPITRE III

[…]

Seigneur, ce n’est pas pour ces douceurs que je veux vous suivre, mais uniquement par seul amour.

[…]

Une nuit, elle rêva pendant son sommeil que le jour suivant elle ne pourrait communier. À son réveil elle se trouva des larmes qui lui jaillissaient des yeux, et elle s’en étonna, car elle était très dure aux larmes; c’était que le feu de l’amour allumait en elle un tel désir de cet aliment que s’en croyant privée, il lui semblât impossible de le supporter.

Mais s’il arrivait qu’elle ne pût le recevoir par les moyens ordinaires, elle se gardait en patience et en abandon disant à son Seigneur :

Si tu le veux, il me sera donné.

[…]

Elle disait encore que si elle eût vu toute la cour céleste vêtue de même manière de sorte qu’il n’y eût pas de différence de vêtement entre Dieu et les anges, néanmoins l’amour qu’elle avait au cœur aurait reconnu Dieu comme le chien reconnaît son maître, et même bien plus vite et avec moins de peine, parce que l’amour qui est Dieu même, instantanément et sans intermédiaire découvre sa fin et son repos suprême.

[…]

CHAPITRE IV

Quelque temps après sa conversion, — c’était le jour de l’Annonciation de Notre-Dame — son Amour lui parla intérieurement, lui signifiant sa volonté qu’elle aurait à faire le carême en lui tenant compagnie au désert. Elle commença dès lors à ne plus pouvoir manger, au point qu’elle resta jusqu’à Pâques sans nourriture corporelle. Pendant les trois jours de fête elle eut faculté de manger, puis cela lui fut enlevé pour autant de jours que dure le carême. Ceux-ci achevés, elle pu se remettre à manger comme les autres sans aucune résistance de l’estomac. Elle passa de cette façon sans rien prendre vingt-trois carêmes et autant d’avents. Tout au plus il lui arrivait de boire de fois à autre un verre d’un mélange d’eau, de vinaigre et de sel pilé. Quand elle buvait cette mixture, il lui semblait la jeter sur une pierre chauffée à rouge qui aussitôt la consumait, à cause du grand feu qui la brûlait intérieurement. Chose extraordinaire et stupéfiante, car il n’y a pas d’estomac, si sain fût-il, qui pourrait supporter, surtout sans rien absorber de solide, pareil breuvage. Mais elle disait en ressentir une telle douceur à l’estomac, provenant du feu de son cœur, qu’en prenant cette potion si amère, elle avait le sentiment de soulager son corps.

Cette impuissance à rien prendre lui donna d’abord beaucoup d’inquiétude, car elle n’en savait pas la cause et elle craignait toujours qu’il s’y glissât quelque tromperie. Elle se forçait donc à manger, dans la pensée que la nature le réclamait. Mais à peine avait-elle la nourriture à l’estomac qu’elle ne pouvait la retenir. Sous l’empire du même souci, elle se remettait à manger, mais chaque fois elle était contrainte de tout rejeter, et cela lui paraissait à elle et aux autres de la maison un phénomène inexplicable.

[…]

Ceux de la maison et aussi les autres qui la connaissaient, s’étonnaient beaucoup qu’elle restait ainsi sans manger, mais elle-même n’en faisait aucun cas et disait :

Si nous voulions estimer à leur vrai prix les œuvres de Dieu, nous devrions regarder aux choses intérieures plutôt qu’à l’extérieur. Mon jeûne est une œuvre divine sans rien de ma volonté. Je n’ai donc pas à m’enorgueillir et nous ne devons pas l’admirer, puisque pour Dieu c’est comme rien. La vraie lumière fait voir et comprendre qu’on ne doit pas regarder à ce qui sort de Dieu pour notre nécessité et pour sa gloire, mais uniquement au pur amour qui fait agir envers nous sa Majesté. Et l’âme voyant que les œuvres de cet amour sont si nettes et si pures, car l’amour ne regarde à aucun bien que nous puissions lui faire, il faut qu’elle se mette aussi à l’aimer d’amour pur sans s’arrêter à aucune grâce particulière qu’elle en pourrait recevoir; il faut qu’elle le regarde lui seul et pour lui seul, car il est digne d’être aimé lui seul, sans aucun intermédiaire qui soit de l’âme ou du corps, comme sans mesure.

[…]

CHAPITRE V

Les quatre premières années après qu’elle eut reçu du Seigneur la douce blessure, elle fit de grandes pénitences au point de mortifier complètement tous ses penchants. Tout d’abord, dès qu’elle voyait sa nature désirer quelque chose, aussitôt elle le lui enlevait, et ce que la nature avait en horreur, elle le lui faisait prendre. Elle portait de rudes cilices, ne mangeait pas de chair, ni rien qui lui fut appétissant, jamais de fruits ni frais ni secs. Comme elle était de nature gracieuse et aimable, elle se faisait en ce point grande force et violence. Ainsi quand ses proches la visitaient et voulaient s’entretenir avec elle, elle ne leur parlait point, hormis ce qui était strictement indispensable, sans souci d’elle-même ni d’autrui, afin de se vaincre. Si quelqu’un s’en étonnait, elle n’en avait cure.

Elle usait aussi de grande austérité dans le dormir, en glissant sous elle des objets pointus.

Le feu qu’elle portait intérieurement était si fort qu’elle ne prenait aucun soin des choses extérieures dont son corps pouvait avoir besoin, et cependant elle ne négligeât rien des occupations nécessaires.

Je n’ai pas le sentiment de posséder ni âme, ni corps, ni cœur, ni volonté, ni goût, ni rien autre chose, hormis le pur amour.

La résistance à ses inclinations allait si loin qu’elle ne tenait compte ni d’elle-même ni des autres. Remarquait-elle que sa nature désirât quelque chose, tout aussitôt elle lui opposait une résistance fermement résolue, et désormais elle n’en avait plus souci. Quand sa nature éprouvait de fortes répugnances à certaines choses, comme par exemple sanie, charogne et pourriture et semblables choses qui soulèvent le cœur, à l’instant elle les mettait en bouche, en mangeait ou en buvait; par la suite elle n’y avait plus de répugnance, et par ce moyen elle tuait ses penchants.

Elle allait les yeux baissés vers le sol sans regarder personne en face.

Dans les quatre premières années de sa conversion, elle demeurait chaque jour six heures en oraison. Si quelquefois la partie sensible en avait assez, elle était à ce point soumise à l’esprit qu’elle n’avait pas envie de lui résister.

En ces années-là, elle était à ce point remplie de sentiment intérieur qu’elle pouvait à peine parler et si bas qu’on l’entendait à peine. La plus grande partie du temps, elle paraissait hébétée, sans parler, sans ouïr, sans goût, sans intérêt pour quoi que ce soit au monde, sans prendre garde à rien. Elle était si absorbée à l’intérieur qu’elle semblait morte à toute chose extérieure.

Elle était aussi très soumise à tout le monde, toujours cherchant à faire toute chose qui fût contre sa volonté; de telle façon qu’elle était toujours inclinée à faire la volonté d’autrui plutôt que la sienne propre.

[…]

En la voyant faire tant et de si grandes mortifications dans tous ses sens, on lui demandait quelquefois : «Pourquoi faites-vous cela?»

Elle répondait :

Je ne sais, mais je me sens tirée intérieurement à le faire et je n’y sens nulle résistance, et je crois que Dieu le veut ainsi. Mais il ne souffre pas que je m’arrête à rien de déterminé.

[…]

CHAPITRE VI

Au terme de ces quatre années dont il a été question, il lui fut donné un esprit net, libre et rempli de Dieu, à ce point qu’il était fermé à toute autre chose. Quand elle assistait aux prédications ou à la messe, elle était tellement occupée de ce sentiment intérieur qu’elle ne voyait ni entendait ce qui se disait ou se faisait hors d’elle.

[…]

D’autre part, dans le dessein d’éviter ces suavités, elle se forçait à rester davantage en compagnie, autant qu’il lui était possible, et elle disait à son Seigneur :

Je ne veux pas ce qui procède de toi, c’est toi seul que je veux, ô doux Amour.

Elle voulait aimer Dieu sans âme et sans corps, c’est-à-dire, sans qu’ils pussent trouver leur nourriture, d’un amour droit, pur et sincère. Mais parce qu’elle voulait se garder de ces consolations, le Seigneur lui en donnait davantage. À la fin Dieu enracina si fortement et si profondément le pur amour dans cet esprit purifié, qu’elle accoutuma de dire :

Dès que j’ai commencé à l’aimer, jamais l’amour ne m’a manqué, mais il est allé toujours croissant,

et il grandit toujours jusqu’à la fin dans l’intime de son cœur. La cause en était dans la vue chaque jour plus claire de la droiture et de la pureté de son doux Amour qui opérait en elle de si grands effets.

[…]

L’Amour lui dit un jour à l’esprit : «Ma fille, observe les trois règles que voici : ne jamais dire : je veux, je ne veux pas. — Ne jamais dire : mien; tu diras toujours : nôtre. — Ne jamais t’excuser, sois prompte à t’accuser.»

Il lui dit encore : «Quand tu réciteras le Pater, prends pour fondement le fiat voluntas tua, c’est-à-dire, ta volonté se fasse en toute chose, dans l’âme, le corps, les fils, parents, amis, les biens et toute autre chose qui puisse te toucher, et en bien et en mal. De l’Ave Maria prends Jésus; qu’il te soit toujours fixé au cœur, et il te sera un doux guide, un bouclier au cours de cette vie et en toutes tes nécessités. Du reste de l’Écriture prend pour ton soutien ce mot : Amour. Avec lui tu iras toujours droite, nette, légère, attentive et soigneuse, toujours prête, illuminée, sans erreur et sans guide ni aide d’autre créature, parce que l’amour n’a pas besoin d’aide, il suffit pour accomplir toute chose sans peur et sans effort. Le martyre même lui paraît doux. On ne saurait expliquer fût-ce la plus petite étincelle de la puissance de l’amour et de ses effets. Finalement cet amour consumera en toi toutes les inclinations et les sentiments de l’âme et du corps, de toutes les choses de cette vie.»

[…]

Si elle avait à faire quelque chose pour elle-même, les mains lui tombaient d’impuissance et elle disait en pleurant : 

O mon Dieu, mon Amour, je n’en peux plus.

Elle s’asseyait, ses sens l’abandonnaient, comme si elle était morte. Cela lui arrivait plus ou moins souvent, selon la plénitude de son esprit purifié.

Faisant allusion à cela, elle disait un jour qu’elle n’éprouvait plus aucun sentiment hormis cette plénitude de Dieu son amour […].

CHAPITRE VII

Quand elle éprouvait et avait cette suavité spirituelle si puissante et ce sentiment si absorbant qui l’empêchaient d’agir et de se servir des sens, alors elle disait à son humanité :

Es-tu contente d’être ainsi nourrie?

L’humanité répondait oui et qu’elle laisserait pour ce goût surnaturel tout autre qu’elle pourrait acquérir en cette vie.

[…]

De là vient que lorsqu’elle voyait des morts ou entendait des offices ou des messes pour les défunts, ou encore le glas funèbre, on voyait l’humanité s’en réjouir. Il lui semblait qu’elle s’en allait contempler cette vérité qu’elle ressentait dans son cœur. Son humanité eût préféré mourir que vivre dans une telle aliénation intérieure et dans la privation de ce qui aurait pu lui donner quelque aliment et quelque réconfort. Elle en était réduite à ce point qu’il ne lui était donné aucun soulagement, sinon quand elle dormait. Il lui semblait à ce moment sortir de prison, parce qu’elle n’était plus si absorbée dans cette continuelle attention à Dieu.

Le désir de la mort lui dura deux années environ, pendant lesquelles son esprit en était sans cesse en quête et disait :

O. mort cruelle, pourquoi me laisses-tu à l’écart quand j’ai de toi une telle faim?

Ce désir était sans pourquoi ni comment, et la tenait sans répit jusqu’au moment de sa communion quotidienne. Quand elle l’éprouvait elle disait à la mort :

O. douce mort, suave, gracieuse, belle, forte, riche, digne.

Elle ajoutait beaucoup d’autres qualificatifs d’honneur et de dignité, autant qu’elle en savait. Elle poursuivait :

Je te trouve, à mort, un seul défaut, c’est que tu es trop avare à qui soupire après toi, et trop prompte à qui te fuit. Je vois cependant que tu fais toute chose selon la disposition divine, en quoi ne peut se trouver aucun défaut. Ce sont nos penchants désordonnés qui ne s’accordent pas avec toi. S’ils étaient bien dirigés, nous serions tout abandonnés en silence au vouloir de Dieu, comme la mort à faire ce que Dieu ordonne et nous arriverions à ce point que nous n’aurions plus de choix volontaire ni de vie ni de mort, comme si nous étions déjà au tombeau.

Mais, disait-elle, si elle avait pu faire un choix, c’est la mort qui lui eût semblé préférable, puisque grâce à elle l’âme n’a plus à craindre de faire chose qui mette obstacle à son pur amour.

[…]

Elle disait : Une âme qui aime véritablement Dieu, si elle est entraînée à la perfection de l’amour, comme elle se voit emprisonnée dans le monde et le corps, si Dieu ne la soutenait par sa Providence, la vie corporelle lui serait un enfer, parce qu’elle empêche d’atteindre la fin pour laquelle elle a été créée.

[…]

CHAPITRE VIII

Dès sa conversion elle s’occupa activement de bonnes œuvres. Elle recherchait les pauvres dans la ville, engagée à cette fin par les dames du bureau de la miséricorde qui étaient chargées de cette œuvre. Elles la fournissaient d’argent et de provisions pour le soulagement de ces pauvres, conformément à la coutume de la cité. Avec grand zèle Catherine s’acquittait de tout ce qui lui était confié. Elle portait secours aux malades et aux pauvres, elle nettoyait le mieux possible leurs ordures et leurs saletés.

[…]

Mais elle se donnait à sa tâche de telle manière que tout le soin qu’elle y apportait ne lui enlevait jamais le sentiment de Dieu son doux amour, ni d’autre part, quelle que fût cette occupation intérieure, jamais rien ne fit défaut à l’hôpital. Tout le monde voyait en cela quelque chose de miraculeux. Il paraissait impossible, en effet, qu’une personne si occupée à des affaires extérieures pu ressentir sans interruption un tel goût divin dans son intérieur, comme d’un autre côté, qu’une personne engloutie à ce point dans le feu de l’amour divin se pût occuper d’affaires, avoir la tête à tout sans défaillance, au point de n’oublier jamais rien de ce qu’elle avait à faire.

Chose non moins admirable : elle eut pendant de nombreuses années la charge des dépenses et mania des sommes considérables appartenant à l’hôpital; jamais cependant il ne manqua un denier aux comptes qu’elle rendait. Quoiqu’elle eût consacré toute son activité au service de l’hôpital, jamais elle ne voulut employer à son usage et pour son entretien la moindre chose appartenant à l’hôpital.

[…]

CHAPITRE IX

La bienheureuse avait une si merveilleuse connaissance d’elle-même que cela paraissait presque incroyable à des intelligences humaines. […]

C’est en cet état d’élévation qu’elle disait :

S’il était possible de subir pour l’amour de Dieu autant de tourments qu’en ont souffert tous les martyrs, et en plus l’enfer, — prétendre par là satisfaire à sa justice, serait en quelque sorte faire injure à ce Dieu, en comparaison de l’amour et de la bonté qu’il eut en nous créant, en nous créant de nouveau, en nous appelant par vocation particulière.

Elle ajoutait :

C’est pourquoi je vois clairement que s’il y a en moi, ou en les autres créatures ou dans les saints quelque chose de bien, ceci dépend, en vérité, de Dieu uniquement; si je fais quelque chose de mal, je vois que c’est moi seule qui le fais et que je n’en peux rejeter la faute sur le démon ni sur aucune autre créature, mais l’attribuer seulement à ma propre volonté, à mes penchants, à ma superbe, à mon amour-propre, à ma sensualité et autres semblables mouvements pervers. Si Dieu ne m’aidait, jamais je ne ferais quoi que ce soit de bon. En agissant mal je me vois pire que Lucifer. Tout cela m’apparaît avec une telle évidence que si tous les anges venaient me dire qu’il y a quelque bien en moi, je ne les croirais pas. Car je vois clairement que tout bien est en Dieu seul et qu’en moi, sans la grâce divine, il n’y a pas autre chose que péché.

[…]

Elle disait aussi :

En définitive, qu’une personne puisse parler des choses de Dieu, en avoir le goût, l’intelligence, la mémoire ou le désir, elle n’est pas encore au but. Ce sont là, à vrai dire, des voies et moyens pour y conduire, mais la créature ne peut rien savoir hors ce que Dieu lui donne de jour en jour, elle ne peut rien saisir de plus. En conséquence, qu’elle reste en paix en tout point où elle est menée. Si donc la créature savait les degrés que Dieu veut lui donner en cette vie, elle ne s’apaiserait jamais, mais elle aurait une impatience déterminée et un désir véhément d’avoir bien vite ce dernier degré de perfection que Dieu a disposé de lui accorder. Elle serait comme dans un enfer par le furieux et brûlant désir d’y atteindre.

Et disait cette âme sainte et dévote, brûlée d’amour divin déjà dès le début de sa conversion :

Seigneur je te veux tout entier, parce que je vois en ta lumière éclatante et claire que jamais l’amour ne s’apaise qu’il ne soit arrivé à la dernière perfection. O. doux Seigneur, si je voyais que tu me manquerais seulement d’une étincelle, certainement je ne pourrais vivre.

Elle disait encore :

En y prenant garde par intervalles, je m’apercevais que l’amour dont j’aimais mon doux Amour grandissait de jour en jour. Et chaque fois il me semblait que l’amour avait atteint toute la plénitude qu’il pouvait réaliser. L’amour est ainsi fait qu’il ne peut apercevoir aucune imperfection si minime soit-elle. Mais, ensuite, avec le temps ayant acquis une vue plus claire, je reconnaissais avoir eu beaucoup d’imperfections.

Dans ses propos cette sainte créature employait souvent ces mots :

Douceur de Dieu, Netteté de Dieu, Bonté de Dieu, Pureté de Dieu,

avec d’autres belles expressions de même genre. Elle disait aussi :

Je vois sans mes yeux, je comprends sans mon intelligence, j’éprouve sans aucun sentiment, je goûte sans goût; je n’ai ni forme, ni mesure, de façon que sans voir je vois une telle activité et une vigueur toute divine, à côté de quoi tous ces mots de perfection, de netteté, de pureté, que j’employais d’abord, me paraissent maintenant mensonges et contes en présence de la vérité et de la droiture (divines).

Finalement je ne puis même plus dire : Dieu mien, tout mien, toute chose est mienne (étant donné que tout ce qui est à Dieu me paraît être à moi). Il m’est devenu impossible d’employer pareilles expressions pour quoi que ce soit au ciel ou en terre et je reste ainsi toute muette et perdue en Dieu.

Je ne puis voir aucun bien ni aucune béatitude en aucune créature, à moins que cette créature ne soit totalement annihilée en elle-même et en tout, et tellement submergée en Dieu que Dieu seul demeure dans la créature, et la créature en Dieu. Voilà toute la béatitude que peuvent posséder les bienheureux. Et néanmoins ils ne la possèdent pas. Je veux dire qu’ils l’ont dans la mesure où ils sont annihilés en eux-mêmes et revêtus de Dieu, mais pour autant qu’ils sont dans leur être propre, de façon que certains d’entre eux puissent dire : «Moi je suis heureux», ils ne l’ont pas.

[…]

CHAPITRE X

La vaine gloire ne pouvait pénétrer en son esprit, parce qu’elle possédait la vérité. Elle désespérait d’elle-même et plaçait par suite toute sa confiance en Dieu seul son très doux amour à qui elle s’abandonnait âme et corps, lui disant :

Seigneur fais de moi tout ce que tu veux.

Elle parlait ainsi avec la ferme assurance qu’il ne l’abandonnerait jamais…

[…]

Je ne voudrais pas voir qu’il me soit jamais attribué à moi-même un seul acte méritoire, même si l’on ajoutait l’assurance de ne plus jamais commettre de fautes et d’être sauvée, parce que la vue d’un tel acte me serait comme un enfer. Et quand à mon salut, avoir fait toute seule et par moi un seul acte qui, en tant que mien, aiderait à mon salut en dehors de la grâce divine, ce serait pire qu’un démon, car ce serait vouloir dérober à Dieu ce qui est à lui.

[…]

Elle disait :

Il est impossible que la créature, en tant qu’elle est créature et sans la grâce divine, puisse faire quoi que ce soit de méritoire. Cela n’appartient qu’à la seule grâce qui est Dieu. Il suffit que la grâce soit toujours prête à sanctifier tout ce qu’opère la créature dès qu’elle n’est pas en péché mortel. De la sorte personne ne peut alléguer qu’il lui est impossible de se sauver. Il suffit de vouloir faire le bien et laisser le mal, c’est-à-dire le péché. […]

[…]

Pour conclure, elle disait :

Si je pouvais trouver, par impossible, quelque bien dans une créature quelconque, je le lui enlèverais de force pour tout remettre à Dieu.

