SECRETS SENTIERS DE L’AMOUR DIVIN


 

 

CONSTANTIN de BARBANSON

 

SECRETS SENTIERS DE

L’AMOUR DIVIN

 

Ouvrage publié à Douai en 1629

 

 

 

 

 

Œuvre mystique

Annotée par Dominique Tronc


 

 

 

 

PLAN DE LA SÉRIE

« CONSTANTIN DE BARBANSON »

 

 

 

SECRETS SENTIERS DE L’ESPRIT DIVIN

Le manuscrit de Paris.

 

 

SECRETS SENTIERS DE L’AMOUR DIVIN

L’édition de Douai.

 

 

L’ANATOMIE DE L'ÂME ET DES OPÉRATIONS DIVINES

 

Première partie,

 Depuis le commencement de la vie spirituelle, jusqu'à l'état expérimental de la grâce supernaturelle.

 

Deuxième partie,

Une seconde Anatomie à passer selon l'être de la déiformité, après la mort de la propriété.

 

Troisième partie,

 comportant quatre Traités.

 Comment l'âme qui est parvenue à l'état de la perfection se doit comporter, pour faire progrès en icelle, et y acquérir plusieurs degrés jusqu'à la fin de sa vie

 

 

                Copyright 2014 Dominique Tronc

 

 

 

     

 

           TABLE DES MATIERES

 

SECRETS SENTIERS DE L’AMOUR DIVIN

 

Avertissement 9

 

À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME LE RÉVÉRENDISSIME PRINCE FERDINAND 15

EGO FR. CONSTANTINUS DE BARBANSON 19

APPROBATIONS DES DOCTEURS : 21

À DIEU TOUT PUISSANT souverain roi du ciel & de la terre 23

AUX AMES DÉVOTES 25

PROLOGUE CONTENANT LE SOMMAIRE DE CETTE ŒUVRE, L'INTENTION DE L'AUTEUR & QUEL CHEMIN IL VEUT ENSEIGNER 27

DIONYSIUS CARTHUSIANUS CUIDAM DOCTORI RELIGIOSAE VITAE  AEMULO SCRIBENS SIC EUM ARGUIT 44

AVIS SUR CE LIVRET AUX ÂMES DÉVOTES, de l’un et l’autre sexe.[]. 45

 

PREMIÈRE PARTIE CONTENANTE AUCUNS PRÉAMBULES OU POINTS PLUS PRINCIPAUX, NÉCESSAIRES D'ÊTRE SUS & exercés par celui qui veut s'avancer au chemin de la perfection 51

CHAPITRE I. DU BUT ET DE LA FIN prétendue en tout ce chemin du divin amour 51

CHAPITRE II. DE LA CONNAISSANCE DE DIEU et de soi-même. 57

CHAPITRE III. DE L'HUMILITÉ. 59

Humilité, que c'est. 64

Moyens pour acquérir humilité. 65

CHAPITRE IV. DE LA MORTIFICATION. 69

CHAPITRE V. DE L'AMOUR DIVIN. 77

Amour divin; et aimer Dieu que c’est. 79

Moyens pour acquérir ce divin amour. 81

CHAPITRE VI. AUCUNS AVIS. 89

[Premier avis] 89

Deuxième avis. 91

Troisième avis. 93

Quatrième avis. 95

Cinquième avis. 97

Sixième avis. 99

Septième avis. 100

Huitième avis. 100

Neuvième avis. 101

Dixième avis. 102

 

SECONDE PARTIE. DES SECRETS SENTIERS DE L'AMOUR  DIVIN 105

PROLOGUE 105

CHAPITRE I. SOMMAIRE DECLARATION DE TOUT LE CHEMIN D'ORAISON MENTALE 109

CHAPITRE II. DE LA MÉDITATION. QUE C'EST, ET COMME ON LA DOIT FAIRE 115

CHAPITRE III. SECONDE FAÇON DE MÉDITATION PROPRE POUR CEUX QUI, EXERCITÉS EN LA PRÉCÉDENTE, DÉSIRENT S'AVANCER EN CE CHEMIN 125

CHAPITRE IV. DE LA VRAIE ÉLÉVATION D'ESPRIT A DIEU PAR NÉGATION ET DÉPOUILLEMENT DE TOUTE IMAGINATION ET DISCOURS INTELLECTUEL; OÙ EST DÉCLARÉ L'ORDRE ET LE PROGRÈS DE CETTE MONTÉE CÉLESTE 135

CHAPITRE V. D'AUCUNS ABUS QUI SE GLISSENT EN L'ÂME AU CHEMIN DE CETTE ÉLÉVATION ETRECHERCHEMENT DE DIEU EN SON ESPRIT 149

CHAPITRE VI. POURSUITE DE L'ÉTAT D'ÉLÉVATION PRÉCÉDENT, AVEC DÉCLARATION PLUS AMPLE DES DEGRÉS ET ÉCHELONS DE CETTE MONTÉE CÉLESTE 171

CHAPITRE VII. DE LA NÉGATION, ABSTRACTION, MORT ET DÉPOUILLEMENT DE TOUTE CHOSE, QUE NÉCESSAIREMENT ON DOIT ADJOINDRE A CE DEGRÉ D'ÉLÉVATION. 187

CHAPITRE VIII. DE LA VRAIE ET LÉGITIME TRANQUILLITÉ, QUIÉTUDE, PAIX OU REPOS QUE L'ON TROUVE EN CE CHEMIN PAR APPROCHE- MENT DE L'ESPRIT, EN EXCÈS ET SURPASSEMENT DE L'OPÉRATION PROPRE ET HUMAINE. 199

CHAPITRE IX. DE LA PRÉSENCE DE DIEU SELON LA FAÇON MYSTIQUE, QUI EST LA COMMUNICATION QUE DIEU FAIT DE SOI-MÊME, PAR INFUSION DE SON ESPRIT AU SUPRÊME DE L'ÂME 211

CHAPITRE X. DE L'ÉTAT DE PRIVATION OU DÉRÉLICTION INTÉRIEURE, QUI EST LA DISPOSITION IMMÉDIATE POUR LE DERNIER ÉTAT DE PERFECTION. 231

CHAPITRE XI. DE CE QUE DIEU A PRÉTENDU DE L'ÂME PAR LES FÂCHEUX RENCONTRES DE L'ÉTAT PRÉCÉDENT. AVEC PLUS AMPLE EXPLICATION ENCORE DUDIT ÉTAT DE PRIVATION. 257

CHAPITRE XII. DU DERNIER ÉTAT QUI EST DE LA PARFAITE UNION, JOUISSANCE ET FRUITION DE L'ESPRIT ET AMOUR DIVIN. 269

CHAPITRE XIII. DE LA FRUITION PUREMENT D'AMOUR, PAR RÉELLE TOUCHE DIVINE AU CENTRE DE LA VOLONTÉ. 279

CHAPITRE 14 : QUE L'AME PARVENUE A CES SUBLIMES DEGRES DE DIVIN AMOUR N'EST AUCUNEMENT OISEUSE ET DE CE QU'ELLE FAIT. 301

CHAPITRE XV. DE LA VOIE MYSTIQUE ET SCOLASTIQUE, LÀ OÙ SE TRAITE DE CE QUE L'ON TROUVE DU CÔTÉ DE LA VOLONTE ET DE LA DIFFÉRENCE DE CES DEUX VOIES. 309

CHAPITRE XVI. AUCUNS DOUTES OU DEMANDES AVEC LEURS RÉSOLUTIONS. 339

Première demande 341

Réponse 341

Deuxième demande 343

Réponse 343

Troisiéme demande 345

Réponse 345

FIN 349



 

 

Avertissement

 

Les Secrets sentiers de l’Amour divin esquels est cachée la vraie Sapience céleste et le Royaume de Dieu en nos âmes est une oeuvre dont le titre rend parfaitement compte de son contenu.

Nous reproduisons ici, en tome II des oeuvres de Constantin de Barbanson (1582-1631) la dernière édition du vivant de l’auteur publiée à Lille en 1629. Ces Secrets sentiers de l’Amour divin… fut le titre de la partie appréciée et éditée plusieurs fois du corpus des écrits de Constantin. L’ultime réédition publiée à Solesmes en 1932 reprenait la première édition publiée à Cologne en 1623. Le travail du bénédictin dom Noetinger [[1]] fit ainsi redécouvrir Constantin.

Nous renvoyons aux études de dom Noetinger. Elles précèdent et suivent son édition du texte de Constantin, tandis que ses notes reprises ici sont signalées par “[N]”. Nous renvoyons également à des études postérieures dont la plus ample propose une théologie mystique ; études franciscaines qui restent de nos jours d’accès malaisé, aussi ont-elles été reproduites en fin de notre précédent tome I Les secrets sentiers de l’Esprit divin [[2]].

Nous avons antérieurement abordé et présenté un choix de “bonnes feuilles” et de chapitres entiers extraits des deux Sentiers de l’Esprit et de l’Amour. Ces florilèges figurent dans nos synthèses couvrant le Grand Siècle [[3]].

La réédition de l’Amour divin de 1932 fut suivie de la redécouverte en 1950 du manuscrit intitulé l’Esprit divin que nous venons d’éditer pour la première fois dans la série consacrée à Constantin comme tome I des oeuvres.

Le lecteur trouvera ici quelques correspondances qui facilitent le passage de l’imprimé au manuscrit et inversement. Elles sont indiquées entre crochets (par exemple “[m29]” propose de se rendre à la page 29 du manuscrit publié au tome I).

Nous avons également indiqué entre parenthèses les numéros de pages de la réédition de 1932. Nous avons souvent repris son découpage en paragraphes d’un texte primitivement imprimé sans respiration. Enfin nous indiquons directement sans parenthèses ni crochets (ces derniers sont réservés aux appels de notes) les numéros de page de l’édition de 1629 reprise ici.

Nous renvoyons à l’étude ouvrant le tome I. Elle situait Constantin et son oeuvre, dont le présent tome II de l’Amour divin. Les trois parties de l’Anatomie constituent les tomes III à V.

Respectant ainsi l’ordre chronologique de composition du corpus, s’ordonne un témoignage mystique exceptionnel rédigé sur vingt années. Il demande un effort de lecture tout comme c’est le cas pour d’autres métaphysiciens plus récents d’outre-Rhin. Constantin demeure unique par sa précision et par son originalité.



 


 

[Page de Titre de l’édition de Douai, dernière du vivant de l’auteur que nous prendrons donc pour leçon. Elle mérite d’être reproduite telle quelle, car elle résume précisément le contenu de l’œuvre et traduit la noble ambition qui l’anime :]

 

SECRETS SENTIERS DE L'AMOUR DIVIN ESQUELS EST CACHEE LA

vraye Sapience celeste & le Royaume de Dieu en nos Ames.

Divisez en deux Parties.

LA PREMIERE,

CONTENANTE AUCUNS POINCTS

Necessairs d’estre sceus, & exercés par celui qui veut qui veut s’avancer au chemin de la Perfection.

LA SECONDE,

CONTENANT UNE ENTIERE description & poursuite de tout le chemin d’oraison Mentale, par lequel on parvient à la jouissance du Divin Amour.[[4]].

Composez par le P. CONSTANTIN DE BARBANSON Prédicateur Capucin & Gardien du Convent de Coulogne.

À DOUAY,

Chez BALTHASAR BELLERE

Au Compas d’Or, l’an 1629. [[5]}.


[L’édition de Cologne fait suivre directement la page de titre d’un « Extrait du Privilège [[6]] », paragraphe suivi par « Ego Fr. Constantinus… » couvrant une page qui précède  immédiatement les « Approbations ».

Le texte adressé « A  son Altesse Sérénissime… » n’apparaît que dans l’exemplaire de Douai tandis que  l’ « Extrait du Privilège » a disparu.]


 

À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME LE RÉVÉRENDISSIME PRINCE FERDINAND

PAR LA GRACE DE DIEU Archevêque de Cologne, Prince Électeur, Évêque de Liège, de Paderborn et de Münster, Administrateur de Hildesheim et Berchtesgaden, Prince de Stavelot, Comte Palatin du Rhin, Duc des Deux-Bavières, de Westphalie, d'Angers et de Bouillon, Marquis de Franchimont, Comte de Loz, Loigne, et de Horne, etc.

Sérénissime Prince,

Si c'élait seulement ès cloîtres de Religieux, ès ermitages, solitudes et lieux retirés du monde que Dieu aurait ses amis et spéciaux, aspirant à son amour divin / [[7]] ; et non pas aussi  aussi au monde entre les embarrassements du siècle, au milieu des négoces temporels, qu'il aurait ses fidèles et élus lesquels ne mettant pas leurs cœurs, ni le total de leurs affections aux choses caduques et périssables, réservent encore le meilleur et le plus sincère de leur âme pour le consacrer à Dieu, lequel ils reconnaissent souverain Bien, désirable par-dessus tout ce qui est et que l'on pourrait chérir en terre. Il pourrait sembler impertinent que cet opuscule contenant les plus secrets chemins du Divin Amour, serait dédié à un Prince de la qualité, grandeur et sublimité comme est V. A. Sérén., de laquelle ne serait rien moins à présumer que de penser qu'elle voudrait faire aucun état de semblables matières si relevées par-dessus l'ordinaire des livrets dont ceux de son rang ont coutume de se servir. /

Mais puisque l'expérience nous montre que Dieu opérant tout selon le conseil de sa sainte volonté, sans acception de personne, se laisse trouver de tous ceux qui, en sincérité de cœur et d'affection, le cherchent en Esprit et en vérité, et se rend proche à tous ceux qui invoquent son saint Nom. Et qu'en toute Nation, sexe, état et qualité, chacun qui le sert en justice et sainteté lui est agréable. Cela me fait dire que personne qui aura connaissance des vertus, qualités, mérites et piété de V. A. ne s'étonnera que je lui offre et dédie ce Traité.

Car bien qu’icelle soit extraite de la grandeur de la Maison de Bavière, élevée à la dignité Archiépiscopale, associée à la sublimité du sacré Collège Electoral, choisie encore et appelée à l'administration de tant d'Eglises, de provinces et de pays, et pour ce divisée peut-être en son esprit en / plusieurs parts, selon la sollicitude nécessairement annexée à charges si éminentes en tous les deux états, ecclésiastique et civil; — le zèle néanmoins de l'honneur divin, la défense et avancement de la foi catholique, le désir du salut des âmes et 1' extirpation des hérésies étant ce qui anime et donne vie au courage de V. A. Sérén. pour reprendre haleine au milieu de tant d'occasions de troublements et fâcheries, — tant s'en faut que tout ce labeur pris ainsi pour une si juste, nécessaire et urgente cause, et rapporté par droite intention au vrai amour, gloire et honneur divin, soit occasion d'empêchement ou incapacité de pouvoir cheminer par les Secrets Sentiers mentionnés en ce présent traité (si d'ailleurs n'intervient autre manquement), que je veux croire que tels travaux, adjoints aux autres qualités naturelles et bonnes / dispositions que Dieu a entées en l’âme de V. A., ne seraient que bons moyens et la voie pour, ensemble avec la divine grâce, pouvoir parvenir à la jouis­sance du vrai Esprit de Dieu. Si seulement elle pouvait comprendre ces secrets divins et voulut croire la bonté divine si prête à nous donner surabondamment plus que n'osons nous-mêmes espérer, lorsque vraiment nous nous résolvons à la désirer de toute notre affection.

Témoin nous est le Royal Prophète, lequel au milieu des troublements, des guerres et sollicitudes de son Royaume d'Israël n' a laissé pourtant de cheminer par tous ces sentiers-ici, et devenir par iceux un homme selon le cœur de Dieu. Témoin un saint Louis roi de France, qui, nonobstant le gouvernement d'un si grand Royaume, n'a laissé de parvenir à vraie sainteté de vie. / Témoin encore un autre saint Louis, fils du Roi de Sicile, Évêque de Toulouse, et de 1' Ordre de notre bienheureux Père saint François, lequel vivant en telle charge, mourut en la fleur de son âge, laissant au monde une odeur immortelle de pureté, d'innocence et de sainteté.

Ainsi je veux dire que ni la sublimité de l’état de V. A., ni la multiplicité de si justes sollicitudes la rendent du tout improportionnée pour l'acquisition des degrés du divin amour contenus en ce petit livret. Plutôt d'ailleurs : tant de prières qui pour V. A. se font par tant d'âmes saintes, religieuses et autres sans nombre qui reçoivent tous les jours ses bienfaits, et qui sont par icelle promues et maintenues au service de Dieu ; la participation de tant de bonnes œuvres qui se font sous son pacifique gouvernement ; les suffrages / publics et privés, que [pour] le salut spirituel et temporel de V. A., quasi à tout moment on adresse à Dieu ; l'association d'icelle à l’Archiconfraternité de la sainte Croix du Sauveur, ensemble avec la communication de tous les bienfaits de tout notre Ordre, qui est annexée à telle Confraternité, érigée en cette notre Église de Cologne.

Mais surtout. les qualités naturelles et acquises que déja, pour préambule, la divine bonté a plantées en son âme, sa modestie et douceur si bien tempérant la grandeur de son extraction; sa maturité et prudence si bienséante à l’extellence de son état ; la candeur de sa vie pure et chaste, tant éloignée de toute occasion de soupçon sinistre ; le zèle de son cœur à promouvoir les serviteurs de Dieu et favoriser les amateurs du salut des âmes ; sa piété et bon désir / d'aller de bien en mieux au divin service, qu'elle témoigne assez par ses devis spirituels - tout ceci et tant d'autres que je ne touche aucunement ne peuvent que piéça avoir préparé au Seigneur un domicile en son âme, pour lui être un vrai temple, reposoir et lieu de délices. Et que partant, ce n'est qu'à bon droit que je lui présente ce petit traité, particulièrement destiné pour montrer par quels secrets sentiers internes on peut parvenir à la totale jouissance de la divine bonté ; afin que si V. A. Sérén. est servie de l'honorer de sa lecture, elle y puisse voir les merveilles que Dieu fait avec l'âme, quand elle se dispose, coopère et se laisse conduire par l'interne gouvernement de son divin Esprit.

Ce sont choses bien sérieuses que cela, plus heureuses que tous les trésors de la terre, et plus à désirer que toutes les principautés / et seigneuries de ce monde. Car aussi de fait, elles font un royaume tout entier dans l'intérieur de nos âmes, duquel Dieu étant le Roi, y veut avoir son siège et gouvernement pacifique, où chacun sans résistance soit subordonné à son divin vouloir ; duquel si V. A. Sérén. veut se rendre vassale et l'adjoindre au reste de ses titres, elle sera plus enrichie et mieux fortunée d'une si glorieuse servitude, que si toutes les Indes orientales et occidentales se venaient ranger sous sa puissance ; puisque sans comparaison plus de richesses de grâces divines lui en dériveront, que jamais d’or ni d’argent sortit de ces régions nouvelles. Car l'cœur n'a jamais vu, dit l' Apôtre, ni l'oreille jamais ouï, ni le cœur de l'homme pourrait oncques comprendre, ce que Dieu a préparé pour ceux qui vraiment le chérissent (I Cor., II,    9). /

Recevez donc, Sér. Prince, ce petit présent des mains de l'un (quoique des plus indignes) de cet Ordre du séraphique Père saint François, que V. A. Sérén., tant en cette Province de Cologne que celle du Pays-Bas, ne cesse de poursuivre en toute sorte de bienveillance et d' avancement. Car en cet ici de Cologne ayant commencé à nous favoriser dès le premier temps que du Pays-Bas y sommes venus la provigner [implanter] (n'y ayant paravant encore été vue), ne cesse encore jusqu'au jour présent de nous donner toutes les sortes d'assistances qui lui sont possibles. Comme sait ce présent couvent de Cologne, l’expérimente celui de Paderborn, et s'en doit à toujours ressouvenir celui de Münster, et surtout maintenant celui de sa ville de Bonn, où nous ayant premiè­rement admis, ne pense à présent qu'aux moyens de nous y achever une parfaite / demeure sortable à la capacité de la ville. Cela savent encore au Pays-Bas, les convents de Liège, Huy, Dinant, Thuin et singulièrement celui de Malmédy, où honorant les nôtres en leur difficulté, de sa personnelle présence, la splendeur de son crédit dissipa bientôt et fit évanouir toutes les ténèbres de la malveillance. Et pour ce prions tous unanimement le bon Dieu qu'en récompense de tout, il comble V A. de l’abondance de ses grâces, bienheurant sa vie et bénissant ses travaux, et à la fin, lui rendent le salaire d'une vie et couronne éternelle. Cependant qu'ici en terre, je lui suis et lui serai toujours

Très humble et le plus petit de ses serviteurs en Jésus-Christ,

Fr. CONSTANTIN DE BARBANSON, capucin indigne.

 


EGO FR. CONSTANTINUS DE BARBANSON

 sacerdos ac Ordinis Capucinorum sancti Francisci praedicator indignus, et meipsum et hunc quem (Deo donante) composui libellum, Sanctae et Catholicae Romanae Ecclesiae judicio ac censurae humiliter et lubens (uti debeo) subjicio. Absit enim ut hujus Ecclesiae sanctissime fidei, vel in minimo repugnare velim, cum sit columna et firmamentum veritatis. Benevolum tantum obtestor Lectorem, ut si illi in tam abstrusis rebus exprimendis verba quaedam minus forte placuerint, ea ad catholicum ac sanum sensum et ad fidei sanaeque doctrinae normam reducere dignetur. Nullis enim obesse, sed multis in salutem prodesse desideraevi, ad Dei Omnipotentis laudem et gloriam et amorem. Datum Coloniae 12 Decemb. 1622.

FR. CONSTANTINUS qui supra.



 

APPROBATIONS DES DOCTEURS :

Liber hic excelso etc sublimi spiritu scriptus, ut doctrina sanus, ita legentibus cid excitandunz spirituale edificiunt utilis, magno que usui ac fructui futurits est. Actuni Tornaci 13 Augusti 1617.

JO. BOUCHER, Sacre Theologice Doctor et Canonicus Tornacen.

NICOLAUS PHILIPPUS LOYS [[8]], Sacre Theologiae licentiatus et Canonicus Tornacen.

Hunc librum a R. P. Fratre Constantino de Barbanson, sacerdote et Ordinis sancti Francisci Patrum Capucinorum praedicatore compositum, cui titulus est, Les Secrets Sentiers de l'Amour divin, diligenter et attente legi, nihilque in eo reperi quod vel fidei, vel bonis moribus adversetur ; ac proinde poterit imprimi, et ab illis qui in spirituali perfectione progressum facere cupiunt, non sine fructu legi. Actum Duaci 30 Junii 1617.

FRANCISCUS SYLVIUS, Sacr. Theolog. Doctor et Regius ac Ordinar. Professor.

Cum hunc libellum a R. P. Fratre Constantino de Barbanson, Ordinis Capucinorum predicatore et Coloniensi guardiano compositum, Doctoribus hujus almae Universitatis Coloniensis tradiderim examinandum, illorumque judicio dignus sit judicatus qui imprimipossit, utpote qui nihil quod fidei, bonisve moribus adversetur contineat, sed potius sapientiam loquatur pro perfectus et ad perfe­ctionem divini amoris tendentibus : ideo per me quoque licet ut typis mandari possit. Datum Coloniae 18 Decembris 1622.

HENR. FRANCKEN, Sierstorphius, S. Theol. Doc. Regens Laur.

Hunc tractatum Secretarum Semitarum divini Amoris, authore R. P. Constantino Barbansonio praedicatore Wallonicæ Provinciae Capucino, nunc vero Coloniae guar­diano, illiusque Provinciae diffinitore, perlegi accuratissime cum afectu et dignissimum censui qui praelo mandetur; non enim solum nihil continet doctrinae catholicae contrarium, sed e contra methodo quam hactenus viderim familiarissima, brevissima ac tutissima, devotas animas quasi manuducit ad intimum Evangelicae perfectionis secretum.

Ita est. FR. BONAVENTURA BASSEENSIS [[9]], capucinus Praedicator et S. Theol. Lector in conventu Leodiensi.1622 Julii 23.

Liber hic qui inscribitur, Les Secrets Sentiers de l'Amour divin, ex Mystica Theologia (quae inter omnes scientias principem locum tenet) depromptus, catholicus est et orthodoxus, nihil continens sanae fidei contrarium, requirit lectorem pietatis studiosum, cui ordo, modusque procedendi licet mysticus, apprime placebit, quippe qui hactenus aspera plurimis visa, deduxit in vias planas. Datum in conventu nostro Bonnensi 4 Julii 1622.

FR. MARCUS IPRENSIS [[10]], Capuc. Prædicator.

Ego Fr. Cyprianus Antwerpiensis fratrum Capucinorum per tractum Rheni Commissarius generalis, facultate mihi super hoc specialiter facta ab admod. R. P. Clemente a Noto, Ordinis nostri Ministro generali dignissimo, libellum hunc cui titulus Les Secrets Sentiers de l'Amour divin, a Dominis Sacrae Theologiae Doctoribus approbatum legi et examinavi, ac insuper per duos e nostris Patribus legere et examinare feci. Cumque eorum omnium calculo typis dignus judicatus sit, et ego quoque ilium probo, facultatemque concedo ut exire possit in lucem, ad Dei Optim. Maxim. gloriam et devotarum mentium spiritualem profectum. Ex loco nostro Agoniæ Domini in Ringavia, 22 Decembris anni 1622. [N].

FR. CYPRIANUS [[11]], Commiss. Gener.
À DIEU TOUT PUISSANT souverain roi du ciel & de la terre

Puis, ô grand Dieu! que vous savez nos souhaits, que vous lisez en nos cœurs, et que vous sondez nos désirs : vous n'ignorez donc pas le sommaire de mes voeux, le but de mes prières, et ce que je pense en mon âme. Plût à vous, ô mon Dieu! que selon la grandeur de vos bontés, selon les merveilles de votre Amour, et selon la condescendance quasi incroyable de votre dignation vers nous ; telle aussi serait la louange de votre saint Nom, telle la connaissance de vos oeuvres, et telle l'expérience de vos dons. Mais hélas où en / sommes-nous ! Et qui pourrait jamais endurer la grosse ignorance dont le monde est maintenant saisi ? Car quoi de moins considéré que vos merveilles ? Quoi de plus négligé que votre amour? Et quoi de plus rare que l'expérience de votre bonté [m2] [[12]] tant démesurée ? Puis donc, ô Amour infini ! que ne désirez rien plus que de nous introduire, même pendant cet exil, jusques au sacré conclave de votre divine présence en notre âme, jusques au cabinet des merveilles de votre Amour et dans le saint tabernacle de votre demeure sacrée en notre esprit, afin de nous donner entrée à la vraie connaissance de votre saint Nom, / pour nous déplier les trésors de votre bonté et pour nous communiquer les arrhes et préjugés de la béatitude future. Ouvrez-moi encore maintenant les lèvres, conduisez ma plume et descendez en mon esprit, à ce que pour la gloire de votre saint Nom, je puisse ici donner à entendre par quels Secrets sentiers vous conduisez bientôt vos amants à la jouissance de votre divin esprit, à l'union de votre amour et à l'expérience des merveilles de notre croyance ; et tellement les exprimer que rien ne m'échappe, sens ou parole, qui puisse être pomme de discorde entre ceux qui désirent de vous aimer.

Je sais que de cacher le secret / de son roi, c'est chose bonne et louable [Tob., XII, 7] ; mais aussi, de publier vos oeuvres si divines, c'est sans doute chose encore plus honorable. Vous êtes, ô souverain Roi ! merveilleusement grand et plein de gloire sans mesure ; vos conseils sont terriblement hauts, vos jugements incompréhensibles et votre sagesse profonde, sans fin ! Mais par-dessus tout, vous êtes merveilleux en amour, démesuré en bonté et incroyable en vos [m3] dignations. Et pour ce, de génération en génération, nous annoncerons vos merveilles ; et de siècle en siècle, nous irons publiant les richesses de votre amoureuse bonté.


AUX AMES DÉVOTES

Ames donc divinement aimantes les délices et les amours de ce grand Dieu, venez, je vous prie, pour ouïr les secrets dont je vous veux faire part, car je désire en simples et peu de paroles, vous ouvrir la porte aux trésors de la divine sapience ; vous racontant quelque chose des chemins du divin Amour, par lesquels cheminant pourrez bientôt vous en acquérir la jouissance. Mais pourtant, c'est en secret et à l'oreille que je désire de les vous dire ; craignant que les inexperts et incrédules d'une si grande bonté divine, ne / sachent croire que ces choses soient si faciles à celui qui se veut employer à fidèlement les rechercher. Car il n'y a pas faute de ceux qui [[13]] peu amoureux de ces choses, non seulement n'y mettent pas eux-mêmes le pre­mier pied, ni jamais se promènent par ces chemins tant [m4] heureux de l'esprit ; mais encore empêchent les autres qu'ils n'y puissent avoir accès ni entrée. Bienheureux néanmoins, pour dire avec le Sage, qui in istis versatur bonis : qui ponit illa in corde suo, sapiens semper exit [[14]] (Eccli, I, 30).

Que si cette sapience est peu recherchée des amateurs de ce monde, des enfants du siècle, des sages selon la chair qui ne marchent qu'en grandeurs et merveilles de sapience humaine, ce n'est merveille : car aussi ne goûtent-ils rien de ces délices célestes. Cette sapience n'est pas de la terre, mais du ciel ; ne gît pas en belles et bien agencées paroles, mais en la vertu du Saint-Esprit ; ne vient pas de la subtilité d'esprit, mais de la pureté de vie. En vain, vous feuilleterez les livres, si vous n'en cherchez la jouissance.[[15]] Car on ne la tire pas de la science, mais de l'expérience, sans laquelle on entendra bien peu de tous ces parlers mystiques. Ce sont secrets d'amour céleste : si on ne les goûte, on ne les comprendra point.


PROLOGUE CONTENANT LE SOMMAIRE DE CETTE ŒUVRE, L'INTENTION DE L'AUTEUR & QUEL CHEMIN IL VEUT ENSEIGNER

Dieu étant le souverain bien de nos âmes, le seul repos de nos cœurs, le vrai paradis de notre esprit et le centre de notre amour, c'est lui aussi qui doit être le comble de nos désirs, la dernière de nos prétentions, la fin de nos travaux et celui que seul et uniquement par tous nos efforts nous devons rechercher, puisqu'à lui seul / appartenant gloire, honneur et divinité, il a aussi fait nos âmes pour soi seulement ; et n'auront jamais nos cœurs repos, sinon que se reposants en lui. Et parce que la connaissance de ceci est l'origine de notre salut, la semence d'éternité et le commencement d'une vie bienheureuse : pour cela dit-il par son Prophète avec tant d'emphase, d'énergie et d'exagération : Que le sage ne se glorifie pas en sa sapience, ni le fort en sa force, ni le riche en ses richesses. Mais en cela se glorifie quiconque se glorifie, qu'il me sait et connait (Jer., IX, 23, 24) [[16]]. Que si bien ceci (peut-être) n'est ignoré de connaissance spéculative et science littérale, il n'est que trop néanmoins négligé d'expérience et de savoureuse pratique.

N'est-ce pas [[17]] grande pitié de voir qu'une chose si sérieuse et concernante de si près le suprême bonheur de nos âmes et la plus grande gloire de Dieu en ce monde que / la vraie jouissance de sa divine présence et l'union de son Amour en notre esprit, soit néanmoins tant ignorée et mise en nonchaloir de ceux-là mêmes près desquels sur tous autres on la devrait à bon droit rechercher et qui le devraient enseigner aux autres ? Qui est-ce qui, de fait et d'oeuvre, de cœur et de vérité, peut dire avec le Prophète : Le Seigneur est ma part, dit mon âme pourtant l' attendrai-je. Le Seigneur est bon à ceux qui ont espérance en lui et à l’âme qui le cherche (Thren., 24-25). Et avec le psalmiste : Quelle chose ai-je au ciel? Et hors de toi, qu'ai-je voulu sur la terre ! Dieu de mon cœur. Et Dieu est ma part éternellement. Il m'est bon d'être conjoint à Dieu et mettre au Seigneur Dieu mon espérance ! (Ps. LXXII, 25-28). Que le royaume de Dieu soit en nous (Luc., XVII, 21), que toute la gloire de la fille du Roi soit par dedans (Ps. XLIV, 14), nous l'oyons assez souvent et le confessons de bouche ingénument. /, Mais ce que cela veut dire et quelles merveilles il comprend en soi, ce sont peu vraiment qui le goûtent et l'expérimentent. Nous prions tous les jours : Notre Père, qui êtes ès cieux; Ton Nom soit sanctifié, Ton royaume nous advienne. Mais qu'il soit au ciel de notre esprit, qu'il doive vivre, avoir son siège, son règne et plein domaine en notre âme : qui est le sage qui bien l'entend ? Le Prophète royal fait tant de fois retentir à nos oreilles : Querez le Seigneur et soyez confirmé : querez sa face continuellement. Le cœur de ceux qui quièrent le Seigneur s’éjouisse (Ps. CIV, 3, 4). Cherchez Dieu et votre âme vivra (Ps. LXVIII, 33). Tous ceux s'éjouissent et ayent liesse en loi, qui te recherchent (Ps. LXIX, 5). De même le Sage : Sentez du Seigneur en bonté, et le cherchez en simplicité de cœur (Sap., I, 1). Et puis le prophète Isaïe : Cherchez le Seigneur cependant qu'il peut être trouvé. Invoquez-le / pendant qu'il est près (LV, 6).

Qu'il est aisé de là à colliger qu'il y a donc une façon de chercher Dieu au dedans, qu'il peut être trouvé en notre âme et qu'il nous y faut exercer pour parvenir à la vraie jouissance. Pour tout cela néanmoins, qui est-ce qui le prend à cœur ? Ou, qui si bien le cherche comme il faut, qu'il vienne à le trouver, posséder et en jouir ? Il semble que ce soient choses si périlleuses, si au delà de la portée humaine et si surpassant tout ce que l'on pourrait espérer de Dieu, que chacun, argumentant de l'ordinaire des hommes d'aujourd'hui et de la corruption du siècle présent, (auquel à peine est-il mention de ces choses vraiment spirituelles), se pense suffisamment excusé s'il n'aspire à rien de semblable.

Et toutefois afin que chacun en puisse être capable et personne s'en excuser, ce même souverain Bien, étant ainsi l'unique but et / objet final de nos âmes, peut être de nous autres mortels, sous plusieurs et diverses raisons, façons et motifs, considéré, paraître désirable, recherchable, et vraiment digne de tout service. Car, comme en son unique et simple être, il est plein de perfections éternelles, et que tout sujet de vrai bien se retrouve en lui : ainsi notre appétit, qui est tiré de l'objet conforme à son humeur, a moyen de trouver en lui toutes sortes de raisons pour être puissamment alléché, ému et comme doucement forcé à tourner vers lui son désir, selon la portée de sa naturelle inclination.

Tellement que les hommes étant extrêmement différents en leur complexion, humeurs et appétits ; différentes aussi sont les façons dont ils peuvent être émus à rechercher Dieu et à donner commencement à la vraie vie interne et de / l'esprit. Et Dieu semblablement se sert de plusieurs moyens, causes et motifs, pour les attirer à soi : comme celui qui est la Sapience éternelle : attingens a fine usque ad finem fortiter, suaviterque disponens omnia, dit le Sage (Sap., VIII, I), touchant d'une extrémité à l'autre et disposant tout suavement. Car bien que c'est un même esprit de Dieu que nous cherchons tous et qui se laisse trouver au ciel de notre esprit, où il nous relève à une vie divine et supernaturelle par le moyen de la grâce - laquelle étant une participation du divin être, comme elle nous fait consorts de la divine nature (II Pet., I, 4), nous fait aussi vivre d'une autre vie que la naturelle et humaine, parce que nous dépouillant du vieil homme, nous revêt d'un nouveau, et nous faisant mourir selon l'homme terrestre et corrompu, nous conduit à une autre vie qui est toute cachée en Dieu, / où il n'y a, (dit l'Apôtre), mâle ni femelle gentil ni juif, Barbare ou Scythe, serf ni franc, mais Christ est tout en tous (Col., III, 3, 11), - parce néanmoins que Dieu meut chaque chose à sa mode (disent les Théologiens) et qu'en l'homme ce qui est spirituel n'est pas le premier, (dit l'Apôtre), ains ce qui est sensuel, puis après ce qui est spirituel (I Cor., XV, 46); comme il faut premièrement passer par toute la nature inférieure, la recolliger et reformer selon Dieu, la remplissant toute de divin désir, et puis encore l'outrepasser avant pouvoir être solidement établi en tel état de jouissance du divin Esprit, cela est la cause que le chemin à Dieu se diversifie selon la diversité du sujet qui se met à le rechercher. Car si longtemps que l'homme est vivant selon telle partie inférieure, il sera porté à Dieu et se plaira en lui selon l'humeur de sa naturelle complexion, la grâce divine / ordinairement s'accommodant en ses traits et alléchements à icelle.

A raison de quoi, cela est la cause que les uns, conformément à leur humeur et naturelle qualité, seront extrêmement émus et bien portés à Dieu, s'ils se mettent à considérer d'une part ses merveilleux jugements, les effets de sa rigoureuse justice et les horribles faits de sa mainforte ; et d'ailleurs, la multitude, laideur et énormité de leurs péchés. De sorte que par la crainte qu'ils conçoi­vent de telles pensées, sont puis après salutairement portés à retourner à lui, à se ranger de son parti et se soumettre à ses lois et divine volonté ; et par ainsi la crainte et frayeur sera, pour semblables, la raison selon laquelle ils seront portés à Dieu et la voie par laquelle ils commenceront à opérer leur salut.

Les autres auront merveilleusement à cœur de considérer sa / bonté, miséricorde, libéralité et amour merveilleux, son excessive piété, son incroyable condescendance vers nous pauvres exilés de ce monde ; et ne sauront assez se rassasier de vouloir répondre à telle sienne libérale munificence, par la réciprocation d'amour et de service, selon leur petit pouvoir. De façon que l'amour et la sincère affection sera la raison sous laquelle ils s'adonne­ront à Dieu et seront portés en son saint service, rapportant à telle humeur toute autre chose qui, pendant le chemin à Dieu, se présentera de fâcheries, ténèbres, afflictions, travaux, aridités.

Les autres ayant été conservés de Dieu en bonne innocence, sortant du monde pour servir Dieu avec une âme assez pure, et non offusquée des ténèbres ou restats de péché, n'ont pas aussi tellement perdu la lueur et clarté / du soleil de justice, que quelque rayon et vestige n'en demeure en leur âme. De sorte que rentrant au dedans, ils peuvent facilement trouver accès à converser ainsi mentalement avec Dieu, récupérant peu à peu le sentiment et expérience de sa désirable proximité par les opérations très intimes que déjà il fait en leur âme, conformes au commencement qu'il veut mettre là dedans de sa parfaite future inhabitation. Et ainsi à telle âme, la raison sous laquelle elle sera portée à Dieu, sera d'amour et d'élévation d'esprit vers ce témoignage intérieur qu'elle a de ce divin soleil spirituel au sommet de son âme, en l'adorant en esprit et vérité, et faisant autres actes que telle intérieure familiarité avec Dieu lui suggère et l'incline, n'ayant besoin sinon d'être bien instruite en cette négociation interne par négation, abstraction et / retirement d'esprit de tout ce qui n'est pas Dieu ainsi mystiquement recherché, afin qu'elle ne vienne à offusquer par autres improportionnés exercices, cette si bonne humeur et disposition qu'elle a pour ces divins sentiers.

Autres y a au contraire, qui sont merveilleusement grossiers, remplis d'imaginations, d'affections désordonnées et autres passions fortes, qui ne leur permettent aucune paix ou repos qui soit propre pour ces voies-ici mystiques ; ains, éloignés en la région de dissimilitude, n'entendent à peine rien de tous ces mystérieux secrets, ne comprenant que ce que grossièrement, par les sens et imaginations, ils peuvent voir et tâter des mains : leur étant encore beaucoup si seulement ils se peuvent exercer ès règles et préceptes que l'on donne pour la bonne méditation, et acquérir en grand travail les vertus / morales : lesquelles pratiquant fidèlement, ils puissent accoiser le tumulte et désordre de leurs passions naturelles.

Autres sont conduits par grande aridité, indévotion et manquement de divine correspondance sensible, ne sachant de quel côté se tourner pour trouver chose aucune qui puisse aider pour s'élever en Dieu, ne sachant mieux faire que de telle pauvreté se contenter et en faisant leur  mieux se consoler de la volonté de Dieu, et, à icelle s'accommodant, en faire leur exercice et les degrés pour arriver à son amour.

C'est pourquoi, l'on ne se doit étonner, ains plutôt grandement louer Dieu, que tant et divers auteurs se résolvent à traiter de ces matières si heureuses de la vie mystique et interne : les uns traitant de la Volonté de Dieu, les autres de la résignation; les uns de la / vie purg-ative, illuminative et unitive ; les autres du Palais d'amour, du Château de l’âme, de la Nuit obscure [[18]], et ainsi quelques-uns prenant un chemin, et les autres en déduisant un autre. Car puisque l'on est ainsi diversement tiré de Dieu, et que sous tant de diverses raisons nous le pouvons considérer et être porté à le chercher et servir, il est donc bien nécessaire que l’un explique une voie, et l'autre une autre ; c'est néanmoins toujours à un même but et fin finale, à la jouissance de Dieu même, que l'on nous veut conduire, mais sous divers motifs ou raisons mouvantes.

Et ne peut être telle diversité que de grand'aide et consolation aux âmes dévotes ; car, outre ce que par ainsi une même chose reste expliquée en diverses manières, et conséquemment en est plus éclaircie et mieux anatomisée, ces diverses façons et différentes / voies découvertes ne peuvent que soulager celles lesquelles constituant tout leur bonheur à vraiment consacrer leur travail en la poursuite de ces sacrés sentiers, ne cherchent que les moyens, les aides et les informations convenables pour, par icelles, parvenir à Dieu : telles salutaires doctrines leur servant de flambeau pour les éclairer en l'obscurité de la nuit de leur commencement : donec dies elucescat et Lucifer oriatur in cordibus eorum (II Pet., I, 19), jusqu'à ce que le jour commence à luire, et que l'étoile matutinale se lève en leur cœur.

C’est oeuvre ici donc, le moindre et le plus simple de tous ceux qui, de cette mystique et céleste sapience se sont laissées voir, d'un style rude et mal poli, sortant au jour et à la lumière de l'impression pour satisfaire au désir de tant et divers qui lui ont envié le repos de son silence, et à la consolation / de ceux qui, dépêtrés des embarrassements externes, ne désirent rien plus que de plaire à Dieu, en lui donnant de leurs âmes pleine possession et jouissance, a pour intention de traiter ici singulièrement la voie d'amour et d'inclination affectueuse vers Dieu, proposant sous ce bienheureux motif tout le cours du chemin spirituel à Dieu, montrant par quelle façon l'on y pourra entrer, le poursuivre, et finalement parvenir à la jouissance du vrai Esprit de Dieu. Je dis : pour sous ce divin motif, s'acheminer à Dieu ; car c'est ce que l'on doit desia [déjà] par ce discours avoir remarqué, que constituant Dieu même pour objet final et but dernier, auquel seul et uniquement par-dessus tout on doit aspirer, toute autre chose n'est que la voie, le motif et le moyen par lequel on exerce cette tendance et spirituel achemi­nement.

Non pas / que, pour ce qu'il porte tel frontispice d'amour, il ignore ou estime moins les autres voies, moyens ou façons dont les autres traités de ce sujet ont pris leur matière et leur dénomination. Car, bien que tout le long de son cours, se couvre du manteau d'amour divin, en effet néanmoins et par concomitance, ce n'est autre que la voie négative, d'abstraction, dénudation et détachement, non seulement de toute chose terrestre, mais encore de tout ce que par les sens et raison humaine, se pourrait penser ou former de Dieu en l'intérieur, de sensible, imaginable, discursif, humain ou naturel (en la façon à savoir et selon l'intelligence qui sera ci-après déclarée), pour peu à peu être élevé au surnaturel, infus, divin et céleste. Cet amour croissant et se divinisant de tant plus que cette fidèle abstraction et négation lui fait voie et évacue / les puissances de tout ce qui est moins que Dieu. Néanmoins, comme c'est l'amour fort et la sincère affection vers Dieu qui est le premier et principal, pour lequel et par lequel telle négation et dépouillement de toute chose est si dili­gemment pratiqué, et qu'il est comme le premier mobile, ravissant après soi tout le reste qui entrevient en cette affaire, convertissant le tout en sa nature et faisant tout servir à son humeur, c'est à bon droit que de lui il en reçoit sa dénomination et s'appellent tous Secrets Sentiers de l'Amour  divin. Car même ceux aussi qui, sous autres titres et motifs, traitent de ces matières, n'omettent pourtant nullement de toujours renseigner l'âme à l'abri de cet amour, sachant bien que tout autre effort, pratique et industrie a pour fin de ramener l'âme vide de toute autre chose, au désir et affection amoureuse vers Dieu. /

Seulement faut bien prendre garde que je n'entend aucunement retenir ou attacher l'âme à un amour puéril, sensible et rempli de douceur ; ains que je la veux conduire à un amour fort et tel qu'il l'abstrait et dénue des choses terrestres, et de soi-même, et de tout ce qui est moins que Dieu ; pour, de grand courage et généreuse fidélité, la convertir vers Dieu et l'attacher à lui par un désir sincère, vrai, ardent et imperturbable, que, quasi par tout ce traité, je suppose et requiers ; sans lequel ce serait perdre sa peine que de vouloir conduire une âme par les états qui ci-après seront déduits. Telle généreuse et mystique négation de toute chose étant bien vraiment un grand amour, et se pouvant à bon droit appeler ainsi, car bien que non pas sensible : cela néanmoins ne se peut poursuivre que par un grand cœur et affection / que l'on ait vers Dieu. Que si du commencement, la sensibilité y est peut-être conjointe ; comme ce n'est pas néanmoins ce qui peut contenter l'âme, facilement aussi [elle] l'outrepasse et s'étend toujours vers Dieu par les opérations de puissances supérieures, négligeant la sensibilité derrière.

Premièrement donc, convient savoir que mon intention n'étant pas d'écrire ceci tant pour les apprentis et commençants seulement, qui premièrement s'introduisent à la vie dévote, comme plutôt pour les exercités et avançants qui, déjà tous remplis de leurs premiers exercices de méditation et de la vertu morale, désirent savoir ce qui reste encore à faire et comme on se peut aider, pour vraiment agréer à Dieu et parvenir à la perfection, cela est la cause que l'on ne trouvera pas ici les remèdes ou préservatifs contre les vices et péchés, la / déduction des tentations et empêchements au service de Dieu, la description des vertus morales, et autres choses qui appartiennent à la vie active. Vu que de choses semblables s’en retrouvent des beaux traités en abondance auxquels on pourra avoir recours. Mais tout mon but étant de traiter des secrets sentiers par lesquels le divin Amour nous fait cheminer, tandis que recherchons la jouissance du divin Esprit ; je me suis surtout peiné de pouvoir déclarer par ordre les degrés et états que l'on trouve, comme on passe de l’un à l'autre, et ce que chaque degré apporte de touches et opérations divines infuses : sachant que telles matières ne sont ni si communes ni si particu­lièrement déchiffrées, comme ceux qui s'y exercent désireraient bien, pour en être tant mieux informés et / dûment s'y pouvoir comporter.

En la première partie donc sont mis aucuns préambules et fondements de la fin à désirer, de la connaissance de Dieu et de soi-même, de l'humilité, de la mortification, et puis de l'exercice d'amour, afin qu'ayant une fois mis ces pièces nécessaires d'être à tout propos supposées, il ne soit besoin d'en faire tant de fois réitération. Et puis comme il importe extrêmement d'entendre dûment toute chose, se trouveront quelques avis quasi comme règles communes pour meilleure intelligence de l'humeur et façon mystique, auxquelles il faudra souvent recourir, lorsque l'on pratiquera le degré d'élévation, selon que les fréquents renvois en donnent témoignage.

Mais en la seconde partie sera traité de tout le chemin d'oraison mentale, depuis le plus bas jusqu'au / plus haut, selon que par le titre, prologue et sommaire, on pourra connaître.

Seulement est surtout bien à remarquer ce que veut dire la grâce et le don de Dieu dont le chapitre 9 fait mention, comme la fin de tous les premiers précédents chapitres. Car étant intitulé : De la présence de Dieu selon la façon mystique, il contient la communication que Dieu fait de son Esprit en la suprême partie de l'âme, étant lors l'endroit où Dieu commence à lui manifester réellement et par vraie expérience, tout ce que l'on dit du nouvel et divin être que la grâce par-dessus notre nature nous apporte pour vivre d'une vie divine et surnaturelle. Non pas que ce soit encore ici l'état de perfection, puisque ce titre d'honneur est réservé à l'état d'union expliqué au chapitre 12. Mais que c'est lors la vraie entrée à la connaissance expérimentale des secrets de toute la vie vraiment spirituelle et divine, à laquelle nous pouvons être relevés par la grâce, laquelle (comme est encore dit) étant une participation du divin être, en nous faisant consorts de la nature divine, nous fait aussi vivre d'une autre vie que de la naturelle et humaine.

Et voici ce que je veux donner à entendre : que telle grâce de la présence de Dieu, ne dit pas seulement quelque irradiation d'intelligence divine, ou quelque infusion de connaissance passagère, par manière d'acte et opération en l'entendement ; non pas aussi seulement quelque amour infus, sentiments de douceur, de dévotion, de joie ou consolation en la volonté. Mais dit tout premièrement un état aucunement permanent et de duration, auquel l'âme est relevée, pour vivre tout ainsi de la vie de / l'esprit et selon tout ce qui est de sa suite, de lumière, de connaissance, expérience et inclination vers Dieu : comme, étant en la nature inférieure, on y vivait, ressentant ses inclinations, mouvements, et corruptions. Duquel état par après fluent et dérivent les opérations, fruits, effets, dons, ornements et faveurs divines, propor­tionnés et correspondants à tel divin être, et lequel premièrement elles supposent comme principe, racine et fondement.

En sorte que si bien les divins touchements actuels et spéciaux ne sont pas toujours présents réellement, pour, par leur prévention, pouvoir sortir en actuelle opération, l'âme néanmoins se peut maintenir et se sent de fait aucunement durablement persister en l'état et vie selon l'esprit, en paix et sérénité, quiétude et repos, écoutant ce que le Seigneur daignera / parler, c'est-à-dire opérer en elle. Notre Seigneur ne dit-il pas que si nous l'aimons, il viendra à nous, et fera sa demeure auprès de nous ? (Joan., XIV, 23.) Cela signifie quelque permanence et stabilité, et non pas seulement quelque opération passagère. Tant de fois aussi que l'Écriture fait mention du nouvel homme créé en justice et sainteté (Ephes., IV, 24), et lequel se renou­velle en connaissance selon l'image de celui qui l'a créé, de la vie cachée avec Christ en Dieu (Col., III, 10, 3), de la renaissance au Saint-Esprit (Joan., III, 5), de la formation du Christ en nous (Gal., IV, 19), que Dieu demeure en nous et nous en Dieu (Joan., XV, 4) : tout cela donne clairement à entendre ce que je viens de dire.

Saint Denys l'Aréopagite semblablement met par exprès ce divin état, comme principe et fondement nécessaire pour opérer des actions surnaturelles, par la similitude de l'état / naturel et humain premièrement requis avant pouvoir opérer des actions naturelles et humaines : Sacrae dilectionis ad divina mandata facienda principalis omnino progressus est secretissima illa et ineffabilis prorsus ofteratio qua divinus in nobis STATUS efficitur. Si enim divinus hic siatus divina nativitas est, numquam aliquid sciet ex iis, quae a Deo tradita sunt, neque operabitur, qui neque divinum nunc statum consecutus est. Le principal avancement de la sacrée dilection pour l'accomplissement des divins commande­ments, est cette très secrète et ineffable opération par laquelle un divin ÉTAT est causé en nous. Car si ce divin état est une divine naissance, celui-là ne saura et n'opérera rien des choses que Dieu nous a mises en avant, qui n'a pas qacquis ce divin état, et puis [saint Denys] ajoute : An vero nobis quoque ipsis non dicimus, prius esse necessarium humana vitae statum, / ut sic demum humana possimus operari ? [Eccl. Hierar. II.] [[19]]

Lesquelles paroles, bien que dites de l'état divin que Dieu infond en la régénération baptismale, cela même néanmoins appartient aussi à ces matières-ici que nous traitons. Car tous ces mystérieux secrets de la vie mystique, que sont-ce autre chose que venir à l'expérience et jusques aux premiers principes des vérités surnaturelles de notre foi? En telle sorte que ce que seulement (instruit de la foi) on croyait être invisiblement, ici on le voit, expérimente et en a-t-on la connaissance pratique. Comme de même lors que, tant de fois par tout ce traité, nous ferons mention de chercher Dieu, de s'élever à lui, et que nous sommes tant éloignés de sa présence, ce n'est pas que Dieu ne soit toujours en nous et qu'en icelui nous ne vivions, / nous mouvions et soyons [Act., XVII, 28]. Mais comme dit saint Denys l'Aréopagite : Ipsa quidem (Trinitas) omnibus praesens est : non tamen ei praesentia sunt omnia. Sed cum eam et sanctis precibus et tranquilla mente et apto ad divinam conjunctionem animo appellamus, tum denique nos etiam ei praesentes sumus (De div. nom., III). Elle (la sainte Trinité) est bien présente à tous, mais toutes choses ne sont pas présentes à elle, ains lorsque par prières, et d'esprit tranquille et disposé à la divine conjonction nous l'invoquons : alors seulement nous lui sommes aussi présents.

Jaçoit donc que ce ne soit rien de nouveau que d'avoir Dieu habitant en soi, que d'être régénéré au Saint Esprit, recevoir ce nouvel être divin et être fait consort de la divine nature, ou d'opérer selon les principes surnaturels de grâce, / vu que chacun qui est en état de grâce et en charité, a déjà tout cela, est élevé à telle dignité et est riche de tous ces précieux dons,  c'est néanmoins beaucoup à la façon que nous traitons et que les auteurs mystiques veulent entendre. Car, pour taire une infinité d'autres faveurs, dons et grâces spéciales, que Dieu communique selon son bon plaisir (Ephes., 1, 9) par tout le cours de ces chemins, c'est sur ces premiers fondements de grâce justifiante avoir si bien édifié que l'on soit crû en un temple saint au Seigneur pour être un tabernacle de Dieu par le Saint Esprit. C'est avec les enfants de Dieu être tellement agité, mu et gouverné de son divin Esprit (Rom., VIII, 14), que, soi-même négligé, on lui ait donné plein siège, empire et tout pouvoir en soi-même, pour user des puissances, selon son bon plaisir, sans résistance, / et par ainsi vivre, et non plus vivre, mais Jésus-Christ avoir vivant en soi (Gal., II, 20), et sa vie toute cachée en lui (Col., III, 3).

Avec la grâce justifiante donc on reçoit bien vraiment tous ces joyaux précieux, mais c'est en un intérieur encore si obscurci de ténèbres internes, du désordre des passions non réformées, de la nature encore si pervertie par sa corruption, que ce n'est que par la seule croyance que l'on en sait à parler, la foi seulement nous l'apprenant.

Mais ici c'est venir à la vraie expérience de telles choses. Et par même moyen, à la vraie expérimentale connaissance de Dieu (en laquelle gît la vie éternelle), et de soi-même (fondement de toute vraie vertu), pénétrant jusques aux principes des puissances de l'être, des opérations et de la vie spirituelle de notre âme, et finalement / parvenir jusques à la source fontale de toute grâce, à savoir à la jouissance de Dieu même par le lien d'amour et opérations surna­turelles du divin Esprit.

Ce qui est si grande chose, que, pour y parvenir, il faut subir tous les travaux et y apporter toutes les diligences, l'abstraction, mort et oubli de toutes choses, voire et de soi-même encore, que tout ce traité et ses semblables contiennent. Car avant être confirmé vraiment, et tout transformé en tel divin être, et jouir ainsi de Dieu en son esprit, il faudra passer par le fâcheux état de la rigoureuse privation dont le chapitre 10 et son suivant font mention, qui n'est rien autre qu'une mort spirituelle et terrassement de tout ce qui est au-dessous du divin Esprit en l'homme, afin que le tout subjugué, reformé et remis en ordre dû, ce / divin Esprit puisse, comme premier et principal, vivre, régner et avoir son plein domaine en tout ce petit royaume interne, ainsi qu'il a au dernier état. Lequel portant titre de la parfaite union, jouissance et fruition de l'esprit  et amour divin, est lors que l'âme ayant donné place à tel divin effet en elle, elle se soit tellement négligée soi-même, que le divin Esprit soit devenu maître, gouverneur, roi et empereur en tout ce petit Royaume interne, dans lequel il a son siège et le plein commandement sans contredit, dans lequel son Nom est sanctifié, son Royaume y est advenu, et sa volonté s'y fait sans résistance, ou, pour le moins faisant, que tout se soumette toujours de plus en plus à. son divin gouvernement.

