MYSTIQUES CHRÉTIENS

Au XVIIe siècle



BENOIT DE CANFIELD 1562-1610

MARIE DE L’INCARNATION 1599-1672

JEAN DE BERNIÈRES 1601-1659

JACQUES BERTOT 1620-1681

MARIE PETYT 1623-1677

ROBERT BARCLAY 1648-1690

FRANÇOIS DE FÉNELON 1651-1715

JEANNE-MARIE GUYON 1648-1717




Tome exceptionnellement ample. La place accordée en fin d’ouvrage à Fénelon et à Guyon – deux fois cent pages – ne dépasse pourtant pas les espaces antérieurement consacrés à Job, saint Augustin, François d’Assise, Ruusbroec, Jean de la Croix… Mon travail de fouille a mis à jour huit figures accomplies pour notre seul « Grand siècle ».


Série «  Mystiques  du Monde »


I. Antiquité judéo-chrétienne et grecque

Des origines au troisième siècle

II. Antiquité chrétienne

Du cinquième au dixième siècle

III. Moyen Âge chrétien

Du douzième au quatorzième siècle

IV. Chrétiens à la Renaissance

Quinzième et seizièmes siècles

V. Chrétiens à l’âge classique

Dix-septième siècle

VI. Figures européennes

Du dix-huitième au vingtième siècle

VII. Sufis en terres d’Islam

Du neuvième au treizième siècle

VIII. Sufis en terres d’Islam

Du quatorzième au vingtième siècle

IX. Figures de l’Inde traditionnelle

X. Mystiques bouddhistes de l’Inde et du Tibet

XI. Mystiques bouddhistes de la Chine et du Japon

XII. Mystiques taoïstes et confucianistes de Chine


XIII. Poèmes de Chine, Corée, Japon

XIV-XVI Poèmes d’Occident


Après des florilèges chronologiques, je propose dans cette série une dizaine de figures mystiques par tome en livrant des textes majeurs non coupés.



BENOÎT DE CANFIELD


BENOÎT DE CANFIELD (1562-1610), CAPUCIN ANGLAIS 1

Fasciné par l’ardeur de cet amoureux de Dieu, tout le XVIIe siècle mystique a lu Benoît de Canfield. Les chercheurs en sciences religieuses l’ont donc beaucoup étudié et la bibliographie qui lui est consacrée est étendue2.

Benoît naquit dans une famille puritaine assez fortunée à Canfield, comté d’Essex, et suivit les cours universitaires à Londres. Sa jeunesse aurait été assez libre, d’après son « impitoyable autobiographie », la Véritable et miraculeuse conversion du révérend père Benoît de Canfeld, anglais capucin, qui par visions et ravissements fut converti de l'hérésie en laquelle était en Angleterre, à la vraie religion, et en même temps vendit ses biens, s'en vint en France et se fit religieux3. Il changea de vie à la suite de la lecture d’un livre où : « …d'un côté les insupportables tourments infernaux m’étaient si cruellement objectés et rigoureusement fulminés contre moi, et de l'autre les joies inénarrables et inexplicables du ciel m'étaient si abondamment offertes… ». Il eut aussi une vision qui lui montra une société constituée de pauvres gens et « de belle compagnie d'hommes et d'enfants tous vêtus de couleur blanche » préfigurant la communauté franciscaine à laquelle il appartiendrait4.

La musique le portait à l’extase :

À peine pouvais-je jamais entendre telle harmonie, que les grosses larmes ne me ruisselassent des yeux étant tout hors de moi, transporté en Vous, je demeurai comme ayant perdu tout sentiment de moi et du monde … Me trouvant tout enflammé du feu de votre amour, je ne peux me contenir qu'avec les bras élevés vers le ciel, je ne criasse, disant ces paroles : ô Seigneur, qui est semblable à toi ? 5.

Ainsi s’exprimait le futur défenseur d’une mystique qui sera jugée trop « abstraite » !

Il rejoignit à Douai le groupe de catholiques émigrés de Grande-Bretagne parce qu’ils étaient persécutés par l’anglicanisme naissant. Il entra en 1585 ou 1586 chez les capucins parisiens du couvent Saint-Honoré, qu’il effrayait par des extases si profondes qu’on ne pouvait l’en sortir.

Il étudia ensuite en Italie «…où il développa par écrit ce qu'il avait appris dans des extases et enseigné d'abord à ses compagnons de noviciat (dont était Ange de Joyeuse). » Sa renommée se répandit très tôt, dès la circulation de ses premiers manuscrits6.

Il fut nommé au couvent d'Orléans en 1592 et devint la grande autorité mystique de son temps. Sa réputation était telle qu’on l’appela pour expertiser l’état de Mme Acarie qui trouva ainsi « un guide éclairé7 ». Nous l’avons vu aider Marie de Beauvilliers dans sa réforme de l’abbaye de Montmartre. Claire d'Abra de Raconis lui fut confiée par Bérulle qui l’avait ramenée du protestantisme. Il eut le rêve de ramener les Anglais au catholicisme et passa en Angleterre à l'été 1599 ; mais fait prisonnier pendant trois ans, il ne fut délivré que sur l’intervention d’Henri IV. Il fut nommé gardien de Meudon, puis de Rouen. Il dirigea Jeanne Absolu8 et Judith de Pons9 , s'occupa d'Antoinette d'Orléans10 et de carmélites dont Marie de la Trinité d'Hannivel11.

Son chef d’œuvre, La Règle de Perfection (The Rule of Perfection) (1609), est une synthèse de son expérience mystique12 qui eut une influence considérable tout au long du siècle. En 1694, Mme Guyon conclut ses Justifications sur cette œuvre.

On commença par n’imprimer que les deux premières parties. Benoît hésitait à publier la troisième intitulée De la volonté de Dieu essentielle… car il craignait qu’elle ne soit incomprise : celle-ci rassemblait en effet son expérience la plus profonde et traitait, disait-il, « de choses abstraites de haute contemplation et de l'essence de Dieu. » Ses admirateurs enthousiastes firent paraître une édition pirate en 1609 chez l’éditeur Osmont à Rouen. Ce que craignait Benoît arriva : des théologiens affluèrent au couvent des capucins pour émettre des critiques ; François de Sales s’inquiéta de la condamnation de l’intellect et de l’imaginaire dans l’expérience de Dieu. Devant ces pressions, Benoît prit la précaution d’annoncer que cette troisième partie n’était « ni propre ni convenable au commun ». Les réunions qui eurent lieu et les compromis qui en résultèrent ressemblent beaucoup à ceux qui entoureront les quiétistes à Issy à la fin du siècle : déjà « un mystique y défendit sa pensée contre des docteurs soucieux avant tout d'orthodoxie »13.

Cependant Benoît ne voulait pas laisser les âmes expérimentées sans conseil. Or il savait qu’en 1606 les chartreux avaient traduit Ruusbroec, qui traite précisément de la « vie suréminente ». Il se décida à publier, mais, par prudence, ajouta un Traité de la Passion  en cinq chapitres (XVII à XX) « écrits par le mystique anglais pour servir de remède à l’audacieuse abstraction de la version A » (J. Orcibal). Ils « furent jugés encore insuffisants », et Benoît dut supporter qu’un confrère ajoutât le chapitre XVI : « Qu’il faut toujours pratiquer et contempler la passion de notre Seigneur » 14, ce qui constituait une régression (peu joyeuse) dans le monde des images. Il en sortit la version éditée par Chastellain l’année de la mort de Benoît en 1610.

Nous avons cependant choisi de donner ici l’essentiel de la version Chastellain : elle est un peu plus facile à lire que la version Osmont15. Surtout, malgré les concessions qui affaiblissent la hardiesse du texte, c’est ce compromis qui a été lu durant tout le XVIIe siècle dans ses nombreuses rééditions. Nous nous bornons aux chapitres I à XV : ils forment un bloc cohérent16 qui, même un peu édulcoré, s’approche de la pensée réelle de Benoît.

La troisième partie de la Règle traite de la vie superéminente, le sommet de la vie mystique puisqu’elle met en jeu la pure et nue foi contraire aux sens, qui est la partie supérieure de l’âme, là où l’on contemple Dieu sans aucun moyen ou entre-deux (II, 12). Ce grand amoureux de Dieu est exigeant : il ne supporte rien entre Dieu et lui ! Il appelle donc à passer au-delà du monde de l’imaginaire et de l’intellect, là où aucune image ne subsiste (pas même la Passion !) car l’image la plus déliée empêche le vol de l’esprit (III, 4).

Toute la vie intérieure est rassemblée en un abandon actif à la volonté de Dieu, définie comme identique à Dieu. Cette volonté, que  d’autres mystiques ont appelée « grâce », est ressentie comme « chose si délicieuse et plaisante à l’âme qu’elle l’attire, enivre, illumine, dilate, étend, élève et ravit en telle sorte qu’elle ne sent plus aucun vouloir, affection ou inclination propre, mais, totalement dépouillée d’elle-même et de toute volonté propre, intérêt et commodité, est plongée dans l’abîme de cette volonté et absorbée en l’abyssale volupté d’icelle, et ainsi est fait[e] un même esprit avec Dieu17».

Par amour pour elle, le mystique renonce à sa volonté propre, laisse Dieu éliminer tout ce qui n’est pas lui et devenir le principe de tous les actes humains. Comme dans la grande tradition rhéno-flamande, l’identification à la volonté divine s’opère par l’anéantissement amoureux de la créature.

Benoît distingue deux sortes d’annihilations : la première est passive quand le mystique attend l’extase due à l’initiative de la grâce. Sa langue se fait lyrique pour évoquer ces moments : « Ô quelle immense beauté reluit en cette vision où est découverte la divine face amoureusement riante sur l’âme ! » (III, 5). Mais il préfère la seconde annihilation, active, qui permet à l’homme d’aider un peu la grâce par quelques très subtiles industries. Elle est très exigeante : à tous les moments de la vie, l’homme choisit entre le Tout de Dieu et le rien de la créature devant Dieu. La nue foi consiste à vivre « continuellement avec toute constance en cet abîme de l’Être de Dieu, et en la nihilaité [néant] de toutes choses » (III, 13).

Ce qui ne signifie pas mépriser les œuvres extérieures : « …entendons qu’on les spiritualise et annihile à mesure qu’on les fait » (III, 13). Comme dans la « vie commune » chère à Ruusbroec, la vie ordinaire est toute pénétrée de Dieu : « … l’âme revêtue de Dieu, et Dieu de l’âme sans se retirer et sans aucune rétraction ou intervalle, vivent l’un dans l’autre » (III, 7). Ce qui a le plus choqué les docteurs, fut de déclarer non seulement que cette expérience est possible, mais qu’elle devient « habituelle : … cette annihilation est si parfaite et habituelle en l’âme en ce degré ici que, toutes choses parfaitement réduites à rien, elle demeure comme suspendue en une immense vacuité ou nihilaité, sans pouvoir voir ni appréhender chose aucune, ni même elle-même ; laquelle infinie vacuité, ou nihilaité, ressemble à la sérénité du ciel sans aucun nuage, et est une déiforme lumière » (III, 7). Il prend bien soin de préciser que cette vacuité n’est pas vide car l’amour y réside : « Or en cette lumière est aussi l’amour (non autre chose) qui doucement enflamme, brûle et allume l’âme… » (III, 7).



REIGLE DE PERFECTION TROISIÈME PARTIE. Chapitres 1 à 15. De la Volonté de Dieu essentielle, parlant de la vie super-éminente.

1. Qu’est-ce que la volonté de Dieu essentielle. Que c’est Dieu même; et de la différence entre icelle18 et la volonté intérieure.

Ayant achevé les deux premières parties, à savoir de la volonté extérieure et intérieure contenant la vie active et contemplative, reste maintenant que nous venions à la troisième19, traitant de la volonté de Dieu essentielle et contenant la vie superéminente20.

Donc cette volonté essentielle est purement esprit et vie, totalement abstraite, épurée et dénuée de toutes formes et images des choses créées, corporelles ou spirituelles, temporelles ou éternelles, et n’est appréhendée [ni] par le sens, ni par le jugement de l’homme, ni par la raison humaine; mais est hors de toute capacité et par-dessus tout entendement des hommes, pour ce qu’elle21 n’est autre chose que Dieu même : elle n’est chose ni séparée, ni encore jointe, ni unie avec Dieu, mais Dieu même et son essence. Car cette volonté étant en Dieu, s’ensuit qu’elle soit Dieu, puisqu’en Dieu n’y a que Dieu22.

Car s’il y avait autre chose que lui, il y aurait quelque imperfection en lui, toutes choses étant imparfaites qui ne sont lui, voire même il y aurait beaucoup d’imperfections, si sa volonté était avec son essence : car il ne serait une simple essence et purus actus, comme tiennent tous les Docteurs, mais aurait composition, qui apporte beaucoup d’imperfection. Car ainsi il aurait quelque chose en quelque partie de soi, qu’il n’aurait en une autre, et n’aurait tout en toute partie. Il aurait quelque perfection en une partie, qu’il n’aurait en une autre, et ainsi ne serait infiniment parfait en toute perfection : voire même il ne serait Dieu, si sa volonté avait être à part et ne fût son essence, pour ce qu’il ne serait infini ni en volonté ni en essence : car là aurait fin son essence, où sa volonté commencerait; et là finirait l’être de sa volonté où son essence commencerait.

Pour ce qu’aussi il serait fini; si fini, alors limité; si limité, créé; si créé, et par conséquent créature, et non créateur et Dieu. Et pour ce que aussi, s’il est limité, quelqu’un l’a limité; si quelqu’un l’a limité, quelqu’un est plus grand que lui, et par conséquent n’est Dieu, qui n’a personne plus grande que lui.

En outre, si sa volonté est séparée d’avec son essence, qui est‑ce qui l’aurait séparée? Non la créature, pour ce qu’elle ne pouvait, ni le Créateur, pour ce qu’il ne le voudrait : elle ne pouvait, pour ce qu’elle n’était; lui ne le voulait, pour ce que par tout soi également il s’aimait. De23 dire qu’au commencement elles ont commencé séparément, serait dire qu’il y avait deux Dieux; de dire qu’après Dieu se serait séparé, est directement contre la raison et est chose impossible, puisqu’un seul Dieu comme un seul Dieu ne se peut séparer, non plus qu’un comme un se peut diviser. Et si nous voyons que les créatures, comme le feu et l’eau, la nature desquelles24 est un rayon ou étincelle de la perfection de cette nature divine, se conservent en unité et en leur entier, que non seulement elles ne se séparent d’elles-mêmes, mais qu’aussi étant séparées elles se réunissent, à plus forte raison se voit cette perfection d’unité en cette nature, qui est créatrice de celles‑ci. Et posé le cas que cette nature se puisse séparer, et qu’elle le fît, nulle des deux serait Dieu, vu que nulle des deux serait infinie, attendu qu’il n’y peut avoir qu’un infini.

Mais j’estime chose superflue d’amener tant de raisons pour une chose si claire, savoir est que la volonté de Dieu est Dieu même, et qu’il n’y a de composition en lui, puisque tous les docteurs unanimement l’affirment25. Saint Hilaire parlant ainsi : Dieu qui est vie n’a pas de composition, ni lui qui est force n’a en soi aucune infirmité, ni qui est lumière n’est entouré d’obscurité, ni qui est esprit est formé de choses dissemblables; mais tout ce qui est en lui est un26, tellement que sa volonté, étant en lui, est lui‑même et son être et son essence, car tout ce qu’il a est lui‑même. Et pour ce le Maître des Sentences dit : La pureté et simplicité de cette essence est si grande qu’il n’y a rien en icelle qui ne soit elle‑même, le même est celui qui a ce qu’il a.

Et saint Hilaire27 : Dieu ne subsiste point humainement en telle façon que ce soit, autre chose ce qu’il a et autre celui qui l’a, mais tout ce qui est en lui est vie et nature, et parfaite et infinie, n’ayant en elle choses dissemblables, ains [mais] est vivante elle‑même en tout et partout. Et Boèce28 parlant du même point : Cela est vraiment un qui n’a nul nombre, qui n’a nulle autre chose que ce qui y est, et à qui on ne peut attribuer aucun sujet.

Saint Augustin aussi dit : En la substance de Dieu il n’y a rien qui ne soit substance, comme si là autre chose était la substance et autre ce qui arrive à la substance; mais tout ce qu’on y peut entendre est substance. Et ces choses peuvent être facilement dites et crues, non toutefois vues sinon par le cœur pur. Et en un autre endroit : En la nature d’un chacun des trois, cela est ainsi que celui qui possède, soit ce qui est possédé, comme étant une substance simple et immuable. D’où aussi Isidore29 dit : Dieu est simple, soit en ne perdant pas ce qu’il a, soit pour ce qu’il n’a autre chose qui ne soit lui­-même, et autre chose qui soit en lui. Par toutes lesquelles autorités [est] abondamment prouvé que la volonté de Dieu est Dieu même, à savoir une même simplicité, une et unique essence.

Donc tout en premier lieu, j’admoneste le lecteur qu’il n’ait à chercher ni contempler cette volonté essentielle sous quelques images, formes ou similitudes30, tant spirituelles ou subtiles puissent ‑elles être, mais au contraire s’éloigne de toutes telles images comme indignes d’icelle, voire à elle contraires; et montant par-dessus soi‑même et tout ce qui est créé, qu’il la contemple telle qu’elle est en vérité, à savoir (comme il est dit) l’essence de Dieu. Je réplique derechef qu’on y prenne garde, pour ce que cet erreur31 est commun pour la mauvaise habitude qu’a notre esprit de la contempler ainsi sous quelque forme.

Et notez qu’à cette volonté ici se doivent référer, réduire et rapporter les deux autres précédentes32, faisant toutes les œuvres tant extérieures [qu’] intérieures, corporelles que spirituelles, en cette volonté, c’est‑à‑dire en l’unité de l’essence de Dieu, sans en jamais sortir. Et si ce mot «volonté» semble à quelques‑uns empêcher, en faisant venir quelques images, ou présentant à l’âme quelque autre objet que cette même essence, qu’elle rejette et prenne d’ores en avant ce mot essence, ou Dieu, bien qu’à la vérité il n’est ici question du mot, mais de la simplification d’esprit, laquelle découvre une même chose sous les trois mots, à savoir volonté, essence et Dieu.

La différence de la volonté intérieure et essentielle est que l’une précède et l’autre suit; l’une est le moyen, l’autre la fin; l’une intérieure, l’autre intime; l’une unitive, l’autre transformative; l’une est presque toute essentielle, l’autre totalement essentielle; l’une a quelques images, bien que fort subtiles, l’autre est toute nue sans aucune forme. En l’une, l’âme fait encore quelque chose, bien que fort secrètement; en l’autre, elle est toute oiseuse33; en l’une, elle est aucunement34 active, ou l’agente, en l’autre passive ou la patiente, pâtissant l’inaction35, ou intime opération de l’Époux. Et finalement comme la volonté intérieure naît de la première, qui est extérieure, ainsi la volonté essentielle naît de la seconde, qui est intérieure.

2. Qu’il n’y a nul moyen humain de parvenir à cette volonté essentielle, et les raisons pourquoi.

Maintenant donc ayant vu quelle est cette volonté, et la perfection et sublimité d’icelle, il semble nécessaire que montrions le moyen d’y parvenir, moyen dis‑je, sans moyen. Car tenez pour tout assuré que nul acte, méditation, pensée, aspiration ou opération profitent ici, avec [nul] discours, exercice ou enseignement, ni nul moyen doit ici moyenner entre l’âme et cette volonté essentielle ou essence de Dieu, mais cette seule fin sans aucun moyen nous doit attirer à elle et nous élever à l’heureuse vision et contemplation d’icelle. Car cette essence, étant toute supernaturelle, ne peut être comprise36 de notre sens et jugement; étant incompréhensible, n’est comprise par la raison. Cette essence n’est comprise que hors de nous, mais tandis que nous faisons quelque aspiration, ou opération, nous sommes dedans nous.

Elle n’est comprise sinon quand on est le patient, mais quand l’âme produit quelque acte, elle est l’agente. Elle est dessus nous, mais tous nos actes sont dessous nous. Toute pensée ou opération, quelle qu’elle soit, est moindre que nous, mais cette essence est plus grande que nous. Deux contraires ne peuvent être en un sujet; mais tout exercice et opération apportent quelque image, qui est contraire à la pure essence divine, ergo [donc] ne peuvent être ensemble dans l’âme. Qui est attentif à plusieurs choses a moins d’attention à chacune37.

Ergo, qui entend à38 la créature comme à quelque moyen, acte ou opération, comprend moins du Créateur. Pour comprendre cette essence, il faut y entendre uniquement, mais si nous faisons quelque discours, nous ne faisons pas ainsi. Elle n’est comprise sinon quand elle nous comprend et possède; mais elle ne peut ainsi nous posséder quand nous sommes remplis de pensées, ou embesognés d’actes et opérations. Elle est parfaitement simple et ne peut être comprise, sinon d’un esprit parfaitement simplifié. Nulle contemplation spéculative ne peut transformer, mais l’amour seul. Quand le sens ou intellect sort pour faire quelque opération, l’âme sort quand et quand vers le même objet, et ainsi est comme courbée et fléchie sous elle, et par conséquent ne peut monter par-dessus soi. Par toutes ces raisons donc ici est manifesté qu'en cette affaire, il ne faut user de moyen humain ni penser qu'on puisse parvenir à cette essence par la raison ou discours de l'intellect, mais au contraire, qu'il faut retrancher comme grandement nuisible tous tels discours et opérations, et totalement arrêter l'opération de l'intellect, selon qu'en a divinement parlé saint Denis écrivant à Timothée, disant : Quant à toi, Timothée, touchant les visions mystiques, (à savoir l'essence divine, comme est clair et comme l’interprète quelque Docteur) par une forte récollection laisse les sentiments et opérations intellectuelles, et toutes choses sensibles et invisibles, et autant qu'il te sera possible, élève‑toi par ignorance à la vision de celui qui est au-dessus de toute substance et connaissance.

Donc par tout ce qui est dit ci‑dessus, je conclus que, puisque ni les aspirations, méditations et discours de l’entendement ne profitent pas, et puisque tout sens, jugement et raison humaine doit succomber à la gloire de Dieu, puisque finalement tout acte et opération intellectuelle doit ici être retranché, je conclus, dis‑je, qu’il n’y a nul moyen humain ou actif d’y aborder.

Cette essence ne peut être comprise, sinon comme elle‑même se donne à comprendre ni [ne se peut] entendre, sinon comme elle‑même se donne à entendre; ni [ne peut être] vue, sinon comme elle‑même se donne à contempler, ni goûtée, ni connue, ni possédée, sinon comme elle veut être goûtée, connue et possédée. Elle se laisse comprendre quand, comment et à qui il lui plaît; elle se donne à entendre, goûter et être possédée quand, comment et à qui il lui semble bon, et de nous, nous n’y pouvons rien.

3. Qu’il y a un moyen sans moyen, savoir passif, non actif; tout divin, et par-dessus tout entendement; non humain, ni par les actes de l’esprit; et que ce moyen est de deux sortes.

Mais bien que (comme est prouvé) il n’y a moyen humain de voir cette essence, il y en a toutefois un divin. Bien qu’il n’y ait moyen actif ou actuel39, c’est-à-dire où l’homme puisse opérer ou être l’agent, il y en a toutefois un passif ou essentiel, où l’homme ne fait rien, mais est le patient; et pour ce qu’on n’y fait rien, je l’appelle moyen sans moyen. Car eu égard à ce qu’ainsi nous parvenons à notre dernière fin, il est vraiment moyen; ainsi eu égard à ce que l’âme y désiste d’opérer, il est sans moyen, vu que tout moyen importe opération. Ou bien il se peut dire un moyen tout divin, non humain pour ce que l’Esprit divin y fait tout, et rien l’humain : Dieu seulement y opère, et l’âme ne fait que souffrir. 

Donc ce moyen, pour dire en bref et en un mot, ne sera autre que la continuation de cette volonté, en la poursuivant toujours sans interrompre, et suivant toujours son trait40 déjà goûté et expérimenté en la volonté intérieure, jusques à tant qu’elle nous ait mené à l’essentielle. Et ainsi selon notre promesse, se verra clairement comme toute la vie spirituelle, depuis le commencement de la vie active jusques à la sublimité de la vie superéminente, est contenue en ce seul point de la volonté de Dieu, sans en jamais sortir, ni la laisser, ni changer, comme étant toute entièrement en elle‑même le vrai commencement, parfait moyen et fin très heureuse.

Mais cette continuation se fait en deux façons, l’une par la seule influence, soüefve41 opération et très intime inaction de cette seule volonté, par lesquelles elle anéantit toutes les actions de l’âme, et la simplifie, et consomme42 en elle; l’autre se fait non par cette seule opération, mais aussi par quelques très subtiles industries de notre côté, non que telles industries soient des actes de l’âme, mais tant s’en faut qu’au contraire elles servent pour assoupir toutes actuelles opérations d’icelle et pour la rendre nue.

L’un desquels moyens est plus particulier et servira pour ceux seulement, ou au moins principalement, qui ont pratiqué cet exercice. L’autre est plus général, et servira tant pour ceux‑ci que pour les autres, qui ne l’ont pas suivi, mais quelque autre chemin, et ne sont pas toutefois arrivés à ce haut degré et fin heureuse. L’un est pour ceux qui ont goûté cette intérieure volonté et son trait susdit, l’autre pour ceux qui ne l’ont pas expérimenté. L’un est pour ceux qui ont la ferveur et dévotion, l’autre tant pour ceux‑ci que pour les autres, qui n’ont que la nue dévotion intellectuelle.

L’un n’est pas toujours si totalement assuré, comme est l’autre. En l’un, cette volonté dispose l’âme par ses douces influences et familières caresses; en l’autre, il semble au commencement que l’Epoux se tient plus éloigné et laisse à l’âme se disposer elle‑même. En l’un, se trouve quelque dévotion sensible redondante des puissances intellectuelles; mais en l’autre, particulièrement au commencement, l’on monte par-dessus tout sens, voir et entendement, et là, par la nue foi on voit Dieu, et par nu amour on l’embrasse et possède. Bien qu’en la fin, nonobstant tout cela, ces deux moyens se rapportent et mènent à un même but, et se goûtent d’une même façon.

4. Quatre points principaux du premier moyen, et l’explication du premier point.

Dont [sic] touchant le premier moyen : il contient quatre points par lesquels le trait de cette volonté est suivi, et icelui continué, et heureusement accompli, et consommé en la volonté essentielle. Dont le premier est une très subtile connaissance de l’imperfection de sa contemplation. Le second un écoulement de ses fervents désirs en Dieu. Le troisième une parfaite dénudation d’esprit. Le quatrième une continuelle proximité et proche vision de cet objet, et heureuse fin finale.

Nota43. Touchant le premier, est à savoir qu’il n’y a si haute contemplation qui ne puisse être plus haute, ni pensée si abstraite qui ne puisse être plus abstraite, ni lumière si grande qui ne puisse être plus grande, ni trait si fort qui ne puisse être plus fort, ni finalement conversion quelconque si simple qui ne puisse être plus simple, ni union si étroite qui ne puisse être plus étroite. Et [le fait] que ce [la] peut être, et ne l’est pas, vient de nous et de notre faute, et non de Dieu, qui ne désire et ne peut qu’infiniment désirer de se communiquer. Donc, en toutes nos contemplations, il y a quelque obscurité, en toutes nos abstractions quelque image concrète, en toutes nos lumières quelques ténèbres, en toutes nos attractions quelque retardement, en toutes conversions quelque aversion ou rétraction44, et en toutes nos unions quelque désunion ou entre‑deux, quelque parfaites qu’elles soient, et ce par notre faute propre.

Et pour autant que les fautes, d’autant plus qu’elles sont intrinsèques45 et subtiles, d’autant moins sont‑elles connues et remédié; de là advient que ces fautes ici sont fort rarement ou jamais remédié ni connues, pour être très subtiles et secrètes.

Sur quoi il faut noter que d’autant plus subtil et illuminé est l’esprit, d’autant plus subtiles et secrètes aussi faut‑il que soient les tromperies et fautes; car autrement il les connaîtrait et découvrirait. Mais en cette vie superéminente, l’esprit est grandement illuminé et subtil, et par conséquent ses fautes et tromperies très cachées et subtiles. D’où il s’ensuit que ceux‑là se trompent beaucoup, qui observent en cette vie leurs imperfections et fautes en même façon et non plus subtilement qu’en l’autre, ne se souvenant qu’à la mesure que l’esprit est plus subtil, la nature se cherche plus finement, et secrètement.

Et ces fautes, pour sembler petites, ne sont pas pourtant un petit dommage, vu qu’ici, la moindre impression du sentiment, la plus petite opération du sens, l’image la plus déliée et la plus courte distraction, empêche une grande élévation et extension ou étendement d’esprit; et la moindre immortification, affection ou recherche de nature, empêche un grand avancement spirituel.

Ceux donc s’abusent bien, qui en cette vie avalent toutes ces choses ou passent légèrement dessus, comme s’ils étaient encore en la vie active, n’employant pas fidèlement le talent, lumière et subtilité d’esprit à l’arrachement de leurs totales imperfections, mais y faisant comme les borgnes et se flattant tacitement, disent que telles ne sont pas imperfections, et ainsi se donnent trop de liberté et secrètement dorlotent et acoquinent leur sensuelle nature, usant de telle grâce et subtilité d’esprit pour s’introvertir pour leurs consolations, et non à la parfaite abnégation, connivant toujours avec leurs imperfections, et faisant ainsi les ambidextres et jouant des deux mains : tantôt se mettant du côté de l’esprit, tantôt du côté de la chair, voulant jouir des délices spirituelles ensemble et des sensuelles, voulant être tout esprit sans contrister la chair.

Quelquefois encore touchant le fait d’oraison, ils se contentent de se laisser tromper du prétexte du bien, comme de penser et reconnaître que telle façon de faire ou procédure est sainte et est louée en la vie spirituelle, comme des aspirations, images et autres choses semblables apportant sensible consolation; et pourtant quand cela semble bon à la sensualité, [ils] se contentent d’en user, bien que secrètement ils n’ignorent qu’en cette vie elles empêchent grandement, comme aussi toutes les autres sortes de fautes et tromperies qui adviennent en notre contemplation et union, qui n’en sont jamais totalement exemptes, pour finement qu’elles s’y soient ingérées et secrètement cachées.

Donc pour retourner à notre propos, l’âme, bien qu’elle soit en grande lumière et haute contemplation, si est‑ce que maintenant46 elle y découvre quelques fautes et imperfections, lesquelles ôtées, elle suit d’une plus haute volée et d’une plus grande vitesse et légèreté, le susdit trait de son Époux.

Cette connaissance d’imperfections ni l’amendement d’icelles ne vient pas d’elle, car tant elles étaient subtiles et intrinsèques qu’elle ne les pouvait voir, tant déliées et spirituelles qu’elle ne les pouvait d’elle‑même ni connaître ni corriger. Car tout ainsi comme l’Ange ne peut actuellement agir outre la sphère de son activité, ainsi aucunement47 puis‑je dire de l’âme qu’elle ne peut ni savoir ni opérer outre l’étendue ou circonférence ou dernier cercle ou capacité de son esprit. Or est‑il que cette connaissance d’imperfections est hors de sa capacité, et le parfait amendement hors et par-dessus son opération, et pour ce n’y peut rien. Non pas toutefois qu’elle ne soit idoine et suffisante par la grâce de Dieu de ce faire, mais pour ce qu’elle est si aveuglée et ces choses si subtiles à discerner, elle si faible à opérer et cette œuvre si difficile à faire que, sans quelque lumière et force, c’est une besogne hors de son étendue et capacité. Cette connaissance donc vient d’en haut : ces subtiles ténèbres sont découvertes par la vraie lumière, ces imperfections se découvrent par la même perfection, par son rapprochement et plus domestique et familière demeure dans l’âme, là où il découvre et fait voir à l’âme trois fautes ou imperfections en sa contemplation, et les amende et répare.

La première desquelles est un trop grand bouillonnement de désirs et ferveurs de l’âme, sentant trop l’actif, empêchant la douce paix et souef [suave] repos de l’Époux dans l’âme, et son unique, entière et parfaite opération, absolu et entier domaine et seigneurie en icelle. Et par ce moyen, elle ne se laissait pas être parfaitement illuminée, et ne se tenait pas aux doux baisers, ardents et flamboyants et chastes embrassements, mais demeurait aucunement courbée en elle‑même.

La seconde est en une secrète, subtile et inconnue image, que l’âme retient de la volonté de Dieu, qui empêche de la voir essentiellement.

La troisième est que quelquefois elle ne regardait son Époux sans hésitation comme vraiment présent, et comme plus présent qu’elle-même, plus dedans elle qu’elle‑même, plus elle qu’elle‑même, mais comme en Paradis, ou quelque part plus éloigné d’elle qu’elle : d’où advenait que ni la foi n’était si vive, ni l’espérance si grande, ni l’amour si brûlant, ni les familiarités si très admirables, comme autrement elles eussent été.

Je n’entends pas qu’elle découvre toutes ses fautes parfaitement devant que de venir au degré suivant, pour ce qu’à grand peine peuvent ‑elles être connues devant que par l’Esprit de Dieu elles soient amendées. Toutes les trois imperfections sont directement contraires à ces trois points et perfections suivantes, pour ce [nous] en parlerons ensemblement.

5. Du trop grand bouillonnement des désirs et de l’écoulement d’iceux fervents désirs et actes en Dieu, où est montrée une subtile et essentielle élévation d’esprit. Second point.

Nous n’entendons pas48, par ce trop grand bouillonnement de désirs, blâmer ici les saints désirs qui sont en Dieu en leur essence, ou en tant qu’ils sont bien réglés, mais en tant que mal réglés, ou accompagnés de quelque circonstance empêchant leur plénitude ou plein accomplissement et déification par une totale entrée, absorbissement49 et mort en Dieu. Cet empêchement est le trop grand bouillonnement à savoir actif : je dis «actif», pour exclure le passif, qui est doux, sans bruit, sans actes, profond et déiforme, mais au contraire c’est actif, impétueux, remuant, superficiel et sentant trop l’homme, la nature et l’opération naturelle et humaine.

Et ces deux désirs sont semblables à deux eaux, dont l’une est bouillante, impétueuse, faisant grand bruit, et toutefois n’est pas creuse50; l’autre [est] douce, sans bruit et rassise, et toutefois bien creuse.

Donc ce bouillonnement des désirs, bien qu’au commencement il était bon, est ici néanmoins vicieux et doit être retranché. Non qu’il faille laisser les bons désirs, mais l’imperfection d’iceux; non qu’il les faille quitter, mais accomplir; ni les perdre, mais purifier et parfaire en Dieu, comme in causis seminalibus : la semence n’est pas perdue pour être jetée en son lieu, mais se purifie et multiplie. Car tout ainsi que le grain n’est [pas] perdu pour être jeté en terre, mais se purifie et multiplie, ainsi les désirs ne sont [pas] perdus pour être jetés en Dieu, mais se purifient, se multiplient et accomplissent.

Et comme la cause ne produit pas son effet, comme le grain le blé, qu’il ne soit consommé et amorti, ainsi les bons désirs ne produisent jamais leurs effets, à savoir l’union et la transformation, qu’ils ne soient consommés et assoupis en Dieu. Sur quoi notre Seigneur dit : Si le grain de froment tombant en terre n’est mort, il demeure seul; mais s’il est mort, il fructifie abondamment51. Et tout ainsi qu’au commencement le grain est nécessaire, ainsi à la fin l’est sa corruption comme l’un est nécessaire au commencement, aussi l’autre l’est à la fin pour avoir du blé. De même est‑il des bons désirs et de leur anéantissement pour avoir l’union de Dieu. Mais comme en telle corruption le grain n’est proprement dit être corrompu, mais plutôt transmué ou changé en blé, ainsi ses désirs ne sont pas proprement dits être anéantis, mais plutôt changés et transformés en union. Et toutefois comme ce grain ne revient jamais à soi, mais demeure toujours transformé ou transmué en blé comme en son effet, dernière fin et perfection, ainsi les désirs ne doivent jamais revenir, mais demeurer transformés en union, comme en leur effet et comble de leur perfection.

Mais comme il ne faut jeter le grain en tout lieu ni en tout temps, mais en son lieu et en son temps, aussi ne faut‑il pas laisser ou anéantir ces désirs en tout lieu, mais seulement en Dieu; ni en tout exercice, mais en l’exercice de l’union; ni au commencement, mais en son temps, qui est après la vie active. Là où se voit comme ceux qui se trompent, qui pensent qu’il faille toujours opérer et produire des fervents actes ou aspirations52; et encore davantage ceux qui estiment telle façon de faire la vraie union, et condamnent le contraire comme chose quasi injuste et oisiveté vicieuse. Mais de ceci se dira en son lieu.

Or l’âme ayant trouvé cette faute et empêchement en son chemin et union, y remédie par un écoulement de ses ferveurs en Dieu53, non qu’elle y fasse quelque chose, mais qu’elle souffre en elle telle opération.

Cet écoulement d’ardents désirs en Dieu est un changement de l’amour pratique pour le fruitif, ou bien est le final repos et parfait accomplissement des désirs en Dieu, où le désir est absorbé et changé en possession.

Ce mot «écoulement»54 contient deux choses, à savoir la mort et la vie, ou bien la perte et le gain, pour ce qu’en tant que la ferveur coule hors de l’âme, elle s’assoupit et meurt, s’évanouit et se perd; mais en tant que cela se fait en Dieu, elle s’augmente davantage et vit plus que jamais. Et pour ce [la] je ne dis pas «anéantissement» comme s’ils étaient anéantis en Dieu, mais un «écoulement» en Dieu, comme étant en lui préservés. Aussi je ne dis pas une préservation des pensées et désirs, mais «écoulement», pour montrer qu’ils changent de lieu ou sujet.

Sur quoi55 il y a encore en ce mot «écoulement» trois points à considérer, à savoir : 1. le changement de lieu ou sujet des désirs, 2. Le deuxième, le changement des mêmes désirs, 3. Le troisième, les moyens de tels changements.

Touchant le premier, les désirs changent leur suppôt ou sujet où ils demeuraient, car au lieu qu’ils étaient subjectivement en l’âme, ils sont en Dieu, pour être dans l’âme subjectivement : s’entend que l’âme les possède, connaît, sent et entend en ses puissances supérieures, et inférieures, en l’intellect, mémoire, volonté et raison, ou en la partie concupiscible ou irascible, etc.

Et quand, en nulle de ces puissances, elle ne sent, comprend, ni appréhende tels désirs, ils sont hors de l’âme. Or, après cet écoulement l’âme ne les sent ni comprend en nulle desdites puissances. Et par ainsi sont hors d’icelle : elle ne les peut sentir ni comprendre pour trois causes.

Premièrement pour ce qu’ils sont changés et rendus purement spirituels (comme sera dit au point suivant), tout voile, image, forme et tout ce qui est compréhensible des sens leur étant ôté. Et pour autant que l’âme n’a pas de coutume et ne peut encore opérer et voir purement spirituellement, mais avec quelque mélange de sentiment ou aide de quelque image ou forme, de là advient qu’elle ne peut voir ni comprendre ses désirs ainsi spiritualisés, épurés et déiformes.

La deuxième raison est pour ce que la douce opération et vive inaction de Dieu est si efficace et souëfve en elle qu’elle est toute fondue et liquéfiée en son Bien-aimé : elle perd toutes ses forces et opérations propres, etc., laisse aller à sa douce impulsion et plaisir, y entendant uniquement.

Une autre troisième raison est que par cet écoulement, elle est merveilleusement purifiée, étendue et totalement abstraite56, et ainsi incapable des choses concrètes.

Car, comme les choses concrètes, à savoir qui ont des formes, empêchent l’abstraction en telle sorte que, tandis que l’âme a en elle chose aucune concrète, elle ne peut jamais être parfaitement abstraite, ainsi au contraire l’abstraction empêche de voir les choses concrètes, en telle sorte qu’il est impossible que l’esprit parfaitement abstrait puisse comprendre les choses concrètes. D’ici advient que les personnes spirituelles ne s’aperçoivent souvent de ce qu’on leur dit ou fait, ni de ce qui est à l’entour d’eux, comme il se lit de saint Bernard et de saint François, qui passant par une ville et multitude de peuple, ne s’en aperçut nullement, mais après demanda à son compagnon combien il y avait encore jusques à la ville déjà passée. Sainte Catherine de Sienne aussi en ces abstractions ne sentit quand on la piqua à la plante du pied. Beaucoup d’autres raisons je pourrais amener pour montrer qu’en cet écoulement les désirs ne se comprennent ni se sentent plus en l’âme, et n’y sont plus, mais s’en vont en Dieu.

Où aussi les désirs se changent (qui est le second point) à savoir : la cause se change en l’effet; le moyen, en sa fin; le souhait en la chose souhaitée; le désir d’union en union; le désir de la vision, possession et fruition de Dieu en la même vision, possession et fruition de Dieu; l’intime et profond soupir après les caresses de l’Epoux, en familières caresses; les ardentes attentes après ces baisers, aux mêmes baisers; les intolérables désirs de ces souëfs embrassements, aux mêmes chaleureux et chastes embrassements.

Là l’âme dit avec intime jubilation de cœur : Laeva ejus sub capite meo57, etc. Maintenant elle a trouvé ubi cubet in meridiae58. Là elle se vante disant : Dilectus meus mihi, et ego illi59; ego dilecto meo et ad me conversio illius60; inter ubera mea commorabitur61; de ore ejus accepi lac et mel62; meliores sunt ubera tua vino fragrantia unguentis optimis63. Là sont les doux colloques : ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es64; et elle : ecce tu pulcher es dilecte mi et decorus. Là il la caresse et lui montre toute sa beauté en tous ses linéaments depuis les pieds jusques à la tête, etc., et enfin vient à conclure en disant : Haec requies mea, in saeculum saeculi hic habitabo65. O heureuse l’âme qui a ainsi changé les actes en la chose en laquelle ils agissaient, ses désirs en la chose désirée!

Mais pour voir plus essentiellement et plus intrinsèquement comme ce changement se fait, il faut venir au troisième point, qui le découvrira. Il faut donc savoir que ce changement contient trois choses, à savoir une claire manifestation de la chose désirée ou en laquelle on agit, un remplissement des désirs, ou effectuation et consommation d’actes, et un évanouissement d’iceux désirs et actes.

Touchant donc la première, cette manifestation de la chose désirée, qui est Dieu, ne vient pas toute à la fois, mais petit à petit, et comme par degrés selon l’accroissement de notre amour.

Car au commencement Dieu est dans l’âme, mais elle ne le sait point; après il s’y montre, mais obscurément; en après plus clairement, mais sous quelque ombre; mais enfin très clairement, sans ombre, comme en plein midi. Tous lesquels degrés nous sont montrés aux Cantiques par l’Épouse. Car le premier nous est montré quand elle dit : Je l’ai cherché, et ne l’ai pas trouvé66. Là où on voit deux choses, à savoir que Dieu était en elle, et qu’elle ne le savait point : l’une desquelles est prouvée par ce mot quaesivi67 puisque, comme est clair et selon le dire de saint Augustin, qu’elle ne le chercherait et même ne le pourrait pas chercher sans lui; l’autre, à savoir qu’elle ne savait pas qu’il fût en elle, est clair par ce mot : non inveni.

Le second degré de cette manifestation nous est montré quand Dieu se montre être dans l’âme, mais obscurément, et plutôt par quelques effets, comme fervents désirs et bonnes inspirations, que non par quelque connaissance essentielle, ce qui est montré par la parole de l’Épouse disant : Je l’ai tenu et ne le lairrai68, tant que je l’aie introduit. Car parce qu’elle dit tenui69, elle montre qu’elle savait qu’elle l’avait en elle; mais en ce qu’elle dit donec introducam, etc., elle montre de ne le posséder ni de le voir et jouir de lui encore si à plein comme elle désirerait, mais que ce serait pour quand elle l’aurait introduit en la maison de sa mère. Et cette façon est quand l’époux commence à se montrer non seulement comme Seigneur, mais comme Époux, non seulement par secrètes inspirations, mais par intimes attouchements; et enseigne l’âme non comme maître par préceptes, mais comme ami et époux par douces attractions. Mais d’autant qu’encore cette jouissance et vision de son Époux n’est en la perfection, elle ne cesse de crier à lui avec toute sa force et fond de son cœur : Qui est‑ce qui te donnera à moi pour être mon frère suçant les mamelles de ma mère, à ce que je te puisse trouver seul dehors et te baiser

Ce qu’elle obtient au troisième degré de cette manifestation, qui est plus clair et excellent que celui‑ci, et est quand l’époux s’approche si près de l’épouse qu’elle voit sa vraie ombre, à savoir une déiforme ou image, en et sous laquelle elle le voit, connaît et contemple y faisant sa demeure et disant : Je me suis assis à l’ombre de celui que j’avais désiré70. Là, elle l’écoute, là elle l’adore, là elle ouït ses familiers colloques, doux propos et paroles melliflues71; là, elle reçoit les promesses de vie, les arrhes de mariage et l’assurance des épousailles; là, elle est caressée et baisée; là, elle reçoit les ornements, joyaux et vêtements nuptiaux.

Là finalement, elle est faite capable des embrassements essentiels et purement spirituels de son Époux sous l’ombre duquel elle est encore assise : Donec aspiret dies et inclinentur umbrae72. Jusques à tant mêmes que le jour des noces et de la vision essentielle vienne, l’ombre ou image sous laquelle elle le voyait étant dissipée et évanouie, lequel jour des noces et heureuse vision avec dévots et profonds gémissements et avec toute importunité priant l’époux, en lui demandant et disant : Ubi cubes in meridie73: ô mon Époux, ô ma joie, ô le centre de mon cœur, où est‑ce que vous couchez? Où et comment vous trouverai‑je tout nu et dévoilé sans aucune image, ombre ou obscurité?

Ce que le très amoureux Époux ne pouvant nier, se montre à elle selon le désir de son cœur, de sorte qu’elle le voit en une façon non seulement indicible, mais inexcogitable74. Ce qui est le quatrième degré, qui est encore si haut par-dessus tous les autres que non seulement ceux qui n’y ont jamais été ne le peuvent imaginer, mais aussi ceux qui [y] ont été ne le peuvent comprendre, vu qu’il surpasse toute imagination intellectuelle, opération, sens, raison et jugement humain, pour ce qu’il se fait hors de l’homme.

Car comme l’Époux s’abaisse dessous soi, l’épouse s’élève dessus soi, pour se rencontrer, baiser, embrasser et solemniser leurs noces. En ce degré elle chante : Je suis à mon bien-aimé, et sa conversion est à moi, prenant similitude des mariés et de l’acte de mariage pour signifier l’actuelle union et mutuelle jouissance l’un de l’autre après tel mariage spirituel et encore par une semblable similitude que : Mon bien-aimé me demeurera entre mes mamelles75, voulant par cette similitude76 de mariage déclarer l’étroite union, cet incompréhensible amour et mutuelle adhésion ne pouvant pas mieux être expliqués que par la similitude de tel acte, qui a en soi actuelle77 adhésion, mutuel embrassement, fervent amour, contentement des deux côtés, et la plus parfaite union qui puisse être entre deux amateurs78, comme dit l’Écriture, où des deux est faite une chair79.  Et ne disant pas erit, mais commorabitur80, elle nous signifie la continuation de telle union.

Après cette si parfaite manifestation, ensuit le remplissement des désirs, et ce conséquemment, car à même mesure que cette manifestation s’augmente, le désir se remplit, tellement que, quand la manifestation est parfaite, le désir est totalement rempli. Au commencement, en ce grand et ardent désir, Dieu était, bien qu’il ne se montrât qu’obscurément, lequel désir d’autant plus qu’il s’augmentait, d’autant plus Dieu s’y manifestait qu’il lui était Dieu, tant pour sa grande splendeur, gloire et familiarité que pour81 la capacité plus grande de l’âme. Tellement qu’enfin le désir étant très grand et parfait, il s’y montre parfaitement, dont l’âme le voyant parfaitement en elle‑même a tout ce qu’elle demande, et son désir est tout rempli et est semblable au vase ou éponge  qui, jetés en la mer, sont entièrement remplis, lesquels tout ainsi qu’étant remplis ne peuvent plus recevoir.

Ainsi le désir rempli et contenté ne peut plus désirer, car comme ainsi soit que nulle chose ne peut plus recevoir qu’elle en a la capacité, selon le dire du philosophe : Tout ce qui est reçu est reçu selon la capacité de ce qui le reçoit82, s’ensuit que le désir ne peut plus rien désirer étant rempli. Car comme la capacité du vase est la dimension de sa concavité, ainsi la mesure du désir est la force de son vouloir; et comme cette concavité remplie, le vase est plein, ainsi le vouloir satisfait, le désir est rempli. Donc ce vouloir, par cette manifestation de Dieu en l’âme, est satisfait, et par conséquent le désir rempli, tout acte particulier effectué, et toute opération en sa fin consommée.

D’où nécessairement s’ensuit le troisième point, à savoir l’évanouissement de tels désirs, actes et opérations, pour ce que quand le désir est rempli, il s’évanouit et n’est plus. Quand les actes sont effectués, ou opérations consommées en leur fin, ils ne sont plus. Car toutes ces choses sont envers Dieu comme la cause séminale envers son effet; tellement que comme la cause ayant produit son effet, comme le grain le blé ou semence d’homme l’enfant, elle n’est plus, ainsi ces désirs, actes et opérations ayant produit leur effet, à savoir la possession de Dieu, ne sont plus.

Mais toutefois comme le grain et la semence, bien qu’ils ne soient plus en leur forme, toutefois bien en leur substance, ainsi ces désirs, actes, etc., bien qu’ils ne soient plus en leurs images, [sont] toutefois bien en leur essence. Et comme ceux-là, pour produire leur effet, il a fallu qu’ils aient perdu leur forme, aussi ceux‑ci. Et comme la substance de ceux‑là n’est [pas] morte, mais vivante en leurs effets, ainsi est-il de ceux‑ci : car comme le grain se change en blé, ainsi le désir en la chose désirée. Et bien que le désir et les actes ne soient plus, mais sont évanouis, toutefois leur essence est conservée en Dieu : car tout ainsi que bien que la glace s’évanouisse quant à sa forme, sa substance toutefois est conservée en l’eau où elle est consumée, ainsi les désirs, actes, etc., bien qu’ils s’évanouissent quant à leur image, leur essence demeure toujours en Dieu, où ils sont consommés.

Et bien que83 dessus j’aie comparé ce désir à un vase, toutefois en ceci il lui est dissemblable, à cause que le vase, bien qu’il soit plein, toutefois il demeure vase; mais celui‑ci étant rempli, n’est plus. La raison est pour ce que la force de vouloir est la capacité du désir, de sorte que quand il n’y a nulle force de vouloir, il n’y a nul désir; mais quand on a ainsi Dieu, on n’a plus force de vouloir, pour ce que l’on a tout ce que l’on peut vouloir. Ergo, n’ont plus de capacité de désirer, et s’ils n’ont plus de capacité de désirer, donc n’ont plus de moyen de désirer; s’ils n’ont plus de moyen de désirer, donc n’ont plus de désir, bien qu’aussi on pourrait bien dire que le désir est en tout semblable au vase en disant qu’aussi le vase plein n’est pas vase, pour ce que celui‑là est vase seulement qui est creux et capable de recevoir quelque chose, mais le vase plein n’est tel, et ainsi le vase non vase; et de même le désir.

Le désir est des choses absentes et qu’on n’a pas en possession; mais ici l’âme a Dieu, et pour ce ne le désire, mais le désir s’en va, et la fruition demeure.

Voilà donc les trois points par lesquels se fait le changement du désir en la chose désirée, et de l’acte en la chose en laquelle on agissait. Heureuse l’âme qui expérimente en elle cette manifestation, ce remplissement et cet évanouissement! Heureuse l’âme qui ainsi manifestement voit l’Époux en elle, qui en est ainsi pleinement remplie et qui ainsi en lui laisse évanouir ses désirs et actes particuliers!

Voire très heureuse l’âme, car en telle manifestation elle le voit, où et comment il couche en elle : in meridie, à savoir en l’ardeur de son amour et abondance de sa clarté. En tel remplissement, elle se voit toute saisie et remplie de son Époux, qui s’est tellement ingéré en elle et ainsi revêtu d’elle comme d’un vêtement que toutes ses forces bandées à sa réception, occupées en lui, employées en son entretènement84, et toute remplie, elle demeure comme l’épouse enceinte.

En tel évanouissement de désirs, elle demeure plongée en l’abîme de la divinité de son tant désiré et amoureux Époux. Rien de beau ne lui manque après telle manifestation, nulle douceur n’est hors d’elle après tel remplissement, nul empêchement d’union après tel évanouissement. Par cette manifestation, elle voit son Époux tout nu, en ce remplissement le reçoit en elle, et par cet évanouissement se joint à lui, ainsi nue comme lui. Toute beauté y est montrée aux yeux de l’Épouse, laquelle la ravit en admiration; toute douceur infuse aux plus secrètes et amoureuses parties, qui la confit en douceur. Tous secrets lui sont découverts, qui la font étonner. Rien n’est si beau que cette vision, rien si plaisant que cette douceur, rien si étroit que cet embrassement.

Ô quelle chose si glorieuse que de voir contempler la nudité de son Dieu! Quelle chose si douce que quand l’âme s’unit avec lui et lui donne place entre ses mamelles! Quelle œuvre si noble que son unique et douce opération en elle, sans qu’elle fasse rien que souffrir son inaction85. O quelle immense beauté reluit en cette vision où est découverte la divine face amoureusement riante sur l’âme! Ô quelle douceur est‑ce qu’elle sent quand, tous deux dénués, ils s’entr'embrassent! Quelle suavité coule en toutes ses puissances, quand la senestre de l’Époux est sous son chef, et sa dextre l’embrasse, s’infond en elle, et par vif attouchement besogne86 au fond de toutes ses intimes parties? Certes nul ne peut connaître telle beauté, ni excogiter telle douceur, ni imaginer tel suave attouchement, que celui qui les a expérimentés, ni encore celui sinon alors seulement qu’actuellement il les expérimente.

6. De la parfaite dénudation d’esprit.

Dénudation d’esprit est une divine opération purifiant l’âme, et la dépouillant entièrement de toutes formes et images, des choses tant créées qu’incréées, et la rendant ainsi toute simple et nue, et la fait capable de voir sans formes.

Premièrement, je l’appelle divine opération, pour exclure l’humaine, pour ce que nulle telle ne peut effectuer cette dénudation. La raison est que nulle opération humaine ou acte de notre esprit peut être sans formes ou images, pour ce qu’ils sont nécessairement formés et imaginés devant que [d’] être produits : aussi toute chose opère selon son naturel, mais toute opération humaine est imaginative. Ergo, elle opère par image, et par conséquent ne peut opérer cette dénudation et abstraction; car comme un contraire ne peut opérer son contraire, comme les ténèbres ne peuvent opérer la lumière, le froid le chaud, la mort la vie, ni l’amertume la douceur, ainsi l’opération imaginaire ne peut effectuer celle qui est abstractive et vide de toutes images.

En outre, je dis «purifiant l’âme», etc., et «la rendant ainsi toute simple et nue, la fait capable» et suffisante de voir et contempler sans images, auxquelles paroles sont contenus deux effets de cette dénudation, à savoir purgation et illumination : purgation pour ce qu’elle purifie l’âme de toutes images, illumination pour ce qu’elle la rend capable de voir sans images les choses spirituelles.

La purgation se fait par le feu d’amour, l’illumination par l’inaccessible lumière de Dieu, lesquels bien que toujours elle les opère tous deux, toutefois plus l’un en un temps, et plus l’autre en un autre, savoir est : au commencement la dénudation opère plus en l’âme par purgation et en la fin par illumination. Le premier s’opère quand l’homme retient encore quelque chose du sien, le second quand il est tout anéanti.

Or cette dénudation, par son premier effet de purgation, particulièrement et sur toutes autres impuretés, purge l’âme d’une très secrète image que toujours elle retenait de la volonté de Dieu, qui est la deuxième faute occulte susdite de contemplation. Laquelle image était si subtile, déliée et spirituelle qu’en la volonté intérieure jamais l’âme ne s’en aperçût, mais se persuadait que purement et sans voile ou image elle contemplât cette volonté en son essence. Et même [elle] ne se peut jamais apercevoir de cette image jusques à tant qu’elle en soit purgée, pour ce qu’elle ne peut connaître telle image jusques à tant qu’elle en voit l’esprit. Or elle ne peut voir l’esprit tandis qu’elle a quelque image, pour ce qu’aussi telle image est le dernier cercle de sa capacité ou l’étendue de son esprit, et par ainsi outre icelle ne peut voir ni entendre, et ainsi n’a aucune capacité de juger de cette capacité, à savoir si elle est image ou par esprit. Finalement, pour ce qu’une chose imparfaite n’est [pas] connue imparfaite à celui qui ne sait chose plus parfaite. Mais l’âme ne sait ici chose plus parfaite, pour être cette image la chose la plus haute et pure qu’elle a jamais contemplée, et par conséquent ne la peut reconnaître pour imparfaite, bien que, quand elle en est purgée, elle connaît l’avoir été.

Si on me demande comment elle s’en défait, puisqu’elle ne la connaît, je réponds (comme dessus) que [c’est] par le feu d’amour, qui toutefois est opération divine et non pas sienne, et en laquelle elle est plus passive qu’active. Cette opération d’amour divine est si interne, intrinsèque et puissante, et efficace, qu’elle besogne plus vivement en elle que jamais elle n’avait encore senti. Et si fort est ce trait qu’il tire l’âme encore plus hors d’elle que jamais; si ardent est ce feu d’amour qu’il consume en elle toute impureté. Finalement, si étroite est cette union qu’elle est toute abîmée en Dieu, où toutes ses imperfections sont noyées, consumées et anéanties.

Et par même moyen reçoit-elle une nouvelle lumière et autre capacité que toutes celles qu’encore elle a eues, et est faite capable d’opérer essentiellement et supernaturellement, hors et par-dessus elle-même, et toute intelligence naturelle et humaine, qui est le second effet de cette dénudation, à savoir illumination. Car elle est ici enivrée et submergée de tant de clarté et lumière qu’elle en est revêtue comme d’un vêtement, transformée en icelle et faite la même lumière. Car comme ainsi soit qu’en cette étroite union, Dieu soit la source et fontaine de toute cette lumière inaccessible, et plus intimement et intrinsèquement dans l’âme, et plus près d’elle qu’elle-même, et qu’en cette familière union, nul secret de son Époux lui est celé, elle voit par conséquent ce mystère plein de toute joie et étonnement, à savoir l’Époux tout découvert en elle, le contemple tout nu et sans voile ou image, le voit comme en plein midi, comme il couche et repose en elle comme en sa propre maison, opère doucement et familièrement en elle.

Et voyant, goûtant et expérimentant comme il est plus près d’elle qu’elle-même87, qu’elle est plus lui qu’elle-même, et qu’elle le possède non comme quelque chose ni comme elle‑même, mais plus que toute chose et plus qu’elle-même. Selon cette lumière, elle se comporte tellement que sa joie, sa vie, sa volonté, et son amour, et ses regards sont plus en lui qu’en elle-même, et ce d’autant plus qu’elle connaît qu’il est meilleur, plus digne qu’elle, et qu’elle a expérimenté qu’il est plus doux et suave qu’elle, et finalement qu’elle le voie plus beau et glorieux qu’elle : voire ayant parfaitement connu qu’il est tout et qu’elle n’est rien, et qu’en lui est toute beauté, bonté et douceur, et qu’en elle n’est rien, elle demeure, réside et vit uniquement en lui, et rien en elle — même88.

D’où suit qu’elle est toute en Dieu, toute à Dieu, toute pour Dieu, et toute Dieu, et rien en elle‑même, rien à elle‑même, rien pour elle‑même, rien elle‑même. Elle est toute en l’esprit, volonté, lumière et force de Dieu, et rien en son esprit, volonté, lumière et capacité propre et naturelle. En cette capacité89, en cet esprit et en cette lumière, elle voit cette volonté essentielle, à savoir l’essence de Dieu, comme est écrit : En ta lumière nous verrons la lumière90.

Ici elle contemple les choses secrètes et inscrutables, ici elle a accès à la lumière inaccessible, ici elle découvre les mystères ineffables, ici voit-elle les choses admirables, ici elle est remplie de toutes choses délectables, car d’autant qu’elle est unie à Dieu, elle connaît tous ses mystères secrets et merveilles. Car puisque Dieu s’est montré à elle, comment toutes autres choses ne se révéleront‑elles à elles? Et ayant trouvé en elle‑même la source de toutes douceurs et voluptés, et source de toutes délices, de joies, comment ne serait‑elle noyée de cette source de douceur spirituelle, et submergée de l’impétueux torrent de céleste volupté? Comment les secrets de Dieu ne seront‑ils révélés à celle à qui il a ouvert et montré son cœur, ou ses mystères cachés et inconnus à celle à qui il s'est découvert et apertement91 montré soi‑même ?

7. De la proximité ou continuelle proche vision et assistance de la fin heureuse.

Après cette dénudation d’esprit, vient le quatrième et dernier degré de ce moyen, à savoir la proximité, ou proche assistance de cette essence, qui n’est autre chose qu’une continuelle présence et habitude d’union entre Dieu et l’âme son épouse, en laquelle l’âme revêtue de Dieu, et Dieu de l’âme sans se retirer et sans aucune rétraction ou intervalle, vivent l’un dans l’autre, sans jamais se retirer hors de l’un l’autre, ou jeter aucun regard hors l’un de l’autre, là où l’âme poursuit l’Époux avec tant de légèreté, vitesse, force et impétuosité, et court après lui avec tant d’avidité, soif et insatiabilité, et lui est conjointe par une si amoureuse inclination et indissoluble adhésion que non seulement il pourrait sembler le corps et l’ombre, ou bien qu’elle suit l’Agneau quelque part qu’il aille92.

Mais aussi elle pourrait sembler le même corps et l’Agneau même, l’odeur, douceur et beauté duquel l’ont tant fait courir après lui, tant enivrée et si violemment ravie que, du plus profond de son cœur, elle s’abhorre elle‑même et infiniment s’éloigne de toutes pensées d’elle‑même et de tout sentiment de douceur, pour appréhender parfaitement la totalité de cette substance, pour s’y jeter et ingérer éternellement, s’y perdre irrécupérablement, pour y mourir totalement, et finalement pour l’être uniquement, et ce pour le nu amour d’icelle essence; et hait à mort tout ce qui peut faire sentir quelque plaisir, ou avoir autre pensée d’elle‑même, ou qui lui donne à savoir qu’elle est une et son Époux un autre, auquel plus que sa vie elle désire avec toutes créatures d’être fondue, liquéfiée, consumée et anéantie.

Ici, elle s’étend et reçoit cette essence en elle, non comme un vase reçoit quelque chose, mais comme la lumière de la lune le soleil. Ici elle étend ses purs et blancs bras pour plus étroitement embrasser et étreindre son Époux, mais en est plus étroitement embrassée et étreinte. Ici, elle ouvre la capacité de tout son esprit pour engloutir cet abîme, mais au contraire s’en trouve être heureusement absorbée et engloutie, et ne sait que faire pour satisfaire à l’impétuosité de cet amour : seulement elle demeure en une pure, simple et invertible93 conversion à Dieu, auquel elle demeure si immuablement fichée que (comme est dit94) elle s’en revêt, car par ce fixe regard elle la voit seulement, par cette simple conversion  elle se divertit de toutes créatures, et par l’invertibilité ou immutabilité d’icelui, elle les oublie toutes.

Reste donc que ses puissances soient uniquement occupées en lui, qu’elle n’entende ni aime, ni remémore que lui; et ainsi vraiment elle le revêt et se transforme en lui. Car comme, d’un côté, l’âme avec toutes ses forces est ouverte à Dieu, ainsi de l’autre côté lui, avec ses immenses douceurs, ne cesse de s’infondre en elle. Et d’autant plus simplement qu’elle se convertit à lui, d’autant plus abondamment il s’infond; et au contraire, d’autant plus abondamment qu’il s’infond, d’autant plus elle se convertit à lui, tellement que, par une merveilleuse réciprocation d’amour, ils s’entreravissent l’un l’autre, se donnent possession l’un de l’autre, s’entre- embrassent l’un l’autre et se fondent l’un l’autre. D’ici donc, et de cette simple et invertible conversion à Dieu, vient cette habitude d’union ou continuelle assistance de l’essence divine.

La différence de ce degré et de l’autre précédent de dénudation est principalement en tant que l’autre n’est que l’union simple, mais en celui‑ci est l’habitude et continuation d’icelle.

Les causes de cette continuation sont lumière et amour. Car non seulement elle trouve ici que Dieu est en elle, mais aussi qu’il n’y a rien en elle que lui. Tellement qu’elle a tant habité en l’abîme de son rien et le connaît si bien que, par même moyen, elle voit que le même [la même chose] est de toutes autres choses qui, pour sembler quelque chose, lui causaient ténèbres. Et avec cela cette connaissance est affirmée et pratiquée par l’amour qui est si fervent et si attrayant, si ravissant, liquéfiant et fondant qu’étant par icelle ravie, tirée, engloutie et liquéfiée en Dieu, toutes les autres choses sont semblablement fondues, liquéfiées, consommées et anéanties : d’où arrive, (comme est dit) qu’elle ne peut voir autre que Dieu. Et d’autant que ces causes sont habituelles, aussi est leur effet, car cette annihilation est si parfaite et habituelle en l’âme en ce degré ici que, toutes choses parfaitement réduites à rien, elle demeure comme suspendue en une immense vacuité ou nihilaité, sans pouvoir voir ni appréhender chose aucune, ni même elle‑même; laquelle infinie vacuité, ou nihilaité, ressemble à la sérénité du ciel sans aucune image95, et est une déiforme lumière.

Or en cette lumière est aussi l’amour (non autre chose) qui doucement enflamme, brûle et allume l’âme, et ce si secrètement, simplement et intimement qu’elle ne cause nul mouvement ou motion de l’âme qui puisse empêcher cette sérénité, mais au contraire, elle en est si subtilement agitée et si doucement éprise qu’elle se fond, liquéfie et s’évanouit davantage, et est sa tranquillité et sérénité augmentée.

Cette vaste solitude de nihilaité est cette solitude de laquelle l’Epoux dit : Je la mènerai en solitude et parlerai à son cœur96. Et d’autant que cette immense spaciosité de nihilaité lui est maintenant comme habituelle, pour en avoir vu le fond par expérience, et cet amour comme connaturel pour être fondue et transformée en elle, de là, dis‑je, advient que le fait est continuel, à savoir l’habitude d’union, ou continuelle assistance et proche vision de cette essence.

Et ainsi est chassée la dernière susdite faute secrète de contemplation, qui était que quelquefois l’âme ne regardait pas son Époux comme vraiment présent et plus présent qu’elle, plus dedans elle qu’elle‑même, plus elle qu’elle‑même, mais comme en Paradis ou en quelque lieu plus éloigné d’elle qu’elle : car toute cette imperfection est ici corrigée comme au degré de dénudation.

Et ici aussi est montré à l’âme ayant découvert en elle et expérimentalement goûté comme son Époux est plus dedans elle qu’elle‑même. Aussi par ce degré de continuelle et habituelle union, elle s’y exerce toujours sans en douter plus ni hésiter, de sorte qu’une telle âme vit toujours en lumière, toujours en la vie, toujours en l’Époux céleste, sans que les ténèbres, la mort ou [le] diable lui puissent nuire ou approcher.

Même, est faite la même lumière97, et pour ce les ténèbres s’enfuient d’elle et lui sont tout ainsi comme la lumière : Quia tenebrae non obscurabuntur abs te, et nox sicut dies illuminatur98, etc. Elle est faite la même lumière et le même Époux, et pour ce99, Egredietur diabolus ante pedes ejus; ante faciem ejus ibit mors100. Telle personne mène la vraie vie active et contemplative, qui ne sont pas séparément accomplies (comme beaucoup pensent), mais jointement en un même temps, pour ce que la vie active de telle personne est aussi contemplative, ses œuvres extérieures intérieures, corporelles spirituelles, et temporelles éternelles, faisant ainsi de deux choses une101.

8. Du deuxième moyen. Que ce moyen n’est autre chose que la volonté de Dieu, illustrée 102par l’annihilation, laquelle a deux points, connaissance et pratique; et du premier point.

Ce second moyen est (comme dessus est dit) plus éloigné du sentiment, plus supernaturel, plus spirituel, plus nu, plus extatique et plus parfait que l’autre. Car là où l’autre opère nuement, extatiquement et supernaturellement — alors seulement, ou au moins principalement, quand l’âme est tirée hors d’elle par la force du susdit actuel trait de la volonté de Dieu —, celui‑ci aussi opère supernaturellement quand tel trait n’est si actuel, mais virtuel. L’autre moyen est spirituel, nu, supernaturel et extatique, alors que l’âme est spiritualisée, dénuée, supernaturalisée et extatiquée103; mais celui‑ci, quand on est même extérieurement empêché des images et embesogné aux affaires naturelles, ce moyen rendant les choses extérieures intérieures, corporelles spirituelles, concrètes abstraites, et naturelles supernaturelles, bien que de vrai l’autre aussi, bien entendu et naïvement104 pratiqué, en fait de même, mais non pas toutefois si explicitement comme celui‑ci, comme Dieu aidant sera ci‑après montré et manifesté.

Mais ici premièrement, j’avertis que ce moyen n’est pas profitable à tous, ni même convenable, ni expédient, pour ce qu’il y pourrait avoir ou sembler d’avoir quelque danger à ceux qui ne sont bien illuminés; ou bien qu’il ne sera bien entendu.

Or ce moyen ici [ci] ne sera autre que le commencement et la fin, à savoir cette volonté de Dieu, laquelle (comme est dit) il ne faut jamais laisser, et sera ici ce point illustré par un autre son contraire, à savoir de l’annihilation, à ce que ainsi les deux contraires se découvrent mieux et se manifestent l’un l’autre.

Donc pour parvenir et être uni à cette volonté essentielle, il la faut toujours voir; pour la toujours voir, il ne faut rien voir qu’icelle; pour ne voir rien qu’icelle, il faut savoir qu’il n’y a rien qu’icelle et vivre selon ce savoir.

Deux points donc sont requis en cette besogne, savoir est de connaître qu’il n’y a rien que cette volonté, et de pratiquer cette connaissance : lesquels deux points seront tout le sujet de ce deuxième moyen, et seront parfaits et accomplis seulement par et en cette volonté sans en jamais sortir.

Donc touchant le premier, cette volonté nous montrera et enseignera qu’il n’y a rien qu’elle, et ce très facilement et clairement, si considérons qu’est‑ce que c’est. Car puisqu’elle n’est autre que Dieu même, s’ensuit qu’il n’y a rien qu’elle. Que cette volonté est Dieu même, a été montré au premier chapitre, et qu’il n’y a rien que Dieu; maintenant conviendra à le déclarer, qui est chose si évidente que tant la raison et philosophie, la théologie et docteurs, que la sainte Écriture et les exemples nous le montrent.

Car premièrement la raison nous dit que nous ne pouvons être que rien (comparative à l’être de Dieu indépendant) puisque Dieu est infini : car si nous étions quelque chose, Dieu ne serait pas infini, car là son être aurait fin, où le nôtre commencerait.

En outre, L’être et le bien est une même chose105. Si donc l’homme a l’être, il est bon. Mais il n’est pas bon : Car il n’y a personne qui soit bon que Dieu seul106. Ergo, il n’a pas l’être.

Les philosophes aussi savaient cette vérité, quelques‑uns assurant qu’il n’y avait qu’un être qui fût vraiment être.

Les docteurs aussi affirment le même, car saint Bonaventure et saint Jérôme disent que : Dieu seul est vraiment, à l’Essence duquel notre être étant comparé n’est pas. Davantage, l’Écriture prouve le même, car quand Moïse demanda qui dirait à Pharaon qu’il aurait envoyé, Dieu répondit qu’il dirait que c’était celui-là qui est, et au Cantique de Moïse : Voyez que je suis seul107.  Et en l’Évangile il est écrit : Je suis qui me donne témoignage de moi‑même; et : Je suis, ne craignez point108. Et à un autre endroit est écrit : Je suis qui suis109. En tous lesquels passages il y a une grande emphase en ce mot suis.

Exemples ou figures de ceci étaient montrés en l’appréhension de notre Seigneur, où incontinent qu’il dit : Je suis110, tous ses ennemis tombèrent par terre à la renverse, nous enseignant que quand il est question de l’être de Dieu, tous les autres êtres tombent à la renverse, s’anéantissent et ne sont plus; en quoi il y a cinq choses à remarquer en ce tombement à la renverse.

Premièrement, qu’ils ne pouvaient aller plus avant, montrant que quand Dieu demande son droit d’être infini, notre être qui par orgueil s’avance et s’agrandit, ne se peut plus avancer.

Secondement, non seulement ils ne purent s’avancer, mais tombèrent à la renverse, nous enseignant que quand la vérité est connue, non seulement notre être ne se peut avancer, mais aussi se désavance et va en arrière, car ils ne tombèrent pas devant, mais en arrière, comme la fausseté non seulement n’approche point de la vérité, mais aussi s’enfuit d’elle, selon qu’il est écrit : Comme la cire se fond devant la face du feu111, etc.

Troisièmement, est à noter que non seulement ils n’allaient pas en avant ni en arrière, mais aussi tombaient par terre, montrant que l’Être de Dieu non seulement fait que notre être orgueilleux n’aille en avant, et qu’il aille en arrière, mais aussi qu’il tombe par terre, à savoir en son non‑être, et s’anéantit du tout.

Quatrièmement, notez que ceux-là étaient ses ennemis, et qu’ainsi sont tous ceux qui par orgueil veulent anticiper sur l’être de Dieu.

Finalement non seulement ils étaient ses ennemis, mais aussi l’allaient appréhender, garrotter, lier, ôter ses forces, et finalement le mettre à mort, pour prouver et avérer112 qu’il n’était pas Dieu, et de même font113 spirituellement ceux qui veulent avoir [l’] être auprès de l’être de Dieu.

Si ici on me demande : «Qu’est‑ce donc que la créature?», je réponds qu’elle n’est qu’une pure dépendance de Dieu. Si derechef l’on me demande : «Qu’est‑ce que c’est que cette dépendance?», je réponds que c’est une telle chose qui ne se peut expliquer par parole, mais par quelque similitude l’on en peut savoir quelque chose. Donc114 la créature est telle envers Dieu que sont les rayons envers le soleil, ou la chaleur envers le feu, ou l’humidité envers l’eau, car comme ces choses-là dépendent si entièrement de leur origine que sans le soutien et continuelle communication d’icelle, elles ne pourraient subsister, ainsi la créature dépend si totalement du Créateur que sans sa continuelle manutention elle ne pourrait être.

Et comme toutes ces choses se doivent référer entièrement à leur origine, comme les rayons au soleil, la chaleur au feu et l’humidité à l’eau, selon la maxime disant : Tout être qui est tel par participation, est référé â l’être qui est tel par essence115, ainsi la créature se doit référer entièrement au Créateur. Et par conséquent, comme tout ce qui est aux rayons, chaleur et humidité ainsi référés, est le mêmes soleil, feu et eau, ainsi tout ce qui est en la créature est le même Créateur. Et pour ce, tout ainsi que le soleil incontinent qu’il se cache et se retire, les rayons ne sont plus, ainsi si Dieu se cachait et se retirait de la créature, elle s’évanouirait. Mais comme les rayons, chaleur et humidité, bien que tout ce qui est en eux soit soleil, feu et eau, néanmoins ne sont pas essentiellement soleil, feu et eau, considérés en eux‑mêmes, mais une certaine dépendance ou étincelle d’iceux, ainsi la créature, bien que tout ce qui est en elle soit Dieu, toutefois elle n’est pas Dieu, considérée en elle‑même.

Si on me dit que la créature, si elle est une dépendance de Dieu, donc elle est quelque chose : je réponds qu’elle est et qu’elle n’est point, tout ainsi comme ces rayons et cette chaleur; car si on regarde les rayons sans voir le soleil, et l’on sent la chaleur sans voir le feu, ils sont; mais si on regarde le soleil même ou le feu, il n’y a plus de rayon ni de chaleur, mais tout est soleil et tout feu. Ainsi si on contemple la créature sans contempler le Créateur, elle est; mais si on contemple le Créateur, il n’y a plus de créature, car comme le soleil s’attribue et s’approprie tous ses rayons comme lustres issus et sortis de lui, et comme il les révoque116 à leur origine, sa grande lumière les absorbe, annihile et rédige117 en rien, de même le Créateur s’attribue et s’approprie la créature, comme quelque étincelle sortie de lui et la révoque à soi comme à son centre et origine, et en son infirmité l’annihile et réduit à rien.

Voilà donc comme la créature est quelque chose considérée à part, mais rien considérée en l’immensité de Dieu et son être infini, auprès duquel elle n’est point. Donc d’autant qu’ici est question de trouver Dieu et cette infinie essence, il ne faut considérer la créature comme quelque chose, mais comme absorbée en cet abîme. Voilà donc succinctement prouvé que Dieu est toutes choses et qu’il n’y a rien que lui, qui est le premier point. Maintenant donc est à parler du second, qui est touchant la pratique de celui‑ci.

9. Pratique de l’annihilation, deuxième point. Que l’homme est la source de toute erreur et du trop grand avancement118 de l’être des créatures, et ce par ses ténèbres et non par son être; lesquelles ténèbres annihilées, toute cette erreur est abolie; que telle annihilation ne peut être active, mais passive.

Ayant donc par le premier point trouvé qu’il n’y a rien que cette volonté, mais qu’elle est tout, il faut voir par le premier la pratique de ceci, à savoir comment il faut vivre en cette nihilaité [néant] des créatures et contemplation de ce tout. Car il y a beaucoup à dire entre cette connaissance et la pratique, voire tant qu’il s’en trouve beaucoup qui ont l’une, mais peu qui font l’autre, car beaucoup vous diront qu’il n’y a que Dieu, mais presque personne qui pratique ce qu’elle [il] dit.

Or je ne trouve moyen si convenable que la même volonté, sans la laisser aucunement. Donc quiconque veut ôter tous empêchements et entre-deux entre Dieu et soi, quiconque veut continuellement demeurer en la sublime contemplation, finalement quiconque veut sans cesse adhérer uniquement à Dieu et étroitement embrasser l’Époux, qu’il mette tout en premier lieu ce stable fondement, et qu’il se fie à l’immobilité, fermeté et vérité d’icelui : à savoir qu’il n’y a rien que Dieu. Puis qu’il en poursuive la pratique en se tenant toujours en cet abîme, y faisant sa demeure et le contemplant toujours, et ceci par la mort ou annihilation de soi-même, comme lui étant le seul empêchement de ceci, ou la racine d’où bourgeonnent, ou la source d’où sourdent, et la fontaine d’où coulent tous les autres.

Car les choses en elles‑mêmes sont telles qu’elles sont, et non plus ni moins qu’elles sont en vérité, ni autres que Dieu les a faites : tellement que si elles avancent trop leur être, anticipant, entreprenant et enjambant sur celui de Dieu, et occupant sa place, cela ne vient pas d’elles, mais de nous. Et pour ce119 elles ne doivent mourir ou être annihilées, de quoi aussi n’avons pas le pouvoir, mais nous‑mêmes, de quoi avons la puissance. Mais d’autant que nous-mêmes, à savoir le corps et l’âme sont en même rang que les autres [choses], ayant tel être et ni plus grande ni plus petite [sic] d’eux-mêmes, que Dieu leur a donné, tellement que la faute de leur trop grand avancement d’eux et des autres créatures ne vient pas d’eux comme tels, mais du péché, ténèbres et ignorances. Il ne faut pas aussi que nous tuions et annihilions le corps, ni l’âme, ni autre chose, ce que ne pouvons pas faire, mais le péché, ténèbres et ignorance.

Or ce péché, ténèbres et ignorance ne savent pas s’annihiler pour n’avoir aucune lumière, ni ne le peuvent pas faire pour n’avoir aucune puissance, ni ne le veulent faire pour n’avoir aucun amour, mais au contraire s’en vont toujours s’augmentant. L’homme aussi auquel ils demeurent et auxquels il s’est transformé, ne le sait pas faire, pour ce que ces ténèbres l’ont aveuglé, ni le peut pour ce que cette impuissance l’a affaibli, ni le veut pour ce que cette malice l’a endurci. Reste donc cette volonté, qui est Dieu seul, pour faire ce chef-d’œuvre d’annihilation : icelle est la lumière qui sait, la puissance qui peut, et la charité qui veut anéantir ce péché, ces ténèbres et cette ignorance, lesquelles anéanties, toutes choses qui en dépendent comme de leur origine, et l’entre‑deux entre Dieu et nous, sont par conséquent quand et quand annihilées.

Mais à ce que cela se puisse effectuer en nous par cette volonté, il faut quelque disposition de notre côté. De laquelle disposition est maintenant à parler, disposition dis‑je, non remote120, comme est celle de la vie active, comme est l’abolissement des péchés, passions et affections121, mais de la vie contemplative, comme est l’assoupissement de très subtiles images, mouvements et opérations, et en somme tout ce qui est contraire à cette susdite mort et annihilation. Cette disposition doit être passive, ou permissive, non active, et la souffrons et permettons, et ne la faisons pas. Et quand je l’appelle disposition de notre côté, j’entends seulement que la patience122 ou permission vient de notre côté, et non l’opération, qui vient seulement de la part de Dieu.

Pour consentir à cette mort et permettre cette annihilation, et pour n’empêcher pas Notre Seigneur, il se faut garder de ces imperfections susdites, c’est-à-dire qu’il faut que lui par sa pleine et vérissime présence les consume en nous, lesquelles comme elles sont très-subtiles123, secrètes et inconnues, ainsi le dommage qu’elles infèrent à l’autre est très — subtil, secret et inconnu, et d’autant moins sont-elles remédiables, d’autant plus qu’elles sont ainsi secrètes, voire quelques‑unes d’elles masquées du voile de piété, selon qu’il est dit au chap. 3 et comme se verra ci‑dessous.

Donc tout en premier lieu mettrons une règle, par laquelle on découvrira toutes ces imperfections pour secrètement qu’elles soient cachées, à savoir : Tout124 mouvement et tout acte de l’âme est ici imperfection. La raison est qu’ils sont contraires à cette mort et annihilation totalement nécessaire à la contemplation supernaturelle. Car tout ce qui a mouvement ou action, est en vie et n’est pas mort, et tout ce qui se mouve125 ou fait quelque chose, est quelque chose, et par conséquent n’est pas annihilés.

Mais d’autant que ces actes ou mouvements en ce degré sont si secrets que presque jamais on s’en aperçoit, il sera nécessaire ici d’en apporter quelques‑uns, et quand et quand déclarer126 leur imperfection selon cette règle avec leurs remèdes.

10. Des empêchements de cette annihilation, et de très subtiles et inconnues imperfections de contemplation.

La première de ces imperfections subtiles et inconnues, en cette vie superessentielle, est de contester ou combattre contre les pensées superflues et distractions; et la raison est pour ce que, par telles contestations, les pensées s’impriment plus fort dans l’esprit. Car comme ainsi soit que la volonté qui aime ou hait une chose, réveille l’intellect pour comprendre et la mémoire pour remémorer telle chose, il s’ensuit que d’autant plus qu’ainsi la volonté aimera ou haïra telle chose, d’autant plus l’intellect et la mémoire seront éveillés à l’entendre et remémorer, tellement que d’autant plus que la volonté hait et s’émouve [s’émeut] contre ces pensées, d’autant plus sont-elles comprises de l’entendement, et remémoré par la mémoire, et plus imprimé en l’esprit : voilà pourquoi il ne faut pas s’émouvoir, ni contester contre les pensées et distractions.

Une autre raison aussi est que d’autant plus ainsi on conteste, d’autant plus y a de mouvements et actes dans l’âme, et ainsi d’autant plus est-on éloigné (selon notre règle) de cette mort et annihilation, puisque d’autant plus qu’on fait, d’autant plus on est.

Le remède de cette imperfection de contestation est son contraire, à savoir mépris de telles pensées et distractions, par l’annihilation de soi-même en cet abîme de lumière et vie, où étant annihilées, les pensées conséquemment s’évanouiront. Car le même abîme qui annihile la personne, noie aussi ces distractions. Et ne faut faire différence de [entre] sentir et non sentir ces pensées, mais se tenir toujours ferme et assuré en son rien, et laissant combattre son Tout, à savoir cette volonté essentielle et son Dieu. Et cette sorte de procédure127 (je ne dis combat) se doit observer en cette vie superéminente contre toutes tentations.

Une autre imperfection en cette vie est d’attacher son esprit à quelque exercice particulier. La raison est pour ce qu’ainsi on est propriétaire de soi-même et de son exercice, tellement qu’on n’est pas libre pour s’abandonner totalement à l’Époux et suivre son trait128, ni se dénuer comme est nécessaire pour le contempler et pour le recevoir pleinement et à toute heure en soi; bref, on est ainsi quelque chose, ce qui est contraire à l’annihilation, sans laquelle ne se peut avoir la transformation.

Donc il faut être libre sans telle particularité d’exercices, à cette fin que sans aucun empêchement, ce grand Tout nous puisse attraire129, absorber et annihiler, et nous transformer en lui.

En outre, est ici imperfection de retenir quelques formes ou images, tant subtiles puissent-elles être, soit de l’humanité ou divinité, soit de la puissance, sapience ou bonté, voire soit de l’unité, Trinité ou de l’essence de Dieu, ou même de cette volonté superessentielle, pour ce que toutes telles images, pour déiformes qu’elles puissent sembler, ne sont pas Dieu même, qui n’a nulle forme ou image quelconque.

Notez toutefois que cette totale dénudation et dépouillement d’images s’entend en cette annihilation passive. Mais en l’annihilation active (qui est plus parfaite), il en est autrement. Car icelle permet les images de la Passion et autres susdites. Lesquelles deux annihilations seront expliquées par ci‑après.

Il faut donc ici se hâter de se dépêtrer de toutes images, tant subtiles que grosses, à celle fin que l’âme nue puisse voir Dieu son Époux nu, ce qui se fait uniquement par cette annihilation et mort, pour ce que si on est quelque chose, on a quelque image; pour ce qu’aussi si on vit, on agit, et tout acte a image.

Or cette annihilation ne peut faire, mais la peut-on seulement souffrir : même si on y pensait opérer et faire quelque chose, on s’en trouverait autant plus éloigné qu’on y aurait opéré, pour ce que d’autant plus on opère, d’autant plus on vit, et est-on; et d’autant plus qu’on vit et est-on, d’autant plus est-on éloigné de la mort et non-être. Permettons donc que celui‑là qui vit, nous fasse en lui mourir, et [celui] qui est, nous fasse voir en lui notre non-être.