Elle ne voulait pas que personne pût penser qu’il y ait quelque chose de bon, hormis en Dieu. […]

CHAPITRE XI

[…]

Elle disait :

La pureté de la conscience ne peut supporter rien, Dieu seul excepté, qui est pur, sans tache et simple. De tout le reste, c’est-à-dire de quelque mal, je ne puis supporter rien, pas même la plus petite étincelle. Cela ne se peut comprendre ni savoir, sinon de qui en fait l’expérience.

C’est pourquoi elle avait toujours à la bouche par habitude ce mot de netteté. Il y avait aussi dans son langage une netteté, une pureté admirables.

[…]

Je vois clairement, de l’œil intérieur, que ce Dieu de douceur aime de pur amour toutes ses créatures.

Il n’a de haine pour rien, le péché seul excepté. Celui-ci lui est opposé à un degré qui ne se peut mesurer ni imaginer. Je dis que Dieu aime de si parfait amour ses créatures qu’il ne se trouve pas et ne se trouvera jamais une intelligence si angélique qu’elle en puisse comprendre la moindre étincelle. Et si Dieu voulait faire qu’une âme le puisse comprendre, il faudrait d’abord qu’il lui fasse un corps immortel. En effet, par notre nature cela ne se pourra jamais comprendre.

Il est impossible par conséquent que Dieu et le péché, si petit soit-il, se trouvent ensemble. Un tel obstacle empêche l’âme de recevoir sa glorification, de même qu’un petit rien que tu aurais dans l’œil t’empêche de voir le soleil.

En conséquence cette âme qui veut et qui doit être en cette vie gardée du péché, et dans l’autre glorifiée par Dieu, il faut qu’elle soit nette, pure et simple, et que de sa volonté rien ne lui reste dont elle ne soit entièrement purifiée par contrition, confession et satisfaction. Car nos actions sont toutes imparfaites, voire fautives en tant qu’elles sont nôtres.

Aussi voyant ces choses comme elles sont à la pleine clarté de l’œil intérieur, il me faut vivre sans moi-même, puisque l’Amour m’a fait connaître à moi-même ce que je suis. Je me connais de telle façon que je ne puis plus être trompée. J’ai abandonné mon moi. Je n’en puis faire aucun cas sinon comme d’un démon et pire encore, si on peut dire. Quand Dieu donne cette lumière à l’âme, à cette lumière elle voit si clairement cette vérité qu’elle ne peut ni ne veut plus agir avec ce moi qui souille toujours toute chose et trouble l’eau claire, je veux dire la grâce de Dieu. Alors elle s’offre et se remet toute à lui, et le Seigneur prend possession de sa créature, la remplit de lui-même à l’intérieur et à l’extérieur, à tel point qu’elle ne peut plus agir sinon autant et de la façon que le veut ce doux Amour. Par l’effet de cette union avec Dieu, l’âme ne lui résiste en rien et ne fait plus d’œuvres que toutes pures, nettes, droites, qui sont suaves, douces et délectables. Dieu leur a enlevé toute difficulté. […]

Je vois en Dieu une telle conformité à la créature raisonnable que si le démon pouvait sortir de ce vêtement de péché, au même instant Dieu se l’unirait, et il ferait ce que le démon voulait se procurer lui-même, — mais ce serait par participation à sa bonté. Je dis la même chose de l’homme. Enlève-lui le péché des épaules et puis laisse faire à la douceur divine. Il apparaît clairement que Dieu semble n’avoir autre chose à faire sinon de vouloir s’unir à nous, au point que par tant d’appels pleins d’amour, il semble risquer de forcer le libre arbitre. Plus l’homme s’approche de Dieu, mieux il voit qu’il en est ainsi, de sorte que je ne sais pas comment l’homme peut vivre s’il voit cela.

CHAPITRE XII

je suis presque forcée de dire que ce doux Seigneur paraît être notre esclave. Si l’homme pouvait voir quel soin Dieu a de l’âme, sans savoir autre chose, il serait stupéfait en lui-même, et serait confondu en considérant que ce Dieu de gloire, en qui est toute l’essence des êtres visibles et invisibles, a tant de souci de sa créature. Et nous, de qui il s’agit, pour profit ou dommage, nous n’en avons cure.

[…]

Et si la mer était toute de feu, vite, vite il s’y engloutirait jusqu’au fond pour éviter ce péché, et il refuserait d’en sortir jamais s’il savait qu’en sortant il verrait en soi un seul péché.

Tout cela paraîtra fort à beaucoup et il en est ainsi. Mais à cette âme ces choses furent montrées comme elles sont en vérité, aussi cette image lui paraissait-elle faible 1. Et elle disait :

[…]

Je vois le moi de l’homme si opposé et si rebelle à Dieu qu’il ne peut l’amener à sa volonté pour ainsi dire que par des leurres. Il faut lui promettre plus qu’il ne doit laisser et lui en donner quelque avant-goût dès cette vie. Dieu agit ainsi parce qu’il voit l’âme si attachée aux choses visibles que jamais elle ne lâcherait un si elle ne voyait quatre à prendre. Et avec tout cela elle cherche continuellement à se dérober, si Dieu ne la retenait à tout instant par quelque grâce intérieure et extérieure; sans quoi l’homme, à cause de son instinct pervers, ne se pourrait conserver. Il est travaillé par le levain du péché originel et du péché actuel; continuellement nos sens par un attrait inné penchent vers les choses terrestres. Comme messire Adam voulut faire sa volonté contre celle de Dieu, ainsi devons-nous prendre pour objet de notre volonté celle de Dieu, qui renverse et détruise notre propre vouloir. Mais puisque de nous-mêmes nous ne savons ni ne pouvons détruire cette volonté propre, à cause de notre penchant mauvais et de notre amour-propre, il sera fort utile de nous soumettre pour l’amour de Dieu à quelque créature, pour accomplir purement et droitement la volonté d’autrui plutôt que la nôtre. Plus on se soumet pour l’amour de Dieu, plus on sera libéré de cette peste maligne de la volonté propre. […]

Parce que Dieu voit cela mieux que nous, il y compatit tellement qu’il ne cesse jamais de nous envoyer quelque bonne inspiration pour nous en libérer. Il ne force pas pour cela notre libre arbitre, mais il l’incline par ses nombreux cheminements d’amour.

Aussi l’âme qui ouvre son intelligence et voit le grand soin que Dieu a d’elle, est forcée de dire : O mon Dieu, il me semble que tu n’as d’autre affaire que de t’occuper de moi. Que suis-je, moi, pour que tu aies tant de soin de moi? […]

CHAPITRE XIII

J’ai eu, disait-elle, une vue qui m’a comblée. Il me fut montré en Dieu la source vive de la bonté. Dieu était d’abord tout en lui seul, sans participation d’aucune créature. Je vis ensuite qu’il se mit à se communiquer à la créature. Il créa cette compagnie angélique, de si grande beauté, pour qu’elle jouît de sa gloire ineffable. Il n’exigeait d’eux autre chose sinon de se reconnaître créatures faites par sa bonté suprême et que leur être procédait tout entier de Dieu, sans qui toute chose se résout en un pur néant. De l’âme, il faut dire la même chose. Elle aussi a été créée et faite immortelle en vue de cette béatitude.

[…]

Aussi personne ne doit s’étonner de ce que je dis. Je comprends que je ne puis plus vivre davantage avec moi-même, il me faut vivre sans moi, c’est-à-dire sans aucun mouvement personnel de volonté, d’intelligence ni de mémoire. Dès lors, que je parle, chemine, marche ou m’arrête, dorme ou mange, que je fasse quoi que ce soit comme en moi-même et par principe personnel, je n’en sais rien et n’en ai nul sentiment, et ces choses sont plus éloignées de moi, c’est-à-dire de l’intime de mon cœur, que le ciel n’est distant de la terre. Si l’une quelconque de ces choses pouvait de quelque manière pénétrer en moi et me donner la satisfaction qu’elles procurent d’habitude, certainement j’en éprouverais dans l’intime de moi-même un tourment intolérable. Il me semblerait revenir en arrière de ce qui doit être consumé, comme il m’a été montré. De cette manière toutes les inclinations naturelles tant de l’âme que du corps vont se consumant.

Je comprends ainsi que tout ce qui est nôtre doit être détruit de façon qu’il n’en reste rien.

[…]

CHAPITRE XIV

[…]

Mais l’amour pur et net ne peut vouloir de Dieu aucune chose, pour bonne qu’elle puisse être, qui ait nom participation. C’est qu’il veut ce Dieu tout entier, tout pur, sans mélange, immense, tel qu’il est. S’il ne lui manquait qu’une toute petite parcelle, il ne pourrait se contenter, mais il se croirait plutôt en enfer. Voilà pourquoi je dis que je ne veux pas d’amour créé, c’est-à-dire d’un amour qu’on puisse goûter, comprendre, dont on puisse se réjouir. Je ne veux pas, dis-je, d’un amour qui passe par la voie de l’intelligence, de la mémoire ou de la volonté. Le pur amour, en effet, est au-dessus de tout cela. Il dépasse tout et s’écrie : Moi je n’aurai de cesse que je ne sois serré et enfermé dans cette divine poitrine où se perdent toutes les formes créées et se perdant elles-mêmes, deviennent divines. De nulle autre façon ne peut se contenter l’amour pur, vrai et net.

J’ai donc décidé, tant que je vivrai de dire toujours au monde : à l’extérieur fais de moi ce que tu veux, mais à l’intime laisse-moi, car je ne puis, je ne veux et je ne voudrais qu’il soit en mon pouvoir de vouloir occuper mon intérieur d’autre chose que ce Dieu seul qui l’a saisi et l’a enfermé en soi, si bien qu’il ne veut ouvrir à personne. Sache que la force qu’il déploie ici est aussi grande que sa toute-puissance. Il ne fait autre chose que de consumer cette humanité, sa créature, au-dedans et au-dehors. Quand elle sera toute consumée, ils sortiront tous deux de ce corps. et ainsi unis ils monteront à la patrie. En mon intérieur je ne puis voir que lui puisque je n’y laisse entrer nul autre et moi moins encore que les autres, parce que c’est à moi que je suis le plus ennemi.

Il m’arrive cependant et il est parfois nécessaire de désigner ce moi, selon l’usage du monde qui ne sait parler d’autre manière; mais quand je me nomme ou suis nommée par d’autres, je dis en moi-même : Mon moi est Dieu, je n’en connais pas d’autre, hors mon Dieu lui-même12. De même quand je parle de l’être. Chaque chose qui a l’existence la tient par communication de la souveraine essence de Dieu. Mais l’amour pur et net ne peut s’arrêter à voir cette communication comme sortie de Dieu et qui soit en elle comme créature, à la façon des autres créatures qui participent plus ou moins à Dieu. Le vrai amour ne peut supporter de ressembler ainsi aux autres créatures, mais avec un grand élan d’amour il dit : Mon être est Dieu, non par simple participation, mais par vraie transformation et annihilation de l’être propre13.

[…]

De là vient que, quand il le peut, Dieu attire à lui le libre arbitre de l’homme par des artifices suaves; s’il y réussit, il le met dans la direction voulue pour le conduire à l’annihilation de son être propre.

Ainsi c’est en Dieu qu’est mon être, mon moi, ma force, mon bonheur, mon bien, ma joie. Ce mien, que je viens de prononcer, je le présente comme mien, parce que je ne puis m’exprimer autrement, mais au fait je ne sais ce que c’est que ce moi, ce mien, cette joie, ce bien, cette force, cette fermeté, ni encore ce bonheur. Je ne puis tourner les yeux sur rien ni au ciel ni sur terre. Si cependant je prononce quelques paroles qui sentent l’humilité, ou la spiritualité, au-dedans de moi je ne sais et ne sens rien, mais j’ai honte de dire tant de mots si peu conformes à la réalité et à ce que j’éprouve en moi.

Je vois clairement qu’en vérité l’homme se trompe en ce monde, en s’occupant de ces choses qui ne sont pas et en leur donnant de la valeur. Et par suite il ne regarde ni n’estime ce qui en vérité est.

Écoute ce que dit à ce propos frère Jacopone dans une de ses laudes qui débute : « Ô amour de la pauvreté.» Il dit ainsi :

«Ce que tu vois n’est pas,

tant est grand ce qui est.

La superbe est au ciel

et l’humilité se damne.»

Il dit : ce qui se voit, c’est-à-dire toutes les choses visibles qui sont créées ne sont pas, elles n’ont pas l’être véritable, tant est grand celui qui est, Dieu, en qui est tout être vrai. La superbe est au ciel, c’est-à-dire la vraie grandeur est au ciel, et sur terre, l’humilité se damne, c’est-à-dire l’affection placée en ces choses créées qui sont basses et viles, n’ayant pas en soi l’être véritable.

[…]

À cet homme superbe Dieu dit :

Ce que tu vois n’est pas,

Tant est grand ce qui est.

C’est-à-dire : aucune chose n’a l’être sinon par union à l’être de Dieu. Ce qui se voit n’est pas, parce que l’être de l’homme ne peut en vérité être appelé «être», mais plutôt «perte d’être», puisqu’il ne participe pas de droit à l’être unique de Dieu.

[…]

Puisque l’homme est d’une si grande dignité de nature par son âme, et fait pour de grandes choses, quand il se tourne vers des choses finies, c’est alors qu’il s’humilie et qu’il avilit la dignité de sa nature. Plus il descend, plus il s’avilit en s’éloignant de l’être infini avec lequel il a si grande conformité de nature. Et parce qu’il s’est humilié en choses de ce genre, il (Jacopone) dit :

Se damne l’humilité.

[…]

En vérité notre esprit est créé pour aimer et jouir, et c’est ce qu’il va cherchant par toutes choses. Il ne trouvera jamais d’apaisement dans les choses temporelles, et cependant il va espérant toujours de l’y trouver. Finalement il se trompe lui-même; il perd le temps si précieux qui lui est assigné pour chercher Dieu le souverain Bien; c’est en lui qu’il trouverait le vrai amour et la sainte jouissance qui l’assouviraient et le rendraient heureux.

[…]

À ce propos je me rappelle ce possédé à qui un religieux commanda de lui dire ce qu’il était. Il cria d’une voix forte : «Je suis ce malheureux privé d’amour.» Il le disait d’une voix si pitoyable et si pénétrante, qu’il me remua tout entière de compassion intime, tant je le comprenais en l’entendant dire : privation d’amour.

CHAPITRE XV

[…]

Dieu a fait l’homme en vue du bonheur, avec tant d’amour qu’on ne peut l’imaginer. Il lui fournit tous les moyens utiles, il le fait avec un amour, une pureté, une rectitude infinis. De tout ce qui est nécessaire, il ne le laisse manquer si peu que ce soit, si grands soient les péchés commis. Il ne cesse jamais de lui envoyer toutes les inspirations, avertissements et châtiments utiles pour le conduire à ce degré de bonheur pour lequel son amour brûlant l’a créé.

[…]

CHAPITRE XVI

[…]

Le mal, je suis bien sûre qu’il est tout entier de moi, mais du bien je n’en puis faire aucun de moi-même, puisque le néant ne peut rien faire de soi.

[…]

Elle disait :

Je ne veux parler de moi ni en bien ni en mal, de peur que mon propre moi ne s’estime être quelque chose.

[…]

Mais quand tu entends parler de toi en mauvaise part, rappelle-toi qu’on n’en pourra dire autant, à beaucoup près, que la réalité vraie. Bien plus, tu n’es pas digne d’être nommée, même en mal, comme si tu valais qu’on prenne garde à toi.

On voyait à cela que toute sa confiance était en Dieu. Elle y était si fortement appuyée, avec une telle assurance qu’il n’était plus, pour ainsi dire, question de foi. Elle se voyait plus assurée dans les mains de Dieu son amour, en qui elle avait placé toute sa confiance, à qui elle avait donné tout le gouvernement d’elle-même, en se blotissant sous le manteau de sa sollicitude et de sa providence, que si elle s’était vue en possession actuelle de tout bien, de tout avantage et de tout bonheur qu’on puisse désirer ou imaginer de posséder en ce monde.

[…]

C’est pourquoi j’ai prié Dieu qu’il ne me permette ni de me réjouir intérieurement ni de me plaindre de quoi que ce soit de créé, afin que ce mauvais moi ne me voie jamais jeter une seule larme. Je l’ai encore prié de s’emparer de tout mon libre arbitre, de telle manière qu’il ne puisse vouloir ce que je veux, mais uniquement ce qui lui plaît. J’ai obtenu tout cela de sa clémence.

[…]

Sache encore que je te méprise à tel point que j’aimerais mieux être sans toi damnée en enfer que par ton moyen posséder Dieu tout entier en moi. C’est qu’il est impossible à une âme pure de souffrir entre Dieu et elle aucun intermédiaire. C’est uniquement tout entier qu’elle le veut, et comme il est, pur et net. Comment donc supporterait-elle un intermédiaire aussi détestable qui pourrait sans droit se glorifier d’une si grande chose? Quoique cela soit impossible, je me sens néanmoins, rien qu’à en parler, toute remuée d’horreur qu’une telle chose puisse seulement se penser.

Mon moi se voyant enfin réduit à un tel sort, ne sut plus que répondre; il se retira tout à fait de ma présence et n’osa plus répliquer.

[…]

Mais comme je voyais que Dieu le tenait toujours en bride, sa vue ne me donnait aucun ennui, ni souci ni travail ni aucune impatience, mais plutôt le contraire. Qui aime la justice est satisfait que les voleurs soient pendus

[…]

Il m’apparaît avec évidence que si je devais redouter quelque chose, ce serait ce moi parce que je le vois si mauvais; mais d’un autre côté le voyant aux mains de Dieu, à qui je m’abandonnais en toute confiance, je n’en eus plus jamais peur; je n’y pensais même plus, je n’en tenais aucun compte, comme si je n’avais rien à faire avec lui.

[…]

CHAPITRE XVII

Cette sainte âme disait :

Quand Dieu veut disposer une âme, pourvu qu’elle lui réponde avec son libre arbitre en se remettant tout entière entre ses mains, il la conduit à toute perfection. C’est ainsi qu’il fit à une âme. Celle-ci, dès qu’elle eut reçu de lui sa disposition interne ne fit plus jamais sa volonté propre; elle restait toujours en son secret intérieur, attentive à la volonté de Dieu. Elle la sentait imprimée en son esprit et en avait une telle assurance qu’elle disait parfois à Dieu : «Pour tout ce que je penserai, dirai et ferai, j’ai confiance en toi que tu ne me laisseras pas faillir.»

En cette âme l’intelligence fut ainsi disposée qu’elle ne chercherait jamais à comprendre quoi que ce soit au ciel ni sur terre, ni même les opérations spirituelles qui la concernaient elle-même. Elle agit ainsi de façon que jamais plus elle ne chercha rien en soi ni en autrui.

Tu pourrais ici poser une question et dire : A quoi donc s’appliquait l’activité de l’intelligence? Je réponds que toutes les puissances de l’âme étaient continuellement actives en Dieu. Quand il y avait quelque chose à faire, à ce moment même qu’il fallait l’accomplir, il lui était donné à connaître ce qu’elle devait faire, et aussitôt après la porte se refermait.

Quant à la mémoire, elle n’aurait pu l’expliquer davantage, parce que rien ne lui restait, comme si elle était sans capacité de se souvenir ni de comprendre. Cela ne se produisait pas en forme de discours humain. Comme elle était toute en acte, elle voyait et agissait du même coup. On se rendait compte facilement que c’était Dieu qui agissait, tandis qu’elle restait tellement absorbée qu’elle n’avait ni temps ni lieu, ni volonté ni liberté de se tourner d’un autre côté que celui où Dieu subitement la tournait. Elle ne pouvait considérer autre chose sinon ce que Dieu d’un instant à l’autre lui proposait. De cette façon elle était tout attentive à ses actes au moment où elle avait à les faire. Passé ce moment, le souvenir lui passait aussi. Tout comme si elle n’avait pas été la même qui avait agi, il ne lui en demeurait rien.

Même phénomène dans le sentiment, que l’Amour lui enleva dès le principe, au point qu’elle ne pouvait avoir d’affection à nulle chose créée ou incréée, ni en Dieu même pour ce qui est sentiments, visions, goûts et satisfactions spirituels. Elle voyait les autres faire grand cas de ces choses; elle, au contraire, les avait en horreur et les fuyait autant qu’elle pouvait. Mais plus elle les voulait fuir et plus elle en était comblée.

[…]

Cette rectitude de volonté la tenait sur ses gardes, toujours renfermée en Dieu, au point que ne pouvaient s’insinuer les illusions, imaginations, inspirations ni aucune lumière, rien qui n’eût pas été immédiatement en Dieu.