Au reste le style et le langage de tout ce traité étant si bas, si rude et si mal poli, je puis bien dire avec / l'Apôtre, que je ne viens pas avec excellence d'éloquence ou de sapience en annonçant ses secrets divins, et que ce n'est pas en paroles attrayantes de sapience humaine que j'ai appliqué mon industrie, mais en simple démonstrance de l'esprit et amour divin. Car bien que c'est pour annoncer sapience entre les parfaits que cet opuscule est destiné, non pas toutefois la sapience de ce monde; ains de Dieu en mystères qui est cachée et que la sagesse humaine ne peut attein­dre, mais que Dieu révèle par son Esprit [I Cor., II, 1, 4, 6, 7, 10]. C'est pourquoi je n'ai rien à craindre, puisque ceci servira seulement pour les âmes humbles, qui n'ont pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit de Dieu, et qui connaissent comme ces choses sont données de lui. Quant à l'homme sensuel et mondain, il ne les comprendra pas, ains / lui sembleront folies et ne les pourra entendre.

Il y a des matières qui d'elles-mêmes sont si basses et peu relevées que, si l'ornement des phrases rhétoriques, les bien agencées paroles et le fard du bien dire ne leur donnent lustre et crédit, elles demeureraient gisantes par terre en la petitesse de leur estimation. Mais ces matières-ici sont d'elles-mêmes si divines et relevées, si dignes et agréables aux âmes pieuses, qu'elles n'ont besoin de fard ni d'habit déguisé pour acquérir du crédit. On ne trouvera donc ici qu'une simple narration de ces mystérieux secrets divins; parce que celui qui est vraiment en l'exercitation actuelle d'aucun des états qui seront expliqués, est si désireux de recevoir seulement adresse et bonne direction en la course de son chemin à Dieu, / qu'il n'a égard ni au beau son des paroles, ni à l'art de bien dire, ains seulement au bon éclaircissement des obscurs passages qu'il vient à rencontrer.

Et cela est la cause que je me suis tant efforcé de me conformer à ce que l'expérience apporte d'inclination, d'humeur, de vestiges, d'espèces internes et façons de parler, que celui qui ne saura que c'est de telle expérience, estimera peut-être comme jargon inconnu et paroles impertinentes, la façon que je tiens pour m'expliquer. Semblablement pour cela je me suis tant astreint aux termes de simple narration, afin de tant plus naturellement dépeindre ces matières et être entendu des simples, comme des plus aptes à cette sapience céleste ; que j'ai évité non seulement toute façon doctrinale de théologie ou philosophie, mais encore toute similitude et / comparaison des choses sensibles et naturelles, afin de conserver l'âme ès purs concepts des choses vraiment internes, selon les espèces, idées, énigmes et vestiges que ces mystiques secrets impriment en l'intérieur, et qu'elle n'ait occasion de se distraire en sa simple pensée, sous ombre de ces similitudes. Quoi tout, combien il importe et comme cela répond à l'humeur de cette voie, le savent ceux qui suivent le chemin de négation, et qui toujours s'abstraient des choses sensibles et imaginaires, pour tant mieux passer aux opérations pures de l'esprit. /


[Suit une TABLE DES CHAPITRES CONTENUS EN CE LIVRE que nous omettons. Puis :]

DIONYSIUS CARTHUSIANUS CUIDAM DOCTORI RELIGIOSAE VITAE  AEMULO SCRIBENS SIC EUM ARGUIT

O quam parum agnoscis quid operetur Altissimus in veris solitariis, quos abscondit in abscondito vultus sui a conturbatione hominum, et protegit eos a contradictione linguarum, quos ducit in solitudinem ut loquatur ad cor eorum, quorum mentes praestringit, et ducit eas ad gaudia silentii, ad diem qui est sine tumultu, in regionem lucis immensae, ad mysticas visiones, et theoriae contemplationis sinceritatem, it ut in sanctae Deitatis, in aeternae Veritatis abyssum demersi, supernaturales fidei veritates, et ordinem credendorum ecclesiasticaeque hierarchiae ineffabiliter clarius ac arctius intueantur quam ex scholastica noticia conspici queat. Nonne fortius est lumen gratiae quam naturae ; illuminatio quam exercitatio ; supernaturalis inspiratio quam scholastica disputatio ? etc. Non ergo despiciat talium scripta ac monita. Haec Dionysius.


AVIS SUR CE LIVRET AUX ÂMES DÉVOTES, de l’un et l’autre sexe.[[20]].

Ames dévotes, on réimprime ce livre, c'est nécessité. Pourquoi? (direz-vous). A cause que les copies de la première impression manquent; et d'ailleurs on entend que le livret a fait grand profit des âmes dévotes tant de religion que / du siècle. Pourtant toutes fois, qu'on pourrait proposer des doutes pour vous en dégoûter, il vaut mieux de les résoudre ici familièrement et tout à la bonne foi. Vous demanderez donc :

1. Toute sorte d'âmes sont-elles capables de pratiquer et goûter le contenu de ce livre? Réponse. Oui, moyennant qu'avec grande humilité tout simplement elles tâchent de faire par ordre comme il enseigne ; et ce, avec liberté de cœur se confiant en la toute bonté de Dieu.

2. En quoi consiste la bonté et le fruit spirituel de ce livre pardessus les autres? Réponse. En ce que faisant avec persévérance et de bon cœur comme il dit, vous viendrez à expérimenter que votre amour et désir vers Dieu s'augmentera peu à peu, et Dieu vous visitant et tirant miséricordieusement / par les traits de sa grâce pourrez parvenir à l'union amoureuse avec lui ; et à mesure que cette approche de Dieu se fera par la simplicité d'affection et recueillement de votre cœur, ensemblement expérimenterez une vraie mortification et éloignement de toutes créatures, avec une grande paix intérieure, pleine des richesses de l'Esprit divin; et votre vie naturelle deviendra divine. C'est donc un livre merveilleusement bon.

3. N'y pourrait-il point bien avoir des abus à pratiquer ce livre? Réponse. Non : car il va même par ordre, découvrant les abus, pour, en les évitant, tant plus purement et facilement se joindre à Dieu. Laissons là les malveillants s'abuser et se moquer des choses de Dieu, ils en seront un jour grièvement punis. /

4. Que ferons-nous si les confesseurs, soit séculiers, soit religieux, voulant être nos directeurs viennent à nous déconseiller et réprouver ce livre? Réponse. Vous apaiserez votre conscience en ce qu'on y a suffisamment pourvu selon l'ordonnance de l'Eglise, par les approbations mises au commencement du livre, données par gens et docteurs séculiers et religieux d'autorité, science, conscience et expérience. Ne craignez donc point. Pourtant toutefois que plusieurs confesseurs et directeurs épouvantent les âmes sur ce livre, avec des apparentes raisons, voici que nous y satisferons s'il plaît à Notre-Seigneur; et partant, vous me demanderez :

5. Qu'en penserons-nous si on nous oppose que les choses de ce livre sont trop hautes et surpassent notre pouvoir, capacité, / intelligence, et notre petit esprit? Réponse. Le livre contient deux sortes de choses, à savoir pratique et grâce infuse : quant à la pratique pour les commençants, elle n'est pas trop haute, ni elle ne surpasse point notre capacité, car ce n'est autre chose que la méditation, de laquelle il est traité en la seconde partie au deuxième et au troisième chapitres : lisez bien ces deux chapitres. Et puis cette même pratique se tourne peu à peu en aspirations, c'est-à-dire, on tâche d'élever son cœur après Dieu au dedans de notre âme en le désirant, comme il est enseigné au quatrième chapitre qui traite de la vraie élévation d'esprit, que vous lirez dévotement pour faire à votre mode comme il dit. Remarquez donc bien que ce livre contient ces deux choses : pratique et grâces; or quand / quelqu'un vous oppose que les choses de ce livre sont trop hautes et par-dessus votre capacité ; cela n'est pas vrai de la pratique, à savoir méditation et aspiration, puisque les commençants mêmes les peuvent pratiquer et facilement. Si par ces choses trop hautes, vous entendez parler des dons et grâces que ce livre raconte être de Dieu versées et communiquées à l'âme en suite de la pratique des méditations et aspirations susdites : elles ne sont pas trop hautes pour les acquérir, et obtenir, de la bonté et miséricorde de Dieu, par voie de demande et amoureuse prière, c'est-à-dire, se comportant en la méditation et aspiration, comme le livre enseigne aux chapitres susdits.

6. Quand on entreprend humblement de méditer et aspirer / après Dieu, comme le deuxième, troisième et quatrième chapitres de la deuxième partie de ce livre enseignent, Dieu n'a-t-il pas coutume d'ordinaire de communiquer des dons et grâces grandes, en l'âme du priant ou aspirant? Réponse.  Oui, à qui tôt, à qui tard, à l'advenant de notre diligence.

7. Ces dons et grâces-là est-il besoin de les savoir et d'entendre ce que c'est devant les avoir ? Réponse. Non. Même quand on médite ou aspire après Dieu intérieurement, celui-là fait le mieux et arrive plus tôt à trouver Dieu lequel y procède le plus simplement, sans s'amuser à imaginer ni dons, ni grâces ; puisque c'est Dieu seul que l'on aime et désire

8. Désormais que répondrons-nous aux confesseurs qui nous / diront que ces choses sont trop hautes ? Réponse. Il faut laisser dire et ne rien répondre : c'est assez que vous voici assuré que moyennant que méditiez, aspiriez et éleviez votre cœur vers Dieu, comme ce livre enseigne aux trois chapitres susdits, sans vous mettre en peine de passer aux grâces à venir que Dieu veut mettre dans vous, vous allez bien.

9. Oui, mais ces grandes communications, dons et grâces que Dieu donne en l'oraison à l'âme dévote surpassent la capacité de notre entendement? Réponse. Il est vrai ; aussi n'est-il pas besoin de les entendre pour y pouvoir prétendre et les recevoir quand Dieu les donnera. Non plus que tous les chrétiens ne sauraient ça-bas comprendre la gloire qui les attend en. paradis, et cependant par le commandement / de Dieu, ils y prétendent en croyant, espérant, aimant et faisant des bonnes œuvres. Dites-moi un peu qui c'est de nous qui saurait avec la capacité de son esprit naturel comprendre comment Jésus-Christ est vraiment présent en la Sainte Eucharistie et quelle chose c'est que la grâce sacramentelle que le communiant y reçoit ? Nous ne le saurions comprendre par notre entendement ; aussi Dieu ne demande pas cela de nous, ains se contente que nous le croyons, le révérions, l'adorions, le bénissions, le désirions, espérions et le recevions; ce que faisant, nous emportons et la grâce, et la gloire. De même les grâces d'oraison ou bien de la présence de Dieu et de Dieu même qui se trouve, s'acquiert et s'obtient par l'âme qui croit, qui prie, qui espère, qui aspire, qui désire, qui aime avec patience / et courage, car elle se trouve enfin unie à Dieu, pleine des fruits de l'amour divin qu'elle n'eût su comprendre ni savoir avant de les prendre et avoir.

10. Oui, mais ces grâces et lumières intérieures surpassent nos mérites et nos propres forces naturelles pour les pouvoir atteindre et acquérir? Réponse. Il va ainsi; pourtant est-ce que nous prenons la voie et le métier de mendicité et d'oraison, et que confessants que nous sommes pauvres et indignes, nous obéissons à Dieu qui nous appelle et nous commande de le prier, disant que si nous demandons il donnera, si nous frappons il nous ouvrira. Grâces à Dieu donc, que ce que ne pouvons nullement avoir par nos forces naturelles ou mérites, en le lui demandant amoureusement il / nous le donne par sa bonté et miséricorde. Ne vous laissez donc plus décourager par ceux qui disent que ces choses sont trop hautes et surpassent vos forces et capacités.



 


 

PREMIÈRE PARTIE CONTENANTE AUCUNS PRÉAMBULES OU POINTS PLUS PRINCIPAUX, NÉCESSAIRES D'ÊTRE SUS & exercés par celui qui veut s'avancer au chemin de la perfection

CHAPITRE I. DU BUT ET DE LA FIN prétendue en tout ce chemin du divin amour

IL n'y a si petite science, art ou façon de vivre en ce monde, qui n'ait sa fin, son but et sa prétention finale à laquelle elle aspire, aboutit et termine, et à proportion de laquelle elle procède par ordre en l'embrassement des moyens, jugeant de leur bonté, dignité 2 [[21]] ou nécessité, selon la proximité et rapport, médiat ou immédiat, qu'ils ont à telle fin. En faveur aussi, et pour l'amour de laquelle, l'on ne fait difficulté de subir en tel art ou science, tous les travaux, peines et fatigues nécessairement annexés à l'acquisition de tel but ou fin finale. Et comme nous opérons tous pour quelque fin, [~m13] [[22]]. Aussi la vraie et sincère connaissance que nous avons de quelque bien final, le désir conçu et la ferme résolution prise pour le nous acquérir, est si efficace pour gagner nos cœurs, enlacer nos esprits et captiver nos volontés, que, du désir d'obtenir ce que nous nous sommes ainsi proposé pour fin, nous sommes encore courageusement poussés à embrasser les moyens qui sont pour nous en pouvoir apporter la jouissance ; de sorte que l'ordre des choses en cet endroit, requiert que la fin et but que désirons, nous soit le premier en connaissance et appréhension, quoique dernier en jouissance et acquisition ; à ce que telle fin bien prévue, préméditée et bien connue, elle puisse inciter à nous mettre en oeuvre, argumentant des moyens nécessaires, des choses à faire ou laisser, embrasser ou fuir, selon l'exigence d'icelle, puisque c'est la fin laquelle donne 3 règle, mesure et quantité à tous les moyens, chacun d'iceux ayant autant de bonté ou prééminence selon le rapport qu'il a à telle fin. De façon qu'il importe extrêmement, dit saint Augustin, de clairement et tout à découvert connaître la fin que l'on prétend en toute chose, afin que de la connaissance de sa beauté, le désir conçu de son acquisition puisse tant plus efficacement mouvoir à subir tout tel travail qui sera annexé à la dite acquisition (Lib. de Ordine, l. I, n° 3). Ainsi voyons-nous que quiconque entreprend quelque voyage, s'il est sage, il n'ignore pas le but auquel il tend, ains sait tout premier le lieu et le terme final de son voyage. Et, pour ce, ne s'en va pas errant et vagabond, suivant sans ordre ni discrétion tout tel chemin que premier il rencontre, mais ayant quasi toujours devant les yeux de l'esprit le même lieu et terme final, entre tant de chemins à dextre ou à senestre, choisit ou s'enquête de celui lequel pourra plus vitement le conduire à la fin désirée.

Vous donc, ô âme dévote, qui déjà vous êtes mise au chemin de la perfection et [que,] désireuse de cette Sapience céleste, déjà je vois courir à grands pas [~m14] la voie des commandements de Dieu, voire courageusement 4 entre­prendre les desseins plus généreux qui puissent être ici en terre, à savoir la victoire de vous-même, la mort de toute passion désordonnée, le rejet des aises et contentements du monde. Quel est votre but? Quelle fin prétendez-vous? Qu'espérez-vous? Et enfin à quel terme final aspirez-vous? C'est ce que je désire surtout vous mettre en l'esprit, ici tout au commencement de ce traité ; savoir que n'ignoriez point, ains vous vous proposiez souvent le but et la fin qu'il faut prétendre, espérer et poursuivre en ce chemin. D'autant que cette fin est si noble, si divine et tant désirable, que la seule considération de sa noblesse est très efficace pour nous attirer au désir de son acquisition ; nous faisant pour son seul respect négliger tout ce dont on fait tant de cas en ce monde, la préposant [[23]] aux Sceptres, Règnes et Empires, comme choses de néant en comparaison d'icelle ; pour autant encore que, comme est dit, c'est selon l'exigence de la fin prétendue qu'il faut régler, modifier et compasser [[24]] tous les moyens que l'on embrasse pour y arriver, faisant d'iceux plus ou moins d'estime selon que, plus ou moins, ils nous y aideront et se rapporteront 5 à telle fin. Et ne prendre pas bien garde à ceci, est une des occasions entre les autres qui retardent tant d'âmes dévotes de profiter, s'avancer et arriver au sommet tant désirable de la perfection, s'occupant plus qu'il ne serait expédient à plusieurs choses qui n'ont pas un immédiat rapport [m15] à cette fin.

La fin donc et le but auquel nous devons aspirer par tous ces chemins intérieurs de l'esprit, c'est une introversion totale au plus intime de nous-mêmes, par l'aide de la divine grâce, laquelle nous relève tellement peu à peu à la connaissance et amour de Dieu, que finalement elle nous conduit à la vraie acquisition, jouis­sance, fruition et repos en Dieu notre souverain bien (présent intérieurement au centre et sommet de notre âme), par une conjonction de notre esprit à sa Divinité et par un embrassement d'amour, possession, tension et adhésion de volonté à son saint et divin Esprit ; embrassant ce bien souverain par un lien d'amour communiqué d'en haut, si étroitement que par icelui comme par un sacré lien de mariage, de ces deux esprits si différents, tant inégaux et improportionnés, se fait un esprit, un 6 amour et un vouloir.

Et c'est ici la fin pour laquelle Dieu a créé ses créatures raisonnables, que de pouvoir prendre ses délices, ses ébats, et faire son bon plaisir en elles, leur découvrant ses amours [~m16][[25]] singulières, sa dignation [[26]] infinie et sa condescendance quasi incroyable, par ses gracieuses visites et communications de ses grâces, leur conférant mille dons et faveurs célestes. Et surtout afin de se donner soi-même du tout à elles, chacune en particulier, les faisant jouir de son immédiate présence, amour et union, au plus intime de leurs âmes.

Lors donc que nous serons arrivés à cette fin, que notre esprit sera ainsi uni, lié, conjoint et adhérant à cet amour infini, et que nous serons faits un même désir, même amour et volonté avec Dieu, ce sera lors et non devant[27], que notre cœur trouvera son vrai centre et repos tant désiré, et enfin son vrai et parfait contentement. Car c'est ici en quoi consiste la noblesse et perfection de notre âme, que d'avoir été créée de Dieu capable d'un si grand bien ; et laquelle partant ne sera jamais remplie, contente, ni assouvie, jusques à ce qu'elle [m17] soit comblée de son Dieu, son Seigneur et son souverain bien. Quand 7 sera-ce donc que nous jouirons d'une si heureuse fin ? Et qui nous fera un si grand bien, ô Seigneur Dieu, que nous soyons à jamais possédés de votre divin Esprit? Et qui me donnera ce bonheur (ô mon Dieu, mon cher Amour!) que je jouisse de votre divine présence, amour et union en mon âme ?

Or ne disons pas que ce sont choses trop hautes, périlleuses et extraordinaires; que ceux-là sont peu qui sont nés pour ces choses si rares : car ceci n'est impossible sinon aux lâches de cœur, aux gens sans courage, qui ne se veulent appliquer à la recherche, ni veulent employer le travail nécessaire, ains [mais] se laissent emporter par les vanités de ce monde, par les plaisirs sensuels, [m18] commodités du corps, libertés et alléchements[28] de la nature corrompue. Car Dieu le désire donner à celui qui fidèlement s'exercera en son divin amour, qui le désirera et cherchera en vérité de tout son cœur : Je suis, dit-il, à la porte et je heurte, attendant si quelqu'un me veut ouvrir; à celui qui me donnera entrée, je viendrai et ferai un banquet avec lui en son cœur (Apoc., III, 20). Ouvre-moi, m'amie, ma sœur, ma colombe, dit-il ailleurs ; car ma tête est toute chargée de la rosée du matin, et mes 8 cheveux tous mouillés des gouttes de la nuit (Cant., V, 2), tant il y a longtemps que je suis ici attendant. Car mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (Prov., VIII, 30). Paroles si heureuses ! dignation de Dieu si grande ! bénéfice si incomparable ! que cela seul nous suffirait pour nous ravir le cœur en son divin amour, si nous considérions bien en nos oraisons une si grande bonté.

Ne voudriez-vous pas donc vous résoudre de [m19] pour­suivre un bien si grand ? une fin si heureuse ? Y vou­driez-vous épargner quelque chose? Auriez-vous peur d'entrer en un chemin si agréable? Non, nullement. Dites donc à ce grand Dieu d'amour infini : Mon Dieu ! ma seule espérance ! cher amour de mon âme ! vous, soyez ma part, ma portion et mon héritage à jamais, je ne veux, mon Dieu, désormais autre richesse, autre trésor, autre attente que vous. Car vous possédant, j'aurai tout bien, vous aimant, je serai en vous et vous en moi, me remplissant de vos grâces. Et puis que votre bonté est tant démesurée, votre dignation est si grande, que vous daignez bien habiter en moi et me rechercher de mon amour, je veux au moins en réciproque vous aimer de tout mon possible, et à cette fin, je ferai de mon 9 âme un Palais royal [m20] ; je ferai de mon cœur un lit d'amour et de délices, un cabinet de vos plaisirs et contentements, où vous puissiez venir célébrer les épousailles sacrées avec mon âme. Je me rem­plirai d'un amour si ardent vers vous, et m'unirai si fort à vous, que votre amour sera la vie de mon cœur, la joie de mon esprit et le paradis de mon âme.

Certes, si ayant quitté le monde et tout héritage terrestre, nous n'avons pas néanmoins à cœur l'acquisition d'un si grand bien, et que ne faisons état de correspondre à une bonté si appareillée pour se diffondre [[29]] et nous communiquer ses grâces, que cherchons-nous ? que voulons-nous donc? de quoi remplirons-nous notre cœur? se porteront nos désirs et nos pensées? Non est vestrum, dit saint Bernard, circa communia languere praecepta, neque solum attendere quid precipiat Deus ; sed quid velit, etc. Alliorum est enim Deo servire, vestrum adhoerere ; aliorum est Deum credere, scire, amare, revereri vestrum est sapere, intelligere, cognoscere, frui [[30]] (Ep. ad frat. de Monte Dei, II). Y a-t-il chose au monde plus heureuse que pouvoir dire : Qui creavit me requievit in tabernaculo meo [[31]] (Eccli, XXIV, 8)? Or sus donc; le désir vous est-il venu de rechercher la jouissance tant désirable de l'amour divin, de la (10) présence de Dieu en votre âme ? Ne désirez-vous que de savoir brièvement quelques moyens qui seront pour vous y conduire ? Voci en peu de paroles, et très simples, aucuns [[32]] points plus principaux, qui vous seront en cet endroit nécessaires.

CHAPITRE II. DE LA CONNAISSANCE DE DIEU et de soi-même.

Souvenez-vous en premier lieu, et que ceci soit le fondement de tout, de bien et efficacement ressentir quel et combien grand est le Seigneur de qui vous recherchez la grâce ; et d'autre côté, quelle est votre petitesse et indignité. Il ne faut pas que vous mettiez jamais en oubli cette humble reconnaissance de ce qu'en vérité vous êtes, à savoir petit vermisseau de terre, inutile au monde, propre à rien plus qu'à offenser Dieu et faire le mal ; vous anéantissant tant que pourrez en votre estimation propre, vous tenant en vérité la plus indigne créature [m22] et la plus inutile de toutes celles qui sont au monde. Au contraire, vous 11 devez avoir une si grande estime de Dieu que vous croy[i]ez assurément qu'il est ce grand Dieu infini, devant lequel toutes les puissances célestes, les anges, saints et bienheureux au ciel, tremblent en lui faisant service, reconnaissant que tout ce qu'ils sauraient faire, n'est rien en comparaison du service, gloire et honneur infini dont il est digne, et sera à jamais au siècle des siècles. C'est cette grandeur infinie de Dieu d'un côté, et le rien que toute créature est au regard d'icelle, profondé­ment considéré et efficacement ressenti, qui a fait tous les saints si humbles, même la glorieuse Vierge, devant le trône de cette infinie grandeur. Et vous donc aussi, en la connaissance de votre petitesse et indignité, tenez-vous en sa présence, traitez avec lui, demandez-lui son amour, sa grâce et l'accomplissement [m23] de son bon plaisir en vous, avec une intime, profonde et infinie révérence, formée par un abaissement intérieur de votre âme au-dessous d'une si sublime grandeur.

Que si davantage à la considération de votre petitesse vous ajoutez encore l'injure et l'offense faite contre Dieu par le péché, qui pourra jamais comprendre comme vous êtes 12 vous-même anéanti, avili et rendu du tout pire que rien ? Entre Dieu et vous, quelle proportion y a-t-il ? Et cependant avoir osé enfreindre ses lois, contrevenir à ses commandements, mépriser sa volonté pour faire la vôtre ? C'est d'ici que le péché est un mal tel et si grand, que c'est le souverain mal du monde et le malheur par-dessus tout malheur, n'y ayant rien de plus à craindre que le péché, pour être en extrême abomination devant Dieu. Aussi vaudrait-il mieux perdre [m24] tous les biens du monde, que de consentir au péché; et toute créature serait prête à toute heure à se venger contre nous du tort que nous avons fait à Dieu en l'offensant, si sa bonté ne l'empêchait.

C'est pourquoi le fruit que nous devons retirer de ceci est que nulle peine, tourment ou déshonneur, nous devrait être fâcheux à supporter, si nous considérions bien l'impor­tance de l'injure que nous avons faite à Dieu par le péché; ains devrions-nous désirer que toute créature nous traitât mal, nous méprisant et nous donnant mille fâcheries, afin qu'ainsi il nous fût rendu selon nos démérites. Voire nous devrions penser que jamais on ne nous pourrait faire aucun tort ou injure, 13 estimant tout supplice ou tourment moindre à ce que méritons, disant avec le saint homme Job 33 : Peccavi et vere deliqui, et ut eram dignus non recepi [[33]][Job, XXXIII, 27]. Le fondement donc et l'origine de toute perfection, la racine et commencement de toute vertu, c'est cette vraie et sincère connaissance de notre petitesse, néantise et vilité [[34]]. De laquelle d'autant que puis après procède immédiatement la vraie humilité, vertu tant renommée et nécessaire, sans laquelle on ne peut parvenir à Dieu, ni à la réception de ses grâces, nous descendrons ici à traiter de cette vertu, de sa nécessité, de ce que c'est, et des moyens pour l'acquérir.

CHAPITRE III. DE L'HUMILITÉ.

La première règle et leçon en l'école de Jésus-Christ notre Seigneur, est la vertu d'humilité, le mépris et rien-estime de soi-même, prononcée par sa bouche sacrée et contenue sous ces paroles si claires, si sérieuses et tant importantes : Nisi efficiamini sicui parvuli, non intrabitis in regnum cœlorum (Math., XVIII, 3). Si ce n'est que, par humilité et rien-estime de vous-mêmes, 14 vous deveniez petits comme enfants, jamais vous n'entrerez au royaume des cieux. Selon quoi, la chose nous est de si grande importance que, sans humilité [m26], nous ne pouvons aucunement agréer à Dieu, et que sans icelle il n'y a chemin qui nous puisse conduire au ciel : étant l'origine, le fondement et la conservatrice de tout bien, laquelle tous les saints qui sont maintenant bienheureux, ont embrassé comme première règle et leçon en l'école des vertus.

C'est pourquoi aussi, c'est un doute tout résolu, c'est une croyance tout avérée, que si jamais nous voulons arriver à quelque degré de perfection ou de grâce en ce monde, ou de gloire en l'autre, il faut nécessairement de toute nécessité, que nous devenions petits par humilité, petits en nos yeux, petits nous présentant devant Dieu, et petits encore devant tout le monde ; nous reconnaissant en vérité, sans feintise [[35]], n'être rien que petits vermisseaux de terre, serviteurs inutiles, indignes de la terre qui nous soutient, du pain que nous mangeons et de l'air que nous respirons ; estimant tout autre meilleur que nous ; nous comportant avec un chacun, quoique vil et abject [m27], avec toute douceur, modestie et bénignité ; secourant 15 au reste de notre service le prochain en toutes ses nécessités, selon notre pouvoir, comme n'étant nés que pour servir à tous. Autrement comment oserons-nous jamais comparaître en la présence de ce grand miroir et exemplaire de toute humilité, notre Rédempteur Jésus-Christ, en sa Crèche, en sa Croix et ès autres mystères de sa vie ? Comment oserons-nous retourner la seconde fois en la présence de cet excès d'humilité par la méditation dévote sur ces sacrés mystères, si nous ne voulons nous conformer à ce qu'il nous y montre.

C'est à la vérité chose digne de merveille que les hommes étant si différents en leurs complexions et appétits, les uns désirant le chaud, les autres appétant [[36]] le froid, les uns l'amer, autres le doux, ils se sont néanmoins si bien rencontrés au désir d'être toujours quelque chose, n'y ayant si petit ni si grand, si pauvre ni si riche, si vieux ni si jeune, qui ne sente en son cœur un certain appétit et désir d'être toujours en quelque estime auprès du monde [m28], chacun voulant apparaître plus qu'il n'est, chacun voulant défendre ses opinions sans céder à personne, chacun voulant commander et personne obéir ; et ainsi n'y ayant celui qui ne veuille toujours être quelque chose ; 16 ou certes pour le moins en demeure-t-il toujours quelques vestiges, quelque restat [[37]] ou quelque espèce de ceci, quel grand désir que l'on ait du contraire; n'y ayant lieu, temps, état ou personne, où cette maudite superbe et semence d'orgueil ne veuille toujours pulluler, produire et faire sentir ses pernicieux effets.

N'est-ce pas merveille que, même au service de Dieu, au mépris du monde, en l'abnégation de soi-même, même en l'humilité, nous ne sommes pas garantis de cette maudite engeance? La famille même des Apôtres de Notre Seigneur ne s'en est pu affranchir ; les uns ayant appété les premiers sièges entre eux, et les autres dispu­tant quel d'entr'eux [m29] était le plus grand ; et quelle famille devait être plus affranchie des ravages et dégâts de cette furie infernale, que la famille du Sauveur? Et quelles personnes devaient être plus dessaisies de cette passion, que celles que le Sauveur avait choisies pour servir au monde d'exemple et de miroir de pauvreté, d'humilité et de mortification? Et cependant elle a bien osé lever les cornes. Grand cas [[38]] ! Ils avaient dit adieu au monde, avaient abandonnés toute chose, et cependant encore ils pour­chassent les primautés et dignités entre eux.

C'est pour nous apprendre combien grande occasion nous avons de veiller 17 bien sur notre garde, puisque nul n'est assuré des embûches de cette mauvaise racine d'esti­mation de soi-même et désir de grandeur. Et quelle merveille si nous, fragiles et pauvrets, en sommes agités, puisque les colonnes mêmes du Ciel en ont été ébranlées ? Saint Chrysostome a grande raison de dire [[39]] que l'on en trouve plusieurs qui mépriseront bien les richesses, rejette­ront les voluptés, mais que le nombre de ceux est bien petit, qui refusent les honneurs et dignités, et qui n'aient en leur cœur je ne sais quoi de reste d'appétit d'être quelque chose devant le monde. C'est donc ici la première leçon que Notre Seigneur nous donne en son école que l'humilité et le rien-estime de nous-mêmes ; mais aussi c'est le dernier conflit auquel nous devons faire preuve de la valeur, constance et magnanimité de notre courage au service de Dieu, que de subjuguer, terrasser et anéantir en [m30] nous ce désir de gloire, d'honneur et d'estimation de nous-mêmes. Et rien ne nous servirait de nous être convertis à Dieu de notre vie mondaine, des plaisirs de la chair, de la vanité des richesses et de tous les contentements du monde, si néanmoins en notre solitude, en notre vie retirée, nous nous laissons gagner à cette maudite engeance d'enfer par l'estimation de nous-mêmes. 18

Si même Dieu n'a pas pardonné aux anges qui ont voulu s'élever par dessus eux-mêmes : toi, petit vermisseau, dit saint Bonaventure, que penses-tu devenir ? Ils ne firent, ils n'opérèrent rien, seulement ils conçurent l'orgueil en leur esprit ; et néanmoins en un moment, en un clin d'cœur, ils sont tombés irréparablement et précipités du ciel aux enfers. Que si la superbe a pu priver de la grâce de Dieu un ange de si grande vertu, illustré de tant de prérogatives et décoré de tant d'honneur, qu'il était la première et la plus noble de toutes les créatures que Dieu avait faites [m31], l'ayant rendue la plus malheureuse, la plus laide et difforme que jamais se pourrait imaginer; et que sera-ce de toi, poudre et cendre, si tu t'enorgueillis ? Credo, dit saint Bonaventure, quod tam spectandum Monstrum divinae severitatis in Angelo nobilissimo infirmis nobis proposuit et ostendit Deus, ut addiscamus quantum odit peccatum, et maxime superbiam, quod pro uno motu cordis, nobilissima creatura omnium creaturarum, aeternaliter et sine spe venia est damnata, etc. Quod si Deus non pepercit nobilissimo Angeto superbienti; quid erit de vilissimo cinere et abjectissimo in altum se extollente? etc.[[40]].19

C'est pourquoi Discite a me, dit Notre-Seigneur, quia mitis sum et humilis corde [[41]]. Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Et si vous demandez quel profit vous reviendra d'apprendre de lui cette sainte humilité : parce, dit-il, que vous trouverez la paix et repos de vos âmes, ce bien tant désiré de chacun que la tranquillité d'esprit. O sainte humilité! Tu es la clef de la perfection, la porte de paradis et le siège de la divine grâce. Et n'y a autre raison pourquoi nous ne savons parvenir à rien, pourquoi le chemin nous est rendu si loin, sinon parce que nous ne savons tout à fait nous laisser nous-mêmes. Si en une chose nous nous laissons, soudain nous nous retrouvons en une autre, tant nous sommes enclins à nous-mêmes. Et néanmoins, autant que serons fidèles en ce point, autant profond pénétrerons-nous au chemin qui nous conduit à Dieu. Disons donc en peu de mots ce que c'est d'humilité, et comme on l'acquiert.

Humilité, que c'est.

C'est un ressentiment de soi-même, qui anéantit, abaisse [m32], et approfondit la personne en la présence de Dieu quant à l'intérieur, et aussi 20 devant les hommes quant à l'extérieur.

C'est une vertu qui fait joyeusement et volontairement embrasser toute injure, mépris, correction, rude traitement et confusion de soi-même, avec autant de contentement que ceux du monde font les honneurs et les richesses.

C'est une destruction totale de l'amour propre, du propre honneur, de tout appétit de louange, faveur et caresse des hommes.

C'est un abaissement et déjection de soi-même sous les pieds de toute créature, quoi que vile et déprisée, provenant du peu d'estime de soi-même, faisant converser volontiers avec pauvres, gens de petite sorte, condition roturière et semblables, que les grands de ce monde dédaignent et dénient voir seulement le regard.

C'est cheminer en vérité devant Dieu, se tenant toujours au rang de créature pauvre, nue et destituée de tout bien de grâce, sinon en tant que sa Majesté divine est servie de lui impartir, non pas pour ses <dé>mérites [[42]], mais selon la grandeur de sa bonté ; pour ce ne s'attribuant rien que tout défaut, manquement et imperfection, mais de Dieu recon­naissant tout bien.

C'est un petit sentiment, ou plutôt rien-estime de soi-même, nonobstant 21 tout tel don de grâce, ou faveur singulière que Dieu lui vienne à communiquer, ne les extollant [[43]] pas au dehors devant les hommes, ni ne les admirant par trop au dedans, pour s'en complaire en soi-même.

Moyens pour acquérir humilité.

Se persuader entièrement que jamais personne ne pourra assez nous contemner [[44]], confondre, ni affliger tant que méritons.

Ne se point soucier [m33] si on est honoré ou méprisé, s'imaginant comme mort duquel on n'a plus de mémoire, ou bien comme ce qui vraiment n'est rien.

Ne se faut jamais excuser ni justifier soi-même, lorsque l'on est repris ou accusé de quelque chose que toutefois l'on n'a pas fait; mais supporter le tout courageusement, se réjouissant au pâtir et souffrir pour l'amour de notre Seigneur, sans se plaindre ni lamenter à personne.

On doit prendre plaisir à faire les oeuvres viles et abjectes, selon même la volonté d'autrui comme choses qui lui conviennent le plus.

Il faut abhorrer toute vaine gloire, ostentation et complaisance de soi-même, tout honneur et caresse du monde, désirant (22) plutôt de n'être su, connu, ni caressé de personne.

Sur tout il faut être bien aise d'être repris, corrigé et puni de ses fautes, sans les excuser, cacher, ni amoindrir ; ains plutôt les manifester. [m34]

Et pour comble de tout, il faut être content que l'on pense que tout ce que l'on endure, c'est mal volontiers, avec beaucoup de secrète impatience et avec désirs de se venger, quoique l'on en ait le cœur bien éloigné.

Il est aussi fort bon d'avoir souvent en son cœur ces pensées : Je ne suis rien, je ne vaux rien, je ne fais rien de bien, je suis serviteur inutile. Il n'y a créature qui ne corresponde mieux à Dieu selon la grâce qu'elle a reçue et qui ne le serve mieux en son état que moi. Si celui qui est maintenant le plus malheureux au monde, avait reçu autant de grâces et commodités que Dieu m'a données, il le servirait mille fois plus fidèlement que je ne fais. Et par ce moyen, l'on obviera aux pensées d'estimation de soi-même. [m35]

Celui qui se met ainsi soi-même au dernier lieu et s'abaisse sous toutes choses, comme je viens de dire, est facilement garanti de tout trouble, inquiétude et méconten­tement en tout 23 ce qui pourrait arriver. Car se déjetant et méprisant ainsi, on ne le peut mettre plus bas qu'il ne se met soi-même. Et pour ce, si on lui fait toutes les traverses du monde, il lui semblera n'être le tout, rien au regard de ce qu'il mérite ; et ainsi rien ne lui apportera mécontentement. Lui dit-on injures, ou bien sait-il que l'on dit mal de lui : cette sainte humilité lui apprendra à penser que si ceux-là savaient (comme il fait) les misères que lui font ressentir ses passions, ses inclinations vicieuses, propre volonté et semblable engeance de péché, qu'ils en diraient encore davantage ; et ainsi ne s'émouvra de rien. Êtes-vous donc peu estimé, méprisé ou rejeté de celui-ci ou celui-là, de plusieurs, ou même de chacun ? vous mortifie-t-on ? chacun en a-t-il à vous? Courage : Sic itur ad astra. C'est là le plus court et assuré chemin pour aller à Dieu que pourrez désirer. Y aura-t-il bien au monde chose batante[45] pour nous détourner ou retarder la poursuite du bien que désirons ? pour nous séparer, dit l'Apôtre, de l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur? Tribulation, angoisse ou persécution ? Non, dit-il, ni la vie, ni la mort [[46]]. Aussi ne saurions-nous rendre plus assuré 24 témoignage de notre peu d'amour et peu de désir vers notre Seigneur, que d'être persévéramment impatient pour une parole de mépris, pour un travers, pour une mortification que l'on nous fait. Le désir de faire gain et lucre de notre Seigneur, c'est-à-dire de parvenir à la jouissance de son amour divin, nous devrait être si ardent au cœur que nous devrions passer légèrement par-dessus toutes semblables difficultés, sans en faire beaucoup d'état.

Sicut lilium inter spinas (dit notre Seigneur au Cantique [[47]] ), sic amica mea inter filias. C'est une façon de parler, dit l'Angélique saint Thomas, comme si cet Époux céleste faisait retentir à son de trompette, que l'âme qui veut être son épouse, sa chérie, sa bien-aimée, doit être comme la rose entre les épines, c'est-à-dire une âme paisible, patiente et tranquille au milieu de la persécution, mortification, âpreté de vie et du mépris de soi-même.

Aussi l'Épouse au même Cantique donnant à entendre combien parfaitement elle s'était rendue telle que son Époux désirait : Nigra sum, dit-elle, sed formosa, filiae Jerusalem. Ideo dilexit me Rex, etc. [[48]]. O filles de Jérusalem, je suis noire, mais néanmoins je suis belle : je suis 25 noire au dehors par extérieure humiliation, humble sentiment et mépris de moi-même ; mais néanmoins je suis belle ès yeux de mon Époux ; à, raison de quoi : Nolite me considerare quod fusca sint, quia decoloravit me sol. Ne me considérez pas en ma couleur noire, ni en ce que j'endure, car le Soleil de Justice Jésus-Christ mon Seigneur, pour l'amour duquel j'ai laissé le monde et méprisé toute beauté, a fait encore que maintenant je me sois exposée à toute sorte de mépris, de confusion et d'annihilation de moi-même. Aussi lui dis-je avec toute assurance : Veniat dileclus meus in hortum suam et colligat fructum poniorum suorum[49]. Qu'il vienne au jardin de mon âme, car il y trouvera ces fleurs, ces fruits et ces lys qu'il cherche au milieu des épines.


 

CHAPITRE IV. DE LA MORTIFICATION.

La seconde chose nécessaire et à supposer, est une diligente étude de mortification et de renoncement à soi-même, à tout l’allèchement de nature, aux inclinations mauvaises de péché 26 et à toutes passions désordonnées, à toute fomentation de sensualité, amour propre et cherchement de soi-même. Tellement que partout où l'on trouve que sa pensée, désir ou inclination le porte qui ne soit à Dieu ou à son service, soudain l'on convertisse son cœur à Dieu, faisant des actes intérieurs contraires avec grand courage, protestant de ne vouloir plus laisser emporter son consentement à ces choses mauvaises. Car autrement, [m36] [[50]] embrasser le chemin de per­fection sans avoir à cœur la vraie étude de mortification, on ne fera autre chose en l'exercice d'amour divin que nourrir son amour propre, fomenter ses imperfections, et jamais ne parvenir à rien.

Comme une source ou fontaine répartie en plusieurs canaux ne peut pas si plantureusement communiquer ses ondes à chacun d'iceux, comme elle ferait bien à un seul, si, tous, hormis iceluy, étant retranchés et bouchés, elle pouvait dégorger dans son sein ses eaux cristallines, en sorte que, qui serait désireux de faire enfler le cours de quelque canal et lui faire grossir son fil, il serait nécessaire qu'ayant mis une bonde aux autres canaux qui empruntent leurs eaux d'une même source, il empêchât 27 que son eau ne fût désormais plus détournée en tant de divers endroits. De même notre esprit réparti en tant d'affections diverses, en tant inclinations mauvaises, ne peut ni libre­ment [m37], ni pleinement vaquer au désir de l'amour divin : ains est du tout nécessaire que nous mettions à notre cœur une bonde ou écluse, afin que, toutes ses inclinations corrompues et tout amour désordonné de nous-mêmes retranchés, il puisse avec plus de véhémence pousser les ondes de ses affections, ramassées et réunies au seul objet de tout son bien qui est Dieu et son divin amour. Humanum cor, dit saint Thomas, tanto intensius in aliquod unum fertur, quanto magis a multis revocatur. [[51]] (De perf. vita, spir., VI).

C'est pourquoi un des principaux moyens pour acquérir cet amour divin, c'est que l'homme ramasse en soi toutes les puissances de son âme, les retirant entièrement des objets divers, esquels elles pourraient être dispersées, afin de les hausser, élever et colloquer toutes en Dieu, les exerçant jour et nuit à tout ce qui peut émouvoir à l'aimer. Car aussi longtemps que, pleins de l'amour des choses terrestres, notre [m38] entendement, notre volonté, mémoire, imaginations, affections, tous nos 28 sens ou pensées seront vagabonds et dispersés hors de nous, jamais nous n'arriverons à la vraie introversion, ni à l'unité et simplifi­cation d'esprit qui est la disposition immédiate de la présence de Dieu en notre âme. Et voici ce qui est tout le sujet de nos exercices au chemin de la perfection, que de reformer en nous ces corruptions et ces infirmités spiri­tuelles, par notre diligence et fidèle vigilance sur nous-mêmes, avec l'aide de la grâce, un des premiers effets de laquelle est de reguérir en nous ces infirmités.

Pour intelligence donc de la nécessité de ce second point, vous devez entendre qu'il y a plusieurs parties en notre âme, savoir l'esprit, la raison, et la nature inférieure avec le corps, parties toutes diverses entre elles, les unes nous tirant à bas, autres à haut, les unes à Dieu, les autres à nous-mêmes. C'est pourquoi, si nous voulons acquérir la vraie paix, le repos et tranquillité intérieure tant recommandée à la vraie spiritualité, il est nécessaire que l'esprit qui est le plus noble, suppédite sous soi et range à sa loi tout le reste, réglant toute cette petite république selon la direction, tant de la loi divine, de la raison, exemple et doctrine des 29 saints, comme aussi de la lumière divine intérieure.

Premièrement donc, quant au régime [m39] du corps et de l'extérieur, notre conversation soit modeste, grave, humble, douce, bénigne et amiable, conservant toujours au dehors, tant qu'il est possible, la modestie et maturité que cause la vraie dévotion intérieure. Par où j'entends comprendre en peu de paroles, beaucoup.

Car si la personne peut parvenir à cela que de conserver l'esprit de dévotion et de récollection, non seulement au temps d'actuelle oraison, mais encore en tout le reste du jour, cheminant toujours d'un esprit rassis et présent à soi-même, recueilli avec Dieu en son âme, celui-là pourra en un coup facilement exercer toute vertu morale, tant devant Dieu en son intérieur, que devant le monde en sa conversation extérieure.

Au reste il est fort nécessaire de soustraire au corps toute délicatesse et mignardise, et l'accoutumer aux choses dures, âpres et pénibles, in labore et aerumna , in vigiliis multis in frigore et muditate [[52]], si jamais nous désirons de jouir au dedans des délices du divin Esprit; car il est écrit que la Sapience ne se trouve pas au quartier des sensuels et délicats ; et que ceux qui sont du parti de Notre-Seigneur [m40], sous la milice spirituelle de la 30 Croix, sont ceux qui ont crucifié leur chair avec tous ses vices et concupiscences[53]. Ici encore appartient la mortification des sens extérieurs, chose quoique petite en apparence, fort nécessaire néanmoins pour conserver le repos de cœur, la dévotion de l'esprit conçue en l'oraison ; car ce sont les fenêtres par où la mort fait son entrée en nos âmes [[54]] [m41]. La vraie dévotion et récollection intérieure est au commencement si délicate et si tôt évanouie, que non seulement les péchés, mais encore les images des choses extérieures font bientôt refroidir les bons désirs conçus en l'oraison et périr les espèces intérieures que la dévotion y avait causées. Mais surtout la garde de la langue est digne de singulière recomman­dation, car il est écrit que d'icelle dépend la vie et la mort [[55]]. Comme au contraire le silence est la clef et garde de la dévotion, innocence, pudeur, chasteté et pureté de conscience. Combien de dommage reçoit souvent cet esprit tant désirable de recollection et de dévotion, par les devis[56] superflus, paroles oiseuses, médisances, détractions, murmurations et mensonges? Sicut urbs patens, dit l'Écriture, et absque murorum ambitu, ita vir qui non potest in loquendo continere spiritum 31 suum [[57]]. Et pour ce, si quis putat se religiosum esse (id est : spiritualem), non refranans linguam suam, hujus vana est religio [[58]].

Le corps avec tous ses sens extérieurs bien ordon­nés, reste encore la plus grande et principale partie de cette besogne, savoir le bon ordre et la droite disposition de l'âme au-dedans de soi. En premier lieu, la nature inférieure qui comprend toutes les affections et mouvements naturels, [~m42] comme d'amour, de haine, de joie, tristesse, désir, crainte, espoir, ire, etc. C'est cette nature-ici inférieure laquelle il nous faut entièrement terrasser et suppéditer [[59]], la redressant du tout selon les lois, non seulement de la raison naturelle, mais de l'esprit de Dieu. C'est cette nature inférieure qui est la source de tous nos maux et qui est cause de notre perdition. C'est d'ici que le diable et le péché prennent toutes leurs forces et leurs armes pour nous débeller [[60]]. C'est cette nature encore, comparée à notre première mère Ève, par la persuasion de laquelle notre Adam, c'est-à-dire notre volonté supérieure, est induite à manger de la pomme défendue, consentant aux plaisirs et délectations illicites. C'est ici enfin le sujet de nos exercices en la 32 vertu morale et mortification ; la plus grande partie des vertus morales consistant à dompter et refréner ces bêtes farouches et cruelles de nos passions naturelles. C'est encore ici le vignoble en lequel nous devons toujours labourer, et le jardin spirituel auquel nous devons sarcler. Ce sont les plantes et mauvaises herbes que nous devons arracher, afin que la semence de la grâce divine y puisse croître et profiter. C'est ici le principal exercice des enfants de Dieu, que de ne se laisser plus emporter aux affections de la chair et du sang, ains se conduire en tout selon l'esprit de Dieu; et en cela sont différents les hommes charnels des spirituels, les hommes du monde des enfants de Dieu, que les uns suivent leurs désirs et appétits, et les autres suivent la raison et l'esprit de Dieu. C'est cette mortification et cette myrrhe tant louées par les saintes Écritures; c'est cette mort et sépulture à laquelle nous convie si souvent l'Apôtre. C'est la croix en somme et la renonciation de nous-mêmes que nous prêche l'Évangile ; à raison de quoi il nous y faut aussi employer tout notre travail, toutes nos forces, toutes nos oraisons et tous nos exercices ; et à ceci est surtout fort nécessaire que 33 chacun connaisse sa condition naturelle, et prenne grand égard à ses inclinations.

Après ceci suit encore la mortification de la partie raisonnable, à savoir de l'entendement, mémoire et volonté. L'entendement avec toutes ses curieuses spéculations, ses propres sagesses, sa prudence naturelle, son jugement et bon-sembler ; la mémoire avec toutes ses souvenances des vanités, folies et semblables du monde ; la volonté avec tous ses menus désirs, qui se réfléchissent vers le corps et soi- même, et ne se rapportent pas à Dieu.

Mais d'autant que de tout ceci traitent amplement, clairement et parfaitement les « douze mortifications » de Harphius, contenues au livre de L'École de Sapience, avec aussi le Mantelet de l'Époux [[61]], livres qui doivent être tous les jours à la main de tous vrais amateurs de piété, et de solide fondement en leur bâtiment de la perfection spirituelle; je vous renvoie à la lecture d'iceux, vous avisant de vous y exercer, à vrai et à certes [[62]], et les vous rendre familiers. Seulement je dirai en peu de paroles tout le secret de cette affaire, et le sommaire de tout ce qui se pourrait dire pour vous induire à faire ce qui est 34 nécessaire en cet endroit.

Imaginez-vous totalement que, mettant le pied en ce chemin de la recherche du vrai amour divin, c'est chose résolue qu'il faut aussi, sans aucune rémission, couper tête à toute sorte de passion désordonnée qui s'élève en notre âme, et lui trouble son repos et sa liberté, et qu'il n'y a rime ni raison, prétexte ou excuse, droit ou tort, qui nous doive faire arrêter en icelles. [~m43] Que si on ne le fait, on ne procède pas fidèlement en ce chemin, et, persévérant ainsi, jamais on n'ira avant. De sorte que, comme les passions qui ont leur siège au cœur sont l'amour et la haine, l'espérance et la crainte, ire, joie, tristesse, etc., celui qui embrasse ce chemin de perfection et désire faire aucun avancement en icelui, qu'il tienne pour assuré que c'est un faire-le-faut, qu'il doit ne reposer plus en chose aucune son espérance, sinon en Dieu et en l'attente de son divin amour ; colloquant en cela tout son bien, son trésor et son repos. Que si avec cela il prétend encore autre chose que ce puisse être, ou gloire, ou faveur humaine, soulas ou contentement de sa nature, il se trompe et ne chemine pas en vérité. Que toute passion d'amour et de désir soit telle­ment appliquée à 35 Dieu, qu'il soit seul celui qui le remplisse, le tienne occupé et soit le sujet de toutes ses pensées; fuyant et méprisant tout ce qui est répugnant à ceci, comme est le péché, la vanité, les inclinations et désirs désordonnés, les menus appétits de la nature.

Que la joie et la tristesse soient tellement régies que, se tenant gai, joyeux et allègre au service de Dieu, on ne coopère nullement aux intérieurs et occultes ennuis qui arriveront quelquefois ; mais, sachant que l'amour divin n'est que paix et joie au Saint-Esprit, on s'efforce de noyer toutes semblables tristesses et mélancolies en la douceur de ce divin amour. [~m44] Mais aussi que l'on ne se réjouisse jamais ès choses vaines, ains en Dieu et selon Dieu, ès choses qui concernent son honneur, son divin service, sa gloire et sa divine volonté ; évitant aussi soigneusement toutes pensées qui tirent à courroux, chagrin, ennui ou désolation, parce qu'elles corrompent la douceur et la sérénité de l'esprit, et par ce chemin l'on n'irait jamais avant. Et quiconque manque en ces choses, sache qu'il manque à la fidélité qui
est requise de notre part en ce chemin. C'est à Dieu d'infondre ses grâces, lumières et connaissances 36 divines ; mais c'est à nous, par sa grâce, de gouverner ces passions en acquérant les vertus morales. Que si bien ces choses sont en grand nombre et difficiles, la grâce aussi divine est celle qui nous renforce. Le bien et la fin que nous poursuivons est si singulier et tant désirable, qu'encore que devrions employer jusques à la dernière goutte de notre sang au travail, si devrions-nous néanmoins estimer le tout peu de chose, au regard de la possession d'un bien tant ineffable qu'attendons à la fin du chemin. Qui ne travaille, n'a rien, et ce qui ne coûte guère, n'est pas beaucoup estimé.


 

CHAPITRE V. DE L'AMOUR DIVIN.

[m50] La connaissance de soi-même et l'étude de mortification ainsi supposées pour premier et second avis, le troisième que je désire pour pouvoir bien profiter au chemin de la perfection, est un grand amour, désir, confiance et espérance en Dieu, le tout
appuyé sur sa bonté et miséricorde infinie et sur les mérites de Jésus-Christ notre Seigneur. Car comme 37 l'amour est en nous le premier de tous les affectueux mouvements, duquel puis après fluent et dérivent tous les autres de désirs, espérances, joies, délectations etc., il importe grandement de bien colloquer son amour ; d'autant que si Dieu seul le remplit et si lui seul a place en notre âme, lui seul aussi sera le sujet de nos désirs, espérances, etc. Puis aussi, comme nous sommes [m51] tous portés en nos actions pour l'amour de quelque chose que nous désirons, c'est de l'efficace d'un tel amour ou désir, que nous ne faisons difficulté d'embrasser ce qui nous pourra conduire
à son acquisition. L'homme mondain est poussé par l'amour des richesses à traverser et la mer et la terre ; et cela même lui semble doux, pourvu qu'il arrive à ce
qu'il prétend. L'ambitieux poussé du désir de gloire et d'honneur du monde, n'y a chose qu'il n'entreprenne, quoique fâcheuse et pénible. Ainsi la personne spirituelle poussée de l'amour et du désir de son Dieu, doit embrasser toute chose nécessaire pour y parvenir, quoique ardue et difficile ; et poussée du désir de cet amour, doit faire toutes ses autres actions d'oraisons, mortifications et sem­blables : l'amour lui devant être son premier et principal exercice, par 38 lequel tous les autres lui seront rendus faciles. [~m52]

Les lois de ce chemin de l'esprit contiennent être néces­saire de passer par l'eau et le feu de diverses souffrances et mortifications; devant trouver contentement en abjection, contentement en vitupères, mépris, humiliations, répréhen­sions : se résoudre à plusieurs travaux du corps et d'esprit, en veilles, jeûnes, oraisons et méditations ; et enfin, en semblables labeurs et occupations persévérer sans fin, sans cesse, sans répit. Or si la fin nous est vraiment à cœur, si efficacement nous la désirons, nous serons aussi courageu­sement poussés à embrasser tous les moyens lorsqu'il en sera besoin, nous complaisant en leur présence, et les aimant comme voie à la fin désirée. Aussi leurs contraires nous seront désagréables rien n'endurer, être honoré, loué, exalté, délicieusement traité, en sommeil et paresse passer son temps, beaucoup commencer et ne rien poursuivre : tout cela, dis-je, haïrons-nous et déclinerons tant que pourrons; et le tout à raison du désir et de l'amour qu'avons vers le bien final que prétendons obtenir, cet amour encourageant, facilitant et adoucissant toutes difficultés.

Certes, comme nos ennemis sont 39 forts, le travail extrêmement laborieux pour parfaitement se surmonter soi-même et renoncer à soi en toutes choses, et en telle façon persévérer toute sa vie, ce sont choses si exor­bitantes et tant contraires à la nature corrompue, que le seul amour divin est celui qui nous peut donner force et courage pour embrasser de bon cœur un joug si fâcheux. Et n'est que ce dur breuvage soit tempéré de la douceur de ce divin amour, il serait impossible de se résoudre ou d'y persévérer longtemps : ne chercher aucune consolation en ce monde, ni biens, ni richesses, ni grandeurs, ni honneurs ; se réjouir en abjection, mépris et répréhensions ; chercher de fait la pauvreté, se soumettre à la volonté d'autrui, donner l'adieu perpétuel à tout plaisir voluptueux ; prendre plaisir en diverses macérations, insister de bon cœur en veilles, prières et longues oraisons et autres exercices spirituels, ainsi que contiennent les règles de ce chemin de la perfection.