Une quatrième imperfection est de désirer l’union sensible, comme font beaucoup, voire et [et même] presque tous, sans s’en apercevoir pour ne la connaître pas. Car bien qu’explicitement ils ne cherchent telle union sensible, encore implicitement ils le font : témoin de ceci est qu’ils ne sont jamais en repos qu’ils n’aient quelque sentiment d’union. D’où advient qu’ils vivent toujours en la pauvreté de leur âme, sans pouvoir atteindre à la pure et nue contemplation, et comme enfermés dans le pourpris130 de nature, et enclos et circuit du sens131, ne peuvent sortir hors d’eux-mêmes aux choses supernaturelles ni connaître comme Dieu est, purement esprit et vie. Et bien que quelquefois l’esprit voudrait faire quelque sortie généreuse dehors, le sens l’empêche, qui ne veut être sevré de la mamelle de sensible consolation, mais va toujours béant après sa pâture et hennissant après son avoine, et ainsi ne cesse qu’il n’ait rabattu par son importunité l’esprit élevé.

Remède de quoi est de changer cette sensibilité en nu amour vide de tout sentiment, qui est stable, perdurable et toujours de même, sachant que Dieu n’est nullement sensible et n’est aucunement compris du sens, mais [est] un pur esprit. Car qui considère bien ceci, verra quelle folie c’est de se vouloir unir à celui-là nature duquel est plus pure et spirituelle que celle des Anges, par le moyen du sens qui, lui, est commun avec la nature des bêtes. Ce que quand on aura bien vu, on permettra facilement que cet Esprit et vie amortisse132 et anéantisse notre sens et mort.

Une cinquième imperfection est que souvent on cherche quelque assurance ou connaissance expérimentale qu’on est uni. Et celle‑ci n’est aucunement133 semblable à la précédente, mais plus subtile. Car en celle‑ci on se persuade, même on proteste qu’on ne demande ni cherche consolation sensible, mais seulement de s’unir à Dieu en esprit, bien que de vrai on la cherche; ce qu’appert de là en tant [en ce] que l’on n’est content, et même doute-on être éloigné de Dieu, qu’on n’ait eu quelque illumination particulière ou connaissance expérimentale, pour être acertenés qu’on est un134. Où l’on fait beaucoup de fautes : car, premièrement, on n’a pas une ferme confiance, mais une défiance en Dieu; secondement, on ne l’aime pas par un nu amour, mais par le sensitif. Troisièmement, on bâtit sur le sable, et se fie-t-on aux sens, et s’y arrête-t-on comme sur un bon appui. Et finalement elle fait qu’on ne peut jamais sortir hors de sa terre et hors de soi ni s’abandonner du tout135 entre les mains de Dieu.

Donc pour obvier à ce mal, il ne faut jamais chercher assurance expérimentale, c’est-à-dire quelque lumière perceptible des sens, ni qui donne quelque élancement136, ni le moindre attouchement, mais s’unir à Dieu par une vive foi et nu amour; ce qu’infailliblement se fera quand on aura permis que cet infini Etre nous ait réduits à rien. Car n’étant plus nous-mêmes, nous ne nous fierons plus en nous-mêmes, mais voyant que Dieu est tout et partout, serons unis parfaitement à lui.

Sixièmement, en cette vie superessentielle, est une imperfection d’élever son esprit, pour ce que, premièrement, en cela est un propre acte; secondement, il y a un aveuglement qui ignore que déjà l’esprit est là où il demande, à savoir en Dieu, et Dieu en lui, là où l’âme délivrée de tel aveuglement voit qu’elle est, et vit plus en Dieu qu’en elle-même, et Dieu plus en elle qu’elle-même.

Et non seulement cet acte procède d’aveuglement, mais aussi cause davantage d’aveuglement pour deux causes : premièrement, pour ce que par cet acte l’homme est davantage en soi, et ainsi plus éloigné de son rien; secondement, pour ce qu’il est137 plus éloigné de Dieu, la lumière laquelle étant en lui et lui cependant la cherchant comme plus éloignée de lui que lui, il s’ensuit qu’il soit plus éloigné de lui que devant.

Il ne faut pas donc faire tel acte d’élèvement d’esprit, mais, demeurant en son rien et en ce Tout, on se [le] doit contempler et continuellement embrasser.

Septièmement, il se faut garder d’une très subtile tromperie par le moyen d’une image très déliée qui arrive quand l’âme ayant quitté et perdu les images de toutes les choses qu’elle a jamais vues, ouïes ou connues, elle tâche de contempler Dieu comme grand, à savoir de grande étendue comme le ciel, employant et étendant son esprit à cette sorte de grandeur; et même [elle] est bien aise quand elle le peut ainsi voir, et pense — [t —] elle que si ainsi ne le voit, que sa contemplation ne vaudrait guère, et ainsi tâche d’ainsi [sic] voir son infinité, ne s’apercevant pas que cela est une forme ou image formée plutôt par l’âme que par la vérité là même et n’est pas la même vérité ni Dieu, bien qu’en la volonté intérieure cette image fût profitable. Toutefois, ici on doit voir Dieu plus essentiellement, et ce, par lui-même et notre total anéantissement.

Huitièmement, est contre la perfection de cette vie de chercher Dieu. La raison est que telle recherche présuppose l’absence, puisque jamais l’on ne cherche ce qu’on a déjà présent. Donc c’est une grande imperfection de chercher Dieu en cette vie essentielle, puisqu’on l’a. Et vient cette imperfection faute de foi, ne voyant [pas] qu’on a ce qu’on cherche. Et non seulement cette faute vient des ténèbres, mais aussi cause des ténèbres, et le [fait] même [de] chercher fait qu’on ne peut pas trouver.

Toutes choses ont leur temps, comme dit le Sage138 : il y a un temps de chercher et temps de trouver, un temps de semer et un temps de cueillir. Et tout ainsi que celui qui voudrait toujours semer et tourner la terre, ne pourrait jamais cueillir, ainsi qui voudrait toujours chercher Dieu par la vie pratique, ne le pourrait jamais trouver et en jouir en la vie fruitive. Car la cause même, étant mal ordonnée ou réglée, non seulement ne produit pas son effet propre, mais aussi cause un effet contraire; comme de toujours semer non seulement ne produit du fruit, mais au contraire stérilité : ainsi est‑il de cette recherche de Dieu, mais de ceci est amplement traité au chapitre 5.

Le remède de quoi est de trouver et de posséder Dieu par la perte et anéantissement de soi-même.

Neuvièmement, est ici imperfection de désirer Dieu, ce pour semblables raisons que dessus. Car ce qui est en désir n’est pas en possession ni fruition, mais ici Dieu se donne en possession et fruition, et pour ce, ne le doit-on désirer comme absent, mais en jouir comme présent.

En ce désir est aussi un acte empêchant la totale annihilation, de quoi est naïvement parlé au cinquième chapitre et est fort utile à voir.

Dixièmement, est imperfection de penser en Dieu, pensée imaginaire, pour ce qu’on ne le doit et pour ce qu’on ne le peut faire : on ne le doit pour ce que c’est un acte qui est contraire à l’annihilation. On ne le peut pour beaucoup de raisons alléguées au second chapitre qui sont profitables à voir : comme pour ce que Dieu est du tout supernaturel, mais la pensée est chose naturelle; Dieu est plus grand et par — dessus nous, mais notre pensée est moindre et dessous nous, etc. Il faut donc le contempler, et non pas penser en lui.

Onzièmement, c’est quelque imperfection de jeter comme un regard en Dieu, pour ce qu’il a quelque secret mouvement et acte subtil. Mais il faut être si parfaitement uni à cette essence que toujours notre regard soit continuel et non distrait, à savoir non interrompu, et ainsi [il] n’y aurait pas de besoin d’acte particulier pour le continuer, joint que l’âme y devrait être tant assoupie et si éloignée de tout propre mouvement que son regard fût seulement le patient139 du regard de Dieu, non que son regard ne vît pas Dieu, mais que ce regard fût tiré hors de l’âme par cette beauté et vie, et non envoyé d’icelle âme, à celle fin qu’ainsi l’âme demeure parfaitement la patiente et en son rien.

Car tout ainsi que le soleil frappant sur quelque corps diaphane, à savoir transparent comme l’eau, le verre et cristal, attire et tire hors une réciproque splendeur devers lui, ainsi Dieu qui jette ses rayons de son regard sur l’âme140, attire vers lui un réciproque regard. Mais comme cette réciproque splendeur de l’eau et du cristal ne vient pas d’eux seulement ni par leur vertu, mais par le soleil, ainsi ce regard parfait ne vient pas de l’âme, ni par quelque acte sien, mais de Dieu. Et comme cette splendeur n’est pas la splendeur de l’eau, mais du soleil, laquelle pénétrante et clarifiante l’eau retourne vers le soleil, ainsi ce regard n’est de l’âme, mais de Dieu : lequel étant l’Esprit et la vie et lumière, pénètre et clarifie l’âme, et ainsi s’en retourne à Dieu, et quant et quant tire l’âme avec lui, [âme] qui se fait une même chose avec lui.

Car tout ainsi qu’au regard corporel, les choses envoient leurs formes ou espèces sensibles à l’œil, et puis s’en retournant, la vue ou puissance visible, qui ainsi en a été touchée, court et s’en retourne partialiser avec elles141, c’est-à-dire adhérente et s’unissante à elles, concourt avec elles, jusques aux choses d’où elles venaient et qui les envoyaient; et ainsi est causée la vision d’icelles choses. De même est-il de la vision spirituelle, où Dieu envoie des lumières déiformes et son Esprit à l’âme, et s’en retournant à Dieu, l’âme qui en a été doucement touchée, concourt partialement avec elles et s’unissant avec elles, concourt avec icelles, et ainsi voit Dieu. Ce qui est selon son dire même, disant que sa parole ne retournerait pas vide, mais ferait tout ce qu’il dirait, à savoir tirerait les âmes avec elle en Dieu.

Finalement, est imperfection de trop observer ces mêmes ou semblables imperfections, car comme ainsi soit qu’icelles soient imperfections pour être ou continuer quelque acte et qu’en les recherchant on fait quelque acte, il s’ensuit qu’en les recherchant on fait quelque imperfection. Donc il ne les faut pas rechercher, sinon très subtilement, à savoir par une œillade qui passe vite comme un éclair; et ceci non seulement pour les connaître, mais pour les amender, il ne faut rien faire du tout, mais souffrir à savoir l’engloutissement et anéantissement de cet abîme.

Toutes ces imperfections donc contiennent cette annihilation. Or ne faut-il pas penser que tant de points apportent quelque multiplicité en cet exercice? La raison est que, bien qu’ils aient [il y ait] beaucoup d’imperfections, toutefois se remédient par un seul point et perfection. Car comme elles toutes proviennent d’une cause, à savoir l’être, ainsi sont-elles remédié par une et unique cause contraire, à savoir le non-être, car comme toute imperfection vient quand l’homme est quelque chose, ainsi toute perfection [naît142] quand l’homme est anéanti : car alors Dieu seul vit et règne.

Lesquelles fautes, si à quelqu’un ne semblent pas telles, c’est pour leur très grande subtilité; s’il pense qu’elles soient petites, c’est pour ce que le grand dommage qu’elles apportent est très secret; si finalement elles lui semblent plutôt perfections, c’est pour ne considérer de quelle vie on parle, à savoir de la superéminente. Donc il faut savoir que comme elle est sublime, les règles doivent répondre à sa sublimité, et qu’ainsi les règles de la vie active ou illuminative ne lui sont pas propres pour être trop basses, tout ainsi que ces règles ne sont pas propres pour icelles, pour être trop hautes. Et comme les règles de grammaire ne peuvent pas servir à la philosophie, ainsi les règles et la méthode de la vie active, ou illuminative, ne conviennent pas à la vie superéminente.

11. De deux sortes d’annihilation : la différence de l’une et de l’autre, et comme elles servent aux deux amours.

Mais d’autant que ce dernier chapitre a enseigné cette annihilation seulement par le total anéantissement et assoupissement de tout acte, cessation de toute opération, et repos de tout mouvement en Dieu, et que toutefois il est besoin quelquefois d’user de tels actes et opérations, et avoir tels mouvements, comme en la rénovation d’opération, en l’étude, en la prédication, en la pratique de la passion, etc., il est nécessaire de montrer aussi l’annihilation et la pratique d’icelle touchant tels actes. Car bien que, par le huitième chapitre, est montré que tant ces actes que toutes autres choses ne sont rien, et on en a la science de ce leur [sic] rien et annihilation, toutefois non pas la pratique. Donc l’un de ces points est autant nécessaire que l’autre en cette besogne comme dessus est dit, à celle fin de ne pouvoir jamais voir autre que Dieu seul, qui est la fin de cette annihilation.

Donc pour pratiquer ceci, premièrement j’avertis le lecteur qu’il a ici à lever son esprit pour opérer plus spirituellement, plus subtilement et plus sublimement, et plus je ne dis éloigné, mais contraire au sens143 qu’il n’a encore fait; pour ce que, là ou ci-dessus, il a simplement annihilé toutes choses, il le faut faire ici doublement. Car là où dessus il les a annihilées quand elles sont évanouies, il le faut faire ici quand même elles demeurent.

Pourquoi faire, et pour éclaircir et élucider cette annihilation est ici nécessaire d’en faire une division, la divisant en passive et active.

L’annihilation passive est quand la personne et toutes choses sont annihilées, assoupies et évanouies, et l’appelons passive pour ce qu’elles pâtissent cette annihilation, et de celle‑ci a été parlé jusques à maintenant avec ses empêchements et imperfections au chapitre précédent.

L’annihilation active est quand la personne et toutes choses ne sont ainsi passivement annihilées, mais bien activement, à savoir par la lumière tant naturelle que supernaturelle de l’intellect, par laquelle il découvre et sait assurément qu’elles ne sont rien, et s’appuie sur cette connaissance et vérité, bien que le sens contredise.

L’une est quand il n’y reste aucune image et sentiment des créatures. L’autre quand il y a quelque image et sentiment, mais toutefois on connaît par cette lumière qu’elles ne sont rien. L’une consiste en connaissance expérimentale, se voyant être rédigée144 à rien, comme est écrit : Je suis réduit à rien145. L’autre consiste en connaissance vraie, mais non expérimentale selon le sens, mais bien selon l’intellect. Et pourrait‑on dire que l’une est simple, à savoir passive, l’autre double, à savoir active et passive, bien que la passive n’y soit selon le sens, mais selon l’esprit.

De ces deux annihilations, l’active est la plus parfaite pour deux causes, à savoir pour sa force et continuation. Pour sa force, d’autant qu’elle annihile toutes choses avec soi-même, non seulement quand elle est aidée de l’actuel trait146 de cette volonté, mais aussi quand la personne est en stérilité; et [elle] les annihile tout autant quand elles demeurent que quand elles ne demeurent pas et s’évanouissent; ce qui est un point très subtil et qui doit être bien remarqué, car par ainsi elle annihile même et les choses qui demeurent et ce qui annihile, à savoir son esprit et sa connaissance, en tant que créature avec toute son opération, et ne permet que chose quelconque, image ou sentiment demeure, que Dieu seul.

Pour sa force aussi, d’autant que ni la multitude des affaires extérieures, ni la multiplicité des opérations intellectuelles n’est suffisante pour empêcher cette annihilation ou distraire la personne. Troisièmement pour sa force, pour autant que non seulement elle est éloignée des sens, mais aussi contraire, tellement qu’elle annihile les choses non seulement quand l’âme est élevée par-dessus elles, mais même quand elle est parmi elles et les regardant non autrement que si elle ne les regardait point.

D’où aussi nécessairement advient la continuation de cette annihilation, qui est la seconde perfection de cette annihilation active, lesquelles perfections de force et continuation ne sont pas si parfaitement en l’annihilation passive, qui toujours attend (comme est dit) l’actuel trait de Dieu.

Beaucoup y a qui connaissent et pratiquent la passive, mais l’active est tellement sublime, subtile et si éloignée, voire et [et même] contraire aux sens que je ne sais s’il s’en trouve deux entre deux mille qui la pratiquent naïvement147, à faute de laquelle pratique, incontinent qu’ils font quelque œuvre corporelle ou spirituelle, comme l’étude, etc., ils sont déboutés148, abattus, distraits et rués jus149, et vivent ainsi toujours en pauvreté.

Ces deux annihilations servent aux deux amours, à savoir fruitive et pratique, qui contiennent toute la vie spirituelle. À la fruitive sert la passive, et à la pratique l’active. Car comme ainsi soit que ces deux amours ne sont jamais parfaits que de l’une ne soit fait l’autre, [jusqu’] à ce qu’ainsi en l’amour pratique on puisse jouir de Dieu, tout ainsi qu’en la fruitive, il faut nécessairement que cette annihilation active entrevienne150 pour assoupir les actes de cet amour pratique, qui autrement seraient obstacles de telle fruition, et comme un entre‑deux entre Dieu et l’âme.

Donc comme l’annihilation passive anéantit toutes choses, ôtant tout sentiment d’icelles et les transportant ainsi en l’amour fruitive, de même l’active les anéantit non moins quand elles demeurent (bien que non selon le sens) et ainsi les transporte au même amour fruitive; tellement que l’amour qui, sans cette annihilation active, serait seulement pratique, par icelle est fait fruitive; de sorte que, par cette annihilation active, on jouit continuellement de Dieu, soit qu’on opère ou produise des actes, ou non. Mais comme cette annihilation active n’est pas sensible, mais seulement spirituelle et supernaturelle, ainsi la fruition à laquelle elle nous transporte, n’est pas sensible, mais purement spirituelle et supernaturelle.

12. En quoi consiste cette annihilation active, à savoir à s’égaler à la passive, et en quoi sa pratique, à savoir en lumière et ressouvenance.

La perfection de cette annihilation active consiste à s’égaler à la passive en la passive annihilation et évanouissement des choses selon l’esprit, non selon le sens; et ceci toujours, c’est-à-dire qu’alors elle est très parfaite, quand elle annihile aussi vraiment les choses que les sens comprennent comme s’ils ne les appréhendaient pas, et donne autant d’assurance et repos à l’esprit et union avec Dieu parmi elles, comme parmi celles qui sont totalement absorbées et annihilées, et parmi celles qui même n’ont jamais été.

Car par ainsi quand on voit, on ne voit pas; et quand on ouït, on n’ouït pas; quand on goûte, flaire et touche, on ne le fait pas; quand la partie concupiscible, irascible et raisonnable désirent, abhorrent ou choisissent quelque chose, elles ne le font pas, vivant ainsi en une perpétuelle mort, et mourant ainsi en une éternelle vie, et finalement ensevelis ainsi au triomphe de la victoire, comme ce vaillant capitaine Elzéare qui était enseveli en la gloire de sa victoire, quand oppressé dessous la bête qu’il avait tuée, y acheva ses jours151. Car cette bête est tout le monde sensible, en tuant lequel et l’annihilant l’on se tue et s’annihile-t-on quant et quant soi‑même; et ainsi est-on comme enseveli sous icelui : Et notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu152

Le sommaire de la pratique de cette annihilation consiste en deux choses, à savoir lumière et ressouvenance. La lumière est généralement pour toujours. La souvenance est pour nous relever, quand nous l’avons quelquefois oubliée et sommes distraits.

Touchant la première, cette lumière est une pure, simple, nue et habituelle foi, aidée par la raison, ratifiée et confirmée par l’expérience, et n’est sujette aux sens, n’y n’a aucune société ni commerce avec iceux, voire leur est contraire, et a sa résidence in apice animae [en la plus haute partie de l’âme], et contemple Dieu sans aucun moyen ou entre-deux.

Je dis qu’elle est «pure» pour exclure l’aide des sens, tellement qu’en vain cherche-t-on l’appui ou assurance d’iceux, auxquels il faut totalement renoncer. Premièrement, pour ce qu’on ne peut avoir toujours l’aide de sensible dévotion, mais cette foi doit être toujours. Secondement, pour ce que, quand on l’a, elle n’est assurée, mais incertaine et flottante; mais cette foi ne doit être flottante. Et non seulement il faut totalement renoncer aux sens, mais aussi les totalement anéantir, pour ce que les sens sont faux et mensongers, nous faisant accroire que les choses sont; mais au contraire cette foi doit être vraie, les annihilant. Les sens sont ténébreux, nous faisant vivre en eux, mais au contraire cette foi doit être lumineuse, nous faisant vivre en esprit.

Secondement, je l’appelle «simple» pour exclure toute multiplicité de ratiocination, comme étant fort contraire à cette pureté de foi. Premièrement, pour ce qu’elle la rend humaine; mais elle doit être divine. Secondement, pour ce qu’elle fait produire des actes, et par conséquent cause l’être, non l’annihilation. Troisièmement, elle cause des entre‑deux et nuages entre Dieu et l’âme.

Troisièmement je dis «habituelle» où il y a un grand concept et bien à remarquer, à savoir qu’elle doit être continuelle, sans intermission ou relâche, pour ainsi sans cesse voir cet abîme de rien et de tout. Ce que bien qu’il semble difficile, ce néanmoins se peut faire pour deux raisons : l’une est que, tout ainsi que l’Ange qui est en terre, est toutefois au ciel pour l’habitude qu’il a à sa place au ciel, ainsi cette lumière et foi, bien que quelquefois elle ne voit actuellement ce rien et ce tout, ce néanmoins elle les voit par cette habitude qu’elle a de le voir. Et tout ainsi comme l’Ange en un clin d’œil monte au ciel, ainsi cette lumière et foi, en un clin d’œil, revient à l’actuelle contemplation de Dieu et de ce rien. Et comme l’Ange, depuis qu’il est ainsi monté en sa place, y est non dès alors, mais dès le commencement, ainsi cette lumière, dès qu’elle voit actuellement ce mystère, le voit non dès alors, mais dès le commencement, c’est-à-dire comme si jamais elle n’en eût été distraite.

La deuxième raison est que, tout ainsi comme la charité, qui est propre à la volonté, opère et aime quand même elle ne le fait actuellement, mais virtuellement, ainsi cette lumière et foi, qui est propre à l’entendement, opère et voit ce mystère quand même elle semble l’oublier et en être distraite.

Quatrièmement, je dis «aidée de la raison», à savoir du premier point susdit appelé connaissance, qui est fondée sur la raison, philosophie, Docteurs, Écriture et exemple, comme là est montré. Toutes lesquelles preuves se réfèrent à ce mot de raison, dont cette foi s’aide; à quoi n’est contraire ce que dessus est dit, que cette foi exclut toute ratiocination, car là j’entends du deuxième point, à savoir de la pratique de l’annihilation, qui doit être vide de toute telle multiplicité de discours, mais ici j’entends du premier point, à savoir de la connaissance, qui s’aide de cette raison et ratiocination.

Cinquièmement, je dis «confirmée par l’expérience», à savoir quand l’âme abîmée [engloutie] et tirée en Dieu en ce gouffre se voit réduite à rien, car par ainsi sa lumière et foi est grandement augmentée, de sorte qu’il lui est fort facile toujours après de croire à cette annihilation et, par cette lumière, de s’y enfoncer.

Sixièmement, je dis «qu’elle n’est sujette aux sens, etc.». La raison est que tout ainsi que l’entendement n’est sujet à aucun organe, ainsi n’est cette lumière, qui appartient à cet intellect, et par conséquent n’est sujette aux sens, puisque nulle puissance de l’âme ne peut sentir sans son propre organe.

Septièmement, je dis que «cette foi et lumière est contraire aux sens», pour ce que même ils combattent ex diametro [diamétralement], l’un niant ce que l’autre affirme, les sens disant que telle ou telle chose est, et au contraire cette foi disant qu’elle n’est pas.

Huitièmement je dis qu’elle réside in apice animae [en la plus haute partie de l’âme], pour être la place la plus éloignée du sens et la plus proche de Dieu, et toute la fin, hauteur et comble de l’âme.

Neuvièmement, je dis «qu’elle contemple Dieu sans aucun entre-deux» pour n’être empêchée, mais totalement affranchie et délivrée des sens et de toutes choses sensibles.

Touchant le deuxième point, cette ressouvenance est une inspiration, un éclaircissement, un attouchement ou un élancement de la lumière divine, qui donne sur l’âme, et qui plus soudain et plus vite qu’un éclair, la frappe et la réveille, et fait voir où elle est, à savoir entre les bras de son Époux. Et ainsi, par cette ressouvenance, l’âme se relève, quand elle semble distraite. Je dis : quand elle semble distraite, non pas quand elle l’est, comme est montré dessus, parlant de la foi habituelle.

Et notez premièrement que je l’appelle «ressouvenance», non-introversion, pour deux causes : l’une est pour ce que l’introversion importe acte, dont cette ressouvenance n’en a rien; l’autre est pour ce que cette introversion importe et présuppose extroversion et distraction, ce que ne fait cette ressouvenance, pour ce qu’elle annihile tout ce qui pourrait apporter distraction.

Secondement je l’appelle «ressouvenance» pour qu’elle n’est aucun acte de l’âme, mais l’opération de Dieu en elle, et ne vient pas d’elle, mais de lui.

Troisièmement pour ce qu’elle ne change aucunement l’état de l’âme en la faisant approcher de Dieu ni Dieu d’elle, mais seulement la fait voir où et en quel degré et état elle est, à savoir en ce Tout.

Quatrièmement, pour ce qu’elle est vite et plus tôt faite qu’un acte.

Cinquièmement, pour ce que l’âme y est plus tôt qu’elle ne peut penser, et même avant qu’y penser, comme est dit, pour l’habituation de sa foi et lumière.

Voilà donc les deux points par lesquels on pratique cette annihilation active, le premier desquels sert pour la continuer, l’autre pour se relever, quand il semble qu’on a perdu telle continuation.

13. Des imperfections ou empêchements de cette annihilation active.

La pratique de cette annihilation se verra encore plus clairement par ses imperfections et empêchements, desquels allons parler.

Et premièrement est une imperfection de douter de la vérité de la vraie présence de Dieu, ou bien de le croire à demi, ou bien de le croire comme d’une croyance négligente et comme endormie.

Secondement, de ne vivre selon cette croyance, c’est-à-dire s’amuser aux choses en les estimant comme quelque chose, et de ne s’éveiller à contempler et continuellement embrasser cette beauté et gloire de son Époux, que non seulement il reconnaît être présent, mais uniquement présent, sa présence faisant annihiler et évanouir toutes choses.

Troisièmement, de croire aux sens, et les laisser dominer sur la lumière, raison et foi, ou les aucunement écouter, vu qu’ils sont mensongers, vu que la mort entre par eux, vu qu’ils sont les fenêtres d’icelle, que la vie ne peut entrer par eux, qu’ils sont le parti contre lequel on combat pour les annihiler, et pour ce ne doivent être écoutés en leur cause propre, mais amortis153 et anéantis; finalement, vu que cette vie est par-dessus tous sens.

Quatrièmement, de fuir quelque œuvre154 nécessaire intérieur ou extérieur, craignant la distraction. Car ici se voit l’erreur et ténèbres de telle personne, et l’imperfection de son annihilation, qui pense que telle chose soit là où elle n’est pas; et à lui vraiment qui ainsi l’estime, elle est quelque chose et pourtant à craindre, mais si son annihilation était parfaite, elle ne serait rien, et pour ce point à craindre. Voire qui ainsi craint la chose, en reçoit double dommage et doubles ténèbres, à savoir de la chose qui lui est tournée en ténèbres et de la crainte qui par son émotion155 lui cause obscurité. Là où ceux s’abusent qui, quand ils sont commandés à faire quelque chose, murmurent et s’excusent sous prétexte de s’adonner à l’esprit, et fuyant ainsi ce qu’ils disent chercher, à savoir Dieu qui est en telle œuvre, et causant un triples obstacle et ténèbres : premièrement l’œuvre, secondement la crainte d’icelle, troisièmement leur propre volonté et inobédience156.

Cinquièmement, est une grande imperfection de tacitement différer sa simple conversion à Dieu, comme on fait souvent quand on a en main quelque œuvre extérieur ou étude, etc., en pensant que, quand tel œuvre sera achevé, je me retirerai en Dieu. Car en ceci se trouvent deux imperfections : l’une que déjà l’on n’est pas uni ni annihilé en tel œuvre; l’autre qu’il pense même qu’il ne le peut être durant icelui. Toutes deux sont erreurs et contre cette annihilation qui, étant pratiquée, ôte toutes choses d’une même façon et continuellement cause une parfaite union. Il y a aussi la sensualité, qui très secrètement demande être consolée par l’union sensible, ce qu’elle voit ne pouvoir être durant tel œuvre.

Sixièmement, est une très secrète imperfection de s’introvertir. La raison est que telle introversion présuppose l’extroversion, et qu’on était dehors, ce qui est directement contre cette annihilation, icelle nous faisant être toujours introvertis par le total absorbissement157 de tout ce qui nous pourrait extrovertir ou distraire.

Elle est aussi imperfection pour ce qu’elle use d’un ordre renversé, à savoir en s’enfuyant de ce qu’elle devrait faire fuir et évanouir, à savoir toutes choses; car quand l’âme s’introvertit, elle s’enfuit et a comme une certaine crainte des choses extérieures; aussi d’autant plus qu’elle s’enfuit et a peur, d’autant plus leurs images s’impriment en elle. Davantage, elle leur donne le lieu et la place de Dieu, qui au lieu qu’il devrait être en tout lieu, tellement que sa vraie présence dût faire évanouir ces choses, elle au contraire donne tant de lieu à ces choses, que leur présence fait évanouir Dieu.

En outre telle sorte d’introversion est quelque sensibilité, et même ne se contente-t-on pas et ne croit‑on que l’on soit bien introverti, qu’on n’en ait eu quelque goût pour s’assurer.

Finalement cette introversion est tellement imparfaite que c’est toujours à recommencer, car en s’enfuyant ainsi des choses, incontinent qu’on est à faire quelque œuvre, on est derechef parmi elles, et ainsi toujours distrait, et ainsi à recommencer. Je dis donc qu’il ne faut pas s’introvertir pour ce qu’il ne faut jamais être extrovertis, vivant continuellement avec toute constance en cet abîme de l’Être de Dieu, et en la nihilaité de toutes choses.

Septièmement, est une imperfection de faire différence entre le sentir et non-sentir, c’est-à — dire que, quand on sent et expérimente par lumière particulière ce Tout et ce rien, à savoir que Dieu est tout et que la créature n’est rien, il ne le faut non plus croire que quand on n’a pas telle lumière; ni moins quand on n’a pas telle particulière lumière, que quand on l’a, dont il arrive que, quand par quelque grande attraction on est tiré profondément en Dieu, on croit très assurément qu’il est tout, pour ce qu’on le voit, et que toutes autres choses ne sont rien, pour ce qu’on les voit absorbées en cet abîme; mais quand on est laissé en aridité sans aucun goût, ils pensent tout autrement. En cela donc, beaucoup faille, faisant ainsi Dieu plus grand, plus parfait en un temps qu’en un autre, et les créatures plus quelques fois qu’un autre. La raison [est] pour ce qu’ils jugent non selon la lumière de la foi et de la raison, mais selon l’appréhension des sens.

Huitièmement, est imperfection de prendre la susdite souvenance comme acte, ou mouvement propre ou chose active de son côté, pour ce qu’ainsi elle empêcherait la vraie contemplation; mais [il] la faut prendre comme une opération et mouvement de Dieu, et Dieu même à cette fin que jamais rien n’entrevienne entre Dieu et l’âme.

Neuvièmement, est une imperfection de ne [pas] se contenter de cette très simple ressouvenance. Et la raison est pour ce que tout ce que l’on fait après en scrutinant158, désirant et s’introvertissant, tend à la multiplication et être, non à la simplification et non-être. En quoi on s’abuse beaucoup puisque toujours on va cherchant davantage, tantôt en chassant les choses que déjà on devrait savoir être rien, tantôt en cherchant Dieu, que déjà on devrait croire être plus près de nous et plus nous que nous‑mêmes. Et d’autant plus qu’ainsi l’on cherche et opère, d’autant moins on trouve pour la grande multiplicité et mouvement de l’âme. Et au contraire, d’autant moins qu’on y cherchera et opérera en se contentant de cette nue et simple ressouvenance, d’autant plus on verra Dieu, pour la simplicité et sérénité de l’âme.

Finalement, est imperfection de ne pratiquer continuellement et sans cesse cet exercice, à savoir de ce Tout et de ce rien, laquelle est ordinaire à beaucoup qui l’interrompent et coupent le fil de cette habituelle annihilation à tout acte, émotion, œuvre et mouvement qui se présente, et ceci pour ce qu’ils marchent selon le sens et non selon la nue foi : ils ne peuvent, dis‑je, voir ce Tout au Créateur, ni ce rien à la créature.

Le remède de toutes ces imperfections est manifeste, à savoir pour demeurer continuellement en cette annihilation, lumière et ressouvenance, selon qu’il est déclaré au chapitre précédent.

Ici est à noter que, comme en la volonté intérieure, il ne faut plus retourner à l’extérieure, mais faire toutes ses œuvres en la volonté intérieure : ainsi étant arrivé à cette superéminente, ne faut retourner ni à l’une ni à l’autre, mais continuellement vivre en icelle, y rapportant toutes ses œuvres, les faisant et spirituellement, voire et les consommant comme est montré en icelle, par le moyen de cette annihilation.

Nous n’entendons point quand nous disons qu’il ne faut retourner à la volonté extérieure qu’il faille mépriser les œuvres extérieures (car même avons averti de cette tromperie159), mais entendons qu’on les spiritualise et annihile à mesure qu’on les fait.

En outre, il faut choisir l’un ou l’autre de ces moyens, qui sera plus convenables à son esprit, sans s’empêcher160 de tous deux, dont le deuxième est le plus parfait, et ce principalement en l’annihilation active.

14. Qu’il ne faut pratiquer ces deux annihilations, l’une aux temps et lieu de l’autre, mais chacune en son propre temps et lieu. Quel est le temps et lieu de l’une et de l’autre. De trois sortes d’opérations. De la vraie et fausse oisiveté, avec leurs différences et marques pour les connaître.

Ces deux annihilations se doivent pratiquer chacune en son temps et lieu propre, et non l’une au temps et lieu de l’autre. Or, pour savoir le lieu propre de l’une et de l’autre, il faut se souvenir que, comme est touché au chapitre 11, ces deux annihilations servent aux deux amours, à savoir la passive à l’amour fruitif, c’est-à-dire à l’introversion, nue contemplation et fruition de Dieu, l’active à l’amour pratique, c’est-à-dire à l’extroversion vigoureuse et fidèle opération, soit corporelle ou spirituelle.

Tellement que le propre lieu de l’annihilation passive est quand il est question de l’amour fruitif, pour ce qu’elle réduit à rien tout mouvement et toutes opérations, et fait évanouir toutes formes et images, faisant ainsi jouir de Dieu.

Le propre lieu de l’annihilation active est quand il est question de l’amour pratique, car par icelle comme par une transcendance d’esprit, comme est montré, sont réduites à rien toutes œuvres, actes et opérations, tant du corps que de l’esprit, de sorte que, sortant ainsi sans sortir, opérant sans opérer, étant, sans sortir de son rien, vivant et toutefois mort, on fait de l’amour pratique l’amour fruitif, et de la vie active la vie contemplative, et jouit-on autant de Dieu selon la nue foi en l’opération et activité, comme au repos et oisiveté, ce qui est le sommet et comble de perfection : voilà les propres lieux de ces deux annihilations.

Ceux donc font mal qui les déplacent et renversent leur ordre, usant de l’annihilation passive en assoupissant leurs actes et opérations (comme font quelques‑uns) quand il faudrait fidèlement opérer par amour pratique, et usant de l’annihilation active (comme font beaucoup) en produisant des actes quand il les faudrait assoupir et jouir de Dieu par amour fruitif. Car les premiers tombent en une fausse oisiveté, les autres en une préjudiciable activité. Les uns, par une extrémité de repos, font mal leur devoir, les autres, par une extrémité d’opérer en vain, pensent ainsi jouir de Dieu.

Or pour réconcilier ces deux extrémités et obvier à ces deux fautes après avoir montré leur propre lieu, il convient montrer leur propre temps (à savoir de ces deux annihilations). Car bien que déjà nous ayons vu que le lieu propre de la passive est en l’amour fruitif, et de l’active en l’amour pratique, toutefois cela ne démontre pas le temps quand telle annihilation passive et son amour fruitif doivent avoir leur lieu, et quand l’active avec son amour pratique, à faute de laquelle connaissance on tombe aux susdits inconvénients. Et pour ce le faut ici déclarer.

Donc l’amour pratique ou opération est de trois sortes, à savoir extérieure, intérieure et intime : extérieure au regard des œuvres corporelles, intérieure en discours et études, intime en la rénovation d’opération en l’oraison.

Touchant l’opération extérieure ou œuvres corporelles, il les faut faire quand l’obédience, l’obligation, charité ou discrétion161 les exigent, le tout suivant la règle de la volonté extérieure; et si suivant cette règle, ils ne sont pas nécessaires, ne faut sortir de l’amour fruitif pour les faire. Car bien que l’annihilation active réduise à rien toutes nos opérations, toutefois ne se faut donner tant de liberté, et à escient en faire des superflues. Car qui aime le danger périra en icelui162, et qui trop embrasse mal étreint. Même, il est impossible que celui qui ainsi sciemment fait des œuvres superflues puisse pratiquer cette annihilation active. La raison est qu’il ne peut avoir cette ressouvenance, donnant ainsi une fausse liberté, et même se trompe d’autant plus dangereusement qu’il les passe ainsi légèrement sous ombre de cette annihilation, d’autant que l’affection163 ou passion qui l’émeut à164 ainsi opérer et parler superfluement165, et est contre la susdite règle, lui ôte telle ressouvenance.

Mais si au contraire on ne veut faire telles œuvres suivant la susdite règle, c’est une paresseuse oisiveté, d’autant plus dangereuse qu’elle est masquée du voile de contemplation.

Touchant l’opération intérieure, comme est l’étude, ratiocination, [etc.], il en faut faire selon que la nécessité nous dictera, sans que l’on en fasse de superflues, qui ne se font jamais sans passion, affection ou négligence. Et si l’on n’y donne ordre et prend garde, une grande immortification et dérèglement s’en engendrent et s’élèvent en notre cœur, s’y nourrissent et s’accroissent d’autant plus que moins on les découvre pour telles sous prétexte de perfection ou annihilation. D’où ensuit une pernicieuse et fausse liberté d’esprit, se laissant aller à toutes sortes de pensées superflues, vaines imaginations et frivoles discours; et ainsi est faite ouverture à toute passion comme orgueil, estime de soi-même, soupçon, jugement et mépris du prochain, vaine joie, tristesse, crainte, ire, courroux, envie, et tout malheur, sans qu’on en fasse grand compte par sa stupidité166 et insensibilité au mal, comme ayant perdu la syndérèse167 de conscience.

Mais si on trouve que, suivant ladite règle, il soit la volonté de Dieu que ainsi l’on discoure, étudie, etc., et toutefois on le refuse, c’est une paresseuse pusillanimité, encore que palliée du manteau de piété et prétexte de s’adonner à l’esprit.

Touchant l’opération intime, comme la rénovation d’opération à nos prières, il la faut produire alors seulement quand, à faute de secours divin, ou vigueur et vivacité d’esprit, ou à cause de tépidité168, ou endormissement de nature, l’âme s’abaisse et devient assoupie et comme endormie, et ainsi oublie cet objet béatifique. Mais tandis que par l’attraction ou inaction de l’Époux, ou par une vigueur et vivacité d’esprit, ou même par adhésion à simple ressouvenance, on peut demeurer uni avec Dieu en l’amour fruitif, il ne faut pas laisser cette annihilation passive et cet amour fruitif qui en dépend, pour sortir à l’annihilation active et amour pratique par actes; bien que cette union ou ressouvenance en l’amour fruitif soit si nu et insensible que l’on n’ait nul sentiment, consolation, ni nulle autre assurance ou satisfaction de nature.

Et c’est ici la vraie oisiveté, où est l’épreuve de la fidélité, et où l’âme est constituée en la vraie pauvreté, et patience d’esprit, et résignation essentielle. C’est ici où est le dernier épuisement169 de tout ce qui est d’humain dans l’âme. C’est là où est la parfaite mort et la pleine victoire, et où l’on rend l’esprit à Dieu, et finalement où l’homme est rendu divin; d’autant que par telles constance et mort, Dieu vit et règne en lui, y opérant toutes ses œuvres.

Par cette oisiveté et cessation d’opération, on est constitué en une parfaite abstraction et dénudation d’esprit, où l’âme chasse loin tous vices et impuretés, et où sont pratiquées toutes les vertus et perfections, bien que essentiellement et sans multiplicité d’actes particuliers. Car là y a une merveilleuse vigilance et garde de cœur, qui ne peut laisser entrer non seulement aucun consentement ni délectation, mais aussi nulle pensée ou sentiment du péché, comme étant contraire à cette oisiveté ou annihilation passive; tellement que toutes les passions y sont apaisées, et toutes les affections mortifiées, et tous les mouvements arrêtés. Là est l’amour réglé, le désir réfréné, la joie modérée, la haine amortie, et la tristesse mitigée; la vaine espérance y est éteinte, le désespoir rebuté, la crainte chassée, l’audace réprimée, l’ire apaisée, et en somme tout dérèglement de l’âme y est dressé et réformé. Et si la moindre passion, affection, ou dérèglement ou pensée oiseuse y est, il n’y a plus parfaite oisiveté ni annihilation passive.

Touchant les vertus, quelle humilité est‑ce d’ainsi s’anéantir, quelle patience d’ainsi attendre, quelle constance d’ainsi persévérer, quelle longanimité d’ainsi profondément souhaiter, et quelle pureté de cœur de s’ainsi simplifier! Et finalement quelle foi est si vive, quelle espérance si ferme, quelle charité si ardente, que celle qui se trouve en cette annihilation ou oisiveté! Bien que toutes ces vertus, comme absorbées en la divinité, s’y pratiquent essentiellement, comme en leur source et fontaine, plutôt qu’actuellement, selon qu’en dit quelque bon docteur moderne170.

Ceux donc font mal, lesquels quand ils n’ont [pas] quelque union perceptible et expérimentale se reculent de cette annihilation, mort et expiration171, retournant et rentrant en eux­-mêmes, en reprenant leurs propres actes, sans patienter en cette oisiveté, langueur et pauvreté d’esprit. Le plaisir de Dieu, ni son parler purement spirituel, ni son illumination essentielle ou supercéleste, bien que seulement en icelle annihilation ou oisiveté, expiration et mort, se trouvent cette essentielle connaissance et pure vision de Dieu. Tellement que, se reculant en cet endroit, et rentrant ainsi en eux-mêmes, ils s’éloignent de toute connaissance pure, supercéleste, et de toute union, supernaturalisation et transformation en Dieu, vivant ainsi toujours en eux-mêmes, en leur propre sens et vieil homme : ce qui est encore clairement montré par toutes les raisons mises au troisième chapitre, prouvantes que nuls actes propres ou opérations172 humaines ne peuvent produire cette transformation et union divine, mais la seule annihilation.

Mais ces personnes, pour mieux satisfaire en cet endroit à la nature et sensualité, se contentent de se laisser tromper d’un prétexte de vertu, disant qu’il faut coopérer avec Dieu en cette annihilation et qu’il ne faut être oiseux, la vérité étant qu’en cette oisiveté on est moins oiseux, comme dessus est dit, que moins nous y opérons, et d’autant plus que telle opération est spirituelle et ressemblante à celle de Dieu, et éloignée du sens et de l’opération ordinaire, laquelle, comme est prouvé au susmentionné chapitre troisième, ne peut immédiatement unir l’âme à Dieu.

Mais [quoi] que ces personnes prétendent, si elles regardaient bien le fondement de leur âme, elles trouveraient que c’est l’amour propre, infidélité, pusillanimité, propre recherche et impatience d’esprit, qui les font ainsi sortir de cette annihilation, bien que la nature se couvre du prétexte de vertu. Et [il] s’en trouve quelques‑uns, lesquels par cette tromperie ont demeuré longues années comme à la porte de perfection, sans jamais entrer, d’autant qu’au lieu d’entrer en Dieu par cessation de leur propre opération et annihilation d’eux-mêmes, ils sont rentrés en leur terre et en leur nature par une rénovation de leurs propres actes et opérations humaines; mais étant avertis de ce point, ils sont facilement entrés en cette porte.

Mais bien que la plupart des personnes spirituelles donnent dans cette extrémité, il est toutefois possible d’en trouver d’autres qui sont en l’autre extrémité d’oisiveté, prenant l’extrémité pour le moyen, et la fausse oisiveté pour la vraie, et pour ce, semble ici nécessaire d’en parler, et de la différence de l’une et de l’autre.

L’oisiveté donc fausse est un repos en la nature et non en Dieu, en laquelle on n’opère ni en la nature ni en Dieu; et diffère de la vraie et bonne en ce que la fausse est oisiveté, mais non-annihilation, nourrissant en elle un grand amour propre. La bonne oisiveté est une totale annihilation, consumant tout l’homme. L’une est détournée de Dieu et réflecsée173 sur soi; l’une [l’autre] est détournée de soi, et réflecsée et adressée en174 Dieu. L’une désire consolation et soulas175, l’autre uniquement Dieu. L’une est la mort ou annihilation imaginaire, l’autre réelle et de fait. Et ainsi l’une est fort prompte à rentrer au vieil homme et en son propre vouloir, l’autre se méprise tout à fait. De l’une on fait la fin et but pour reposer en icelle, de l’autre on fait le moyen pour par icelle reposer en Dieu. L’une fait l’âme stupide176, ténébreuse et ignorante de vertu, l’autre fait le contraire. L’une élargit et rend grossière et endormie la conscience, et insensible de ses fautes et imperfections; l’autre la rend délicate, découvrant et sentant ses moindres dérèglements. L’une rend la personne impatiente et triste quand il en faut sortir pour faire les œuvres d’obédience177 et charité, l’autre la fait être résignée et joyeuse. L’une est immortifiée et cache plutôt ses imperfections qu’elle ne les mortifie, comme se voit en leur vie hors de telles oisivetés. L’autre est mortifiée, arrachant par la racine et du fond du cœur ses imperfections. Finalement l’une enorgueillit et fait avoir bonne estime de soi, l’autre humilie et fait qu’on se méprise.

Pour conclure, l’une est sans adhésion aucune et ressouvenance de Dieu, et s’arrêtant finalement en ce repos, se délibère178 de ne produire jamais aucune action, encore qu’on se voit abattu et en la pure nature. L’autre a toujours au moins quelque petite adhésion ou ressouvenance de Dieu, encore que bien spirituelle, et a ce jugement et délibération de se relever par opération si d’aventure on se voyait déçu [déchu] et tombé en la pure nature par un assoupissement des puissances et endormissement des fonctions de l’âme.

Voilà les différences de ces deux oisivetés, et marques pour connaître l’une de l’autre, et surtout la dernière est propre à cet effet, qui est une différence de marque fort claire et manifeste, et peut servir pour toutes les autres. Notez ici toutefois que, pour quelque peu d’oubliance de Dieu en ce repos, qui souvent par fragilité arrive, il ne faut pas s’en décourager et rejeter le tout comme fausse oisiveté, mais seulement pro tanto et non pro toto, c’est-à-dire pour le temps qu’on a ainsi oublié Dieu, et non pour le reste. Et la faut corriger par vigilance et non rejeter par pusillanimité.

Voilà donc les trois sortes d’opérations, ou trois sortes d’amour pratique : extérieure, intérieure, et intime; et comme chacun a ses deux extrémités et son moyen, à savoir le trop tôt opérer, qui est la fausse liberté, le trop tard d’opérer, qui est la fausse oisiveté, et l’opérer au dû temps, qui est la sainte activité, étant pratiquée toujours par son active annihilation comme dessus. Et quand il n’est le temps de sortir à telle activité et amour pratique par l’annihilation active, il faut perpétuellement demeurer en l’union et amour fruitif par l’annihilation passive. Par ainsi donc se voit ici le propre temps de ces deux annihilations, comme ci-dessus avons montré le propre lieu.

15. La manière d’opérer par les trois sortes d’opérations, extérieure, intérieure, et intime, où est montrée la réduction de la vie active et contemplative à la vie superéminente; et la pratique des deux premières volontés en la troisième.

Ayant donc trouvé le lieu et temps, où et quand il faut opérer, il faut ici montrer la manière, comment il faut ici opérer. Et ayant trouvé trois sortes d’opérations ou d’amours pratiques avec leur propre lieu et temps, il faut ici trouver la façon et manière d’opérer d’une chacune.

Et premièrement, touchant l’opération extérieure et intérieure, lesquelles bien que leur lieu et temps soit de même en cette volonté essentielle qu’en la volonté extérieure, suivant la règle des choses commandées, défendues et indifférentes, soit corporelles, soit spirituelles, — laquelle règle il ne faut jamais laisser sous aucun prétexte de perfection, — nonobstant, la manière d’opérer en est autant éloignée que cette vie et volonté superéminente est plus sublime qu’icelle extérieure et active; d’autant qu’étant en cette troisième, il faut faire en icelle les opérations de la première, sans toutefois descendre ou retourner en arrière à icelle volonté première.

Donc, quand il est question de l’amour pratique et opération extérieure, comme les œuvres et exercices corporels, ou de l’amour et opération intérieure, comme [la] vertu, l’étude, [la] résistance en [au] péché, tentation, passion, affection, etc., il ne les faut pas faire comme en la première volonté, à savoir avec l’objet de la volonté extérieure, ou pour ce que Dieu le veut, mais avec l’objet de la volonté essentielle, à savoir l’essence divine, ou pour ce que Dieu est, comme connaissant vraiment qu’ainsi faisant on donne lieu à Dieu, qui ainsi reluira en lui, et qu’en faisant le contraire par sa propre volonté et ténèbres, il [on] ne jouira de Dieu ni verra cette essence.

Tellement que, quand on fait quelque bon œuvre extérieure, ou qu’on embrasse quelque vertu, ou résiste à quelque vice ou passion, il faut faire non pas en dressant quelque intention, mais en connaissant très assurément, très simplement et très purement qu’ainsi Dieu sera; mais [qu’] en faisant le contraire, lui-même serait, et Dieu ne serait pas, quant à lui ni pour lui; et non seulement quant à lui, mais aussi quant à Dieu même autant qu’il a pu; d’autant que par son péché et propre volonté anticipant sur l’être de Dieu, il s’est levé179 soi‑même, faisant ainsi son Dieu et idole de soi‑même, de son péché et de sa passion.

Et notez que je ne dis qu’en faisant telle et telle chose, Dieu sera là, c’est-à-dire en icelle chose, ni alors, ni en tel temps, mais simplement que Dieu sera là : raison est que ce mot essence, ou Dieu, abstrahit ab hic et nunc180. Tellement qu’il ne sera pas en tel bon œuvre, mais tout partout, comme très bien expérimente l’âme qui, par telle pratique, se voit emportée admirablement en cet être quasi tout par tout avec lui, et comme si toutes choses étaient fondues en icelui, et semble ne marcher plus sur la terre. Aussi je ne dis que l’âme verra Dieu alors, mais simplement qu’elle le voie, c’est-à-dire non pas comme dès alors, mais dès le commencement ou sans commencement, pour ce qu’en lui elle voit l’éternité sans fin ni commencement.

Davantage, d’autant que toute la vie active, comme la pratique des vertus et résistance aux vices, et aussi la vie contemplative sont réduites à cette vie essentielle, et par ainsi sont pratiquées par ces deux points, Tout et rien, il faut autant soigner d’être ici toujours en ce Tout et en ce rien, comme aux autres deux vies d’être toujours en la volonté de Dieu et en notre abnégation, sachant que, quand nous perdons l’être de Dieu et trouvons nous‑mêmes comme quelque chose, nous faisons contre la volonté divine et la perfection, et selon notre propre volonté, vice et imperfection.

Voilà pourquoi il ne faut [pas] faire peu d’état de ce tout et de ce rien, principalement quand il est question de faire quelque chose de vertu ou perfection, et de fuir quelque vice et imperfection. Et [il] ne faut [pas] se laisser aller à ses affections et dérèglements sous prétexte de l’annihilation active, pensant en icelle les annihiler, car il ne se peut faire, puisque la même affection, passion, dérèglement et faux être, est l’absence du vrai être. De sorte que c’est chose aussi impossible d’être sciemment déréglé et ensemble annihilé, que c’est chose possible d’être et ensemble de n’être point, puisque même en étant passionné, on est, ce qui s’oppose diamétralement au non-être et annihilation. Telle annihilation donc n’est qu’en feintise181 et non en vérité, et ne sert de rien sinon de couvrir leur péché par excuse182.

Mais ceci s’entend de la passion ou tentation à laquelle on consent. Car pour celles auxquelles par la raison on ne consent point, et qui toutefois par sentiment demeurent en l’âme, il les faut toujours annihiler par l’annihilation active, et ainsi n’y reconnaître autre que ce Tout, comme en la première partie on ne reconnaissait autre que la volonté de Dieu. Et notez que si réellement on repousse tous vices et passions par son rien et par l’être de Dieu, finalement on remportera l’absolue et pleine victoire de [sur] la tentation, et sera-t-on si stabilisé183, consolé et confirmé en cette pratique qu’on trouvera beaucoup plus de contentement à ce ainsi mortifier que jamais on ne sentait à suivre sa propre volonté et affection, pour ce qu’ainsi opérant, toute la peine, contradiction, fâcherie, qu’on sentait en renonçant à son vouloir et affection, est, ipso facto, sur-le-champ et sans aucun délai, changées en joie, en consolations, possédant pour soi‑même non quelque grâce ou vertu, mais Dieu même pour lequel uniquement il [on] s’est ainsi renoncé.

Par ceci donc se voit la manière de l’opération extérieure et intérieure, à savoir qu’elle se doive pratiquer non en la volonté ou suivant la volonté extérieure, mais par et en l’essence de Dieu et volonté essentielle. Non qu’il faille mépriser ou omettre les choses extérieures, mais il les faut faire avec perfection, en spiritualisant les choses corporelles et réduisant ainsi la vie active à la contemplative, et la volonté extérieure et intérieure à la troisième et l’essentielle, et ceci en remarquant le lieu où, le temps quand, et comment et la manière comme il faut opérer, comme aux deux derniers chapitres est montré.

Quant à la volonté intérieure et de son opération, je n’en parlerai pas, tant pour ce qu’elle est pour la plupart comme les effets de la première, qu’aussi pour ce qu’elle est parfaitement contenue en ces deux, comme le moyen en ses deux extrémités.

Or ayant vu la manière de l’amour pratique ou opération extérieure et intérieure, il reste maintenant l’opération intime, laquelle se fait en l’oraison quand l’âme, comme est susdit, se voit du tout184 abattu et sans ressouvenance de Dieu. Combien cette opération doit être pure, simple, spirituelle et éloignée du sens, son nom et épithète d’infinité185 le démontre assez : car puisque l’intimité et pureté, ou spiritualité en cet endroit n’est qu’une même chose, il s’ensuit que comme rien n’est si intérieur que ce qui est intime, aussi que rien n’est si pur, ni spirituel.

La raison pourquoi cette opération doit être si simple et pure, est à celle fin qu’elle n’éloigne trop l’âme de l’union et amour fruitif, et ne s’approche trop de la nature, et ne l’abatte par trop en elle‑même, mais qu’au contraire elle l’approche et remette immédiatement à l’union, et nous jettes-en l’essence de Dieu, nous éloignant de nous­-mêmes et nous élevant par — dessus la nature.

Beaucoup de personnes font contre la règle de cette intimité d’opération, les unes toujours plus, les autres moins. Car il y en a qui ne cessent de produire de fervents actes et opérations naturelles, s’éloignant par icelles d’autant plus de la vraie union et essentielle contemplation qu’ils pensent ainsi s’en approcher; et [ils] vivent d’autant plus en eux‑mêmes et en la nature que plus ils pensent ainsi vivre en Dieu et en son essence, n’étant telle opération ni intime ni pure, mais extérieure et impure. Et ceux‑ci non seulement font contre la pureté et intimité d’opération, mais aussi contre son dû temps, pour ce qu’ils opèrent toujours sans donner lieu à l’amour fruitif.

D’autant y en a qui opèrent avec même violence et impulsion de mouvements naturels, mais non pas toujours, mais alors qu’ils se sentent assoupis et abattus. Ceux‑ci font aussi contre l’intime pureté d’opération de cette vie, bien qu’ils observent le temps.

Finalement, il y en a qui, ainsi abattus, produisent des actes beaucoup plus subtils, mais non pas encore assez purs pour correspondre à la pure intimité ici requise, mais sentant trop le propre mouvement et force naturelle, et même le désir et satisfaction de nature.

Mais la plus pure et intime, la plus naïve et parfaite opération en cet endroit est, comme intime, une pure et simple ressouvenance de Dieu faite et pratiquée par pure et nue foi, de laquelle est parlé au douzième chapitre, étant icelle seule le vrai moyen de ces deux susdites extrémités de fausse oisiveté et dommageable activité, et icelle étant seule l’intime opération qui remet l’âme immédiatement à l’union et amour fruitif, et qui la jette en l’essence de Dieu. Car, d’un côté, elle s’oppose à l’oisiveté, endormissement et assoupissement de nature, éveillant toujours l’âme et la faisant attentive à son tout; de l’autre côté, elle milite contre la dommageable activité, en tant qu’elle opère non par mouvement naturel, mais par vertu de la pure foi qui est surnaturelle et vertu infuse : non tant par l’homme que par ce Tout et par cette essence même qui, par son lustre, inspiration et lumière, la frappe et réveille, et quasi lui disant : «Me voici186».

Les imperfections qu’on peut commettre contre cette pure ressouvenance, sont mentionnées au treizième chapitre, lesquelles peuvent toutes comprendre par ces deux, à savoir d’y ajouter ou diminuer. Car de diminuer, à savoir d’être moins occupé que par une pure et simple ressouvenance, est de tomber en l’une des extrémités d’oisiveté, pour ce qu’on ne saurait être moins occupé et attentif sans être assoupi et oiseux187.

D’ajouter aussi, à savoir par autres actes propres, comme voulant plus s’approcher de Dieu qu’il ne lui semble être par cette ressouvenance et nue foi. Car quiconque fait ainsi s’en éloigne d’autant, et tombe ou décline vers l’autre extrémité de dommageable activité, comme voit celui qui n’étant accoutumé d’opérer nuement par-dessus la nature par vraie et nue foi, et lequel ne trouvant ici son accoutumé appui de sentiment. Car tel ne se contentant de cette pure et nue ressouvenance, multiplierait ses propres actes, s’éloignant ainsi d’autant plus de cette essence que plus ainsi il la chercherait.

Si toutefois au commencement pour n’être accoutumé à telle pure opération, on fait davantage que la simple ressouvenance, il faut l’annihiler par l’annihilation active; et de même, si cette ressouvenance semble à quelques-uns d’avoir quelque ressemblement d’actes. Si aussi au contraire on en fait moins qu’icelle, il faut se relever comme est dit par la même simple ressouvenance.

Et bien que je die que cette ressouvenance se doive prendre plutôt passivement et comme l’acte et lumière de Dieu, que non pas notre opération, ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas quelque devoir de notre côté, non pas quelque acte naturel, mais par le lustre de la foi supernaturelle, non par quelques mouvements humains, mais par une adhésion et consentement à l’être et lumière de Dieu, prévenant et éveillant l’âme quand elle est aussi endormie et abattue. Et bien que je die qu’elle se doive prendre ainsi comme œuvre de Dieu, ce n’est pas à dire que nous ne puissions toujours faire et avoir cette ressouvenance quand nous voulons, vu que cette essence ou cette lumière est toujours de même façon présente, est présente à la porte et heurte188, et qu’icelle nue foi aussi par laquelle nous la voyons, [est] toujours dans l’âme et habituelle.

Par ainsi donc se voit l’opération intime, de sorte que, comme au chapitre précédent a été montré le propre lieu et temps, où et quand il faut exercer les trois sortes d’opérations en l’amour pratique, ainsi est ici montré la manière comment il les faut exercer. Et par ainsi se voit comment les deux premières vies se réduisent et se pratiquent en cette troisième, sans jamais descendre d’icelle.

Car comme le philosophe ne doit pas retourner en arrière à l’école et aux règles de grammaire, mais en la philosophie pratiquer la grammaire, aussi la personne spirituelle arrivée à cette vie superéminente ne doit pas descendre ou retourner en arrière aux deux premières vies, mais les doit parfaitement pratiquer en la dernière sans en sortir, non qu’il faille mépriser ou omettre les choses extérieures (car de cette tromperie avons assez souvent parlé), mais qu’il les faille faire avec perfection, c’est-à-dire en cette troisième vie et volonté, spiritualisant ainsi les choses corporelles, et faisant la vie active quant et quant être contemplative; et ceci en remarquant le lieu où, le temps quand, et la manière comment il faut opérer, comme en ces deux derniers chapitres est montré.

Or pour dire189 précisément et particulièrement quand on est apte à cet exercice, et quant à chacune partie d’iceluy, c’est chose difficile, ou plutôt impossible, à raison des diverses circonstances qui peuvent changer, ôter ou diminuer telle aptitude.

Car on doit considérer s’il y a beaucoup ou peu de temps qu’on est converti et qu’on pratique la vie spirituelle et parfaite.

Deuxièmement si la conversion a été ordinaire, et par la pure raison, ou bien si elle a été extraordinaire ou inaccoutumée.

Troisièmement si la personne est naturellement d’un esprit de constance, ou bien légère, soudaine190 et volage.

Quatrièmement si elle est fervente ou tépide191.

Cinquièmement si elle est simple ou subtile.

Sixièmement si elle est seule ou près de maître ou directeur.

Et selon ses conditions et aptitudes, il faut entreprendre l’exercice, et passer de l’un à l’autre partie. Autre règle particulière on ne saurait donner sinon en général, savoir est que la première [partie] est pour ceux qui se doivent exercer en la vie active, la seconde pour ceux qui sont aptes à la vie contemplative, et la troisième pour l’esprit qui est propre à la vie suréminente. Fin de la troisième partie192.



Quelques extraits d’une lettre adressée à Jean-Baptiste de Blois (-1609), frère capucin dont toutes les paroles «étaient efficaces et spirituelles, de manière qu’il était aimé d’un chacun», peuvent contribuer à éclaircir ce que Benoît entendait par «volonté de Dieu» :


LETTRE CONTENANT LA RÉPONSE A UN DOUTE TOUCHANT L’OBJET DE LA VOLONTÉ DE DIEU.

Vous dites qu’il y a grande différence entre Dieu et sa volonté, de ma part je ne connais point telle différence, car je pense qu’autant qu’on voit cette volonté essentielle seulement en Dieu, autant voit-on Dieu, et ce comme une chose non diverse, car en Dieu n’est autre que Dieu.

§

… au commencement cette volonté semble extérieure, puis après intérieure et finalement essentielle, non qu’elle soit en elle variable et différente, mais cela vient de nous, qui la contemplons aussi selon notre lumière, laquelle est petite…

§

Il faut donc savoir que cette volonté extérieure est semblable à la rivière qui coule en la mer, car ainsi cette volonté porte notre âme en Dieu, et comme l’eau de la rivière n’est appelée la mer, bien qu’elle soit la même eau, ainsi cette volonté extérieure n’est proprement appelée Dieu, bien que ce ne soit qu’un même esprit. Et comme les bornes seulement, et non la substance, la font appeler rivière et non mer, ainsi les bornes de cette volonté, et non la substance, la font appeler volonté, et non Dieu. Et comme les bornes de la rivière ne viennent pas d’elle, ainsi les bornes de cette volonté ne viennent pas d’elle, mais de nos ténèbres et capacités limitées. Et comme s’il n’y avait point de terre, nous ne pourrions voir la rivière, mais toute mer, puisqu’il n’y aurait de bornes, ainsi s’il n’y avait en nous de ténèbres, nous ne verrions plus cette volonté comme telle, mais seulement Dieu, comme il est déclaré au neuvième chapitre de la troisième partie. Et comme le navire en cette rivière, n’ayant en soi empêche­ment, nécessairement est transporté par le fil d’icelle jusque dans la mer, ainsi l’âme n’ayant en elle empêchement est nécessairement porté par le cours de cette volonté en la nue essence de Dieu. Et comme quand on est ainsi mené dans la mer Océane, l’on ne voit plus de rivière (bien que la même substance), ains [mais] la mer, ainsi qui est mené en l’essentielle, ne voit plus cette volonté comme telle, mais Dieu seul.

§

Au commen­cement, je l’appelle volonté seulement, et non Dieu, parce que l’un de ces deux mots convient mieux à la vie active que l’autre, et puisque que plus proprement dit-on en la vie active : «Je ferai telle chose pource [parce] que c’est la volonté de Dieu», que de dire : «pource que c’est Dieu». Aussi que ce serait une doctrine trop sublime et aucunement scabreuse pour les commençants. […] En la vie contemplative aussi je ne prends [pas] ce mot Dieu, pource qu’il y a encore image, bien que fort subtile et secrète.

D’Orléans ce 10 d’août 1593.

Votre F. en Jésus-Christ F. B.





MARIE DE L’INCARNATION

MARIE DE L’INCARNATION (1599-1672) URSULINE ET CANADIENNE193.

Admirée au Canada comme en France,  la « seconde » Marie de l’Incarnation194 est souvent considérée comme la plus grande mystique du XVIIe siècle français. Brémond qui l’a redécouverte, lui consacra la moitié du tome IV de son Histoire. Aussi lui donnons-nous une place exceptionnelle qui ne sera égalée que par celle que nous réserverons à Madame Guyon au tome IV.

Sa vie fut extraordinaire : elle est partie vivre au Canada au milieu des Indiens. Elle a donc vécu la mystique en plein cœur de l’action. Elle n’est l’héritière d’aucune école : même si elle a eu des confesseurs, elle a surtout suivi la direction intérieure que lui donnait l’Esprit Saint.

Marie Guyart, quatrième enfant d’un maître boulanger, fut mariée avant dix-sept ans à un maître ouvrier en soie, Claude Martin, qui mourut en 1619, peu après la naissance d’un fils, Claude. La jeune veuve prit la tête de la fabrique, termina les procès en cours, remboursa les créanciers et se retira chez son père avec le bébé. Mais le 24 mars 1620, elle fut foudroyée par l’amour divin : Je m’en revins à notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même, racontera-t-elle à son fils en 1654. Puis, tout en pratiquant de sévères mortifications, se faisant « la servante des servantes de la maison », elle fut appelée à seconder son beau-frère dans la direction de son entreprise de transports par voie d’eau et de terre (elle avait « le soin de tout le négoce »).

En 1631, à l’âge avancé (pour l’époque) de trente et un ans, bien que son fils n’ait que douze ans, elle céda à l’appel de la vie religieuse et entra chez les ursulines où contemplation et action s’équilibraient. Elle y fut accueillie sans dot. La famille tenta de la dissuader en lui faisant rencontrer son fils désespéré par son départ, mais en vain. Elle passa une dizaine d’années cloîtrée. En 1633, elle fit un songe qui lui dévoilait un pays mystérieux plongé dans la brume : celui-ci se révélera être le Canada.

Nous avons vu avec Bernières que partir convertir les sauvages était le grand rêve de tout spirituel de l’époque. En 1639, elle accepta donc une mission pour la Nouvelle-France (le futur Québec). Elle était accompagnée d’une moniale de Tours et d’une autre de Dieppe, ainsi que d’une jeune veuve d’Alençon, Marie-Madeleine de la Peltrie, fondatrice temporelle (que nous avons vue « fiancée » à Bernières) : nous avons raconté les péripéties de leur embarquement dans la section sur Bernières.

À Québec, qui n’était encore qu’un village de deux cent cinquante colons, commença une nouvelle vie : Marie supervisa la construction du couvent, prit contact avec les Hurons pour éduquer leurs petites filles. Les épreuves ne manquèrent pas : destruction de la communauté des Hurons, nuit intérieure jusqu’en 1647, incendie du couvent, épidémies… La guerre indienne décima les Français laissés sans secours de la métropole elle-même déchirée par les luttes de la Fronde. Puis vinrent les maladies douloureuses et les infirmités. Parvenue à un état d’union intime à Dieu, « d’une simplicité telle qu’il lui est difficile d’en rendre compte », elle mourut le 30 avril 1672 195 & 196 .

Comme son éditeur Dom Oury le montre, elle était d’un tempérament énergique et bien trempé : il faut être impitoyable à soi-même et courir sans relâche pour arriver au Roi 197. Elle aimait aller droit au but en évitant tout retour sur soi-même :

Depuis qu’une âme veut une chose, si elle est courageuse, c’est demi-fait […] Pour prendre un chemin bien court, il me semble que le retranchement des réflexions sur les choses qui sont capables de donner de la peine est absolument nécessaire. Il importe de fortifier son âme contre une certaine humeur plaintive et contre de certaines tendresses sur soi-même 198.

Dieu s’était révélé à elle comme l’Amour :

Il est si passionné [de notre âme] qu’il en veut faire les approches 199.

C’est donc par la voie de l’amour qu’elle fut conduite :

Dieu ne m’a jamais conduite par un esprit de crainte, mais par celui de l’amour et de la confiance 200.

Les petits font de petits présents, mais un Dieu divinise ses enfants et leur donne des qualités conformes à cette haute dignité. C’est pour cela que je me plais plus à l’aimer qu’à me tant arrêter à considérer mes bassesses et mes indignités 201.

La meilleure façon de découvrir Marie est de la lire ! Ses deux Relations comme sa Correspondance forment un ensemble vaste (près de deux mille pages), mais qui demeure tout au long très vivant. On y voit la dynamique d’une vie mystique au cœur d’une vie difficile.

C’est à l’admiration fidèle de son fils que nous devons la conservation de tous ces documents. Les deux Relations furent écrites à près de vingt ans d’intervalle, en 1633 puis en 1653-1654 : indépendantes l’une de l’autre - car Marie perdit tous ses documents pendant l’incendie du couvent canadien, - elles couvrent en grande partie les mêmes périodes de sa vie. Disposer de relations séparées par près de vingt ans est un cas unique parmi tous les témoignages que nous ont laissés les mystiques. De plus, ces écrits ne subirent aucune censure202, ce qui est rare. La seconde Relation fut écrite à la demande d’un fils très cher qui était entré chez les bénédictins et s’était engagé dans le même chemin intérieur203 : elle est particulièrement belle et intime. Le récit des instants forts ou d’événements intérieurs précis que donnait la première Relation, laisse place à une division en treize « états d’oraison » qui ont un début, une durée et une fin, et qui englobent toute la vie : à chaque étape, se manifeste une nouvelle expérience donnée par la grâce, une nouvelle phase qui fait progresser Marie dans son chemin mystique.

La Correspondance nous apporte enfin des témoignages spirituels de la pleine maturité et de la fin de vie : ce complément précieux sur sa vie intérieure s’étale sur la longue période de dix-neuf années qui va de la seconde Relation à sa mort. Là se trouvent les admirables lettres à son fils que nous citerons abondamment. En même temps, Marie qui a appris et composé dans les langues indiennes y décrit la vie quotidienne et concrète, l’isolement et l’insécurité de la dure vie canadienne, le retentissement de l’isolement et des menaces exercées sur une petite communauté.

Parsemées de notations colorées, parfois étranges ou sanglantes, les lettres restent plus spontanées que les Relations. Elles étaient écrites annuellement, au rythme des rares voyages maritimes saisonniers : les bateaux arrivaient de France en juillet et partaient fin août ou début septembre. On note pourtant le soin des rédactions qui nous sont parvenues : répondant aux demandes des correspondants, certaines sont longues et s’apparentent à de petits traités. Ce type d’écrit concret et libre de toute théorie ne se retrouvera que chez Mme Guyon.

Grâce à une correspondance bien datée et aux deux Relations, nous avons donc la possibilité assez exceptionnelle d’établir une série chronologique d’extraits qui relatent les événements extérieurs biographiques sans les séparer de l’évolution mystique : comment vit-on intériorisé, tout en étant environné de contraintes terribles ?

Le lecteur va trouver ici entrelacés des textes de la première Relation de 1633, de la seconde Relation de 1654, et de la Correspondance. Leur classement chronologique couvre les trois périodes  d’une vie pleine et longue : la vie laïque de Marie Guyart (une trentaine d’années), la vie religieuse cloîtrée en France (dix ans), puis la vie religieuse active au Canada.

I. la vie laïque de Marie Guyart :

28 octobre 1599 : elle naît à Tours. Elle rêve de Jésus-Christ à sept ans : l’effet fut une pente au bien (rr47) 204. Mariée à dix-sept ans, elle est veuve à dix-neuf ans. Elle aspire à Dieu et se livre aux excès ascétiques classiques à son époque :

Elle avoue que les disciplines d’orties, dont elle usait l’été, lui étaient extrêmement sensibles, à s’en ressentir trois jours durant. Elle usait aussi de chardons, et l’hiver d’une discipline de chaînes qui ne semblait rien au regard des orties, dit-elle. Pendant quelque temps, elle se contraignit à manger avec un peu d’absinthe et à garder dans la journée par moment de l’absinthe dans la bouche. Cela lui causa des maux d’estomac… (b87) 205.

Heureusement la grâce prend les choses en main :

24 mars 1620 : En cheminant, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement, comme j’étais dans ces pensées, qui me furent ôtées de la mémoire par cet arrêt si subit. Lors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commises depuis que j’étais au monde, me furent représentées […] voir un Dieu d’une infinie bonté et pureté, offensé par un vermisseau de terre surpasse l’horreur même […] En ce même moment, mon cœur se sentit ravi à soi-même et changé en l’amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde […] Ce trait de l’amour est si pénétrant et inexorable pour ne point relâcher la douleur, que je me fusse jetée dans les flammes pour le satisfaire. Et ce qui est le plus incompréhensible, sa rigueur semble douce. Elle porte des charmes et des chaînes qui lient et attachent en sorte l’âme qu’il la mène où il veut, et elle s’estime ainsi heureuse de se laisser ainsi captive. (rr69). 

Elle entre dans l’église où elle rencontre celui qui va devenir son confesseur, Dom Raymond de Saint-Bernard, Feuillant, puis rentre chez elle :

[…] je m’en revins en notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même (rr71).

1621 : Après avoir goûté un an de tranquillité chez son père, à vingt-et-un ans, elle est appelée chez sa sœur pour aider le couple dans leur entreprise. Là s’affirme sa capacité à rester très absorbée intérieurement tout en agissant dans le monde :

Je me sentais tirée puissamment, et en un moment, sans avoir le loisir ni le pouvoir de faire aucun acte intérieur ni extérieur […] J’étais ainsi une heure ou deux, et cela se terminant avec une grande douceur d’esprit, j’étais toute étonnée que je me retrouvais en mon entretien ordinaire (r159). Je me suis trouvée parmi le bruit des marchands, et cependant mon esprit était abîmé (r162) ; cela n’a apporté aucun trouble à ceux avec qui j’étais. Je les quittais doucement et pendant qu’ils s’entretenaient de diverses choses, je donnais à Dieu le temps qu’il voulait (r174). Qui m’eut demandé : Que voulez-vous ? J’eusse dit : Je ne veux rien, Dieu est mon tout (r166). Quand je voyais que quelqu’un avait besoin de quelque chose, je lui disais : Mon amour, cette personne a besoin de cela ; je vous prie qu’on le lui donne. Il m’exauçait et je trouvais aussitôt ce qui faisait besoin à ces pauvres (r182).

1623 : Elle lit des livres sur la méditation et s’imagine bien faire en les suivant  : Le mal violent que je m’étais fait à la tête, en tentant de méditer au lieu de s’abandonner à la conduite de Dieu, me demeura plus de deux ans (rr86).

Elle passe au-delà de l’imaginaire humain pour entrer dans la réalité divine :

J’avais quelquefois un sentiment intérieur que Notre Seigneur Jésus-Christ était proche de moi, à mon côté, lequel m’accompagnait. Cette présence et compagnie m’étaient si suaves et étaient une chose si divine que je ne pouvais dire la manière comme cela était […] l’âme se sentant appelée à choses plus épurées, ne sait où l’on la veut mener […] elle s’abandonne, ne voulant rien suivre que le chemin que Celui à qui elle tend avec tant d’ardeur lui fera tenir […] Dieu lui fait voir qu’il est comme une grande mer, laquelle, tout ainsi que la mer élémentaire ne peut souffrir rien d’impur, aussi que lui, Dieu de pureté infinie, ne veut et ne peut souffrir rien d’impur, qu’il rejette toutes les âmes mortes, lâches et impures 206 (rr91,93).

[…] ce grand Dieu comme un abîme sans fond, impénétrable et incompréhensible à tout autre qu’à lui-même. En quelque lieu que je me trouvasse, à quelque occupation que je fusse appliquée, je ne me pouvais voir qu’absorbée et abîmée dans cet être incompréhensible, ni regarder les créatures que de la même manière. De sorte que je voyais Dieu en toutes choses […] grande et vaste mer, qui venant à rompre ses bornes, me couvrait, m’inondait (r354).

Après ces sacrifices de la pénitence, mon esprit était rempli de tant de nouvelles lumières qu’il était offusqué et ébloui, s’il faut ainsi parler, de la grandeur de la majesté de Dieu. Ce qui lui étoit montré auparavant par une véritable affirmation, il ne le pouvait plus voir que dans la négation, et par-dessus tout cela il voyait ce grand Dieu comme un abyme sans fond, impénétrable et incompréhensible à tout autre qu’à lui-même. […] cette infinie Majesté était à mon égard comme une grande et vaste mer qui, venant à rompre ses bornes, me couvrait, m’inondait et m’enveloppait de toutes parts. Je me sentais comme perdue à l’égard de la nature, et dans cette perte je ne pouvais n’y voir n’y comprendre rien de beau que les perfections qui m’étaient montrées. Je ne pouvais comprendre comme les hommes oublient si facilement celui dans lequel ils sont, et par lequel ils vivent et subsistent 207.

Tout soudain une grande lumière […] me faisant voir le néant et l’impuissance de la créature pour s’élever d’elle-même à Dieu […] si lui-même n’édifiait l’édifice et ne lui donnait les ornements convenables à un si haut dessein.[…] Il ne se peut dire combien cet amour est angoisseux (rr100).

Tout ceci s’accomplit au milieu de la vie ordinaire :

Tout cela se passe en des chemins, dans un tracas d’affaires, et avec et dans la conversation, quoique nécessaire, de nombre de personnes, avec autant d’application et d’attention d’esprit que si c’était dans l’oratoire, parce que l’âme est emportée passivement par un trait qui, dans son fond, lui donne une très grande paix. Mais d’ailleurs, l’amour divin la tient en une angoisse qui se peut bien sentir mais non pas dire (rr 102).

1624/5 : elle traverse des états pénibles de purification :

Ce recueillement intérieur me fit voir si clairement mon néant que ce sentiment n’est jamais sorti de mon esprit, de sorte que je ne me suis pu attribuer aucun bien depuis ce temps-là (r186) […] cette vérité de mon néant m’étant comme un flambeau […] qui me faisait voir continuellement la profondeur de mon impuissance et l’attribution que je devais faire à Dieu de tout. [Elle voit un chien mort mangé par les vers]  : Ah ! Je ne suis qu’un chien mort (r187).

Il me semblait que j’étais comme ces pauvres loqueteux qui vont tremblants de porte en porte (rr112) […] Je m’enfermais dans un lieu à l’écart, je me prosternais contre terre pour étouffer mes sanglots et tout ensemble pour gagner, par un abaissement intérieur sous sa Majesté, Celui après qui soupirait mon âme (rr113) […] Je ne trouvais du soulagement que dans les actions de charité (rr114).

Mais le 19 mai 1625, elle tombe dans une profonde extase, ce qui la fait entrer dans une nouvelle phase :

En un moment mes yeux furent fermés et mon esprit élevé et absorbé en la vue de la très sainte et auguste Trinité, en une façon que je ne puis exprimer (rr 119).

Cette grande lumière susdite me fit entrer en nouvel état intérieur (rr122).

Je crois que je passai près d’une année dans l’impression des divins Attributs (rr131). Ce n’est pas qu’ensuite elle me fût ôtée, mais au contraire, mon âme y fut établie […] dans un fond habituel que j’appellerai béatitude, à cause de la jouissance des biens inénarrables qu’elle contient pour le nourrissement de l’âme. Je pouvais avoir pour lors 26 à 27 ans (rr132).

Mon âme était bien éloignée de faire des recherches curieuses pour savoir davantage de ce Dieu […] elle était comme un petit moucheron, tant elle était abaissée et anéantie en elle-même ; et tout cela n’empêchait pas l’amour, mais il était tout autre qu’auparavant, c’est-à-dire non dans les tendresses et dans les larmes, mais fort et vigoureux. Je ressentais pourtant, ce me semble, en moi une espèce d’orgueil […] ravie d’être rien et de ce que Dieu était tout, parce que, si elle (l’âme) eût été quelque chose, Il ne serait pas tout (r202).

Elle profite de son travail pour gagner les âmes à son Bien-Aimé :

Je me voyais quelquefois avec une troupe d’hommes, serviteurs de mon frère, et me mettais à table avec eux, et, étant seule avec vingt ou environ de ces bonnes gens […] pour avoir le moyen de les entretenir en ce qui concernait leur salut, et eux me rendaient familièrement compte de leurs actions […] Ils venaient à moi, à recours en tous leurs besoins et surtout en leurs maladies, et pour les remettre en paix avec mon frère lorsqu’ils l’avaient mécontenté. J’avais une grande vocation à tout cela […] Il semblait un hôpital duquel j’étais infirmière (rr142).

1626 : Mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu, et ce centre est en elle-même, où il est au-dessus de tout sentiment. C’est une chose si simple et si délicate qu’elle ne se peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler […] [et] demeurer collé à lui par une union d’amour dans le fond de son âme, où tout est dans le calme et dégagé des sens (r234).

Si l’on me parlait, j’oubliais aussitôt […] Je ne pouvais même manger que fort peu […] c’était ce grand recueillement et cette paix intérieure qui ne me permettait pas de sortir hors de moi-même (r272). Je me trouvais comme un enfant […] j’étais revêtue d’une si grande simplicité que j’eusse obéi à un enfant (r286).

1627 : Premièrement j’ai souffert une peine extrême de ne pas assez aimer, qui est une peine qui martyrise le cœur. […] Il m’est demeuré en l’âme une impression qui m’a toujours continué depuis, qui est que je me vois comme immobile et impuissante à rien faire pour le Bien-Aimé. […] je vois très clairement qu’il est tout et que je ne suis rien, qu’il me donne tout et que je ne puis lui rien donner. […] je suis comme les petits enfants dans mon impuissance ; tout ce que je puis faire c’est d’attendre les volontés de l’Amour sur moi, où il fera tout par sa pure bonté 208.

Elle écrit à son confesseur la liberté de l’unité en Dieu :

L’âme étant parvenue à cet état, il lui importe fort peu d’être dans l’embarras des affaires, ou dans le repos de la solitude ; tout lui est égal, parce que tout ce qui la touche, tout ce qui l’environne, tout ce qui lui frappe les sens n’empêchent point la jouissance de l’amour actuel. Dans la conversation et parmi le bruit du monde elle est en solitude dans le cabinet de l’Époux, c’est-à-dire, dans son propre fond où elle le caresse et l’entretient, sans que rien puisse troubler ce divin commerce. Il ne s’entend là aucun bruit, tout est dans le repos : et je ne puis dire si l’âme étant ainsi possédée, il lui serait possible de se délivrer de ce qu’elle souffre ; car alors il semble qu’elle n’ait aucun pouvoir d’agir, n’y même de vouloir, non plus que si elle n’avait point de libre arbitre. Il semble que l’Amour se soit emparé de tout : lors qu’elle lui en a fait la donation par acquiescement dans la partie supérieure de l’esprit, où ce Dieu d’amour s’est donné à elle, et elle réciproquement à Dieu. Elle voit seulement ce que Dieu veut, et que Dieu la veut en cet état. Elle est comme un Ciel, dans lequel elle jouit de Dieu, et il lui serait impossible d’exprimer ce qui se passe là dedans. C’est un concert et une harmonie qui ne peut être goûtée n’y entendue que de ceux qui en ont l’expérience et qui en jouissent 209.

Or l’esprit épuré de toutes choses, sans s’arrêter aux dons, s’élance en Dieu par un certain transport qui ne lui permet pas de s’arrêter à ce qui est moindre que cet objet pour lequel il a été créé, et c’est en cela que consiste la parfaite nudité. Une fois que j’étais bien fort unie à cette divine Majesté, lui offrant, ainsi que je crois, quelques âmes qui s’étaient recommandées à mes froides prières, cette parole intérieure me fut dite : Apporte-moi des vaisseaux vides 210.

1628/9 : Mon esprit de plus en plus s’allait simplifiant […] mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu et ce centre est en elle-même où elle est au-dessus de tout sentiment. C’est une chose si simple et si délicate qu’elle ne se peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler et faire ce que l’on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours, et l’âme ne cesse point d’être unie à Dieu (b130).

Mais quoi que je dise des rapports d’esprit à esprit et des submergements dans cette abîme, quelque perte de moi-même en elle, quelques communications les plus intimes, mon âme a toujours connu qu’elle était le rien à qui le Tout 211 se plaisait de faire miséricorde, parce qu’Il n’a exception de personne, et j’ai toujours cru et vu, dans les mêmes impressions, le néant de la créature, étant bien aise d’être ce néant et que ce grand Dieu fût tout (rr152) […] J’avais 28 à 29 ans en ce temps-là (rr153).

La vue de la grandeur de Dieu, face à son néant, au lieu de lui causer du trouble, provoque la joie : « c’est ma gloire que vous soyez le Tout et que je sois le rien » (b130).

II. La vie religieuse en France.

1631/2 : 212 Bien que déchirée par la souffrance de son fils qui n’a que douze ans, elle obéit à l’appel et entre chez les Ursulines :

La voix intérieure qui me suivait partout me disant : “Hâte-toi, il est temps ; il ne fait plus bon pour toi dans le monde”, celle-ci l’emporta par son efficacité. Mettant mon fils entre les bras de Dieu et de la sainte Vierge, je le quittai, et mon père aussi, fort âgé, qui faisait des cris lamentables […] Mon fils vint avec moi, qui pleurait amèrement en me quittant. En le voyant, il me semblait qu’on me séparait en deux : ce que, néanmoins, je ne faisais pas paraître (rr161).

Une fois cloîtrée, elle se rend compte qu’elle est loin de la pureté nécessaire et se désespère :

J’étais persuadée que les croix que je souffrais ne venaient point de la disposition de Dieu, mais que j’étais si imparfaite, qu’elles ne pouvaient avoir d’autre cause que moi-même ; c’était une tentation de désespoir (r330) […] Avant […] l’on pense être dans un état fort parfait (r334).

Étant une fois proche d’une fenêtre il me vint une tentation de me précipiter du haut en bas. Cela me fit tout rentrer en moi-même, tant cette pensée était effroyable (b200).

Il me semblait que […] toutes mes sœurs avaient de la peine à me supporter, qu’elles avaient de l’aversion de me voir (r313) .

[…] elle veut être rien et qu’il soit tout, et c’est en cela qu’elle trouve son contentement. Elle n’aime rien tant que de se voir toute dénuée et toute vide (r356).

[…] on est collé à l’amour, et se serait lui faire tort d’abaisser son œuvre par nos défectueuses paroles. […] C’est là où l’âme se voit anéantie en le parfait anéantissement qui est une connaissance qui lui est infuse sans qu’elle y fasse rien de sa part, qui est une des grandes faveurs que l’on puise expérimenter en ceste vie et qui humilie davantage que l’on ne saurait dire. Et, chose admirable, en cet anéantissement on se voit propre pour l’Amour, lui, grand Tout et l’âme, rien, propre pour lui qui agrée de rien et l’a créé pour cette œuvre qui est incompréhensible qu’à qui l’a expérimentée 213.

