Madame Guyon X Correspondance IV

 




MADAME GUYON



 

CORRESPONDANCE

IV

CHEMINS MYSTIQUES




Edition critique établie par Dominique Tronc





Opus « Madame Guyon »


Quinze ouvrages


Madame Guyon Oeuvres mystiques choisies


I Vie par elle-même I & II. – Témoignages de jeunesse.
II Explication choisies des Écritures.
III Oeuvres mystiques (Opuscules spirituels choisis).

IV Correspondance I. Madame Guyon dirigée par Bertot puis Directrice de Fénelon.

V Correspondance II. Autres directions - Lettres jusqu’à la fin juillet 1694.

VI Les Justifications. Clés 1 à 44.

VII Les Justifications. Clés 45 à 67 - Pères de l’Église.


VIII Vie par elle-même III. – Prisons – Compléments – pièces de procès.


IX Correspondance III. Du procès d’Issy aux prisons.
X Correspondance IV. Chemins mystiques.
XI Années d’épreuves Emprisonnements et interrogatoires – Dé cennie à Blois.
XII Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure.


Éléments biographiques, Témoignages, Etudes.

Indexes et Tables.



Avertissement



Ce Tome « 10. Correspondance IV Chemins mystiques » achève les correspondances en reprenant ce qui fut édité par les disciples sans lieux ni dates ni destinataires : il fallait protéger des correspondants bien vivants (la « petite duchesse » de Mortemart vivra jusqu’au milieu du dix-huitième siècle et aurait succédé à Madame Guyon dans la filiation).

L’ordre suivi des trois voies mystiques est classique.

Texte associé :

Madame Guyon, [95] Lettres de direction [un florilège], Lulu.com. [Un choix de lettres éditées dans ce tome 10.]1




Introduction

 

Au XVIIIe siècle paraissent les Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme. De cet ensemble, nous avons prélevé les lettres dont l’identité des destinataires nous est connue grâce à l’Indice que nous devons à Dutoit, second éditeur des écrits de Madame Guyon. Leur séquence constitue une partie de notre tome I. Restaient les lettres dont les destinataires et la date de rédaction demeurent inconnus ou, dans quelques cas, trop imprécis pour en faire état d’une façon assurée. Le lecteur les trouvera dans ce dernier tome que nous avons complété par  vingt et une lettres nommément attribuées à Madame Guyon et publiées dans le Directeur Mystique ainsi que par des Témoignages spirituels. Elle y apparaît nettement comme le successeur de Monsieur Bertot dans la direction de leur groupe spirituel.

Nous avons proposé Chemins mystiques comme titre à ce recueil. Les premiers éditeurs offraient les expressions Vrai christianisme et Vie intérieure. La première nous a semblé datée, marquée par son temps. Quant à la vie intérieure, elle est perçue aujourd’hui comme limitée au seul domaine de notre psychologie[1].

Pour qui a lu la Vie et certaines lettres du tome I, le terme mystique suscite celui d’ineffable, qui implique la difficulté, sinon l’impossibilité, de décrire l’expérience particulière de qui est touché au profond du cœur. Révoquant l’approche par la raison d’un état qui la dépasse, l’ineffable, littéralement, révoquerait toute tentative d’expression intelligible. En fait l’expérience se dit néanmoins, mais se donnant comme à éprouver pour ainsi dire par le lecteur lui-même. Le style se permet des approximations, des détours, de métaphores - et de longues phrases non avares d’anacoluthes, parce que la correction de la forme, la rigueur, la concision sont peu adaptées à l’évocation d’états qui ne peuvent qu’être suggérés.

Or nous allons admirer le style des lettres de ce tome III. Avant de considérer ce qui est pour nous la cause la plus profonde d’une clarté qui n’a pas toujours frappé jusqu’ici le lecteur de Madame Guyon, faisons leur place à deux facteurs objectifs. D’une part le pasteur Poiret est intervenu : fidèle généralement, il corrige néanmoins des fautes trop criantes envers la syntaxe,


[1] On observe un tel glissement dans les autobiographies par exemple, depuis celles de Thérèse d’Avila et de Madame Guyon, passant par celles de Rousseau, Maine de Biran, Amiel, jusqu’aux introspections modernes.


peut-être au su de Madame Guyon, tant l’anacoluthe peut occasionner de gêne. Mais la rédactrice garde un rôle prépondérant. Son âge et la maturité de sa vie spirituelle expliquent en partie cette intelligibilité nouvelle de son texte.

Elle s’adresse beaucoup à des commençants. Il faut pour eux s’appliquer à la clarté et répéter la leçon, l’encouragement, la directive si besoin est - ce qui a entraîné contre la Dame l’accusation d’être monotone, alors qu’elle est surtout un bon maître, qui ne méconnaît pas la sévérité et sait donner élan à la rigoureuse discipline. Son dessein est bien d’accompagner. Elle sait se faire entendre parce qu’il lui est donné de se faire entendre.

Si nous voulons replacer Madame Guyon parmi les courants de la spiritualité occidentale, il s’agit d’une forme sobre où le pur amour est tout à la fois le moyen et le but. On la nomme souvent mystique affective. Elle fut particulièrement développée par trois courants qui s’influencèrent mutuellement : le courant franciscain transmis par Herp ou Harphius (1400-1477), puis Bernardo de Laredo (1482- v.1540) ; le courant issu de Ruusbroec (1293-1381), propagé par le même Herp et avec la contribution de cartusiens tels que Hugues de Balma (13e-14es.) ; enfin le courant carmélitain illustré par Jean de la Croix (1542-1591). Cette mystique affective s’opposerait à une mystique spéculative, appelée encore improprement  contemplation intellectuelle, issue de Plotin, Denys, Eckhart (~1260-1328). Mais les « spéculatifs affirment simplement que l’homme est un miroir vivant » qui reflète le divin et l’opposition avec la mystique affective disparaît dès que l’amour de ce modèle divin prend le dessus [2].

Historiquement, au sein du siècle précédant la naissance de Madame Guyon, le courant spirituel dans lequel elle s’inscrit fut initié en France par le franciscain du tiers ordre régulier Chrysostome  de Saint-Lô (1594-1646).  Dans une moindre mesure, Madame Guyon fut influencée par le franciscain capucin Benoît de Canfield (1562-1610), premier confesseur de la réforme du couvent de Montmartre auquel fut attaché son père spirituel, Monsieur Bertot (1620-1681). Elle est enfin tributaire des Grands Carmes illustrés par Jean de Saint-Samson (1571-1636) et par son disciple Maur de l’Enfant-Jésus (~1617-1690), dont nous avons lu vingt et une lettres adressées à la jeune femme au début du premier volume de cette correspondance.

Tout ce contexte de sa formation intérieure nous permet donc, puisqu’on ne trouve chez elle aucune spéculation, mot pris par nous ici en son sens de « recherche abstraite », de la rattacher en premier lieu à la mystique affective


[2] Dict. Spir., art. « Mystique », vol. 10, col. 1633. – Sur le terme affectif, -ive , Littré, 2e sens : « Facultés affectives par opposition à facultés intellectuelles ».


la plus orthodoxe. Quant à l’influence quiétiste, elle est certaine, transmise par le Père Lacombe, d’origine italienne, et renforcée par leur séjour commun en Piémont chez l’évêque Ripa (-1691) lié au cardinal Petrucci (1636-1701), figure éminente du quiétisme italien. Mais cette influence ne nous paraît pas dominante par rapport aux courants précédents. Il s’agit plutôt d’un « air du temps » prévalant chez les mystiques affectifs. Madame Guyon est d’ailleurs plus tributaire des figures « pré-quiétistes » de Grégoire Lopez (1542-1596) et de Falconi (1596-1638) que de la Guia espiritual de Molinos (1628-1696)[3].

Les éditeurs du XVIIIe siècle avaient pour but de fournir aux disciples une nourriture préparant à l’oraison[4]. Ils évitent d’indiquer les noms des correspondants et suppriment toutes les dates et confidences intimes [5]. Ils effectuent très probablement un tri dans leurs sources en ne conservant que les lettres qui traitent de sujets spirituels.

L’éditeur Poiret adopte la répartition classique des trois voies de purification, d’illumination, d’union. Cette division tripartite est devenue traditionnelle dans la voie mystique avant même que Hugues de Balma ne l’adopte comme plan de sa Théologie mystique. Cette division avait été reprise pour la correspondance de Jean de Bernières (1602-1659) [6] en « Lettres pour la vie purgative, lettres pour la vie illuminative, lettres pour la vie unitive ». Elle convient donc aussi à Madame Guyon, qui s’inscrit dans le courant issu


[3] Madame Guyon nie avoir connu Molinos pour des raisons évidentes. Nous trouvons toutefois des points communs entre la Guia - vue sous un jour nouveau depuis l’édition et la présentation de J.-I. Tellechea Idigoras, 1976 - et (par exemple) le Moyen court.  La Guia elle-même copie parfois trop fidèlement Falconi, dont la célèbre lettre prend place auprès d’écrits de Madame Guyon et du P. Lacombe dans les Opuscules spirituels, édités par Poiret en 1720. Notons que Joseph de Jésus Maria Quiroga (1568-1628), fidèle défenseur de Jean de la Croix, frère Laurent (1614-1691), apprécié de Fénelon, la Mère du Saint-Sacrement ou Catherine de Bar (1614-1698), « une sainte » aux yeux de Madame Guyon, la Mère Bon (1636-1680), furent suspectés de quiétisme.

[4] Ainsi de nombreux exemplaires de la Vie édités par Poiret transitent par  l’intermédiaire du Dr. Keith de Londres, figure connue de nombreux intellectuels de l’époque, qui se charge d’en assurer la distribution, tout particulièrement chez les disciples écossais (Henderson, Mystics of the North-East, Aberdeen, 1934).

[5] « Les copies qui nous en sont tombées entre les mains étaient sans noms », affirme Poiret en préface, ce qui ne veut pas dire qu’il les ignorait : un copiste tel que Dupuy lui survivra longtemps.

[6] Bernières, Les Œuvres spirituelles […] seconde partie contenant les lettres…, divisée elle-même en trois parties : « Lettres où les maximes et avis spirituels pour la vie purgative sont mis en pratique » ; « …pour la vie illuminative… », « …pour la vie unitive… » . Les lettres seules couvrent 528 pages dans l’édition de  Paris, Veuve Martin, 1675.


de Bernières par l’intermédiaire de Bertot. Les trois voies sont utilisées comme classement des lettres au sein de chaque volume de petit format édité par Poiret : un tel « livre de poche » peut ainsi être médité indépendamment des autres parce que les lettres qu’il contient couvrent entièrement le chemin mystique. Nous avons conservé ce modèle tripartite de répartition et les séquences organisées par Poiret, en les regroupant simplement au sein de chacune des trois voies puisque nous éditons quatre volumes en un seul.

Les thèmes de la vie mystique sont seuls présents. Un grand nombre de lettres furent écrites après l’épreuve des prisons : la « dame directrice » est maintenant âgée et un certain élan, voire l’exubérance, a disparu chez elle.  Elle assure, pendant les quatorze années qui lui restent à vivre, une direction auprès de disciples beaucoup plus jeunes, dont les problèmes se ressemblent. Elle est maintenant très loin des difficultés antérieures et très enfoncée dans un état mystique immuable. Elle ne peut que répéter inlassablement ce qui, pour elle, est devenu si évident et si simple : abandonnez-vous à la grâce, et c’est tout ! Tout ceci explique une certaine « distance » : elle est passée très au-delà des problèmes qui agitent ses correspondants et son amour inlassable les aide à les surmonter avec une grande douceur et une large tolérance. 

Demeure finalement une grande simplicité propre à la vie mystique totalement unifiée. Cette simplicité se retrouve de même chez Marie de l’Incarnation (1599-1671) à la fin de sa vie, pour citer un exemple assez proche dans le temps, participant au même réseau spirituel autour de Bernières.

Rappel des sources et organisation du volume.

La plus grande partie de ce volume reprend les éditions du XVIIIe siècle qui se trouvèrent être jusqu’à maintenant les seules sources imprimées de lettres de Madame Guyon, pour les lettres anonymes et non datées : Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, ou l’esprit du vrai christianisme, Cologne [Amsterdam], [Pierre Poiret], J. de La Pierre, 4 tomes, 1717-1718, reprises très fidèlement en Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, ou l’esprit du vrai christianisme. Nouvelle éd. enrichie de la correspondance secrète de M. de Fénelon avec l’auteur, [Jean-Philippe Dutoit], Londres [Lyon], 1767-1768, 5 tomes. Elles ont été présentées au début de notre premier volume, « Description des sources ».

L’Avertissement de P. Poiret nous renseigne sur l’élaboration des quatre volumes de Lettres :

« On ne saurait dire à qui elles ont été écrites, puisque les copies qui nous en sont tombées entre les mains étaient sans noms. Cependant ceux qui nous les ont fait tenir, et qui ne se sont point nommés eux-mêmes, nous ont averti qu'une bonne partie avaient été écrite à des personnes très considérables [...] Le nom de l'auteur ne s'y trouvait pas non plus [...] Au reste, elles n'avaient point de dates, excepté quelques-unes, qui nous font conjecturer en général qu'elles ont été écrites quelques cinq ou six ans avant et après l'année quatre-vingt et neuvième du dernier siècle.

Comme il y en avait un trop grand nombre pour n'en faire qu'un seul volume on les a partagées en plusieurs, et pour y observer quelque sorte d'ordre, on a divisé chaque volume en trois parties, à la première desquelles on a rangé les lettres dont les sujets ont le plus de rapport à l'état des commençants ; à la seconde, celles qui regardent un état plus avancé; et à la troisième, les autres qui désignent un progrès qui va encore plus loin. [...] [7]. » 

On note la juste prudence de Poiret dans les appellations de ces parties (« …Un progrès qui va encore plus loin »), que nous reprenons pour titres.  Il n’est pas judicieux de tenter un regroupement plus fin au sein de chaque sous-ensemble élémentaire [8] compte tenu de l’existence de courtes séries que nous rencontrons ici ou là, de lettres qui se suivent, adressées à un même correspondant inconnu.


[7] Lettres…, tome premier, §7-8,  p.XXVI-XXVIII.

[8] Soit par exemple la séquence des lettres de la voie illuminative du second des quatre volumes (le cinquième volume de l’édition Dutoit, consacré à Fénelon, etc. ne présentant pas une telle distribution). Il y a 4 x 3 = 12 tels sous-ensembles.

Cet ensemble est allégé des lettres dont on connaît les destinataires par l’Indice de Dutoit donné au tome cinquième de son édition des lettres, ces dernières ayant été reprises, lorsqu’il n’y avait pas d’autre source manuscrite, dans les séries de directions spirituelles de notre premier volume.

A cette ensemble allégé, s’ajoutent les vingt et une lettres publiées en 1726 dans le Directeur Mystique et reprises à la fin du cinquième tome de Dutoit, quelques lettres étrangères aux éditions de Poiret et de Dutoit, provenant de manuscrits que nous n’avons pas édités jusqu’ici ; enfin la belle lettre de la « païsane ».

L’édition Dutoit est très fidèle, au point de respecter la pagination de Poiret malgré son format différent, mais s’avère plus complète. Une description complète est donnée dans notre premier volume. Nous indiquons ici ce que nous avons repris ici de ses cinq tomes :

Tome I : « Avertissement [cité ci-dessus] qui était à la tête de l’Édition de Hollande, sous le nom de Cologne », [Poiret], p. XIX-XXVIII. […] Lettres I à CCXL , [classées en trois parties et dans chaque partie par thèmes spirituels] p. 1-694.

Tome II : Lettres I à CC, [classées en trois parties sans subdivision thématique],  p.1-614.

Tome III : Lettres I à CLVI, [classées en trois parties],  p. 1-694.

Tome IV : Lettres I à CXVI, [classées en trois parties], p. 1-403.

Tome V : « Lettre accessoire […] d’une païsane de la connaissance de Mad. G. », p. 169-188. […] « Quelques lettres spirituelles de Madame Guyon telles qu’elles se trouvent dans le volume IV des œuvres de Mr. Bertot », p. 464-559.

Nous présentons en premier les lettres dont les destinataires sont connus ou qui sont datées, ensuite les nombreuses lettres sans dates ni destinataires connus. Elles formeraient une masse indistincte si nous ne reprenions, comme nous l’avons déjà indiqué, les trois grandes subdivisions de Poiret. Cela implique le regroupement au sein de chaque subdivision de contributions provenant tour à tour de ses quatre premiers tomes.

La belle « lettre d’une paysanne » ferme la correspondance de Madame Guyon : elle nous a paru souligner le but qu’elle se proposait, illustré par son Moyen court, de s’adresser aux humbles comme à ceux de rang plus élevé dont les noms nous sont parvenus.

Des Témoignages spirituels complètent ceux, de nature biographique, qui  figuraient à la fin de notre second volume. La plus grande partie est constituée d’écrits de jeunesse remarquables par la lumière qu’ils jettent sur les débuts d’un chemin mystique.

Le plan du volume est le suivant :

Introduction.

Lettres spirituelles.

Lettres dont les destinataires sont connus, ou datées :

I. Lettres à Fénelon.

II. Lettres au marquis de Fénelon.

III. Lettres à d’autres correspondants.

IV. Lettres datées.

Lettres sans dates ni destinataires connus :

I. « L’état des commençants ».

II. « Un état plus avancé ».

III. « Un progrès qui va encore plus loin ».

Lettre d’une paysanne.