C'est le seul amour divin qui doucement nous trompe, allèche et captive sous la force de sa douceur, nous rendant doux et suave le joug du Seigneur, et nous dilatant le cœur pour facilement courir ces saintes voies ; voyez Jean 14. : Si quis diligit me, 40 sermonem meum servabit. Et ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus [[63]]. Si donc vous désirez parvenir à une vie heureuse, tranquille et spirituelle, que votre principal exercice soit l'amour divin; et qu'en toutes vos actions, mouvements et désirs, l'amour de Dieu soit votre premier motif, ne désirant ou voulant que ce qui se rapporte à l'avancement et plénière possession d'icelui.

Amour divin; et aimer Dieu que c’est.

L'amour de charité étant une amitié mutuelle et réciproque entre Dieu et l'homme, fondée sur la communi­cation supernaturelle de grâce en ce monde et de gloire en l'autre, par laquelle l'âme montant à Dieu, lui veut, se complaît et se réjouit en tout le bien qu'il a, pour l'amour de soi-même et pour la dignité et bonté qui est en lui [[64]]; et Dieu en contr'échange descendant vers l'âme, lui veut et, voulant, lui impartit très libéralement non seulement ses richesses, la faisant participante de ses grâces et faveurs, mais encore se donnant tout soi-même en propre personne à elle, je dirai que l'aimer 41 qui se retrouve en la créature ne s'entendra jamais mieux que par la confron­tation et opposition de celui de Dieu vers la créature.

Et pour ce, tout ainsi que ce grand Dieu, la gloire des anges, devant lequel tremblent les colonnes du ciel, enivré de sa bonté vers sa créature, s'incline à l'âme comme un époux vers son épouse, constituant ses délices et ébats en sa présence, colloque et conversation continuelle ; aussi l'amour qui est en la créature, est une participation de la même bonté, un enivrement de la même force d'amour à elle communiqué ; lequel faisant oublier à ce vermisseau sa petitesse, ose non seulement regarder cette bonté infinie, cette Majesté redoutable comme son Dieu. son Roi et son Père, pour l'adorer, craindre, et respecter; mais encore ose s'approcher et s'unir à lui, comme son égal et son ami, voire son cher époux, son propre cœur, et comme celui qui est plus intime à soi qu'elle n'est à soi-même et auquel elle vit plus qu'à soi-même, désirant incessamment sa présence et ses embrassements, voire une si intime conjonction qu'elle ne soit qu'une même chose avec lui, tant que faire se peut.

Amour donc vers Dieu, en la créature, 42 est une amitié et bienveillance vers sa divine Majesté, avec une affection d'union à sa bonté infinie, lui désirant, voulant, et se complaisant en tous les biens qu'elle retrouve en lui, comme s'ils fussent siens propres et comme si lui fût un autre soi-même.

Amour divin, en la créature, c'est la redondance et effet, ou exhalation d'un feu divin descendu du ciel et infus en l'âme, lequel diffond [[65]] au cœur un tel spiracle [[66]] de vie et un si heureux principe de grâce, que, connaturellement et sans aucune peine, tel divin mouvement, affection, poids, et inclination sort d'un tant agréable concours.

C'est une très intime tendance et élancement vers Dieu, comme vers le but de tout son bien, le seul trésor de son âme, causant une adhérence, embrassement, étreinte et liaison si serrée que de deux ne se fait qu'un esprit et un amour.

C'est une inflammation de cœur, un désir de volonté, inclinant à chérir Dieu par-dessus soi-même, et plus que tout ce qui est et sera jamais en être.

Aimer Dieu, c'est un acte de volonté vers Dieu, tiré de son efficace, en vertu du divin aide, tendant à le pouvoir un 43 jour posséder et serrer au plus intime de soi-même.

Aimer Dieu, c'est se conjoindre à Dieu par un lien d'amitié et bienveillance causé par le saint Esprit, lequel se diffondant en notre cœur, nous incline, élève, transporte et unit à Dieu notre souverain bien, par une nécessitude et adhésion si étroite, si familière, intime et tant incroyable que les saints et docteurs renvoient à l'expérience pour suffisamment le pouvoir entendre.

Moyens pour acquérir ce divin amour.

La première chose nécessaire pour acquérir cet amour divin, est une affection courageuse, puissante et résolue entièrement de passer outre toute difficulté, sans aucune­ment désister si on n'a trouvé ce que l'on désire; ou bien c'est avoir un cœur si désireux de ce divin amour, que toujours il soit enclin, porté, tendant et aspirant [m54] [[67]] pour l'obtenir, de sorte qu'il quitte toute autre affection pour donner place à celle-ci, comme celle laquelle seule il a à cœur.

Et afin que cet amour soit ferme et 44 inébranlable, quelle secousse ou accident qu'il puisse arriver, quelle dure mine ou rude face l'ami puisse montrer, il faut que ce soit un amour de bienveillance et d'amitié, non pas de concupiscence et de propriété, l'esprit se devant complaire autant en Dieu en la tribulation [m55] et pauvreté, comme en toute joie et félicité, autant parmi les épines et traverses d'adversité, que tout au milieu des roses de douceur, de délices et prospérité. Aimant Dieu non pas pour le bien, commo­dité et plaisir que l'on en reçoit ou attend ; mais pour sa bonté, dignité et mérite, pour ce qu'il le veut ainsi et le nous a commandé : Deus enim debet a nobis diligi, disent les théologiens, propter se tamquam propter ultimum finem rerum omnium. Ita ut, quamvis non esset exspectanda beatitudo, vellet eum nihilominus amare, quia vult et dignus est [[68]].

Apprenant en telle sorte à purifier son acte d'amour, parce qu'il en est digne et le veut ainsi, sans laquelle sienne volonté et divin commandement nous n'oserions jamais aspirer à chose si sublime que de traiter d'amour et d'amitié vers sa divine Majesté. Et tant plus purement que l'âme aimera de la sorte, plus croîtra-t-elle en la participation de 45 sa grâce et bonté ; et néanmoins cette participation n'est pas ce qui principalement la meut à telle sincérité d'amour [[69]].

Il nous faut donc vouloir aimer et servir à Notre- Seigneur, encore que par impossible il ne nous voulût pour siens, ains plutôt qu'il nous voulût laisser perdre à jamais ; si le devons-nous, dis-je, vouloir aimer et servir, le reconnaissant vraiment en soi-même digne de tout l'honneur que lui pourrions faire. Et pour ce, devons nous désirer que tout honneur, amour et révérence lui soient rendus de notre part et de tout le monde, et que chacun le chérisse et caresse, autant en tribulation et adversité comme en joie et prospérité.

Ce premier moyen donc consiste à avoir un fervent et ardent désir de parvenir à ce divin amour et s'avancer sans cesse, aux dépens de qui que ce soit, quoi qu'il coûte de peine ou de fatigue à la chair et aux sens, en dépit du monde et de tout ce que l'on en pourrait dire. Document et précepte des plus nécessaires [m56] qui soient en ce chemin, d'autant que sans telle généreuse résolution, l'âme demeu­rera toujours froide et n'avancera guère. Rien de plus agréable à Dieu qu'une telle âme de qui la volonté n'est que désir, qu'amour 46 et qu'affection de chérir son Dieu, y aspirant de tout son pouvoir.

Conformément à quoi disait le Prophète royal au psaume 131 : « qu’il avait juré au Seigneur et fait voeu au Dieu de Jacob, qu'il n'entrerait en sa maison, ni se mettrait au lit, qu'il ne donnerait sommeil à ses yeux ni repos à ses paupières, jusques à ce qu'il aurait trouvé en son âme le lieu où demeure le Seigneur, pour là lui dresser un tabernacle » [[70]].

Le second moyen pour arriver à cet amour, est un entretien continuel de la présence de Dieu en son âme en cette sorte : croire indubitablement que ce grand Dieu et souverain Seigneur est très intimement dedans nous en notre esprit, n'étant pas besoin de l'aller [m57] chercher au ciel, car il nous assiste toujours de si près qu'il est continuelle­ment au plus intime de nous, au sommet de notre esprit, au plus profond de notre âme, au centre de notre cœur. Lequel comme si, oublieux de tout autre, il n'eût que nous seuls, ainsi considère et observe-t-il sans cesse chacun de nous en particulier, en nos mouvements, pensées et désirs ; considérant d'où vient, où est et où va notre esprit, à quoi il tend, quelle est la 47 racine de tout ce que produisons au dehors, voire quelle est la moelle plus intime de nos pensées, intentions et désirs, nombrant, pesant et mesurant toutes choses afin de nous rendre un jour le bien ou le mal selon nos démérites. Ego Dominus scrutans cor et probans renes, qui do unicuique juxta viam suam et juxta frucium adinventionunt suarum [[71]].

De sorte que nous assistant toujours ainsi de si près, étant ainsi au milieu de nous, dedans nous, plus intime à nous que ne sommes nous-mêmes à nous ; étant de lui si intimement pénétrés, si attachés à lui que nous ne pouvons mouvoir ni pieds, ni mains sans lui; étant le tout de notre être et le premier principe de notre vie, dans lequel nous sommes, vivons et nous mouvons comme petits poissons engloutis en la grande mer de sa divine essence; si vous désirez acquérir un si grand bien que la jouissance et possession de ce bien infini, par l'opération de son amour et de sa grâce divine en vous, pour lequel nous sommes tous créés, considérez bien profondément et tâchez de bien entendre cette vérité-ici et ruminez-la sérieusement, voire mille et mille fois le jour en votre cœur; et ayant connu que Dieu vous 48 est si proche, ramenez continuellement votre cœur en sa présence, et, avec crainte, révérence, humilité et amour, élevez à lui votre esprit, vous excitant à le désirer, à l'aimer et à reposer votre espérance en lui.

Celui lequel, par l'opération de la grâce intérieure, a pénétré tous les milieux et ainsi trouvé Dieu en son esprit, est si naturellement et si facilement attentif à lui au dedans de son âme, qu'il le sent et connaît toujours présent, témoin de toutes ses actions, pensées et désirs. Et souvent, avec telle abstraction et éloignement de tout ce bas terrestre, qu'il lui semble être comme s'il n'y eût rien au monde que Dieu et son cœur pour l'aimer : conver­sant ainsi au dedans de soi en grande tranquillité, sérénité et repos de tout tumulte et tremblement.

Or notez que cette attention et ce regard intérieur procède[nt] du cœur ou partie amative, la forte et dési­reuse volonté intérieure mouvant actuellement l'enten­dement à chercher la face et présence de celui qu'elle désire. Et serait un abus si, étant content de la seule vue ou regard intérieur vers le haut de l'esprit, on ne s'efforçait pas aussi doucement d'exciter la volonté. Partant, 49 afin que puissiez ainsi trouver Dieu en votre esprit, élever votre cœur à lui et vous tenir toujours en sa présence, et que votre élévation ne soit pas une imagination seulement ou une pensée froide et sans efficace, mais réelle, intellectuelle et procédant du cœur, apprenez à réveiller toujours votre partie amative par plusieurs intérieurs et sincères désirs de l'aimer très uniquement, jouir de son amour très intimement, lui agréer et être tout à lui entièrement, avec l'assistance de ces ou semblables paroles internes :

Abîme de bonté, fontaine de miséricorde, mer inépuisable d'amour, amour infini, mon Dieu, mon souverain Seigneur, mon très cher Créateur, réunissez-moi à vous par votre infinie miséricorde.

Je retourne à vous, mon bienheureux principe, ma douce source, mon origine, ma fin et mon repos; soyez à l'avenir tout le sujet de ma pensée.

Je m'offre, je me consacre, je me dédie du tout à vous aimer, à vous servir et honorer.

Je me donne du tout à vous, ô Dieu de mon cœur, ô vie de mon esprit, vous choisissant pour ma part et mon héri­tage 50 à tout jamais au siècle des siècles.

Mon Dieu, mon très cher Seigneur, mon bien, mon désir, je cherche de tout mon cœur votre présence et votre face au sommet de mon esprit. Où habitez-vous, ô Dieu d'Israël ? est le lieu de votre demeure, ô vie de mon âme, mon Roi, mon très cher Seigneur ?

Mon cœur ne cherche que de vous voir, ne désire que de vous avoir, et jamais ne sera content s'il n'est uni du tout à vous.

Maintenant je désire votre face, tantôt je recherche votre grâce. Et puis je soupire à votre amour, mais à la fin, tout ce n'est rien si vous n'étes du tout à moi.

Jésus donc mon seul espoir, mon unique refuge, je vous adore, je vous bénis et vous aime de tout mon cœur.

Et ainsi telles ou semblables paroles internes qui doivent procéder du plus intime de la volonté, en la considération de la présence de Dieu à nous, cela témoigne que l'on ne respire que Dieu, que l'on ne cherche que lui, que l'on s'efforce vraiment de parvenir un jour à le pouvoir aimer. Et doit-on faire cela, non pas en courant et à la hâte, 51 mais avec sérénité d'esprit et avec correspondance intérieure que vraiment l'on se sent désirer, chercher et vouloir trouver Dieu en son esprit, pour l'adorer et aimer de tout son possible. Acquérez-vous donc, par semblables aspirations, amoureux désirs et devis internes avec Dieu de toutes vos nécessités spirituelles ou temporelles, une humble conversation et amoureuse confiance avec sa divine Majesté, faisant entièrement avec lui au dedans tout ce à quoi la dévotion vous portera, sans souci de beaucoup de règles, pourvu que puissiez beaucoup aimer : soit donc de vous offrir à lui, soit de le louer, le remercier, soit de vous réjouir en ses grandeurs, soit de vous prosterner intérieu­rement dessous sa grandeur infinie pour implorer sa miséricorde, soit de lui demander son amour, soit de lui représenter votre affliction ; c'est tout un, pourvu que l'on apprenne à demeurer toujours dans soi-même en la présence de Dieu, sans laisser son cœur ni ses sens aller vagabonds à leur liberté.

Bien entendu néanmoins, que pour embrasser ce chemin d'amour et d'aspiration, il s'y faut appliquer à bon escient, avec grande résolution de passer 52 outre toute difficulté. Et quoi que l'on se trouve quelquefois affaibli ou la dévotion perdue, il ne faut pas pourtant perdre courage, ains en attendant mieux, observer cependant diligemment que [jamais] plus on ne laisse reposer son cœur sinon en Dieu et en l'attente de son amour et présence en son âme ; ne lui laissant avoir goût ou contentement en autre souvenance ou attente de quelque autre chose que ce soit, ains laissant toute autre chose aller leur cours, le retenir continuellement en une unité et simplification de désir vers la présence et amour divin.

Que si cette étroite captivité, cette prison d'amour, ce resserrement de récollection intérieure, si assidu et con­tinuel, semble un peu rude et difficile au commencement, l'aide néanmoins de la divine grâce secondant notre effort, nous facilitera bientôt le tout, et l'espérance du bien futur nous donnera courage; car comme son acquisition est inestimable, tout travail aussi, y annexé, doit être tenu pour bienheureux. Modicum laborabimus, et inveniemus nobis magnam requiem [[72]].


 

CHAPITRE VI. AUCUNS AVIS.

La quatrième chose que je désire, est la connaissance des points et avis suivants. Car délibérant traiter en la seconde partie de ce traité de tout le chemin de la vraie oraison mentale, les parties de laquelle seront : méditation, aspiration, élévation, présence de Dieu et autres qui y seront déduites, ces avis serviront pour plus ample connaissance de ce qui sera là déclaré.

[Premier avis]

Premièrement est à noter, que la méditation est le fondement, la base et le soutien de l'aspiration. Car l'exercice d'aspiration présuppose une assez déjà grande connaissance des mystères de notre foi et des obligations que nous avons d'aimer notre Seigneur. Et surtout est fondé sur la volonté de l'aimer : volonté, dis-je, non pas telle quelle, mais du tout forte, généreuse, résolue, efficace et actuellement désireuse d'en poursuivre la recherche quoi qu'il coûte, ce qui ordinairement nous dérive [[73]] d'avoir souvent médité et 54 profondément considéré les mystères de la vie de Notre-Seigneur ou autres mystères de la foi, et y avoir appris [m66] notre obligation très grande. Partant ceux qui, n'ayant encore acquis ceci, trouveront de la difficulté trop grande à se maintenir en l'exercice d'aspiration, pour être trop spirituel pour eux ; ayant besoin de plus grossière occupation pour en vertu d'icelle se garantir et prévaloir contre le mal, se tenir salutairement occupés au dedans et acquérir les vertus nécessaires, ils le peuvent, voire et ils le doivent nécessairement faire, jusques à ce qu'ils se soient suffisamment fondés et solidés au bien et à la vertu.

Mais pour ceux qui, déjà aucunement exercés, désirent se disposer aux choses qui suivent et aller en avant, après qu'ils seront quelque bon espace ainsi arrêtés avec les sacrés mystères, les imaginant grossièrement, doivent s'efforcer de passer à la seconde façon de méditer, puis à l'élévation spirituelle [m67] à Dieu comme présent au sommet de leur esprit, et lors jamais ne s'éloigner beaucoup de telle spirituelle élévation, si ce n'est que, pour résister à beaucoup de mauvaises choses, il leur serait besoin quelquefois de retourner et se servir de ces saintes imaginations, 55 pour par ces bonnes déchasser les mauvaises. Cela néanmoins étant passé et la paix ou tranquillité étant retrouvée, [il] faut retourner à cette intérieure intellectuelle et affectueuse élévation.

Que si aucuns veulent prendre [pour] occasion et sujet de leur aspiration quelque sacré mystère, afin de pouvoir mieux s'entretenir, il sera aussi bon et louable; car ainsi ce sera méditer et aspirer tout ensemble : moyen pour peu à peu apprendre et s'introduire en l'exercice total d'aspi­ration, et ainsi bien profiter. Car la méditation sans aspiration demeure froide, lente et sans efficace, là où que l'aspiration, y ajoutée, la fait toute passer en affection et désir. Aussi l'aspiration sans quelque petit sujet de méditation, pour ces commencements-ici, est difficile et de trop grand travail [m68], terminant quelquefois en oisiveté en ceux qui, ayant laissé la méditation et néanmoins pas fidèles en leur exercice d'aspiration, se trouvent ainsi avec rien. Et partant, on se servira de cette façon-ici de conjoindre ainsi sa méditation avec l'aspiration, jusqu'à ce que l'on sente sa volonté, son désir et tout son intérieur assez ordinairement ému à aimer notre Seigneur, se sentant assez facilement recueilli en 56 sa divine présence, aspirant après son divin amour; car lors on pourra hardi­ment quitter ces images des sacrés mystères, ces grossières méditations, pour apprendre à se tenir tout en soi-même recueilli en la partie amative, et, plus outre vers l'esprit, avec la vue intérieure chercher la face et présence de Dieu.

Deuxième avis.

Quand il est fait mention tant ici qu'ailleurs de quitter ainsi ces imaginations grossières sur les sacrés mystères, [m69] ce n'est pas que l'on les quitte tellement que l'on néglige ou fasse peu d'état du grand bénéfice de notre Rédemption, car tout est fondé là-dessus et sur les mérites nous provenant d'iceluy ; mais c'est que comme l'imagination est une des plus basses et grossières puissances de notre âme, appartenant à la nature inférieure, et que néanmoins notre fin et notre perfection gît aux opérations des puissances supérieures ; tandis que l'on se tient toujours attaché à cette si grossière façon de procéder, l'on ne passe jamais aux opérations totales de l'esprit pour l'écouler en Dieu spirituellement, comme 57 il est présent réellement en notre âme; ce que toutefois est du tout nécessaire, si l'on veut un jour ici arriver à l'intérieure jouissance de Dieu.

Et partant, après que par les aides des bonnes médi­tations sur ces saints mystères, l'on a, par la grâce [m70] divine, aucunement [[74]] réformé la nature corrompue, accoisé ses passions, réprimé ses inclinations vicieuses, et que déjà l'on s'est acquis au-dedans quelque récollection avec Dieu, sentant en soi-même un grand désir de se mortifier et renoncer à soi-même, avec une bonne résolution de ne chercher que Dieu en son âme, prêt à faire tout ce qu'il serait nécessaire pour suivre ce chemin. C'est lors que telle personne doit être nécessairement conduite pour le moins à la seconde manière de méditer décrite ci-après ; et puis, après que, par cette façon, elle s'est acquise encore plus grande lumière et connaissance des choses intérieures. plus de solide désir et résolution de suivre Notre-Seigneur partout et en toute manière qu'il lui plaira, il ne lui reste que d'apprendre cette élévation spirituelle aussi ci-après décrite, sans plus descendre aux opérations de l'imagina­tion, n'est en temps de nécessité, pour résister 58 aux tentations survenantes. Car c'est jusques ici que notre coopération ou plutôt disposition à la grâce s'étend ; et Dieu n'opérera non plus (selon le cours ordinaire), sinon autant que nous, par son assistance, nous y disposerons et que nous en prendrons les exercices.

Quant aux états suivants, comme est la vraie et réelle présence ressentie de Dieu, l'état de privation, etc., ils ne sont pas en notre pouvoir et ne dépendent pas de ce que nous en prenions les exercices, ains c'est Dieu seul qui nous y conduit ; et à nous, le suivant, seulement d'y coopérer. [m72] Parce que, quand ces opérations se font, l'homme est totalement introverti ; Dieu remplissant l'esprit, gouvernant et possédant tellement l'intérieur, que son opération divine est plus en vigueur et plus forte aussi selon l'expérience et ressentiment que la nôtre propre.

Mais en ces premiers états qui ne sont encore que le commencement de la vraie introversion, nous y pouvons et devons apporter du nôtre, et tellement y apporter que Notre-Seigneur ne pourra non plus opérer en nous, que nous ne nous y disposerons et en prendrons les exercices convenables, à raison que nous sommes encore tout en 59 nous-mêmes, et que Dieu avec son opération divine ne nous possède pas encore pour nous pouvoir conduire par soi-même entièrement. Jamais je ne pourrai dire assez à mon contentement, combien il est nécessaire de bien entendre ceci ; parce que je vois la plupart avec cette opinion que, par-dessus la méditation des sacrés mystères, il faut que [m73] ce soit Dieu qui nous tire à tout ce qui reste, et non pas nous ingérer de nous- mêmes; et de là vient que si peu passent à la connais­sance et expérience des choses ultérieures et que n'étant point ému à les rechercher, on se laisse écouler aux choses extérieures.

Troisième avis.

Jaçoit que [[75]] pour se pouvoir appliquer du tout à l'exercice d'aspiration, il soit nécessaire qu'au préalable on ait, par les exercices de méditations, accoisé ses passions et réprimé ses inclinations en acquérant la vraie mortification de l'amour de soi-même, origine de tout vice, et les vertus morales. Il n'est pas néanmoins nécessaire de les avoir en si grande perfection que l'on pourrait penser, pour pouvoir commencer. 60 Car ainsi à peine pourrait-on jamais être capable de se disposer aux [m74] choses ultérieures, puis qu'il n'y a état de perfection en cette vie (quant à nous autres), auquel l'on ne ressente souvent quelque restat de la nature corrompue, et que l'on ne manque souvent à son devoir; et puis parce qu'encore que l'on ne soit si très bien fondé, l'exercice d'aspiration et d'amour avec Dieu n'empêche nullement que celui qui ne les a, ne les puisse acquérir et pratiquer. Plutôt, il aide extrêmement ; et même s'y exerce toute vertu d'une façon plus excellente, d'autant que celui qui s'exerce à pur et à plein à la recherche du vrai amour de Dieu, faisant d'iceluy amour son unique et principal exercice, le désir qu'il a de complaire à notre Seigneur le poussera courageusement à ne rien laisser de ce qui lui pourrait être agréable, se servant à cet effet de toutes occasions qui se présenteront, sans en négliger pas une, sans grand [m75] stimule et remords d'avoir manqué au service et à la gloire de celui duquel tant il recherche la grâce, amour et la présence en son âme, faisant ainsi toutes ses oeuvres comme commandées, et comme effets de la forte volonté, et sincère amour, et indicible 61 désir qu'il a vers Dieu : savoir que, puis que pour parvenir à ce que tant il désire, il faut qu'il fasse ou renonce à soi-même en ceci ou cela, n'estimant rien le tout, pourvu qu'il parvienne à ce qu'il prétend, il passe outre toute difficulté par un oubli de soi et un outrepassement de toutes choses, s'appliquant toujours à Dieu en son âme.

Et cette façon-ici d'exercer la vertu et la mortification par un semblable oubli, détachement et insensibilité à soi- même, est bien plus conforme au vrai avancement que non pas par actes [m76] directs et tout formés, quoique souvent néanmoins il les faille faire ainsi aussi; car tels, quoique bons et méritoires, vous laissent néanmoins toujours dedans vous ès parties inférieures, sans vous élever si immédiatement à Dieu comme les précédents : quia charitas habet pro objecto ultimum finem humanae vitae, scilicet beatitudinem eternam, ideo extendit sc ad actus totius humanae vitae ; non quasi immediate eliciens omnes actus virtutum, sed per modem imperii. [[76]] Unde Apostolus : Charitas patiens est, benigna est,[77] etc. et : Omnia opera vestra ira charitate fiant [[78]]. 62

Quatrième avis.

Que partant donc, il faut distinguer deux manières d'exercer la vertu et la mortification, l'une par actes tout formés en soi-même, avec l'intérieur tout dépeint de l'acte d'icelle, rapporté toutefois à Dieu, à son amour, ou à tout ce que vous voudrez en droite intention. La seconde, par une manière comme indirecte ou concomitante seulement : savoir que comme on s'est imprimé vraiment le désir d'amour divin en son cœur, l'on cherche immédiatement en son esprit la face et présence de Dieu pour l'aimer de tout son possible; et ce même désir soit si efficace [m77] et telle­ment occupant l'homme en l'intérieur, qu'arrivant pour exemple que l'on le méprise, vitupère ou mortifie au dehors, par un oubli de soi-même, comme si rien n'était, il poursuive son exercice comme auparavant, sans s'arrêter pour chose qui soit au monde, bien ou mal, qui lui puisse arriver; se rendant insensible à la nature, et à tout tel mouvement qui en voudrait sortir. Et ainsi passer outre toute chose, demeurant avec Dieu en la poursuite de son désir.

C'est ici la manière que Dieu 63 enseigne à ceux qui s'oubliant eux-mêmes par humilité et n'estimant pas leur pouvoir être fait aucun tort ou injure, ne s'appliquent entièrement qu'à la recherche de son divin amour. Et plusieurs sont à présent les plus attachés à l'amour-propre et commodités de la nature, impatients et immortifiés aux (94) [[79]] occasions, trouvant extrêmement rude et difficile toute mortification et mépris, ne sachant former en semblables occurrences les actes de vertus, lesquels, si seulement ils avaient imbue [[80]] cette humeur, les passeraient sans [m78] aucune difficulté. Car comme ils sont tous en eux-mêmes en la nature, n'ayant pas cet exercice et désir actuel vers Dieu, quelle merveille si semblables effets sortent de leur nature corrompue ! Les plus parfaits mêmes, quand, privés des opérations divines, il leur arrive de retomber tout en eux-mêmes en la partie inférieure, sans pouvoir actuellement exercer cet écoulement et élévation en Dieu, ont du mal assez de réprimer cette nature qu'elle ne produise des effets conformes à sa corruption. Aussi n'ont-ils garde de constituer leur perfection en eux-mêmes, mais en Dieu seulement auquel ils possèdent toutes vertus.

Cette seconde façon donc est une 64 manière pour exercer toute vertu en un coup et ne s'en attribuer cependant pas un rien, les faisant sans y penser ou guère s'arrêter, seule­ment se rendant insensible et ne faisant état de tout ce qui n'est point le but qu'il [m79] prétend ; et c'est l'humeur de tous vrais spirituels que d'exercer ainsi la vertu et mortification, que, s'appliquant à savoir seulement de tout leur possible aux actes internes avec Dieu immédiatement, par écoulement d'amour et recherche de sa divine présence, tout le reste du bien le font quasi comme par effet et redondance, ne s'arrêtant pas par trop grande estimation qu'ils en fassent, et cependant néanmoins ne la négligeant nullement, non plus que ceux qui, en faisant leur principal exercice des actions vertueuses, sont continuellement attentifs à les faire.

Car aussi ils se réfléchissent et s'exa­minent souvent sur la fidélité qu'ils y ont apportée; ou plutôt, comme s'approchant de Dieu, ils restent éclairés de sa divine lumière, et voient incontinent en quoi ils manquent. Et voilà aussi l'humeur laquelle [m80] ils désirent persuader à ceux qui par trop longtemps, ils voient attachés au seul exercice des vertus morales et acquises, les reprenant souvent de leur adhésion à icelles 65 qui fait qu'ils ne viennent jamais à connaissance du vrai esprit de Dieu et des voies internes de son divin amour, car ils savent qu'avec ces exercices des vertus toujours ainsi formées en eux-mêmes, ils demeureraient les cinquante ans sans s'élever en l'esprit, si par un autre exercice plus immédiat avec Dieu, ils ne tâchent d'y parvenir.

Cinquième avis.

Que néanmoins pour toute cette susdite façon de parler, l'on ne doit nullement penser que je veuille en rien déroger à l'acquisition et pratique des vertus morales et acquises, car en la chose même nous sommes d'accord : savoir que nécessairement on les doit acquérir et pratiquer fidèlement, sans aucunement révoquer cela en doute; mais ce que je presse ici et inculque, est la façon et manière de procéder, pour parvenir à telle acquisition et à la pratique facile, et que nonobstant l'attention à cela, l'on ne soit aucunement retardé en son avancement intérieur, tenant pour assuré (96) que la remarque de telle manière est de grande importance pour bientôt profiter. D'autant que l'on trouvera y avoir des 66 imperfections et défauts en la nature, desquels on ne viendra jamais parfaitement à bout, sinon lorsque outre­passant en l'intérieur la nature inférieure, on se trouve élevé et opérant selon les puissances supérieures, que lors se détachant de la dite nature, on oublie aussi et néglige ses inclinations.

Et si longtemps que, demeurant vivant et immergé en la nature, on ne suit pas un exercice d'élévation et d'amour vers Dieu, jamais on ne se pourra détacher ou déglutiner des misères qui la suivent quasi inséparablement, là où que sans telle si grande difficulté, avec un exercice plus relevé, l'on pourra facilement la ranger en termes dus. Car c'est l'exercice supérieur qui nous fait facilement acquérir les choses inférieures. Pour exemple : chacun sait que la mortification des sens extérieurs est la première chose requise à ces exercices intérieurs, pour plusieurs raisons que l'on en assigne; si quelqu'un maintenant entendant cela, en voulait faire son exercice direct, mettant en cela seul son attention et sa diligence, en sorte qu'il ne voudrait penser à chose plus outre s'il n'avait acquis cela : telle façon serait et difficile et quasi ridicule ; combien qu'il y faille 67 toutefois aussi y apporter de l'attention et de l'obser­vance directe, néanmoins il est certain que le meilleur moyen serait de chercher une bonne et efficace occupation intérieure, laquelle tellement retiendrait l'âme empêchée au dedans, qu'oubliant le dehors, l'outrepassant et quasi sans y penser, elle perdrait la curiosité et l'inclination à se diffondre ou extrovertir par les dits sens extérieurs.

Ainsi en est-il des vertus morales, lesquelles bien qu'il faille aussi pratiquer directement et selon leurs actes propres formellement, néanmoins jamais on ne les pourra si bien et en si grande perfection acquérir que par exercices plus relevés que ceux qui se font dans cette nature même, l'adhérence de la nature au manger, boire, dormir et semblables, ( [[81]] qu'aucuns pensent n'être pas possible de s'en faire quitte, sinon entreprenant plusieurs exercices de mortifications, macérations et abstinences, ne se pouvant imaginer que ceux qui ne se servent de tels moyens soient exemptés de tels ressentiments si connaturels et tant intrinsèques à notre corruption) ne se peut néanmoins jamais plus parfaitement surmonter, que par l'aliénation à telles inclinations vers soi-même, que cause l'exercice 68 d'élévation et d'amour avec Dieu. Car par telles supérieures occupations, cela est tellement accoisé et de rien empê­chant la dévotion ou avancement spirituel, que jamais ces autres, attachés à leurs exercices extérieurs, pourraient croire cela être possible et tant facile à être négligé. Ainsi en est-il des pensées pures et chastes qui suivent avec si peu de travail, de ce que la personne soit relevée aux opérations de l'esprit.

Sixième avis.

Que, par les choses dites, l'on peut remarquer que ce n'est point assez pour arriver à la perfection que de faire (98) toutes choses bonnes, exercer la vertu, mortification et semblables, si encore on ne sait la manière, le comment, le rapport, et à quelle fin ; parce que ignorer ceci est cause que souvent on estime [m81] par trop ce que l'on ne devrait pas tant estimer, et au contraire que l'on néglige ce dont principalement on devrait faire cas. Et est chose certaine que les plus grands secrets de la vie spirituelle ne consistent pas tant en l'art d'acquérir les vertus morales, comme à être bien dressé en son exercice immédiat avec Dieu ; auquel si on 69 manque, encore que l'on serait rempli de toute vertu acquise et que l'on serait même le plus fidèle à mourir et renoncer à soi-même, si demeurera-t-on néan­moins toujours en bas en la nature, sans se pouvoir servir des dites vertus à leur vrai but et fin (qui est l'intérieure et expérimentale jouissance de Dieu), à cause que l'on ne pénétrera pas les secrets de cette sapience cachée. Or l'exercice intérieur (lequel immédiatement nous conduit à Dieu, dirige et rapporte toute autre vertu à sa vraie fin et nous rend aptes à la vraie jouissance de Dieu), est un continuel, actuel écoulement en lui par actes d'amour, de désir et d'affection, fondés sur la croyance et recherche de son immédiate présence à notre esprit. [m82] Car c'est l'amour seul de charité lequel s'en va directement à Dieu et l'atteint immédiatement selon qu'il est en soi-même, nous conjoint parfaitement avec ce bien tant désirable et tire après soi toutes les autres vertus, les relevant et enno­blissant; sans lequel amour, elles demeureraient gisantes en terre. 70

Septième avis.

Celui néanmoins lequel entreprend cet exercice d'amour et d'aspiration (étant capable d'iceluy), et cependant n'est pas sincère en sa fidélité, - n'ayant pas à cœur la vraie mortifi­cation de soi-même et ne poursuivant pas de grand courage ce qu'il a une fois encommencé, mais cherchant toute propre commodité, - est indigne de cet exercice, et faussement [m84] [[82]] s'attribue le nom de spirituel ; car il ne l'est pas, ne faisant que fomenter son orgueil et nourrir l'amour-propre, sous le manteau d'esprit plus relevé, en péril de tomber en mille malheurs. Ceux aussi qui, sous prétexte de fidèlement exercer cette manière de procéder, se rendent rebelles, involontaires et chagrins aux actes extérieurs de charité, d'obédience ou d'autre service du prochain ou du commun, s'y comportant lâchement et infidèlement, sont indiscrets et pleins de désordre, gens qui n'entendent pas de quel esprit ils sont. 71

Huitième avis.

Bien que l'état de perfection auquel est donnée de Dieu la vraie jouissance de l'esprit et amour divin, soit un état fort haut et sublime extrêmement, ne s'acquérant qu'après une mortification totale ; ce néanmoins, il y a encore un autre état médiocre que j'appellerai ci-après de la présence de Dieu, parce qu'en iceluy on jouit déjà de la divine présence avec un amour fort et bien agréable, quoiqu'im‑(100)parfait en comparaison du dernier; lequel état médiocre est assez facile à acquérir, moyennant que l'on se veuille du tout appliquer à la récollection intérieure, à la mortification de sa nature corrompue, à un détachement de soi-même et de tous ses propres intérêts, pour s'élever en l'intérieur de son âme vers l'esprit [m83] par l'exercice d'amour divin. Et plusieurs y ayant apporté quelque bonne fidélité, s'y sont vus parvenir en bien peu de temps. Toutefois c'est déjà une grande grâce et une grand'aide pour acquérir toute vertu ; voire je dis que qui le peut obtenir, est quasi sauvé en ce chemin, puisque déjà il commence à découvrir de loin en son 72 esprit le lieu auquel il doit tendre, l'ayant continuellement pour fin, but et objet dernier de ses pensées.

Neuvième avis.

Quant aux états différents, distingués ci-après au progrès du traité de l'Oraison mentale [[83]], afin de procéder par ordre et de suite en l'intelligence de ce petit monde intérieur, faut savoir qu'ils ne se passent pas au dedans avec distinction si manifeste que l'on les puisse si facilement ni si tôt percevoir, comme je vais là les distinguant; car bien que vraiment [m85] ils soient différents et grande mutation soit en l'âme, Dieu néanmoins nous tire d'un degré à l'autre tellement peu à peu et avec telle coopération nôtre, que Von les passe sans beaucoup les remarquer, sinon après que l'oeuvre est faite, et qu'outrepassé un état, on s'avance en l'autre. C'est pourquoi celui lequel voulant cheminer par ces voies, ne cherche que la plus simple et sincère façon de procéder pour mieux avancer, qu'il ne se mette en peine et ne se multiplie l'intérieur, pour avoir en soi-même la connaissance de ces états. Car l'âme ayant une fois commencé 73 le chemin d'élévation et trouvé l'entrée à la vraie introversion, poursuit tellement le cours de son chemin que, négligeant tout ce qui est en arrière, toujours applique la force de son désir aux choses antérieures, après la jouissance du divin amour, lequel seul elle a à cœur.

Dixième avis.

Que si vous désirez en deux mots savoir ce qu'il vous faut faire pour trouver le bien tant désiré, je vous dirai brièvement : exercez-vous fidèlement au désir du divin amour par ferventes aspirations et autres actes de volonté, en faisant dudit amour votre premier et principal exercice intérieur, - duquel votre cœur, imagination, amour et entendement en soient tellement remplis que, pour lui et par son efficace, vous fassiez toutes autres choses; par lui et en sa faveur vous laissiez tout amour propre et allè­chement de la nature, cherchant seulement d'agréer à Dieu en vérité de tout votre cœur [m86]; - tenant votre esprit toujours élevé à lui-même, dépêtré de toute autre affection et de toute autre occupation non nécessaire, vous accommodant cependant à tant 74 d'occurrences et événements divers, ordi­naires en la vie humaine, tant au dedans avec Dieu, comme au dehors : et voilà le tout contenu en peu de paroles. (102)

Quant à plusieurs autres petites particularités qui surviennent et desquelles l'on désirerait bien souvent avoir apaisement, il est impossible de les pouvoir toutes produire, ou bien d'en donner, sur toutes, lois ou préceptes; d'autant que souvent ce ne sont qu'accidents survenants, dépendant de l'humeur naturelle ou de l'état et condition de la personne, ou d'autres particulières circonstances, que l'expérience de chacun doit avec le temps donner à [m87] connaître, et la lumière intérieure nous enseigner avec l'avis des prudents directeurs.



 

SECONDE PARTIE. DES SECRETS SENTIERS DE L'AMOUR  DIVIN

Contenante une entière description et poursuite de tout le chemin d'oraison mentale par lequel on va à Dieu et parvient-on à la jouissance de son divin amour; avec les degrés, états et opérations que l'on  y rencontre.

PROLOGUE

[m95] DIEU est extrêmement divers en ses opérations, différent ès voies par lesquelles il conduit les âmes à la perfection 76 de son amour. Nous le voyons par expérience tous les jours devant nos yeux que quelques-uns se travailleront tout le temps de leur vie avec une fidélité extrême, tant à mortifier leur nature, se macérer en diverses austérités et oeuvres de pénitence, comme à tâcher de se remplir de toute bonne vertu acquise, y employant toute leur industrie possible; (104) qui néanmoins ne seront jamais dignes d'avoir la connais­sance expérimentale du vrai esprit de Dieu, ni de ses secrets sentiers ou intérieures opérations qu'il fait ès âmes qu'il a choisies ; ou certes s'ils y arrivent, c'est [m96] fort tard et après un long travail. D'autres au contraire n'auront pas plutôt mis le pied au chemin de la perfection, que bientôt après la vraie et sincère contrition de leurs péchés passés, voilà que Dieu leur 77 communiquera si grande affluence de dons, grâces et lumières spirituelles, que déjà il leur découvre les opérations des puissances plus nobles de leurs àmes, pour leur montrer où il les veut tirer un jour. Et ce qui est encore plus, souvent arrive que là où le péché a plus abondé, là aussi se montrera Dieu plus abondant en la communication de ses faveurs : chose à la vérité du tout admirable que ces secrets inscrutables de la Sapience divine.

C'est pourquoi c'est bien l'art des arts que le régime et gouvernement des âmes, et spécialement que de les conduire au chemin de la perfection ; [m97], car comme les naturels sont divers et les voies de Dieu différentes, il faut de la science et prudence beaucoup, et surtout de la propre expérience, pour pouvoir conduire ces âmes en ces chemins si abstrus et inconnus, et 78 pour pouvoir donner à chacun les lois, règles et préceptes propres à son humeur et naturel. Que si plusieurs ont besoin de retenue en leur curiosité afin de ne s'ingérer facilement à ce qui surpasse leur capacité, aussi y a-t-il au contraire plusieurs âmes de naturel bonace, secondées de grâces singulières même dès le commencement; et pour celles-ci, c'est bien dommage si elles ne sont pas conduites conformément à telle abon­dante aide que Dieu leur donne, et pis encore si elles y reçoivent empêchement. Car Dieu n'est pas lié au cours des années ni aux lois ou préceptes décrits par les livres ; ains quand il lui plaît [m98], a bientôt opéré grande chose.

Combien y a-t-il d'âmes dévotes, lesquelles pour être tombées ès mains de directeurs inexperts en ces chemins, ne viennent jamais à connaissance ni à 79 l'expérience de ces voies tant désirables du divin amour, leur prolongeant toute leur vie la connaissance de ces divins sentiers, pour ne les bien savoir, ni frayer pas peut-être aussi eux-mêmes. Et combien d'autres encore, qui, passées déjà plusieurs années converties à Notre-Seigneur, toutes dédiées à son saint service, n'ont pas néanmoins encore ouï les premières nouvelles de la vraie oraison mentale, ni d'autres exercices intérieurs de l'âme avec Dieu; et conséquemment pas encore mis le premier pied dans iceux, s'étant toujours contentées de fréquenter seulement la confession et communion, et ainsi passé leurs ans sans [m99] connaître davantage, ni jamais entendre comme on peut bien encore plus excellemment glorifier Dieu en son âme par le moyen de ces saints intérieurs exercices, 80 chose la plus absurde du monde que de ne commencer dès le premier jour de sa conversion à Dieu, à s'imprimer le désir et l'esprit de ce divin exercice, puisque c'est la nourriture, la viande et l'aliment spirituel conservant en être la vie nouvelle que reçoit l'âme en Dieu, au jour de sa conversion en Lui. (106)

Et ayant ainsi passé leur temps, de combien de grâces, faveurs et bénédictions divines sont-elles privées qu'elles auraient pu recevoir au progrès de ces chemins? Car le bonheur est tant incomparable, les richesses sont tant inestimables et les faveurs si désirables, que ce saint exercice d'oraison spirituelle et mentale contient en soi, (comme moyen très idoine et bien proportionné à l'acqui­sition de toute vertu, de grâce divine et du vrai but de la vie dévote ou religieuse, confortant extrêmement 81 l'esprit pour courir la voie des commandements de Dieu, (le son état et de sa règle promise, l'instruisant tout au clair de ses obligations, et le stimulant incessamment à s'acquitter d'icelles, enfin tenant en soi compris et caché comme en sa cause dispositive, tout vrai bonheur et félicité qui se peut de Dieu participer en ce monde) - que le plus grand heur que je voudrais souhaiter à celui que j'aimerais beaucoup, ce serait le vrai don et esprit d'oraison; sachant que c'est la clef qui nous donne entrée au cabinet des merveilles de Dieu et au sacré conclave de son divin amour ; en ce seul don étant compris le sommaire de toute autre grâce, puisque sa fin est de ne reposer jusqu'à ce qu'il ait la vraie et entière possession du plus souverain à désirer au ciel et en terre, Dieu, notre 82 premier principe et fin dernière.

Ceci a été la raison pourquoi, oublieux de ma petitesse, j'ai entrepris de traiter ici de ce saint exercice, insinuant plutôt quelque chose des richesses et bonheur que l'on trouve en chaque état ou degré, que non pas les déduisant comme tel sujet le mériterait, y procédant du tout sincère­ment et simplement, laissant à plus experts, doctes et mieux entendus, de tnéliorer la déduction de telles matières par autres oeuvres mieux agencées, plus polies et de meilleure grâce, n'ayant eu autre égard (quant à moi) qu'à rondement et en paroles simples tâcher de me faire entendre en l'explication de ce que je traite.

Et bien que plusieurs livres se retrouvent pour le jourd'hui traitant de l'oraison mentale et du chemin de la perfection 83 : si ne peut-on néanmoins, comme est encore dit ci-devant, manifester trop de divers chemins ; car par ce moyen chacun pourra trouver [m100] de l'aide en un sujet de si grande impor­tance, et en des rencontres si fâcheux qu'il faut quelque­fois passer : ainsi que ceux qui en font l'expérience savent être assez ordinaires en ces chemins. Es quelles occur­rences, ce n'est pas petit soulas de trouver de la conformité avec ceux qui en ont écrit, ou passé semblables détroits, et laissé quelque bonne advertance, pour dûment s'y pouvoir comporter. Et puis, les divers chemins découverts, les différentes voies manifestées, ne peuvent que faciliter le voyage spirituel qu'avons à faire à Dieu par le moyen de l'oraison. [m101]

Mon dessein donc est de déduire ici, le plus succincte­ment et rondement 84 néanmoins clairement qu'il sera possible, tout le chemin de la vraie oraison mentale, avec les degrés, états et opérations internes que l'on y rencontre. Et premièrement en général et sommairement que c'est, et ce que prétendons par icelle.

CHAPITRE I. SOMMAIRE DECLARATION DE TOUT LE CHEMIN D'ORAISON MENTALE

DIEU est un bien infini, la source, origine et fontaine de tout bien, présent intimement à notre âme au sommet de notre esprit où il a empreint et gravé son image sacrée, y faisant là sa demeure comme en son temple, son trône et petit palais terrestre; 85 et quoiqu'il gouverne, modère et régisse par sa providence universellement tout ce monde, il est néan­moins de telle sorte attentif à ce qui est du bien et du salut de chacun [m102] de nous en particulier, comme si vraiment oublieux de tout autre il n'eût qu'à nous seul à pourvoir. Car, comme une curieuse sentinelle posée en notre esprit, il nous observe et regarde en tous nos mouvements, pensées et désirs ; voyant où est, d'où vient et où va notre cœur, à quoi il tend, après quoi il aspire, quelle est la racine de toutes nos oeuvres et intentions, comme encore ci-devant est dit. De sorte qu'il n'est pas besoin de chercher Dieu trop loin de nous ; il nous est toujours présent au sommet de notre esprit, désireux à merveille de se communiquer à nous par l'infusion de ses grâces.

Ce qu'étant ainsi, le plus grand malheur maintenant qui nous soit arrivé par le péché, c'est d'avoir perdu la jouissance de ce bien souverain et [m103] nous en être diverti l'esprit pour le convertir aux créatures ; en sorte que ce bien tant désirable, quoique si présent et si intime à nous, nous est néanmoins resté du tout inconnu et caché, ne ressentant non plus rien de sa si immédiate présence à notre âme, 86 comme si vraiment il en fût le plus éloigné du monde. Réciproquement aussi, le plus grand bien que puissions maintenant nous acquérir, c'est de nous rejoindre, réunir et relier derechef notre esprit avec Dieu par connaissance, amour et affection, regagnant par ce moyen le ressentiment de sa divine présence. Tellement qu'en tout lieu et en tout temps, tant que faire se peut, nous ayons ce vrai témoignage en notre intérieur que notre cœur, nos pensées, nos désirs et nous-mêmes tout entiers sommes vraiment devant Dieu, et qu'en toute chose il nous voit, nous [m104] considère et observe sans cesse, pénétrant les plus intimes secrets de notre âme.

Pour à laquelle réunion et reliaison retourner, la dignation de Dieu est si grande, qu'encore que bienheureux qu'il est infiniment en soi-même, et quoique étant assez exalté, glorifié et honoré par les anges au ciel, il n'a nul besoin de nous, ni de tout notre service en terre; comme si toutefois oublieux de toute sa gloire et que rien ne lui fût plus à cœur que notre propre bien, ainsi se montre-t-il désireux de communiquer ses dons et ses grâces, voire soi-même, aux âmes qui le cherchent en vérité de tout leur cœur ; disant par une 87 bonté trop excessive en notre endroit, que même ses délices sont d'être avec nous, et qu'il est à la porte de notre cœur [m105], attendant si quelqu'un lui ouvrira, pour le pouvoir combler de ses faveurs. De (110)  sorte que par ceci il nous demeure très assuré qu'il y a moyen d'acquérir la jouissance de ce bien souverain et de cet amour infini, et de le pouvoir posséder un jour au plus intime de notre âme ; puisque lui-même à qui la chose compète, se déclare si désireux d'avoir accès et entrée chez nous, ne tenant qu'à nous d'y vouloir employer le travail et la diligence requise.

Et voici l'origine et la substance d'oraison mentale, savoir : un exercice intérieur par lequel on recherche en son âme la jouissance et fruition de Dieu notre souverain bien, en regrettant extrêmement l'absence et la perte, et plus encore en désirant la présence et l'acquisition d'iceluy. Et pour le dire en autre façon : oraison mentale est une élévation de son cœur vers le sommet de l'esprit [m106] à Dieu, se constituant sans cesse en sa présence, pour lui adresser toutes ses pensées, tous ses désirs et toutes ses intentions ; rapportant à sa seule gloire tout ce qu'il lui convient de faire ou d'endurer ; ne prétendant 88 rien autre par tout ceci sinon que, s'étant acquis le ressentiment et expérience de sa divine présence, le pouvoir adorer en esprit et vérité, le connaître et l'aimer de tout son cœur; tellement qu'oraison mentale est un chemin spirituel vers Dieu, au sommet de la montagne de notre esprit, un retour et une conversion de son affection (qui s'était écoulée ès choses du monde) à Dieu pour se reposer, s'abîmer et se plonger du tout en son amour.

Or jaçoit que ceci soit vrai qu'oraison mentale à pro­prement parler consiste en semblables actions spirituelles, tendantes à Dieu du tout spirituellement [m107] conçu en son âme ; pour autant néanmoins que tous ceux qui commencent cette vie intérieure sont encore grossiers, fort corporels, pleins d'images des choses du monde, agités souvent de diverses passions de joie, de tristesse, d'impatiences et semblables, appesantis encore par le poids de leurs inclinations mauvaises aux contentements de la nature, aux désirs des choses terrestres, et pour ce nullement encore capables de choses si spirituelles qui requièrent une âme bien rassise, tranquille et toute recueillie en soi, qui sache modérer ses passions, refréner ses inclinations 89 et suppéditer sa nature; cela est la raison pourquoi il est forcé que l'on donne commencement à ce chemin d'oraison par la dévote méditation et considération des mystères de notre foi, soit de la mort, du jugement, de l'enfer, du paradis, soit encore [m108] de la vie et passion de Notre-Seigneur.

Car celui qui commence ce chemin d'oraison, soit-il si sage qu'il voudra selon le monde, se trouvera néanmoins encore fort idiot et ignorant au fait des secrets de ce chemin, qui ne se révèlent qu'aux humbles, petits et simples. Mais la méditation premièrement lui apportera une connaissance toute nouvelle et toute autre savoureuse intelligence de ces dits mystères que non pas auparavant, ayant ordre et rapport à la volonté, pour bien efficacement la mouvoir. Secondement lui causera une affection aux choses spiri­tuelles, et un oubli de toutes celles du monde. Tiercement par icelle l'esprit commencera à trouver contentement et (112) plaisir à l'oraison, se délectant à y admirer les oeuvres merveilleuses de Dieu qu'il trouve dans ces dits mystères, et ainsi autres choses que Dieu lui peut communiquer pendant sa [m109] méditation. Au lieu de tant de mauvaises pensées, imaginations, 90 souvenances et affections que l'on avait du monde, on se remplit de saintes et salutaires : l'entendement en est illuminé, la volonté enflammée, stabilisée et confirmée de plus en plus au service de Dieu; plusieurs bonnes affections d'amour, de louange, de remerciement et semblables s'engendrent vers Notre- Seigneur ; et souvent arrive qu'en vertu de la bonne méditation que l'on a faite, l'on est ému à s'offrir à Dieu, à proposer de mieux faire et à s'amender de plusieurs imperfections.

Plus outre encore, pour autant que non seulement par le péché nous nous sommes éloignés de Dieu, mais encore avons épars et divisé notre cœur en autant de parts que de choses diverses se présentaient [m110] à nous au dehors : il nous est maintenant nécessaire pour bien nous pouvoir appliquer aux méditations saintes, de nous exercer sérieu­sement à la mortification des sens extérieurs, de la vue, de l'ouïe, de la langue, du goût et saveur des choses terrestres, afin de mériter les célestes et divines; de sorte que nous nous rendions aveugles, sourds et muets, autant qu'il sera possible et que notre état le pourra porter; car en cette affaire-ici, celui est le plus heureux qui ne s'empêche d'autre 91 chose que de demeurer en paix en soi-même; et en vain celui-là pensera faire progrès en l'oraison mentale, lequel n'apprend premièrement à se dépêtrer de tout ce qui ne lui compète de rien.

Tellement donc, somme toute, qu'au chemin de la perfection et d'oraison mentale, voici l'ordre des choses : que la première étude soit [m111] de bien serrer ces cinq sens extérieurs, ces portes par où jadis la mort spirituelle de péché a fait son entrée. Et puis s'efforcer par le moyen de la dévote méditation, de venir à la connaissance de notre obligation vers Notre-Seigneur; et si bien se remplir de ces bonnes et salutaires images, que toute mauvaise du monde en soit déchassée. Ensemble encore étudier à régler ses passions, vaincre son mauvais courage, renoncer à sa volonté, suppéditer [[84]] ses inclinations vicieuses qui tirent aux choses de la terre; afin qu'ayant accoisé tout le trouble et tumulte intérieur que cause cette mauvaise engeance en notre âme, on puisse être propre pour la vraie oraison mentale ou vraie élévation de son esprit à Dieu, — laquelle comme j'ai dit, désire une âme bien rassise, tranquille et dépêtrée de toutes ces choses, pour tant plus librement pratiquer et poursuivre cette tendance. Et en fin 92 finale, se rejoindre et réunir à lui par amour, comme but final de tout ce que prétendons par [m112] l'oraison. Voilà donc que vous avez en somme et en gros, la déduction de tout ce chemin d'oraison mentale; reste maintenant de déduire le tout plus particulièrement. Et premièrement.


 

CHAPITRE II. DE LA MÉDITATION. QUE C'EST, ET COMME ON LA DOIT FAIRE

LE comble de tout notre bonheur, notre fin finale et dernière prétention en tous nos exercices, consiste, comme je disais tantôt, à aimer Dieu, nous reliant et réunissant à lui comme à notre premier principe, notre origine et fin dernière par la jouissance de son divin amour. Tout le cours du chemin n'étant qu'amour céleste et une reliaison de notre cœur, désir, volonté et de tout notre être à Dieu; aussi le commencement de tout, c'est la vraie connaissance de sa divine majesté, n'étant pas possible de l'aimer sans le connaître, ains toute telle connaissance 93 qu'en aurons, tel aussi sera l'amour que nous lui porterons. Si notre connaissance n'est que naturelle, l'amour en sera de même; si supernaturelle, aussi le sera notre amour.

Mais d'autant qu'en cette vie mortelle, Dieu ne se peut connaître en sa propre essence et nature, [m116] il nous faut tâcher de le connaître par ses oeuvres et effets. Et d'ici a pris son origine la méditation, laquelle est un exercice spirituel par lequel la personne va pensant profondément, fixement et de propos délibéré, sur quelque oeuvre ou effet de la bonté de Dieu, pour par ce moyen exciter son cœur à quelque bonne affection ou d'amour, ou de louange, ou d'admiration, ou de reconnaissance, ou bien encore pour s'acquérir les vertus, selon le sujet que l'on prend pour sa méditation.

Car [~m113] quiconque désire retourner à Dieu et à lui heureu­sement se réunir et rejoindre, ou acquérir les grâces à ce nécessaires, il faut que, de sa part, il fasse ce qu'il peut, s'exerçant au bien en toute vertu, bons exercices et salutaires considérations, embrassant tout ce qui est conforme, a rapport et donne aide pour obtenir la fin désirée; [~m114] chose si nécessaire que qui ne le fera; ne doit pas aussi s'attendre de jamais pouvoir mettre le pied à la sainte 94 montagne de vraie oraison mentale. Oui sera celui, dit le psalmiste, « qui sera digne de monter à la montagne du Seigneur, ou qui méritera d'avoir accès au lieu sacré de son saint Tabernacle? Celui, répondit-il, qui, menant une vie pure, sainte et immaculée, n'a pas recu en vain son être, sa vie, ni les puissances de son âme (Ps. XXIII, 3, 4). Et ailleurs annonce celui-là, bienheureux qui, la nuit et le jour, médite en la loi du Seigneur : parce qu'il sera comme l'arbre planté [m115] du long le rivage des eaux, lequel apporte son fruit au temps désiré. » (Ps. I, 2, 3).