Elle sera soeur laie 214 : Je ressentais un grand contentement d’esprit de voir combien je serais heureuse en cet état, où tous mes sentiments intérieurs et extérieurs seraient humiliés, au lieu que dans la condition de sœur de chœur, ils pourraient prétendre à plusieurs choses qui les pourrait contenter, quand ce ne serait que l’entretien familier des choses spirituelles […] dont je serais affranchie dans l’état de sœur liée (laie) (r295).

 Plus elle s’abaisse, plus elle reçoit des consolations :

Encore que tu sois le néant et le rien, toutefois tu es toute propre pour moi (rr173).

25 janvier 1633 : elle fait profession et devient Marie de l’Incarnation :

[Il lui est dit] au retour du chœur […]que comme le battement des ailes des séraphins était continuel, aussi il ne fallait pas que mon amour et ma correspondance eussent des trêves, bornes ni limites (rr182-183).

A Noël, elle fait un rêve prémonitoire de ce qui sera le cadre Canadien :

il y eût un an aux féries de Noël […] je me trouvé [sic] fortement unie à Dieu. Là-dessus m’étant endormie, il me sembla qu’une compagne et moi nous tenant par la main cheminions en un lieu très difficile. Nous ne voyions pas les obstacles qui nous arrêtaient, nous les sentions seulement. Enfin nous eûmes tant de courage, que nous franchîmes toutes ces difficultés, et nous arrivâmes en un lieu qui s’appelait la tannerie, où l’on fait pourrir les peaux pendant deux ans, pour s’en servir après aux usages où elles sont destinées. Il nous fallait passer par là pour arriver à notre demeure. Au bout de notre chemin, nous trouvâmes un homme solitaire, qui nous fit entrer dans une place grande et spacieuse, qui n’avait point de couverture que le Ciel. Le pavé était blanc comme de l’albâtre, sans nulle tache, mais tout marqueté de vermeil. Il y avait là un silence admirable. Cet homme nous fit signe de la main, de quel côté nous devions tourner, car il n’était pas moins silencieux que solitaire, ne nous disant que les choses qui étaient nécessaires absolument. Nous aperçûmes à un coing de ce lieu un petit hospice […] La situation de cette maison regardait l’Orient. Elle était bâtie dans un lieu fort éminent au bas duquel il y avait de grands espaces et dans ces espaces une Église enveloppée de brouillards si épais que l’on n’en pouvoit voir que le haut de la couverture 215.

1634-1639 : Le couvent entend parler des possessions chez les soeurs de Loudun. Marie qui prie pour elles, se sent possédée toute la nuit : …ce malin esprit s’était glissé dans mes os (rr180) ; elle en est délivrée au matin.

Elle est nommée sous-maitresse du noviciat. Les purifications intérieures continuent :

une mort si longue et si sensible est dure à la partie inférieure. Je vous le dis avec vérité, j’expérimente généralement la soustraction de tout ce qui peut me donner quelque satisfaction, de sorte que je ne me puis voir que comme une étrangère pour qui l’on n’a que de l’indifférence, ou plutôt comme une personne dégradée à qui l’on ôte tout.

Vous souvenez-vous de cette lumière que Notre Seigneur me donna au commencement de ma conversion, par laquelle je voyais toutes les choses créées derrière moi, et que je courais nue à sa divine Majesté ? Cela se fait tous les jours aux dépens de mes sentiments. Je pensais dès ce temps que ce fût fait, parce que je voyais toutes choses sous mes pieds. Mais hélas ! je ne voyais pas encore ce qui était en moi de superflu ; et c’est ce que le divin Jésus retranche continuellement. Ce n’est pas tout ; il me fit voir une âme nue et vide de tout atome d’imperfection, et m’enseigna que pour aller à lui il fallait ainsi être pure. Or comme je lui étais unie très fortement, je croyais qu’en vertu de sa divine union il me rendrait telle qu’il me l’avait fait connaître et qu’il ne m’en coûteroit pas davantage. Mais l’Amour m’aveuglait et m’empêchait de voir ce que j’avais à souffrir pour arriver à la parfaite nudité. J’étais bien éloignée du terme que je croyais tout proche ; car je vous avoue que plus je m’approche de Dieu, plus je vois clair qu’il y a encore en moi quelque chose qui me nuit et qu’il me faut ôter. Quand je considère l’importance de cette admirable vertu, je crie sans cesse à ce divin Époux, et le conjure d’ôter sans pitié tout ce qui me pourrait nuire. Il le fait, mais comme je vous ay dit, c’est un martyre qui m’est continuel, tant dans l’intérieur que dans l’extérieur. Tout ce que j’aimais le plus m’est matière de croix, c’est de cela même que je souffre davantage 216.

Elle est hantée par le malheur des âmes qui ne connaissent pas le Christ :

Mon occupation intérieure et mes poursuites continuelles avec le Père Eternel au sujet de l’amplification du royaume de Jésus-Christ dans les pauvres âmes qui ne le connaissaient point [se fortifiait] (rr202).

Mais elle est envahie par une grâce nouvelle :

C’était une émanation de l’esprit apostolique, qui n’était autre que l’Esprit de Jésus-Christ (rr198) […] il me semblait que je connaissais toutes les âmes rachetées […] en quelque coin de la terre habitable qu’elles pussent être (rr203).

Une paix, un repos, un non-vouloir et une demeure dans la volonté de Dieu […] Je fus un an dans cet état (rr215).

Enfin elle reçoit une mission pour le Canada :

Lors de ma vocation en la Mission du Canada, toutes les maximes et passages qui traitent du domaine et de l’amplification du royaume de Jésus-Christ et de l’importance du salut des âmes pour lesquelles il a répandu son Sang m’étaient autant de flèches qui me perçaient le coeur d’une angoisse amoureuse à ce que le Père Eternel fit justice à ce sien Fils bien-aimé contre les démons qui lui ravissaient ce qui lui avait tant coûté (rr317).

III. Au Canada.

1639 : Départ pour le Canada : équipée avec Mme de la Peltrie, rencontre de Bernières. À Tours le 19 février 1639, elle a la vision de ce qui les attend :

J’eus une vue de ce qui me devait arriver. Je vis des croix sans fin, un abandon intérieur de la part de Dieu et des créatures en un point très crucifiant, que j’allais entrer dans une vie cachée et inconnue […] Je ne puis dire l’effroi qu’eut mon esprit et toute ma nature en cette vue […] à même moment je m’abandonnai pour acquiescer… (rr230sv.).

Embarquement le 4 mai à Dieppe217 pour un voyage qui dure trois mois ! (rr245). Elles arrivent à Québec le 1er août 1369 et commencent leur mission de conversion des Indiens. Leur séjour débute avec une épidémie de variole :

L’on nous donna une petite maison (rr256) […] bientôt réduite en un hôpital […] tous les lits étaient sur le plancher, en une si bonne quantité qu’il nous fallait passer par dessus les lits des malades. Trois ou quatre de nos filles sauvages moururent (de la variole) (rr257). Ce pays […] je le reconnus être celui que Notre Seigneur m’avait montré il y avait six ans. Ces grandes montagnes, ces vastitudes, la situation et la forme qui étaient encore marquées dans mon esprit comme à l’heure même (rr259).

1640 : Dans ses descriptions historiques, on voit combien Marie, pourtant tributaire de son époque, quitte ses œillères quand il s’agit de la dignité et de la santé des Indiens. Elle a une conscience très aiguë de la dureté et de la dignité de la vie des femmes indiennes. Tout ceci montre la compassion profonde d’une mystique devant les réalités du monde.

Marie raconte ici les conséquences émouvantes de certaines conversions :

Ils ont des touches de Dieu très particulières, nous les entendons fréquemment discourir à notre grille de ce qui leur presse le cœur. Voici un exemple. Le capitaine des sauvages de Sillery, avant que partir pour aller en guerre contre les Iroquois, me vient voir et me tient ce langage : « Ma Mère, voilà ce que je pense : je te viens voir pour te dire que nous allons chercher nos ennemis. S’ils nous tuent, il n’importe ; aussi bien y a-t-il long temps qu’ils commencent, et même de prendre et tuer nos amis les françois, et ceux qui nous instruisent. Ce que nous allons en guerre, n’est pas à cause qu’ils nous tuent, mais qu’ils tuent nos amis.

[…] Ils ont de grandes tendresses de conscience. Un jeune homme et sa femme ayant porté cet hiver leur enfant à la chasse, il y mourut. Ils eurent si peur de mécontenter Dieu, l’enterrant en terre qui ne fut pas bénie, que, l’espace de 3 ou 4 mois, sa mère le porta toujours au col par des précipices de rochers, de bois, de neige et de glace avec des peines nonpareilles. Ils retournèrent justement pour faire leurs Pasques et firent enterrer leur enfant empaqueté dans une peau 218.

Marie rapporte loyalement le point de vue indien qui constate la coïncidence entre les maladies mortelles et l’arrivée des Robes noires :

L’on a fait de grandes assemblées afin de les exterminer [les Hurons], et eux bien loin de s’effrayer, attendent la mort avec une constance merveilleuse : ils vont même au-devant dans les lieux où la conspiration est la plus échauffée. Une femme des plus anciennes et des plus considérables de cette nation harangua dans une assemblée en cette sorte : “ce sont les Robes noires qui nous font mourir par leurs sorts ; écoutez-moi, je le prouve par les raisons que vous allez connaître véritables. Ils (les Pères) se sont logés dans un tel village où tout le monde se portait bien, sitôt qu’ils s’y sont établis, tout y est mort à la réserve de trois ou quatre personnes. Ils ont changé de lieu, et il en est arrivé de même. Ils sont allez visiter les cabanes des autres bourgs, et il n’y a que celles où ils n’ont point entré qui aient été exemptes de la mortalité et de la maladie. Ne voyez-vous pas bien que quand ils remuent les lèvres, ce qu’ils appellent prière, ce sont autant de sorts qui sortent de leurs bouches ? Il en est de même quand ils lisent dans leurs livres. De plus dans leurs cabanes ils ont de grands bois (ce sont des fusils) par le moyen desquels ils font du bruit et envoient leur magie partout. Si l’on ne les met promptement à mort, ils achèveront de ruiner le pays, en sorte qu’il n’y demeurera ni petit ni grand”. Quand cette femme eut cessé de parler, tous conclurent que cela était véritable, et qu’il fallait apporter du remède à un si grand mal. Ce qui a encore aigri les affaires 219.

1642/3 : Les conditions sont très difficiles :

En une chambre d’environ seize pieds en carré étaient notre chœur, notre parloir, dortoir, réfectoire, et dans une autre, la classe pour les Françaises et Sauvages et pour notre cuisine. Nous fîmes faire un appentif [appendre : être attaché] pour la chapelle et sacristie extérieure.(rr260)

Les soeurs apprivoisent les jeunes Indiennes :

[La saleté des filles sauvages :] Les personnes qui nous visitaient, […] ne pouvaient comprendre comment nous pouvions nous y accoutumer, non plus que de nous voir embrasser et caresser et mettre sur les genoux de petites orphelines sauvages qu’on nous donnait, qui étaient graissées en un guenillon [haillon] sur une petite partie de leur corps empesé de graisse qui rendait une fort mauvaise odeur. Tout cela nous était un délice plus suave qu’on ne pourrait penser. Lorsqu’elles étaient un peu accoutumées, nous les dégraissions par plusieurs jours […] Par la bonté et miséricorde de Dieu, la vocation et l’amour qu’il m’a donnée pour les Sauvages est toujours la même. Je les porte tous dans mon coeur, d’une façon pleine de suavité, pour tâcher, par mes pauvres prières, de les gagner pour le ciel …(rr260)

Tout en accomplissant son travail extérieur, elle entre dans la nuit spirituelle :

Je me vis, ce me semblait, dépouillée de tous les dons et grâces que Dieu avait mis en moi, de tous les talents intérieurs et extérieurs qu’il m’avait donnés. Je perdais la confiance en qui que ce fût […] Je me voyais, en mon estimative, la plus basse et ravalée et digne de mépris qui fût au monde […] (rr264) Dans cette bassesse d’esprit, je m’étudiais de faire les actions les plus basses et viles, ne m’estimant pas digne d’en faire d’autres, et aux récréations, je n’osais quasi parler, m’en estimant indigne. […] je ne pouvais découvrir aucun bien en moi, ne voyant que cela, qui semblait m’avoir éloignée de Dieu et mise dans la privation de ses grâces […] Je communiquai peu ma disposition au R. P. Le Jeune me trouvant impuissante de le faire ; mais il en connaissait assez pour en avoir compassion et en appréhender l’issue. Parfois un rayon de lumière illuminait mon âme et l’embrasait d’amour […] Mais cela passait bientôt et servait à l’augmentation de ma croix…(rr265)

Ah ! qui est-ce qui pourra exprimer les voies de cette divine Pureté et de celle qu’elle demande et veut exiger des âmes qui sont appelées à la vie purement spirituelle et intérieure ? Cela ne se peut dire, ni combien l’amour divin est terrible, pénétrant et inexorable en matière de cette pureté, ennemie irréconciliable de l’esprit de nature. […] il n’y a que l’Esprit de Dieu qui connaisse ces voies et qui les puisse détruire par son feu très intense et subtil et par son souverain pouvoir. Et quand il veut et qu’il lui plaît d’y travailler, c’est un purgatoire plus pénétrant que la foudre, un glaive qui divise et fait des opérations dignes de sa subtilité tranchante. […] en cet état, [Dieu] paraît un abîme et lieu séparé (rr267).

Dieu […] semble se cacher[…] il demeure comme si c’était une vacuité, qui est une chose insupportable. Et c’est d’où naissent les désespoirs […] [ces moments] ne portent que des ténèbres qui ne permettent aucune autre vue que ce qu’on pâtit, qui est d’être entièrement contraire à Dieu. Et ne pouvais lui demander d’en être délivrée étant revenue à moi-même, me semblant que mes croix devaient être éternelles et moi-même me condamnant à cette éternité (rr268-9).

Dès 1643, elle est délivrée des agonies extrêmes. Mais lui reste la révolte des passions :

Je ne puis exprimer l’humiliation en laquelle était mon intérieur en cet état, car il me marquait une grande déchéance en la perfection (rr286) Une fois, entrant dans notre cellule, j’eus une vue et sentiment subit qui me confirmait en ce sentiment que j’étais encore plus vile et pauvre que je ne l’avais conçu. À cet instant, je vêtis une haire que je laissais plusieurs jours […] Cet esprit censeur et jaloux du pur amour est inexorable et se fait obéir sans remises (rr287) […] C’est cette pureté de Dieu qui époinçonne l’âme et qui lui fait pousser ces élans, et ensuite qui la fait abandonner à tout par un entier anéantissement. Perte d’honneur, de réputation, il ne lui importe; il faut que la pureté règne […] Cela vient de la grande sainteté de Dieu, laquelle est incompatible avec aucun opposé (rr288).

1644 : Je vois ma vie intérieure passée dans des impuretés presque infinies : la présente est comme perdue, et je ne la connais pas : elle ressent néanmoins des effets et des avant-goûts de cette haute pureté où elle tend, et où elle ne peut atteindre. Ce ne sont pas des désirs n’y des élans, n’y de certains actes qui font quasi croire que l’on possède son Bien : non, c’est une vacuité de toutes choses, qui fait que Dieu demeure seul en l’âme, et l’âme dans un dénuement qui ne se peut exprimer. Cette opération augmentant, ce qui est passé, pour saint qu’il paroisse, n’est qu’une disposition à ce qui est présent.

Si vous sçaviez, ma très-honorée Mère, l’état où j’ay été près de trois ans de suite depuis que je vous ay quittée, votre esprit en frémiroit. Imaginez-vous les pauvres les plus misérables, les plus ignorans, les plus abandonnez, les plus méprisez de tout le monde, et qui ont d’eux-mêmes ce même sentiment ; j’étais comme cela, et je me voyais vraiment et actuellement si ignorante, que le peu de raison que je pensais avoir ne me servoit que pour me faire taire. Lors que mes Soeurs parlaient, je les écoutais en silence et avec admiration, et je me confessais moy-même sans esprit. Je ne laissais pas de faire toutes mes affaires, comme si cela n’eût point été, quoy que dans tout ce temps j’en eusse de très-épineuses. Dieu me faisait la grâce de venir à bout de tout, et je ne sçay comment, car tout ce que je faisois m’était désagréable et insipide, et me paroissoit de la qualité de mon esprit. […] Tout cela ne m’a pas peu servy pour connaître le néant de la créature, qui se void bien mieux dans l’expérience de ses propres misères, que dans les veues spéculatives de l’oraison pour élevée qu’elle soit. À présent Dieu m’assiste puissamment en diverses rencontres qui auroient été capables d’étonner un esprit. Il m’a donné un si grand courage que je ne me connois plus 220.

1645 : Son supériorat se termine et, sa réputation se réduisant, on ne lui donne que des emplois humiliants (rr296). Elle a un nouveau confesseur : le père Jérôme Lalemant221 qu’elle gardera jusqu’à la fin. Les Constitutions sont rédigées.

1646 : Les difficultés intérieures continuent. Elle raconte avec émotion la mort d’une petite Indienne convertie :

Notre plus grande moisson c’est l’Hiver, que les Sauvages allant à leurs chasses de six mois, nous laissent leurs filles pour les instruire. Ce temps nous est précieux, car comme l’Eté les enfans ne peuvent quitter leurs mères, ni les mères leurs enfants, et qu’elles se servent d’eux dans leurs champs de bled [blé] d’Inde, et à passer leurs peaux de Castor, nous n’en avons pas un si grand nombre. Nous en avons néanmoins toujours assez pour nous occuper. La Doyenne et comme la Capitainesse de cette troupe de jeunes Néophites étoit une petite fille du premier Chrétien de cette nouvelle Eglise […] C’était le meilleur et le plus joli esprit que nous eussions encore veu depuis que nous sommes en Canada. À peine sçavoit-elle parler qu’elle disoit toute seule les prières sauvages par cœur, et même celles que nous faisons faire aux Filles Françoises. Ce qu’elle entendoit chanter en notre chœur, elle le sçavoit quasi au même temps, et elle le chantoit avec nous sans hésiter. Les personnes de dehors la demandoient pour la faire chanter, et elles étaient ravies de lui entendre chanter des Psaumes entiers. Elle répondoit parfaitement au catéchisme, en quoi elle était la maîtresse de ses compagnes ; et quoi qu’elle ne fut âgée que de 5 ans et demi, sa maîtresse l’avoit établie pour déterminer des prières, et pour les commencer toute seule à haute voix ; ce qu’elle faisoit avec une grâce merveilleuse, et avec tant de ferveur qu’il y avoit de la consolation à l’entendre. Mais notre joie a été bien courte, car une fluxion qui lui est tombée sur le poumon, lui a bientôt fait perdre la voix et la vie. […] Étant sur le point d’expirer, on lui demanda si elle aimoit Dieu, et elle répondit avec une aussi grande présence d’esprit, qu’une personne âgée : « Ouy, je l’aime de tout mon cœur », et ce furent là ses dernières paroles. Son père aiant été blessé en trahison par quelque Etranger, mourut un peu avant elle (48) avec de grands indices de sainteté. […] Enfin Notre Seigneur nous fait cette grâce, que notre Séminaire est le refuge des affligez et des oppressez 222.

1647 : Fin de la nuit spirituelle le jour de l’Assomption :

En un instant je me sentis exaucée et ôter de moi comme un vêtement sensible, et une suite et écoulement de paix en toute la partie sensitive de l’âme. Cette aversion fût changée en un amour cordial pour toutes les personnes (rr308).

Il ne se peut dire la paix et grande tranquillité que l’âme possède se voyant entièrement libre de ses liens et rétablie en tout ce qu’elle croyait avoir perdu… (rr312)

J’expérimentais que j’étais une créature tout autre et que Dieu me possédait par les maximes de son suradorable Fils, m’agissant en tout ce que j’avais à faire selon mon état… (rr318).

Parallèlement, c’est la guerre avec les Iroquois et le sort terrible de jésuites qu’elle raconte à son fils :

C’est la rupture de la paix par les perfides Iroquois, d’où s’est ensuivie la mort d’un grand nombre de François et de Sauvages Chrétiens, et sur tout du Révérend Père Jogues. […] Cette troupe affligée fut conduite au pais des Iroquois, où elle fut reçue à la manière des prisonniers de guerre, c’est à dire avec une salve de coups de bâton et des tisons ardents dont on leur perçoit les cotez. On éleva deux grands échafauds l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes, où les uns et les autres furent exposez tous nus à la risée et aux brocards de tout le monde. Ils demandèrent le Père Jogues, les Chrétiens pour se confesser, et les Catéchumènes pour se faire baptiser. On ne répondit à leurs prières qu’avec des railleries ; mais quelques anciennes captives Algonquines s’approchant doucement de ces théâtres d’ignominies leur dirent qu’on l’avoit tué d’un coup de hache et que sa tête était sur les palissades. À ces paroles ils virent bien qu’ils ne pouvoient attendre un plus doux traitement, et que n’aiant aucun Prêtre pour se comfesser, c’étoit de Dieu seul qu’ils devoient attendre du secours et de la consolation dans leurs souffrances. En effet, après qu’ils eurent été le jouet des grands et des petits, on les fit descendre pour les mener dans les trois Bourgs des Hiroquois Agneronons : dans l’un on leur arrache les ongles, dans l’autre on leur coupe les doigts, dans l’autre on les brûle, et par tout on les charge de coups de bâton, ajoutant toujours de nouvelles plaies aux premières. On donna la vie aux femmes, aux filles, et aux enfants, mais les hommes et les jeunes gens, qui étaient capables de porter les armes, furent distribuez en tous les Villages pour y être brûlez, bouillis et rôtis. Le Chrétien, dont j’ai parlé, qui faisoit les prières publiques, fut grillé et tourmenté avec cruauté des plus barbares. On commença à le tyranniser avant le coucher du Soleil, et on le brûla toute la nuit depuis les pieds jusques à la ceinture : le lendemain on le brûla depuis la ceinture jusques au col : on réservoit à lui brûler la tête la nuit suivante, mais ces tyrans voîant que les forces lui manquoient, jettèrent son corps dans le feu, où il fut consumé. Jamais on ne lui entendit proférer une parole de plainte […] Nous avons apris toutes les particularitez que je viens de rapporter de quelques femmes qui se sont sauvées 223.

1648 : elle décrit à sa correspondante l’exigence intérieure qui s’impose aux membres de cette communauté du Québec :

Tous les événemens qui nous arrivent sont des secrets cachez dans la divine providence, laquelle se plaît d’y aveugler tout le monde de quelque condition et qualité qu’il soit. J’ay veu et consulté là dessus plusieurs personnes, qui toutes m’ont dit : “Je ne voy goutte en toutes mes affaires et néanmoins nonobstant mon aveuglement, elles se font sans que je puisse dire comment”. Cela s’entend de l’établissement du pais en général, et de l’état des familles en particulier. Il en est de même du spirituel : Car je voy que ceux et celles que l’on croyoit avoir quelques perfections lorsqu’ils étaient en France, sont à leurs yeux et à ceux d’autruy très-imparfaits, ce qui leur cause une espèce de martyre. Plus ils travaillent, plus ils découvrent d’imperfections en eux-mêmes. Et la raison est que l’esprit de la nouvelle Eglise a une si grande pureté, que l’imperfection pour petite qu’elle soit lui est incompatible ; ensuite de quoy il faut se laisser purifier en mourant sans cesse à soy-même 224.

1649 : Les massacres se poursuivent :

Le martyre des Révérends Pères Jean de Brébeuf, et Gabriel Lallemant arriva la veille de saint Joseph de cette année 1649. […] La bourgade où ils étaient, ayant été prise par les Iroquois, ils ne voulurent point se sauver, ny abandonner leur troupeau, ce qu’ils eussent pu faire aussi facilement que plusieurs tant Chrétiens que Payens, qui les prioient de les suivre. Étant donc restez pour disposer ces victimes au Sacrifice, ils commencèrent à baptiser ceux qui ne l’étoient pas, et à confesser ceux qui l’étoient […] Les uns leur coupent les pieds et les mains, les autres enlèvent les chairs des bras, des jambes, des cuisses qu’ils font bouillir en partie, et en partie rôtir pour la manger en leur présence. Eux encore vivans, ils buvoient leur sang. Après cette brutalle cruauté ils enfonçoient des tisons ardents dans leurs plaies. Ils firent rougir les fers de leurs haches, et en firent des coliers qu’ils leur pendirent au col, et sous les aisselles. Ensuite en dérision de notre sainte Foi, ces Barbares leur versèrent de l’eau bouillante sur la tête, leur disant : Nous vous obligeons beaucoup, nous vous faisons un grand plaisir, nous vous baptisons, et serons cause que vous serez bien-heureux dans le Ciel ; car c’est ce que vous enseignez 225.

Au milieu de ces horreurs, elle répond longuement aux questions spirituelles de son fils, et sans doute trouvons-nous là le fond de sa pensée :

Il est vrai que la nature cache en soy des ressorts inconcevables, mais on les découvre à mesure que l’on avance dans les voyes de Dieu et que l’on passe par les différens états de la vie spirituelle, comme nous disions cy-dessus. C’est un effet de la bonté de Dieu de nous les cacher de la sorte ; car si nous les voyions tout à la fois, notre foiblesse ne les pourrait supporter sans un abbatement de cœur pour la pratique de la vertu ; au lieu que les voyant peu à peu et successivement, la nature en est moins effrayée.

Il faut tâcher de faire le bien quand on le connoît, et d’étouffer les inclinations de ce misérable nous-même quand on les découvre, et persévérant avec fidélité dans cet exercice, on arrivera au Royaume de la paix et à la véritable tranquillité intérieure […] Non avec effort ou contention d’esprit, mais par une douce attention à celui qui occupe l’âme, et qui donne vocation et regard à ces aimables loix. Voilà la dévotion qui me soutient sans laquelle je croirois bâtir sur le sable mouvant. Dieu est pureté et il veut des âmes qui lui ressemblent en tâchant d’imiter son adorable Fils par la pratique de ses divines maximes. Et comme je viens de dire, tout se fait doucement, car si le naturel n’est turbulant et inquiet, elles ne sont pas pénibles ; parce que depuis qu’une âme veut une chose, si elle est courageuse, c’est demi fait ; Dieu y donne son concours, puis la vocation savoureuse, et enfin la paix et le repos de l’esprit. Quand il est question d’y travailler par des actes préveus, résolus et réfléchis, pour prendre un chemin bien court, il me semble que le retranchement des réflexions sur les choses qui sont capables de donner de la peine, est absolument nécessaire, d’autant que l’imagination étant frappée, l’esprit, si l’on n’y prend garde, est aussitôt ému ; après quoi il n’y a plus de paix n’y de tranquillité. Pour vous dire vrai, depuis trente ans que Dieu m’a fait la grâce de m’attirer à une vie plus intérieure, je n’ay point trouvé de moyen plus puissant pour y faire de grands progrès, que ce retranchement universel de réflexion sur les difficultés qui se rencontrent, et sur tout ce qui ne tend point à Dieu, ou la pratique de la vertu.

[…] L’union d’entendement et de volonté est un attrait de Dieu, qui produit tout ensemble un effet de lumière et d’amour, ce qui met l’âme en des privautez avec Dieu qui sont inexplicables ; ce qui opère en l’âme des effets très précieux, sur tout une facilité continuelle à traitter familiairement avec sa divine Majesté en quelques affaires qui se puissent rencontrer ; et un état de paix actuelle qui est à l’âme une réfection savoureuse où les sens n’ont point de part. Le cœur n’est jamais dans l’abbatement ; il est toujours vigoureux quand il faut traitter avec Dieu : et lorsque dans la conversation qu’il est obligé d’avoir avec les créatures, il est interrompu, son inaction est un repos et une simple attention à celui de qui il se sent possédé, sans que cette attention empêche le commerce du dehors, pourveu qu’il soit dans l’ordre de l’obéissance ou de la charité.

Mais, mon très-cher Fils, en vérité je vous admire des remarques que vous faites sur ce que je vous écris. Soyez persuadé que je ne m’arrête jamais à faire toutes ces distinctions. Voici pourtant quelques mots pour répondre à ce troisième degré que vous dites. […]

L’âme sans faire peine à la nature, qu’elle attire facilement après soy, se voit tranquille dans les choses les plus pénibles et difficiles. Quand même la nature par foiblesse et infirmité, seroit surprise par quelque tort ou injure qu’on lui fait, l’âme s’en apperçoit aussitôt, et la nature n’a plus de force. La paix et l’onction intérieure fait même qu’on aime ceux qui ont fait l’injure. Il en est de même de tout le reste. L’âme est humblement courageuse et sans respect humain dans les occasions où il y a de la justice et de l’équité, néanmoins avec une soumission entière de jugement à ceux qui la dirigent. Dans cet état l’âme ne commet plus d’indiscrétions, parce qu’elle est unie à Dieu d’une façon qui la rend libre. Elle voit clair en toutes ses opérations, n’étant plus dans des transports de désir et d’amour comme elle a été autrefois. C’est ici la liberté des enfants de Dieu qui les introduit dans sa familiarité sainte par la confiance et par le libre accès qu’il lui donne. Dans les états passez elle étoit dans un enivrement et transport qui la faisoit oublier elle-même ; mais ici elle est à son bien-aimé, et son bien-aimé est à elle avec une communauté d’intérêts et de biens, si j’ose ainsi parler 226.

1650 : Année catastrophique car les Iroquois massacrent aussi bien les Français que les Hurons. Pourtant Marie continue d’espérer :

Tout ce que j’entends dire ne m’abbat point le coeur ; et pour vous en donner une preuve, c’est qu’à l’âge que j’ai [j’ai] étudié la langue huronne, et en toutes sortes d’affaires, nous agissons comme si rien ne devait arriver 227.

Autre catastrophe : par la faute d’une converse, le couvent est dévasté par l’incendie. Marie perd ses papiers. Elle raconte à son fils :

Vous avez veu par mes autres lettres que je n’ay pas été assez heureuse que de mourir par le feu des Iroquois, mais qu’il s’en a peu fallu que mes Soeurs et moy n’ayons été consumées par celui de la Providence. […] Il faut donc que vous sçachiez qu’après qu’humainement j’eus fait tout ce qui se pouvoit faire pour obvier à la perte totale de notre Monastère, soit pour appeller du secours, soit pour travailler avec les autres, je retourné en notre chambre pour sauver ce qui étoit de plus important aux affaires de notre Communauté voyant qu’il n’y avoit point de remède au reste. Dans toutes les courses que je fis, j’avois une si grande liberté d’esprit et une veue aussi présente à tout ce que je faisois que s’il ne nous fût rien arrivé. Il me sembloit que j’avois une voix en moy-même qui me disoit ce que je devois jetter par notre fenestre, et ce que je devois laisser périr par le feu. Je vis en un moment le néant de toutes les choses de la terre, et Dieu me donna une grâce de dénuement si grande que je n’en puis exprimer l’effet ni de parole ni par écrit. Je voulus jetter notre Crucifix qui étoit sur notre table, mais je me sentis retenue comme si l’on m’eût suggéré que cela étoit contre le respect, et qu’il importoit peu qu’il fut brûlé. Il en fut de même de tout le reste, car j’ai laissé mes papiers et tout ce qui servoit à mon usage particulier. Ces papiers étoient ceux que vous m’aviez demandés, et que j’avois écrits depuis peu par obéissance. Sans cet accident mon dessein étoit de vous les envoyer parce que je m’étais engagée de vous donner cette satisfaction, mais à condition que vous les eussiez fait brûler après en avoir fait la lecture. La pensée me vint de les jetter par la fenestre, mais la crainte que j’eus qu’ils ne tombassent entre les mains de quelqu’un me les fit abandonner volontairement au feu 228.

Ce événement permet de voir que toutes les soeurs, et pas seulement Marie, sont dans un état intérieur si profond qu’elles n’éprouvent aucune peine de leurs pertes :

C’était un spectacle pitoyable à voir. Une bonne personne qui regardait les soeurs, les voyant si tranquilles, dit tout haut qu’il fallait que nous fussions folles ou que nous eussions un grand amour de Dieu, d’être sans émotion dans la perte de tous nos biens, et de nous voir en de petits moments réduites à rien sur la neige. Ce bon Monsieur ne savait pas la force de la grâce que notre bon Jésus répandait dans nos coeurs (rr323).

1651 : Pour faire face aux difficultés, on la nomme de nouveau supérieure.

Cela m’arrive le plus souvent quand je suis seule en notre chambre […] C’est une chose si haute, si ravissante, si divine, si simple, et hors de ce qui peut tomber sous le sens de la diction humaine, que je ne la puis exprimer, sinon que je suis en Dieu, possédée de Dieu et que c’est Dieu qui m’aurait bientôt consommée par sa subtilité et efficacité amoureuse, si [je n’étais soutenue] par une autre impression qui […] tempère sa grandeur comme insupportable en cette vie. […]

Les effets que porte cet état sont toujours un anéantissement et une véritable et foncière connaissance qu’on est le néant et l’impuissance même ; une basse estime de soi-même et de son propre opérer, que l’on voit toujours mêlé d’imperfection, duquel on a l’esprit convaincu, ce qui tient l’âme dans une grande humilité […] une crainte, sans inquiétude (de) se tromper dans les voies de l’esprit et d’y prendre le faux pour le vrai (rr354).

1653/4 : A la demande de son fils, elle recommence à rédiger sa biographie ; ce sera la seconde Relation.

Lorsque j’ai pris la plume pour commencer, je ne savais pas un mot de ce que j’allais dire ; mais en écrivant, l’esprit de grâce qui me conduit m’a fait produire ce qu’il lui a plu 229.

Elle lui écrit sa difficulté à parler de l’indicible malgré toute sa bonne volonté :

Dans le dessein donc que j’ay commencé pour vous, je passe de toutes mes avantures, c’est à dire, non seulement de ce qui s’est passé dans l’intérieur, mais encore de l’histoire extérieure, savoir des états où j’ay passé dans le siècle et dans la Religion, des Providences et conduites de Dieu sur moy, de mes actions, de mes emplois, comme je vous ay élevé, et généralement je fais un sommaire par lequel vous me pourrez entièrement connaître, car je parle des choses simplement et comme elles sont. Les matières que vous verrez dans cet abrégé y sont comprises, chacune dans le temps qu’elle est arrivée. Priez Notre Seigneur qu’il lui plaise de me donner les lumières nécessaires pour m’acquitter de cette obéissance à laquelle je ne m’attendois pas. Puisque Dieu le veut j’obéiray en aveugle.[…]

Au reste il y a bien des choses, et je puis dire que presque toutes sont de cette nature, qu’il me serait impossible d’écrire entièrement, d’autant que dans la conduite intérieure que la bonté de Dieu tient sur moy, ce sont des grâces si intimes et des impressions si spirituelles par voye d’union avec la divine Majesté dans le fond de l’âme, que cela ne se peut dire. Et de plus, il y a de certaines communications entre Dieu et l’âme qui seroient incroiables si on les produisoit au dehors comme elles se passent intérieurement. Lorsque j’ai présenté mon Index230 à mon Supérieur, et qu’il en eut fait la lecture, il me dit : allez sur le champ m’écrire ces deux chapitres, savoir le vingt et deux et le vingt et cinq. J’obéis sur l’heure et mis ce qu’il me fut possible, mais le plus intime n’étoit pas en ma puissance. C’est en partie ce qui me donne de la répugnance d’écrire de ces matières, quoique ce soient mes délices de ne point trouver de fond dans ce grand abyme, et d’être obligée de perdre toute parole en m’y perdant moy-même. Plus on vieillit, plus on est incapable d’en écrire, parce que la vie spirituelle simplifie l’âme dans un amour consommatif, en sorte qu’on ne trouve plus de termes pour en parler 231.

Elle rédige en outre un beau Supplément en réponse aux questions de son fils sur quelques points importants :

L’âme a une expérience et une certitude de foi que Dieu non seulement lui est présent, mais encore qu’il habite en elle, qu’il y agit par son divin Esprit qui la meut et lui fait tenir le langage qu’il lui plaît […] Quand elle agit par elle-même, elle a ses vues et ses desseins, se proposant un sujet ; mais la privauté dont je parle vient de cette source suprême, et l’âme qui en comparaison n’est qu’une goutte d’eau, se perd en cette source, n’ayant plus d’opération que par son mouvement (rr384).

Le respir doux et amoureux qui suit l’anéantissement des puissances, se doit entendre ainsi : savoir, que comme notre vie naturelle se soutient et se maintient par la respiration, sans laquelle il faudrait mourir, ainsi l’âme, étant libre de l’opération de ses puissances, ne vit plus que de la vie de son Époux, sans quoi elle serait réduite au néant, recevant sa vie de lui dans son intime union, et lui respirant la même vie qu’Il lui influe, et c’est ce que j’appelle commerce d’esprit à esprit et d’esprit dans l’esprit. Je m’entends bien, mais je n’ai pas de paroles plus significatives pour m’expliquer. Je m’étendrais bien plus au long, mais je gâterais tout dans une matière si délicate (rr384-385).

[…] encore qu’en cette voie spirituelle vous m’ayez vu nommer en divers endroits le sacré Verbe Incarné, il ne se trouve néanmoins dans mon fond aucune espèce imaginaire. Que si par quelques passages de ce qu’il a dit ou fait ou souffert, il s’en forme quelqu’une, tout est incontinent absorbé dans ce fond, et je n’ai plus de souvenir que de sa Personne divine et de son entretien. Il ne se passe pas un moment à autre chose qu’à me laisser conduire par son Esprit et à suivre sa pente ou à pâtir son opération ; et en cela il n’est point besoin d’espèces, parce que l’âme est si éclairée qu’elle distingue sans hésiter si c’est le Père éternel ou le Fils ou le Saint-Esprit qui opère en elle (rr386).

La parole intérieure se dit subitement dans le fond de l’âme et porte en un moment son effet. Elle ne laisse aucun lieu de douter ni même d’hésiter que c’est Dieu qui parle dans l’âme, mais elle se la rend soumise avec tout ce qui est dans la créature, et la chose arrive infailliblement comme elle a été signifiée […] c’est comme une impression claire et distincte qui se fait tout d’un coup dans l’esprit (rr387).

En conclusion, Marie exprime avec autorité la grande dignité de l’âme perdue en Dieu :

L’âme a une certitude de foi et une expérience certaine que non seulement Dieu lui est présent, mais encore qu’il habite en elle et qu’il y agit par son saint et divin Esprit qui la meut et lui fait tenir le langage qu’il lui plaît, car elle se perd toute en lui et n’a plus d’opération que par son mouvement. […] dans cet état de privauté, l’âme agit avec Dieu suivant ce que Dieu fait pour lors en elle, soit en qualité de souveraine Majesté, soit en qualité d’Epoux, soit en qualité de Juge des vivants et des morts, et enfin selon l’état par lequel il se manifeste à elle. Mais il y a un certain état foncier et permanent dans lequel l’état d’épouse prévaut à tout. […] elle a toujours le rang d’épouse partout (rr388).

1657 : il arrive encore des catastrophes :

L’avant-veille de nos moissons, un grand tourbillon accompagné d’un coup de tonnerre écrasa en un moment la grange de notre métairie, tua nos bœufs, et écrasa notre laboureur, ce qui nous mit en perte de plus de quatre mille livres. Depuis deux jours il nous est encore arrivé un autre accident. […] Sur les huit heures du soir les Iroquois ont appelé de loin un jeune homme qui demeuroit seul pour faire paître nos bœufs, à dessein comme l’on croit, de l’emmener vif, comme ils avoient fait un vacher quelques jours auparavant. Ce jeune homme est demeuré si effrayé, qu’il a quitté la maison pour s’aller cacher dans les haliers de la campagne. Étant revenu à soy il nous est venu dire ce qu’il avoit entendu, et aussitôt nos gens au nombre de dix sont partis pour aller défendre la place. Mais ils sont arrivez trop tard, parce qu’ils ont trouvé la maison en feu, et nos cinq bœufs disparus. Le lendemain on les a trouvez dans un lieu fort éloigné, où épouvantez du feu, ils s’étaient retirez, ayant traîné avec eux une longue pièce de bois où ils étaient attachez. Dieu nous les a conservez, excepté un seul qui s’est trouvé tout percé de coups de couteau. La maison étoit de peu de valeur, mais la perte des meubles, des armes, des outils, et de tout l’attirail nous cause une trèsgrande incommodité. C’est ainsi que sa bonté nous visite de temps en temps. Elle nous donne et elle nous ôte : qu’elle soit bénie dans tous les événemens de sa Providence 232.

1659 : Elle a la joie de voir arriver Mgr de Laval233, un disciple de Bernières, accompagné d’un neveu de Bernières :

[…] ça été une agréable surprise en toutes manières : Car outre le bonheur qui revient à tout le païs d’avoir un Supérieur Ecclésiastique, ce lui est une consolation d’avoir un homme dont les qualités personnelles sont rares et extraordinaires. Sans parler de sa naissance qui est fort illustre, car il est de la maison de Laval, c’est un homme d’un haut mérite et d’une vertu singulière. J’ay bien compris ce que vous m’avez voulu dire de son élection ; mais que l’on dise ce que l’on voudra, ce ne sont pas les hommes qui l’ont choisi. Je ne dis pas que c’est un saint, ce serait trop dire : mais je dirai avec vérité qu’il vit saintement et en Apôtre. Il ne sait ce que c’est que respect humain. Il est pour dire la vérité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres. Il falloit ici un homme de cette force pour extirper la médisance qui prenoit un grand cours, et qui jettoit de profondes racines. En un mot sa vie est si exemplaire qu’il tient tout le pais en admiration. Il est intime ami de Monsieur de Bernières avec qui il a demeuré quatre ans par dévotion ; aussi ne se faut-il pas étonner si ayant fréquenté cette échole il est parvenu au sublime degré d’oraison où nous le voions. Un neveu de Monsieur de Bernières 234 l’a voulu suivre. C’est un jeune Gentilhomme qui ravit tout le monde par sa modestie. Il se veut donner tout à Dieu à l’imitation de son Oncle, et se consacrer au service de cette nouvelle Église : Et afin d’y réussir avec plus d’avantage, il se dispose à recevoir l’ordre de Prêtrise des mains de notre nouveau Prélat 235.

La vie continue avec sa violence :

L’on avoit conjecturé ici que l’issue de cette affaire seroit telle qu’elle est arrivée, savoir que nos dix-sept François et nos bons Sauvages seroient les victimes qui sauveroient tout le païs ; car il est certain que sans cette rencontre, nous étions perdus sans resource, parce que personne n’était sur ses gardes, ni même en soupçon que les ennemis dussent venir. Ils devoient néanmoins être ici à la Pentecôte, auquel temps les hommes étant à la campagne, ils nous eussent trouvez sans forces et sans défense ; ils eussent tué, pillé et enlevé hommes, femmes, enfans, et quoiqu’ils n’eussent pu rien faire à nos maisons de pierre, venant fondre néanmoins avec impétuosité, ils eussent jetté la crainte et la fraieur par tout. On tient pour certain qu’ils reviendront à l’Automne ou au Printemps de l’année prochaine (39), c’est pourquoi on se fortifie dans Québec, et pour le dehors Monsieur le Gouverneur a puissamment travaillé à faire des réduits ou villages fermez, où il oblige chacun de bâtir une maison pout sa famille, et contribuer à faire des granges communes pour assurer les moissons, à faute de quoi il fera mettre le feu dans les maisons de ceux qui ne voudront pas obéir. C’est une sage police et nécessaire pour le temps, autrement les particuliers se mettent en danger de périr avec leurs familles. De la sorte, il se trouvera neuf ou dix réduits bien peuplez, et capables de se défendre. Ce qui est à craindre, c’est la famine, car si l’ennemi vient à l’Automne, il ravagera les moissons ; s’il vient au Printemps, il empêchera les semences.

Cette crainte de la famine fait faire un effort au vaisseau qui n’est ici que du 13. de ce mois pour aller en France quérir des farines, afin d’en avoir en réserve pour le temps de la nécessité, car elles se gardent ici plusieurs années quand elles sont bien préparées, et quand le pais en sera fourni on ne craindra pas tant ce fléau. Ce vaisseau fera deux voiages cette année qui est une chose bien extraordinaire, car quelque diligence qu’il fasse, il ne peut être ici de retour qu’en octobre, et il sera obligé de s’en retourner quasi sans s’arrêter.

L’hiver a été cette année extraordinaire, en sorte que personne n’en avoit encore jamais veu un semblable tant en sa rigueur qu’en sa longueur. Nous ne pouvions échauffer, nos habits nous semblaient légers comme des plumes…236.

1660 : Notre monastère est converti en fort gardé (b536).

1661 : Voici une lettre qui montre dans quelles croyances l’on se débattait à cette époque et l’impuissance devant les épidémies (ici la coqueluche) :

Nous avons eu des présages funestes de tous ces malheurs. Depuis le départ des vaisseaux de 1660 il a paru au Ciel des signes qui ont épouvanté bien du monde. L’on a veu une Comète, dont les verges étaient pointées du côté de la terre. Elle paroissoit sur les deux à trois heures du matin, et disparoissoit sur les six à sept heures à cause du jour. L’on a veu en l’air un homme en feu, et enveloppé de feu. L’on y a veu encore un canot de feu, et une grande couronne aussi de feu du côté de Mont-Réal. L’on a entendu dans l’Isle d’Orléans un enfant crier dans le ventre de sa mère. De plus l’on a entendu en l’air des voix confuses de femmes et d’enfants avec des cris lamentables. Dans une autre rencontre l’on entendit en l’air une voix tonante et horrible. Tous ces accidens ont donné de l’effroi au point que vous pouvez penser.

De plus l’on a découvert qu’il y a des Sorciers et Magiciens en ce pais. Cela a paru à l’occasion d’un Meusnier, qui étoit passé de France au même temps que Monseigneur notre Évêque, et à qui sa grandeur avoit fait faire abjuration de l’hérésie, parce qu’il étoit Huguenot. Cet homme vouloit épouser une fille qui étoit passée avec son père et sa mère dans le même vaisseau, disant qu’elle lui avoit été promise : mais parce que c’étoit un homme de mauvaises mœurs, on ne le voulut jamais écouter. Après ce refus, il voulut parvenir à ses fins par les ruses de son art diabolique. Il faisoit venir des Démons ou esprits folets dans la maison de la fille avec des spectres qui lui donnoient bien de la peine et de l’effroi. […] Le lieu est éloigné de Québec, et c’était une grande fatigue aux Pères d’aller faire si loin leur exorcisme. C’est pourquoi Monseigneur voiant que les diables tâchoient de les fatiguer par ce travail, et de les lasser par leurs boufonneries, ordonna que le Meusnier et la fille fussent amenez à Québec. L’un fut mis en prison, et l’autre fut enfermée chez les Mères Hospitalières. Voilà où l’affaire en est. […]

Après cette recherche des Sorciers, tous ces pais ont été affligez d’une maladie universelle, dont on croit qu’ils sont les Auteurs. ç’à été une espèce de Cocqueluches ou Rheumes mortels, qui se sont communiquez comme une contagion dans toutes les familles, en sorte qu’il n’y en a pas eu une seule d’exempte. Presque tous les enfants des Sauvages, et une grande partie de ceux des François en sont morts. L’on n’avoit point encore veu une semblable mortalité : car ces maladies se tournoient en pleurésies accompagnées de fièvres. Nous en avons été toutes attaquées ; nos Pensionnaires, nos Séminaristes, nos Domestiques ont tous été à l’extrêmité. Enfin je ne croi pas qu’il y ait eu vingt personnes dans le Canada qui aient été exemptes de ce mal ; lequel étant si universel, on a eu grand fondement de croire que ces misérables avoient empoisonné l’air.

Voilà deux fléaux, dont il a plu à Dieu d’exercer cette nouvelle Église, l’un est celui dont je viens de parler, car l’on n’avoit jamais tant veu mourir de personnes en Canada comme l’on a veu cette année ; l’autre est la persécution des Iroquois, qui tient tout le pais dans des appréhensions continuelles 237.

1662 : Elle travaille à écrire un gros livre en algonquin et enseigne ces langues aux jeunes sœurs (b512-515). Ici elle constate les ravages de l’alcool chez les Indiens vulnérables :

Mon très-cher Fils. Je vous ay parlé dans une autre lettre d’une croix que je vous disois m’être plus pesante que toutes les hostilitez des Iroquois. Voici en quoi elle consiste. Il y a en ce païs des François si misérables et sans crainte de Dieu, qu’ils perdent tous nos nouveaux Chrétiens leur donnant des boissons très violentes comme de vin et d’eau de vie pour tirer d’eux des Castors. Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles même ; car chacun est maître dans la Cabane quand il s’agit de manger et de boire, ils sont pris tout aussi-tôt et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et d’autres armes, et font fuir tout le monde, soit de jour soit de nuit, ils courent par Québec sans que personne les puisse empêcher. Il s’ensuit de là des meurtres, des violemens, des brutalitez monstrueuses et inouies. Les Révérends Pères ont fait leur possible pour arrêter le mal tant du côté des François que de la part des Sauvages, tous leurs efforts ont été vains. Nos filles Sauvages externes venant à nos classes, nous leur avons fait voir le mal où elles se précipitent en suivant l’exemple de leurs parens, elles n’ont pas remis depuis le pied chez nous. […] Monseigneur notre Prélat a fait tout ce qui se peut imaginer pour en arrêter le cours […] Il a emploié toute sa douceur ordinaire pour détourner les François de ce commerce si contraire à la gloire de Dieu, et au salut des Sauvages. Ils ont méprisé ses remonstrances 238.

1663 : Ils subissent même des tremblements de terre :

Ces secousses ont continué l’espace de sept mois, quoi qu’avec inégalité. Les unes étaient fréquentes, mais foibles ; les autres étaient plus rares, mais fortes et violentes : ainsi le mal ne nous quittant que pour fondre sur nous avec plus d’effort, à peine avions-nous le loisir de faire réflexion sur le malheur qui nous menaçoit, qu’il nous surprenoit tout d’un coup, quelquefois durant le jour, et plus souvent durant la nuit.

Si la terre nous donnoit tant d’allarmes, le ciel ne nous en donnoit pas moins, tant par les hurlemens et les clameurs qu’on entendoit retentir en l’air, que par des voix articulées qui donnoient de la fraïeur. Les unes disoient des hélas : les autres, allons, allons ; les autres, bouchons les rivières. L’on entendoit des bruits tantôt comme de cloches, tantôt comme de canons, tantôt comme de tonnerres. L’on voioit des feux, des flambeaux, des globes enflammez qui tomboient quelquefois à terre, et qui quelquefois se dissipoient en l’air. On a veu dans l’air un feu en forme d’homme qui jettoit les flammes par la bouche. […] Parmi toutes ces terreurs on ne sçavoit à quoi le tout aboutiroit. Quand nous nous trouvions à la fin de la journée, nous nous mettions dans la disposition d’être englouties en quelque abyme durant la nuit : le jour étant venu, nous attendions la mort continuellement, ne voiant pas un moment assuré à notre vie. En un mot, on seichoit dans l’attente de quelque malheur universel. Dieu même sembloit prendre plaisir à confirmer notre crainte. […]

Un mois se passa de la sorte dans la crainte et dans l’incertitude de ce qui devoit arriver ; mais enfin les mouvemens venant à diminuer, étant plus rares et moins violens, excepté deux ou trois fois qu’ils ont été très-forts, l’on commença à découvrir les effets ordinaires des tremblemens de terre, quand ils sont violens, savoir quantité de crevasses sur la terre, de nouveaux torrens, de nouvelles fontaines, de nouvelles collines, où il n’y en avoit jamais eu ; la terre applanie, où il y avoit auparavant des montagnes ; des abîmes nouveaux en quelques endroits, d’où sortoient des vapeurs ensouffrées […]

Ces mines naturelles aiant donc commencé à jouer en ce lieu aussi bien qu’ici sur le couchant du soleil, le cinquième de Février, continuèrent leurs ravages toute la nuit jusqu’à la pointe du jour avec des bruits comme d’un gtand nombre de canons et de tonnerres effroiables qui, mêlez avec celui des arbres de ces forêts immenses qui s’entrechoquoient et tomboient à centaines de tous côtez dans le fond de ces abîmes, faisoient dresser les cheveux à la tête de ces pauvres errans 239.

Cela ne l’empêche pas de continuer à former son fils :

Vous avez raison de dire que votre perfection consiste à faire la volonté de Dieu. Vous serez toujours dans l’embarras des affaires conformes à votre état, et dans cet embarras Il vous donnera la grâce de cette union actuelle, si vous lui êtes fidele. Son Esprit saint vous donnera le don de Conseil pour tout ce qu’il voudra commettre à vos soins, de sorte que vous ne pourrez rien vouloir que ce qu’il vous fera vouloir, n’y faire que ce qu’il vous fera faire. Voilà où son esprit vous appelle, et où vous arriverez selon le degré de votre fidélité.

Et ne vous étonnez point si vous voyez des défauts dans vos actions ; c’est cet état d’union où l’esprit de Dieu vous appelle qui vous ouvre les yeux. Plus cet esprit vous donnera de lumière, plus vous y verrez d’impuretez. Vous tâcherez de corriger celles-là ; puis d’autres, et encore d’autres : mais vous remarquerez qu’elles seront de plus en plus subtiles et de différente qualité. Car il n’en est pas de ces sortes d’impuretez ou défauts, comme de celles du vice ou de l’imperfection que l’on a commises par le passé, par attachement, ou par surprise, ou par coutume. Elles sont bien plus intérieures et plus subtiles, et l’esprit de Dieu, qui ne peut rien souffrir d’impur, ne donne nulle trêve à l’âme, qu’elle ne travaille pour passer de ce qui est plus pur à ce qui l’est davantage. Dans cet état de plus grande pureté l’on découvre de nouveaux défauts encore plus imperceptibles que les précédens, et le même Esprit aiguillonne toujours l’âme à les chasser et à se purifier sans cesse. Elle se voit néanmoins impuissante de s’en garentir, mais l’esprit de Dieu le fait par de certaines purgations ou privations intérieutes, et par des croix conformes, ou plutôt contraires à l’état dont il purifie. Ma croix en ce point est souvent l’embarras des affaires où je me trouve presque continuellement. Prenez-y garde, vous trouverez cela en vous 240.

1665 : Après avoir été gravement malade, elle trouve la force d’écrire à son fils :

L’on me donna les derniers Sacremens, que l’on pensa réïtérer quelque temps après, à cause d’une rechute, qui commença par un mal de côté comme une pleurésie, avec une colique néphrétique, et de grands vomissemens accompagnez d’une rétraction de nerfs, qui m’agitoit tout le corps jusqu’aux extrémitez. Et pour faire un assemblage de tous les maux, comme je ne pouvois durer qu’en une posture dans le lit, il se forma des pierres dans les reins qui me causoient d’étranges douleurs, sans que ceux qui me gouvemoient pensassent que ce fût un nouveau mal, jusques à ce qu’une rétention d’urine le découvrit. Enfin je rendis une pierre grosse comme un œuf de pigeon, et ensuite un grand nombre de petites. L’on avoit résolu de me tirer cette pierre, mais entendant parler qu’on y vouloit mettre la main, j’eus recours à la très sainte Vierge par un Memorare que je dis avec foy, et au même temps, cette pierre tomba d’elle-même, et les autres la suivirent.

Cette longue maladie ne m’a point du tout ennuyée, et par la miséricorde de notre bon Dieu, je n’y ai ressenti aucun mouvement d’impatience : j’en dois toute la gloire à la compagnie de mon Jésus crucifié, son divin Esprit ne me permettant pas de souhaiter un moment de relâche en mes souffrances, mais plutôt me mettant dans une douceur, qui me tenoit dans la disposition de les endurer jusqu’au jour du jugement. Les remèdes ne servoient qu’à aigrir mon mal et accroître mes douleurs ; ce qui fit résoudre les Médecins de me laisser entre les mains de Dieu, disant que tant de maladies jointes ensemble étaient extraordinaires, et que la Providence de Dieu ne les avoit envoyées que pour me faire souffrir. Étant donc ainsi abandonnée des hommes, toutes les bonnes âmes de ce pais faisoient à Dieu des prières et des neuvaines pour ma santé. L’on me pressoit de la demander avec elles, mais il ne me fut pas possible de le faire, ne voulant ni vie ni mort que dans le bon plaisir de Dieu.

La lettre se transforme en petit traité sur l’oraison “surnaturelle” (donnée par la grâce) :

Vous me parlez de quelques points d’oraison qui sont assez délicats. Je vous y répondray autant que ma faiblesse le pourra permettre. Je vous dirai donc, selon mon petit jugement, qu’en matière d’oraison surnaturelle, car c’est celle dont vous m’entretenez, je remarque trois états qui se suivent et qui ont leur perfection particulière. […]

Le premier état est l’oraison de quiétude, où l’âme qui dans ses commencements avoit coutume de s’occuper à la considération des mystères, est élevée par un attrait surnaturel de la grâce, en sorte qu’elle s’étonne elle-même, de ce que sans aucun travail son entendement est emporté et éclairé dans les attributs divins où il est si fortement attaché qu’il n’y a rien qui l’en puisse séparer. Elle demeure dans ces illustrations sans qu’elle puisse opérer d’elle-même, mais elle reçoit et pâtit les opérations de Dieu autant qu’il plaît à sa divine bonté d’agir en elle et par elle. Après cela elle se trouve comme une éponge dans ce grand océan, où elle ne voit plus par distinction les perfections divines ; mais toutes ces veues [vues] distinctes sont suspendues et arrêtées en elle, en sorte qu’elle ne sait plus rien que Dieu en sa simplicité, qui la tient attachée à ses divines mammelles. L’âme étant ainsi attachée à son Dieu comme au centre de son repos et de ses plaisirs, attire facilement à soy toutes ses puissances, pour les faire reposer avec elle. D’où elle passe à un silence, où elle ne parle pas même à celui qui la tient captive, parce qu’il ne lui en donne ni la permission ni le pouvoir. En suite elle s’endort avec beaucoup de douceur et de suavité sur ces mammelles sacrées : ses aspirations néanmoins ne reposent point, mais plutôt elles se fortifient tandis que tout le reste se repose, et elles allument dans son cœur un feu qui semble la vouloir consumer ; d’où elle entre dans l’inaction et demeure comme pâmée en celui qui la possède.

Cet état d’oraison, c’est à dire l’oraison de quiétude, n’est pas si permanent dans ses commencements, que l’âme ne change quelquefois pour retourner sur les mystères du Fils de Dieu, ou sur les attributs divins ; mais quelque retour qu’elle fasse, ses aspirations sont beaucoup plus relevées que par le passé : parce que les opérations divines qu’elle a pâties dans sa quiétude l’ont mise dans une grande privauté avec Dieu, sans travail, sans effort, sans étude, mais seulement attirée par son divin esprit. Si elle est fidèle dans la pratique des vertus que Dieu demande d’elle, elle passera outre, et elle entrera plus avant dans le divin commerce avec son bien-aimé. Cette oraison de quiétude durera tant qu’il plaira à celui qui agit l’âme et dans la suite de cet état il la fera passer par diverses opérations, qui feront en elle un fond, qui la rendra sçavante en la science des Saints, quoiqu’elle ne les puisse distinguer par paroles, et qu’il lui soit difficile de rendre conte de ce qui se passe en elle.

Le second état de l’oraison surnaturelle est l’oraison d’union, dans laquelle Dieu après avoir enivré l’âme des douceurs de l’oraison de quiétude, l’enferme dans les celliers de ses vins pour introduire en elle la parfaite charité. En cet état, la volonté tient l’empire sur l’entendement, qui est tout étonné et tout ravi des richesses qu’il voit en elle ; et il y a ainsi qu’au précédent divers degrez qui rendent l’âme un même esprit avec Dieu. Ce sont des touches, des paroles intérieures, des caresses ; d’où naissent les extases, les ravissemens, les visions intellectuelles, et d’autres grâces très-sublimes qui se peuvent mieux expérimenter que dire ; parce que les sens n’y ont point de part, l’âme n’y faisant que pâtir et souffrir ce que le saint Esprit opère en elle. Quoique le sens ne peine pas en cet état comme il faisoit dans les occupations intérieures qui ont précédé l’oraison de quiétude, l’on n’y est pas néanmoins entièrement libre ; parce que s’il arrive que l’âme veuille parler au dehors de ce qu’elle expérimente dans l’intérieur, l’esprit qui la tient occupée, l’absorbe en sorte que les paroles lui manquent, et le sens mêmes se perdent quelquefois.

Il se fait encore un divin commerce entre Dieu et l’âme par une union la plus intime qui se puisse imaginer, ce Dieu d’amour voulant être seul le Maître absolu de l’âme qu’il possède et qu’il lui plaît de caresser et d’honorer de la sorte ; et ne pouvant souffrir que rien prenne part à cette jouissance. Si la personne a de grandes occupations, elle y travaille sans cesser de pâtir ce que Dieu fait en elle : Cela même la soulage, parce que les sens étant occupez et divertis, l’âme en est plus libre. D’autres fois les affaires temporelles et la vie même lui sont extrêmement pénibles à cause du commerce qu’elles l’obligent d’avoir avec les créatures : elle s’en plaint à son bien-aimé, se servant des paroles de l’Epouse sacrée : Fuions, mon bien-aimé, allons à l’écart241. Ce sont des plaintes amoureuses qui gagnent le cœur de l’Époux pour faire à son Epouse de nouvelles caresses qui ne se peuvent exprimer : et il semble qu’il la confirme dans ses grâces les plus excellentes, et que les paroles qu’il a autrefois dites à ses apôtres soient accomplies en elle, comme en effet elles le sont au fonds de l’âme : Si quelqu’un m’aime, je l’aimeray, et mon Père l’aimera ; Nous viendrons en lui, et y ferons notre demeure242. L’âme, dis-je, expérimente cette vérité d’où naît le troisième état d’oraison, qui est le mariage spirituel et mystique.

Ce troisième état de l’oraison passive ou surnaturelle est le plus sublime de tous. Les sens sont tellement libres que l’âme qui y est parvenue peut agir sans distraction dans les emplois où sa condition l’engage. Il lui faut néanmoins avoir un grand courage, parce que la nature demeure dénuée de tout secours sensible du côté de l’âme, Dieu s’étant tellement emparé d’elle, qu’il est comme le fonds de sa substance. Ce qui se passe est si subtil et si divin, que l’on n’en peut parler comme il faut. C’est un état permanent où l’âme demeure calme et tranquille, en sorte que rien ne la peut distraire. Ses soupirs et ses respirs sont à son bien-aimé dans un état épuré de tout mélange, autant qu’il le peut être en cette vie : et par ces mêmes respirs elle lui parle sans peine de ses mystéres et de tout ce qu’elle veut. Il lui est impossible de faire les méditations et les réflexions ordinaires, parce qu’elle voit les choses d’un simple regard, et c’est ce qui fait sa félicité dans laquelle elle peut dire : Ma demeure est dans la paix. Elle expérimente ce que c’est que la véritable pauvreté d’esprit, ne pouvant vouloir que ce que la divine volonté veut en elle. Une chose la fait gémir, qui est, de se voir en cette vie sujète à l’imperfection, et d’être obligée de porter une nature si corruptible, encore que ce soit ce qui la fonde dans l’humilité 243.

1666 : Je suis devenue extrêmement faible… (b555).

1667 : Je ne me remets point de ma grande maladie : elle a des suites très douloureuses à la nature, quoiqu’elle se les soit aprivoisées, et qu’elle se soit accoutumée à la souffrance. […] Je n’eusse jamais cru qu’il y eut tant de délices dans les souffrances, si je ne l’avois expérimenté depuis plus de trois ans. J’en ay eu encore une nouvelle expérience dans l’abscez qui s’étoit formé dans la tête il y a trois mois, et qui m’avoit rendue sourde d’une oreille […] dans l’incommodité de mon mal habituel, je devrois toujours garder le lit et être dans l’inaction. Cependant je ne m’arrête pas un moment. Je suis la première levée et la dernière couchée […]

Quand j’ay appris que vous étiez malade et si affoibli, j’ay pensé que nous pourrions bien nous rencontrer dans le chemin de l’éternité. Mais une autre pensée a suivi cette première, que si nous nous rencontrons dans ce chemin, vous me devancerez dans le terme, puisque je n’ay point de vertu et que déjà vous me devancez dans l’état où Dieu nous a appellez. Je n’ai que dix-neuf ans de naissance plus que vous, et ces années là me donnent de la confusion. Vous êtes Religieux que vous n’aviez guères plus de vingt ans, et moi j’en avois trente et un. Enfin vous avez plus travaillé que moi, mon très-cher Fils : achevez, ou plutôt, que Dieu par sa bonté achève son œuvre en vous. Priez-le qu’il me fasse miséricorde, et qu’il oublie tous mes défauts. Cependant je jouis d’une grande paix, parceque j’ay à faire à un bon Père qui m’a toujours fait de grandes grâces. J’espère qu’il me les continuera, et qu’à la mort il me recevra dans son sein sous la faveur de sa très-sainte Mère 244.

1668 : Dans une longue lettre à son fils, elle parle de sa santé et de son travail :

Ma santé est en quelque façon meilleure que les années dernières, mes forces néanmoins étant extrêmement diminuées. […] Je chante si bas qu’à peine me peut-on entendre, mais pour réciter à voix droite j’ai encore assez de force. J’ai peine de me tenir à genoux durant une messe ; je suis foible en ce point, et l’on s’étonne que je ne le suis davantage eu égard à la nature du mal qui m’a duré si long-temps avec une grande fièvre.

Elle poursuit sur son désir de transmettre toutes ses connaissances sur les langues indiennes :

[…] ces langues barbares sont difficiles, et pour s’y assujettir il faut des esprits constans. Mon occupation les matinées d’hiver est de les enseigner à mes jeunes Sceurs […] Comme ces choses sont très difficiles, je me suis résolue avant ma mort de laisser le plus d’écrits qu’il me sera possible. Depuis le commencement du Carême demier jusqu’à l’Ascension j’ay écrit un gros livre Algonquin de l’histoire sacrée et de choses saintes, avec un Dictionnaire et un Catéchisme Hiroquois, qui est un trésor. L’année dernière j’écrivis un gros Dictionnaire Algonquin à l’alphabet François ; j’en ai un autre à l’alphabet Sauvage. Je vous dis cela pour vous faire voir que la bonté divine me donne des forces dans ma foiblesse pour laisser à mes Soeurs dequoy travailler à son service pour le salut des âmes.

Puis elle défend le travail de la communauté dans des conditions difficiles :

Pour les filles Françoises il ne nous faut point d’autre étude que celle de nos règles : mais enfin après que nous aurons fait ce que nous pourrons, nous nous devons croire des servantes inutiles, et de petits grains de sable au fond de l’édifice de cette nouvelle Église. […] Premièrement, nous avons tous les jours sept Religieuses de Chœur, employées à l’instruction des filles Françoises, sans y comprendre deux Converses qui sont pour l’extérieur. Les filles Sauvages logent et mangent avec les filles Françoises ; mais pour leur instruction, il leur faut une Maîtresse particulière, et quelquefois plus selon le nombre que nous en avons. je viens de refuser à mon grand regret sept séminaristes Algonquines, parce que nous manquons de vivres, les Officiers ayant tout enlevé pour les troupes du Roy qui en manquoient. Depuis que nous sommes en Canada nous n’en avions refusé aucune nonobstant notre pauvreté ; et la nécessité où nous avons été de refuser celles cy, m’a causé une très-sensible mortification ; mais il me l’a fallu subir et m’humilier dans notre impuissance, qui nous a même obligées de rendre quelques filles Françoises à leurs parens. Nous nous sommes restraintes à seize Françoises et à trois Sauvages, dont il y en a deux d’Hiroquoises, et une captive à qui l’on veut que nous apprenions la langue Françoise. Je ne parle point des pauvres qui sont en très-grand nombre, et à qui il faut que nous fassions part de ce qui nous reste. Revenons à nos Pensionnaires.

L’on est fort soigneux en ce païs de faire instruire les filles Françoises ; et je vous puis assurer que s’il n’y avoit des Ursulines elles seroient dans un danger continuel de leur salut (7). La raison est qu’il y a un grand nombre d’hommes. […] Enfin ce que je puis dire est que les filles en ce pais sont pour la pluspart plus sçavantes en plusieurs matières dangereuses, que celles de France. […] Pour les filles Sauvages nous en prenons de tout âge. Il arrivera que quelque Sauvage soit Chrétien soit Payen voudra s’oublier de son devoir et enlever quelque fille de sa nation pour la garder contre la loy de Dieu, on nous la donne, et nous l’instruisons et la gardons jusqu’à ce que les Révérends Pères la viennent retirer. D’autres n’y sont que comme des oyseaux passagers, et n’y demeurent que jusqu’à ce qu’elles soient tristes, ce que l’humeur sauvage ne peut souffrir : dès qu’elles sont tristes les parens les retirent de crainte qu’elles ne meurent. Nous les laissons libres en ce point, car on les gagne plutôt par ce moyen, que de les retenir par contrainte ou par prières. Il y en a d’autres qui s’en vont par fantaisie et par caprice ; elles grimpent comme des écurieux [sic] notre palissade, qui est haute comme une muraille, et vont courir dans les bois. Il y en a qui persévèrent et que nous élevons à la françoise : ou les pourvoit en suite et elles font très-bien. L’on en a donné une à Monsieur Boucher, qui a été depuis Gouverneur des trois Rivières. D’autres retournent chez leurs parens sauvages ; elles parlent bien François, et sont sçavantes dans la lecture et dans l’écriture.

Voilà les fruits de notre petit travail, dont j’ai bien voulu vous dire quelques particularitez, pour répondre aux bruits que vous dites que l’on fait courir que les Ursulines sont inutiles en ce païs, et que les relations [jésuites] ne parlent point qu’elles fassent rien. […] Que si l’on dit que nous sommes ici inutiles, parce que la relation ne parle point de nous, il faut dire que Monseigneur notre Prélat est inutile, que son Séminaire est inutile […] Et cependant c’est ce qui fait le soutien, la force, et l’honneur même de tout le païs 245.

Elle a maintenant soixante-dix ans :

Me voyant sujette à tant d’infirmitez, je croyois selon le cours des choses naturelles qu’elles me consumeroient et qu’elles ne se termineroient que par la mort. L’amour qui est plus fort que la mort y a mis fin et par la miséricorde de Dieu, me voilà à peu près dans la santé que j’avois avant une si longue maladie, sans savoir combien elle pourra durer. Il ne m’importe pourveu que la très sainte volonté de Dieu soit faite, mais je ne crois pas que ma fin soit bien éloignée étant parvenue à la soixante et dixième année de mon âge. Mes momens et mes jours sont entre les mains de celui qui me fait vivre et tout m’est égal pourvu qu’ils se passent tous selon son bon plaisir et ses adorables desseins sur moy.

Dieu ne m’a jamais conduite par un esprit de crainte, mais par celui de l’amour et de la confiance 246.

1670 : Si les affaires soit nécessaires, soit indifférentes font passer quelques objets dans l’imagination, ce ne sont que de petits nuages semblables à ceux qui passent sous le Soleil, et qui n’en ôtent la veue que pour quelque petit moment, le laissant aussi-tôt en son même jour. Et encore durant cet espace Dieu luit au fond de l’âme, qui est comme dans l’attente, ainsi qu’une personne qu’on interrompt lorsqu’elle parle à une autre ; et qui a néanmoins la veue de celui à qui elle parloit. Elle est comme l’attendant en silence, puis elle retourne dans son intime union. Soit qu’elle se trouve à la psalmodie, soit qu’elle examine ses fautes et ses actions, ou qu’elle fasse quoique ce soit, tout va d’un même air, c’est-à-dire que l’âme n’interrompt point son amour actuel. Voilà un petit craion de la disposition où cette âme demeure par état ; et c’est sa grâce prédominante.

Les effects de cet état sont la paix de cœur dans les événemens des choses, et à ne vouloir que ce que Dieu veut dans tous les effets de sa divine Providence, qui arrivent de moment en moment : l’âme y expérimente la véritable pauvreté d’esprit : elle y possède tous les Mystères, mais par une seule et simple veue, car d’y faire des réflexions, cela lui est impossible : la pensée des Anges et des Saints ne peut être que passagère, car en un moment et sans y penser elle oublie tout, pour demeurer dans ce fond où elle est perdue sans aucune opération des sens intérieurs. Les sens extérieurs ne font rien non plus dans ce commerce intérieur. L’âme est capable de toutes affaires extérieures, car l’intérieure opération de Dieu la laisse agir avec liberté. Il n’y a point de visions n’y d’imaginations dans cet état : ce que vous sçavez qui m’est arrivé autrefois, n’étoit qu’en veue du Canada, tout le reste est dans la pureté de la foi où pourtant l’on a une expérience de Dieu d’une façon admirable. Voilà ce que je vous puis dire ; et je vous le dis, parce que vous le voulez : mais le secret, s’il vous plaîst, et brûlez ce papier je vous en supplie. Priez pour moy qui mérite l’oubli de toutes les saintes Ames  247.

Dans cette très belle lettre, Marie tente de décrire l’état d’anéantissement en Dieu où elle se trouve depuis des années :

Mon très-cher et bien-aimé Fils. Voici la réponse à votre lettre du 25. d’Avril I670. […] Il est pourtant bon que vous aiez la veue de vos imperfections, de vos incapacitez, de votre insufisance : c’est Dieu qui opère en vous ces sentiments et qui vous tient dans un état d’humiliation à vos yeux pour vous sanctifier dans des emplois où se perdent ceux qui présument de leurs propres forces. Je vous diray avec simplicité, mon très cher Fils, que Dieu tient sur moy la même conduite qu’il tient sur vous. […]

Cependant toute imparfaite que je suis, et pour anéantie que je sois en sa présence, je me voy perdue par état dans sa divine Majesté, qui depuis plusieurs années me tient avec elle dans un commerce, dans une liaison, dans une union et dans une privauté que je ne puis expliquer. C’est une espèce de pauvreté d’esprit qui ne me permet pas même de m’entretenir avec les Anges, ni des délices des Bienheureux, ni des mystères de la foy : Je veux quelquefois me distraire moy-méme de mon fond pour m’y arrêter et m’égayer dans leurs beautez comme dans des choses que j’aime beaucoup ; mais aussi-tôt je les oublie, et l’esprit qui me conduit me remet plus intimement [dans mon fond] où je me pers dans celui qui me plaît plus que toutes choses. J’y voy ses amabilitez, Sa Majesté, ses grandeurs, ses pouvoirs, sans néanmoins aucun acte de raisonnement ou de recherche, mais en un moment qui dure toujours. Je veux dire ce que je ne puis exprimer, et ne le pouvant exprimer, je ne sçai si je le dis comme il faut. L’âme porte dans ce fond des trésors immenses et qui n’ont point de bornes : Il n’y a rien de matériel, mais une joy toute pure et toute nue qui dit des choses infinies. L’imagination qui n’a nulle part à cet état, cherche à se repaître et voltige çà et là pour trouver sa nourriture ; mais cela ne fait rien à ce fond, elle n’y peut arriver, et son opération se dissipe sans passer plus avant : Ce sont pourtant des attaques qui pour être foibles et passagères ne laissent pas d’être importunes et des sujets de patience et d’humiliation. Dans cet état les sens, soit intérieurs soit extérieurs, n’ont point de part non plus que le discours de l’entendement : toutes leurs opérations se perdent là et s’anéantissent dans ce fond, où Dieu même agit et où son divin esprit opère. La foi fait tout voir indépendamment des puissances. L’on n’a nulle peine en cette disposition intérieure de suivre les exercices de la Communauté, les affaires temporelles ne nuisent point parce qu’on les fait avec la paix et tranquillité, ce qui ne se peut faire lorsque le sens agit encore.

Par le peu que je vous viens de dire vous pouvez voir l’état présent de la conduite de Dieu sur moi. Il me seroit bien difficile de m’étendre beaucoup pour rendre compte de mon Oraison et de ma disposition intérieure, parce que ce que Dieu me donne est si simple et si dégagé des sens, qu’en deux ou trois mots j’ay tout dit. Cy devant je ne pouvois rien faire dans mon Oraison sinon de dire dans ce fond intérieur par forme de respir : Mon Dieu, mon Dieu, mon grand Dieu, ma vie, mon tout, mon amour, ma gloire. Aujourd  huy je dis bien la même chose, ou plutôt je respire de même ; mais de plus mon âme proférant ces paroles très-simples, et ces respirs très-intimes, elle expérimente la plénitude de leur signification : Et ce que je fais dans mon Oraison actuelle, je le fais tout le jour, à mon coucher, à mon lever et par tout ailleurs. Cela fait que je ne puis entreprendre des exercices par méthode, tout s’en allant à la conduite intérieure de Dieu sur moy. Je prens seulement un petit quart d’heure le soir pour présenter le cœur du Fils de Dieu à son Père pour cette nouvelle Église, pour les ouvriers de l’Évangile, pour vous et pour mes amis. Je m’adresse en suite à la sainte Vierge, puis à la sainte famille, et tout cela se fait par des aspirations simples et courtes. […]

Pourquoy me demandez vous pardon de ce que vous appellez saillies de jeunesse : il falloit que tout se passât de la sorte, et que les suites nous donnassent de véritables sujets de bénir Dieu. Pour vous parler franchement, j’ay eu des sentiments de contrition de vous avoir tant fait de mal, depuis même que je suis en Canada. Avant que Dieu vous eût appelé en Religion, je me suis trouvée en des détresses si extrêmes par la crainte que j’avois que mon éloignement n’aboutît à votre perte, et que mes parens et mes amis ne vous abandonnassent, que j’avois peine de vivre. […]

Il me semble que j’y suis inutile ; que je ne sçay rien et que je ne fais rien qui vaille en comparaison de mes Soeurs ; que je suis la plus ignorante du monde ; et quoique j’enseigne les autres, qu’elles en sçavent plus que moy. Je n’ay grâce à notre Seigneur, n’y pensées de vanité n’y de bonne estime de moy-même : si mon imagination s’en veut former à cause de quelque petite apparence de bien, la veue de ma pauvreté l’étouffe aussi-tôt. Admirons donc la bonté de Dieu de nous avoir donné des sentiments si semblables ; je le remarque en tout ce que vous me dites par la vôtre 248.



Voici enfin un long passage d’une des dernières lettres que reçut son fils :

Quant à la seconde chose que vous me demandez touchant mon état présent, je vous dirai que quelque sujet d’oraison que je puisse prendre, quoique je l’aye lu ou entendu lire avec toute l’attention possible, je l’oublie. Ce n’est pas qu’au commencement de mon Oraison, je n’envisage le mystère, car je suis dans l’impuissance de méditer, mais je me trouve en un moment et sans y faire réflexion dans mon fond ordinaire, où mon âme contemple Dieu, dans lequel elle est. Je lui parle selon le mouvement qu’il me donne, et cette grande privauté ne me permet pas de le contempler sans lui parler, et en ce parler, de suivre son attrait. Si l’attrait est de sa grandeur, et ensemble que je voye mon néant, mon âme lui parle conformément à cela. Je ne sçai si ce sont ces sortes d’actes qu’on nomme anagogiques, car je ne m’arrête point à ces distinctions. S’il est de son souverain domaine, il en est de même. S’il est de ses amabilitez, et de ce qu’en soy il n’est qu’amour, mes paroles sont comme à mon Époux, et il n’est pas en mon pouvoir d’en dire d’autres ; cet amour n’est jamais oisif, et mon cœur ne peut respirer que cela.

J’ai dit que les respirs qui me font vivre sont de mon Époux ; ce qui me consume de telle sorte par intervalle, que si la miséricorde n’accommodoit sa grâce à la nature, j’y succomberai, et cette vie me feroit mourir, quoique rien de tout cela ne tombe dans les sens, ni ne m’empêche de faire mes fonctions régulières. Je m’aperçois quelquefois, et je ne sçai si d’autres le remarquent, que marchant par la maison, je vais chancelant ; c’est que mon esprit pâtit un transport qui me consume. Je ne fais presque point d’actes dans ces occasions, parce que cet amour consumant ne me le permet pas. D’autres fois mon âme a le dessus, et elle parle à son Époux un langage d’amour que lui seul lui peut faire produire : mais quelque privauté qu’il me permette, je n’oublie point mon néant, et c’est un abyme dans un autre abyme qui n’a point de fond. En ces rencontres je ne puis me tenir à genoux sans être appuyée, car bien que mes sens soient libres, je suis foible néanmoins, et ma foiblesse m’en empêche. Que si je me veux forcer pour ne me point asseoir ou appuyer, le corps qui souffre et est inquiet, me cause une distraction qui m’oblige de faire l’un ou l’autre, et pour lors je reviens dans le calme.

Comme rien de matériel ne se trouve en cette occupation intérieure, par fois mon imagination me travaille par des bagatelles, qui n’ayant point de fondement, s’en vont comme elles viennent. La raison est que comme elle n’a point de part à ce qui se passe au-dedans, elle cherche de quoi entretenir son activité naturelle et inconstante ; mais cela ne fait rien à mon fond qui demeure inaltérable. En d’autres rencontres je porte un état crucifiant : mon âme contemple Dieu, qui cependant semble se plaire à me rendre captive : je voudrois l’embrasser et traiter avec lui à mon ordinaire, mais il me tient comme une personne liée, et dans mes liens je voy qu’il m’aime, mais pourtant je ne le puis embrasser. Ah ! que c’est un grand tourment! Mon âme néanmoins y acquiesce, parce qu’il ne m’est pas possible de vouloir un autre état que celui où sa divine Majesté me veut : je regarde celui-cy comme un état de purgation, ou comme un Purgatoire, car je ne le puis nommer autrement, cela étant passé, je me trouve à mon ordinaire.

Quand je vous ai dit ci-dessus ce que mon âme expérimente de la signification des actes qu’elle produit, j’ai voulu dire qu’étant poussée par l’esprit qui me conduit conformément à la veue que j’ai, et à ce que j’expérimente dans son attrait, qui ne me permet pas d’en faire d’autres ; si cette veue et cette expérience est d’amour, comme celui que j’aime n’est qu’amour, les actes qu’il me fait produire sont tous d’amour, et mon âme aimant l’amour, conçoit qu’elle est toute amour en lui : En voilà l’explication. je voudrois me pouvoir mieux expliquer, mon très-cher fils, mais je ne puis. Si vous voulez quelque chose de moy, je ne manquerai pas de vous y répondre, si je vis, et si je suis en état de le faire. Si j’étais auprès de vous mon cœur se répandroit dans le vôtre, et je vous prendrois pour mon Directeur 249. Ce n’est pas que dans l’état où je suis, qui est un état de simplicité avec Dieu, j’eusse beaucoup de choses à dire, car je dirois quasi toujours la même chose ; mais il arrive de certains cas où l’on a besoin de communiquer ; je le fais avec notre bon Père Lallemant, car encore qu’il touche la 80. année de son âge, il a néanmoins le sens et l’esprit aussi sain que jamais 250.

1672 : Quelques mois après la mort de Mme de la Peltrie, deux abcès se déclarent au côté droit de Marie, qu’on lui ouvre en faisant d’énormes plaies. Elle supporte douleur et terrible traitement avec patience. Elle accueille les petites Indiennes dans sa cellule et les bénit. Elle meurt dans la douceur le 30 avril (b579).

Quelle fut sa postérité ? Bien que nous ayons peu de traces écrites concernant son entourage, nous savons qu’elle exerça une grande influence sur le cou­vent, la colonie, les jésuites de la Mission. Mais c’est surtout par sa correspondance que se répandit sa spiritualité. Les destinataires en furent de nombreuses ursulines à Tours et Dijon dont on peut penser qu’elle ont répandu son enseignement. Elle avait noué aussi des liens d’amitié, en particulier avec la comtesse de Brienne, fondatrice des Carmélites de Saint-Denys.

Le plus important destinataire fut évidemment son fils devenu bénédictin, Dom Claude Martin : nous avons donné de nombreux extraits de ces lettres dont la profondeur n’a plus à être soulignée.

Par Claude Martin, nous savons aussi qu’elle entretint une importante correspondance avec M. de Bernières qu’elle aimait beaucoup : elle lui écrivait souvent [...] ses lettres ne traitaient pour l’ordinaire que de l’oraison [...] la plupart étaient de quinze et seize pages […] Il en faisait une estime singulière. Il me dit entre autres choses qu’il avait connu bien des personnes appliqués à l’oraison […] mais qu’il n’en avait jamais vu qui en eût mieux l’esprit, ni qui en eût parlé plus divinement” (b310). Il est très malheureux que ces lettres aient été perdues car on peut penser qu’elles ont largement contribué à l’évolution de Bernières, en particulier à son abandon à la grâce. Et à travers lui, elle a sans doute inspiré les amis de l’Ermitage.

En tout cas, Madame Guyon et son entourage l’ont lue assidûment. Plusieurs liens existaient entre elles, car toutes deux avaient des relations avec Bernières : Marie de l’Incarnation le rencontra jusqu’à son départ de Dieppe, puis poursuivit une relation épistolaire privilégiée, tandis que Mme Guyon recevra son influence par l’intermédiaire de Bertot ; c’est à Dom Claude Martin que Mme Guyon demandera conseil au moment de décider de sortir de France ; le frère de Fénelon, l’abbé François de Fénelon, sulpicien, fut missionnaire au Canada251.

Enfin, retrouvant en elle leur propre expérience, Fénelon (l’archevêque) et Mme Guyon feront copier plus de cent trente passages de Marie de l’Incarnation quand ils défendront la mystique dans leurs Justifications, dont celui-ci :

La Mère Marie de l’Incarnation […] rapporte en sa Vie l’acte admirable et héroïque de satisfaction à la divine Justice, qu’elle fit par un mouvement de Dieu, en lui sacrifiant son salut et son éternité : « Je me fusse perdue en cette tentation (de désespoir), si par une vertu secrète la bonté de Dieu ne m’eût soutenue ; car réellement je me voyais sur le bord de l’enfer […] Cet acte était une simple vue de foi qui me tirait de ce grand précipice : je voyais que je méritais l’enfer et que la Justice divine ne m’eût point fait de tort de me jeter dans l’abîme ; et je le voulais bien, pourvu que je ne fusse point privée de l’amitié de Dieu 252.





UN CHOIX DANS SA CORRESPONDANCE SPIRITUELLE253 

L.1 De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, fin 1626 (?).

... Après ces sacrifices de la pénitence, mon esprit étoit rempli de tant de nouvelles lumières qu’il étoit offusqué et éblouy, s’il faut ainsi parler, de la grandeur de la Majesté de Dieu. Ce qui luy étoit montré auparavant par une véritable affirmation, il ne le pouvoit plus voir que dans la négation, et par dessus tout cela il voyoit ce grand Dieu comme un abyme sans fond, impénétrable et incompréhensible à tout autre qu’à luy même. En quelque lieu que je me trouvasse, à quelque occupation que je fusse appliquée, je ne me pouvois voir qu’absorbée et abymée dans cet Estre incompréhensible, ny regarder les créatures que de la même manière. De sorte que je voyois Dieu en toutes choses, et toutes choses en Dieu, et cette infinie Majesté étoit à mon égard comme une grande et vaste mer qui, venant à rompre ses bornes, me couvroit, m’inondoit et m’enveloppoit de toutes parts. Je me sentois comme perdue à l’égard de la nature, et dans cette perte je ne pouvois ny voir ny comprendre rien de beau que les perfections qui m’étoient montrées. Je ne pouvois comprendre comme les hommes oublient si facilement celuy dans lequel ils sont, et par lequel ils vivent et subsistent, et je voyois en même temps comme la bonté infinie de Dieu retient sa justice, de crainte qu’elle ne punisse ces ingrats, et qu’elle n’écrase ceux qui se laissent aller à l’offence mortelle.