Après que Dieu lui eut déchargé les épaules de son moi, l’esprit se trouva tout dégagé et apte à faire de grandes choses. L’instinct d’amour que Dieu lui avait donné dès qu’elle se vit séparée d’elle-même, se trouva si dégagé et d’une telle puissance et grandeur qu’il n’y avait lieu, en dessous de Dieu, où il pût trouver repos. Alors Dieu, voyant cette âme ainsi disposée et préparée, lui jeta du ciel le bout de ce lien très saint de l’amour pur, net et droit, par lequel il la tenait continuellement occupée en lui. Elle aussitôt, comme il descendait, lui répondait aussi, c’est-à-dire en pureté. car son moi ne pouvait le toucher, le voir ni l’entendre d’aucune façon. Elle laissait courir l’eau claire comme elle descendait de la source vive. Et par le moyen de cet amour, à cause de sa grande pureté, elle découvrait toute paille fût-ce la plus menue, qui à ses yeux pouvait lui faire tort. Et si elle avait pu expliquer l’extrême gravité du moindre empêchement, les cœurs de diamant seraient, de terreur, tombés en poussière.

CHAPITRE XVIII

[…]

Je ne veux pas d’un amour qui soit pour Dieu ni en Dieu; je ne puis souffrir ce mot de pour, ni celui d’en, parce qu’ils indiquent à mes yeux quelque chose qui pourrait être intermédiaire entre Dieu et moi. C’est ce que l’amour pur et net ne peut supporter, à cause de sa souveraine pureté et netteté. Cette pureté et netteté d’amour est aussi grande que Dieu même puisqu’il est son être propre.

[…]

Chaque jour je sens qu’on m’enlève des brins de paille. Ce pur amour les rejette tous. Il s’y applique avec grand zèle, ses yeux pénétrants découvrent les moindres imperfections cachées, qui aux yeux d’un autre amour paraîtraient des perfections. De ce travail Dieu se charge, l’homme ne s’en avise pas. Il ne peut discerner ces imperfections, pour cette raison aussi que s’il les apercevait il n’en pourrait supporter la vue. Dieu lui montre toujours son travail achevé comme s’il n’y restait plus aucune imperfection, mais par ce moyen il ne cesse de les lui enlever, bien qu’elles soient inconnues à toute intelligence.

Et puisque, comme on dit, les cieux ne sont pas purs devant Dieu, il faut comprendre qu’une telle pureté ne peut être discernée que par une lumière surnaturelle. Sans que l’homme s’interpose, elle y travaille à sa manière et purifie toujours davantage le vase, qui se voit toujours et paraît à lui-même parfaitement purifié. Dieu agit en cela de façon cachée. La raison en est que l’homme qui est tout donné aux mains de Dieu, ne veut et ne peut vouloir en soi autre chose que la vertu et la perfection de Dieu. Comprenant quelle est aux yeux de Dieu la gravité d’un seul fétu d’imperfection, s’il en apercevait en soi, si opposés à Dieu et si nombreux, comme Dieu de jour en jour les y découvre et les arrache, il serait impossible que de désespoir il ne tombe pas en poussière. C’est pourquoi Dieu les lui enlève peu à peu sans que l’homme s’en aperçoive. Aussi longtemps que nous sommes en cette vie présente, sa douce bonté ne fait pas autre chose en nous.

Quand ce Dieu aimant nous appelle hors du monde, il nous trouve pleins de vices et de péchés; d’abord il nous donne le goût de la vertu, puis il nous excite à la perfection, ensuite par grâce infuse il nous conduit au véritable anéantissement, et enfin à la vraie transformation.

Dieu conserve ce bel ordre pour mener l’âme dans la voie. Mais quand l’âme est annihilée et transformée, alors elle n’agit plus, ne parle plus, reste sans vouloir, sans sentiment à l’intérieur et à l’extérieur qui puisse la mouvoir. En toute chose, c’est Dieu qui la dirige et qui la guide sans l’aide d’aucune créature.

L’état de cette âme à ce stade est un sentiment d’une telle paix et d’une telle tranquillité, qu’il lui semble être toute immergée de cœur et d’entrailles, à l’intérieur comme à l’extérieur, dans une mer de très profonde paix. Elle n’en sort jamais, quoi qu’il puisse lui arriver en cette vie; elle se tient immobile, imperturbable, impassible, tellement qu’elle n’éprouve, lui semble-t-il, dans son humanité et dans son esprit, à l’intérieur et à l’extérieur, rien autre chose qu’une paix souverainement douce. Elle est si remplie de cette paix que si on lui comprimait les chairs, les nerfs et les os, on n’en exprimerait que de la paix.

[…]

Plus j’avance, mieux je vois chaque jour que la fin pour laquelle l’homme est fait n’est autre certainement que d’aimer et se réjouir dans ce saint et pur amour.

C’est pourquoi quand l’homme est parvenu par grâce à ce port désirable du pur amour il ne peut plus faire autre chose, quoi qu’il veuille et s’efforce là-contre, qu’aimer et se réjouir. Cette grâce que Dieu fait à l’homme est si admirable et tellement au-dessus de tout désir et de toute pensée humaine que sans nul doute, dès cette vie présente, il se sent déjà participant de la gloire bienheureuse.

CHAPITRE XIX

Un jour un frère prêcheur — soit qu’il parlât ainsi pour l’éprouver, soit par quelque fausse présomption, comme il arrive souvent — lui dit qu’il était plus apte qu’elle à l’amour.

[…]

Quand il eut longuement parlé sur ce thème, il vint à la bienheureuse Catherine une ardente flamme de ce pur amour incapable de supporter dans son zèle pieux le thème qu’il développait. Elle en eut le cœur tout enflammé, se dressa debout avec une telle ferveur qu’elle paraissait hors d’elle-même, et elle lui dit :

Si je croyais que votre habit pût me faire grandir seulement d’une étincelle d’amour, je vous l’arracherais n’importe comment s’il ne m’était pas accordé de l’avoir autrement. Qu’ensuite vous ayez plus de mérites que moi par votre renoncement fait pour Dieu et par l’organisation de la vie religieuse, qui vous donne de continuelles occasions de mérite, je l’accorde. Mais ce n’est pas cela que je cherche, tout cela je vous le laisse. Mais que je ne puisse l’aimer autant que vous, jamais, et d’aucune façon vous ne me le ferez admettre.

Elle disait cela avec tant de ferveur et de force que ses cheveux se dénouèrent et en tombant se répandirent sur ses épaules. Elle paraissait transportée hors d’elle-même par le feu de son zèle, mais avec une telle décence, une telle grâce que tous les assistants en étaient dans l’admiration, édifiés et contents. Elle ajoutait :

L’amour ne peut être entravé, et s’il l’est, ce n’est pas cet amour-là tout pur et tout net.


[…]

Elle était un jour fort affligée et tourmentée par son humanité qui aurait voulu, pour soutenir une vie affaiblie et infirme, user de choses licites et permises dont elle jugeait que par nature et nécessité elle ne devait pas être privée. Dieu lui fit entendre intérieurement connurent elle devait faire. Il lui disait ainsi :

Je ne veux pas que jamais plus tu tournes les yeux sinon vers l’amour, et je veux que là tu te fixes, et garde-toi de t’en détourner pour quelque changement qui survienne en toi ou en d’autres, à l’intérieur ou à l’extérieur. Décide-toi à être comme morte à toute autre chose, parce que celui qui a confiance en moi ne doit pas douter de soi.

C’est pourquoi je te notifie que tout cela : raisons, pensées, hésitations, doutes que l’homme peut avoir à l’égard de l’esprit, tout cela procède de la détestable racine de son moi.

Cela arrive principalement à ceux qui sont tirés par le pur amour, parce que celui-ci veut traverser et dépasser toutes les pensées humaines. Il ne veut s’arrêter ni à la raison ni au jugement de l’homme; il ne veut vivre ni dans l’âme ni dans le corps d’après leur nature, mais veut agir en tout au-dessus du pouvoir de cette nature. Quand parle le pur amour, il parle toujours au-dessus de la nature; tout ce qu’il fait, tout ce qu’il pense, tout ce qu’il dit est toujours au-dessus de la nature. Par là se peut comprendre pourquoi il ne peut être entravé, moins encore vaincu, cet amour pur qui n’est autre que Dieu.

Les empêchements qui peuvent se présenter, viennent tous de cette nature qui tient l’homme en servitude, tandis qu’elle s’inquiète beaucoup plus d’elle-même que de l’esprit. Mais quand Dieu sépare de l’esprit la partie inférieure de l’homme, alors l’esprit est tout à fait libre et agit en tout sans crainte et sans attention à rien. Sa liberté est d’une telle excellence et d’une telle dignité que si elle se voyait entravée par une paille minuscule, pour l’enlever elle tiendrait pour rien n’importe quelle souffrance.

CHAPITRE XX

[…]

Mais Dieu veut que la foi ait son mérite, et non que l’homme fasse le bien par propriété. Il va le menant petit à petit. Il lui donne une connaissance toujours proportionnée à la capacité de la foi. Il l’amène ensuite à une lumière si vive sur les choses d’en haut par la claire et certaine connaissance qu’il en reçoit dès cette vie, que dans un homme illuminé à ce point et rempli des joies célestes semble défaillir la foi. Quand il en éprouve la douceur, quoique soit peu de chose ce qui est accordé ici-bas, il en demeure stupéfait et ne comprend pas que tous les hommes ne se mettent pas en quête de tant de douceur et de suavité.

D’autre part si l’homme savait ce qu’il devra subir plus tard, s’il vient à mourir dans l’infortune du péché, je m’assure que dans la peur qu’il en aurait, il se laisserait non seulement tailler, mais hacher menu et revenir à la vie, et se laisser hacher de nouveau, et ainsi jusqu’au jour du jugement et au-delà, si c’était possible, plutôt que de commettre un seul péché. Mais Dieu ne veut pas que l’homme laisse de mal faire par peur, parce que s’il était envahi par la crainte jamais l’amour n’y pourrait entrer. Il veut que ce soit seulement par amour. Aussi ne lui accorde-t-il pas de voir un si épouvantable spectacle. Cependant il en montre quelque chose à ceux qui sont revêtus de son amour pur et si absorbés en lui que la crainte ne peut plus pénétrer en eux. La lumière de l’amour, en effet, pénètre partout, jamais une porte ne lui est fermée, elle voit au ciel et sur terre plus de choses que la langue n’en peut exprimer. Ainsi Dieu l’attire par des stratagèmes de douceur et des voies suaves. Voilà comment il agit avec qui se laisse conduire par foi, qui reconnaît la main toute bonne de Dieu et ne la refuse pas, mais au contraire la prend et la tient fortement et la suit «comme une jument» (PS., 72, 23).

[…]

CHAPITRE XXI

Cette bienheureuse, illuminée par la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde (Jean, 1, 9), voyait intérieurement les merveilles que le Dieu amour accomplit dans une âme qui se donne à lui généreusement tout entière. D’où elle voyait comment est fait l’amour net et pur qui se répand dans l’âme. À le considérer si pur, si droit, si net, elle comprenait qu’il n’est autre que Dieu même, qui est amour béatifiant, et rien autre chose, c’est-à-dire sans autre cause que lui-même. Et ce pur amour est de telle nature qu’il ne peut faire autre chose que d’aimer. Il rejaillit plus ou moins dans la créature, dans la mesure où le sujet est capable de recevoir la grâce, et selon la droiture avec laquelle il s’adapte à la conformité de cet amour. Il faut en effet que l’amour réponde à l’amour, et à égalité. Si cette égalité venait à manquer, ce ne serait pas le vrai et pur amour. Il serait contaminé d’amour-propre, qui est si contraire au pur amour que rien ne peut l’être davantage. L’âme ne peut trouver de repos tant que les eaux qui sortent d’elle ne soient aussi claires qu’elles lui arrivent de la source divine. Voilà le sentiment dont il est dit qu’en cette vie c’est un goût de vie éternelle.

[…]

Aussi disait-elle :

Si grand était le sentiment que je goûtais dans cette douce union qu’il n’y a pas à s’étonner si j’étais hors de moi; je ne voyais rien sinon Dieu seul, sans moi et hors de moi. Cette vue cause une telle absorption qu’on ne peut voir ni vouloir ni goûter autre chose. Notre être tant du corps que de l’âme reste comme une chose morte sans agir ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Quel besoin y a-t-il de parler en tant de mots d’une chose à ce point hors de mesure et inexprimable? De sa grandeur et de son excellence je me sens incapable de rien dire.

[…]

CHAPITRE XXII

[…]

La foi, il me semble l’avoir totalement perdue; l’espérance est morte, parce qu’il me semble avoir et tenir avec assurance ce qu’autrefois je croyais et espérais. Je ne vois plus d’union, parce que je ne sais et ne puis plus rien voir que Dieu seul, lui seul, sans moi. Je ne sais où j’en suis, je ne cherche pas à le savoir et ne voudrais pas en apprendre quelque chose. Je suis ainsi placée et submergée en la fontaine de son immense amour, comme si j’étais au fond de la mer sous toutes les eaux, et que d’aucun côté je ne puisse toucher ni voir ni ouïr rien d’autre que l’eau. Ainsi je suis noyée en ce doux feu d’amour dont je ne puis rien comprendre de plus, sinon que c’est tout amour.

[…]

CHAPITRE XXIII

[…]

Tu me commandes d’aimer mon prochain, et moi je ne puis aimer que toi ni admettre aucun mélange avec toi. Comment ferai-je donc?

À quoi il lui fut répondu intérieurement :

«Celui qui m’aime, aime encore tout ce que j’aime. Il suffit que pour le salut du prochain tu sois prête à lui faire à l’âme et au corps tout ce qui serait nécessaire. Cet amour est sûr parce qu’il est dégagé de la sensibilité puisque le prochain est aimé non en lui, mais en Dieu.»

Et parlant de cet amour pur, elle disait :

Avant que Dieu créât l’homme, l’amour était pur et simple sans avoir aucun regard de propriété, parce qu’il n’y avait pas où regarder. Quand Dieu donc créa l’homme, il ne se décida pas pour autre chose que son pur amour. Pour faire une créature si belle et si grande, avec tout ce qui la concerne, il n’eut d’autre motif ni d’autre but que son pur et simple amour lui-même. C’est pourquoi, de même que cet amour ne néglige rien, quelque avantage ou désavantage qu’il y rencontre, et ne vise à autre chose, sans aucun détour, qu’à la nécessité et à l’unité de l’aimé, ainsi l’amour de l’aimé doit retourner vers celui qui l’aime de la même manière et sous la même forme qu’il est venu vers lui. Dès lors cet amour qui n’a de regard pour rien sinon pour l’Amour ne peut avoir peur de rien, puisqu’il n’a pas de regard pour son propre moi.

Elle disait encore :

Non seulement l’amour pur ne peut sentir la peine, mais il ne peut comprendre ce que c’est que peine ou tourment, fut-ce comme ceux de l’enfer ni penser à ceux qui lui en feraient. S’il lui était possible d’endurer toutes les peines au degré qu’endurent les démons et les damnés, il ne pourrait jamais dire que ce sont des peines. C’est que quand il se rendrait compte de la peine et en sentirait la morsure, il serait par le fait même hors de cet amour. Le vrai et pur amour a tant de force qu’il se tient toujours fixé et immobile en celui qui l’aime; il ne laisse jamais la liberté de voir ou entendre autre chose que le pur amour. En vain s’efforce qui voudrait lui faire remarquer les choses du monde. Il reste immobile et immuable en son amour, tel qu’un mort.

[…]

CHAPITRE XXIV

[…]

C’est pour cela qu’elle disait :

Ceux qui voient combien importe l’œuvre spirituelle, c’est-à-dire combien importe l’offense de Dieu ou sa grâce, ne peuvent tenir compte d’autre souffrance ni d’autre enfer que cette offense. À leurs yeux toutes les autres peines que l’on peut endurer en cette vie, en comparaison de celle-là, sont des soulagements. À l’opposé, tout ce qui est en dessous de Dieu avec apparence de bien, en comparaison peut s’appeler mal. Mais je sais bien que celui qui n’en fait pas l’expérience l’entendra malaisément.

D’un autre côté, je ne puis comprendre que l’homme soit aveugle à ce point. Comment ne voit-il pas que tout ce à quoi Dieu ne correspond pas, tout ce que Dieu ne soutient de sa grâce, n’est que peine, chagrin, amertume, colère, mélancolie, tristesse, malheur, même en cette vie?

[…]

Quand j’ai eu cette vue qui m’a fait voir combien importe l’ombre d’un tout petit acte contre Dieu, je ne comprends pas comment je n’en suis pas morte. Je dis alors : Je ne m’étonne plus que l’enfer soit si horrible, puisqu’il est l’effet du péché. (…) Cette vue que j’en ai eue, en effet, toute petite et qui ne dura qu’un instant, si elle avait duré un peu plus, mon corps, eût-il été de diamant, aurait été réduit au néant.

Pour conclure, tout ce que j’en ai dit me paraît mensonge à côté de ce que j’en ai saisi dans mon esprit quand je faillis mourir de cette vue rapide. Tout mon sang se glaçait par tout mon être et ma défaillance fut telle que je croyais trépasser. Mais la bonté de Dieu a voulu de plus que je puisse le raconter.

[…]

CHAPITRE XXV

[…]

Elle disait :

Cet amour-propre, quand il est dans sa vraie nature est ainsi fait : D’abord il n’a cure du dommage de l’âme et du corps, ni du prochain, ni de la renommée, ni des biens personnels ou d’autrui. Pour satisfaire sa propre volonté il est cruel à lui-même et aux autres; il refuse de céder pour aucune opposition qui se puisse imaginer. Quand l’amour-propre a décidé de faire quelque chose, il ne change ni pour flatteries ni pour menace de malheurs si grands qu’ils soient. Pour faire sa volonté il n’a cure de servitude, d’esclavage, ni de pauvreté, de déshonneur ni de maladie, de purgatoire, de mort ou d’enfer. De tout cela il ne voit et ne comprend l’importance, car il est aveugle.

Si tu lui disais : Laisse ton amour-propre et tu gagneras de l’argent, tu vivras en santé, tu auras en ce monde tout ce que ton cœur pourra désirer et ensuite tu iras certainement en paradis, — il rejette tout cela, parce que son cœur ne peut apprécier d’autre bien ou d’autre mal temporel ou éternel, que celui qu’il porte imprimé par amour-propre. De tout le reste il fait fi et le tient pour rien.

[…]

Elle disait encore :

Et de même que l’amour-propre ne peut savoir ce que c’est que l’amour nu, ainsi l’amour nu ne peut comprendre comment, dans ce qu’il connaît en vérité, il y ait ou puisse y avoir de la propriété. Il ne voudrait à aucun prix qu’il existe une chose qu’il puisse dire sienne. La raison en est que cet amour nu voit toujours la vérité et même ne peut voir autre chose. Or la vérité est, de sa nature, communicable à tout le monde, elle ne peut appartenir en propre à personne. L’amour-propre, au contraire est à lui-même un empêchement, il ne peut ni croire ni voir la vérité. Et même, s’il croit la posséder, il la tient pour ennemie, une étrangère lointaine et inconnue.

Mais l’amour-propre spirituel est beaucoup plus subtil et dangereux que l’amour-propre corporel, Son poison est très pénétrant; fort peu s’en gardent, car il se cache beaucoup mieux sous une grande subtilité, c’est-à-dire sous couleur de sainteté, de nécessité, quelquefois de charité, de compassion et sous une infinité d’apparence dont il se couvre. En voulant les dénombrer, il me semble voir une plage immense de sable, et le cœur me manque rien qu’à y penser.

[…]

S’il en est ainsi, je ne vois à cette maladie si incurable d’autre remède que Dieu même. S’il ne nous en guérit pas ici-bas par sa grâce, il nous la fera purger plus tard, à nos dépens, au purgatoire. Il est en effet indispensable, avant de pouvoir contempler la pure face de Dieu, que nous nous purifiions de toute notre souillure jusqu’à ce que nous soyons rendus purs et sans tache.

[…]

Ceci est un des effets du divin amour. Il met l’homme dans une telle liberté, une telle paix et un tel contentement, qu’il lui semble être en paradis dès cette vie. Il demeure si fermement fixé et attentif en cet amour, qu’il ne peut parler d’autre chose, ni penser à autre chose, ni vouloir autre chose, ni faire d’aucune créature plus de cas que si elle n’existait pas.

Ce divin amour est notre vrai et propre amour, il nous sépare du monde et de nous-mêmes et nous unit à Dieu, et quand cet amour divin se répand dans nos cœurs, à quoi peut-il encore s’arrêter en ce monde ou en l’autre?

[…]

Pour finir on peut connaître par l’expérience de chaque jour que l’amour de Dieu est notre repos, notre joie et notre vie. L’amour-propre est au contraire une tension continuelle et une tristesse, notre mort en cette vie et en l’autre.