Méditer donc, c'est profondément s'appliquer à [m117] examiner de près quelque chose, la considérant d'un esprit rassis, mûr et arrêté, pour en pouvoir tirer du fruit. Et tant plus que les oeuvres de Dieu que méditerons seront excellentes, tant plus excellente connaissance aussi et témoignage nous rendront-elles de leur auteur.

Et pour ce, les mystères de l'incarnation, naissance, vie et passion de Notre-Seigneur étant entre les oeuvres (116) de Dieu les plus merveilleuses ; entre les agréables, les plus douces et savoureuses; entre les bénéfices divins les plus souverains; entre les oeuvres de grâce les plus grandes et 95 entre les sacrés mystères les plus profonds ; aussi n'y a-t-il méditation qui mieux nous donne entrée au sacré sanctuaire de la divine poitrine, pour con­naître les merveilles de son amour vers nous, que la méditation sur ces sacrés [m118] mystères. Aussi dit Notre-Sei­gneur : « je suis la voie, la vérité et la vie. » (Joan., XIV, 6). « Celui qui par moi entrera, trouvera nourriture et salut » (Joan. X, 9); et l'Eglise chante qu'il est digne vraiment et salutaire de rendre à Dieu grâces infinies de ce que, par le mystère du Verbe incarné, notre esprit est éclairé d'une nouvelle lumière de connaissance divine, telle­ment que par la connaissance visible que nous avons de son humanité sacrée, nous sommes transportés à l'amour des choses invisibles de sa divinité [[85]].

Conformément à quoi, disent tous les dévots personnages que la très sainte vie et Passion de Notre-Seigneur est comme un grand livre de sapience divine, si ample, si clair et facile, que le plus pauvre, simple et idiot, aussi bien que le plus docte, y peut lire toute [m119] sorte de matière concernante son salut. Voulez-vous venir à la connaissance de l'importance et grandeur de l'injure que l'on fait à Dieu par le péché mortel, qu'est-ce qui vous y conduira mieux qu'en 96 considérant combien il a fallu que Notre-Seigneur endurât de choses indignes de sa Majesté, pour abolir et expier telle injure.Voulez-vous connaître si la damnation éternelle est chose tant horrible et effroyable comme on nous la prêche? D'où le pourrez-vous mieux colliger, que de voir que, pour nous en délivrer, Notre-Seigneur a bien voulu endurer en ce monde choses tant exorbitantes? Car comme il disait aux filles de Jérusalem, si moi qui suis le bois vert, le Fils de Dieu sans macule, pour [m120] seulement avoir pris sur moi les péchés des hommes, il faut que j'endure si grands tourments pour apaiser l'ire de mon Père, que vous me jugez bien digne de compassion et de larmes : au bois sec que sera-t-il fait? [Luc., XXIII, 30]. C'est-à-dire, quels tourments endureront en enfer ceux qui, chargés de leurs péchés propres, ne seront pas néan­moins participants du fruit de ma douloureuse passion? Si encore vous voulez connaître la dignité de votre âme, et combien chère ou précieuse elle est devant Dieu, voyez à quel prix il se l'a achetée ; et de là jugez s'il y a raison de la donner au diable à si bon marché que pour un peu de vanité, de liberté, de plaisir et de contentement qui se retrouve au péché. 97 Ainsi des autres choses qui con­cernent [m121] notre salut, que ceux-là apprennent à lire dans ces sacrés mystères qui s'exercent à la continuelle médi­tation d'iceux.

Quant à descendre en particulier de traiter de la manière qu'il faut tenir pour pouvoir retirer tous ces bons fruits de la méditation, les livres sont pleins de ce sujet, de préceptes, lois et manières qu'il y faut observer. La Pratique de Bellintani, le Traité d'oraison mentale du (118) Père Arias, et Balbano : De la Flagellation [[86]] (livres très connus et nécessaires à tout vrai amateur de l'oraison mentale), sont clairs et si exacts en ce fait, enseignant le tout si particulièrement, qu'il n'est besoin de rien ajouter. Seulement donc je toucherai ici quelques points brièvement. [m122]

En premier lieu, supposant que l'on a chez soi quelque deux ou trois livres où les mystères de l'incarnation, vie, et passion de Notre-Seigneur y soient déduits, ou bien d'autres semblables matières propres pour la méditation ; faut tenir cet ordre que, tous les jours, on choisisse quelque mystère, allant par ordre, commençant depuis la nativité pour exemple, jusques à la croix et résurrection; et quelque temps avant 98 se mettre en oraison, qu'on lise sur ce mystère-là duquel l'ordre sera venu, ce que les livres diront que Notre-Seigneur y a fait ou enduré ; sans s'occuper pour lors à lire les autres mystères ; plutôt lire deux ou trois livres sur le même mystère, pour subministrer matière suffisante à sa méditation. Ce précepte de préparer ainsi la matière pour méditer est nécessaire au commen­cement, jusques à ce [m123] que l'on sache par cœur tous les mystères; car autrement l'esprit serait vagabond, sautant d'une chose à l'autre sans savoir sur quoi s'arrêter.

Le temps de faire oraison venu, se faut représenter l'histoire de son mystère le mieux et au plus doucement qu'il sera possible, sans se faire tort à la tête ou imagi­nation. Et surtout faut prendre garde au commencement de son oraison, de n'y pas entrer avec pesanteur, tristesse ou chagrin, appréhendant le travail qu'il y faudra endurer; mais plutôt l'on se doit efforcer d'y entrer avec toute allégresse, grand désir et contentement intérieur d'avoir moyen de vaquer à chose si désirable et converser ainsi familièrement avec Notre-Seigneur, comme on fait en l'oraison ; lui découvrant les secrets [m124] désirs de son cœur ; se gardant bien de rejeter ou 99 moins affectionner un si saint exercice : car autrement apportant une telle disposition, le fruit en sera aussi bien petit.

Puis après, étant ainsi introduit, il faut être sur sa garde, au progrès, de ne laisser égarer son affection ni sa pensée, à autre qu'au mystère que l'on médite, se souvenant toujours que l'on parle avec le plus grand Seigneur qui soit en tout le monde, digne d'infini respect et révérence; et que l'on traite avec lui d'une affaire [m125] la plus importante qui puisse être, à savoir des choses de notre salut et de son amour divin. Et pour toujours tant mieux arrêter sa pensée, l'on se peut imaginer que Notre-Seigneur est environné d'une multitude infinie d'anges qui se complaisent grandement en la gloire et révérence que nous portons à leur Seigneur et se deuillent fort quand nous y procédons lentement, froidement et témérairement, sans respect ni attention, vaguant çà et là en diverses (120) pensées des créatures, quittant leur souverain Seigneur pour prendre plaisir en choses si frivoles.

D'autre part néanmoins encore est-il besoin que l'atten­tion soit modérée, de peur de se nuire à la tête et se rendre inutile dès ce commencement; comme il arrive souvent 100 aux indiscrets et peu experts qui pensent que c'est à force d'imaginer le mystère que l'attention s'acquiert, appliquant en cela tout leur effort et travail. Non, ce n'est pas [m126] seulement en l'imagination que consiste le secret de cette affaire; mais beaucoup plus en la bonne affection de s'appliquer à ce saint exercice, et à retirer son cœur de l'affection des autres pensées, l'incliner à prendre plaisir aux choses divines et célestes. Car l'office de l'imagination est seulement de nous représenter avec quiétude, silence et repos, le mystère que nous nous sommes proposé, sans autre; que si elle est vagabonde, la faute n'est pas tant d'elle, comme de l'instabilité du cœur, qui n'y est pas pour lors actuellement affectionné. Car là où est le cœur, là sont incontinent toutes les autres puissances; mais aussi, si le cœur n'y est pas, on a beau se rompre la tête, tout sera en vain. Au lieu donc de si grande force vers l'imagination, mettez plutôt votre industrie à [m127] rappeler votre cœur et votre affection à prendre plaisir à ce saint exercice d'oraison, ou en l'amadouant, ou en l'arguant, vous reprenant vous- même du peu d'affection qu'avez encore aux choses divines, ou par quelque autre industrie que pourrez apporter. 101

Touchant au reste les mystères de la Passion, pour tirer fruit de la méditation d'iceux, est sur toute chose fort nécessaire d'avoir grande connaissance de la noblesse, excellence, grandeur et dignité de Notre-Seigneur qui endure tant de honte, d'ignominie et cruauté par les mains de gens si vils et de si basse condition. Et semblablement serait requise une pareille grande connaissance de sa vilité, petitesse et indignité, en comparaison de Notre-Seigneur. En outre rechercher bien la cause pourquoi Notre-Seigneur a enduré le tout, savoir, pour nous en particulier et pour tout le monde, pour nous remettre [m128] en la grâce de Dieu son Père, pour nous retirer de la damnation éternelle. Enfin avec quel amour il a fait le tout pour nous, combien désirant notre salut, sans y être induit ni poussé d'aucun sien profit ou intérêt, puisqu'il n'a que faire de nous ni de chose aucune, lui qui est l'origine fontale de tout bien ; ains de sa pure et très libérale bonté, piété et miséricorde, sans contrainte ni obligation.

Et tandis que l'on occupe ainsi son esprit à ruminer et bien peser toutes ces circonstances, la grâce divine venant à seconder cestuy notre effort humain et à bénir ce 102 petit labeur, nous fait trouver goût et saveur au mystère que nous méditons, fait arrêter notre pensée, distillant en nos cœurs plusieurs douces affections ou d'amour ou d'espoir en la divine miséricorde ou de crainte des jugements divins, de haine du péché, de mépris [m129] du monde ou autres semblables, selon qu'il plaît à Dieu nous communiquer. Et faut toujours s'efforcer de produire, en vertu de sa bonne méditation, quelqu'une de ces saintes affections, car ceci est tout le fruit de la (122) méditation. Et pour nulle autre fin l'exerce-t-on sinon pour s'y exciter.

Si vous me demandez à quelles affections ou matières il serait meilleur de s'arrêter en ses méditations, je réponds que ceux qui commencent, doivent sur toutes choses se très bien fonder sur la méditation de la mort, jugement, enfer et paradis; et par iceux s'acquérir la vraie crainte des jugements de Dieu et la haine du péché, la connaissance de l'importance de notre salut et du bien ou du mal futur ; pour en temps de tentations véhémentes se pouvoir prévaloir par ces armes grossières contre les grossiers assauts des ennemis. Car comme en ces commencements la personne 103 est encore grossière, l'esprit sans vigueur, et les assauts parfois violents; si, semblables, sensibles et palpables motifs ne lui sont à la main, facilement elle pourrait succomber. Et ces bons fondements de méditations sur ces grossières matières de la crainte de Dieu, ne serviront pas seulement pour ces commencements, mais encore pour tout le cours de cette vie, puisque pendant icelle nous ne sommes jamais du tout exempts de sem­blables incursions, personne se pouvant promettre assurance, si longtemps que ce corps terrestre appesantit les désirs de notre esprit.

Derechef ceux qui commencent doivent remarquer leurs imperfections, et voir de quoi ils ont le plus de besoin, ou qui leur fait plus de peine en leur vocation. Si les contentements, liberté et vanités du monde leur viennent encore en mémoire pour les regretter, qu'ils s'excitent par leur méditation à la haine et mépris de ces choses, comme très pernicieuses et dommageables au salut, et au lieu de cela, qu'ils tâchent de s'affectionner à endurer volontiers quelque chose [m130] pour l'amour de Notre-Seigneur en réciproque de tant de 104 travaux qu'il a soufferts pour nous. Que si ce leur semble chose dure à passer, et ne savent avoir patience de se voir humiliés, mortifiés, rudement traités ou peu estimés; qu'ils s'excitent en leurs méditations à se rendre eux-mêmes confus en la présence de Notre-Seigneur, voyant que lui qui était le Roi des anges, le Seigneur dg tout le monde, s'est néanmoins tant humilié pour eux; et cependant eux, petits vermisseaux de terre, veulent toujours être honorés ou estimés quelque chose : et ainsi de toutes leurs imperfections. Et c'est là le moyen pour en venir au-dessus.

Que si vous dites que vous vous efforcez bien en votre méditation de faire tout votre mieux, y employant toute sorte d'effort et d'industrie, et que néanmoins par tout cela [m131] vous ne pouvez pas tirer de votre cœur ces bonnes affections que désireriez bien : je réponds premièrement, que l'on ne peut pas être si tôt maître en cet art de bien prier, qu'il se faut contenter de faire son mieux avec profonde humilité, implorant le secours divin, sans lequel nous aurions beau nous travailler, et toute notre humaine industrie demeu­rerait vaine, inutile et sans goût; surtout 105 en cette affaire- ici, celui qui se comporte le plus simplement, humblement et révérentement avec Notre-Seigneur, sera celui aussi auquel il aura plus de moyen de se communiquer. (124)

Secondement je réponds : que c'est d'ici que l'on doit très mûrement remarquer, combien il importe de poursuivre la première ferveur ou aide de la divine grâce que Dieu est ordinaire de communiquer au commencement de sa conversion en son saint service. Car comme telles grâces sont efficaces et applicables à toute matière, si la personne est soigneuse et bien instruite à s'en servir pour efficace­ment s'introduire en ce saint exercice ; avant que telles divines aides s'évanouissent, elle aura déjà appris la pratique d'iceluy et des saintes affections que telle abon­dante aide lui excitera, - là où que ceux qui nonchalants à telle occasion, sous espoir que telle affluence, bonne disposition et promptitude à tout bien leur durera toujours, sont étonnés de se voir bientôt destitués de force, privés de telles grâces 106 et néanmoins sans aucune provision de bonnes habitudes en ce saint exercice d'oraison, ne sachant plus comment y pouvoir trouver accès ou entrée.

Tiercement je réponds, qu'il faut avoir grand soin de conserver son cœur net de tout péché et d'affection terrienne, tenir aussi ses sens et sa pensée resserrés en soi-même, toujours doucement occupés avec quelques-unes de ces saintes méditations [m132], et ne leur permettre aucune vaine liberté; ne consumer aussi le temps en choses inutiles ou de peu d'importance, aies si tôt que l'on se trouve dépêtré d'empêchements, recourir à l'oraison, comme à ce que l'on a le plus à cœur.

Quatrièmement je réponds, que l'intention droite est aussi surtout nécessaire en l'application à ce saint exercice ; s'y adonnant non pas pour sa consolation ou pour y trouver du contentement seulement, mais beaucoup plus pour faire la volonté divine; pour servir et honorer Dieu, pour apprendre à se résigner sous sa divine disposition en tous événements : en sorte que, si bien on ne reçoit aucun propre intérêt, saveur, lumière ou dévotion pendant son oraison quel effort 107 qu'on ait pu y apporter, qu'en cela néanmoins l'on trouve sa consolation, que l'on a fait et cherché la volonté de Dieu de laquelle on se doit contenter.

Quant à ceux qui sont plus avancés en cet exercice de méditation, ils tâcheront sur toute chose de s'exciter à l'amour divin, apprenant à rendre vigoureux en soi les mouvements affectifs, pour ainsi se rendre propres pour passer à l'état suivant. [~m133][[87]]

Ceux aussi qui, simples et guère capables de profondes méditations, ne pouvant arrêter si longtemps leur pensée en une chose, portés néanmoins de grands désirs de complaire à Dieu, prompts à toutes bonnes oeuvres, désireux de toute vertu, prêts à renoncer à eux-mêmes et généreux à dompter leurs passions, ne cherchent que la manière plus convenable pour s'exercer en leur intérieur et s'avancer à la perfection, pourront faire épreuve si la seconde façon de méditation ou même l'exercice d'aspiration, serait en eux plus efficace, pour salutairement s'occuper avec Dieu. (126)

CHAPITRE III. SECONDE FAÇON DE MÉDITATION PROPRE POUR CEUX QUI, EXERCITÉS EN LA PRÉCÉDENTE, DÉSIRENT S'AVANCER EN CE CHEMIN

UN des plus grands secrets à remarquer en ce commencement du chemin d'oraison, est de savoir si bien conduire son exercice 109 de médi­tation que, finalement, il puisse heureusement terminer à faire rentrer la personne toute en soi-même, par la répression de tous mauvais désirs, vicieuses inclinations, passions, imaginations et autres émotions désordonnées. Et non seulement cela, mais ce qui est le tout et où gît le noeud, c'est de la conduire jusques aux actes de volonté immédiatement [m135] appliqués à Dieu du tout spirituellement conçu, pour par iceux aspirer continuellement à son divin amour.

Et toute la difficulté quant à l'entendement, consiste à se transporter des grossières imaginations des sacrés mystères aux intelligences plus spirituelles, et, d'icelles, encore passer plus outre à une certaine simple et nue pensée de Dieu, tels qu'ont tous ceux qui sont vraiment introvertis et qui jouissent de sa divine présence en leur âme. Je dis que toute la difficulté consiste en cet heureux transport, parce que c'est en ce passage que demeurent mille et mille arrêtés, qui arrivent bien à s'exercer en ces bonnes méditations et à acquérir aussi plusieurs 110 bonnes vertus morales qui les rendent vraiment exemplaires et de grande réputation quelquefois devant le monde, mais au reste demeurent toute leur vie ignorants de ces autres intérieures opérations [m136] de Dieu, bien plus sublimes, qui restent encore,

et tout le service qu'ils font à Dieu en leur âme ne s'étend pas plus outre que ces bonnes méditations, lesquelles puis après ils rapportent aux oeuvres extérieures de bon exemple et de vertu morale ou acquise, fondés sur ce que l'amour ne doit pas être oisif, et que qui n'opère pas grande chose en telle sorte n'a pas aussi beaucoup d'amour ; entendant ainsi grossièrement à leur façon ce qui a bien une autre plus spirituelle intelligence ; fondés encore sur les exemples des saints, mal entendus toutefois, comme ils connaîtraient bien s'ils pouvaient un jour parvenir aux opérations supérieures de l'esprit. De sorte que c'est ici la pierre d'offension [[88]], à laquelle choppent grand nombre, même de gens plus fidèles aux [m137] actes de mortification et de bon exemple, et 111 pour ce tant plus difficilement persuadés à croire leur manquement; demeurant ainsi à jamais privés de la connaissance et expérience de tant de merveilles qui se passent entre Dieu et les âmes qui entrent au secret cabinet des trésors divins.

Afin donc de vous mettre hors de semblables erreurs, je vous dirai ici comment vous pourrez peu à peu changer votre méditation grossière en une autre plus facile et plus (128) efficace, et puis en élévations spirituelles jusques à parvenir à un dépêtrement total de toutes images, discours et concepts sublimes, allant ainsi de degré en degré jusques à la vraie et réelle présence de Dieu.

Et premièrement de cette seconde façon de méditation.

La connaissance de Dieu, disais-je tantôt, c'est le commencement [m138] de tout notre bien spirituel; mais que Dieu ne pouvant être connu de nous en ce monde par sa propre essence, force nous est de la mendier de ses oeuvres et effets. Or maintenant entre les oeuvres de Dieu, aucunes se sont faites hors de nous 112 en ce grand monde, et autres se font dedans nous en notre intérieur. Entre celles de dehors de nous, il n'y en a pas de plus admirables, profondes ou efficaces pour nous conduire à une grande connaissance de Dieu, que les mystères de l'Incarnation, Vie et Passion de Notre-Seigneur, comme je disais encore tantôt. Aussi ont les auteurs fondé sur iceux plusieurs belles doctrines de méditations; donnant là-dessus force règles, lois et préceptes, pour bien s'y comporter, - chose à la vérité fort utile, fort nécessaire et de grand'aide, [m139] pour ceux qui se veulent introduire en cette vie spirituelle et d'oraison. Car bien que la grâce divine ne se puisse pas réduire en art et que les artifices humains ne nous la puissent donner, si est-ce que tous ces bons avis que l'on donne, sont les instruments d'icelle grâce.

Néanmoins pour ce que telle façon de méditation, selon que communément la décrivent les livres, est un chemin long et peu efficace pour une âme fervente, qui déjà est pleine de bonne volonté, emportant beaucoup de temps avec peu d'avance, — il vous faut savoir que, outre les oeuvres que Dieu a faites hors de 113 nous en ce grand monde, il y a encore ces autres qu'il fait dedans nous, et que nous expérimentons nous-mêmes, savoir, est l'opération de sa divine grâce en notre âme, nous faisant connaître par propre expérience sa bonté, sa miséricorde, sa libéralité et sa grande dignation [[89]] en notre endroit.

Et telle connaissance de Dieu ainsi établie en nous parce que nous avons expérimenté en nous-mêmes et non pas seulement par ouï-dire; [m141][[90]] comme elle est en haut degré d'assurance et de certitude, aussi (après la foi) c'est le moyen de connaître le plus parfait et accompli, le plus solide et certain que l'on pourrait avoir, en cela consistant la finale et extrême connaissance de Dieu par ses oeuvres. Et qui ne le connaît en cette sorte (excepté par la foi) il n'en a nulle vraie et assurée connaissance, aies seulement par ouï-dire, par le rapport de ceux qui l'ont expérimentée. Si donc nous voulons jamais avoir vraie connaissance expérimentale de Dieu, il faut qu'il opère beaucoup en nous, et que nous soyons bien versés et exercités à le remarquer. Plus opèrera-t-il en notas, et plus le connaîtrons-nous, et conséquemment plus l'aimerons- nous.

Ce qu'étant ainsi, 114 faut que nous confessions que cette façon-là d'oraison sera la plus parfaite, laquelle disposera mieux la personne à ce que Dieu puisse [m142] opérer beaucoup en elle; et que ce n'est pas assez que nous opérions (130) beaucoup de nous-mêmes, ou que nous y employ[i]ons toutes nos forces, si nous ne les dressons en sorte qu'elles nous disposent pour l'opération divine.

D'ici encore procèdent plus outre choses à la vérité dignes d'être bien considérées : c'est que plusieurs au chemin d'oraison se voient après dix, quinze et vingt ans, autant quasi avancés au fait de la connaissance et expé­rience du vrai esprit de Dieu et de ses intérieures divines opérations comme le premier jour qu'ils s'y sont appliqués; - et ce, à raison qu'ils ne font cas sinon d'opérer eux-mêmes beaucoup, et de bien observer toutes les lois, règles et préceptes de la bonne méditation; sans jamais connaître comme, à la vraie oraison, il faut passer outre cette sorte d'opération, (laquelle procède de son propre effort ou industrie), pour être [m143] tout rempli de celle qui a pour origine première et principale l'infusion divine ; et par ainsi demeurent toujours dans les limites de vertu acquise 115 et morale, ne parvenant jamais aux infuses et supernaturelles.

Et bien que semblables ne s'aperçoivent de leur retardement, estimant être rares ceux qui plus tôt sont avancés : ceux néanmoins qui ont les yeux ouverts à leur avancement et l'esprit éclairé de la lumière intérieure, remarquent bien qu'il y a en cela de la grande faute, et que semblables demeurent privés de la connaissance du vrai chemin intérieur. Car bien qu'avec ces bons exercices de méditations [m144] qu'ils retiennent si longtemps et que froidement ils pratiquent, ils s'exercent toujours au bien et à toute vertu, - employant le temps louablement, évitant aussi tous péchés petits et grands à leur possible, - cela néanmoins n'est rien au regard de ce qui reste encore en ce chemin de la perfection. Car autre chose est faire cela et autre chose profiter et s'avancer à l'acqui­sition du vrai esprit de Dieu, de laquelle ils demeurent ignorants.

Autres y en a qui en leur méditation, s'exerçant plus à une componction, douleur et contrition, que non pas en amour et confiance en Dieu, viennent enfin à telle pesanteur d'esprit, à tel accablement intérieur de tristesse, 116 de scrupules et semblables désordres, qu'au lieu de s'élever en l'esprit à Dieu d'un vol léger [m145] plein de filiale et amou­reuse confiance en sa bonté (comme on doit faire par tout tel exercice que l'on puisse prendre), ils s'éloignent toujours de plus en plus, se rendant fort pesants, terrestres, abattus, mélancoliques, enfin d'humeur toute contraire au vrai esprit de Dieu, qui n'est que justice, paix et joie au Saint-Esprit.

Pour donc éviter tous ces inconvénients, je traiterai ici d'une seconde façon de méditation médiocre, entre la grossière ci-devant et la spirituelle élévation à Dieu suivante; laquelle retient quelque chose de toutes les deux, et ainsi peu à peu dispose l'âme aux choses ultérieures. Car enfin, par la grâce de Dieu [m146], il se trouve des âmes lesquelles s'étant appliquées [si] fidèlement à la récollection et mortification par l'aide de leurs bonnes méditations, qu'elles se sentent prêtes à donner à Notre-Seigneur tout (132) ce qu'elles sauraient être de sa divine volonté, très appareillées de renoncer à elles-mêmes partout où elles sauraient chercher leur propre intérêt; — la mortification, la confusion, l'humiliation, le mépris et semblables ne leur est rien : telles âmes 117 donc que feront-elles? De les retenir toujours à ces longues méditations, leur faisant observer toutes les parties d'icelles, les règles et les lois, leur cœur ne s'y échauffera plus guère davantage que ce que déjà elles sentaient. C'est donc dommage de leur faire perdre ainsi le temps, avec ces longues, froides et lentes médi­tations, et partant il y faut ici ajouter cette seconde. [~m147]

Que la personne se représente bien quelque mystère sacré comme en l'autre, mais avec cette différence que l'on ne fait pas des longs discours, ains on fait, ensemble avec l'imagination du mystère, continuellement marcher l'affection; s'entretenant sans cesse à parler de tout son cœur à Notre-Seigneur, au mystère que l'on médite, mettant tout son soin non pas à bien agencer ses paroles, mais à beaucoup aimer, à sérieusement désirer son amour et lui donner son cœur. Pour exemple, vous vous proposerez un jour le mystère de la Nativité, et, de la grande habitude que déjà vous avez acquis de vous le représenter, vous l'imaginerez facilement en votre présence, comme si vous voy[i]ez Notre-Seigneur ores [[91]] en la crèche, ores entre les bras de la glorieuse Vierge [m148] ; et au lieu qu'en la première 118 façon de méditer on y procède froidement, allant examiner toutes les circonstances et particularités de ce mystère, consumant en ce[la] beaucoup de temps ; ici, en cette seconde façon, on ne fait que s'exciter grandement à se fondre tout en amour et dévotion de voir ainsi petit enfançon celui qui est le Roi des anges, la gloire du ciel, le souverain Seigneur de tout le monde; étant venu à nous de la sorte pour le grand amour qu'il nous a porté; ne demandant rien autre en reconnaissance, sinon que nous l'aimions de toute notre affection et que dressions vers lui tous nos désirs. Et, prenant de là une assurée confiance de recourir à lui et lui demander son divin amour, on ne fait que tâcher avec toute affection de parler et aspirer à lui : Mon Dieu, mon Jésus, mon Seigneur, qui avez fait tant de [m149] merveilles à mon occasion; qui ne demandez sinon que je vous aime vraiment de tout mon cœur pour toute reconnaissance : faites donc que je vous aime parfaitement, que je vous embrasse au plus intime de mon âme et de toute mon affection. Mon Jésus, ma douceur, ma conso­lation, ma vie, mon amour, mon désir, mon trésor et tout mon bien [[92]]. 119

Quelquefois aussi on fera intérieurement en esprit mille actes d'humilité, de petitesse et d'anéantissement de soi-même devant Notre-Seigneur, pour ainsi le fléchir à nous regarder de sa miséricorde et l'incliner à nous exaucer.

Un autre jour, vous vous représenterez l'adoration des trois rois, et l'adorerez aussi en esprit avec eux, lui offrant votre cœur, votre affection et tout vous-même, ne désirant rien plus que la grâce pour l'aimer en vérité, vous retenant en sa présence [m150] avec mille titres d'honneur, d'amour et de (134) révérence.

Et ainsi, pour le dire en un mot, contournant tout tel mystère que vous considérerez, à rien autre plus sinon qu'ayant ainsi Notre- Seigneur présent en ce mystère-là, vous puissiez continuellement émouvoir votre affection envers lui; tellement que votre partie amative soit toujours en action, sans aller discourir de point en point et par le menu sur chaque mystère, mais en bref et en gros, votre principal soin étant d'exercer l'affection ; inventant mille petites industries pour pouvoir continuer en telle façon sans lésion ou intérêt du corps, - la chose ne consistant pas tant en la force et violence, 120 comme en l'ingénieuse industrie.

Et voilà la différence qu'il y a de cette façon-ici à l'autre précédente, communément décrite ès livres : que celle-là doit aller épluchant toutes les [m151] particularités, les circons­tances et semblables; mais celle-ci ayant déjà tant de fois médité sur ces mystères et sachant assez ce que Notre- Seigneur y a fait, laissant là toute cette particulière recherche, s'adresse immédiatement à Notre-Seigneur d'un grand désir d'exciter continuellement son affection à le désirer, comme si elle lui disait : Mon Dieu, mon Sauveur, je sais assez que vous avez fait merveilles pour mon salut, que j'ai mille et mille obligations de vous aimer, de me donner du tout à vous, de vous louer et servir à jamais. Je reconnais, dis-je, assez cette mienne obligation, et quand j'irais occupant mon esprit à examiner les particularités de ces mystères merveilleux que vous avez faits pour moi, je ne connaîtrais pas plus que je ne fais à présent ; et suis-je autant maintenant désireux de vous aimer que je serais lors. Car ce n'est pas que je ne sache mon obligation ou que je ne veuille, mais toute la faute [m152] est que je ne suis pas si ardent et si rempli de votre vrai 121 amour comme je désirerais bien. Laissant donc à part toute longue recherche d'entendement, je ne veux faire d'ici en avant autre chose que m'exercer à vous aimer, vous en demander la grâce, vous offrir ma volonté, vous consacrer mon cœur, vous dédier mon affection, et enfin je ne veux plus respirer qu'en vous aimant.

Et voilà en quoi s'exerce une telle âme durant toute son oraison, sans se laisser aucunement attiédir, ains plutôt s'échauffant toujours de plus en plus; tantôt parlant à Notre-Seigneur, tantôt à soi-même, pour rappeler son cœur quand il est distrait, se reprenant de son instabilité et peu d'affection. Et non seulement durant le temps particulièrement destiné à l'oraison, mais encore parmi le jour entre les occupations de la vie humaine. Car rien ne nous peut empêcher de donner ainsi notre cœur à Dieu, et penser [m153] à lui de toute notre affection. Si vous avez donc singulièrement aimé quelque créature au monde, souvenez- vous combien agréable il vous était de penser à icelle, comme rien ne vous en pouvait empêcher, comme votre cœur y était porté ; et vous confondez [[93]] grandement que Notre-Seigneur 122 n'a encore gagné sur vous ce que donniez jadis à une créature. (136)

Ce sera en cette sorte, que vous commencerez à faire que tout le jour, voire toute votre vie, vous sera une continuelle oraison, persévérant (à savoir) ainsi en continuel mouvement de souvenance d'amour et de désir vers Notre-Seigneur à toute heure, à tout moment, en tout temps et en tout lieu. Et bien que peut-être cela semblera un peu difficile au commencement ; pourvu néanmoins que l'on sache industrieusement s'aider pour incliner son cœur sans se violenter par trop, on s'y [m154] accoutumera facilement avec l'aide de la grâce. Et notez que, soit tempre [[94]] ou tard, si jamais vous désirez parvenir au vrai esprit d'oraison, à la jouissance de la présence divine, au vrai amour de Dieu, il faut nécessairement que vous acquériez cette continuelle douce attention intérieure à Dieu, avec la partie amative toujours négotiant après son divin amour en tout temps et en tout lieu, parce qu'oraison mentale est un chemin et un retour que nous faisons à Dieu, et les deux pieds avec lesquels nous nous y acheminons est la connaissance et l'affection. Lors donc que la pensée et le désir ne se meuvent pas, nous n'allons 123 pas en ce chemin. Voilà pourquoi cette seconde façon de méditation fera le chemin plus court, plus facile, et la course plus légère, puisqu'en icelle la pensée et l'affection vers Dieu est toujours en mouvement, [~m155] faisant plus de chemin en un jour qu'en un mois selon la précédente.

Et notez aussi que selon cette façon de converser avec Notre-Seigneur, on le pourra considérer non seulement en ces sacrés mystères de son humanité, mais aussi quelquefois en quelques sublimes connaissances de ses divines perfections, comme de sa grandeur, immensité, infinité, éternité et semblables; sobrement toutefois, et autant seulement qu'il sera nécessaire pour tirer ces actes d'affection, et pour causer une vraie appréhension de la grandeur de Dieu, afin de toujours conserver en soi le respect et l'honneur qui lui est dû.

Mais surtout il faut commencer à concevoir Dieu, non pas comme bien haut au ciel, éloigné de soi, mais présent à son âme, au sommet de son esprit. Et ceci principalement lorsque la volonté, bien émue et excitée, est toute recueillie en soi et se sent dépêtrée des sens et imaginations : car alors 124 elle doit se ressouvenir de telle et immédiate présence de Dieu à elle, afin que sachant cette vérité elle ne s'égare avec ces imaginations, en formant mille images et représentations de Dieu hors de soi. Et ainsi elle se disposera peu à peu pour l'état suivant.

CHAPITRE IV. DE LA VRAIE ÉLÉVATION D'ESPRIT A DIEU PAR NÉGATION ET DÉPOUILLEMENT DE TOUTE IMAGINATION ET DISCOURS IN­TELLECTUEL; OÙ EST DÉCLARÉ L'ORDRE ET LE PROGRÈS DE CETTE MONTÉE CÉ­LESTE

Notre entendement en l'oraison mentale a deux sortes d'opérations : l'une est quand il doit travailler pour administrer à la volonté le sujet et la raison de vouloir ou d'aimer, lui proposant les motifs et les causes ; et de cette façon-ici avons-nous parlé jusques ores. Et a été nécessaire l'exercer en telle sorte jusques à ces états-ici, l'entendement ayant précédé pour suggérer à la volonté les motifs et pour l'induire à se mouvoir en affections bonnes. Même étant émue [elle] retournait encore à peser et 125 examiner derechef les mêmes motifs pour continuer en ses mouvements affectifs, pour les accroître et renforcer; et, avec cette façon d'expliquer, s'accorde toute autre qui parle des fonctions de l'enten­dement.

La seconde sorte d'opération est, lorsque la volonté, - en soi récolligée et tenant déjà le vouloir en sa main, résolue de vouloir aimer Dieu, comme de fait elle en a acquis quelque force et actuelle volonté (toute autre puissance lui consentant), - désire partant plus outre la face et la présence de celui qu'elle aime : Tibi dixit cor meum; exquisivit te facies mea : faciem tuam Domine requirem [[95]] (Ps. XXXI, 8). Ici l'entendement est mis en action, à savoir, à cette recherche et élévation vers le haut de l'esprit, non pas par conceptions sublimes des divines perfections, pour avoir sujet d'émouvoir la volonté à aimer; mais, fondé en très humble et certaine croyance de l'immédiate présence divine, procède seulement en admirable simplicité et nu regard vers le haut de l'esprit, pour satisfaire à ce que la volonté (actuellement empêchée à désirer) veut, désire et prétend que de trouver, à savoir la face et présence de celui qu'elle désire aimer de 126 tout son possible, adorer et révérer.

Et comme voici que commence vraiment la vie mystique, aussi commencent les secrets de ces chemins intérieurs. Car au lieu qu'aucuns, étant émus en leurs âmes par bonnes méditations ou autre touchement de Dieu, à vouloir efficacement toute chose bonne et sainte, viennent à rapporter toute telle grâce à eux communiquée aux choses extérieures pour faire ceci ou cela extérieurement, fondés sur ce que leur amour doit se montrer par grandes oeuvres au dehors ; au lieu, dis-je, de telle humeur et façon de procéder, ici nous voulons dire que, pour se rendre apte à la vraie vie mystique, il faut apprendre à demeurer tout (140) en soi-même avec ses actes et efforts immanents, qui n'ont pas de rapport aux choses externes, mais seulement à Dieu, que de tout son cœur on recherche au sommet de son esprit.

C'est pourquoi, après que l'homme a aucunement réformé la nature inférieure et acquis les vertus morales, s'efforçant à son mieux de les mettre en pratique aux occasions; après qu'il n'a autre désir que de suivre la voie de vertu et de mortification et n'y manquer, ains de tout son possible satisfaire 127 à Dieu et à sa vocation ; après ceci, dis-je, s'il veut aller en avant, il est nécessaire qu'il vienne mettre ordre à ses affaires spirituelles, modérant premièrement et réglant son homme extérieur à quelque ordre et mesure juste et proportionnée à ses forces et à son état. Et puis, cela fait et supposé et dont il ne veut plus se mettre en peine, faut venir entendre ce qu'il doit faire en son intérieur avec Dieu, comme ce qui est le principal, et sans quoi on ne parviendra jamais à la connaissance de ces secrets sentiers.

Or le commencement de ceci est cette recherche de Dieu en son âme, par la foi très certaine et vue simple que l'on élève vers le sommet de l'esprit, en niant, rejetant et s'abstrayant de toute chose quelle qu'elle soit, méditation, imagination, spéculation, discours, haute conception de Dieu et semblables (sinon en tant que de Dieu immédia­tement serait instillée, ou qu'autre raison survenante en serait la cause), pour ainsi, par voie négative de la naturelle et humaine façon d'opérer par les imaginations et conceptions grossières, venir au dépêtrement de toutes les puissances et à la simple unité de vue, de recherche et d'attention 128 à Dieu que de tout son cœur on désire par telle négation, abstraction et humble rejet de toute autre chose. Etant requis par cette façon, que la volonté soit actuellement recueillie et maîtresse en l'intérieur pour se pouvoir tenir en quiétude et ressentiment de soi-même; actuellement désireuse du vrai et pur amour divin, parce qu'autrement la vue ou regard vers l'esprit ne serait pas efficace pour parvenir à son [but] prétendu, mais froid, lent et comme oisif.

Pour auquel actuel désir de la volonté parvenir, nous avons en la première façon de méditation parlé comme l'entendement devait précéder, en montrant à la volonté les motifs, causes et raisons. Cela étant fait, la seconde façon de méditation a servi pour commencer à modérer cet entendement, et donner plus grand lieu à la volonté (l'ayant fait continuellement produire ses actes) pour se confirmer davantage, se faire revivre et gagner le dessus de toute autre puissance au dedans. Maintenant reste cette façon que la volonté ainsi vivante, habilitée et très bien renforcée, portée extrêmement à Dieu, actuellement voulante et aimante, - comme l'amour 129 ne se contente pas s'il n'a la présence et compagnie de celui qu'il aime, non seulement dépeinte ou imaginée, mais réelle et véritable tant que faire se peut, - [elle] se retire de toute autre imagination au dehors, conceptions ou spéculations au dedans, pour intimement en rechercher et recevoir une (142) autre, par réelle infusion et communication que Dieu fait de soi-même, quoique obscurément en cette vie, per speculum ira enigmate (I Cor., XIII, 12).

Et voici où gît le noeud et la difficulté : car c'est ici le point tant débattu, s'il est licite de faire ceci de soi-même et quitter ainsi toute méditation ou images, pour s'appliquer du tout à la recherche de Dieu spirituellement en son esprit, n'est que l'on y soit intérieurement invité par l'abondance de grâces et d'opération divine, — la plupart tenant que non et que c'est pure tromperie de suivre telle doctrine. De là puis après vient que plusieurs demeurent ici arrêtés, sans jamais passer plus outre, ou certes seulement après un long temps extrêmement, pour n'oser aucunement s'ingérer eux-mêmes aux choses ulté­rieures.

Touchant donc ce que trouverez ainsi aucuns, — disant qu'il faut attendre que Notre-Seigneur nous tire 130 quasi par force aux choses qui tiennent ainsi du plus relevé que la considération des mystères de l'humanité de Notre- Seigneur, et nullement s'ingérer de soi-même, — il les faut entendre avec telle discrétion, que toute présomption en soit tellement exclue et bannie, que pourtant la coopération que nous devons apporter aux grâces divines, n'en soit pas forclose. Il est tout certain que l'infusion de ce divin esprit, cet amour ou cette présence divine que tant vous désirez, et pour lequel vous aspirez et les jours et les nuits, ne sera pas en votre possibilité naturelle de l'acquérir par aucun effort ou industrie que pourriez oncques y apporter, ains dépend vraiment de la libéralité divine de l'infondre quand et en ceux qu'il lui plaît. Et en ce point est vrai qu'il faut attendre la divine traction. Mais de dire que ne pourrions nous y disposer par la grâce prévenante avec notre diligence, industrie, fidélité et coopération, cela ne se peut aucunement soutenir. Car et la méditation, la mortification et toute vertu morale avec tout ce que nous enseignent les livres, que sont-ce autre chose que dispositions plus éloignées qu'ils nous veulent 131 montrer pour nous rendre capables du divin amour? Pourquoi donc, de même approchant toujours de plus près en plus près, ne sera-t-il permis, voire nécessaire, d'en prendre tels qui immédiatement nous y puissent disposer ?

C'est une maxime très connue que toute forme requiert disposition en la matière pour y être introduite. Ainsi est-ce chose assurée que Dieu fait part à chacun de sa grâce justifiante, de son esprit ou amour divin selon que l'on s'y prépare et exerce ; et est l'ordinaire que Dieu opère avec nous conformément aux exercices que nous prenons, soit pour les exercices de la vie active, -soit pour l'exercice intérieur d'amour ; et n'a pas accoutumé de faire miracle, en nous tirant par force et contre tout notre effort, ains veut avoir avec soi notre franc arbitre, afin de nous en laisser le mérite; et, pour ce, nous attire si doucement et réduit tellement ses touches dans l'ordre de notre coopération, que facilement avec nos opinions ou procédures contraires, nous les pouvons obscurcir et (144) rejeter. Et partant si on désire un jour arriver au vrai amour et esprit de Dieu, il faut nécessairement de degré en degré en prendre si bien les 132 façons de faire convenables que, s'accommodant à la diversité des états internes, on donne place à l'opérer de Dieu surnaturel.

C'est pourquoi donc il faut que, outre l'état précédent, cheminant toujours en avant, nous traitions plus outre d'une disposition encore plus immédiate que les précé­dentes pour arriver à la jouissance de la présence divine et de l'opération de son divin amour, savoir, de l'élévation du tout spirituelle, par laquelle l'âme, déjà retirée en soi-même, s'efforce de s'élever plus outre à Dieu par-dessus soi, non pas par aucune imagination, discours ou haute conception intérieure, mais en abnégation de tout, voire et de soi-même, pour enfin le pouvoir trouver selon que réellement, essentiellement et par soi-même il est présent à chacun de nous, désireux de se communiquer au sommet de notre esprit par l'infusion de ces grâces ; - le croyant, dis-je, ainsi, et s'y inclinant le cœur comme à un bien souverainement aimable et de tous points désirable ; se tenant ferme et arrêté à telle façon le plus qu'il est possible, et s'excitant cependant soi-même au désir du divin amour, par l'aide de quelques paroles internes 133 qui la retiennent au ressentiment de soi-même en telle récollection en la présence de Dieu, traitant et conversant avec sa divine Majesté.

Car comme c'est ici à quoi aspirent toutes les âmes désireuses de leur avancement que de parvenir à une perpétuelle occupation de leur esprit avec Dieu, à une continuelle tendance de leur désir, intentions et pensées vers iceluy en leur esprit, auquel elles ont constitué tout leur bien, leur trésor et richesses, — aussi si cette âme veut aller en avant, doit s'efforcer d'avoir en sa mémoire certaine quantité de petits dévots élancements et aspirations, au moyen de quoi elle puisse pratiquer un retour amiable, une conversion actuelle, amoureuse et filiale en Dieu, son bienheureux principe, son origine et sa fin tant désirable; ne pensant à rien tant qu'à lui complaire et agréer, se laissant en tout à sa divine disposition, o ,blieuse de soi et de tout ce qui est du monde, ne descendant plus aux méditations, ou autres occupations imaginaires, sinon autant qu'elle y sera contrainte à faute de ne pouvoir mieux.

Car bien que ces bonnes méditations lui ont servi extrêmement pour l'aider à rentrer en 134 soi-même, pour perdre toutes les mauvaises images et souvenances des choses du monde, pour vaincre et surmonter les passions et autres fruits innombrables qu'elle en a retirés; pour maintenant néanmoins qu'il est question de passer plus outre et de s'aider à se disposer pour les choses ulté­rieures, autres règles et lois lui sont nécessaires.

Il arrive souvent en la vie intérieure que ce qui a donné au commencement la vie, causerait puis après la mort, c'est-à-dire grand retardement, si on voulait toujours y demeurer attaché. Au commencement on se sert de toutes choses pour sujet de sa méditation et pour émouvoir (146) son cœur à Dieu. Même la considération des créatures et des divins mystères extérieurs y aidait extrêmement, d'autant que le plus que l'on avait lors était de sentir son cœur ému à désirer les choses divines, sans que l'on eût encore aucune introversion, vue intérieure ou connaissance de l'unité de l'esprit (bien autre et fort contraire à toutes ces multiplicités (les puissances infé­rieures). Mais ici, après qu'au moyen des exercices précédents, non seulement on a incliné vraiment son cœur à Dieu, mais encore l'on a commencé à expérimenter cette unité de 135 l'esprit supérieur, cette introversion et vue intérieure selon laquelle on chemine au dedans, — c'est lors que poursuivant telle façon spirituelle et mystique, on néglige et oublie la façon imaginaire et grossière tant que l'on peut, pour se solider vraiment en telle façon purement interne et immanente ; s'élevant toujours vers le sommet de l'esprit, par les actes de désir et de recher­chement de la présence réelle et expérimentale de Dieu, selon ses puissances supérieures; laissant en bas la nature inférieure, avec toute l'engeance des passions, turbulences et mutations; s'efforçant de se tenir comme au milieu, pour doucement se rendre insensible à tout ce d'en bas et heureusement s'envoler vers Dieu (au sommet de l'esprit), que l'on cherche ainsi de l'cœur de la foi en la caliginosité de cette façon mystique.

Car lorsque, outre l'effort de son industrie propre que par la grâce de Dieu on y a apporté, la divine touche efficace et expérimentale y survient, c'est lors que, par une forte compression de tout l'inférieur, l'élévation vers l'esprit prend telle confirmation en l'âme que, toujours portée à telle unité, (que par ce trait divin elle est enseignée de 136 rechercher), toute multiplicité des puissances inférieures lui sera fort ennuyeuse : ce qui est bon et à désirer. Car notre avancement gît à devenir tout intérieurs et opérants selon l'esprit, plus intimement recueillis que tous les sens extérieurs ni intérieurs, par négation (à savoir) de tout au dehors et non-arrêt sur rien au dedans, sinon après l'opération interne et efficace de Dieu que l'on attend, désire et recherche, par attention continuelle et vigilance savoureuse sur son intérieur; ne ressentant plus rien de toute l'engeance inférieure, que la partie amative (laquelle contient en soi le ramas de tout ce bas) doucement touchée de divine affection. Et même Gluant à la connaissance, l'on n'en retient ni pratique qu'une simple croyance et appréhension de cette divine présence, pour se soumettre à sa divine influence et attendre l'expérimentale manifestation de sa sainte opé­ration.

Non pas que l'on doive intérieurement être comme oisif, attendant que Dieu fasse tout ; mais c'est que, s'approchant toujours de plus en plus à Dieu, par l'aide que souvent il donne à l'effort de l'âme, il infond d’un autre amour 137 et opération bien plus intime et efficace que la nôtre. Et le connaissant ainsi par propre expérience, c'est lors qu'au lieu de la vivacité de l'entendement que l'on appliquait à diverses bonnes considérations, on le restreint (148) maintenant à certaines intérieures espèces obscures, non pas imaginées ou formées, mais restées de l'expérience que l'on a eue du ressentiment de l'opération divine.

Alors ne cheminant plus que de la partie amative, en grande paix et quiétude, on s'efforce de captiver l'entende­ment quant à ses discours, pensées ou intelligences de quoi que ce soit ; n'ayant partout que certaines intérieures espèces, vestiges, impressions, énigmes ou idées de l'expérience de ce divin amour, - avec l'aide desquelles la volonté ou partie amative s'aide à produire ses actes, à se dépêtrer de la terre et de tout ce qui est d'inférieur, pour gaiement, joyeusement, amoureusement et d'un vol léger s'élever sa vue intérieure à Dieu qu'elle recherche de l'cœur de la foi ainsi : par énigmes, idées, ou espèces internes, dans l'obscurité de l'esprit, sous les conceptions de son bien, son désiré, son amour, sa vie et semblables 138 titres et épithètes d'amour, qui le lui représentent comme un bien souverainement désirable, - tellement qu'elle se plonge tant en ce chemin d'amour et de déSir vers Dieu en paix et silence, comme s'il n'y avait en tout le monde autre chose à faire que cela.

Non que je veuille dire que du tout entièrement et sitôt on puisse exclure toute méditation et bonne repré­sentation des sacrés mystères. Car on passe souvent d'une vicissitude à l'autre; et, du commencement, l'âme n'est encore si habituée à cette façon mystique qu'elle puisse toujours ainsi poursuivre ces purs actes d'élévation spiri­tuelle : car son état n'étant encore guère abstrait ni aliéné des sens, facilement elle aura, entre cieux, besoin de se servir de quelques discours et imaginations, sobre­ment néanmoins et non plus que la nécessité la contraint, jusques à ce qu'elle ait acquis la meilleure habitude, et perdu la mémoire (le ses premières façons grossières.

Car si bien aucuns sont mieux touchés de la divine prévention, n'ayant pas besoin de se mettre beaucoup en peine, sinon seulement se tenir élevés en leur amoureux devis avec Dieu, qui 139 leur suggère assez pour s'entretenir en cette sainte négotiation interne; les autres néanmoins sont conduits par beaucoup de travaux, d'aridités et tentations : leur effort et élévation n'étant pas si faci­lement prévenus, ni secondés de divine grâce singulière et actuelle, ains davantage délaissés et ressentant leur vacuité naturelle, dans laquelle comme il ne se faut aucu­nement appesantir, ainsi faut-il industrieusement s'efforcer de s'aider, usant dbucement et modérément de son efficacité propre, sans toutefois s'éloigner jamais beaucoup de cette façon d'élévation mystique.

Déclarant donc la substance, l'ordre, le commencement et progrès de cet état, je dis que, si bien on l'entend, on voit déjà que telle négotiation interne n'est rien autre en substance que la pratique et fidèle exercitation des trois puissances supérieures par les trois vertus théologales, foi, espérance et charité. La foi, par la croyance certaine de la présence divine à notre esprit, dont les effets sont la vue, recherche et tendance qu'elle en a vers icelle; la charité, par l'actuel désir 140 et sincère affection que je requiers pour (150) fondement de cette élévation ; et l'espérance, par la confiance en Dieu qu'il faut du tout concevoir de sa bonté, en sorte que cela donne vie, soulas et courage parmi les travaux de ces fâcheux sentiers.

Car la connaissance des mystères de notre foi supposée par les exercices de méditations, comme aussi l'amour indicible de Notre-Seigneur vers nous bien pénétré et comme il veut être payé nécessairement d'amour, nulle autre chose le pouvant contenter,  l'âme bien dressée aura sans doute appris de vouloir donner à Dieu ce que tant il demande; ne pouvant être en paix ni contente, si elle n'a accompli ce à quoi, par tant de titres, elle se sent obligéè, qui est d'aimer Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces etc.; et ainsi voilà le désir, lequel n'étant pas mort, faible, lent ou froid, mais vif, fort, courageux et ardent, (comme déjà souvent nous avons dit devoir être supposé) et d'ailleurs néanmoins voyant la chose ardue et difficile de sa part, facile néanmoins du côté de Dieu (duquel la bonté et libéralité est infinie) de lui dérivant toute sapience, et tout don 141 singulier de grâce, donne lieu à l'espérance, se confiant d'y parvenir un jour. Et comme cet espoir n'est pas d'un bien qu'elle attende d'acquérir de soi-même par ses forces seulement, mais beaucoup plus de la divine grâce, elle n'espère pas en ses forces, mais en Dieu; elle n'attend pas ceci par son propre effort ou industrie, mais de l'infusion de la divine grâce; et pour cc, ne procède pas par élévation hautaine et orgueilleuse comme cet esprit rebelle : In coelum conscendam, super astra coeli exaltabo solium meum : similis ero altissimo [96](Is. XIV, 13, 14), mais par humble et dévote prière; ne faisant que très humblement, très fervemment néanmoins, prier, requérir, soupirer, aspirer et désirer l'octroi de la grâce et du bien qu'elle prétend; venant continuellement par cet humble exercice de prière et d'aspiration à se soumettre à l'influence de cette divine bonté pour tant plus se rendre capable de sa diffusive communication; n'éloignant aucunement, tant que faire se peut, l'attention de son cœur de ce qu'il prétend et désire, puisque rien au monde il n'a tant à cœur que ce qu'ainsi il demande.

Et commençant à concevoir Dieu non pas par imagina­tions, 142 ni conceptions sublimes des perfections divines d'éternité, d'infinité ou semblables, ains même fuyant tout tel formel concept, sachant que Dieu n'est rien de tout ce qu'elle pourrait concevoir ou former - son principal soin étant d'aimer, - ne réserve rien en fait de connaissance qu'un simple intérieur regard après la présence réelle, c'est-à-dire connaissance actuelle, non pas appréhendée ou forgée de soi-même, mais infuse, que Dieu veuille mettre lui-même en elle, ne voulant de sa part rien former de déterminé, sinon que, (comme est dit), sous les épithètes d'amour, pour objet à la volonté; ou bien au plus, par cette vue intérieure, s'élevant vers un abîme infini d'immensité par­dessus toute sa portée et capacité; sans autre plus particu­lière expresse connaissance, (je dis quant est de soi-même); (152) se contentant de ce que ce mot simplement, Dieu, contient en soi, ne cherche rien plus que de pénétrer intimement jusques au lieu sacré de sa demeure en soi, outrepassant tous les milieux, toutes ténèbres et obscurités de l'esprit.

Or le commencement de cette façon 143 aspirante [[97]] étant tel, le progrès est que comme en un tel intérieur deux choses s'y retrouvent, savoir la partie amative ou désir, fort et actuel, et la vue par l'intellect, tout le fondement de cet état est ladite partie amative ou volonté forte et coura­geuse, actuellement désireuse et aimant Dieu ; et, pour conserver en soi ou même pour engendrer cet actuel mou­vement de volonté, l'on a besoin au commencement, (comme est dit), de plusieurs petites aides d'aspirations et paroles formées en soi-même avec lesquelles on se puisse sentir en tel actuel désir ou vouloir, durant lesquels aussi on puisse être attentif vers la vue de l'esprit; n'ayant souvent non plus de récollection que telle aide ou effort dure.

Secondement, Dieu, venant à seconder et correspondre selon telle façon, fait trouver contentement, occupation suffisante et facilité en icelle ; et ainsi, avec l'aide de ces paroles aspiratives, la vue intérieure pénétrant toujours de plus en plus, croît en telle âme l'entité de cette intérieure introversion ; en sorte que, bientôt après, peu de semblables paroles ou aspirations 144 formées lui seront nécessaires : une ou deux lui pouvant suffire pour se tenir occupée et négo­tiant dans son esprit, ce qui est assez, sans se mettre en peine de réitérer tant de fois ses aspirations.

Tiercement, l'intérieur croit en sorte en l'âme, que seulement par mots très intimes et très secrets tirés de soi-même selon sa disposition présente, elle poursuit son introversion et se tient suffisamment occupée, sans avoir besoin de mendier d'autres aides pour se rendre attentive à Dieu ; prête à ses divines influences et infusions, comme nous dirons en l'état suivant, — si préalablement toutefois nous avons encore plus amplement déclaré les degrés et échelons de cette montée céleste; et, avant tout, préaverti d'aucuns abus et fourvoiements qui entreviennent pendant ce chemin. 145


 

CHAPITRE V. D'AUCUNS ABUS QUI SE GLISSENT EN L'ÂME AU CHEMIN DE CETTE ÉLÉVATION ETRECHERCHEMENT DE DIEU EN SON ESPRIT

AYant ainsi conduit l'âme jusqu'au ressentiment de sa partie amative et de sa forte volonté, comme fond, centre et le soutien de toute cette négotia­tion interne, ensemble avec la vue et la tendance actuelle vers la face et présence de l'esprit divin qu'elle va recherchant de l'cœur de la foi, en l'obscurité de cette façon mystique, — se dépêtrant tant qu'elle peut, de toute imagi­nation, phantôme, spéculation et discours naturel, pour tant plus à plein et au vrai, vaquer en toute soumission, résignation et abandon de soi-même, à l'attente et aspira­tion de la réelle manifestation de l'amour et Esprit de Dieu, — ce sera d'ici en avant qu'elle viendra à entendre et pratiquer au point de la lettre ce que saint Denys l'Aréopagite conseillait de 146 faire en semblable occasion à son Timothée : Tu autem, ô Timothee, ad hoc quod capax fias mysticarum eontemplationum quas in hoc libre docere intendo, sic cooperare radio divino : Relinque sensus et sen­sibilia exercitia et etiam intellectuales opemtiones, et omnia sensibilia et intelligibilia et omnia existentia et non existentia, forti conatu mentis haec comprimente : et, sicut est tibi possibile, consurge ignote et supersubstantialiter ad unitionem Dei quae est super omnem substantiam et cognitionem. Cum enim te ij5sum et omnia per mentis enim te ipsum et omnia par mentis excessum nullo inferiori retinaculo prœpeditus transcenderis, ab muni concupiscentia et cura absolutus et purgatus, tunc tandem sic cuncta auferens et ab omnibus expeditus, sursum ageris ad super-substantialem radium divinae incomprehensibilitatis.