L.5 De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, début 1627.

Je croy que notre Seigneur vous veut conduire par la voye d’un grand dénuement, et je suis extrêmement consolée de la disposition où il vous met touchant les larmes : car bien que ce soit un don, si est-ce pourtant que la nature s’y peut prendre en tant que cela lui plaist en quelque façons. Or l’esprit épuré de toutes choses, sans s’arrêter aux dons, s’élance en Dieu par un certain transport qui ne luy permet pas de s’arrêter à ce qui est moindre que cet objet pour lequel il a été créé, et c’est en cela que consiste la parfaite nudité. Une fois que j’estois bien fort unie à cette divine Majesté, luy offrant, ainsi que je croy, quelques âmes qui s’étoient recommandées à mes froides prières, cette parole intérieure me fut dite :. Apporte-moy des vaisseaux vuides. Je reconnus qu’elle vouloit parler des âmes vuides de toutes choses, qui comme S. Paul courent sans cesse au but afin d’y arriver, et que c’est dans ces âmes-là que Dieu réside volontiers et qu’il prend plaisir de se familiariser. Et quand il nous dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, il nous instruit que comme il est un et éloigné de la matière, ainsi il veut que les âmes qu’il a choisies pour arriver à une haute perfection, soient unes, c’est-à-dire dépouillées de toutes choses, et de l’affection même de ses dons; afin qu’étant attachés à luy seul, elles soient faites un même esprit avec luy […]

L.6 De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, 27 juillet 1627.

[…] Premièrement j’ay souffert une peine extrême de ne pas assez aimer, qui est une peine qui martyrise le cœur. Là dessus Notre Seigneur me donna un si puissant attrait, qu’il me sembloit que je tenois mon cœur en mes mains luy en faisant un sacrifice. […] Enfin mon Ame étoit insatiable ne voulant que la plénitude de l’amour. En cet attrait, ces angoisses intérieures me serroient étrangement par la présence amoureuse de Notre Seigneur qui m’étoit si intimement uni que je ne le puis exprimer. […] Après cette occupation d’esprit, je fus deux ou trois jours que je ne pouvois faire autre chose que de dire à l’Amour : Hé quoy, un chétif cœur est-il digne de Jésus? Des personnes aussi chétives que je suis pourront-elles aimer Jésus? Il m’est demeuré en l’âme une impression qui m’a toujours continué depuis, qui est que je me voy comme immobile et impuissante à rien faire pour le bien-Aimé. Je me voy comme ceux qui sont anéantis en eux-mêmes, et cela me met dans un extrême abaissement, qui me fait encore davantage aimer : car je voy très clairement qu’il est tout et que je ne suis rien, qu’il me donne tout et que je ne puis luy rien donner. […] De Tours, le 27 Juillet.

L.9 De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, 1634 (?)

Vous souvenez-vous de cette lumière que N. S. me donna au commencement de ma conversion, par laquelle je voyois toutes les choses créées derrière moy, et que je courois nue à sa divine Majesté? CeIa se fait tous les jours aux dépens de mes sentimens. Je pensois dès ce temps que ce fût fait, parce que je voyois toutes choses sous mes pieds. Mais hélas! je ne voyois pas encore ce qui étoit en moy de superflu; et c’est ce que le divin Jésus retranche continuellement. Ce n’est pas tout; il me fit voir une âme nue et vuide de tout atome d’imperfection, et Il m’enseigna que pour aller à luy il falloit ainsi être pure. Or comme je luy étois unie très-fortement, je croyois qu’en vertu de sa divine union il me rendroit telle qu’il me l’avoit fait connoître et qu’il ne m’en coûteroit pas davantage. Mais l’Amour m’aveugloit et m’empêchoit de voir ce que j’avois à souffrir pour arriver à la parfaite nudité. J’étois bien éloignée du terme que je croyois tout proche; car je vous avoue que plus je m’approche de Dieu, plus je voy clair qu’il y a encore en moy quelque chose qui me nuit et qu’il me faut ôter. Quand je considère l’importance de cette admirable vertu, je crie sans cesse à ce divin Epoux, et le conjure d’ôter sans pitié tout ce qui me pourroit nuire. Il le fait, mais comme je vous ay dit, c’est un martyre qui m’est continuel, tant dans l’intérieur que dans l’extérieur. […]

L.17 De Tours, à Dom Raymond dc S. Bernard, Feuillant, 3 mai (?) 1635.

[…] Là-dessus m’étant endormie, il me sembla qu’une compagne et moy nous tenant par la main cheminions en un lieu très-difficile. Nous ne volions pas les obstacles qui nous arrêtaient, nous les sentions seulement. Enfin nous eûmes tant de courage, que nous franchîmes toutes ces difficultez, et nous arrivâmes en un lieu qui s’appelait la tannerie, où l’on fait pourrir les peaux durant deux ans, pour s’en servir après aux usages où elles sont destinées. Il nous fallait passer par là pour arriver à notre demeure. Au bout de notre chemin, nous trouvâmes un homme solitaire, qui nous fit entrer dans une place grande et spacieuse, qui n’avait point de couverture que le Ciel : Le pavé étoit blanc comme de l’alebâtre, sans nulle tache, mais tout marqueté de vermeil. Il y avoit là un silence admirable. Cet homme nous fit signe de la main, de quel côté nous devions tourner, car il n’était pas moins silencieux que solitaire, ne nous disant que les choses qui étaient nécessaires absolument. Nous aperçûmes à un coing de ce lieu un petit hospice ou maison fait de marbre blanc, travaillé à l’antique d’une architecture admirable. […] La situation de cette maison regardoit l’Orient. Elle étoit bâtie dans un lieu fort éminent au bas duquel il y avoit de grands espaces/254, et dans ces espaces une Église enveloppée de brouillards si épais que l’on n’en pouvoit voir que le haut de la couverture qui étoit dans un air un peu plus épuré. Du lieu où nous étions il y avoit un chemin pour décendre dans ces grands et vastes espaces, lequel étoit fort hazardeux pour avoir d’un côté des rochers affreux, et de l’autre des précipices effroiables sans appui : avec cela il étoit si droit et si étroit, qu’il faisait peur seulement à le voir. […]

Le plaisir que je ressentois d’une chose si agréable ne se peut expliquer. Je m’éveillay là dessus jouissant encore de la douceur que j’avais expérimentée, laquelle me dura encore plusieurs jours. Mais je demeuré en suite fort pensive ce que voulait signifier une chose si extraordinaire, et dont l’exécution devait être assurement fort secrète […]

Au commencement de cette année comme j’étais en oraison, tout cela me fut remis en l’esprit avec la pensée que ce lieu si affligé que j’avais veu étoit la nouvelle France. [...]

L.56 De Québec, à son Fils, 4 septembre 1641.

Mon très cher et bien-aimé filz,

La vostre m’a aporté une consolation si grande qu’il me seroit très dificille de vous l’exprimer255; J’ay esté toute cette année dans de grandes croix pour vous, mon esprit envisagent les escueilz où vou [s] pouviez tomber. En fin, nostre bon Dieu luy donna le calme dans la créance que son amoureuse et patternelle bonté ne perdoit point ce qu’on avoit abandonné pour son amour. La vostre m’i confirma, mon très cher filz, et me fit voir ce que j’avois espéré pour vous et bien par dessus mes espérances, puisque sa bonté vous a plasé dans un ordre si saint et que j’honore et estime grandement; j’avois souhaitté cette grâce pour vous lors de la réforme de St-Julien et de Marmoustier, mais comme il faut que les vocations viennent du ciel, je ne vous en dist mot, ne voulant pas mettre du mien en ce qui apartiens à Dieu seul.

Vous avez esté abandonné de vostre Mère et de vos parans. Cet abandon ne vous a-il pas esté utille? Lors que je vous quitté, n’ayent pas 12 ans, je ne le fist qu’avec des convulsions estranges qui n’estoient conneue que de Dieu seul. Il failloit obéir à son divin vouloir qui vouloit que les choses se passasent ainsi, me faisant espérer qu’il auroit soin de vous. Mon cœur s’afermi pour surmonter ce qui avoit retardé mon antrée en la sainte Religion 10 ans antiers. Encore falut-il que la nécessité de faire ce coup me Fust signifiée par le R. Père dom Raymon et par des voys que je ne puis pas coucher sur ce papier, bien vous le diroi-je à l’oreille; je prévois l’abandon de nos parens qui m’a donné mille croix, joint à l’infirmité humaine qui me faisoit craindre vostre perte.

Lors que je passé par Paris, il m’estoit facile de vous plasser. La Reine, Madame la duchesse Dayguillon et Madame la Contesse Brienne qui me firent l’honneur de me regarder de bon œil et qui m’ont encore honorée de leurs commandemens cette année par leur Lestres ne m’eussent point refusé ce que j’eusse désiré pour vous. Je remersié Madame la duchaisse Daiguillon du bien qu’elle vous a voulu faire; mais la pansée qui me vint pour lors fut que si vous estiez avancé dans le monde, vostre âme seroit en danger de ce perdre. De plus, les pansées qui m’avoient autre fois ocuppé l’esprit pour ne désirer que la pauvreté d’esprit pour héritage, pour vous et pour moy, me firent résoudre de vous laisser une seconde fois entre (les) mains de la Mère de bonté, me comfiant que puisque j’alois donner ma vie pour le servise de son bien-aimé fils, elle prandroit soin de vous. Ne l’aviez-vous pas ausy prise pour Mère et pour Espouse lors que vous entrâte dans la Congrégation, (le jour de la Purification)? Vous ne pouviez donc attandre d’elle, q’un bien pareil à celuy que vous possédez. C’eût esté quelque chose que les avantages qui ce sont présantez pour vous à Paris, mes qui eussent estez infiniment ravalez au-desous de ceux que vous possédés maintenant. Je crois, et la vostre me l’assure, que vous ne les regrettez pas, ni l’abaissement de naissance dont vous me parlez, qui n’et nulement concidérable, je ne scais qui vous en a donné connoissance; je n’eusse eu garde de vous en parler. Je ne vous ay jamais esmé que dans la pauvretté de Jésus-Christ dans laquelle se retrouve tous les trésors.

Il est certain, vous n’estiez pas au monde que je les souhaittois pour (vous); mon cœur en ress(ent) oit des mouvemens si puissans que je ne les puis exprimer. Vous estes donc maintenant dans la milice, mon très cher fils. Au nom de Dieu, faitte estat de la parole de Jésus-Christ et pansez qu’il vous dit : «Celuy qui met la main à la charue et tourne le dos arrière n’et pas propre pour le royaume des cieux». Ce qu’il vous promet est bien plus grand que les avantages qu’on vous faisoit espérer, que vous devez estimer boue et fange pour vous acquérir Jésus-Christ. Vostre glorieux patriarche saint Benoist vous en a donné un grand example. Imité-le, au nom de Dieu, et que mon cœur ait cette consolation, par la première flotte, que mes veux offerts à sa divine Magesté depuis z I an sans intermision ayant estez reçeus au ciel. Je vous vois en de saintes résolutions, c’est ce qui me fait espérer que Dieu vous donnera la persévérance. Il ne se passe jour que je vous sacrifie à son amour sur le cœur de son bien-aimé fils. Plaise à sa bonté que vous soyez un vray holaucoste tout consommé sur se divin autel.

Il est vray ce que vous dites, mon très cher filz. J’ay trouvé en Canada tout autrement que ce que j’an pansois, mais en un divers sans que vous n’avez pansé. Les travos m’i sont dous et si facille à porter que j’y expérimante ce que (dit) Nostre Seigneur : «Mon joug est dous et mon fardeau léger». Je n’ay pas perdu mes peines dans le soin espineux d’une langue estrangère qui m’et maintenant si facille que je n’ay point de peines d’anseigner nos saints mistères à nos Néophites dont nous avons eu grand nombre cette année : plus de 50 séminaristes, plus de 700 visites de sauvages et sauvagesses que nous avons tous assistés spirituellement et temporellement. La joye que mon cœur ressans dans le saint amploy que Dieu me donne esuye toutes les fatigues que je peux prandre dans les ocasions ordinaires. Je suplie nostre Rde Mère Françoise de Saint-Bernard de vous envoyer une copie du récit que je luy fais du progrès de nostre séminaire.

Pour tout le christianisme, voilà 3 nations qui veullent se venir randre sédantaire à Sillery. Leurs filles seront pour le séminaire. Tous les chrestiens font très bien. Un Montagnés, nouveau chrestien, a fait l’office d’apostre en sa nation et a esbranlé avec le R. Père Le Jeune les 3 nations dont je vous parle. Des lestres qu’on escrit de nos séminaristes (au dit Rd Père), lors qu’il catéchisoit les (dites) nations, ont tiré tous ces bons catécumaines en admiration et leur a donné envie de nous donner leurs filles, puisqu’elles peuvent parvenir à ce que font les filles Françoise, tant au chemain du salut que pour les siances d’où il sembloit que leur misérable condition d’estre née dans la barbarie les vouloir exclure. Tous nos nouveaux chrestiens ont eu fort à souffrir pour la tiranie des hyroquoys qui leur ont livré la guerre comme à nos François.

Mr nostre Gouverneur les a chassé dans un combat qui leur a livré pour sauver nos bons néophites. La relation vous le dira. Les Rds Pères de la Compagnie qui sont aux hurons ont eu des fatigues incroyables dans leurs missions cet hyver, les froids et les! lèges ayent esté extraordinairement exésifs. Adjoutez à cela la barbarie de cette nation qui les a fait souffrir excesivement. Le Rd Père Chaumonnot que vous connoissez a ressenty leurs coups. C’et un apostre qui est ravi d’estre trouvé digne de souffrir pour Jésus-Christ. Il a quasi apris miraculeusement la langue huronne et a fait des merveilles dans une nation où luy et le Rd Père Brébeuf ont jetté les premières semances de l’Évangille. Les Rds Pères Garnier et Pijar ont pansez estre tuez; Nostre-Seigneur les a gardez miraculeusement. Le Rd Père Poncet a eschapé les mains des yroquois qui estoient escartez lors que son canot passoit vite, conduit par des hurons qui craignoient la mort que ce grand serviteur de Dieu souhaittoit ardammant.

Il est demeurant aux 3 Rivières; (il) assiste les algonquins avec le zèlle que vous pouvez juger; il est savant en la langue algonquine. C’est aussy celle que j’étudie, qui me sert aux algonquines et montagnaises, comme estant des nations adjasantes.

La Mère Marie de St Joseph étudie la langue huronne (Nous avons aussy des filles de ce pays; elle y réussit fort bien).

Nous avons néanmoins plus affaire d’algonquin; c’est pourquoi toutes s’y apliquent. L’on a découvert vers les costes du port des nations en nombres qui parlent cette langue : ont les instruit, tous veullent croire. L’on croit qu’il y pourra avoir quelques martirs dans les grandes cources qu’il faut faire, où le diable, enragé de ce (que) Jésus-Christ luy ravit l’ampire qui luy avoir osé usurper il y a tant d’années, suscite toutjours quelques meschans pour nuire aux ouvriers de l’Evangille. Je souhaitte que vous voyez la relation. Je tâcheray qu’on vous en envoye une lorsqu’elle sera imprimée.

Je suis en une consolation très sansible du bon souhait que vous faite pour moy (c’et le martire). Hélas, mon très cher fils, mes péchez me priveront de ce bien; je n’ay rin fait jusque icy qui soit capable d’avoir gaingné le cœur de Dieu, car, pansé-vous, il faut avoir beaucoup travaillé pour estre trouvée digne de respandre son sang pour Jésus-Christ; je n’ose porter mes prétansions si haut : je laisse faire à sa bonté immance qui m’a toutjours prévenue de tant de faveurs, que si sans mes mérites, elle me veut (encore) faire celle où je n’ose prétandre, je la suplie qu’elle le fase; je me donne à elle, je vous y donne aussy et la suplie, pour une bénédiction que vous me demandez, qu’elle vous comble de celles qu’elle a départie à tant de valeureux soldats qui luy ont gardé une fidélité inviolable.

Si on me venoit dire : «Vostre fils est martir», je panse que j’an mourrois de joie. Laissons-le faire; il a ses tems, ce Dieu plain d’amour. Soyez-lui fidelle et vous assurez qu’il vous trouvera les ocasions de vous faire grand saint si vous obéisez à ses divins mouvemens, si vous vous plaisez de mourir à vous-mesme et de suivre l’example que tant de grands saints de vostre Ordre vous donnent. Si Nostre Seigneur vous fait la Grâce d’estre profès, je vous suplie de m’an donner avis, et aussy come sa bonté vous a apellée et quelz moyens vous avez pris pour l’exécuter. [...]

L.66 De Québec, à Mademoiselle de Luynes, 29 septembre 1642.

[…] Nous avons reçu votre aumône par le moien de Monsieur de Bernières, je vous en rends mes très-humbles remercimens : sans ce secours je croi qu’il nous eût fallu renvoyer nos Séminaristes dès cette année, comme je croi qu’il faudra faire à l’avenir, ainsi que Monsieur de Bernières nous le signifie pour les causes que je vous dirai, ce qui nous seroit une privation très-sensible, à laquelle néanmoins il nous faut résigner, si notre bon Jésus le veut; nous sommes ses servantes qui devons baisser le col a ses jugemens. Vous sçavez la grande affection qu’a eu pour nous notre bonne fondatrice, qui nous a amenées en Canada avec une générosité, comme tout le monde sçait, des plus héroïques. Elle a demeuré un an avec nous dans ce même sentiment et dans un cœur tout maternel, tant à notre égard qu’envers nos Séminaristes. Elle commença ensuite à vouloir visiter les Sauvages de temps en temps, ce qui étoit très-louable : peu de temps après elle nous quitta tout à fait ne nous venant visiter que peu souvent. On jugeoit de là qu’elle avoit de l’aversion de la clôture, et que n’étant pas Religieuse, il étoit raisonnable de la laisser à sa liberté. De notre part nous estimions que pourveu qu’elle nous aidât de son bien ainsi qu’elle s’étoit engagée de parole à laquelle nos amis et nous nous étions confiez, cette retraite ne feroit point de tort au Séminaire. Cependant le temps se passoit et son affection à nous établir diminuoit de jour en jour. Ce qui retarda encore beaucoup nos affaires, c’est que les personnes qui vinrent l’an passé pour établir l’habitation de Mont-Réal, qui sont un Gentilhomme et une Damoiselle de France, ne furent pas plutôt arrivez qu’elle se retira avec eux. Elle reprit ensuite ses meubles et plusieurs autres choses qui servoient à l’Église et au Séminaire et qu’elle nous avoit donnez. Nous laissâmes tout enlever sans aucune répugnance, mais plutôt, à vous dire mon cœur, en les rendant je sentois une grande joie en moy-même, m’imaginant que notre bon Dieu me traittoit comme saint François que son Père abandonna, et à qui il rendit jusqu’à ses propres habits. Je me dépouillé donc de bon cœur de tout, laissant le Séminaire dans une très-grande pauvreté : Car comme cette bonne Dame s’étoit jointe à nous, et que tout ce qu’elle avoit servoit en commun, nous nous passions de ce qu’elle avoit avec les meubles que nos Mères de France nous avoient donnez pour notre usage, sa fondation étant si petite, qu’elle n’eût pas suffi à nous meubler pour nous et pour nos Séminaristes. Par cette retraite elle ne nous a pas laissé pour coucher plus de trois Séminaristes, et cependant nous en avons quelquefois plus de quatorze. Nous les faisons coucher sur des planches mettant sous elles ce que nous pouvons pour en adoucir la dureté, et nous empruntons au magazin des peaux pour les couvrir, notre pauvreté ne nous permettant pas de faire autrement. De vous dire que notre bonne fondatrice a tort, je ne le puis selon Dieu : Car d’un côté, je voi qu’elle n’a pas le moien de nous assister étant séparée de nous, et son bien n’étant pas suffisant pour l’entretenir dans les voiages qu’elle fait : D’ailleurs comme elle retourne dans le siècle il est juste qu’elle soit accommodée selon sa qualité, et ainsi nous n’avons nul sujet de nous plaindre si elle retire ses meubles : et enfin elle a tant de piété et de crainte de Dieu, que je ne puis douter que ses intentions ne soient bonnes et saintes. Mais ce qui m’afflige sensiblement, c’est son établissement à Mont-Réal où elle est dans un danger évident de sa vie à cause des courses des Hiroquois, et qu’il n’y a point de Sauvages sur le lieu. Et ce qui est le plus touchant, elle y reste contre le conseil des Révérends Pères et de Monsieur le Gouverneur qui ont fait tout leur possible pour la faire revenir : Ils font encore une tentative pour lui persuader son retour, nous en attendons la réponse qu’on n’espère pas nous devoir contenter. Ce grand changement a mis nos affaires dans un très mauvais état : Car Monsieur de Bernières qui en a la conduite me mande qu’il ne les peut faire avec le peu de fondation que nous avons qui n’est que de neuf cens livres. Les Mères Hospitalières en ont trois mille et Madame la Duchesse d’Aiguillon leur fondatrice les aide puissamment; avec tout cela elles ont de la peine à subsister. C’est pourquoi Monsieur de Bernières me mande qu’il nous faut résoudre si Dieu ne nous assiste d’ailleurs, de congédier nos Séminaristes et nos ouvriers ne pouvant suffire à leur entretien, puisque pour paier seulement le fret des choses qu’il nous envoie, il lui faut trouver neuf cens livres qui est tout le revenu de notre fondation. Et de plus, dit-il, si Madame votre fondatrice vous quitte, comme j’y voi de grandes apparences, il vous faudra revenir en France, à moins que Dieu ne suscite une autre personne qui vous soutienne.

À ces paroles ne direz-vous pas, Mademoiselle, que tout est perdu? En effet on le croiroit s’il n’y avoit une providence amoureuse qui a soin des plus petits vermisseaux de la terre. Cette nouvelle a beaucoup affligé nos amis qui en sçavent l’importance, et néanmoins mon cœur est en paix par la miséricorde de notre bon Jésus pour lequel nous travaillons. Dans la confiance que j’ay en son amour, j’ay résolu de retenir nos Séminaristes et d’aider nos pauvres Sauvages jusqu’à la fin. J’ay encore retenu nos ouvriers pour bâtir le Séminaire, espérant qu’il ne nous a pas amenées ici pour nous détruire et nous faire retourner sur nos pas. Si pourtant sa bonté, ou son aimable justice le vouloit pour châtier mes péchez, me voilà prête d’en recevoir la confusion à la veue de toute la terre : Il ne m’importe ce qui m’arrive, pourveu qu’il en tire sa gloire : Et à l’heure que je vous écris, mon cœur possède une paix si accomplie que je ne vous la puis exprimer : J’ay une singulière satisfaction de vous le dire comme à celle que j’aime et que j’honore le plus en ce monde. Oui, Mademoiselle, puisque votre humilité se porte jusqu’à me vouloir honorer de votre affection et bienveillance, vous avez si fort gagné mon cœur, qu’il ne se peut empêcher de vous dire les biens et les maux qui lui arrivent.

Après ce que Monsieur de Bernières m’a écrit, il sera sans doute épouvanté voiant que je lui demande des vivres comme à l’ordinaire, et de plus que je lui envoie des parties pour six mille livres qui ont été emploiées à paier les gages de nos ouvriers, et à l’achat des matériaux de notre bâtiment, sans parler du fret du vaisseau : Car en tout cela nous n’avons que la providence de notre bon Dieu : On dit que tout est perdu, et cependant je me suis sentie portée intérieurement à poursuivre ce que notre Seigneur nous a fait la grâce de commencer en sa nouvelle Église. L’arrivée des vaisseaux nous donnera une nouvelle instruction, et peut-être un nouveau courage pour travailler plus que jamais au service de notre Maître.

[…]

Comme j’étois sur le point de finir cette lettre, il est arrivé une barque de Mont-Réal qui nous apprend que cette bonne Dame est résolue d’y passer l’hiver parmi les dangers. Je vous avois bien dit que ses intentions sont bonnes et saintes, car elle m’écrit avec une grande cordialité et me mande que le sujet qui la retient à Mont-Réal, est qu’elle cherche le moien d’y faire un second établissement de notre ordre au cas qu’elle rentre dans la jouissance de son bien. Mais je n’y voi nulle apparence, et le danger où elle est de sa personne me touche plus que toutes les promesses qu’elle me fait. Voilà le vaisseau prest de lever l’ancre, ainsi il faut que je finisse et que tout de nouveau je vous rende mes très-humbles remercimens de tous vos bienfaits. Et à l’égard de l’affection que mon cœur a pour vous, la parole est trop foible pour l’exprimer : Que l’amour infini de notre aimable Jésus vous le dise donc, puisque lui seul sçait; que je suis toute vôtre; Oui sans réserve je suis votre très-humble.

De Ouébec le 29. Septembre 1642.

L.68 De Québec, à son Fils (1), 1er septembre 1643.

[...] Vous pouvez croire qu’aprenant que vous êtes tout à Dieu par les saints vœux de la Religion, mon cœur a reçu la plus grande consolation que d’aucune nouvelle que j’aye apprise en ma vie. La miséricorde infinie de Dieu m’a fait cette grâce en vous la faisant. (Je vous avois donné à luy avant que vous fussiez né. Estant au monde mon cœur soupiroit sans cesse après luy; afin qu’il plût à sa bonté de vous accepter. A peine aviez-vous atteint l’âge de treize ans qu’il me promit qu’il auroit soin de vous, ce qui donna à mon cœur un repos que je ne vous puis dire. Lorsque vous fûtes un peu plus grand et qu’on me disoit que votre vie était un peu trop libre, j’entray à votre sujet dans des croix qui me faisoient recourir sans cesse à Dieu, que je sçavois pourtant bien ne vous devoir pas manquer; mais vous pouviez par vos manquemens renverser ses desseins, ou plutôt moy en être la cause. Ce fût alors que je luy donnay pour garant de votre âme la sainte Vierge et saint Joseph, par lesquels je vous offrois chaque jour à sa divine Majesté. Pensez-vous, mon très cher Fils, que je ne visse pas bien que lors que je vous parlois de Dieu, des biens de la Religion, et du bonheur de ceux qui le servent, votre cœur étoit fermé à mes paroles? Je le voyois, et c’étoit là le plus grand sujet de mes croix; car il me sembloit qu’à chaque pas vous alliez tomber dans le précipice : Mais j’avois toujours dans le cœur un instinct qui me disoit que Dieu avoit une grâce à vous faire pour vous appeller au temps et en la manière qu’il m’avoit appellée pour le servir d’une manière toute particulière. Et en effet je la vois à peu près décrite en ce que vous me mandez qui vous arriva. Remarquez bien cela, mon très cher Fils, si vous me survivez vous en sçaurez davantage, puisque vous voulez que je vous donne mes papiers, si l’obéissance le permet en ce temps là, je le veux afin que vous connoissiez les excez de la bonté divine sur moy, aussi-bien que sur vous.

C’est un excez de l’amour de notre divin Maître de brûler nos cœurs sans les consumer. C’est néanmoins un effet de notre misère de ce que son opération n’a pas tout son effet. L’agent ne manque pas de son côté, mais notre froideur s’oppose aux touches divines, et empêche l’âme d’arriver à ce parfait anéantissement qui surpasse toute purification imaginable. Je n’ay pas cessé, mon très cher Fils, de prier pour vous, et je ne manque point de vous offrir sur l’Autel sacré du cœur très-aimable de Jésus à son Père éternel. (Mais quoy, me dites-vous, je suis sacrifié sur le cœur qui met l’incendie par tout, et je ne brûle pas? Pensez-vous que nous sentions toujours le feu qui nous brûle, je parle de ce feu divin; nous ne serions jamais humbles, si nous ne sentions nos foiblesses, et il est bon que l’amour nous rende son feu insensible afin que nous brûlions plus purement).

[...] Remarquez bien ce point, notre propre amour nous rend esclaves et nous réduit à rien; car est-ce quelque chose que de sortir du tout pour être à nous-mêmes, qui ne sommes qu’un pur rien? Ne cherchez donc point d’autre cause de ce que nous ne sommes pas saints dès la première communion que nous faisons. La méditation de ce grand silence où Dieu vous a appellé, vous fera voir plus clair que moy dans cette matière. Et de plus, vous avez tant de Saints parmy vous consommez au service du grand Maistre, qu’avec leurs avis et leurs exemples, vous deviendrez saint si vous voulez.

[...] Quant aux pensées que vous me proposez; croyez-moy, ne vous portez à rien qu’à suivre Dieu; je veux dire que vous vous abandonniez à sa conduite avec une douce confiance, et que vous attendiez dans la paix du cœur ce que ses desseins auront projetté pour vous. Après cela ne vous mettez point en peine, il vous conduira par la main, car c’est ainsi qu’il se comporte envers les âmes qui cherchent à le contenter, et non pas à se satisfaire elles mêmes. O qu’il est doux de suivre Dieu! Je ne vous dis pas cecy afin que vous étouffiez son esprit, mais afin que vous le serviez dans une plus grande pureté. et que vous ne respiriez que dans l’accomplissement des desseins qu’il a sur vous pour sa gloire et pour la sanctification de votre âme. L’obéissance exacte à vos Supérieurs sera la pierre de touche qui vous fera connoître si vous êtes dans cette disposition.

Ah, mon cher Fils, que cette dépendance des desseins de Dieu sur vous est importante! C’est le secret pour devenir grand saint et se rendre capable de profiter aux autres. (Je suis ravie de voir ici des Saints -- c’est ainsi que j’appelle les ouvriers de l’Évangile -- dans un dénuement épouventable; et vrayment cette parole de l’Apôtre leur peut bien être appliquée : Vous êtes morts et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Je n’ay point de termes pour dire ce que j’en connois). Méditez cette sentence et pensez qu’il y a bien loin avant que d’être semblable à notre divin Maistre. (Ce que la créature ne peut d’elle-même, Dieu le fait ici d’une façon qu’on n’auroit jamais pensé. Ne croyez pas que quand vous me demandez ce que j’endure et que je n’en omette rien, je vous parle de la disette des choses temporelles, de la pauvreté du vivre, de la privation de toutes les choses qui peuvent consoler les sens, des peines qui les peuvent affliger, des contradictions, des adversitez et de choses semblables; non, tout cela est doux et l’on n’y pense pas, quoyqu’il soit sans fin : ce sont des roses où l’on se trouve trop bien, et je vous assure que la joye que j’y ressens m’a souvent mise en scrupule.

[...]

Il me semble que (je vous voy dans l’impatience de sçavoir si j’ay tant souffert. Ouy, mon cœur ne vous peut rien céler, et je ne suis pas encore au bout, aussi ne suis-je pas encore arrivée à la perfection de ceux dont je vous parle : mais obtenez-moy la grâce d’y pouvoir arriver, ce sera une récompense de ce que j’ay enduré pour vous. Car la crainte que j’avois que vous ne tombassiez dans les précipices que vous couriez dans le monde me fit faire un accord avec Dieu, que je portasse en cette vie la peine due à vos péchez, et qu’il ne vous châtiât pas par la privation du bien qu’il m’avoit fait espérer pour vous. Ensuite de cette convention vous ne sçauriez croire combien grandes sont les croix que j’ay souffertes à ce sujet. Et même sur le point que vous alliez faire votre Profession, je fus une fois contrainte de sortir de table et de me retirer pour vous offrir à Dieu. Ce fut alors que les croix que je souffrois pour vous prirent fin ainsi que je l’ay remarqué, comparant vos lettres avec ce qui m’étoit arrivé. Je vous dis cecy pour vous faire voir combien Dieu vous a aimé, vous tirant à soy par des voyes toutes pleines de sa bonté, et afin que toute votre vie se consume à luy en rendre de continuelles actions de grâce) : pour moy c’est mon occupation quoique je le fasse très imparfaitement.

[...] (Vous me parlez de votre solitude; il est vray que la retraite est douce et qu’on ne traite jamais mieux avec Dieu que dans le silence : C’est ce qui me console de ce que sa bonté vous a appellé à un Ordre saint où cette vertu règne en sa perfection, et où vous pouvez faire pour vous et pour autruy plus que vous ne feriez de paroles). La vie mixte a son tracas, mais elle est animée de l’esprit de celuy qui l’ordonne. Je ne me trouve jamais mieux en Dieu que lorsque je quitte mon repos pour son amour, afin de parler à quelque bon Sauvage et de luy apprendre à faire quelque acte de Chrétien : je prens plaisir d’en faire devant luy, car nos Sauvages sont si simples que je leur dirois tout ce que j’ay dans le cœur. Je vous dis cela pour vous faire voir que la vie mixte de cette qualité me donne une vigueur plus grande que je ne vous puis dire. Aussi est-ce ma vocation que je dois aimer par dessus toute autre : et si je puis avoir le bien de n’être plus Supérieure, et de me voir délivrée de l’inspection que je suis obligée d’avoir sur un Monastère que nous faisons bâtir, je seray ravie de n’être plus que pour nos Néophites : C’est peut-être mon amour propre qui me fait parler, mais sans avoir égard à mes inclinations, je désire que la volonté de Dieu soit faite.

[...]

Vous me demandez si nous nous verrons encore en ce monde? je ne le sçay pas; mais Dieu est si bon que si son nom en doit être glorifié, que ce soit pour le bien de votre âme et de la mienne, il fera que cela soit; laissons-le faire, je ne le voudrois pas moins que vous, mais je ne veux rien vouloir qu’en luy et pour luy; perdons nos volontez pour son amour. Je vous voy tous les jours en luy, et lors que je suis à Matines le soir, je pense que vous y êtes aussi, car nous sommes au chœur jusqu’à huit heures et demie, ou environ, et comme vous avez le jour cinq heures plutôt que nous, il semble que nous nous trouvons ensemble à chanter les louanges de Dieu. (Vous me réjouissez de ce que vous aimez l’humilité : en effet vous en aviez bien besoin aussi bien que moy, car le monde nous en avoit bien fait à croire) : conservez toujours l’amour de cette précieuse vertu, qui est le fondement solide, sans lequel tout l’édifice de la perfection que vous voulez élever en votre âme seroit ruineux et de peu de durée. (Enfin demeurez dans la consolation que vous avez d’être serviteur de Dieu et que je suis sa servante, qui sont les plus nobles de toutes les qualitez, et celles que nous devons le plus aimer). Demeurons en Jésus, et voyons-nous en luy.

De Québec le 1. Septembre 1643.

L.84 De Québec, à l’une de ses Sœurs/256, 3 septembre 1644.

Ma très-chère et très-bonne Sœur. Notre bon Jésus soit à jamais l’objet de votre amour. C’est avec la plus tendre affection de mon cœur que je chéris le vôtre, et plus étroitement que jamais, puisque vous voulez être toute à Dieu. Vous me demandez des avis spirituels pour mener une vie parfaite dans l’état d’une véritable veuve qui ne veut plus avoir d’amour que pour Jésus-Christ :

Et sur tout vous me demandez comme j’ay fait quand Dieu a permis que je l’aye été. O mon Dieu! je serois bien empêchée de vous le dire, car ma vie a été un tissu d’imperfections et d’infidélitez. Mais du côté de la grâce, je vous avouerai que Dieu me faisoit riche et qu’il me donnoit tout, en sorte que si j’eusse été bien obéissante à ses mouvemens, je serois à présent une grande Sainte. Puisque vous le voulez sçavoir; ce que je tâchois de faire, c’étoit de vuider mon cœur de l’amour des choses vaines de ce monde : je ne m’y arrêtois jamais volontairement, et ainsi mon cœur se vuidoit de tout, et n’avoit point de peine de se donner tout à Dieu, ni de mépriser tout le reste pour son amour.

Ne faites-vous point quelque peu d’oraison mentale? Cela vous serviroit beaucoup, même pour la conduite de votre famille et de vos affaires domestiques : Car plus on s’approche de Dieu, plus on voit clair dans les affaires temporelles, et à la faveur de ce flambeau on les fait beaucoup plus parfaitement. On apprend à faire ses actions en la présence de Dieu, et pour son amour : On n’a garde de l’offenser quand on le voit présent : On s’accoutume à faire des oraisons jaculatoires qui enflamment le cœur, et attirent Dieu dans l’âme; ainsi de terrestre on devient spirituel, en sorte qu’au milieu du tracas des affaires du monde, on est dans un petit paradis où Dieu prend ses plaisirs avec l’âme, et l’âme avec Dieu.

Dans les occupations néanmoins que je sçay que cause votre négoce, Dieu ne demande pas de vous que vous fassiez de longues oraisons, mais de courtes, et qui soient ferventes. Je me souviens que notre défunte mère, lors qu’elle étoit seule dans son trafic, prenoit avantage de ce loisir pour faire des oraisons jaculatoires très-affectives. Je l’entendois dans ces momens parler à notre Seigneur de ses enfans, et de toutes ses petites nécessitez. Vous n’y avez peut-être pas pris garde comme moy/257, mais vous ne croirirez pas combien cela a fait d’impression dans mon esprit. Je vous dis cecy, ma chère Sœur, afin que vous l’imitiez; car c’est un exemple domestique dont nous devons faire plus d’état que de tout autre, et j’estime que c’est ce que notre bon Dieu demande de vous.

J’ay une singulière joye de ce que vous êtes dans le dessein de demeurer comme vous êtes, le reste de vos jours : je m’assure que vous y possédez la parfaite paix du cœur, puisqu’il n’est plus partagé, et que Dieu seul en est le maître et le possesseur. [...]

De Québec le 3. Septembre 1645.

L.87 De Québec, à la Mère Françoise de S. Bernard,

Sous-Prieure du Monastère des Ursulines de Tours, 27 septembre 1644.

Ma très-Révérende, très-honorée, et très-aimée Mère. Mon cœur ressent tant de tendresses pour celle que je reconnois pour ma véritable Mère, que je ne les puis exprimer. Ouy, je vous ay si présente à mon esprit, qu’il me semble que je suis encore à Tours, et que vous me venez surprendre dans notre petite cellule, où votre affection pour moy vous faisoit me donner la satisfaction que je chérissois le plus. Vous me dites que vos visites à Québec sont fréquentes; les miennes ne le sont pas moins à Tours. Ce sont nos bons Anges qui font cela; parlons-nous donc par leurs intelligences, ou plutôt par notre tout aimable époux, qui sçait que notre amour est en luy, et pour luy. Ma plus que très-bonne Mère, il traite si amoureusement mon âme, que je ne puis m’empêcher de vous le dire dès l’abord. Son amour tient à mon égard des voyes semblables à celles que vous avez veues et sçeues, car mon cœur ne vous pouvoir rien celer. Aujourd’huy je connois bien plus clairement que je ne faisois en ce temps-là, pourquoy il me faisoit passer par tant de différentes voyes. O ma chère Mère, qu’il y a loin de nous à la pureté de Dieu, et que la purgation d’une âme qu’il veut toute pour luy et qu’il veut élever à une haute pureté est une grande affaire! Je voy ma vie intérieure passée dans des impuretez presque infinies : la présente est comme perdue, et je ne la connois pas : elle ressent néanmoins des effets et des avant-goûts de cette haute pureté où elle tend, et où elle ne peut atteindre. Ce ne sont pas des désirs ny des élans, ny de certains actes qui font quasi croire que l’on possède son Bien : Non, c’est une vacuité de toutes choses, qui fait que Dieu demeure seul en l’âme, et l’âme dans un dénuement qui ne se peut exprimer. Cette opération augmentant, ce qui est passé, pour saint qu’il paroisse, n’est qu’une disposition à ce qui est présent. Si vous sçaviez, ma très-honorée Mère, l’état où j’ay été près de trois ans de suite depuis que je vous ay quittée, votre esprit en frémiroit. Imaginez-vous les pauvres les plus misérables, les plus ignorans, les plus abandonnez, les plus méprisez de tout le monde, et qui ont d’eux-mêmes ce même sentiment; j’étois comme cela, et je me voyois vraiment et actuellement si ignorante, que le peu de raison que je pensois avoir ne me servoit que pour me faire taire. Lors que mes Sœurs parloient, je les écoutois en silence et avec admiration, et je me confessois moy-même sans esprit. Je ne laissois pas de faire toutes mes affaires, comme si cela n’eut point été, quoy que dans tout ce temps j’en eusse de très-épineuses. Dieu me faisoit la grâce de venir à bout de tout, et je ne sçay comment, car tout ce que je faisois m’étoit désagréable et insipide, et me paroissoit de la qualité de mon esprit. Quelquefois je me trouvois comme ces pauvres orgueilleux, lesquels bien qu’ils ayent l’expérience qu’ils sont pauvres, ne laissent pas de penser qu’ils sont quelque chose, et de vouloir que les autres le pensent comme eux : Tout ce qu’on leur dit leur déplaît, et ils font toujours mauvaise mine. Enfin, ma chère Mère, il n’y a misère que je n’aye expérimentée, et je n’avois aucune facilité qu’à l’étude et à l’instruction de nos Néophites; encore Dieu ne vouloit pas que j’y eusse de la satisfaction, car j’y ay eu mille et mille mortifications, non du côté de Dieu, parce qu’il m’y aidoit extraordinairement, mais de la part des créatures à qui il donnoit le mouvement, et dont il se servoit pour m’affliger. Ce n’est pas que de temps en temps sa bonté ne me fit expérimenter de grands effets de son amour, mais cela n’empêchoit pas que je ne retournasse à mon état de pauvreté et de misère.

Tout cela ne m’a pas peu servy pour connoître le néant de la créature, qui se void bien mieux dans l’expérience de ses propres misères, que dans les veues spéculatives de l’Oraison pour élevée qu’elle soit. À présent Dieu m’assiste puissamment en diverses rencontres qui auroient été capables d’étonner un esprit. Il m’a donné un si grand courage que je ne me connois plus. Vous voyez, ma très-bonne Mère, comme je vous parle avec simplicité comme à ma véritable mère; si votre cœur m’a devancé, le mien vous va trouver pour s’ouvrir à vous, et vous faire voir ce qu’il y a de plus caché. Voulez-vous bien, ma très-chère Mère, que je vous dise que j’ay été extrêmement consolée d’apprendre la manière avec laquelle Dieu vous traite. Je connois une personne qu’il traite de même; peut-être le verrez-vous, car il est passé en France : cette conduite l’a entièrement métamorphosé : car il est devenu tout simple, tout dénué, tout cordial, en un mot, il ne tient à rien dans le monde. C’est là, selon mon petit jugement, une récompense que notre cher époux veut donner aux âmes qui l’ont servy au regard du prochain; service qui tire après soy de grandes fatigues, et où l’on est presque toujours hors de soy, en sorte que l’on y goûte plus de croix et d’amertumes que l’on n’y ressent de consolations. Je n’en ay pas une longue expérience, ma très-bonne Mère, c’est vous qui en pouvez parler comme sçavante, et qui goûtez maintenant les fruits de vos travaux, en attendant ceux qui ne finiront jamais, et qui ne se trouvent que dans le sein de notre très-aimable Époux. Vous m’obligez infiniment de m’honorer d’une si grande familiarité. Cela montre que vous êtes toujours la même pour moy, et m’oblige d’être aussi toujours la même pour vous.

De Québec le 27. Septembre 1644.

L.100 De Québec, à son Fils, 11 octobre 1646.

[...] Hé, pourquoy ne vous familiarisez vous pas avec un Dieu si bon et si amoureux. Je vous avoueray que le regardant comme Juge redoutable, il nous faut cacher au fonds des abysmes, et même jusques sous les pieds de Lucifer : Si on le considère comme Père, il demande nos respects et nos obéissances : Mais il est notre Époux, et en cette qualité, comme dit saint Bernard, il demande de nous un retour réciproque, un retour d’amour). Et de plus notre cœur nous dicte cette leçon d’amour, qu’il nous faut tout convertir en celuy qui n’est qu’amour. O que cette leçon est aimable! Elle tient ses Diciples en un colloque perpétuel : si par la foiblesse humaine, ou par la nécessité des affaires, ils tombent dans quelque égarement, le cœur attent avec une douce tranquillité la veue de son objet, pour recommencer avec plus de fermeté ses entretiens avec son bien-aimé. Car le moyen de pouvoir vivre si long-temps en ce monde sans la veue et la jouissance parfaite de notre unique bien? Si sa bonté ne se laissoit posséder à l’âme, et si elle ne luy permettoit un amoureux accez auprès d’elle, je vous diray dans mon sentiment que la vie seroit une mort. Prenons donc courage pour nous approcher avec confiance de celuy qui est le plus beau de tous les enfans des hommes. C’est là un passage du Prophète, bien capable de me toucher le cœur, et de me beaucoup occuper l’esprit pour les grands secrets que je comprens dans la double beauté du sacré Verbe incarné, mon très-cher et tout unique bien. Si j’avois votre oreille, je vous en dirois davantage comme à mon très-cher Fils, à qui je ne voudrois rien cacher des dispositions de mon cœur, non plus que des grâces de Dieu sur moy, ni de mes infidélitez en son endroit.

J’ay eu l’année dernière une grande maladie qui m’a pensé emporter, car comme, grâces à notre Seigneur, je ne suis point infirme, je n’ay pas grande expérience des maladies. Je me disposé néanmoins pour mourir, parce que mon mal qui étoit une colique néphrétique accompagnée d’une grosse fièvre, étoit très-violent et dangereux. Pour le présent, je me porte mieux que jamais, et je suis preste d’aller en tous les endroits du monde où l’obéissance me voudra envoyer. [...]

L.101 De Québec, à sa Nièce, la Mère Marie de l’Incarnation, Religieuse Ursuline de Tours, octobre 1646.

[...] Sçachez donc encore une fois que toutes les âmes à qui Dieu veut faire de grands biens sont conduites par ce chemin. Premièrement il vous a appellée par un grand attrait intérieur, et il vous a donné ensuite de fortes impressions et des désirs ardens d’entrer dans la parfaite imitation de son fils, vous donnant l’expérience de ce que ce même fils a dit autrefois : Nul ne vient à moy si mon Père ne le tire. Il vous a donc tirée dans la solitude où il vous a parlé au cœur, par les saints mouvemens qu’il vous a donnez dans votre enfance spirituelle, où néanmoins quelque vertu qu’on ait, l’on commet beaucoup d’imperfections, comme de présomption, d’amour de propre excellence, de gloutonnie et d’avarice spirituelle : On boit tous ces défauts comme de l’eau et sans qu’on s’en apperçoive, parce que l’enyvrement intérieur offusque de telle sorte qu’on ne voit rien de mauvais : Un certain mélange des opérations de Dieu et des sentimens de la nature éblouit et fait tout voir le plus parfait du monde au jugement de la raison imparfaite; et au fonds quoique tout cela ne soit pas coupable, n’étant pas voulu ni recherché, ce sont néanmoins de très-grandes impuretez en matière de choses spirituelles, et des imperfections qui rendent l’âme foible quand il faut opérer de grands actes intérieurs dans la pureté de la foy, puis qu’elle est embarrassée dans les sens. Si l’âme demeuroit toujours en cet état, elle ne feroit pas un grand chemin dans la voye de l’esprit; Mais Dieu qui vous veut plus parfaite que vous n’êtes, vous a prévenue par un excez de sa bonté pour vous y faire avancer. Vous eussiez été trop foible pour souffrir une si grande soustraction de sa grâce sensible, s’il ne vous eût donné ce qu’il vous donna lorsque vous étiez devant le saint Sacrement. C’étoit pour vous fortifier dans le combat qui est un commencement de purgation de la partie sensitive de l’âme, pour laquelle il ne vous faut point décourager : car ne pensez pas que pour être rentrée dans votre paix ordinaire, tout l’orage soit passé; non, attendez vous à davantage, si Dieu vous aime, comme je le croy de sa bonté. Or vous connoîtrez si vous faites du progrez, et si la purgation a son effet par degré; si vous êtes bien fidelle, patiente, douce et paisible; si vous êtes obéissante à l’opération de celuy qui vous purifie; si vous êtes exacte à l’observance de vos Règles; sur tout si vous êtes bien humble dans le temps de la souffrance et du délaissement : J’ajouteray encore, si vous évitez les amitiez particulières, et les intrigues où les personnes du Cloître, sur tout celles de notre sexe sont sujettes; enfin si vous fortifiez votre âme contre une certaine humeur plaintive, et contre de certaines tendresses sur soy-même que l’on a dans les peines que l’on ressent. [...] Voilà pour le temps de l’affliction.

Quant à celuy de la bonace, ce que vous avez à faire est de ne vous appuyer jamais non pas même un seul moment sur vos propres forces [...]

Tout ce que je viens de dire regarde vos dispositions présentes, après quoy ne pensez pas que tout soit fait. Si Dieu vous aime vous passerez par des changemens d’états spirituels, dans lesquels vous croirez que tout est perdu pour vous [...]

[...]

L.109 De Québec, à son Fils, été 1647.

[...] Mais j’ay à m’entretenir d’autres choses avec vous, mon très-cher Fils. (Quoy, vous me faites des reproches d’affection que je ne puis souffrir sans une répartie qui y corresponde : Car je suis encore en vie, puisque Dieu le veut. En effet vous avez sujet en quelque façon de vous plaindre de moy de ce que je vous ay quitté. Et moy je me plaindrois volontiers, s’il m’étoit permis de celuy qui est venu apporter un glaive sur la terre qui y fait de si étranges divisions. Il est vray qu’encore que vous fussiez la seule chose, qui me restoit au monde où mon cœur fût attaché, il vouloit néanmoins nous séparer lorsque vous étiez encore à la mamelle, et pour vous retenir j’ay combatu près de douze ans encore en a-t’il fallu partager quasi la moitié. Enfin il a fallu céder à la force de l’amour divin et souffrir ce coup de division plus sensible que je ne vous le puis dire; mais cela n’a pas empêché que je ne me sois estimée une infinité de fois la plus cruelle de toutes les mères. Je vous en demande pardon, mon très-cher Fils, car je suis cause que vous avez souffert beaucoup d’affliction. Mais consolons-nous en ce que la vie est courte, et que nous aurons par la miséricorde de celuy qui nous a ainsi séparez en ce monde, une éternité entière pour nous voir et pour nous conjouir en luy.)

Quant à mes papiers, qui sont-ils? Je n’en ay que peu, mon très-cher Fils : car je ne ni arreste pas à écrire des matières que vous pensez. Il est vray qu’étant malade à l’extrémité j’avois donné le peu que j’en avoir à la Mère Marie de saint Joseph pour les faire brûler, mais elle me dit qu’elle vous les envoiroit; ainsi ils fussent toujours tombez entre vos mains quand vous n’eussiez pas témoigné les désirer. Mais puisqu’ainsi est que mes écrits vous consolent, et que vous les voulez, quand je n’aurois qu’un cahier j’écriray dessus qu’il vous doit être envoyé, si je meurs sans parler et sans avoir connoissance de ma mort.

Vous désirez sçavoir la conduite de Dieu sur moy. J’aurois de la satisfaction à vous la dire, afin de vous donner sujet de bénir cette bonté ineffable qui nous a si amoureusement appeliez à son service. Mais vous sçavez qu’il y a tant de danger que les lettres ne tombent en d’autres mains, que la crainte que cela n’arrive me retient. Je vous assure néanmoins que cy-après je ne vous cèleray rien de mon état présent : au moins vous en parleray-je si clairement que vous le pourrez connoître. À dire vray, il me semble que je dois cela à un fils qui s’est consacré au service de mon divin maistre, et avec lequel je me sens avoir un même esprit. Voicy un papier qui vous fera voir la disposition où j’étois quand je relevé de maladie il y a près de deux ans. Ce n’est pas que je m’arrête à écrire mes dispositions, s’il n’y a de la nécessité : mais en cette occasion une sentence de l’Escriture sainte, m’attira si fort l’esprit, que ma foiblesse ne pouvant supporter cet excez, je fus contrainte de me soulager par ma plume en écrivant ce peu de mots, qui vous feront connoître la voye par où cette infinie bonté me conduit. (Cette voye n’est autre que son amoureuse familiarité et une privauté intime avec une lumière intellectuelle, qui m’emporte dans cette privauté, sans pouvoir appliquer mon esprit à d’autre occupation intérieure qu’à celle où cette lumière me porte. Les sujets les plus ordinaires de cette privauté sont les attributs divins, les véritez de l’Escriture sainte tant de l’ancien que du nouveau Testament, particulièrement celles qui regardent les maximes du Fils de Dieu, son souverain Domaine, et l’amplification de son Royaume par la conversion des âmes de telle sorte que cet attrait m’emporte par tout, tant dans mes actions intérieures que dans les extérieures. Quand je dis que je ne me puis appliquer à d’autre occupation, j’entens pour m’y arrêter; car ôté les occupations qui tiennent tout mon esprit, c’est à dire, où ma liberté m’est ôtée par la liaison où la tient cette suradorable bonté de mon divin Époux, je luy dis tout ce que je veux selon les occurrences, même dans mes exercices corporels, et dans le tracas des affaires temporelles; car il m’honore de sa présence continuelle et familière. Vous n’aviez qu’un an ce me semble quand il commença de m’attirer à cette façon d’Oraison, laquelle néanmoins a eu divers états où il m’est arrivé des choses différentes et particulières selon les desseins que sa bonté a eus sur moy tous pleins d’amour et de miséricorde, eu égard à mes très-grandes vilitez, bassesses, rusticitez et infidélitez insuportables à tout autre qu’à une bonté infinie, de laquelle j’ay arrêté le cours un nombre innombrable de fois; ce qui a beaucoup empêché mon avancement dans la sainteté de laquelle sans mentir je n’ay pas un vestige. C’est ce que je vous conjure de recommander à notre Seigneur, car sans ce point je seray comme la cymbale qui tinte, mais qui n’a qu’un son passager : et je crains beaucoup de détruire les desseins que Dieu a sur moy et de dissiper les grâces qu’il me donne pour les accomplir.

Depuis ma maladie, ma disposition intérieure a été dans un dégagement très-particulier de toutes choses, en sorte que tout ce qui est extérieur m’est matière de croix. Elles ne me donnent néanmoins aucunes inquiétudes, mais je les souffre par acquiescement aux ordres de Dieu qui m’a mise sous l’obéissance dans laquelle rien ne me peut arriver que de sa part. Je sens quelque chose en moy qui me donne une pante continuelle pour suivre et embrasser ce que je connoîtroy être le plus à la gloire de Dieu, et ce qui me paroîtra le plus parfait dans les maximes de l’Évangile qui sont conformes à mon état, le tout sous la direction de mon Supérieur. J’y fais des fautes sans fin, ce qui m’humilie à un point que je ne puis dire. (Il y a près de trois ans que je pense continuellement à la mort, et cependant je ne veux et ne puis vouloir ni vie ni mort, mais seulement celuy qui est le Maître de la vie et de la mort, au jugement adorable duquel je me soumets pour faire tout ce qu’il a ordonné de moy de toute éternité. Ces sentimens donnent à mon âme et à mon cour une paix substancielle et une nourriture spirituelle qui me fait subsister et porter avec égalité d’esprit les événemens des choses tant générales que particulières qui arrivent, soit aux autres soit à moy, dans ce bout du monde, où l’on trouve abondamment des occasions de pratiquer la patience et d’autres vertus que je ne connois pas.)

[…]

L.116 De Québec, à la Mère Marie-Gillette Roland, Religieuse de la Visitation de Tours, io octobre 1648.

[...]

Vous me parlez d’une vie cachée; qu’en diray-je, ma très-chère et bien-aimée Sœur, puisqu’elle est cachée, et qu’il est très-difficile de parler de ce qui ne paroît pas? Dans ce pais et dans l’air de cette nouvelle Église, on voit régner un esprit, qui ne dit rien qu’obscurité. Tous les événemens qui nous arrivent sont des secrets cachez dans la divine providence, laquelle se plaît d’y aveugler tout le monde de quelque condition et qualité qu’il soit. J’ay veu et consulté là dessus plusieurs personnes, qui toutes m’ont dit : Je ne voy goutte en toutes mes affaires et néanmoins nonobstant mon aveuglement, elles se font sans que je puisse dire comment. Cela s’entend de l’établissement du pais en général, et de l’état des familles en particulier. Il en est de même du spirituel 1 : Car je voy que ceux et celles que l’on croyoit avoir quelques perfections lorsqu’ils étoient en France, sont à leurs yeux et à ceux d’autruy très-imparfaits, ce qui leur cause une espèce de martyre. Plus ils travaillent, plus ils découvrent d’imperfections en eux-mêmes. Et la raison est que l’esprit de la nouvelle Eglise a une si grande pureté, que l’imperfection pour petite qu’elle soit luy est incompatible; ensuite de quoy il faut se laisser purifier en mourant sans cesse à soy-même. Je me représente ce Christianisme primitif comme un purgatoire dans lequel à mesure que ces âmes chéries de Dieu se purifient, elles participent aux communications de sa divine Majesté. Il en est dis-je ici de même. Cet esprit secret, qui n’est autre que l’esprit de Jésus-Christ, et de l’Évangile, donne à l’âme purifiée une certaine participation de soy-même, qui l’établit dans une vie intérieure qui l’approche de sa ressemblance. Demandez-moy ce que c’est que cette vie, je ne le puis dire, sinon que l’âme n’aime et ne peut goûter que l’imitation de Jésus-Christ en sa vie intérieure et cachée. Elle se trouve toujours petite à ses yeux et défectueuse en ses actions, se comparant à la pureté et à la sainteté de notre divine cause exemplaire. La distance des lieux et le danger que les lettres ne soient interceptées, ne me permet pas d’en dire davantage à ma très-chère Sœur, et même ce que je viens de dire est seulement pour luy obéir, ne m’étant pas possible de luy rien refuser. En attendant que nous nous voyons en l’autre vie qui vous fera voir clair dans mes pauvretez, je vous prie de vous contenter de cela, et cependant de prier pour moy qui suis toute en Jésus, Vôtre. De Québec le Io. Octobre 1648.

L.123 De Québec, à son Fils, 22 octobre 1649

[...] Je ne sçay pas ce que vous en avez pu expérimenter, mais il est vray qu’il y a des dispositions durant lesquelles il n’est pas possible de dire ce que l’on ressent dans l’intérieur, non pas même en termes généraux. En voicy deux raisons dont je vous puis parler affirmativement. La première est que la disposition ou état spirituel où l’on est, n’est plus dans le sensible ni dans cette chaleur qui échauffe le cœur et le rend prompt à déclarer ce qu’il ressent : ce qui fait que ceux qui ont déjà fait quelque progrez dans la vie spirituelle et qui ont de nouvelles et fréquentes lumières se trouvent heureux de rencontrer quelqu’un en qui ils puissent répendre ce qu’ils estiment ne pouvoir contenir en eux-mêmes. Leur sens peine, parce qu’il n’est pas encore spiritualisé, et quelquefois leur abondance est si grande que s’ils n’évaporoient par la parole ou par des soupirs la ferveur de leur esprit, ils mourroient sur-le-champ, la nature n’en pouvant supporter la violence. Je connois une personne que vous connoissez bien aussi, qui a autrefois été contrainte de chercher des lieux écartez pour crier à son aise de crainte d’étouffer. Cela se fait sans réflexion et sans dessein par un transport d’esprit dont la nature n’est pas capable. Hors ce transport ces (ils) personnes là sont éloquentes à parler de Dieu dans les rencontres, mais dans le transport si elles parloient à quelqu’un de la chose qui les occupe, cela seroit capable de leur aliéner le sens.

La seconde raison est qu’il se trouve des dispositions intérieures si simples et spirituelles que l’on n’en peut parler, et on ne peut trouver des termes assez significatifs pour se faire entendre. L’onction intérieure que l’on possède ou dont l'on est possédé, est si sublime que tout ce que l’on voudroit dire de celuy de qui on veut parler, paroît bas et indigne de luy. Delà vient qu’on se sent impuissant d’en parler. [...]

Mais après tout c’est une vérité, qu’encore qu’en cet état extraordinaire de lumière, on découvre les plus petits atomes d’imperfection tout d’un coup et sans réfléchir, on voit néanmoins qu’il y a toujours à détruire en nous un certain nous-même qui est né avec nous et sans lequel nous serions déjà bien-heureux en cette vie. On tombe, on se relève : c’est comme si vous disiez, qu’il s’élève de petites nuées sur le Soleil qui font de demi-ombres, qui passent et repassent viste. En tombant on se relève, et lors même que l’on tombe on parle et on traitte avec Dieu de ce misérable nous-même, qui nous fait faire ce que nous ne voulons pas, en la manière, comme je croy que dit saint Paul : je fais le mal que je ne veux pas faire. Mais suivons l’ordre de votre lettre.

[...] (Ouy mon très-cher Fils, j’aime les maximes que vous sçavez, parce qu’elles portent à la pureté de l’esprit de Jésus-Christ. Il ne me seroit pas possible, quoyque je sois une foible et imbecille créature, de goûter une dévotion en l’air, et qui n’auroit du fondement que dans l’imagination. Notre divin Sauveur et Maître s’est fait notre cause exemplaire, et afin que nous le puissions plus facilement imiter, il a pris un corps et une nature comme les nôtres. Ainsi en quelque état que nous soions, nous le pouvons suivre avec sa grâce qui nous découvre suavement ce que nous devons retrancher, car la pureté de son esprit nous fait voir l’impureté du nôtre et tout ensemble les difformitez de nos opérations intérieures et extérieures. L’on trouve donc toujours à pratiquer ces maximes saintes, non avec effort ou contention d’esprit, mais par une douce attention à celuy qui occupe l’âme, et qui donne vocation et regard à ces aimables loix. Voilà la dévotion qui me soutient sans laquelle je croirois bâtir sur le sable mouvant. Dieu est pureté et il veut des âmes qui luy ressemblent en tâchant d’imiter son adorable Fils par la pratique de ses divines maximes. Et comme je viens de dire tout se fait doucement, car si le naturel n’est turbulant et inquiet, elles ne sont pas pénibles; parce que depuis qu’une âme veut une chose, si elle est courageuse, c’est demi fait; Dieu y donne son concours, puis la vocation savoureuse, et enfin la paix et le repos de l’esprit. Quand il est question d’y travailler par des actes préveus, résolus et réfléchis, pour prendre un chemin bien court, il me semble que le retranchement des réflexions sur les choses qui sont capables de donner de la peine, est absolument nécessaire, d’autant que l’imagination étant frappée, l’esprit, si l’on n’y prend garde, est aussi-tôt ému; après quoy il n’y a plus de paix ny de tranquillité. Pour vous dire vray, depuis trente ans que Dieu m’a fait la grâce de m’attirer à une vie plus intérieure, je n’ay point trouvé de moyen plus puissant pour y faire de grands progrez, que ce retranchement universel de réflexion sur les difficultez qui se rencontrent, et sur tout ce qui ne tend point â Dieu, où la pratique de la vertu).

[...]

L’union d’entendement et de volonté est un attrait de Dieu, qui produit tout ensemble un effet de lumière et d’amour, ce qui met l’âme en des privautez avec Dieu qui sont inexplicables; ce qui opère en l’âme des effets très précieux, sur tout une facilité continuelle à traitter famihairement avec sa divine Majesté en quelques affaires qui se puissent rencontrer; et un état de paix actuelle qui est à l’âme une réfection savoureuse où les sens n’ont point de part. Le cœur n’est jamais dans l’abbatement; il est toujours vigoureux quand il faut traitter avec Dieu : et lorsque dans la conversation qu’il est obligé d’avoir avec les créatures, il est interrompu, son inaction est un repos et une simple attention à celuy de qui il se sent possédé, sans que cette attention empêche le commerce du dehors, pourveu qu’il soit dans l’ordre de l’obéissance ou de la charité.

Mais, mon très-cher Fils, en verité je vous admire des remarques que vous faites sur ce que je vous écris. Soyez persuadé que je ne m’arrête jamais à faire toutes ces distinctions. Voici pourtant quelques mots pour répondre à ce troisième degré que vous dites.

C’est qu’ensuite de cette privauté dont je viens de parler, l’âme ne pourroit pas s’assujetir, non pas même dans un temps libre, à réfléchir sur diverses matières, tant spirituelles puissent elles être : Elle n’y peut penser que par un simple regard. La volonté est toujours dans l’amour actuel avec une liberté entière de parler, quoi que ce parler ne se fasse point par un long discours, mais par une aspiration simple et continue. L’âme a un langage court, mais qui la nourrit merveilleusement, comme si elle disoit : mon Dieu, vous soiez béni. Ce mot, Dieu, dit plus en l’âme qu’on ne peut exprimer. O ma vie, O mon tout, O mon amour! à mesure que la respiration naturelle se fait, cette aspiration surnaturelle continue : Et lorsque par l’ordre de la charité, ou par l’obligation de quelque emploi il faut interrompre ce langage, le cœur ne cesse point d’être attentif à son objet.

Mais le présent le plus précieux en tout, est l’esprit du sacré Verbe incarné, quand il le donne d’une façon sublime, comme il le donne à quelques âmes que je connois de cette nouvelle Église, et comme il l’a donné à nos saints Martyrs les Révérends Pères de Brébeuf, Daniel, Jogues et l’Allemant, qui ont fait paroître par leurs généreux courages combien leur cœur étoit rempli de cet esprit et de l’amour de la croix de leur bon Maître. C’est cet esprit qui fait courir par mer et par terre les ouvriers de l’Evangile et qui les fait des Martyrs vivans avant que le fer et le feu les consume. Les travaux inconcevables qu’il leur faut endurer sont des miracles plus grands que de resusciter les morts.

Pour venir au particulier, je vous dis que c’est un présent parce qu’il ne s’acquiert pas dans une méditation : Il peut néanmoins arriver que Dieu le donne à une âme qui aura été fidèle en quelque occasion de conséquence pour sa gloire, et même en une petite faite avec un parfait amour de Dieu et une entière haine de soy-même : Mais pour l’ordinaire il le donne après beaucoup de sueurs dans son service, et de fidélitez à sa grâce. Ce don est une intelligence de l’esprit de l’Évangile et de ce qu’a dit, fait et souffert notre adorable Seigneur et Maître, avec un amour dans la volonté conforme à cette intelligence. Concevez un point de la vie cachée du Fils de Dieu, cela contient une sainteté que les plus hauts Séraphins adorent, et ils reconnoissent qu’ils ne sont que des atomes et des néants en comparaison des sublimes occupations intérieures de ce divin Sauveur. Considérez encore les trois années de sa conversation avec les hommes, ses entretiens particuliers, ses prédications, ses souffrances, sa passion, sa mort, vous direz que ces trois années ont porté ce qu’il y a de plus divin : il nous a donné ou acquis tous les biens de la grâce et de la gloire. Par la distinction des états de cet adorable Maître, nous connoissons la différence des nôtres avec quelque proportion, car à Dieu ne plaise que nous fassions de la comparaison entre luy et nous. Dans cet aveu la compagnie familiaire que l’on a avec Dieu, surpasse ce que j’en ay dit cy-dessus, et donne une générosité bien d’une autre trempe que la première. Cet excellent sermon de la montagne : Bienheureux sont les pauvres d’esprit, etc. et celuy de la Cène sont la force et le bastion des âmes à qui Dieu fait ce présent. Ne vous imaginez pas qu’en cette occupation il se passe rien dans l’imagination ou dans le corps; Non, le tout est dans la substance de l’esprit par une infusion de grâce purement spirituelle. En cet état, on ne pratique pas seulement les maximes que vous sçavez, on se sent encore poussé à la pratique de toutes celles de l’Évangile, qui sont conformes à l’état où nous sommes appeliez, et aux emplois où l’obéissance nous engage. L’âme fait plus de chemin en un jour dans cette disposition, qu’elle ne feroit en tout autre dans un mois. Cette approche amoureuse du sacré verbe incarné porte dans l’âme une onction qui ne se peut exprimer, et dans les actions une sincérité, droiture, franchise, simplicité, fuite de toutes obliquitez; elle imprime dans le cœur l’amour de la croix et de ceux de qui l’on est persécuté : Elle fait sentir et expérimenter l’effet des huit béatitudes d’une manière que Dieu sçait et que je ne puis dire.

Tous ces heureux effets et beaucoup d’autres que je ne dis pas, viennent de l’onction et de l’attrait continuel, avec lequel l’esprit de Jésus emporte l’âme. Cet esprit persuade, convainc, et attire si doucement, qu’il n’est pas possible de luy rien refuser, et de plus il agit dans l’âme comme dans une maison qui luy appartient entièrement. Cette douce persuasion est son langage, et la réponse de l’âme est de se laisser emporter en cédant amoureusement. Ce sont de mutuels regards et des intelligences si pures que nos paroles sont trop basses pour les énoncer. L’âme sans faire peine à la nature, qu’elle attire facilement après soy, se voit tranquille dans les choses les plus pénibles et difficiles. Quand même la nature par foiblesse et infirmité, seroit surprise par quelque tort ou injure qu’on luy fait, l’âme s’en apperçoit aussi-tôt, et la nature n’a plus de force : La paix et l’onction intérieure fait même qu’on aime ceux qui ont fait l’injure. Il en est de même de tout le reste. L’âme est humblement courageuse et sans respect humain dans les occasions où il y va de la justice et de l’équité, néanmoins avec une soumission entière de jugement à ceux qui la dirigent.

Dans cet état l’âme ne commet plus d’indiscrétions, parcequ'elle est unie à Dieu d’une façon qui la rend libre : Elle voit clair en toutes ses opérations, n’étant plus dans des transports de désir et d’amour comme elle a été autrefois. C’est ici la liberté des enfans de Dieu qui les introduit dans sa familiarité sainte par la confiance et par le libre accez qu’il luy donne. Dans les états passez elle étoit dans un ennyvrement et transport qui la faisoit oublier elle-même; mais ici elle est à son bien-aimé, et son bien-aimé est à elle avec une communauté d’intérests et de biens, si j’ose ainsi parler. Cela fait qu’elle s’expose à tout pour sa gloire, et que nonobstant toutes les croix qui se rencontrent, elle pratique suavement la loy du parfait anéantissement, pour n’être plus, et afin qu’il soit tout et l’unique glorifié. Ce n’est pas qu’il se trouve des occasions où les croix se rendent plus sensibles et qu’il ne s’y commette même des imperfections : mais cela passe vite; l’âme s’humilie et fait facilement sa paix par l’agréement de son humiliation : Car remarquez que plus l’âme s’approche de Dieu plus elle connoît son néant, et quoy qu’elle soit élevée à un très-haut degré d’amour, elle ne laisse pas de s’abaisser à un très profond degré d’humilité, ces deux dispositions s’accordent parfaitement ensemble, ce qui me fait connoître la vérité de cette parole de notre Seigneur, que celuy qui s’humilie sera élevé.

[...]

L.132 De Québec, à un Père de la Compagnie de Jésus (1), 1er septembre 1651 [L’incendie]

Mon Révérend Père. Si les lettres que nous vous avons écrites par la Nouvelle-Angleterre et par les pescheurs vous ont esté rendues, vous aurez apris que la main de Dieu nous a touchées et réduites à l’extrêmité, comme je vous vais dire.

Le vendredy de l’Octave de la Nativité de Nostre-Seigneur, une sœur converse novice ayant mis du feu dans la mets ou paitrin où estoit son levain pour boulanger le matin suivant, s’estant oubliée de le retirer, ce feu prit à la mets et à toute la boulangerie, en sorte que sur les onze heures de nuit, une religieuse qui couchoit dans la classe des enfans (qui estoit au-dessus de cette boulangerie) s’éveilla en sursaut au bruit de la flamme qui, estant renfermée, s’entonnoit dans le tuyau de la cheminée, bruyant et pétillant d’une estrange façon. Cette pauvre Mère, bien estonnée, courut par tout; elle sonne la cloche, elle crie que l’on se sauve; il estoit temps, mon Révérend Père! On s’efforce de sauver les enfans, on en vint à bout, mais non pas sans un évident danger; on rompt les grilles, on passe par la sacristie, le feu ayant gagné les autres avenues.

Je voulus monter au dépost ou en nostre petit magasin pour jetter quelques étoffes par la fenestre, me doutant bien que nos pauvres Mères se sauveroient à demy nues. Le bon Dieu me voulant sauver la vie, m’osta cette pensée, me faisant souvenir des papiers de nostre communauté, où je couru pour les sauver. Quoy que le danger n’y fust pas si grand, je vis néanmoins deux feux à mes deux costez et un dernier qui me poursuivoit. Dans ce péril je fis une inclination à mon crucifix m’abandonnant à la Providence divine. Le R. Père Supérieur de vostre maison, et tous vos Pères se jettèrent dans la chappelle, emportèrent le saint Sacrement, et sauvèrent la pluspart des meubles de la sacristie. Un de vos Frères pensa estre dévoré des flames. Sortant de cette incendie, je trouvay toutes mes pauvres Sœurs presque nues, priant Dieu sur la neige, qui est fort profonde en cette saison. Elles regardoient les effets de la divine Providence avec des visages aussi contens, comme si l’affaire ne nous eut point touché, ce qui fit dire à quelques personnes fort émeues la veue de cet effroyable spectacle, ou que nous estions folles, ou insensibles, ou remplies d’un grand amour de Dieu.

Je vous assure, mon très cher Père que jamais nous ne ressentîmes un tel effet de grâce pour le dénuement entier de toutes choses, qu’à cette heure-là. (Ce que nous possédions en ce monde, d’habits, de vivres, de meubles et autres choses semblables, fut consumé en moins de deux heures.) (Ah! que vous eussiez eu de compassion de voir nostre chère fondatrice, Madame de la Peltrie, si sensible au froid, estre pieds nuds sur la neige, n’ayant sur son corps qu’une petite tunique).

La nuit estoit fort sereine, le ciel bien étoilé, le froid très grand, mais sans vent. Au fort de l’incendie il s’en éleva un petit qui jetta les flammes du costé du jardin et des champs, sans cela le fort, vostre maison et les circonvoisines, estoient toutes en danger, tant il sortoit d’étincelles et de charbons ardens portez fort loin par la véhémence des flammes. On trouva du feu dans les ruines plus de six semaines après cet embrasement. Mais retournons à nos pauvres Sœurs.

[...]

136 De Québec, à son Fils, octobre-novembre 1651.

[...] Il faut donc que vous sçachiez qu’après qu’humainement j’eus fait tout ce qui se pouvoit faire pour obvier à la perte totale de notre Monastère, soit pour appeller du secours, soit pour travailler avec les autres), je retourné en notre chambre pour sauver ce qui étoit de plus important aux affaires de notre Communauté (voyant qu’il n’y avoit point de remède au reste. Dans toutes les courses que je fis, j’avois une si grande liberté d’esprit et une veue aussi présente à tout ce que je faisois que s’il ne nous fût rien arrivé. Il me sembloit que j’avois une voix en moy-même qui me disoit ce que je devois jetter par notre fenestre, et ce que je devois laisser périr par le feu. Je vis en un moment le néant de toutes les choses de la terre, et Dieu me donna une grâce de dénuement si grande que je n’en puis exprimer l’effet ni de parole ni par écrit. Je voulus jetter notre Crucifix qui étoit sur notre table, mais je me sentis retenue comme si l’on m’eût suggéré que cela étoit contre le respect, et qu’il importoit peu qu’il fut brûlé). Il en fut de même de tout le reste, car je laissé mes papiers et tout ce qui servoit à mon usage particulier. Ces papiers étoient ceux que vous m’aviez demandé, et que j’avois écrits depuis peu par obéissance. Sans cet accident mon dessein étoit de vous les envoyer parceque je m’étois engagée de vous donner cette satisfaction, mais à condition que vous les eussiez fait brûler après en avoir fait la lecture. La pensée me vint de les jetter par la fenestre, mais la crainte que j’eus qu’ils ne tombassent entre les mains de quelqu’un me les fit abandonner volontairement au feu. Et en effet cela se fit par une providence de Dieu particulière, parceque le peu que j’avois jetté fut resserré par une honête Damoiselle qui a des enfans qui ne se fussent pas oubliez d’y jetter la veue. Après toutes ces réflexions, je mis encore la main dessus comme par hazard, et je me sentis portée intérieurement à les laisser. Je les laissé donc pour obéir à l’esprit de Dieu qui me conduisoit, car je vous assure que je ne voudrois pas pour quoy que ce fût qu’on les eût veues : car c’étoit toute la conduite de Dieu sur moy depuis que je me connois. J’avois differé plus de cinq ans à rendre cette obéissance. J’y avois tant de répugnance qu’il m’a fallu réitérer par trois fois le commandement. J’y obéis enfin, mais à présent c’en est fait, mon très-cher Fils, il n’y faut plus penser.

[...]

L.153 De Québec, à son Fils, 26 octobre 1653.

[...]

(Mais sçavez-vous bien, mon très-cher fils, qu’il ne m’a jamais été possible de lui rien demander pour vous que les vertus de l’Évangile, et sur tout que vous fussiez l’un de ses vrais pauvres d’esprit : Il m’a semblé que si vous étiez rempli de cette divine vertu, vous posséderiez en elle toutes les autres éminemment; car j’estime que sa vacuité toute sainte est capable de la possession de tous les biens de Dieu envers sa créature. Puisque vous voulez que je vous parle sans réserve, il y a plus de vingt-cinq ans que la divine bonté m’a donné une si forte impression de cette vérité à votre égard, que je ne pouvois avoir d’autres mouvemens que de vous présenter à elle, luy demandant avec des gémissemens inénarrables que son divin esprit faisoit sortir de mon cœur, que cette divine pauvreté d’esprit fût votre partage. L’esprit du monde m’étoit pour vous un monstre horrible) et c’est ce qui m’a fait vaincre tant d’oppositions qui se sont formées à vos études, parceque dans les sentimens que Dieu me donnoit à votre égard, je voyois qu’il falloit se servir de ce moyen pour parvenir à ce que je prétendois, et pour vous mettre dans l’état où vous pouviez posséder cette véritable pauvreté d’esprit.

(Je rends très-humbles actions de grâces à sa bonté de l’attrait qu’elle vous donne pour la vie mystique. C’est une des dépendances de cette pauvreté d’esprit, laquelle purifiera encore ce qui pourroit être de trop humain dans l’exercice de la prédication, que je ne vous conseille pas de quitter, si ce n’est qu’il cause du dommage à votre perfection, ou à votre santé, ou à l’exercice de votre charge. Si donc vous vous adonnez tout à bon à la vie intérieure, vos prédications avec le temps en seront plus utiles pour le prochain, et Dieu en sera plus glorifié). Celle que vous m’avez envoyée m’a beaucoup plu. Un bon fils donne des louanges à son père, et cela luy est bien séant. Si notre très-cher Père Poncet n’étoit point tombé entre les mains des Hiroquois je luy en donnerois la communication, afin de le consoler dans l’ouvrage de son Ecolier.

[...]

Au reste (il y a bien des choses, et je puis dire que presque toutes sont de cette nature, qu’il me seroit impossible d’écrire entièrement, d’autant que dans la conduite intérieure que la bonté de Dieu tient sur moy, ce sont des grâces si intimes et des impressions si spirituelles par voye d’union avec la divine Majesté dans le fond de l’âme, que cela ne se peut dire. Et de plus, il y a de certaines communications entre Dieu et l’âme qui seroient incroiables si on les produisoit au dehors comme elles se passent intérieurement. Lorsque je présenté mon Index à mon Supérieur, et qu’il en eut fait la lecture, il me dit : allez sur-le-champ m’écrire ces deux chapitres, sçavoir le vingt et deux et le vingt et cinq. J’obéis sur l’heure et y mis ce qu’il me fut possible, mais le plus intime n’étoit pas en ma puissance. C’est en partie ce qui me donne de la répugnance d’écrire de ces matières, quoique ce soient mes délices de ne point trouver de fond dans ce grand abyme, et d’être obligée de perdre toute parole en m’y perdant moy-même. Plus on vieillit, plus on est incapable d’en écrire, parce que la vie spirituelle simplifie l’âme dans un amour consommatif, en sorte qu’on ne trouve plus de termes pour en parler).

Il y a vingt ans que je l’aurois fait plus avantageusement et avec plus de facilité, et il y auroit des matières qui donneroient de grands sujets d’admirer la grande et prodigue libéralité de Dieu à l’endroit d’un ver de terre tel que je suis : car j’ay laissé quelques papiers à ma Révérende Mère Françoise de saint Bernard, qui sont mes oraisons des exercices de dix jours que l’obéissance m’obligea d’écrire : j’avois fait encore quelques autres remarques dans un livret touchant les mêmes matières. Si j’avois ces écrits ils me serviroient beaucoup et me rafraichiroient la mémoire de beaucoup de choses qui se sont écoulées de mon esprit. J’ai laissé deux exemplaires de tout cela, car comme mon Directeur vouloit avoir mes originaux, j’en fis une copie dans un petit livret, pour m’en servir dans les occasions. Lorsque j’étois sur le point de quitter la France je retiré adroitement les Originaux qui depuis sont demeurez avec les copies. J’ay depuis demandé les uns et les autres à cette Révérende Mère, afin qu’on ne vît aucun écrit de ma main dans le monde, mais elle me les a refusez absolument, comme elle me mortifia beaucoup avant mon départ parceque j’avois brûlé quantité d’autres papiers de cette nature.

[...]

L.195 à son Fils, 16 septembre 1661.

Mon très-cher Fils. J’ay reçu avec une consolation toute particulière vos trois lettres, qui toutes m’ont appris que notre Seigneur vous a rendu la santé. Je vous avoue que (je) craignois que ce mal ne vous emportât, et j’avois déjà fait mon sacrifice en dénuant mon cœur de ce qu’il aime le plus sur la terre pour obéir à sa divine Majesté. Mais enfin vous voilà encore; soiezdonc un digne ouvrier de sa gloire, et consumez-vous à son service. Pour cet effet je suis très-aise que vous soiez hors de Compiègne, où les soins des affaires temporelles partageoient votre esprit. Servez-vous de ce repos comme d’un rafraîchissement que le Ciel vous présente pour faire de nouveaux amas de vertu et de bonnes œuvres, et pour emploier toutes vos forces à la gloire de celuy pour qui nous vivons. Vous avez bien commencé, et j’ay pris plaisir à l’adresse avec laquelle vous avez saintement trompé Monseigneur d’Angers au sujet de la réforme de saint Aubin. I1 faut quelquefois faire de semblables coups pour avancer les affaires de Dieu, qui a soin puis après d’essuyer les disgrâces qui en peuvent naître de la part des créatures. Vous en avez une preuve, puisque ce grand Prélat vous aime, et que son esprit n’en est pas plus altéré contre vous. J’apprens encore, que vous servez Dieu et le prochain par vos prédications. Vous m’avez beaucoup obligée de m’envoyer celle que vous avez faite des grandeurs de Jésus, et vous avez raison de dire qu’elle trait-te d’un sujet que j’aime. Je l’aime en effet, car tout ce qui parle des grandeurs de notre très-adorable Jésus, me plaît plus que je ne vous le puis exprimer. Je vous laisse à penser si mon esprit n’est pas content quand je reçois quelque chose de semblable de mon Fils que j’ay toujours souhaitté dans la vie de l’Lvangile pour en pratiquer les maximes, et pour y annoncer les louanges et les grandeurs du sacré Verbe incarné. Vous n’aviez pas encore veu le jour que mon ambition pour vous étoit que vous fussiez serviteur de Jésus-Christ, et tout dévoué à ses divins conseils, aux dépens de votre vie et de la mienne. La pièce est belle et bien conçue en toutes ses circonstances, mais je crains que ces grandes pièces d’appareil ne vous peinent trop, et que ce ne soit en partie la cause de vos épuisemens. J’y remarque un grand travail, mais la douceur d’esprit s’y trouve jointe. Si j’étois comme ces Saints qui entendoient prêcher de loin, je prendrois plaisir à vous entendre, mais je ne suis pas digne de cette grâce. Il est à croire que nous nous verrons plutôt en l’autre monde qu’en celuy-cy. Dieu néanmoins a des voyes qui nous sont inconnues, sur tout dans un pais flotant et incertain comme celuy-cy, où naturellement parlant, il n’y a pas plus d’assurance qu’aux feuilles des arbres quand elles sont agitées du vent.

(Vous me demandez quelques pratiques de mes dévotions particulières. Si j’avois une chose à souhaitter en ce monde, ce seroit d’être auprès de vous afin de verser mon cœur dans le vôtre, mais notre bon Dieu a fait nos départemens où il nous faut tenir. (Vous sçavez bien que les dévotions extérieures me sont difficiles : Je vous diray néanmoins avec simplicité, que j’en ay une que Dieu m’a inspirée, de laquelle il me semble que je vous ay parlé dans mes écrits. C’est au suradorable cœur du Verbe incarné : il y a plus de trente ans que je la pratique, et voici l’occasion qui me la fit embrasser.

Un soir que j’étois dans notre cellule traitant avec le Père Éternel de la conversion des âmes, et souhaittant avec un ardent désir, que le Royaume de Jésus-Christ fût accompli, il me sembloit que le Père Éternel ne m’écoutoit pas, et qu’il ne me regardoit pas de son œil de bénignité comme à l’ordinaire. Cela m’affligeoit; mais en ce moment, j’entendis une voix intérieure qui me dit : demande-moy par le cœur de mon Fils, c’est par luy que je t’exauceray. Cette divine touche eut son effet, car tout mon intérieur se trouva dans une communication très-intime avec cet adorable cœur, en sorte que je ne pouvoir plus parler au Père Éternel que par luy. Cela m’arriva sur les huit à neuf heures du soir, et du depuis environ cette heure là, c’est par cette pratique que j’achève mes dévotions du jour, et il ne me souvient point d’y avoir manqué, si ce n’est par impuissance de maladie, ou pour n’avoir pas été libre dans mon action intérieure. Voici à peu près comme je m’y comporte lorsque je suis libre en parlant au Père Éternel.

C’est par le cœur de mon Jésus ma vote, ma vérité et ma vie que je m’approche de nous, ô Père Éternel. Par ce divin cœur je vous adore pour tous ceux qui ne vous adorent pas : je vous aime pour tous ceux qui ne vous aiment pas; je vous adore pour tous les aveugles volontaires qui par mépris ne vous connoissent pas. Je veux par ce divin cœur satisfaire au devoir de tous les mortels. Je fais le tour du monde pour chercher toutes les âmes rachepties du Sang très précieux de mon divin Époux : Je veux vous satisfaire pour elles toutes par ce divin cœur. Je les embrasse toutes. pour vous les présenter par Lui. Je vous demande leur conversion; voulez-vous souffrir qu’elles ne connoissent pas mon Jésus? permettrez-vous qu’elles ne vivent pas en celny qui est mort pour tous? Vous voyez, ô divin Père, qu’elles ne vivent pas encore; Ah! faites qu’elles rivent par ce divin cœur. C’est ici que je parle de cette nouvelle Église,) et que j’en représente à Dieu toutes ses nécessitez, puis j’ajoute : Sur cet adorable cœur je vous présente tous les ouvriers de l’Évangile; remplissez-les de votre esprit saint par les mérites de ce divin cœur. Des ouvriers de l’Evangile, mon esprit passe aux Hiroquois nos ennemis dont je demande la conversion avec toutel'instance qui m’est possible. Puis je parle aux deux âmes que vous connoissez, et je dis : (Sur ce sacre cœur comme sur un autel divin, je nous présente N. votre petit serviteur, et, V. votre petite servante, je vous demande au nom de mon divin Époux, que vous les remplissiez de son esprit, et qu’ils soient éternellement à vous sous les auspices de cet adorable cœur). Je fais encore mémoire de quelques personnes avec qui j’ay des liaisons spirituelles, et des Bienfaiteurs de notre maison, et de cette nouvelle Église. (Je m’adresse ensuite au sacré Verbe incarné, et je luy dis : Vous savez mon bien-aimé tout ce que je veux dire à votre Père par vostre divin cœur et par vostre sainte âme; en le luy disant, je vous le dis, parceque vous êtes en vostre Père et que votre Père est en vous. Faites-donc que tout cela s’accomplisse,) et joignez-vous à moy pour fléchir par votre cour celuy de votre Père. Failes selon votre parole, que comme vous êtes une même chose avec luy, (toutes les âmes que je vous présente soient aussi une même chose avec luy et avec vous. Voilà l’exercice du sacré cœur de Jésus.