Témoignages spirituels.

Annexes et tables.

Index général. - Distribution de l’ensemble de la correspondance. -Table des illusgtrations. - Table générale des lettres figurant dans les trois volumes. - Table des matières.

Les titres des lettres comportent la référence numérique « [D(utoit).tome.lettre] », en vue de faciliter la recherche d’une lettre dans les anciennes éditions. A défaut du correspondant et de la date, nous faisons souvent suivre cette référence du titre courant, le plus souvent judicieux, donné par les premiers éditeurs. [Parfois nous lui substituons le nôtre, entre crochets]. Nous omettons en revanche le résumé plus ample qui figurait en italiques au début de chaque lettre. 

La ponctuation du texte est modernisée ainsi que l’orthographe.

Des membres de phrase, indiqués entre parenthèses, apparaissent souvent comme des précisions qui ne s’imposent pas : s’agit-il d’ajout par les éditeurs de parenthèses ou du texte d’origine ? Madame Guyon utilisait très rarement des parenthèses  et nos premiers éditeurs introduisent rarement des crochets (que nous reprenons) pour signaler leur intervention ; ainsi le doute demeure. Nous avons décidé cas par cas. 

Les références bibliques sont reprises des premiers éditeurs qui suivent l’ordre de la Vulgate. Nous les complétons parfois par la traduction du verset cité si cela peut aider à éclairer la pertinence de la citation dans le contexte. Nous utilisons la révision d’Amelote pour le Nouveau Testament et la traduction de Sacy pour l’Ecriture. 

Lettres sans indications de date ou de destinataire.

 

I. « L’état des commençants ».

 42 [D.1.1].

J’ai appris avec beaucoup de joie, mademoiselle, le dessein que vous avez d’être à Dieu sans réserve : c’est l’unique chose [2] qui soit nécessaire, et qui peut rendre notre vie heureuse. Donnez-vous donc à Dieu de tout votre cœur pour ne vous plus reprendre. Regardez-vous comme une personne qui Lui appartient, aimez-Le au-dessus de toutes choses, tâchez que Sa volonté règle toutes vos actions. Accoutumez-vous à vous recueillir au-dedans de vous-même, où Dieu est toujours présent ; tâchez de conserver cette divine présence, rentrez souvent en vous-même pour parler à Dieu et pour L’écouter, tenez-vous quelquefois comme Madeleine aux pieds de Jésus-Christ. Dieu aime beaucoup plus le langage du cœur que celui de la bouche ou le raisonnement de l’esprit. Persévérez dans la foi, dans l’humilité, dans la confiance en Dieu, et surtout dans la charité, et vous irez bien. Je prends beaucoup d’intérêt pour votre âme.

 43 [D.1.2]. Avis de conduite pour l’extérieur et l’intérieur.

Je n’ai jamais prétendu que vous fissiez comme les religieuses, de ces règles qui sont toujours les mêmes et desquelles on ne se dispense jamais.  Mais il est certain que j’ai toujours désiré que vous donnassiez un peu de nourriture à votre intérieur et par l’oraison et par une lecture qui réveille le recueillement. Mais il faut commencer par l’extérieur dont vous me parlez.

Puisque vous vous êtes mise sur le pied de ne pas faire de visites, et qu’on y est fait, je crois que de vous remettre à en faire pour remplir des devoirs qui ne sont pas essentiels, serait un haut et bas, et il paraîtrait que vous voudriez vous remettre dans le monde, ce qui pourrait faire un [4] fort mauvais effet. D’ailleurs, comme vous ne le feriez que par une espèce de pratique, cela ne durerait pas longtemps. Faites donc là-dessus ce qui convient à votre état, ni trop ni trop peu. Pour ce qui regarde d’aller à la messe les jours ouvrables, je crois qu’il le faudrait faire, non absolument tous les jours, mais assez souvent, ne vous en privant que par de justes raisons, et non par des choses amusantes, ou qui peuvent se remettre. Quelquefois on traîne en longueur des bagatelles qui pourraient être faites avec plus de diligence. On est obligé de donner un certain exemple à son domestique, et c’est un de nos devoirs.  Je ne voudrais pas non plus me faire une loi indispensable de n’y manquer jamais par scrupule ; c’est ce qui ne vous arrivera point. Il faut quelquefois dans l’année aller à la messe de paroisse et ne pas manquer aux vêpres les fêtes annuelles, comme Pâques, Noël, etc . Cela rempli, faites pour tout le reste ce qui vous conviendra le plus.

Pour votre intérieur, ne manquez [sans une nécessité indispensable] [5] aucun jour sans faire oraison et un peu de lecture : cela est essentiel ; c’est ce qui peut seul amollir votre cœur et lui ôter son inflexibilité ; la cire la plus dure s’amollit au feu, et le rayon du soleil découvre mille atomes qu’on ne voyait pas sans lui, et en les montrant, il les remue et les agite, et ce qui paraissait pur, paraît plein de fétus et de poussière. Ce n’est qu’en se reposant fréquemment devant le soleil de Justice que nous voyons nos imperfections et nos défauts. Et cette vue est d’autant plus avantageuse que celle que les créatures nous pourraient donner, qu’elle est efficace et qu’elle détruit peu à peu ce qu’elle montre en gros ce que toutes les créatures ne sauraient faire ni par leurs lumières, ni par leurs soins : elles peuvent toucher dessus, mais non les ôter. C’est ce qui fait le besoin de l’oraison en quelque état qu’on soit, et c’est l’essentiel de la vie de grâce.

Notre-Seigneur ne s’est pas contenté de cette prière divine qu’Il portait toujours en Lui comme homme-Dieu, mais Il a passé non seulement [6] trente ans de sa vie à prier, lorsqu’Il ne s’employait pas encore extérieurement à la prédication, mais même Il a souvent quitté cet emploi, si nécessaire au salut des hommes, pour se retirer et prier. Il l’a fait sans besoin de sa part, étant Dieu et homme ; mais Il l’a fait et pour nous servir d’exemple, et pour être Lui-même notre sanctification. Il donnait ce temps à son humanité pour la mettre dans le repos, afin que la Divinité redondât plus abondamment sur son humanité. Et c’est de cette sorte qu’Il croissait en grâce devant Dieu et devant les hommes1. Cet accroissement ne pouvait être que pour son humanité, qui donnait lieu à la Divinité de la pénétrer davantage et de la combler de grâce, ce qui était d’un mérite infini pour notre salut. C’était dans ces moments de la prière de Dieu, comme parle l’Evangile2, qu’Il nous obtenait la grâce de l’intérieur, qui, après la Rédemption et le christianisme, [7] est la grâce des grâces. Il est certain que nous exposant devant Dieu, nous participons à cette prière divine de Jésus-Christ qui influe dans notre âme ; c’est pourquoi il nous est si nécessaire de nous exposer à ses yeux divins.

Je n’ai jamais approuvé ceux qui, sous prétexte d’avancement, négligent l’oraison, et j’ai regardé cela comme une des ruses de l’Ennemi les plus dangereuses. Je ne prétends pas qu’on ne s’en puisse dispenser pour des devoirs essentiels auxquels Dieu nous applique. Mais quels sont les devoirs essentiels qui ne nous laissent pas des moments pour nous reposer en Dieu ? Il n’en est point. C’est le défaut d’oraison qui fait que nous traînons une vie imparfaite, que nous ne sommes ni pénétrés ni échauffés de cette lumière divine, lumière  de vérité, lumière Jésus-Christ. Moins on fait d’oraison, moins on en veut faire, parce que se trouvant tout au-dehors, on en contracte une habitude, et l’on ne peut presque plus se tourner au-dedans. Je vous conjure d’essayer de [8] ce que je vous dis, et vous vous en trouverez bien. Il est naturel de se laisser aller à un travail qui occupe et nous réjouit ; et il n’importe à l’ennemi [qui n’est souvent que la nature,] par quoi il nous dérobe l’oraison, pourvu qu’il nous l’ôte. Recevez ceci comme le Prophète de la bouche de l’ânesse, et soyez persuadé que mes ténèbres et mes défauts sont plus grands que ceux de tous les frères. Mais Dieu est toujours Dieu, et cela me suffit.  

1Luc 2, 52.

2Luc 6, 12.

 44 [D.1.3]. Diverses règles de conduite.

      Je ne sais, mademoiselle, qui a pu inspirer à madame votre mère les dispositions de chagrin qu’elle [9] vous paraît avoir contre vous. Elle me parut mal satisfaite lorsque j’eus l’honneur de la voir la dernière fois, et je fis ce que je pus pour la rassurer contre ses impressions. Je crois, mademoiselle, puisque vous avez assez d’humilité pour vouloir bien que je vous dise mon sentiment, que vous devez faire votre principale application de la contenter. La dévotion qui ne se terminerait qu’à quelque goût de Dieu ne serait point une véritable dévotion. Le goût de Dieu nous est donné pour nous faciliter le moyen de nous acquitter de nos devoirs, et non pour nous y arrêter seulement. Tâchez donc de faire usage des miséricordes de Dieu, de telle sorte que l’on voie en votre extérieur quelque rejaillissement de ce qui est au-dedans. Ce n’est point en parlant de Dieu que nous devons exprimer ce que nous sentons de Dieu, car cela nous nuit au contraire. Et si vous me croyez, durant un très long temps, vous vous tairez de Dieu pour ne parler qu’à Dieu. Dieu veut du secret de tout ce qu’Il opère en nous, et si nous devons [10] manifester Son opération, il faut que ce soit par une conduite extérieure toute douce, toute humble, toute soumise, toute cordiale et gaie.

Madame votre mère est extrêmement blessée, aussi bien que tous vos amis, par la profonde mélancolie qui paraît sur votre visage. Au nom de Dieu, mademoiselle, tâchez de la combattre ! Votre extérieur triste serait plus propre à éloigner de la piété qu'à en faire désirer les approches. Il faut servir Dieu avec une certaine joie qui fasse comprendre qu’on Le sert avec plaisir. Il faut de plus faire ce que vous faites avec une sorte d’ouverture qui puisse faire comprendre que le joug de l’obéissance ne vous est ni à charge ni incommode. Vous aurez même plus de facilité dans le service de Dieu. La mélancolie dessèche votre âme, étrécit le cœur, et le rend peu propre à recevoir les impressions de la grâce. Vous devez travailler infatigablement à combattre cette humeur si vous voulez que Dieu soit content de vous.

Ne craignez point de faire des actes à l’oraison, au contraire suivez [11] les mouvements que vous avez de les faire : ils vous seront encore fort utiles. Mais surtout nourrissez votre âme par quelque lecture. Accoutumez-vous à vous occuper extérieurement ; vous le devez pour combattre votre langueur et votre mélancolie. Sur toutes choses, persuadez-vous une bonne fois qu’il n’y a point de solide vertu ni de véritable mortification et par conséquent de sûre oraison, qu’en travaillant efficacement à surmonter son humeur et les inclinations de la nature, qu’en faisant de nécessité vertu, recevant également tout ce qui nous arrive, vous contentant de ce que vous avez, ne souffrant en vous aucun désir de ce que vous n’avez pas. Courage, ma chère demoiselle, Dieu ne vous a pas tant fait de miséricordes pour vous laisser en si beau chemin, et vous ne sauriez Lui montrer votre reconnaissance qu’en vous laissant conduire par la Providence et par les personnes qui vous sont supérieures, qu’en vous laissant contrarier et renverser par les divers événements de la Providence. [12]

Vous ne devez point étendre votre vertu sur les choses éloignées de vous, et par lesquelles elle ne sera peut-être jamais exercée. Mais il la faut renfermer dans l’acceptation de tout ce qui nous arrive, doux ou amer, dans l’application à notre devoir, dans une complaisance extraordinaire pour madame votre mère, enfin dans une mortification continuelle, qui peut fort bien se rencontrer dans tous les événements de votre vie, sans que vous vous en mêliez autrement que pour vous soumettre à Dieu. Je crois que vous feriez bien de vous expliquer avec madame votre mère pour savoir ce qui peut la blesser dans votre conduite, et lui promettre d’y faire plus d’attention à l’avenir. Je crois que vous ne doutez pas combien je suis à vous.

 45 [D.1.4]. Obéissance, devoirs, oraison.

 Puisque l’on vous a permis de m’écrire, je vous répondrai simplement ce que le Seigneur me donnera. Il faut que tout soit réglé par l’obéissance. Dieu ne le bénirait pas sans cela. Je crois même qu’afin que tout réussisse pour Sa gloire et Son avantage, vous ne sauriez mieux faire que de donner vos lettres ouvertes à madame …1 : cela vous accoutumera de bonne heure à la simplicité, nourrira la confiance que vous avez en elle, et fera mille bons effets. Par là, vos lettres seront sûres : elles ne passeront point par les mains de la supérieure, et vous aurez sur cela une certaine aisance que la simplicité donne toujours.

Il n’est point nécessaire d’écrire à [14] moins d’un besoin véritable, et ce serait très mal fait d’interrompre l’occupation de Dieu pour écrire ou pour parler de Dieu : il ne la faut faire céder qu’à nos emplois. Car [comme j’ai déjà pris la liberté de vous le dire,] tout ce qui est ordre de Dieu sur nous, doit être préféré à tout le reste, non qu’il faille pour rien quitter la présence de Dieu, mais il est nécessaire de savoir, une fois pour toutes, que l’occupation de Dieu ne se perd, ni même ne s’affaiblit, par aucune des actions qui sont attachées à notre état. Elle ne s’altère que par celles qui viendraient de notre propre choix, parce qu’elles sont un fruit de la propre volonté, entièrement opposée à la pure volonté de Dieu, qui est marquée par l’obéissance et la Providence.

Afin de mieux comprendre cela, il faut que vous soyez une fois convaincue qu’il y a l’occupation intime de Dieu, et qu’il y a le goût de cette occupation. Ce goût est comme le parfum dont il est parlé dans les Cantiques: c’est une preuve de la [15] présence de l’Epoux, mais ce n’est ni l’Epoux, ni ce qui fait cette même présence. On perd aisément l’odeur de ce parfum, mais on ne perd pas pour cela la présence intime de l’Epoux. Il en est de même de l’amour : il y a le sentiment de l’amour, et il y a la vérité de ce même amour. Dieu donne le sentiment de l’amour afin de séparer l’âme de tout autre amour ; mais il donne la vérité de l’amour lorsque, surpassant tout sentiment, l’âme tend par la foi à l’inconnu de Dieu, qu’elle ne s’arrête point au lait spirituel, mais qu’elle suit l’Epoux dans tous les lieux où il la mène, sans crainte de se salir en marchant par tout ce qui est attaché à l’emploi auquel Il la destine. L’amour enfant veut toujours jouir des caresses de l’aimé, mais l’amour fort ne veut que souffrir pour l’aimé. Je sais que c’est la douceur de l’amour qui inspire aux âmes commençantes tous les désirs de souffrir pour lui : plus il fait éprouver à l’âme ses charmes, plus elle voudrait que l’amour la consumât dans les plus étranges travaux ; mais elle ne [16] sait pas alors ce qu’elle demande, parce qu’elle est revêtue d’une force divine que la suavité spirituelle lui communique ; mais s’il lui fallait souffrir sans soutien, elle se trouverait environnée de crainte pour les mêmes choses qu’elle passionne à présent.

Il faut commencer par donner à Dieu des preuves de l’amour que vous Lui portez, non en jouissant de Ses caresses amoureuses, mais en vous appliquant à vos devoirs. Il faut conserver la présence intime de Dieu dans tout ce que vous faites, et ne vous embarrasser pas quand même vous perdriez le sentiment de cette divine présence, pourvu que vous en conserviez la vérité. Lorsque vous avez satisfait à ce que vous devez aux autres et à l’obéissance, prenez le reste du temps pour faire oraison. Mais accoutumez-vous de bonne heure à une oraison forte et continuelle et que tous vos emplois ne divertissent point. Si vous me croyez sur ce point, comme j’en ai quelque expérience, vous verrez que Dieu Se fera sentir plus fortement à vous dans toutes les occupations qui [17] sont d’ordre de Dieu, et non de choix propre, [car celles-là ne sont pas de même] qu’à l’oraison ; et dans la suite, si vous quittiez vos emplois pour l’oraison, vous n’y trouveriez plus la même chose, et vous en auriez du reproche intérieur.

Dieu vous a donné un très grand don d’oraison, et c’est la marque qu’Il vous appelle à beaucoup de morts et de renoncements. Comptez, madame, que l’on ne meurt à soi-même que par ce qui nous vient de Dieu et que Sa Providence nous ménage. Les plus grandes pénitences, les humiliations les plus fortes que nous choisirions, nous feraient vivre en nous-mêmes, loin de nous y faire mourir. Mais celles qui nous viennent de la Providence, auxquelles nous ne nous attendons point, sont celles qui ont le véritable caractère de nous faire mourir à nous-mêmes. Tout ce qui vient de Dieu même, excédant notre capacité naturelle, porte toujours avec soi paix et rassasiement. Le cœur de l’homme peut bien être ému et même attendri par les objets moindres que [18] Dieu, mais il ne peut être rempli, pacifié, ni éprouver ce rassasiement divin que Dieu fait goûter au cœur qu’Il remplit avec surcroît. Si vous goûtez déjà dans ces échantillons tant d’innocentes délices, que sera-ce de la Vérité éternelle lorsqu’elle se manifestera à vous? Mais soyez en même temps persuadée que Dieu ne nous accable de plaisirs ineffables qu’afin de nous rendre propres à porter le poids de la croix.