C'est-à-dire : Et toi, ô Timothée, afin que tu sois rendu capable des mystiques contemplations qu'en ce livre je prétends d'enseigner, coopère en cette sorte au rayon divin : laisse les sens et tout sensible exercice, et même toute intellectuelle opération et toute chose sensible et intelligible, et tout ce qui est et qui n'est point, par un 147 généreux effort d'esprit venant à suppéditer tout cela; et, selon qu'il est en ton pouvoir, élève-toi d'une façon inconnue et superessentielle à l'union de Dieu, laquelle est au delà de toute substance et connaissance. Car quand, par excès d'esprit, de nul inférieur empêchement retardé, tu te surpasseras toi-même et toute chose, libre et purifié de toute convoitise et sollicitude, ce sera lors que par ablation et dénudation de toute chose, tu seras élevé en haut au superessentiel rayon de divine incompréhen­sibilité.

Cet outrepassement des sens et choses sensibles, de l'intellect et de toute chose intellectuelle n'est autre que la dénudation des grossières imaginations, propres concepts et naturels discours, pour restreindre son esprit à cette vue simple de la recherche interne de l'Esprit de Dieu, dont faisons ici mention par tout ce présent chapitre d'élévation. (156) Car lorsqu'en telle négation de toute imagination, spécula­tion et naturel discours, qui serait pour ôter l'âme de sa pacifique récollection, outre l'effort de son industrie propre la divine touche efficace et expérimentale se fait ressentir; c'est alors que par une forte compression 148 de tout l'infé­rieur, elle s'élève vraiment à l'union de Dieu par dessus toutes ses puissances.

Or bien néanmoins que pour arriver à Dieu, il faille ainsi ne s'arrêter en sa vue interne ni en son affection, sur rien de sensible ou intelligible qui dépeigne [98] l'âme de chose aucune moindre que Dieu même et sa sainte opéra­tion infuse : si est-ce que, toute chose ayant son sens et intelligence due et convenable, arrive aussi, à défaut de les bien comprendre, que plusieurs abus et inconvénients se glissent en aucuns, tandis qu'ils pensent réduire en pratique cette spirituelle élévation.

Et premièrement : y a ceux qui abusent de la quiétude, silence ou état tranquille, dont font mention les auteurs mystiques. Car, comme nous avons dit que c'était un abus et grand empêchement, suffisant pour arrêter l'âme et ne pas parvenir aux secrets de ces voies mystiques, que de trop indiscrètement et en propriété demeurer attaché à ses exercices premiers, sans se vouloir aider soi-même pour se relever vers Dieu au sommet de l'esprit, par ce chemin de négation et dépouillement de toute 149 chose.

Aussi y a-t-il un autre non moindre inconvénient, auquel tombent quelques-uns de ceux qui quittent ainsi leurs exercices imaginaires et grossiers, pour en toute liberté négotier mentalement avec Dieu, que de mal entendre la tranquillité, le silence, repos ou oisiveté dont font mention les auteurs mystiques. Car comme pour les âmes avancées il n'y a rien de plus recommandable que cela, quand il est bien entendu ; aussi pour les commençantes, qui en abusent et s'attribuent trop tempre semblables états internes, n'y a rien de plus dommageable et pernicieux.

C'est pourquoi, si on ne sait pas bien l'état de celui à qui on traite, et que par conférence mutuelle on n'ait pénétré son avancement, on ne doit facilement consentir en la poursuite d'un tel [repos] intérieur. La raison est que plusieurs se retrouvent qui, bien que désireux de la perfection, studieux en la lecture et ès exercices d'icelle, n'ont pas néanmoins encore tant reçu de Dieu que d'avoir expérimenté la vraie, réelle et expérimentale introversion que causent les internes infuses opérations de l'esprit supérieur, ains sont encore en leur propre effort, en leur être naturel 150 et dans les limites d'intelligence humaine, (toute leur spiritualité consistant plutôt en pensée et spéculation propre qu'en vérité de divine infusion); - qui néanmoins se voyant avoir déjà employé peut-être plusieurs années à la recherche de ces choses internes, et toujours ruminé, lu, conféré et traité d'icelles, embrassent et s'estiment capables des plus hauts états qu'ils trouvent décrits, attirant à eux l'observance des règles et préceptes qui sont là donnés pour tels états, là où que n'ayant rien de telles choses relevées, sinon par (158) pensée et spéculation, rien aussi leur appartient de tout ce qu'en ces matières-là on traite.

Aussi ne peuvent-ils souvent comprendre comme les choses se rapportent par ensemble, ains remplissent le monde de leurs doutes, ne sachant comme ceci ou cela se doit entendre. Et particulièrement ce d'embrasser un silence et repos interne, attendant d'en haut la divine fruition, ne travaillant pas congrûment du côté de la partie amative. Semblable intérieur est seulement bon en tant qu'il tient l'homme désireux et aspirant à ces choses, mais vraiment périlleux en tant que (sujet à estimation propre et à oisiveté 151 fausse) il erre vagabond en la recherche des choses qui appartiennent aux états plus sublimes que sa portée ne requiert.

Il faut donc bien entendre ces passages d'oisiveté, de silence ou tranquillité, et bien discerner ou quand il résulte d'un intérieur qui est accoutumé ès opérations de l'esprit, ou bien quand il est seulement forgé de l'âme qui se met, d'elle-même et trop tempre, en tel état. Car ce n'est pas encore ici que ces choses ont lieu, ains n'y aurait rien de plus dommageable que si, avant qu'être venu aux opérations de l'esprit, on voulait former son intérieur comme passif ou oiseux avec seulement une attention froide à Dieu, quand il voudra venir avec sa sainte opération.

Car il est tout certain qu'en cet état-ici, si on veut .s'élever à Dieu, il y faut grandement coopérer et s'aider de tout son possible, tant en la partie amative, y formant les aspirations (comme est encore dit ci-devant), comme en l'attention vers l'esprit, pour peu à peu se rendre apte aux opérations de l'esprit. Ce que je remarque et préavertis d'autant plus diligemment que j'ai vu arriver que, confondant cet état-ici avec celui de la privation ci-après 152 décrit au chapitre X (lequel étant un nouveau recommence­ment, comme il est là déclaré, de tout le chemin à Dieu, et une préparation pour l'état unitif, comme celui-ci l'est pour l'état contemplatif, ont par ensemble quelque ressem­blance), l'on a fait perdre à quelques-uns très bien leur temps ; leur inculquant d'éviter tout ce grossier effort, afin de n'empêcher pas Dieu avec telle si anxieuse propre opération; mais seulement se rendre doucement attentif à tout ce que Dieu voudra faire, et le suivre. Ce qui est bien la façon des autres états après celui-ci, èsquels on procède seulement par attention et nullement par effort ou opération grossière du côté de la partie amative; mais pour ce commencement-ici, (qu'il faut que l'âme quasi par force arrache son cœur de l'adhésion aux choses basses et lui apprenne à ne se plaire qu'en Dieu), telle doctrine serait autant dommageable et de grand retarde­ment qu'elle est pour les autres états très nécessaire et d'avancement, - la différence provenant de ce qu'ès états suivants, même en celui de privation, le cœur ou affection est du tout entre les mains de Dieu dans l'ordre du divin 153 amour, et comme attaché au divin rayon par tant d'actes sincères produits, tant d'excès et mouvements anagogiques expérimentés (quoique (lu temps de la (160) dite privation, sans ressentiment ni usage, à raison de la privation du divin secours, pour en pouvoir former les actes); - là où qu'ici il n'y a rien encore de semblable, le cœur étant encore en sa pleine liberté, bien éloigné du divin ressentiment, et s'attiédissant bientôt si l'on n'est diligent à le retirer de tous empêchements et à l'exercer toujours avec Dieu en toute diligente récollection.

Pour laquelle différence tant mieux pouvoir comprendre, et afin d'entendre tant cette nécessité de fidèlement travailler soi-même en cette première entrée de l'élévation, comme aussi au contraire de la quiétude et tranquillité que par après au progrès et avancement sera nécessaire : faut savoir que, — bien qu'un intérieur négotiant avec Dieu selon cette voie mystique trouve grand repos, silence interne et pacifique récollection, à cause qu'aban­donnant les exercices grossiers et toute façon de faire en propriété, s'abandonne entre les mains de Dieu et se laisse conduire partout, 154 et ainsi surpassant toute la multi­plicité des sens, imaginations et intelligences, se stabilise en l'unité de l'esprit, en grande abstraction de tout le trouble inférieur, — telle paix néanmoins et quiétude est par excès et surpassement de tout son propre grossier et naturel effort, par approchement (à savoir) et voisinage que l'on fait de l'esprit, et non pas par pur défaut ou manquement de toute opération qui tienne l'âme en une vacuité naturelle arrêtée en la nature inférieure. Car, vraiment parlant, l'état de l'âme spirituelle, (si bien elle s'entend soi-même), n'est nullement d'être oiseuse ou en pur silence, sans aucunement rien faire, mais plutôt d'être vraiment en sincère continuelle action, ou de Dieu actuellement infuse, ou de soi-même produite à son mieux selon l'exigence de son état, l'infirmité de cette vie étant la cause que si fréquent manquement se retrouve en elle.

Autrement comme les bienheureux sont en continuelle douce action d'amour et de jouissance glorieuse, aussi le serions-nous en cette vie de grâce, si la pesanteur de notre corps ne déprimait pas la vivacité de notre esprit. Aussi tant plus on s'approche de l'esprit nu 155 et simple, abstrait de la concrétion terrestre; tant plus facile, fréquente et subtile est la réitération, continuation, extension et dilatation des actes, désirs et négotiation interne avec Dieu. Non pas pour les multiplier les uns sur les autres sans discrétion, mais que l'esprit illustré ou rempli de divine infusion, et l'affection de plus en plus sincèrement touchée, on est aussi comme incessamment stimulé à sortir en actes ou de désirs ou de serrement et fruition en son âme, jusques à ce que, parvenant au sommet de l'esprit en la suprême portion de l'âme, on trouve un parfait repos en Dieu, en une certaine plénitude d'être et vraie possession de Dieu et de soi-même en telle région déiforme, duquel nous parlerons par après.

Seulement y a qu'en ce commencement du chemin à Dieu, l'âme doit mourir à son être propre, (en tant que perverti et hors de Dieu), dans lequel elle a vécu jusqu'alors, pour apprendre d'ici en avant la vie de l'esprit où Dieu soit le premier et principal régnant en tout l'intérieur avec (162) sa sainte opération. En sorte que la façon naturelle d'opérer, grossière, discursive et imaginaire doit cesser et être outrepassée, pour venir à cette autre façon de 156 coopérer, laquelle est entièrement subordonnée aux traits, touche­ments et états internes que l'Esprit divin avec sa sainte opération met en l'âme, (dont nous parlerons au chapitre VIII).

C'est pourquoi expliquant ici en quoi diffère la vraie et réelle, contre la putative et imaginaire introversion, je dis que, l'âme vraiment et non seulement par spéculation, spirituelle, est celle qui a expérimenté que c'est de la vraie et expérimentale divine opération de l'esprit, et à laquelle l'impression de telle expérience, avec la vraie inclination interne vers l'unité de l'esprit lui est aussi connaturelle, comme aux commençants pourrait être l'état imaginaire vers les objets grossiers des bonnes méditations.

Car l'âme qui a expérimenté les opérations de l'esprit supérieur, a de même façon son refuge à s'efforcer de récupérer tel état et façon de converser avec Dieu, quand elle l'a perdu ; comme l'âme dévote commençante a son refuge vers les images de ses bonnes méditations, pour retourner à sa récollection. Tellement que la raison pourquoi l'âme plus avancée commence 157 à quitter les images grossières est pour autant qu'il y a des touchements et expérimentales opérations de Dieu en nous, qui, nous abstrayant de tout l'inférieur, ont force d'attirer notre attention bien plus efficacement que toute notre propre imagination ou consi­dération des divins mystères extérieurs.

Et telles expérimentales opérations de Dieu, comme elles découvrent et font revivre selon Dieu les puissances supérieures, aussi sont-ce elles qui nous ouvrent la porte à la vraie et réelle introversion et sont tout le fondement de la vie interne, chacun cheminant autant en avant comme il est prévenu et relevé d'icelles. Autrement l'âme est toujours en soi-même, en sa nature, en son être propre et en ses imaginations ou spéculations de soi forgées, sans vraiment savoir que c'est de vraie spiritualité, encore que, pleine de doctrine littérale, elle saurait tout ce que les livres en traitent.

Or ces divines opérations sont réveillements et actuali­sations du suprême de l'âme, qui la relèvent à la production de certains actes internes entre Dieu et soi, demeurants, immanents et sans relation à choses externes, mais vers Dieu selon cette 158 façon mystique, c'est-à-dire en l'obscurité de l'esprit, inconnu, et que l'on ne veut pas pénétrer que c'est; mais bien s'efforcer de se rendre insensible à tout l'inférieur, et, d'un effort relevé, se transformer tout en lui, en réservant la plus ample connaissance jusqu'aux états derniers, que lors on le peut mieux pénétrer et en rendre raison.

En ce commencement donc de son élévation à Dieu, où il faut passer de l'opérer naturel et propriétaire, c'est-à-dire venant principalement de sa façon grossière, à celui qui doit ainsi être subordonné au gouvernement intérieur que Dieu prend peu à peu de cette âme, avant que, par propre expérience, on ait découvert cette érité et que cette (164) différence soit bien connue, est assez difficile de bien rencontrer en son comportement; — les uns trop grossiè­rement demeurant attachés à leurs imaginaires façons ; les autres, trop scrupuleusement pensant que toute opération propre leur doit apporter dommage; les autres, comme encore est dit, s'attribuant eux-mêmes trop tôt les choses des autres plus sublimes états, discourants, vagabonds par leur propre fiction sur iceux, et voulant observer les règles et les façons qui sont propres 159 pour tels supérieurs états : ne considérant pas que tout ce qu'ils ont eu ou expérimenté en leur intérieur, n'a pas encore été la vraie superéminente manifestation de l'Esprit divin, (laquelle nous relève par-dessus nous); ains que tout ce qu'ils ont, voient ou sentent dans eux, n'est encore que l'Idée, l'image et propre conception de cela, dedans la latitude de leur propre être et au pourpris de propre opération, aidé tout au plus de divin touchement, et que, partant, ils appar­tiennent encore à cet état-ici premier et commençant et non pas aux autres qui suivent ; donc aussi se devraient seulement tenir aux préceptes que l'on donne ici, et laisser aux âmes plus héroïques ce que l'.on traite ès autres plus sublimes.

Celui donc qui veut vraiment se comporter selon que requiert cet état, a seulement besoin de premièrement s'imprimer la façon de procéder mystiquement, (laquelle consiste à rechercher Dieu au sommet de l'esprit, en produisant des actes de désir, d'amour et d'affection en toute sincérité); non pas en formant des concepts directs affirmatifs de Dieu, mais négatifs de superéminence, que c'est celui souverain être, incompréhensible, immense, 160 ineffable, infini, inexplicable par-dessus toute notre portée; en niant tout ce que de lui se pourrait offrir à notre esprit par affirmation, afin de se soustraire de propre imagination, conception et intelligence par soi forgée de Dieu. Et puis après, qu'il se serve de toute chose quelle qu'elle soit, qui le puisse aider à. entretenir ainsi son affection à converser et mentalement s'occuper avec Dieu ; n'excluant rien de tout ce qui le pourrait aider pour s'émouvoir et entretenir en tel ressentiment de divine affection; rapportant à cela tous ses désirs, prétentions et labeurs; unissant et simplifiant en ce seul unique but tout ce que dehors et dedans est en sa puissance, de sorte que ces deux se retrouvent en son intérieur : que la tendance vers l'esprit à Dieu ainsi négati­vement et très simplement recherché et l'affection qui toujours se réduit en action. Et tant plus simple, sincère et fidèle sera sa façon de se comporter en telle sorte, tant plus y aura-t-il espoir de bientôt parvenir. Ici donc n'est pas d'être froid et lent ; mais faut être ardent et ne se doit-on pas contenter d'une simple vue, oiseuse et attendante, ains est nécessaire 161 d'industrieusement inventer mille façons pour exciter l'affection.

Car la négation de tout concept ci-dessus s'entend seulement de la façon de concevoir Dieu, non pas [de ne pas] inventer mille industries pour s'aider à l'aimer et le désirer; d'autant que l'affection n'étant pas encore en vraie vigueur, sinon 'en tant que l'on la fait revivre par la diligente conti‑(166)nuation de son mouvement, ce n'est que par force ou bien par sainte industrie, que l'on la détache de la terre pour la porter actuellement vers Dieu. Et puis telle vue qu'en ce premier degré on peut avoir vers le haut de l'esprit, n'est pas encore cette vue-là simple et éminente de l'esprit supérieur et du cœur purifié qui puisse voir Dieu ; ains n'est encore que quelque commencement, similitude et image de cela, que peut avoir en ces bas états l'appétit encore sensitif de l'âme désirante ; laquelle partant est encore assez infirme et sans vie, au lieu que la suprême est toute vive et pénétrante.

Laquelle suprême élévation par la vue éminente du cœur purifié, comme c'est une fort immatérielle et bien épurée action, abstraite de l'imagination; aussi ne peut-elle être vraie et réelle, sinon par 162 préalable prévention de grâce qui nous relève et constitue en telle capacité, nous ouvrant la porte à si éminente et intime opération : car, de notre propre et naturel pouvoir, tout n'est que grossier et mixtionné de phantômes ou images intellectuelles.

Item ladite grâce prévenante ne nous relèvera à tels actes de la simple intelligence, si préalablement elle ne nous a relevés de tout le bas de nature et de propre être, ayant le tout recueilli et comme laissé en bas, pour, en grand accoisement de telle engeance inférieure voire par une forte compression et terrassement de tout, sentir la dite éminente et surnaturelle élévation d'esprit. Car alors seulement que l'on a ainsi outrepassé tout le bas, peut-on vraiment opérer selon l'esprit supérieur. Autrement toute vue et élévation n'est que dans les limites de l'être propre et de l'opérer naturel ; et conséquemment ne peut être qu'imagination ou espèce formée de soi-même.

Et plusieurs pensent être bien près de Dieu en leur élévation et s'estiment opérer selon l'esprit supérieur, ne manquant que l'infusion divine, — qui néanmoins en sont encore éloignés, en ce que la puissance interne avec laquelle ils opèrent et s'élèvent à Dieu, n'est encore que l'imagination ou, au plus l'intellect naturel, 163 et non pas encore la simple intelligence touchée de divine prévention. Or nous avons beau à élever haut notre imagination ou intellect naturel ; car ce ne sera ni elle, ni lui, qui atteindra le but, ains demeurera image et propre concept; aidera toutefois à nous relever de la terre et nous aliéner des choses basses; et de fait il le faut ainsi faire en ce présent commencement par notre propre industrie.

Et c'est la façon que l'on peut avoir du commencement; seulement que l'on veuille aussi comprendre, que tout cela appartient encore à propre opération, et qu'avant parvenir à son désir, il faudra tant profiter que telle vue soit rabaissée et comme laissée derrière avec le bas de l'âme, pour, outre icelle, entendre alors que c'est d'opérer selon l'esprit supérieur. Or ceci ne peut-on facilement du commencement se persuader que telle élévation (à savoir) et vue interne, n'est qu'image, phantôme ou espèce intel­lectuelle, et non pas encore la simple intelligence infor­mée de vraie réalité. Car quand on se peut un peu former ces choses spirituelles, on pense incontinent les (168) avoir, ou être proche et ne manquer plus que la divine infusion ; l'attendant partant 164 en silence et directe attention, sans distinguer que la vraie réalité des choses n'est pas ainsi propre opération. Non que je veuille réduire l'âme à ne point opérer, car c'est d'ici que viennent les abus ; mais ou'opérant et faisant son mieux, si ce rien — opérer ne profite tant qu'il la relève jusques à opérer selon l'esprit par-dessus soi, elle n'est pas encore parvenue à l'immédiate disposition. De sorte néanmoins qu'il faut passer par dessus toute sa propre opération et l'excéder, et non pas être vide par défaut et manquement.

En cet état néanmoins premier et commençant, se peut bien trouver un silence ou un repos interne. Car l'homme un peu libre de l'opération des sens, avec sa seule lumière naturelle peut arriver (comme à un dernier degré de son naturel effort), ne sachant plus que faire davantage, sinon en telle quiétude avoir attention à quelque chose en haut, et attendre ainsi la divine présence. Ceci même est ordinaire ; et pensent plusieurs que cela soit l'immédiate disposition pour recevoir les grâces infuses de Dieu, que semblable directe attention ou attente en silence, sans rien faire.

Mais je leur 165 dis que : non venit regnum Dei cum tali observatione [99](Luc, XVII, 29); et que ce n'est pas encore là le fond qui méritera de recevoir le bien désiré; non pas que je condamne telle façon, car vraiment l'âme s'y retrouve, et faut qu'elle se comporte quelquefois en ce commencement selon telle intérieure diposition. Seulement je l'avertis qu'il y a encore plus outre une autre meilleure et plus approchante façon de se comporter, selon laquelle l'homme est bien en attente de vraie et réelle divine pré­sence avec sa sainte opération (mais néanmoins ce n'est pas avec telle directe, formelle et passive attention, ains icelle surpassée, et comme négligée en bas); [qu'il] exerce plus outre, en son abstraction et dénudation ordinaire de toute autre chose, une légère, joyeuse et sereine opération de contentement en son présent état, comme louant Dieu en iceluy; non pas ayant son désir, mais se disposant par cette façon légère et allègre, pour recevoir la divine et bien meilleure application qui doit suivre. Et comme cette autre expectation est le dernier du naturel effort, ainsi celle-ci est quelque premier vestige et préambule de la façon divine, et pour ce plus immédiate disposition 166 à icelle : car cela est vraiment assimiler la vraie façon du divin amour au centre qui a coutume de précéder la supérieure manifestation de l'esprit. Laquelle façon quand Dieu l'infond, constitue ainsi tout l'intérieur en joyeuse action, mais bien plus noblement, plus sincèrement et plus efficacement que par propre effort; car alors les actes fluent en toute paix de la divine prévention.

Et vraiment parlant, ni l'amour de Dieu au centre, ni la présence de Dieu en l'esprit est autre chose qu'une opération divine en nous, réduisant en action nos propres puissances internes, tellement que la simple attente (170) intérieure en pur silence et expectation, ne peut être qu'un manquement ou privation de divine réelle infusion. Et quand l'homme ne se sent pas touché de divine prévention pour opérer selon icelle, c'est signe qu'il est laissé en sa vacuité naturelle, et que partant c'est à lui de se servir de son industrie, ou mince ou grossière, selon l'exigence de son état présent; et ne doit pas penser que Dieu fasse en lui telles opérations secrètement par une autre façon inconnue.

Car Dieu sera bien servi de lui et aura l'accomplissement de sa volonté en 167 ce sien manquement ou privation ; mais au reste les actes [infus] ne se font pas en nous, que par nous et avec nous ; — ce que je dis, parce que quelques-uns s'ima­ginent que dans leur pur silence interne, encore qu'ils ne ressentent rien, se font des opérations de Dieu inconnues et cachées, dont seulement on en sait par la croyance, et se reposent en cela, ne comprenant pas que leur pur silence n'est que privation des opérations supérieures; et, pour ce, ne se soucient d'autrement coopérer avec Dieu, ni s'efforcent de se mettre en action, ains y demeurent cois et oisifs : ce qui est absurde et impertinent. Car il n'y a si beau chemin auquel il se faille arrêter, non, pas même en la croix de souf­france et privation ne se faut pas reposer, sinon en tant que la nécessité nous y retient ; ains faut toujours tâcher de se relever vers Dieu au sommet de l'esprit. Ce que faisant on n'a pas quasi loisir de remarquer en soi un silence ou quiétude, pour y demeurer oiseux; ains toujours on aspire plus outre, et fait-on tout son effort par quelques industries mentales.

Il est bien vrai que, tandis que l'on n'a autre attention que chercher Dieu en son esprit, aspirant à lui de tout son désir, comme pendant cela 168 plusieurs choses arrivent quant à son fond, son état et disposition : tantôt étant en dévotion, tantôt non, ores en paix et puis en trouble, ne sachant rendre raison de soi, sinon apprendre à se résigner en toute occurrence, — cela se pourrait bien appeler opérations de Dieu secrètes, et dont on ne connaît rien que par croyance que tout est pour notre bien et pour purification de notre fond. Mais au reste les opérations supérieures de l'esprit ne se font pas sans notre coopération, consentement et attention.

D'où je conclus finalement qu'à ce premier et inférieur état sont à remettre plusieurs qui néanmoins pensent bien leur appartenir les choses des états plus sublimes, à cause de quelques espèces et concepts que de telles choses s'en sont par aventure forgés eux-mêmes, et à cause du long temps qu'en ces exercices ils se sont occupés ; — mais qui feraient beaucoup mieux et plus à leur avancement si, se réduisant à ce premier état (comme vraiment ils sont), ils s'efforçaient de se rendre petits et humbles et se tenir encore bien éloignés en leur estimation, comme étant encore en bas en la nature, et Dieu en haut au 169 sommet de l'esprit; et, pour ce, réveillant en toute simplicité leu' affection et désir vers lui ; n'estimant pas que ces plus simples moyens, efforts, dévotions ou internes industries, leur puissent apporter aucun dommage, -- pourvu seule­ment qu'ils retiennent la façon mystique et négative de (172) procéder et concevoir Dieu en eux-mêmes. Car c'est en vain que l'on va discourant par propres spéculations sur les états plus relevés, pensant de les exercer de soi-même par sa propre industrie, — puisque c'est de la redondance (lu progrès que l'on fait en ce premier état, et selon ce que l'on donne place à la divine grâce en soi, que l'on entend quelque chose des états suivants.

De façon que celui-là doit entièrement tenir pour certain que si, plus clair que le jour et tout manifestement, il n'est témoin à soi-même d'être parvenu à l'expérience des opé­rations de l'esprit supérieur, ayant vraiment sans aucun doute atteint l'état non seulement de touchements d'amour en la partie amative, mais encore- de divine présence en l'esprit par le surpassement de tout soi-même en la région toute déiforme ; ains, s'il veut confesser ce qui est vraiment, n'a encore eu que quelque ombre, idée ou concept de cela, par 170 son naturel effort, ne sachant encore que c'est de s'être outrepassé soi-même en l'esprit divin ; que celui-là, dis-je, sache vraiment qu'il appartient encore à ce premier degré, et qu'il ne veuille attirer à soi l'observance des préceptes donnés pour les états sublimes, car ce n'est que désordre et ce qui confond tout son intérieur.

Autres y a encore, et plusieurs, qui ayant bien com­mencé, n'ont pas néanmoins fidèlement persévéré, ains discontinué la poursuite de leur chemin à Dieu, et ainsi, ayant perdu leur première ferveur, leur dévotion aussi est fort refroidie, leurs pensées dispersées, leur cœur multiplié, la vraie introversion évanouie et (comme il semble) la porte leur reste fermée à la recherche de ces divins sentiers. C'est vraiment ce qui arrive à ceux qui, négli­geant la première ardeur, ont interrompu le cours de ces chemins, que de ne pouvoir par après si facilement y retourner, ni avoir accès à leur propre intérieur. Occasion pourquoi l'on doit toujours faire grand état de se bien garder d'interrompre son premier effort, ou négliger les premières affluences que Dieu donne du commencement, parce qu'autrement on s'étonnera par après de se retrouver si éloigné de ce 171 qu'auparavant était si facile. Car perdant le vrai chemin et retombant en soi-même, on perd la dévotion, simplicité et flexibilité interne et externe qui est nécessaire pour avancer, là où que si on en eût bien usé, on fût été déjà bien avancé avant que telle soustraction serait arrivée.

Ce qui doit résulter de la vraie et réelle introversion, est que la nature corrompue avec tout l'être mondain, ornée de vanités et propres intérêts, doit mourir et se perdre et ne se relever qu'ornée de grâces et lumière intérieure, pour se comporter de là en avant en la maison de Dieu, non plus selon son propre esprit de nature, mais plutôt selon la mutation acquise en l'exercice intérieur, — lequel ne cor­rompt pas le naturel, mais le perfectionne, l'ornant de grâce et meilleure connaissance, avec sédation des véhémences et perturbations. De là vient quelquefois grande ineptitude et stupidité en ceux qui entrent dans ces chemins, quoique d'ailleurs assez riches de sagesse humaine. D'autant que l'attention à la vraie introversion leur fait perdre la (174) prudence terrienne, pour, peu à peu, par autre voie (s'ils poursuivent) les relever beaucoup plus noblement, 172 les revêtant d'ornement de grâce et prudence divine au lieu de l'être naturel et finesse mondaine.

Mais celui qui trop tôt s'extrovertit, et, avant que son avancement intérieur le porte, retourne à une liberté (le nature; il tombera hors du vrai chemin, et ne pourra qu'avec grand travail y retourner. Semblables donc qui auront ainsi manqué, devront premièrement s'efforcer de regagner quelque ardeur et désir de rechercher Dieu en leur esprit, et puis s'exercer en l'une ou l'autre sorte de méditations ci-devant décrites, selon que leur portée le permettra. Car il n'y a autre moyen de bâtir une élévation à Dieu, sans quelque fondement d'accoisement des pensées impertinentes. Aspirer toutefois aussi quelquefois et traiter immédiatement avec Dieu en son intérieur est fort bon pour s'acquérir l'humeur mentale, immanente, et les espèces internes de la pl ésence divine mystique au lieu des gros­sières imaginations externes. Seulement, faut extrêmement prendre garde de ne tomber en autre inconvénient, que de se ruiner la tête et le corps, sous couleur de se faire violence. Car quel grand désir que puissions avoir, si faut-il qu'il soit subordonné au divin vouloir, se contentant de peu à peu suivre 173 selon que Dieu en donnera la grâce.

Lors donc qu'en tels états inférieurs, en extroversion, manquement d'aide et de prévention de grâce, l'esprit est assoupi, l'imagination en vigueur, l'état corporel dominant, les supérieures puissances énervées et sans force; — comme l'état de l'âme conséquemment est fort pesant, la quiétude d'oraison trop ennuyeuse, et les phantômes trop importuns, — aussi faut-il tâcher de s'aider, non pas en délaissant son intérieur désir, mais prenant ce qui peut aider à y continuer; et néanmoins soulager le corps et l'esprit, sans trop impru­lemment se contraindre en un angoisseux mélancolique resserrement, qui ruine la tête et rende inutile la personne.

Mais comme la nature se cherche partout, faut aussi prendre grand égard que l'on ne se diffonde par trop en l'extérieur, sous prétexte de ce soulagement, ou que l'on ne s'ingère ès choses qui ne lui concernent, et surtout que l'on ne s'occupe avec les manquements du prochain. Et, parce que telles advertances ne se gardent pas bien, et que néanmoins la nécessité de diminuer de la rigueur de l'intro­version en saisit plusieurs ; de là vient que les religions qui ont bien 174 commencé, peu à peu se diminuent de leur pureté et ferveur. Partant est nécessaire d'avoir pour le moins alors les actes de vertu en singulière recommanda­tion, afin que, si bien l'intérieur est aucunement fermé ne pouvant en telle sorte servir à Dieu par internes occupa­tions, au moins fidèle aux occasions extérieures de la vertu, on ne manque pas à son devoir, y ayant tant plus de directe attention. Et peut-être que pour telle raison Dieu permet que l'intérieur soit quelque temps fermé, afin que l'on vaque davantage à l'acquisition de la vertu, et partant qu'en cela soit lors la fidélité.

Car pour les choses intérieures, — excepté quelque disposition que pouvons y apporter par notre fidèle atten‑(176)tion à nous-mêmes, et le réveil ou excitation de l'affection par quelques exercices immédiatement avec Dieu, — tout le reste qu'avons en l'oraison vient de Dieu, et, si après avoir fait ce que pouvons ne vient rien davantage, il n'y a moyen d'y remédier, puisque cela dépend de la volonté de Dieu; et tant plus nous en troublons, tant pis, car ce n'est que désordre. Et le meilleur est de s'humilier sous la main de Dieu, et cependant s'exercer 175 aux actes de vertu et modération des passions, ne se diffondant pas par totale extroversion.

Autres y a qui, sous ombre de ne faire état de dévotion sensible, négligent pareillement la récollection et la dili­gente abstraction des occasions extrovertissantes, pensant qu'aussi bien faut-il négliger ces douceurs et puérilités, et qu'aussi c'est pour néant que de travailler à les acquérir ; entendant ainsi mal à propos les advertances que l'on fait sur ce sujet; ne comprenant pas que si bien la sensibilité est à négliger, que néanmoins il y a encore sous icelle les actes intérieurs adjoints que l'âme fait avec Dieu, en vertu de telle aide sensible, lesquels actes demeurent près de l'âme et prennent accroissance, engendrant des bonnes habitudes. On veut donc dire qu'il ne faut pas tellement s'attacher à telle sensibilité, que l'on se repose en icelle, mais que surtout on fasse estime d'une forte et courageuse volonté au service de Dieu. Que si au reste Dieu est servi de donner telle aide, et que l'on le puisse acquérir, on y doit employer tout ce que l'on peut, et même la rechercher par abstraction et la récollection des sens, - non pas pour y 176 adhérer en propriété, mais comme un don de Dieu bien nécessaire pour s'affectionner aux choses divines et oublier les terrestres. Autrement négliger la dévotion à cause de la sensibilité adjointe, ce serait comme jeter au vent le bon grain pour la paille qui lui est adhérente.

Il est vrai que telle dévotion sensible a grande sym­pathie avec l'amour propre; et arrive facilement qu'il s'en nourrit et repaît, s'entretenant en être, à la cachette, de cette friandise spirituelle. D'ailleurs aussi néanmoins, l'âme est par telle aide extrêmement facilitée et induite à pour­suivre ces voies de l'esprit, se dépêtrant tant plus coura­geusement de tout le terrestre, ce qui est de grande importance et chose dont on doit surtout rechercher. Et partant l'imperfection et puérilité de telle dévotion se pourra facilement compenser, si l'âme, en se servant d'icelle, prend de là occasion de tant plus s'humilier, disant vouloir quant à soi se servir de tout pour s'aider à se relever vers Dieu; que si bien ces autres âmes héroïques renoncent à cela, elle néanmoins ne se met encore du nombre de tels grands géants en la vie de l'esprit. Je dis ceci parce 177 que je sais combien ces divines aides sensibles sont de grand fruit à l'âme qui chemine par ces sentiers, afin d'apprendre la façon de la divine opération par-dessus et plus intime que notre humain effort, et comme elle doit un jour emporter le dessus, rangeant sous son bon ordre toute notre naturelle procédure. Et que nonobstant telle sensibi­lité, l'on ne laissera pas de savoir qu'il ne se faut arrêter en icelle, mais seulement s'en servir à meilleure fin; faisant (178) toujours infiniment plus grande estime de Dieu même, et de la vraie dévotion en son essence.

Il y en a davantage encore d'autres, lesquels — enten­dant que, pour parvenir à Dieu, il faut passer par la néga­tion, détachement, abstraction, mort et dépouillement de toute chose, non seulement de tous appétits terrestres et affections mondaines, mais encore de toute imagination, spéculation, discours et propre opération, encore que de chose autrement bonne et salutaire, — font de telle dénu­dation et abstraction leur exercice direct et objectif; ne faisant autre chose que nier et s'abstraire de tout ce qui se pourrait présenter de pensée ou imagination en leur âme ; ne comprenant 178 pas que toute telle mort et dénudation n'est que l'adjoint et le concomitant, la voie et le moyen de l'autre substantiel et principal, qui seul doit être l'exercice direct et de première intention, savoir l'exercice immédiat avec Dieu par élévation des trois puissances supérieures, selon les trois vertus théologales, de la simple foi, espérance et amour, à la façon ci-dessus expliquée au chapitre précédent; — d'oit l'on voit que non sans raison je disais ci-devant en l'avis 6 que ce n'était pas assez de faire le bien, si encore on ne discernait la manière et comment.

Car voici que ceux-ci entendant mal cette si salutaire doctrine de la dénudation et négation de toute chose, en faisant ainsi de cela leur exercice direct et principal, se mettent eux-mêmes en un incroyable labeur et fâcheux état, superflu néanmoins et en vain, puisque ce n'est que de mal-entente que tel labeur a sa source, faisant activement et de façon directe, ce qui ne se doit qu’insensiblement, indirectement, et en passant à autre chose meilleure, pratiquer. C’est pourquoi nous irons premièrement en ce chapitre suivant poursuivre à décrire l’élévation, 179 la déchiffrant au mieux qu’il sera possible, et puis en celui qui le suivra traiter de cette négation et abstraction, laquelle ensemble avec ladite élévation doit nécessairement entrevenir.

 

 


 

CHAPITRE VI. POURSUITE DE L'ÉTAT D'ÉLÉVATION PRÉCÉDENT, AVEC DÉCLARATION PLUS AMPLE DES DEGRÉS ET ÉCHELONS DE CETTE MONTÉE CÉLESTE

La longue demeure, pause et arrêt que l'on fait en ce degré d'élévation avant que l'on puisse arriver au sommet de la montagne, est chose plus fâcheuse, difficile et douteuse que pour [[100]] pouvoir si légèrement passer outre, sans encore préavertir de plusieurs choses ceux qui désirent salutairement s'exercer en la recherche de l'amour et esprit de Dieu. Car divers sont les détroits, traverses et difficultés qui se présentent, leur faisant souvent désirer la résolution de plusieurs doutes, afin de connaître s'ils sont en bon chemin, d'autant qu'en  180 temps de ténèbres, aridités et indévotions, leur vient quelquefois en pensée que, par tel chemin, ce n'est que perdre le temps, courir à l'incertain et se mettre en péril de s'en aller perdu par un chemin moins ordinaire que les autres. Désirant donc y apporter tout le secours possible et leur faciliter l'intelligence de ce qu'ils trouveront, j'ajou­terai encore ces avis suivants.

Premièrement est à noter qu'il faut prendre égard que la vue et simple regard intérieur, dont faisons mention en cette élévation, se doit subtilement entendre et convena­blement pratiquer, et non pas grossièrement, en faisant peut-être d'icelle une imagination et chose forgée. Car ce n'est que la redondance du bon désir vers Dieu, et une tendance actuelle de la partie amative vers le sommet de l'esprit, présupposant à savoir, la volonté en soi recueillie, désireuse et cherchante, et, pour ce, actuellement tenant son cœur et attention simple, ouverte pour trouver sa face et présence au sommet de l'esprit; pénétrant tous les obstacles et milieux qui l'en séparent.

Et pour ce, la première chose à quoi il faut prendre égard en ces commencements, c'est que 181 l'affection soit émue par l'entremise des aspirations ou autre industrie mentale au plus secret de son cœur ; et alors ce que, de telle récollection actuelle ou mouvement de sincère affection vers Dieu, suit de vue ou d'attention simple vers le haut de l'esprit, c'est le commencement de la négotiation imma­nente et de la vraie vie mystique;  en laquelle on profite autant que grande est la diligence qu'on apporte à faire toujours revivre la volonté par tels mouvements d'affection. In caritate radicati et fundati, dit l'Apôtre, ut possitis comprehendere cum omnibus sanctis quae sit latitudo, et lon­gitudo, et sublimilas et profundum, etc : (Eph. III, 17 et 18). Enracinés et fondés en charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la profondeur et la hauteur, etc.

Et S. Thomas : Vita contemplativa, licet essentialiter consistat in intellectu, principium tamen habet in affectu, (182) inquantum videlicet aliquis ex cantate ad Dei contemplatio­nem incitatur. Et articul. I eiusdem quaest. : Vita contemplativa quantum ad ipsam essentiam actionis, pertinet ad intellectum quantum autem ad id quod movet ad exercendam talem 182 operationem, pertinet ad voluntatem. [[101]].

Secondement est à noter que cette élévation affectueuse doit être le premier et principal exercice de l'âme quant à son intérieur ; n'ayant aucun autre qui dépeigne son esprit que celui-ci de désir et d'amour vers Dieu; laissant tout autre soin, pensée ou sollicitude en bas en la nature, et tâchant de remplir, le plus pacifiquement qu'elle peut, les puissances supérieures des actes des trois vertus théo­logales, comme est dit ci-dessus; tellement que l'espérance et confiance en Dieu d'obtenir de sa bonté la possession de son divin Esprit, la tienne continuellement suspendue et aliénée de tout le terrestre et autre affection humaine.

Lequel avis, quoi que simple en apparence, contient néanmoins en soi une infinité de secrets. Car comme c'est ici la matière et le sujet de toute la négotiation mystique, c'est aussi le fondement de l'intelligence de tous les autres préceptes et avis : car cestuy-ci étant le fondamental et substantiel exercice de l'âme, tout le reste qui entrevient n'est qu'accidentel, adjoint et rapportable à iceluy, ou comme voie et bon moyen, comme redondance ou effet et semblable; 183 tellement que l'on ne doit aucunement se multiplier en ses objets, ni attirer à pensée ou exercice direct, les autres choses dont on traite par tout ce chemin. Car Dieu doit être le seul et unique but de l'âme, termi­nant tous ses désirs et intentions; et doit-on faire servir toute autre chose, en tant qu'elle aide et se rapporte à ceci qui est premier et principal.

D'ici ne s'ensuit pas que toute autre chose, et toujours, soit d'empêchement, et que tout à fait il soit nécessaire de laisser en arrière toute souvenance des mystères de notre foi : car en temps de privation du concours divin, en temps de ténèbres intérieures, en temps de harassements impor­tuns, de mauvaises imaginations et semblables occurrences, il ne faut pas négliger de se servir de tout ce qui pourra aider à retenir la nature corrompue en bride. La mémoire de la mort, du jugement et de l'enfer seront même bien souvent très nécessaires d'être rafraîchis pour s'opposer au mal. Mais ce que l'on veut ici inculquer et qu'il importe de connaître, est que pour arriver à Dieu, il faut venir une fois enfin à prendre pour son premier et principal exercice une élévation 184 tranquille, sereine, joyeuse et affectueuse en Dieu, rapportant à icelle toute son étude de mortification, pratique de vertus et quoi que ce fût : toute multiplicité des autres choses se rapportant à cette unité de la recherche de l'esprit divin.

Tiercement, il importe aussi beaucoup à observer la façon comme on s'y doit comporter; savoir que n'ayant (184) ainsi que cette simple pensée et sollicitude vers Dieu, pour l'aimer de toute sa force et lui agréer de tout son possible, on s'élève aussi avec gaîté et joie ou contentement de cœur quant à la volonté, et grande sérénité et simplicité d'esprit quant à l'entendement, ne donnant aucune place à la pesanteur, tristesse ou mélancolie. Car tel contente­ment et sérénité intérieure nous élève aux puissances supérieures, là où au contraire la tristesse et pesanteur nous dépriment en la nature inférieure.

Quatrièmement. En la pratique et usage des aspirations, ou autres paroles du tout intérieures et mentales, est bon de discerner trois façons de se [[102]] comporter :        1. Lorsqu'avec facilité et correspondance intérieure, l'on se peut adresser immédiatement à Dieu, 185 parler et aspirer à lui en seconde personne. 2. Lorsque l'intérieur n'est pas ainsi disposé pour se pouvoir directement adresser à Dieu, ne le sentant aucunement présent, et alors on peut traiter de Dieu en tierce personne, comme ceci : Benedictus Dominus Deus Israël. Magnificat anima mea Dominum. Ils ne disaient pas : Bencdico te Domine. Magnifico te. etc. Mais en parlaient comme d'un tiers absent, le louant en telle sorte. 3. Lors qu'encore moins apte à s'élever à Dieu, l'on se sent fort éloigné de vraie stabilité en sa récollection, étant beaucoup de se pouvoir seulement tenir présent à soi-même, alors on peut avec le Psalmiste s'exciter et parler à son âme, l'arguant ou l'encourageant : quare tristis es anima mea? spera in Deo. Benedic anima mea Dominum. Lauda anima mea Dominum, etc.

Et avec telle distinction de procéder conformément à l'état et disposition en laquelle on se trouve, on est indiciblement soulagé du travail qu'il y aurait autrement, si toujours indifféremment on voulait se faire violence pour s'adresser à Dieu immédiatement et comme présent direc­tement. 186

Cinquièmement, est aussi bon d'entendre comme Dieu est dit au sommet de l'esprit, et tantôt au centre et fond de l'âme ; semblant quasi deux imaginations contraires, causant quelquefois confusion à l'âme qui ne sait comme cela va. Il est donc que ce chemin à Dieu a forme d'élé­vation, de montée et de haut, à raison de l'entendement, lequel conçoit Dieu un être infini par dessus soi; et ainsi quand il lui est question d'opérer, s'élève vers le sommet de sa sphère et capacité et par dessus encore, concevant ainsi Dieu être par dessus toute sa portée. Mais au centre et fond de l'âme Dieu est dit y habiter, à raison de la façon dont on le possède et embrasse au plus intime de la volonté.

Dont trois formes ou façons intérieures sont à remarquer, èsquelles on se trouve faisant ce chemin à Dieu. 1. La forme ou façon conforme à l'entendement, y procédant par élévation. 2. Celle qui est selon la volonté, y procédant par collection de tout soi-même en son centre ou fond de son intérieur. Et la 3. forme ou façon, qui est la privation de toutes les deux précédentes, lorsque pas une de ces deux puissances est en vigueur, ains 187 plutôt on est retombé en la portion inférieure, où la nature veut dominer, faisant (186) ressentir ses pernicieux effets; ou bien, encore que l'on ne ressente rien de semblable, néanmoins on ne peut, par quel effort ou industrie que ce soit, avoir aucune opération qui soit d'efficace, par le moyen des dites puissances supé­rieures; ains on est contraint d'endurer cette extro­version ou privation, demeurant en paix et patience sans se troubler, s'occupant cependant à tout ce qui peut aider pour se tenir présent à soi-même.

Cette vicissitude et privation est ordinaire en tous états, après que l'une ou l'autre de ces deux puissances a été en vigueur ou reçue de Dieu quelque influence, n'y restant par après que l'ombre, vestige ou espèce de ce qui se faisait auparavant; et est aussi ordinaire en telle privation, que l'on est comme n'entendant rien de ce que Dieu opère tandis que cela dure. Et alors néanmoins se fait toujours la préparation pour les relévations nouvelles qui suivent par après; Dieu disposant l'âme par telles privations pour être capable de telles nouvelles infusions de grâce ; et ceux qui ne sont pas bien versés en la remarque et connaissance 188 de ceci, donnent souvent grand empêche­ment à Dieu qu'il ne puisse avoir ce qu'il prétend par telles privations. Car ne sachant pas donner lieu à la grâce comme il faut, se troublent eux-mêmes sous mille prétextes de scrupules ou d'occasion qu'ils ont donnée à telle privation, ce qui n'est le plus souvent que grand désordre et empêchement de n'aller en avant.

Autres se troublent pour ne sentir en eux quelquefois que découragement, tristesse, pesanteur, indévotion et mille semblables désordres qui s'élèvent, avec tentation de penser que tout ce qu'ils ont ressenti de meilleur n'a été que pensée, fantaisie, imagination et rien de réel, et que, par ce chemin, son travail ne réussira point [[103]]. En tel rencontre est chose certaine qu'il se faut aider soi-même par grand courage et confiance en Dieu, gardant toujours fidèlement la paix et tranquillité d'esprit, afin que non seulement on soit prompt et facile à retourner à son élévation précédente, ces tempêtes et orages étant passés, mais aussi afin qu'on ne s'en aille perdu dans ces ténèbres d'inquiétude et troublement.

Sixièmement. Encore donc que, par 189 tout cet état, nous parlons toujours ainsi d'élévation d'esprit à Dieu, il ne se faut néanmoins tellement attacher par propriété à icelle, que souvent l'on ne vienne à suivre plusieurs autres internes dispositions, quand on s'y trouvera conduit, ou que l'on ne la pourra pratiquer. Car combien de fois arrivera­t-il que, pour se conformer à son intérieure disposition présente, au lieu de telle élévation, l'on se devra déprimer en un abîme profond d'anéantissement et terrassement de tout soi-même sous le divin Esprit?

Et puis comme chaque degré d'avancement que l'âme fait en son intérieur est toujours composé du bas ou inférieur, et du haut ou de l'esprit, (tout ainsi qu'étant au bas et inférieur, elle se relève vers le haut par vue et attention); ainsi étant au haut et comme en l'esprit selon tel degré, ne peut pas ainsi procéder par élévation, mais plutôt par collection centrale, selon le touchement d'amour que Dieu (188) opère là, quelquefois par doux et humble rabaissement d'esprit sous le sentiment de la divine infusion. Et ainsi sont toujours diverses façons de se trouver.

Que si toutes ces distinctions peuvent être remarquées en 190 l'intérieur, et que l'on se gouverne en sa coopération selon telle connaissance, on expérimentera combien telle remarque sera de grand fruit. Car il n'est point à dire combien de désordres, confusions et troublements viennent souvent à faute de n'entendre l'état auquel on est, ce qui se fait en soi, ou quelle sorte d'état et opération c'est cela; voyant tant de diverses façons, vicissitudes, et dispositions différentes.

Septièmement. Consécutivement à tout ce que dessus, doit l'âme savoir une vérité de laquelle son avancement dépend beaucoup, et c'est de croire et se persuader entiè­rement que non seulement elle s'avance par les actes d'entendement et volonté qu'elle pratique quelquefois avec tant de facilité ou amoureuse inclination, mais encore en la privation du divin concours, lorsqu'elle ne peut rien faire qui soit de vigueur ou efficace selon son estimation.

Car c'est par telle occasion que Dieu fait étrangement exercer à cette âme toute sorte de vertu en son intérieur, (d'où aussi sans doute en sortiront les effets à l'extérieur en semblables occasions) l'exerçant très bien à patience, humilité et soumission 191 totale sous la divine ordonnance, laissant quelquefois une telle âme bien longtemps crier, soupirer et désirer sans lui répondre, pour faire paraître sa constance et persévérance en son saint amour, ayant extrêmement pour agréable que tant elle soit remplie de peine et sollicitude en la recherche d'iceluy. En sorte qu'avant qu'une telle âme parvienne à ce qu'elle désire, il lui faudra produire maints actes de résignation au divin vouloir, pour attendre le temps par lui préordonné, maints actes d'humble soumission et terrassement de soi-même sous le divin bon plaisir, contre tout le mouve­ment de dépit et d'indignation, le coeur se grossissant quelquefois, pour se voir si longtemps travailler en vain ; maints actes de patience et magnanimité contre l'impa­tience et désespoir qui s'élève quelquefois, voyant ne rien venir de ce que tant on cherche et demande. Et ainsi des autres vertus, qui nécessairement devront être très bien pratiquées avant que l'on puisse arriver où l'on prétend.

Or c'est par tous ces fâcheux événements, que Dieu prépare l'âme pour ses divines grâces, lumières et fruitions, la faisant par ce 192 moyen ressentir son peu de pouvoir, et comme tout doit venir de Dieu, et non de son industrie propre. Et pour ce, lorsque quelque jouissance d'opération divine étant passée, elle se trouve en cette privation et pauvreté, elle doit soudain penser que c'est une préparation pour autres plus sublimes encore, et partant en faire autant d'état que de la précédente fruition ; et consé­quemment n'adhérant point à l'abondance de grâce plus qu'à la privation, elle commencera à apprendre le rigoureux état de privation décrit ci-après, donnant place à Dieu de bientôt l'opérer. Laquelle doctrine ne se donne pas (190) seulement pour doucement tromper l'âme et par manière d'acquit, mais c'est assurément que telles fâcheuses opérations sont de grand fruit, et produisant très bons effets. Oue si l'âme en telles occasions se trouble et s'inquiète, pensant tout être perdu, ce n'est que désordre et confusion.

Huitièmement. Ne faut pas ignorer qu'il faut extrême­ment désirer en son cœur l'inhabitation du Saint-Esprit, afin que nous possédant, ce soit lui qui doucement nous meuve, excite et nous incline à ainsi vouloir, chercher 193 et désirer Dieu au sommet de notre esprit. Car ce ne sont pas nos propres et naturels désirs qui méritent d'être exaucés de Dieu, mais ceux-là seulement sont dignes de comparaître en sa présence qui procèdent de ce divin Esprit. C'est pourquoi nous ne devons pas nous étonner, si nous ne sommes si soudainement, selon nos premiers désirs, exaucés de Dieu. Car bien que selon tels désirs nous pensons fort sincèrement et ardemment aspirer après le bien prétendu, en vérité néanmoins et selon le fond de notre état, ce n'est la plupart qu'impétuosité et boutàde naturelle, laquelle ainsi du commencement nous pousse à rechercher ces choses divines, plutôt que vrai et sincère désir que le Saint-Esprit opère en nous et par nous.

Et la différence qu'il y a entre ces désirs quand ils viennent de l'impétuosité naturelle, ou vraiment du Saint- Esprit, est que, les naturels sont violents, inquiets, impatients et souvent pleins de turbation; mais les vrais et légitimes que le Saint-Esprit enseigne, sont doux, tranquilles et merveilleusement soumis et résignés à la divine volonté. Occasion pourquoi la première chose que Dieu opère secrètement en nous, tandis que travaillons 194 à désirer sa face et sa présence, son amour et sa divine opération, est que durant cette dilation qu'il fait à nous exaucer, il réforme premièrement et purifie nos désirs, en sorte que, améliorant la source et la racine de nos intentions, nous voulions et désirions non plus selon notre propre et naturel instinct; mais subordonnément à la divine volonté en toute résignation, quand, où et comment il lui plaira. De là vient que nous expérimentons tant de renversements de nos concepts et bon-sembler, tant de variations et vicissitudes en notre état intérieur, tant de petits secrets travaux et fâcheux passages en la poursuite de ce chemin, parce (à savoir) que Dieu nous veut appren­dre qu'en tous nos désirs, pour grands et bien zélés qu'ils puissent être, devons être subordonnés à son divin vouloir, et non pas penser de les vouloir emporter par force.

Derechef si Dieu ne se laisse sitôt mouvoir de nos désirs et soupirs, ce n'est merveille, vu que de même avons tant de fois fait la sourde oreille à ses saintes et divines inspirations, lorsque nous alléchant à l'écouter, il nous invitait si heureusement à le croire 195 et le suivre, par la voie de justice et de sa sainte volonté; maintenant aussi réciproquement; et, afin que par expérience, apprenions combien amer et déplorable il est d'avoir ainsi délaissé la fontaine de grâce, il nous laisse et fait si longtemps heurter, prier, crier, soupirer et attendre à la porte de sa (192) miséricorde divine, avant nous donner entrée au trésor de ses divines faveurs.

De plus encore, si pas sitôt nous n'arrivons à ce que désirons, ce n'est semblablement merveille : car bien que nous opérions quelques actes de désir et d'offrande à Dieu de tout nous-mêmes pour l'aimer, encore que lui faisions présent de notre cœur, selon que tant de fois il le nous demande, si est-ce néanmoins que nous ne lui pouvons pas encore livrer, puisque nous ne sommes pas encore vraiment nôtres, ni nous possédons pas encore nous-mêmes. Il faut donc premièrement avant nous donner jouissance de son divin Esprit, qu'il opère en nous la préalable collection de toutes nos forces intérieures, et ramasse tout ce qui est ainsi dispersé, afin que, nous possédant premièrement nous- mêmes, puissions alors nous outrepasser et parvenir à lui. 196

Non pas que je veuille par ceci distraire la simple vue de l'âme vers Dieu, ni la multiplier en ses objets. Car de notre part nous ne devons avoir autre soin que de penser à Dieu, à lui complaire et le trouver en notre esprit, quant à notre attention directe. Mais je le dis afin que soyons capables que, si [aussitôt] nous n'obtenons l'accomplisse­ment de nos désirs (car véritablement telles choses se passent en notre fond, tandis que ne pensons que parvenir à Dieu, et partant poursuivons toujours virilement notre chemin,) que notre cœur se conforte et soutienne le Sei­gneur. Car enfin il viendra et aura pitié de nous.