J’envisage ensuite ce que je dois au Verbe incarné, et pour luy en rendre mes actions de grâces je luy dis : Que vous rendrai je, ô mon divin Jpoux, pour les excez de vos grâces en mon endroit? C’est par votre divine Mère que je vous en veux rendre mes reconnoissances. Je vous offre donc son sacré cœur, ce cœur, dis je, qui vous a tant aimé. Souffrez que je vous aime par ce même cœur, que je vous offre les sacrées manuelles qui vous ont allaitté, et ce sein virginal que vous avez voulu santlffier par votre demeure avant que de paroître dans le monde. Je vous l’offre en action de grâces de tous vos bienfaits sur moi tant de grâce que de nature : Je vous l’offre pour l’amendement de ma vie, et pour la santification de mon âme, et afin qu’il vous plaise me donner la persévérance finale dans vostre grâce et dans vostre saint amour. Je vous rends grâces, ô mon divin Époux de ce qu’il vous a plu choisir cette très -sainte Vierge pour vostre Mère, de ce que vous luy avez donné les grâces convenables à cette haute dignité, et enfin de ce qu’il vous a plu nous la donner pour Mère. J’adore l’instant sacré de vostre Incarnation dans son sein très pur, et tous les divins moyens de vostre vie voyagère sur la terre. Je vous rends grâces de ce que vous vous êtes voulu faire non seulement vostre vie exemplaire par vos divines vertus, mais encore vostre cause méritoire par tous vos travaux et par l’effusion de vostre Sang. Je ne veux ni vie ni moment que par vostre vie. Purifiez-donc ma vie impure et défectueuse par la pureté et perfection de vostre vie divine, et par la vie sainte de vostre divine Mère. Je dis ensuite ce que l’amour me fait dire à la très -sainte Vierge, toujours néanmoins dans le même sens que ce que je viens de dire, et je ferme par là ma retraite du soir. Dans les autres temps mon cœur et mon esprit sont attachez a leur objet et suivent la pante que la grâce leur donne. Dans l’exercice même que je viens de rapporter je suis le trait de l’esprit, et ce n’est ici qu’une expression de l’intérieur : Car je ne puis faire de prières vocales qu’à la psalmodie, mon Chapelet d’obligation m’étant même assez difficile).

Je porte au col une petite chaîne de fer il y a plus de vingt et trois ans, peur marque de mon engagement à la sainte Mère de Dieu : je n’y ai point d’autre pratique, sinon en la baisant de m’offrir pour esclave à cette divine Mère.

(Accommodez-vous je vous prie, mon très-cher Fils, à ma simplicité, et excusez ma facilité). je puis dire comme saint Paul, que je fais une folie, mais je dirai aussi avec luy, que c’est vous qui me contraignez de la faire. (J’ay encore composé une Oraison, qu’un de mes amis m’a mise en latin, pour honorer la double beauté du Fils de Dieu dans ses deux natures divine et humaine; voicy comme elle est conçue : Domine Jesu-Christe, splendor paterne gloria, et figura substantia ejus; Vota renovo illius servitutis qua me totam gemina pulchritudini tua promisi reddituram : omnemque gloria, qua hic haberi aut optari potest rejicio, prater eam qua me vere ancillam tuam in aternum profitebor. Amen, mi Jesu.

Ce qui m’a donné le mouvement à cette dévotion de la double beauté du sacré Verbe incarné, est, qu’étant un jour en notre maison de Tours dans un transport extraordinaire, j’eus une veue de l’éminence et sublimité de cette double beauté des deux natures en Jésus-Christ. Dans ce transport je pris la plume et écrivis des vœux conformes à ce que mon esprit pâtissoit. J’ay depuis perdu ce papier. Étant revenue à mov, je me trouvé engagée d’une nouvelle manière à Jésus-Christ, quoique quelque écrit que ce puisse être, il ne puisse jamais dire ce qui se passe dans l’âme quand elle est unie dans son fond à ce divin objet. Dans ce seul mot Figure de la substance du Père, l’esprit comprend des choses inexplicables, l’âme qui a de l’expérience dans les voyes de l’esprit, l’entend selon l’étendue de sa grâce; et dans ce renouvellement de vœux à cette double beauté, l’âme qui est une même chose avec son bien-aimé entend ce secret, comme elle entend celuy de sa servitude envers luy.)

Je vous ay autrefois parlé de la dévotion à saint François de Paule : car je croy que vous n’ignorez pas que ce fut notre bisaveul qui fut envoyé par le Roy Louis, pour le demander au Pape et pour l’amener en France. J’en ay bien entendu parler à mon grand père; et même ma Tante qui est morte lors que j’avois quinze ans, avoit veu sa grande mère, fille de ce bisaveul, qui la menoit souvent au Plessis pour visiter ce saint homme, qui par une pieuse affection faisoit le signe de la croix sur le visage de cette petite en la bénissant. C’est ce qui a toujours donné une grande dévotion à notre famille envers ce grand Saint. Mon grand Père nous racontoit cela fort souvent, afin d’en perpétuer après luy la mémoire et la dévotion, comme il l’avoit reçeue de son ayeul.

Voilà le récit d’une partie de mes dévotions, que je vous fais avec la même simplicité que vous me l’avez demandé : Souvenez-vous de moy dans les vôtres, car de mon côté je ne fais rien que vous n’y ayez bonne part.

De Québec le 16. Septembre 1661.

L.201. De Québec, à son Fils, 10 août 1662.

Mon très-cher Fils. Je vous ay parlé dans une autre lettre d’une croix que je vous disois m’être plus pesante que toutes les hostilitez des Hiroquois. Voici en quoi elle consiste. Il y a en ce pais des François si misérables et sans crainte de Dieu, qu’ils perdent tous nos nouveaux chrétiens leur donnant des boissons très-violentes comme de vin et d’eau de vie pour tirer d’eux des Castors. Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles même; car chacun est maître dans la Cabane quand il s’agit de manger et de boire, ils sont pris tout aussi-tôt et deviennent comme furieux. lls courent nuds avec des épées et d’autres armes, et font fuir tout le monde, soit de jour soit de nuit, ils courent par Québec sans que personne les puisse empêcher. Il s’ensuit de là des meurtres, des violemens, des brutalitez monstrueuses et inouïes. Les Révérends Pères ont fait leur possible pour arrêter le mal tant du côté des François que de la part des Sauvages, tous leurs efforts ont été vains. Nos filles Sauvages externes venant à nos classes, nous leur avons fait voir le mal où elles se précipitent en suivant l’exemple de leurs parens, elles n’ont pas remis depuis le pied chez-nous. Le naturel des Sauvages est comme cela : ils font tout ce qu’ils voient faire à ceux de leur Nation en matière de mœurs, à moins qu’ils ne soient bien affermis dans la morale Chrétienne. Un Capitaine Algonguin excellent Chrétien et le premier baptisé du Canada nous rendant visite se plaignoit disant : Onontio, c’est Monsieur le Gouverneur, nous tue, de permettre qu’on nous donne des boissons. Nous lui répondîmes : dis-lui qu’il le défende. Je lui ay déjà dit deux fois, repartit-il, et cependant il n’en fait rien : Mais priez-le vous-même d’en faire la défense, peut-être vous obéira-t’il.

C’est une chose déplorable de voir les accidens funestes qui naissent de ce trafic. Monseigneur notre Prélat a fait tout ce qui se peut imaginer pour en arrêter le cours comme une chose qui ne tend à rien moins qu’à la destruction de la foy et de la Religion dans ces contrées. I1 a emploié toute sa douceur ordinaire pour détourner les François de ce commerce si contraire à la gloire de Dieu, et au salut des Sauvages. Ils ont méprisé ses remonstrances, parce qu’ils sont maintenus par une Puissance séculière qui a la main forte. Ils lui disent que partout les boissons sont permises. On leur répond que dans une nouvelle Église, et parmi des peuples non policez, elles ne le doivent pas être, puisque l’expérience fait voir qu’elles sont contraires à la propagation de la foy, et aux bonnes mœurs que l’on doit attendre des nouveaux convertis. La raison n’a pas fait plus que la douceur. Il y a eu d’autres contestations très-grandes sur ce sujet : Mais enfin le zèle de la gloire de Dieu a emporté notre Prélat et l’a obligé d’excommunier ceux qui exerceroient ce trafic. Ce coup de foudre ne les a pas plus étonnez que le reste : Ils n’en ont tenu conte disant que l’Église n’a point de pouvoir sur les affaires de cette nature. /258

Les affaires étant à cette extrêmité, il s’embarque pour passer en France, afin de chercher les moiens de pourvoir à ces désordres qui tirent après eux tant d’accidens funestes. Il a pensé mourir de douleur à ce sujet, et on le voit seicher sur le pied. Je croi que s’il ne peut venir à bout de son dessein, il ne reviendra pas, ce qui seroit une perte irréparable pour cette nouvelle Église, et pour tous les pauvres François/259! il se fait pauvre pour les assister, et pour dire en un mot tout ce que je conçois de son mérite, il porte les marques et le caractère d’un saint. Je vous prie de recommander, et de faire recommander à notre Seigneur une affaire si importante, et qu’il lui plaise de nous renvoier notre bon Prélat, Père et véritable Pasteur des âmes qui lui sont commises.

Vous voyez que ma lettre ne parle que de l’affaire qui me presse le plus le cœur, parceque j’y voi la majesté de Dieu déshonorée, l’Église méprisée, et les âmes dans le danger évident de se perdre. Mes autres lettres répondront aux vôtres.

L.216 De Québec, à son Fils, 29 juillet 1665.

Mon très-cher Fils. Je reçeus l’année dernière une lettre de confiance de votre part, à laquelle je ne pus répondre, (à cause d’une grande maladie, dont il a plu à la divine Bonté de me visiter. Elle a duré près d’un an, et je n’en suis pas encore bien guérie, mais je me porte beaucoup mieux que je n’ai fait. Sa divine Majesté m’y a disposée d’une manière extraordinaire et toute aimable, en sorte que je n’ai pas été prise au dépourveu. Vous serez peut-être bien aise d’en sçavoir l’origine et les suites : je vous les dirai, afin que vous m’aidiez à louer ses divines miséricordes.

Avant que de tomber, je vis en songe Notre Seigneur attaché à la croix tout vivant, mais tout couvert de playes dans toutes les parties de son corps. Il gémissoit d’une manière très-pitoyable étant porté par deux jeunes hommes, et j’avois une forte impression qu’il alloit chercher quelque âme fidèle pour luy demander du soulagement dans ses extrêmes douleurs. Il me sembloit qu’une honnête Dame se présentoit à lui pour cet effet; mais peu après elle lui tourna le dos et l’abandonna dans ses souffrances. Pour moy, je le suivis le contemplant toujours dans ce pitoiable état, et le regardant d’un œil de compassion. Je n’en vis pas davantage, mais mon mal arrivant là dessus, il me demeura dans l’esprit une impression si forte et si vive de ce divin Sauveur crucifié, qu’il me sembloit l’avoir continuellement devant les yeux, mais qu’il ne me faisoit part que d’une partie de sa croix, quoique mes douleurs fussent des plus violentes et des plus insupportables.

Le mal commença par un flux hépatique et par un épanchement de bile par tous les membres jusques dans le fond des os, en sorte qu’il me sembloit qu’on me perçât par tout le corps depuis la tête jusques aux pieds. J’avois avec cela une fièvre continue et une colique qui ne me quittoit ni jour ni nuit, en sorte que si Dieu ne m’eût soutenue, la patience me seroit échappée, et j’aurois crié les hauts cris.

L’on me donna les derniers Sacremens, que l’on pensa réitérer quelque temps après, à cause d’une rechute, qui commença par un mal de côté comme une pleurésie, avec une colique néphrétique, et de grands vomissemens accompagnez d’une rétraction de nerfs, qui m’agitoit tout le corps jusqu’aux extrémitez. Et pour faire un assemblage de tous les maux, comme je ne pouvois durer qu’en une posture dans le lit, il se forma des pierres dans les reins qui me causoient d’étranges douleurs, sans que ceux qui me gouvernoient pensassent que ce fût un nouveau mal, jusques à ce qu’une rétention d’urine le découvrit. Enfin je rendis une pierre grosse comme un œuf de pigeon, et ensuite un grand nombre de petites. L’on avoit résolu de me tirer cette pierre, mais entendant parler qu’on y vouloit mettre la main, j’eus recours à la très -sainte Vierge par un Menrorare que je dis avec foy, et au même temps, cette pierre tomba d’elle-même, et les autres la suivirent.

Cette longue maladie ne m’a point du tout ennuyée, et par la miséricorde de notre bon Dieu, je n’y ai ressenti aucun mouvement d’impatience : j’en dois toute la gloire à la compagnie de mon Jésus crucifié, son divin Esprit ne me permettant pas de souhaiter un moment de relâche en mes souffrances, mais plutôt me mettants dans une douceur, qui me tenoit dans la disposition de les endurer jusqu’au jour du jugement. Les remèdes ne servoient qu’à aigrir mon mal et accroître mes douleurs; ce qui fit résoudre les Médecins de me laisser entre les mains de Dieu, disant que tant de maladies jointes ensemble étoient extraordinaires, et que la Providence de Dieu ne les avoit envoyées que pour me faire souffrir. Étant donc ainsi abandonnée des hommes, toutes les bonnes âmes de ce pais faisoient à Dieu des prières et des neuvaines pour ma santé. L’on me pressoit de la demander avec elles, mais il ne me fut pas possible de le faire, ne voulant ni vie ni mort que dans le bon plaisir de Dieu. Monseigneur notre digne Evêque m’en pressoit aussi, et je luy répartis que j’étois dans l’impuissance de le faire. Ce très-bon et très-charitable Prélat me fit l’honneur de me visiter plusieurs fois : le R. Père Lallemant me rendit toutes les assistances d’un bon père : La Mère de saint Athanase notre Assistante, quoiqu’elle fût chargée à mon défaut de toute la maison, voulut être mon Infirmière : Et ni elle ni aucune de mes Sœurs, quoiqu’elles me veillassent jour et nuit avec des fatigues incroyables, ne fut par la miséricorde de Dieu ni malade ni incommodée).

À présent je me porte beaucoup mieux : la fièvre m’a quittée, sinon qu’elle me reprend comme font mes douleurs, et en quelques recheutes : et toujours il me reste une grande foiblesse et un dégoût avec la colique continuelle et le flux hépatique qui ne m’a pas encore tout-à-fait quittée : Mais tout cela me paroît comme des roses en comparaison du passé. Je marche par la maison à l’aide d’un bâton. J’assiste aux observances, excepté à l’Oraison qui se fait à quatre heures du matin, parce que mes maux me travaillent un peu en ce temps-là.

Je rends grâces à Dieu de ce qu’il vous a aussi rendu votre santé, et des sentimens de patience qu’il vous a donnez en votre maladie. (Pendant le cours de la mienne sa divine i4 Majesté toujours aimable et toujours pleine de bonté en mon endroit, m’a fait la grâce et l’honneur de me tenir une aussi fidèle compagnie dans mes souffrances, qu’au temps de ma santé dans Ies emplois et dans les affaires qu’elle désire de moy. Quand une âme se rend fidèle à ses desseins, il la conduit quelquefois dans un état où rien ne la peut distraire, où tout luy est égal, et où soit qu’il faille souffrir, soit qu’il faille agir elle le fait avec une parfaite liberté des sens et de l’esprit, sans perdre cette divine présence) : mais venons à ce qui vous touche.

Vous me marquez dans votre lettre quelques points de confiance touchant vos croix intérieures. Je vous en ay obligation; car je vous diray que cela m’a servi pour aider une âme qui s’est addressée à moy, qui est dans de semblables peines depuis cinq ans. Elles ont commencé par les mêmes occasions, mais je ne sçai si elle aura la même fidélité pour combattre, et pour perséverer dans son combat : parce que son grand mal est que la volonté est attaquée : et elle l’est d’une manière si violente, qu’elle tombe assez souvent sans sçavoir ce qu’elle fait. Cela donne bien de la peine à son Directeur, qui pour éviter de plus grands inconvéniens la prive souvent de communier, et quelquefois assez long-temps, ce qui la porte à des agitations inconcevables; car elle s’en prend à Dieu par des cris et des paroles qui me font frémir. Ce que je trouve de bon en cette personne, est qu’elle est fidèle à découvrir ses playes au Médecin de son âme, ce qui me fait espérer que Dieu luy fera miséricorde, et d’ailleurs on ne peut voir une personne plus humble, plus douce, plus charitable, plus obéissante. Les peines de N. ne sont pas de cette qualité : elles sont dans l’imagination et dans l’entendement, où elle s’imagine qu’un ou plusieurs démons luy parlent continuellement, et cette imagination la trouble quelquefois de telle sorte qu’elle croit leur répondre et leur acquiescer, ce qui n’est pas : parceque sa volonté est tellement gagnée à Dieu, que le démon n’y peut faire brêche/260. Cette grande croix sera sans doute la matière de sa sanctification, car depuis le matin jusqu’au soir elle traite avec Dieu, luy donnant des marques de sa fidélité, par l’acquiescement qu’elle rend à son esprit et à sa conduite sur elle. Monseigneur notre Evêque n’a point de crainte à son égard non plus que le R. P. Lallemant, à cause de sa fidélité au regard de la tentation, et de sa soumission au regard des ordres de Dieu; et moy j’ajoute, à cause des bas sentimens de son esprit, car elle s’estime la plus misérable de la terre. Elle se recommande à vos prières, et je vous la recommande particulièrement.

Pour vous (je bénis Dieu des grâces qu’il vous fait dans la vie intérieure. O que c’est un heureux partage d’y être appellé et de s’y rendre fidèle! Prenons courage jusqu’au bout de la carrière. Les peines que vous avez expérimentées vous ont fait du bien : et de plus elles vous peuvent beaucoup servir en la conduite des âmes). C’est une conduite de Dieu assez ordinaire, de faire passer par de grandes épreuves ceux dont il se veut servir dans la conduite des autres, afin qu’ils connoissent les maladies de leurs inférieurs par leur expérience, et qu’ils y apportent des remèdes plus propres et plus convenables.

Dans la même lettre à laquelle je répons, vous me parlez de quelques points d’Oraison qui sont assez délicats. Je vous y répondray autant que ma foiblesse me le pourra permettre. (Je vous dirai donc, selon mon petit jugement, qu’en matière d’oraison surnaturelle, car c’est celle dont vous m’entretenez, je remarque trois états qui se suivent et qui ont leur perfection particulière. I1 y a des âmes qui ne passent pas plus avant que le premier; d’autres sont élevées jusqu’au second; d’autres enfin parviennent heureusement jusqu’au troisième. Mais en chacun de ces états il y a divers degrez ou opérations, où le Saint Esprit les élève selon qu’il luy plaît pour sa plus grande gloire, et pour leur perfection particulière, toujours avec des caresses qui n’appartiennent qu’à un Dieu d’une bonté infinie.

Le premier état est l’oraison de quiétude, où l’âme qui dans ses commencemens avoit coutume de s’occuper à la considération des mystères, est élevée par un attrait surnaturel de la grâce, en sorte qu’elle s’étonne elle-même, de ce que sans aucun travail son entendement est emporté et éclairé dans les attributs divins, où il est si fortement attaché qu’il n’y a rien qui l’en puisse séparer. Elle demeure dans ces illustrations sans qu’elle puisse opérer d’elle-même, mais elle reçoit et pâtit les opérations de Dieu autant qu’il plaît à sa divine bonté d’agir en elle et par elle. Après cela elle se trouve comme une éponge dans ce grand océan, où elle ne voit plus par distinction les perfections divines; mais toutes ces veues distinctes sont suspendues et arrêtées en elle, en sorte qu’elle ne sçait plus rien que Dieu en sa simplicité, qui la tient attachée à ses divines mammelles. L’âme étant ainsi attachée à son Dieu comme au centre de son repos et de ses plaisirs, attire facilement à soy toutes ses puissances, pour les faire reposer avec elle. D’où elle passe à un silence, où elle ne parle pas même à celuy qui la tient captive, parce qu’il ne lui en donne ni la permission ni le pouvoir. En suite elle s’endort avec beaucoup de douceur et de suavité sur ces mammelles sacrées : ses aspirations néanmoins ne reposent point, mais plutôt elles se fortifient tandis que tout le reste se repose, et elles allument dans son cœur un feu qui semble la vouloir consumer; d’où elle entre dans l’inaction et demeure comme pâmée en celui qui la possède.

Cet état d’oraison, c’est à dire, l’oraison de quiétude, n’est pas si permanent dans ses commencemens, que l’âme ne change quelquefois pour retourner sur les mystères du Fils de Dieu, ou sur les attributs divins; mais quelque retour qu’elle fasse, ses aspirations sont beaucoup plus relevées que par le passé : parce que les opérations divines qu’elle a pâties dans sa quiétude l’ont mise dans une grande privauté avec Dieu, sans travail, sans effort, sans étude, mais seulement attirée par son divin esprit. Si elle est fidèle dans la pratique des vertus que Dieu demande d’elle, elle passera outre, et elle entrera plus avant dans le divin commerce avec son bien-aimé. Cette oraison de quiétude durera tant qu’il plaira à celuy qui agit l’âme, et dans la suite de cet état il la fera passer par diverses opérations, qui feront en elle un fond, qui la rendra sçavante en la science des Saints, quoiqu’elle ne les puisse distinguer par paroles, et qu’il luy soit difficile de rendre conte de ce qui se passe en elle).

(Le second état de l’Oraison surnaturelle, est l’Oraison d’union, dans laquelle Dieu après avoir enyvré l’âme des douceurs de l’Oraison de quiétude, l’enferme dans les celliers de ses vins pour introduire en elle la parfaite charité. En cet état, la volonté tient l’empire sur l’entendement, qui est tout étonné et tout ravi des richesses qu’il voit en elle; et il y a ainsi qu’au précédent divers degrez qui rendent l’âme un même esprit avec Dieu. Ce sont des touches, des paroles intérieures, des caresses; d’où naissent les extases, les ravissemens, les visions intellectuelles, et d’autres grâces très-sublimes qui se peuvent mieux expérimenter que dire; parceque les sens n’y ont point de part, l’âme n’y faisant que pâtir et souffrir ce que le saint esprit opère en elle. Quoique le sens ne peine pas en cet état comme il faisoit dans les occupations intérieures qui ont précédé l’oraison de quiétude, l’on n’y est pas néanmoins entièrement libre; parceque s’il arrive que l’âme veuille parler au dehors de ce qu’elle expérimente dans l’intérieur, l’esprit qui la tient occupée, l’absorbe en sorte que les paroles luy manquent, et le sens mêmes se perdent quelquefois. Il se fait encore un divin commerce entre Dieu et l’âme par une union la plus intime qui se puisse imaginer, ce Dieu d’amour voulant être seul le Maître absolu de l’âme qu’il possède et qu’il luy plaît de caresser et d’honorer de la sorte; et ne pouvant souffrir que rien prenne part à cette jouissance. Si la personne a de grandes occupations, elle y travaille sans cesser de pâtir ce que Dieu fait en elle : Cela même la soulage, parceque les sens étant occupez et divertis, l’âme en est plus libre. D’autres fois les affaires temporelles et la vie même luy sont extrêmement pénibles à cause du commerce qu’elles l’obligent d’avoir avec les créatures : elle s’en plaint à son bien-aimé, se servant des paroles de l’Épouse sacrée Fuions, mon bien-aimé, allons à l’écart. Ce sont des plaintes amoureuses qui gagnent le cœur de l’Époux pour faire à son Épouse de nouvelles caresses qui ne se peuvent exprimer : et il semble qu’il la confirme dans ses grâces les plus excellentes, et que les paroles qu’il a autrefois dites à ses apôtres soient accomplies en elle, comme en effet elles le sont au fonds de l’âme : Si quelqu’un m’aime, je l’aimeray, et mon Père l’aimera; Nous viendrons en luy, et y ferons nostre demeure. L’âme, dis-je, expérimente cette vérité d’où naît le troisième état d’oraison, qui est le mariage spirituel et mystique).

(Ce troisième état de l’oraison passive ou surnaturelle est le plus sublime de tous. Les sens y sont tellement libres que l’âme qui y est parvenue peut agir sans distraction dans les emplois où sa condition l’engage. Il luy faut néanmoins avoir un grand courage, parceque la nature demeure dénuée de tout secours sensible du côté de l’âme, Dieu s’étant tellement emparé d’elle, qu’il est comme le fonds de sa substance. Ce qui se passe est si subtil et si divin, que l’on n’en peut parler comme il faut. C’est un état permanent où l’âme demeure calme et tranquille, en sorte que rien ne la peut distraire. Ses soupirs et ses respirs sont à son bien-aimé dans un état épuré de tout mélange, autant qu’il le peut être en cette vie : et par ces mêmes respirs elle luy parle sans peine de ses mystères et de tout ce qu’elle veut. Il luy est impossible de faire les méditations et les réflexions ordinaires, parce qu’elle voit les choses d’un simple regard, et c’est ce qui fait sa félicité dans laquelle elle peut dire : Ma demeure est dans la paix. Elle expérimente ce que c’est que la véritable pauvreté d’esprit, ne pouvant vouloir que ce que la divine volonté veut en elle. Une chose la fait gémir, qui est, de se voir en cette vie sujète à l’imperfection, et d’être obligée de porter une nature si corruptible, encore que ce soit ce qui la fonde dans l’humilité.

Je reviens au sujet qui m’a fait faire cette digression, et je dis que quand une âme est parvenue à ce dernier état, ni l’action ni les souffrances ne la peuvent distraire ou séparer de son bien-aimé. S’il faut souffrir les douleurs de la maladie, elle est comme élevée au dessus du corps, et elle les endure comme si ce corps étoit séparé d’elle-même, ou comme s’il appartenoit à un autre).

Voilà ce me semble, mon très-cher Fils, les points que vous m’avez proposez ausquels je vous répons selon ma petite expérience. (Je ne sçay pourtant Si ce que j’en ay dit est bien à propos, tant à cause de mon ignorance, que pour mon peu de loisir, joint à ma très-grande foiblesse qui ne me permet pas de faire une application forte et sérieuse à quoi que ce soit).

L.222 De Québec, à son Fils, 22 septembre 1666.

Mon très-cher Fils. Voici la réponse à votre lettre de confiance, qui m’a également consolée et édifiée. Je croy que le saint Esprit vous a donné les saints mouvemens qui vous ont tant pressé le cœur : et c’est un plus grand avantage pour votre bien que le tout se soit passé en esprit de foy, que si vous aviez eu des visions ou quelque chose extraordinaire de sensible, qui sont bien souvent sujètes à l’illusion. Il y en a pourtant de véritables qui viennent de Dieu, mais ce qui se fait en l’âme par l’opération de la foy est plus sûr et d’un plus grand mérite; et cela conserve mieux l’esprit d’humilité. Vivez donc en la possession de cette divine sagesse. J’ay bien compris tout ce que vous m’en avez écrit, (selon les petites lumières que la bonté de Dieu me donne dans la communication foncière, par laquelle elle me fait la grâce et l’honneur de me lier à elle.

Il me semble néanmoins que vous donnez une borne à l’esprit de grâce qui vous conduit, lorsque vous dites que c’est l’esprit d’oraison et d’union où vous devez vous attacher pour le reste de vos jours. Non, ne croiez pas cela à moins d’une révélation bien avérée : parceque dans ce nouvel état d’alliance où vous êtes entré avec la sagesse éternelle, si vous lui êtes fidèle vous irez toujours de plus en plus en de nouvelles communications avec elle. C’est un abysme sans fond qui ne dit jamais, c’est assez, aux âmes qu’elle possède. Je vous avouerai bien une chose que j’ay expérimentée être véritable, que dans le cours de la vie spirituelle, il y a des états où l’âme souffre de saintes inquiétudes et des impatiences amoureuses, quoi qu’il lui semble être dans la jouissance de son unique bien. Il la fait jouir, puis il se retire pour la faire courir après luy. Ce sont des jeux de cette adorable sagesse) qui est décendue du Ciel pour jouer dans le monde, et pour prendre ses divertisse-mens avec les enfans des hommes. (Ces divins états ne finissent point jusqu’à ce que cette même sagesse aiant purifié dans son feu l’âme dans laquelle elle se plaît d’habiter, elle la possède enfin parfaitement dans son fonds, où il ne se trouve plus d’inquiétude, je veux dire plus de désir, mais une paix profonde, qui par expérience est inaltérable. Je ne veux pas dire que l’on devienne impeccable, car ce seroit une illusion de le présumer, mais on jouit de la liberté des enfans de Dieu avec une douceur et tranquillité ineffable. Les embarras des affaires, les vexations des Démons, les distractions des créatures, les croix, les peines, les maladies, ni quoique ce soit, ne sçauroit troubler ni inquiéter ce fond, qui est la demeure de Dieu, et je croy qu’il n’y a que le péché et l’imperfection volontaire qui le puisse faire. Mais comme dans le Ciel outre la gloire essentielle, Dieu fait goûter aux Bien-heureux des joyes et des félicitez accidentelles pour faire éclater en eux sa magnificence divine, ainsi dans ces âmes chéries où il fait sa demeure en terre, outre cette possession foncière qu’il leur donne de lui-même, il leur fait quelque fois sentir un épanchement de joie qui est comme un avant-goût de l’état des bienheureux. Il y a bien néanmoins de la différence entre cet état foncier et cet autre accidentel, parce que ce dernier est sujet au changement et à l’altération, au lieu que le premier concentre de plus en plus l’âme dans son Dieu pour lui faire trouver un parfait repos dans une parfaite jouissance. Ces âmes ainsi avancées ont trouvé leur fin en jouissant dans leur fond de celuy qu’elles aiment; et ce qu’elles pâtissent extraordinairement hors de ce fond n’est qu’un excez de sa magnifique bonté. Quoi qu’il arrive elles sont contentes en elles-mêmes et ne veulent rien que dans l’ordre de sa très-sainte et suradorable volonté. Si elles se trouvent engagées dans les affaires temporelles, il ne leur est pas besoin de faire tant de réflexions pour trouver des raisons ou des réponses convenables en celle dont il s’agit, parceque celui qui les dirige intérieurement leur met en un moment dans la pensée ce qui est à dire ou à faire. La façon même avec laquelle elles prennent et envisagent les choses, fait voir en elles la droiture et la direction de l’esprit de Dieu. Ce n’est pas qu’elles ne se sentent portées et qu’elles ne se portent en effet à demander conseil à ceux qui les gouvernent et les dirigent sur la terre; parcque Dieu qui veut que nous nous défiions de nous-mêmes nous soumettant à ses serviteurs, se plaît à cette soumision, et veut que nous en usions de la sorte). Il est très-difficile à ces âmes qui jouissent ainsi de Dieu de rendre conte de leur intérieur, parceque l’état où elles sont est dans une extrême simplicité, et qu’elles y sont perdues en Dieu qui est l’unité, et la simplicité même.

(Jusqu’à ce que vous soiez arrivé à ce point courez et avancez sans cesse dans les embrassemens de votre divine sagesse : Elle vous arrêtera au temps de son ordonnance, et vous conduira par son esprit saint en tout ce que sa divine Majesté voudra de vous. Par ce peu de mots vous voiez que votre lettre m’est tombée entre les mains : elle n’a été veue ni ne le sera de personne, puisque vous le voulez. Si vous y prenez garde de près vous connoîtrez ma disposition présente, car répondant à l’état où vous êtes, je vous ay insensiblement dit celui où je suis par la miséricorde de celui qui nous prévient de tant de grâces.

Quant à ma disposition corporelle, je suis devenue extrêmement foible par mes grandes maladies qui ont déjà duré deux ans, durant lesquelles je me suis très-mal acquittée de ma charge : je souhaitte le repos et nia déposition, avec tranquillité néanmoins, l’esprit qui me fait la grâce de me diriger ne me permettant pas de rien vouloir que dans la conduite de ses adorables desseins sur moy). Je rends très-humbles grâces à la bonté divine de toutes celles qu’elle vous fait et qu’elle vous veut faire, si vous lui êtes fidèle : C’est un point qui me manque, car je serois bien autre que je ne suis si j’avois correspondu à toutes ses faveurs.

L.242 à son Fils, 12 octobre 1668

Mon très-cher et bien-aimé Fils,

J’ai receu vos deux dernières par les deux derniers vaisseaux, et de vos nouvelles particulières par Mesdames N. et N. qui n’avoient pas assez de bouches pour m’en dire et à nos amis, tant elles étoient ravies de vous avoir veu. Dieu soit bény de la manière dont il dispose de votre personne. Ce n’est pas vous qui choisissez vos employs et je ne m’étonne pas si vous avez été surpris du dernier que vous exercez maintenant, puisqu’en effet nous devons toujours penser de nous-mêmes ce que nous sommes en vérité. Abandonnez-vous donc à sa divine conduite, sans faire aucun regard sur vous-même, parce que vous ne vous retireriez pas de cet abîme puisque nous n’arriverons jamais jusqu’au centre de notre néant. Tout ce que je souhaite à votre égard n’est point pour vous-même, ny à cause de ce que vous m’êtes selon le sang, mais que vous soyez, autant qu’il est en vous, un digne instrument de la gloire de Dieu. Pour mon particulier je vous avoue que mes véritables sentimens sur vous et sur moy sont d’appréhender l’élévation, et sur la nouvelle que j’ay apprise de l’honneur que vos révérends Pères vous ont fait de vous élever à la charge que vous avez à présent, j’ay commencé de craindre, mais ayant fait réflexion devant Dieu sur cette matière, mon esprit s’est arresté par une pensée qui m’a consolée : que les serviteurs de Dieu se laissent conduire à son Esprit, et que si Dieu ne vous vouloit pas en cet employ, ils n’auroient pas jetté les yeux sur vous.

Voilà, mon très-cher Fils, ce qui s’est passé en moy dans cette occasion, ensuite dequov je me suis laissée aller à traiter avec notre divin Sauveur sur la fidélité de ses promesses : sa Bonté m’avoit fait l’honneur et la miséricorde de me promettre en vous quittant pour son amour, et pour obéir à ce qu’elle demandoit de moy, qu’elle auroit soin de vous. Voyez, mon très-cher Fils, si vous n’expérimentez pas la vérité et l’effet de ses divines promesses. Pourquoy vous et moy aurions-nous soin de nous-mêmes pour vouloir cecy ou cela? Tenons-nous toujours au dernier lieu et cachez dans notre poussière. Notre divin Maître qui nous trouvera là, nous en retirera si c’est pour sa gloire et pour notre bien, car il est si bon qu’en voulant sa gloire, il veut aussi notre bien et notre santification, je l’ay toujours éprouvé. Etudiez-vous à considérer ses saintes démarches et sa conduite sur vous dans tous les états de votre vie et vous connoîtrez cette vérité qui seroit `d capable de faire fondre tous les cœurs d’amour pour un Dieu si libéral et si magnifique...

L.243 De Québec, à son Fils, 16 octobre 1668.

Pour moy, mon très-cher Fils,]

Je n’ay plus de paroles aux pieds de la divine Majesté. Mes oraisons ne sont autres que ces mots : Mon Dieu, mon Dieu, soyez béni, ô mon Dieu. Mes jours et mes nuits se passent ainsi, et j’espère que sa Bonté me fera expirer en ces mots, et qu’elle me fera mourir comme elle me fait vivre. J’ay dit en ces mots, je diray mieux en ces respirs qui ne me permettent pas de faire aucun acte et je ne sçay comme il faut dire quand il est question de parler des choses aussi nues et aussi simples que celles-cy qui consomment mon âme dans son souverain et unique bien, dans son simple et unique tout.

Me voyant sujette à tant d’infirmitez, je croyois selon le cours des choses naturelles qu’elles me consumeroient et qu’elles ne se termineroient que par la mort. L’amour qui est plus fort que la mort y a mis fin et par la miséricorde de Dieu, me voilà à peu près dans la santé que j’avois avant une si longue maladie, sans sçavoir combien elle pourra durer. Il ne m’importe pourveu que la très sainte volonté de Dieu soit faite, mais je ne croy pas que ma fin soit bien éloignée étant parvenue à la soixante et dixième année de mon âge. Mes momens et mes jours sont entre les mains de celuy qui me fait vivre et tout m’est égal pourvu qu’ils se passent tous selon son bon plaisir et ses adorables desseins sur moy.

Dieu ne m’a jamais conduite par un esprit de crainte, mais par celuy de l’amour et de la confiance. Quand je pense néanmoins que je suis pécheresse et que par le malheur de cette condition je puis tomber en tel état que je serois privée de l’amitié de mon Dieu, je suis humiliée au-delà de 8 ce qui se peut imaginer et je me sens saisie d’une? crainte que ce malheur ne m’arrive. Si cette crainte étoit de durée, je ne pourrois ny vivre ny subsister, parce qu’elle regarde la séparation d’un Dieu d’amour et de bonté dont j’ay receu plus de grâces et de miséricordes qu’il n’y a de grains de sable dans la mer. Mais la confiance par un 8 seul regard dissipe cette crainte et, me détournant la veue d’un objet si funeste me fait abandonner «entre les bras de mon céleste Époux pour y prendre mon repos.

Je me sens encore puissamment fortifiée de la protection de la très Sainte Vierge qui est notre divine supérieure, par le choix spécial et le vœu solemnel que notre communauté en a fait depuis plusieurs années. Cette très divine Mère nous assiste sensiblement, elle nous donne un secours continuel dans nos besoins», elle nous conserve comme la prunelle de son œil. C’est elle qui soutient notre famille d’une manière secrète, mais efficace; c’est elle qui fait toutes nos affaires; c’est elle qui nous a relevées de notre incendie et d’une infinité d’autres accidens sous le poids desquels nous devions naturellement are accablez. [Comme nous n’avons pu avoir des religieuses de France, elle nous a donné six novices qui sont toutes de très bons sujets capables de nous aider à soutenir le poids de nos fonctions qui croissent de jour en jour]. Qui puis-je craindre sous les ailes d’une si puissante et si aimable protectrice?

[Remerciez la divine Bonté et cette Sainte Mère de leur assistance sur notre petite communauté et sur moy en particulier qui suis la plus infirme et la plus imparfaite de toutes.]

L.263 De Québec, au P. Poncet, Jésuite, 17 septembre 1670.

[...]

Mais je viens à moy-même, mon très-cher Père; que vous diray-je de cette pauvre pécheresse qui est toujours telle que vous l’avez connue? je vous puis assurer que dans mon estimative, je mc trouve remplie de défauts qui n’ont point de pareil. Ce sont de certaines vertus, qui me manquent dans ma conduite intérieure pour arriver au point où Dieu me veut; je me voy dans l’impuissance de m’élever dans des pratiques qui me sont obscures, et que je ne connois quasi point : et je me sens dans une pauvreté qui m’anéantit sous son poids aux pieds de sa divine Majesté. Avec tout cela Dieu fait compâtir avec cet état celuy d’union qui me tient liée à sa divine Majesté il y a plusieurs années, sans en sortir un seul moment. Si les affaires soit nécessaires, soit indifférentes font passer quelques objets dans l’imagination, ce ne sont que de petits nuages semblables à ceux qui passent sous le Soleil, et qui n’en ôtent la veue que pour quelque petit moment, le laissant aussi-tôt en son même jour. Et encore durant cet espace Dieu luit au fond de l’âme, qui est comme dans l’attente, ainsi qu’une personne qu’on interrompt lorsqu’elle parle à une autre; et qui a néanmoins la veue de celuy à qui elle parloit. Elle est comme l’attendant en silence, puis elle retourne dans son intime union. Soit qu’elle se trouve à la psalmodie, soit qu’elle examine ses fautes et ses actions, ou qu’elle fasse quoique ce soit, tout va d’un même air, c’est-à-dire que l’âme n’interrompt point son amour actuel. Voilà un petit craion de la disposition où cette âme demeure par état; et c’est sa grâce prédominante. Les effects de cet état sont la paix de cœur dans les événemens des choses, et à ne vouloir que ce que Dieu veut dans tous les effets de sa divine Providence, qui arrivent de moment en moment : l’âme y expérimente la véritable pauvreté d’esprit : elle y possède tous les Mystères, mais par une seule et simple veue, car d’y faire des réflexions, cela luy est impossible : la pensée des Anges et des Saints ne peut être que passagère, car en un moment et sans y penser elle oublie tout, pour demeurer dans ce fond où elle est perdue sans aucune opération des sens intérieurs. Les sens extérieurs ne font rien non plus dans ce commerce intérieur. L’âme est capable de toutes affaires extérieures, car l’intérieure opération de Dieu la laisse agir avec liberté. Il n’y a point de visions ny d’imaginations dans cet état : ce que vous sçavez qui m’est arrivé autrefois, n’étoit qu’en veue du Canada, tout le reste est dans la pureté de la foy où pourtant l’on a une expérience de Dieu d’une façon admirable. Voilà ce que je vous puis dire; et je vous le dis, parce que vous le voulez : mais le secret, s’il vous plaîst, et brûlez ce papier je vous en supplie. Priez pour moy qui mérite l’oubli de toutes les saintes Ames.

L.267. à son Fils, 25 septembre 1670

[...] Je vous diray avec simplicité, mon très-cher Fils, que Dieu tient sur moy la même conduite qu’il tient sur vous. (Je me voy remplie de tant d’infidélitez et de misères, et j’en suis si souvent anéantie devant Dieu et si petite à mes yeux [pour ce dernier il m’est continuel] que je ne sçai comment y apporter remède, parceque je voy mes imperfections dans une obscurité qui n’a point d’entrée ni d’issue. Me voilà à la fin de ma vie, et je ne fais rien qui soit digne d’une âme qui doit bien-tôt comparoître devant son Juge. Cependant toute imparfaite que je suis, et pour anéantie que je sois en sa présence, je me voy perdue par état dans sa divine Majesté, qui depuis plusieurs années me tient avec elle dans un commerce, dans une liaison, dans une union et dans une privauté que je ne puis expliquer. C’est une espèce de pauvreté d’esprit qui ne me permet pas même de m’entretenir avec les Anges, ni des délices des Bienheureux, ni des mystères de la foy : Je veux quelquefois me distraire moymême de mon fond pour m’y arrêter et m’égayer dans leurs beautez comme dans des choses que j’aime beaucoup; mais aussi-tôt je les oublie, et l’esprit qui me conduit me remet plus intimement [dans mon fond] où je me pers dans celui qui me plaît plus que toutes choses. J’y voy ses amabilitez, sa Majesté, ses grandeurs, ses pouvoirs, sans néanmoins aucun acte de raisonnement ou de recherche, mais en un moment qui dure toujours. Je veux dire ce que je ne puis exprimer, et ne le pouvant exprimer, je ne sçai si je le dis comme il faut. L’âme porte dans ce fond des trésors immenses et qui n’ont point de bornes : Il n’y a rien de matériel, mais une foy toute pure et toute nue qui dit des choses infinies. L’imagination qui n’a nulle part à cet état, cherche à se repaître et voltige çà et là pour trouver sa nourriture; mais cela ne fait rien à ce fond, elle n’y peut arriver, et son opération se dissipe sans passer plus avant : Ce sont pourtant des attaques qui pour être foibles et passagères ne laissent pas d’être importunes et des sujets de patience et d’humiliation. Dans cet état les sens, soit intérieurs soit extérieurs, n’ont point de part non plus que le discours de l’entendement : toutes leurs opérations se perdent et s’anéantissent dans ce fond, où) Dieu même agit et où son divin esprit opère. (La foy fait tout voir indépendamment des puissances. L’on n’a nulle peine en cette disposition intérieure de suivre les exercices de la Communauté, les affaires temporelles ne nuisent point parce qu’on les fait avec paix et tranquillité), ce qui ne se peut faire lorsque le sens agit encore.

Par le peu que je vous viens de dire vous pouvez voir l’état présent de la conduite de Dieu sur moy. (Il me seroit bien difficile de m’étendre beaucoup pour rendre compte de mon Oraison et de ma disposition intérieure, parceque ce que Dieu me donne est si simple et si dégagé des sens, qu’en deux ou trois mots j’ay tout dit. Cy devant je ne pouvois rien faire dans mon Oraison sinon de dire dans ce fond intérieur par forme de respir : Mon Dieu, mon Dieu, mon grand Dieu, ma vie, mon tout, mon amour, ma gloire : Aujourd'huy je dis bien la même chose, ou plutôt je respire de même; mais de plus mon âme proférant ces paroles très-simples, et ces respirs très-intimes, elle expérimente la plénitude de leur signification : Et ce que je fais dans mon Oraison actuelle, je le fais tout le jour, à mon coucher, à mon lever et par tout ailleurs. Cela fait que je ne puis entreprendre des exercices par méthode, tout s’en allant à la conduite intérieure de Dieu sur moy. Je prens seulement un petit quart d’heure le soir pour présenter le cœur du Fils de Dieu à son Père pour cette nouvelle Église, pour les ouvriers de l’Évangile, pour vous et pour mes amis). Je m’adresse en suite à la sainte Vierge, puis à la sainte famille, (et tout cela se fait par des aspirations simples et courtes. La psalmodie qui est un exercice réglé, ne m’incommode point, mais plutôt elle me soulage. Je suis et pratique encore sans peine les autres exercices de la régularité, et tant s’en faut que mon occupation intérieure m’en détourne, qu’au contraire, il me semble que tout mon intérieur se porte à les garder parfaitement). Mais je m’arrête trop à moy-même, mon très-cher Fils, revenons à ce qui vous touche.

(Prenez votre plaisir dans les emplois que Dieu vous donne, vous y trouverez votre santification, et Dieu aura soin de vous par tout. Soiez élevé, soiez abaissé, pourveu que vous soiez humble, vous serez heureux et toujours bien). Je comprend les emplois de votre charge et toutes ses dépendances; je n’y voy rien qui ne soit saint, et qui par conséquent ne soit capable de vous santifier.

(Pourquoy me demandez vous pardon de ce que vous appeliez saillies de jeunesse : il falloit que tout se passât de la sorte, et que les suites nous donnassent de véritables sujets de bénir Dieu. Pour vous parler franchement), j’ay eu des sentimens de contrition de vous avoir tant fait de mal, depuis même que je suis en Canada. Avant que Dieu vous eût appellé en Religion, (je me suis trouvée en des détresses si extrêmes par la crainte que j’avois que mon éloignement n’aboutit à votre perte, et que mes parens et mes amis ne vous abandonnassent, que j’avois peine de vivre. Une fois le diable me donna une forte tentation que s’en étoit fait, par de certains accidens dont il remplit mon imagination : je croiois que tout cela étoit véritable, en sorte que je fus contrainte de sortir de la maison, pour me retirer à l’écart. Je pensé alors mourir de douleur : mon recours néanmoins fut à celui qui m’avoit promis d’avoir soin de vous). Peu après j’apris votre retraite du monde dans la sacrée Religion, ce qui me fit comme resusciter de la mort à la vie. Admirez la bonté de Dieu mon très-cher Fils; il me donne les mêmes impressions qu’à vous touchant les grâces qu’il m’a faites : (Je me voy continuellement comme étant par miséricorde dans la maison de Dieu). Il me semble que j’y suis inutile; que (je ne sçay rien et que je ne fais rien qui vaille en comparaison de mes Sœurs; que je suis la plus ignorante du monde; et quoique j’enseigne les autres, qu’elles en sçavent plus que moy. Je n’ay grâce à notre Seigneur, ny pensées de vanité ny de bonne estime de moy-même : si mon imagination s’en veut former à cause de quelque petite apparence de bien, la veue de ma pauvreté l’étouffe aussi-tôt). (Admirons donc la bonté de Dieu de nous avoir donné des sentimens si semblables; je le remarque en tout ce que vous me dites par la vôtre.)

(Quant au vœu de la plus grande gloire de Dieu, vous avez les mêmes difficuitez qu’avoit sainte Thérèse. Celuy qu’elle avoit fait étoit général et sans restriction, ce qui la jettoit dans de fréquens scrupules. Cela obligea son Directeur, qui n’en avoit pas moins qu’elle de luy en écrire une formule que je vous envoie, et à laquelle le R. P. Lallemant a jugé à propos que je me tienne. Je l’avois aussi fait général, sçavoir de faire et de souffrir tout ce que je verrois être à la plus grande gloire de Dieu, et de plus grande perfection : comme aussi de cesser de faire et de souffrir ce que je verrois y être contraire : j’entendois le même de la pensée. J’ay continué l’usage de ce vœu ainsi conçu plusieurs années, et je m’en trouvois bien; mais depuis que ce Révérend Père eut veu cette formule dans les Chroniques du mont-Carmel, il désira que je la suivisse. Vous voiez par là, qu’il faut avoir de la direction dans la pratique de ce vœu qui n’est pas si étendu dans la formule que je vous envoie, que dans les sentimens que vous en avez. Voici cette formule :

Vœu de la plus grande perfection ou de la plus grande gloire de Dieu réduit en pratique, et donné à sainte Thérèse pour l’exempter de tout scrupule, elle et ses Confesseurs.

Promettre à Dieu d’accomplir tout ce que votre Confesseur après l’avoir interrogé en confession vous répondra et déterminera que c’est le plus parfait; et que vous soiez alors obligée de luy obéir et de le suivre : mais cette obligation doit supposer trois conditions. La première, que votre Confesseur soit informé de ce vœu, et qu’il sçache que vous l’avez fait. La seconde que ce soit vous-même qui luy proposiez les choses qui vous sembleront être de plus grande perfection, et que vous luy en demandiez son sentiment, lequel vous servira d’ordonnance. La troisième, qu’en effet la chose qui vous sera spécifiée soit pour vous de plus grande perfection. Alors ce vœu qui sera ainsi conditionné vous obligera fort raisonnablement au lieu que celuy que vous aviez fait auparavant par un excès de ferveur, supposoit une trop grande délicatesse de conscience, et vous exposoit aussi bien que vos Confesseurs à beaucoup de troubles et de scrupules).

Voilà mon très-cher Fils, le vœu général modéré et restraint par la formule; mais de quelque manière que vous le preniez je voy bien qu’il vous causeroit de l’inquiétude, ainsi je ne vous conseillerois pas de le faire. Il y faut suivre les mouvemens intérieurs avec une grande fidélité, et vous pourriez vous jetter dans les excès et extrêmitez que vous dites.

L.274 à son Fils, 8 octobre 1671

Mon très-cher Fils. (Puisque vous désirez que je vous donne quelque éclaircissement sur ce que je vous ay dit dans mes écrits touchant le mystère de la très -sainte Trinité, je vous diray que lorsque cela m’arriva, je n’avois jamais été instruite sur ce grand et suradorable mystère : Et quand je l’aurois lu et relu, cette lecture ou instruction de la part des hommes ne m’en auroit pu donner une impression telle que je l’eus pour lors, et qu’elle m’est demeurée depuis. Cela m’arriva par une impression subite; qui me fit demeurer à genoux comme immobile. Je vis en un moment ce qui ne se peut dire ni écrire, qu’en donnant un temps ou un intervalle successif pour passer d’une chose à une autre. En ce temps-là mon état étoit d’être attachée aux sacrez mystères du Verbe incarné. Les cinq heures de temps se passoient à genoux sans me lasser ni penser à moy, l’amour de ce divin Sauveur me tenant liée et comme transformée en lui. Dans l’attrait dont il est question, j’oubliai tout, mon esprit étant absorbé dans ce divin mystère, et toutes les puissances de l’âme arrêtées et souffrantes l’impression de la très-auguste Trinité sans forme ni figure de ce qui tombe sous les sens. Je ne dis pas que ce fut une lumière, parce que cela tombe encore sous les sens; et c’est ce qui me fait dire impression, quoique cela me paroisse encore quelque chose de la matière; mais je ne puis m’exprimer autrement, la chose étant si spirituelle, qu’il n’y a point de diction qui en approche. L’âme se trouvoit dans la vérité et entendoit ce divin commerce en un moment sans forme ni figure. Et lorsque je dis que Dieu me le fit voir, je ne veux pas dire que ce fut un acte, parce que l’acte est encore dans la diction et paroît matériel, mais c’est une chose divine qui est Dieu même. Le tout s’y contemploit, et se faisoit voir à l’âme d’un regard fixe et épuré, libre de toute ignorance et d’une manière ineffable. En un mot l’âme étoit abysmée dans ce grand Océan où elle voioit et entendoit des choses inexplicables. Quoique pour en parler il faille du temps, l’âme néanmoins voioit en un instant le mystère de la génération éternelle, le Pere engendrant son Fils, et le Père et le Fils produisant le saint Esprit, sans mélange ni confusion. Cette pureté de production et de spiration est si haute, que l’âme quoiqu’abysmée dans ce tout, ne pouvoit produire aucun acte, parceque cette immense lumière qui l’absorboit la rendoit impuissante de lui parler. Elle portoit dans cette impression la grandeur de la Majesté qui ne lui permettoit pas de lui parler; et quoi qu’ainsi anéantie dans cet abysme de lumière, comme le néant dans le tout, cette suradorable Majesté l’instruisoit par son immense et paternelle bonté, sans que sa grandeur fut retenue par aucun obstacle de ce néant, et elle lui communiquoit ses secrets touchant ce divin commerce du Père au Fils, et du Père et du Fils au saint Esprit, par leur embrassement et mutuel amour; et tout cela avec une netteté et pureté qui ne se peut dire. Dans cette même impression j’étois informée de ce que Dieu fait par lui-même dans la communication de sa divine Majesté dans la suprême Hiérarchie des Anges composée des Chérubins, des Séraphins et des Trônes, lui signifiant ses divines volontez par lui-même immédiatement et sans l’interposition d’aucun esprit créé. Je connoissois distinctement les raports qu’il y a de chacune de ces trois personnes de la très-auguste Trinité dans chacun des chœurs de cette suprême Hiérarchie; la solidité inébranlable des pensées du Père dans les uns qui de là sont appellez Trônes; les splendeurs et les lumières du Verbe dans les autres qui en sont nommez Chérubins; et les ardeurs du saint Esprit dans les autres, qui pour ce sujet sont appellez Séraphins : Et enfin que la très-sainte Trinité en l’unité de sa divine essence se communiquoit à cette Hiérarchie, laquelle ensuite manifestoit ses volontez aux autres esprits célestes selon leurs ordres.

Mon âme étoit toute perdue dans ces grandeurs, et la veue de ces grandes choses étoit sans interruption de l’une à l’autre. Dans un tableau où plusieurs mystères sont dépeints, on les voit en gros, mais pour les bien considérer en détail, il faut s’interrompre : mais dans une impression comme celle-cy l’on voit tout nettement, purement, et sans interruption. J’expérimentois enfin comme mon âme étoit l’image de Dieu), que par la mémoire elle avoit rapport au Père éternel, par l’entendement au Fils le Verbe divin, et par la volonté au saint Esprit : et que comme la très-sainte Trinité étoit trine en personnes, et une en essence; ainsi l’âme étoit trine en ses puissances et une en sa substance.

Il me fut encore montré, qu’encore que la divine Majesté ait mis de la subordination dans les Anges pour recevoir l’illumination les uns des autres, néanmoins quand il lui plaît elle les illumine par elle-même selon ses adorables volontez, ce qu’elle fait pareillement à quelques âmes choisies en ce monde; Et quoique je ne sois que boue et fange, mon âme avoit une certitude qu’elle émit de ce nombre. Cette veue m’étoit si claire qu’encore que je fusse certaine que je n’étois qu’un néant, je n’en pouvois douter (Ainsi se termina cette grande lumière qui me fit changer d’état.

Le reste de cette vision est comme vous l’avez veue en son lieu : mais vous remarquerez, s’il vous plaît, que ces grandes choses ne s’oublient jamais, et j’ay encore celles-cy aussi récentes que lors qu’elles arrivèrent. Pour les termes, ils sont sans étude, et seulement pour signifier ce que mon esprit me fournit, mais ils sont toujours au dessous des choses, parce qu’il ne s’en peut trouver d’autres pour les mieux exprimer.

[...]

(Quant à la seconde chose que vous me demandez touchant mon état présent, je vous diray que quelque sujet d’Oraison que je puisse prendre, quoique je l’aye lu ou entendu lire avec toute l’attention possible, je l’oublie. Ce n’est pas qu’au commencement de mon Oraison, je n’envisage le mystère, car je suis dans l’impuissance de méditer, mais je me trouve en un moment et sans y faire réflexion dans mon fond ordinaire, où mon âme contemple Dieu, dans lequel elle est. Je luy parle selon le mouvement qu’il me donne, et cette grande privauté ne me permet pas de le contempler sans luy parler, et en ce parler, de suivre son attrait. Si l’attrait est de sa grandeur, et ensemble que je voye mon néant, mon âme luy parle conformément à cela. [Je ne sçai si ce sont ces sortes d’actes qu’on nomme anagogiques, car je ne m’arrête point à ces distinctions.] S’il est de son souverain domaine, il en est de même. S’il est de ses amabilitez, et de ce qu’en soy il n’est qu’amour, mes paroles sont comme à mon Époux, et il n’est pas en mon pouvoir d’en dire d’autres; cet amour n’est jamais oisif, et mon cœur ne peut respirer que cela. j’ay dit que les respirs qui me font vivre sont de mon Époux; ce qui me consume de telle sorte par intervalle, que si la miséricorde n’accommodoit sa grâce à la nature, j’y succomberois, et cette vie me feroit mourir, quoique rien de tout cela ne tombe dans les sens, ni ne m’empêche de faire mes fonctions régulières. Je m’apperçois quelquefois, et je ne sçai si d’autres le remarquent, que marchant par la maison, je vais chancelant; c’est que mon esprit pâtit un transport qui me consume. Je ne fais presque point d’actes dans ces occasions, parce que cet amour consumant ne me le permet pas. D’autres fois mon âme a le dessus, et elle parle à son Époux un langage d’amour que luy seul luy peut faire produire : mais quelque privauté qu’il me permette, je n’oublie point mon néant, et c’est un abyme dans un autre abyme qui n’a point de fond. En ces rencontres je ne puis me tenir à genoux sans être appuyée, car bien que mes sens soient libres, je suis foible néanmoins, et ma foiblesse m’en empêche : Que si je me veux forcer pour ne me point asseoir ou appuyer, le corps qui souffre et est inquiet, me cause une distraction qui m’oblige de faire l’un ou l’autre, et pour lors je reviens dans le calme. Comme rien de matériel ne se trouve en cette occupation intérieure, par fois mon imagination me travaille par des bagatelles, qui n’ayant point de fondement, s’en vont comme elles viennent. La raison est que comme elle n’a point de part à ce qui se passe au dedans, elle cherche de quoi entretenir son activité naturelle et inconstante; mais cela ne fait rien à mon fond qui demeure inaltérable. En d’autres rencontres je porte un état crucifiant : mon âme contemple Dieu, qui cependant semble se plaire à me rendre captive : je voudrois l’embrasser et traiter avec luy à mon ordinaire, mais il me tient comme une personne liée, et dans mes liens je voy qu’il m’aime, mais pourtant je ne le puis embrasser. Ah! que c’est un grand tourment. Mon âme néanmoins y acquiesce, parce qu’il ne m’est pas possible de vouloir un autre état que celui où sa divine Majesté me veut : je regarde celui-cy comme un état de purgation, ou comme un Purgatoire, car je ne le puis nommer autrement, cela étant passé, je me trouve à mon ordinaire.)

Quand je vous ai dit cy-dessus ce que mon âme expérimente de la signification des actes qu’elle produit, j’ai voulu dire qu’étant poussée par l’esprit qui me conduit conformément à la veue que j’ai, et à ce que j’expérimente dans son attrait, qui ne me permet pas d’en faire d’autres; si cette veue et cette expérience est d’amour, comme celui que j’aime n’est qu’amour, les actes qu’il me fait produire sont tous d’amour, et mon âme aimant l’amour, conçoit qu’elle est toute amour en lui : En voilà l’explication. Je voudrois me pouvoir mieux expliquer, mon très-cher fils, mais je ne puis. Si vous voulez quelque chose de moy, je ne manqueray pas de vous y répondre, si je vis, et si je suis en état de le faire. Si j’étois auprès de vous mon cœur se répandroit dans le vôtre, et je vous prendrois pour mon Directeur. Ce n’est pas que dans l’état où je suis, qui est un état de simplicité avec Dieu, j’eusse beaucoup de choses à dire, car je dirois quasi toujours la même chose; mais il arrive de certains cas où l’on a besoin de communiquer; je le fais avec notre bon Père Lallemant, car encore qu’il touche la 80. année de son âge, il a néanmoins le sens et l’esprit aussi sain que jamais.

Vous avez raison de faire le jugement que vous faites du vœu de la plus grande gloire de Dieu, et de plus grande perfection de sainte Thérèse. J’ai tiré le papier que je vous ai envoyé des Chroniques du Mont-Carmel, qui disent que dans les commencemens elle avoit fait ce vœu absolument et sans restriction. Pour celui due j’ai fait, tout y est compris, et je ne l’ai point entendu stutrement, et cela pour toute ma vie. Le R. Père Lallemant me permet de le renouvellcr de temps en temps comme nous faisons nos vœux de Religion. Il eut envie que je fisse comme il est porté dans ce papier, mais je tâche de me tenir à ce que j’ai fait, et par la miséricorde de Dieu cela ne me cause point de scrupule : si je fais des fautes ou des imperfections sans y penser, j’espère que Dieu tout bon et tout miséricordieux ne me les imputera pas à faute contre mon vœu : il m’assiste pour n’en pas faire sciemment; tout cela par miséricorde, parce que de moy je suis une pauvre et une grande pécheresse : c’est pourquoi priez pour ma conversion.


JEAN DE BERNIÈRES


PRÉSENTATION 261

Jean de Bernières est le mystique accompli cofondateur de la filiation passant par madame Guyon. Il est au cœur du «premier nœud» normand tandis qu’elle sera au cœur du second nœud parisien.

Jean de Bernières naquit dans une famille de la haute bourgeoisie normande : en bon franciscain de cœur, il aurait voulu se débarrasser de sa fortune, mais sa famille s’y refusant, il en fit un large usage. Au-delà de ses dons, il impliquait sa personne : son amour des pauvres était tel qu’il les portait sur son dos jusqu’à l’hôpital de la bonne ville de Caen, suscitant l’hilarité.

Il hérita d’une charge de receveur général des impôts et s’en acquitta de 1631 à 1653 à la satisfaction générale. En 1639-1640, en tant que notable impliqué par sa charge, il dut faire face aux évènements de la révolte des nu-pieds qui, menacés de la gabelle, attaquèrent les maisons des receveurs. Cette révolte fut horriblement réprimée par le chancelier Séguier dont on sait qu’il notait sur son carnet jour après jour le nombre de pendus pour l’exemple… On raconte que Bernières allait à cheval prévenir les paysans de la répression imminente.

Quelques histoires personnelles sont édifiantes ou comiques, par exemple celle où Bernières contracte un mariage blanc dans un but très saint. Madame de la Peltrie (-1671), veuve aussi généreuse qu’originale, voulait donner son argent à une foundation en Nouvelle-France incluant un projet d’expédition imaginée pour aller convertir les Indiens d’Amérique, mais sa famille s’y opposait. Un religieux suggéra un expédient : un mariage simulé libérerait la dame. La proposition fut présentée à M. de Bernières et ce « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté » demanda conseil à son directeur262 :

Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô […] Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage […] du moins à se prêter au jeu […] en faisant demander sa main. […] La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « faisait tapisser et parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire pour les avantages du mariage263.

On voit là combien le Père Chrysostome pouvait, malgré son austérité, être large d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui va prendre une pente assez comique. En vue du grand voyage au Canada, ils partent chercher deux sœurs à Tours, dont la grande Marie de l’Incarnation (1599-1672)264, puis supportent une présentation à la Cour et un séjour à Paris :

Le groupe comprenait sept personnes, madame de la Peltrie et Charlotte Barré, M. de Bernières avec son homme de chambre et son laquais, et les deux Ursulines dont Marie de l’Incarnation, qui écrit : « M. de Bernières réglait notre temps et nos observances dans le carrosse, et nous les gardions aussi exactement que dans le monastère. […] À tous les gîtes, c’était lui qui allait pourvoir à tous nos besoins avec une charité singulière […] Durant la dernière journée de route, M. de Bernières s’était senti mal : il arriva à Paris pour se coucher. » Madame de la Peltrie joua jusqu’au bout la comédie du mariage : « elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les médecins lui faisaient le rapport de l’état de sa maladie et lui donnaient les ordonnances pour les remèdes ». Madame de la Peltrie et la sœur de Savonnières s’amusaient beaucoup de cette comédie. M. de Bernières un peu moins265.

Finalement partant de Dieppe, la flotte du printemps 1639 emporta Mme de la Peltrie, fondatrice temporelle de la communauté ursuline du Québec, et Marie de l’Incarnation qui allait animer cette communauté :

Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes […] mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Madame de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation266.

Bernières, resté en France malgré son ardent désir de partir en mission, gérera les ressources pour les missions de Nouvelle-France pendant les vingt années qui suivront le voyage de fondation. Il aura une longue correspondance (malheureusement perdue) avec Marie de l’Incarnation, aînée mystique qui lui permit de progresser et de sortir de ses limitations.

Bernières lui même eut maille à partir avec sa famille pour des questions financières : faisant partie du Tiers-Ordre franciscain, il voulait faire donation de ses biens. Sa famille résistait. Il se plaignait : « Ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre ; elle me fait parler pour ce sujet par de bons religieux […] il n’y a plus moyen d’être pauvre »267. Pour ses dernières années, il trouva un accord : il ne vécut plus que de ce que lui donnait sa famille, c’est-à-dire très pauvrement et sans confort. Il déclarait, enfin satisfait : « J’embrasse la pauvreté quoiqu’elle m’abrège la vie naturelle »268.

Il était insensible aux différences sociales. Ses serviteurs n’étaient pas pour lui de simples laquais, mais de véritables frères en Jésus-Christ. Son valet le considérait comme son père spirituel :

Vous êtes mon maître, je vous dois tout dire comme à mon père spirituel – Vous le pouvez, lui dis-je, car je vous aime en Jésus-Christ, et je vous ai tenu auprès de moi, afin que vous fussiez tout à lui 269.

Jean mourut au printemps 1659. Comme il avait en esprit le souvenir de l’agonie douloureuse de son confesseur Jean-Chrysostome, il était très angoissé par la mort et par l’idée qu’il pouvait être damné. En fait, usé par une vie suractive, il fut exaucé par sa fin heureusement rapide :

Il avait pourtant peur de la mort […] Une tradition de famille rapportait qu’il demandait toujours à Dieu de mourir subitement […] Le 3 mai 1659 […] rentré à l’Ermitage, le soir venu, il se mit à dire ses prières. Son valet de chambre [Denis Roberge] vint l’avertir qu’il était temps pour lui de se mettre au lit. Jean lui demanda un peu de répit, et continua de prier270.

Son valet de chambre ne s’en aperçut [de sa mort] qu’en l’entendant tomber sur son prie-Dieu271.

Mectilde du Saint-Sacrement272 écrit à ce propos :

Sa mort et sa maladie n’ont duré qu’un quart d’heure. Sans être aucunement malade, sur les 9 heures du soir, samedi, 3e de mai […] Il se souviendra de nous. Il nous aimait 273.

(i)L’intériorité

Nous sont parvenues près de deux cents lettres éditées et datées à partir de 1641, qui tracent son parcours spirituel274. Les dix-huit années couvertes par cette correspondance témoignent de la rencontre avec Mectilde / Catherine de Bar dès 1643 (on a malheureusement perdu la correspondance avec Marie de l’Incarnation), puis de la mort du P. Chrysostome en 1646, année où débute la construction du bâtiment de l’Ermitage achevé deux années plus tard ; enfin, c’est la disparition de son ami Gaston de Renty en 1649 : Jean prend alors la responsabilité de la Compagnie du Saint-Sacrement.

Presque aveugle à la fin de sa vie, Bernières dictait sa correspondance à un prêtre qui vivait chez lui. Compilé après sa mort, le Chrétien intérieur a été composé hâtivement à partir de ces lettres.

Les années de jeunesse sont pleines de culpabilité et de tension : Bernières appartenait à la confrérie de la “sainte Abjection” fondée par Jean-Chrysostome, et même si ce dernier terme traduit à l’époque reconnaissance et soumission devant la grandeur divine, nous préférons ce qui nous est parvenu des années de maturité où, peut-être grâce à Marie de l’Incarnation, Bernières a évolué de l’abjection vers l’abandon.

Dans les dernières années, il atteint la grande simplicité :

Je m’exprime comme je puis, car il faut chercher des termes pour dire quelque chose de la réalité de cet état qui est au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour dire en un mot, je vis sans vie, je suis sans être, Dieu est et vit, et cela me suffit […] Voilà bien des paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire.275

L’oraison est le fondement de sa vie :

L’oraison est la source de toute vertu en l’âme ; quiconque s’en éloigne tombe en tiédeur et en imperfection. L’oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s’en approchent, et qui s’en éloigne se refroidit infailliblement.276

Il en décrit plusieurs sortes, et propose surtout l’oraison passive dans laquelle il a vécu toutes ses dernières années. Celle-ci met l’âme dans « une nudité totale pour la rendre capable de l’union immédiate et consommée », écrit-il à sa sœur Jourdaine :

[L’âme] ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui l’attrait passif de Dieu […] En cet état, il faut laisser opérer Dieu et recevoir tous les effets de sa sainte opération par un tacite consentement dans le fond de l’âme.277

Cette oraison ne peut donc s’appuyer que sur un absolu renoncement à tout ce qui n’est pas Dieu : aucune satisfaction ne doit être donnée à la « nature », si peu que ce soit. Ce principe a couramment donné lieu à des outrances ascétiques qui ne sont plus de notre époque : l’amour de la souffrance et l’intense culpabilité vis-à-vis de la “nature” nous choquent. Mais ici la raison de cette rigueur est beaucoup plus profonde : il s’agit de laisser la grâce, la présence de Jésus-Christ, gouverner toutes les actions humaines :

Ce qui est purement naturel ne plaît pas à Dieu ; [il] faut que la grâce s’y trouve afin que l’action lui soit agréable et qu’elle nous dispose à l’union avec lui.278

C’est un moyen très utile pour l’oraison de s’accoutumer à ne rien faire que par le mouvement de Dieu. Le Saint-Esprit est dans nous, qui nous conduit : il faut être poussé de lui avant que de rien faire […] L’âme connaît bien ces mouvements divins par une paix, douceur et liberté d’esprit qui les accompagne, et quand elle les a quittées pour suivre la nature, elle connaît bien, par une secrète syndérèse [remords de conscience] qu’elle a commise une infidélité.279

La charité en particulier ne doit s’appuyer que sur cette vie intérieure profonde. Contrairement au volontarisme de sa jeunesse, Bernières se méfie de toute action qui ne serait pas dictée par un mouvement de la grâce :

Ne vous embarrassez point des choses extérieures sans l’ordre de Dieu bien reconnu, si vous n’en voulez recevoir de l’affliction d’esprit et du déchet dans votre perfection. […] Oh, que la pure vertu est rare ! Ce qui paraît le meilleur est mélangé de nature et de grâc280.

Les Lettres à l’ami intime 281 sont les plus belles et Bernières s’y dévoile : bien que son ami (probablement Jacques Bertot) soit plus jeune, Bernières a trouvé un être à qui il peut confier librement ses états les plus profonds :

Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre […] 

Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même…282.

Après avoir cru l’abjection supérieure à tout, et pratiqué l’humiliation de soi devant Dieu avec une austérité extrême, dans ses dernières années, il prend conscience que l’abandon est la clé de tout et, dans sa joie, lui compose un hymne :

Ô cher abandon, vous êtes à présent l’objet de mon amour, qui dans vous se purifie, s’augmente et s’enflamme. Quiconque vous possède, ressent et goûte les aimables transports d’une grande liberté d’esprit. […]

Ô cher abandon, vous êtes la disposition des dispositions, et toutes les autres se rapportent à vous. Bienheureux qui vous connaît, car vous valez mieux que toutes les grâces et toute la gloire de la terre et du ciel. Une âme abandonnée à un pur regard vers Dieu n’a du ressentiment que pour ses intérêts, n’a point de désir, même des croix et de l’abjection : elle abandonne tout pour devenir abandonnée. Peu de paroles ne peuvent expliquer les grands effets que vous produisez dans un intérieur, qui n’est jamais parfaitement établi en Dieu s’il ne l’est en vous. Vous le rendez insensible à toutes sortes d’accidents, rien que votre perte ne le peut affliger.

Vous êtes admirable, mon Dieu, vous êtes admirable dans vos saintes opérations, et dans les ascensions que vous faites faire aux âmes que vous conduisez de lumière en lumière avec une sainte et divine providence qui ne se voit que dans l’expérience. Il me semblait autrefois que la Grâce de l’amour de l’abjection était comme la dernière ; mais vous m’en découvrez d’autres qui me font monter l’âme plus haut. […]

Ô cher abandon, vous êtes le bon ami de mon cœur, qui pour vous seul soupire. Mais quand pourrai-je connaître que je vous posséderai parfaitement ? Ce sera lorsque la divine Volonté régnera parfaitement en moi. Car mon âme sera établie dans une entière indifférence au regard des événements et des moyens de la perfection, quand elle n’aura point d’autre joie que celle de Dieu, point d’autre tristesse, d’autre bonheur, d’autre félicité. […] 283.

(ii)Le directeur de conscience

Comme cela était possible à cette époque, ce laïc très respecté dirigea des clercs comme des laïcs : on le considéra comme « directeur des directeurs de conscience284 ». Il créa un « hôpital » un peu particulier pour accueillir ses amis d’oraison, maison qu’il fit construire « au pied » du couvent de Jourdaine. Il en parlait avec humour :

Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger a avec moi que des pauvres spirituels […] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes 285.

Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir me voir ; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison 286.

Dans une lettre du 29 mars 1654, il précise le but de ces réunions d’amis :

C’est l’esprit de notre Ermitage que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu.




CHOIX DANS LA CORRESPONDANCE (1646-1659) 287

6 MARS 1646 JE SUIS BIEN ÉLOIGNÉ DE VOUS CONSEILLER DE DESCENDRE DE LA CROIX. -- DIEU TOUT SEUL SUFFIT À L’ÂME, PUISQU’IL EST SUFFISANT À SOI-MÊME…

Je suis bien éloigné de vous conseiller de descendre de la croix. Je vous y attacherais davantage si je pouvais. […] ce cher Père me sert encore si puissamment, que la lecture des avis qu’il lui a plu me donner me met toujours en ferveur. Jamais je ne fus plus résolu de travailler de la bonne manière à la pure vertu et bonne mortification que je suis. Il me souvient que dans les dernières lignes qu’il m’écrivait, il mettait : «Courage, notre cher Frère; encouragez-vous les uns les autres à la sainte perfection. Ô que Dieu a peu de vrais et de fidèles serviteurs! Tendez à la pureté vers Dieu.»

Dieu tout seul suffit à l’âme, puisqu’il est suffisant à soi-même. Si nous étions établis comme il faut, dans le pur amour, nous ne voudrions rien posséder avec Dieu, crainte de le posséder moins purement. Mais parce que nous avons des attaches secrètes aux lumières, aux goûts et à la félicité sensible, quand Dieu demeure seul dans nos cœurs, nous ne pouvons être satisfaits, si nous ne sentons la satisfaction de sa présence. Que toutes vos peines cessent, et au lieu de crier miséricorde comme si Dieu vous abandonnait, que votre âme magnifie le Seigneur, et qu’elle se réjouisse en lui seul. Car Il fait de grandes choses en vous en cet état de souffrances intérieures. Il y opère par une Providence spéciale la pureté de son amour, dont le moindre degré vaut mieux que la possession de toutes les créatures.

À la lecture de vos lettres j’ai remercié la divine Bonté des faveurs qu’elle vous départit au travers de toutes ces angoisses et obscurités d’esprit. Et je vous avoue qu’au lieu de vous soulager, si je pouvais augmenter vos peines, je le ferais pour donner lieu de croître en la pureté d’amour. Je suis bien éloigné de vous conseiller de descendre de la croix. Je vous y attacherais davantage si je pouvais. N’attendez de moi que de véritables effets d’amitié et non de vaines tendresses.

[...] Je vous avoue, ma chère sœur que depuis peu, je conçois beaucoup de choses de la vie dont je parle. Vous en avez l’expérience. C’est pourquoi je ne vous en dis pas davantage, si non qu’il faut une rare fidélité pour mener sans discontinuation une si belle vie. C’est ce que nous apprenait notre très cher père288, par toutes les maximes de perfection qu’il nous a laissées : de tendre à l’abjection, à la solitude, à la mort de toutes choses, d’anéantir en nous tout esprit humain et mondain, de ne vouloir que Dieu et la croix. Ma très chère sœur, ce cher Père me sert encore si puissamment, que la lecture des avis qu’il lui a plu me donner me met toujours en ferveur. Jamais je ne fus plus résolu de travailler de la bonne manière à la pure vertu et bonne mortification que je suis. Il me souvient que dans les dernières lignes qu’il m’écrivait, il mettait : «? Courage, notre cher Frère? encouragez-vous les uns les autres à la sainte perfection. Ô que Dieu a peu de vrais et de fidèles serviteurs! Tendez à la pureté vers Dieu.?» Je finirai de même cette lettre. Encourageons-nous les uns les autres pour cet effet. N’ayons rien de réservé et soyons dans une pleine et entière communication de nos dispositions et des grâces que Dieu nous fera, avec simplicité et sans réflexion. Et puis quel moyen de prendre conseil les uns des autres sans cela?

JANVIER1647  J’AI ÉTÉ DANS DES OUBLIS DE DIEU SI GRAND QU’ILS VOUS ÉTONNERAIENT TRÈS FORT. -- MA TRÈS CHÈRE SŒUR, IL Y A SI LONGTEMPS QUE JE DÉSIRE VOUS ÉCRIRE DEUX MOTS…

Ma très chère sœur, il y a si longtemps que je désire vous écrire deux mots que je m’y veux contraindre, mon mal m’en ayant empêché et ma fièvre ne me permettant aucun travail. Vos chères lettres m’ont été rendues ce matin et m’ont beaucoup consolé. J’adorais peu auparavant l’Essence divine et les infinies perfections de Dieu. Je commence à sortir de mon état où j’ai été plus de cinq semaines. Mon corps qui se corrompait appesantissait mon âme ou plutôt l’anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une entière impuissance de connaître et d’aimer Dieu, dont elle n’avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m’en souvenir pas. Et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de la misère et de l’impuissance d’une âme que Dieu délaisse et qu’Il laisse à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu plus par une certaine expérience que par une abondance de lumière. Jusques à ce que Dieu mette l’âme en cet état elle ne connaît pas bien son infirmité, elle découvre mille fausses opinions et estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments, de ses faveurs. Elle voit qu’elle y avait un appui secret et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, et que rien ne retourne comme auparavant. Ce qui s’est passé en moi sont des effets d’une maladie naturelle qui néanmoins m’ont réduit au néant et beaucoup humilié. J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort. Et vous ne croiriez pas qu’une âme qui connaît Dieu et qui a reçu tant de témoignages sensibles de son Amour entrât dans une si grande et si longue privation d’Amour actuel, par pure infidélité et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente. Mon âme était dans celle-là toute enflammée, lumineuse, vigoureuse, supérieure à son corps. L’on entrevoit son néant et son infirmité dans l’oraison, mais les lumières d’icelles et les douceurs empêchent qu’on ne la voie comme il faut. Dieu la fait sentir quelquefois et toucher comme palpablement par l’accablement qui arrive à l’âme. Il ne régnait en moi que des sentiments d’impatience. Par la grâce de Dieu, je n’y consentais pas toujours, mais je n’étais plein que de cela.


15 FÉVRIER 1647 SOYEZ DONC COMME UNE PETITE BOULE DE CIRE ENTRE SES MAINS, ET SOYEZ CONTENTE DE SES DIVINES DISPOSITIONS. -- MA TRÈS CHÈRE SŒUR, ME VOICI DE RETOUR À CAEN ENCORE MALADE…

Sans doute, ma très chère sœur, que ce me serait grande consolation que vous fussiez ici, afin que nous puissions parler de ce que nous avions ouï dire à notre bon Père [Chrysostome] et nous entretenir de ses saintes Maximes, en la pratique desquelles l’âme se nourrit et se perfectionne! Mais il faut vouloir ce que Dieu veut, et quoi que vous soyez très éloignée de moi, vous ne laisserez pas d’être toujours ma très chère sœur, puisque Dieu nous a si étroitement unis, que de nous faire enfants d’un même Père5, et d’un si accompli en toutes sortes de vertus. Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu, quand elle est dissipée, et anime mon courage à puissamment travailler à la bonne vertu? J’avoue que tant plus j’examine les actions que je lui ai vu faire, ses pensées, et ses desseins, je n’y vois rien que de très dégagé du monde, et de l’esprit humain rien que de très pur, et conforme à l’Esprit de Jésus-Christ, qui sans doute le possédait. Mais, ma très chère sœur, n’aurons-nous jamais son portrait? Que j’ai grand désir de le voir!

Or pour vous dire deux mots de mes misères, elles sont très grandes, et je vous supplie de bien prier Notre Seigneur pour moi. Que je ne me relâche point dans l’infirmité, qui est un état dangereux à une âme faible, et qui n’est pas tout à fait habituée dans la vertu. J’ai connu clairement mon néant dans ma dernière maladie. J’ai vu mon peu de vertu et la profondeur de ma faiblesse. Je ne vous saurais dire comme j’étais disposé. Mais mon esprit était aussi accablé que mon corps, et presque dans une insensibilité et oubli de Dieu. Je ne sentais plus cette vigueur que mon âme avait dans mes autres maladies6. Les lumières, vues, et sentiments m’ayant quitté, et tout m’étant ôté, sans le pouvoir recouvrer, j’étais délaissé à moi-même, et je n’avais d’autre sentiment que celui de mon néant et de mon infirmité. Dans cet état je touchai du doigt ma misère extrême, et ne pouvant dire autre parole, sinon, «? redactus sum ad nihilum», j’ai été réduit au néant. Je savais bien que je ne l’ai pas été par une voie extraordinaire, mais par un effet de la maladie, dont la Providence s’est servie pour me donner une connaissance de moi-même, toute autre que je n’avais jamais eue. Il me semble que je ne m’étais point connu jusqu’ici, et que j’avais des opinions de moi plus grandes qu’il ne fallait? que je m’appuyais secrètement sur les vues et sentiments que Dieu me donnait. Mais tout m’ayant été ôté, et étant demeuré plus de cinq semaines dans une totale impuissance, j’ai été bien désabusé, et ne puis à présent faire autre chose que de rester abîmée dans mon néant, et dans une profonde défiance de moi-même.

12 SEPTEMBRE 1647 EN PRÉSENCE DE DIEU TOUT S’ÉVANOUIT COMME UN SONGE.

Ce rayon de lumière divine cause encore une grande surprise dans l’âme touchant l’aveuglement des hommes qui ne pensent à rien moins qu’à Dieu. Je ne m’étonne point qu’une âme qui pense avec application à l’éternité de Dieu, ne s’aperçoive pas du temps qu’elle est en l’oraison? Non plus que quand la grandeur de Dieu ou ses autres perfections l’occupent, les choses qui se passent ici-bas, ne lui semblent que des songes, et toutes les créatures que des néants. Bref, une âme fortement mue de Dieu ne pense rien voir que Lui, en la présence duquel tout s’évanouit comme un songe, et disparaît.

12 SEPTEMBRE 1647 DIALOGUE DE L’ÂME AVEC LE BIEN AIMÉ.

Que ce commerce est réel et admirable! L’âme n’emprunte point de paroles tirées des images, et des fantômes des créatures pour parler à l’Époux? mais elle parle par les infusions qu’elle reçoit de Lui immédiatement.

28 SEPTEMBRE 1647 L’ABANDON À LA PROVIDENCE.

L’abandon à la Providence n’empêche pas que l’on se donne ordre aux affaires, et qu’on n’épargne ses peines pour éviter les dangers et les pertes quand il le faut. Mais ce doit être comme cette digne Mère de Chantal. Car si quelque malheur arrivait contre sa volonté humaine, elle s’arrêtait si absolument sur l’ordonnance et la conduite de Dieu, qu’elle y abîmait sa pensée. Pratiquant cette leçon de ne regarder jamais les causes secondes en ce qui arrive, mais uniquement cette première et universelle, qui dans les accidents qui traversent notre vie, dispose de tout souverainement.

20 JANVIER 1648 DIEU VEUT AVOIR QUELQUEFOIS DES BOUCHES INUTILES DANS SA MAISON.

Dieu veut voir quelquefois des bouches inutiles dans sa maison, et des personnes qui ne servent de rien, si ce n’est à faire voir ses bontés et ses magnificences, comme il arrive chez des grands seigneurs qui souffrent assez souvent des personnes manger leur bien, seulement pour faire voir qu’ils sont riches et puissants. Je me réjouis de donner sujet à Dieu de faire voir ses bontés en moi qui suis inutile en sa maison, et je ne doute point qu’il n’y ait dans le ciel beaucoup d’âmes qui n’auront rendu à Dieu que fort peu de service sur la terre, et qu’il fera vivre éternellement dans la maison de sa gloire par pure bonté, et charité.

1648 QUAND L’ON NE VEUT QUE DIEU ET SON BON PLAISIR, L’ON SE SENT PAISIBLE ET CONTENT EN TOUS LES ÉTATS. -- JE N’AI PU VOUS ÉCRIRE PLUS TÔT LES DEUX MOTS QUI SUIVENT…

Dieu ne vous manquera pas, pauvre créature. Qu’est-ce que vous gagnerez de vous tenir tant dans vous-même? Quittez-vous vous-même le plus tôt que vous pourrez, et après avoir essuyé quelques craintes et peines qui vous viendront sur cet abandon parfait, vous marcherez dans les voies de Dieu d’un autre air que vous ne faisiez, et vous trouverez bientôt la région de paix.

MARS 1649 LA PURE ORAISON CAUSE LA PERTE DE L’ÂME EN DIEU.

La pure oraison cause la perte de l’âme en Dieu où elle s’abîme comme dans un océan de grandeur, avec une foi nue et dégagée des sens et des créatures. Jusques à ce que l’âme en soit arrivée là, elle n’est point en Dieu parfaitement, mais en quelque chose créée qui la peut conduire à ce bienheureux centre. C’est pourquoi il faut qu’elle se laisse conduire peu à peu aux attraits de la grâce, pour ainsi s’élever à une nudité totale par sa fidélité. Durant qu’elle demeurera dans ses propres opérations, quoique bonnes et utiles en certain temps, voire même nécessaires, lorsque l’on n’est pas capable de plus hautes pratiques, elle ne parviendra jamais à cet état de la pure union avec Dieu, qui se fait d’une manière qui ne tombe point sous les sens.