CHAPITRE XXVI

Cette sainte âme disait :

Je vois trois moyens que Dieu emploie pour arriver à purger la créature. Le premier, quand il lui donne un amour nu de telle sorte qu’elle ne puisse plus vouloir — à supposer qu’elle veuille — ni voir autre chose que cet amour. Cet amour est à ce point dépouillé et net qu’il lui fait voir toutes les broutilles de l’amour-propre. Établie dans cette vue véritable, l’âme ne peut plus être abusée par son propre moi. Celui-ci est réduit à désespérer de lui-même à tel point qu’on ne peut rien lui dire qui soit capable de le réconforter, quelle qu’en soit son envie. En conséquence, l’amour-propre se consume peu à peu, puisqu’il faut bien que meure celui qui ne se nourrit pas. Et malgré cela, si grandes sont l’étendue et la malignité de cet amour-propre qu’il accompagne l’homme presque jusqu’à la fin de sa vie.

De cela je m’aperçois bien, moi, puisque de temps en temps je sens mourir en moi beaucoup de penchants qui d’abord paraissaient bons et parfaits. Une fois qu’ils ont été consumés, je comprends qu’ils étaient dépravés et imparfaits, selon le degré de mon infirmité spirituelle et corporelle que je ne voyais pas et que je croyais ne plus avoir. Il est donc nécessaire d’acquérir une vue si fine que tout ce qui d’abord paraissait parfait devienne et à la fin se découvre imperfection, vol et malheur. Tout cela se découvre et se distingue au miroir de la vérité c’est-à-dire de l’amour pur, qui montre tout ce qui auparavant paraissait droit.

La seconde manière que j’ai vue, et qui me plaît beaucoup plus que la précédente, c’est quand Dieu donne à l’homme un esprit absorbé en grande peine, par quoi il lui fait voir ce qu’il est en vérité, c’est-à-dire combien il est vil et abject. Cette vue le tient continuellement en excessive privation de toute chose qui puisse avoir saveur de bien, de sorte que le moi ne trouve plus à se nourrir d’aucune façon. Ne pouvant se nourrir (ayant au contraire la vue continuelle de ce moi si mauvais qu’il n’y peut rien entrer de bon) force est bien qu’il se consume. Il doit finalement reconnaître que si Dieu n’y met la main en lui donnant son être divin par quoi lui sera enlevée cette vue si déplaisante, jamais, jamais il ne sortira de cet enfer qu’il porte en soi.

Quand Dieu ensuite, à cette vue de totale désespérance de soi ajoute la grâce de l’enlever, alors l’âme demeure en grande paix et consolée.

Le troisième moyen est encore plus excellent que les précédents. C’est quand Dieu donne à la créature un esprit tout absorbé en lui, de telle façon qu’elle ne sait penser à autre chose, à l’intérieur ou à l’extérieur, que ce Dieu même. De tout ce qui la concerne, quelles que soient ses affaires et occupations elle ne peut rien penser ni faire cas, sinon pour autant que l’exige l’amour de Dieu. Aussi paraît-elle une chose morte au monde, parce qu’elle ne peut se satisfaire en rien et ne sait ce qu’elle veut au ciel ni en terre. Il lui vient en même temps une telle pauvreté d’esprit qu’elle ne sait ce qu’elle fait ni ce qu’elle a fait et ne pourvoit à ce qu’elle aurait à faire en quoi que ce soit, quant à Dieu et quant au monde, pour elle-même et pour le prochain. C’est que Dieu ne lui donne aucune vue qui la nourrisse, mais il la tient contre lui en union et en suave fusion. En cet état l’âme est riche et pauvre à la fois, ne peut rien s’approprier ni se nourrir de rien. Il faut donc qu’elle se consume, qu’elle reste à la fin perdue en elle-même et qu’ainsi elle se retrouve en Dieu. Elle était en lui déjà sans doute, mais ne savait comment elle y était.

Il y a encore la voie de la vie religieuse dont je ne dirai pas plus, parce que tous de toute façon doivent passer sous l’une ou l’autre de ces trois voies susdites, et aussi parce que d’autres en ont traité au long et au large.

CHAPITRE XXVII

[…]

Cette âme avait sans cesse de tels élans du cœur et de si grande force qu’elle en tombait souvent malade. On la soignait comme pour une maladie corporelle, alors que son mal était feu de l’esprit, on lui appliquait des ventouses pour faire respirer le cœur et lui rendre la parole. Mais cela servait de peu. Elle avait des suffocations violentes, elle perdait la parole, on la croyait proche de mourir. Comme on ne discernait pas l’opération divine, on lui donnait des remèdes qui lui faisaient du tort. Très obéissante, elle les prenait. On comprit ensuite que Dieu était l’auteur de ces choses. On se mit à laisser passer les assauts divins le mieux possible sans médecine, on se contentait de la soutenir en l’entourant de soins et de vigilance.

Par suite de ces élans elle avait très souvent au cœur un si grand feu qu’il lui devenait impossible de parler, ou si doucement qu’on l’entendait et la comprenait à peine. On ne savait que faire pour la soulager; ses dévots qui l’entouraient en restaient interdits. Elle disait :

En ce moment je sens mon cœur réduit en poussière, je me sens consumer d’amour.

Alors pour soulager son humanité, elle se retirait seule dans une chambre, s’y jetait à terre de tout son long et criait :

Amour, je n’en puis plus!

Elle restait ainsi, poussant de grandes plaintes, se tordant comme une couleuvre et jetant de grands soupirs au point d’être entendue de tous ceux de la maison. Il fallait bien pour la garder en vie, qu’on usât de toute sorte de remèdes selon l’humanité pour soulager son esprit de ce feu intérieur. Oh! que de fois il fallut recourir à ces remèdes, car on voyait clairement qu’autrement elle n’eût pu le supporter. Elle disait qu’il lui semblait quelquefois avoir l’esprit sous la meule qui lui écrasait l’âme et le corps. Souvent aussi elle se promenait au jardin et parlait aux plantes et aux arbres, en leur disant :

N’êtes-vous pas aussi des créatures, œuvre de mon Dieu? Et vous, ne lui êtes-vous pas obéissantes?

Elle se répandait en beaucoup de propos semblables, elle arrivait à obtenir quelque réconfort, répétant cela pendant un certain temps, soupirant avec tant de force qu’on l’entendait sans qu’elle s’en rendît compte. Quand elle s’en apercevait ou qu’elle voyait quelqu’un, aussitôt elle se taisait et à qui la cherchait elle répondait avec à-propos d’après l’ordre des choses de la vie humaine.

CHAPITRE XXVIII

[…]

Elle disait souvent :

Si je mange ou bois, si je vais ou reste, si je parle ou me tais, si je dors ou veille, si je vois, entends ou pense, si je suis à l’église, à la maison ou sur la place publique, si je suis malade ou en santé, si je meurs ou ne meurs pas, à toute heure et à tout moment de ma vie, je veux que tout soit en Dieu et pour Dieu dans le prochain. Et même je voudrais être incapable de vouloir, de faire, ou penser ou parler excepté ce qui est la volonté de Dieu; et la part en moi qui s’y opposerait, je la voudrais réduite en poussière et répandue au vent.

[…]

CHAPITRE XXIX

[…]

Elle disait à ses amis.

Si tu as peine ou consolation, si grandes qu’elles soient, n’en dis rien sinon à ton confesseur, parce que cette absorption que tu éprouves en ton esprit vient peut-être de Dieu; elle te garde de quelque défaut que tu commettrais si tu n’étais ainsi absorbé.

Elle voyait que tout est nécessaire de ce que Dieu nous envoie d’épreuves, lui qui n’a d’autre intention que de consumer tous nos mauvais penchants, tant au-dehors qu’au-dedans. Elle voyait que toutes les vilenies, injures et mépris, la maladie, 1 a pauvreté, l’abandon de la part des parents et des amis, les tentations du démon, les confusions et tout ce qui va contre notre humanité, tout cela nous est souverainement nécessaire. Par leur moyen nous pouvons combattre nos penchants mauvais, les vaincre, les éteindre jusqu’à n’en faire plus aucun cas. Et même, aussi longtemps que les adversités nous paraîtront amères, tant qu’elles ne nous seront pas devenues douces pour Dieu, nous ne pourrons contracter avec lui cette union. Si quelqu’un craint donc qu’il puisse lui arriver une chose bonne ou mauvaise capable de le séparer de l’amour de Dieu, c’est un signe qu’il n’est pas encore fort dans la vraie charité. C’est pourquoi l’homme ne devrait rien craindre, hormis l’offense de Dieu. Il faut que tout le reste, en comparaison, lui soit comme chose qui n’est pas et ne peut jamais être, et ceci vaut même de l’enfer avec tous ses démons et ses tourments.

[…]

Elle gardait son esprit purgé de tout empêchement de chose créée, au point que lorsqu’elle avait à faire quelque fonction qui réclamât l’attention de l’esprit, elle l’expédiait le plus lestement qu’elle pouvait. Elle avait purifié ses affections et noyé tous les sentiments de l’âme et du corps et demeurait dans une telle paix, une telle union, avec un tel feu d’amour, qu’elle paraissait toujours comme hors d’elle-même.


Elle disait en ce sens :

Dieu s’est fait homme pour me faire Dieu; je veux donc devenir tout entière Dieu par participation.

Elle disait encore qu’il lui semblait recevoir de Dieu dans son âme un continuel rayon d’amour qui les liait l’un à l’autre par un fil d’or dont elle ne craignait pas qu’il se rompe jamais. Cela lui avait été donné dès le début de sa conversion; par suite toute crainte servile et mercenaire lui avait été ôtée, en sorte qu’elle n’avait plus peur de perdre Dieu. Au contraire son doux Seigneur lui donnait tant de confiance que lorsqu’elle était attirée à demander quelque chose qu’il voulait lui donner, il lui était dit dans l’esprit : «Commande, parce que l’Amour le peut faire.» En retour elle obtenait tout ce qu’elle demandait avec toute l’assurance imaginable.

[…]

Elle disait encore :

L’amour de Dieu est proprement l’amour de nous, puisque nous sommes créés par cet Amour, mais l’amour de toute autre chose se doit appeler exactement haine de nous-mêmes, attendu qu’il nous prive de notre propre amour qui est Dieu. Aime par conséquent qui t’aime, c’est-à-dire Dieu; laisse qui ne t’aime pas, c’est-à-dire, toute autre chose en dessous de Dieu, puisque toutes ces choses sont ennemies de ce vrai Amour.

[…]

CHAPITRE XXX

[…]

À y voir tant d’amour pour nous, un autre amour pour lui rejaillirait en nous. En cet amour on ne pourrait voir ni peine ni dommage en tout ce qui vient de lui. Celui qui serait en enfer avec cette vue ne pourrait souffrir, parce que l’âme amoureuse ne craint aucune souffrance et ne tient compte de rien excepté l’offense de Dieu. Et pour cette raison elle dit qu’elle serait plus contente d’être en enfer que d’être Dieu dans son paradis, si c’était possible, plutôt que de faire ou penser chose si petite qu’on veut contre le bon plaisir de Dieu; de tout le reste elle n’a cure, L’amour ne peut consentir non seulement à commettre l’offense, mais pas même à la voir.


[…]

Elle disait donc :

Je vois les portes du paradis ouvertes de la part de Dieu à qui veut entrer. Dieu est la souveraine miséricorde, il se tient les bras ouverts pour nous recevoir en sa compagnie. Mais je vois clairement qu’en cette divine essence, il y a une telle netteté et une telle pureté qu’il est impossible de l’imaginer si peu que ce soit. En conséquence, un homme qui aurait en soi une imperfection pas plus grande qu’une patte de mouche se jetterait en mille enfers plutôt que de paraître devant Dieu avec cette imperfection. Aussi l’âme voyant que le purgatoire a été constitué par disposition divine pour purger ces imperfections, s’y plonge. Elle voit en cela une grande miséricorde.

[…]

CHAPITRE XXXI

[…]

Elle disait donc, dans cette ferveur et cette lumière :

Tu verras que Dieu veut tout ce que nous voulons, nous; il ne vise pas à autre chose qu’à notre utilité spirituelle. Mais l’homme dans son imperfection, ne voit pas cela. Plus il se conforme au divin vouloir, plus il se dépouille de son imperfection, plus aussi il s’approche de la perfection, En conséquence, quand il en vient à ne plus pouvoir s’écarter de la divine volonté, alors il devient tout parfait, tout uni et transformé au doux Seigneur.

[…]

À un esprit humilié, disait-elle, Dieu donne une lumière surnaturelle par laquelle il voit plus de choses et de beaucoup plus élevées qu’il ne pouvait auparavant. Il les voit avec plus de certitude et plus de clarté, sans hésitation aucune. Il ne procède plus par degrés distincts, ni peu à peu, mais il lui est donné en un instant par une nouvelle lumière d’en haut tout ce que Dieu veut qu’il sache. Il le sait avec tant de certitude qu’il serait impossible de l’amener à croire autre chose. Il ne lui est montré rien de plus qu’il n’en a besoin pour lui-même ou pour les autres, selon ce qui est nécessaire pour conduire la créature à une perfection plus haute. Cette lumière n’est pas le fruit de sa recherche. Dieu la lui donne quand il veut, et l’homme, pour sa part, ne sait comment il arrive à savoir ce qu’il lui est donné de savoir. Et si même il cherchait à en savoir un peu plus qu’il ne lui est donné, il n’avancerait pas, il resterait comme un caillou qui ne peut rien absorber. Cette lumière surnaturelle, celui-là ne peut l’avoir qui n’a pas dépouillé l’entendement naturel. La raison en est que lorsque notre entendement naturel se met en quête notre imperfection l’accompagne; Dieu le laisse chercher tant qu’il peut et à la fin il l’amène à reconnaître son imperfection. Celle-ci une fois reconnue, Dieu lui donne cette lumière qui jette l’entendement par terre; ainsi prosterné il ne cherche plus autre chose. Il dit à Dieu; C’est toi qui es mon entendement. Je saurai ce qu’il te plaira que je sache. Je ne me fatiguerai plus à chercher, mais je resterai dans ma paix avec ton entendement qui occupe mon esprit.

[…]

Quant à la mémoire, celle-ci ne peut retenir quoi que ce soit de façon durable. Elle ne peut retenir que pendant ce court moment où le souvenir lui vient. Si tu lui dis une chose à un moment donné, en un clin d’œil elle l’oublie. Et si on dit : Nous ferons ceci ou cela, tout aussitôt cela lui sort de la mémoire, surtout s’il s’agit de choses du monde. Mais Dieu pourvoit à tout ce qu’il faut pour l’honneur divin ou pour la vie parmi les hommes et ne lui laisse commettre aucune faute, il a soin qu’en temps et lieu elle ait les avertissements nécessaires. On dirait qu’au moment voulu quelqu’un se tient à son oreille pour l’avertir de tout ce qu’elle doit faire en ce moment. Dieu arrange ainsi les choses afin que l’esprit n’ait rien qui l’arrête, il empêche que rien de bien ni de mal ne se fixe en sa mémoire, comme si elle n’en avait pas. En échange il lui donne une certaine occupation intérieure et il l’y tient tellement submergée qu’elle se croit au fond de la mer. Occupée à une si grande chose, elle ne peut exercer son activité naturelle, mais étant anéantie et abîmée dans cette mer, elle reçoit une telle participation de la tranquillité divine que cela suffirait pour adoucir l’enfer. Quand l’âme se trouve anéantie par l’opération divine, elle reste en Dieu toute transformée; c’est lui qui la meut en tout et l’emploie à sa manière sans intervention de l’homme.

[…]

CHAPITRE XXXII

Au sujet de l’anéantissement du propre de l’homme, comment il doit se faire en Dieu, elle s’expliquait de cette manière.

Prends du pain et mange-le. Après que tu l’as mangé, sa substance passe en nourriture du corps et le reste, l’inutile, est évacué, parce que la nature n’en tire rien d’utile; même si elle le retenait, le corps en mourrait. Maintenant, suppose que ce pain te dise : Pourquoi m’enlèves-tu mon être? Par nature il ne me plait pas d’être ainsi anéanti. Si je pouvais me défendre de toi je lutterais pour ma conservation, comme c’est naturel à toute créature.

Tu lui répondrais : Pain, ton être est destiné à soutenir mon corps, qui est plus digne que toi. Aussi dois-tu désirer davantage d’atteindre la fin pour laquelle tu es créé que de rester en ton être propre. Parce que de ton être on ne devrait faire aucun cas s’il n’y avait sa fin. On devrait plutôt le jeter dehors comme chose inutile et morte. C’est ta fin qui te donne cette dignité et tu ne peux y arriver sinon par le moyen de ton anéantissement. Si donc tu vivais vraiment pour ta fin, tu n’aurais cure de ton être, mais tu dirais : Vite, vite, tire-moi de mon être et mets-moi à l’accomplissement de ma fin pour laquelle je suis créé.

C’est ce que Dieu fait de l’homme, qui est créé pour la vie éternelle. Comme le pain agit de deux façons, l’une pour l’entretien de l’homme, et l’autre s’élimine comme chose sans utilité, ainsi l’homme composé d’âme et de corps. Quand il était dans sa première création, avant le péché, l’homme était si pur qu’il n’avait rien de grossier, rien d’inutile.

[…]

Pour revenir au sujet du pain, c’est-à-dire maintenant de l’âme que Dieu transforme en lui-même, je dis que Dieu va réglant et ordonnant les puissances de l’âme jusqu’à les tirer hors de leurs propres opérations. Il arrive ainsi que l’entendement ne peut plus comprendre, ni la mémoire retenir, ni la volonté désirer, mais toutes ensemble ces puissances perçoivent la présence d’une grande chose qui les dépasse, et de cela même il leur reste peu de chose à saisir, parce que Dieu, en augmentant son opération dans cette âme, consume en elle le comprendre et le saisir. De cette façon il jette dehors toutes les activités par lesquelles elle pourrait s’approprier quelque bien spirituel pour soi ou pour d’autres. Faute de cela, elle ne serait pas nette devant les regards de Dieu.

[…]

De même que l’entendement est au-dessus de la langue, de même l’amour est au-dessus de l’intelligence. De cette manière l’homme tout entier est anéanti, à l’extérieur comme à l’intérieur. Il peut dire avec saint Paul : «Je vis, mais non pas moi, en moi vit le Christ» (Galates, 2, 20).

Dès lors, l’âme étant en Dieu, qui a pris possession d’elle et qui agit en elle sans l’être de l’homme et sans sa connaissance, l’homme reste anéanti par l’opération divine. De quelle façon penses-tu que cette âme demeure en Dieu? Ne lui sera-t-il pas permis de dire avec l’Apôtre : «Qui me séparera de la charité de Dieu?» (Romains, 8, 35) et d’autres paroles enflammées d’amour, qui sont comme rien pourtant, car la puissance de l’amour est infinie. Cette âme ne voit rien par son être propre. Celui-ci de sa nature pourrait s’épouvanter, non seulement de ce qui vient d’être dit, mais de la moindre opposition. Ne voyant en soi ni âme ni corps, mais seulement ce point d’amour net de Dieu en Dieu, elle ne peut rien comprendre à elle-même, ni dire comment elle est formée. Elle n’a plus ni choix, ni visée, ni désir au ciel ou sur terre. Elle ne peut avec cet amour aimer sinon ceux que Dieu veut et Dieu ne laisse son amour s’accorder qu’à ceux qui se trouvent dans ce point. Par suite, selon le sentiment qui lui vient au cœur, puisque l’un et l’autre amour est net et un même amour en Dieu, elle ne peut même prier pour quelqu’un si Dieu ne met en branle son esprit; autrement elle ne le peut faire. 

CHAPITRE XXXIII

On n’arrivait pas à bien comprendre cette âme, même en étant en relations fréquentes avec elle. Tu la voyais sourire et tu ne savais quel goût avait ce sourire, et ainsi de tous ses autres sentiments, bien qu’elle parût se comporter comme tout le monde. Qui ne la comprenait pas parlait d’elle comme d’une personne quelconque, à ne voir que son comportement extérieur sans façons.

[…]

Cette créature en vint à un tel degré d’éloignement intérieur et extérieur qu’elle devenait incapable d’accomplir ces pratiques pieuses qu’elle avait coutume de faire. Elle se trouvait pour cela privée de toute force du corps et de l’esprit. Elle n’avait dans l’esprit aucun attrait à se confesser; mais comme elle voulait cependant se confesser à l’accoutumée, elle ne trouvait son être propre en aucune faute, les bras lui tombaient, elle ne savait que dire. À grand effort, elle disait sa coulpe en général, ayant l’impression qu’elle dissimulait. Mais dans cette aliénation même, elle se trouvait absorbée dans une très grande paix dont elle ne s’était pas laissée distraire.