Au reste, c'est le divin amour auquel nous aspirons, lequel est la cause de tous ces travaux qu'en cet endroit nous rencontrons. N'est-il pas bien donc cruel que de nous ainsi mal traiter et conduire par des sentiers si fâcheux et pénibles? Oui l'accusera néanmoins d'injustice, et qui pourra dire : mon cœur est net, et je ne l'ai pas mérité? C'est à l'époux céleste qu'il nous veut conduire et, avant nous présenter devant sa face, il sait l'ornement qui est nécessaire pour comparaître en sa présence. Il opère donc ainsi en nous divers 197 états et dispositions, apporte plusieurs vicissitudes et privations : mais, à la fin de tout, c'est qu'il veut notre bien. Croyons-le seulement, et suivons ses voies, louons Dieu de tout, et ainsi demeurant près de nous, par la paix que garderons, trouverons aussi finale­ment en nous la pacifique récollection en notre centre plus intime. Auquel accoisement, bien que l'on ne soit encore jouissant à plein de son désir, on se trouvera néanmoins dans l'ordre de ce divin amour et content, ainsi que le témoignage intérieur de paix et résignation en donnera assurance. Quand on ressent cela, encore que quelquefois l'on ne sache actuellement aspirer, réclamons- le pour le moins en notre cœur, et il nous entendra assez ; car lors tout l'état intérieur est devenu voix, et crie devant lui après son divin amour.

Neuvièmement. Si donc l'âme qui déjà quelque temps s'est exercée en tout ceci, veut vraiment savoir ce qu'elle devra faire pour sortir de cet état, et arriver bientôt à trouver ce qu'elle cherche; qu'elle se persuade premiè­rement et tienne pour assuré, que la chose arrivera tout autrement qu'elle ne pourrait jamais 198 penser, concevoir, ni (194) imaginer; - car ne l'ayant jamais expérimenté, ne pourrait aussi en forger de vrai concept ou imagination. Et partant donc renonçant à tout son propre sembler, que, pleinement, entièrement et irrévocablement s'abandonne toute entière sans aucune réserve entre les mains de Dieu, sans plus se lier ni attacher à rien, sans plus concevoir, attendre ou penser rien de déterminé, de particulier, ou en propre opinion, en son esprit; mais qu'en ce général abandon, elle s'immerge toute en la divine ordonnance, se contentant de tout ce qu'elle trouve en son état présent, sans arrière-pensée, sans recherche de pourquoi ni comment, contente de tout et louant Dieu en tout; chemi­nant ainsi en toute paix et liberté, sans aucun bruit de soin ou multiplicité de pensées, afin de pouvoir, en tel solitaire contentement d'esprit, être aux écoutes et en expectation de ce qui se passera en soi-même. Car se con­tentant ainsi de tout, s'étonnera de se trouver en un abîme de joie et de mouvement d'affection en son centre, cependant que, peut-être, elle ne s'imaginait et n'attendait autrement que de trouver son désir en une autre manière. 199

Finalement, comme entre les choses qui pourraient empêcher, retarder et même troubler cette élévation, est la dévotion que peut-être on porterait vers quelque saint ou sainte, ou bien encore le désir et nécessité que l'on aurait de prier pour les âmes du purgatoire, ou certes pour le prochain, et autre nécessité temporelle que l'on aurait à représenter à Dieu; il faut prendre garde de réformer ces grossières façons ordinaires que l'on a tenues, de penser de telles matières selon l'imagination, et apprendre cette façon qui est conforme à cette élévation spirituelle et mystique. L'accoutumance qu'avons acquise d'opérer selon nos sens et propres concepts humains tirés des phantômes, espèces et compositions des choses vues ou ouïes en ce monde, nous a tellement dépeint l'âme et préoccupé notre sens commun, que nous ne nous en pouvons pas si facilement dépêtrer, ains voulons toute chose, quoique sublime et divine, attirer à nos façons grossières; en quoi nous nous trompons, dit saint Denys l'Aréopagite. Cum ea quae supra nos sunt more nostro accipintus, sensuumque familiaritate et consuetudine impli­cantur, atque 200 divina cum nostris conferimus : tum decipimur, quod divinum abstrusumque verbum ex eo quod apparet persequamur, [104]etc. Et paulo post : Haec igitur divina non ingenio nostro intelligere debentus, sed ita ut nos toti extra nos simus etc. [[105]] Lors donc que voulons penser, honorer ou invoquer quelque saint, laissant notre façon grossière par imagination, nous devons penser que ces mêmes saints et bienheureux esprits sont en Dieu abîmés et cachés au secret de sa face, et que (196) partant il n'est besoin de nous détourner de notre tendance en lui, pour nous les imaginer d'une autre façon grossière et comme hors de Dieu; mais persévérant en notre élévation, croyons-les fermement être en Dieu, d'où ils peuvent entendre nos désirs; nous contentant de telle croyance et simple appréhension.

Semblablement ces âmes du purgatoire qui, sorties de ce monde en charité, sont au chemin pour aller à Dieu, mais néanmoins encore retardées, à cause de leur impureté, de pouvoir s'envoler en lui, nous ne devons pas les imaginer grossièrement, comme si seulement nous les voyions imaginairement dans ce feu impitoyable, soupi­rantes après nos suffrages 201 et aides ; mais plutôt croire assurément que leur esprit, plus ardemment beaucoup que nous désirant la divine jouissance, c'est par une extrême violence et tourment, que l'inclination qu'il a selon son degré d'amour, est retardée de ne pouvoir s'envoler en Dieu. Car ces âmes n'ayant plus de corps ni de sens externes ou internes pour à la faveur d'iceux prendre aucun soulas, ou se pouvoir divertir de l'angoisse où elles sont, et néanmoins d'ailleurs ne pouvant aussi encore aborder à Dieu, - telle détention et retardement hors de leur vrai centre leur fait désirer indiciblement la rupture des liens dont ils sont empêchés, pour au plus tôt parvenir à la jouissance de leur fin et repos éternel.

Nous élevant donc en Dieu et aspirant à la jouissance de sa bonté, pensons que celles pour lesquelles désirons prier, sont de même en tel état, qu'ineffablement davantage et plus que nous, désirent ce que désirons; mais sans pouvoir plus s'aider elles-mêmes. Et de tant plus que nous aurons en nous expérimenté l'état et les opérations simples des puissances supérieures, abstraites et dénuées du mélange de l'inférieure partie; de tant mieux pourrons-nous 202 un peu comprendre ce que c'est de l'état de ces âmes, séparées du corps et de l'inférieur, que nous, encore en cette vie terrestre, traînons avec nous. Elevons-les donc avec nous et les présentons devant Dieu, et nous encore par ensemble, comme aussi le prochain ou parent, ami ou nécessité quelle qu'elle soit; présentons-les seule­ment devant Dieu et il nous entendra assez, sans beaucoup nous mettre en peine de devoir faire autrement.

Semblable sens et intelligence a aussi l'avis tant de fois mentionné ci-devant, de quitter les imaginations grossières sur les mystères de notre foi; car comme est dit au cha­pitre vi de la ière partie (2e avis) page 88 : ce n'est pas que l'on veuille mettre en oubli ce grand tén.z.'.fice de notre rédemption, ou en faire moins d'état, etc. ; mais c'est que, pour s'accoutumer à cette spirituelle et mystique tendance ou élévation et oublier la précédente façon grossière, il est nécessaire, du commencement, de surseoir et suspendre telle façon jusqu'à ce que l'âme bien fondée en la vie de l'esprit, et accoutumée à la façon de vivre en Dieu que tel supérieur état lui apporte, elle puisse alors faire toute semblable chose en Dieu, et user de ses puissances 203 inférieures en toute liberté, selon le vrai ordre et subordination qu'elles ont aux supérieures.


 

CHAPITRE VII. DE LA NÉGATION, ABSTRACTION, MORT ET DÉPOUILLEMENT DE TOUTE CHOSE, QUE NÉCESSAIREMENT ON DOIT ADJOINDRE A CE DEGRÉ D'ÉLÉVATION.

COmme parlant de cette élévation mystique, nous avons toujours adjoint qu'elle se devait faire en dénudation, abstraction et négation de toute autre chose : après que nous avons ainsi constitué le premier, principal et le subtantiel de cette oeuvre, qui est la dite élévation et tendance vers Dieu des puissances supérieures, par l'exercice des trois vertus théologales de foi, espérance et charité, en la façon et selon tous les avis précédents; resterait maintenant de déduire aussi telle négation, et montrer ce qu'elle comprend en sa substance, discourant par les sens externes et internes, comme aussi par l'intellect et puissance 204 discursive.

Mais comme je crains que multipliant ainsi les discours et préceptes, et amenant à l'âme tant d'objets à y penser, elle pourrait aussi se multiplier par trop en l'intérieur, pensant qu'elle devrait attirer toutes ces choses à pensée et exercice, - il vaut mieux que lui disions ici en gros et en général que, pour donner place à la façon de procéder mystique déclarée en tout ce degré d'élévation spirituelle, elle doit mourir et comme n'être plus, nier et se rendre comme insensible à tous les objets de dehors, appétits et affections de la terre, aux images, impressions et souve­nances qu'ils nous ont laissées après eux : en retirant la vue et tous les autres sens de la diffusion qu'ils pourraient avoir d'eux-mêmes, par cette voie des créatures extérieures; pratiquant ici à toute occasion le rebut et rejet, l'abné­gation et dépouillement de tout ce qui se présente, afin de ne s'arrêter en chose aucune, mais passer par dessus tout, les niant et laissant derrière, pour penser que Dieu que l'on recherche en son âme, n'est rien de tout cela; chemi­nant ainsi par un saint oubli, aveuglement et insensibilité par dessus toute chose, — cependant que par l'exercice premier et 205 principal d'élévation, on recherche la face et présence de Dieu en l'esprit, conformément à ce qui est encore dit ci-dessus, en l'avis second du chapitre VI.

Car bien que l'on doive nier tous les sens et l'intellect, toute chose sensible et intellectuelle, c'est néanmoins tellement en outrepassant tout que l'on ne s'y réfléchit et ne s'attire-t-on quasi pas cette même négation à pensée[106]. Car ce n'est pas par exercice direct et objectif que l'on s'occupe à telle négation, ni aussi par actes de contrainte et de force que l'on s'abstrait de toute chose créée; mais par une sainte liberté, et volontaire détachement de tout ce qui n'est pas Dieu ainsi mystiquement recherché en son âme. Non pas aussi en méprisant les créatures et oeuvres de Dieu ; mais afin qu'elles ne servent pas d'empêchement (200) au seul amour du Créateur. Et non que les oeuvres de Dieu ne soient bonnes et bien pour nous conduire à son amour; mais que s'estimant soi-même indigne d'icelles, on les laisse ce qu'en elles-mêmes elles sont, pour ne se perdre en leur multiplicité. Car nous étant mauvais et notre nature corrompue, nous nous servons plutôt d'icelles comme armes pour en 206 offenser le Créateur, que non pas comme d'échelons pour parvenir à son amour.

Voilà donc ce que contient cette voie négative, que là où aucuns se servent de la considération des créatures pour s'élever à Dieu, celle-ci ne se voulant fier à sa propre corruption, et afin qu'elles ne lui servent de pièges et d'ar­rêts, pour s'en éloigner, les nie, ne les regarde et n'en veut recevoir aucune impression; ains libre et dépêtrée d'icelles, forme son élévation et son retour interne vers Dieu, qui est par dessus tout ineffable et incompréhensible. Tellement que celui qui se veut fidèlement comporter en cette voie, doit autant que le portera son état et vocation, se rendre aveugle, sourd et muet, cheminant par sus tout et ne s'arrêtant en rien comme pèlerin et passager, auquel tout ce que par chemin se présente, ne compète [[107]] de rien.

Car comme est encore dit ci-devant (au chapitre I de la IIième partie), celui en cet endroit est le plus heureux, qui ne s'empêche d'autre chose que de demeurer en paix en soi-même. Et bien que vivant en ce monde et conversant entre les hommes, on ne peut que l'on ne ressente les affections humaines, et que 207 l'on ne se macule souvent, en tirant quelque contagion d'icelles, - l'âme dévote néanmoins peut tellement de grand courage s'en dépêtrer, qu'elle n'en tienne compte et ne s'y arrête aucunement. Ce qui se fait merveilleusement en grande efficace, lorsque le cœur ou bien l'esprit touché du divin trait, se sent tiré par­dessus, et plus intimement que tous ses sens, en la paix et quiétude de la vraie récollection mystique. Car lors cette mort et abstraction des sens suit de la nature et propriété de tel divin trait si connaturellement, que c'est son propre effet que de doucement aliéner, abstraire et faire perdre l'inclination que l'âme a naturellement de se diffondre par les sens, à cause de l'attraction qu'elle sent en son esprit, pour suivre ce divin trait qui lui est infus.

La raison et la nécessité de cette négation et dépouille­ment de tout, est d'autant que, si longtemps que vivons en la nature inférieure et corrompue, et que ne sommes pas régénérés en la vie de l'esprit, nous usons et jouissons des créatures hors de Dieu, c'est-à-dire, hors du bon ordre qui devrait être en nous vers Dieu. Car bien que par relation actuelle nous redressons quelques-uns de nos 208 actes, il ne se faut pas néanmoins contenter de ces bons actes seulement, mais venir à la racine et la réformer entièrement ; réduisant, à savoir, en bon ordre les puissances intérieures qui en doivent user, afin que subordonnées au divin Esprit, elles se servent de toute chose à leur vraie fin et selon leur légitime rapport. Or pour parvenir à cette réforme, et avant que soyons bien fondés en la vie de l'esprit pour pouvoir ainsi user des choses en leur bon ordre et sans notre détriment, il est du tout nécessaire de (202) s'en premièrement dénuer et détacher, par vraie abstrac­tion, mort ou outrepassement, non pas en faisant de cela son exercice et occupation directe, comme premier et principal; mais (comme nous enseignons par tout ce degré), en secondaire intention, par forme de voie, de passage par-dessus et de moyen, pendant que l'on cherche autre chose meilleure, qui est le vrai amour et esprit de Dieu.

Tellement que bien que l'on ne laisse de quelquefois se réfléchir sur la dite abstraction, et la pratiquer par actes directs et tout exprès (car la tendance en Dieu n'est pas toujours en même degré de zèle et d'ardeur); si est-ce toutefois qu'il ne 209 faut pas ainsi argumenter : « Puisque, pour arriver à Dieu, il se faut premièrement abstraire de toute chose et se retirer en soi-même, et alors s'élever en Dieu je veux donc premièrement pratiquer l'abstraction et m'exercer à me tenir tout en moi-même recueilli et puis je pourrai alors m'efforcer de pratiquer l'élévation à Dieu ». Mais il faut dire : « Je veux tellement en toute humilité élever mon esprit à Dieu, et si bien m'affectionner à lui, tellement me remplir du désir de son amour que, de la redondance et efficace de telle bonne affection, je négligerai tout ce qui est du monde et de l'extérieur, je nie divertirai de toute vanité, de toute affection étrangère et de tout humain respect. » On ne doit pas aussi regarder en son esprit telle mort et négation, comme chose pénible et amère, mais faut doucement tromper la nature, n'estimant tout cela rien en faveur du divin amour, auquel volon­tairement et de cœur content, on convertit tous ses désirs.

Or, en la poursuite de tel chemin, aucuns sont fort secondés de la grâce, voire même prévenus souvent de divins touchements en l'esprit et en la partie amative; lesquels touchements, 210 comme j'ai dit, sont fort efficaces pour enseigner cette façon négative, conduisant facilement l'âme à l'abstraction de toute chose, pour adhérer à Dieu seulement, en cet oubli mystique. Et à ceux-ci l'élévation et l'exercice d'amour est léger et agréable; et s'ils savent suivre la divine opération, pourront bientôt parvenir.

Autres ne sont pas ainsi privilégiés, mais laissés à leur propre effort et industrie humaine; lesquels néanmoins y pourront encore aussi parvenir, bien qu'avec plus de labeur, et non pas si tôt. Car, parlant comme il est en vérité, ni la sensible aide divine, ni les touchements d'amour et d'affection perceptibles, sont tellement néces­saires, que du tout sans iceux on ne pourrait arriver au vrai esprit de Dieu. Car il y en a qui, bien que privés de toute sensibilité et sans aucune prévention de grâce notable perceptible; après [s'être] tant et si longuement exercés ès méditations et en l'acquisition de toute sorte de vertu et vraie mortification, sachant que ce n'est pas en notre naturelle humaine opération que git la perfection, ni en aucun propre effort nôtre. Mais en la 211 vie et sainte opération de l'Esprit de Dieu en nous, se tiennent eux-mêmes en privation de l'humaine, grossière façon imaginaire et discursive, et, par la force, courage et magnanimité qu'ils ont à poursuivre cette façon, (en l'atten­tion immédiate après le divin Esprit et sa sainte opération (204) infuse qu'il daigne découvrir en eux), sans se troubler, ni ébranler de rien, suppléent par telle généreuse résolution, à tout ce qu'autrement serait requis et nécessaire de sensi­bilité. À ceux-ci néanmoins sont mille circonspections, vigi­lances et avertissements nécessaires, pour ne point errer.

Car premièrement si, embrassant telle sorte de procéder, ne sont pas fidèles en la mortification, abstraction et détachement de tout amour propre, désir d'excellence, de sensualité et semblable recherchement de soi-même, de soulas et contentement ès créatures, ils seront pour tomber en grands inconvénients, comme est encore dit en l'Avis 7. Pag. 80 [[108]].

Secondement, pourront errer si, pour n'avoir aucune sensibilité, ils n'ont pas aussi la vraie, réelle et actuelle tendance vers Dieu pour leur exercice principal et direct, ains se contentent de pratiquer activement et en 212 façon d'objet la négation et abstraction déclarée en ce chapitre, sans bien remarquer que (comme il est ici tant inculqué) cela se pratique comme en passant sans l'attirer à pensée, ains par redondance de la fidèle application de son esprit au désir de divine jouissance.

Tiercement, si, avec leur entendement naturel, ils réduisent à spéculation et propre conception toutes ces choses que l'on traite de la perfection, s'estimant grande­ment avancés parce qu'ils peuvent subtilement spéculer et discourir sur tous ces sublimes états et degrés (le la vie interne, comme est encore dit ci-devant au chapitre V.

Et puis pour quatrièmement [[109]] l'on ne peut nier que ce ne soit un chemin fort laborieux et pénible, parce que, la prévention divine défaillant, l'âme demeure en grande solitude avec soi-même seulement, sans vrai soutien ou exercice, ains plutôt en combat continuel des pensées impertinentes. C'est pourquoi comme tous ne sont pas appelés de Dieu à la grâce de contemplation, ni tous tirés par un même chemin, c'est la discrétion du prudent directeur, qui doit discerner, quels sont capables ou non, de ces divins sentiers. 213

Cette négation donc et abstraction fait que l'âme peu à peu maîtrise les sens et retire totalement son attention à l'intérieur; d'où vient par après qu'en voyant elle ne voit, et qu'en écoutant elle devient sourde, parce que s'accoutumant ainsi de s'abstraire de l'attention par les sens, et au lieu d'icelle trouvant en son intérieur autre chose à quoi prendre égard, c'est ce qui a force de la faire négliger l'effusion de soi-même au dehors.

Et bien que cette négation se doit pratiquer, réellement et de fait, tant qu'il est possible, et non seulement par désir ou affection, chacun devant chercher le repos et tranquillité de corps et d'esprit, en tant que son état et vocation porte : si toutefois il arrive que sans sa faute et hors de tout autre remède, il soit besoin d'être au milieu des occupations ou empêchements externes, soit un, soit plusieurs ; il ne faut pas pourtant perdre courage, ou s'estimer du tout incapable de cette sapience céleste. Ainsi supposé que ces occupations sont ainsi invincibles et que (206) l'on ne peut autrement, il faut que l'on les regarde non pas comme empêchements, d'un esprit chagrin et involontaire; mais 214 que l'on les comprenne, embrasse et identifie avec soi-même et avec la nature inférieure, afin qu'en son élévation on les laisse en bas avec la dite nature; et l'esprit s'accommode à toute sorte d'événements, apprenant à passer par-dessus tout et trouver repos en inquiétude, paix en troublement et enfin Dieu en toute chose.

Que si selon tous ces avis, tant de ce chapitre que des précédents, on poursuit toujours diligemment son chemin, s'aliénant de la terre et du bas ou inférieur de la nature, par une insensibilité et néglection [[110]] des mouvements et inclinations d'icelle ; - ce sera lors que sans doute se découvriront peu à peu les opérations supérieures et de l'esprit, et que Dieu commencera à faire expérimenter des aides de grâces supernaturelles, si palpables et évidentes, que l'on ne doutera pas être dons particuliers d'en haut, qui feront revivre les puissances supérieures.

Et celles qu'en cet état l'âme reçoit comme préambules des autres qui suivront, sont lumières et connaissances procédant d'illuminations divinement infuses en l'enten­dement; lesquelles, venant à illustrer les espèces ou phan­tômes internes, 215 suggèrent à l'âme beaucoup d'intelligences et ratiocinations, la réveillant fort en telles opérations, même l'élevant quelquefois admirablement à des connais­sances très sublimes. Car bien que cette âme ne recherche nullement telles choses, (vu que même elle a fui toute action d'entendement, quand était de sa part, pour tant plus à plein donner place à la volonté), Dieu néanmoins la fait ici passer par semblables illustrations, la remplissant toute d'intelligences et de discours.

C'est pourquoi aussi elle a grand besoin en ce rencontre, d'humilité et d'abnégation de soi-même, afin que, par ces connaissances, elle ne s'évanouisse en vanité d'estimation propre et de complaisance en telles grâces et dons de Dieu. Car en ce présent état intellectuel, elle n'est pas encore hors des pièges du diable; ains ce sera ici où il s'efforcera extrêmement de se glisser s'il peut (voyant qu'il n'a rien pu gagner par les objets des sens) en donnant entre ces lumières divines, des siennes fausses et trom­peuses. Car l'âme n'ayant pas encore expérimenté le vrai esprit de Dieu, elle ne peut pas encore aussi si bien discerner le vrai d'avec le faux ; ains même ces illumina­tions 216 et intelligences sublimes lui semblent si belles et si divines, qu'elle pense que ce soit en telle sorte que l'on jouit de Dieu, et qu'en icelles gît grande perfection et avancement ; - de sorte que si son fond n'est orné d'humilité et bien fondé en droite et sincère intention, facilement elle sera emportée à quelque estime de soi, à vouloir être connue et louée, à s'attribuer ces grâces, en présumant de son industrie et fidélité, à mépriser les autres, à désirer encore visions, révélations, ravissements, extases ou semblables.

Le remède donc pour éviter tous ces inconvénients, est premièrement de se solider fermement en profonde humilité et mortification, se réputant indigne de ces (208) faveurs, s'anéantissant extrêmement en l'intérieur, en un abîme profond d'humiliation et terrassement de soi-même. Secondement, renouveler et venir aux effets de ce que mille fois auparavant elle avait protesté devant Dieu, qu'elIe ne voulait par tous ces chemins chercher que la pure et simple gloire d'iceluy, et non pas afin d'être ou paraître quelque chose devant les hommes. Tiercement est de doucement captiver, humilier, tenir à bride et rabaisser la 217 pointe de cet entendement, le ramassant ou plutôt rabaissant avec toutes ces lumières et connaissances en un abîme profond, non pas toujours en les niant ou rejetant, mais en les réduisant sous l'empire de l'amour ou volonté. Et l'âme pourra voir avec le temps que l'amour ne désistera s'il ne tient cette capacité de l'enten­dement à ainsi opérer, tout dessous soi recueilli et ramassé, comme il en a fait des puissances inférieures.

Ces grâces néanmoins de divines lumières et illustrations, remplissant l'âme de très agréables connaissances internes, sont très utiles et de très grand fruit, rendant la personne apte à toute science ou étude, encore qu'autre­ment de soi elle fût inhabile et inepte. Diffèrent toutefois de beaucoup à la vraie lumière et connaissance simple de Dieu même qui suivra par après; car, comme est dit, ce ne sont qu'illustrations et réveillements des espèces internes, pour facilement ratiociner et entendre tout ce à quoi on s'applique, et pour clairement connaître et pénétrer ce qu'auparavant l'on n'eût pu comprendre, comme passages de l'Ecriture, intelligences et réflexions sur ces voies internes, 218 connaissance de plusieurs voies conduisant ou à Dieu ou à erreur, et ainsi semblables, - que l'on peut bien recevoir, sentir et en user selon Dieu, mais non pas s'y arrêter ou s'en agrandir par estimation de soi-même; ains laissant le tout doucement passer, n'en faire pas trop grand état, ni ne les admirer par trop, comme ne voulant en rien s'arrêter sinon en la possession totale et jouissance du vrai amour et Esprit divin, - ce qui n'est pas un mépris de cette opération divine, ni une présomption désordonnée à s'ingérer aux choses encore plus sublimes, mais c'est une purification de toute adhésion aux grâces divines et milieux entre Dieu et son âme. Et n'est pas aussi la rejeter, mais, la laissant avoir son cours et ses effets, n'y adhérer néanmoins désordonnément.

Ainsi donc ne s'arrêtant et n'adhérant qu'à Dieu même purement, expérimentera comme cette humble démission et rabaissement de l'entendement, lui servira non seulement pour rendre l'état intérieur très clair et dépêtré de toutes espèces, formes, discours ou ratiocinations que ces divines illustrations causent au dedans ; mais encore la disposera pour la suivante 219 plus simple et uniforme opération de la divine présence en la simple intelligence, que nous décrirons en l'état suivant : laquelle en grande paix, quiétude et silence met l'âme au ressentiment actuel de cette souveraine Majesté. Car imprimant en l'esprit sa présence, sa connais­sance et amour, y fait sa demeure comme dans son petit palais, trône et cabinet de délices. Et l'homme y parvient, coopère et s'y dispose, comme tant de fois est dit, non (210) pas en forgeant des hautes conceptions de ses divines perfections, de son éternité, de son infinité ou semblables; beaucoup moins encore s'imaginant Dieu comme au ciel empyrée par-dessus tous les cieux que nous voyons des yeux corporels, là entre les bienheureux esprits en un trône de majesté infinie; non, rien de tout cela, - mais en simplement l'appréhendant par la seule foi comme son souverain bien, comme idée d'un être infini au-dessus de son esprit, surpassant toute sa capacité; élevant à lui son cœur comme au seul objet de son désir et tout le sujet de son amour; se tenant ainsi en dessous de lui, prosterné en grande humilité aux pieds de sa divine grandeur, avec plus de souci de lui requérir miséricorde 220 et demander l'infusion de sa grâce que, par son propre effort, éplucher les secrets mystères de cette sienne grandeur pour les comprendre. Se tenant avec la Chananée comme petit chien devant son maître, pour recueillir les petites miettes qui tomberont de sa riche table; et ce, avec tant de désir et d'attention, que l'on n'ait ni cœur ni pensée pour s'occuper à autre chose qu'à ceci que tant on recherche.

Et se comportant ainsi, Notre-Seigneur trouvant cette âme non seulement ainsi vide, libre et dépêtrée de toute autre chose pour son seul respect, mais encore se remplissant toute soi-même, en tant qu'elle peut, des actes de son divin amour, - en sorte qu'elle ne désire et n'attende autre que lui seul, auquel elle a mis tout son cœur, tout son trésor et toute son attente : - ne peut manquer, selon sa dignation infinie, à lui infondre toute sorte de grâces et de divin concours, pour aller en avant en son divin amour changeant toute peine en contentement, tout travail en repos et toute attente en jouissance; rendant le tout si facile, qu'il lui est plus agréable de persévérer plusieurs heures en cet exercice d'oraison, qu'à nul plaisir ou 221 délectation qui se puisse trouver au monde. Aussi est-ce chose quasi incroyable, de tant de secrètes et si intime opérations que l'âme expérimentera, de tant de chemins, ou intelligences des choses que Dieu lui donnera, des inusitées affections qu'il lui communiquera et des désirs ardents dont sa volonté s'enflammera. Non pas qu'elle doive aucunement rechercher ces faveurs si sublimes, - car entièrement elle ne doit s'appliquer qu'à aimer de tout son possible, avec tant de sincérité que toute autre chose qui n'est pas cet amour, lui échappe quant est de sa part, mais ce sera Dieu lequel par ses infusions comblera cette âme de sa divine communication. 222


 

CHAPITRE VIII. DE LA VRAIE ET LÉGITIME TRANQUILLITÉ, QUIÉTUDE, PAIX OU REPOS QUE L'ON TROUVE EN CE CHEMIN PAR APPROCHE- MENT DE L'ESPRIT, EN EXCÈS ET SURPAS­SEMENT DE L'OPÉRATION PROPRE ET HUMAINE.

COmme il y a une distance merveilleuse du bas de la nature jusqu'à l'esprit supérieur, où l'âme doit arriver avant qu'elle puisse recevoir aucune vraie opération infuse de Dieu et goûter de la vraie paix, repos et tranquillité intérieure; l'on ne se doit étonner si je m'arrête tant en cet état d'élévation, et si avant parvenir au sommet, je demeure si longtemps par les degrés de cette céleste montée. Car comme j'ai dit dès le commencement, c'est ici la maîtresse-pièce de cette affaire que de se pouvoir transporter des imaginations grossières à la vraie spirituelle présence de Dieu au sommet de l'esprit; et est ici l'endroit où l'âme dépend 223 merveilleuse­ment de la bonne instruction, régime et gouvernement, pour être convenablement acheminée en ces secrets sentiers.

Car comme c'est jusques-ici que principalement s'étend notre coopération et fidélité, aussi pouvons-nous facilement par abus, malentente et mauvais régime, empêcher le tout. Là où que ceci étant achevé et que, parvenu à l'expérience, Dieu a donné à l'âme la manifestation (le sa présence et la jouissance de sa sainte opération; c'est lors, que la grâce et le rayon divin étant le premier et principal prédominant en l'intérieur, on ne fait que le suivre et se subordonner à la façon comme il conduit : accommodant toujours son effort et opération selon l'exigence de l'état et dispo­sition que l'on retrouve présentement en soi.

Après donc que nous nous sommes tant efforcés de rendre l'âme active selon la partie amative et la simple appréhension de la divine présence spirituelle, en négation de toute imaginaire façon, pour industrieusement se détacher de tout le terrestre et humain, et former peu à peu le mystique et divin ; - comme nous n'avons alors rien tant craint que de voir l'âme 224 vouloir embrasser un silence et repos en ce bas-là de la nature, qui l'eût là retenu en son amour propre et pure oisiveté vicieuse. Voici tout au contraire, qu'approchant maintenant de l'esprit supérieur, nous ne ferons que lui persuader de se laisser conduire en repos, quiétude, silence et tranquillité; de quoi néanmoins on ne s'étonnera, si l'on se ressouvient que l'un se ferait par défaut et manquement, et ici se fera par excès et surpassement.

Car après que l'âme se sera en toute diligence comportée selon tous les avis ci-devant expliqués, comme elle viendra à profiter; expérimentera aussi pendant son propre effort, non seulement l'aide de la grâce (la confortant fort en sa (214) façon de procéder), mais encore aussi quelquefois, la divine prévention perceptible, qui la relèvera à opérer bien plus noblement que par sa propre industrie, lui découvrant quelques rayons et préambules de l'opération de l'esprit, par-dessus toute la multiplicité de la nature inférieure. Car c'est ici un des effets de la divine bonté vers l'âme, que de lui premièrement ainsi communiquer quelques petites arrhes ou rayons d'expérience de ce qui suit et qu'elle aura à rechercher. 225

Or ce qu'en cet endroit le rayon de la divine prévention lui découvrira, sera de lui faire ressentir la récollection, ramas et pacification de tout l'intellect naturel ; - lui découvrant comme l'amplitude et l'étendue de la sphère de cette puissance intellective, doit être recueillie et ramassée en un point de possession, sous la puissance et domaine de la volonté; - pour par après, en la jouissance de ce degré, entendre quelque chose de la division de l'esprit et de la partie propre ou inférieure.

Pour l'intelligence de quoi, faut savoir : que les princi­pales difficultés qui se rencontrent en cet endroit sont à cause de l'entendement que, par cette élévation, il faut surmonter, récolliger et rappeler, selon tout son pourpris et l'amplitude (le son étendue, en un ramas de possession, afin qu'il soit compris, selon toute sa capacité, du nombre de ce qui fait le fond et le centre de l'âme (façon de parler selon cet art et science mystique, qui ne s'entendra que de ceux qui en font expérience). Car bien que cet entendement soit si noble et sublime puissance de l'âme, lumière et guide de la volonté, néanmoins en ce 226 chemin mystique, c'est celui qui doit être terrassé, anéanti, mis bas et dénué de toute sa naturelle façon d'opérer, pour être subjugué, subordonné et remis en l'ordre que requiert la bonne disposition de l'âme régénérée par l'esprit de Dieu.

Au commencement de cet exercice d'élévation, comme on s'efforce d'oublier tout l'inférieur, et outrepasser soi- même pour s'en aller à Dieu vers le sommet de l'esprit, et que néanmoins on n'a encore aucun vrai et solide arrêt où l'esprit puisse trouver appui ou repos, - d'autant que l'on ne peut encore arriver à Dieu, pour lui adresser ses désirs et terminer la vue de la recherche interne, - on est assez vagabond, errant et suspendu en l'air d'incertitude de son état et de sa procédure, ne sachant à quoi telle façon ter­minera ; vu que quittant l'un et ne trouvant encore accès à l'autre, on pense entièrement courir à l'incertain, avec grande peur de s'en aller perdu.

Car si longtemps que l'on est dans les sens internes seu­lement, et que l'on n'a pas outrepassé la nature inférieure pour, en l'iibstraction d'icelle, expérimenter que c'est de la vie de l'esprit, en la solitude de telle divine récollection, on ne peut encore avoir de vraie 227 ou légitime assurance de son état. Occasion pourquoi je me suis du commencement tant travaillé à persuader de se bien fonder en la forte volonté bien recueillie et rassise, opérant actes de désirs et d'affections à son mieux, plutôt que de se contenter de la seule vue froide, vide et fainéante ; sachant bien que la vue (216) que du commencement l'on peut avoir, n'est pas encore la vue de simple intelligence et du cœur vraiment purifié, qui puisse mériter la vision divine selon la lumière de grâce; mais seulement quelque commencement et préambule d'icelle, que selon tels états inférieurs on tâche de s'effor­mer; et n'est en effet que la tendance à Dieu, que dedans et en dessous le pourpris de l'intellect naturel, l'âme peut avoir, et résulte du fond et de l'état que pour lors vit en elle. Mais l'avancement est, quand l'âme peu à peu com­mence à découvrir ceci, et à voir comme l'amplitude et toute l'xtension de cet entendement se récollige et ramasse, en sorte qu'elle semble sentir comme les dernières limites d'iceluy, pour être bientôt réduites en forme de possession en sa récollection, afin de plus outre encore commencer à entendre 228 que c'est de la région divine et d'éternité, que soudain se manifestera à l'âme, après que cet entendement sera réduit en subjection du divin Esprit.

Tandis donc que, par tout l'exercice d'élévation, l'âme a ainsi fermé la porte à l'entendement naturel, ne l'entrete­nant plus de ses discours ni d'autre matière qui l'ait nourri en son précédent grossier comportement ; mais seulement, par simple appréhension de la présence de Dieu en l'esprit, l'a retenu en une simple vue cherchante et désirante, (fondée toutefois sur les mouvements de désirs et d'affec­tions, comme est dit) : il arrive que l'âme allant en avant, et devenant plus intime et subtile en ces voies, commence aussi à perdre ce grossier effort de la partie amative, pour simplement opérer selon l'esprit et l'attention; si que souvent ce lui sera chose fâcheuse que de vouloir retenir la façon d'affection au centre, ne pouvant plus penser de l'amour, mais de l'esprit purement, dépêtré de tout; de sorte que tout ainsi que l'on a quitté les images gros­sières et les discours de l'intellect, ainsi maintenant faudra passer outre cet effort que l'on retenait du 229 côté de la partie amative, se contentant de la simple, mais maintenant pénétrante vue et tendance vers l'esprit.

Par ainsi, quand en ce chemin il arrivera que l'âme se retrouvera assez bien recueillie, extrêmement portée à Dieu et non harassée d'autres impertinences, et néanmoins ne se sentira inclinée à produire actes d'affection, mais plutôt de légère, joyeuse et sereine façon de se trouver; elle ne doit combattre contre telle disposition, voulant par force former le dit sentiment d'affection, mais se laisser con­duire à opérer selon la dite façon joyeuse, sereine, paci­fique et tranquille, encore que sans réflexion, ressentiment ou connaissance de ce que particulièrement on fait; seule­ment s'efforçant de se tenir ainsi légère et agile, prête à lancer des très efficaces pénétrations d'esprit vers Dieu, si la porte de divine prévention en était ouverte.

Car c'est ce que l'âme trouve en ce chemin, que d'être ainsi de degré en degré relevée aux opérations pures des puissances supérieures, l'esprit se dépêtrant de la pesanteur de tout l'inférieur. Comme donc le précédent effort de la partie amative appartenait encore aux états aucunement grossiers et quasi 230 sensibles, quoique mieux approchant de la subtilité de l'esprit; maintenant que Dieu la veut (218) relever à opérer encore plus subtilement selon les puis­sances plus sublimes, se doit laisser tirer hors du précédent si palpable effort, pour suivre cette plus légère et sereine façon de procéder, exerçant un abandon de soi à Dieu, en la tranquillité de son état content.

Et alors voici que vraiment commencera l'état de vraie, réelle et non feinte tranquillité, quiétude et silence, pour lequel tant mieux reconnaître de l'autre état de vaine, périlleuse et naturelle quiétude, nous avons jusques-ici poursuivi la déduction des degrés et des états qui le pré­cèdent. Car alors seulement a lieu en l'âme la vraie quié­tude lorsque, l'entendement étant ainsi accoisé, on ne fait de là en avant que le terrasser, suppéditer et humblement déprimer, le tenant comme sous les pieds de l'esprit en grande subjection, afin de ne plus s'ingérer selon sa façon naturelle par conceptions et efforts formels et directs, comme venant premièrement de soi-même; mais par une humble démission de sa pointe et vivacité, en une douce négation de telle sienne 231 première activité, pour pen­dant telle humble démission d'une part, pénétrer d'ailleurs une autre façon divine et toute nouvelle activité secon­daire, que l'on peut subtilement avoir avec la divine prévention.

Car il faut bien entendre que notre coopération avec la grâce de Dieu est en deux manières : l'une est pour le commencement, lorsque nous sommes comme les pre­miers opérants et que prenons nous-mêmes les exercices pieux de telle ou telle matière, y employant toute notre industrie (le tout néanmoins selon notre bon sembler et propre jugement humain, d'autant que pour tel com­mencement on ne connaît pas encore mieux sinon de tra­vailler soi-même à son mieux). La seconde est celle qui est propre pour cet état présent et ceux qui d'ici en avant suivront et dont nous parlons maintenant, à savoir, comme secondaire, moins principale, subordonnée et suivante la divine infuse opération, — laquelle alors a tellement gagné le dessus en l'homme, qu'elle est devenue la première et prédominante, et la nôtre seulement servante et subjecte. Car, jaçoit que toujours la grâce divine soit première et principale, tant en dignité comme en 232 prévention, non pas toujours néanmoins quant à la façon de la ressentir.

Car, au commencement et du temps de la première manière, l'on n'a autre soin que de s'émouvoir soi-même à l'amour de Dieu et à toute bonne affection sainte, la divine grâce à peine se pouvant percevoir, sinon par la foi que tout don parfait vient d'en haut, et que sans icelle nous ne pouvons rien. Mais au progrès et en ce temps ici de la seconde manière, le principal soin doit être à prendre égard de n'apporter pas d'obstacle à la conduite secrète que le Saint-Esprit commence à opérer ici par les effets de son rayon divin qu'il imprime en l'âme. Car ici c'est lui qui infond coyement [[111]] dans l'âme les mouvements affectifs qu'elle vient à ressentir, et que, par sa divine prévention et heureux touchements la devançant, elle ne fait que (220) doucement suivre, se rendre attentive et s'accommoder entièrement à ce que requiert la bonne correspondance à icelle et harmonie par ensemble.

Et la difficulté est du commencement, avant que le rayon divin et la conduite du Saint-Esprit ait pris si notable confirmation, que pour être 233 toute évidente et vrai­ment prédominante. Car l'âme accoutumée à un diligent effort par avant tant pratiqué, et toujours extrêmement désireuse de s'aider, ne sait si tôt comprendre ces états si tranquilles et sans bruit d'opération grossière. Car la divine étant encore mince et délicate, et néanmoins le naturel effort ne servant ici de rien, sinon en tant que subordonné et correspondant à l'impression divine (puisque précourir la grâce serait abus), il n'y a autre moyen pour s'aider et apprendre à distinguer l'une de l'autre, que con­server la paix et sérénité d'esprit, n'usant plus de ses puissances sinon dedans l'ordre et selon le bon rapport de la divine opération, en tant qu'elle peut pour ces commen­cements-ici.

Néanmoins comme les divins touchements sont quelque­fois tardifs à retourner, et que pas en tous ils ne sont si fréquents et abondants que pour être toujours occupés avec iceux ou même avec les vestiges qu'ils en ont laissés en l'intérieur, cela est la cause que l'on ne peut pas, si tôt et tout à coup, se faire quitte de son propre et naturel effort; ains le secret consiste à donner place et céder à la divine prévention quand il en est 234 temps et se servir aussi de quelque ressort de son industrie quand la nécessité le requiert. La règle de ceci ne se pouvant mieux donner, que de dire qu'elle doit se régler selon son intérieure disposition et que l'état auquel présentement elle se trouve requiert, pour en toute paix et tranquillité continuer son chemin à Dieu, sans aucunement se troubler.

Mais qu'est-ce d'opérer selon son intérieure disposition ou que l'état présent requiert? Et quoi de se comporter correspondamment à l'opération divine en nous? Car de ces deux est souvent fait mention ci-dessus.

Au premier, je réponds : que comme divers sont les degrés de l'âme, divers aussi sont les états intérieurs et la disposition en laquelle on se trouve.

En quelque temps vit seulement et a vigueur l'imagi­nation grossière toute extérieure, et alors n'a l'homme quasi aucun sentiment de soi-même, ains tout extroverti erre vagabond en choses impertinentes. Secondement, ressent quelque appétit sensitif pour désirer ces choses internes : à quoi répond imagination meilleure et recueillie. Tiercement, l'appétit plus raisonnable, pouvant discourir sur ces 235 choses divines par propres discours et conceptions, aidé de la grâce divine. Quatrièmement, l'appétit simple et intellectuel, lorsque l'âme simplifie sa vue interne vers un seul but de divine présence, néanmoins sans encore actuelle superéminente relévation. Cinquièmement, l'appétit déiforme et l'intelligence toute informée de divine lumière. Sixièmement, la consommation, l'abîme et l'immersion en divin être. Et selon tous ces degrés, trouve-t-on aussi diverses dispositions, états et façons, au chemin intérieur. (222)

Pensez maintenant si après avoir commencé à cheminer par ces sentiers, on peut si tôt recevoir l'accomplissement de son désir, et si on ne doit pas être capable que préala­blement on passe et expérimente plusieurs diversités d'états et de dispositions, de travaux et de privations. Car si, pour exemple, j'opère aujourd'hui selon le second degré, et me semble bon y trouvant facilité, demain, peut-être, je retomberai au premier et ne pourrai rien faire, autres impertinences occupant mon esprit. Ou bien, Dieu me voudra tirer au troisième degré, et ainsi changera ma disposition et ma façon d'opérer; et moi ne l'entendant point, je 236 voudrai par force retenir ma première façon qui me semblait bonne. Derechef venant au troisième, me voyant avec facilité peut-être discourir sur ces choses, y sentant quelque désir et grande inclination : je me penserai tant avancé, qu'il me semblera être déjà à la porte et plus rien ne manquer sinon l'actuelle infusion, et partant observerai sa venue en grande expectation; et cependant je ne pénètre pas que tout ceci que j'ai, procède encore de mon propre effort, dans mon être naturel seulement, (quoique aidé de grâce divine ordinaire), et partant encore trop grossier pour recevoir l'effet de mon désir. Mais venant au quatrième, accoutumé peut-être à l'activité précédente, je ne saurai si tôt comprendre comme icelle doit être simplifiée et humblement rabaissée, pour en telle disposition me rendre apte à l'infusion divine; et ainsi je me troublerai, n'osant suivre la façon à laquelle je me sens invité.

Or néanmoins chaque degré est bon en son genre; et bien que le quatrième ou cinquième seulement sont la disposition plus immédiate, et meilleure que les précédents, si néanmoins mon état présent n'y est pas conforme, ains plutôt aux autres 237 premiers, je dois me contenter de ma portée propre et de la disposition en laquelle je me trouve, et aussi de l'effort et coopération que je peux faire selon icelle. Car comme est encore dit ci-dessus, quel grand désir que l'on puisse avoir, si doit-il être subordonné à la divine volonté, et aussi bien puis-je agréer à Dieu en opérant selon les premiers degrés en paix et conformément à ma disposition, que si, en désordre et de ma propre volonté, je voulais par force opérer selon les autres plus éminents. Car c'est la divine volonté que devons surtout extoller et à elle seule chercher de satisfaire, plus que non pas à tout notre bon sembler.

Lors donc que les auteurs mystiques, entre leurs pré­ceptes, font mention que l'activité propre empêche à la disposition immédiate de divine infusion, et qu'il faut éviter tout discours, propres concepts, actes formés de soi même etc., ils disent vrai, et n'y a rien de plus certain. Mais néanmoins, si moi étant encore au deuxième degré, je me veux attirer l'observance de tel document qui appartient au quatrième, qu'en arrivera-t-il? sinon que ce sera propre opération, voire pure imagination que je 238 m'en forgerai, et non pas chose réelle et véritable. Il faut donc bien entendre toute chose, et bien discerner pour quels temps et états les documents sont donnés. Car (224) à faute de ceci, beaucoup de désordre se trouve en l'intelligence des bons préceptes que les auteurs mystiques ont laissés.

Au second, je réponds : que comme c'est l'opération divine en nous qui est la mesure et la règle selon laquelle se doit diriger la nôtre, aussi tout notre effort se doit rapporter, subordonner et s'accommoder à icelle, afin que ces deux se puissent en toute harmonie et bonne corres­pondance accorder par ensemble, avoir leur lieu et tenir leur rang dû, — l'une préparant la voie à l'autre, et cette autre relevant la première par-dessus sa portée, et l'illus­trant conséquemment de la façon comme elle doit être ainsi relevée, afin de s'accommoder selon cela en sa coopération, et assimiler la divine à son mieux.

Comme donc la dite infusion divine est si noble que c'est elle qui nous relève par-dessus tout notre être naturel, (au lieu que notre propre effort nous laisse toujours en nous et dans les limites de propre opération), aussi toute 239 notre industrie, doit être tellement réduite en pratique, qu'elle n'offusque pas la divine traction, ains tellement ait son lieu que, sous et pendant icelle, néanmoins rien de divine communication se puisse passer que l'on ne le sente et en sache à parler, prêt à quitter sa façon propre pour suivre l'efficace du trait divin. Car tout notre opérer, selon notre naturel et humain effort, n'est pas de telle qualité qu'il soit digne d'attirer à soi la jouissance de Dieu; mais nous arrivons à sa divine communication par l'infusion qu'il fait en nous de son Esprit et amour. Telle infusion néanmoins est si suavement disposée en nombre, poids et mesure, que le tout se fait accommodément à notre fidèle coopération et au consentement de notre franc arbitre. Car Dieu ne voulant pas nous forcer ni faire miracle, il opère toute chose doucement, afin de nous laisser le mérite de notre coopération. Sur laquelle maintenant, voulant donner instruction à l'âme, il est besoin de lui inculquer la cessation de son grossier effort, le silence et repos quant à telle façon d'opérer, au lieu du bruit et remuement que toujours elle voudrait y 240 apporter. Car désireuse de son avancement et accoutumée à la généreuse poursuite que lui avons du commencement ci-devant persuadée, ne sait croire que cette mutation sera en mieux. Néanmoins aussi comme telle cessation de son propre effort, ne doit pas être sans ordre ni façon pratiquée, mais
opportunément et selon la belle harmonie et con‑ venance avec la divine opération; cédant lorsqu'il est temps et, au contraire, retenant encore quelque chose de son effort quand la disposition interne le requiert, il est nécessaire de prendre garde à soi-même et s'efforcer d'apprendre ceci par propre expérience.


 

CHAPITRE IX. DE LA PRÉSENCE DE DIEU SELON LA FAÇON MYSTIQUE, QUI EST LA COMMUNICATION QUE DIEU FAIT DE SOI-MÊME, PAR INFUSION DE SON ESPRIT AU SUPRÊME DE L'ÂME

Nous voici arrivés jusques à la montagne du Sei­gneur, jusques à la demeure et région du Dieu 241 de Jacob, ayant déjà dès l'état précédent com­mencé à conter des nouvelles de ce beau pays et à découvrir les richesses dont il est foisonnant et rempli; néanmoins l'élévation intellectuelle qui a précédé, n'était encore que le faubourg de cette région-ici de l'esprit. Car comme la plupart de ce que l'âme y a obtenu a été par l'effort de son industrie, prévenue toutefois et relevée du secours divin, aussi n'a-t-elle pu arriver que jusqu'à la porte des principales communications et opérations infuses. Mais ici que l'entrée lui est donnée et relevée d'une lumière infuse, en un état intérieur encore plus sublime que tout le précédent, auquel tant la connaissance comme l'amour sont infus par la présence de l'amour divin, (qui se manifeste et donne témoignage de sa proximité par les effets de son opération), - qui pourra jamais faire entendre avec paroles grossières les délices, les contente­ments, les richesses et le bonheur que ce divin Esprit apporte en cet état? C'est bien ici la vraie terre de promis­sion spirituelle, toute regorgeant en miel et en lait, que cette région de l'esprit. C'est bien ici encore le vrai pays de l'âme, dans 242 lequel lui est rendue sa liberté à tout bien. en toute plénitude ; - pays dis-je, si grand, si large, si ample et si spacieux que ce n'est rien des limites de la nature inférieure, rien de la sphère et capacité de l'intellect naturel, en comparaison de la vastité, amplitude et éten­due qui apparaît ici en cet état, que j'appelle la région de l'esprit. Que si ce pays est si beau, si cette région est tant divine, quelles seront les délices et les ébats, les nourri­tures et viandes célestes dont les habitants y seront récréés et repus? Un d'entre ceux qui les ont expérimentés, disait que, Melior est dies una in atriis Doniini super millia. (Ps. LXXXIII, 15). Et que : Vox exsultationis et sentis, in tabernaculis justorum. (Ps. CXVII, 15).[[112]]

Poursuivant donc notre chemin, expliquons [m188] aussi plus au long le sommet de cette montagne, la présence de l'Esprit divin et la jouissance de sa sainte opération en la lumière obscure de la grâce; déclarant les passages de cet état, comme Dieu s'y manifeste, communique et se donne à connaître par vraie expérience; comme la connaissance est ici toute divine, supernaturelle et infuse, l'amour merveil­leux, en sa pleine vigueur et en la plus savoureuse manière 243 que l'on pourrait désirer. Et pour tant plus pertinemment faire entendre le tout, conjoignons cet état avec le précé‑(228)dent, afin de voir l'ordre et la suite de ces opérations. Car ce ne sera pas peu de chose si l'on se peut clairement donner à entendre.

L'âme donc assistée de la grâce divine, a tant travaillé en ses exercices précédents d'aspiration et d'élévation, tant rendu de peine pour surmonter toute difficulté ; a si bien appris à s'accommoder aux rencontres divers et s'alié­ner de toute multiplicité; a tant [su] se réduire à ne vouloir désirer, chercher ni respirer que Dieu, son seul bien, tout son trésor et son tout, que finalement elle ressent que son élévation se purifie toujours davantage, qu'elle se fait toujours plus sublime, plus subtile et extrêmement dépê­trée de tout le bas de nature. Comme aussi du côté de la partie amative ou centre du cœur, [la récollection] plus forte, plus ample et moins rangoissée est plus stable, perma­nente, immobile et pacifique, suppéditant sous son empire peu à peu toute autre puissance, et la comprenant en soi, en sa récollection si avant que, l'état intellectuel auquel l'âme a été jusques ores, avec toutes ces 244 fréquentes illus­trations (dont ci-dessus est faite mention) étant maintenant compris en la récollection du fond de cet intérieur, — pour le regard maintenant du faîte et sommet de l'esprit, Dieu lui montre un élèvement encore plus haut et plus subtil que les précédents, y expérimentant une opération bien plus simple, pacifique et sublime, que non pas toutes les précédentes illustrations.

Car elle ne prend pas origine ni ne reçoit aucune aide des choses ouïes, vues ou entendues ; mais provient d'une lumière divinement infuse et instillée, la relevant à con­naître comme, par-dessus tout le précédent, il y a encore un étage, mansion ou région intérieure plus sublime, là où Dieu se manifeste plus subtilement et inexplicablement, et où, sans raison, discours ou travail, l'âme est retirée de l'attention aux sens extérieurs ou intérieurs, dépêtrée de toute forme ou espèce autre qu'une très simple opération infuse. Laquelle en état de paix et repos de tout trouble, la tient doucement occupée et attentive, tout le reste des autres puissances demeurant cependant accoisées et arrangées en leur ordre inférieur sous le domaine de la volonté, sans donner 245 peine ou fâcherie. Or l'expérience et la découverte de telle chose nouvelle, cause en cette âme partie étonnement, admiration et suspension; partie encore grand désir de poursuivre et pleinement acquérir ce qu'ainsi lui est révélé de nouveau.

Toutefois comme c'est l'ordinaire des opérations internes, que de ne stabiliser ou solider la personne en un état nouveau, sinon après plusieurs vicissitudes; ainsi en cet endroit, encore que l'âme ait découvert ce que dessus, si est-ce qu'elle est contrainte de demeurer encore dehors avec seulement l'impression, quelquefois aussi actuelle rénovation de telle divine opération ; simplifiant, unissant et suspendant à son attention tous ses discours et ratioci­nations, comme impertinentes à telle connaissance simple­ment infuse; montrant comme pour arriver à parfaitement acquérir telle chose. l'âme doit être infiniment plus agile et relevée, plus abstraite et immatérialisée des régions d'en (230) bas. Cependant néanmoins cela lui est assez pour lui relever la vue, l'attention et le désir. Car elle ne désistera jusqu'à ce qu'elle l'ait acquis, comme elle fait bientôt après quelques vicissitudes ou privations ordinaires. 246

Il faut donc premièrement entendre, qu'il y a deux sortes de notables opérations divines ou fruitions fort excellentes, selon les deux principales puissances supé­rieures de l'âme, l'entendement et la volonté. Car pre­mièrement, avant venir à la découverte du vrai esprit supérieur, y a préalablement la fruition d'amour perceptible par quelques touchements de l'affection (que quelquefois parmi l'obscurité des travaux et efforts parafant déclarés, l'âme vient à ressentir) la confortant fort et dilatant sa récollection centrale, afin de n'être si rangoissée en la poursuite de la continuelle abnégation ci-devant mention­née, ains plus libre selon Dieu et mieux confirmée en sa course vers iceluy. Mais comme les ténèbres de l'esprit ne sont pas encore du tout éclaircies, ni la vue interne pou­vant encore pénétrer jusques au vrai ressentiment divin, aussi ne peut encore l'âme du commencement diriger ces touchements d'amour vers le sommet de l'esprit, par une relation directe et immédiate à Dieu; ains demeurent ainsi comme touchements de bonne affection, sans encore bien entendre à quoi cela se rapporte, ni même savoir ce que cela est, de 247 quel rang on le doit tenir, à quelle fin, ou bien d'où il prend origine. Jusques à ce que persévérant toujours en sa course vers l'esprit, iceluy peu à peu s'éclair­cissant, on vient finalement à trouver la cime et le sommet de cette montagne divine, où Dieu se manifeste et donne témoignage de sa présence par ses opérations et touche­ments qu'il fait, et surtout par l'infusion de son vrai Esprit divin, qui est la seconde notable façon de fruition, appar­tenant à l'entendement.

Et ainsi l'octroi et la réception de la grâce qui appar­tient vraiment à cet état intitulé de la divine présence, est un touchement de Dieu en la suprême portion de l'âme; la revêtant d'un nouvel être divin, causé par la présence actuelle de l'Esprit de Dieu avec sa sainte opération; remplissant tellement l'âme de cette sienne divine commu­nication, qu'il la relève à une actuelle expérience de la façon que l'on vit en Dieu par-dessus la raison humaine, bien autrement que non pas que par toute notre force naturelle pourrions comprendre ; enseignant l'âme à penser de là en avant, de Dieu et de la vie future, tout d'une autre façon que jamais science ou parole humaine lui eût 248 pu déclarer. Commençant aussi à entendre que c'est du nouvel homme créé selon Dieu en justice et sainteté, puisque vraiment elle commence à être régénérée par le saint-Esprit, duquel c'est ici la mission invisible, où il est donné lui-même en propre personne, dit saint Thomas. (la, q. 43, a. 5).