Il est vrai que la croix n’est pas croix pour celui qui aime et qui ne compte aucuns travaux pour l’amour. Mais lorsque l’amour se cache, et qu’il le laisse surchargé du poids de la souffrance, il la trouve très lourde. Ne jugeons pas de notre courage dans le temps de la douceur de l’amour : il en faut juger dans celui de la rigueur de l’amour. Accoutumez-vous donc à un amour fort et généreux, qui ne s’arrête ni par la douceur ni par la douleur. Cet état met l’âme dans une inaction apparente2 pour le dedans, parce que l’action de Dieu absorbe [pour ainsi parler] celle de l’âme ; mais elle [19] agit très véritablement, se laissant mouvoir au Saint-Esprit. Demeurez donc dans un profond silence et, comme dit l’Ecriture3, que toute chair se taise en la présence du Seigneur.

Encore une fois ne dérobez rien à vos emplois pour faire oraison, mais prenez tous les moments de reste pour la faire, et surtout faites-la dans tout ce que vous faites. C’est être martyr du Saint-Esprit que d’être tellement dévoué à la volonté de Dieu et à celle d’autrui, que l’on ne fasse jamais sa propre volonté en quoi que ce soit. Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, mais ma fièvre ne me permet pas d’écrire plus au long. Dieu donne des désirs, des mépris et des croix lorsqu’Il veut faire passer une âme par les mépris et les croix, et non pas afin qu’elle fasse rien par elle-même pour se faire mépriser. Il faut recevoir avec plaisir ce qui crucifie et humilie.

C’est répondre à votre lumière que de vous attacher fortement à votre devoir, [20] puisque par-là même vous mourrez à l’inclination de la solitude, inclination qui ne vous est pas alors donnée pour vous rendre solitaire, mais pour vous empêcher de vous dissiper dans les occupations extérieures, d’y agir humainement et par humeur. Pour la personne qui est du monde, Notre-Seigneur, vous l’ayant adressée, vous donnera ce qui lui sera nécessaire. Je ne refuse pas, lorsque je me porterai bien, de vous envoyer quelque chose si Dieu me le donne. C’est en Lui que je suis toute à vous.

1Points de suspension de Dutoit.

2Italiques de Dutoit, comme celles qui suivent.

3Zacharie, 2, 13.

 46 [D.1.6]. Divers avis de conduite.

Pour ce qui vous regarde, il est bon d’avoir un peu d’attention [32] pour ne rien faire qui puisse peiner les personnes avec qui on est obligé de vivre ; mais vous poussez cela trop loin, et il ne faut s’occuper de rien. Remplir ses devoirs, ou s’en faire une occupation sont deux choses fort différentes. Il faut s’occuper de Dieu davantage : c’est Lui qui vous fera remplir vos devoirs sans vous en occuper, et Il vous les fera remplir parfaitement, détruisant peu à peu cette fourmilière de défauts. Lorsque vous sentez cette occupation de vous-même et des autres, tournez-vous au-dedans de vous-même pour vous appliquer à Dieu, et vous verrez que tout tombera. On est occupé des choses, parce qu’on en est plein ; et cependant Dieu demande un grand vide, sans quoi Il ne peut nous remplir.

La plupart de nos défauts viennent de ce qu’on ne fait pas assez d’oraison et de ce qu’on ne se tient pas assez en la présence de Dieu. C’est à Lui à nous vider de nous-mêmes et à nous remplir de Sa grâce. Il faut pour cela s’exposer souvent devant Lui, car croire en venir à bout autrement, c’est croire voler sans ailes. Le travail [33] qui ne va qu’à combattre directement nos défauts, est un travail autant infructueux que décourageant. Prenez donc le biais que je vous dis et vous vous en trouverez bien.

Il est bien juste que l’amitié fasse faire les choses, et c’est Dieu qui donne cette amitié dans ceux qu’Il unit ; mais il faut sanctifier l’amitié. Ne nous flattons point : nous n’avons pas une vertu assez persévérante et assez forte pour agir toujours par principe de vertu, si le goût de l’amitié n’y était pas mêlé et si nous n’avions que des répugnances. Une marque de cela, c’est que nous n’agissons point avec les gens qui ne nous reviennent pas et que nous n’aimons pas, comme avec ceux que nous aimons. Cependant une vertu ferme et constante devrait faire cette égalité et produire cette même manière d’agir.

Comme vous savez le principe qui me fait vous parler, qui est une très tendre amitié en Jésus-Christ, je crois que vous recevrez de bon cœur ce que je vous dis, car pourquoi nous flatterions-nous les uns les autres, puisque, n’ayant pour but que [34] de plaire à Jésus-Christ, nous n’aurions qu’une fausse charité si nous ne nous aidions pas à Lui être agréables ? Je vous dirai donc que vous avez toujours eu le défaut pour ce qui regarde le manger, et la nature se couvre du prétexte de vouloir que rien ne manque aux autres. Il est bon d’être exact, mais il ne le faut pas être trop. Et pour vaincre votre humeur, il faut passer sur bien de petites choses qui choquent votre naturel. Pour le faire efficacement, il faut attendre que votre humeur soit passée pour répondre, et le faire avec application à Dieu : alors vous direz sans gronder les mêmes choses, et la réprimande fera plus d’effet.

Rien ne doit tant blesser un esprit droit que la fausseté. Mais comme Dieu ne nous a pas établis correcteurs du genre humain et que la charité doit couvrir la multitude des défauts, je m’abstiendrais de parler de ceux des autres, parce que si Dieu leur avait fait les grâces qu’Il nous a faites, ils seraient beaucoup meilleurs que nous. D’ailleurs, tout ce que nous en disons ne sert qu’à nous salir [35] sans les purifier. Pour ce qui regarde vos ajustements, je mépriserais les choses et les laisserais quelquefois moins exactement. Pour les communions, je ne voudrais point me fixer à certains jours, mais prendre ceux où vous avez moins d’embarras. Assistez à la messe le plus que vous pourrez. Lorsque vous croyez que vous avez dit ou fait certaines choses qui peuvent scandaliser vos domestiques de vous voir communier ensuite, abstenez-vous ces jours de la communion, car nous sommes redevables aux forts et aux faibles.

Je voudrais que vous fissiez tous les jours au moins une heure d’oraison, et plus si vous le pouvez. Lorsqu’il fait froid, on n’est pas échauffé d’être un moment devant le feu, mais c’est après y avoir été longtemps qu’on commence à sentir la chaleur. Que si tous les temps qui ne sont pas absolument nécessaires à remplir nos devoirs, nous les employions à faire l’oraison, nous conserverions cet esprit d’oraison dans nos devoirs et nous n’y commettrions pas tant de défauts.

C’est un grand malheur que d’être [36] obligé de traîner après soi tant de domestiques, car il ne faut scandaliser personne. Tout m’est permis, dit saint Paul, mais tout n’est point expédient : ainsi, quoique votre conscience ne vous reproche rien, présentez-vous au prêtre pour en recevoir la bénédiction, sans vous gêner à chercher ce que vous ne trouvez pas, et communiez ensuite. On a fait un si grand abus depuis quelque temps de la confession, qui est sacrement où il faut de la matière pour absoudre, qu’on n’ose communier sans aller à confesse, quoique cela soit contraire à l’ancienne pratique, car il faut, en se confessant, avoir regret d’avoir offensé Dieu et la résolution ferme de ne plus retourner, ce qui ne se trouve pas lorsqu’il n’y que des imperfections de pure faiblesse. Il faut donc recevoir simplement la bénédiction, ou, pour l’absolution, vous confesser des péchés de votre vie passée.

 47 [D.1.7]. Bonheur de connaître ses défauts.

[37] Une des plus grandes grâces que Dieu nous puisse faire, c’est de nous donner la connaissance de nos défauts. C’est dans la retraite que cette connaissance nous est donnée, parce que l’âme étant plus tranquille, elle est comme une eau reposée où l’on voit mieux toutes les saletés. Mais pour profiter de cette retraite, il faut travailler sans empressement, prendre et quitter l’ouvrage pour l’entremêler de silence, faire de fréquents retours au-dedans, car la retraite extérieure n’est rien sans celle du dedans. Il y a des personnes qui, par leur naturel, sont portées à l’inaction et qui n’en sont pas plus intérieures : les mélancoliques sont assez de ce nombre, et [38] les paresseux. Mais lorsqu’on joint la retraite intérieure et l’application à Dieu à la retraite extérieure, tout va le mieux du monde. Votre naturel est vif et mélancolique, doux, et cependant quelque chose d’un peu aigre : vous indisposant facilement et ne revenant pas de même, excessive dans vos arrangements que vous appelez bon ordre, facile à vous enjouer des personnes et à vous rebuter, arrêtée à votre propre sens, quoique avec une démission apparente, excessive dans ce que vous louez ou blâmez ; et, sans même le vouloir, vous avez beaucoup d’art pour persuader ce que vous voulez qu’on croie, ce qui ne vient pas d’envie de tromper, mais de la force de votre imagination.

Vous voyez combien je vous aime, puisque je vous dis ainsi vos défauts et ne vous épargne pas. Une des plus grandes marques d’amour que Dieu puisse nous donner, c’est de nous faire connaître nos défauts et de nous montrer à nos yeux tels que nous sommes : aussi la plus grande preuve d’amitié que je puisse vous donner est de vous faire connaître vos défauts. [39] Lorsque nous ne profitons pas de la lumière que Dieu en donne, Il Se tait et ne nous les fait plus connaître. C’est un des plus grands malheurs qui nous puisse arriver. Il y a des personnes qui se jugent parfaites, parce que Dieu ne les éclaire pas à cause de leur infidélité et que rien ne leur reproche. C’est l’Esprit qui est éteint en eux, comme dit saint Paul1, et non pas que la source de leurs défauts soit tarie. Les défauts paraissent moins au-dehors, parce qu’ils sont plus enracinés au-dedans.

Tenez-vous donc heureuse de ce que Dieu vous fait connaître les vôtres, ou par Lui-même, ou par autrui, et prenez un nouveau courage pour vous poursuivre vous-même. Ne ménagez rien avec Dieu dans un temps où Il n’a rien ménagé pour vous. Ce n’est rien de nous dire les enfants de Jésus-Christ si nous ne travaillons à L’imiter dans Sa vie cachée, petite, souffrante et humble.

Je vous conjure donc de vous renouveler dans ce saint temps pour être plus à Dieu, et mon âme aura une [40] entière correspondance avec la vôtre. Il y a des personnes qui se persuadent que je me préviens à leur égard, que je change pour elles : elles se trompent. Un jour, elles verront à la lumière de vérité ou qu’elles ont été infidèles, ou qu’elles ont changé de conduite, et qu’elles se sont éloignées elles-mêmes les premières. Je reste toujours en ma même place : si on s’écarte, on se trouve plus loin de moi ; si l’on se rapproche, on me trouve comme j’étais auparavant. Combien de gens sortent de leur sphère sous bon prétexte ? Combien de gens s’éloignent insensiblement de ce que Dieu demande d’eux, pour faire ce que Dieu ne demande pas ? Aimons ceux qui nous reprennent, car ce sont eux qui nous disent la vérité. Craignons ceux qui nous flattent ou tolèrent, car la vérité n’est point en eux, quoiqu’ils assurent qu’ils disent la vérité.

Pour ce que vous me dites, comment il faut faire quand vous avez cédé à monsieur votre mari, pour ne pas se persuader que la raison est de votre côté,   il y a plusieurs moyens de cela : le plus essentiel est la parfaite humilité, [41] qui ne nous permet jamais de croire que nous ayons raison et les autres tort. Il est impossible d’avoir une parfaite démission d’esprit que par l’humilité ; mais comme nous n’en sommes pas là encore, [un autre moyen] c’est de laisser tomber toutes vos raisons, sans les entretenir volontairement un moment, sans les comparer avec les autres, les redire pour se faire approuver. C’est par cette disposition journalière et par une démission continuelle qu’on parvient à la pauvreté d’esprit, qui est la mère de l’humilité. Prenez courage et me croyez à vous du fond du cœur. Il ne tiendra jamais à moi que nous ne soyons fort unies.

1I Th 5, 19.

 48 [D.1.8]. Ne point haïr la corrrection.

Vous croyez donc qu’il n’y a qu’à se donner à moi tout à fait ; il faut voir si j’accepterai. La charge est plus forte que vous ne pensez1 [42]. Vous êtes libéral, à ce que je vois, des choses qui sont avantageuses à celui qui les donne, et onéreuses à celui qui les reçoit. Vous ne vous sauriez livrer à moi sans vous livrer à Jésus-Christ : c’est la même chose. Parlez jusqu’à ce qu’Il vous fasse taire, parlez sans que l’on vous réponde. Mais ce n’est pas tout que de parler : il faut faire. Jusques à quand compterez-vous pour quelque chose les biens et les commodités de la terre ? Prétexterez-vous toujours une avarice réelle d’un bon ordre et d’une nécessité ? Comment celui qui tient encore à l’argent, pourrait-il aimer Dieu purement si la moindre attache aux dons les plus spirituels empêche la pureté de cet amour ?

Croyez-moi, le détachement vous est plus utile que tout le reste. Défaites-vous de tout ce qui vous tient le plus au cœur. Ne craignez point de ne pouvoir payer vos dettes : vous les payerez toujours assez, votre première dette est envers Dieu. Vous avez deux maux tout contraires : l’amour de l’argent et le désir des plaisirs. Vous les goûteriez tous volontiers s’il [43] ne vous en coûtait ni Dieu ni argent. Vous vous privez des choses qui flattent votre goût lorsqu’elles coûtent ; et vous ne vous en privez pas lorsqu’elles vous sont présentées sans qu’il vous en coûte rien. J’ai bien d’autres vérités à vous dire, mais vous ne les pourriez porter2. Voyez si, au prix de les entendre, vous voulez vous donner à moi. Je vous ai beaucoup écoutée : écoutez-moi à votre tour, et croyez que qui voudra être épargné ne pourrait vivre avec moi. Auriez-vous bien le courage de montrer cette lettre à N. ?

1Le directeur mystique « porte » le dirigé ; v. dans la Vie (2.18-19 ; 2.22) les descriptions des peines supportées si ce dernier résiste.

2Ces vérités durement assénées se retrouvent dans les lettres suivantes (« Mais je ne gronde que pour consoler », cinquième lettre suivante), ainsi qu’un rapport triangulaire avec « N. », le directeur. On est ici en présence d’une petite « suite » de lettres de direction. De même les éditeurs avaient laissé groupées des lettres au marquis de Fénelon (éditées dans notre premier volume).

 49 [D.1.9]. Ne point haïr la correction (suite).

Vous voulez que je vous dise vos défauts. Je le veux. S’ils vous peinent, prenez-vous en à vous. Je ne vous dirai que ceux qu’il plaira au Maître que je vous dise. Je vous trouve plein d’attention sur vous-même et de retours de délicatesse, causée [44] par une longue habitude (c’est une chose qui ne se peut dire comme je le vois)  tant pour les moindres incommodités auxquelles vous faites attention, que pour la manière même dont vous les souffrez, pleine de petites recherches : faisant remarquer que vous n’en avez point, que vous y êtes indifférente et cependant ne l’étant point sur votre coiffure, sur toute votre personne, étant bien aise d’être remarquée et d’être comptée pour quelque chose devant Dieu et devant les hommes. Je remarque une impureté continuelle dans ce que vous dites et pensez de votre état, faisant remarquer que vous avez peu d’appuis, même dans ce que vous dites que vous le croyez mauvais : impureté continuelle devant Dieu ! Il faut l’oublier absolument. Votre esprit et votre raison agissent incessamment dans ce que vous écrivez à M** : impureté continuelle ! vous grossissez vos peines en les lui disant, comme voulant en être plainte et faire voir que vous souffrez.

Ce que je vous dis est exprimé grossièrement, mais ce que je vois est si subtil, si étendu, et tant d’autres [45] choses qui fourmillent et qui me sont montrées qu’il faut plutôt me taire qu’en parler. Vous mesurez toujours le profit sur ce que vous sentez ou ne sentez pas : vous avez un rapport continuel à vous. Et dans les choses mêmes où il paraît le plus de désintéressement, il y en a un secret. Vous faites remarquer votre détachement et comment vous préférez les autres, et votre vue propre s’en fait une nourriture secrète. Remarquez qu’il y a des choses que vous dites quelquefois avec simplicité, et celles-là, je les discerne par le goût du fond. Mais il y en a la plupart qui se disent par cette vue secrète et cet amour enraciné d’être quelque chose, en sorte que cela même a eu part dans les sacrifices que vous avez faits, auxquels vous ne nous seriez pas engagée si aisément si vous n’aviez espéré votre perfection. Vous comparez votre état aux autres, et vous êtes si habituée aux retours qu’ils vous sont comme naturels et que vous ne les voyez plus comme retours, soit que Dieu vous exerce, soit qu’Il vous donne quelque grâce, sèche ou dans l’abondance. Il y a chez vous une rapine [46] continuelle. Soyez persuadée que cela est vrai. Si je vous disais tout, je vous ferais frayeur. Cependant, entrez simplement et avec acquiescement à tout ce que l’on vous dit, et Dieu, qui est le grand médecin, vous guérira Lui-même. Gardez cette lettre : elle est vérité de Dieu1.