MARS 1649 L’ÂME DEVIENT UN MÊME ESPRIT AVEC LUI.

L’âme ainsi perdue est tout abandonnée entre les mains de Dieu qui fait en elle est par elle tout ce qui Lui plaît. Elle est dans une soumission continuelle au regard de son bon plaisir et n’opère qu’autant qu’elle est appliquée par l’opération divine. Cette perte la rend plus capable d’opérer hautement, que si elle était encore engagée dans la manière commune d’agir. C’est donc par cette perte que l’âme se trouve bien établie en Dieu, et qu’elle y fait sa demeure; ou plutôt qu’elle devient un même esprit avec Lui.

20 JANVIER 1650 LA GRANDE PASSIVITÉ DE L’ÂME DOIT ÊTRE DE POSSÉDER DIEU EN SON FOND PAR ANÉANTISSEMENT.

La grande passivité de l’âme doit être de posséder Dieu en son fond par anéantissement, et non par aucune créature, puisque ce serait encore un milieu entre Dieu et l’âme qui empêcherait que son union ne fût pure et immédiate, à laquelle union l’âme de cet état est appelée. Et c’est ce qu’il veut d’elle, afin qu’elle soit contente de Lui seul, le possédant par anéantissement. Cet anéantissement ne s’opère que par une entière nudité de toutes choses, à laquelle l’âme n’étant point accoutumée, quand elle s’y trouve, elle croit n’avoir rien, et cependant elle a Dieu en vérité. Qu’elle sache donc que Dieu l’ayant une fois mise dans ce pur état d’anéantissement, elle n’a rien. Et si elle a tout, elle n’a rien, puisqu’elle est dans la privation de toutes les créatures. Et elle a tout, puisqu’elle a Dieu en esprit et vérité.

AVRIL 1650 ON NE CONNAÎT LE GOÛT DE DIEU QU’EN DIEU MÊME.

Ici semble commencer la vraie transformation en Dieu, qui seule peut contenter une âme qui en a eu l’expérience. Parce que son goût devient si délicat et si spirituel, qu’elle ne peut plus goûter les créatures dans la lumière qu’elle reçoit de leur bassesse, qui lui semble infinie en comparaison du Souverain Bien. Il n’est pas possible d’entendre ceci que par l’expérience, et l’on ne connaît jamais le goût de Dieu qu’en Dieu même, et par sa divine prévenance. Dieu est goûté à la vérité dans les créatures, et par les créatures? mais ce n’est rien en comparaison de la manière essentielle dont je parle, et dont l’âme n’est capable que par la pure transformation.

MAI 1650 L’UNION ESSENTIELLE OÙ L’ÂME JOUIT DE DIEU.

À moins que d’en avoir eu l’expérience, il est impossible d’entendre en quelle manière l’âme au-dessus d’elle-même connaît Dieu sans le connaître, le goûte sans le goûter et le possède sans le posséder. Cela est si pur que l’esprit humain n’y peut atteindre? tout y est plein de ténèbres pour lui. Il faut bien concevoir que quand l’intelligence ou la pointe de l’âme est unie immédiatement à l’essence divine par la foi nue, c’est l’union essentielle où l’âme jouit de Dieu, le possède et y est abîmée d’une manière qui ne se peut expliquer, sinon par quelques effets qui en résultent. Les autres portions de l’âme sont capables des effets de Dieu, mais non pas de Dieu qui ne peut faire son séjour qu’en cette pure intelligence.

MAI 1650 DISTINGUER UNION ESSENTIELLE ET UNION ACCIDENTELLE.

En l’union accidentelle l’âme reçoit beaucoup de communications en son esprit et en ses sens, qui découlent de l’essence divine participé en l’âme d’une manière ineffable. Mais souvent cela se fait dans la circonférence de l’esprit humain avec les activités ordinaires. Mais dans l’union et l’oraison essentielle, l’âme est tout à fait au-dessus de l’esprit humain, et Dieu ne lui communique qu’une connaissance inconcevable qui l’abîme et qui la perd en Dieu? la submergeant dans cet océan infini de grandeurs, où elle ne regarde et ne voit que Dieu seul principalement et uniquement? laissant néanmoins en toute passivité remplir son esprit et ses sens de tout ce que Dieu lui veut communiquer, autant et en la manière qu’ils en sont capables. Et c’est ce qu’on appelle béatitude essentielle de l’homme spirituel en cette vie.

1651 DIEU SEUL DOIT SUFFIRE À UNE ÂME MORTE ET ANÉANTIE…

Il me fait cette miséricorde qu’il me semble que je n’ai attache à aucune créature, et que je n’ai besoin d’elles pour ma conduite intérieure; aussi je n’en cherche pas une. Je reçois néanmoins avec humilité, quand la divine Providence le veut ainsi, les bons avis que l’on me donne quelquefois sans que je les cherche. Celui-là seul connaît la solitude admirable que l’âme a en son Dieu qui la rend indépendante de tout ce qui n’est point Lui. Qui en a l’expérience, et cette expérience lui apporte tant de richesses et tant de biens qu’il ne le peut exprimer ni le veut aussi, puisque sa capacité étant toute pleine de Dieu, elle n’a de vue ni d’affection que pour Lui seul. Au commencement que nous parlions de la voie mystique, je ne pensais pas, ni ne concevais pas ce que Dieu y opère.

1652 SI VOTRE ÂME DURANT L’ORAISON EST SANS PENSÉES ET SANS SENTIMENTS, NE VOUS EN METTEZ POINT EN PEINE…

Si votre âme durant l’oraison est sans pensées et sans sentiments, ne vous en mettez point en peine, demeurez en cet état de stupidité intérieure. Il est ce semble, sans pensées et sans sentiments?; il n’est pas pourtant sans connaissance et sans amour, puisque la foi est la pure lumière qui vous illumine, et qui vous unit à Dieu. L’esprit humain qui est captivé et obscurci en cet état croit n’avoir rien, et cependant il a tout ce qu’il doit avoir, puisqu’il est en repos, en paix, et en union, quoique d’une manière insensible, et imperceptible.

1653 DE LA VIE CACHÉE AVEC JÉSUS CHRIST EN DIEU. -- J’AI REÇU GRANDE JOIE D’APPRENDRE DES NOUVELLES DE VOTRE SANTÉ…

C’est un état de pauvreté qui contient toutes les richesses, parce que l’on y vit de Dieu en Dieu, et l’on s’y trouve tellement perdu, que l’on ne se retrouve jamais. Si vous saviez combien il est rare d’entrer dans la vérité et dans la réalité de cet état, vous ne vous étonneriez pas des souffrances qu’il faut porter afin d’y arriver.

1653 S’ACCOUTUMER À FAIRE L’ORAISON AVEC LA PURE LUMIÈRE DE LA FOI. -- JE VOUS DIRAI QU’IL NE FAUT PAS S’ÉTONNER DES OPPOSITIONS ET CONTRADICTIONS…

La foi est un rayon divin qui subsiste en sa pureté, au milieu des brouilleries et inquiétudes de nos sens, et qui nous tient unis à Dieu d’une manière spirituelle et non sensible, qui est plus véritable et réelle qu’elle n’est aperçue ou ressentie. Aussi qui veut habiter la région du pur esprit et quitter le procédé des sens, il faut s’accoutumer à faire l’oraison avec la pure lumière de la foi. Le rayon du soleil naturel demeure en sa pureté au milieu de la bouillie.

1653 DANS LA VOIE PASSIVE DE L’ANÉANTISSEMENT. -- DEPUIS QUE DIEU PAR SA MISÉRICORDE A INTRODUIT L’ÂME DANS LA VOIE PASSIVE DE L’ANÉANTISSEMENT…

Depuis que Dieu par sa miséricorde a introduit l’âme dans la voie passive de l’anéantissement, et qu’elle y demeure fidèle, tout ce qui se passe en elle, c’est son divin Esprit qui l’opère ou qui le permet. Soit qu’elle chemine dans les ténèbres ou dans la lumière, qu’elle ait des tentations ou des consolations.

1653 DIEU EST MON ÂME ET MON ÂME EST DIEU. -- POUR LE PRÉSENT, IL ME SEMBLE QUE DIEU EST MON SEUL INTÉRIEUR…

Enfin je ne me puis mieux expliquer, sinon que Dieu est mon âme, ou mon âme est Dieu, pour ainsi parler, et ensuite ma vie et mon opération.

10 FÉVRIER 1653 CETTE SACRÉE OBSCURITÉ EST PLUS CLAIRE QUE LA LUMIÈRE MÊME.

Quand l’âme est parvenue à un degré d’oraison où l’esprit humain se trouve perdu dans l’abîme obscur de la foi, elle y doit demeurer en assurance. Car cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même, et cette ignorance est plus savante que la science. Mais la mort de l’esprit humain est rare, et c’est une grâce que Dieu ne fait pas à tout le monde. Il faut passer par plusieurs angoisses, et souffrir plusieurs agonies.

24 AVRIL 1653 QUI VIT EN DIEU SEUL VOIT EN DIEU SES AMIS. -- CES LIGNES SONT POUR VOUS RÉITÉRER LES ASSURANCES DE MES AFFECTIONS…

Jésus Ressuscité soit notre unique vie. Ces lignes sont pour vous réitérer les assurances de mes affections, et que si je vous écris rarement, c’est que je ne crois pas que notre union ait besoin pour se conserver de tous ces témoignages de bienveillance. Il suffit que notre demeure soit continuellement en Dieu, et qu’anéantis à nous-mêmes nous ne vivions plus qu’en Dieu seul; lequel ensuite est notre amour et notre union. Quiconque est arrivé à cet état voit en Dieu ses amis, les aime et les possède en Lui, et comme Dieu, il est partout, il les possède partout. Toutes les vicissitudes, et tous les témoignages d’affection que nous nous rendons par l’entremise des sens, sont bons pour ceux qui vivent dans les sens, ils ne peuvent s’en passer. Mais l’expérience fait connaître, que quiconque a trouvé Dieu en quittant les sens, il trouve tout en Lui. Et il est sans comparaison plus agréable d’en user de cette sorte, qu’autrement. C’est mal juger d’une personne de croire qu’elle oublie ses amis pour ne leur écrire point. Les âmes qui vivent en Dieu ont des intelligences si secrètes et une manière de se communiquer si admirable, que cela ne se comprend que par l’expérience.

4 MAI 1653 MONSIEUR DE RENTI ÉTAIT MON INTIME AMI.

Mon Révérend Père, Monsieur de Renti était mon intime ami. J’avais avec lui des liaisons très étroites, ce qui me met dans la confusion d’avoir si peu profité en sa compagnie. Quand il mourut, je ne pus jamais en avoir aucun sentiment de tristesse? au contraire mon âme en fût toute parfumé d’une bonne odeur que je ne puis dire, et rempli d’une joie même sensible, avec une assurance certaine de sa béatitude. Quoi qu’il soit mort, je me sens encore plus uni à lui que jamais, et me semble avoir autant de familiarité avec lui. Si j’étais assez fidèle à demeurer perdu en Dieu, je l’y trouverais encore mieux.

JUILLET 1653 IL Y A DIFFÉRENTS ÉTATS DANS LA VOIE MYSTIQUE. -- JE VIENS DE RECEVOIR VOS DERNIÈRES. POUR RÉPONSE…

C’est un des principaux avantages de cette voie, que l’on y acquiert les vertus sans réflexion et sans peine. Hors de cette oraison, l’on travaille beaucoup et l’on gagne peu.

23 AOÛT 1653 LA VRAIE ORAISON C’EST DIEU MÊME EN L’ÂME. -- JE RÉPONDRAI À VOS DERNIÈRES, SANS FAIRE RÉFLEXION SUR CE QUE VOUS A DIT MONSIEUR N.…

M. Je répondrai à vos dernières, sans faire réflexion sur ce que vous a dit Monsieur N. Il ne faut pas s’amuser à regarder ce que nous sommes, mais ce que Dieu est. Si nous nous voyons, il faut que ce soit en Dieu, afin que nous demeurions perdus continuellement en Lui. C’est cette heureuse perte qui fait la félicité de nos âmes en cette vie et en l’autre, et sans laquelle il me semble que l’on ne peut vivre.

Car la vie qui n’est pas de Dieu et en Dieu, est plutôt une image de la vie que la véritable vie. Que l’âme soit en ténèbres ou en lumière, qu’elle ait des jouissances ou des souffrances, des consolations ou des désolations, il importe peu, pourvu que sa vie soit en Dieu, ou plutôt Dieu même.

Tout ce qui n’est point Dieu me semble comme l’extérieur, et l’intérieur est Dieu seul. Il arrive quelquefois que la lumière de Dieu en nous abîme tellement et anéantit toute notre âme et nos puissances, qu’il semble que Dieu y soit seul, y vive et y opère? et cela d’une manière immobile et immuable, et dans un repos permanent.

Je ne vous dirai donc point de mes nouvelles, sinon que Dieu commence de vouloir être tout en moi, et je voudrais bien ne mettre point d’obstacle à sa divine opération. Tout ce que je fais, c’est de le laisser faire, et tâcher que mon fond soit comme une pure capacité pour recevoir Dieu à mesure qu’il se communique. Et c’est ici où il faut de la fidélité à ne point se soustraire à la communication de Dieu par quelque application au dehors, ou regard, ou inclination vers la créature. Plus Dieu est tout, et plus Il se communique. La plupart du temps nous parlons des effets d’oraison, plutôt que de l’oraison.

Car en effet la vraie oraison c’est Dieu même dans l’âme, et l’âme en Dieu qui y fait heureusement sa demeure d’une manière qui ne se peut exprimer. C’est la parfaite solitude et l’heureux ermitage qu’il faut toujours habiter, et jamais en sortir, quelques changements de lieux ou voyages qu’il faille faire en la terre. C’est ici où l’on comprend comme une même personne est dans le mouvement et dans le repos? qu’elle change de lieu sans partir d’une place? qu’elle est heureuse et malheureuse tout ensemble? elle est dans les créatures? elle converse avec elles, et néanmoins elle vit hors des créatures31. Pour lors l’occupation extérieure n’empêche point l’intérieure. Car tant qu’elle est dans l’ordre de Dieu, il n’y a plus d’embarras pour elle.

26 AOÛT 1653 DIEU SEUL, LUI-MÊME, DOIT ÊTRE L’ÂME DE VOTRE ÂME. -- VOS DERNIÈRES ME FONT CONNAÎTRE PLUS CLAIREMENT QUE JAMAIS VOTRE GRANDE VOCATION AU PARFAIT ANÉANTISSEMENT…

Dieu seul, Lui-même, doit être l’âme de votre âme, et la vie de votre vie, et ensuite la source de tous vos mouvements intérieurs et extérieurs. Vous expérimenterez avec le temps que votre intérieur fera plus, étant abîmé en Dieu. La lumière divine l’anéantissant ou transformant en Dieu. [...] Le P. N. a l’esprit rempli de plusieurs beaux meubles pour y loger Dieu. Il faut qu’il en jette une bonne partie par la fenêtre. C’est-à-dire que s’il lui restait quelques affections, il les doit anéantir. Le cabinet de Dieu doit être tout nu. Aucune créature ne le doit parer. Il fait que N. aille peu à peu au dénuement. Je laisse à votre prudence de lui dire ce que je vous mande, ou non.

7 SEPTEMBRE 1653 QUAND DIEU DEVIENT L’ÂME DE NOTRE ÂME. -- TOUCHANT LA DÉCLARATION QUE VOUS ME FAITES DE VOTRE ORAISON, MA LUMIÈRE EST PETITE…

7 sept. 53 L’on reçoit une liberté si parfaite que l’on vaque à l’extérieur sans contrainte, et sans extraversion.... «Je suis, répondit-elle, où j’étais il y a quinze ans.» -- «Et où étiez-vous?» -- «J’étais dans la perte en Dieu.»

[...] L’on reçoit une liberté si parfaite que l’on vaque à l’extérieur sans contrainte, et sans extraversion. L’on ne craint pas même l’épanchement au-dehors à parler pour secourir le prochain, quand l’établissement du fond est solide.

L’on m’a dit depuis peu qu’un bon Père Jésuite assista à la mort de Madame de Chantal. Et comme cette âme était toute perdue en Dieu, et ensuite dans un profond silence intérieur et extérieur, ce bon Père crût qu’il fallait savoir son état pour l’aider en ce passage si important. Et lui demandant : «? ma Mère, où estes vous à présent?» -- «Je suis, répondit-elle, où j’étais il y a quinze ans.» -- «? Et où étiez-vous?» -- «J’étais dans la perte en Dieu.»

16 DÉCEMBRE 1653 LA BOUE ENTRE LES MAINS DE DIEU FAIT DES MIRACLES. -- IL ME SEMBLE QU’EN LA PRÉSENCE DE DIEU CE MATIN, J’AI REÇU LES PENSÉES QUE JE VOUS DIRAI EN TOUTE SIMPLICITÉ…

Peu d’âmes se trouvent capables des humiliations et anéantissements qu’il faut souffrir pour être tout à Dieu dans cette voie. Notre Seigneur donna la vue à un aveugle avec de la boue. Et si cet aveugle avait raisonné sur ce procédé, je ne sais s’il aurait consenti à cette manière d’agir. La boue entre les mains de Dieu fait des miracles, mais c’est cette divine main qui les opère.


1654 LE SECRET DE LA PARFAITE UNION AVEC DIEU. -- POUR RÉPONDRE À VOTRE DERNIÈRE, JE VOUS DIRAI DANS MA SIMPLICITÉ ET LIBERTÉ ORDINAIRE…

M. Jésus soit notre unique et seul appui. Pour répondre à votre dernière, je vous dirai dans ma simplicité et liberté ordinaire, qu’il est vrai qu’il semble que j’ai été d’intelligence avec Dieu pour ne vous donner aucune consolation, puisqu’en effet je ne vous ai pas écrit depuis plusieurs mois? Ne sachant pas comme cela est arrivé, car j’en avais et l’intention et l’affection. Je ne vous crois pas encore assez établi dans la voie de Dieu, pour vous priver de tout secours et de tout appui. C’est pourquoi je ne l’ai pas fait exprès? Mais je pense que Dieu l’a ainsi permis pour vous faire avancer à grands pas dans la pure oraison qui consiste à posséder Dieu dans un parfait anéantissement. [...] Je suis bien aise que vous goûtiez l’oraison sans la goûter, puisque vous êtes résolu de la continuer, non seulement jusqu’à Pâque, mais d’ici à six ans. Donnez-moi de vos nouvelles à Pâque, et je vous dirai mon avis pour la continuation de votre oraison. Car il faut suivre l’ordre de Dieu qui doit être notre unique prétention. Je ne doute point que votre tristesse et vos soupirs ne procèdent de l’aversion que vous avez contre les tentations qui vous importunent. C’est une excellente ignorance que de ne se regarder point soi-même.

29 MARS 1654 L’ESPRIT DE NOTRE PETIT ERMITAGE. -- J’AI REÇU VOS DERNIÈRES QUI M’ONT DONNÉ GRANDE CONSOLATION…

[...] Il est si facile de sortir du néant pour être quelque chose, que la plus grande miséricorde que Dieu fasse à une âme en la terre, c’est de la mettre dans le néant, de l’y faire vivre et mourir. Dans ce néant Dieu se cache, et quiconque demeure dans ce bienheureux néant, trouve Dieu et se transforme en Lui! Mais ce néant ne consiste pas seulement à avoir aucune attache aux choses du monde, mais à être hors de soi-même? c’est à dire, hors de son propre esprit et sa propre vie. C’est Dieu seul qui fait ce grand coup de grâce, et c’est de sa pure miséricorde que nous devons attendre cet heureux état dont les grandeurs et les biens immuables ne se connaîtront que dans l’éternité. Si les âmes avaient un peu de lumière, toutes leurs prétentions ne seraient qu’à être réduites à ce néant divin. [...]

30 MARS 1654 N’AVOIR RIEN, C’EST AVOIR TOUT. -- CE MOT EST POUR VOUS ASSURER QUE JE ME SENS AUSSI UNI À VOUS À CAEN COMME À ROUEN…

Ce mot est pour vous assurer, que je me sens aussi uni à vous à Caen comme à Rouen, et que notre union s’établit et s’affermit dans le fond de l’âme, aussi bien de loin que de près. [...]

N’avoir rien, c’est avoir tout? Et ne savoir rien, même que l’on soit devant Dieu, est une manière de présence de Dieu très sainte et très utile. À mesure que N. se détachera du monde et de soi-même, Dieu s’approchera de son âme. Il faut qu’elle demeure en sa sainte présence le plus doucement et simplement qu’elle pourra, afin de recevoir des grâces qui l’obligeront de plus en plus à être à Dieu. Quand on a une bonne volonté et qu’on ôte les empêchements que l’on reconnaît et qui étaient volontaires, il ne faut pas amuser son âme à faire des réflexions sur ses misères et ses pauvretés, mais plutôt l’occuper de la vue de Dieu, de Jésus-Christ, ou de quelqu’un de ses mystères, et se contenter souvent d’être en sa sainte présence. Quoique dans une obscurité et grande distraction l’âme est souvent aveugle et ne voit pas Dieu. Mais il lui doit suffire que Dieu la voit et qu’Il la regarde dans le dessein qu’elle a d’être toute à Lui.

19 AVRIL 1654 IL FAUT MOURIR AUPARAVANT QUE DE VIVRE D’UNE NOUVELLE VIE. -- PUISQUE NOTRE SEIGNEUR VOUS A FAIT LA GRÂCE D’ATTIRER VOTRE ÂME À LUI PAR LE MOYEN DE LA FOI PURE ET NUE…

Je vous puis assurer que votre état est bon. Ne craignez rien; continuez avec fidélité à perdre votre âme en Dieu. C’est cette heureuse perte que vous ne concevez pas facilement. Je m’aperçois pourtant que vous l’expérimentez. Vivez donc toute perdue en Dieu, et faites ainsi toutes vos actions, sans vouloir exprimer dans votre intérieur des dispositions plus particulières ni des actes plus spécifiés. Si votre esprit humain a de la peine à goûter ce procédé, il ne faut pas être surprise, puisque cela ne lui est pas naturel, mais au-dessus de lui. Quant aux imperfections, que vous me mandez être en grand nombre, je vous prie de ne point faire beaucoup de réflexions volontaires dessus, pour les regarder, ni pour en délivrer votre âme?; tenez-vous perdue, et unie à Dieu?; il les anéantira toutes quand il lui plaira; le trop grand soin de notre pureté intérieure est souvent une impureté devant Dieu. Le divin Soleil éclairera vos ténèbres, et échauffera vos froideurs par ses divins rayons. N’apportez point seulement d’empêchement à sa divine lumière, et vous verrez que tout ira bien.

13 MAI 1654 IL N’Y A QU’À LE LAISSER FAIRE. -- JE VIENS DE RECEVOIR VOS DERNIÈRES, ET JE SENS MOUVEMENT D’Y RÉPONDRE TOUT PRÉSENTEMENT…

Mais cet ouvrage est souvent si caché et inconnu, même aux personnes spirituelles, qu’en vérité elles font beaucoup souffrir, ne pouvant concevoir que ce soit une œuvre de Dieu, de ne pouvoir ni penser, ni rien dire de distinct et d’aperçu. Les âmes qui sont en silence parlent suffisamment à ceux qui ont l’expérience des voies de Dieu. Elles remarquent dans la mort la vie et dans le néant Dieu caché qui prend plaisir de les posséder d’une manière admirable, quoi que secrète et intime. Ma lumière est petite? néanmoins je ne craindrai pas à vous dire que vous ayez à demeurer en repos, et à être totalement passive aux opérations de Dieu. Si vous ne connaissez pas, soyez paisible dans votre ignorance, et vivez sans réflexions volontaires. Soyez attentive sans attention sensible et trop aperçue à vous laisser imprimer aux impressions divines. Il semble qu’il est fort aisé de conseiller une âme que Dieu conduit lui-même. Or il n’y a qu’à Le laisser faire.

17 SEPTEMBRE 1654 LE SEUL APPUI EST LA PURE FOI. -- PUISQUE CETTE PERSONNE EST AVEC VOUS, PRENEZ-Y GARDE…

Au lieu que dans les autres [méditations] l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même, de laquelle l’on n’est capable, que lorsque le don en a été fait par une miséricorde spéciale.

Il faut recommander ce voyage à Dieu, car il ne faut point que la créature y ait part. Monsieur B., prêtre qui demeure avec nous, serait bien capable d’aider votre communauté touchant cette oraison. Il a plus de grâce et de lumière que moi, et est plus disposé d’aller. S’il pouvait faire un petit tour à Paris, je crois que cela vous servirait. Il est à présent auprès de Timothée41, où il reçoit beaucoup de grâces touchant cette voie d’anéantissement.

19 OCTOBRE 1654 QUE L’ESPRIT DE DIEU FASSE SON OUVRAGE À SA MODE. -- VOUS M’OBLIGEZ D’ÉCRIRE QUELQUE CHOSE SUR LES DISPOSITIONS DE LA BONNE MÈRE B.…

19 oct. 54 l’âme n’est pas au point de la perfection, qu’elle n’ait outrepassé tout ce qui n’est point Dieu pour arriver à Dieu même, et y vivre dans une nudité parfaite d’être, de vie et d’opération.

20 OCTOBRE 1654 UN ABRÉGÉ DE LA VOIE MYSTIQUE.

L’oraison passive est divisée en deux. La première qui est active et passive toute ensemble, c’est à dire où tantôt l’âme agit, et tantôt laisse opérer Dieu en elle. La deuxième est celle qui est passive, et qui ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui l’attrait passif de Dieu qui commence à la conduire, ou plutôt à la porter vers Dieu, son Principe et sa dernière Fin. En cet état il faut laisser opérer Dieu, et recevoir tous les effets de sa sainte opération, par un tacite consentement dans le fond de l’âme. L’âme donc qui a expérience de cette conduite passive, se laisse tirer à l’opération divine. Le procédé que tient cette divine opération, c’est d’élever l’âme peu à peu des sens à l’esprit, et de l’esprit à Dieu, qui réside dans le fond.

Dans toute cette élévation, l’âme expérimente qu’il faut qu’elle soit dénuée toujours d’affection des grâces sensibles, des lumières, et des sentiments? et souvent Dieu, par un trait de sa Sagesse, la dépouille effectivement par des impuissances, des ténèbres, des stupidités, insensibilités que l’on doit souffrir et porter passivement, sans jamais rien faire pour en sortir. Dans ces souffrances, l’âme étant purifiée est rendue capable d’un plus haut degré d’oraison. Son esprit étant rempli de dons de grâce et de lumières toutes spirituelles et intellectuelles, elle possède une paix admirable. Mais il faut qu’elle soit encore dépouillée de toutes ces faveurs.

Pour cet effet Dieu augmente ses peines intérieures, et permet qu’il lui arrive des doutes et des incertitudes de son état, avec des obscurités en son esprit, si épaisses qu’elle ne voit et ne connais plus rien, elle ne goûte plus Dieu, étant suspendue entre le ciel et la terre. Cet état est une suspension intérieure, dans laquelle l’âme ne peut goûter rien de créé ni d’incréé. Elle est comme étouffée, et il ne faut pas qu’elle fasse rien pour se délivrer de ce bienheureux tourment, qui lui donne enfin la mort mystique et spirituelle, pour commencer une vie toute nouvelle en Dieu seul. Vie que l’on appelle d’anéantissement. La force du divin rayon l’ayant tirée hors d’elle-même et de tout le créé, pour la faire demeurer en Dieu seul. Cette demeure et cet établissement en Dieu est son oraison qui n’est pas dans la lumière ni dans les sentiments, mais dans les ténèbres insensibles, ou dans les sacrées obscurités de la foi, où Dieu habite. La fidélité consiste à vivre de cette vie si cachée en Dieu, et si inconnue aux sens, et porter en cet état toutes les peines et souffrances intérieures et extérieures qui peuvent arriver, sans chercher autre appui ni consolation que d’être en Dieu seul. La mort mystique est non seulement continuée, mais augmentée en cet état, et la vie divine prend accroissement.

Les susdites ténèbres de la foi commencent à s’éclaircir, à découvrir à l’âme ce que Dieu est en soi, et tout ce qui est en Dieu48. C’est comme la première clarté que le soleil jette sur l’horizon, auparavant49 même le lever de l’aurore. Cette lumière est générale, tranquille, sereine, mais qui ne manifeste encore rien de distinct en Dieu, sinon après quelque temps passé. En suite de quoi on découvre Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’abîme de la divinité, d’une manière admirable50? Le voyant comme dans la glace d’un miroir51, l’on voit quelque belle image qui est dans la chambre. Cette vision de Notre Seigneur Jésus-Christ ne se peut exprimer, et les sens ne la peuvent comprendre qu’avec des images sensibles. L’expérience fait goûter que ce n’est point l’image de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ même. Autrefois elle a reçu des notions de Jésus-Christ dans ses puissances pleines de faveurs et de clartés. Mais elle connaît bien que ce n’est pas cela dont elle jouit. Pour lors, Jésus-Christ commence à être la vie de son âme et le principe de tous les mouvements et opérations.

Ce qui embarrasse les âmes, c’est qu’elles s’imaginent n’avoir rien s’il n’est sensible et aperçu. [...]

5 NOVEMBRE 1654 MON FOND, C’EST LA SEULE LUMIÈRE DE LA FOI. -- JE CONNAIS UN CERTAIN ÉTAT D’ANÉANTISSEMENT DE LA CRÉATURE…

M. Je connais un certain état d’anéantissement de la créature, si parfait que si l’âme y pouvait arriver, elle vivrait, ce me semble, dans une grande pureté puisqu’elle vivrait hors d’elle-même et en quelque façon, ne serait plus elle-même ni n’opérerait plus elle-même, mais elle agirait en Dieu par Dieu même. Cette lumière me pénètre si fort que je ne puis prétendre à un autre état et je sens mon cœur si fortement touché d’y aspirer que je ne puis l’empêcher d’y tendre. Mais comme cet ouvrage est un pur effet de la miséricorde de Dieu, je demande le secours de vos saintes prières et de toutes les bonnes âmes que vous connaissez. Je sais bien que l’état dont je parle est un grand don de Dieu et qu’il ne se communique qu’après une longue fidélité. Tout cela ne me décourage point, sentant que mon âme y aspire et qu’on lui en donne le mouvement. Tous les ouvrages extérieurs et les emplois mêmes pour le salut des âmes, ne me semblent pas suffisants pour sanctifier parfaitement une personne si cet état d’anéantissement ne survient. Il est vrai que le travail dans de pareils emplois souvent presse Notre Seigneur de le donner. C’est un état passif qui met l’âme tout à fait entre les mains de Dieu pour en disposer selon sa sainte volonté, et en l’intérieur et en l’extérieur. Le Père N. est pour demeurer estropié en France si son mal de pied continue, au lieu d’aller en Canada souffrir le martyre. Et cependant, comme il est dans l’état d’anéantissement, tout cela lui est indifférent pourvu qu’il soit tout à Dieu, à la mode de Dieu et non à la sienne. On est longtemps à connaître que la perfection est au-dedans, non au dehors de l’âme, qu’elle consiste à n’être plus du tout propriétaire de sa volonté, de son jugement et de tout ce qui n’est point Dieu. Je me suis toujours conduit pour N. avec assez de réserve sans m’y appuyer totalement ce me semble. Ce n’est pas que je ne crois qu’il n’est pas trompé, mais je sais bien aussi qu’il ne faut pas publier indiscrètement ses sentiments sur ce sujet. Il y a de l’obscurité dans cette vie et l’on ne connaît rien avec évidence. Mon fond, c’est la seule lumière de la Foi. C’est elle que je veux suivre, et tout le reste me paraît douteux53.

11 NOVEMBRE 1654 DIEU EST ET VIT, ET CELA ME SUFFIT. -- QUAND VRAIMENT ET RÉELLEMENT JÉSUS CHRIST EST NOTRE VIE…

[...] Toutes ces expériences particulières qu’elle a eues autrefois sont perdues et abîmées dans une unité si pure et si nue, qu’elle ne goûte rien en particulier54. Mais tout ce qui est Dieu est son fond, non pas éclairé, mais dans une obscurité divine? Laquelle lui cachant tout, lui donne néanmoins tout d’une manière qu’elle ne peut dire. La faim que Jésus Christ fût sa vie et son tout, est cessée. Il ne lui reste qu’un abîme qui attire de plus en plus une plus grande plénitude de l’abîme de la divinité. Je m’exprime comme je puis, car il faut chercher des termes pour dire quelque chose de la réalité de cet état, qui est au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour dire en un mot, je vis sans vie, je suis sans être. Dieu est, et vit, et cela me suffit. Je n’ai plus tant d’effets de grâces dans mes puissances qu’à l’ordinaire, ni mes puissances ne goûtent plus rien qui sorte du fond. Il est, ce me semble, infiniment éloigné d’elles à présent.

C’est par le fond seul que je goûte le fond, et toute la divinité me paraît anéantir tout moi-même, sans rien distinguer, si c’est Jésus-Christ ou la sainte Trinité, ou la divine essence. Cette unité divine est à présent mon fond, mais si caché et si perdu, que je ne trouve plus rien, sinon que je me perde moi-même?; et ensuite, je reçois mouvement pour agir et souffrir selon l’ordre de la Providence. Voilà bien des paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire. Priez Notre Seigneur Jésus Christ de mettre en moi ce qu’Il lui plaira.

2 FÉVRIER 1655 CE QUI ATTIRE JÉSUS DANS LES MONASTÈRES. — JE FERAI TOUT MON POSSIBLE POUR ALLER À PARIS…

J’ai vu des âmes, lesquelles m’ont dit n’avoir pour leurs oraisons que leur néant. Mais je craignais beaucoup que ce ne fut un certain néant que notre esprit forme et prend pour objet, et non pas un néant mystique que Dieu communique à l’âme et qui est le principe de ses opérations. Pour prendre ceci, vous devez savoir que les âmes s’anéantissent par activité. Et pour elles, ce n’est pas par la force de l’action de Dieu qu’elles sont réduites au néant. Et ainsi elles ne sont pas capables de demeurer en Dieu sans moyen, ni de le contempler comme font les âmes que Dieu y conduit d’une manière particulière. Et Lui seul est le moyen et la fin. Il n’importe pas, ma chère sœur, en quel degré d’oraison l’on soit, pourvu que Dieu nous y mette.

3 JANVIER 1656 PERTE DE L’ÂME EN DIEU, LA COMPARAISON D’UNE RIVIÈRE -- MA TRÈS CHÈRE SŒUR…

3 janv. 56 quand elle en approche, la mer par un flux vient comme au-devant d’elle pour la solliciter de se hâter de se perdre. [...]

Ma très chère Sœur, Jésus Christ soit notre unique vie. Je viens de recevoir vos dernières qui me consolent beaucoup, apprenant de vos chères nouvelles. O Que Notre Seigneur vous fait de miséricordes de vous donner un désir continuel de vous perdre et vous abîmer en Lui! c’est le seul ouvrage de sa main, car Lui seul nous retire de tout le créé et de tous les moyens humains, pour nous unir à Lui d’une manière inexplicable, mais néanmoins véritable et réelle58. [...]

Pour cet effet nous prendrons la comparaison d’une rivière, par exemple la Seine. Laquelle va continuellement pour se perdre en la mer, mais quand elle en approche, la mer par un flux vient comme au-devant d’elle pour la solliciter de se hâter de se perdre. Et puis quand elle est arrivée à la mer, alors on peut dire qu’elle est véritablement perdue, et qu’elle n’est plus puisque la mer seulement paraît59.

13 AOÛT 1656 IL BLESSE D’UNE MANIÈRE QUE LUI SEUL PEUT GUÉRIR. -- MON ORAISON A BIEN CHANGÉ...

Mon oraison a bien changé. Ce n’est plus qu’un exil ou un bannissement de Dieu60? Et non pas comme à l’ordinaire une union avec Lui. L’état de lumière et d’amour s’est évanoui, ce n’est pas pourtant ce qui m’afflige61. Car quand Il revient quelquefois Il ne me satisfait pas, puisque le fond de mon âme ressent une inclination vers Dieu qui ne peut être contentée que de Dieu même. Mais comme mes imperfections et mes infidélités ne me permettent pas de m’en approcher, je demeure dans des tristesses et dans une désolation que je ne puis exprimer.

14 SEPTEMBRE 1656 TANT DE GOÛT ET DE SAVEUR À ÊTRE ANÉANTI.

... il faut se perdre et s’abîmer d’une manière ineffable dans l’infinité de ces trois divines Personnes, pour entrer vraiment et réellement dans leur société. C’est cette divine perte que Dieu seul peut faire, et dont l’âme n’a expérience que lorsqu’elle est réduite au néant62. Il y a tant de goût et de saveur à être anéanti de cette sorte, qu’il est impossible que l’âme puisse se servir d’autre règle, que de se laisser abîmer dans l’océan infini de la Divinité. Il est plus facile de se taire que de parler de ce degré d’union. Toute expression est au-dessous de l’expérience.

Il suffit à l’âme de se perdre pour être contente et posséder un bonheur inconcevable. Mais quand elle se trouve elle-même par quelque infidélité et détour de Dieu, elle expérimente le dernier malheur qui se peut souffrir en cette vie.

10 OCTOBRE 1656 EN MÊME TEMPS, SA PRÉSENCE ET SON ABSENCE. -- VOTRE DERNIÈRE LETTRE...

M. Jésus soit l’unique union de nos cœurs. Votre dernière lettre m’a donné beaucoup de consolation et d’instruction; je vous en suis très obligé. Et par ce mot je vous en témoigne mes reconnaissances, vous suppliant de continuer ce petit commerce spirituel dont j’espère tirer beaucoup de profit. Je vous dirai donc en simplicité, que je sens dans mon intérieur une sympathie et une correspondance avec le vôtre, goûtant ce qui me semble que vous goûtez des secrètes opérations de Dieu dans l’intime de votre fond. Je me sens bien éloigné d’expérimenter les choses que Notre Seigneur vous communique. Mais un degré inférieur ne laisse pas de goûter un supérieur par je ne sais quelle union qui ne le peut exprimer. Je reconnais que votre chère âme est sans doute pénétrée de la lumière éternelle. J’espère qu’elle le sera encore davantage et d’une manière plus essentielle. Plus une âme se va perdant et abîmant, plus elle est transformée en Dieu. Et comme cette perte ne se fait que peu à peu, il faut aussi avec patience et longanimité attendre de la pure miséricorde de Dieu votre abîmement parfait et consommé.

Pour moi je suis toujours dans la même connaissance, que j’ai un fond de corruption infiniment opposé à Dieu. Ce qui fait, comme je vous ai témoigné par mes dernières, ma grande croix et un sujet de souffrances qui ne se peut déclarer. Cette divine présence réelle me cause une absence et un éloignement de Dieu découvrant mes impuretés, me semblant que je n’ai jamais été plus éloigné de Dieu que lorsque je l’ai expérimenté plus proche. En un même moment je goûte sa présence et son absence, et je connais qu’il n’y a point de remède à mon mal, sinon que cette divine présence aille consumant peu à peu mes imperfections comme le soleil quand il se lève dissipe les ténèbres de la nuit. Quand on est arrivé au-dessus de tout moyen, notre avancement dépend de la pure communication de Dieu qui la fait comme il lui plaît. Dans l’état essentiel l’on expérimente une dépendance de Dieu si absolue, que vous savez bien qu’il n’y a rien au ciel et en la terre qui puisse aider, que Dieu seul. Il est vrai que dans le fond Dieu est vie à l’âme. Mais c’est une vie qui produit continuellement des morts, jusqu’à ce que l’âme soit totalement et parfaitement morte! C’est l’effet le plus nécessaire et le plus ordinaire de Dieu, vivant en la manière dont je parle que de faire mourir. Il est vrai que de mourir de la sorte est l’unique plaisir d’une personne qui veut être toute perdue en Dieu. Ne me refusez pas, Monsieur, vos saintes prières à ce sujet. Je vous assure que je ferai de même pour vous, désirant de tout mon cœur que vous me continuiez votre bienveillance et la qualité de, etc.

20 NOVEMBRE 1656 QUE NOUS SOYONS UN JOUR TOUS FONDU EN JÉSUS. -- MA TRÈS CHÈRE SŒUR, JÉSUS SOIT NOTRE MORT, NOTRE VIE, NOTRE NÉANT ET NOTRE TOUT…

Ma très chère Sœur, Jésus soit notre mort, notre vie, notre néant et notre tout. Nous avons vu avec consolation le changement intérieur qu’il a plu à Notre Seigneur vous donner. C’est sans doute une faveur spéciale, sur laquelle il lui faut rendre Actions de grâces extraordinaires. C’est un don précieux et qui vaut mieux que tout ce que votre âme a reçu jusques à présent. Enfin c’est Dieu lui-même qui se donne dans le fond de votre âme en vérité et réalité, d’une manière qui ne se peut exprimer, bien que vous en ayez l’expérience. C’est cette expérience qui doit être maintenant votre oraison et votre union avec Dieu. [...]

Vous concevez bien que cette divine union ne se fait plus comme auparavant que votre état fut changé. Car elle se faisait par le moyen des lumières, des ferveurs de grâces et de dons que vos puissances recevaient de la bonté de Dieu, et dans cette jouissance vous Lui étiez unie. Et s’il arrivait que Notre Seigneur vous mît dans la privation, dans les obscurités, stérilités et les peines intérieures, votre union pour lors se faisait par la pure souffrance et dans un état pénible. À présent Notre Seigneur vous a élevée au-dessus de toutes ces dispositions créées, lesquelles quoi que très bonnes et saintes, sont néanmoins finies et limitées. Et ainsi ne peuvent donner qu’une participation bornée et petite, en comparaison de celle que l’on expérimente dans la pente de soi-même en Dieu.

C’est cette heureuse perte qui nous tire de nous-mêmes et jetant notre propre être et notre vie dans l’abîme infini, le transforme en Dieu et le rend tout divin, lui donnant une vie et une opération toute déifiée. Nous avons des joies très grandes de vous savoir arrivée à cet état. Vous voyez le chemin qui a précédé, combien il est long et difficile, et combien une âme est obligée de rendre grâces à Notre Seigneur, de lui découvrir le sentier du néant dans lequel en se perdant soi-même l’on trouve Dieu. Jouissez à la bonne heure du bonheur que vous possédez.

Mais sachez que vous n’êtes encore qu’au commencement de la vie anéantie, et que la porte vous vient seulement d’être ouverte. Y étant une fois entrée, ne tournez plus en arrière68. Mais persévérez pour vous laisser confirmer à ce feu divin qui ne cessera jamais de vous anéantir, si vous ne vous retirez point de sa divine opération. La comparaison d’un feu consumant exprime très bien le degré où vous êtes. C’est le propre de Dieu de réduire non seulement sa créature à la petitesse, de la brûler jusques à la rendre cendre et poussière. Mais même il la réduit au néant.

Il est réservé uniquement à sa toute puissance aussi bien de perdre les âmes dans le néant mystique, que de les tirer du néant naturel par la création. C’est ici où commence la théologie mystique cachée aux sages et aux prudents, et révélée aux petits. Pour tout conseil nous vous disons que vous vous mêliez le moins que vous pourrez de votre anéantissement, puisque les efforts de la créature ne peuvent aller jusque-là. Il faut qu’ils succombent et que Dieu seul opère d’une manière ineffable. Il y a seulement dans le fond intérieur un consentement secret et tacite. Que Dieu fasse de la créature ce qu’il lui plaira. Vous goûterez bientôt ce que c’est que le repos du centre, et comme on jouit de Dieu en Dieu même.

21 JANVIER 1657 LES BIENS QU’APPORTE CETTE SORTE D’ORAISON SONT INNOMBRABLES. -- JÉSUS LA LUMIÈRE ÉTERNELLE...

Car la lumière éternelle se lève dans son fond comme un beau soleil sur l’horizon, et dissipant peu à peu les ténèbres de son esprit humain, lui donne des intelligences du procédé mystique, et de la perte et anéantissement qu’elle doit souffrir en s’abîmant en Dieu.

23 JANVIER 1657 DE L’ANÉANTISSEMENT MYSTIQUE. -- POUR CE QUI VOUS REGARDE...

M. Pour ce qui vous regarde, nous n’avons rien à dire, sinon que nous remarquons que l’esprit de Jésus-Christ veut anéantir le vôtre pour se mettre en sa place, et devenir la vie de votre vie et le principe de tous vos mouvements tant intérieurs qu’extérieurs. C’est la plus grande grâce que l’on puisse recevoir en la terre, et c’est où vous devez tendre, consentant volontiers de tout perdre pour posséder cet heureux trésor. Cela ne se fait que par une expérience, par laquelle on goûte que le fond de notre âme est plein de Dieu. Dans lequel on trouve sa vie, son centre et son repos, et hors duquel il n’y a pour l’âme qu’inquiétude, douleur, et misère.

Vous avez raison de dire que tout votre bonheur est de rentrer dans votre fond, ou plutôt dans Dieu même. Cela est très vrai et tout réel et non imaginaire. [...]

D’où vient aussi que vous ne vous mettez plus en peine d’être assurée de votre état? Votre seul appui est Dieu, et il n’est pas difficile de comprendre comme les créatures ne servent pas beaucoup, lorsqu’il plaît à Dieu de se donner Lui-même et de nous aider d’une manière essentielle. [...]

Les fleurs d’un arbre s’épanouissent fort facilement et promptement, mais le fruit n’est produit qu’avec le temps. Ceci vous doit servir de précaution, pour ne pas croire que vous soyez dans toute l’étendue de l’anéantissement que vous voyez et goûtez, puisque la formation réelle de Jésus-Christ ne se fait que dans la réelle souffrance, la réelle abjection, et la vraie mort de soi-même. Vous concevrez mieux cette vérité que nous-mêmes. Elle est d’importance dans la voie mystique, dans laquelle on s’abuserait aisément si nous ne savions que la seule mort donne la vie, le néant, le tout, et la nuit obscure de toutes sortes de privations de créature, la Lumière éternelle qui est Jésus-Christ. Vous êtes heureuse d’avoir vocation à cette grande grâce, prenez courage.

9 AVRIL 1657 TOURNEZ VOTRE ÂME DU CÔTÉ DE LA CONFIANCE EN DIEU. -- J’AI FAIT RÉFLEXION SUR CE QUE VOUS ME MANDEZ DANS VOTRE DERNIÈRE…

Vous penchez toujours un peu du côté du scrupule et de la timidité. Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu et d’une sainte assurance et espérance, qu’il ne vous rebutera pas pour vos misères et pauvretés. Et ne manquez pas de le prier souvent qu’il accomplisse en vous sa sainte volonté.

9 AVRIL 1657 C’EST DIEU SEUL QUI FAIT CET OUVRAGE...

Prenez néanmoins courage, car je ne doute point que Notre Seigneur ne vous appelle à la mort mystique dans laquelle l’on possède Dieu hors de soi-même. Pour lors l’âme est ravie en Dieu par une extase admirable, qui ne se ressent point dans les sens, ni dans les puissances, mais qui s’opère seulement dans le pur fond de l’âme. Et c’est en quoi consiste la vie mystique ou divine : quand Jésus-Christ vit en nous et que nous ne vivons plus, qu’il opère en nous et que nous n’opérons plus qu’en lui. Pour arriver à cette mort dont je parle, il faut traverser des voies et des passages pénibles et difficiles, où l’esprit meurt peu à peu, sans qu’il contribue lui-même à se faire mourir. C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage. Nous ne devons point y ajouter ni diminuer.

26 AOÛT 1657 SOUFFRIR EN PATIENCE PASSIVE. -- MA TRÈS CHÈRE SŒUR,

C’est la seule chose que je vous recommande : de souffrir en patience passive toutes les pointes des douleurs des épines intérieures dont votre âme est remplie. Je suis bien aise que vous ayez horreur de vous-même. Vous verriez encore bien plus le fond de votre corruption si la lumière était plus grande. Ne croyez néanmoins pas être sans amour secret ni caché, quoique vous n’en ayez aucun effet savoureux ni sensible. Prenez donc courage, et ne craignez pas votre intérieur?; il est comme il doit être. Dieu le changera quand Il lui plaira.

30 AOÛT 1657 C’EST LA DERNIÈRE LECTURE QU’IL FAUT QUITTER, QUE CELLE DE L’ÉCRITURE SAINTE. -- JE NE MANQUERAI PAS DURANT VOTRE RETRAITE…

Jésus soit notre tout pour jamais. Je ne manquerai pas durant votre retraite d’avoir un soin très particulier de vous devant Notre Seigneur, afin qu’il achève en vous ce qu’il a si bien commencé. Dans votre solitude tenez votre âme dans le repos que Dieu lui communique, sans l’interrompre pour faire quelque lecture que ce soit, ou des prières vocales que lorsque vous en aurez facilité. Dans ce divin repos votre âme reçoit une union spéciale et secrète avec Dieu, et en cette union consiste principalement votre oraison. Dans l’état d’activité, on cherche Dieu par des considérations, des affections, et des résolutions.

Dans celui de passivité, on a trouvé et goûté Dieu, et on demeure en repos avec Lui, recevant en cette disposition tout ce qui est donné à notre âme, soit lumières ou ténèbres, goût ou dégoût, recueillement ou distractions. Ces choses sont dans les dehors de l’âme, et la quiétude, le calme et la paix sont dans le fond. C’est pourquoi cette diversité et variété qui se rencontrent dans les sens n’incommodent pas la paix qui est dans l’intime de notre âme.

20 SEPTEMBRE 1657 UNE VUE SIMPLE ET AMOUREUSE DOIT NOURRIR VOTRE ÂME.

Une vue simple et amoureuse doit nourrir votre âme82. Et quand même elle serait toute spirituelle et que vos sens ne l’apercevront pas, il ne faut laisser de vous en servir. Car désormais, il ne faut plus changer de procédé intérieur, quelques sécheresses, ténèbres, ou étouffement intérieurs qui vous arrivent. Nous supposons, comme je le crois, véritable, que Dieu vous cherche pour se communiquer à vous d’une manière pure et spirituelle [...]

La passivité dont je vous parle n’empêchera pas que vous n’agissiez intérieurement, et extérieurement quand ce sera l’ordre de Dieu. Car l’âme passive n’est pas comme un tronc d’arbre qui n’a nulle action ni opération. Mais les vues, les mouvements, et les sentiments qu’elle a, c’est Dieu qui les opère en elle et par elle d’une façon qu’on ne peut comprendre, à moins que de l’expérimenter. Laissez donc pour l’ordinaire votre âme sans beaucoup agir, et croyez que Dieu agira en elle. Je dis croyez, car souvent il vous paraîtra le contraire dans les grandes agitations d’esprit, les troubles et les impuissances que vous aurez quelquefois par intervalle. Demeurez ferme et constant, et Dieu ne laissera pas de faire ce qu’Il prétend en vous. Je vous supplie de ne me pas oublier en vos saintes prières. Votre humilité à m’écrire de votre oraison vous disposera à ce que Notre Seigneur lui-même vous éclaire. Car pour moi je ne suis que ténèbres et que corruption. Je refuserais nettement mes amis de correspondre à leurs désirs si je faisais tant soit peu de réflexion sur ce que je suis. Souvenez-vous bien que les sécheresses, tristesses, ennuis, impuissances, et oppressions intérieures, étouffent les opérations sensibles de notre âme, mais non pas celles de Dieu. Et c’est assez à une âme passive.

20 SEPTEMBRE 1657 LA FIDÉLITÉ D’UNE ÂME CONSISTE À RECEVOIR LA MORT QUE TOUTES CES CHOSES LUI DONNENT, ET À NE POINT AGIR AUTREMENT. -- LES TÉNÈBRES, LES SÉCHERESSES ET LES ÉTOUFFEMENTS INTÉRIEURS…

Les ténèbres, les sécheresses et les étouffements intérieurs que l’on expérimente quelquefois, de sorte qu’il semble que l’on soit tombé dans un abîme, ne nous doivent pas étonner, puisque ce sont des effets de Dieu résidant au fond de l’âme, qui la veut purifier et la rendre capable de ses divines communications...

29 SEPTEMBRE 1657 MOURIR AU DÉSIR DE NE PAS MOURIR.

Que mon esprit meurt, à la bonne heure! Mais s’il ne meurt pas si tôt que je le désire, il faut avoir patience et mourir encore au désir de ne mourir pas assez tôt.

6 OCTOBRE 1657 DANS L’ORAISON, IL NE FAUT JAMAIS QUITTER JÉSUS CHRIST. -- TOUCHANT LA DIFFICULTÉ...

M. Touchant la difficulté qui est venue à la personne dont il est question lisant sainte Thérèse, pour l’image de Jésus-Christ. Je vous dirai en peu de mots qu’elle doit garder en son oraison la conduite passive qu’on lui a conseillée. Il faut donc qu’elle se tienne passive dans son état de repos. Que si l’image de Jésus-Christ lui est donnée, qu’elle ne la quitte point. Si elle lui est ôtée, qu’elle ne la cherche point. Mais qu’elle conserve toujours une intention de ne se séparer jamais de la sainte présence de Jésus-Christ, laquelle lui est communiquée d’une manière cachée et imperceptible dans l’oraison de repos, quoiqu’elle n’en ait pas la pensée dans l’esprit. C’est une présence de grâce qui suffit pour dire qu’en effet il ne faut jamais quitter Jésus Christ. Et une âme ferait très mal sous prétexte de dénuement, de faire dessein d’une abstraction qui la séparât de l’humanité sainte de Jésus-Christ. Si cette personne ne peut pas encore comprendre ce que j’ai dit, qu’elle ne s’en mette pas en peine et qu’elle ne craigne pas d’avoir un repos dans lequel l’image de Jésus-Christ ne paraisse point.

13 OCTOBRE 1657 SUR L’ANÉANTISSEMENT ET LA DÉIFICATION. -- IL Y A BIEN DE LA DIFFÉRENCE ENTRE LA LUMIÈRE DE L’ANÉANTISSEMENT, ET LA RÉALITÉ…

Plus Dieu qui est la Lumière éternelle croît, plus nous connaissons que nous sommes éloignés d’être anéantis et déifiés. Cet état n’arrive à l’âme que peu à peu, et après une infinité de morts et d’angoisses réellement expérimentées, et non en lumière seulement. Comme votre degré est supérieur au mien, vous entendez mieux que moi ce que je veux dire. Et je ne puis rien dire sur votre état présent, sinon que je reconnais pour certains que la Lumière éternelle commence Elle-même à pénétrer votre intérieur. Et cette pénétration continuant, Elle la perdra en Dieu et la déifiera peu à peu86. C’est pourquoi il ne faut s’étonner s’il reste en nous un grand fond de créatures et d’orgueil à détruire. Quand nous vous verrons, nous vous dirons nos pensées plus facilement.

28 OCTOBRE 1657 SI DIEU VOUS APPELLE PAR GRÂCE…

Si Dieu vous appelle par grâce à la pure passivité dans l’oraison, ne la quittez pas, parce qu’elle donne lieu à l’opération secrète de Dieu, qui va anéantissant d’une manière inconcevable les affections et les attaches de toutes créatures en nous, et nous fait aussi mourir à nous-mêmes. Dites souvent : «Que mon âme meure de la mort des justes ». Dieu tout seul opère cette sainte mort qui est si précieuse devant ses yeux, et ne l’opère que dans l’état passif, sans quasi que nous puissions apercevoir aucune opération de notre part. Vous direz peut-être que votre intérieur est plein de distractions et de ténèbres : à la bonne heure! Cet abîme de misères et de pauvreté n’empêche pas que Dieu n’agisse secrètement et imperceptiblement, pour jeter votre âme et toutes ses opérations propres dans le néant. Ne vous imaginez donc pas qu’il ne se passe rien en elle. Mais demeurez seulement paisible et tranquille, et l’ouvrage de Dieu se fera. Et ce bienheureux néant d’opération vous approchera de Dieu et vous Le fera goûter. Si votre esprit humain naturellement raisonnant et pénétrant trouve à redire à ce procédé intérieur, dites-lui qu’il n’y entend rien et que cet état est élevé au-dessus de sa capacité. Que s’il demeure aveugle, il verra les merveilles de Dieu par les lumières de la foi pure qui seule découvre la manière d’opérer de Dieu en l’âme dans l’état passif.

1 JUILLET 1658 VOUS ÊTES EN CHEMIN VERS UN PAYS QU’ON APPELLE LE NÉANT.

[...] Comme du soleil s’écoule la variété des couleurs sur les fleurs, quoique le soleil ne contienne qu’en éminence les couleurs, et non point formellement, car on aurait beau regarder de près le rayon du soleil si on y découvrait les couleurs qu’il répand sur les fleurs. De même Dieu tout nu n’a rien, ce semble à l’esprit humain, et néanmoins Il donne à l’âme tout ce qu’elle a besoin par écoulement91.

Il ne faut pas s’étonner si votre nature craint votre vocation au prochain. Car sans doute elle y trouvera sa mort et son anéantissement d’une manière et d’un biais que vous goûtez déjà. Et il faut que vous sachiez que par ce moyen seul vous arriverez au parfait néant de vous-même, et qu’il ne le faut point espérer ailleurs. Heureuse l’âme à laquelle Dieu se donne. C’est une grâce et un trésor que les sages et les prudents ne connaissent point. Il court un bruit que vous êtes allés tous deux vous rendre chartreux. D’autres disent que vous êtes allés à Rome, et moi je dis que vous êtes en chemin pour aller dans un pays qu’on appelle le néant. On croit que je cache votre dessein. Je me trouve si bien à Caen, que je ne pourrai pas me résoudre d’aller à Paris cette année, si ma présence n’y était très nécessaire?; ce que je ne prévois pas puisque vous seul pouvez mieux faire que moi.

29 SEPTEMBRE 1658 IL DOIT SUFFIRE DE LAISSER BRÛLER CE FEU INTÉRIEUR. -- LA PERSONNE DONT IL EST QUESTION...

Il sera bon qu’elle continue ses emplois ordinaires de charité et d’obligation, les faisant en esprit d’abandon à l’ordre de Dieu. Mais aussi avec une inclination continuelle à chercher uniquement Dieu pour se perdre, et se reposer uniquement en Lui notre centre, et notre béatitude. [...]

J’oubliais à dire que le Feu dont j’ai parlé, brûle l’âme sourdement et sans y produire aucune lumière distincte dans les puissances, mais seulement un repos et un calme. C’est assez pour être en union avec Dieu, en quoi consiste la vraie oraison.

7 OCTOBRE 1658 QUAND DIEU SE MANIFESTE LUI-MÊME ET RÉVÈLE, Ô QUELLE PERTE! QUEL ANÉANTISSEMENT DANS UNE ÂME! -- C’EST LUI SEUL QUI PEUT OUVRIR LA PORTE AU RÉEL ANÉANTISSEMENT…

Jésus-Christ soit notre unique vie pour le temps et pour l’éternité. C’est Lui seul qui peut ouvrir la porte au réel anéantissement de la créature et qui peut faire cette grande miséricorde à une âme, sans laquelle tout ce qu’elle a reçu jusqu’ici de faveurs, de dons de lumières, de transports, d’amours, de ravissements mêmes si vous voulez, sont si peu de chose, qu’en vérité ce n’est rien en comparaison de la réalité du néant.

Toute la voie mystique est remplie de miséricordes qui passent au-delà de nos mérites, et qui sans doute seraient capables de nous contenter si Notre Seigneur ne nous faisait voir un peu en passant la vérité de la réalité du néant. Quand elle touche le fond de notre intérieur seulement en passant, il nous demeure des intelligences et des certitudes que tout ce qui est moins que Dieu n’est rien, et que Dieu seul est notre tout?; et que pour y arriver il faut que Lui-même nous perde et nous anéantisse. C’est pour lors qu’Il nous ouvre la porte du réel anéantissement dans lequel Dieu est seul et la créature n’est plus. Dieu vit et opère, et la créature ne vit et n’opère plus. Nous avons souvent la lumière de cet heureux état. Mais je vous confesse que très peu de personnes y arrivent en réalité, parce que Dieu ne les y appelle pas.

10 OCTOBRE 1658 DIEU ÉCOULÉ DANS VOTRE FOND SOLLICITE ET TIRE VOTRE ÂME DE PASSER DU RAYON EN LUI SEUL. -- JE RECONNAIS PAR LA LECTURE DE VOTRE DERNIÈRE…

Lui qui seul veut être son centre, sa béatitude, et le principe de tous ses mouvements et opérations, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. [...] Dieu vous veut tout à Lui, en Lui, et par Lui-même vous n’aurez jamais de repos que cela ne soit. Ayez un peu de patience et vous connaîtrez bientôt par expérience, que ce pénible ouvrage de sortir de soi-même, est opéré de Dieu, d’une manière au-dessus de toute manière, très simple, très douce, et très efficace [...]

31 OCTOBRE 1658 UNE DIFFÉRENCE TRÈS GRANDE ENTRE LA LUMIÈRE DU RAYON ET LA LUMIÈRE DU CENTRE. -- J’AI LU AVEC ATTENTION VOTRE DERNIÈRE, ET J’AI CONSIDÉRÉ…

Monsieur, Jésus soit notre unique tout pour jamais. J’ai lu avec attention votre dernière, et j’ai considéré les opérations de Dieu dans le centre de votre âme avec les effets qui les accompagnent. Selon mon petit discernement, je trouve le tout dans la vérité, croyant que c’est Jésus-Christ Lui-même, Vérité éternelle qui commence à se manifester en son infini et immensité.

Et vous anéantissant par sa plénitude, Il vous fait changer d’état intérieur, y ayant une différence très grande entre la lumière du rayon et la lumière du centre. La première fait chercher Dieu et donne une agilité à l’âme pour le trouver. La seconde donne Dieu même qui commence à le rendre principe des opérations, mouvements, et vues de notre âme, qui paraissent comme des ruisseaux d’eau vive qui sortent de la source, ainsi que vous l’exprimez fort bien. [...]

12 DÉCEMBRE 1658 L 3,20 UN PAUVRE CHÉTIF HOMME QUI TEND À L’ANÉANTISSEMENT EST CAPABLE DE TOUT. -- JE NE VOUS PUIS EXPRIMER LA JOIE QUE NOUS AVONS TOUS RÉCEMMENT D’APPRENDRE PAR VOS CHÈRES LETTRES VOTRE SACRE…

12 déc 58 Vous expérimenterez des secours extraordinaires de Dieu, lequel s’Il ne fait pas réussir ce que vous prétendez pour les affaires extérieures de sa gloire, Il avancera celles de votre intérieur, vous jetant dans une plus grande perte de vous-même et un plus profond abîmement en Lui

Monseigneur, [...] Ne quittez jamais (permettez-moi de vous parler de la sorte) cette manière d’agir en esprit de mort et d’anéantissement, quelque effort que vous fassent les prudents et les sages, lesquels ne s’y peuvent ajuster. Ils veulent toujours agir appuyés sur leur lumière et les âmes anéanties perdent la leur pour demeurer abîmées en Dieu, qui seul doit être leur lumière et leur tout. Dans le grand emploi que Notre Seigneur met sur vos épaules, et dans toute la conduite de votre vie, ne vous comportez jamais autrement. [...]

Vous expérimenterez des secours extraordinaires de Dieu, lequel s’Il ne fait pas réussir ce que vous prétendez pour les affaires extérieures de sa gloire, Il avancera celles de votre intérieur, vous jetant dans une plus grande perte de vous-même et un plus profond abîmement en Lui.

16 DÉCEMBRE 1658 C’EST UN GRAND DON D’ENTRER DANS LE NÉANT, PLUS GRAND D’Y HABITER, ET TRÈS GRAND D’Y ÊTRE CONSOMMÉ. -- JE REÇOIS VOTRE DERNIÈRE ET Y RÉPONDS EN PEU DE MOTS…

M. Jésus soit notre unique tout pour le temps et l’éternité. Je reçois votre dernière et y réponds en peu de mots. La grande et longue expression de votre intérieur présent, et la petite qui est à la fin de votre lettre, ne disent qu’une même chose. Il est vrai que c’est un grand don d’entrer dans le néant, plus grand d’y habiter, et très grand d’y être consommé?; c’est ce que notre bonne sœur N. voulait dire par le don et l’augmentation du don. Votre état intérieur présent n’est qu’une continuation, et augmentation du don qui vous a été fait d’expérimenter que votre âme tombe dans le néant? et que tout ce qu’elle fait opère ou souffre, petit ou grand, extérieur ou intérieur, lui est essentiel, à proportion du degré du néant, où elle habite. Je ne m’étonne point que la moindre action que vous faites vous vient de Dieu, et donne à votre âme une constitution qui ne se peut exprimer, sinon quand on l’expérimente. Dire quelque chose d’indifférent au prochain, qu’on est obligé de lui dire par l’ordre de la Providence est aussi bien de Dieu, que de traiter avec Dieu de la conversion de son âme. C’est un secret du néant qui est ineffable et qui augmente de la déification, sans quasi en avoir la vue ni le goût. En tout ce que l’on fait, dit, et opère par l’ordre de Dieu, augmente l’anéantissement sans penser même au néant. Je ne doute point que Notre Seigneur ne vous continue ses miséricordes, et ne vous fasse entendre beaucoup mieux que je ne le pourrais faire, quelle doit être votre conduite touchant votre intérieur. Lui seul parle au cœur et l’instruit d’une manière adorable. Il faut aussi L’écouter et demeurer abandonné à ses divins mouvements et saintes persuasions.

21 DÉCEMBRE 1658 VOTRE ORAISON S’AUGMENTERA PEU À PEU AVEC LA FIDÉLITÉ DE LA FAIRE TOUS LES JOURS...

Monsieur, Je suis fort obligé à Monsieur votre frère de m’avoir procuré l’honneur de votre connaissance, vous assurant que j’ai reçu beaucoup de joie de vos lettres, qui m’apprennent les grâces et les miséricordes que Notre Seigneur vous a faites, et vous fait encore à présent. Il ne faut pas que rien du monde vous empêche d’y être très fidèle, et vous ne devez pas faire difficulté de tout quitter pour vous mettre en état d’obéir aux inspirations divines qui vous appellent avec tant d’amour et de bonté à la Religion. Quand il ne serait pas question de penser à votre salut, lequel vous ne pouvez pas faire dans le monde à cause de la corruption et des péchés qui s’y commettent, l’amour que Notre Seigneur vous témoigne mérite bien que vous correspondiez à ses divins attraits, et que vous le suiviez en quittant père, mère, frère, et sœur, amis et toute la fortune mondaine. Quel honneur Notre Seigneur vous fait, mon cher Monsieur, de vous choisir parmi un million de jeunes hommes qui mènent une vie déréglée, pour vous appliquer à son service particulier et vous mettre au nombre de ses bons amis et serviteurs! Quand vous auriez à quitter une couronne, il ne faudrait pas délibérer. Puisque servir Dieu c’est régner, et que d’être objet en la Maison de Dieu vaut mieux que d’habiter aux palais des gens du monde. Vous avez trop tardé? il faut exécuter promptement le dessein généreux que Notre Seigneur met dans votre âme, et suivre pour ce sujet le conseil de votre sage directeur qui comprend fort bien la volonté de Dieu sur vous. C’est de lui que vous devez apprendre le temps et la manière de votre retraite. Votre oraison s’augmentera peu à peu avec la fidélité de la faire tous les jours. Votre directeur qui est sur les lieux, vous fera changer d’oraison quand il le jugera à propos. Mais au nom de Dieu, mon cher Monsieur, ne tardez plus à quitter le monde. Prenez extrêmement garde à la Religion ou la retraite que vous choisirez et prenez du temps pour y penser. Vous seriez bien avec Monsieur votre frère à Paris. C’est une maison pleine de bons serviteurs de Dieu et de grande bénédiction.

4 JANVIER 1659 TOUTE VOTRE ORAISON, DANS LE DÉLAISSEMENT INTÉRIEUR OÙ VOUS ÊTES, EST DE N’EN AVOIR POINT...

4 janvier 59 Cette extrême pauvreté intérieure nous remplit de Dieu, à la vérité d’une manière insensible et imperceptible à notre esprit humain. Trois ou quatre moments d’une telle oraison valent mieux qu’un jour entier de l’oraison qui ne se fait qu’en pensée et en sentiments amoureux

[...] Je ne vous parle point de l’oraison dans laquelle vous devez vous entretenir, puisque toute votre oraison, dans le délaissement intérieur où vous êtes, est de n’en avoir point. C’est néanmoins la plus parfaite de toutes les oraisons que de porter et de sentir la pesanteur de la croix que Dieu met sur nos épaules. C’est la réelle et véritable oraison. L’abandon et la perte s’y trouvent sans que l’on se l’imagine. Cette extrême pauvreté intérieure nous remplit de Dieu, à la vérité d’une manière insensible et imperceptible à notre esprit humain. Trois ou quatre moments d’une telle oraison valent mieux qu’un jour entier de l’oraison qui ne se fait qu’en pensée et en sentiments amoureux.

12 JANVIER 1659 C’EST LE TRÉSOR DES TRÉSORS DE SE PERDRE EN DIEU. -- COMME JE PENSAIS RÉPONDRE À VOTRE DERNIÈRE, NOUS NE L’AVONS PU TROUVER…

L’état de ce néant divin n’est opéré que par la divine essence, non plus goûtée en lumière divine, mais en elle-même, en pure et nue foi, et abstraite de toutes les choses créées qui sont du ciel ou de la terre. C’est le trésor des trésors de se perdre en Dieu. C’est cette perte qu’on a goûtée de si loin et pour laquelle on a couru avec tant d’angoisses et de morts. Le divin rayon commence cette course puisque touchant le centre de l’intérieur, il réveille l’inclination essentielle qui fait chercher Dieu et qui ne donne point de repos qu’on ne l’ait trouvé […]

La présence réelle de Dieu ne peut pas souffrir que nous ayons autre occupation que Lui seul. Demeurez donc ainsi perdu et faites tout ce que sa sainte volonté voudra de vous, d’actions ou de souffrances, puisque votre seul fond doit être en Dieu uniquement. En cet état la liberté commence d’être très grande; nos puissances et nos sens n’étant embarrassés d’aucune réflexion, et se laissant appliquer uniquement à l’œuvre extérieure de Dieu.

24 JANVIER 1659 PRENEZ GARDE À NE PAS VOULOIR ÊTRE SI FORT ABANDONNÉ QUE VOUS VOULIEZ TOMBER DANS L’OISIVETÉ. -- JE VOUS CONFESSE QUE JE SUIS MORTIFIÉ D’ÊTRE OBLIGÉ DE VOUS AIDER, AYANT MOI-MÊME BEAUCOUP BESOIN DE SECOURS…

L’abandon ne consiste pas à ne rien faire dans l’intérieur, à n’avoir ni pensées, ni affections, ni sentiments; mais à les recevoir plutôt de Dieu que de les exciter avec nos industries par effort d’esprit. C’est une chose dont il faut se défaire peu à peu pour se laisser entre les mains de Dieu, qui gouvernera notre intérieur comme il Lui plaira; soit qu’il y arrive des lumières ou de l’obscurité, de la facilité ou de la peine. [...] Le temps où votre âme sera plus embarrassée, ce sera quand la lumière de la foi l’éclairera en obscurité. Ne vous dégoûtez pas de telles ténèbres? Elles purgeront votre esprit et le rendront capable des communications divines. Ceux qui commencent croient ne rien faire quand ils tombent dans cet état d’obscurité, et l’expriment aux autres comme ils le croient. Et c’est ici la source de toutes les contradictions et persécutions que l’on fait aux mystiques. Prenez-y garde et nous écrivez de temps en temps s’il fait jour ou s’il fait nuit dans votre âme, s’il y fait chaud ou froid, si vous vous reposez ou si vous agissez.

26 JANVIER 1659 L’ÂME AGIT PLUS DANS LA SIMPLICITÉ QUE DANS LA MULTIPLICITÉ. -- MONSIEUR, JÉSUS SOIT VOTRE LUMIÈRE. C’EST À LUI À VOUS ÉCLAIRER DANS VOS PETITS DOUTES TOUCHANT VOTRE ORAISON…

Que si le regard et cette vue s’éclipsent, ce qui arrive très souvent au commencement, rappelez ce simple souvenir, non par voie de méditation, mais par un simple souvenir de la même vérité. Vous n’aurez pas continué longtemps cette façon d’agir avec fidélité et pureté de cœur, que vous en sentirez du profit et de la facilité. Je dis pureté de cœur, car quand nous faisons oraison la moitié de la journée, nous n’avançons qu’à proportion que nous n’irons aux moindres affections des créatures, même celles qui paraissent les plus légitimes, comme des parents et des amis, et aux desseins mêmes de glorifier Dieu, auxquels Il ne nous appelle pas et où nous nous engageons souvent plus par notre volonté que par la sienne.

Si vous vous comportez de la sorte, ne craignez point l’oisiveté intérieure, car l’âme agit plus dans la simplicité que dans la multiplicité. Plus l’intérieur est pur et simple, plus il est agissant. C’est une erreur qui dans le commun des hommes de ne pas croire que cette vérité, et de remplir leur esprit d’une infinité de pensées qui les met en distraction plutôt qu’en recueillement?; lequel doit être plus du côté de la volonté que du côté de l’entendement. Je veux dire que la volonté ayant fait mourir les affections répandues dans les créatures, elle produit un amour tout simple vers Dieu qui lui donne un recueillement amoureux et une union avec Lui, laquelle seule vaut mieux que la multiplicité des sentiments et affections qu’elle avait auparavant.

10 FÉVRIER 1659 TRÈS SOUVENT ON IMITE JÉSUS-CHRIST QU’EN APPARENCE ET EN IDÉE. -- IL FAUT QUE VOUS DISIEZ LA MÊME CHOSE DANS LA PERSÉCUTION…

Abandonnez-vous au soin et à la conduite de votre Père qui est aux Cieux. Il a plus de véritable amour pour vous que toutes les créatures ensemble n’en pourraient avoir. Tous les solitaires ont beaucoup de joie de vous voir réduit à la pauvreté. Ils vous feront part de tout ce que Dieu leur donnera puisque Monseigneur de Perrée et vous, êtes du nombre des solitaires. Mais votre bonheur est bien meilleur que le nôtre, puisque vous êtes destiné à une vie mourante et souffrante, et nous, à une vie contemplative qui est toute pleine de douceur.

19 FÉVRIER 1659 LA DIFFÉRENCE ENTRE L’ABANDON ET L’OISIVETÉ. -- J’AI LU VOS DERNIÈRES DU SEPTIÈME DE CE MOIS AVEC ATTENTION, ET J’AI REMARQUÉ LA CONDUITE PARTICULIÈRE QUE DIEU TIENT…

Ensuite Notre Seigneur vous conduit par les aridités, sécheresses et peines intérieures. Ne refusez pas la miséricorde qu’Il vous fait de vous traiter de la sorte, et de laisser votre âme abîmée dans des états si pénibles. C’est par là qu’il veut devenir le maître, et établir son Royaume. Tout autre moyen ne vous serait pas si avantageux, quoiqu’il fût plus agréable à vos sens et à votre esprit. Quand il serait en votre pouvoir de changer tant soit peu votre intérieur, vous ne le devriez pas faire. Les voies de Dieu sont au-dessus des pensées des hommes? Lesquels se trompent souvent au choix des moyens qu’ils prennent pour Le servir. Je Le remercie de tout mon cœur de vous conduire de cette façon.

Vous connaissez vous-même qu’elle vous humilie et abaisse votre orgueil. Demeurez-y donc abandonné; et quand même vous n’auriez dans toutes vos oraisons, ni lumières, ni douceurs, et que vous en tiriez souvent de grands chagrins intérieurs et de pressantes peines d’esprit, il n’y a rien qui nous fasse tant mourir à nous-mêmes, que de souffrir en patience. L’on s’imagine que la seule contemplation ou oraison qui se fait avec facilité par les puissances de l’âme, avance beaucoup la mort de nous-mêmes. Je ne puis pas nier qu’elle n’y arrive. Mais l’impuissance des mêmes puissances, opprimée sous le fardeau des peines intérieures, y sert sans comparaison davantage. Et l’âme sans oraison qui lui paraisse ne laisse pas d’en avoir une très bonne qu’elle ne sent et ne goûte point.

Vous voulez savoir la différence qu’il y a entre l’abandon et l’oisiveté. Elle est très grande. Et quand vous serez plus éclairé et plus expérimenté, vous la connaîtrez aisément. Mais la nuit obscure où vous êtes vous ôte tout discernement. L’oisiveté consiste à ne rien faire du tout, laissant son âme volontairement distraite et inutile, dans la croyance qu’elle ne peut rien faire. L’abandon empêche qu’on ne fasse rien par soi-même, mais soumet à l’âme faire tout ce que Dieu veut.

Le directoire ou la méthode que vous demandez pour l’abandon serait contraire à l’abandon même, qui n’a point d’autre manière que de se laisser entre les mains de Dieu pour faire de nous sa sainte volonté. Un directoire est pour nous marquer ce que nous devons faire et pratiquer? Et la fidélité à l’abandon consiste à faire la conduite de Dieu uniquement et non pas la nôtre.

16 MARS 1659 L’ESSENTIEL DE LA VIE MYSTIQUE. -- JE VOUS SUIS INFINIMENT OBLIGÉ...

Vous n’avez rien à craindre, mon très cher Frère. La grâce de mort et d’abandon que Notre Seigneur vous donne est précieuse. Ne vous en retirez jamais sous prétexte de ne rien faire et d’agir à l’extérieur sans aucun mouvement intérieur. Cette inaction dont vous me parlez dans vos lettres est une véritable action, mais que Dieu fait, plutôt que vous-même. Et laquelle étant toute spirituelle est cachée à vos sens qui n’agissent que d’une manière grossière et avec réflexion, croyant que l’âme n’opère pas lorsqu’elle opère plus parfaitement et plus purement. Vivez donc désormais, mon très cher Frère, sans scrupule de n’apercevoir point votre intérieur?; n’y pensez seulement pas. Il vous suffit de savoir que Dieu le fasse en sa manière, et que par son union secrète et intime, Il devienne le principe de toutes vos actions extérieures et intérieures. Moins vous aurez soin de vous, plus Dieu vous gouvernera d’une manière spéciale.

Et vous devez estimer, sans comparaison, davantage un petit degré de mort et d’anéantissement intérieur, que toutes les actions extérieures les plus saintes et les plus éminentes qui ne découlent pas d’un fond mort et anéanti. Je suis assuré que vous êtes plus uni à Dieu avec cette constitution intérieure, que si vous convertissiez toute la Chine sans icelle. Il faut mesurer la grandeur de la sainteté par la grandeur de l’union que l’on a avec Dieu? Laquelle se reconnaît par la profonde mort que l’on a de soi-même et des créatures. C’est ici l’essentiel de la vie mystique. [...]

Et c’est un grand aveuglement de ce que les serviteurs de Dieu n’en font presque nul état, croyant que la vie mystique n’est que pour les solitaires. Vous savez bien mieux que moi, très cher Frère, cette importante vérité? Dieu vous l’enseignant par expérience, puisque vous êtes dans les affaires sans affaires, et que le grand tracas qui est dans l’ordre Dieu ne vous occupe point. Si l’on veut que vous soyez Docteur, soyez-le? Il importe peu, pourvu que la mort et le néant soient de la partie. Laissez à la bonne heure disposer de vous, comme N. et vos amis voudront. Exposez seulement vos désirs, et ne vous mettez pas en peine, si on les considère, ou non. Votre bonheur doit être de vous perdre en Dieu, et non pas de faire de grandes choses à l’extérieur.

29 MARS 1659 IL FAUT RECULER LES AFFAIRES DE DIEU POUR VAQUER À DIEU SEUL..

Il faut reculer les affaires de Dieu pour vaquer à Dieu même, puisque c’est Lui seul qui nous donnera la grâce d’y pouvoir réussir, et de ne pas nous y chercher.

2 AVRIL 1659 LA NON-ORAISON EST LA VOIE POUR L’ORAISON MYSTIQUE. «MONSIEUR, JÉSUS-CHRIST CRUCIFIÉ SOIT NOTRE UNIQUE AMOUR. VOTRE DERNIÈRE M’A BEAUCOUP CONSOLÉ…»

Monsieur N. aidera mieux que nul autre. Je le supplie de laisser votre âme dans une parfaite liberté, sans vouloir qu’elle s’applique à quelque chose en l’oraison, sinon quand Dieu le voudra. La non-oraison est la voie pour l’oraison mystique. C’est une vérité qui trouble tous ceux qui marchent par un autre chemin, mais il faut que chacun suive sa grâce. Durant cette sainte semaine, et pendant les fêtes les plus grandes de l’année, vous devez demeurer dans la froideur et l’obscurité où Dieu vous laisse, sans vouloir vous exciter à des vues ou aux amours des mystères. Vous les honorerez parfaitement, quand vous laisserez mourir votre âme dans l’état pénible où Dieu la met. En souffrant la continuation de votre mal de tête et les peines de votre intérieur, vous imiterez la Passion de Notre Seigneur, sans la méditer? Et la plupart des chrétiens la méditent sans l’imiter. Ne vous étonnez pas de votre mal de tête, quand il y aurait du remède, vous ne le sentiriez pas sitôt. Je connais de mes amis qui l’ont porté quatre et cinq années et qui en sont délivrés. Quand il vous resterait toute votre vie, il n’empêchera que vous ne fassiez oraison en la manière que Dieu veut de vous; au contraire il y servira beaucoup. Car si vous aviez la tête saine et libre, vous ne pourriez pas vous empêcher d’agir et de faire des efforts en l’oraison. Dieu fait bien ce qu’il fait et avec une sagesse admirable. Pourvu que votre volonté puisse mourir à l’affection de toutes les créatures, et n’avoir de l’amour que pour l’unique plaisir de Dieu, votre oraison non seulement sera bonne, mais excellente.

16 AVRIL 1659 L’HUMILITÉ ET L’ABANDON DOUCEMENT EXERCÉ EN SA PRÉSENCE. -- J’AI GRANDE JOIE DU BONHEUR QUE POSSÉDEREZ UN JOUR EN VOUS SACRIFIANT TOUT ENTIER AU SALUT DES PAUVRES CHINOIS…

Dans cet état de simple attention, votre âme sera sujette, aussi bien que dans la méditation, à des distractions, des obscurités, des dégoûts, et des incertitudes intérieures. Quand cela arrive, ayez patience d’une manière simple, sans crainte de consentir à ces choses. L’humilité et l’abandon à Dieu doucement exercé en sa Présence, vaux mieux infiniment que toutes les productions d’actes contraires aux sentiments et tentations qu’on a dans la nature. On s’imagine qu’il les faut détruire et s’en défaire avec force, et je conseille le contraire. Quand vous l’aurez expérimenté, vous vous en trouverez bien.

Mais ce qui vous embarrassera souvent sera de ne savoir ce que vous faites : si vous avez de l’oraison, ou si vous n’en avez pas; si vous consentez ou non aux distractions; et si ce n’est point paresse que cette simple attention. L’on craint de n’y pas assez exercer les puissances de son âme. Laissez passer toutes ces pensées et ne changez pas votre manière intérieure, demeurant en patience le mieux que vous pourrez, en attendant que l’orage se passe, ne vous mettant pas en peine des divagations de votre imagination, qui ne fera que courir de tous côtés.

Ne faites point de violence pour la retirer, vous contentant de demeurer en humilité et douceur d’esprit, qui la ramènera peu à peu.

MAXIMES NON DATÉES

M 3, 2 L’ÉTAT PASSIF N’EST PAS POUR TOUTES LES ÂMES QUI TENDENT À LA PERFECTION.

L’oraison qui se fait avec foi simple, sans raisonnements et méditations, est bonne. Elle est fondée dans les Pères, et peut être appuyée de quantité de passages. Mais c’est un don de Dieu particulier et une oraison extraordinaire dont l’on ne peut être capable qu’après s’être exercé longtemps dans la méditation et dans la mortification. Que si l’on y veut conduire les âmes d’une autre façon, il faut changer la manière que l’on tient pour la conduite des novices, et renverser l’ancienne et louable coutume de donner des sujets de méditation dans toutes les communautés religieuses. Cette oraison pratiquée par ceux qui n’en ont point le don particulier et extraordinaire ne fait nul effet en eux et les laisse croupir dans beaucoup d’imperfections, comme la colère, le mépris de l’opinion des autres, l’arrêt à son propre jugement, et la promptitude trop grande à dire ses pensées. Enfin chaque maître dans la vie spirituelle croit que sans y être appelé et appliqué de Dieu, c’est une source d’illusion, et d’orgueil, ou pour le moins un amusement, après quoi l’âme se dégoûte tout à fait de l’oraison, et retourne dans sont train ordinaire.

M 3, 3 L’ÉTAT PASSIF CONSISTE À SUPPRIMER NOTRE ACTIVITÉ PROPRE, POUR ENTRER DANS L’ACTIVITÉ DE DIEU.

M 3, 3 L’état passif ne consiste pas à n’avoir point de pensées, ni à ne point faire d’actes; mais seulement à supprimer notre activité propre, pour entrer dans l’activité de Dieu

L’état passif ne consiste pas à n’avoir point de pensées, ni à ne point faire d’actes?; mais seulement à supprimer notre activité propre, pour entrer dans l’activité de Dieu qui doit disposer de toute notre âme, et de toutes ses puissances; de sorte que si Dieu donne à l’âme en cet état le mouvement de produire quelque acte, il ne faut pas le rejeter activement, ni le supprimer.

M 3, 4 L’ÉTAT PASSIF CONSISTE À SE LAISSER POSSÉDER PAR L’ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST.

Cet état consiste à se laisser posséder à l’Esprit de Jésus-Christ qui veut vivre Lui Seul et opérer en l’âme. Et lorsque l’âme sent les premiers attraits de cet heureux état, et qu’elle l’expérimente avec suavité, elle n’a rien à faire qu’à demeurer abandonnée à l’opération de Dieu en elle. Cet abandon passif se ressent mieux qu’il ne s’exprime. Jamais on ne le comprendra par la seule lecture et par l’expression, à moins que l’on ne soit prévenu par une lumière particulière qui se fait connaître.

M 3, 6 L’ÉTAT DE L’ÂME DANS CE PREMIER DEGRÉ DE VIE PARFAITE DEMEURE DÉNUÉ ET ÉTOUFFÉ.

Les distractions, les tentations, les ténèbres, et les sécheresses de l’intérieur ne lui feront plus de peur, puisqu’elles serviront même à l’établir dans l’état passif. C’est ce qui oblige à les porter en paix et résignation. En ce commencement l’âme ne produit pas beaucoup d’actes. Les pensées de Dieu, de la Sainte Vierge, et des mystères même s’anéantissent, et l’intérieur demeure comme dénué et étouffé. Et cela est comme j’ai dit l’oraison de ce degré, laquelle il ne faut pas changer sous prétexte de mieux en faisant des actes propres, ou en cherchant de bonnes lumières et de saintes pensées, lorsqu’il n’en vient point de la part de Dieu.

M 3, 8 LE SECOND DEGRÉ DE L’ÉTAT PASSIF EST ILLUMINATIF.