Et bien que l'on ne pénètre pas encore toutes ces choses si clairement, comme au dernier état ci-après où le tout aussi sera mieux examiné; cette manifestation néanmoins du divin Esprit est tant efficace pour captiver l'âme, que rien [n'existe] de plus fort, réel ou mieux accommodé pour (232) l'incliner vers Dieu. Car de fait ainsi touchée, lui semble ne pouvoir pas faire autrement qu'elle n'aime de tout son possible, si cc n'est que, par grande violence et occupation volontaire par les sens, elle s'en détournerait ; offusquant entièrement son intérieur, pour ne vouloir y apporter aucune attention. Et ceci se passe en si grande simplicité par­dessus toute raison, discours, motifs ou ratiocinations, qu'elle ne saurait donner autre cause ni pourquoi elle se sent tant émue, sinon parce que Dieu lui a ainsi actuellement donné et infus en sa portion supérieure telle manifestation de son divin 249 Esprit. Et s'il lui était loisible de parler comme elle se sent en telle expérience, elle dirait de prime abord que toute telle divine communication serait purement infuse, sans rien avoir du sien que la réception et la continuation volontaire avec réitérations des actes internes, le cœur se trouvant plutôt doucement pris ès filets d'amour et l'entendement plutôt rempli, compris et accablé de cette divine infusion, que non pas agissant, comprenant et appréhendant par soi-même, (vu que jamais il ne pourrait de soi-même forger un si heureux état de la divine présence); tempérant toutefois tel sembler intérieur, avec la doctrine des docteurs de l'Église; puisque telles opérations sont sans doute méritoires et vitales, elles ne peuvent être faites en nous, sans nous. Et pour ce, quoique principalement elles viennent de la grâce infuse, en ce cas l'homme s'ayant passivement ; ensemble néanmoins avec tel principe d'infusion, l'homme y a aussi son activité et efficacité secondaire et moins principale, voire même morale, consistante en la libre coopération ; comme aussi on expérimente que si, par malice ou trop grande négligence, 250 on s'en voulait détourner l'esprit et n'y point coopérer, ains s'appliquer à autre chose, on le pourrait faire, si cc n'est en ravissement et extase.

On dirait aussi que c'est comme une nouvelle région intérieure, étage, ou mansion large, ample et étendue, sans bornes ou limites, de nouveau découverte à l'âme que cette portion supérieure, en laquelle Dieu se commu­nique et rend à l'âme toute liberté et inclination au bien; pouvant en toute facilité et joyeusement faire ce qui autre­ment semblait difficile et bien amer. Aussi m'expliqué-je de la sorte, afin que ceux qui y procèdent simplement par expérience, sans réflexion de science, puissent recon­naître ces opérations. Car autrement selon les simples termes scholastiques, jamais ils ne reconnaîtraient être ce qu'ils expérimentent. Mais mixtionnant l'expérience avec les termes de science, je dis que c'est ici la vraie grâce (le contemplation et présence de Dieu; la simple intelligence étant ici en son opération actuellement informée d'un verbe interne de connaissance, image, semblance et représen­tation divine, provenant d'un principe de grâce, lequel relève cette âme à produire avec soi 251 une si heureuse action de la divine présence et de son amour tout ensemble. Filius est Verbum non qualecumque sed spirant amorem. Undc Augustinus dicit : Verbum autem quod insinuare intendimus, cum amore notitia est. (de Trinit. l. IX, c. X.) Non igitur secundum quamlibet intellectus (234) mitlitur Filius, sed secundum talem institutionem vel instructionem intellectus, quo prorumpat in affectum amoris. (S. Thomas P, q. 43, a. 5 ad 2) [113]. Et est en effet la jouissance de ce que tant elle a recherché. Que si on appelle cette opération en tant que remplissant l'entendement : Simplex intuitus veritalis jam inventae. (S. Thomas IIa IIae, q. 180, a. 3, ad 1) [[114]], il faut distinguer telle vue ou regard de cette jouissance, de celui de la question et recherche que auparavant aussi j'appelais vue ou regard intérieur. Car là ce n'était pas un formel remplissement d'enten­dement, mais une négation de tout et une simple vue de l'esprit, cherchant après la réelle et infuse que l'on attendait de Dieu ; ici le sommet de l'âme est tout en actuelle conception, non pas de plusieurs et diverses choses, comme ès précédentes illustrations, mais d'une simple et très relevée intelligence de Dieu, comme si au sommet de son esprit serait tout fait et produit un verbe interne de connaissance actuelle 252 et présence de Dieu, remplissant entièrement toute la capacité de l'esprit, et donnant fin à la recherche ci-devant tant pratiquée.

Et bien qu'ainsi actuellement relevée à telle opération, elle y coopère, l'entretient et continue tant qu'elle peut, le tout néanmoins dépend tellement de la divine infusion qu'elle ne peut non plus continuer en tels actes que la la divine aide actuelle ne dure. Car, sans icelle et après qu'elle est passée, n'en demeure qu'un vestige, ombre et impression de telle divine opération, sans qu'il lui soit possible de la former, ou se remettre derechef par ses forces en tel état; restant seulement comme devant avec la vue intérieure cherchant derechef et se tenant prête et disposée pour la réitération de semblables grâces. Et c'est par cela que manifestement se reconnaît l'actuel spécial concours de telle infusion être première et principale origine de telle action.

D'expliquer maintenant ce que cette connaissance infuse comprend en soi, quelle vérité en particulier elle représente à l'âme, je dirai plutôt qu'elle est par-dessus toute raison particulière; et que c'est une conjonction de ce divin Esprit à notre simple 253 intelligence, lequel accable tellement et remplit l'âme de son efficace, de sa proximité et de la sainte opération, qu'elle ne peut aucunement entendre ce qu'elle entend. Mais bien, de telle expérience, par après lui, résulte une infinité de très sublimes et très hautes intelligences des choses de Dieu, comme est encore dit; et est au point de la lettre ce que saint Denys l'Aréopagite dit : Est etiam divina Dei scientia et notifia, quae ignoratione hauritur, per conjunctionem que mentem omnem superat, quando mens ipsa à rebus omnibus abducta, primum deinde etiam seipsam deferens, cum splendidissimis radiis coniungitur, atque illino et ibi, investigabili sapientiae profundo illustratur. [236][[115]]

De telle expérience encore résulte surtout une liquéfac­tion, annihilation et approfondissement de l'âme en un abîme de son rien. Car ayant vu comme ce divin Esprit doit être celui qui vive en elle, et elle du tout subjuguée et sous ses pieds; ne fait rien plus volontiers que se pros­terner et former mille actes de révérence et d'adoration, lorsque le divin trait ne la remplissant pas si fort, elle est mieux à sa liberté, avec les vestiges et impressions seulement de la précédente 254 actuelle divine opération. Et voudrait volontiers se rendre insensible et se réduire à rien, afin de donner place à ce seul divin Esprit qui vivrait et régnerait en elle. Dont voici proprement la forme et façon intérieure en laquelle est l'âme en cet état, que toute autre puissance inférieure négligée, unie, récolligée et assoupie sous ces opérations de l'esprit, ne reste rien de tout le bas que la partie amative quasi toujours en action, mouvement et affection, sous telle si immédiate présence de Dieu ; lequel si souvent se fait ressentir par ses infusions tant désirables, enten­dant ici ce que disait Notre-Seigneur : Beati mundo corde. quoniam ipsi Deum videbunt (Matth., V, 8) et que : Veri adoratores adorant patrem in spiritu et veritate. (Joan., IV, 3). [[116]]

Aucune fois néanmoins il se retire et laisse descendre l'âme jusques aux puissances inférieures, très éloignée de telle divine présence ; et puis derechef il la fait remonter et ainsi expérimenter plusieurs vicissitudes, et toujours croître en connaissance et amour, sans la laisser aucunement manquer en fidélité et correspondance sans beaucoup de remords et répréhensions intérieures. Et bien que les simples recevant telle 255 grâce ne sauraient pas l'expliquer ni donner raison de telle divine connaissance et mouvements affectifs, ce même trait [m194] néanmoins porte avec soi si suffisant témoignage de sa noblesse, qu'ils ne peuvent douter que ce ne soit un don de grâce supernaturelle et infuse, leur donnant plus de vraie et certaine connaissance de Dieu en un moment, que tous les hommes ni les livres du monde en beaucoup d'années; et pour ce, avec plénitude de ressentiment et correspondance, conversent très inti­mement avec Dieu, non pas encore le possédant ou embrassant, comme en l'état dernier, mais néanmoins proche, présent et très intime : remplissant entièrement la portion supérieure de ses agréables opérations ; aucune fois infondant aides de connaissance très haute de Dieu, terminantes plutôt en ladite connaissance ou bien en admiration, révérence et adoration que non pas en amour et union. Autre fois se ressent la partie amative tellement [238] touchée de divine affection et de désir très intime plutôt que de connaissance, qu'elle ne peut ne s'étonner quelle cause ou motif elle a de tel heureux mouvement, ne sachant comme cela lui est venu, ni proprement sachant 256 ce qu'elle veut, sinon qu'elle sait bien qu'elle ne veut et ne désire que Dieu, souhaitant extrêmement que tout le monde aimerait une si ineffable bonté et se rendrait capable de ses heureuses influences.

Enfin, c'est ici que le cœur ou centre de la créature commence à devenir le tabernacle, temple et domicile de Dieu, dans lequel il versera d'ici en avant tant de grâces et tant de sincères ressentiments de son divin amour, qu'il lui semblera porter avec soi le paradis; se ressen­tant la plupart du temps, en telle abstraction de toute chose, avec Dieu seulement; conversant et négociant avec sa divine Majesté, comme s'il n'y avait que Dieu et elle en tout le monde. Entre les autres merveilles aussi, rien de plus ordinaire que des excès d'admirations et étonnements dont cette âme est si souvent saisie. [m191]. Car comme elle ne fait ici que commencer à expérimenter tant de merveilles qu'elle trouve avec Dieu, toutes telles sublimes divines connaissances et la' nouveauté de tant d'opérations si intimes lui apportent si grande admiration, qu'elle en reste le plus du temps toute suspendue en telle divine attention, et toujours occupée au dedans 257 avec tant de désir néanmoins de saveur et de contentement, qu'elle voudrait ne départir jamais de si agréables occu­pations.

Et c'est d'ici en passant que l'on entendra que c'est d'extase ou ravissement : car c'est une touche actuelle de la divine opération en la partie supérieure de l'esprit, tellement saisissant en un moment la créature, que la reti­rant de l'attention vers les parties inférieures, elle est toute transportée à l'attention d'une si efficace opération qui se fait dans l'esprit, avec tel effet que les sens extérieurs (pour la force de telle non encore accoutumée touche), en demeurent tous suspendus, empêchés et vacants de leur opération, mouvement et sensation. Ce que n'étant qu'un effet extérieur par trop paraissant aux yeux des hommes, qui n'admirent que semblables choses extraordinaires, est plutôt à fuir qu'à désirer, puisque sans tel effet on peut fort bien jouir de la substance de ce divin trait. Oue si bien telle opération est admirée beaucoup, la comparant avec les états précédents, en comparaison néanmoins de ce qui suit, même en cet état est fort imparfaite, et signe que l'âme quant à 258 son fond est encore bien bas, quoique quant à son attention vers l'esprit, fort haut élevée.

Et pour vous dépeindre l'intérieur de l'âme en tout cet état ici, et signamment quand ces effets extérieurs d'extase ou ravissement se passent, et le comparer avec celui de l'état dernier ci-après, notez qu'ici le fond de l'intérieur n'est autre que la partie inférieure et sensible, toute l'engeance des sens, passions, inclinations et désirs, étant récolligée en l'unité de cet amour divin au cœur ou partie amative sensible; à ce fond néanmoins ainsi colligé et uni, étant adjointe la vue, attention, ou bien l'impression de [240] l'opération vers l'esprit; s'efforçant toujours de négliger ce qu'elle est en son fond, pour passer toute en l'attention de l'opération que Dieu fait en l'esprit. En sorte toutefois que toujours ce sont deux choses distinctes et diverses, que ce fond et le haut; et conséquemment en cet état, ces deux Dieu et la créature, se ressentent extrêmement bien distincts et différents en l'intérieur, Dieu étant ressenti au sommet (le l'esprit, et la créature se tenant dessous avec mille actes de révérence, anéantissement de soi-même et adoration 259 de Dieu. Là où qu'en l'état dernier toute telle distinction est évanouie, étant changée en possession, embrassement et tension bien serrée de jouissance et fruition, en ce que la portion plus supérieure de l'âme étant le fond de tel intérieur, il n'y a plus distinction de haut et de bas, (comme il sera encore ci-après plus ample­ment déclaré). L'âme donc vivant encore en cet état ici selon la vie inférieure quant à son fond, - quoique la vue ou attention extrêmement claire et ouverte selon l'esprit, — si l'impression de l'opération divine est bien véhémente, prévénante et subite, facilement elle causera le susdit effet ès sens extérieurs : toute l'âme s'envolant avec son attention vers le sommet de l'esprit; jouissant en passant, de ce qu'essentiellement, en fond, en total être et comme naturellement l'on jouit au dernier état, en silence, paix et sérénité.

En cet état encore cause souvent et en plusieurs, la divine opération prévenante d'amour, des effets notables ou plutôt excès. en la partie amative, de jubilations, ressen­timents d'amour et mouvements de cœur trop excessifs. C'est pourquoi tout l'effort de l'âme en cet endroit sera de 260 les prudemment accoiser, modérer et même négliger; se rendant doucement insensible et disant en soi-même que ce n'est rien, qu'ils passent et demeurent ensevelis en bas avec le fond de l'inférieur. Ce qui n'est pas rejeter telle opération ; mais, en l'admettant, outrepasser l'effet qu'elle cause en la partie amative sensible pour passer en l'atten­tion de l'amour intellectuel et plus coi, où toute inquiétude et tumulte de ces mouvements termine en repos, quiétude et grand silence.

Or quoique ces traits de divine infusion ne persévèrent pas longtemps en même vigueur, l'industrie propre néan­moins, avec l'impression que cette infusion laisse après soi, fait continuer quelquefois assez longtemps en telle divine opération. Car ayant ici trouvé la région supérieure de l'esprit, Dieu concurrant fort pour vivre selon les opéra­tions de telle portion supérieure, il n'est pas à croire quel bonheur et contentement c'est à l'âme de vivre de la sorte. Et est cet état ici un état de grande paix et repos; car toute la corruption de la nature inférieure est tellement assoupie sous la réception de tant de grâces, 261 que peu ou point on ressent ses mauvais effets, l'esprit étant quasi toujours réveillé et en ses opérations par la fréquence des divins traits que l'on y ressent; et l'imagination reste tellement suppéditée [[117]] qu'elle ne peut causer en telle récollection aucune image, forme ou représentation étrangère. (242)

Or c'est l'expérience de ces choses et l'efficace des divins traits, qui font et laissent en l'âme des effets très notables et de valeur : c'est ce qui lui fait perdre tous les goûts, saveurs et inclinations aux choses de ce monde. C'est ce qui ren­force, réforme et reguérit la volonté, la réveillant et l'exci­tant tellement aux choses divines, qu'en cet état ici il lui est autant facile de s'appliquer à Dieu, l'aimer et chérir de toute son âme comme jamais il lui pourrait avoir été facile et agréable de servir au monde ou au péché. Voilà pour­quoi l'on ne se doit étonner des exagérations que l'on rencontre quelquefois écrites de ceux qui traitent de ces matières par expérience, pensant que ce soit plus ès vocables et termes inusités, qu'en la chose même que cela sonne et retentit, - car ces opérations-ici provenantes 262 de l'infusion divine sont si sublimes que l'on ne peut aucune­ment atteindre à les expliquer suffisamment. Oui pourrait jamais assez dire la grande différence et changement qui se retrouve en une même créature, ou quand elle est vivante en sa nature ressentant les mauvais effets de sa corruption, ou quand elle est vivante selon l'esprit avec tous les divins traits d'amour et de connaissance que Dieu y infond ? Rien de plus admirable que la différence des volontés, d'affections, désirs et inclinations d'un état à l'autre : l'âme laquelle vivant hier en sa nature inférieure était harassée de mille malheureux désirs et inclinations au péché, le moindre fétu de difficulté au service de Dieu lui semblant un obstacle impénétrable, ce jourd'hui animée et vivante de la vie de l'esprit ne respire, ne veut, ne prétend et ne pense que le divin amour, avec tant d'ardeur, de force et d'efficace que rien ne lui semble impossible : les feux, les flammes, les tourments ou travaux ne la pourraient ébranler d'un point de sa constante résolution.

Or qui fait tout ceci sinon le trait du divin amour tant ordinaire en cet état, lequel avec sa force 263  incomparable rend toute chose facile et de sa gracieuse suavité adoucit toute amertume, angoisse et travail ; et lequel pour être en soi-même tant agréable nous fait pour soi volontiers mé­priser toute chose? O saint amour, que ta compagnie est douce et ta présence suave! mais aussi ta longue privation bien amère à celui qui t'a parfaitement goûté; tout ce qui se fait par amour se fait avec facilité, avec allégresse et volontiers, mais aussi sans l'amour il n'y a nul vrai conten­tement. Lisez les oeuvres de ces âmes saintes qui ont été remplies de divines affections, de sainte Catherine de Sienne, de la bienheureuse Catherine de Gênes, de la sainte mère Thérèse et semblables; et vous y rencontrerez les étincelles ou plutôt les flammes qui sortent de la fournaise de ce divin amour quand il est brûlant en un cœur. Mais plutôt venez y voir vous-même. Venez à l'expérience, et vous trouverez combien le Seigneur est bon à ceux qui le cherchent en vérité de tout leur possible.

Mais quand je parle ici de cet amour, je ne veux m'y dilater davantage ; plutôt il nie prend envie de me dédire, et de ne point parler de 264 l'amour ni usurper ce vocable, mais de l'Esprit divin; craignant que l'on ne se trompe, et que l'on ne s'arrête d'aventure en l'effet, laissant la cause (244) et l'origine qui est Dieu même. L'amour n'est qu'un effet et opération du divin Esprit, non seulement celui qui est impétueux au cœur ou partie amative sensible, mais aussi celui-là même lequel est en la plus haute volonté, l'informant et remplissant bien doucement d'un tel divin mouvement : tout n'est qu'effet du divin Esprit.

C'est pourquoi au progrès de cet état l'âme est enseignée de ne pas beaucoup s'arrêter à penser de l'amour puisque ce n'est que chose formelle en soi; mais à reposer et chercher Dieu seulement, l'objet et la cause de tel amour. Beaucoup moins s'arrêtera-t-elle aux livres qui en traitent avec tant de feu et de flamme, pour s'amuser à tels ressentiments; car toute son étude 'n'est plus que de se retirer et adhérer à Dieu seulement : se rendant de tout son pouvoir insensible à ces grands et impétueux ressenti­ments d'amour qui lui viennent quelquefois remplir la partie amative, comme n'étant pas ce qu'elle cherche ni ce en quoi elle veut comme sur sa fin reposer, mais en Dieu 265 même purement, nûment et abstractivement de tout goût, saveur ou ressentiment d'amour; ne s'attachant pas même à l'amour intellectuel, quoique pur et parfait, pour mettre tout son repos ou bonheur au ressentiment ou expérience d'iceluy. Car bien qu'adhérant à Dieu objectivement et terminativement, il cause et opère en nous ces effets d'amour, informant toute la volonté de telle divine qualité et, avec tel don, se donnant aussi soi-même ; l'amour néanmoins formel qu'en nous-mêmes expérimentons, demeure toujours son effet et non pas lui, chose créée et non pas le Créateur, son don et non pas lui-même, et partant clistinguible de lui; toutefois il est le témoignage et l'assurance de sa conjonction avec nous, puisqu'il en est le lien et le gage.

Jaçoit donc que vous oyez et lisiez les exagérations du divin amour, ne vous trompez pas comme si l'on devait toujours s'arrêter à la partie amative, sensible et impé­tueuse. Car bien que l'on écrive avec tant de paroles enflammées, ce n'est pas toutefois que l'on veuille tant exprimer le ressentiment, comme que l'on veut parler de sa noblesse essentielle et de 266 l'amour intellectuel ; et, bien que quelquefois telle est l'abondance en la volonté supé­rieure qu'elle redonde aussi au ressentiment sensible, autre chose est néanmoins le ressentir de la sorte, et autre chose le chercher et s'y arrêter. Car tant plus que l'on passera purement dans l'Esprit divin, s'oubliant soi-même : tant plus abondant sera l'amour intellectuel, et tant plus efficace la redondance de l'amour sensible : mais bien plus pure­ment, plus nettement, et sans imperfection.

Sur la fin donc de cet état, après tant de sublimes jouissances d'amour et de connaissances, l'intérieur, crois­sant toujours en ces chemins de la perfection se purifie aussi toujours davantage, étant l'âme enseignée d'éviter tout ce qui est souillé d'imperfection, Dieu les lui faisant connaître même en choses qu'elle estimait les plus parfaites et exemptes de tels manquements. Tout ainsi donc que Dieu lui a fait quitter peu à peu l'adhérence ou adhésion aux ressentiments du divin amour au cœur ou partie amative (246) sensible, la faisant toute passer en l'esprit avec les simples actes des puissances supérieures 267 en leur vrai être spirituel, (ce qui est fort sublime et quasi incroyable à tout inexpert), apprenant ainsi à vivre d'un amour et connaissance pure­ment intellective, sans ressentiment d'amour impétueux ou sensible, — aussi se commence encore ici à découvrir à l'âme d'apprendre à vivre d'une façon indépendante de telles connaissances ou d'amours, mais indifféremment contente en tout événement et en tout tel effet que Dieu voudra faire ressentir à l'âme, quant est de son côté et de ce qui touche ou son être ou son sentiment ou opération; trouvant aussi bien Dieu en la peine et affliction comme en la jouissance et consolation, sous ce concept que puisque -Dieu est toujours Dieu et très-intime à nous (comme on en a eu la vue et connaissance) et qu'il est toujours immuable, (nul changement se trouvant en lui, nous aimant toujours d'un amour infini), nous le devons donc toujours concevoir invariable et celui qu'il est. Et soit que soyons en ténèbres ou en lumière, en jouissance ou en pauvreté, il est toujours tel qu'il est ; nous pouvant toujours également adresser à lui, ne pensant point qu'il se change 268 comme nous nous changeons en notre sentiment et estimation.

Si donc nous entendons bien ce que cela vaut, nous ne nous troublerons jamais pour chose qui puisse nous survenir, ains jouirons de lui, aussi bien en état de ténèbres intérieures comme au milieu de l'affluence de grâce. Car puisqu'en ce monde Dieu ne se peut ressentir, voir, ni connaître, ni aimer que par quelque effet qu'il cause en nous (tout ce entièrement que nous ressentons en nous- mêmes et qu'expérimentons, n'étant que quelque qualité de grâce créée qui nous joigne et serre avec sa divine bonté) ce n'est pas moins un effet de sa bonté la chose adverse et amère que la douce et agréable, d'autant plus que cette vie nous étant donnée pour vaquer à l'acquisition, il vaut mieux la posséder par un effet et lien de croix ou d'affliction, que de jouissance et consolation.

Cette vérité donc bien pénétrée et souvent représentée à l'âme au dedans par les rayons de connaissance que Dieu lui en fait, elle commence à s'y conformer et à ne faire état sinon de pouvoir ainsi jouir de Dieu purement, simplement, nûment par-dessus tout, bon ou mauvais, blanc 269 ou noir, connaissance ou amour, sentiment ou aridité, affluence ou pauvreté, s'efforçant de le retenir toujours également, et adhérer inséparablement par-dessus toutes ces différences ou diversités d'événements qui sont en nous-mêmes et non pas en Dieu. Et telle connaissance ou lumière intérieure est de très grand fruit, car ce sera en vertu d'icelle qu'elle sera grandement fortifiée en l'état de pauvreté et de priva­tion suivant.

Touchant la fidélité que l'âme peut apporter par tout cet état, elle consiste à persévérer toujours en soi-même, atten­tive à Dieu en toute paix et sérénité intérieure, en même estimation de la néantise de toute chose créée, au même rebut, rejet, dénudation et abnégation de tout, comme elle se sentait avoir au milieu du ressentiment de l'opération (248) divine ; se tenant en l'absence d'icelle suspendue par son industrie propre en la même aliénation de la terre, sans se reposer plus, ni prendre coulas aucun ès créatures.

Consiste encore à n'oublier jamais sa petitesse et indi­unité au milieu de tant de caresses et familiarités du divin Esprit; étant à Dieu de caresser nos âmes comme ses épouses et bien-aimées, 270, mais à nous de le chérir et honorer comme notre souverain Seigneur et Père.

Consiste encore à ne consentir jamais de penser que ces choses ou aucune d'icelle lui advient pour sa fidélité, bonne diligence ou industrie qu'elle y apporte, mais à rapporter le tout au divin amour, à sa dignation infinie et à sa libéra­lité inépuisable.

Consiste aussi à purifier toujours ses intentions, retran­chant toutes occupations non nécessaires, multiplicité de pensées naturelles, affections humaines, passions ou incli­nations au-dehors, quand telle chose se ressent. Car c'est ici ce que Dieu prétend par tant de faveurs, caresses et communications dont il la fait digne, que de donner à cette âme grande connaissance de son nom, grande expérience de sa bonté, assurance de son amour, force en son service et une abstraction totale des affections de la terre, la réfor­mant en toutes ses corruptions naturelles.

Et ainsi je finirai ce degré, si au préalable j'ai encore averti que cet état de la présence de Dieu n'est pas si diffi­cile à acquérir que l'on pourrait peut-être estimer. Car il compatit 271 encore avec soi plusieurs imperfections, qui procèdent de l'infirmité ou inclination naturelle, pourvu qu'elles ne soient [m211] volontaires, quoique vraiment il aide fort à les surmonter. Seulement il requiert une volonté forte, droite, très sincère et désireuse de fidélité à son Dieu; qui ne cherche que l'aimer de toute sa force, lui complaire de tout son pouvoir et renoncer toujours à soi du mieux qu'il lui sera possible. Car encore que mesurant ces faveurs si rares, ces grâces tant signalées à l'aune de nos mérites, nous nous trouvions tant improportionnés à icelles qu'à bon droit il nous doive sembler impossible d'y pouvoir jamais arriver : ce néanmoins, la grâce divine avec notre fidèle coopération peut tant, que nous sommes enfin étonnés que Dieu nous fait par sa dignation infinie parvenir à ce que n'avions pas seulement la hardiesse d'espérer. De façon que nous n'avons sinon toute occasion d'espérer et nous confier en la divine bonté, et, avec telle disposition, y apporter aussi [m212] tout ce qui est sortable à son acquisition. Ei autem qui potens est, dit l'Apôtre, omnia facere superabundanter quam petimus aut intelligimus secundum 272 virtutem quae operatur in nobis : ipsi gloria in Ecclesia et in Christo Jesu in omnes generationes saeculi saeculorum. Amen. (Eph., III, 20-21).[[118]]

CHAPITRE X. DE L'ÉTAT DE PRIVATION OU DÉRÉLICTION INTÉRIEURE, QUI EST LA DISPOSITION IMMÉDIATE POUR LE DERNIER ÉTAT DE PERFECTION.

L'État précédent jouissant ainsi des opérations divines au sommet de l'esprit comme nous venons de dire, semblait si parfait à l'âme qui en jouissait, qu'en­core qu'elle ressentît bien au secret de son cœur qu'elle n'avait encore atteint le but prétendu, si est-ce qu'il ne lui était pas possible de voir quelle chose donc lui manquait, puisqu'elle se voyait jouir de Dieu si immédiate­ment. [m213] C'est pourquoi elle ne pensait pas qu'il restât autre chose sinon que, persévérant toujours en cette forme intérieure, se transformer toute en cet état-là; et ainsi toujours de plus en plus jusques à la mort, croître en la réception de 273 ces faveurs, grâces, amour et connaissances sublimes.

Mais si je lui dis ici qu'elle est encore bien éloignée du but et de la fin qu'elle recherche, elle en sera peut-être bien étonnée; ce néanmoins il faut bien qu'elle le sache et qu'elle se résolve d'ici en avant à autre chose, si jamais elle veut étre du nombre des fidèles amis de Dieu, dont il a éprouvé la fidélité par l'eau et le feu, par le doux et l'amer. Lors donc que cette âme ne pensait qu'à se pouvoir toute transformer en la jouissance de l'état précédent, Dieu la conduit peu à peu à une merveilleuse [m214] opération, difficile sans doute à passer, laquelle néanmoins il faut qu'elle ait son cours, si jamais on doit arriver à la perfection.

Pour intelligence de quoi, faut savoir qu'il arrive souvent, même entre ces grandes communications et fami­liarités avec Dieu de l'état précédent, que Dieu se retire pour quelque temps, laissant ressentir à l'âme son infirmité naturelle ; et bien que pour lors elle n'entende encore le secret, ne pensant à autre qu'à se résigner à la volonté de Dieu selon les occurrences diverses qu'il permet; ce que Dieu prétend néanmoins par cela, est de peu à peu lui apprendre la 274 soustraction de ses grâces, lui faisant à cet effet faire mille actes d'abandon total de soi-même à la divine disposition, soit en pauvreté, [m215] soit en richesses. Finale­ment donc après plusieurs petites épreuves, Dieu la voyant forte et courageuse, entièrement dépêtrée de l'affection de la terre, résolue de le suivre quoi qu'il lui puisse coûter de peines et de fatigues, et de ne l'abandonner pour dur ou austère qu'il se montre, et surtout la sachant forte assez pour l'opération qu'il veut faire en elle; lui met une incli­nation secrète de se remettre, abandonner et se jeter du tout en sa divine disposition, pour faire d'elle selon son bon plaisir, en temps et en éternité, ne désirant que de lui com­plaire, à quel prix que ce soit. Et après avoir finement tiré son consentement total, commence à la mettre en un état auquel il faudra qu'elle endure merveilleusement. Et d'au­tant que c'est ici un des plus notables, des plus fâcheux (252) et pénibles passages [~m216] de toute la vie spirituelle que ce pré­sent état de privation (Dieu ayant de coutume de mettre ici l'âme jusques au bout de ses forces et de lui en donner autant qu'elle en puisse porter, à raison de la peine indi­cible qu'il y a 275 à suivre ici le chemin intérieur selon que l'on avait accoutumé par avant, sans se laisser emporter aux choses de dehors), pour ce aussi veux-je m'efforcer d'en discourir un peu plus amplement que des précédents.

Premièrement donc sachez que, quand vous oyez parler de cet état de privation ou de déréliction, il ne faut pas que vous pensiez que ce soit que Dieu directement afflige l'âme, ou bien qu'il la mette en état de pure souffrance, là où il lui faille seulement pâtir et attendre mieux, sans [m217] autre, comme jadis. elle soulait faire : car si tout le noeud consistait en cela, il n'y aurait pas si grand secret en ce fait. Mais c'est que Dieu la prive premièrement de toutes les opérations supérieures de l'esprit et de toute occupation de son divin amour qu'elle soulait avoir, la remettant au plus bas des puissances inférieures, là où elle se trouve si remplie de soi-même, si éloignée de la région divine que l'opération de Dieu peu ou point du tout ne se peut res­sentir. Et partant, au lieu qu'au précédent état son exercice était de se tenir toute introvertie, en la paix, repos et tranquillité de son esprit, ne s'empêchant de rien, sinon de suivre, attendre et 276 remarquer le trait intérieur de la grâce actuelle pour y coopérer; ici, extrêmement étrangée de toute paix et tranquillité, toute chose mauvaise retourne, toute passion se ressent aussi vivement [m218] que jamais ; et n'aura pas moins de mal à surmonter ces choses, que le premier jour qu'elle se mit au chemin de perfection.

La raison est d'autant que c'est ici une soustraction que Dieu fait du concours sensible de sa grâce aux actes de vertus, ou bien à l'élévation d'esprit qu'elle voudrait faire vers lui en tel rencontre ; laissant pratiquer cette âme le tout purement et nûment pour son amour, sans aucun intérêt d'aide ou de secours sensible. Or ceci, principalement au commencement, que l'on ne connaît encore cette oeuvre ni à quoi elle doive terminer, mais seulement que l'on ressent très vivement toutes ces choses désordonnées, - ceci, dis-je, est extrêmement de dure digestion à l'âme désireuse de pureté, d'intégrité et de fidélité â son Dieu, lui étant avis qu'elle en ait été la cause, ou bien à tout le moins qu'elle n'y résiste pas avec telle efficace, aversion et déplaisir [m219] qu'il serait nécessaire. Il semble que le prophète David ressen­tait 277 quelque chose de semblable à cet éloignement de la jouissance divine et des mauvais effets qui en ensuivent, quand il disait : Ut quid Domine recessisti longe? despicis in oportunitatibus, in tribulatione. (Ps. IX, 22). Et quoi, mon Dieu, mon Seigneur, dit-il, vous êtes-vous donc ainsi éloigné de moi ? Pourquoi, mon Dieu, m'avez-vous ainsi privé du bonheur de votre jouissance? Comme une pauvre veuve privée de sa douce compagnie, qui n'a personne pour prendre en main la défense de sa cause, est attaquée et affligée de tous côtés; de même ici le diable, le monde et la chair semblent faire partie, pour s'élever à l'encontre de cette âme ainsi éloignée de la présence et compagnie (254) de son époux céleste, sous l'aile secourable duquel. elle pouvait auparavant toute chose, bravait [m220] tous ceux qui pensaient s'élever contre elle. Non timebo males, quoniam tu mecum es (Ps. XXII, 4), disait-elle alors, je néglige des ennemis les menaces; je dédaigne leur insolence, et, qui plus est, renforcée de constance et grandeur de courage, je me présente de moi-même au combat et ne crains rien, Car Dieu ayant pris ma vie en protection et me couvrant de tous côtés 278 des ailes de sa puissance, qui le pourra forcer pour m'aborder? qui craindrai-je, si celui me défend que tout le monde craint et redoute ? Non, rien ne la pouvait lors ébranler : en ce seulement que son Seigneur et son Dieu était près d'elle, la victoire lui était à la main.

Mais ici de la sorte abandonnée, peut bien dire avec le même prophète David : hélas, Seigneur. ceux qui ne cherchent que ma mort, qui conspirent contre nia vie, ont fait un complot misérable, où ils ont résolu ma ruine disant d'une voix [m221] audacieuse : Deus dereliquit cum, persequimini et comprehendite eum (Ps. LXX, 11) ; il court, vagabond, privé de l'assistance et de la douce protection de son Dieu; poursuivez-le, attaquez-le hardiment, parce qu'il ne se trouvera personne qui prenne sa cause en main, ou qui le vous puisse arracher : Et non est qui eripiat. Et de fait dit-il : Nisi quia Dominus adjuvit me, paulo minus habitasset in inferno anima mea (Ps. CXLII, 17). Ces desseins eussent eu leur effet si Dieu pitoyable ne fût promptement retourné à me secourir. C'est pourquoi il priait si souvent : Ne avertas faciem tuam a me (Ps. CXLII, 7). Ne projicias me a facie tua. (Ps. L, 13). Ne me privez plus, ô Seigneur, de votre agréable présence, de 279 peur que mes ennemis ne conjurent derechef ma ruine.

Quel martyre spirituel pensez-vous que ce soit à une telle âme, après avoir si clairement vu les choses de l'Esprit de Dieu, la vérité d'icelles et la vanité des [m222] choses du monde, la misère des désirs et inclinations de la nature corrompue; connu encore le grand malheur du péché; après avoir tant de fois désiré de s'étranger de toutes ces choses, et, qui plus est, après qu'elle s'en pensait aussi éloignée que le ciel de la terre : se voir maintenant néanmoins autant plongée, harassée et tourmentée de pensées, désirs, incli­nations, imaginations, mouvements et passions, et enfin toutes sortes de dérèglements que jamais elle ait encore été? Que si encore cela ne durait que pour quelque espace, deux, trois ou quatre mois, et puis retourner à la jouissance comme devant, la chose serait passable; mais d'y demeurer les demi-ans et les années entières, ou peut-être davantage, sans se voir plus retourner aux grâces précédentes, cela fait quasi perdre toute l'espérance, emporte, peu s'en faut. toute la patience [m223] de cette âme.

Car si elle se veut élever à Dieu pour refuge en ses misères, il n'y a que 280 ténèbre et obscurité dans son esprit et voit que la porte lui est fermée de cette part. Si elle se refuge à ses actes propres pour exercer les vertus con­traires, c'est avec si peu d'efficace contre le mal, que nul ou certes petit soulagement lui peut revenir de ce côté aussi. Où donc aura son recours cette créature en ses angoisses? (256)

Car si faut-il qu'elle fasse quelque chose : de demeurer en soi-même, en sa nature inférieure avec tous ces mal­heureux désirs, inclinations et désordres, ce lui est un petit enfer, ayant paravant si bien appris à s'en éloigner par l'aide de l'opération qu'elle ressentait en l'esprit, où elle avait si clairement vu que c'était de la misère de ces désordres. C'est pourquoi [m224] de s'y plus arrêter, ou pouvoir y trouver aucun repos, soulas ou assurance, la conscience ne le peut aucunement permettre ; car elle la ronge toujours au-dedans, par une crainte qui la tient de perdre son Dieu, se laissant emporter dehors. Et de fait c'est bien ici entre les autres une de ses plus grandes peines, qu'il lui semblera à tout moment qu'elle soit pour s'échapper et abandonner son Dieu.

Mais, me direz-vous, qu'est-ce donc enfin que prétend et 281 demande Notre-Seigneur par tout ceci? pourquoi un tel état? Je réponds que c'est une opération autant nécessaire que pas une que Dieu ait pu auparavant opérer, pour faire avancer l'âme en son divin amour. Nécessaire, dis-je, non seulement pour la purger de tout restat de péché, de toute adhésion à ses grâces sensibles, de toute estimation de soi-même ; mais encore pour la mettre et la disposer peu à peu pour l'état de fruition [~m225], jouissance et parfaite union, qui doit suivre après cestuy-ci, : comme à la fin de tout ce discours nous le pourrons décrire plus amplement, afin de n'empêcher ici la déduction de ce qui se passe.

L'âme donc ayant été quelque temps en cet état de pauvreté spirituelle, en ces combats, en ces ressentiments de toutes sortes de misères, jusques à maintenant encore il a passé [[119]] : l'espoir de trouver mieux l'ayant accompagnée jusques ici. Mais de voir enfin la continuation ou plutôt augmentation de jour en jour, il lui prend fantaisie de croire assurément que c'est tout perdu, que cela est venu de quelque sienne grande faute, qui a fait que Dieu s'est retiré et l'a laissée en si 282 pauvre état. Et plus va avant, plus est-ce compassion de voir le travail qu'elle a en l'oraison pour la difficulté de trouver entrée en son intérieur, de s'y pouvoir maintenir, ou pouvoir tant soit peu s'adresser à Dieu qui soit d'efficace; de voir encore comme [m230] le temps se passe d'un bout à l'autre en diverses pensées, représentations et allèchements de la sensualité.

Et qui plus est, l'impatience souvent veut se faire res­sentir. Car cette nature inférieure, se voyant ainsi agitée de toutes parts, privée de toute influence, de toute aide, et toute chose conspirer à sa ruine, voudrait jeter là tout par impatience. Et au lieu de toutes les douces inclinations que jadis elle ressentait vers Dieu pour l'aimer, chérir et caresser; ici il est quasi inexplicable combien (et irrémédia­blement) elle se sent tout au contraire pleine de dégoût, d'aversion et d'irrésignation, ce qui est toujours de mal en pis. Car tandis qu'il y avait moyen d'espérer, patienter ou se résigner, bien qu'il fût difficile, si avait-il [m231] moyen toute­fois de passer; mais que d'ici en avant cette nature inférieure soit pleine d'impatience, de rage, d'irrésignation, (258) dépit et indignation, cela 283 est un désordre et une confusion inexplicable. C'est chose horrible à ressentir que la rage, l'impatience et l'insupportabilité de la nature à soi-même, comme elle se bande, s'élève et se rebelle contre l'esprit, voire et contre Dieu même, pour se voir toute laissée en soi-même, privée de tout soulas, appui ou réconfort. Avez-vous jamais vu un chien enragé, qui ne pouvant arriver à celui qui le frappe, s'en prend au bâton dont il est touché? Ainsi cette nature humiliée jusques au bout, délaissée toute à soi-même, remplie de sa malice, agitée de colère, de rage et d'impatience, se voudrait bander et contre Dieu et contre tout indifféremment, sa malice [m232] ne respectant personne; mais n'y pouvant aborder, se ronge, se passionne et se dépite toute en soi-même contre la pressure et l'angoisse qui l'afflige.

Et notez que cette âme est tellement toute nature pour lors, c'est-à-dire toute vivante en icelle, que son intérieur est tout dépeint de cette forme et façon d'être, n'appa­raissant rien autre en elle que cela ; tout le reste des autres facultés supérieures étant pour lors évanouies, cachées et sans aucune leur opération; ne lui restant que si petit 284 coin de soi qui ne soit toute cette nature ainsi désordonnée qu'elle ne peut quasi distinguer, ni empêcher qu'il ne lui semble que ce soit elle-même et la volonté qui fasse, qui veuille et qui opère tout ce qu'elle ressent. D'où lui viennent par après, tant de doutes, scrupules et anxiétés, pensant d'être tous purs [m233] consentements et volontés que toutes ces choses qui lui viennent. Mais il y a bien à dire.

Car la vraie volonté supérieure en est autant éloignée que lorsqu'elle était au milieu des infusions divines; seulement y ayant qu'elle n'a pas son opération si à son comman­dement, ni sa liberté si en usage comme elle soulait.

Au reste sentant ainsi sa nature insupportable à soi- même, pleine de rage et de colère contre Dieu même, il faut que la personne se distingue d'arrière cette nature, et ne pas s'immerger du tout dans ce que l'on ressent en icelle ; mais la voir comme un tiers, endurer le tout, s'unis­sant à l'opération divine et disant par ensemble : « Meure, meure, cette maligne, avec toute sa rage » ; et quelquefois de grand courage parlant à elle, dire : « En dépit de toi, de ta volonté et de tout ce que tu pourrais contredire, il se fera ainsi : [~m234] 285 tu mourras et seras anéantie ». Et quelquefois, se sentant ainsi distinguée, qu'on la laisse faire selon toute son inclination, perversité ou malice, non pas pour y con­sentir, mais pour la considérer seulement et voir à quoi terminera la tragédie de sa malice.

Enfin la chose passe si avant et cette âme se trouve de telle sorte accablée que, se voyant en tant d'angoisses et en tant de périls d'offenser Notre-Seigneur, en si grand danger, ce lui semble, de laisser là tout et retourner en arrière, elle se sent poussée à vouloir implorer la miséri­corde divine, à ce qu'elle puisse être délivrée de cet état. Mais d'autant que cet instinct, quoique si beau en apparence et fondé sur si prégnante raison, n'est néanmoins qu'un trait de nature (laquelle volontiers déclinerait cette sienne mort spirituelle et cette opération si amère du divin (260) amour), je dirai volontiers pour son encouragement contre telle [m235] infirmité ce qui peut-être lui servira de consolation.

Dites-moi donc, âme dévote, quiconque vous soyez, qui êtes réduite à ce pauvre état et en ce grand détroit intérieur : Avez-vous pas souvenance combien méritoire, combien agréable à Dieu et combien divine 286 est la médi­tation de la mort et passion de Notre-Seigneur? Oui, me direz-vous. - Eh bien, si la seule méditation qui se passe en la seule pensée est telle, combien plus le sera la ressem­blance et conformité à icelle? Lorsque vous alliez méditant sur ces sacrés mystères, vous ne faisiez état que de l'exté­riorité, des choses corporelles et visibles qui s'y étaient passées, vous occupant sur iceux (et fort louablement) à exagérer les tourments et les douleurs de votre bénin Sauveur. Mais maintenant voici qu'il vous apprend bien autre chose ; voici que vous commencerez [m236] à connaître, par l'expérience de ce que ressentirez, que beaucoup plus pénible, douloureuse et pénétrante lui fut sa souffrance intérieure en son âme, par la déréliction totale à soi-même qu'endura son humanité sacrée, que non pas tout le reste qui parut au dehors. Et ainsi apprendrez ici une bien plus sublime façon de méditer sur les sacrés mystères, que vous ne fîtes jamais, considérant plus d'ici en avant les angoisses intérieures de son âme, que les plaies extérieures de son corps. Mais ce qui est bien davantage, vous lui ferez compagnie à ces siens travaux intérieurs en endurant 287 ceux-ci à son imitation ; et ainsi lui serez bien plus agréable que si vous fussiez toujours demeurée en la simple médi­tation et considération d'iceux par images extérieures. Et partant quant à ce que vous vous sentez merveilleusement incitée à demander [m237] à Notre-Seigneur qu'il vous délivre de cette peine et de cet état si angoisseux, c'est ici l'endroit où vous pouvez être semblable en quelque chose à Notre-Seigneur au Jardin d'Olivet; lequel commençant à entrer en sa passion douloureuse, son humanité sacrée se trouva en si grand détroit que selon son inclination elle se mit à prier : Pater, si possibile est, transeat a me calix iste [[120]](Matth., XXVI, 39). Autant en dit votre nature ici au commen­cement de cet état, désirant décliner un travail si difficile, comme elle prévoit bien lui courir sus.

Mais gardez-vous bien, je vous prie, de vouloir tout à fait, ou de prier tout résolument que Dieu vous délivre de cet état, vous en mettant dehors ; car je vous puis assurer que si jamais vous voulez être du nombre des vrais amis de Notre-Seigneur, il faut que cette opération ici ait son cours, qu'elle s'achève en vous et qu'elle accomplisse [m238] son effet prétendu, et quoiqu'il coûte cher à la nature. 288 Courage, c'est ici le purgatoire d'amour où vous paierez tout le résidu de vos dettes; c'est ici la vraie épreuve de votre constance, courage et magnanimité au service de notre- Seigneur. C'est ici venir aux effets des offres, des oblations, abandons de vous-même, et des désirs d'endurer quelque chose pour lui, que vous lui avez dressés lorsque vous lui demandiez son divin amour. Où sont maintenant ces offres (262) si libérales d'amour que souliez faire de tout vous-même, au temps de la jouissance de son Esprit? Où sont ces propos, ces promesses et ces résolutions si généreuses que faisiez lors de ne l'abandonner pour fâcheux et austère qu'il se montrât? C'est ici que devez faire paraître que vous n'êtes pas amie de paroles seulement, mais beaucoup plus d'oeuvre et d'effet. Et par ainsi comme Notre-Seigneur, pour votre [m239] utilité, n'a pas décliné sa mort et sa passion tant amère, ainsi, vous maintenant, en ce rencontre où il y va tant de sa gloire et de sa divine volonté, quoique selon votre naturel appétit vous désiriez décliner le travail de cet état, ne vous laissez néanmoins emporter au désir de cette nature. Ains sachant qu'il 289  est expédient que votre être, votre opérer et tout ce qu'il y a en vous de corrompu ou imparfait meure, pour donner place à l'être divin, à son opérer superessentiel et à tout ce qui est de son pur amour;  meure, meure le tout, et spécialement cette nature inférieure avec toute sa malice, en dépit de sa rage, de son impatience et de tout ce qu'elle saurait vouloir au contraire ; et dites à Dieu : Fiat voluntas tua, que son opération divine s'accomplisse, tout le reste s'accommodant à icelle, et non pas au contraire l'opération divine au naturel désir.

Je sais bien que même souvent vous ne [m240] pourrez faire cette résignation par action toute formée; car cela même vous sera encore ôté, ainsi que tout autre acte de vertu que penserez quelquefois exercer au besoin, n'étant pas possible d'en former telle action ni pratique si entière qui puisse apporter aucun contentement, satisfaction ou assu­rance à soi-même de s'être vu faire tel acte contre le mal. Mais paix, quiétude et silence, et cela vous sera au lieu [[121]] de former ladite résignation grossièrement. Car ici Dieu ne se contente pas de paroles seulement ou d'actes légèrement proférés, mais tout 290 ensemble il le faut être aussi [en fait], demeurant en son fond, en état pacifique et content; et cela lui est assez, encore que ne recevions pas ce contentement que de nous voir former ces actes comme le désirerions bien. Soyez donc réellement résignée, pacifique et contente, le louant en votre cœur en toutes ses oeuvres. Et ainsi, encore que ce serait sans mot dire, il vous entendra assez ; et pour maintenant apprenez à vivre ainsi avec Dieu : car ce sera d'ici en avant la façon dont vous le servirez. [m241]

Si vous demandez quel moyen de se conserver en état pacifique et content, en si grande guerre, inquiétude et irrésignation que l'on ressente; je réponds qu'il faut tellement laisser passer le tout, quoi qu'il arrive, que l'on apprenne même la patience au milieu de son impatience, résignation en l'irrésignation, voire et patience en l'impa­tience de son impatience, résignation en l'irrésignation de son irrésignation. Et lorsque vous viendrez à vous ressentir en si pauvre état, que vous compassionnant vous-même en si calamiteux détroit intérieur qu'aurez à passer, vous vous plaindrez à Notre-Seigneur de vous laisser ainsi sans sa divine aide et concours de sa grâce au 291 milieu de si grande (264) nécessité; ce sera lors, que vous serez en quelque chose conforme à Notre-Seigneur, quand il se deuillait à Dieu son Père de ce qu'il l'avait délaissé. Car soyez assurée que vous passerez toutes ces choses [m242] au point de la lettre, que vous vous verrez vous-même sans feintise la plus pauvre, malheureuse et désolée créature qui se puisse retrouver au monde, comme il vous semblera; d'autant qu'il n'y a si chétif ou infortuné qui ne trouve vers Dieu ou vers les créatures quelque petit soulas, support ou consolation, là où ici vous vous verrez et sentirez d'assurance en être si éloignée que, quand bien créature, quelle qu'elle soit, voire Dieu même (ce vous semblera), voudrait vous con­soler, ne verrez point comme cela se pourrait faire, ni avec quoi il serait possible de vous pouvoir relever d'un si désastreux état.

Mais ce qui est merveilleux en cet endroit est que, bien que l'âme connaîtrait à pur et à plein l'état auquel elle est, et que d'assurance elle saurait cet état de pauvreté et déré­liction être l'état si sublime de préparation à la vie superéminente, cela néanmoins ne pourra pas facilement diminuer le 292 ressentiment de son [m243] angoisse, ni soulager sa difficulté au fait de la coopération à cette oeuvre divine. Car ce détroit est un trait de la main de Dieu, et tellement de sa main que nul autre que lui y peut rien apporter. Mais comme cette âme peut, elle seule qui le ressent, savoir quelle et combien grande soit cette peine qu'elle endure en cet état ; elle seule aussi ci-après expérimentera la grandeur de la jouissance que Dieu lui communiquera : Quia secundum multitudinem dolorum, consolationes laetificabunt animam suam [[122]] (PS. XCIII., 19).

Une peine de cette âme qui l'afflige entre mille autres, est celle-ci encore : si je mourais donc en ce pauvre état- ici où je sens si peu d'amour de Dieu, que serait-il de moi ? Car c'est grand cas de voir comme tout le monde (et à bon droit) s'emploie à louer Dieu, à le servir et glorifier, et, pour ceux qui le cherchent plus particulièrement [m244], c'est merveille de les voir si portés à son divin amour, si ardents et si zélés à le chérir et caresser en leur âme ; et que moi, plus éloignée de tout cela que du ciel à la terre, je ressens plutôt tout le contraire? Car si je parlais selon mon instinct naturel, je me sens plutôt pour le blasphémer, murmurer 293 et gronder contre sa divine opération, que non pas ni d'humblement me soumettre à son divin vouloir, ni d'amoureusement m'incliner à le bénir, glorifier et aimer. Car bien que je fasse quelque chose de semblable, que je me résigne, m'humilie, m'anéantisse et me terrasse en dessous sa divine opération, ce n'est pas néanmoins de volonté entière ou parfaite ni de ma partie inférieure, mais par force, en dépit de moi, contrainte quasi par le divin vouloir. Quel lieu donc me serait propre? que deviendrais-je, mourant en cet état? Comment oserais-je me trouver en la présence de Notre-Seigneur, avec une telle disposition en mon âme? Là où que si je serais morte en l'état précédent, état plein de désir et d'amour, quel (266) plus grand contentement ou quelle [m245] plus grande assurance, que mourir en aimant, ou aimer en mourant?

Oui, très chère âme, il est bien vrai, rien de plus heureux que de mourir en aimant. Mais celui-là néanmoins n'était pas encore l'aimer plus parfait. Je crois bien, et, d'assurance vous eussiez pu mourir avec plus de confiance en Dieu alors que maintenant. Mais au reste vous auriez aussi été bien 294 étonnée après la mort de voir que cet amour qui vous semblait si sincère, si net et si gracieux, était encore tant souillé et mélangé de l'imperfection humaine, la divine opé­ration n'étant pas reçue en telle pureté qu'il était néces­saire; là où que mourant en cet état ici, vous mourriez appuyée, non pas sur aucun mérite vôtre, puisque vous ne vous en attribuez guère ; non pas en votre propre industrie ou diligence, puisque n'en savez ici apporter aucune; non pas en votre fidèle coopération, puisqu'il vous semble qu'on vous ôte ici tout votre opérer ; mais appuyée seulement sur l'assurance de l'héritage des enfants de Dieu (Rom., v, 2), et sur les mérites du sang du Sauveur [m246] et mourant ainsi avec si peu de confiance en vous-même, seriez bien étonnée après la mort, de vous trouver si copieuse en mérites, si abondante en grâces et si remplie de dons et richesses spirituelles.

Et puis sachez que si bien en l'état précédent vous viviez en si grande assurance de l'amour divin que vous ressentiez, néanmoins vous étiez la même que vous êtes maintenant, et aussi imparfaite que pour l'heure vous vous ressentez. Que si la malignité, rage et misère de votre 295 nature n'apparaissait point pour être ensevelie et cachée sous la réception de tant de faveurs divines, Dieu néan­moins la voyait bien et vous sondait jusques au fond plus intime, n'ignorant point jusques à quel degré de force, courage et mort de vous-même vous étiez parvenue. Et maintenant, pour le vous faire aussi connaître et vous ôter cette vaine assurance et estimation propre, il sépare en vous sensiblement [m247] l'aide de sa divine opération, afin que voyiez tout à découvert ce qu'en vérité vous êtes. Mourez donc hardiment en cet état, puisque vous connaissant si bien, vous mourez toute méfiante et désappuyée de vous-même.

Mais poursuivant la déduction de cet état, disons consé­cutivement et simplement ce qui s'y passe. Il est donc que l'âme est ici remise au plus bas de soi-même, en la région inférieure et plus éloignée qui soit de l'esprit et au plus bas encore de telle portion qu'il serait possible, à un pied près de l'extroversion totale, c'est-à-dire quasi remise en son pur naturel, privée de toute lumière, grâces, aides et semblables faveurs qu'elle soulait recevoir. Au 296 commencement telle chose ne lui est encore rien, car elle n'a pas tant [m248] conversé avec Notre-Seigneur, qu'elle n'ait appris à s'accommoder à divers fâcheux rencontres; mais le mal est de voir la longue continuation de cet état, et puis les mauvaises choses qui s'instillent, incitant à pécher si on ne veillait extrême­ment pour y résister. De là, ce qui fait de la peine, est que l'opération de Dieu ne se peut plus retrouver au dedans, et que l'on ne sait que devenir, ni où s'adresser; en haut ou en bas, partout où elle essaie de s'aider, il n'y a nul (268) moyen d'aborder à rien, de sorte qu'elle est contrainte de reposer, de vivre et de respirer tout en soi-même, ce qui lui est un grand tourment, pour être tout contraire à ce qu'elle soulait sentir.

Car vous devez savoir qu'en l'état précédent, depuis que l'entrée lui avait été donnée pour, par l'esprit, se pouvoir écouler en Dieu, son principal effort avait toujours été de se tenir insensible [m249] à soi-même, pour s'élever, se cacher et immerger tant plus en Dieu; son désir, sa respiration, son repos et tout son sentiment n'étant que Dieu; sans voir, goûter ni ressentir les créatures sinon en lui, 297 - comme si, attachée au divin rayon, cela s'écoulât toujours en ligne directe jusques à Dieu; si bien que, par faute de ne pouvoir ainsi rapporter à Dieu terminativement toute chose, par quelque troublement ou désordre intérieur, force lui était de.respirer et se ressentir hors de lui ; cela seul lui était un tourment indicible. Maintenant donc que voici qu'elle ne sait plus trouver moyen d'ainsi respirer et reposer en Dieu, pour avoir l'intérieur tout en désordre et pour n'avoir plus d'accès à Dieu au sommet de son esprit ; d'où force lui est de n'avoir rien que soi-même et même hors de l'ordre du divin amour, ressentant et soi et les créatures hors de Dieu c'est-à-dire hors de la relation actuelle d'icelles en lui : quelle fâcherie ne lui doit-ce être?