1On trouve une même « dureté » et assurance de « vérité de Dieu » dans des lettres de Chrysostome de Saint-Lô.

 50 [D.1.10]. Usage de la rigueur. Misère universelle.

Vous trouverez sans doute, doux comme vous êtes, ma lettre trop forte : mais, cher N., je ne sais point mettre des oreillers sous tout coude1 de la maison d’Israël. Si je ne lui dis pas la vérité, qui est-ce qui la lui dira ? Pourquoi des ménagements si la rigueur n’y fait rien ? Cher N., ne mettons point de lénitif où il faut du feu. Je ménage ceux qui ont besoin de ménagement ; mais ceux qui se sont eux-mêmes jetés dans le péril et qui s’y plaisent, pourquoi les [47] ménager ? J’avoue que je suis peut-être plus désagréable à Dieu que lui : je ne m’en crois pas moins misérable. Combien de chirurgiens avec des plaies plus dangereuses en pansent-ils de moindres ? Je vous avoue que je n’aperçois plus de route à son cœur : tout m’y paraît bouché. Si la faute vient de mon côté, je prie mon divin Maître de vous le faire connaître.

O misère, misère humaine ! Que sommes-nous, et que serions-nous sans mon Maître ? Je vois que le meilleur de nous ne vaut rien du tout, du tout. Il n’y a de bon que ce qui est au Maître ; encore le gâtons-nous. Il faut aller votre train, faisant de votre mieux, et laisser gronder Dame Nature, qui veut tenir toujours quelque chose pour s’amuser. Il n’y a que le cœur parfait en Dieu qui ne s’attache à rien. Tout le reste a ses attaches.

1Ez. 13,18.

 51 [D.1.11]. Ne point contester, etc.

Est-il possible que vous ayez disputé avec N. ? Il y a en cela [48] bien des fautes considérables, d’amour-propre, de préférence de votre jugement. Quand la moindre personne du monde vous dirait que vous auriez tort, vous le devriez croire, car c’est une faute que de se justifier, une plus grande de le faire avec dispute ; mais c’est tout autre chose de ne pas acquiescer d’abord à N., qui vous tient la place de Dieu. Est-ce lui qui vous conduit ou si vous le voulez conduire ? Comment le croirez-vous sur des fautes qu’il ne voit pas, si vous ne le croyez pas sur celles qu’il voit ? Par-dessus cela, vouloir donner un juge à votre juge naturel ! Quoi ! un tiers, pour savoir qui a raison de Dieu ou de vous ! Car vous devez regarder N. comme Dieu, ou ne vous en pas servir. Qu’il ne vous arrive donc jamais de disputer avec lui. C’est ce qui me paraît le plus de conséquence, car cela est essentiel, et comme un orgueil dangereux.

Croyons toujours que nous avons tort dès que quelqu’un nous le suppose, et croyez dans la véritable petitesse qui consiste à recevoir comme un enfant. Du reste, [49] allez votre chemin, ne vous inquiétez pas de vos défauts ; dites bonnement ce qui vous vient au cœur et laissez l’événement à la Providence. Prenez garde de ne rien écouter de ce qui a l’air de médisance. Vous faites deux maux en cela : l’un d’écouter, l’autre de faire dire. Mais quoiqu’il vous puisse être arrivé, je veux sur toutes choses que vous demeuriez en paix, ne vous occupant pas un moment de vous-même.

 52 [D.1.12]. [Grâce et nature].

Lorsque vous avez dit les défauts simplement, sans vous embarrasser s’ils sont vrais ou non, laissez tout tomber et ne vous en embarrassez plus. Les dires, c’est votre office, mais vouloir qu’on les croit et les corrige, cela n’est plus de vous. C’est à vous à demeurer en paix, laissant à Dieu d’exécuter Lui-même ce [50] qu’Il vous fait dire, si c’est Lui qui le fait dire. Bon courage, douceur, petitesse, oubli de tout. Vous savez votre impuissance à vous corriger de vos défauts, les autres peuvent avoir la même impuissance.

La grâce agit par le fond de la personne qui conduit sur le fond de celui qui est conduit (ce que j’appelle fond, est l’intime de l’âme), en sorte que ce fond de grâce ne s’indispose point pour les défauts extérieurs des autres, et moins sur ceux qui nous regardent que sur les autres. Quand nous nous sentons refroidis et indisposés sur les défauts de nos frères, surtout lorsque ces défauts ont rapport à nous, c’est une marque que c’est la nature qui agit, laquelle il ne faut point suivre, car la grâce connaît le fond de celui qui lui est adressé, en sorte que, quoiqu’il soit d’un ordre fort inférieur à nous, cet éloignement ne nous indispose point, attendu que, remplissant l’étendue de Sa grâce, Dieu ne lui en demande pas davantage. Que s’il est infidèle à ce fond de grâce que Dieu lui a donné, le fond supérieur le discerne fort bien, mais sans rebut [51] ni dégoût, avec une charité étendue pour le redresser. Tout ce qui rebute, éloigne, refroidit, est de la nature et non de la grâce. Au reste, je vous aime. A Dieu.

 53 [D.1.13]. S’avancer toujours.

Vous savez que la plus forte preuve de l’amour est de ne rien souffrir à la personne que l’on aime. Je ne gronde que pour consoler. Ne croyez pas que je sois renouvelée pour N. ; point ; mais j’ai en mouvement de lui écrire cette lettre, vaille que vaille. Ne doutez pas que vous n’ayez beaucoup d’amour-propre, mais il faut passer à travers, sans s’y arrêter ni l’écouter. Tout consiste à toujours marcher, sans s’arrêter. On amasse de la crotte, on se déchire, mais n’importe. Allez, allez, et n’arrêtez pas un moment. C’est tout le secret. Ne tournez jamais la tête. Un boiteux qui va sans [52] s’arrêter, marche mal à la vérité, mais il arrive plus tôt que celui qui s’arrête. C’est bien fait que de vous laisser dévorer à la peine sans réflexion, et Dieu vous fait faire tout ce qu’il faut pour marcher bien vite. Allez donc au nom du Seigneur, et me croyez tout à vous, mais de bon cœur.

 54 [D.1.14].

Ayez bon courage et laissez tomber tout ce vilain amour-propre qui empoisonne toutes choses. Ne vous en inquiétez pas, mais servez-vous en comme d’un méchant cheval, pour continuer votre voyage. Plus vous connaîtrez et sentirez ce que vous êtes, moins vous vous aimerez : et c’est tout ce que je souhaite. La science gît dans l’esprit et dans quelque chose de guindé et de grand : soyez bien petite. Fi de toute hauteur et de tout retour sur soi !

 55 [D.1.15]. Connaissance de soi-même, etc.

[53] La plus forte illusion est de ne pas se connaître. Qui est-ce qui n’a pas cette illusion, et qui est-ce qui se croit tel qu’il est ? C’est pourquoi saint Augustin disait : Seigneur, que je vous connaisse et que je me connaisse ! Ô heureuses afflictions, heureux décri, heureuses misères, heureux rien, qui nous apprenez ce que nous sommes en nous faisant connaître à nous-mêmes, qui nous apprenez un peu ce que Dieu est autant qu’une faible créature en peut avoir de notice secrète ! c’est ce qui fait qu’on est persuadé qu’Il mérite tout, et qu’on Lui doit tout. C’est ce qui opère le pur amour qui veut tout pour Dieu, et rien pour soi.

Tous les saints ont prêché la sainte haine de soi-même. Qu’est-ce que cette haine ? Jésus-Christ l’a enseigné le premier : Celui qui hait son âme la [54] sauvera1. Quand on hait véritablement, on souhaite du mal à ce qu’on hait, on lui en fait autant qu’on peut. Quand on aime, on fait du bien à la chose aimée, on voudrait donner sa vie et ce que l’on a pour elle. Il n’y a que Dieu qu’on puisse aimer de la sorte. La charité nous permet de nous haïr de cette sorte et veut que nous aimions Dieu souverainement. Notre haine, pour être juste, ne se doit étendre que sur nous.  Mais hélas ! qui aime et qui hait comme cela ?

1Jean  12, 25.

 56 [D.1.16]. Se rompre en diverses choses pour l’amour de Dieu.

Vous avez raison de croire que je vous gronderai. Est-il possible qu’après les miséricordes que Dieu vous fait, vous soyez si vive et si sensible ? Ne vous découragez pas néanmoins, [55] car quoique la sensibilité soit une maladie, le découragement serait la mort. Supportez donc vos misères, je vous en conjure, mais aussi employez la grâce que Dieu vous donne, à vous combattre efficacement.

Il faut vous répondre par ordre. Ne pourriez-vous point vous priver de ces fêtes ? Je ne crois point que cela vous convienne, ni que cela même soit nécessaire pour remplir votre état. Ce sont de ces choses dont le retranchement dépendant absolument de vous, vous êtes obligée de le faire pour marquer à Dieu votre amour et votre fidélité. Comment voulez-vous n’être point dissipée dans des occasions de dissipations où vous vous exposez ? Il faut une fois vous déclarer pour Dieu dans ces sortes de choses contre les goûts naturels. Si vous ne le faites, vous vous affaiblirez et vous mériterez que Dieu retranche Ses bontés sur vous. Voyez si cela est conforme à ce que Dieu mérite et à ce qu’Il doit attendre de vous ? Je vous conjure par Son nom d’être plus sévère à la nature. C’est un bon jeûne que celui-ci.

J’ai cru vous devoir retrancher [56] celui du vendredi au sortir du Carême et l’été, ce qui n’empêchera pas que, dans la suite, on ne le puisse reprendre, si Dieu l’inspire. Vous n’êtes pas encore digne de faire de ces sortes de pénitences, vous qui êtes si vive que vous ne sauriez souffrir un air sec et méprisant. Il fallait répondre simplement à N. que vous l’aviez quitté par obéissance, que vous le reprendrez de même, et le tout avec douceur ; mais vous vous hérissez dès que l’on vous parle : c’est ce que je vous conjure, au nom de Jésus-Christ, de ne plus faire. Je Le prie qu’Il vous en donne la force. Ne croyez pas, quoique je vous dise cela, que j’aime que l’on ait un air sec avec vous. Nullement. Peut-être n’y pense-t-on pas : les choses se font sans dessein et Dieu le permet pour vous faire mourir à vous-même.

Ne soyez plus de mauvaise humeur lorsque vous aurez fait des fautes, car le chagrin vous tient en une disposition continuelle d’en commettre de nouvelles. Ayez cependant bon courage : Dieu est plus fort que vous n’êtes faible, Il aura soin de vous. Vous éprouverez encore longtemps le combat [57] de la nature et de la grâce. Tout ce que vous pouvez faire à présent, c’est d’éviter tout ce que vous pouvez éviter d’occasions de rentrer dans le monde, et de souffrir celles que vous ne pouvez éviter tâchant de vous rappeler au-dedans. Mais lorsque, par vivacité, vous avez commis des fautes, soyez-en humiliée sans en être chagrine. Ne laissez point éloigner votre cœur de N. : le démon fera tout ce qu’il pourra pour cela. Comment exercerez-vous la patience et la modération si ce n’est envers elle ? Vous n’en pouvez avoir d’occasions dans votre famille, qui n’étant composée que d’enfants et de domestiques, vous n’y pouvez être contrariée. Cependant il faut se rapetisser. Vous êtes heureuse que Dieu vous en fournisse les occasions : profitez-en, je vous prie, afin qu’elles ne soient pas rendues inutiles. Vous ne pouvez marquer l’amour que vous avez pour Dieu que par les effets ; les paroles et les sentiments nous trompent souvent. Croyez, s’il vous plaît, que personne au monde ne vous aime plus que moi. Je prétends vous en donner des preuves en ne vous flattant pas. [58] Je ne laisse pas de conserver dans mon cœur le respect que je vous dois.

 57 [D.1.17]. Se mortifier en diverses choses.

Je suis le penchant qui m’est venu de vous écrire pour vous conjurer d’être à Dieu sans réserve et de vous renoncer dans les petites choses qu’Il m’a fait vous dire. Oh ! que les petits sacrifices attireront de miséricordes ! Vous aimez Dieu, témoignez-le Lui en vous renonçant dans ce qui vous fait quelque plaisir. Je vous aime véritablement parce que Dieu vous aime, et qu’Il vous a choisie pour faire triompher Sa grâce de l’impétuosité de votre naturel et de la vivacité de vos sentiments.

Vous êtes suffisamment persuadée que vous ne pouvez vous vaincre vous-même que par une occupation fréquente de la présence de Dieu, que par le silence et la retraite selon votre [59] état. Ce n’est pas assez que cela, quoique ce soit beaucoup. Il faut vous renoncer dans toutes les choses qui vous font quelque plaisir et auxquelles vous avez quelque attache. Retranchez la magnificence : si vous n’aimez pas le monde, pourquoi porter ses livrées avec plus d’attachement que ceux qui l’aiment le plus ? Renoncez donc à tant de choses superflues, et ne croyez pas par là faire une action fort héroïque : vous ne ferez qu’un simple devoir de justice auquel vous ne sauriez manquer sans péché ; vous vous mettrez en état de payer peu à peu vos dettes. Ce que vous pensez ne s’accorde point avec ce que  vous faites. Vous pensez comme vous devez penser de Dieu, et vous êtes extérieurement comme ceux qui ne pensent rien de ce qu’ils doivent penser. Il faut donc garder tout ce qui est de bienséance et retrancher le magnifique. Jouez peu et petit jeu : le reste ne vous convient point. Évitez les conversations dangereuses en attendant que vous soyez assez forte pour éviter les inutiles.

Faites profession d’être chrétienne ; vous le pouvez d’autant plus facilement [60] qu’étant maîtresse de vous-même, vous ne devez rendre raison à qui que ce soit de ce que vous retrancherez pour l’amour de Dieu. Souffrez, pour vous accoutumer à la patience, d’être quelquefois moins bien coiffée que vous ne voudriez. Souvent pour être un quart d’heure plus tôt à l’église, vous vous impatientez de la lenteur de vos filles : ne vaudrait-il pas mieux y être une demi-heure plus tard ? Dieu ne veut point de ces dévotions qui sont le fruit de nos impatiences. Taisez-vous tout à fait lorsque votre humeur est remuée, car il vous sera plus facile de ne rien dire du tout que de dire peu lorsque vous avez commencé à parler. Quand on est du naturel dont vous êtes, il se faut faire d’extrêmes violences pour se surmonter. J’espère que vous en viendrez à bout, car Dieu vous ayant choisie comme Il a fait, Il ne manquera pas de vous assister d’une protection particulière. Donnez-vous bien à Lui, afin qu’Il vous fasse faire ce qu’Il me fait vous dire.

 58 [D.1.18]. Mort à l’esprit propre…

[61] Il est très difficile de se défaire soi-même de son esprit lorsque l’on en a autant que vous en avez, mais il est aisé de ne lui point donner d’aliment qui le fasse revivre, lorsque l’on sait que cet esprit est un obstacle absolu au domaine de Dieu en nous, et que cela blesse son cœur. J’ai tâché plusieurs fois de vous écrire, mais en vain : le Maître ne l’a pas permis, parce qu’Il voulait que j’écrivisse la vérité, qui n’est que très rarement reçue et encore plus rarement goûtée.

On dit : « Je veux que mon esprit meure, mais je ne le puis tuer ». Cependant, Dieu le condamne à la mort, et le moyen le plus sûr est de le priver de toutes sortes de nourriture. Vous le nourrissez pourtant avec le même soin qu’une chose dont la vie serait infiniment [62] chère, car n’est-ce pas le nourrir que de rejeter tout ce qui lui est contraire et lui donner incessamment tout ce qu’il aime ? De faire même un choix de ce qu’il aime le mieux pour le lui donner ? On trouve des prétextes pour cela. N’est-ce pas le nourrir que de n’aimer que ce qui est haut, et fuir et dédaigner ce qui est petit ? D’avoir du mépris pour les dons de Dieu, parce qu’ils sont renfermés dans un sujet méprisable ? De tourner en ridicule, par une raillerie affectée, ce qu’il y a de plus saint pour vous, puisque c’est le sacrement du Seigneur ? Rien n’est plus propre pour empêcher l’efficacité des paroles et des lettres que le tour ridicule qu’on leur donne. Rien n’est plus opposé à Dieu qu’un esprit hautain et railleur.

Les vertus que vous pouvez avoir sont plus de la générosité naturelle et de la noblesse de l’âme que du goût de Dieu. Qu’avez-vous qu’un païen honnête homme ne puisse avoir ? Mais la petitesse, la docilité, laisser éteindre le brillant de l’esprit qui absorbe en vous toute onction et qui, semblable aux épis de Pharaon, dévore la nourriture grasse et abondante que Dieu donne [63] au cœur docile, ce sont les vertus que je viens de dire qui sont les vertus de Jésus-Christ, inconnues aux païens et même aux chrétiens ordinaires.