[…]

Cette âme bénie disait :

Aussi longtemps que l’homme peut désigner par son nom quelque perfection, comme serait dire : union, anéantissement, amour pur, ou quelque autre terme de ce genre, avec sentiment, intelligence ou désir, il n’est pas encore bien anéanti. Le vrai anéanti emprisonne tous les sentiments de l’âme et du corps, il reste comme une chose tout entière hors de son être propre. Il sent souvent au cœur comme une liqueur pénétrante, d’une telle force qu’elle tire en soi toutes les puissances de l’âme et du corps. Il demeure comme s’il n’avait plus d’être, d’être intérieur surtout, il est tout perdu. L’extérieur se meut encore un peu, mais si peu qu’on l’entend à peine quand il parle. Il ne peut rire, il ne peut marcher sinon à tout petits pas, il ne peut manger, ne peut dormir, il est réduit à s’asseoir sans pouvoir s’aider d’aucune chose créée. Cela provient de ce qu’il a le cœur tellement serré par le Dieu tout puissant, et sous une telle compression qu’il semble devoir crever d’amour, comme celui de Jacopone14. Si le Dieu tout puissant continue, comme il fait, à lui envoyer tant de fléchettes d’amour, je ne crois pas que la vie soit encore possible à moins d’un miracle. Il me semble déjà voir ce miracle, ne comprenant pas qu’une créature puisse vivre sans un miracle sous de tels assauts. Mais Dieu, lorsqu’il lui fait de ces assauts, ne l’y laisse pas longtemps, sinon elle en mourrait. Il ne fait durer ces impressions que trois ou quatre jours, ensuite il la laisse autant de jours en paix, et ainsi elle peut vivre.

CHAPITRE XXXIV

Au sujet du libre arbitre, cette bienheureuse disait que lorsqu’elle considérait en particulier comment elle-même avait été appelée, qu’elle voyait les grandes choses accomplies en elle par Dieu, il lui paraissait que Dieu l’avait en quelque sorte forcée. Elle ne voyait pas quel consentement elle y avait donné. Bien plus, elle avait été rebelle plutôt que consentante, surtout au commencement, et cette pensée la brûlait d’un feu d’amour.

Mais quand elle en parlait en général, elle disait :

Je dis que Dieu premièrement excite l’homme à se lever du péché, puis avec la lumière de la foi il éclaire l’intelligence, ensuite par un certain goût et une certaine saveur il embrase la volonté. Tout cela, Dieu l’accomplit en un instant, quoique nous l’exprimions en beaucoup de paroles et en y introduisant un intervalle de temps.

Cette œuvre, Dieu la produit plus ou moins dans les hommes, selon le fruit qu’il prévoit. À chacun est donné lumière et grâce afin que faisant ce qui est en son pouvoir il puisse se sauver, rien qu’en donnant son consentement. Ce consentement se fait de la manière suivante : Quand Dieu a fait son œuvre, il suffit à l’homme de dire : je suis content, Seigneur, fais de moi ce qui te plaît, je me décide à ne plus jamais pécher et à laisser là pour ton amour toute chose au monde.

Ce consentement et ce mouvement de la volonté se font si rapidement que la volonté de l’homme s’unit à celle de Dieu sans que lui-même s’en aperçoive, d’autant plus que cela se fait en silence.


O libre arbitre, de quel bien et de quel mal tu es la cause! Si tu te privais de toi-même pour Dieu, tu serais vite en liberté, et celle-ci ensuite ne te manquerait plus jamais. Tu verrais clairement que dès cette vie, servir Dieu est en vérité régner. Quand Dieu, en effet, délivre l’homme du péché qui le rend esclave, il le dégage de toute servitude et il l’établit en vraie liberté. Autrement l’homme va toujours de désir en désir sans jamais s’apaiser, plus il a plus il voudrait avoir; cherchant à se satisfaire, jamais il n’est content. En effet, quiconque a un désir en est possédé; à cette chose qu’il aime, il s’est vendu; […]

CHAPITRE XXXV

Quand Dieu a purifié l’esprit des imperfections contractées par le péché originel et actuel — disait cette âme sainte —, cet esprit est alors attiré vers le lieu pour lequel il a été créé. Et comme il est devenu beau, pur, digne et excellent plus qu’on ne peut dire, il ne peut trouver de demeure plus appropriée à ce qu’il est que Dieu qui l’a fait à son image et à sa ressemblance. Cette ressemblance crée une telle attirance et une telle adaptation à Dieu, que si l’esprit ne pouvait se transformer en Dieu, tout autre lieu lui serait un enfer.

Cet esprit étant ainsi ramené à son être propre de pureté et d’union avec Dieu, comme il est encore en cette vie, il est réduit à un rien si subtil et si minuscule que l’homme n’en peut rien connaître ni comprendre. C’est comme une goutte d’eau jetée dans la mer; si tu la cherchais, tu ne trouverais que la mer, c’est-à-dire Dieu lui-même.

[…]

CHAPITRE XXXVI

[…]Le religieux lui dit alors : «Mère, ne pouvez-vous demander à Dieu votre Amour quelques-unes de ces gouttelettes pour vos fils?» Elle répondit avec plus de joie encore :

Je vois ce doux Amour si courtois envers mes fils que je ne puis rien lui demander pour eux; je ne puis que les présenter à ses yeux.

[…]

CHAPITRE XXXVII

Selon la diversité des temps, le Seigneur opérait diversement en cette sainte âme. Elle s’était consacrée à s’occuper sans répit du gouvernement de l’hôpital et de sa maison. Plus tard, quand elle eut l’âge de cinquante ans environ, il lui devint impossible de s’occuper de l’un comme de l’autre, par suite de sa grande faiblesse corporelle causée par l’excessif et continuel feu d’amour qui lui brûlait sans cesse le cœur. Il lui était nécessaire après la communion de prendre quelque nourriture pour réparer ses forces, même si c’était jour de jeûne.

Elle en vint à un tel éloignement d’esprit à l’égard des choses de la terre qu’elle ne pouvait plus s’en occuper, sinon à grand effort, tant de ce qui la regardait en propre que des choses de la communauté. Aussitôt fait ce qu’elle avait à faire, son doux Amour lui tirait cela de l’esprit. Quand elle avait à faire ou à dire quelque chose, tout d’un coup cela lui était remis en mémoire.

[…]

Quand elle eut atteint l’âge de soixante ans environ, son Amour redoubla de nouveaux feux. Elle dit qu’il lui fut montré une étincelle de l’amour pur, l’espace d’un instant; si cette vue avait duré un peu plus, elle aurait rendu l’âme sous cette violence. Il lui semblait que non seulement le corps, mais l’âme même n’aurait pu supporter une telle vue; elle n’aurait pas été étonnée si l’âme en avait été anéantie. Quant au corps, s’il restait en vie, ce serait une plus grande merveille que si un mort depuis cent ans ressuscitait.

Par cette vue, elle fut réduite à un tel état qu’elle ne pouvait presque plus manger, ni parler de façon à être entendue. La blessure d’amour qu’elle reçut au cœur fut si grande et si pénétrante que sur la poitrine et dans le dos, à hauteur du cœur, il semblait qu’elle avait une plaie, et tout son corps en était endolori 2.

Quelques jours après elle eut une autre flamme d’amour, et chaque fois elle avait l’impression que c’était la plus forte qu’elle avait subie.

CHAPITRE XXXVIII

L’an 1507, tandis qu’elle assistait à des offices des morts, il lui vint un désir de mourir. C’était l’âme qui avait ce désir, pour sortir de ce corps et s’unir à Dieu; le corps avait aussi ce désir pour sortir du grand tourment que lui donnait le feu d’amour qui brûlait dans l’âme. La volonté n’y correspondait pas, c’était des désirs purement de nature.

Mais parce que son Amour la voulait purifier en tout et éteindre tout désir en ce cœur pour s’y faire une demeure agréable, il lui donnait du remords de ce désir. Mais comme son désir n’était pas de volonté, aussitôt qu’elle sentait cet aiguillon, elle disait :

Amour, je ne veux que toi et à ta manière. Mais si tu ne veux pas encore que je meure, ni que j’en aie le désir, du moins permets-moi d’aller voir mourir et ensevelir, afin que je voie chez les autres ce grand bien qu’il ne te plaît pas que j’aie en moi.

Son Amour y consentit, et pendant quelque temps elle allait voir mourir et ensevelir tous ceux qui mouraient à l’hôpital. Elle n’en éprouvait plus de remords. Mais plus tard, comme croissait dans son cœur purifié l’union avec son doux Amour, ce désir s’éteignit peu à peu entièrement et elle n’eut plus d’attrait à voir mourir les autres. Mais cependant quand on parlait de la mort, il semblait que son intérieur voulait encore s’ébranler et se réjouir.

Il arriva une année qu’elle eut certaines extases qui la firent rester inanimée. Ceux qui n’y comprenaient rien croyaient qu’elle était ainsi tombée par une faiblesse du cerveau qu’on appelle vulgairement vertige.

[…]

Elle se tenait toujours unie et transformée au pur vouloir de son doux Amour, sans plus ressentir de désir de vivre ou de mourir. Cette âme éclairée reconnaissait que tout désir est une imperfection. En effet, si cette âme éprouve un désir, c’est que lui manque ce qu’elle désire, c’est-à-dire Dieu qui est toute chose. L’âme unie à Dieu trouve tout en lui et ne peut désirer rien autre chose.

CHAPITRE XXXIX

[…]

Tu as offensé Dieu, c’est-à-dire, tu as chassé Dieu de toi, lui qui voulait avec tant d’amour te faire du bien. Cependant c’est l’homme qui subit le dommage et qui s’offense lui-même. Mais parce que Dieu nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, pour cette raison on dit qu’il est offensé. Et si Dieu pouvait subir la souffrance, il la ressentirait quand il est chassé de chez nous par le péché.

[…]

L’amour ne regarde pas à la réparation, mais seulement à l’offense, de celle-ci seulement il tient compte. S’il faisait plus de cas de la pénitence que de l’offense, il ne serait pas un amour net, mais un amour-propre. Et pour cela je dis que l’amour n’a pas de plus grande douleur que celle de voir qu’il aurait en soi quelque chose de contraire à la volonté de Dieu.

Et puisque l’amour voit l’homme si contraire à Dieu à l’intérieur et à l’extérieur, il serait content d’en perdre la graine, c’est-à-dire, que toute puissance d’agir soit éteinte en lui. Mais cela n’est pas possible, l’homme ne pouvant à la fois être vivant et mort. Aussi l’homme, s’il ne veut pas être ingrat pour tant de bienfaits, doit s’efforcer avec son libre arbitre de correspondre à tant d’amour et de cheminer par cette voie droite qui mène à ce divin amour.

Cet amour a trois degrés ou trois états qui purifient l’âme.

Au premier, il la dépouille de tous ses vêtements, lui enlève ainsi à l’intérieur comme à l’extérieur tous empêchements qu’elle lui fait par amour-propre et mauvais penchant. Au second, l’âme se tient en Dieu et jouit sans cesse de lui par le moyen des lectures, méditations et contemplations, par quoi elle s’instruit de beaucoup de secrets divins et se nourrit suavement. Elle va ainsi se transformant en Dieu, tournée vers lui sans cesse, toujours occupée en lui. Elle s’enivre tellement de Dieu par l’abondance des grâces choisies qu’il lui fait (puisqu’il ne trouve en elle aucun obstacle intérieur ni extérieur) qu’elle sort d’elle-même et entre dans un état nouveau, supérieur aux autres. Dans le premier, en effet, l’homme participe à Dieu en faisant effort sur soi pour se dégager de tout empêchement; dans le second il jouit de beaucoup de consolations spirituelles.

Le troisième état est celui où l’âme est tirée hors d’elle-même, à l’intérieur comme à l’extérieur. Établie en ce degré, l’âme ne sait pas où elle est, elle jouit d’une grande paix et d’un grand contentement, mais elle est perdue en elle-même, ne participant plus avec Dieu par le moyen des sentiments comme elle était habituée. C’est Dieu alors qui travaille dans l’âme d’une manière nouvelle dépassant toute notre capacité, et l’âme n’agit plus, mais elle reste comme un instrument inerte, attentive à ce que Dieu opère. Et quand Dieu trouve une âme qui ne se meut pas, c’est-à-dire qui ne veuille ni ne puisse remuer par elle-même, lui-même alors opère à sa manière et met la main à de plus grandes choses qu’il veut produire en cette âme. Et cela d’autant plus qu’il sait que rien ne tournera plus à mal de ce qu’il fera, parce que l’homme s’est dépouillé de tout ce qui est de lui, le goûter, le voir et le pouvoir. Dieu enlève à l’âme la clef de ses trésors qu’il lui avait donnée pour qu’elle en pût jouir. Il lui donne maintenant le soin de sa présence qui l’absorbe tout entière. De cette présence divine jaillissent ensuite certains rayons et des flammes d’amour divin si pénétrants, si véhéments, si forts, qu’ils devraient anéantir non seulement le corps, mais l’âme, si c’était possible.

CHAPITRE XL

Cette âme bienheureuse disait :

Il y a deux vues qui m’ont ouvert les portes à deux choses extrêmes : dans la première il me fut montré comment tout bien procède de la source divine sans cause antérieure, mais uniquement de sa pure et simple bonté. Cette vue produisit en moi un pur et simple rejaillissement qui était pur regard d’amour envers cette bonté.

[…]

L’autre vue fut de l’être propre de l’homme

[…]

Il est si lié par l’amour-propre aux plaisirs de la chair, du monde et de l’estime propre que, pour l’en garder il faut que Dieu lui donne des goûts spirituels et que cet homme mauvais en vienne à les estimer plus que toutes les choses que précédemment il estimait beaucoup. Sans cela jamais il ne les quitterait.


Il faut de plus que Dieu nous tienne continuellement absorbés en lui par ses douces visites et bien exercés en quelque bonne action jusqu’à ce qu’il nous ait formés à la vie de l’esprit. Autrement, s’il nous lâchait seulement un peu nous retournerions bien vite à notre mauvais instinct.

[…]

Mais hélas! notre malignité est si grande que si Dieu y prenait garde, malheur à nous! jamais il ne pourrait nous voir avec faveur ni nous faire du bien. Mais il regarde uniquement à sa clémence et bonté infinies avec lesquelles il cherche à nous conduire à cette fin pour laquelle il nous a créés. Pour y arriver, dans son pur amour, il opère en nous tout ce qui est nécessaire.

[…]

CHAPITRE XLI

[…]

S’il m’arrivait de parler des choses spirituelles qui m’assaillaient souvent (à cause de ce grand feu que je sentais et que je comprenais quand l’œil de l’amour me les montrait), tout aussitôt l’Amour me reprenait. Il me disait que je n’avais pas à parler, mais à me laisser brûler tout entière sans exhaler parole ni acte qui pût tendre au rafraîchissement ni de l’âme ni du corps. Si je gardais le silence sans tenir compte de rien, et disais seulement : Si le corps se meurt, qu’il meure; s’il ne peut supporter, qu’il lâche tout, je ne m’occupe de rien — l’Amour me reprenait. Il me disait : je veux que tu aies les yeux fermés sur toi de telle manière que tu ne puisses voir que j’opère quelque chose en toi, comme en toi. Je veux au contraire que tu sois morte, qu’en toi soit réduit à rien tout regard si parfait qu’il soit; je ne veux pas que tu découvres en toi aucun endroit où tu pourrais être toi-même.

Quand donc j’avais fermé la bouche, me tenant comme une chose inerte (par suite du resserrement intérieur que produisait l’Amour) je ressentais une telle paix intérieure et un si grand contentement que j’en devenais insupportable à moi-même 1. Je ne pouvais plus alors que m’angoisser et me lamenter sans paroles, je ne pouvais plus me soucier de voir comment allaient les choses. C’était au point que j’étais comme morte à moi-même. Et cependant cet Amour me disait : Tu trouves insupportable ce que tu as? Si tu ressens quelque chose, c’est donc évidemment que tu vis encore. Je ne veux pas que tu soupires ni te lamentes, mais je veux que tu sois comme les morts et proche de mourir; je ne veux plus voir en toi apparence de vivant.


Je voyais l’Amour si jaloux de cette âme, examinant toute chose en détail avec une pénétration si subtile, animé d’une telle sollicitude et d’une telle force pour arriver à ses fins, c’est-à-dire, pour détruire tout ce qui en moi était indigne de paraître en la présence divine.

[…]

Quand ce moi spirituel avait beaucoup travaillé, qu’il semblait avoir vaincu et mis par terre ce moi extérieur en lui enlevant toutes voies et moyens de se nourrir, quand il avait pacifié pour lui son propre domaine, alors survenait cet Amour insatiable et violent et il lui disait : Que crois-tu faire? Je veux tout pour moi. Ne pense pas que je te laisse le moindre bien au corps ni à l’âme. Je veux rendre nu, nu, tout ce qui est au-dessous de moi, et au-dessus de moi je ne veux rien. Sache qu’est au-dessous de moi tout cela, vues, sentiments et perfections, que je n’ai pas approuvé. Quand je me mets à passer l’âme au crible, j’ai une vue si pénétrante que toute perfection à mes yeux est défaut. C’est pourquoi je ne veux pas qu’au-dessous de moi rien puisse subsister, sinon ce que j’approuve comme bon. Et au-dessus de moi rien ne peut rester. Si haut, en effet, que tu montes par la perfection que tu pourrais acquérir, toujours je serai au-dessus de toi pour ruiner toutes les imperfections qui se mettraient dans les vues d’union à Dieu que tu pourrais produire. C’est que, tant que je n’approuve pas, rien ne se fait. Seul je sais ce qu’il faut. À moi a été donnée l’autorité. On ne peut paraître en la divine présence que pour autant que je l’approuve, et ce que j’approuve ne sera jamais réprouvé. Sache que ce pouvoir m’a été donné à cause de ma pureté qui me rend incapable de rester en paix avec l’imperfection, fût-ce la moindre.

Je te fais savoir encore, ô âme, que je suis d’une telle nature que toutes les âmes que je puis transformer en moi, je les change et les transforme ainsi, en les dépouillant d’elles-mêmes. Je n’approuve jamais aucune chose si elle n’est pas anéantie en elle-même au point qu’il lui soit impossible de se voir en soi, ni de ressentir autre chose que le pur Amour sans aucun mélange. C’est pourquoi l’Amour veut être seul, parce que s’il avait d’autres en sa compagnie, les portes du paradis leur resteraient fermées; elles ne s’ouvrent qu’au pur amour.

Que donc chacun se laisse conduire par l’Amour. Il le mènera et le transformera en soi. Cachés ainsi sous son manteau, nous pourrons être conduits à cette fin à laquelle ce pur Amour nous aspire tous.

Pour tirer l’âme à la perfection ce pur Amour use de beaucoup de moyens. Dés qu’il la voit occupée de quelque chose par une affection d’amour, il note comme ses ennemies toutes ces choses qu’il lui voit aimer et il décide de les consumer sans avoir compassion ni d’elle ni du corps. De sa nature, si on le laissait faire, l’amour couperait tout d’un seul coup. Mais voyant la faiblesse de l’homme, il taille petit à petit. (C’est de crainte que l’homme soit incapable de supporter une opération si puissante et si rapide sans la connaître, à cause de sa faiblesse.) Quand l’homme voit cette opération progressive, il l’imprime mieux en lui 1, chaque jour il en est embrasé davantage, et ce feu va consumant tous ses désirs et amours imparfaits attachés à ses épaules.

L’Amour voit que nous sommes tellement obstinés à garder pour nous ce que nous avons une fois choisi par élection d’amour, parce que cela nous paraît beau, bon et juste, et que nous ne voulons pas entendre parler là-contre, aveuglés que nous sommes par l’amour propre.

Il parle donc ainsi : Il me faut mettre la main aux actes, puisque avec des paroles je n’obtiens rien. Il agit de cette manière : il met en ruine tout ce que tu aimes, par mort, maladie, pauvreté, par haine et discorde, par détraction, scandale, raillerie, infamie, avec les parents, les amis, avec toi-même. Tu en viens au point que tu ne sais plus quoi faire de toi, en te voyant tiré hors de ces choses où tu trouvais ton plaisir et que de toutes tu reçois peine et confusion. Tu ne sais pas pourquoi le divin Amour fait toutes ces choses. Elles te paraissent toutes contre la raison, et quant à Dieu et quant au monde. Aussi vas-tu criant et te tourmentant, tu cherches dans l’espoir d’échapper à tant d’anxiétés et jamais tu n’en sors.

Quand ce divin Amour a tenu un certain temps la personne avec l’esprit ainsi suspendu, comme désespérée et dégoûtée de tout ce qu’elle aimait autrefois, alors il se montre lui-même à elle avec sa divine face joyeuse et rayonnante.

[…]

CHAPITRE XLII

[…]

Elle portait compassion à toutes les créatures — quoiqu’elle fût impitoyable aux défauts — à ce point que lorsqu’on abattait un animal ou que l’on coupait un arbre, elle semblait ne pouvoir supporter de les voir perdre l’être que Dieu leur avait donné. Mais pour trancher l’être mauvais de l’homme, qu’il s’est fait à lui-même par le péché, elle aurait été sans pitié.