C'est pourquoi aussi la conscience ne le sait endurer- pour être par trop contraire à ce qu'elle a vu, [m250] savoir qu'elle devait être un jour tellement perdue en soi-même, englou­tie; immergée et abîmée en Dieu, qu'elle ne vît ni respirât et ne pût plus rien goûter que lui en toute chose. Il est donc plus clair que le jour, que voyant cela lui procéder de ce qu'elle est comme toute jetée dehors 298 l'état intérieur, elle s'efforce partant de tout son pouvoir à s'introvertir, et se relever après Dieu, et se retirer de ce bas de la nature inférieure. Mais voyant le tout en vain, même plutôt aller de mal en pis jusques à venir (peu s'en faut) à perdre toute souvenance de l'esprit, cela est de fort dure digestion. Car là où que depuis fort longtemps, en l'état précédent, elle avait vécu une vie toute divine avec Dieu, l'ayant si faci­lement pour but [m251] terminant ses désirs, pensées, oeuvres et intentions; ici Dieu lui est si éloigné que cette unité d'écoulement amoureux en lui, est aussi toute évanouie. Et la voici en telle forme intérieure qu'elle ne diffère quasi en rien à ceux qui sont commençants en cette vie de l'esprit; ayant l'intérieur aussi multiplié en diversité de ses objets, de ses inclinations, désirs et passions que pourrait avoir un nouvel apprenti en ce chemin.

Et pour ceci encore passe. Car pourvu que l'on sache par le témoignage et rapport de ceux qui ont passé par ici que cela soit coutumier d'arriver, facilement on patientera. Mais la difficulté est de savoir donc employer le temps, faire oraison, aller en avant, coopérer avec Dieu, 299 s'intro­vertir en soi-même, opérer [m252] conformément à ce qui serait propre pour cet état. Car tout ceci qui néanmoins est son principal soin, lui est merveilleusement difficile, pour n'y savoir par où aborder, trouvant la porte fermée à tout. Car si son mal n'était qu'un pur sujet de tolérance et (270) patience, là oit il ne lui faudrait que demeurer comme elle serait et avoir patience, sans rien d'autre, cela serait faci­le à passer. Mais ici ce n'est pas assez si avec la patience on ne s'efforce encore plus outre d'opérer, acquérir et rega­gner, tant qu'il est possible, la jouissance de Dieu; en quoi il [y] a ici une extrême difficulté et telle que peu s'en faut qu'elle ne lui fasse jeter là tout. Car il vous faut ici tenir pour assuré que Dieu ne donne plus cette aide supernatu­relle abondante qui relevait jadis tout palpablement les actes et les efforts de cette âme, mais les laisse produire à l'âme par l'efficace de sa grâce ordinaire aux justes. [~m253] Et, qui plus est, si grande est la difficulté de produire de soi aucun effort que l'on ne saurait que penser autrement sinon qu'il ôte aussi peut-être quelque chose de son aide ordinaire, en vertu du total abandon que l'âme a 300 fait à Dieu de tout soi-même entre ses mains : à tout le moins ceci soit dit pour insinuer combien imperceptible et insensible est le divin concours, tendant à fin de lui donner vraie et expéri­mentale connaissance de sa continuelle dépendance de sa grâce et combien peu elle peut sans son aide.

C'est donc chose vraiment merveilleuse que le travail de cette âme en ses opérations, et de voir que tant de temps se passe, les jours, les semaines, les mois et déjà peut-être les années, sans voir la fin de cela; non pas que ce soit toujours tout un, mais que néanmoins cette opération ne s'achève [m254], et que l'on ne sait (comme jadis) retourner à Dieu, ni aux actes de son divin amour : cela, dis-je, n'est pas petite affliction à l'âme qui par avant soulait voler plutôt que courir seulement au chemin de la perfection, tant elle soulait faire de chemin en peu de temps, et qu'ici elle rampe si longtemps par terre ; néanmoins cherchant de tous côtés quelque moyen de faire autrement, elle n'en trouve nul, et voit bien qu'il faut que ce soit de Dieu que la chose vienne, et que partant il n'y a autre expédient que de laisser 301 achever cette oeuvre, et cependant le peu qu'elle peut de sa part, l'apporter aussi fidèlement ; et ainsi elle apprend à patienter et à cheminer peu à peu, selon le cours de cet état. [m255]

Après donc avoir été ainsi détenue quelque temps si très bas et quasi toute extrovertie, ayant besoin d'aussi grossières opérations pour s'introvertir et s'aider contre le mal que jamais, - à la fin toutefois, outre certains témoi­gnages fort occultes et intimes que Dieu lui donne de l'excellence de cet état, elle commence encore à ressentir que les puissances un peu plus supérieures s'y regagnent peu à peu, et qu'elle va toujours se relevant de tel rabais­sement, se sentant, en son fond et son état, plus solide et plus récolligé; et de fait commençant à regagner quelque plus notable introversion, commence aussi à réhabiter en soi-même plus palpablement, - quoique non sans diverses pensées extravagantes, imaginations et inclinations à choses mauvaises qui la harassent tellement que c'est pitié de voir souvent les heures d'oraison passer sans quasi rien d'autre [m256] avoir pu retenir au dedans pour salutairement s'occuper.

Or nonobstant tout ceci, il faut qu'elle poursuive, 302 qu'elle s'appuie sur la confiance en Dieu et qu'elle passe outre (272) avec intention de se purger par la confession des man­quements qui sont de son côté. Seulement qu'elle ait grand soin de ne se laisser abattre ni par la longueur du temps, ni pour l'importunité de ces choses, ni pour autres événe­ments divers qu'elle rencontrera ; mais qu'elle se maintienne en paix, repos et tranquillité, nonobstant toute la guerre, inquiétude et troublement que quasi toujours se voudrait élever. Et, par le moyen de telle paix conservée en son intérieur, sentira toujours son fond et sa récollection croître et solider.

Et de fait voici qu'elle vient à sentir ou expérimenter que le fond de son introversion [~m257] n'est plus cette nature ou partie inférieure, mais quelque portion plus supérieure, immédiatement toutefois après icelle; avec un éclaircis­sement intérieur, qui lui montre comme, se devant fonder et stabiliser en ce nouveau fond ou état, elle laisse l'autre inférieur comme outrepassé, comme chose tierce et qui de rien ne lui appartient, non pas qu'elle voie ceci par manière de spéculation en haut en l'esprit, mais en bas comme chose outrepassée. Et est en 303 effet que Dieu pour quelque temps la fait vivre, c'est-à-dire met son intérieur en tel état, selon lequel la partie supérieure est comme le pied ou le fond de l'introversion ; d'où résulte incontinent de voir la nature inférieure comme chose tierce et outre­passée, de laquelle partout l'on ne veut plus se soucier, -ni de ses souffrances. Et l'esprit se ressent fâché qu'aux peines et fatigues qu'elle a jusques à cette heure subies, il se soit, à faute de meilleure lumière, uni avec elle, ayant pris à soi aussi la chose tout ensemble, et ainsi condescendu, compati et s'identifié avec elle. D'ici en avant, qu'elle pâtisse tant qu'elle voudra, l'esprit se sent autre qu'elle, et partant ne veut plus ainsi se tenir de son côté pour, avec elle, se plaindre à Dieu; plutôt, de tout son effort se séparant d'elle, la laisse pâtir, mourir et ensevelir en cette annihi­lation ou subjugation que Dieu fait d'elle, l'outrepassant et négligeant tant qu'il lui est possible.

Voilà ce que quelquefois il lui est [m258] montré au dedans, quand il plaît à Dieu de faire luire un petit rayon de sa lumière, au milieu de cet état ténébreux. Nonobstant néan­moins telle chose 304 découverte, avant qu'elle y soit stabilisée et du tout bien fondée, elle ne laissera pas de retomber encore à vivre toute en telle nature inférieure et pâtir selon icelle, comme seule apparaissante au dedans, trouvant encore, comme devant, extrême difficulté à se tenir salutai­rement occupée; mais aussi, patientant toujours, cette dite lumière et connaissance, ou plutôt tel ressentiment et état retourne, accroît et prend plus grande force, si avant qu'enfin l'esprit du tout se sépare et se distingue de la nature, la regardant et ressentant toujours de là en avant comme partie en soi outrepassée, assujettie et subordonnée dessous soi.

Ceci néanmoins ne s'achève pas sans un merveilleux secret intérieur combat et des façons d'endurer fort subtiles, difficiles tant à expliquer qu'à entendre, sinon à celui qui en a fait les épreuves. Lequel combat et difficulté ne prend (comme je crois) d'ailleurs principalement sa (274) cause que de la nouveauté de l'état ou forme intérieure; laquelle pour ne savoir [m259] ou n'oser suivre ou embrasser, apporte ces travaux à l'âme, - ce qui est vrai non seu­lement pour ce sujet, mais encore pour tout le reste des nouveautés 305 que, durant ces opérations, l'on vient à trouver en son intérieur.

La séparation de l'esprit d'avec la nature achevée, il est quasi avis à l'âme que la voilà sauvée ; puisque voilà cette malheureuse (qui tant l'a harassée, tourmentée et causée de fâcheries avec ses perverses inclinations) outrepassée, ensevelie et terrassée sous l'anéantissement que Dieu a fait d'elle, ressentant une force nonpareille pour se bander contre cette méchante et malheureuse, entendant ici le secret de la force que les saints et amis de Dieu ont montrée avoir en l'exercice de la haine d'eux-mêmes. Et, commençant ainsi un peu à respirer, pense venir à opérer selon cet esprit, passant (à savoir) par-dessus soi à Dieu, pour voir s'il n'y aura pas pour le moins maintenant moyen de retrouver cette tant désirable opération du divin Esprit; et à cet effet se tient insensible aux choses inférieures, se tient légère, prête à s'envoler à Dieu, si le moyen lui en était donné.

Mais quoi! il n'y a moyen d'y aborder. Car, vers le haut, par forme d'élévation, tout n'est que ténèbres épaisses et impénétrables, et comme si un poids de pesanteur infinie lui était mis sus, pour 306 la faire par force réfléchir sur son fond et sur son état, sans procéder ainsi par élévation ou écoulement comme en un tiers ou distinct; et voit bien que ce n'est pas encore ici la fin de cette oeuvre. Voilà la nature inférieure outrepassée, il est vrai : l'esprit par l'aide de la divine opération (très occulte toutefois et inconnue) se l'a suppéditée en dépit de toute sa malice, sa rage et autres malheureux effets qu'elle a pu produire ; tout cela est vrai. Mais comme il y a trois choses en nous, la nature, l'esprit et Dieu, pour autant que cet état ici s'en veut aller jouir de Dieu non seulement par présence, par attention ou par vue, comme vers un tiers ou distinct (faisant nombre et pluralité de chose en l'intérieur de l'âme), mais en fond, par embrassement, tension et serrement au plus intime de son état intérieur, par les deux bras des puis­sances supérieures ensemble concourants à cette action de jouissance et fruition; en telle sorte toutefois comme si dans l'enclos de telle possession, tout ce entièrement qu'il puisse avoir ou au ciel ou en terre, fût compris et embrassé dans l'unité de telle jouissance, nulle capacité restant plus pour 307 voir, désirer ou chercher autre chose que ce qui est compris dedans telle fruition, en manière de fond et d'état et non pas de haut ou de vision; c'est pourquoi il n'est pas ici permis à l'âme de tenir telle façon d'élévation ou attention pour recevoir d'en haut l'influence de la divine opération; mais il faudra qu'elle en fasse tout autant de son esprit dessous Dieu, comme elle a fait de la nature dessous l'esprit.

Voici donc encore une nouvelle fâcherie. L'esprit, qui a anéanti et suppédité la nature, faut qu'il soit lui-même terrassé et suppédité par l'Esprit divin, lui seul se voulant (276) faire maître, roi et seul apparaissant en cette créature, avec sa suite de fruition et jouissance, — toute autre chose arrangée, subordonnée et comme anéantie en dessous de lui. Et n'y aura pas moins de difficulté de venir à bout de ce second comme du premier. Omnia subjecti sub pedibus ejus etc. Ut sit Deus omnia in omnibus [123] (I Cor. XV, 26, 28). L'ordinaire opération donc de la partie supérieure est de s'élever amoureusement en Dieu, cherchant sa face et présence, et ainsi recevoir l'influence de ses grâces, faveurs et caresses, y correspondant par la vue et attention à ses divines 308 opérations. Mais ici on continue à ne pouvoir rien de sensible recevoir ni attendre d'en haut. Et ne pouvant si tôt voir le secret de ces choses, ne sait aussi où donc se tourner, quoi faire pour le mieux, ni comment s'aider, étant merveille de lui être nécessaire de vivre de la sorte. Car de mortifier les opérations de l'esprit qui seraient si divines, si sublimes et si excellentes et ne respi­reront que désirs, affections et amours vers Dieu si elle le pouvait faire, n'est-ce pas étrange? qui n’ouït jamais choses semblables? Ceci est contre toute raison, contre tout ce qu'on a entendu, contre même le reste de tout le monde qui s'emploie de toute possibilité à donner louange, gloire et honneur à Dieu.

Ce nonobstant, que cet esprit aille ratiocinant tant qu'il voudra, si faut-il qu'il s'abaisse, s'anéantisse et doucement s'humilie; qu'il captive son grossier effort et apprenne la quiétude et cessation convenable, non pas telle quelle, sans règle ni raison, mais le tout accommodément, propor­tionnément et à mesure que le requerra l'avancement qu'elle fera en cet état, et que la lumière intérieure con­jointe à son expérience lui enseignera. 309 On se peut aussi servir du petit livret de l'Abnégation intérieure [[124]], étant fort singulier pour aider en ces passages ici. Et si l'on fait ainsi, à savoir que l'on prenne garde d'opérer quand on peut, mais aussi de quitter son opération en temps opportun, on trouvera combien de difficultés il y a d'apprendre cet esprit à se taire et à se tenir coi, voulant toujours s'efforcer à quelque chose, s'élever et chercher Dieu comme autre et distinct, en la manière que ci-devant elle soulait. Non pas que l'on ne soit content de cesser après que l'on a entendu qu'il le faut faire; mais c'est que ce cesser devant être opportunément pratiqué, et ne pouvant si clairement voir ni discerner quand ou comment, craignant de tomber en oisiveté vicieuse ou manquer à son devoir, toujours on est enclin à se mouvoir, chercher et tenter de faire autre chose.

Un avis peut ici grandement aider cette âme : c'est de coopérer à cette oeuvre joyeusement, gaiement et d'esprit allègre, et non pas bassement, lâchement et avec chagrin. Car si jamais la paix, amour et joie au Saint-Esprit fut nécessaire, c'est maintenant en ces opérations ici; ès quelles (278) ne pouvant pas coopérer 310 d'action grossière, ains très mince et très secrète, toute l'industrie et tout le coopérer que mieux opportunément elle pourra apporter, sera de se tenir gaie, joyeuse et contente au dedans, et avec telle dispo­sition intérieure passer tous les rencontres fâcheux [m260][[125]]. Car cette disposition sera la préparation la plus immédiate qu'elle pourrait apporter à l'opération du divin amour au plus intime de son centre, que Dieu bientôt commencera ici à lui envoyer; lesquelles touches passagères seront les précurseurs de la vraie et plus parfaite jouissance qui suivra par après. Qu'elle acquière donc cette paix et sérénité, la conserve et s'y maintienne comme la seule cause de son avancement, et que nullement elle se laisse emporter à plainte, doléance ou tristesse, ennui ou pesan­teur sous quel prétexte que ce soit. Car comme le terrassement et subjugation que Dieu fait de cet esprit est un genre de souffrance intérieure la plus admirable du monde, (tout étant en angoisse indicible); et néanmoins nul si osé qui ait la hardiesse de se douloir ou lamenter ni à Dieu, ni à soi-même, ni à personne, si on veut correspondre à son intérieur, parce que la coopération 311 doit être paix et conten­tement, attendant ce qu'il en adviendra; - si jamais tel état de contentement échappait, et que l'âme impatiente condescendait à se lamenter de telle opération, ce serait là-dedans un désordre inexplicable, qui ne se remettrait en état sinon par la paix et contentement.

Partant donc que la nature en bas souffre tant que l'on voudra, que l'esprit soit réduit au petit pied, tant qu'il plaira à Dieu, il faut, si Pâme veut coopérer à son avan‑
cement, qu'elle garde paix, joie et tranquillité, embrassant de toutes ses entrailles cette oeuvre du divin Esprit et faisant que tout cède à lui, qu'on obéisse à ses lois et que
l'on fasse joug à ses volontés. Et ainsi, apprenant à céder et se pacifier en dessous de tous ces merveilleux effets du divin Esprit, l'on ne saurait dire combien humble, combien dompté et combien abandonné à Dieu, que voilà cet esprit : tout son opérer n'étant qu'un doux rabais ou ramas, au fond de sa récollection, de la vue avec laquelle il serait pour avoir attention à la recherche de quelque autre chose, causant néanmoins si grande force et vigueur en l'intérieur que, par ce seul acte, toute 312 imagination et quoi que ce soit de mal est rendu insensible et de nulle efficace. Et ainsi cette âme étant en telle disposition : Super quem requiescei spiritus Domini? (Is., Lxvi, 2) et : Cui erunt optima quacque Israël? (I. Reg., IX, 20.) [
[126]]

 

CHAPITRE XI. DE CE QUE DIEU A PRÉTENDU DE L'ÂME PAR LES FÂCHEUX RENCONTRES DE L'ÉTAT PRÉCÉDENT. AVEC PLUS AMPLE EXPLICATION ENCORE DUDIT ÉTAT DE PRIVATION.

Tout ainsi que l'état précédent expliqué comme il est ci .dessus, sera sans doute de grande aide, réconfort et contentement à celui qui vraiment se   trouvera en tel état (puisqu'étant préaverti des choses qui y arrivent, elles ne lui seront pas si étranges et douteuses) : aussi pour ceux qui ont bien quelque privation de la divine opération et sont en manquement de vraie introversion ou de jouissance divine, et néanmoins ne sont pas encore jusques à cet état ici pour n'avoir pas encore fait tant 313 de progrès, encore que passé longtemps s'exerçant en ces chemins, ains sont plutôt à colloquer en l'état de la première élévation à Dieu, décrite au cha­pitre Iv et suivants, où tout effort et travail propre est nécessaire, - pour ceux-là, dis je, telle doctrine pourra être fort nuisible et pernicieuse. Car bien qu'en la chose même il y ait grande différence, à savoir entre cette vraie privation décrite en cet état et celle de celui qui n'a encore passé par l'état de la présence de Dieu; ès paroles néan­moins il n'y en a quasi point. Et, sans grande expérience, on ne la pourra facilement discerner, puisque tout ce qui se dit de la vraie se pourra facilement aussi attribuer à la fausse et trompeuse. Aucuns se sont vus exercer encore la première élévation à Dieu, et cependant éviter tout effort ou industrie propre au fait de l'excitation de la volonté ou production des actes d'amour; cheminant seulement en leur intérieur, avec quelque vue ou attention vers le haut de l'esprit, sans rien avoir du côté de la partie amative;  telle façon de se comporter leur provenant de ce que s'accostant de quelques-uns fort spirituels, les trouvent 314 enclins à persuader que l'on doit sérieusement garder de n'empêcher pas la grâce ou opération divine avec sa propre opération ou trop soigneux effort ; mais seulement suivre la grâce et être attentif à Dieu et à son intérieur; parlant bien ainsi selon leur sentiment et selon la façon qu'eux- mêmes tiennent et que ces états ici derniers requièrent; mais ne se ressouvenant pas bien de la grande différence qu'il y a entre les commençants et les plus avancés. Si on avait expérimenté le dommage de telles paroles et combien elles sont dommageables à celui qui doit orprimes exercer la première élévation à Dieu, duquel le cœur n'est encore solidé au vrai amour divin par l'expérience de plusieurs touches et infusions divines; on ne s'étonnerait pas si tant de fois en est faits ici note et advertance. Mais d'autant que plusieurs en pourraient recevoir pareil dommage, puisque nous avons encore à expliquer ce que Dieu a prétendu de l'âme par tous ces états fâcheux, nous tâcherons de rendre encore cet état de privation plus intelligible et plus facile à discerner. (282)

Voulant donc expliquer, comme 315 nous avons promis, ce que Dieu a prétendu de cette âme par tant de fâcheux événements exprimés ci-dessus, j'en pourrais rendre autant de raisons que de bons effets en ensuivent, qui sont presque innombrables. Car entre les autres, quelle plus vraie et plus claire connaissance de son rien de pouvoir? Quelle plus grande expérience de sa totale dépendance de la grâce de Dieu eût-elle pu s'acquérir par autre voie, qu'elle n'a fait par celle-ci? Quel meilleur moyen eût-on pu excogiter pour lui apprendre la désappropriation aux dons, grâces et aides sensibles, que celui qu'elle a ici expérimenté? Lequel n'a été content s'il n'a tout réformé jusques à la racine ; terrassant dessous soi tant la cause que l'effet, tant le pouvoir que le faire, tant les puissances mêmes intérieures comme leurs actes et opérations; — afin que le tout examiné au calcul du pur et vrai amour, tout aussi soit sortable à la candeur et pureté qu'il requiert pour comparaître en sa présence.

Je dirai néanmoins que ce que Dieu principalement requiert par ces opérations, c'est de disposer l'âme pour la vie et état unitif suivant; auquel comme 316 autres est la façon de procéder tant avec Dieu comme en son état intérieur, que non pas ès précédents; aussi est-il besoin de commen­cer à la façonner de loin et peu à peu, en conformité dudit état (selon la règle ordinaire que disposition est toujours requise au sujet qui doit recevoir forme ou opération nouvelles). Et est en effet un tout nouveau commencement de tout le chemin à Dieu, commençant derechef depuis le plus bas jusques au plus haut, et ce à la façon que requiert la vie unitive, comme auparavant l'élévation servait pour la vie contemplative, - Dieu opérant ici une annihilation totale de cette âme en dessous soi, c'est-à-dire une subju­gation, arrangement et subordination dessous son divin Esprit, afin de la rendre un vase, instrument et sujet capable de l'infusion de ses saintes opérations, sans résis­tance et propriété.

Et en tout ceci la nouveauté de la façon selon laquelle elle se voit vivre de là en avant, est suffisante pour causer ès commencements tant de travaux que l'on ressent. Car ne la connaissant pas bien, l'on ne l'ose aussi admettre ni y coopérer, rejetant souvent ce qui serait le meilleur, et au contraire voulant 317 poursuivre et tâchant de se former quelque façon au dedans, laquelle ne convient aucunement. Laquelle nouveauté consiste entre autres en ceci, qu'es états précédents l'âme opérait un continuel écoulement à Dieu : l'ayant toujours pour but et fin en toutes choses par la vue et attention qu'elle conservait fidèlement; et, quoique selon son fond ou état, elle fût en la partie infé­rieure, néanmoins elle pouvait encore avoir cette attention, écoulement ou vue vers l'esprit, où bientôt elle tâchait de se relever et avoir son refuge contre tous assauts des ennemis; conversant au reste et négociant toujours avec Dieu, comme second, autre et distinct de soi, quoique présent et actuellement ressenti; faisant souvent sous sa grandeur mille actes d'anéantissements de soi-même, de révérence profonde, d'admiration, adoration, oblation et semblables; recevant indicible contentement à faire tels (284) actes, en la vue et présence de cette divine Majesté, (pour la grande correspondance intérieure et la totale distinction de celui qui les faisait et celui auquel ils s'adressaient, comme de deux distincts et séparés, quoique présents et bien proches); 318 ne pensant pas que telle façon intérieure se devrait jamais changer, ains seulement se perfectionner davantage, puisque, comme enseignent les docteurs et aussi est vrai en tout état de perfection, que toujours la créature demeure créature et Dieu ce qu'il est.

En l'état dernier néanmoins, quant à la façon de se trouver ce n'est point ainsi : car toute telle distinction est évanouie, et ne peut-on point être de la sorte qu'en son fond ou état on soit une chose, et selon sa vue ou attention l'on en recherche une autre. Car le fond et la vue sont tellement resserrés ensemble, repliés et dépliés en un point, que ce que l'on est et tel qu'est l'état intérieur en son fond, cela sent et voit et expérimente-t-on, et rien autre, - l'amour d'union tenant tellement toute puissance, quelle qu'elle soit, sous son empire et sous sa récollection, qu'il serre embrasse et contient en sa jouissance tout ce qu'il y a au ciel et en terre, (nulle capacité restante plus pour voir, chercher ou désirer autre chose que ce qui est compris là-dedans, ce qu'elle tient, embrasse et possède ainsi au plus intime de soi-même); l'amour comprenant et embras­sant le tout, et comme il 319 semble, dedans les seules limites et capacité de la volonté où toute l'âme est pour lors retirée.

Secondement, la diversité gît en ce qu'ici l'affection de la créature est comme prise et enchaînée dans les liens du divin amour, par tant de pratique en tous les états précé­dents, si que l'on est quasi toujours dans l'introversion et présent à soi-même, quoique bassement et seulement selon la portion inférieure et sans concours ou aide sensible de la grâce. Là où qu'en l'état d'élévation (ci-devant au cha­pitre iv et suivants), sitôt que l'opération divine ne tenait la personne occupée, on se trouvait bientôt dehors son introversion, icelle dépendant de l'actuelle infusion, hors de laquelle facilement on se délectait ou prenait soulas ès créatures au dehors, n'est que l'on fût fidèle à se convertir toujours à Dieu. Ici, encore que l'on soit privé de grâce sensible, on peut néanmoins demeurer en son introversion, étant cela même qui fait si vivement sentir son pauvre état. Car si on était extroverti, pouvant se récréer et prendre soulas ou contentement au dehors, on ne sentirait pas si fort son état de privation. Celui qui n'aime pas 320 beaucoup Dieu et n'est pas porté de trop grand désir en son intro­version, ne sachant que c'est de vraiment adhérer à Dieu, ne se soucie guère s'il est privé de la divine présence ou non, s'il en est éloigné ou point, ayant d'autres choses en quoi se reposer et trouver cependant réconfort. Mais en une âme arrivée à ces degrés ici, il n'en est pas ainsi.

Tiercement, y a cette différence de l'état présent à celui de l'élévation ci-devant, qu'ici l'effort n'est pas si véhément du côté de la partie amative, mais toute sa peine est vers la vue et attention, pensant avec icelle, comme devant, jouir (ensemble avec l'amour au cœur) de la vision de Dieu selon la lumière de la grâce; ce qui ne sera plus, pour le (286) moins à la façon que ci-devant, comme distinct et autre second. L'effort, dis-je, n'est pas si fort et si grossier, d'autant que ce cœur est entre les mains de Dieu et com­pris ou arrangé en l'ordre de divin amour. Seulement y a que, pour ce temps ici, l'usage et l'exercice lui en est ôté, à faute de principe de grâce pour pouvoir sortir en actes, — comme il apparaît quelquefois en ce que, quelque petit rayon se laissant ressentir, il est incroyable 321 quel extrême et pénétrant amour elle exhale de son cœur, mais caché, jusques à son temps lorsque, l'âme toute remontée ès puissances supérieures, il sera plus coi et serein, hors de péril des excès de véhémence [et] que lors en toute pléni­tude il fera bien paraître quel il sera.

N'étant donc ici l'amour que suspendu et caché, et non pas éteint ni étouffé, l'âme n'a pas de travail de s'exciter, ni trop grand soin de sentir l'amour sensible. Mais la racine de tout son travail vient du côté de la vue ou attention vers le sommet de l'esprit, pour pouvoir chercher la pré­sence de Dieu. Car se sentant déchassée bien loin en la région inférieure de dissimilitude et multiplicité, très éloi­gnée de la portion supérieure où se passe la fruition d'amour ; craignant de se perdre ès multiplicités et haras­sements de ces bas états, voudrait volontiers s'efforcer pour pouvoir se relever vers Dieu, par vue et attention comme devant. Mais la porte lui étant fermée, ne trouve vers l'esprit selon telle façon d'opération, que ténèbres épaisses et impénétrables, ou comme si un poids de pesanteur infinie lui était chargé dessus, au lieu de l'élévation, vue ou atten­tion 322 qu'avec tant de bonheur et contentement elle soulait [[127]] exercer, - comme si tout ce que l'on eût eu jadis, ne fût été que songe, fiction et rien de réel; tout le travail venant de ce que n'entendant pas encore le secret de cet état, ni ce que Dieu prétend par iceluy, ni aussi quelle est la ma­nière de la vie unitive, aussi ne sait-on comprendre ou admettre telles opérations, ni se tenir en repos ou assurance en ce que l'on fait, pensant toujours devoir faire autre chose et chercher autres remèdes pour s'aider, troublant ainsi et soi-même et tout l'ordre de la divine opération. Car avant que ces choses soient éclaircies en l'intérieur, avant que l'on connaisse pourquoi on ne peut ainsi s'adresser à Dieu par­dessus soi, pourquoi on ne sait pratiquer les actes de vertu et autres semblables qui arrivent, - comme on ne sait la fin de telle nouvelle façon de se trouver, ainsi semblent toutes ces choses bien étranges et hors de propos; ne pouvant se résoudre à y coopérer, ne les admettre ni poursuivre.

Or la raison de tout ceci est que, comme en l'actuelle fruition qu'elle sentira ès puissances supérieures, toute l'âme sera tellement passée 323 en l'esprit, que non seulement par attention, mais tout entière, et le fond et le haut de son intérieur, tout n'est qu'un en divine fruition, tout immergé en tel état qu'il ne reste plus ni vue ni attention à autre chose quelconque : ainsi en est-il aussi ès états inférieurs, qu'elle est tellement immergée en ce qu'elle est que nulle vue ou attention à chose quelconque, hors de ce qu'elle est en son fond, la peut aider; devant être contente d'être ce qu'elle est, et louer ainsi Dieu en son cœur, Dieu (288), dis-je, quel qu'il soit (car elle n'en peut former aucun direct concept auquel elle tende ou s'adresse ; mais ainsi indéter­minément quel qu'il soit, caché et inconnu). Ce qui n'est autre en effet, si bien on le pénètre, que jouir de Dieu, en tout état que l'on puisse être au-dedans et en tout tel effet qu'il opère avec nous.

De sorte donc que le meilleur moyen de s'aider et coopérer avec Dieu, c'est de demeurer content et tran­quille, en tout tel état que l'on se trouve. Et au temps de ressentiment de choses mauvaises, apprendre à combattre et se revenger par grand courage, sans plus attendre aide sensible d'en haut. Car cela est résolu, comme s'il 324 fût dit à l'âme en secret, que d'ici en avant elle doit apprendre à se passer même de Dieu et faire de soi-même du mieux qu'elle pourra; ne s'étonnant point pour tous ces fâcheux ni divers événements. Non pas qu'elle veuille être sans dépendance continuelle de la divine grâce; mais parce que toute aide demeure si cachée que rien de perceptible lui est commu­niqué. La raison est que, par tel accoisement et conten­tement en tout, le fond de l'état intérieur se pourra éclaicir, et ainsi connaître où on est; l'imagination perdra sa force et sera comprise en la récollection de sondit état, et peu à peu l'on sera relevé en la portion supérieure, sans plus de mention de ces mauvais effets.

Et, pour retenir maintenant cette paix et tranquillité, pourra grandement aider de ne se vouloir pas toujours former un tel intérieur lequel a Dieu actuellement pour objet et présent. Car quelquefois l'âme expérimentera, qu'étant en ces états si bas et voulant néanmoins avoir Dieu pour but et fin actuelle de sa pensée et comme enclos en son introversion, son intérieur serait forcé, chagrin et malplaisant; là où que se tenant et se 325 contentant d'être plus bas, elle trouvera son intérieur plus serein et pacifique : se sentant manifestement contente, encore que non pas jouissante de Dieu. Car il faut entendre que sa paix ou contentement ne consiste pas en l'actuelle jouis­sance de Dieu, et à le pouvoir toujours avoir pour objet et terme actuellement inclus en sa récollection ; mais en ce que l'on se tienne en telle tranquillité, quoi qu'il advienne, que la vicissitude le requérant ainsi, ou comment que ce soit qu'il arrive que l'on soit plus bas), on se ressente néanmoins en l'ordre du divin amour et au chemin pour aller à lui, encore que non pas actuellement terminant son état intérieur. Ceci répond à ce qu'au chapitre VI nous disions entre les avis qu'en aspirant il n'était pas toujours nécessaire de parler à Dieu en seconde personne; mais ou en tiers ou avec soi-même, selon sa disposition.

Or à tout ceci et à ces façons nouvelles que l'âme doit trouver en son intérieur, se rapporte toute cette si fréquente inculcation de paix et tranquillité en son état intérieur, comme encore la cessation de son grossier effort à chercher avec anxiété autre chose 326 que ce qui est pour lors présent. Car comme l'aide que l'âme reçoit n'est pas abondante ni venant perceptiblement d'en haut (comme toujours elle s'imagine et voudrait l'attendre), mais vient très secrè­tement; aussi son attention ne doit pas être tant en attente (290) d'aide perceptible, comme en une paix et collection paci­fique de tout soi-même où tout grossier effort ni anxieux état n'a pas de lieu, - mais une coye attention à son intérieur, pour faire là dedans avec Dieu tout ce que l'on verra conforme à l'état présent.

Toutes ces règles et préceptes et si grand soin que l'on a de dire à l'âme qu'elle ait à se tenir en paix et silencieuse opération [proviennent] de ce que désireuse de s'aider, toujours elle se voudrait former quelque chose à sa façon et selon qu'elle estimerait la chose devoir venir. Et d'autant qu'assurément la vraie divine opération efficace et infuse viendra autrement qu'elle ne pense et qu'elle ne saurait même penser (puisque ne l'ayant expérimentée, cela lui serait impossible de la bien préconcevoir); ceci, dis-je, est la cause pourquoi elle ne pourrait jamais mieux faire que de se maintenir en paix contre le trouble; 327 en silence contre beaucoup de parler mental ; en repos contre l'anxieuse sollicitude ; en joie d'esprit contre la pesante tristesse; en contentement intérieur contre la recherche désordonnée d'autre chose que ce qui est présent. On chemine ainsi de cœur gai, d'esprit content, d'intérieur serein et disposition ou état résigné ces chemins si inex­plicables, jusques à ce que, toujours ainsi faisant ce que l'on voit conforme à son intérieur progrès, on commence peu à peu à se retrouver en la portion supérieure.

Quant à l'origine des doutes et perplexités que l'âme a pour ne pas suivre ou croire simplement toute cette doctrine de paix et contentement, vient de ce que, suivant ainsi la grâce et se comportant selon qu'elle mène et conduit, elle se trouve souvent fort bas et nullement opérante selon les puissances supérieures; mais cheminant ainsi fort lentement et à longs pas, là où que, si elle s'ôtait de tel ordre et de telle suite ou dépendance, elle pourrait faire tel ou tel acte, tel ou tel effort. Elle doute donc s'il ne serait pas meilleur de prendre sa propre efficace et se servir de son propre effort, laissant là telle suite de la grâce, laquelle est, 328 pour ici, si mince, si débile, et de si peu d'aide, pour le moins quelquefois.

Sur ceci, je réponds qu'il est du tout nécessaire de suivre la grâce, et non pas mettre tout en trouble et en désordre, avec son propre vouloir ou sembler de faire ceci ou cela meilleur. Car pour vous dépeindre l'état de celui qui sait fidèlement coopérer à ces degrés, il est tellement cheminant dépendamment de la grâce [cf. chapitre VIII] que l'effort qu'il fait pour s'aider, se fait dans l'ordre de la divine opération ou rayon du divin amour; en sorte qu'il ne fait pas ce qu'il veut, mais seulement selon l'ordre et corres­pondance qu'il trouve en son âme. Car tantôt il se sent en sublimes opérations selon la partie intellectuelle, tantôt selon la partie amative, tantôt entre les deux, et tantôt ni l'une ni l'autre, tout en obscurité et sans entendre que c'est. Or il ne se peut pas mettre lui-même en cet état ici ou en celui-là, ni faire ceci ou cela sans ordre ni mesure ou raison ; mais tout son effort doit être selon l'accord et belle harmonie intérieure de son opérer avec celui de la grâce. Et, jaçoit que hors de tel ordre, il pourrait faire tel ou tel (292) acte, parler à Dieu ou désirer ceci ou cela, (car pour 329 en cet état ici il n'est pas encore tout rempli et possédé du divin Esprit), - à faute néanmoins de correspondance intérieure, tout tel effort procédant de son propre cru, ne sera que comme écriture d'encre noire, sans esprit ni signification; et sentira soudain en son âme cela n'être pas conforme à l'état qu'il a pour lors, ains mettrait bientôt le tout en désordre.

Et pour ce, quoique bas et descendu des sublimes opé­rations de jouissance ou pas encore y arrivé, si ne peut-il néanmoins marcher à plus vite pas après la relévation, sinon autant que le divin vouloir sera, et qu'en toute paix et contentement, il donnera place à sa sainte et très secrète opération ; laquelle suivant et d'icelle se contentant, il ne pourra faillir. C'est ici la vraie prison, les liens et la captivité du divin amour, dans laquelle il faut maintes fois rompre son propre vouloir, captiver son bon sembler et mourir à son jugement propre, pour suivre et être content de ce que Dieu permet au dedans (à ceci se rapportant extrêmement bien toute la belle doctrine déduite au petit livret du Mantelet de l'Époux — prison néanmoins et servitude glorieuse et volontaire, 330 de laquelle on sortirait bien si, par son propre sembler, on voulait opérer autre chose que ce que requiert l'état présent ; car la liberté demeure toujours entière. Mais aussi ce serait soudain avec tant de trouble et perturbation de tout l'ordre intérieur, que l'on le sentirait bien.

Tout le secret donc ici ne consiste pas à beaucoup opérer, mais à opérer sicut oportet, comme il faut, et à bien accorder son industrie à ce que requièrent l'état et l'intérieur présents; rapportant le tout à la future opération divine que l'on attend ; s'assimilant à elle du plus que l'on peut, jusques à ce que venant de fait et réalité, elle appli­que bien d'une plus efficace façon toutes les puissances à la production de leurs actes. Qui pourrait suffisamment donner ceci à entendre à ceux qui, remplis de bonne volonté, font merveille au-dehors et défaillent néanmoins en ce sicut oportet, pour arriver à la jouissance du vrai Esprit de Dieu? Pourquoi si peu arrivent à la connaissance de ces divins sentiers ou à la consommation finale de leur désir, sinon parce que faisant beaucoup, ce n'est pas comme il est nécessaire? Quant à ceux qui, manquant même de bon désir et bien 331 éloignés de ces sentiers, n'ont garde de se blesser en faisant trop au dehors, ains seulement attachés à la nature et aux sens, ne s'étudient à rien plus qu'à ne rien perdre de leurs commodités; n'entrant jamais en cette école d'amour par la porte de vrai renon­cement à eux-mêmes, comme nul vestige paraît en eux de ces secrets sentiers d'amour céleste, aussi n'est-il besoin de faire ici aucune mention d'eux, comme ceux quibus non est pars neque sors in sermone isto; cor enim eorum non est rectum coram Deo [[128]](Act., VIII, 21).

CHAPITRE XII. DU DERNIER ÉTAT QUI EST DE LA PARFAITE UNION, JOUISSANCE ET FRUITION DE L'ESPRIT ET AMOUR DIVIN.

Mention si fréquente a été déjà faite ès chapitres précédents de ce dernier état, que l'on en sera piéça de beaucoup informé. Dieu aussi y est si abondant en ses opérations divines, possédant entièrement l'âme et la remplissant tellement de son Esprit que c'est lui-même qui la 332 meut, régit et gouverne selon son bon plaisir, donnant vie, âme et vigueur à ses opé­rations. Et ainsi n'aura pas beaucoup besoin de nos lois ni préceptes, après qu'elle aura passé les premiers commen­cements de cet état et qu'elle y sera un peu habituée. Car, fidèle à Dieu et bien nourrie d'ici en avant en sa cour céleste, ne fait que suivre le divin Esprit par tout tel chemin qu'il la veut conduire, prenant pour règle et vie de perfection, les lois du vrai, pur et sincère amour divin.

Puis néanmoins que nous avons commencé et sommes déjà si avant parvenus en l'explication de ces secrets sentiers du divin amour, nous achèverons encore, Dieu aidant, d'ex­primer au plus particulier qu'il sera possible, ce qui se passe entre Dieu et l'âme durant cet état. Car bien que ce soit la même région de l'esprit ou portion supérieure de l'âme, et en substance les mêmes principes de grâce et opérations comme en l'état de la présence de Dieu; si grand néan­moins est le changement de l'état intérieur de l'âme que la différence est presque infinie de la façon, forme ou dispo­sition en laquelle elle se trouve à présent.

Nous avons laissé l'âme, au chapitre X 333 ci-dessus, sur la fin du terrassement et humiliation, en laquelle Dieu la tenait; ne pouvant pas être si active comme elle eût fort désiré, pour s'élever, concevoir, s'efforcer ou produire affections et semblables actes vers Dieu par les puissances supérieures, - à faute de correspondance intérieure à tel effort et par absence de grâce abondante que Dieu tient en soi resserrée, sans lui communiquer que selon son bon plaisir : lui déniant (à savoir) d'user de ses puissances comme siennes, d'autant que lui-même en veut être le possesseur, veut régner et tenir son siège dans ce sien petit palais terrestre. Mais l'âme ne sondant encore jusques au fond ces secrets du divin amour, s'étonne grandement de telles voies si difficiles, qui la font passer par une porte si étroite, avant parvenir au bien prétendu; entendant par toutes ces choses, l'origine et la raison de ce que l'on dit de la candeur et pureté nécessaires avant que l'on puisse se trouver devant Dieu, jouir de son pur amour ou entrer en paradis ; expérimentant combien Dieu examine, subtilise, crible et repurge d'une façon inaudite tout ce qui est de son côté, trouvant à redire et de l'imperfection où l'on 334 ne s'en fût jamais douté; prenant néanmoins de là occasion d'avoir de cette âme entière satisfaction, pour tout le résidu dont elle pourrait être redevable à sa justice divine. (296)

Car comme elle n'a pas encore vu l'issue de ces fâcheuses opérations et ne sait quel rapport ou proportion telles façons étranges qu'elle ressent, ont avec la vraie fin finale qu'elle prétend, ce lui est un labeur et un genre de travail bien grand de digérer tous ces fâcheux rencontres, tenant souvent pour le plus suspect et impertinent ce qui lui est le meilleur et plus assuré, pensant toujours devoir retenir ses façons premières et se tenir perceptiblement avec Dieu, comme celui lequel, en grand respect et révérence ou appréhension de sa grandeur et majesté, elle doit con­templer ou concevoir par-dessus soi au sommet de son esprit, là où que, toutefois en suivant la grâce (en la ma­nière ci-dessus exprimée, où est dit devoir être nécessai­rement suivie, quoique marchant lentement et à petits pas), elle trouve tout autrement. Car voici comme elle est conduite.

Premièrement, elle se sent souvent intérieurement en grande dénudation de toutes choses, n'ayant nul 335 principe de grâce sensible ou correspondance pour rien faire, se trouvant en une étrange solitude interne, avec un cri muet ou mental au plus intime de son cœur à Dieu, son Père, son Seigneur et sa seule attente (lequel se tient si lon­guement caché, invisible et inaccessible), implorant par ceci son divin secours, comme se deuillant [lamentant] de sa si longue absence et privation, néanmoins agréant tacitement à tout ce qu'il opère et permet, en espoir d'en voir un jour la fin.

Secondement, avant arriver à la vraie jouissance ou possession de l'esprit et amour tant désirés, il y a encore deux sortes de notables divines opérations que l'on trouve plus bas. L'une est comme un réveillement de l'entendement, l'aiguisant fort à connaître, ratiociner, se réfléchir, conférer et comprendre plusieurs de ces choses internes ou bien aussi d'autres au-dehors, d'étude ou de science, sentant une manifeste particulière disposition confortée de lumière interne, pour pénétrer tout ce à quoi on s'appli­querait. Et répond à ce que ci-dessus a été dit vers la fin du chapitre 7 des illustrations divines. La seconde est un trait passager, fort pénétrant et très secret d'amour, 336 ayant la plupart son origine en forme de prévention et d'efficace motion divine, touchant la partie amative si efficacement que comme rien de plus intime, rien aussi de plus accort [apte] pour la mettre en très suave opération d'amour, aimant aussi de fait, en vertu de cela, de tout son cœur, s'étonnant souvent soi-même de se voir ainsi ne respirer qu'amour, joie et paix en son cœur, et ne savoir rendre raison d'où cela est ainsi venu, ni pourquoi elle se sent produire si ardents actes (comme nous exprimerons encore tantôt), puisque, comme ruisseau qu'il est, procédant de la fontaine et source d'amour qui est cachée au centre de la volonté, ne cesse de retourner ainsi par vicissitudes, jusques à ce qu'il ait conduit jusques à la source dont il prend origine ; se sentant ainsi dilater et tempérer la pressure ou resserrement auquel elle se tenait, de crainte de s'émanciper des liens ou captivité du divin amour et, commençant ainsi à expérimenter ces bons effets, reçoit aussi quelque rayon de connaissance de son état, restant toute confirmée pour le poursuivre jusques à en voir une fin totale.

Après plusieurs vicissitudes de 337 ces trois façons de se trouver qui lui coûtent beaucoup de travaux à bien y correspondre et à se laisser conduire d'une opération à l'autre (la façon de procéder de l'une étant fort différente de l'autre et pour ce, difficile à s'accommoder à tant de diversités), l'âme se trouve finalement du tout relevée à opérer par l'Esprit divin selon la portion supérieure, les trois puissances étant mises en action selon leurs opérations supernaturelles, selon que porte le divin bon plaisir ; continuant toujours quant à elle sa façon de procéder, que de se subordonner entièrement et céder à sa divine interne ordonnance, en suivant l'impression et application qu'elle lui donne, ne la précédant point par grossier effort propre ou autre intrusion de son opération, mais la suivant, selon que, très intimement et au plus secret de sa pacifique récollection, elle se sent en recevoir le principe et le pouvoir, voyant bien que sans telle prévention de grâce, tout son effort n'est rien et n'a ni vie ni esprit. L'assimi­lation néanmoins qu'elle fait de la future opération divine, quand elle peut savoir ce qui suit, lui sert de disposition. 338

Dans cette portion maintenant supérieure, voici ce que l'on trouve. Premièrement, que la façon que l'on est dans icelle n'est pas seulement selon l'attention, vue ou regard, mais c'est tout entier, le fond et l'état de l'âme, tout son être, sa vie et son respirer étant ici relevés, aussi bien que la vue et opération, ayant ici les pieds et la possession, où seulement ci-devant elle avait la tête et l'attention. Car il faut entendre que ces degrés si sublimes, tant celui-ci d'union, comme le précédent de présence divine au cha­pitre 9, ne sont pas seulement dons de Dieu ou opérations passagères de brève duration, ni seulement simples actuelles infusions dont l'âme serait seulement quelquefois remplie, informée et actualisée, sans rien autre ; mais tout le fond, l'état et disposition de l'âme se change[nt], se renverse[nt] et réforme|nt] par la divine grâce, laquelle, étant une partici­pation du divin être, nous faisant consorts de la divine nature, nous apporte aussi un état permanent et stable en l'intérieur, pour vivre selon la vie divine et superna­turelle et selon tout ce qui est de sa suite : de lumière, de connaissance, d'expérience et d'inclination aux choses divines, tout 339 ainsi comme étant en bas, on vivait selon la nature inférieure, ressentant ses inclinations, mouvements et corruptions. Tellement qu'il faut premièrement concevoir un état interne par manière de vie et d'être auquel l'âme est relevée, et puis les actes et opérations connaturelles et conformes à telle vie divine, qui sont les touchements d'amour et les illustrations de connaissance et autres faveurs singulières que Dieu selon son bon plaisir, comme dons passagers, communique à l'âme, - ainsi que nous voyons l'Écriture nous insinuer que premièrement Dieu habite en nous (par sa grâce, apportant un état et vie divine) que non pas qu'il opère en nous et infonde la charité : la charité de Dieu est diffuse en nos cœurs par le Saint-Esprit, lequel nous est donné (Rom., 5, 5). Donc le Saint-Esprit est premièrement remplissant l'âme de sa personnelle présence, duquel par après dérive la diffusion de la charité comme son fruit, son effet et son opération.

Secondement, que l'on ne sait en cet état plus rien concevoir ou penser de Dieu en manière de haut et par élévation, mais en façon égale et 340 uniforme. Comme lorsque quelqu'un parvenu au sommet d'une montagne, trouve le coupeau [sommet] d'icelle être une plaine bien large et bien étendue, région uniforme et de toute égale exten­sion, perdant entièrement la façon de montée que l'on avait tandis que quelque degré restait encore à monter ; ainsi cette âme, parvenue au sommet de l'élévation à Dieu où toute entière elle habite, il n'y a plus aucune forme ou façon de montée ni élévation, mais tout est uniforme à son fond, en la même région que l'on est, comme si ce fût ici le ciel intellectuel où tout ce que l'on cherche, est. Et ce, non pas comme chose sublime ou relevée, mais comme égale et adextre [[129]], Dieu faisant ici sa demeure selon la communication de sa connaissance et amour intellectuel, quoique l'on ne le découvre pas encore si tôt. Je ne sais comme on pourrait mieux exprimer par paroles simples et de bonne grâce ces choses qui sont si subtiles et délicates, nécessaires néanmoins à être préaverties, afin que l'on les puisse reconnaître et que l'on ne fasse difficulté de les admettre quand elles viendront. Car comme ici l'âme perd cette manière de concevoir ou penser de 341 Dieu en manière plus haute et relevée que son fond ou son état : aussi s'étonne-t-elle de ne pouvoir former le respect, crainte et révérence vers lui, comme de coutume, tenant cela pour suspect. C'est toutefois ici quelque chose de semblable à ce que désirait Aristote, traitant des conditions de l'amitié (Éthique 1, VIII, ch. 7), lequel demandait une égalité entre les deux amants. Car voici que le divin amour a si haut relevé ce petit vermisseau de terre, que, le comblant peu à peu de dons et bénéfices précieux, l'exaltant, il le fait consort de la divine nature ; et Dieu au contraire, condes­cendant bénignement à la portée de cette petite créature, tempère son immensité incompréhensible, à la mesure de sa capacité. 

Tiercement, comme en cet état on ne ressent pas toujours la divine opération actuelle, l'âme se retrouve souvent avec soi-même seulement, en cet état de l'esprit, occupée avec plusieurs choses qu'elle voit et trouve ici, principalement avec les actes des trois puissances, mémoire, entendement et volonté, lesquelles (se comportant chacune à sa façon et propriété) opèrent très pacifiquement à leur mieux, en l'absence de la divine relévation, 342 en assimilant la jouissance réelle, laquelle elle s'efforce de se former selon l'expérience qu'elle en a eue, par une mémoire et simple appréhension selon l'entendement, et puis com­préhension ou embrassement, selon la volonté, de tout ce que l'entendement sait ainsi concevoir ou appréhender de Dieu, selon l'assimilation de l'expérience qu'elle a eue, ces puissances se girant aussi et révolvant [repassant] en leurs opérations immanentes, par un concours mutuel et très bien ordonné, en mouvement circulaire dont parle saint Denis l'Aréopa­gite (De div. nomin., cap. IV) : de la mémoire passant à la conception de l'entendement, et puis en la volonté comme adextre, pour (aimant) se retourner derechef par embras­sement et forte tension ou possession au premier point d'où ce mouvement a commencé, et ainsi achever le circuit d'uniforme convolution; pouvant ainsi ruminer ces choses, en l'absence de la perceptible divine impression ; parlant toutefois peu de soi-même, mais écoutant beaucoup. Et ainsi se conservant en un très silencieux, très simple et fort pacifique souvenir de Dieu, en grande sérénité, simplicité et contentement, sans autre plus impétueux effort ou anxieux 343 soin de devoir faire autre chose, ou de se devoir par une manière plus profonde s'introvertir. Puis bientôt, ou quand Dieu trouvera bon, telle simple mémoire devenant féconde, et rendue telle par l'infusion ou impression d'une lumière très intime prévenante et informante tout l'enten­dement, rend tout cet intérieur rempli tant de verbe mental de connaissance et admiration divine, comme aussi de quelque jouissance et fruition d'amour, correspondant à cette connaissance. Le tout procédant de soi si douce­ment, en vertu des principes de grâce qui sont là commu­niqués, qu'il ne semble pas à l'âme qu'elle fasse ou opère grande chose, sinon les admettre, y consentir et coopérer, réitérant quelques actes, brefs en paroles, mais longs en extension, si longtemps que telles aides ou principes durent.  

Car, quant à la connaissance, elle se sent si intimement, sans bruit quelconque, prévenue d'une impression de lumière qui lui manifeste la divine grandeur et immensité, que tout informée de tel principe intelligible, référant une immensité, infinité, incirconscription, sans fin, sans terme, sans distinction de lieu, temps ou nation, [elle] sent son entendement être plutôt 344 comme une goutte d'eau immergée et environnée de cette région d'éternité, de cette mer de semblance, image et représentation de la divine grandeur, que non pas l'embrasser dans les limites de sa capacité ; expérimentant comme Dieu est un être immense, infini et illimité, duquel plutôt elle est comprise que le compre­nant, plutôt en lui immergée et absorbée que non pas l'appréhendant ; ressentant autant vivement l'impression qu'elle reçoit de telle divine lumière, que l'expression des actes qu'elle produit, et, pour ce, lui semblant plutôt infusion qu'opération, plutôt passion que non pas action. Et quant à l'amour, d'autant qu'en cette même région supérieure où tout le fond et état de l'âme est élevé, la volonté va de pair et également, étant en même uniformité d'opération et immédiatement suivante. Immédiatement aussi après telle fécondation d'intelligence divine, suit l'embrassement, possession et serrement très intime par la volonté ; en sorte que voici en tel intérieur la vraie image et semblance de la divine génération et procession en la Trinité de personnes : de la simple mémoire étant engendré le Verbe de 345 connaissance, et de là étant procédé l'amour qui est un embrassement, tension et serrement bien étroit de Dieu par la créature, le Saint-Esprit causant cet effet d'amour et de conjonction par sa grâce, ainsi que par soi-même, en la divinité, il unit et lie les deux personnes ensemble, en étant le lien et la connexion, voire et leur amour même.

Et d'autant que tout ceci se passe si intimement en manière d'état et de vie ou être (tout l'intérieur étant passé en cette divine infusion), et non seulement en manière passagère et d'action, il ne semble pas que seulement on entende ou produise un tel acte de connaissance divine, mais que l'on soit tout divin et déiforme; comme si, outre­passé l'être naturel, on en reçût ici un autre tout divin, deve­nant ici Dieu par grâce : Ego dixi : dii estis [(Ps. LXXXI, 6) J’ai dit : « Vous êtes des dieux. »].  Et tout ceci à raison de cette divine lumière déiforme qui remplit pour lors l'entendement, revêtant tellement cette créature et si intimement la pénétrant, que tout son fond, son état et son respirer semble[nt] confit[s] et immergé[s] dans cette déiforme lumière.

Par l'explication néanmoins que dessus, l'on voit que nous ne la mettons que par 346 connaissance et opération, et non par essence ou réelle identification, par être (dis-je) accidentel et non pas essentiel, - la créature demeurant toujours en son être de pure créature, mais seulement revêtue de déiforme lumière et toute circonfuse de divine connaissance. Car bien que Dieu se communique ici à l'âme réellement et substantiellement, faisant sa demeure en son esprit : Ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus (Joan., xiv, 23), nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure, ce néanmoins qui ainsi informe et actualise formellement l'âme, tout ce qui se voit, sent ou expérimente par ces puissances, n'est pas Dieu même, mais la semblance, l'image, ou représentation intellectuelle - tant à cause de l'impression reçue de Dieu pour prin­cipe fécondant et relevant l'entendement à la production de l'actuelle connaissance, comme à raison aussi de l'expres­sion d'icelle actuelle formelle connaissance. C'est toutefois le témoignage de sa réelle présence et le dernier milieu qu'il cause en la simple intelligence, par lequel il commu­nique sa divine connaissance, ne la pouvant autrement causer, distiller ou infondre, que par quelque effet ou opération qu'il fasse en nous. Ainsi 347 de l'impulsion vitale ou inclination d'amour qui est en la volonté, tant celle qui sort de cette connaissance comme celle dont nous parlerons tantôt : c'est le dernier milieu nécessaire à entrevenir et qui est approprié au Saint-Esprit, - lequel soit le gage, l'assurance et témoignage de sa divine personnelle présence, venant et demeurant en nous et y spirant ce divin effet.

Et quant à cette divine opération ou fruition dont nous parlons ici, qui commence ainsi par la simple intelligence, elle passe quelquefois, en sorte que l'on