Le second degré est illuminatif. C’est à dire que l’âme étant déjà accoutumée de vivre dans le dénuement de son propre esprit, et ayant fait une oraison fort obscure et même pénible, elle commence à avoir des goûts et des lumières qui la confirment dans son procédé intérieur, et qui lui font expérimenter le degré qu’elle ne voyait qu’en lumière et en spéculation. Elle reçoit pour lors des connaissances de Dieu et de ses perfections, des joies de Jésus-Christ et de ses mystères avec de grands sentiments. Elle a facilité de produire des actes intérieurs et extérieurs, et elle sent fort bien que cette production ne la fait point sortir de la passivité. Pour lors la crainte et l’incertitude où elle était dans les premiers degrés, se changent en confiance et en assurance. L’âme en cet état entre dans une grande liberté pour se laisser mouvoir et appliquer à l’Esprit de Dieu.

M 3, 9 EN CE SECOND DEGRÉ DE VIE UNITIVE, L’ÂME ÉPROUVE ENCORE DE GRANDS DÉLAISSEMENTS.

L’âme en ce second degré de vie unitive éprouve encore de grands délaissements, ténèbres, sécheresses, et abandonnements de la partie sensible. Et ne faisant plus fond sur ce qui se passe dans les sentiments, mais uniquement sur l’Esprit de Dieu qui la gouverne, elle demeure fidèle aux milieux de toutes les diversités et changements sensibles; son abandon étant arrivé au point d’une parfaite indifférence et soumission à la volonté divine.

M 3, 10 LE DERNIER DEGRÉ C’EST L’UNITIF, OÙ L’ÂME DEVIENT UN MÊME ESPRIT AVEC DIEU.

Le dernier degré c’est l’unitif, où l’âme devient un même esprit avec Dieu. Cette heureuse union fait qu’elle ne retourne presque jamais à ses propres activités. Mais si elle agit, si elle souffre, si elle converse, si elle dit ses prières vocales, c’est Dieu qui fait principalement toutes ces choses en elle. Comme le fer qui est devenu comme du feu dans la fournaise perd sa noirceur et sa froideur naturelle pour se revêtir des qualités du même feu, ainsi ce degré d’union élève l’âme à un si haut état, qu’en vérité elle y est dépouillée du vieil homme, et revêtue du nouveau qui est Jésus-Christ; lequel lui communique d’une manière admirable toutes ses inclinations, ses sentiments, et ses mouvements, étant comme la source de ses opérations.

M 3, 11 DANS CE DERNIER DEGRÉ DE LA VIE UNITIVE LE TEMPS D’ORAISON N’EST PAS RÉGLÉ COMME AUX AUTRES PRÉCÉDENTS.

Dans ce dernier degré de la vie unitive, le temps d’oraison n’est pas réglé comme aux autres précédents; savoir : de méditation ou de simplicité. Parce que l’âme agissant en ces deux degrés avec effort sensible, elle pourrait, à moins que le temps de son oraison ne fût réglé, y intéresser la santé du corps; et ensuite, rendre une personne indisposée et peut-être incapable des autres emplois que Dieu demanderait d’elle. Mais en ce troisième degré, Dieu agissant beaucoup plus que l’âme qui demeure passive, elle peut très facilement continuer son oraison et la faire plus longue que dans les premiers degrés, ou même continuelle, autant que les affaires de Dieu lui permettront.



JACQUES BERTOT Directeur mystique


MONSIEUR BERTOT, DIRECTEUR MYSTIQUE.

Malgré une valeur mystique à nos yeux incomparable, nous ne disposons que de minces renseignements sur Jacques Bertot (1620-1681) : il semble avoir réussi à effacer toutes traces personnelles et il a été confondu avec des homonymes (son nom est commun en pays normand sous des orthographes diverses). Même l’année de sa mort fit l’objet de relations contradictoires. Il a été édité sans nom d’auteur et accusé de quiétisme ; en outre les éditions, étalées entre 1662 et 1726, dispersées dans des bibliothèques privées, donc le plus souvent perdues, sont devenues très rares et difficile à situer (figurant en Anonymes)289 .

Nous avons tenté de rassembler les œuvres et indices le concernant, car ses écrits sont parmi les plus profonds et les plus denses de toute cette lignée mystique290. C’était sûrement l’avis de Madame Guyon puisqu’elle a rassemblé les écrits de son maître291. Un bref résumé de sa vie ainsi qu’un témoignage sur la fidélité de disciples étaient inclus dans l’Avertissement du premier tome :

«Monsieur Bertot [...] natif de Coutances 292 [...] grand ami de [...]Jean [5] de Bernières [...] s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses [...][à diriger] plusieurs personnes [...] engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre [...]Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans [6] jusqu’à sa mort [...][au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. [...] [7] [Il fut] enterré dans l’Église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes [...] ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières293.

Il naquit le 29 juillet 1622. On a quelques précisions sur sa famille :

... il s’appelait Jacques Bertot natif de St Sauveur de Caen, fils de Louis Bertot et de Judith Le Mière sa mère qui était sœur de Mr Le Mière père de celui qui est présentement Lieutenant particulier de Mr le vicomte de Caen. Le d [it] Sr Louis Bertot était m[archan]d drappier de profession à Caen. Il quitta le négoce environ l’année 1640 vivant de son bien qui est scis [situé] en la paroisse de Tracy proche [de] Villers. Mr l’abbé Bertot était fils unique qui étant dans les ordres sacrées [sic] se mist à l’Ermitage avec feu Mr de Bernières et plusieurs autres personnes pour y vivre saintement tous ensemble...294.

Issu d’une famille bourgeoise aisée, il sera généreux295.

Bertot vécut d’abord à Caen, puis à Paris; mais on se gardera d’attribuer une trop grande importance à ces localisations : le suivi des religieuses de divers couvents l’a rendu itinérant comme ce fut le cas pour le P. Chrysostome.

De ce prêtre discret va peu à peu émerger un confesseur de grande réputation : devant lui vont s’incliner les caractères bien trempés de Jourdaine de Bernières puis de Jeanne-Marie Guyon. Sa profondeur et son expérience vont susciter de toutes parts respect et confiance absolue.

    De Caen…

Devenu prêtre après des études au collège de Caen, il s’attacha à Jean de Bernières et à son groupe de l’Ermitage au point de devenir «l’ami intime de feu Mr de Bernières296». Certains indices font penser que le jeune compagnon fut destinataire de la majorité des lettres adressées à l’ami intime 297, remarquables par leur ton intime et leur profondeur spirituelle. On y sent l’autorité de l’aîné expérimenté, mais aussi la certitude d’être parfaitement compris d’un compagnon engagé dans le même chemin. Bernières se dévoile. Bien que son ami soit plus jeune, il lui parle à cœur ouvert de ses états les plus profonds vécus dans ses dernières années :

Dieu seul, et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu, qui vous est donnée, en toute passiveté, sans ajouter votre industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à Celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes [voies] de Dieu, moins il y a de choses à lui dire… 298.

Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre […] Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même […]

Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts : vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, Il nous continuera les miséricordes pour nous établir dans Sa parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien299.

A la mort de Bernières, Bertot lui succéda comme directeur spirituel. De 1655 à 1675, sa principale activité en Normandie fut d’être le confesseur du monastère des ursulines de Caen, où vivaient la sœur de Bernières, Jourdaine, et une figure discrète, mais importante, Michelle Mangon. Les Annales des ursulines300 témoigneront du rôle parfois délicat que doit assumer un confesseur, par exemple quand Jourdaine tenta d’échapper à sa troisième nomination :

Elle fut élue unanimement pour la dernière fois. Sa surprise la fit sortir du chœur et courir s’enfermer dans sa chambre pour empêcher sa confirmation et en appeler à l’évêque; mais Monsieur Bertot, Supérieur qui présidait à l’élection et M. Postel son assistant, allèrent la trouver et lui faire un commandement exprès de consentir à ce que le chapitre venait de faire. A ces mots, vaincue par son respect pour l’obéissance, elle ouvre la porte et se laisse conduire à l’église pour y renouveler son sacrifice…301.

Il n’est pas facile de diriger les âmes. Si l’on en croit les Annales302 du monastère, Bertot a choqué par son inflexibilité, notamment lors de cet incident qui révolta les sœurs. Rappelons que Jourdaine de Bernières avait pour ancêtre un compagnon de Guillaume le Conquérant, qu’elle était la fille du fondateur du couvent et la sœur du vénéré Jean de Bernières : il est vraisemblable que Bertot ait perçu chez elle des vestiges d’orgueil. Or rien ne devait rester qui fit obstacle à la grâce : il la dirigeait donc avec la rigueur traditionnelle à l’Ermitage.  Même si, pour la rédactrice des Annales et ses sœurs, ce directeur abrupt et mal informé commettait une erreur, Jourdaine s’inclina devant la justice de cette colère :

1670 [le ms. est daté en tête de page]. La mère de Sainte Ursule [Jourdaine] étant en charge, le supérieur reçut quelques avis sur quelques points qui lui semblèrent importants où il crut que la Supérieure ne s’était pas acquittée de son devoir. Poussé d’un zèle peu réfléchi de donner des ordres qu’il croyait nécessaires, et en même temps de faire voir que là où il y allait des devoirs de sa charge, et de l’intérêt prétendu de la communauté, il n’avait égard à personne, il fit assembler les religieuses au chœur, et en leur présence, blâma la conduite de leur Supérieure à qui il fit une ferme réprimande avec des termes si humiliants que plusieurs des religieuses qui connaissaient son innocence en furent sensiblement touchées (et même scandalisées biffé), mais l’humble Supérieure, sans rien perdre de sa tranquillité ordinaire, se mit à genoux et écouta avec une paix et une douceur inaltérable tout ce qu’on voulut lui dire, sans répliquer une parole, ni pour se plaindre, ni pour se justifier des choses [210] qui lui étaient imputées, ce qui lui aurait été facile. On la vit sortir de cette assemblée plus contente que si on lui eut donné des louanges, de sorte que cette humiliation publique qui fit verser des larmes à plusieurs n’eut point d’autre effet que de faire éclater son humilité et sa patience en nous laissant un rare exemple de sa vertu. […]

Une particulière qui avait intérêt dans l’affaire, la vint trouver, fort pénétrée de douleur, pour se plaindre de la manière dont on l’avait traitée. «Ma sœur, lui dit-elle, il nous faut regarder Dieu en tous événements, ne conserver non plus de ressentiment de ce qui vous touche que j’en ai de ce qui a été dit et fait à mon égard.» […]

Elle poussa encore plus loin les preuves de sa vertu, car le jour même elle fut trouver le Supérieur au parloir, non pas pour (se plaindre ou biffé) se justifier, mais pour lui parler des affaires de la maison comme à son ordinaire, dont il fut également surpris et édifié. Toutes choses bien éclaircies, il conçut une plus haute estime de la mère de saint Ursule qu’il n’avait eue et se reprocha fort de s’être laissé prévenir par les rapports [qu’on lui avait faits biffé]. Il dit en plusieurs occasions que cette sage Supérieure s’était beaucoup mieux justifiée par son silence et sa modération, qu’elle n’aurait fait par toutes les bonnes raisons303.

En réalité, le réseau et la renommée de Bertot s’étendaient bien au-delà du monastère de Caen. En témoigne par exemple une lettre écrite en 1667 par Mgr Pallu : ce missionnaire qui avait dressé un «projet de notre Congrégation apostolique», envoya sa rédaction aux Directeurs du Séminaire des Missions étrangères en demandant l’avis de quatre personnes, dont Bertot :

Sur la Méditerranée, en vue de Candie, 3 mars 1667 […] conférez-en avec Messieurs Bertot, du Plessis et quelques autres personnes de leur esprit et de leur grâce […] [Ces messieurs devront répondre en donnant leurs avis après 15 jours de réflexion :] Priez aussi Messieurs Bertot et du Plessis et les autres auxquels vous vous en ouvrirez de m’écrire ce qu’ils en pensent…304.  

Comme tous ses amis normands, Bertot se passionna pour l’apostolat au Canada. En témoignent deux belles lettres écrites en 1673-1674 à un dirigé canadien305.

[Demande :] Mon très cher frère.

Il me semble que depuis la dernière retraite que je fis au mois de septembre, la lumière du fond que j’appelle lumière de vérité commence par sa réelle et secrète opération à détruire la lumière des puissances, que je croyais auparavant lumière du fond, n’en ayant pas expérimenté d’autre.

La différence que je trouve entre lui et l’autre est que la première est toujours avec un certain éclat, appui et plénitude. Il semble que l’on a toutes les choses en réalité, et néanmoins elles ne sont qu’en goût et en lumière; mais un goût et une lumière qui paraissent si déliés et si purs, qu’on les prend pour la chose même […]

[Réponse de Bertot :] Mon très cher frère.

C’est avec beaucoup de joie que je réponds à [475] la vôtre, remarquant le progrès du don de Dieu, qui assurément est très grand, commençant de vous faire voir et de vous découvrir la lumière de vérité ou la lumière du centre, ce qui veut dire la même chose. Elle est dite lumière de vérité d’autant qu’elle découvre Dieu qui est la vérité même, et quand le manifestant, elle en fait jouir peu à peu. La lumière des puissances, quoique véritable et conduisant à la vérité, n’est pas appelée lumière de vérité, d’autant qu’elle ne donne jamais que le particulier et les moyens et non la fin.

Elle est appelée aussi lumière du centre, d’autant qu’elle peut seulement éclairer cette divine portion où Dieu réside et demeure, ne pouvant jamais éclairer les puissances, mais plutôt les faire défaillir par son étendue immense, qui tient toujours de la grandeur de Dieu, en quelque petits degré et commencement qu’elle soit. C’est pourquoi elle n’est jamais particulière, mais générale, elle n’est jamais multipliée, mais en unité, et les puissances ne pouvant avoir que du particulier ne peuvent donc la recevoir qu’en s’éclipsant et se perdant heureusement (comme les étoiles par la lumière du soleil) dans le centre, où peu à peu cette divine lumière les réduit, en s’augmentant et croissant.

Remarquez que je viens de dire qu’en quelque commencement qu’elle soit, elle est générale et totale, étant un éclat de la face de Dieu; et cependant ce total va toujours augmentant, éclairant et développant peu à peu le centre de l’âme et la Vérité éternelle en ce centre, de la même manière que vous voyez que le soleil se levant peu à peu commence [476] par son aurore. […]

Bertot fut aussi en relation avec Marie des Vallées, qu’il cite. Voilà pourquoi certaines belles images furent transmises d’une génération à l’autre et se retrouveront dans les Torrents de Madame Guyon :

Et remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme très unie à sa Divine Majesté, savoir, que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles 306.

Elle me disait que la Miséricorde [en note : c’est-à-dire l’âme chargée des richesses spirituelles de la Miséricorde] allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargée de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler307.

D’après les correspondances entre religieuses, on sait aussi que, tout jeune, Bertot confessait le couvent de bénédictines et qu’il s’épuisait à la tâche308. Mectilde rapporte à Jean de Bernières les activités fructueuses du jeune prêtre en lui demandant de le protéger contre tout excès de zèle. Cette lettre montre combien il était déjà perçu comme un père spirituel répandant la grâce autour de lui. Sa présence pleine d’amour leur manquait :

De l’Ermitage du Saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence [52] nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans [ici], parlant [sans] cesse, [il a] fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne [53] vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […]

Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […].

Dans une autre lettre, Mectilde transmet le témoignage de Bertot sur la mort de Bernières :

Mon très cher et bon frère, […] Dieu nous a ravi notre cher Monsieur de Bernières, autrement dit Jésus Pauvre, le 3 du mois de mai dernier. Voici ce que M. Bertost [Bertot] nous en a écrit, vous y verrez comme il est mort anéanti, sans aucune apparence de maladie309.

Le nom de Bertot apparaît aussi dans des lettres adressées à d’autres religieuses bénédictines. La mère Benoîte de la Passion, prieure de Rambervillers, écrit le 31 août 1659 :

Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps-là, la divine providence m’y fît faire un voyage afin d’y venir avec vous […] C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privé de la vie de Jésus-Christ […] il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal […] s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment310.

La mère Dorothée (Heurelle) souligne ici combien Bertot était efficace par sa seule présence :

M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection […] je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur311.

    … à Montmartre

Bertot garda toujours un lien fort avec le groupe de l’Ermitage : c’est ainsi qu’en 1673 ou 1674, il fut chargé de régler l’affaire compliquée de Jean Eudes attaqué par ses anciens confrères oratoriens. Mais parallèlement à toutes ces occupations, dans la dernière partie de sa vie, il lui fut donné une charge importante : à partir de 1675, il fut nommé confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre. L’intensité de sa présence attira des laïcs adonnés à l’oraison à qui il put transmettre les profondeurs spirituelles vécues à l’Ermitage.

Le lieu était à cette époque isolé de l’agglomération parisienne :

Montmartre : 223 feux, y compris ceux de Clignancourt. Ce village est sur une hauteur, au nord, près d’un faubourg de la ville Paris [sic] auquel il donne son nom […] La chapelle des martyrs […] [possède] une statue de St Denis en marbre blanc. C’est l’endroit où l’on croit qu’il fut enterré avec ses compagnons. On a beaucoup de vénération pour ce lieu, et l’on y voit presque toujours un grand concours de peuple; le monastère est également vaste et beau, bien situé et accompagné de jardins d’une grande étendue. L’abbesse est à la nomination du roi. Dans le village est une église paroissiale dédiée à St Pierre312.

Bertot et Mme Guyon qui s’y rendait ont probablement aimé la vue qui s’offrait à leurs yeux :

En parcourant le tour de la montagne [sic], on jouit d’une vue très belle et très agréable; on découvre en plein la ville de Paris, l’abbaye de St Denis et quantité de villages. Les environs sont remplis de moulins à vent. Il y a beaucoup de carrières, dont on tire continuellement le plâtre pour la consommation de Paris […] on trouve assez fréquemment au milieu de cette masse de gypse, des ossements et vertèbres de quadrupèdes qui ne sont point pétrifiés, mais qui sont déjà un peu détruits, et sont très étroitement enveloppés dans la pierre... 313.

Le rôle de la vénérable abbaye bénédictine fondée en 1133 avait été central : sa réforme mouvementée avait eu lieu au début du siècle avec l’aide de Benoit de Canfield, et Bertot a dû souvent entendre évoquer les souvenirs de cette refondation haute en couleur314. Il a pu connaître la réformatrice, madame de Beauvilliers, morte en 1657315, et il a certainement lu attentivement l’opuscule qu’elle composa pour ses religieuses, paraphrasant Benoît de Canfield316 pour en rendre la lecture plus facile.

A l’époque de Bertot, en ces temps moins troublés, Françoise-Renée de Lorraine en était l’abbesse317 très cultivée :

Madame de Guise dirigea l’abbaye pendant vingt-cinq ans. Douée d’une haute intelligence, elle était en relation avec les beaux esprits et les femmes élégantes du temps : le docteur Valant, le médecin de madame de Sablé et de toute la société précieuse en même temps que de l’abbaye, nous a conservé plusieurs billets d’elle fort galamment tournés318.

C’est lors d’un voyage à Paris que Bertot lui fut présenté :

Quand il fut prêtre, il devint directeur des dames ursulines et la communauté le députa pour aller à Paris à cause des affaires qu’elle avait avec feu Mr Du Four abbé d’Aunay. Ce voyage lui procura l’honneur de la connaissance de Madame l’Abesse [sic] de Montmartre et de Son Altesse Royale, Mademoiselle de Guise319.

Elles étaient très attirées par la mystique et furent touchées par la profondeur de Bertot, dont l’enseignement ne tarda pas à se répandre non seulement à l’intérieur du couvent, mais aussi chez les laïcs liés à l’abbaye. L’amitié des Guise le fit connaître du milieu «dévot» de la Cour :

Monseigneur le duc de Guise le considérait beaucoup, aussi bien que Mr de Noailles, Mr le duc de St Aignan et Mr le duc de Beauvilliers320.

Ce petit groupe de spirituels était d’ailleurs estimé de Louis XIV pour sa moralité et son honnêteté : Chevreuse fut conseiller particulier du roi, Beauvilliers conserva des années la responsabilité des finances royales, Fénelon fut nommé précepteur du Dauphin.

Bertot devint le «conférencier apprécié de l’aristocratie et, en particulier, de divers membres de la famille Colbert321 ». Peu à peu se constitua autour de lui un cercle spirituel dont l’activité est attestée par la publication des deux volumes de schémas de retraites, probablement notés par des auditeurs et imprimés sous l’impulsion de l’abbesse. Ces témoignages furent suivis d’une intéressante mise au point par Bertot lui-même sous le titre Conclusion aux retraites, publiée en 1684 et également destinée à Madame de Guise.

Saint-Simon, toujours précisément informé par ses amis les ducs de Chevreuse et Beauvilliers, connaissait l’existence de ce groupe qu’il surnommait avec ironie le «petit troupeau» :

[On pouvait] entendre un M. Bertau [sic] à Montmartre, qui était le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait322.

Comme toute la Cour, il observait avec étonnement les relations qui régnaient entre les membres de ce groupe qui ne pensait qu’à la mystique (10 janvier 1694) tout en faisant partie de la Cour :

[Mme Guyon] ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut [sic], qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école323.

Saint-Simon note aussi le rôle important joué par la duchesse de Béthune, autre dirigée de Bertot, avant que Madame Guyon n’arrive et ne rassemble le groupe autour d’elle :

Dans ce petit troupeau était une disciple des premiers temps [la duchesse de Béthune], formée par M. Bertau [sic] qui tenait des assemblées à l’abbaye de Montmartre, où elle avait été instruite324.

Enfin, la vie de la Cour étant continuellement espionnée par la police, nous possédons le témoignage important d’un informateur à qui Mme de Maintenon, future grande ennemie de Mme Guyon, avait demandé un rapport de surveillance. Ce texte malveillant et moqueur date de 1695, mais mentionne Bertot : on y décrit l’engouement pour l’oraison chez les laïcs qui accouraient à Montmartre. Est mise aussi en lumière l’activité de Bertot chez les Nouvelles Catholiques, où l’on rééduquait les jeunes protestantes (Mme Guyon et Fénelon s’y intéresseront)325. Le lecteur appréciera le parfum d’enquête policière qui se dégage de ce document par ailleurs fort bien informé 326 :

[f° 2v°] Si cette doctrine [le quiétisme] a eu cours ou non, si elle fut étouffée alors, ou si elle s’est perpétuée par le dérèglement de quelques misérables prêtres ou religieux, c’est ce que je ne puis dire. Il y a plus de vingt ans que l’on voit à la tête de ce parti Mr Bertau [Bertot], directeur de feu Madame de Montmartre, qui mourut en 1679 ou [16]80. […] Cet homme était fort consulté; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait, de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller à six heures du matin tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur, quelquefois l’intérieur par écrit courait la campagne.

Mr B[ertot] faisait aussi des conférences de spiritualité à Paris dans la maison des Nouvelles Catholiques, et auxquelles plusieurs dames de qualité assistaient et admiraient ce qu’elles n’entendaient pas. Les sœurs n’y assistaient pas, les supérieurs de cette maison ne voyant rien d’ouvertement mauvais ne les empêchèrent pas. Les ouvrages de cet homme tant imprimés que manuscrits sont en grand nombre, je ne sais pas précisément quels ils sont. Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde, aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou cachée. Quoique j’ai bien du respect pour Madame de Charost, je crois vous devoir avertir qu’il faut y prendre garde. […] [f° 39v°] On pourra tirer des lumières de la sœur Garnier et de la sœur Ansquelin des Nouvelles Catholiques, si on les ménage adroitement, et qu’on ne les commette point. Elles peuvent parler sur Madame Guyon, sur la sœur Malin et sur Monsieur Bertot. Il se faisait chez elles des conférences de spiritualité auxquelles présidait Monsieur Bertot. Les Nouvelles Catholiques n’y assistaient pas, elles pourront néanmoins en dire quelque chose. Madame la duchesse d’Aumont et Madame la marquise de Villars pourront dire des nouvelles de la spiritualité du sieur Bertaut avec qui Madame Guyon avait une liaison si étroite qu’il disait que c’était sa fille aînée. […]

Mais malgré la surveillance et le manque de liberté de conscience, le cercle mystique résistera à toutes les intimidations, à l’hostilité de Madame de Maintenon et de l’Église. Regroupé autour de Madame Guyon, il survivra laprès la mort de son fondateur.

Monsieur Bertot disparut prématurément à 59 ans à Paris le 28 avril 1681. Le duc de Beauvilliers fut son exécuteur testamentaire :

  11e septembre 1684, Transaction devant les notaires de Caen au sujet du testament du sieur abbé Bertot : […] on célébrera tous les ans à perpétuité un service solennel le jour de son décès arrivé le 28 avril 1681 pour repos de son âme avec une basse messe de Requiem tous les premiers mardy de chaque mois où les pauvres dudit hopital assisteront…»327.

Ses écrits ont cheminé sous la sauvegarde de gens sûrs : après le duc de Beauvilliers, une religieuse de Montmartre, puis le franciscain Paulin d’Aumale, qui les remit à la duchesse de Charost328 

7 juillet 1694. Il y a environ dix ans que Dieu m’ayant donné la connaissance de madame la duchesse de Charost, par une visite qu’elle me fit l’honneur de me rendre dans notre église, à l’occasion de quelques manuscrits de feu M. l’abbé Bertot, qu’une religieuse de Montmartre, nommée Madame de Saint-André, m’avait chargé à sa mort de lui remettre entre les mains […] je l’allais voir chez elle…329

Ces manuscrits parvinrent finalement à Madame Guyon. On peut supposer qu’elle disposait également de lettres: quand elle sortira de la Bastille, tous ces écrits seront préparés pour l’édition. Le Directeur Mistique sera enfin édité en 1726 par Poiret et ses amis : le titre témoigne de la grandeur de Bertot et de son exemplarité.

Bertot consacra sa vie à la direction spirituelle. Grâce aux confidences qui s’échappent au fil des lettres recueillies dans Le Directeur Mystique, on sait que ce rôle ne fut pas assumé par volonté personnelle :

Les affaires sont un poison pour moi et une mort continuelle qui ne fait nul bien à mon âme, sinon que la mort, de quelque part qu’elle vienne, y donne toujours un repos. Mais je n’expérimente pas que cela soit ma vocation; et ainsi ce repos n’est pas de toute mon âme, mais seulement de la pointe de la volonté330.

C’est ainsi qu’il confie à Mme Guyon :

Je serais bien confus d’être si longtemps sans vous répondre, si Notre Seigneur n’était par sa bonté ma caution. En vérité Il me détourne tellement des créatures que j’oublie tout, volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée bien étrange que de me mettre la main à la plume, tout zèle et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée, il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un instrument dont on joue ou, si vous voulez, comme un luth qui ne dit rien ni ne peut dire mot que par le mouvement de Celui qui l’anime. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose, ce qui fait que je suis fort consolé qu’il se trouve des serviteurs de Dieu pour aider aux autres afin que je demeure dans ma chère solitude en silence et en repos. Ne vous étonnez donc pas que je sois si longtemps à répondre à vos lettres331.

Bertot a enfanté de nombreux spirituels et son rôle fut immense : il succéda à Bernières et assura le passage de la mystique vécue par des ursulines et les visiteurs de l’Ermitage vers des bénédictines et les laïcs qui gravitaient autour du célèbre monastère de Montmartre.

Il avait demandé à Madame Guyon de prendre ses enfants spirituels en charge. La publication du Directeur Mystique avec son Avertissement, atteste sa reconnaissance envers ce père spirituel vénéré.

    Une voie mystique.

Tant de livres ont été faits par de saintes personnes pour aider les âmes en la première conduite, comme Grenade, Rodriguez et une infinité d’autres […] Pour la voie de la foi, il y en a aussi plusieurs, comme le bienheureux Jean de la Croix, Taulère, le Chrétien Intérieur et une infinité d’autres […]332.

Le livre de la Volonté de Dieu [la Règle de Perfection] de Benoît de Canfeld peut beaucoup servir333.

Remplis de ferveur, les écrits de Bertot ne parlent pas de théologie, mais témoignent d’une pratique purement mystique. Aucune sentimentalité ne s’y exprime, mais sous une apparence de maîtrise calme, se révèle un être brûlant d’amour pour Dieu, qui presse son interlocuteur d’abandonner tout ce qui est humain pour se tourner vers ce que Dieu est.

Ce qui l’intéresse, c’est Dieu même, où il n’aspire qu’à se perdre. Parlant des âmes englouties en Dieu, il s’écrit :

… une [telle] âme serait extrêmement heureuse si elle ne se pouvait pas retrouver. Mais, ô malheur! elle se retrouve incessamment par les créatures et par les faiblesses! Mais aussi elle peut incessamment se perdre, comme nous perdons et retrouvons incessamment la lumière du soleil en clignant les yeux à tout moment par faiblesse et aussitôt les rouvrant tout de nouveau pour jouir de la lumière du soleil334.

Le Directeur mystique nous mène de la découverte de l’intériorité à l’établissement dans l’unité, de la désappropriation de soi à la renaissance d’une vie nouvelle. L’âme lâche petit à petit tout ce qui n’est pas Dieu, se laisse couler dans l’abîme divin, non par son action, mais attirée par Dieu en son fond. Bertot ne s’intéresse pas aux extases ou aux «lumières» : il n’en méconnaît pas les joies, mais conseille de ne pas s’y attarder pour vivre dans la foi nue.

Ce passage du Directeur mystique résume le chemin, sa grande expérience lui permettant d’aller droit à l’essentiel de chaque étape :

Il y a quatre degrés en la vie spirituelle, et par lesquels l’âme est conduite en cette vie.

Le premier est celui des bonnes lumières et des bons désirs […] méditation […] oraison d’affection […] Leur devoir proprement n’est que d’éclairer le parvis et le dehors de l’âme; quoique véritablement il semble (347) à l’âme qui y est, qu’elle est beaucoup éclairée au dedans et que c’est tout ce qu’elle peut faire de bon que d’avoir toutes ces lumières et ces bons désirs. Mais cependant tout ce que ce degré d’oraison peut faire, c’est de faire mourir […] aux affections grossières des créatures, de faire désirer et aimer Dieu […] beaucoup selon qu’il paraît à l’âme, mais peu en effet […]

Le second […] est l’oraison passive en lumière, qui n’est autre chose qu’une quantité de lumières divines données de Dieu dans les puissances; et leur effet particulier est de les purifier, en leur faisant voir la beauté […] L’âme croit être à la fin de la journée quand elle est ici, parce qu’elle voit quantité de belles choses que l’esprit comprend. […] Et il est vrai que quantité de grands serviteurs et servantes de Dieu n’ont point passé cet état et sont en bénédiction devant Dieu. Mais ce qui arrive ensuite à quelques âmes fait bien voir qu’il y a encore des degrés à monter et que l’on n’est encore arrivé qu’au parvis du temple, que l’on ne s’est pas (348) encore mortifié ou que même on n’a pas commencé à se mortifier, et que l’on a seulement un peu essuyé les balayures du parvis, mais que pour entrer au dedans et dans l’intérieur du temple, il faut mourir. […]

Ce troisième degré est commencer à entrer dans l’intérieur du temple, je veux dire de Dieu même; et pour cet effet Dieu lui soustrait ses lumières, ses goûts et les désirs de Lui. […] Elle se débat et fait des efforts pour donner ordre à ce malheur […] C’est une divine lumière obscure et inconnue qui est (349) donnée à l’âme dans le fond et non dans les puissances, qui fait évanouir votre première lumière qui était dans les puissances et fait voir ainsi leur vie et malignité. […] Comme la première lumière des puissances faisait voir les ordures du dehors […] celle-ci fait voir la vie et la saleté de la créature. […] Comme les effets de la première lumière étaient de remplir et de nettoyer, les effets de celle-ci sont de vider et de faire mourir. Quand donc on est instruit de ceci, on se tient passif et l’on souffre son opération […] (350) Que doit faire une personne en cet état? Rien que de mourir passivement. Car cette divine lumière obscure lui fera voir et sentir les péchés de son âme, l’impureté de ses puissances, l’éloignement que le fond de son âme a de Dieu; elle lui fera expérimenter jusqu’aux moindres défauts et sera pour elle une continuelle gêne et obscurité, jusqu’à ce qu’elle ait tout fait mourir en elle. […]

Mais peut-être me direz-vous : «Afin d’avancer cette mort, dites-moi à quoi je dois mourir?» Ce n’est pas vous, chère sœur, qui vous devez faire mourir, c’est Dieu qui a pris possession du fond de votre âme. Soyez donc comme un agneau à qui l’on coupe la gorge […] Après un long temps de mort et que l’âme y a été bien fidèle et y a bien souffert ce qui ne se peut dire, par la purification de son (351) intérieur selon toutes ses parties, mais comme en bloc et en confusion, car la lumière y est générale, Dieu lui ôte encore toute la dévotion qu’elle avait […] Ce qui est bien plus, elle avait parfois recours […] à quelques applications intérieures par actes; mais présentement sans savoir comment, elle commence à avoir scrupule quand elle les fait, il lui paraît que ce n’est que pour se délivrer du tourment qui la presse; et de plus elle y découvre tant d’impuretés et que ce n’est point Dieu qui en est le principe et cela elle le sent. […] Elle se résout à être tout à fait perdue et à mourir à tout : il faut tout perdre et ainsi se résoudre à tout quitter […]

(353) L’exemple des autres âmes lui est quelquefois une bonne croix, quand elles sont bien dans la vertu et qu’elle ne s’y voit pas, elle qui marche une autre voie; elle en voit quelquefois de si calmes et cependant elle est si émue; elle les voit si patientes et elle est si prompte […] Elle voudrait y apporter quelque chose pour y remédier et elle sait qu’il ne le faut pas. Les mains lui démangent qu’elle ne travaille et n’ajuste tout et parfois y fait-elle quelque chose, mais sa peine est augmentée, car elle voit bien que c’est par elle-même et ainsi elle voit fort bien son amour-propre. Elle se résout donc de plus en plus à mourir et de se laisser ainsi tuer toute vive et malgré elle. […]

[Quatrième degré :] (380) C’est pour lors que l’on découvre cette beauté admirable de notre âme dans sa ressemblance avec Dieu : «Vous avez gravé en nous et sur nous la beauté de votre visage». Et un pauvre paysan335 […] vous dira des merveilles de l’unité de Dieu […] (381) Il voit dans son âme comme dans une glace cette unité divine et dans l’opération de ses puissances revivifiées...336

Ce chemin est universel et déjà décrit par Bernières. Bertot affirme avec simplicité et sans détour la réalité d’un état permanent en Dieu vers lequel il appelle ardemment à se diriger sans s’arrêter en route. Le Directeur mystique s’achève sur la description de ce dernier état où l’âme «ne désire rien plus que ce qu’elle a». Voici en entier cette admirable lettre 81337, où Bertot arpente les sommets de la vie intérieure :

Le dernier état d’anéantissement de la vie intérieure est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allant toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sensible et de perceptible de Dieu en [259] elle. Au contraire elle reste et demeure dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nue, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond; mais elle porte une disposition qui est très simple, et jouit d’une très grande tranquillité et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein. Et dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni haut ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction ni différence aucune.

Et bien plus, elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plus retirée, ramassée, recueillie et concentrée au-dedans d’elle-même; mais elle est et se trouve au-dehors dans la grande nudité et pauvreté d’esprit dont je viens de parler, comme si elle était dans la nature et dans le vide. D’où vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu ou en sa nature. Elle n’est pourtant pas dans la nature ni dans le vide réel, mais elle est en Dieu qui la remplit tout de Lui-même, mais d’une manière très nue et très simple, et si simple que Sa présence ne lui est ni sensible ni perceptible, ne paraissant [260] rien dans tout son intérieur qu’une capacité très vaste et très étendue.

Dans cet état, l’âme se trouve tellement contente et satisfaite qu’elle ne souhaite et ne désire rien plus que ce qu’elle a, parce qu’ayant toujours Dieu et étant toute remplie et possédée de lui dans son fond, quoique d’une manière très simple et très nue, cela la rend si contente qu’elle ne peut souhaiter rien davantage.

[Enfin] L’âme se trouve comme si elle était dissoute et fondue, ainsi qu’une goutte de neige qui serait fondue dans la mer, de manière qu’elle se trouve devenue comme une même chose avec Dieu. Dans cet état il n’y a plus ni sécheresses, ni aridités, ni goût, ni sentiment, ni suavité, ni lumière, ni ténèbres, et enfin ni consolation ni désolation, mais une disposition très simple et très égale.

Il est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquelle lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, mais d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue un miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âme se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances, [261] voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’œil toutes choses en Dieu.

Cet état est appelé état d’anéantissement premièrement parce que toutes les lumières, vues, notions et sentiments distincts des puissances sont anéantis, cessés et comme évanouis, si bien que les puissances restent vides et nues, étant pour l’ordinaire sans aucune vue ni aucun objet distinct. Néanmoins l’imagination ne laisse pas de se trouver souvent dépeinte de quelques espèces qu’elle renvoie à ces autres puissances et qui les traversent de distractions; mais ces distractions sont si déliées, qu’elles sont presque imperceptibles, et passent et repassent dans la moyenne région, comme des mouches qui passent devant nos yeux, sans qu’on les puisse empêcher de voler.

Secondement cet état est aussi appelé état d’anéantissement parce que toutes les opérations sensibles et perceptibles de Dieu sont cessées et comme évanouies. Et même cette paix et ce repos sensible qui restai [en] t en l’âme après toutes les autres opérations sensibles, tout cela, dis-je, est anéanti. L’âme demeure nue et dépouillée de tout cela, sans avoir plus rien de sensible ni de perceptible de Dieu, se trouvant en cet état toujours dans une grande égalité et dans une disposition égale, soit en l’oraison, soit hors de l’oraison, dans une disposition intérieure très nue sans rien sentir de Dieu, si ce n’est dans certains intervalles, mais rarement.

D’où vient que la plupart des personnes qui sont dans cet état, ne font plus guère d’oraison parce qu’elles ont toujours Dieu et sont toujours en Dieu, étant comme je viens de dire, toujours en même état, dans l’oraison comme [262] hors de l’oraison. Et comme elles sont pour l’ordinaire dans une grande nudité intérieure, cela fait qu’elles pourraient bien s’ennuyer dans l’oraison si le temps était trop long. Mais il faut surmonter toutes les difficultés et y donner un temps suffisant, lorsqu’on est en état de le faire.

Il est à remarquer encore que, bien que ces âmes se trouvent pour l’ordinaire dans une égale disposition intérieure, c’est-à-dire toujours égales dans leur fond et toujours dans cette disposition très nue et très simple, il se passe néanmoins de temps en temps de certaines vicissitudes et changements de dispositions en leurs sens, et même leurs puissances se trouvent quelquefois émues et agitées par quelque sujet de peine. Pendant ces vicissitudes et agitations, elles ne laissent pas de demeurer en paix en leur fond, ce qui se doit entendre d’une paix nue, simple et solide.

Enfin, en cet état, Dieu est la force, l’appui et le soutien de ces âmes dans ces occasions de souffrances, de peines et de contradictions qui leur arrivent, leur donnant la force et la grâce de les porter en paix et tranquillité, non en les appuyant et soutenant sensiblement comme dans l’état précédent, mais en leur donnant une force secrète et cachée pour soutenir ainsi en paix et tranquillité ces souffrances, peines et contradictions. Ce qui est une marque infaillible que ces âmes sont à Dieu, car si elles n’étaient que dans la nature, elles n’auraient pas cette force de souffrir.

Cependant la nature ne laisse pas de ressentir quelquefois des peines et contradictions, et leurs puissances, surtout l’imagination, ne laissent pas comme je viens de dire [263] de demeurer durant quelque temps dépeintes et agitées de ces peines. Mais Dieu les soutient par une vertu et une force secrète en nudité d’esprit et de foi, si bien qu’elles souffrent et supportent tout avec paix et tranquillité d’esprit. Car quoique leurs puissances et leurs sens soient dépeints de leurs sujets de peine et que cela les émeut et agite, néanmoins elles demeurent en paix dans leur fond sans fond et dans une paix sans paix, c’est-à-dire dans une paix qui n’est plus sensible, mais nue, simple et solide : c’est comme un certain calme repos et tranquillité de toute l’âme.

Enfin l’état et la constitution ordinaire[s] de ces âmes est de ne rien voir de distinct dans leurs puissances et de ne rien sentir dans leur intérieur de sensible de Dieu, ni de Ses divines perfections, opérations, écoulements, infusions, influences, goûts, suavités ni onctions, et de se trouver dans cette grande nudité d’esprit sans autre appui ni soutien que la foi nue. Mais quoiqu’elles ne voient rien de distinct, elles voient néanmoins toutes choses en Dieu et, quoiqu’elles ne sentent rien, qu’elles ne goûtent rien, qu’elles ne possèdent rien sensiblement de ces divins écoulements, néanmoins elles ont et possèdent réellement Dieu au-dedans d’elles-mêmes.

Dans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté à la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’il voudra pour le temps et pour l’éternité; et bien qu’elles ne soient plus en état d’en faire des actes sensibles, elles ne laissent pas d’être abandonnées, ne désirant jamais rien que ce que Dieu voudra, ni [264] vie ni mort. Elles ne pensent à rien, ni au passé ni à l’avenir, ni à salut ni à perfection ni à sainteté, ni à paradis ni à enfer; et elles ne prévoient rien de ce qu’elles doivent faire et écrire dans les occasions qui ne sont pas arrivées, mais laissent tout cela à l’abandon. Et quand les occasions se présentent d’écrire, de dire ou de faire quelque chose, alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire et faire, et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir d’elles-mêmes par leur prudence naturelle.

Enfin dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dans l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme par un premier mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne.

Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles manquent à rien de leurs obligations.

    Une influence oubliée

Dans le monde catholique, les noms de Bertot et Bernières furent engloutis dans la catastrophe de la condamnation du quiétisme. Par contre, leur importance mystique fut reconnue par des protestants. Bertot a été lu dans les cercles guyoniens dans toute l’Europe du XVIIIe siècle. Un choix d’extraits du Directeur mystique a été réédité en milieu piétiste338.

En Allemagne, on retrouve les noms de Mme Guyon et de Bertot associés dans une lettre de Fleischbein dont l’épouse Pétronille d’Eschweiller fut présente à Blois auprès de Madame Guyon339. Il y déclarait à son jeune disciple suédois, le comte de Klinckowström :

«Dévorez, consumez», écrivent madame Guyon et M. Bertot […] C’est ce que conseillent et attestent madame Guyon, M. Bertot, tous les mystiques...340.

En 1769, on trouvera le Directeur Mystique ainsi que le Chrétien intérieur de Bernières dans les rares livres possédés par le pasteur Dutoit341 saisis par la police bernoise, lorsque son activité jugée suspecte provoqua une descente chez lui :

«Inventaire et verbal de la saisie des livres et écrits de Monsieur Dutoit, 1769 : […] la Bible de Madame Guyon et plusieurs de ses ouvrages, Monsieur de Bernières, soit le Chrétien intérieur, la Théologie du Cœur, Le Directeur mystique de Monsieur Bertot, Œuvres de Ste Thérèse [en note : appartient à Mr Grenus], La Bible de Martin, l’Imitation d’A. Kempis. Déclarant de bonne foi...342.»

L’importance de Bertot et Bernières était donc reconnue à l’étranger, les lointains disciples de Madame Guyon étant majoritairement des étrangers protestants.

Chez les catholiques, la première moitié du XXe siècle resta méfiante vis-à-vis de tout abandon mystique à la grâce. Ce rejet concernait non seulement Bernières et Bertot (condamnés), mais le grand carme Maur de l’Enfant-Jésus, Jean de Saint-Samson, et même Laurent de la Résurrection!

Le nom de «Berthod» [sic] réapparut à l’époque moderne dans l’Histoire du sentiment religieux de Bremond343. Il eut enfin droit, sous son vrai nom, à un article de Pourrat dans le Dictionnaire de Spiritualité où celui-ci réagit vivement : «J’ai peur de trop bien comprendre. Les actions de l’âme ne sont plus les siennes, mais celles de Dieu  » 344 






CORRESPONDANCE AVEC MADAME GUYON.

2,6 Chemin pour trouver Dieu.

L. VI. Qu’on n’avance vers Dieu que par les sécheresses et la perte de tout. Chemin raccourci pour trouver Dieu par les providences de notre état. Plusieurs avis.

1. Je serais bien confus d’être si longtemps sans vous répondre, si Notre-Seigneur n’était par sa bonté ma caution. En vérité il me détourne tellement des créatures que j’oublie tout volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée étrange que de me mettre la main à la plume. Tout zèle, et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée ; il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un instrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de celui qui l’anime. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose. Ce qui fait que je suis fort consolé qu’il se trouve des Serviteurs de Dieu pour aider aux autres, afin que je demeure dans ma chère solitude en silence et en repos. Ne vous étonnez donc pas si je suis si longtemps à répondre à vos lettres.

2. Pour commencer de le faire je vous dirai, que le bon Dieu vous ayant donné le désir d’être tout à lui, vous n’y arriverez que par les sécheresses, les pauvretés, et la perte de toutes choses. Cela est bientôt dit, mais non pas sitôt exécuté. Cependant il faut mettre la main à l’œuvre, et aller par où Dieu vous conduit de moment en moment ; et vous verrez par ex[27]périence qu’il ne manquera de vous donner des sécheresses. Quand cela sera, supportez-les ; car par là on arrive à ce que Dieu veut de l’âme. Vous verrez aussi que selon votre fidélité Dieu ne manquera jamais à vous donner des occasions de vous perdre à vous-même, aux créatures, et même à ce qui vous paraîtra être de Dieu à quoi vous pourriez vous arrêter et qui pourrait vous empêcher d’avancer davantage vers lui.

3. Ne vous étonnez donc pas si vous vous voyez fort obscure, incertaine et sans avoir rien de Dieu qui vous console et qui vous donne des marques qu’il vous aime et que vous l’aimez. Tout cela doit être reçu et non désiré : et si l’âme n’a rien et qu’il paraisse absolument qu’elle sert Dieu à ses dépens et sans consolation, tant mieux ; car cela est plus avantageux pour rencontrer plus promptement Dieu. Il faut faire avec fidélité ce que sa bonté désire de vous, soit pour votre Oraison, soit pour la présence de Dieu dans le jour, et la pratique des vertus dans l’état où il vous a mise. Tout cela se doit pratiquer et exécuter sans rien attendre, soit lumières, ou goûts ; et de cette manière un jour vaudra mieux qu’une année où l’on nourrit la nature par les lumières et les goûts que l’on se procure adroitement.

4. J’ai bien de la consolation de ce vous avez changé de conduite pour votre ménage et pour Monsr. votre Mari. On se trompe très souvent sur ce sujet par une fausse ferveur, et l’on ne fait pas usage d’un moyen de mort qui est infiniment précieux. Vous savez ce que je vous ai dit sur cet article. Je dis de plus, que la divine providence vous ayant liée à un ména[28]ge et à un mari, désire que vous vous serviez de telles providences pour mourir souvent à vos saints projets et à vos dévotions ; car agir de cette manière c’est quitter une chose sainte pour le Dieu de la sainteté. Et en vérité quand les providences de notre état, quelles qu’elles soient sont bien ménagées, c’est le chemin raccourci, et c’est trouver Dieu par Dieu même. Il est vrai qu’il n’y a rien de plus commun : il n’y a cependant rien de plus caché. C’est le Mystère de Jésus-Christ et que Jésus-Christ seul peut révéler. Et voilà pourquoi un Dieu, Sauveur des hommes, est et devient un pauvre enfant, ensuit un pauvre garçon selon l’état et la condition dans laquelle la divine Sagesse l’avait mis ; le faisant naître Fils de la sainte Vierge et de S. Joseph en apparence. Ô, qu’il y a de profondeur dans cette conduite ! Et jamais une âme n’arrive à un état surnaturel et [ni] à la divine source d’eau vive que par la fidèle pratique de son état et condition. Ce qui insensiblement surnaturalise tout en elle et rend tout ce qu’elle fait, comme une eau qui coule d’un rocher.

5. L’âme ne peut comprendre comment une vie si stérile de ferveurs et si dépourvue de grandes actions et avec une dureté qui tient de l’insensibilité de rocher, peut donner une eau si claire et cristalline. Cependant jamais les choses ne seront autrement, soit dans le monde ou dans la religion ; puisque ce qui n’est pas de cette manière, soit dans l’un ou l’autre état, nourrit secrètement la propre volonté, la suffisance et l’orgueil, et ainsi tarit peu à peu la grâce, quoiqu’il paraisse que l’on soit animée de ferveur et de zèle : [e]t tout au contraire la mort, causée et opérée par le Mystère caché de notre [29] condition, en nous étranglant cruellement et impitoyablement par la perte de tout ce que nous voulons et désirons, nous insinue la grâce et nous fait participants d’une secrète vie divine, que l’âme ne peut presque jamais découvrir en elle ; Dieu par sa bonté suspendant toujours la lumière, afin que la mort et la croix cruelle fassent mieux ce que Dieu désire.

6. Ne vous étonnez pas si je vous parle de cette manière. Vous avez vécu jusqu’ici en enfant avec bien des ferveurs et lumières : mangez incessamment de ce pain en vous laissant dévorer aux providences qui vous seront toujours heureuses pourvu que vous y soyez fidèle à les souffrir et à tout perdre.

Lisez et relisez souvent ceci ; car c’est le fondement de ce que Dieu demande de vous. Et puisque Dieu vous donne le mouvement de vous servir de moi, et qu’il veut que je vous aide, je le ferai tant que votre âme travaillera sur le fondement que je vous donne ; car à moins de cette fidélité et de courage mon âme ne pourrait avoir de lumière pour vous parler et assister.

7. Sur ce que vous me dites en votre dernière lettre,

(1.)345 vous devez observer que si le bon Dieu vous donne des lumières ou des instincts sur les Mystères du temps, vous pouvez vous y appliquer par simple vue, et recevoir de sa bonté ce qu’il lui plaira de vous donner ; et si votre âme n’a aucun désir de cette application, il ne faut que continuer votre simple occupation.

(2.) Continuez votre Oraison quoique obscure, et insipide. Dieu n’est pas selon nos lumières, et ne peut tomber sous nos sens.

(3.) Conservez doucement ce je-ne-sais-quoi [30] qui est imperceptible et que l’on ne sait comment nommer346, que vous expérimentez dans le fond de votre âme : c’est assez qu’elle soit abandonnée et paisible sans savoir ce que c’est.

(4.) Quand vous êtes tombée dans quelque infidélité, ne vous arrêtez pas à la discerner et à y réfléchir par scrupule ; mais souffrez la peine qu’elle vous cause, que vous dites fort bien être un feu dévorant, qui ne doit cesser que le défaut ne soit purifié et remédié.

(5.) Pour la douceur et la patience, elles doivent être sans bornes ni mesures. Souffrez tout ce que la divine providence vous envoie avec fidélité. Pour le manger vous avez assez de prudence ; et ne vous mortifiez pas trop en vous privant, car vous en avez besoin.

(6.) Pour les pénitences, la meilleure que vous puissiez faire, est de les quitter ; mais au lieu de cela ayez une grande exactitude à tout ce que je viens de vous dire : le temps des autres pénitences est encore bien loin.

(7.) Soyez fort silencieuse, mais néanmoins selon votre état, c’est-à-dire, autant que la bonne conduite vous le marque, en observant ce que vous devez à un mari, à vos enfants et à tout votre ménage ; ce qui est un devoir indispensable.

(8.) Ce que vous me dites est très vrai que vous êtes bien éloignée du but : prenant bon courage en mourant à vous, vous y arriverez ; mais non sans peine et grand travail. Pourvu que vous soyez fidèle, je ne vous manquerai pas au besoin, pour vous aider à vous approcher de Dieu promptement.

(9.) Vous expérimenterez très assurément que plus vous travaillerez de cette manière, [31] plus vous vous simplifierez et demeurerez doucement et facilement auprès de Dieu durant le jour, quoique dans l’obscurité : au lieu de vous nuire cela vous y servira. Perdez autant que vous pouvez toutes les réflexions en vous abandonnant à Dieu.

(10.) Quand vous avez fait des fautes et que vous y avez remédié de la manière que je vous ai expliquée ci-dessus, ne mettez point en peine si vous les oubliez ; et au contraire oubliez-les par retour simple à Dieu sans faire multiplicité d’actes. Je suis tout à vous en Notre-Seigneur. [31]

4.34. Du centre de l’âme.

Notre Seigneur m’a fait voir un secret du fond et du centre de l’âme par lequel on voit et découvre si ce qui émane de l’âme vient de ce fond et centre, et cela par la comparaison d’une fontaine qui donne ses eaux sans se diminuer et sans que ces mêmes eaux puissent rentrer en leur source si premièrement elles ne vont se perdre et ne se perdent en la mer et de là reviennent en la source et par la source : cette source se nourrit et se soutient en donnant ses eaux, mais elle ne peut se nourrir des mêmes eaux.

Le centre n’est pas vraiment centre en l’âme s’il n’est une source féconde qui ne puisse se tarir ; et ainsi les intérieurs qui ne sont encore arrivés à être vraiment source et à donner les eaux comme les sources les donnent ne doivent [pas] être appelés centre, mais une [133] touche ou lumière qui conduit peu à peu au centre.

Cette eau divine ou ces lumières fécondes qui sortent du centre comme d’une source nourrissent l’âme en émanant de son fond et centre sans y rentrer, mais plutôt l’âme, à mesure qu’elles sortent de la source, les va perdant en Dieu qui est vraiment la vie qui produit cette source divine dans le fond et le centre ; et telles lumières ne peuvent être nourriture à tel fond qu’en les perdant en Dieu à mesure qu’elles coulent de son centre. Et quand il découle des lumières d’une âme dont elle se peut nourrir sans les perdre, c’est signe qu’elles ne sont pas du centre, mais des puissances, et par conséquent qu’elles ont des images dont l’âme se peut nourrir par les puissances. Et quand au contraire elles sont du centre et que ce sont lumières de source et de l’eau vive, comme elles n’ont vie qu’en Dieu, aussitôt qu’elles sortent de leur source, il faut qu’elles se perdent en leur source qui est Dieu pour avoir vie et donner vie en l’âme ; ou bien elles ne seront nullement nourriture au fond et au centre de l’âme.

Elles sont vie aux autres âmes qui ne sont pas dans le centre, mais qui y vont, à cause qu’elles sortent de la source et qu’il n’y a pas un centre si avancé comme celui d’où elles viennent. Et si l’âme d’où elles viennent voulait se nourrir de telles lumières comme venant de la source, elle ne le pourrait, d’autant qu’étant émané du fond, elles ne sont (aussitôt qu’elles en sont sorties) plus vie proportionnée au centre, et il faut les perdre en Dieu pour les y purifier et les rendre capables qu’elles [134] coulent par le fond en principe de vie qu’elles auront en Dieu. Ainsi toutes les lumières ne peuvent avoir vie pour le centre qu’autant qu’elles sont en Dieu et émanent de Dieu.

Il n’est pas possible que telles âmes du centre fassent de magasin : leur source est assez féconde pour les nourrir et pourvu que leur fond — et leur centre — se perde et se laisse perdre en pure et nue lumière de foi, il suffit, car leur perte, leur rien et leur nudité est leur fécondité sans mesure, étant par là mises en Dieu où telle foi les perd. Et une âme serait extrêmement heureuse si elle ne se pouvait pas retrouver. Mais, ô malheur! elle se retrouve incessamment par les créatures et par les faiblesses! mais aussi elle peut incessamment se perdre, comme nous perdons et retrouvons incessamment la lumière du soleil en clignant les yeux à tout moment par faiblesse et aussitôt les rouvrant tout de nouveau pour jouir de la lumière du soleil.

4.71. [2elettre]. Silence devant Dieu.

[240] Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’était pour lorsque je pensais le plus à votre perfection. Mais je vous parlerai toujours très peu : je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé. Demeurez donc paisible, contente devant Dieu ou plutôt en Dieu dans un profond silence. Et pour lors vous entendrez ce Dieu parlant profondément et intimement au fond de votre âme.

Là Dieu ne parlera en vous que comme Il parle en Lui-même, et Il ne vous dira que ce qu’Il Se dit à Soi-même. Il Se dit : «Dieu»; Dieu le père en Se connaissant dit : «Dieu», et c’est la génération du Verbe; le père et le Fils, se disant une parole d’amour, en produisent l’Amour qui est Dieu, et c’est la production du Saint-Esprit. Dieu a proféré de toute éternité dans Soi-même : «  Dieu, Dieu», et c’est ce Dieu que Dieu veut exprimer et imprimer en vous. Et comme je ne suis que l’écho de Dieu, je ne puis vous répéter autre chose, et dans le temps et dans l’éternité, que : Dieu.

4.81. L’état d’anéantissement parfait en nudité entière.

De l’état d’anéantissement parfait en nudité entière, où l’âme est et vit en Dieu, au-dessus de tout le sensible et perceptible. Le dernier état d’anéantissement de la vie intérieure347 est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allant toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sensible et de perceptible de Dieu en [259] elle. Au contraire elle reste et demeure dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nue, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond; mais elle porte une disposition qui est très simple, et jouit d’une très grande tranquillité et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein.

Et dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni haut ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction ni différence aucune. D’où vient que quelques-uns appellent aussi cet état, état d’unité et de simplicité. Mais dans la dernière consommation de cet état, il ne paraît plus dans l’âme ni unité ni simplicité, tout cela étant comme perdu et anéanti. Et bien plus, elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plus retirée, ramassée, recueillie et concentrée au-dedans d’elle-même; mais elle est et se trouve au-dehors dans la grande nudité et pauvreté d’esprit dont je viens de parler, comme si elle était dans la nature et dans le vide. D’où vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu ou en sa nature.

Elle n’est pourtant pas dans la nature ni dans le vide réel, mais elle est en Dieu qui la remplit tout de Lui-même, mais d’une manière très nue et très simple, et si simple que Sa présence ne lui est ni sensible ni perceptible, ne paraissant [260] rien dans tout son intérieur qu’une capacité très vaste et très étendue.

Dans cet état, l’âme se trouve tellement contente et satisfaite qu’elle ne souhaite et ne désire rien plus que ce qu’elle a, parce qu’ayant toujours Dieu et étant toute remplie et possédée de lui dans son fond, quoique d’une manière très simple et très nue, cela la rend si contente qu’elle ne peut souhaiter rien davantage. L’âme se trouve comme si elle était dissoute et fondue, ainsi qu’une goutte de neige qui serait fondue dans la mer, de manière qu’elle se trouve devenue comme une même chose avec Dieu. Dans cet état il n’y a plus ni sécheresses, ni aridités, ni goût, ni sentiment, ni suavité, ni lumière, ni ténèbres, et enfin ni consolation ni désolation, mais une disposition très simple et très égale.

Il est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquelle lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, mais d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue un miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âme se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances [261] voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’œil toutes choses en Dieu.

Cet état est appelé état d’anéantissement premièrement parce que toutes les lumières, vues, notions et sentiments distincts des puissances sont anéantis, cessés et comme évanouis, si bien que les puissances restent vides et nues, étant pour l’ordinaire sans aucune vue ni aucun objet distinct. Néanmoins l’imagination ne laisse pas de se trouver souvent dépeinte de quelques espèces qu’elle renvoie à ces autres puissances et qui les traversent de distractions; mais ces distractions sont si déliées, qu’elles sont presque imperceptibles, et passent et repassent dans la moyenne région, comme des mouches qui passent devant nos yeux, sans qu’on les puisse empêcher de voler.

Secondement cet état est aussi appelé état d’anéantissement parce que toutes les opérations sensibles et perceptibles de Dieu sont cessées et comme évanouies. Et même cette paix et ce repos sensible [s] qui restai [en] t en l’âme après toutes les autres opérations sensibles, tout cela, dis-je, est anéanti. L’âme demeure nue et dépouillée de tout cela, sans avoir plus rien de sensible ni de perceptible de Dieu, se trouvant en cet état toujours dans une grande égalité et dans une disposition égale, soit en l’oraison, soit hors de l’oraison, dans une disposition intérieure très nue sans rien sentir de Dieu, si ce n’est dans certains intervalles, mais rarement. D’où vient que la plupart des personnes qui sont dans cet état ne font plus guère d’oraison parce qu’elles ont toujours Dieu et sont toujours en Dieu, étant comme je viens de dire, toujours en même état, dans l’oraison comme [262] hors de l’oraison. Et comme elles sont pour l’ordinaire dans une grande nudité intérieure, cela fait qu’elles pourraient bien s’ennuyer dans l’oraison si le temps était trop long. Mais il faut surmonter toutes les difficultés et y donner un temps suffisant, lorsqu’on est en état de le faire.

Il est à remarquer encore que, bien que ces âmes se trouvent pour l’ordinaire dans une égale disposition intérieure, c’est-à-dire toujours égales dans leur fond et toujours dans cette disposition très nue et très simple, il se passe néanmoins de temps en temps de certaines vicissitudes et changements de dispositions en leurs sens, et même leurs puissances se trouvent quelquefois émues et agitées par quelque sujet de peine. Pendant ces vicissitudes et agitations, elles ne laissent pas de demeurer en paix en leur fond, ce qui se doit entendre d’une paix nue, simple et solide.

Enfin, en cet état, Dieu est la force, l’appui et le soutien de ces âmes dans ces occasions de souffrances, de peines et de contradictions qui leur arrivent, leur donnant la force et la grâce de les porter en paix et tranquillité, non en les appuyant et soutenant sensiblement comme dans l’état précédent, mais en leur donnant une force secrète et cachée pour soutenir ainsi en paix et tranquillité ces souffrances, peines et contradictions. Ce qui est une marque infaillible que ces âmes sont à Dieu, car si elles n’étaient que dans la nature, elles n’auraient pas cette force de souffrir. Cependant la nature ne laisse pas de ressentir quelquefois des peines et contradictions, et leurs puissances, surtout l’imagination, ne laisse pas comme je viens de dire [263] de demeurer durant quelque temps dépeintes et agitées de ces peines. Mais Dieu les soutient par une vertu et une force secrète en nudité d’esprit et de foi, si bien qu’elles souffrent et supportent tout avec paix et tranquillité d’esprit. Car quoique leurs puissances et leurs sens soient dépeints de leurs sujets de peine et que cela les émeut et agite, néanmoins elles demeurent en paix dans leur fond sans fond et dans une paix sans paix, c’est-à-dire dans une paix qui n’est plus sensible, mais nue, simple et solide : c’est comme un certain calme repos et tranquillité de toute l’âme.

Enfin l’état et la constitution ordinaires de ces âmes est de ne rien voir de distinct dans leurs puissances et de ne rien sentir dans leur intérieur de sensible de Dieu, ni de Ses divines perfections, opérations, écoulements, infusions, influences, goûts, suavités ni onctions, et de se trouver dans cette grande nudité d’esprit sans autre appui ni soutien que la foi nue. Mais quoiqu’elles ne voient rien de distinct, elles voient néanmoins toutes choses en Dieu et, quoiqu’elles ne sentent rien, qu’elles ne goûtent rien, qu’elles ne possèdent rien sensiblement de ces divins écoulements, néanmoins elles ont et possèdent réellement Dieu au-dedans d’elles-mêmes.

Dans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté à la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’il voudra pour le temps et pour l’éternité; et bien qu’elles ne soient plus en état d’en faire des actes sensibles, elles ne laissent pas d’être abandonnées, ne désirant jamais rien que ce que Dieu voudra, ni [264] vie ni mort. Elles ne pensent à rien, ni au passé ni à l’avenir, ni à salut ni à perfection ni à sainteté, ni à paradis ni à enfer; et elles ne prévoient rien de ce qu’elles doivent faire et écrire dans les occasions qui ne sont pas arrivées, mais laissent tout cela à l’abandon. Et quand les occasions se présentent d’écrire, de dire ou de faire quelque chose, alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire et faire, et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir d’elles-mêmes par leur prudence naturelle.

Enfin dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dans l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme par un premier mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne.

Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles manquent à rien de leurs obligations.

Opuscule 1. Conduite de Dieu sur les âmes. (Extraits).

Or il faut savoir une grande vérité que, selon le dessein éternel de Dieu sur une âme, Dieu aussi lui a choisi un aide et un directeur conforme, car, quoique passagèrement Dieu donne quelquefois des lumières par des personnes qui sont inférieures aux âmes qu’elles éclairent, ce n’est pas par état. Et ainsi supposé que Dieu veuille Se servir d’une personne pour conduire une autre dans l’état de la foi ou de la contemplation, il faut par nécessité qu’elle y soit, et même en un état supérieur pour influer sur elle; de cette manière Dieu conforme la personne qui doit diriger et aider à Son dessein éternel, à celle qui [10] doit être aidée, éclairée et dirigée. Ici je parle de l’état spécial de l’intérieur des âmes et non de l’état commun de l’Église. Car il est très certain que ceci n’a pas de lieu pour les supérieurs, car quoiqu’ils soient souvent très inférieurs en lumière et en oraison à leurs sujets, cependant ceux-ci doivent obéir et s’ajuster à leurs ordres, et quoique parfois ils n’entendent pas ce qu’un supérieur pourrait dire, cependant Dieu, par une bénédiction particulière, ne laissera pas de les éclairer par eux, ou d’inspirer les supérieurs afin de les faire aider. Je parle donc seulement des âmes que Dieu veut conduire par autrui et par choix : il faut que le directeur soit dans l’état nécessaire pour influer sur elle, si bien que quand il s’aperçoit être surpassé par leur degré, ne pouvant y suffire, il doit adresser ces âmes à un autre pour y suppléer, car s’il est d’oraison et vrai serviteur de Dieu, il expérimentera facilement qu’il ne passe pas par lui les grâces nécessaires pour le soutien et la nourriture de telles âmes. Mais aussi quand il y a un ordre divin les grâces découlent abondamment et c’est un moyen très divin qui fait avancer les âmes d’une manière admirable, d’autant qu’il suffit d’être soumis pour avancer et même pour voler dans le dessein éternel de Dieu.

Les âmes qui ne savent pas ce secret divin, croient toujours que la conduite intérieure immédiate est la plus avantageuse et la plus facile. Elles se trompent parce qu’assurément la médiate est la plus assurée et la plus prompte. Elle est la plus assurée, car une âme n’a qu’à croire dans sa suite; et [11] ainsi comme Dieu Se donne médiatement par ce canal, il n’y a qu’à demeurer ferme à ce qui est dit et réglé et c’est assez. Elle est la plus prompte, d’autant qu’on n’a pas besoin de réfléchir si les choses réglées sont de Dieu ou non, comme dans la foi immédiate, où il y a tant de ténèbres, d’incertitudes et de précipices, spécialement si l’âme est beaucoup avancée; au lieu que dans l’autre, on n’a qu’à se tenir aux paroles et laisser couler et perdre l’intérieur dans l’inconnu que renferment les paroles du directeur, qui sont autant essentiel que l’ordre divin en cette subordination est essentiel. Car il faut remarquer que tous les directeurs qui conduisent les âmes par ordre de Dieu n’ont pas toujours un ordre éminent et essentiel : il y a des ordres divins communs sur les âmes communes du degré de méditation et d’autres ordres communs sur les états qui la suivent; et l’ordre que j’appelle essentiel ne se trouve que lorsque Dieu désire de conduire des âmes en foi pour les faire trouver Dieu et être en Dieu.

Or il est très certain, quand tel ordre essentiel se trouve entre un directeur et une personne dirigée, que Dieu assiste spécialement le directeur pour cet effet et qu’Il Se donne et Se communique par son moyen éminemment à l’âme dirigée, comme une source d’eau vive toujours coulante, non toujours par des grâces sensibles et visibles, mais bien par une communication réelle et véritable à laquelle on est autant fidèle que l’on se soumet nuement et humblement et que l’on marche légèrement en ne voyant ni ne sentant, mais en croyant ce qu’on nous déclare de la [12] la part de Dieu. Ce qui est cause que, par cette voie médiate, l’âme en un instant peut faire des démarches infinies et aussi grandes que cette voie dans la suite, aussi bien que l’immédiate met vraiment en Dieu et Le fait trouver d’une manière très éminente, et autant éminente que l’ordre de subordination est essentiel et que l’âme dirigée s’y rend à l’aveugle, ou plutôt s’y perd sans réserve, pour se perdre à la fin en Dieu par ce moyen, sans plus se retrouver elle-même. L’âme dirigée ne doit pas regarder cette voie comme une chose créée, ni le directeur comme une créature; mais bien comme Jésus-Christ et comme un canal divin qui souvent à son insu communique les choses dont elle ne s’aperçoit pas. Il y aurait infiniment à dire sur ceci, mais je serais trop long.




MARIE PETYT Béguine


La béguine Marie Petyt (1623-1677)

Maria Petyt fut la célèbre dirigée de Michel de Saint-Augustin, l’un des bons disciples de Jean de Saint-Samson348 : le lien exceptionnel vécu au sein des Grands Carmes se poursuivit donc sur une troisième génération, laïque cette fois-ci, puisque Marie adopta le mode de vie des béguines à Gand. Ce fut une chance immense pour elle de rencontrer ce mystique accompli qui sut la reconnaître et la délivra de pratiques inadaptées qui empêchaient son épanouissement intérieur.

Ecrit à la demande de son père spirituel, son témoignage349 a été partiellement traduit en français350, ce qui nous permet de goûter sa qualité unique. Sa Vie nous donne un compte-rendu véridique, pénétrant et réaliste de sa trajectoire mystique : partant de la folie de l’ascèse propre à son temps, passant par des angoisses et des difficultés psychologiques autant que spirituelles, elle fut conduite à une plénitude de grâce qu’elle partagea autour d’elle. Marie est la preuve qu’une vie béguinale parfaite a existé bien après les grandes figures des Hadewijch I et II 351.

Née aux Pays-Bas espagnols d’une famille aisée de commerçants, elle reçut une bonne éducation chrétienne. Toute jeune, elle recherchait la solitude pour prier et suivre sa « voix intérieure ». Elle entra à dix-neuf ans au couvent des chanoinesses de Saint-Augustin à Gand qu’elle dut bientôt quitter, sa vue déficiente la gênant pour chanter l’office :

(I, 24 :) 352 Je ne pouvais plus participer à la vie régulière et j’étais comme un membre coupé du corps […] Cela dura environ trois semaines, en attendant que mon père vînt me chercher. Cette séparation […] me fut néanmoins fort pénible et réellement crucifiante ; d’autant plus que j’avais remarqué que certaines sœurs croyaient toujours que j’avais simulé afin de pouvoir sortir honorablement.

Dans le couvent régnait la folle ascèse habituelle du temps :

Peut-être certaines religieuses suspectaient-elles mes intentions à cause d’un détail qu’elles avaient remarqué dans ma conduite : j’avais en effet une peur instinctive, parfois manifestée, à la vue de certains instruments de pénitence tels que lanières, disciplines garnies de pointes, etc. Au début ces disciplines m’avaient causé un grand souci. J’avais peur de me les appliquer et ce n’est pas sans grands efforts que je réussis à surmonter cette aversion naturelle. Cela dura quelque temps, jusqu’au jour où je résolus de me donner vigoureusement la discipline, d’abord avec des orties, ensuite avec des chaînettes. Après avoir fait souffrir ma chair de diverses façons, j’en arrivai à me haïr moi-même et ainsi disparut la peur que j’avais eue. Je n’éprouvais plus guère d’aversion pour les disciplines ; mais sans doute les religieuses gardaient l’impression que je leur avais faite au début. Dieu l’avait ainsi voulu et cette disposition providentielle devait lui permettre d’accomplir sa volonté dans la suite.

(I, 26 :) Et tandis que j’étais dans cette indécision, Dieu éclaira mon âme comme d’un rayon lumineux. Il m’incitait à me jeter dans ses bras paternels, comme une enfant, à l’aimer comme une enfant et n’avoir recours qu’à Lui seul. Ce rayon de la grâce opéra immédiatement son effet dans mon âme et je me sentis aussitôt revigorée et fortifiée en Dieu. Toutes mes peines et mes tourments disparurent. Rien de ce qu’on pouvait me faire souffrir ne me touchait plus.

Puis elle trouva asile au petit béguinage de Gand, dont elle ne supporta toujours pas les pénitences corporelles. De plus, son directeur spirituel eut l’initiative inopportune de vouloir la mettre en oraison passive sans attendre que la grâce l’y pousse. Elle tentait donc d’établir le vide par la force, empêchant la libre circulation de la grâce. Heureusement, elle finit par comprendre son impuissance :

(I, 28 :) J’avais pris tellement l’habitude de me mortifier quant à la vue que certaines béguines demandèrent à la Grande Dame 353 si j’étais aveugle. Elles ne m’avaient jamais vu lever les yeux. Parfois, pour mortifier ma vanité, mon confesseur me donna l’ordre de froisser et de chiffonner ma belle guimpe ou de frotter de craie mon voile noir, etc. Quant aux pénitences corporelles, celles-ci étaient assez rudes étant donné ma complexion assez faible et ma jeunesse. Je n’avais pas vingt ans. Pendant six semaines il me fit prendre la discipline une fois par jour. Pour le surplus, nuit et jour, je devais porter autour du corps des ceintures garnies de petites pointes. Cela me faisait très mal surtout lorsque je prenais mes repas et que le corps gonflait. […]

À cette époque j’éprouvais souvent de grandes difficultés pour combattre le sommeil qui me prenait lorsque j’étais à l’oraison ou à l’église. C’est que je dormais très peu la nuit à cause de mes instruments de pénitence dont j’ai parlé déjà : malgré tous mes efforts pour résister au sommeil, il m’arrivait de m’endormir le front au sol à l’église ou dans ma chambre. Je dormais debout ou en marchant ; et cela m’était un véritable tourment.

Lorsque j’eus acquis une certaine assurance dans cette pratique au point d’y sembler bien établie, sa révérence me conseilla d’abandonner de plus en plus toute activité propre pour arriver par degrés à me contenter d’une foi nue en la présence divine et d’une conformité de volonté tournée vers Dieu. Dans les débuts cette pratique me fut fort difficile et j’y trouvais peu de goût. Il m’était dur d’être sevrée de la douceur des consolations intérieures sensibles. Car en même temps notre Seigneur avait commencé de me placer dans un état de sécheresse, d’obscurité, de souffrances intérieures, de pauvreté et d’abandonnement spirituel. Cet état de mon âme a duré un an environ.

[Cette nouvelle pratique me coûtait aussi] parce que je n’étais guère habituée à me tenir intérieurement attentive à Dieu une façon si dépouillée, simple et purement spirituelle. Je ne connaissais pas encore l’accès au désir de l’esprit. Toujours fort mêlé à ce qui relève des sens, l’esprit ne percevait rien qui ne fut mélangé de sensibilité, de goût sensible. Je restais pour ainsi dire entièrement enfermée dans ma propre personne. C’est pourquoi l’oraison et la pratique de la présence de Dieu par la foi nue me paraissaient si difficiles et dures et sans saveur aucune. Il m’arrivait d’être très fatiguée de lutter contre mes pensées, de tâcher de les réduire au silence, de les supprimer ou de les oublier. Parfois les distractions et les pensées importunes me submergeaient créant en moi un réel vacarme. Les sens eux-mêmes se déchaînaient et se dispersaient comme des bêtes sauvages ; et je ne parvenais plus à les faire taire ou à les reprendre en main, si ce n’est parfois après avoir longuement prié.

(I, 44 :) Ce fut en réalité par un dessein providentiel de Dieu que je fus ainsi placée dans un état de sécheresse malgré l’ardeur de mes désirs et la générosité de mon application. Dieu voulait me mortifier à fond pour me conduire ainsi à la connaissance fondamentale et à la méfiance de moi-même. Jusqu’à présent j’avais beaucoup trop compté sur mes propres forces pour acquérir les vertus et les grâces spirituelles. Je m’étais comportée comme si tout cela pouvait s’obtenir à force d’application et de travail actif. Le fait d’éprouver le contraire me donna une grande méfiance de moi et je confessai volontiers mon impuissance à tout bien, si mon Bien-aimé ne daignait lui-même mettre la main à l’ouvrage. Je comprenais maintenant que ni celui qui plante ni celui qui arrose ne sont rien, mais Dieu seul donne la croissance ; et j’ai su qu’il est vain de se lever avant le jour si la grâce divine ne prévient, n’accompagne et ne suit.

(I, 45 :) Ces sentiments de jalousie que je ressentais en voyant d’autres, plus favorisées de grâce, m’étaient particulièrement pénibles, car je voyais parfaitement qu’ils étaient contraires autant à la raison qu’à l’amour fraternel. Malgré les efforts que je faisais en tâchant de cultiver et de mettre en œuvre la vertu contraire, je ne parvenais pas à surmonter ces mouvements spontanés. J’étais forcée de me placer dans un état d’acceptation silencieuse et de passive soumission au bon vouloir de Dieu, dans l’attente qui lui plût de me débarrasser de cet amour-propre. Cette tentation causa en moi une humiliation extrême dont il résulta un réel dégoût de moi-même. Je ne pouvais plus me supporter.

Elle avait beaucoup de doutes sur toutes ces pratiques :

(I, 101 :) Il m’était venu une grande tristesse et j’éprouvais une réelle aversion de notre genre de vie. Il me semblait impossible d’y persévérer jusqu’à ma mort. Cette perpétuelle solitude surtout et ce silence étaient devenus insupportables. Quand je me rendais à notre cellule, de terreur mes cheveux se dressaient sur ma tête. […] J’avais au plus haut degré le doute que notre genre de vie pût réellement plaire à Dieu. Je doutais que Dieu m’eût appelée à cette façon de vivre, puisque ma nature y éprouvait une telle répugnance. Il me semblait que tout ce qui m’y avait poussée et déterminée n’avait été que pure erreur et tromperie.

Elle s’établit alors avec une amie dans une maison pour y vivre selon une règle inspirée du Carmel donnée par son confesseur ; elle fait profession de tertiaire du Carmel. Heureusement a lieu une rencontre capitale : le Grand Carme Michel de Saint-Augustin va la délivrer de ces pratiques qui lui font du mal, et la dirigera pendant trente ans. Il sauvera sa biographie et ses lettres. Voici comment elle décrit sa délivrance et sa relation avec ce père spirituel :

(I, 47 :) Les enseignements qu’il me proposait tendaient tous à ce seul point : faire place à la grâce divine en purifiant, en vidant l’homme intérieur, en le purgeant de tout esprit de vaine possession.

(I, 48 :) Afin de me faire acquérir plus de constance et de facilité dans la pratique de cette doctrine, mon confesseur m’enseigna la sainte liberté de l’esprit. […] Il me dit que par la simplicité d’esprit je devais tâcher de progresser tellement que j’en arriverais à ne plus même faire attention à mon état intérieur ni au travail qui s’opérerait en moi, ne sachant plus si la nature était ou non dans la souffrance. Hors Dieu, je ne devais m’arrêter à rien, ne m’appuyer à rien qu’à lui seul. Je devais m’efforcer sans cesse de surnager comme un certain oiseau, me disait-il, qui bâtit son nid sur les eaux et y demeure en sécurité soit que le flux le soulève ou que le reflux l’abaisse, sans s’inquiéter du mouvement des eaux […] Cette comparaison fut pour moi un trait de lumière. Elle me fit comprendre qu’il faut bâtir son nid en Dieu et sur sa volonté sainte. C’est là qu’on doit se tenir sans bouger, sans s’inquiéter du flux et du reflux de la grâce. Indifférent à tout ce qui est au-dessous, l’âme tâche de surnager sans cesse, par un mouvement intérieur d’amour. Toute créature et tout ce qui n’est pas Dieu, il faut le considérer comme une eau mouvante qui s’écoule et fuit, et à laquelle il n’est pas possible de s’appuyer à demeure. Cette comparaison et quelques autres restèrent fixées dans ma mémoire pendant deux ans et j’en ai tiré grand profit.

[Elle lui demande de la prendre en charge :] Mais comme il voyait bien que j’y tenais et que mon zèle était si grand pour suivre son esprit, il se sentit intérieurement porté à accepter cette charge. Il consentit donc et me permit de lui écrire une fois tous les quatre mois pour lui rendre compte de ce qui s’était passé dans mon âme pendant ce temps. Il m’imposa cependant de le relater en peu de mots. […] Mon esprit se stabilisait assez bien. La sensibilité, (50) la tension et les affections de l’âme ne se fixaient guère sur des sujets divers et ne s’éparpillaient pas ici et là. Aussi me fut-il possible de poursuivre avec plus de vigueur et exclusivement l’Unique nécessaire. Quoique j’en eusse parfois fort envie, je renonçai à satisfaire ma curiosité par la lecture de toutes sortes de livres spirituels ; et je m’en trouvais fort bien. […] La lumière divine croissait considérablement et me permettait de mieux découvrir la présence de mon bien-aimé en moi et dans toutes les créatures. Je les voyais comme saturées de son Être.

Elle s’aperçoit que son père spirituel lui est présent à chaque instant :

(I, 51 :) [Son soutien fut] efficace pour me soutenir et me conduire dans le chemin de l’esprit. En effet partout où je me trouvais, je croyais toujours voir mon père spirituel présent au côté de mon Dieu. Cette présence provoquait en moi un grand respect et une grande réserve en toutes circonstances. […] Toutes les instructions qu’il m’avait données jadis paraissaient alors d’une façon si claire qu’elles semblaient m’être adressées à l’instant même. Bien plus : je comprenais, je saisissais leur sens profond beaucoup mieux qu’auparavant. Je dois à la vérité de dire que j’ai été souvent assistée de cette manière, encouragée et consolée autant et même plus que si mon père spirituel avait été physiquement présent. J’ai joui de cette faveur pendant environ sept ans, si j’ai bon souvenir ; jusqu’au temps où vraisemblablement je commençais à acquérir une certaine stabilité de l’âme et quelque expérience de la vie intérieure et de sa pratique.

Cette présence de mon père spirituel au côté de notre Seigneur me semble avoir été une certaine impression dans la mémoire et dans l’intelligence. On pourrait l’appeler une image intellectuelle. Elle était très simple et presque entièrement spirituelle. Elle ne s’alourdissait jamais de mouvements naturels, n’entraînait ni multiplicité, ni affection sensible, ni sympathie humaine, comme il arrive souvent dans les débuts, surtout quand il s’agit d’une personne dont on reçoit beaucoup de secours et que l’on chérit de tout son cœur en Dieu.

En 1657, elle s’installe à Malines, dans une maison proche des carmes. Elle est toujours dirigée par Michel de Saint-Augustin. Avec d’autres femmes spirituelles se crée une communauté qui vivra d’une manière très retirée.

Dans les comptes-rendus qu’elle donne au père Michel, voici comment elle décrit son écriture sous l’empire de la grâce:

(I, 56 :) Tout ce que j’écris m’est dicté au moment voulu, phrase par phrase, d’une manière étonnante. Mon cœur demeure dans la simplicité et le calme ; et les sujets se présentent à point nommé : « ceci et rien de plus ». […] Il me vient à la mémoire tout juste ce que la plume peut transcrire tant que le loisir me le permet […] Avant comme après, je n’y pense pas. Quand je vais commencer d’écrire, mon cœur en est totalement détaché et la plupart du temps je ne sais pas ce que je vais écrire. Puis lorsque je prends la plume, tournant vers Dieu un regard d’amour, tout m’arrive à la mémoire petit à petit, même ce qui s’est passé il y a très longtemps et à quoi je n’avais plus pensé depuis des années. Quand j’écris, je me comporte d’une façon plus passive qu’active. C’est comme si j’écoutais quelqu’un qui me dicte et m’inspire ; et quand bien même j’aurais écrit pendant plusieurs heures d’affilée, je ne ressens aucune fatigue. Au contraire de ce qui m’arrive dès que je suis forcée d’écrire sur d’autres sujets.

Selon A. Derville, « elle égale sainte Thérèse d’Avila dans la description des répercussions de la grâce sur sa psychologie »354:

(I, 121 :) Je crois avoir fait surtout des progrès dans la connaissance foncière de mon propre néant. La médiocre estime que j’avais et la défiance de moi-même se sont accentuées, et ma confiance en Dieu seul s’est considérablement accrue. L’humilité est devenue plus profonde et sa pratique plus constante. La pureté du cœur et la pauvreté d’esprit ont bien augmenté. Il me semble que mon esprit s’est dépouillé davantage de toute attache, de toute inclination, de toute affection pour les créatures, même pour les créatures de l’ordre surnaturel.

(I, 125 :) Quand approcha la fin de cet état dont je viens de parler, je me trouvai placée non dans l’obscurité ni non plus dans la lumière. C’était comme une aube, entre la nuit et le jour. Il faisait à moitié clair, à moitié obscur. Cependant cette lumière était pauvre et ce n’était pas elle qui me poussait à faire ou à omettre ce que Dieu voulait ou ne voulait pas. Seule la lumière de la raison naturelle m’y poussait ; et cette lumière est obscure. Elle suffisait cependant à me montrer en temps voulu ce que mon Bien-aimé voulait me voir faire ou ne pas faire. […] Il semble d’ailleurs presque impossible et contradictoire dans les termes qu’une âme, quant à la sensibilité, soit abandonnée et privée de toute influence divine et de toute tendance au bien, mais qu’en même temps, quant à la partie supérieure (qui est purement spirituelle, qui est l’être et la substance de l’âme) elle reste habituellement orientée vers Dieu et les choses divines, sans être le moins du monde, me semble-t-il, inclinée vers le créé ou dispersée dans des objets créés. […]

C’est à ce va-et-vient des puissances qui s’évadent que se passait pour moi le temps de l’oraison. Aussi n’avais-je jamais le sentiment d’y récolter quelque fruit appréciable de simplicité, de silence du cœur, de rapprochement de Dieu. Pourtant je ne me sentais pas éloignée de mon Bien-aimé. Je me savais avec lui ou tout au moins assez près. Mais cela se passait dans l’obscurité. Je ne le voyais pas d’un regard clair de la foi. J’étais dans la situation de quelqu’un qui se trouve dans une chambre avec un ami lorsque soudain toute lumière s’éteint. Il ne se croira pas pour autant séparé de son ami. Il ne doute pas de sa présence quoiqu’il ne puisse plus le voir. Il attendra avec patience que la lumière se rallume pour pouvoir regarder son ami comme il le voudrait. Cependant, malgré l’obscurité qui s’est faite, il lui reste possible de converser avec son ami et de traiter avec lui comme auparavant. Il y aura simplement un peu moins de satisfaction et d’agrément. C’est ainsi que mon âme se comporte avec son Bien-aimé lorsque celui-ci se cache dans l’ombre. Elle traite avec lui comme s’il était là. Car si le regard clair de la foi sensible ne lui montre pas son Bien-aimé, elle sait cependant, par la foi nue, qu’il est présent.