[…]

Il lui restait uniquement son confesseur, avec qui elle s’harmonisait intérieurement et extérieurement, mais dans la suite cela aussi lui fut retiré; cela en vint au point qu’il n’avait plus rien à lui dire et qu’il ne s’occupait plus d’elle. Cela portait au comble son resserrement, parce qu’il lui devenait impossible de se tourner vers rien ni au ciel ni sur la terre.

[…]

Elle disait :

Il me semble être en ce monde comme ceux qui sont hors de leur maison et qui ont quitté tous leurs parents et amis; ils se trouvent en terre étrangère où ils n’ont ni maison, ni amis, ni parents; ayant terminé l’affaire pour laquelle ils étaient venus, ils se tiennent prêts à partir et retourner chez eux, là où ils sont toujours par le cœur et l’esprit. Si brûlant pourrait être leur amour de la patrie que pour y aller un jour leur paraîtrait une année.

Plus tard, étant plus encore retirée au-dedans, elle n’eut plus cet instinct de se cacher; mais parce qu’elle ne pouvait expliquer aucun de ses besoins, elle en souffrait avec plus grand resserrement. Il lui fut montré que tout ce qu’elle faisait auparavant était choses en quoi elle se réconfortait. Aussi pour exprimer son état elle disait :

Je me trouve de jour en jour plus retirée, comme quelqu’un qui serait confiné d’abord dans une cité à l’intérieur des murs; puis dans une maison avec un beau jardin; ensuite dans une maison sans jardin, puis dans une salle, puis dans une chambre, puis dans une antichambre; ensuite au fond de la maison avec peu de lumière; puis dans un cachot sans lumière. Ensuite on lui lierait les mains, on lui mettrait des ceps aux pieds, puis on lui banderait les yeux; ensuite on ne lui donnerait plus à manger; puis plus personne ne pourrait lui parler. À la fin, ayant perdu tout espoir d’en sortir jamais jusqu’à la mort, il ne lui resterait d’autre consolation que de savoir que c’est Dieu qui fait cela par amour et grande miséricorde. Cette vue lui donne un grand contentement, mais cependant ce contentement ne diminue pas la peine de l’assaut qu’elle subit, et d’autre part il ne peut endurer si grande peine qui l’amènerait à vouloir sortir de cette volonté divine, dont il voit la justice et la grande miséricorde.

[…]

Une fois, elle entendit dire : «Levez-vous, levez-vous, morts, venez au jugement.» Elle cria très haut, sous l’impétuosité de l’amour :

Je voudrais y aller à l’instant, à l’instant!

Tous les auditeurs en furent stupéfaits

[…]

CHAPITRE XLIII

CHAPITRE XLIV

[…]

«Fie-toi à moi, et ne crains rien.» En somme, son doux Amour voulut se charger d’elle lui-même pendant une longue période. Il ne lui permettait de goûter aucune chose spirituelle ni d’y fixer son esprit, hormis ce qu’il voulait. Quand elle était au sermon, si elle entendait dire quelque chose en quoi elle eût goûté quelque contentement, aussitôt ce sentiment lui était enlevé, et elle était tirée hors d’elle-même pour goûter et considérer uniquement ce qui plaisait à son Amour. Aussi entendait-elle peu de sermons, bien qu’elle s’y rendît.

Madame Catherine persévéra de cette façon dans la voie de Dieu vingt-cinq années environ l, étant instruite, gouvernée et conduite par Dieu seul sans l’aide d’aucune créature, par une opération admirable. Plus tard, que ce fût par le grand âge ou la grande faiblesse, elle n’arrivait plus à supporter de rester ainsi, sans actes ni sentiments dans l’âme, car l’esprit les avait tirés; avec cela un corps tout affaibli et sans force, comme abandonné de lui-même. Le Seigneur alors lui donna un prêtre pour prendre charge d’elle au spirituel comme au temporel. C’était un homme de vie intérieure et sainte, tout à fait apte à cet office, et Dieu lui donna lumière et grâce pour discerner les choses qui s’opéraient en elle. Il fut nommé recteur de l’hôpital où elle se trouvait, il l’entendait en confession, disait pour elle la messe et lui donnait la communion à sa convenance. Ce prêtre, à la prière de certaines personnes spirituelles qui portaient dévotion à cette bienheureuse, a écrit une bonne partie de ce présent ouvrage.

[…]

Je ne sais comment faire pour me confesser, parce que je ne trouve rien en moi, ni dans l’extérieur ni dans l’intérieur, qui ait assez de vigueur pour pouvoir dire : C’est moi qui ai fait ou dit quelque chose dont je doive sentir remords de conscience. Je ne veux omettre de me confesser et je ne sais à qui imputer la coulpe de mes péchés; je veux m’accuser et n’y arrive pas.

[…]

CHAPITRE XLV

Comme il a déjà été dit plus haut, cette créature bénie de Dieu fut mariée, âgée de seize ans, à un homme appelé messer Julien Adorno. Celui-ci, bien qu’il fût de noble maison était d’une nature bizarre et bourrue. De plus, il s’entendait fort mal à conduire ses affaires, de sorte qu’il fut réduit à la pauvreté. Néanmoins, elle fut toujours obéissante envers lui et fort patiente à supporter ses bizarreries désordonnées. Mais cela lui était une telle souffrance qu’elle restait à peine en santé, qu’elle devint maigre, sèche et défaite au point de paraître un corps plein d’humeur mélancolique. Elle restait seule en ermite à la maison pour ne pas irriter son mari; ne sortant que pour entendre la messe, elle rentrait aussitôt à la maison. Pour ne donner aucune peine à autrui, elle était capable de tout souffrir. Dieu voyant qu’il pouvait tout faire de cette âme, lui faisait tout supporter sans murmure, en silence et avec une suprême patience.

Les cinq premières années, il la tint si étroitement qu’elle ne savait ce que sont les choses du monde. Les cinq années suivantes, pour secouer ces grands chagrins que lui donnait son mari, elle se mit à rechercher la conversation des autres dames, à s’adonner aux choses du monde, comme faisaient les autres. Après quoi, elle fut en un instant appelée par le Seigneur, elle quitta tout et jamais plus ne retourna en arrière. Elle obtint de son mari, par une grâce de Dieu, de vivre avec lui dans la chasteté, comme frère et sœur15. Plus tard, son mari se fit membre du Tiers Ordre de saint François; finalement il fut visité par Dieu qui l’affligea d’une grande maladie. C’était une pénible infirmité des voies urinaires, qui lui dura longtemps. À cause de quoi, il tomba dans une grande impatience, au point qu’arrivé à la fin de sa vie, toujours sujet à cette impatience, il craignit de perdre son âme. Alors cette bienheureuse se retira dans une chambre, et cria pour son salut aux oreilles de son doux Amour avec larmes et soupirs. Elle répétait uniquement ceci :

Amour, je te demande cette âme; je te prie de me la donner parce que tu peux me la donner.

Elle continua ainsi l’espace d’environ une demi-heure avec beaucoup de gémissements. Elle fut enfin assurée intérieurement qu’elle était exaucée, Retoumée à la chambre de son mari, elle le trouva tout changé, tout apaisé, montrant clairement en paroles et par signes qu’il était content de la divine volonté.

[…]

Quand son mari fut passé en sainte paix et que le corps fut enterré, ses amis lui disaient : «Enfin tu seras hors de tant d’ennuis.» Il semblait au sens humain qu’elle fut sortie d’une grande sujétion.

Mais elle répondait qu’elle ne voulait rien savoir ni s’occuper de rien, hormis le vouloir de Dieu; et qu’elle n’avait cure de rien de bon ou de mauvais qui pût lui arriver. Ses frères et sœurs lui furent enlevés aussi. Mais par la grande union qu’elle avait au doux vouloir de Dieu, elle n’en éprouvait nulle peine, tout comme s’ils n’avaient pas été de son sang. Par où l’on pouvait clairement connaître à quel point elle était dépouillée d’elle-même et unie par grâce infuse à son doux Amour.

C’est pourquoi elle s’étonnait au sujet d’une de ses compagnes, qui était de la même famille Fieschi et mariée comme elle; cette dame avait été appelée par Dieu en même temps qu’elle. Ce qui l’étonnait, c’est que cette dame ne s’écartait que petit à petit du monde, par crainte de retourner en arrière.

Celle-ci, après la mort de son mari, se fit religieuse dans un monastère de moniales observantes de saint Dominique au monastère dit de Saint-Sylvestre. Après vingt ans de profession elle fut transférée, avec onze autres moniales de sainte vie, dans un autre monastère du même ordre, appelé le monastère neuf, afin de le réformer avec plus d’observance. Elle s’appelait sœur Thomasa; remplie de beaucoup de prudence et de sainteté, elle grandit en perfection; elle fut mère de ce monastère. Elle éprouvait tant d’ardeur d’esprit que pour la tempérer elle s’occupait à écrire, à composer, à peindre et faire d’autres pieux travaux. Elle écrivit sur l’Apocalypse et fit un Opuscule sur Denys l’Aréopagite, et d’autres beaux traités, dévots et utiles.

[…]

CHAPITRE XLVI

CHAPITRE XLVII

Neuf ans environ avant la mort de cette bienheureuse, elle fut prise d’une maladie inconnue aux hommes et aux médecins. On ne savait pas ce que c’était.

[…]

Cette créature était dans un tel feu d’amour divin qu’on sentait et qu’on voyait de façon sensible les signes du feu excessif qui la brûlait toute. Comme brûle une foumaise, ainsi brûlait son cœur.

En effet, quelques années avant sa mort on pouvait voir sur elle à hauteur du cœur, une couleur fort différente de la couleur naturelle; c’était jaune comme du safran. Elle disait qu’elle ressentait à cet endroit un feu sensible si violent qu’elle s’étonnait de vivre dans cette ardeur. Ce feu était d’une ardeur extrême et puissant hors de toute mesure. Elle en fit l’expérience plusieurs fois en s’appliquant sur le bras nu le feu matériel d’une bougie ou d’un charbon; il la brûlait et l’on voyait extérieurement la brûlure de la chair, mais elle ne sentait pas la violence du feu extérieur à cause de la puissance et de la violence plus grandes du feu intérieur.

[…]

Mais Dieu ne découvre son œuvre que petit à petit, et de façon secrète, afin que tout se fasse avec plus de justice. S’il la découvrait un peu plus largement, l’esprit ne pourrait rester dans le corps, par la violente ardeur qui le porterait à s’unir à l’objet de son désir et le corps, de son côté, ne pourrait vivre sans l’esprit. Ainsi l’œuvre accomplie hors des moyens ordonnés par Dieu n’atteindrait pas sa perfection.

Il faut donc que Dieu avance peu à peu son ouvrage par les moyens et dans l’ordre qu’il détermine. Toujours il travaille avec le plus grand amour et du mieux qu’il est possible, à détruire tous les sentiments de l’âme et du corps jusqu’à la mort.

[…]

CHAPITRE XLVIII

À cette âme élue de Dieu furent accordées, un an avant qu’elle passât de cette vie au Seigneur, de nombreuses grâces et s’accomplirent en elle beaucoup d’opérations divines. Parce que ce qui arrive à l’improviste donne une peur plus vive, Dieu ne voulut pas qu’il lui arrivât rien d’imprévu et il lui montra en un instant toute la suite de son œuvre en elle : comment elle devait mourir d’un grand martyre, et toute la suite de ce martyre jusqu’à sa mort lui fut mise sous les yeux.

Quand son humanité eut connaissance de ces choses, elle subit un tel assaut d’anxiété qu’elle paraissait hors d’elle-même; elle se tordait comme un ver sur son lit et défaillait; il semblait que l’âme dût sortir du corps; elle ne pouvait proférer un seul mot.

[…]

Elle eut encore une autre vue terrifiante. Elle voyait, disait-elle, son esprit demeurer attentif, attaché au rayon de l’amour divin avec une telle véhémence qu’il disait à l’humanité : Je ne veux me retirer jamais d’ici, car c’est ici ma place, mon repos, Si tu meurs, ce sera un dommage pour toi seule. Moi je veux rester ici avec Dieu. Quand l’humanité s’entendit dire cela avec un tel feu d’amour, enragée, elle répondit à l’esprit : Comment pourras-tu agir ainsi sans que je ne meure? Dieu ne veut pas encore ma mort.

[…]

Une telle façon de vivre lui était une mort prolongée.

Il lui arrivait souvent de crier :

Malheureux que je suis. En quelle bataille cruelle suis-je engagé?

Et il disait à son esprit :

Je sais que tu ne peux me supporter, parce que je te tiens contre ton gré, lié en cet exil de la terre. Je t’empêche de savourer l’amour sans limites de Dieu et le si grand bonheur que tu aurais. Mais je te déclare que je ne peux soutenir un si violent incendie d’amour divin

[…]

Cette créature fut tout un temps sans prononcer d’autres mots sinon :

Amour de Dieu… pureté de Dieu… douceur de Dieu…

En une autre période, elle ne disait plus que :

charité… union et paix…

En une période suivante, elle disait :

Dieu… Dieu…

À la fin, elle ne disait plus rien, parce que toute chose en elle était intérieurement comprimée.

Il lui vint un jour un feu d’amour divin si extrême et si excessif qu’elle ne pouvait en aucune manière le supporter. Il lui semblait que son corps allait se résoudre en poussière. Dans cette ardeur brûlante, elle fut contrainte de se toumer vers une image qui représentait la Samaritaine près du puits avec Notre-Seigneur. Dans son angoisse extrême et intolérable, d’une voix pieuse et avec un sentiment expressif, elle parlait ainsi :

Seigneur, je t’en prie, donne-moi une gouttelette de cette eau divine que tu donnas à la Samaritaine, parce que je ne peux plus supporter un feu si ardent qui me brûle toute, intérieurement et extérieurement.

En ce même instant lui fut accordée une gouttelette de cette eau divine; elle en tira un tel rafraîchissement au-dedans et au-dehors, que la langue humaine ne pourrait l’expliquer. Et ce rafraîchissement lui donna quelque repos.

[…]

Elle disait : 

L’âme, qui est sortie de Dieu pure et nette, a un instinct naturel de retourner à Dieu dans cette même pureté et netteté, d’autant plus qu’elle n’a pas d’autre moyen de retourner vers lui, Mais elle se trouve liée à un corps tout contraire à sa nature.

[…]

Elle eut ensuite une autre vue plus subtile encore et plus pénétrante qu’à l’ordinaire. Elle en fut à ce point rendue étrangère aux choses terrestres qu’elle ne savait plus si elle se trouvait au ciel ou en terre; elle ne connaissait plus ni année, ni mois, ni jour; elle n’avait plus conscience, ni en général ni en particulier, des actes naturels de l’homme; ses sentiments se trouvaient si éloignés de leurs objets qu’elle ne paraissait plus être une créature humaine. On ne voyait plus en elle aucun indice de choix en rien de corporel ou de spirituel. On n’y entendait rien sinon qu’elle paraissait étrangère d’esprit à toute chose et absorbée en une seule qu’elle ne pouvait dire et qu’on n’arrivait pas à comprendre. Il ne semblait pas qu’elle fût absorbée ni en Dieu ni en ses saints, mais étourdie en une grande chose inconnue. Elle avait le cœur si resserré qu’il lui devenait presque impossible de respirer.

Dans cette angoisse et resserrement du cœur, elle était contrainte de s’éloigner et de se retirer des hommes, pour ne pas provoquer d’étonnement, puisqu’on ne la comprenait pas. Jusqu’à ce que son cœur se réconfortât un peu, et qu’elle fût rendue capable de supporter autrui et d’en être supportée, personne, pour intime et familier qu’il fût, qui n’éprouvât près d’elle de l’ennui. Si elle était restée un temps plus prolongé dans cette manière de vivre, elle eût été forcée de faire des choses étranges et bizarres, mais elle n’y demeurait que six ou sept jours, après quoi il lui était donné de respirer. Elle resta quelque temps dans cette voie.

Après quoi Dieu la tira dans un autre état plus resserré encore, dont on ne peut comprendre ce qui s’y passait. Il lui survint un assaut du feu divin plus grand et plus fort qu’elle n’en avait eu jusque-là. Et d’abord, elle resta deux jours sans presque rien dire, même en choses spirituelles. Elle montait et descendait par la maison, se consumant sans paroles, avec l’intérieur caché, impénétrable, sans rien en dévoiler ni par signes, ni en paroles, Elle montrait plutôt tout le contraire. Comme on lui demandait souvent ce qu’elle avait, elle répondait de travers. Elle tenait pour rien la souffrance qu’elle ressentait en son corps. On était en décembre [1509] et elle souffrait du froid, mais n’en tenait pas compte. Tout ce qui arrivait ici-bas, que ce fût pénible ou nécessaire, lui paraissait une broutille au prix de ce qu’elle ressentait au-dedans d’elle-même et qui la torturait au point de l’empêcher de manger.

Une nuit, vers les huit heures, il lui vint un assaut si violent qu’elle ne put le dissimuler davantage. Tout l’intérieur de son corps fut ébranlé, elle rendit une bile abondante, alors qu’elle n’avait pas mangé, et il sortit du sang par le nez [cancer?]. En cette même heure, elle fit demander son confesseur et lui dit :

Père, il me semble que je vais mourir, à cause de tous les accidents qui m’arrivent.

Ces accidents étaient, en effet, si violents que son humanité tremblait comme une feuille, quoique son esprit fût en grand contentement, ainsi que ses paroles le donnaient à comprendre. Mais il semblait à son humanité qu’elle ne pourrait jamais échapper à ces assauts brûlants qu’elle ressentait. C’était comme si tout brûlait au-dedans, comme si elle se fût trouvée dans un grand brasier, et ce corps rempli de feu le projetât au-dehors de toute part.

Cet assaut dura trois heures ou environ; ensuite peu à peu, il s’apaisa. Le corps en resta rompu et flasque, au point qu’on dut lui donner du poulet pilé pour la restaurer. Elle fut quelque temps avant de reprendre force. Et puis, quand elle était un peu remise, le Seigneur lui donnait un autre assaut plus fort et plus violent que les précédents.


CHAPITRE XLIX.

Le 10 janvier 1510, elle subit un nouvel assaut de la façon suivante.

[…]

Elle se trouvait comme une âme sans Dieu, laquelle ne meurt pas puisqu’elle ne peut mourir. Ainsi son humanité, abandonnée du ciel et délaissée par la terre, enrage et ne meurt pas, parce que Dieu ne le veut. À moins d’avoir éprouvé par expérience cette nudité intérieure, il n’est possible d’aucune manière de comprendre le grand feu dont cette dame était brûlée dans son intime. Elle n’en parlât point, car c’était chose impossible; moins elle en parlait, plus grandissait l’incendie; elle était d’autant plus contrainte de s’en taire, parce que l’esprit la poussait à fuir la conversation des hommes. Après un peu de temps qu’elle fut ainsi tenue (elle n’aurait pu en supporter davantage) la nuit suivante, son humanité étant tellement assiégée qu’elle ne pouvait souffrir plus, elle s’enferma seule dans une chambre, refusant toute nourriture, toute conversation, tout soulagement d’aucune créature. Cet instinct était de l’esprit qui voulait anéantir la partie humaine sans en être empêché. Elle resta ainsi un grand espace de temps, enfermée dans cette chambre, sans vouloir à aucun prix ouvrir à qui que ce fût.

En étant sortie ensuite pour un certain service, son confesseur y entra secrètement et s’y cacha. Quand elle eut accompli ce qu’elle voulait, elle retourna à cette chambre et s’y enferma, décidée à n’ouvrir à personne, sans apercevoir le confesseur. Elle disait à son Seigneur d’une voix plaintive et pénétrante :

Seigneur, que veux-tu que je fasse encore en ce monde? Je ne vois plus, je n’entends plus, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne sais ni ce qu’on me fait ni ce qu’on me dit; tous sentiments extérieurs et intérieurs sont évanouis, je ne trouve plus rien en moi comme les autres créatures.

Chacun trouve quelque chose à faire, à dire ou à penser; je vois qu’on se réjouit en quelque chose, à l’extérieur ou à l’intérieur; mais je me trouve comme une chose morte et je ne vis que parce que je suis maintenue comme de force dans la vie. Il n’est personne qui me comprenne. Je me trouve seule, inconnue, pauvre, nue, étrangère et opposée à tout le monde. Je ne sais plus ce que c’est que le monde et c’est pourquoi je ne peux plus vivre sur terre avec les créatures.

[…]

Placée dans une telle nudité, elle disait ainsi à son Seigneur :

Voici déjà trente-cinq ans à peu près que jamais, ô mon Seigneur, je ne t’ai demandé quelque chose pour moi, Maintenant je te prie tant que je peux, que tu ne me sépares pas de toi, car tu sais bien, Seigneur, que cela je ne saurais le supporter.