Votre esprit prend à présent le dessus de tout, et vous avez trouvé le secret, par le tour railleur que vous donnez aux choses qu’on vous dit, d’empêcher le fruit de grâces qu’elles apporteraient. Moquez-vous encore de ma lettre si vous voulez, contristez le Saint-Esprit : ce n’est pas ma faute. Le Seigneur sait que j’ai crié, que j’ai parlé, que j’ai souffert en me taisant, ou plutôt, Il a fait tout cela en moi pour vous. Au lieu de L’écouter Lui-même, vous méprisez l’organe de Sa parole, et ne voyant la vérité qu’au travers d’un objet plein de misères, vous vous arrêtez à l’écorce grossière et méprisable qui la renferme, et vous mettez par là un fort grand obstacle à l’écoulement de la grâce. Lorsque vous êtes de la sorte, mon âme est comme divisée d’elle-même, au lieu de cette union pleine de douceur que j’éprouve lorsque vous voulez bien être assez petit et assez docile pour recevoir avec respect ce qui est de Dieu1. Si vous ne le croyez pas de Dieu, [64] ne vous y amusez pas davantage, rompez tout d’un coup. Si vous le croyez de Dieu, respectez-le.

1Effets de la « maternité » spirituelle décrits dans la Vie (2.18-19 ; 2.22).

 59 [D.1.19]. Réponse à la lettre qui précède :

Je consens, madame, à tout ce que vous me mandez. Je reconnais la vérité de tout ce que vous me reprochez ; je n’ai pas besoin de foi pour le croire, car je le sens. Il n’est question que de savoir précisément en quoi je dois retrancher toute nourriture à mon esprit. Mandez-moi simplement si je dois éviter les gens d’esprit avec lesquels j’ai des liaisons qui ne sont pas de nécessité, ou si je dois, en les voyant, supprimer les conversations de vivacité, d’agrément, ou de science, ou de connaissance des affaires du monde qui entretiennent ce maudit goût de l’esprit. Pour les gens qui n’en ont pas, je ne les évite guère de propos délibéré : je n’ai guère d’occasion de les recevoir ni de les écarter. Quand il en vient quelqu’un, il est vrai qu’il m’ennuie, et que quand le hasard m’en défait, je me sens débarrassé. Je suis sujet dédaigneux, [65] mais je tâche d’être honnête et je suis même sincèrement touché de la bonté que je vois en eux. Si je me croyais, il me paraîtrait que je suis moins coupable pour m’accommoder trop des gens d’esprit que pour trop éviter les autres. Je ne laisse pourtant pas de reconnaître un fond de hauteur sèche et dédaigneuse. Pour vous, je ne vous regarde point par les talents naturels : je me soumets sans raisonner et je vous suis étroitement uni. Quand vous faites quelque raisonnement qui me paraît mauvais, je le compte pour rien et je vous regarde par un autre côté. Mes petites railleries ne sont qu’un jeu qui ne diminue en rien ma soumission et ma foi. Je crois pourtant que ce jeu nourrit secrètement un certain goût d’esprit et une hauteur secrète. Je veux donc bien, pour m’en corriger, parler toujours simplement et sérieusement. Dieu sait combien je tiens à vous plus qu’à ma raison. Mandez-moi ce que je dois faire.

 60 [D.1.19]. Soumission de l’esprit.

Le Maître est content de la docilité ; Il sera fidèle aux occasions comme on l’a été à la soumission. Une fidélité inviolable à suivre Dieu : ne pas dire tout ce que l’on aurait envie, supprimer quelquefois un brillant extraordinaire. Dieu n’en veut qu’à l’esprit, et il faut que Sa grâce prenne le dessus et le surmonte, sans quoi, il y aurait, toute la vie, un mélange monstrueux de la grâce et de l’esprit. Le Maître veut être seul maître chez vous ; Il veut des sacrifices de ce qui est le plus estimable. C’est le temps de séparer l’esprit de Sa pure opération, c’est pourquoi point de quartier là-dessus. La chose du monde la plus aisée est de suivre l’esprit et (ainsi) l’on s’écarte sans s’en apercevoir. C’est comme une brèche à la levée d’une rivière rapide, à laquelle il faut remédier avec une extrême promptitude.

Dieu veut être tellement maître de vous qu’il n’y ait que Sa pure lumière. [67] Vous avez un esprit très juste, une raison extrêmement droite ; rien n’est plus aisé que de suivre cet esprit et cette raison sans s’en apercevoir et que de le laisser passer pour un goût de grâce. Dieu veut votre esprit pur comme un ange et qu’il soit comme une simple intelligence. Vous êtes très pur à l’égard de ne rien [vouloir] ajouter à l’opération intérieure, mais vous n’êtes pas tel dans l’occasion : l’esprit agit, et il doit mourir. Ne lui pardonnez donc rien durant ce temps qu’il plaît au Seigneur de l’attaquer.

Je vous presse l’épée dans les reins parce que je sais de quelle conséquence cela est pour vous, et combien il est nécessaire de profiter de la lumière présente et qui est tournée contre cet esprit. Lorsque l’on ne profite pas de cette lumière présente, elle s’éteint peu à peu et elle ne demande plus rien, et l’on ne voit plus le mélange. Que vous êtes cher à Dieu et à moi !

 61 [D.1.20]. Soumission de l’esprit (suite).

Je suis satisfaite, mon cher E[nfant], au-delà de tout ce que je vous puis dire, de votre acquiescement et de votre soumission. Je ne doute pas que Dieu ne l’ait très agréable. C’est à présent votre esprit qui est attaqué, et c’est lui pour lequel je souffre, car Dieu le veut purifier. Je vous conjure, mon cher E[nfant], d’être uni à moi, car il est temps que l’œuvre se consomme. Que les lettres soient simples. Et laissez éteindre l’esprit, afin que l’onction de la grâce prenne le dessus ; que vos discours soient de même. Ne vous gênez en rien, mais aussi, que l’art n’ait de part en rien. Vos défauts ne seraient rien en un autre : ils ne sont [tels] que parce que Dieu veut plus de vous que de nul autre.

Je vous aime infiniment, mais Dieu exerce sur moi une terrible justice. Je suis contente de répondre pour vous. Il est terrible en Ses jugements et Il est [69] sans miséricorde pour ce qu’Il attaque. C’est donc votre esprit qu’Il veut attaquer. Je ne vous demande que cela. C’est le capital. Il est incroyable combien des bagatelles Le blessent dans les âmes qu’Il chérit d’une manière singulière, comme vous. Vous Lui êtes cher comme la prunelle de l’œil. Ce qu’Il ne voit pas dans les autres, Il le sent en vous. J’ai souffert pour purifier l’imperfection du goût de l’esprit : passe ! Et je souffre pour la purification de ce même esprit.

Soyez docile comme un petit enfant et vous serez comme Dieu vous veut. Je n’ai nul raisonnement juste, ne me regardez jamais par cet endroit ; si je l’avais, ce serait un mal pour moi et pour vous. Ne m’épargnez jamais lorsque vous voudrez me faire aller. Je ne puis souffrir que vous regardiez le temporel. Dieu m’a frappée d’une étrange manière cette fois, il y avait plus d’un an que je n’avais souffert pour vous : la nature était comme dans la rage, ne pouvant supporter un si étrange tourment. Donnez-vous donc de nouveau à Dieu afin qu’Il exerce sur vous son empire souverain : il faut qu’Il l’exerce par la destruction de ce qui est naturel [70] et acquis. Je vous conjure, mon cher E[nfant], d’entrer absolument en tout, comme vous le faites. Et laissez toute la raison pour vous soumettre aveuglément à une déraison apparente.

 62 [D.1.21]. Périls du propre esprit.

Je ne suis point surprise de ce que vous me mandez de N. Ce qu’il fait est imparfait, mais il vous est absolument nécessaire pour vous détacher de toutes choses. Ne vous inquiétez pourtant point de ce qu’il pense de vous : Dieu, qui vous a laissé votre vivacité, vous a voulu donner un contre-poids.

Pour lui, j’ai toujours remarqué qu’il suivait beaucoup ses goûts et ses sentiments. C’est ce qui fait une variation dans ses principes, tantôt dehors, tantôt dedans, selon qu’il se [71] trouve disposé. Ce qu’il y a à craindre, c’est que le goût des choses divines venant à lui manquer, il ne quitte tout à fait la voie par laquelle Dieu l’a conduit : la sécheresse de son naturel, et Dieu lui ôtant certains appuis d’une tranquillité (qui quoique sèche en apparence, ne laisse pas d’être savoureuse), le doute, l’hésitation soutenue du raisonnement éloignent insensiblement, de sorte qu’on se trouve enfin dans une autre sphère, où, l’activité trouvant son compte, on reprend les premières inclinations qu’on avait quittées avec peine. Qu’il est difficile de plaire au monde et à Dieu, et que le partage entraîne facilement dans le goût de la prudence charnelle et éloigne de la simplicité évangélique !

Pour vous, demeurez dans votre simplicité : c’est ce que Dieu veut pour vous. Cherchez-Le où Il vous a marqué qu’Il était pour vous, et non ailleurs. Ne témoignez jamais à N. ce que je vous ai mandé de ses manières. J’en ai terriblement souffert : c’est un terrible naturel, qu’on cache avec tout l’art et l’artifice que son esprit, qui lui paraît [72] infiniment supérieur à tout autre, lui fournit.

 63 [D.1.22]. L’attachement à soi, grand obstacle.

Je prie Dieu qu’Il ne demande compte à personne du tort qu’on lui peut faire en le rappelant trop tôt. Je ne serais point surprise quand les vérités qui regardent l’intérieur ne seraient point goûtées. Bien des gens comprennent la mortification extérieure, mais peu veulent en venir à un renoncement parfait de leur propre esprit, de leurs idées, de leurs raisonnements, de leurs préjugés, non plus que de leur propre volonté, pour entrer dans le petit sentier de la foi et suivre, nus et dépouillés de toutes ces choses, Jésus-Christ nu et dépouillé de tout pour notre amour. Cependant on ne parviendra jamais à la mort du vieil homme, (lequel [73] subsiste en tout ce que je viens de dire) pour être revêtu et animé de l’homme nouveau, que par cette voie.

On parle assez de la régénération, mais nul n’y entre, parce qu’on ne prend pas le chemin pour y arriver. Il y a même peu d’écrits qui en enseignent les moyens et ceux que Dieu fait écrire (qui sont les seuls vrais) ont peu d’effet, parce que l’homme est si amoureux de lui-même, de tout ce qui compose le moi, surtout du propre esprit, qu’il ne veut jamais entrer dans cette pauvreté spirituelle si nécessaire et si recommandée par Jésus-Christ. L'homme veut toujours opérer et être l’auteur de tout ce qu’il fait ; il veut voir, connaître et sentir. C’est ce qui fait que Jésus-Christ ne vit et n’opère point en lui. Jésus-Christ Se lasse, pour ainsi parler, à chercher des cœurs dociles et des esprits soumis ; mais hélas ! Il n’en trouve point. Tous font comme les gens de Bethléem qui lui refusent un logement. Il est obligé de se retirer dans une pauvre étable pour y naître, c’est-à-dire dans un pauvre cœur simple, dégagé de tout, méprisé et méprisable : c’est ce qu’Il cherche, mais qu’ils sont rares ! Il préfère, [74] dans l’étable et dans le désert, la compagnie des bêtes à celle des hommes, tant leurs faux raisonnements et l’amour d’eux-mêmes Lui sont à dégoût et insupportables.

La connaissance que j’ai du petit nombre de personnes qui veulent bien entrer dans cette mort entière d’eux-mêmes, me cause une douleur profonde. Nous dérobons à Dieu une gloire qu’Il attend de nous et qu’Il a droit d’en exiger, et que j’ose dire être la fin de notre création ; nous nous privons nous-mêmes, par notre entêtement, du plus grand de tous les biens, nous contentant d’une sorte de mort ou mortification qui n’est qu’une ombre de la mort et non pas la réalité. Je m’assure que si on voulait lire les Réflexions sur l’Écriture avec un esprit dégagé et résolu de perdre toutes choses pour Dieu, on y trouverait une manne cachée : c’est une moëlle enfermée dans une écorce ; mais il faut briser l’écorce, c’est-à-dire, nous défaire de nous-mêmes pour en goûter la douceur et la suavité. Je prie Dieu qu’Il Se choisisse des cœurs déterminés à être à Lui à leurs propres dépens. C’est tout ce que je souhaite au monde et ce [75] pour quoi je donnerais mille fois ma vie. Je vous salue et tous vos amis.

P.S. Si nous ne mourons pas au propre esprit et à la propre volonté, ainsi que je l’ai dit, nous ne serons jamais investis ni remplis de la raison éternelle et de la pure charité. Pour une raison bornée, on en a une immense, et pour un amour mélangé d’amour-propre, un pur et divin. Si nous quittons notre propre sagesse, nous aurons la Sagesse-Jésus-Christ en partage. C’est à Dieu de nous illuminer : je Le prie de le faire.

 64 [D.1.23]. la grâce fait changer l’humeur.

Je vous conjure, ma très chère, par l’amour de Jésus-Christ, qui n’est mort que pour nous unir tous en Lui, de surmonter votre humeur à l’égard de N., et pour cela il faut vous défaire des préventions. Rendez-vous complaisante, car il faut devenir par grâce tout autre que vous n’êtes par naturel [76]. Quel gré Dieu vous saura-t-Il d’une bonne volonté qu’Il a Lui-même mise en vous ? Et quelle espèce de renoncement vous convient mieux que celui-là, tant parce que son contraire altère l’union et la charité entre vous, que parce qu’il faut toujours s’attacher à l’endroit qui coûte le plus ? C’est donc ce que je vous demande présentement, de vous rendre à l’extérieur complaisante à N. : ne la regardez pas personnellement, mais regardez Jésus-Christ en elle, et que cette vue adoucisse votre cœur. Il faut qu’il en coûte pour être à Dieu : c’est un moyen de sanctification que Dieu vous a choisi. Aimez cette croix et la portez, vous convainquant même que vous avez le plus de tort, et qu’elle [cette croix] est plus dans votre imagination blessée que dans la réalité. Dieu sait à quel point votre âme m’est chère : je donnerais ma vie pour elle, mais il faut qu’elle entre sans hésiter dans une solide mortification de l’humeur.[77]

 65 [D.1.24]. Surmonter les défauts d’humeur.

Ne vous découragez jamais quoique vous éprouviez des misères infinies, mais supportez-vous et supportez les autres, persuadée néanmoins qu’ils ne vous feraient nulle peine si vous étiez plus mortifiée et plus petite. Comme néanmoins vous n’êtes pas maîtresse de sentir ou ne sentir pas les violentes agitations que votre naturel vif et sensible éprouve pour les moindres choses, il faut alors s’armer de patience et vous laisser calmer peu à peu, non avec effort, car vous n’en viendriez à bout de cette sorte, mais en vous reposant et en ne permettant ni à vos gestes [78] ni à vos paroles de montrer ce que vous avez au-dedans. Il faut de plus rentrer en vous-même, cherchant auprès de Dieu la force que vous ne trouverez en nul autre endroit.

Mais, ce me dites-vous, « la chose m’est presque impossible, l’extrême agitation où je suis ne me permettant pas de me retourner au-dedans et d’y chercher Celui qui peut seul calmer la mer la plus agitée ». Vous ne le pouvez à présent, à cause de la longue habitude que votre âme a prise de passer toute dans vos sens : dès qu’ils sont le moins du monde agités, vous sortez, pour ainsi dire, de vous-même, mais d’une mauvaise sorte. Tâchez de contracter une nouvelle habitude toute contraire : rentrez au-dedans de vous au lieu d’en sortir par le trouble et la promptitude, et votre âme, en se recueillant, attirera vos sens et les calmera, au lieu que vos sens, attirant votre âme, lui causent un trouble et des saillies dont vous n’êtes plus maîtresse. Celui qui s’est donné le branle pour se précipiter d’un lieu élevé, ne peut plus retenir son corps, quoiqu’il le veuille ; il faut qu’il tombe malgré lui. Si vous étiez prompte à rentrer [79] en vous-même dès les premières bourrasques, vous n’entreriez point dans ces fortes agitations dont vous n’êtes plus maîtresse.

Je vous dis que la chose vous paraîtra difficile dans le commencement, mais dans la suite elle deviendra la plus facile du monde, et il n’y a que l’habitude qui puisse vous rendre cette pratique aisée. Or, pour en prendre l’habitude, il en faut faire des actes fréquents ; et si à cause de la difficulté que vous y trouvez d’abord, vous perdez courage, et n’entreprenez pas de le faire, comment en contracterez-vous l’habitude ? Bon courage donc ! Où est le cœur qui se laisse abattre à la moindre difficulté ? Si vous aimiez un peu Dieu, tous les obstacles que vous trouvez en vous-même, loin de vous alarmer, animeraient votre courage pour les surmonter. Il se faut faire violence dans le commencement. Lorsque l’on veut tirer un navire du port, surtout s’il est pesant, il faut un travail infini, mais il n’est pas plus tôt en mer qu’il vogue quasi de lui-même. Le commencement vous sera un peu difficile, mais quel bonheur, lorsque vous étant rendu cette [80] pratique aisée par la fidélité, vous vous trouverez secourue et soulagée par les abondantes eaux de la grâce ! Croyez-moi : Dieu mérite bien que l’on se fasse un peu de violence, et si l’amour de Dieu ne vous touche pas assez pour vous obliger à vous combattre vous-même, (ce que je ne crois pas) faites-le pour votre propre repos.