La lumière divine m’a enseigné et montré la voie d’une plus grande pureté encore, en ce sens que la consolation et la douceur que je goûtais à faire la volonté de Dieu, il ne fallait pas s’y reposer ni s’y attacher. J’ai compris que je ne devrais jamais m’arrêter à cette saveur, pas même un instant. Même en ceci il faut refuser cette satisfaction donnée à la nature et cette subtile nourriture qui la maintient en vie. […]

Si, au cours des années précédentes, je me suis élevée dans la connaissance de la pureté intérieure, de l’élévation du cœur, des ascensions de l’esprit vers Dieu, et si j’ai gravi ces échelons sous l’impulsion d’un amour brûlant et par diverses considérations, maintenant au contraire il me semble descendre les marches et m’enfoncer, et sombrer ; mais non pas dans les créatures ni dans les sens ni dans la nature. Par une vue sans cesse renouvelée d’un anéantissement plus complet, je descends dans la connaissance fondamentale de mon indignité. Si bien que du plus profond de mon cœur monte vers mon Bien-aimé cette supplication qui exprime ce qu’il y a de plus vrai en moi : « Seigneur, détruisez-moi, car je ne suis pas digne de vivre, d’être comptée au nombre des créatures de vos mains. »

(I, 132 :) On voit ainsi dans la nature que les brouillards s’accumulent au creux des vallées profondes. Mais quand le jour se lève et que le soleil commence à darder ses rayons sur la terre, il aspire le brouillard et l’attire au-dessus de la terre au plus haut du ciel. Ainsi de même les brumes de la grâce divine descendent habituellement dans les profondeurs des âmes humiliées. Parfois alors, le soleil divin aspire ces âmes et les élève au-dessus d’elles-mêmes, au-dessus de tout ce qui est d’ici-bas.

(I, 133 :) Il m’a été mieux montré, intérieurement, comment il faut pratiquer cet esprit d’humilité, cet amoindrissement et anéantissement de mon moi. Cela doit se faire d’une manière plus élevée, plus dégagée d’images, en plus grande solitude et simplicité et profondeur. Cette pratique implique que l’on oublie immédiatement, instantanément et son propre moi et toutes les autres choses. Tout doit être, en un seul instant, absorbé par l’infinie grandeur de Dieu : comme une petite étincelle qui, lancée dans un brasier immense, y disparaît aussitôt et ne se voit plus. […]

Dans tout l’homme, tant intérieur qu’extérieur, il règne alors un grand et profond silence qui fait taire les puissances sensibles et rationnelles. Ce silence règne sur tout autant de l’oraison. Il est un doux repos, un sommeil d’amour en Dieu. Peut-être est-ce là cet état dont jouit l’épouse du cantique quand l’époux commande à toutes les créatures de ne point la réveiller avant qu’elle ne le désire. Ce repos en Dieu m’était le plus souvent donné lorsque j’avais eu à supporter de lourde charge ou à subir de pénibles difficultés. Mon être tout entier s’en trouvait alors réconforté, nourri, dans la joie.

Elle accède à un état sans image, ce qui l’inquiète au début, puis elle se met à vivre habituellement dans cette “simplicité essentielle” :

(I, 144 :) Un jour de Noël je me suis trouvée dans une union à l’être sans image de Dieu. Je ne pouvais plus réfléchir à rien et mes puissances internes n’avaient plus d’autre opération que de s’immobiliser et de demeurer dans cette union. Il me vint alors comme une tendance à m’inquiéter parce que je me trouvais tellement privée de toute opération d’amour sensible. Je ne percevais en moi aucun mouvement d’admiration de Dieu ni d’humilité. Aucune connaissance, aucune considération au grand mystère que l’Église propose à notre méditation. […]

La contemplation ardente s’opère par le recueillement, un éloignement et une séparation de toutes choses, etc. Mais la fruition essentielle opère de toute autre façon. Il n’y est plus question d’introversion ou d’extraversion : elle est simple. Elle est forte et non tendre comme l’autre. Elle possède aussi une plus grande liberté et domine les choses créées parce que les sens et les autres puissances ne la contrarient pas et n’empêchent plus la contemplation constante, l’adhésion à Dieu et la fruition. Les sens et les puissances sont à ce point réunis dans l’esprit et unis à lui qu’ils n’ont plus avec lui qu’un même objet.

(I, 145 :) Placée dans cet état, l’âme n’est pas soulevée au-dessus des sens ou retirée au-dessous d’eux. […] Quand on se trouve dans cet état, il ne semble plus permis de pratiquer intentionnellement l’une ou l’autre vertu ni de méditer un objet distinct, pas même l’amour de Dieu. J’entends par là qu’il ne peut y avoir d’acte. Il ne faut pas non plus que ces choses soient présentes à la pensée dans une forme imaginative. […] Cela ne veut pas dire que l’âme ait été vidée de tout acte d’amour de Dieu ou qu’elle ne soit plus capable de pratiquer les vertus en temps opportun. Il ne lui serait pas possible de demeurer quelque temps dans cet état de simple fruition divine si toutes les choses ne se trouvaient pas essentiellement en elle, de la façon la plus parfaite ; et si, tout au moins pour le temps que perdure cet état, les vertus n’étaient pas pour ainsi dire incorporées à sa nature. […] La plus parfaite et nue simplicité, c’est cela : lorsque l’Un sans image est devenu le seul et unique objet pour une âme.

(I, 147 :) Mais l’état de simplicité essentielle dont je traite ici ne résulte pas d’un choix ou de quelque intention. L’âme y est beaucoup plus indifférente à tout et ne recherche pas ce qui pourrait être un indice de la volonté divine. Elle est beaucoup plus libre et détachée. Ni la crainte de Dieu ni celle de perdre son repos silencieux ne trouvent ici autant de place que dans l’autre état. La raison en est que cette solitude suit l’âme partout où elle va, quoique d’une façon moins intime et savoureuse, mais plutôt essentielle et simple.

Ici il n’y a plus, comme dans les autres états et pratiques, des élévations de l’esprit ou des retraites dans les profondeurs. L’âme semble simplement vivre en Dieu, respirer, reposer en lui, tout en demeurant au milieu des choses créées. Mais rien ne trouble son équilibre. Elle n’éprouve [pas] le besoin de se détourner de rien, de ne rien faire.

Elle décrit avec précision le passage à l’union avec « Dieu tel qu’il est », au-delà de tout état :

mais quelque privée que je me sente de grâce sensible, d’amour sensible, de dévotion, etc., cela ne me tourmente en rien ni ne m’attriste. À peine y fais-je attention. Au contraire, lorsque, à l’improviste, me survient une réflexion sur cet état de privation, il jaillit dans mon esprit une certaine joie, un contentement et une paix intérieure. C’est que je me sens alors toute indigne des grâces et faveurs du Bien-aimé. Je considère que je ne mérite absolument rien de bon ; que cette privation me revient à juste titre. Je me sens totalement vide d’attente ou de prétention à la moindre grâce, comme si jamais encore je n’avais goûté et expérimenté quoi que ce soit d’exceptionnel en Dieu.

D’autre part cette joie intérieure, mais d’une pure et sincère tendance vers Dieu tel qu’il est, c’est-à-dire dépouillé ou non revêtu de lumière ou de quelque attribut. Car tous les attributs, quelques nobles et éminents et excellents, ne sont tout de même pas Dieu lui-même. Aussi faut-il les dépasser, les perdre en Dieu afin d’obtenir une réelle union avec Lui. En effet, tant qu’il reste dans l’âme ne fût-ce qu’un rien, une parcelle de sensibilité ou d’émotion, la moindre représentation ou forme de quoi que ce soit, ou quelque attache, cela crée un intermédiaire entre elle et Dieu. […]

Cette simplicité est telle qu’elle répugne à écrire :

(I, 177 :) j’ai ressenti quelque trouble dans l’âme et un obscurcissement de l’esprit parce que la sainte obéissance me forçait à noter mes états intérieurs, ma manière de prier, les opérations de l’esprit, les illuminations, etc. Cela, me semble-t-il, avait été commandé sans la moindre raison, car cet esprit était si peu de chose, si petites les grâces, si faibles les opérations de l’esprit en moi que tout cela ne valait pas une relation écrite. J’estimais que l’on se faisait de moi une opinion meilleure que ce qu’il en était en réalité. Je ressentais une répulsion à écrire ces choses parce que j’aimais m’attacher au repos en Dieu sans retour sur moi-même, sans remarquer ce qui se passait en moi, ce que Dieu y opérait. Et cette absence de réflexion et d’images, je craignais de la perdre par des notations écrites et de subir ainsi l’immixtion d’intermédiaires dans mon union d’amour avec le bien suprême, le Bien-aimé sans images.

Sur le couple humilité-amour :

Les deux extrêmes de l’amour et de l’humilité se conjuguent parfaitement dans l’âme qui en est favorisée : ils s’y trouvent également nécessaires l’un et l’autre pour tempérer et harmoniser leurs mutuels excès. Car l’amour sans l’humilité serait trop téméraire, trop ardent, sans prudence nécessaire. Il dépasserait facilement les limites permises. Et l’humilité, sans l’amour, serait trop timorée, trop peu libre. Mais quand ces deux vertus sont réunies, tout réussit, et l’amour et l’humilité se partagent l’un à l’autre leurs propres qualités.

Elle décrit différentes modalités d’immersion de l’âme dans le divin :

(I, 233 :) Après avoir été comblée pendant quelque temps de prévenances et de communications divines et d’avoir joui de confidences amoureuses du Bien-aimé, etc., il lui a plu de me replacer dans un état un peu moins élevé et moins exceptionnel. Ce fut un certain repos en Dieu, un silence, une sainte inaction, une très retirée solitude du sommet de l’âme dépouillée de toutes images ou formes dans l’obscurité de la foi, afin de contempler ainsi et sans cesse Dieu dans un regard simple et nu de la foi.

Mon Bien-aimé m’a fait expérimenter un autre mode encore d’union. Celui-ci est tout différent de ceux dont je viens de parler. Cette rencontre de l’époux et de l’épouse commence par une contemplation, par une perception de l’infini de l’être divin sans mesure. Dans cet infini de Dieu, mon âme se trouve absorbée, immergée. […] Elle sent, elle sait avec certitude qu’elle repose en Dieu, en son Tout, en son origine et sa fin d’où elle s’est écoulée et où elle reflue, espérant pouvoir y reposer éternellement. L’âme se tient immobile et coite […] Le calme et le silence sont tels que l’époux et l’épouse semblent être seuls au monde. J’éprouve alors en toute réalité ce qui est écrit de l’âme aimante : « Je la conduirai dans le désert et là je parlerai à son cœur » [Osée 2, 14]..

(III, 31:) Toutes ces opérations de l’esprit se développent dans un silence, un mystère, une élévation d’esprit vraiment admirables. Elles s’ordonnent en grande simplicité, l’une suivant l’autre, sans que l’on sache comment, tant l’âme est prise et absorbée. […]

Cette immersion, cette disparition, cet anéantissement en Dieu ne se produisent pas à la suite d’un ravissement d’esprit ou par une surélévation, comme je l’ai dit autrefois. Il s’agit ici d’une chute au plus profond de mon fond, en parfait recueillement et silence des puissances. Ce silence et ce recueillement sont tels qu’aucune des puissances de l’âme ne peut plus agir de quelque manière, car le moindre de leurs mouvements retarderait le total anéantissement requis pour être transformée et unifiée d’esprit en Dieu. Tant qu’il reste un mouvement ou une activité propres, si minimes soient-ils, l’âme demeure en elle-même. Mais lorsque Dieu, tout soudain, prend possession de l’âme et l’absorbe, il suspend aussi les puissances et leurs opérations tant que durent l’union et la transformation. Aussi l’âme n’a-t-elle aucune difficulté à les réduire au silence.

Mais lorsque l’attraction du Bien-aimé se fait un peu moins puissante, l’âme peut intervenir quelque peu. Avec une adresse toute spirituelle, elle tâche de s’enfoncer dans son néant ; et lorsqu’elle y parvient, anéantissant tout ce qu’en dehors de ce Rien elle pourrait comprendre, percevoir, découvrir ou éprouver, son fond réduit au Rien se trouve enlevé et possédé par Dieu. […]

Sachez, révérend père, qu’un feu d’amour brûle très doucement dans le cœur et qu’en s’étendant il attire à lui ce que l’esprit d’amour actif lui signale afin d’y être purifié dans son brasier. Ce qui se passe très secrètement, paisiblement, sans que les puissances sensibles participent.

(III, 36 :) Mais parfois, lorsque l’esprit d’amour agissant est destiné à attirer certaines âmes pour les purifier de quelque défaut, imperfection, etc., toutes les puissances de l’âme semblent agir : l’intelligence pour comprendre la mission de l’esprit d’amour, la mémoire pour s’en souvenir, la volonté pour supporter et le prendre à cœur, etc. […] Mais tout cela se fait en très peu d’instants, puis tout rentre dans le recueillement et la solitude du fond de l’âme où le feu d’amour poursuit silencieusement l’œuvre de purification. […] L’âme reste alors immergée en Dieu.

(III, 66 :) (le 15 novembre 1672) Le soir avant de me coucher l’esprit d’amour actif cessa d’opérer en moi et en même temps aussi l’esprit de prière silencieuse. Je me suis trouvée pauvre, abandonnée, sans lumière, bannie du Palais royal comme une misérable mendiante. […] Je crois avoir été avertie ainsi de donner moins d’importance et de liberté à l’esprit d’amour agissant et de m’en tenir, comme je l’avais fait déjà, à l’esprit de prière en simplicité et solitude qui est plus constant et plus parfait.

(III, 84 :) Actuellement la façon de prier pour telle ou telle chose ou pour quelqu’un […] doit se faire uniquement lorsque je vois qu’il veut me voir prier à cette intention, et rien de plus.

Il m’est appris à recevoir cette lumière divine d’une manière toute passive. Je la laisse monter par elle-même. J’en jouis sans y apporter la collaboration de l’esprit naturel ni aucune spéculation de la pensée. Car les pensées sont toujours accompagnées par la fantaisie qui crée aussitôt les images. Et celles-ci ne sont pas tolérées dans cet état. Il faut au contraire une tranquillité et une simplicité suréminentes. La moindre pensée, la moindre réflexion faite sur cette lumière sont de trop…

À un autre moment, j’ai perçu une lumière plus éminente encore. Elle m’attirait et me conduisait dans une profonde solitude, dans un désert de l’esprit. […] J’ai appris comment il faut fuir les sens internes et m’en tenir très éloignée en m’enfonçant dans une profonde solitude. Là mon Bien-aimé parlera à mon cœur. Il me fera comprendre et exécuter sa volonté. […] Mais il faut pour cela que je me garde libre de tout trouble et de toute collaboration des puissances inférieures et même d’une certaine façon, des supérieures, surtout de la raison. Car je remarque ceci : lorsque la raison commence à saisir quelque lumière concernant certaines choses, elle entre en travail avec trop de vivacité et elle communique ses connaissances aux autres puissances, imaginatives, concupiscibles, irascibles, etc. […] Ces puissances sont par là invitées à prêter leur collaboration imparfaite de pétulance et d’émotions. […]

Voici un magnifique billet daté du 27 juin 1671 :

(IV, 11 :) Je contemple Dieu dans une obscurité, dans une ténèbre à l’intérieur de mon fond. Toutes les puissances de l’âme sont dans un paisible repos et dans le silence. Cette contemplation s’opère par un simple et ardent regard de l’âme. Ce regard est bien plus passif qu’actif. Tout ce que je reçois dans cette oraison se réduit à nier ou à ignorer ce que l’esprit naturel peut connaître et savoir de Dieu. Et l’âme sombre dans l’abîme caché de l’Etre inconnaissable, se perdant elle-même dans cet Etre avec tout ce qui la touche. Par cette perte et disparition dans le Tout, l’âme devient une avec ce Tout.

Elle adresse une dernière lettre à son père spirituel :

(287 :) 355 la parfaite pauvreté d’esprit que, depuis quelque temps, l’Aimé semble avoir implantée en moi, me paraît être le siège de l’amour où le très pur amour de Dieu repose et se maintient.

Suit une relation des derniers jours par Michel de Saint Augustin :

Et cependant elle dut encore attendre sur le seuil de la mort et y souffrir une dernière maladie et une nuit obscure de son âme. Tout le temps de cette maladie, malgré les maux atroces, elle demeurait joyeuse et amicale pour tous et surtout pour les sœurs de la maison. Elle les encourageait de bonnes instructions et leur témoignait sa gratitude pour leurs soins. Un jour comme lentement approchait l’heure de la mort, elle dit au révérend père Marius de saint François, sous-prieur : « On dit que les gens se trouvent dans la peur, anxiété et tentation lorsque la mort approche. Dieu soit loué, je ne connais pas les tentations et intérieurement je suis toute tranquille et en paix ». Mais ensuite rappelant le révérend père, elle s’accusa d’avoir en toute simplicité prononcé ces paroles présomptueuses.


§


MARIE PETYT, I. AUTOBIOGRAPHIE356 [Choix]

(I Ch.11) Revenue chez mes parents, j’ai repris d’une certaine façon mes pratiques de dévotion; mais il me semble avoir agi de la sorte plus par respect pour mes parents que par amour pour Dieu et désir de lui plaire. Mon cœur restait attaché aux choses du monde. Tous mes efforts tendaient à me rendre jolie, à m’arranger au goût du monde. Je voulais être plaisante à regarder. Pour le surplus, j’aimais toujours la promenade, les jeux de cartes; j’étais curieuse de voir jouer la comédie, danser, et ainsi de suite. [...]

À cette époque le Seigneur m’a visité en m’envoyant une longue et grave maladie. Je fus même en danger de mort. Ma mère m’avertit que je devais me préparer à me confesser et à recevoir le saint Sacrement. Mais, hélas, mon aveuglement était tel que je ne voyais même pas le mal qui était en moi; et je ne trouvais rien à confesser. Je ne me souviens pas d’avoir jamais confessé toutes ces fautes passées, car je ne les considérais pas comme des péchés. [...]

(I/Ch.12) plus tard, vers l’âge de seize ans, je fus encore une fois éloignée de la maison. Les parents me placèrent à lire. Je crois qu’il voyait un certain danger pour moi dans la présence d’un officier de notre armée cantonnée chez celui-ci semblait me poursuivre de ses assiduités peut-être astucieuses. Mon éloignement devait me soustraire au danger.

À Lille je me trouvais chez des gens pieux et de conduite fort édifiante. Ils prenaient soin de moi comme s’ils avaient été mes vrais parents. Ils ne me permettaient guère de sortir seule [...]

Ma mère ne me privait ni de jolies robes ni de bijoux : elle me donnait tout ce que je désirais et ne me refusait rien. Mon cœur naspirait plus qu’à l’état de mariage et, pour mieux réussir a atteindre mon idéal, je me rendis un jour en pèlerinage à une statue miraculeuse de la Sainte Vierge et lui fis une sotte prière qui m’a souvent fait rire dans la suite pour son aveugle stupidité. Je priai donc notre bonne Mère de me rendre jolie et bien faite et agréable afin de pouvoir plaire à quelque jeune homme et me faire aimer de lui! Je me rendais compte qu’il y avait quelque chose dans ma personne qui ne pouvait plaire aux gens du monde. J’avais une épaule plus haute que l’autre et ce défaut m’était venu à force de me tordre le bras vers l’arrière pour mieux lacer mon corset. J’espérais que la sainte Vierge m’aurait guérie de ce défaut et je la priais de m’exaucer afin de pouvoir mieux plaire au monde. [...]

(1/Ch. 13) Il arriva, peu de temps après ce pèlerinage, que mon âme fût touchée brusquement et illuminée soudain d’un rayon de lumière divine. Dans cette clarté je vis avec évidence la détestable abjection des choses pé­rissables et de tout ce qui est dans le monde. Je vis en même temps toute la dignité, l’éminence, la délectable bonté des biens éternels que l’on acquiert en détestant et en abandonnant tout ce qui est du monde, pour l’a­mour de Jésus. Cette manifestation évidente de la vérité fit naître dans mon âme un puissant désir de quitter le monde et d’entrer au couvent pour y servir Dieu.

Si je ne m’abuse, Dieu m’a donné là un certain goût de la gloire et des jouissances du ciel afin de mieux détacher mon cœur des amours terrestres et l’attacher amoureusement aux joies éternelles. Ceci se passait le jour de la vigile de saint Étienne. Cette fête se célèbre en grande solennité à Lille dont la cathédrale est placée sous le vocable de ce saint. En cette vigile je fus émue jusqu’aux larmes en écoutant les cloches que l’on sonnait pour la fête. Il me vint à l’esprit de considérer la haute et grande dignité des Saints dont l’Église nous invite a méditer l’émi­nence par la célébration solennelle de leur fête.

À dater de ce jour, je demeurai fort attachée à la piété et à la dé­votion. Je commençai à prendre goût aux choses de Dieu. Il me vint aussi un nouvel attrait pour faire certaines mortifications. Pendant un assez long temps, j’ai dormi sur la dure, cultivant en moi un sentiment de sainte haine de moi-même. Cela dura jusquau jour où la dame chez qui j’habitais s’aperçut de la chose et m’y fit renoncer. Jaimais entendre la parole de Dieu : je l’écoutais avec attention et plaisir. J’aimais être seule et trouvais grande satisfaction dans la prière. Les images pieuses m’inspi­raient une dévotion sensible et je faisais volontiers mes prières de­vant elles. Mon cœur se détachait du monde de plus en plus, mais non pas d’un seul coup ni tout à fait. Il m’arrivait encore de ressentir un cer­tain attrait pour les choses du monde, car ma résolution de renoncer entièrement à lui et de le mépriser n’était pas encore fortement ancrée dans mon cœur. C’est pourquoi j’avais toujours plaisir à porter de jolies robes.

Après un séjour d’un an à Lille je suis rentrée chez nous. J’avais alors dix-sept ans. Par la grâce de Dieu l’attrait que j’avais pour Lui et pour la piété m’a été conservé depuis. Mais malgré tout je restais fort occupée des choses du monde, des biens de la terre, de l’argent. Dans la maison de mon père, je vivais au milieu de tout cela. Les images y étaient celles de la richesse, de l’abondance. Mon cœur s’y portait avec ardeur pour les posséder, pour en jouir. [...]

Mais la bonté de mon Bien-Aimé ne connaît pas de limites. Tel est l’amour qu’il porte à l’ingrate et mauvaise créature que je suis qu’Il ne s’est pas lassé et que, par trois fois bien distinctes, Il m’a touché le cœur avec une force extrême. Alors il ne me fut plus possible de ré­sister. Sa main était trop puissante : sa grâce me terrassait. Il me fit sentir qu’il était le plus fort. Ah, quand Il le veut personne ne pourrait résister à sa puissance. Le coup décisif était porté : Dieu m’avait touché le cœur d’une telle manière qu’il ne demeura plus en moi qu’une nausée à la pensée du monde et de ses biens.

[...]... Je refusai d’accepter ce livre. J’avais peur que cette lecture ne me donnât le goût de la vie religieuse. Je sentais que ce petit livre était comme un filet où j’allais être prise. Et c’était bien cela. Comme ce religieux insistait beaucoup pour me le faire accepter et lire, je finis par céder, quoiqu’à contrecœur. J’entrepris la lecture et à mesure que je lisais mon cœur perdait sa dureté et s’assouplissait pour mieux accueillir les motions divines. Je ne tardai pas à prendre goût à cette lecture au point que je ne pouvais plus m’en détacher. La méditation de cette vie des moniales enflammait mon cœur et me tenait éveillée la moitié de la nuit.

De plus en plus mon cœur s’enflammait à l’amour de mon Bien-Aimé. Aucune chose extérieure ne me touchait plus. Bien que notre maison fut une maison de commerce où souvent des marchands et d’autres personnes recevaient l’hospitalité, je me comportais cependant d’une façon très retirée. J’y vivais comme dans une maison étrangère, ne m’attirant rien de ce qui s’y passait, comme si cela ne me regardait pas. Je ne restais à table que tout juste le temps qu’il fallait. Dès que j’avais achevé mon repas, je prenais mon assiette et, tirant ma révérence, je sortais de table sans dire un mot. Puis je me retirai dans ma chambre et là je restais seule pendant toute la journée sans adresser la parole à qui que ce fut, familier ou étranger. Je vivais comme un ermite. Je descendais pour les repas et pour me rendre à l’église. Parfois aussi je m’isolai dans le jardin et m’asseyait au bord de l’eau. Je prenais grand plaisir à me trouver dans des endroits isolés : je considérais le monde créé et par les créatures je m’élevais à la connaissance et à l’amour du Créateur. Là, au bord de l’eau, il me semble avoir reçu certaines consolations intérieures de mon Bien-Aimé et avoir éprouvé sa présence. Il me parlait intérieurement comme un fiancé parle à celle qu’il aime : douces paroles et caresses d’amour qui m’invitaient à répondre à l’amour.

(I/Ch.16) Je me sentais fortement attirée à pratiquer la prière intérieure, l’oraison mentale. J’y passais un temps considérable. Pour y trouver plus de saveur et pour en prolonger la durée, j’utilisais certaines images de piété représentant la douloureuse passion du Christ. Je les considérais de temps en temps avec attention et une tendre dévotion. Je les contemplais avec amour. Ces images me servaient à alimenter ma prière. Je consacrais habituellement plusieurs heures du jour à l’oraison, car la prière et le service de Dieu n’étaient devenus doux et pleins d’agrément. Je crois que de toute la journée que je ne faisais pas autre chose que de prier, contempler dévotement les images saintes et lire de bons livres. J’emportais partout avec moi une petite image du couronnement d’épines. Dans quelque endroit que je fusse, à l’église ou ailleurs, je plaçais cette image devant moi et la regardais. Toute mon âme se concentrait à la contempler avec une foi si vive et des mouvements du cœur si ardents que je fondais habituellement en larmes. Lorsque je n’avais pas quelque image devant les yeux, je ne pouvais guère prolonger mon oraison. Quand mon ardeur s’attiédissait, j’avais recours à ce moyen pour la raviver, pour soutenir mon attention, etc. Je n’étais qu’une enfant qui apprend à marcher et qui s’accroche à toutes sortes d’objets pour aider sa faiblesse et s’empêcher de tomber. Ces images d’ailleurs me donnaient une représentation si vivante de mon Bien-Aimé que je croyais le voir en chair et en os.

Pour le surplus, j’avais pris goût à la lecture de certains livres de spiritualité et tout particulièrement ceux de Thomas a Kempis et de Canfeld. Quoique j’eusse peine à comprendre ce dernier ouvrage, je tirais cependant profit de sa lecture, surtout de la première partie. Celle-ci me donna quelque lumière quant à la pratique de la mortification des sens externes. D’ailleurs j’étais presque constamment averti intérieurement quand il fallait mortifier la vue, le goût, l’ouïe, l’envie de parler, et ainsi de suite.

La pénitence aussi exerçait de l’attrait sur moi; mais ne sachant trop comment faire pour la pratiquer, j’utilisais cependant un certain temps, pour y dormir, une sorte de claie faite comme les paniers d’osier. Parfois aussi je ne m’étendais pas pour dormir, mais, assise sur une chaise, j’appuyai simplement la tête au bois de mon lit. Il m’arrivait d’en agir ainsi pendant plusieurs semaines d’affilée, car je passais très peu de temps à dormir. En effet, mon Bien-Aimé me tenait fort tendrement occupée de lui et m’enflammait du désir de me cloîtrer.

(I/Ch.17) Ma mère ne savait plus que penser de moi. Elle me voyait changer, vivre seule et retirée, indifférente à tout ce qui se passait chez nous, aux choses du ménage comme à celles du commerce. Elle se doutait bien que tout cela tendait à une bonne fin; c’est pourquoi elle ne me défendait rien. Elle faisait même semblant de ne rien remarquer. Parfois cependant elle entrait brusquement dans ma chambre pour voir ce que je faisais. Quand elle me trouvait occupée à prier ou à lire, elle se retirait sans rien dire. Pour en avoir le cœur net, elle finit pourtant par interroger une de mes cousines qui habitait chez nous et couchait dans ma chambre. Cette cousine était elle aussi une fille très pieuse et elle s’est faite religieuse dans la suite. Ma mère lui demanda quelles pouvaient être mes intentions et elle lui répondit, je crois, que «cousine Marie» avait choisi la meilleure part, comme Madeleine. Je ne lui avais cependant jamais rien confié de mes intentions, mais notre façon de converser, etc. lui avait tout fait comprendre.

Un jour je me résolus à faire part à mes parents de mes désirs et de mes intentions. Un soir je m’approchais de leur lit et tombant à genoux je les suppliai humblement de vouloir me donner leur consentement. L’accueil que me fit mon père ne fut pas encourageant du tout. Ses paroles étaient dures : il repoussa ma demande, non sans mépris, me disant que tout cela n’était qu’enfantillages et qu’il ne voulait plus en entendre parler. Ces paroles me mirent à rude épreuve; mais je crois qu’il agissait ainsi pour m’éprouver, parce que j’étais encore très jeune.

Je n’osai plus parler de ces choses à mon père, mais je suppliai ma mère d’intercéder pour moi auprès de lui. De son côté ma mère faisait tout ce qu’elle pouvait pour éprouver ma vocation. Elle s’y prenait d’une manière adroite et détournée. Elle voulait savoir d’abord quel était le motif qui me poussait et si peut-être quelque chose m’avait peinée. Elle me demanda si j’avais envie de quelque nouvelle robe ou d’une parure : elle me les eût données très volontiers. Peut-être me déplaisait-il d’épouser un marchand? Dans ce cas elle m’eût trouvé pour mari un avocat!

Je lui répondis fort courageusement : «ma chère maman, lui dis-je, toutes ces choses que vous m’offrez ne pourraient me contenter ni satisfaire mon cœur. Je sens que les désirs de mon cœur ne seraient pas comblés. Plus vous me donneriez de robes, de bijoux, etc., plus j’en voudrais d’autres et je ne veux pas d’autre époux que Jésus. Tout ce qui est du monde est incapable de me satisfaire».

(I/Ch.18) Voyant que ma résolution était si bien prise, ma mère se mit à me supplier : «puisque je ne voulais pas renoncer à des projets, — me dit-elle, en pleurant — Nîmes résoudra quelque autre choix, elle me demandait de satisfaire tout au moins un seul de ses désirs et de lui donner la consolation d’entrer dans un couvent rapproché de chez nous soit à Ypres soit ailleurs. De cette manière elle aurait la joie de pouvoir me faire une visite chaque année. Elle avait été très peinée du choix que j’avais fait d’un couvent situé à Gand. Elle aurait aimé me voir entrer chez les urbanistes à Ypres où ma tante était religieuse. Mais mon Bien-Aimé me donna la force de rester insensible à ses larmes et aux plaintes de son cœur maternel. Le seigneur m’a donné le courage de franchir ce petit obstacle et de briser le lien d’affection naturelle qui m’attachait à ma mère. N’était-ce pas pour le bon plaisir de mon Seigneur, pour pouvoir lui donner en plénitude mon cœur et mon amour, pour m’attacher toute entière à Lui dans un détachement plus complet de tout? Je répondis donc : «ma chère mère, je désire entrer dans un couvent situé loin de tous ceux que j’aime afin que leur visite ne soit pas une occasion de distractions et un empêchement au progrès spirituel. J’ai entendu dire que les amis occasionnent de graves distractions aux religieux, et c’est ce que je voudrais éviter». Je crois que Notre Seigneur m’a dicté cette réponse, car je ne savais pas très bien ce que ces paroles pouvaient signifier. Mon Bien-Aimé avait suscité en moi un désir instinctif que je suivais à l’aveuglette de vivre quelque part très loin de ceux que j’aimais. Dès cette époque le Seigneur avait résolu de m’attirer à un genre de vie très solitaire. Sans cette disposition je n’aurais pu suivre ma vocation — comme il est apparu clairement dans la suite. En effet, ma mère devait mourir peu de temps après mon départ pour le couvent et si j’avais été à ce moment moins loin de la maison paternelle j’aurais certainement dû y rentrer pour un temps assez long. J’aurais dû remplacer ma mère et faire le ménage, car j’étais l’aînée et mes sœurs étaient encore bien jeunes. Moi-même je n’avais que 17 ans. Mon père se serait dit que j’étais suffisamment jeune pour retarder ma vocation de quelques années; et dans l’intervalle je me serais fourvoyée dans le monde et m’y serais noyée. Combien sages sont les conseils de Dieu qui dispose toutes choses à la fin la meilleure. Qu’il en soit loué!

Une vocation qui cherche son vrai cadre.

(I/Ch.19) comme ma mère était pieuse et craignait Dieu elle n’osa plus résister à ma résolution. Quoi qu’il en coûtât à sa tendresse maternelle de me voir partir si loin d’elle, elle se soumit néanmoins à la volonté divine. Elle sacrifiait volontiers son inclination propre pour me permettre de suivre l’appel du Seigneur. Pour le surplus, elle obtint de mon père que je pourrais aller me présenter à Gand dans un couvent appelé «Groenen Briel» afin d’y être reçue. C’était un couvent de chanoinesses régulières de Saint-Augustin. J’emportais avec moi une lettre de recommandation de mon confesseur dont une des sœurs était religieuse dans ce couvent. Déjà il avait fait une démarche personnelle en ma faveur et c’est sur sa parole que j’avais été accepté d’avance.

Et les religieuses ne plurent beaucoup et je leur plus beaucoup aussi, surtout parce que ma voix était bonne et qu’il me serait possible de bien chanter au chœur. Je crois bien que ce détail les décida plus que les autres qualités qu’elles auraient pu découvrir en moi. Ces dernières étaient en effet fort médiocres. Je fus donc admise au consentement de la communauté entière. Les religieuses m’ont confié dans la suite que toute la communauté s’était rendue chez l’Abbesse pour la prier de m’accepter immédiatement. Elles s’y furent évidemment poussées par leur bonté naturelle et par le bon Dieu. J’ai compris plus tard que Dieu en avait ainsi disposé et m’avait voulu placer d’abord dans ce couvent pour me conduire ensuite au genre de vie ou il m’a fixé maintenant. Par l’intermédiaire d’une novice de ce couvent, j’allais être conduite à notre saint Ordre. Sans cela je ne serais jamais arrivé au Carmel, car je ressentais une grande affection pour les Augustins et ne connaissais personne dans les autres Ordres religieux.

Cependant dès que je fus revenu de ma visite à Gand, les Français commencèrent à envahir la Flandre pour assiéger Saint-Omer. Nous fûmes tous forcés de fuir en grande hâte et de nous cacher dans un bois, car les Français pillaient notre village et molestaient tous les habitants. Mon père ne voulut plus me permettre d’aller au couvent, tout d’abord parce que le pillage lui avait fait subir de gros dommages et aussi parce que toute la contrée était dans l’agitation. Je fus donc forcé d’attendre encore une année entière. Il était exigé une dot importante et dans les circonstances où nous étions mon père n’aurait pu disposer d’une telle somme.

Mes parents nous firent habiter à Menin chez une de mes tantes en attendant que l’ordre fût rétabli dans le pays. À Menin je fus placée dans l’occasion de converser avec des personnes de l’autre sexe et d’aucuns voulurent me demander en mariage. Je n’osais dire que j’avais l’intention d’entrer en religion. De crainte de provoquer des railleries je me comportais comme les autres et faisait semblant de me plaire à leurs conversations et leurs avances. Petit à petit je finis par m’y complaire réellement et bientôt je ressentis de l’affection pour un de ces jeunes gens. Si mon Bien-Aimé n’y eût mis bon ordre et que nos parents ne nous eussent brusquement rappelés à la maison, je courais grand risque de m’embourber dans le monde et de ne plus penser à me faire religieuse; car l’affection croissait de part et d’autre. Cependant lorsque je fus rentrée chez mes parents et que je n’eus plus l’occasion de m’entretenir avec ce jeune homme tout fut aussitôt fini, toute affection disparut. Parfois il venait dans notre village, mais je ne m’en souciais guère. Il m’écrivait des lettres que je ne lisais jamais et auxquelles je ne répondais pas. Je remercie Dieu de m’avoir tenu par la main, car étant à la maison j’y fus menacée d’un danger bien plus grand. Le Malin tendait un piège après l’autre pour y prendre ma pauvre âme. Mais mon bien-aimé a rompu le filet et j’ai été délivrée.

(I/Ch.20) Le siège Saint-Omer me força de demeurer chez mes parents en attendant l’autorisation de me rendre dans ce couvent où j’avais été acceptée. Cependant j’avais abandonné mes toilettes et parures et portait une robe très simple et usagée, voulant signifier par là que le monde n’avait plus aucune prise sur moi. Je voulais montrer à tous mon intention de le quitter bientôt.

Ma façon de m’habiller était celle d’une espèce de petite bigote; et mes parents y consentaient.

Pendant tout ce temps je m’exerçais modérément à la piété, à l’oraison, en pratiquant la solitude, en me tenant à l’écart de tout le monde. La solitude d’ailleurs m’était toujours douce : retirée dans ma chambre je m’y occupais à coudre l’une ou l’autre chose pour l’église. Parfois sans qu’on le vît, je me laissais enfermer dans l’église et quand je m’y trouvais seule, je nettoyais l’autel et les confessionnaux. J’y prenais grande satisfaction. Mais quand on se fut aperçu de ma façon d’agir, je n’osais plus récidiver.

Lorsque j’eus pris la résolution de ne plus avoir ni toilettes ni parures, je portais tous mes petits bijoux d’or et pendentif à ma douce et bonne Mère pour orner sa statue. Je crois que cette petite offrande lui fut agréable et que dans la suite elle m’a payée en surabondance par les grâces divines qu’elle m’a obtenues.

Quoique je fusse très silencieuse et retirée du monde, évitant surtout de converser avec des laïcs, le Malin ne manqua pas de pousser quelqu’un à m’aimer. C’était un jeune homme riche, beau et honnête. Ces intentions étaient droites et il me demanda en mariage. Il m’avait déjà recherché je dis et je l’aimais bien pour sa politesse, son honorabilité et son bon naturel. Mais l’amour de mon bien-aimé tenait mon cœur. Je parlais donc à ce jeune homme très librement avec une courageuse franchise, et je lui dis que j’avais choisi de vivre désormais une vie toute angélique et qu’il ne m’était plus possible d’aimer quoique ce fut des choses du monde. Le reste de mon discours ne me revient plus d’une façon très précise, mais je sais bien qu’il y était question du mépris des biens terrestres et de l’amour de Dieu. Le jeune homme qui ne s’attendait pas à de telles paroles, se montra tout confus et prit congé de moi. Dans la suite il ne m’a plus jamais importunée.

(I/Ch.21) Ce temps d’attente dura environ un an et cependant mon attrait et mes désirs de vie religieuse devenaient de plus en plus vifs. [...]

Ma mère m’ayant donc conduite en ce couvent elle prit congé fort affectueusement et satisfaite de son sacrifice. La coutume de ce couvent voulait que les filles gardent pendant un an leurs vêtements habituels avant de recevoir l’habit religieux. Pendant cette année on leur enseigne le chant. Elles suivent l’office au chœur et participent à presque tous les actes de la communauté. Mais comme je savais bien le chant, je fus admise à la vêture après huit mois. On dit que ma mère, en apprenant cette nouvelle, en eut une telle joie qu’elle en devint malade et mourut après quelque temps. Cette mort me causa une grande tristesse non tant pour la perte d’affection et parce que je lui étais très attachée, mais il me semblait que j’aurais encore eu besoin de son aide maternelle tant que je n’aurais pas fait ma profession. L’Abbesse me consola beaucoup : elle me dit que désormais elle me servirait de mère et que d’ailleurs je devais prendre comme mère la Très Sainte Vierge Marie.

1. Au couvent des chanoinesses régulières de Saint-Augustin357.

(I/Ch.22) Avant d’avoir été admise à la vêture, j’avais ressenti de temps en temps un certain trouble de la vue. J’avais très peur que ceci ne fût un empêchement pour persévérer dans la vie conventuelle [ici une note pour référer à Deblaere]. Je cherchais donc refuge auprès de mon aimable Mère et lui confiai ma détresse. Je cachai autant que je le pouvais ce défaut de ma vue, si bien que personne ne s’en aperçut. Et je reçus le saint habit. Mais après un mois ou deux, les religieuses finirent par remarquer le défaut, car il m’arrivait de devoir m’arrêter pendant la lecture au chœur ou au réfectoire. Il m’était parfois impossible de poursuivre. Cependant extérieurement on ne voyait rien à mes yeux; et comme ce trouble de la vue ne se manifestait par aucun indice extérieur, plusieurs religieuses crurent que je simulais afin de trouver un prétexte raisonnable pour quitter le couvent. Ces soupçons me firent beaucoup souffrir. On eut recours à bien des remèdes; il y eut de nombreuses consultations. Mais rien n’y fit.

J’avais porté l’habit pendant cinq ou six mois lorsqu’on prit la résolution de me faire sortir. Je ne pouvais plus m’acquitter convenablement de l’Office et ne pouvait en être dispensée, disaient les religieuses, puisque l’Office était un point des constitutions de leur fondation. Ce fut pour moi une tristesse que je ne puis exprimer. Je pleurais toutes les larmes de mes yeux, à en devenir aveugle. J’aimais toutes les sœurs et le couvent et le genre de vie qu’on y menait. Tout m’y plaisait à l’extrême. Il y régnait une atmosphère d’amour et de grande paix. Les religieuses étaient très adonnées à l’oraison mentale, à la mortification. Elles étaient très régulières pour l’observance. Leur façon d’être était simple et dévote. Elles ne possédaient absolument rien, aucun objet inutile ou curieux ne se trouvait dans les cellules et le couvent, avec son aspect de pauvreté, ressemblait à quelque couvent où le vœu de pauvreté était beaucoup plus rigoureux. Jamais je ne pourrais louer comme il convient ce couvent dont j’ai pu constater la vertu et la vie édifiante. Toutes les sœurs étaient animées d’un même zèle pour progresser dans la voie de la perfection et comme elles étaient si bonnes et généreuses (et moi si mauvaise et lâche) je n’étais pas digne de demeurer en leur sainte compagnie. Cependant mon désir était très grand de rester parmi elles. Je les priai donc très humblement, puisque je ne pouvais être une moniale du chœur, de demeurer tout au moins comme sœur converse, pour les servir. Mais elles me le déconseillèrent, par affection pour moi disaient-elles. [...]

(I/Ch.23) Notre Seigneur me fit trouver quelque consolation auprès d’une religieuse que l’on considérait comme une sainte. [...]

Voici de quoi il s’agissait : un certain père de notre Ordre (le Carmel) qui fut plus tard mon confesseur pendant quatre ans, était venu voir un jour sa cousine, dame Victoria, du temps où celle-ci était scolastique et novice comme moi. Elle était d’ailleurs ma grande amie. Me voyant passer par hasard près de la grille, ce Père avait dit à sa cousine : «cette fille ne persévérera pas». Sa cousine, étonnée, lui avait répondu qu’elle n’en croyait rien, que toute la communauté était satisfaite de moi et que je me plaisais au couvent. Malgré tout il s’en était tenu à son opinion, quoique ne me connaissant pas, ne m’ayant jamais vue avant ce jour-là et n’ayant jamais entendu parler de moi.

Lorsque je fus admise à la vêture cette religieuse dite à son cousin : «qu’en pensez-vous maintenant? Cette fille est admise à la vêture? Croyez-vous encore qu’elle ne restera pas?» Il répondit qu’il ne changeait pas d’opinion. Après la vêture la religieuse insista encore : «cette fille a reçu l’habit, mon cousin; il est certain qu’elle restera parce qu’elle s’adapte parfaitement ici». Le père lui avait alors répondu : «Elle ne restera pas, car Dieu l’a choisi pour vivre dans un autre endroit».

Je ne sais si ce père était éclairé de quelque lumière surnaturelle. Plus tard je lui ai parlé de cet incident et lui ai demandé quelle raison l’avait poussé à affirmer d’une manière si catégorique que je quitterais ce couvent. Il m’a répondu qu’il avait senti comme une certitude intérieure.

(I/Ch.24) La résolution fut donc prise définitivement de me faire sortir. Depuis ce moment je fus séparée de la communauté. Je ne pouvais plus participer à la vie régulière et j’étais comme un membre coupé du corps. Cela dura environ trois semaines, en attendant que mon père vînt me chercher. Cette séparation, je le sais, était de tradition dans le couvent lorsqu’une conventuelle devait rentrer dans le monde. Elle me fut néanmoins fort pénible et réellement crucifiante; d’autant plus que j’avais remarqué que certaines sœurs croyaient toujours que j’avais simulé afin de pouvoir sortir honorablement. D’aucunes me raillaient disant que si je m’étais montrée plus zélée on ne m’aurait pas forcée de quitter le couvent. Il leur semblait que je ne possédais pas l’ardeur qu’il eût fallu; et sans doute avaient-elles raison en cela. Les novices, me disaient-elles, doivent être si ardentes qu’il est nécessaire de modérer leur zèle. Elles ne doivent pas se contenter de suivre les prescriptions de la Règle, mais se montrer avides de faire toujours plus qu’il n’est imposé. Il est vrai que cette sorte de zèle n’était pas en moi. Je ne cherchai guère à faire autre chose que ce qu’imposaient les constitutions religieuses; et je me plaisais à obéir exactement à la maîtresse des novices. Cela je l’effectuais ponctuellement et, me semble-t-il, avec zèle. Comme la modération est chez moi un caractère de nature et que les passions avaient peu de prise sur moi, je me conformais assez facilement à toutes mes obligations. Peut-être certaines religieuses suspectaient-elles mes intentions à cause d’un détail qu’elles avaient remarqué dans ma conduite : j’avais en effet une peur instinctive, parfois manifestée, à la vue de certains instruments de pénitence tels que lanières, disciplines garnies de pointes, etc. Au début ces disciplines m’avaient causé un grand souci. J’avais peur de me les appliquer et ce n’est pas sans grands efforts que je réussis à surmonter cette aversion naturelle. Cela dura quelque temps, jusqu’au jour où je résolus de me donner vigoureusement la discipline, d’abord avec des orties, ensuite avec des chaînettes. Après avoir fait souffrir ma chair de diverses façons, j’en arrivai à me haïr moi-même et ainsi disparut la peur que j’avais eue. Je n’éprouvais plus guère d’aversion pour les disciplines; mais sans doute les religieuses gardaient l’impression que je leur avais faite au début. Dieu l’avait ainsi voulu et cette disposition providentielle devait lui permettre d’accomplir sa volonté dans la suite.

L’amie dont j’ai parlé — dame Victoria — me recommanda donc à une certaine béguine du petit béguinage de Gand. Elle lui demanda de préparer un logement convenable où je pourrais servir tranquillement le Seigneur.

Elle croyait avoir réussi; mais il n’en était rien, car la béguine chez qui elle avait voulu me placer était tombée malade. Lorsque je me présentais chez elle, il lui fut impossible de me loger et je ne savais plus où aller. Elle accepta cependant de m’héberger pour une nuit. C’était pure charité de sa part, car elle habitait un couvent (ou plusieurs béguines étaient réunies). Le lendemain, à grand-peine, elle réussit à me trouver une autre demeure. Je m’y trouvais toute seule, désolée, abandonnée et comme repoussée de tous. Le couvent d’où j’étais sortie de m’offrait aucun refuge, bien au contraire.

Mais tout me semble s’être fait par une très spéciale permission de Notre Seigneur. Il en avait ainsi disposé afin de m’attirer plus fortement à Lui grâce à ces pénibles contrariétés. La suite l’a bien prouvé. Comment expliquer sinon que ces religieuses que j’avais dû quitter et qui s’étaient toujours montrées si bonnes et si aimables eussent agi en cette circonstance avec tant de rigueur? Je le sais bien, je ne méritais pas mieux; mais je crois cependant que si elles m’ont repoussée, si elles m’ont interdit de venir converser avec elles, c’était simplement pour détourner mon affection et pour éviter des difficultés, des tristesses, des soucis inutiles. On ne saurait leur reprocher d’avoir mal agi à mon égard.

Le moine à qui mon amie m’avait recommandée avait adopté, lui aussi, une attitude très réservée. Loin de m’attirer et de s’occuper de moi, il ne consentait guère à m’écouter sinon en confession je lui avais cependant demandé à diverses reprises de bien vouloir me diriger et me conduire. Je ne sais pas pour quelle raison il m’a laissée pendant tout un mois abandonné à moi-même, alors que je faisais preuve de tant de bonne volonté.

I/Ch.25) Le diable s’était mis en campagne et se servait de cette occasion pour me pousser au découragement, au désespoir. J’étais tentée d’abandonner tout espoir et de renoncer à l’état religieux. J’aurais pu rentrer à la maison paternelle et diriger le ménage. Ma mère était morte depuis quelques mois déjà et comme j’étais l’aînée il me semblait qu’il m’incombait de la remplacer. Je me sentais si seule aussi, abandonnée de tous et repoussée. Je ne connaissais personne dans cette ville et m’y trouvais comme si j’étais tombée du ciel tout à coup. Je ne savais que faire ni à qui m’adresser. J’étais tirée tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, comme une balance dont le plateau penche et se relève. Parfois j’aurais voulu me tourner entièrement vers Dieu et finir ma vie à son service en parfaite solitude et retraite du monde. Parfois au contraire je me sentais porté à rentrer chez mon père, — comme je viens de le dire. C’était là d’ailleurs le seul motif qui aurait pu me décider à vivre dans le monde pour lequel je ne ressentais plus aucun attrait.

Et tandis que j’étais dans cette indécision, Dieu éclaira mon âme comme d’un rayon lumineux. Il m’incitait à me jeter dans ses bras paternels, comme une enfant, à l’aimer comme une enfant et n’avoir recours qu’à Lui seul. Ce rayon de la grâce opéra immédiatement son effet dans mon âme et je me sentis aussitôt revigorée et fortifiée en Dieu. Toutes mes peines et mes tourments disparurent. Rien de ce qu’on pouvait me faire souffrir ne me touchait plus.

Je trouvais en la compagnie de mon bien-aimé tant de satisfaction et de contentement que je ne demandais ou n’attendais plus rien, ne m’inquiétant plus des hommes et de ce qu’ils pouvaient faire ou dire ou penser. Je n’en faisais pas plus de cas que du vent qui souffle.

Il me semble que la grâce que j’ai reçue à ce moment ne m’a plus quittée depuis; c’est pourquoi je n’ai plus jamais attaché d’importance à la faveur ou à la défaveur des gens. Dès ce temps-là au cœur fut détaché des choses humaines et libre. Il n’avait plus d’autre souci que de fixer son regard sur le bien-aimé qui m’attirait avec tant de force et de tendresse. Cette liberté du cœur détache de toutes préoccupations et affections humaines [et] m’a été d’un très grand secours pour le progrès de la vie intérieure. Je me sentais si peu gênée et troublée par les choses extérieures qu’il me semblait presque ne plus vivre dans le monde. J’étais tellement recueillie et tournée vers l’intérieur que je ne prêtais plus attention à quoi que ce fût et ne m’attirais plus rien. La plupart du temps, à l’église, à la maison, en rue, à l’ouvrage, mes sens étaient comme fermés; si bien que je ne connaissais pour ainsi dire personne.

(I/Ch.26) Cette grâce divine croissait en moi de jour en jour, si bien qu’en l’espace d’un mois ou deux, j’étais devenu une autre personne. Mon confesseur avait aussi pris à cœur mes progrès spirituels. Il commença de m’éprouver et de m’exercer posant un grand nombre de mortifications et d’actes de pénitence. Mon bien-aimé me fit la grâce de pouvoir les accomplir joyeusement et avec entrain. Je me sentais intérieurement animé d’un grand zèle et j’avais soif de perfection. Il me semble que mon directeur n’aurait rien pu m’imposer qui fut trop lourd, trop difficile ou trop pénible. J’aurais tout accepté avec joie. Il brûlait en moi comme un grand feu qui me poussait à courir avec ardeur dans le chemin des vertus, des mortifications et surtout dans la voie de l’oraison. J’étais bien décidée à sacrifier tout ce que je possédais, ma chair, mon sang et même ma vie, pour obtenir de vivre une vie très intérieure et très parfaite.

Mon confesseur ayant remarqué le grand accroissement de la grâce divine en moi et son action puissante hésitait sur la façon de me diriger : il se demandait quels exercices spirituels il devait me proposer. Il me commanda de me retirer dans l’une ou l’autre église, de m’y tenir tranquille devant le très saint sacrement et d’y prier bien dévotement à fin de connaître, par la grâce divine, le chemin par lequel Sa Majesté voulait me conduire et m’attirer. Lorsque j’aurai reçu cette illumination de l’âme, il me faudrait écrire tout ce que j’avais appris et soumettre cet écrit à mon confesseur. C’est aussi ce que je fis.

Au cours de cette oraison, mon bien-aimé me donna une connaissance si claire du genre de prière qu’il voulait, des exercices spirituels que je devais pratiquer, de la voie par où il voulait me conduire que je n’eus aucune peine à couvrir de mon écriture une page entière. Cependant l’état qu’il m’avait été montré dans cette lumière était d’une si haute perfection, d’une simplicité si pure; au moment où j’écris ceci, je ne l’ai pas encore expérimenté d’une manière parfaite. Ce que mon bien-aimé m’avait montré c’était la fin à laquelle il m’appelait. À cette époque je ne comprenais pas comme je le comprends aujourd’hui le vrai sens de ce qui m’était montré. Il me semble d’ailleurs que pour vivre en perfection la doctrine qui m’était montrée alors par Notre Seigneur, les efforts de tous les jours de ma vie entière seraient à peine suffisants.

(I/Ch.27) Lorsque mon confesseur eut pris connaissance de ce que j’avais écrit, il ne manqua pas de m’humilier fortement et de me mortifier. Il me dit : «Vous ne savez pas ce que vous avez écrit et vous n’y comprenez rien…», etc. Au fond il disait vrai. Dans la suite je me suis moquée de moi-même à la pensée de mon invraisemblable audace. Comment avais-je osé parler d’une doctrine d’aussi éminente pureté alors qu’en somme j’avais à peine fait les premiers pas dans le chemin des vertus et de la vie intérieure? Je suppose que mon bien-aimé voulait me proposer à cette époque la fin où je devais tendre. Peut-être voulait-il orienter quelque peu mon confesseur et lui montrer la conduite qu’il aurait à suivre pour me guider. Mon confesseur me dirigea en effet selon la grâce qu’il avait reçue. Il commença par m’imposer un grand nombre de pénitences, une stricte mortification des sens, surtout quant à la vue et à la parole. Comme la maison où j’habitais alors était située à un bon mille de notre église, il me commanda de faire tout le trajet aller-retour sans lever les yeux une seule fois, ni dans la rue ni même à l’église. Je ne pouvais même pas faire attention à l’image du sol et des pavés sur lesquels je marchais. Il m’avait ordonné de tenir constamment mon esprit élevé en Dieu, sans faire attention à quoi que ce fût. À la maison il ne m’était pas permis de regarder personne, pas même lorsqu’une personne étrangère entrait ou sortait. Je devais me comporter comme si j’étais aveugle.

Par la grâce de Dieu, je parvins à accomplir très exactement ce qui m’était commandé. Je ne crois pas avoir jamais négligé en rien d’obéir aux ordres de mon confesseur. Je serais plutôt morte. Je ne songeais même pas à faire quelque objection ou à montrer quelque préférence pour ceci ou cela. La nature en moi semblait ne plus exister. Mon âme, oui tout mon être ressemblait à une cire molle : il se laissait rouler, tordre, redresser, défoncer comme bon semblait à mon directeur. J’étais comme une enfant innocente, sans volonté, sans intelligence, sans préférences sans malice; douce et tranquille comme un petit pigeon. C’était la grâce de Dieu qui opérait tout cela en moi; je n’y avais aucun mérite.

(I/Ch.28) J’avais pris tellement l’habitude de me mortifier quant à la vue que certaines béguines demandèrent à la Grande Dame si j’étais aveugle. Elles ne m’avaient jamais vu lever les yeux. Parfois, pour mortifier ma vanité, mon confesseur me donnait l’ordre de froisser et de chiffonner ma belle guimpe ou de frotter de craie mon voile noir, etc.

Quant aux pénitences corporelles, celles-ci étaient assez rudes étant donné ma complexion assez faible et ma jeunesse. Je n’avais pas vingt ans. Pendant six semaines il me fit prendre la discipline une fois par jour. Pour le surplus, nuit et jour, je devais porter autour du corps des ceintures garnies de petites pointes. Cela me faisait très mal surtout lorsque je prenais mes repas et que le corps gonflait. Les petites pointes entraient dans la chair. Ces ceintures me faisaient aussi souffrir lorsque j’avais à faire une course un peu longue, lorsque je m’agenouillais ou que je voulais m’étendre pour dormir, etc. Pourtant je n’osais révéler par aucun signe extérieur la douleur que je ressentais à ces occasions. Je craignais de manquer ainsi à la plus élémentaire obéissance; car mon confesseur m’avait ordonné de porter ces instruments de pénitence tant qu’il ne m’en aurait pas dispensé.

Après trois semaines il me demanda comment je les avais supportés. Je lui dis : «mon Père, je me sens très affaiblie par ces pratiques». Je ne sais pas s’il a bien compris ce que je lui disais. Toujours est-il qu’il m’ordonna de continuer jusqu’à nouvel ordre; et très simplement j’ai continué. Quand ces pratiques eurent duré six semaines, il me demanda si je portais toujours ces ceintures et comme je lui répondais affirmativement il fut très perplexe et comme atterré. Il s’excusa disant qu’il avait oublié de rapporter son ordre.

Je pense que Notre Seigneur a permis tout ceci pour m’habituer dans la suite à mortifier l’amour déréglé que j’aurais pu avoir pour ma propre personne et aussi pour me faire comprendre par cette expérience qu’on ne saurait se tromper ni mal faire en obéissant humblement et simplement à ses supérieurs, uniquement pour Dieu. En effet lorsque le cœur est attentif aux ordres des Supérieurs (puisque les Supérieurs tiennent la place de Dieu lui-même) il n’est pas possible que Dieu puisse permettre que ses supérieurs aux confesseurs se trompent. Que si même Dieu permet quelquefois qu’un directeur donne un ordre imprudent ou mal fondé il saura bien arranger les choses de façon qu’il s’ensuive un plus grand bien et que l’ordre inconsidéré n’ait pas, pour l’âme ou le corps, la suite nuisible qu’on aurait dû en attendre selon toute vraisemblance.

Tout cela je l’ai bien compris alors et plus tard cette vérité est devenue de plus en plus évidente pour moi. Il est certain que cette pratique imposée par mon confesseur aurait normalement dû porter un réel préjudice à ma santé. Il n’en fut pas ainsi et cependant, bien des années plus tard, je portais encore dans ma chair des cicatrices des blessures faites par les petites pointes de ces ceintures.

(I/Ch.29) Mon confesseur m’exerçait fortement à mortifier mon intelligence. Tout ce qu’il me commandait, il voulait que je le fasse aveuglément. Je dois avouer d’ailleurs que cela ne me coûtait guère et je n’y éprouvais aucune répugnance ou difficulté. Ce n’était pas vertu, car cette soumission simple et sans arrière-pensée était, je crois, dans la ligne de ma nature. C’est ainsi qu’un jour il me fit transcrire un long écrit. Ce travail me prit bien trois semaines, mais j’y avais pris goût, car cet écrit traitait d’un certain exercice de la présence de Dieu en nous, d’une désappropriation totale de toutes choses créées, ainsi que du pur amour de Dieu. Lorsque j’eus terminé ce travail, il me donna l’ordre de le brûler, sauf la dernière page. Revenu à la maison je jetai tout au feu, le cœur joyeux et satisfait. J’en fis le sacrifice à Dieu sans qu’il m’en coûtât; et cependant j’avais trouvé grande satisfaction à cette lecture. C’est d’ailleurs ce qu’avait remarqué mon confesseur. Croyant que je m’y étais très attachée il avait voulu m’éprouver en ordonnant de brûler ce que j’avais transcrit. Mais lorsqu’il apprit que j’avais jeté ces papiers au feu comme il l’avait ordonné de le faire, il me réprimanda vertement disant que j’étais une sotte, et ainsi de suite.

Notre Seigneur me fit la grâce, en cette occasion comme en d’autres, d’accepter ses réprimandes sans le moindre trouble et fort paisiblement. Je ne ressentais même aucune mortification. Mon confesseur semblait m’étudier pour tâcher de trouver quelque occasion de me mortifier. Mais je crois qu’il aurait pu tout me dire et commander sans que j’eusse ressenti la moindre peine mortifiante.

À cette époque j’éprouvais souvent de grandes difficultés pour combattre le sommeil qui me prenait lorsque j’étais à l’oraison ou à l’église. C’est que je dormais très peu la nuit à cause de mes instruments de pénitence dont j’ai parlé déjà. Malgré tous mes efforts pour résister au sommeil il m’arrivait de m’endormir le front au sol à l’église ou dans ma chambre. Je dormais debout ou en marchant; et cela m’était un véritable tourment.

Une nuit du Vendredi saint j’étais allée méditer les stations au chemin de la Croix avec mes compagnes du béguinage. Tandis que je baisais la terre devant une station en méditant dévotement le mystère qui s’y trouvait représenté, je m’endormis, le front contre les pierres et demeurai ainsi pendant plusieurs heures sans avoir conscience d’exister. Toutes celles qui passèrent près de moi, et en particulier mes compagnes d’habitation, crurent que j’étais tellement perdue dans ma méditation que j’en avais oublié de me relever et de rentrer au logis. Elles m’ont souvent demandé ce qu’il en était et lorsque je leur disais que je m’étais endormie elles ne me croyaient pas. Quant à moi, tantôt je croyais m’être endormie d’un sommeil naturel, tantôt je me prenais à douter. Je n’ai jamais bien su ce qu’il en avait été au juste.

(I/Ch.30) Vers cette époque, mon père fut pour moi une occasion de souffrir. Lorsque j’avais dû quitter le couvent (des chanoinesses), voyant mon chagrin il m’avait demandé si je voulais entrer dans un autre couvent. J’avais dit oui et que j’en avais le plus vif désir, — ce qui était vrai. Il s’était alors adressé aux Urbanistes d’Ypres ou ma tante (la sœur de mon père) était religieuse. La mère Abbesse promit volontiers de m’accepter. Elle avait compassion de mon père dont elle voyait le chagrin et pour le surplus, elle craignait de me voir reprendre goût à la vie mondaine. Elle dit que leur Règle permettait de dispenser de l’Office et de le remplacer par la récitation d’un certain nombre de Pater lorsque les circonstances l’exigeaient. La faiblesse de ma vue ne devait donc pas être un empêchement à l’acceptation au couvent.

Mon père m’écrivit pour m’annoncer qu’une place m’y était offerte et pour m’inviter à venir immédiatement. Je communiquais cette lettre à confesseur, mais il ne consentit pas à me laisser partir. Il me dit que j’étais appelée à une vie plus silencieuse et solitaire que celle des couvents. Je lui obéis et renonçai à ce couvent. J’écrivis à mon père que j’avais l’intention de demeurer à Gand pour y servir Dieu, doucement et dévotement, sous l’obédience et la direction de mon confesseur. Cette réponse mécontenta mon père. Il lui vint des soupçons et il crut que j’avais l’intention de reprendre la vie du monde; qu’échappant à sa surveillance et à son autorité, la vie de dévotion dont je lui parlais n’était qu’un prétexte pour reprendre ma liberté. Il n’écrivit une lettre fort amère où se lisait le trouble et l’inquiétude où il était. Il me reprochait en outre de l’avoir couvert de confusion en lui demandant de me trouver une place dans un couvent.

Mais mon bien-aimé me fortifiait de sa grâce; Il me fit accepter tout ceci sans trouble. Je remis toute l’affaire entre ses divines mains, Lui demandant d’arranger tout au mieux selon sa seule convenance. C’est ce qui est arrivé. Malgré tout le respect que j’avais pour mon père et ma crainte, son mécontentement ne me touchait pas très fort. Je me suis demandé parfois comment j’avais pu laisser passer toutes ces contrariétés et peines sans m’en inquiéter, conservant une douce confiance en Notre Seigneur et ne cherchant qu’à lui être agréable. C’est bonté de Dieu qui m’a donné cette force et qui, en même temps, adoucissait le cœur de mon père. Sans que j’eusse rien fait pour le mériter mon père me rendit bientôt toute l’affection de son cœur paternel. Il me préférait à toutes mes sœurs qui lui rendaient pourtant de grands services, tandis que je n’étais pour lui d’aucune utilité. Il ne fit plus jamais aucune objection à projet bien au contraire il encouragea disant plus je tâcherais de servir Dieu avec fidélité, plus il me chérirait; et qu’aussi longtemps qu’il lui resterait ne fut-ce qu’un denier, j’en aurais la moitié. [...]

Quelques mois après que j’eus écrit cette lettre, mon père mourait saintement comme je viens de le dire, en l’année 1663.

3. Chez une compagne

(I/Ch.33) cependant la grâce de Dieu avait commencé de travailler mon âme d’une façon constante elle me transformait en une autre personne. Aussi mon confesseur ne manque-t-il pas de faire des reproches aux sœurs du couvent que j’avais dû quitter, leur demandant où elles avaient eu la tête lorsqu’elles m’avaient forcée de sortir, alors que je possédais toutes les qualités et les grâces pour mener la vie religieuse, etc. sans doute lui manifestèrent-elles alors le désir de me voir et de s’entretenir avec moi. Il m’envoya chez elle et elles me reçurent avec beaucoup d’amitié de bienveillance. La mère Abbesse fit venir toutes les religieuses à la grille pour m’écouter. Dieu voulut qu’en ce moment la grâce échauffât tellement mon cœur en illuminant aussi mon esprit que je pus parler d’abondance des choses divines et de la vie spirituelle, comme si j’en avais eu l’expérience depuis de longues années.

Elles s’entre-regardaient, étonné de m’entendre parler de la sorte, de me voir si changer, éclairer des choses de la vie intérieure en secours espace l’une d’elles me demanda à voix basse (et sans que les autres puissent l’entendre) si je venais demander d’être acceptée de nouveau. Mais je lui répondis que non. Je me sentais attirée pour lors à une vie plus intérieure et silencieuse. Depuis ce jour les religieuses de ce couvent me restèrent très dévouées et attachées.

Je demeurais depuis cinq mois au béguinage lorsque mon confesseur m’envoya une de ses filles spirituelles qui me demanda de me rendre avec elle à Bottelaer, en pèlerinage à Saint Anne. Et tandis que nous faisions côte à côte, pour revenir à Gand, il nous vint à chacune au même moment et sans que l’autre le sût, une même pensée. Ma compagne me dit : «Ma sœur, il me vient une idée à propos de nous deux, mais je n’ose pas la dire». À quoi je répondis aussitôt : «Moi aussi je viens d’avoir une idée». Et comme elle insistait et me priait de m’expliquer je lui dis : «Il me paraît que le bon Dieu a disposé les choses de façon que nous puissions vivre ensemble». Elle me répondit qu’elle venait d’avoir la même pensée; mais elle ne voyait pas que la chose fut réalisable parce que plusieurs cousines, auquel sa mère tenait beaucoup, habitaient avec elle.

Cette fille fit part à notre confesseur de l’idée que nous avions eue toutes les deux sur la route de Bottelaer. Il approuva le projet et 20 ans par l’lui-même à la mère de ma compagne. Elle fut immédiatement d’accord et fit déménager les cousines; ce qui donna lieu à bien des commentaires, car les amis de la maison s’étonnaient qu’on fît déménager ces personnes pour me céder la place.

(I/Ch.34) Dès le premier jour où je fus installée dans cette maison, notre confesseur nous donna un ordre du jour régulier : deux heures de méditation par jour, les jeûnes et les disciplines conformément aux prescriptions de notre saint Ordre (du Carmel), des leçons spirituelles, le silence et les colloques dévots. Tout cela devait se faire aux heures déterminées. Nous suivîmes très exactement ces prescriptions. Mon bien-aimé m’inspirait un tel zèle à observer ponctuellement tous les points de cette règle que pour rien au monde je n’aurais omis le moindre détail. L’idée ne me serait même pas venue de ne jamais pouvoir transgresser une seule prescription. Mon observance était si stricte au moment du silence ma bouche se fermait quelque fut l’endroit où je me trouvais dans la rue, quand je me rendais à l’église avec ma compagne, nous n’osions ni l’une ni l’autre dire le moindre petit mot même lorsque l’occasion nous y poussait; ce qui arrivait assez souvent.

Afin de pouvoir observer exactement les heures régulières et suivre ponctuellement l’ordre du jour fixé, j’emportais partout un sablier. Pendant les récréations ou lorsque je me rendais à l’église, je le fixais sous mon tablier; si bien que ma compagne me disait en riant que si jamais on devait peindre le portrait l’artiste ne pourrait manquer de me représenter muni de mon sablier.

Cette exactitude de la vie régulière m’a été d’un très grand appoint pour mon progrès spirituel. La fidélité dans l’observance jointe à l’attrait de la solitude, du silence et de la retraite a été le fondement essentiel, l’assise sur laquelle fut édifiée dans la suite toute ma vie intérieure. Pour chaque acte d’observance régulière ou d’obéissance j’avais la certitude de faire la volonté de Dieu le renoncement incessant à ma volonté propre pour faire celle de Dieu m’a valu une abondance de grâces qui m’ont permis de me rapprocher de Dieu. De cette manière je parvins à une certaine disposition ou façon d’être qui me permettait de faire tous mes exercices spirituels avec zèle et sans trop de relâchement.

(I Ch.35) Afin de me mettre en état de suivre avec plus de constance et de liberté l’ardent attrait intérieur pour la perfection, mon bien-aimé m’accorda une faveur qui me fut très utile à cet effet. Il n’inclina à me charger, par amour, de toutes les besognes ménagères : la cuisson, la lessive, etc., chaque fois que ma compagne avait quelque difficulté à s’en occuper. Quoique je n’y étais obligé d’aucune façon, mon bien-aimé m’inspira de m’en charger par condescendance et affection fraternelle. C’est d’ailleurs en raison de cette obligeance que je lui témoignais que ma compagne et sa mère se conformaient entièrement à mon attrait pour la dévotion et la vie intérieure. Par les attentions que j’avais pour elles, je crois avoir gagné leur cœur. Elles me furent bientôt attachées par une singulière affection : à tel point qu’elles voulurent s’en remettre à moi pour toutes leurs affaires de famille et me demandèrent de les arranger comme il me semblait bon. Je saisis cette occasion, qui me paraissait voulue par Dieu, pour fixer la marche habituelle du ménage selon ce qui me semblait être la volonté divine. Je commençais par supprimer radicalement les visites et les invitations à dîner faites à des amis ou à des étrangers. La seule exception était faite pour le fils de la maison qui venait dîner chez sa mère une fois l’an. Je réglais ensuite l’ordinaire de la table conformément aux exigences de la sobriété et de la pauvreté, n’admettant aucun extra, aucune friandise. On prenait un seul repas complet par jour et le soir nous nous contentions d’une simple tartine. Les dimanches et jours de fête faisaient exception. Petit à petit nous nous privâmes aussi de fruits. M’accompagner sa mère, — qui était une pieuse veuve —, se plièrent donc entièrement à mes préférences et à mes désirs, avec une réelle joie et satisfaction de l’âme. La mère de ma compagne était cependant une femme d’un certain âge déjà et jamais elle n’avait été habituée à ce genre de vie. Elle s’y conforma avec une humilité d’enfant sans jamais formuler la moindre objection et sans montrer de quelque façon son déplaisir. Tout ce que je faisais ou disposait, elle le trouvait toujours très bien.

Quant à moi, j’étais honteuse en voyant sa grande vertu et la satisfaction qu’elle avait à tendre au bien. Je savais que sa nature l’inclinait dans un autre sens; mais elle réprimait courageusement ses penchants naturels afin de ne pas nous déplaire et de ne pas faire obstacle au genre de vie que nous voulions mener. Parfois même elle encourageait sa fille à se conformer totalement à nos façons. Car ma compagne se sentait un peu plus disposée que moi à la vie active. De nature elle était d’un tempérament plus actif. Mais sa mère l’engageait à se plier à notre attrait pour la solitude, etc. Et comme elle avait de l’affection pour moi et qu’elle avait pris goût à nos colloques et à mes conseils, elle fit tout à son possible pour s’adapter à notre esprit et n’y point faire obstacle.

En évoquant tous ces souvenirs, je me sens poussé à louer Dieu et à le remercier de sa sollicitude paternelle. Il a écarté tous les obstacles, disposant toutes choses selon mon attrait et dans la ligne de ma vocation. C’est à moi seule que je dois m’en prendre d’être restée si longtemps en chemin sans faire de progrès plus rapides. Que j’ai honte en écrivant ceci!

(I/Ch.36) Lorsque tout fut ainsi réglé dans le ménage, notre maison se mit à prendre l’aspect d’un petit ermitage, tout séparé des choses du monde. Nous n’avions plus aucune connaissance de ce qui se passait dans la ville, pas plus que si nous avions été dans un désert. Dans la solitude constante de cette vie régulière, notre désir de perfection et le zèle de l’atteindre ne semblèrent croître sans cesse. Rien, en Dieu et pour lui, ne me semblait impossible ni même difficile. En entendant parler de l’éminente sainteté de sainte Thérèse, je me disais, innocente que j’étais, «moi aussi je désire devenir sainte!» C’est que je sentais en moi la ferme volonté de ne m’épargner aucun effort, aucune peine pour acquérir la vertu et y persévérer. J’avais aussi l’espoir que la grâce de Dieu ne me manquerait jamais, pas plus qu’elle n’avait fait défaut aux saints.

Notre Seigneur m’avait donné en partage une grande candeur et simplicité d’esprit. Aujourd’hui je m’étonne et me demande comment il a été possible que mon esprit fût alors à ce point simplifié, car j’en étais à mes débuts dans la vie spirituelle et personne ne m’avait rien appris à ce sujet. Un jour, au moment d’entrer au confessionnal, ma compagne avait oublié les fautes dont elle voulait s’accuser. Comme elle ne savait plus que dire notre confesseur la mortifia quelque peu, lui disant : «Pieuse sotte, seriez-vous donc si simple que vous n’ayez plus rien à confesser? Allez donc trouver le sacristain et qu’il vous place sur l’autel!» En sortant du confessionnal, elle me raconta ce que le confesseur lui avait dit et commandé. Plus sage que moi, elle savait bien qu’il n’avait pas pris la chose au sérieux. Mais moi, ne comprenant pas ce qu’il y aurait eu d’inconvenant à exécuter un tel ordre, je l’engageai à obéir simplement sans avoir égard à la foule qui emplissait l’église, — car c’était un dimanche. Comme elle refusait de s’adresser au sacristain je m’étonnai très sincèrement, ne prenant pas comment elle osait se dispenser d’exécuter un ordre reçu. Ne cessant de la pousser je lui dis que l’obéissance doit être aveugle, sans considération ni réflexion d’aucune sorte. Ma compagne me dit en riant : «comment ferais-je bien pour me hisser sur l’autel?» Croyant toujours bien faire, je lui dis : «Prenez cette chaise et vous pourrez y monter». Et comme elle me demandait encore ce que j’aurais fait si j’avais reçu un tel ordre, je lui répondis en toute sincérité que j’aurais escaladé l’autel le plus simplement du monde, comme s’il n’y avait eu personne dans l’église.

(I/Ch.37) A l’occasion de ce petit incident et en d’autres circonstances encore, notre confesseur avait fini par remarquer mon excessive candeur et ma simplicité d’esprit. Aussi fut-il obligé de se surveiller et de prendre garde à ce qu’il me disait ou commandait. Je ne me demandais jamais si ce qu’il m’ordonnait de faire était bien ou mal et je crois que s’il m’avait commandé de sauter à l’eau de faire telle ou telle chose inconvenante j’aurais immédiatement exécuté l’ordre croyant bien faire et pensant que la chose était bonne.

Afin de nous exercer méthodiquement à renoncer à notre sens propre et à notre propre volonté, notre confesseur nous ordonna de nous soumettre l’une à l’autre, tour à tour. Je veux dire que ma compagne et moi, à tour de rôle et pendant quinze jours, devions exercer l’une la charge de supérieure, l’autre celle de subordonnée. Il voulait ainsi nous habituer à ne jamais rien faire ou omettre de notre propre autorité. Quand ma compagne était en charge, elle s’efforçait de me mortifier, surtout pour voir si je ne manifesterai pas quelque préférence ou déplaisir. Elle voulait savoir si mon obéissance était aussi simple que celle que je préconisais et si réellement j’étais aussi exempte de respect humain que je le semblais être. C’est ainsi qu’un jour elle me fit prendre des vêtements de servante, sales et de mauvais goût et me mettant une cruche entre les mains, le commanda d’aller acheter du lait au marché. Ce marché se tenait un endroit fort éloigné de la maison je sortis fort simplement ne pensant guère à la façon dont j’étais accoutrée et sans faire attention aux personnes que je croisais, — comme si la rue avait été déserte. Mais je ne pouvais m’empêcher cependant de remarquer qu’en m’apercevant certaines personnes s’arrêtaient pour me dévisager, — faite comme je l’étais! Elles semblaient douter que ce fût bien moi, car elles me connaissaient de vue, mais ne m’avaient jamais rencontré vêtue de cette façon. À mon insu ma compagne m’avait suivie dans la rue et jouissait du spectacle. Lorsque j’eus parcouru une première rue et la moitié d’une autre, elle me tira par la robe et me fit rentrer sans me permettre d’aller plus loin. Elle me demanda quelles avaient été mes impressions et je lui répondis que j’avais agi tout simplement et que si j’avais éprouvé quelque répugnance naturelle celle-ci avait été très facilement surmontée par le renoncement à ma volonté propre et par ma soumission à l’autorité d’autrui.

(I/Ch.38)

Notre confesseur nous ordonna aussi de changer de chambre et de lit chaque semaine pour supprimer en nous toute attache ou satisfaction des sens, — au cas où il en aurait eu. Il m’enleva aussi mon crucifix et toutes mes petites images où s’alimentait ma dévotion. Il voulait éviter que je m’y attache d’une affection trop sensible. Il est vrai qu’au début je ressentais pour tous ces objets une dévotion fort sensible, jusqu’au jour où je fus entièrement mortifiée et dégagée. Ces mortifications et d’autres semblables m’ont fait grand bien. Je parvins ainsi et petit à petit à une indifférence telle que tout ce qui était manifestation extérieure ne m’inquiéta plus guère. Je pris l’habitude de chercher uniquement à l’intérieur et je finis à la longue par y trouver tout.

Pour des raisons que j’ignore, notre confesseur jugea bon de nous commander de temps en temps, au cours de l’année, un certain relâchement de notre stricte observance. Par manière de récréation il nous faisait prendre un peu plus de nourriture, boire un peu de vin, ajouter un plat un peu plus soigné à notre ordinaire. Il me semble avoir toujours éprouvé une certaine répugnance à ces sortes de récréations, aussi, pour leur donner quelque valeur spirituelle, nous avions pris l’habitude d’inviter l’une ou l’autre bonne âme qui se trouvait dans le besoin. Ces réfections leur étaient bien nécessaires et nous, considérant ces personnes comme des épouses pauvres du Christ, prenions plaisir à les choyer, à leur procurer quelque joie. C’était là notre vraie récréation.

4. Tertiaire du Carmel et direction de Michel de Saint-Augustin.

(I/Ch.39) Après avoir eu ce père comme confesseur pendant une année et qu’il m’eût exercé et éprouvé par la mortification, comme une novice, il voulut bien contenter mon désir et m’admettre à faire profession dans le tiers ordre de Notre-Dame du mont Carmel. Je fis donc profession entre ses mains un Vendredi saint, faisant vœu d’obéissance et perpétuelle chasteté suivant les prescriptions de la règle du tiers ordre. Je choisis, pour l’ajouter au mien, le nom de Sainte Thérèse : sœur Maria a sancta Teresia. Je ressentais pour cette sainte un très particulier attrait.

Quoique je n’eusse fait vœu d’observer que la règle du tiers ordre, notre confesseur nous fit suivre l’observance des religieuses (du second ordre) quant aux jours de jeûne et d’abstinence, quand on pénitence, au silence, etc. Il nous était facile d’observer tout cela puisque personne n’y venait jamais mettre obstacle. À cette époque la règle du tiers ordre n’avait jamais n’avait pas encore été imprimée; et pour le surplus, je me sentais porté à une observance plus stricte que celle des tertiaires. La règle du tiers ordre a été prévue en effet pour toutes sortes de personnes qui peuvent l’observer tout en vivant dans le monde.

Plus tard, pour certaines raisons, il parut opportun de me faire renouveler la profession que j’avais faite. Sous la direction d’un nouveau confesseur que j’eus alors, — et qui est resté toujours dans la suite mon père spirituel —, je recommençais en quelque sorte un nouveau noviciat. Ce directeur devait entreprendre de labourer le sol de mon âme et le rendre fertile dans l’exercice de la vie intérieure. À cet effet il m’enseigna l’esprit de l’ordre, montrant ce qu’il est, en quoi il consiste, à savoir une perpétuelle prière et conversation avec Dieu, une pratique attentive de la présence de Dieu, alimentée et fortifiée par la mortification incessante et le renoncement à toute chose créée; la pratique enfin des trois vertus théologales de foi, d’espérance et d’amour.

(I/Ch.40) Notre premier confesseur nous avait dirigés pendant quatre ans. À ce moment il plut à Dieu qu’il fût déplacé et nous nous demandions à qui nous pourrions nous adresser pour le plus grand bien de notre âme. Pendant quelques jours ma compagne et moi nous priâmes notre seigneur de nous faire connaître sa volonté. Nous fûmes tous deux poussées à nous adresser à un Père, lecteur en philosophie. Nous nous présentâmes à lui, nous confiant absolument à sa conduite et direction. Depuis longtemps déjà j’avais eu l’impression que ce Père pourrait être très bon pour moi et qu’il comprendrait notre esprit. Je le considérais comme un homme très vertueux, mortifié, silencieux et solitaire, pratiquant intensément la vie intérieure. Je pensais qu’il n’aurait pas manqué de me faire progresser dans la voie de la perfection et de l’oraison. Je ne désirais pas autre chose. D’autre part j’avais l’impression d’avoir besoin d’être guidé vers Dieu d’une façon un peu différente de celle qui m’avait été proposée jusqu’ici. Mon opinion et mon espoir ne furent pas déçus. Ce que je trouvais chez mon nouveau directeur dépassa mon attente. Lorsque je commençais à comprendre et à goûter sa doctrine, je vis bien que Dieu m’avait adressé à lui et qu’il était le directeur spirituel tout indiqué conduire où Dieu le voulait.

(I/Ch.41) lorsque ce révérend père eut entrepris de me faire avancer dans le chemin de la vie spirituelle, il s’aperçut qu’il me manquait une certaine base solide pour la pratique parfaite des vertus. De temps à autre certaines choses parvenaient encore à me troubler ou à m’enlever la paix intérieure. Étant d’avis qu’un édifice s’écroule à la moindre tempête si ses fondations ne s’appuient pas sur le sol ferme, il me dit qu’il fallait commencer par établir fortement le fondement d’une vie vertueuse pour y élever ensuite la tour de la perfection évangélique. «Je vois bien, me dit-il, que vous avez construit en hauteur d’une certaine façon, mais sans creuser en profondeur». Il lui semblait bon de reprendre le travail dès le début. Quant à moi j’y étais bien résolue, car je ne demandais que de me rapprocher de Dieu. Il me fit d’abord méditer la vie et les vertus du Christ, me proposant de tâcher de les imiter et de les vivre à mon tour. Il me dit que je devais travailler à me rendre toute conforme à la sainte humanité de Jésus, tant pour ce qui est du comportement extérieur que pour l’humilité, la douceur, l’amour et l’amitié, en un mot : pour toutes les vertus et façons d’agir. Il nous engagea fortement à réaliser cette conformité au degré le plus parfait et à imiter tellement le Christ dans nos façons de vivre, d’agir et de converser, que la vie de Jésus soit manifestée en nous par une imitation parfaite. Lorsque nous serions parvenus à incarner en quelque sorte en nous la sainte humanité de Jésus, il nous aurait proposés — disait-il —, une nouvelle étape. Celle-là tendrait à nous rendre conformes à l’esprit du Christ, à ses qualités d’âme, à ses saintes intentions, afin qu’ainsi nous fussions unis au Christ en totalité.

(I/Ch.42) Lorsque nous fûmes appliquées pendant deux ou trois mois à cet exercice, il nous amena petit à petit à la pratique d’un recueillement plus simple. Il me fut permis alors d’abandonner les activités de la méditation. (Je n’avais jamais été très à l’aise quand il me fallait faire travailler mon intelligence). Il nous fit adopter la pratique des trois vertus théologales. Cette pratique devait être continue, pendant et hors le temps de la prière, entretenue par quelques actes simples et sans effort, sous forme d’aspirations, orientations de la pensée attention à la présence de Dieu, ce père plein d’affection qui tient sans cesse le regard fixé sur nous, prêt à nous assister, nous aider, nous tendre la main quand nous lui demandons sa grâce.

Lorsque j’eus acquis une certaine assurance dans cette pratique au point d’y sembler bien établie, sa Révérence me conseilla d’abandonner de plus en plus toute activité propre pour arriver par degrés à me contenter d’une foi nue en la présence divine et d’une conformité de volonté tournée vers Dieu. Dans les débuts cette pratique me fut fort difficile et j’y trouvais peu de goût. Il m’était dur d’être sevrée de la douceur des consolations intérieures sensibles. Car en même temps notre Seigneur avait commencé de me placer dans un état de sécheresse, d’obscurité, de souffrances intérieures, de pauvreté et d’abandonnement spirituel. Cet état de mon âme a duré un an environ.

(Cette nouvelle pratique me coûtait aussi) parce que je n’étais guère habituée à me tenir intérieurement attentive à Dieu une façon si dépouillée, simple et purement spirituelle. Je ne connaissais pas encore l’accès au désir de l’esprit. Toujours fort mêlé à ce qui relève des sens, l’esprit ne percevait rien qui ne fut mélangé de sensibilité, de goût sensible. Je restais pour ainsi dire entièrement enfermée dans ma propre personne. C’est pourquoi l’oraison et la pratique de la présence de Dieu par la foi nue me paraissaient si difficiles et dures et sans saveur aucune. Il m’arrivait d’être très fatigué de lutter contre mes pensées, de tâcher de les réduire au silence, de les supprimer ou de les oublier. Parfois les distractions et les pensées importunes me submergeaient créant en moi un réel vacarme. Les sens eux-mêmes se déchaînaient et se dispersaient comme des bêtes sauvages; et je ne parvenais plus à les faire taire ou à les reprendre en main, si ce n’est parfois après avoir longuement prié.

(I/Ch.43) L’oraison m’était très difficile : je m’y sentais froide, sans consolation ni goût. Aucun bon mouvement ne se faisait sentir. Malgré cela je persévérais dans l’oraison sans jamais en abandonner la pratique ni écourter le temps [.......] Bien au contraire, j’y consacrais plus de temps que jamais et autant qu’il m’était permis. Je demeurai souvent plusieurs heures en oraison. Grâce à cela l’esprit finit par prendre petit à petit le dessus sur les sens, parvenant d’une certaine façon à s’introduire et à se maintenir dans une contemplation de la présence de Dieu par la seule foi. Parfois l’esprit parvenait à demeurer en repos en Dieu. Par degrés la nature et les sens perdaient leur force et leur vivacité, par une mortification ininterrompue et rigoureuse de tout l’humain. Quant à la sensibilité, je demeurai certes dans un état de sécheresse et de déréliction; mais il restait dans mon âme impuissant désir de perfection et la volonté d’acquérir les vertus en mortifiant ma nature. Cependant ce m’était un grand tourment de sentir en moi la force et même la violence du désir de me rapprocher de Dieu par la pratique de toutes les vertus et par l’oraison mentale, et d’autre part de me sentir e