Elle parlait ainsi parce que depuis que Dieu l’avait appelée, jamais son esprit n’était resté sans union avec Dieu et elle jouissait d’une tranquillité aussi grande qu’elle la pouvait soutenir. Aussi était-ce pour elle une chose terrible que cette séparation inaccoutumée.

[…]

le confesseur vit que cette terrible angoisse passerait comme les autres. Cet assaut lui causa un spasme dans la gorge et dans la bouche, elle ne pouvait parler ni ouvrir les yeux ni presque respirer; elle se tenait repliée sur elle-même comme un nœud de cordage; elle resta ainsi une heure environ. Revenue ensuite à elle-même, elle dit aux assistants beaucoup de belles choses; chacun pleurait de dévotion à la voir dans un tel tourment et avec tant de contentement dans l’esprit. Toutes les paroles qu’elle disait semblaient des flammes du divin amour (elles l’étaient en vérité); elles pénétraient si profondément les cœurs des auditeurs qu’ils en restaient étonnés et blessés.

Ces opérations devenaient de jour en jour plus pénétrantes et plus profondes; elle resta ainsi plusieurs jours sans aucun changement. Le Seigneur la laissait reposer afin qu’elle vécût assez pour achever l’œuvre qu’il avait décidée.

Quelques jours après, elle eut un autre assaut encore plus terrible. On lui voyait les nerfs tourmentés au point que de la tête au pied, rien dans ce corps n’était sain. Il y avait dans ces chairs certains creux comme lorsqu’on met le doigt dans la pâte. Dans sa grande douleur, elle criait à haute voix, et qui la voyait était contraint, par grande compassion, de demander à Dieu miséricorde. Cet assaut lui dura un jour et une nuit. Tout ce qu’on en peut dire ou écrire ne paraît rien en comparaison de ce que c’était en réalité.

La nuit suivante lui vinrent quatre accidents plus forts l’un que l’autre, de façon qu’elle perdit la parole et la vue

[…]

On ne pouvait lui donner le moindre soulagement. Se tenant ainsi entre les deux extrêmes, elle disait :

Je trouve en moi, pour ce qui est de l’esprit, un tel contentement et une telle paix, que langue humaine ne le pourrait exposer, ni entendement le comprendre; mais du côté de l’humanité, toutes les peines que pourrait subir un corps en manière humaine ne doivent guère se dire peines en comparaison de ce que je sens.

[…]

CHAPITRE L

[…]

Maintenant je touche à la fin, je viens à toi avec cette souffrance extrême à l’intérieur et à l’extérieur et de la tête aux pieds. Je ne crois pas qu’un corps d’homme, quelle que soit sa vigueur, puisse supporter cette souffrance démesurée. Il me semble qu’une telle souffrance devrait non seulement faire mourir un corps de chair et d’os, mais détruire un corps de fer ou de diamant. D’où il apparaît clairement que tu es celui qui régit et gouverne toute chose avec ta disposition juste et sainte, par laquelle tu ne veux pas encore que je meure. Et quoique j’aie à supporter en ce corps tant de tourments et si excessif sans le moindre remède, je me trouve cependant dans une telle force et dans une telle disposition que je ne puis dire que je souffre; il me semble au contraire demeurer continuellement dans un grand contentement qui m’est si agréable et si aimable que je ne puis l’exprimer ni même le concevoir.

[…]

Elle vit ensuite une grande échelle de feu, où petit à petit elle était tirée. D’autres vues lui furent données; elle en ressentait une grande joie qui apparaissait au-dehors dans ses yeux et cela dura environ quatre heures.

[…]

Elle vit ensuite ce que c’est qu’un esprit pur et net, ou rien ne peut plus pénétrer, sinon le souvenir des choses divines. À cette vue, elle se mit à sourire en disant :

Oh! si quelqu’un se trouvait à ce degré au moment de la mort!...

Comme si elle eut voulu dire : quel serait le bonheur de cette créature. Son visage resta joyeux tandis qu’elle était dans la stupeur et le saisissement au point de paraître une chose inerte et insensible. Moins d’une heure après, un nouveau rayon de feu divin lui fut révélé. Elle multipliait les gestes de joie, on la voyait toute réjouie, mais elle ne pouvait expliquer ce qu’elle ressentait. Chacun cependant se rendait compte qu’elle était plus au ciel par l’esprit que sur la terre par le corps, d’autant plus qu’elle vivait sans aucun rafraîchissement terrestre.

[…]

CHAPITRE LI

[…]

Quand il fut six heures de la nuit 1, on lui demanda si elle voulait communier, et comme elle s’informait s’il était l’heure habituelle, il lui fut répondu qu’on n’y était pas encore. Alors elle leva vers le ciel le doigt de la main voulant signifier par là (comme on peut le croire) qu’elle devait aller communier au ciel et s’y unir totalement à son Amour et triompher avec lui éternellement. Comme jusqu’à ce temps elle avait vécu privée de toutes les choses de la terre, ainsi voyant arrivée son heure, elle comprit qu’elle n’avait plus besoin sur terre de la communion.

À ce moment même, cette âme bienheureuse, en grande paix et tranquillité, doucement, s’exhala de cette vie et s’envola à son doux Amour tant désiré.

[…]

(le lendemain) Tous ceux qui entendaient cette messe (c’étaient de nombreux dévots de la bienheureuse Catherine) furent contraints de pleurer, ce qui jeta ce confesseur dans le saisissement et la stupeur et c’est à grand-peine qu’il acheva la messe. Celle-ci finie, il fut forcé de pleurer à part soi pendant une demi-heure avant de pouvoir réjouir un peu son cœur.

[…] CHAPITRE LII.



Traité du purgatoire

[…]

Les âmes qui sont au purgatoire, à ce que je crois comprendre, ne peuvent avoir d’autre choix que d’être en ce lieu puisque telle est la volonté de Dieu qui dans sa justice l’a ainsi décidé. Elles ne peuvent pas davantage se retourner sur elles-mêmes.

[…]

Elles sont incapables d’avoir ni d’elles-mêmes ni des autres aucun souvenir, ni en bien ni en mal, qui puisse augmenter leur souffrance. Elles ont, au contraire, un tel contentement d’être établies dans la condition voulue par Dieu et que Dieu accomplisse en elles tout ce qu’il veut, comme il le veut, qu’elles ne peuvent penser à elles-mêmes ni en ressentir quelque accroissement de peine.

Elles ne voient qu’une chose, la bonté divine qui travaille en elles, cette miséricorde qui s’exerce sur l’homme pour le ramener à Dieu. En conséquence, ni bien ni mal qui leur arrive à elles-mêmes ne peut attirer leur regard. Si ces âmes pouvaient en prendre conscience, elles ne seraient plus dans la pure charité.

Elles ne peuvent non plus considérer qu’elles sont dans ces peines à cause de leurs péchés,

[…]

Étant donc établies en charité et n’en pouvant plus dévier par un acte défectueux, elles sont rendues incapables de rien vouloir, de rien désirer, hormis le pur vouloir de la pure charité. Placées dans ce feu purifiant, elles y sont dans l’ordre voulu par Dieu. Cette disposition divine est pur amour, elles ne peuvent s’en écarter en rien, parce qu’elles sont incapables de commettre un péché, comme aussi de faire un acte méritoire.

[…]

[2] Je ne crois pas qu’il puisse se trouver un contentement comparable à celui d’une âme du purgatoire, à l’exception de celui des saints en paradis. Chaque jour s’accroît ce contentement par l’action de Dieu en ces âmes, action qui va croissant comme va se consumant ce qui empêche cette action divine. Cet empêchement, c’est la rouille du péché

[…]

Ainsi la rouille, c’est-à-dire le péché, est ce qui recouvre l’âme. Au purgatoire cette rouille est consumée par le feu. Plus elle se consume, plus aussi l’âme s’expose au vrai soleil, à Dieu. Sa joie augmente à mesure que la rouille disparaît et que l’âme s’expose au rayon divin.

[…]

[3] La source de toutes les souffrances est le péché, soit originel, soit actuel. Dieu a créé l’âme toute pure et toute simple, sans aucune tache de péché et avec un instinct béatifique qui la porte vers lui.

[…]

En conséquence, il n’y a pas d’obstacle entre Dieu et elles, hors cette peine qui les retarde et qui consiste en ce que leur instinct béatifique n’a pas atteint sa pleine perfection.

Voyant en toute certitude combien importe le moindre empêchement, voyant que la justice exige que leur attrait soit retardé, il leur naît au cœur un feu d’une violence extrême, qui ressemble à celui de l’enfer. Il y a la différence du péché qui rend mauvaise la volonté des damnés de l’enfer; à ceux-ci Dieu ne fait point part de sa bonté.

[…]

[4] On voit par là que cette opposition de la volonté mauvaise à la volonté de Dieu est cela même qui constitue le péché. Comme leur volonté s’obstine dans le mal, le péché aussi se maintient. Ceux de l’enfer sont sortis de cette vie avec leur volonté mauvaise. Aussi leur péché n’est pas remis et ne peut l’être, parce qu’ils ne peuvent plus changer de volonté, une fois qu’ils sont sortis ainsi disposés de cette vie. 

[…]

[5] Mais les âmes du purgatoire tiennent leur volonté en tout conforme à celle de Dieu. En conséquence, Dieu s’accorde avec elles dans sa bonté et elles demeurent contentes (quant à leur volonté) et purifiées de la coulpe du péché originel et du péché actuel.

Ces âmes sont rendues aussi pures que Dieu les a créées.

[…]

[8] J’ajoute encore ceci que je vois. De la part de Dieu, le paradis est ouvert, y entre qui veut. C’est que Dieu est toute miséricorde, il reste tourné vers nous, les bras ouverts pour nous recevoir dans sa gloire.

Mais je vois d’autre part comment cette divine essence est d’une telle pureté et netteté, au-delà de tout ce qu’on pourrait imaginer, que l’âme qui aurait en soi une imperfection aussi légère qu’un fétu minuscule se jetterait en mille enfers plutôt que de se trouver avec cette tache en présence de la majesté divine.

Aussi voyant que le purgatoire a été fait pour lui enlever ces taches, elle s’y jette. Elle voit que c’est là une grande miséricorde pour elle que ce moyen d’enlever cet empêchement.

[…]

Je vois aussi que le tourment des âmes du purgatoire consiste bien davantage en ceci qu’elles voient en elles quelque chose qui déplaît à Dieu et qu’elles l’ont contracté volontairement en agissant contre une si grande bonté, plutôt que dans nul autre tourment qu’elles ressentent en purgatoire. C’est qu’étant dans la grâce divine elles voient la réalité et l’importance de cet empêchement qui ne leur permet pas d’approcher de Dieu.

[…]

[9] Je vois entre Dieu et l’âme une incroyable conformité. Lorsqu’il la voit dans cette pureté où Sa Majesté l’a créée, il lui donne une certaine force d’attraction faite d’amour brûlant, capable de la réduire au néant, tout immortelle qu’elle soit.

Il la met dans un état de si parfaite transformation en lui son Dieu, qu’elle se voit n’être plus autre chose que Dieu. Il la tire continuellement à lui, il l’embrase, il ne la laisse pas jusqu’à ce qu’il l’ait menée à cet être divin dont elle procède, c’est-à-dire à cette pureté dans laquelle il l’a créée.

L’âme se voit, par une vue intérieure, ainsi tirée par Dieu avec un tel feu d’amour. Alors, sous l’ardeur de cet amour embrasé de son doux Seigneur et Dieu qu’elle sent rejaillir en son esprit, elle se liquéfie tout entière.

[…]

Elle voit aussi combien lui est douloureux ce retardement qui la retient de contempler la divine lumière.

S’y ajoute l’instinct de l’âme impatiente d’être libérée de cet empêchement, attirée qu’elle est par ce regard unitif.

[…]

C’est au point que si l’âme pouvait découvrir un autre purgatoire plus fort que celui où elle se trouve, elle s’y jetterait aussitôt pour se débarrasser plus vite de cet empêchement. Tant est violent l’amour de conformité entre Dieu et l’âme.

[…]

§ 12. Comment Dieu purifie les âmes Exemple de l’or dans le creuset

[…]

[10] De ce divin Amour, je vois jaillir vers l’âme certains rayons et flammes brûlantes, si pénétrants et si forts qu’ils sembleraient capables de réduire au néant non seulement le corps, mais l’âme elle-même s’il était possible.

Ces rayons opèrent de deux manières : l’une est de purifier, l’autre d’anéantir.

[…]

L’or, quand il est purifié à vingt-quatre carats ne se consume plus, quel que soit le feu par où tu le ferais passer. Ce qui peut être consumé en lui, ce n’est que sa propre imperfection. Ainsi opère dans l’âme le feu divin. Dieu la maintient dans le feu jusqu’à ce que toute imperfection soit consumée. Il la conduit à la pureté totale de vingt-quatre carats, chaque âme cependant selon son degré 1. Quand elle est purifiée elle reste tout entière en Dieu, sans rien en elle qui lui soit propre, et son être est Dieu.

Une fois que Dieu a ramené à lui l’âme ainsi purifiée, alors celle-ci est mise hors d’état de souffrir encore, puisqu’il ne lui reste plus rien à consumer. Supposé que dans cet état de pureté on la tienne dans le feu, elle n’en sentirait nulle souffrance. Ce feu ne serait autre chose que celui du divin amour de la vie éternelle, sans rien de pénible.

[…]

§ 13. Les âmes ont un désir ardent de se transformer en Dieu sagesse de Dieu qui leur tient cachées leurs imperfections

[…]

Quand l’âme se met en route pour retourner à son premier état, si grande est l’ardeur qui la presse de se transformer en Dieu que c’est là son purgatoire. Elle ne regarde pas ce purgatoire comme un purgatoire, mais cet instinct brûlant et entravé constitue son purgatoire.

Ce dernier acte d’amour accomplit son œuvre, sans que l’homme y ait part. Il y a dans l’âme tant d’imperfections cachées qu’elle désespérerait s’il lui était donné de les voir. Ce dernier état les consume toutes.

Après qu’elles sont consumées, Dieu les découvre à l’âme pour qu’elle reconnaisse l’œuvre divine accomplie en elle par le feu d’amour. C’est lui qui a consumé en elle toutes ces imperfections qui doivent l’être.

[…]

[12] Sache ceci. La perfection que l’homme croit constater en lui n’est pour Dieu que défaut. En effet, tout ce que l’homme accomplit sous couleur de perfection, toute connaissance, tout sentiment, tout vouloir, tout souvenir, dès qu’il ne le fait pas remonter à Dieu, tout cela l’infecte et le souille.

Pour que ces actes soient parfaits, il est nécessaire qu’ils soient faits en nous sans nous, sans que nous en soyons le premier agent, et que l’opération de Dieu soit faite en Dieu sans que l’homme en soit la cause principale.

Ces actes seuls sont parfaits, que Dieu accomplit et achève dans son amour pur et net, sans mérite de notre part. Ils pénètrent l’âme si profondément et l’embrasent à tel point que le corps où elle se trouve se sent brûler comme s’il était dans un grand brasier qui ne s’éteindra pas avant la mort.

[…]

Il est vrai, comme je le vois, que l’amour qui procède de Dieu et rejaillit dans l’âme cause en elle un contentement inexprimable; mais ce contentement n’enlève pas une étincelle de leur peine aux âmes du purgatoire.

Donc, cet amour qui se trouve entravé, c’est lui qui constitue leur souffrance. Cette souffrance est d’autant plus grande que plus grande est la capacité d’amour et de perfection que Dieu a donnée à chacune.

Ainsi les âmes du purgatoire ont tout ensemble une joie extrême et une extrême souffrance sans que l’une soit un obstacle pour l’autre.

[…]

§18. Elles savent que ces peines elles les ont méritées en toute justice et qu’elles sont parfaitement réglées. Par suite, elles ne se plaignent pas plus de Dieu (quant à la volonté) que si elles étaient dans la vie étemelle.

L’autre opération est un contentement qu’elles éprouvent à voir comment Dieu agit envers elles, avec quel amour et quelle miséricorde.

Ces deux vues, Dieu les imprime en elles instantanément. Puisqu’elles sont en état de grâce elles saisissent et comprennent à la mesure de leur capacité. Elles en éprouvent une immense joie, qui ne leur manquera plus; au contraire, elle ira toujours croissant au fur et à mesure qu’elles s’approchent davantage de Dieu.

Ces âmes ne voient point cela en elles-mêmes ni par elles-mêmes ni comme quelque chose qui serait à elles, mais seulement en Dieu.

Elles s’occupent intensément de lui beaucoup plus que de leurs peines, elles tiennent celles-ci pour rien en comparaison de lui.

La moindre vue qu’on puisse avoir de Dieu surpasse toute peine et toute joie que l’homme puisse avoir, mais sans leur enlever une étincelle ni de joie ni de peine.

[…]

§19. Cette forme de purification que je vois appliquée aux âmes du purgatoire, je l’éprouve dans mon esprit, surtout depuis deux ans. De jour en jour je la ressens et la vois plus clairement.

Mon âme, à ce que je vois, est dans ce corps comme dans un purgatoire en tout semblable au vrai purgatoire, mais à la mesure réduite que le corps peut supporter, pour éviter qu’il ne meure.

Néanmoins cela s’aggrave peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin mort s’ensuive.

Je vois l’esprit rendu étranger à toute chose, même d’ordre spirituel, où il pourrait trouver quelque aliment, comme serait joie, plaisir, consolation. Il est hors d’état de prendre goût à quelque chose que ce soit, temporelle ou spirituelle, ni par la volonté, ni par l’entendement, ni par la mémoire. Il m’est devenu impossible de dire : je prends plus de plaisir à ceci qu’à cela.

Mon intérieur est assiégé. De toute chose qui portait rafraîchissement à sa vie spirituelle et corporelle il a été dépouillé petit à petit. Chaque fois qu’une de ces choses lui est enlevée il reconnaît qu’elle était de nature à lui donner aliment et réconfort. Aussitôt que l’esprit en prend conscience, il les prend en haine et en abomination et elles s’en vont sans aucun remède.

La raison en est que l’esprit porte en soi l’instinct de se débarrasser de toute chose qui puisse faire obstacle à sa perfection.

[…]

Il ne lui reste d’autre soutien que Dieu. C’est lui qui opère tout cela par amour et avec grande miséricorde pour satisfaire à sa justice.

Cette vue donne à l’esprit grande paix et contentement. Mais ce contentement ne diminue en rien la souffrance ni la compression qu’il subit. Jamais la souffrance ne pourrait devenir cruelle au point qu’il puisse désirer de se dégager de ce que Dieu dispose à son sujet. Il ne sort pas de sa prison, il ne cherche pas à en sortir, tant que Dieu n’aura pas accompli en lui tout ce qui est nécessaire. Ce qui me contente c’est que Dieu soit satisfait, Il n’y aurait pas pour moi de souffrance pire que de m’écarter des desseins de Dieu sur moi, tant j’y vois de justice et de miséricorde.

Tout ce qui vient d’être dit, je le vois, je le touche, mais je n’arrive pas à trouver d’expressions satisfaisantes pour le dire comme je voudrais. Ce que j’en ai dit, je le sens s’opérer en moi spirituellement et c’est pour cela que je l’ai dit.

La prison dans laquelle je me vois, c’est le monde; la chaîne, c’est le corps. L’âme illuminée par la grâce, c’est elle qui connaît l’importance d’être retenue ou retardée d’atteindre sa fin, par quelque empêchement que ce soit. Cela lui cause une peine extrême, car elle est d’une sensibilité aiguë.

De plus, cette âme reçoit de Dieu une certaine dignité qui la rend semblable à Dieu même. Il la fait une même chose avec lui en la rendant participante de sa bonté. Et comme il est impossible qu’une peine quelconque atteigne Dieu, ainsi en advient-il des âmes qui s’approchent de lui. Plus elles s’approchent, plus aussi elles reçoivent de ce qui est propre à la divinité.

Par suite, le retardement qui atteint l’âme lui cause une souffrance intolérable. Cette souffrance et ce retard la rendent dissemblable de ces propriétés qu’elle avait de naturel, et que la grâce lui montre; elle est empêchée d’y atteindre, alors qu’elle y est apte, et cela lui cause une souffrance très grande, à la mesure de l’estime qu’elle a de Dieu. Mieux elle le connaît, plus elle l’estime; plus elle est dégagée du péché, mieux elle le connaît. À mesure aussi, l’empêchement lui devient plus terrible d’autant plus que l’âme est toute recueillie en Dieu et rien ne l’empêche de le connaître sans aucune erreur.







LA PERLE ÉVANGÉLIQUE

La perle évangélique 1602, Edition établie et présentée par Daniel Vidal, Grenoble, 1997.

« La Perle Evangélique, texte flamand d’une béguine jusqu’ici anonyme, parut en 1535 à l’initiative du chartreux colonais Thierry Loher. La traduction latine fut établie par L. Surius, écrivain ascétique, et chartreux, en 1545. En 1602, les chartreux de Paris en livrent la traduction française, que nous reprenons.