Vous le ferez sans doute, puisque Dieu vous ayant appelée avec une bonté infinie et vous ayant déjà tant fait de grâces, il n’y a pas d’apparence que vous soyez invincible et qu’Il ne surmonte pas par l’excès de Sa charité le feu impur de votre humeur bouillante. Je Le prie de mettre Lui-même la main à l’œuvre. Il le fera : je vous le promets de Sa part. Mais je veux une condition de la vôtre, sans quoi ma promesse serait vaine : c’est une fidélité à ne rien  garder sur votre cœur, et à ne point réfléchir volontairement sur vos peines, qui ne sont vraiment telles que parce que votre imagination, agitée comme la mer, voit souvent comme une montagne une vague, qui, un moment après, meurt contre un grain de sable. Soyez assez petite pour dire tout ce qui vous fait peine. [81] Plus la chose vous semble difficile, (parce que vos sens trompés prennent l’ombre pour le corps), plus vous devez le faire avec générosité. Quoi ! manqueriez-vous de courage dans des bagatelles, qui sont pourtant essentielles pour vous et qui doivent vous attirer mille grâces ?

Mais, direz-vous, on prendra mal ce que je dirai, on en tirera avantage. Je ne le crois pas ; mais quand cela serait, les défauts d’autrui doivent-ils vous empêcher de faire votre devoir ? Et serez-vous cruelle à vous-même parce que l’on vous est un peu moins doux ? Quoique vous puissiez avoir à souffrir des autres, comme vous êtes et plus vive et plus imparfaite, l’on a beaucoup plus à souffrir de vous, bien que vous ne le voyiez pas. C’est une vérité dont il faut une fois vous convaincre. Mettez-vous toujours du parti des autres contre vous-même.

Pour en venir à bout, il faut que l’esprit de foi vous fasse agir. Ce sera lui qui corrigera peu à peu vos sentiments. La foi est la seule chose certaine en cette vie. Tous les sentiments sont trompeurs. Ne jugez jamais ni de Dieu, ni des autres, [82] ni de vous-même, par les sentiments, mais par cet esprit de foi. C’est ce même esprit qui épure en nous la charité. Je prie Celui qui descendit sur les Apôtres, de remplir votre âme. Croyez-moi bien sincèrement à vous.

 66 [D.1.25]. Surmonter la mélancolie.

Je vous assure, ma très chère, que je souffre du moins autant que vous de ce que vous souffrez. Je partage toutes vos peines, je porte vos langueurs, mais je ne puis m’en étonner. Il est pourtant de la dernière conséquence de vous tirer de la mélancolie, et de ne vous y pas laisser aller. C’est pour vous une dangereuse tentation, qui étrécit le cœur, et l’empêche d’être léger vers Dieu et étendu pour recevoir les grâces. Le diable ne vous tentera pas d’une manière grossière, mais il tâchera, en vous rendant mélancolique, d’éteindre la grâce de l’intérieur, et de vous [83] dégoûter de votre état en vous rendant insupportable à vous-même et aux autres.

Plusieurs choses contribuent à votre mélancolie : vos vapeurs, le peu de consolation que vous avez au-dehors, Dieu semant de l’amertume sur toutes choses afin que rien ne vous attache, et c’est une marque qu’Il vous veut pour Lui seul et sans partage. Je crois toujours plus qu’Il ne vous laissera point en repos qu’Il ne vous oblige tout à fait de quitter la N. Mais le temps n’en est pas encore venu. Il faut que l’intérieur croisse et que la privation de ce pays-là ne vous fasse point de peine.

Pour votre trouble, c’est une épreuve de Dieu, qui veut purifier votre fond. Laissez-Le faire, demeurez abandonnée sans réserve et ne sondez pas davantage votre volonté, car la force ou la faiblesse ne dépendent pas d’un sentiment anticipé de la volonté, mais d’être, dans le moment actuel, abandonnée à Dieu. Le même Dieu, qui vous a bien fait agir jusqu’à présent contre vos répugnances, le fera lorsqu’il sera nécessaire.

Vous vous enfoncez dans votre [84] mélancolie comme dans un lieu qui vous convient, et cela vous ferait tort car la mélancolie nous rend tout insupportable, grossit les objets et leur donne tout autre couleur. J’aime mieux que vous vous divertissiez innocemment, que d’être mélancolique. Néanmoins si vous pouviez ne l’être point, ce vous serait un bonheur infini que la conduite que Dieu tient sur vous. Il y a deux manières de sevrer les enfants : l’une est en leur faisant goûter quelque chose d’un plus grand goût que la mamelle, de sorte qu’ils la quittent volontiers pour aller à cette liqueur plus exquise ; mais la plus commune manière, c’est de mettre du chicotin sur la mamelle, et c’est ce que Dieu vous fait : Il sème de l’amertume sur tous les plaisirs afin que vous les quittiez tous. Et quoique vous ne sentiez pas une grâce secourable, elle ne laisse pas d’être très forte, puisqu’elle est efficace dans la peine même. [85]

 67 [D.1.26].

Il y a deux sortes de travail sur votre humeur, dont le premier est de combattre avec force : cela ne servirait qu’à s’irriter, et vous ne le pourriez faire ; l’autre est de rentrer en soi et se tenir en la présence de Dieu pour laisser calmer l’humeur, et pour celui-là, vous le devez toujours faire sitôt que vous vous apercevez de votre humeur, vous arrêtant tout court comme un cheval emporté qu’il faut arrêter tout à fait pour le retenir. En faisant cela, ne vous mettez point en peine de vos misères. Faites un sacrifice de tout vous-même à Dieu et oubliez-vous du reste.

 68 [D.1.27]. Défauts découverts par la charité.

On m’a dit de votre part que vous aviez beaucoup de hauteur [86]. Il y a longtemps que je le connais, et aussi votre âpreté, sous prétexte de bonnes choses. Vous devez comprendre que Dieu ne Se sert point de la hauteur et de l’âpreté pour corriger les défauts d’autrui. Cela peut bien peiner les gens auxquels vous parlez, mais cela ne leur donne ni grâce, ni force pour les tirer de leur état, au contraire.

Jusqu’à présent, je n’ai pas voulu vous écrire sur tout cela, de peur que vous ne le puissiez porter, espérant toujours que Dieu vous éclairerait Lui-même et qu’alors, tout ce que je vous dirais aurait plus d’efficacité. Vous avez un fond qui secoue naturellement tout joug, soit extérieur, soit intérieur, et qui aime à dominer. Croyez que le dénuement qu’on se procure est très dangereux, et ce qui serait une perfection à une âme plus avancée sera un grand défaut pour vous. J’ai bien peur pour vous que des personnes fort avancées qui n’auront pas le discernement de votre état, ne vous inspirent leur propre voie, ce qui vous conduirait assurément dans le précipice. Le dommage ne se voit que tard : en agissant comme ces personnes qui ont grâce pour suivre leurs mouvements, vous vous méprenez, car comme vous êtes fort vivante, presque tous vos mouvements sont naturels quoiqu’ils paraissent excellents à ceux qui n’ont pas ce discernement. Vous aimerez toujours plus ce qui a l’air d’avancement que la solidité d’un édifice tout renfoncé au-dedans. Le dommage ne paraît pas autant qu’il pourrait être grand dans les suites.

Je comprends que je vous mets d’abord à l’étroit en vous disant ces vérités, et que les autres vous donnent une espèce de large en vous faisant secouer un joug qui semble vous peser. Mais croyez-moi, le poids de vous même, que cette prétendue liberté vous donne, sera bien autre dans la suite que ce joug du Seigneur qui devient léger en le portant, et qui enfin nous rend libres en nous défaisant de nous-mêmes. Croyez-moi, allons toujours par le plus petit, le plus bas, le plus profond. On se pare même du pur amour, et il perd sa réalité sitôt qu’il nous sert de parade. Croyez que je vous aime très tendrement et très sincèrement en Notre-Seigneur. Je Le prie de tout mon cœur de mettre en vous l’efficacité de [88] ce qu’Il me fait vous dire, car vous me serez toujours chère, et d’autant plus que plus vous ne serez rien.

 69 [D.1.28]. [Oraison de la volonté, foi nue].

La lettre que vous avez pris la peine d’écrire pour me faire savoir votre état, m’a fait un grand plaisir parce qu’elle me fait comprendre la miséricorde que Dieu vous fait et le désir sincère qu’Il vous a donné de vouloir être tout à Lui. Je ne crois pas que vous puissiez par vous-même et par vos austérités détruire entièrement les rébellions de la chair. Il y a deux moyens plus courts et plus efficaces : le premier est le recueillement intérieur et l’oraison, non le recueillement qui se fasse à force de tête, mais celui qui se fait par le doux penchant du cœur et qui s’opère par l’amour, comme il est dit : L’amour est mon poids1. C’est une tendance profonde du cœur vers Dieu où la tête n’a point de part, et c’est aussi dans le plus intime de l’âme que s’opère la véritable présence de Dieu, parce que tout consiste dans la volonté, et non dans l’esprit qui nous nuit infiniment plus qu’il ne nous sert ; mais la volonté, se rendant par l’amour insensiblement conforme à celle de Dieu, nous y unit, et c’est là le seul et unique moyen par lequel nous pouvons être faits un avec Dieu. Lorsque la volonté a commencé le chemin, la foi s’empare de l’esprit qui, en le simplifiant et lui ôtant tout ce qu’il y a de propre et de raisonnements, le rend assez pur pour être uni au pur Esprit de Dieu. Au lieu que dans les choses extérieures c’est l’esprit qui éclaire et meut la volonté, dans les intérieures c’est la volonté qui attire et éclaire l’esprit ; c’est pourquoi il est dit : Goûtez et vous verrez2.

Le second moyen de vaincre les tentations de la chair, c’est un grand abandon à Dieu pour les porter tant [90] qu’il Lui plaira, ne comptant point sur nos forces, mais sur Sa pure bonté et miséricorde, s’humiliant beaucoup, car Dieu ne les laisse que pour cela. Si nous ne sentions point notre propre corruption, nous croirions pouvoir quelque chose et nous aurions une secrète estime de nous-mêmes. Mais Dieu, qui veut régner seul en nous aux dépens de tout ce que nous sommes, permet les tentations, afin que nous ayons une extrême horreur pour nous-mêmes, que nous nous en séparions comme d’une chose qui ne peut que nous nuire, pour nous porter à nous jeter entre les bras de Dieu, afin qu’Il nous purifie Lui-même. Ainsi, ne pensez pas à faire de plus grandes austérités : cela serait contraire aux desseins de Dieu sur vous, qui veut faire Lui-même l’ouvrage de votre sanctification, afin qu’Il en ait toute la gloire.

J’ai bien de la joie que Dieu vous a[it] conduit par la voie de la foi nue : c’est la voie la plus sûre, et j’ose dire la seule sûre, d’autant qu’elle est toujours accompagnée du pur amour, qui arrache tout à la créature pour restituer tout à Dieu. Nous voulons toujours [91] être quelque chose, soit dans la nature, soit dans la grâce : nous ne savons point nous contenter que Dieu soit seul en nous et pour nous, qu’Il soit glorifié uniquement par notre destruction. C’est par là seulement que le vieil homme est détruit et que nous sommes faits des nouvelles créatures en Jésus-Christ.

Pour ce que vous dites de la tentation de l’ennemi par les opérations sensibles, cela n’arrive point aux âmes conduites par la foi nue, parce que les épreuves sont conformes à l’état de l’âme ; celles qui sont conduites par des lumières ou illustrations, le sont par le ministère des anges ; et ils ont aussi un Ange de Satan qui les soufflette, comme  dit saint Paul, afin qu’ils ne s’élèvent pas pour leurs révélations3. Mais ceux qui sont conduits par la foi nue ont des tentations purement naturelles, comme sont la simple rébellion de la chair, etc. Ces deux différents états sont décrits dans saint Paul. Ayez donc courage et vous abandonnez à Dieu, qui peut seul commander aux vents et à la mer, et qui fera faire calme chez vous lorsqu’il sera temps et que vous serez [92] bien convaincu de votre propre misère et de ce que vous êtes. Une profonde humilité est un grand remède aux tentations, car ni le diable, ni la chair, n’agissent plus sur le néant. Donnez-vous donc réellement à Dieu, pour qu’Il vous garde, et vous verrez que tout ira bien : Il sera Lui-même votre fidélité.

Pour ce qui est de quitter le monde, il faut se quitter soi-même, parce qu’on se porte partout. Si vous vous portez vous-même dans la solitude, vous y serez beaucoup plus mal qu[e là] où vous êtes, et ainsi, demeurez dans l’état de la vocation où Dieu vous a appelé. Travaillez, par le renoncement continuel de vous-même, à vous en séparer, et vous vous trouverez aussi solitaire au milieu de la Cour qu’un solitaire dans un désert. Toute la différence est que vous avez plus de combats à soutenir. Je demanderai à Dieu qu’Il vous fasse remporter la victoire sur vous-même et sur tous les autres ennemis qui vous environnent. Prenez courage, aimez Dieu de tout votre cœur, tâchez de conserver Sa divine présence au fond de vous-même par un recueillement presque [92] continuel, non point en gênant votre extérieur, mais par une habitude de rentrer au-dedans d’une manière toute simple et toute naturelle. Donnez-vous à la force de Dieu, afin qu’elle vous soutienne dans vos faiblesses, car celui qui s’appuie sur ses œuvres s’appuie sur un roseau brisé, qui le blesse sans le soutenir. Je prie Notre-Seigneur de vous faire comprendre ce que je vous dis : je Le prie aussi qu’Il vous soit toutes choses. Croyez-moi en Lui toute à vous avec un véritable zèle pour votre âme.

1St Augustin, Confessions, Livre XIII, ch. 9.

2 Ps 33, 9.

3II Cor 12, 7.

 70 [D.1.29]. Egards au monde…

Je viens d’apprendre que N. est mal. J’en suis très touchée. Mandez-moi ce que c’est. Que puis-je vous dire du songe, sinon qu’une poussière offusque l’esprit et empêche de connaître la vérité et de la suivre. C’est une [93] chose qui pourrait se défaire aisément, mais à moins que Dieu n’éclaire, comment le fera-t-on ? Je vous assure que je suis en peine de lui.

Les puérilités devraient être passées. Comment ne comprend-on pas que la véritable piété consiste à remplir ses devoirs, et comment n’a-t-on pas un ami fidèle qui hasarde de dire la vérité et qui ôte le bandeau de dessus les yeux ? Il y a longtemps que votre naturel et le goût de l’amitié1 sont un amusement, même dangereux. Une envie secrète de plaire et d’être aimé, avec cela un empressement naturel, une certaine crasse que le commerce des créatures laisse, tout cela trouble l’œil de l’âme et l’empêche de voir les objets tels qu’ils sont. Cela tire de cette simplicité ingénue qui ne montre que ce qu’elle sent. Vous avez encore beaucoup de sagesse humaine : il faudrait un bon rabat, ou plutôt un feu sacré qui consumât tout.

Il faut une patience infinie avec les autres et avec soi-même, mais il faut être fidèle à suivre la lumière. Vous avez raison d’être persuadé que [95] Dieu fait mieux que nous pour la correction de nos défauts. Nous corrigeons souvent des défauts médiocres par de plus grands, lorsque c’est nous qui nous en mêlons.

1Il s’agit ici de l’amitié mondaine selon la sévère prescription qui suit du dirigé.

 71 [D.1.30]. Corruption du monde.

Il faut que Dieu mette la main à tout : tout en a besoin. Pour moi, je dirai:  Heu mihi, quia incolatus meus, etc.1 Sitivit in te anima mea. In terra deserta, et invia, etc.2 Pour vous, M[onsieur], ayez bon courage : n’avoir rien vaut mieux que d’avoir beaucoup. Je ne doute point que Dieu ne récompense votre fidélité.

C’est une chose bien difficile à présent [96] que de trouver de la droiture : tout roule sur la fourberie et la mauvaise foi. Je ne dis pas qu’on est comme la rose au milieu des épines, car ce serait mal dit, mais comme une main prise et embarrassée dans un buisson d’épines qui pressent de toutes parts et qui blessent sans cesse, et sans pouvoir s’en délivrer : lorsque vous croyez en échapper une, vous en trouverez mille. On languit et la vie devient insupportable. On ne voit que la mort qui puisse finir tant de tourments, mais elle ne vient point. Dieu est-Il seulement connu en ces quartiers ? On n’oserait le nommer ; pas une âme, je dis une seule ; tout est étranger. Et il faut vivre loin de sa véritable patrie, loin de son élément, oublier en quelque sorte ce qu’on ne voudrait jamais perdre de vue, voir et entendre sans cesse ce qu’on voudrait toujours ignorer :

Félicité passée,

Qui ne peut revenir 

Tourment de ma pensée

  Que n’ai-je, en te perdant, perdu le souvenir?


[97] J’ai lu ces vers autrefois, mais ils viennent bien à propos. Croyez-vous que, quand le Fils de l’homme reviendrait, il trouvât de la foi sur la terre4 ? Les cœurs se discernent. Et il y en a un de par le monde qui pourrait dire : « Je suis seul et abandonné », etc. Il faut apprendre à vivre dans un autre monde un langage nouveau et ignoré jusqu’alors, des manières toutes différentes, passer pour un oison bridé, recevoir des instructions de gens qui ne savent pas les premières lettres de l’alphabet. Pas une personne de confiance. Digérer le fer et l’acier : tout est pierre et cailloux à votre égard. Cependant tout cela est bon dans la volonté de Dieu, quoique plein d’amertume.

Pour vous, continuez à marcher sans savoir où et sans le vouloir savoir, vous fiant à Dieu seul qui saura vous mener en Lui par des routes inconnues aux sentiments et aux réflexions. Plus nous nous éloignons de nous, plus nous nous approchons de Dieu ; plus ce nous est traversé, piqué d’épines de toutes parts, plus nous le quittons. Dieu, [98] qui ne veut point d’attache, sème du déplaisir sur tout, sans quoi, un bon cœur, qui est toujours liant, s’attacherait partout où il trouverait de la correspondance. Bon courage sans courage ! Adieu.

1Ps 119, 5 : Que je suis malheureux de ce que le temps de mon pèlerinage est si long !

2 Ps 62, 2-3 : Mon âme brûle d’une soif ardente… - Dans cette terre déserte où je me trouve, et où il n’y a ni chemin ni eau…

3Vers de M. Bertaut [Bertot]. (Dutoit).

4Luc, 18, 8.

 72 [D.1.31]. Union d’âmes.

Je ne suis point fâchée que les gens du monde qui, jusqu’alors, vous avaient laissé en repos, commencent à vous faire la guerre. C’est une marque que Dieu vous aime. Il les faut laisser se divertir. Comme vous avez l’imagination fort vive, vos peines s’augmentent par l’impression des préventions. Laissez tout tomber, je vous en prie, mais de tout le cœur ; et tâchez de n’envisager que Dieu dans ce qui nous arrive de la part des créatures. Vous aurez moins de peine à l’égard de N. Je crains que, comme [99] votre solitude est causée en partie par un peu d’humeur, elle ne vous lasse et ne vous dégoûte d’une autre solitude que Dieu produit. Tout ce qui vous est arrivé, quoique par le défaut de la créature, ne laissera pas de vous être fort utile pour vous détacher des créatures.

Je ne crois pas que Dieu permette jamais que la conduite qu’Il me fera tenir avec vous vous trouble. Elle pourra bien vous affliger, comme vous l’éprouvez, mais non pas vous troubler. Ne craignez point l’union que vous sentez avoir pour moi : elle vous donnera Dieu, comme vous l’avez déjà éprouvé. Ne faites point d’effort pour la retrouver, car lorsque Dieu vous sera plus présent, cette union vous sera plus présente. C’est un moyen que Dieu choisit comme il Lui plaît, sans avoir égard à ce qu’il est par lui-même ; il suffit que ce soit un pur instrument entre les mains de Dieu, pour qu’Il S'en serve comme il Lui plaît. L’union ne laisse pas d’être la même, quoiqu’elle ne soit pas toujours aperçue.

Ne craignez point avec une trop violente gêne de déplaire à Dieu, mais [100] demeurez abandonnée à Lui, et vous serez en paix. Il ne permettra pas que vous L’offensiez, Le craignant comme vous faites. Si vous vous abandonnez en parlant, vous ferez moins de fautes. La prudence de la chair gâte tout ; mais la vraie prudence, qui est la confiance en Dieu, accommode tout, rend léger et paisible pour servir Dieu, au lieu que la crainte charge, embarrasse, affaiblit et fait tomber plus facilement. Il faut être abandonnée pour les autres comme pour vous-même. Croyez que je vous aime uniquement.

 73 [D.1.32]. [Regarder Dieu en la personne].

Ne vous contraignez pas pour aller à la Cour : n’y allez que dans la nécessité absolue et de bienséance indispensable. Vous êtes attirée à faire la cour à Dieu, et non aux hommes. [101] Notre vie est bien courte, employons-la toute à Le servir en Sa manière, et non à la nôtre. Quoique la vie intérieure soit dure dans son commencement, on est récompensé dès cette vie de ce qu’il faut souffrir.

Je vous aime infiniment et je ne vous plains point du tout. Oui, je vous aime toujours plus, ma très chère et je suis plus certaine que jamais des desseins de Dieu sur vous. Ne vous étonnez point de vos misères, elles vous sont utiles et je n’y crois point de volonté ; j’en suis même comme assurée. Ne voyez-vous pas que c’est le goût de l’abandon que vous cherchez, et non l’abandon ? Car l’abandon consiste à n’en avoir pas le goût et à être abandonnée sans sentir jamais que vous l’êtes.  Oh ! que Dieu vous aime et que cette pensée vous raccommode ! Je le connais, je le sens : tout est fait pour vous ; et vous ne trouverez de douceur qu’en Dieu seul, sans sentir de douceur, mais dans un abandon total.

Si l’affection que j’ai pour vous pouvait être comptée pour quelque chose, elle devrait vous consoler, car je sens pour vous une tendresse qui ne [102] m’est pas ordinaire. Vivez à l’extérieur avec N., comme étant raccommodée tout à fait, et que votre cœur souffre ses amertumes pour l’amour de Celui qui a préféré la douleur aux plaisirs. Mais ne donnez point de contorsions à votre cœur pour lui donner un goût qu’il ne peut avoir. Que l’amour de Dieu vous fasse tout faire. Regardez-la comme un moyen que Dieu vous donne pour Lui montrer votre amour en vous surmontant vous-même. Ne perdez pas cette couronne, et que cela soit entre Dieu et vous de telle sorte qu’elle ne s’aperçoive pas de la violence que vous vous faites. N’examinez plus son froid, son chaud, son mépris, etc. parce que ce n’est plus par rapport à cela que vous devez vous conduire. Vous devez avoir un motif bien plus relevé : Dieu seul et Sa gloire. Tout est également bon et vous le trouverez de la sorte quand vous ne regarderez plus la personne, mais Dieu en elle, qui vous demande cette marque de fidélité d’amour. C’est là la vraie et solide mortification que Dieu veut à présent de vous. Je ne vous l’ai pas demandée plus tôt, parce que Dieu ne me l’ordonnait pas. A présent qu’il m’en presse, [103] je suis certaine qu’Il vous soutiendra et que cela sera d’un grand secours.

 74 [D.1.33]. Utilité d’être contrarié.

Le pis qui puisse arriver est que N. ait gagné l’esprit de N. sur vous, et que vous passiez pour une personne qui s’imagine. Cela était déjà tel, et il faut souffrir cette humiliation. Comptez que vous ne perdez rien du côté de la créature que vous ne le gagniez infiniment du côté de Dieu. Si vous pouviez une fois laisser tomber toutes choses, et ne vous pas mettre en peine de ce qu’on pense de vous, pourvu que Dieu fût content,  Oh ! quelle paix ne goûteriez-vous pas ! Je parle seulement sur les choses de providence que vous faites, soit par obéissance, soit croyant bien faire, car pour celles qui seraient contre l’ordre de Dieu ou la bienséance, cette maxime ne vaudrait rien. [104]

Ayez bon courage : Dieu vous aime assurément, et j’espère qu’Il dira un jour à votre cœur : je suis ton salut1, et qu’Il lui donnera Sa paix. La vie contrariée et pénible que vous menez, est d’un excellent augure. Corrigeons le dehors puisqu’on le désire, mais comment corriger ce dehors si le dedans est vide ? Commençons toujours par loger Dieu dans notre cœur : s’Il y est une fois, Il y allumera un si grand feu que vous serez obligée de jeter tout dehors, comme vous voyez jeter tous les meubles d’une maison par les fenêtres lorsque le feu y est. Bon courage, je vous en prie. Tâchez de posséder votre âme en paix en toutes choses, et tout ira bien. Je vous conjure de jouer le moins que vous pourrez : faites ce sacrifice-là à Dieu, vous verrez qu’il saura bien récompenser ce temps-là. Donnez-Lui autant que vous pourrez des marques de votre fidélité : Il vous en donnera de Son amour infini.

1Ps 34, 3.

 75 [D.1.34]. Union des âmes, nécessaire.

Je suis très mortifiée de ce que vous souffrez. Le bon Dieu ne laisse pas sans souffrances ceux qui Lui appartiennent. Je ne suis point surprise de tous les travers de M. sur N. Lorsqu’on est dérouté et qu’on a pris un chemin contraire à celui qu’on tenait, on fait en peu bien du chemin. Je suis ravie que *** soient bien unis à vous. Et je prie le Seigneur de tout mon cœur qu’Il tourne le cœur de N. vers vous, de manière qu’il y ait toujours une entière correspondance : toute sa perfection consiste en cela, car plus elle vous sera unie, plus elle sera bien pour Dieu ; si elle se désunit d’avec vous, elle quittera Dieu peu à peu et s’égarera sans fin. Comme tout dépend pour elle de cela, faites donc ce qui dépend de vous [106] pour l’unir à vous, et tout le reste ira de pas égal. Dieu attache la perfection de certaines personnes à l’union qu’elles ont aux autres : si quelques considérations les en séparent, ou l’infidélité, elles ne sont plus rien, et c’est encore beaucoup si elles ne reculent pas et ne s’écartent pas tout à fait. Ce sont de ces personnes dont Jésus-Christ a parlé lorsqu’Il a dit que ceux qui ne s’attachaient pas à lui bâtissaient sur le sable ; leur édifice est renversé par la moindre persécution, qui cependant devrait les affermir. Car si nous comprenions bien que Jésus-Christ n’a établi son Église que par la persécution et le renversement, que par la calomnie, en disant toute sorte de mal contre ceux qui en étaient les principales pierres, nous comprendrions que la perfection des âmes qui composent cette hiérarchie terrestre, ne s’établit que par les persécutions, les renversements, les calomnies, etc. : ainsi, c’est ce qui devrait les lier, comme les premiers chrétiens, qui s’unissaient dans la persécution. Ceux qui en usent autrement deviennent peu à peu des sépulcres blanchis : il reste au-dehors une apparence [107] de vertu, mais le dedans se corrompt chaque jour davantage ; on continue de faire certaines actions extérieures, mais le dedans n’est plus que mensonge. Vous en avez vu de beaux exemples. Comptez donc que pour N., toute la suite de sa perfection dépend de ce que je vous ai dit.

J’ai pensé devant Dieu à l’affaire de N. S’il ne peut se donner à Dieu sans se défaire de sa charge, il vaut mieux, selon l’Évangile, s’arracher un œil que de se perdre.

 76 [D.1.35]. Oraison, mortification.

Vous serez sans doute étonnée, madame, que je m’ingère de moi-même à vous écrire. La bonté que vous m’avez témoignée me donne cette confiance. Comme vous êtes résolue d’être à Dieu quoiqu’il vous en puisse coûter, [108] et d’établir une piété qui soit solide, vous n’y sauriez donner de fondement trop ferme, puisque c’est des fondements que dépend la hauteur et la durée de l’édifice. Quantité de personnes commencent à bâtir la piété, mais ce qui fait ou qu’ils n’y réussissent pas, ou qu’ils la quittent, c’est parce qu’ils l’ont fondée sur du sable au lieu de l’établir sur la pierre vive, Jésus-Christ. Il faut tâcher d’éviter ces inconvénients. Vous le pouvez, et je le désire avec toute l’ardeur dont je suis capable, en ayant pour votre perfection autant que j’en puis avoir.

Vous n’avez rien à craindre si vous persévérez avec fidélité dans l’oraison en la manière que nous avons dite. Faites-vous une loi inviolable de n’y manquer jamais, et de ménager si bien votre temps que vous en trouviez pour la faire. Ne consultez jamais votre goût pour vous y mettre ni pour s’y arrêter, mais bien la fidélité que vous devez à Dieu. Cela étant de la sorte, la sécheresse vous sera plus utile que l’abondance, pourvu néanmoins que votre oraison soit toujours accompagnée d’une véritable et solide mortification. Ne nous flattons pas, l’oraison et la mortification sont deux [109] sœurs si essentiellement attachées l’une à l’autre que l’une ne se perd pas plutôt qu’il en coûte la vie à l’autre. Souvent les sécheresses dans l’oraison ne sont causées que par l’immortification [sic]. Dieu est jaloux : Il punit nos infidélités et nos délicatesses pas Ses absences, et l’absence de Dieu cause le froid et la sécheresse à laquelle le dégoût de la piété succède. Ne soyez jamais un jour sans vous mortifier de quelque chose. Faites tous les jours à Dieu ce double sacrifice de vous priver de ce qui vous plaît le plus, et de faire ce qui répugne davantage à vos sens. Jésus-Christ, notre divin modèle, ne S’est pas contenté de Se priver pour nous des plaisirs, Il a de plus embrassé les douleurs, ainsi qu’il est écrit qu’il a préféré de porter la croix à tous les plaisirs1. Ne vous flattez point en cela.

Soyez sincère avec Dieu, mais faites tout ce que vous faites tellement pour Lui-même que vous vous dérobiez, autant que vous pourrez, aux yeux des créatures et que vous n’ayez que Lui en vue dans tout de que vous faites. Dieu regarde autant, et plus, à l’intention [110] qu’à l’action. Ceux qui cherchent l’estime des créatures dans ce qu’ils entreprennent pour Dieu ne peuvent jamais persévérer. Ce fondement sablonneux s’écoule d’abord, et leur laisse la confusion devant ceux-là mêmes dont ils ont désiré l’estime. Donnez-vous à Dieu d’un cœur droit, sincère, dégagé. Mortifiez-vous continuellement et vous renoncez. Plus on se mortifie, plus la mortification devient aisée et familière. Elle est farouche et âpre à ceux qui la craignent et la fuient ; elle est douce et aisée à ceux qui la pratiquent. J’espère beaucoup de votre âme si vous marchez constamment par ce sentier. Les miséricordes dont Dieu vous a prévenue vous y engagent si fort que vous ne pourriez, sans une extrême ingratitude, vous en retirer. Croyez, madame, que de tous ceux qui sont à vous, personne n’y est avec plus de sincérité et d’affection que moi.

1Hb 12, 2.

 77 [D.1.36]. S’exposer souvent en silence devant Dieu.

Vous savez bien par vos dispositions que ce sont vos goûts qui sont votre lumière et votre guide. Vos goûts vous font canoniser les défauts lorsque vous en êtes content. Ce goût qui fait votre discernement empêche la vraie lumière d’opérer dans votre âme. Tout va en amusement, en occupations inutiles. Au nom de Dieu, commençons à mourir à nous-mêmes et à nous raidir contre notre amour-propre. Ce ne seront ni les réponses dures ni les gracieuses qui feront quelque chose à l’affaire, mais de prendre du temps pour demeurer en silence devant Dieu. Exposez-vous à Ses yeux ; interrompez pour cela votre étude et votre travail. Vous êtes tout goût, et non toute lumière. [112] Plût à Dieu, en un autre sens, que vous fussiez tout goût sans goût pour Dieu, et que vous marchassiez en foi et en abandon ! Hélas ! les avis ne manquent pas. La connaissance, même celle de nos défauts, nous sert de peu sans ce fond de mort et de démission de nous-mêmes.

La différence de saint Jean [-Baptiste] à Jésus-Christ est que saint Jean ne parlait que de défauts, que son baptême n’était que d’eau pour laver les souillures apparentes1 ; mais celui de Jésus-Christ était du Saint Esprit dans le feu2 : aussi Notre-Seigneur, parlant de saint Jean, disait que c’était une lampe ardente et luisante. Vous vous êtes réjouis pour un temps à sa lumière3. Prenez garde que pour vous réjouir à la lumière de saint Jean, vous ne quittiez Jésus-Christ. Vous faites trop consister dans les conseils et dans le créé, ce qui vous empêche d’aller à Jésus-Christ, de vous abîmer en Lui dans ce silence profond et respectueux. Il vous portera sur Ses épaules, ce bon Pasteur ; et sans marcher, vous avancerez plus en un mois [113] en suivant cette conduite, que vous n’avez fait jusques à présent. Les moyens créés sont bons pour un temps, mais d’en faire son capital, c’est se fixer et n’avancer jamais.

J’ai encore un avis à vous donner tant pour vous que pour tous : c’est de nommer les choses par leur nom. Vous vous êtes fait une idée si étonnante de la créature lorsque vous la croyez éclairée de Dieu, qu’il vous paraît qu’elle doit être impeccable, de sorte que, plein de la pensée qu’une personne qui est à Dieu ne doit point avoir de défauts, vous vous réduisez à l’une de ces deux extrémités : ou de la croire sans défauts ou d’attribuer à Dieu ces mêmes défauts. Par exemple, une humeur haute, brusque, dure, vous croyez que c’est Dieu qui donne cela pour détruire l’amour-propre des autres ; cela n’est nullement vrai, car Dieu ne Se sert pas du naturel et de l’humain pour détruire l’humain et le naturel, mais Il permet ces sortes de défauts pour humilier ceux qui les ont s’ils en font usage, et pour nous faire comprendre qu’il n’y a que Dieu seul de saint, et c’est ce qui fait ma joie. Nommez donc défaut ce qui est défaut. [114] et vertu ce qui est vertu ; par exemple, N. est droite, sincère, dégagée d’elle-même, etc. mais sa hauteur, son âpreté, sa brusquerie sont des défauts, etc. Tout cela fait voir ce que Dieu est et ce que nous sommes. Cela nous doit faire comprendre que toutes les créatures les meilleures sont des lampes ardentes et luisantes auxquelles nous nous amusons, mais allons foncièrement à notre bon Maître : c’est Lui qui a les paroles de vie éternelle4. Nous pouvons Le montrer du doigt et dire : Ecce Agnus Dei5. Mais il faut aller à Lui. Si vous vous amusiez moins autour du créé, vous Le connaîtriez et goûteriez davantage.