« Cet ouvrage est capital, à double titre. La Perle est héritière de tous les mystiques qui se décidèrent, au fil des siècles, en pays thiois, flamands, alémaniques. Héritage littéral, filiation conceptuelle. Mais elle décrit moins une progression de foi, qu’elle ne se porte d’emblée au point d’accomplissement du parcours, où l’intime fusion de la créature et de Dieu rend indécidable le partage des eaux, le fidèle entièrement déiforme, et son Dieu immergé sans reste en sa création. La Perle se dispose ainsi au plus vite en ce foyer de toute quête mystique, en sa raison, son acte essentiel. Elle s’entend dès lors comme exaspération spectaculaire des mystiques précédentes, leur soudaine imposition comme textes dispersés venus à convergence, et façonnage de leur sens en un énoncé emblématique.

« De là sa force de pénétration dans le tissu culturel européen. Sa traduction française, à l’aube du xviie, va irriguer, à leur su ou insu, tous les réseaux et toutes les écoles mystiques du “siècle des saints, de la mystique abstraite de Benoît de Canfield, aux aboutissements quiétistes du pur amour. La Perle tisse un argument de complicité d’un bout à l’autre du siècle, qui permet de lire Bérulle en entendant déjà François de Sales, et d’écouter les leçons majeures de Madame Guyon en gardant mémoire de Jeanne de Chantal. Car le dit de La Perle traverse en une seule audace de sens et d’indiscipline l’ensemble des sites où la créature doit purger ses passions et s’épandre en la lumière de son dieu.

« C’est dire que La Perle Evangélique est texte de toute nécessité pour notre temps propre. À déchiffrer et lire en toute impatience et passion, pour son écriture exacte, sa leçon de souveraineté, la conceptualité exemplaire d’une mise à nu réciproque de la créature et de son dieu. En cet ouvrage, témoignage d’historicités brûlantes et écriture argumentative d’impeccable lucidité, un nouvel espace de sens est fondé, qui, jusqu’à nous, dure.”



LA PERLE ÉVANGÉLIQUE

Trésor Incomparable de la Sapience divine/Nouvellement traduit de Latin en Français par les P. P. Ch. lez Paris à Paris chez la veuve Guillaume de la Nouë, Rue Saint-Jacques 1602.



Je livre un choix de chapitres, partie réduite d’un ouvrage qui couvre 208 [Introduction par Daniel Vidal] + 522 [La Perle, glossaire et table] pages. Sans indiquer les sauts entre chapitres numérotés.

LIVRE PREMIER Du noble et excellent principe duquel nous sommes originellement sortis, et auquel par les mérites de Jésus-Christ notre Sauveur et Rédempteur, nous devons retourner.

CHAPITRE I

Pourautant que, comme même l’Écriture sainte nous témoigne, nous avons tous offensé, et péché en notre premier père Adam, et sommes tombés en un horrible gouffre de toute difformité et misère : si nous voulons obtenir et recouvrer la pureté de vie perdue en ce premier homme, il nous faut commencer avec [1 v°] celui qui est sans commencement c’est-à-dire avec Dieu, lequel est ce très-noble et très-excellent principe duquel nous avons pris notre origine, et avec lequel nous demeurons toujours par idée. Car tout ainsi que les rayons solaires procèdent et dépendent du soleil, ainsi notre âme procède et dépend de Dieu, qui est notre principe, notre vie, et notre conservateur. Mais par les puissances de notre âme et de nos sens, nous nous sommes épars et dispersés aux choses extérieures, et volontairement détournés et séparés de Dieu, notre principe, nous attachant par amour aux choses créées, et en icelles cherchant nos plaisirs. Et par ce moyen nous avons grandement difforme et souillé notre âme, et sommes tellement devenus boiteux et estropiés de nos membres, que nous ne pouvons plus maintenant atteindre ni parvenir au souverain bien, ni marcher par la voie de vérité. Nous sommes d’abondant devenus aveugles et sourds, en sorte que ne pouvons reconnaître ni entendre le bien éternel. De là vient cette désobéissance et mépris des inspirations divines.

Finalement nous avons perdu le droit sentier de la vie, et avons été dépouillés de notre première beauté. Et néanmoins l’essence intérieure et image de notre âme est demeurée en Dieu, vit en Dieu, et Dieu en nous, jaçoit que nous l’ignorions. Car il n’y a personne qui puisse savoir ou sentir cela, cependant qu’il est désordonné-ment affectionné aux créatures, et attaché aux choses visibles. [2 r°] Et pour ce il est nécessaire que nous nous étudions à mourir à notre sensualité, et que toute créature rejetée nous nous convertissions à Dieu notre Créateur. Car l’âme ne peut être en repos, si de toutes ses forces, appliquée à Dieu, elle ne se convertit à Dieu son principe. Que si nous voulons unir toutes nos forces à Dieu, et adhérer à ce principe nôtre, il nous faut observer ce qui est commandé aux Anges, et nous garder de ce qui est défendu aux hommes. Lors que nous et toutes choses étions encore dans l’abîme de la divinité, incréées, la veine de sa très-ardente charité poussait et pressait la vertu toute-puissante de la divine essence, qui demeurait cachée au dit abîme de la divinité, afin qu’elle sortît, fit et formât des créatures qui eussent la fruition et jouissance des richesses infinies de sa bonté. Il créa donc par l’opération de sa très Sainte Trinité, le ciel et la terre et orna le ciel d’Anges, afin qu’ils jouissent de ses délicieuses richesses, et qu’ils contemplassent l’abîme de sa divinité, et fussent les trônes et sièges, esquels Dieu tout-puissant serait assis et reposerait. Et laissa aux hommes la possession du paradis de volupté, afin qu’ils jouissent avec lui de toutes délices, fussent l’habitation et tabernacle de sa déité, et cheminassent continuellement avec lui. Et finalement il para et orna toute la terre d’herbes et fleurs de diverses sortes, de plusieurs fruits et animaux, et ce pour le seul homme.

CHAPITRE III De l’origine, justice et chute de l’homme.

Or Dieu tout-puissant, ayant trouvé les saints Anges tellement préparés et les ayant confirmés à jouir éternellement en joie parfaite de sa divinité, il fut ému d’un abîme d’amour à parfaire ce que de toute éternité il avait pensé, connu, et aimé, et ce par sa puissance, toute prévoyante sagesse, et très coulante bonté. Il dit donc en soi-même : Faisons l’homme à notre image et semblance, afin que comme nous sommes un esprit et une simple essence, il soit aussi un esprit et une simple essence reposant avec nous, et habitant par grâce en notre immuable éternité ; à notre semblance aussi, afin que comme nous sommes trois personnes, qui opèrent toutes choses, c’est à savoir l’une par l’autre, qu’il ait aussi trois puissances — savoir est la mémoire, par laquelle il se puisse ressouvenir des choses éternelles ; l’entendement [4 r°] par lequel il puisse connaître et entendre la vérité éternelle, et disposer sagement toutes choses. Et la volonté, par laquelle il aime et retourne hâtivement à son principe, et embrasse le souverain bien, et possède tous biens par amour et dilection.

Dieu aussi l’a formé d’une terre monde, et non souillée, et en fin a créé son âme si noble, que rien hors Dieu ne la peut contenter ni rassasier, supérieure à toutes créatures irraisonnables, et semblable à Dieu même. Il s’est d’abondant uni en elle, lui imprimant son image et semblance éternelle, lui donnant l’esprit de vie, et voulant, comme père fidèle des esprits, demeurer toujours avec nous jusques à la fin, à ce qu’à jamais elle vêcut avec lui, et tout à fait regorgeante et comblée de félicité, elle se rassasiât en la jouissance éternelle de sa gloire. Et quant au premier homme, il l’imbut et l’illumina de la claire lumière de sa vérité éternelle, l’ornant de toutes vertus, afin qu’il fût le trône et siège auquel Dieu reposerait, et l’outil et instrument par lequel il besognerait. Sa mémoire était pure et tranquille, unie à Dieu, et aussi dilatée à l’influence de Dieu, comme si elle eût eu le ciel et Dieu même en sa puissance.

Son entendement était si simple, et illuminé de la clarté divine, qu’il voyait parfaitement dans le miroir de la divinité toutes les choses qui lui étaient nécessaires, et avec une joie très-parfaite la régénération éternelle était toujours renouvelée en lui. Sa volonté était tellement [4 v°] unie en Dieu, et remplie d’amour divin, et tellement en somme élevée à une certaine sorte de liberté divine, que d’une seule affection de cœur il était uni avec Dieu, et comme il voulait. Sa raison était remplie d’une lumière raisonnable de discernement du bien et du mal, par laquelle il ordonnait prudemment toutes choses, et imposait les noms à toutes créatures. Sa conscience était établie en une joie parfaite, comme elle qui n’avait rien de quoi rougir devant Dieu. Sa puissance concupiscible était en toute pureté élevée au souverain bien, l’aimant seul, et en lui seul se réjouissant. L’irascible était par amour forte et puissante pour obtenir et acquérir tout bien et conserver avec crainte ce qu’elle avait acquis, et pour éviter aussi tout mal, avec une entière aversion et haine d’icelui.

Il était couronné de gloire et honneur, et oint de l’huile de joie et liesse, et outre ce rempli de toute pureté, et lumière de l’éternelle Déité. Car Dieu Tout-puissant habitait et conversait avec lui, comme a de coutume un ami avec son ami. Et d’abondant lui permit d’user en toute liberté de toutes les délices du Paradis même, et l’établir seigneur et maître sur toutes les créatures, à ce qu’elles fussent soumises sous son autorité et empire. Et afin que de même les hommes fussent sujets et obéissants à leur Créateur, il leur fit inhibition et défense d’être si présomptueux et outrecuidés, que de manger du fruit de l’arbre de science du [5 r°] bien et du mal. Toutefois bien peu de temps après ils transgressèrent et outrepassèrent le commandement de Dieu leur Seigneur, par l’envie du diable, qui s’était transfiguré et transformé en serpent, car par mensonge il déçut et trompa Eve, en sorte qu’elle douta du commandement du Seigneur, et accomplit la volonté du serpent.

Adam aussi fut subverti par la femme, laquelle premièrement par douces paroles s’efforça à l’induire de manger le fruit du bois défendu. Et lui l’admonestant de la prohibition divine, et menace de mort, grandement troublée et désolée, se complaint s’il fallait donc qu’elle mourût toute seule, ce qui émut Adam à acquiescer et obéir à la sensualité de sa femme, ne la voulant contrister, et par ce moyen il perdit la vie, et trouva la mort. Il résista donc à sa raison, et mangea de la viande défendue : ce qu’ayant fait, il perdit malheureux la robe d’innocence, son esprit fut privé de la liberté de gloire, son âme dénuée et dépouillée de toutes vertus, sa mémoire close, et ses pensées éparses. Son entendement obscurci, sa volonté détournée du souverain bien, et réduite sous la servitude du péché, sa raison aveuglée, et privée du discernement des vertus. Sa force concupiscible rendue impure s’attacha aux sales et déshonnêtes délectations : l’irascible devint paresseuse à tout bien, et pour le faire court, toutes ses forces furent cassées et brisées, et toutes ses affections et désirs désordonnés. Ces cinq sens furent [5v0] exclus et privés de la frui-tion et jouissance des biens éternels, et dispersés à plusieurs et diverses calamités des choses temporelles.

Sa conscience était accablée du lourd et pesant fardeau de tous péchés, et fut très grièvement contristée et confuse en la présence de Dieu : la robe de beauté lui fut ôtée, et la splendeur de la divinité. Il perdit aussi l’adresse et la plus courte voie à la vérité, laquelle nous guide et conduit au fond de l’âme, où nous adorons Dieu, et sommes faits un esprit avec lui. Et après toutes ces choses, il eut connaissance qu’il était nu, et en ayant honte, il tâchait de se cacher, et couvrir sa nudité ; mais soudain la voix divine l’admonesta, lui disant : Adam, où es-tu ? laquelle aussi le reprit de sa transgression et désobéissance. Mais il s’excusa, et voulut rejeter la faute sur sa femme, et elle par conséquent imputa le tout au serpent, et pour ce ils furent incontinent jetés hors du Paradis. Car si Adam eut confessé son péché, et eut demandé pardon au Seigneur, certainement Dieu lui eut remis son péché, et fut demeuré au Paradis. Mais pour ce qu’il ne voulut confesser son offense, il tomba en plusieurs calamités, et s’égara de la voie de vérité : laquelle n’a jamais depuis été si manifestement connue aux hommes, jusques à tant que la très-pure Vierge Marie a été née, laquelle a très-bien et très — clairement remarqué cette voie en soi-même — comme très-pure et vide de toute contagion de péché, et introvertie au fond de son âme, où [6 r°] continuellement elle marchait par cette voie, adhérant perpétuellement à Dieu son principe. En sorte que le fils unique de Dieu, qui est la vérité éternelle, a eu à plaisir de passer par elle, et d’être et converser avec les fils des hommes, et accomplir cette charité de laquelle il nous a aimés de toute éternité. Et combien que notre nature fut grandement détruite et déchue de sa noblesse et excellence, toutefois il ne nous a point dédaignés.

CHAPITRE IV De notre réparation et restauration en notre premier état, par le moyen du fils de Dieu.

Le fils de Dieu s’est donc levé de son trône royal, et du siège de sa gloire, et est descendu au ventre virginal de la très humble et très heureuse Vierge, et du très pur sang de son cœur virginal a pris nature humaine : car c’était une chose grandement délectable au Seigneur de toute Majesté, se reposer en la fleur du champ, et aux lis des vallées, et être nourri de la violette d’humilité. Elle nous a produit le Soleil de justice, et la voie de vérité, et la vie, qui est la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Car celui qui chemine par le fond de son âme, et là se tient en la présence [6e] de Dieu, il reçoit de lui vie, et est très clairement illuminé par-dessus tous les autres. Pour cette cause aussi est-il venu en ce monde, afin qu’il illuminât nos ténèbres, et pour ce est-il naît, afin que par la nativité nous puissions renaître en une nouvelle vie de grâce.

Finalement il a vécu et conversé avec nous, afin que nous puissions ordonner et disposer toute notre vie et conversation, selon ses très parfaites vertus : car il nous a enseigné la plus proche à la vérité qui nous conduit au fond de notre âme, afin que là le cherchions et trouvions. À ce propos manifestement il dit : Le royaume de Dieu est dedans vous. Et après : Il y a un trésor caché au champ. Ce trésor ici est Dieu, qui est caché au champ de l’essence créée de cette âme. Ce que le prophète voyait, quand il dit : En vérité, Seigneur, vous êtes le

Dieu caché. Quiconque donc veut chercher Dieu, et le trouver, qu’il le cherche en soi-même, savoir est, au fond intime de son âme où est l’image de Dieu, et fouisse le champ de son essence créée fort avant, et par ce moyen il se trouvera soi-même idéalement incréé en l’essence divine, et en la nue essence de l’âme, et ce faisant il reviendra à son principe, par le moyen de Jésus-Christ, qui est notre voie, qui par sa passion a payé toute notre dette, et a rendu fructueux tout ce que nous endurons, qui par sa mort a détruit notre mort, et nous a préparé la vie éternelle. Il a aussi par son esprit restitué l’ancienne liberté à notre esprit, et l’a ramené à notre principe, dans ce [7 r°] fond de l’âme, où c’est que Dieu habite, et où il nous a unis avec lui, afin que là nous l’adorions en esprit et vérité.

Outreplus par son âme il a réformé toutes les forces de la nôtre, à ce que nous soyons un instrument apte endurant son inaction divine. Et finalement par son corps et péneuse vie et mort, il a nettoyé derechef notre cœur, nos sens, tous nos membres, et notre corps de toute tâche de péché, et nous a faits et rendus purs et nets, en tant que la lumière de vérité et le Soleil de justice se lèveraient derechef en nous, et qu’en nous et par nous ils épandraient leur lumière. Il a aussi réformé en nous tout ce qui était détruit en Adam, et nous a très abondamment restitué tout ce qui nous a été ôté par icelui. Cela s’entend si nous le voulons, et nous efforçons de nous dresser et ordonner intérieurement et extérieurement selon ses voies, et que soigneusement nous observions ce noble principe, afin que nous puissions retourner et refluer en lui, considérant soigneusement que c’est qu’il a commandé aux Anges, et défendu aux hommes, et comment par soi-même il nous a réparés. Car étant perdus, il nous a ramenés à notre principe, afin qu’ensemblement avec les esprits célestes nous lui administrions et demeurions toujours en sa présence, servant aux hommes très-volontiers pour l’amour de lui (car ainsi faisant, il nous confirmera avec les bons anges, et nous fera esprits célestes, et anges terrestres, établissant [7 v°] son trône et son ciel en notre esprit). Et de peur que ne transgressions ce qui est défendu, à ce que notre âme puisse être le paradis de paix, qu’il puisse marcher avec nous, et établir en notre âme un paradis de volupté, lequel il rende fructueux en bonnes odeurs de toutes vertus. Et finalement afin que la très sainte vie et passion soit continuellement en notre cœur en signe d’amour, comme modèles selon lesquels nous devons dresser et ordonner notre vie et conversation, et être faits un champ fertile en nos cœurs, dans lequel l’époux puisse s’ébattre, et le rendre fertile et fructueux par la fontaine de sa miséricorde.

Certainement en ces points-là nous pratiquons le vieil et le nouveau Testament, c’est à savoir, en ce que continuellement nous adhérons à notre très noble principe, et observons avec les Anges les commandements de Dieu, et avec les hommes, fuyons ce qui est par lui défendu, et portons en nous les signes d’amour et dilection de notre Rédempteur, et que nous habitons en lui, et lui en nous. Et si quelques fois il advient que par fragilité humaine nous excédions, reconnaissons incontinent notre faute, et demandons grâce, évitant la pernicieuse excuse de notre péché, en laquelle Adam et Eve persévéraient trop obstinés. Car en ce faisant, Dieu aura pitié de nous, et ne nous déjettera point du ciel de notre esprit, ni hors du paradis de notre âme. De ceci dit saint Bernard, Il n’y a chose qui provoque tant l’ire de Dieu, [8r1 comme la maudite excuse de soi-même. Et pour-ce accusons-nous toujours devant Dieu, juste juge, auquel tous les secrets de nos cœurs sont notoires, et par ce moyen nous pourrons être délivrés de nos péchés, et par le moyen de sa grâce être conservés en cette voie, en laquelle il nous a mis. Et en ce tout est compris.


CHAPITRE V De la triple union en laquelle la vie superessentielle, illuminative et active sont parfaites.

Mais il faut savoir que la susdite et subséquente matière nous conduit à trois degrés, trois sortes de vie, et à ces trois parties qui sont en l’homme : car chaque homme semble presque représenter trois hommes. Selon le corps il est bestial, selon l’âme il est raisonnable et intellectuel, et selon l’esprit en la nue essence de l’âme où Dieu habite, il est déiforme. Au surplus il faut que ces trois choses aient chacune leurs exercices et leurs ornements, si nous voulons être unis à Dieu, et être conformes à Jésus-Christ. Or est-il qu’il y a en l’homme une triple union très-noble, de laquelle sourd tout exercice spirituel, et les [8 v°] vertus. Mais par elle seule sans notre coopération nous ne pourrons être sauvés — car une triple union est essentiellement en tous hommes bons et mauvais : mais aux bons seuls elle est encore supernaturellement ornée de tout exercice de vertu, en la manière de quelque beau royaume ou palais richement paré. En la première nous sommes superessentiels et déiformes, et en la seconde, spirituels et internes, en la troisième actifs et moraux. La première et suprême union est en Dieu essentiellement, et est l’intime être ou essence de notre âme qui est en Dieu, et demeure essentiellement unie à Dieu, et est élevée par-dessus nous-mêmes, par-dessus toutes choses créées, et par-dessus tous les sens et puissances de notre âme. Ce néanmoins il est dedans nous essentiellement en l’abîme et intime essence d’icelle, là où est le royaume de Dieu, et son éternelle habitation. Cette union est en Dieu, duquel nous sommes issus créaturalement, et en qui nous demeurons idéalement en une certaine déiformité. La seconde union est aussi en nous, savoir est, ès forces supérieures, lesquelles unitivement et simplement sortent de la première union, c’est-à-dire, qu’elles en sourdent, et adhèrent essentiellement à icelle, comme à leur principe, et de là procède toute vertu et opération déifique.

La première union est une certaine simple force de l’âme, tout ainsi que Dieu est simple en l’essence de sa divinité, et est totalement déiforme : car elle demeure [9 r°] en Dieu selon la simplicité de son essence, et n’a rien de commun avec les autres forces, mais elle confère encore à l’âme une certaine simple union, qui est la seconde union. Et de cette union sortent les forces supérieures, savoir est la mémoire, l’entendement, et la volonté selon l’opération de la très Sainte Trinité, qui se donne soi-même, et s’unit aux forces de l’âme. Et de là procède la troisième union. Et cette troisième est aux forces inférieures, lesque