Commencez votre journée par vous appliquer et abîmer dans ce divin Tout par un silence d’amour et de respect. Prenez quelques heures tous les jours, comme deux heures, pour étudier, et pas davantage. Et donnez tous les jours du temps à l’amour divin de reformer votre cœur. Car d’étudier et d’interrompre de moment à autre votre étude pour demeurer en silence, que sera-ce6 [115] qu’une continuation d’étude en silence ? Votre tête pleine vous distraira même dans le recueillement. Prenez donc un temps fixé pour vous tenir devant Dieu. Votre âme n’est nullement en état de s’en passer : elle se dessécherait comme l’araignée ; et même, en quelque degré qu’on soit, il est bon et nécessaire de prendre du temps pour se recueillir et demeurer exposé aux rayons divins qui nous échaufferont et purifieront insensiblement. Jésus-Christ, tout Dieu qu’Il était, prenait des temps pour cela, ce qui n’empêche pas néanmoins que, lorsque vous étudiez, vous ne retourniez des moments vers Dieu.

Que nous serions heureux de n’étudier que la divine sagesse ! Mais notre esprit volage a besoin d’amusements innocents. Ne quittez pas votre étude : faites-là comme je dis. Nourrissez votre cœur plus que votre esprit. Il est temps de quitter l’enfance pour entrer dans l’âge parfait. Cet âge est celui de Jésus-Christ, qu’Il communique à tous ceux qui veulent bien se laisser à Lui sans réserve.

1sensibles. (Dutoit).

2Mt  3, 11.

3 Jean  5, 35.

4Jean  6, 69.

5Voici l’Agneau de Dieu Jean  1, 36.

6engoué comme vous êtes de l’étude. (Dutoit).

 78. [D.1.37]. Esprit intérieur. Souffrir les croix.

J’ai bien de la joie, ma chère sœur, que Dieu ait bien voulu Se servir de ce méchant néant pour votre consolation. Je désire de tout mon cœur qu’il achève en vous l’ouvrage qu’il a commencé. Toutes les grâces du christianisme sont des grâce de mort, de croix, de renoncement ; et je puis vous assurer, que l’esprit intérieur est  le vrai esprit du chrétien.

D’où vient donc, me direz-vous, qu’il y a si peu de personnes intérieures?  C’est qu’il n’y a presque plus de vrais chrétiens, et qu’on fait consister le christianisme dans un certain extérieur destitué d’esprit et de vie. L’esprit fait la résignation parfaite à toutes les volontés de Dieu, et la vie est un esprit [117] vivant et vivifiant, qui anime tout le dedans et rejaillit sur les œuvres du dehors. Quand je dis les œuvres, je n’entends pas beaucoup de multiplicité, mais la croix, la mort à toutes choses, qui est le seul moyen d’arriver à l’unité que Dieu veut de nous. Les chrétiens, loin de suivre cet esprit que saint Paul leur conseille1 et que Jésus-Christ leur demande2, ne s’attachent qu’à un certain extérieur destitué de vie, qui est plutôt le fantôme du christianisme que le christianisme même.

Tenez-vous donc heureuse (malgré l’état fâcheux où vous vous trouvez) d’avoir découvert ce germe de la vérité ; et ne vous embarrassez point de ce que font les autres, pourvu que vous soyez fidèle à suivre votre voie, et à demeurer anéantie sous la puissante main de Dieu. Que voudriez-vous faire, et que pourriez-vous faire de mieux, que de demeurer dans votre néant, dans votre impuissance, dans votre incapacité à tout bien ? Mais il y faut demeurer en paix : vous y en trouveriez une parfaite, quoique sèche, si vous vous contentiez [118] de ce que vous avez, sans rien désirer. Vous me dites que vous n’avez rien ; contentez-vous de n’avoir rien et tout ira bien. Laissez-vous comme un enfant entre les bras de la Providence : c’est elle qui vous portera. Vous ne verrez pas votre marcher, il est vrai, mais soyez sûre qu’elle vous conduira bien. Nous ne savons point nous abandonner comme il faut : c’est ce qui fait toutes nos peines.

J’espère que Dieu ne vous donnera de la santé qu’autant qu’il vous en faudra pour demeurer dans votre solitude, et non assez pour vous multiplier en quantité d’exercices qui seraient au-dessus de vos forces. Quand votre âme sera plus avancée, l’action la plus multipliée ne vous multipliera point, mais en attendant, demeurez en repos et solitude le plus que vous pourrez. Voyez ce que font les enfants : téter et dormir, c’est ce qui les fait croître. L’oraison est le lait spirituel qui nourrit l’âme, et le repos de la solitude donne lieu à l’âme de s’engraisser de cette bonne nourriture que Dieu lui présente. L’Écriture dit : Recevez cette bonne nourriture  que je [119] vous présente et votre âme étant engraissée sera dans la joie3. Le défaut de nourriture intérieure et d’oraison cause un dessèchement et une tristesse dans toute l’âme. Quand vous ne feriez autre chose à l’oraison que de vous tenir auprès de Dieu, sans autre mouvement de votre part, vous trouveriez qu’insensiblement votre âme changerait de situation et se renouvellerait comme l’aigle.

Nous devons souffrir tout ce qui nous vient de la part de Dieu, des hommes et de nous-mêmes : de celle de Dieu, les sécheresses, les soustractions, les impuissances ; de la part des hommes, les contrariétés, les humeurs diverses et tout ce qu’il y aurait en eux de désagréable pour notre nature ; de nous-mêmes, nos pauvretés et nos misères. Il faut pour cela une patience infatigable, qui ne se lasse jamais, et c’est la croix de tous les jours que Dieu nous commande de porter4. Il faut donc bien se donner de garde de salir la beauté de la croix par nos murmures. Les personnes qui nous approchent sont des instruments choisis de Dieu pour nous crucifier ; ainsi nous les devons regarder [120] avec respect. On honore, on respecte la vraie croix avec raison, mais ces instruments que la Providence nous fournit, sont la vraie croix pour nous : portons-les avec le même respect que nous porterions un morceau de la vraie croix à notre cou. Et demeurez également abandonnée pour toutes sortes de croix. Nos misères servent beaucoup à détruire l’amour-propre et l’amour de la propre excellence. Nous avons un admirable modèle en Jésus-Christ. Il n’a pu porter cette dernière croix, mais Il S’est chargé de nos langueurs, Il a porté l’abandon du Son Père et les outrages de tous les hommes.

J’espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle à porter en mort tout ce qui vous arrive, de quelque part que ce soit. Mais prenez garde de ne donner aucune vie à la nature par vos plaintes, vos murmures, et vos réflexions. Il ne faut pas croire que tout d’un coup vous veniez à porter la croix avec toute la perfection requise. Lorsqu’il vous sera échappé quelques paroles, ne vous en troublez pas ; humiliez-vous en beaucoup devant Dieu, et tâchez d’adoucir la peine que vous aurez pu faire à vos [121] sœurs par quelque honnêteté dans l’occasion, et édifiez-les par votre patience. C’est par cette patience que vous trouverez la vraie liberté des enfants de Dieu. Je finis par ce passage de David : Je suis fait comme une bête devant vous et cependant je demeure toujours attaché à vous5.

1Ga 5,16.

2Jean  4, 23-24.

3Is 55, 2.

4Lc 9, 23.

5Cf. Ps 72, 26-27.

 79 [D.1.38]. Cultiver l’intérieur. Eviter le superflu.

Je prends beaucoup de part à la perte que N.N. ont fait de N. C’était une excellente fille : elle trouve à présent la récompense de ses travaux et de ses souffrances. Vous avez raison de dire qu’on ne trouve point de ces trésors de grâce ; ils sont plus rares qu’on ne peut dire. Et comment ne le seraient-ils pas, puisque, parmi cette foule de directeurs et de dirigés, nul ne s’attache au fond et à la vérité, mais seulement [122] à l’écorce ? On dore les dehors de l’arche, quoique Dieu eût commandé à Moïse de commencer par le dedans, d’orner le dedans de plaques d’or, et qu’Il accommoderait après le dehors ; c’était la figure du fond de l’âme, que Dieu prépare par le dedans. Et au lieu d’obliger l’âme à s’occuper de son fond, on laisse le fond vide et on ne s’applique qu’au dehors ; on essuie le dehors du plat et on laisse le dedans plein d’ordures de l’amour-propre, de la propre volonté, du propre esprit, et de l’amour de nous-mêmes.

Pourquoi faites-vous difficulté de me parler de vos ajustements ? Ne faut-il pas tout dire ? Vous avez bien fait de retrancher le superflu. Je vous prie de ne le plus reprendre : je suis même sûre que, si vous écoutiez votre fond, vous en trouveriez encore à ôter. Quoiqu’il ne faille pas faire son capital de ce retranchement, il est pourtant nécessaire. Et je suis sûre que dans la disposition où est à présent M**, vous lui plairez autant sans ces ajustements qu’avec ces mêmes ajustements. Mais la nature veut trouver des prétextes pour conserver des choses qui lui plaisent. Cependant [123] un petit sacrifice que vous en ferez à Dieu, vous attirera souvent beaucoup de grâces, et Dieu, qui récompense jusqu’à un verre d’eau donné pour Son amour, récompensera bien davantage ce renoncement que vous ferez d’un petit ajustement. Je dis même que cela attirera les bénédictions du ciel sur M**. Il faut qu’une femme chrétienne se distingue des autres non par un extérieur affecté, ni par la malpropreté, mais par un extérieur propre et modeste. Vous pouvez porter des habits et du linge selon votre qualité, mais je voudrais ôter tous ces rubans superflus ; et je suis sûre que vous n’en serez pas moins bien aux yeux de votre époux, et que vous serez beaucoup mieux à ceux de Celui auquel vous voulez plaire uniquement.

Ne faites jamais de difficulté de me mander les choses simplement. Ne craignez point que cela diminue l’estime que j’ai pour vous. Cela fait un effet tout contraire, puisque cela m’apprend que vous voulez véritablement être à Dieu, et que Dieu veut vous conduire puisqu’Il vous fait faire ces petites attentions, qui marquent qu’Il remue le fond de votre cœur. Soyez-Lui fidèle, [124] je vous en conjure, et vous trouverez mille fois plus de satisfaction à L’écouter au-dedans et à suivre Ses inspirations, qu’à toutes les bagatelles du monde qui n’en peuvent jamais donner de véritable.

 80 [D.1.39]. [Que sommes-nous que des chiens morts ?]

Je vois bien par tout ce que vous me mandez que vous avez pris le change, et qu’ayant la source à laquelle Dieu vous attache par Son ordre divin, vous vous êtes attaché à un faible ruisseau qui n’avait pas la force [125] de vous désaltérer. Deux raisons ont empêché que vous n’ayez profité sous N. : la principale est qu’il n’était pas de l’ordre de Dieu sur vous qu’elle vous conduisît ; la seconde, qu’elle n’avait pas pour vous ce qu’il fallait. La crainte et le goût naturel vous ont conduit ; il ne faut néanmoins ni l’un ni l’autre. Dans l’ordre de la conduite, la crainte resserre le cœur, qui doit être dilaté pour recevoir l’impression de la grâce ; le goût naturel éteint l’esprit de grâce.

C’est un intérieur en peinture qu’un intérieur sans silence et sans occupation de Dieu. Recommencez à nouveaux frais, suivant le conseil de celui que Dieu vous a donné. Quand vous ne deviendriez intérieur qu’une heure avant de mourir, ce serait une grâce très grande. On ne l’est point sans mourir réellement à soi-même. Toute l’occupation a été sur des défauts sans force pour s’en défaire, mais point assez de fond de mort que la conduite intime de Dieu doit opérer, comme elle le fait sans doute en celui qui y donne lieu pour l’écouter en paix et silence, et la suivre avec une fidélité inviolable. Avons-nous rien fait de tout cela ? Nous sommes [126] devenus sensuels et humains, nous avons perdu cette chère et aimable petitesse qui fait le fondement de la vie de grâce. Comment serions-nous devenus petits en ne voyant que de grandes gens qui font si grande peur ? Un enfant plaît parce qu’il n’impose point, il ne donne aucune crainte, on est au large avec lui, on est sans ménagement à son égard ; mais les grandes gens font tout le contraire. Quoique Notre-Seigneur nous ait dit : Si vous ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez point au Royaume des cieux1, tous se défendent de la petitesse, tous courent après la fausse sagesse. Jésus-Christ est venu pour servir2 et non pour commander, et nous voulons dominer sur tout !

Jésus-Christ ne donna jamais un pouvoir tyrannique : que sommes-nous que des chiens morts3 ? Si Dieu veut se servir de nous, il ne faut point s’attacher avec empire les âmes, mais les conduire à Jésus, Le montrer, comme saint Jean [-Baptiste] le montra :  C’est là l’agneau [127]  de Dieu qui ôte les péchés du monde4. Croyons-nous pouvoir perfectionner les autres en leur faisant voir sans cesse leurs défauts ? Non, nous ne pouvons les guérir. Apprenons-leur à suivre Jésus-Christ : Il les guérira. Les Apôtres avaient tant de défauts : Jésus-Christ ne les leur reproche point, Il se contente de se faire suivre par eux. Suivons Jésus-Christ, marchons à sa suite : nous deviendrons parfaits. Nous pouvons Le suivre au-dedans par le recueillement et par l’attention à sa voix, qui ne se fait plus entendre parce que nous avons perdu l’habitude de l’écouter. Suivons-Le aussi extérieurement par le renoncement, la petitesse, la pauvreté d’esprit, l’amour de sa volonté et la fidélité à Le suivre. Ne nous trompons point ; nous n’avons pas avancé, parce que nous avons voulu marcher par nos propres forces, au lieu de nous laisser porter à Jésus-Christ.

1Mt  18, 3.

2Mt  20, 28.

3Cf. I Rois 24, 15 : (David à Saül) : « Qui poursuivez-vous, ô roi d’Israël ; qui poursuivez-vous ? Vous poursuivez un chien mort et une puce. » (Sacy)

4Jean  1, 9.

 81 [D.1.40]. Oraison et humilité.

Vous avez trop de bonté, ma très chère mère, de penser à [128] moi, et je ne serai point fâchée que vous vous en souveniez quelquefois, puisque j’espère que cela vous fera penser à Dieu et réveillera le désir que vous avez d’être toute à Lui, mourant sérieusement à vous-même et à vos inclinations, au penchant de la nature, et à l’entraînement de la vivacité naturelle. Je crois que le moyen le plus efficace pour le faire est l’attention continuelle à Dieu, parce que, par elle, on possède son âme dans la paix.

La source de nos maux vient de ce que nous sommes beaucoup occupés de nous-mêmes et que nous admettons des raisonnements. Pour y remédier, il faut beaucoup s’occuper de Dieu intérieurement, car il est impossible de nous désoccuper de nous-mêmes que par une occupation plus forte de Dieu : il faut que l’une efface l’autre. Sitôt que l’on s’aperçoit qu’on raisonne sur soi-même et sur quelque autre chose, il faut laisser tomber ce raisonnement ; cela éteint peu à peu une certaine vie secrète et un amour de soi extraordinaire.

Oh ! accoutumons-nous de bonne heure à ne faire aucun cas de nous-mêmes ! Jésus-Christ  s’est fait le plus [129] petit de tous les hommes, Il s’est rendu le serviteur de ses propres esclaves. La véritable humilité ne consiste pas à faire certains actes extérieurs, qui, quoique bons, ne sont pas l’essentiel de l’humilité ; mais c’est dans les bas sentiments de nous-mêmes, dans la préférence réelle que nous faisons des autres à nous, dans la connaissance de nos misères, de notre rien et du tout de Dieu, dans l’amour de la bassesse et de n’être comptés pour rien. Ne faisons jamais aucune action pour être estimés ; mais en faisant avec fidélité ce qui est de notre devoir, soyons contents d’être dans le dernier mépris ; sans cela, point de solide vertu.

Ma chère mère, Dieu nous a tant fait de miséricordes : Il mérite bien que par reconnaissance et par amour nous travaillions solidement au renoncement de nous-mêmes. Il y a un si bel endroit dans le livre de l’Imitation : Aimez d’être inconnu1. Il faut être inconnu aux autres et à nous-mêmes. Cela se fait en deux manières : l’une, en ne faisant aucune action pour être estimé ou aimé des autres ; l’autre, en ne s’occupant [130] jamais de soi-même. C’est le moyen de vivre dans cette ignorance de ce que l’on est. Demeurons dans notre néant. Nous aimons à être occupés de nous-mêmes sous de bons prétextes, et que les autres en soient occupés. Mourons à tout sans réserve. Cela n’est facile que par l’exercice de la présence de Dieu, qui habite dans nos cœurs, comme dit l’Écriture. Toute à vous sans réserve.

1Imitation de Jésus-Christ, Liv. I, Ch. II, 3.

 82 [D.1.41]. Détour de foi : retour à Dieu par le cœur.

Je vous assure que vous ne m’êtes pas inconnue, et il y a longtemps que je prends beaucoup d’intérêt à tout ce qui vous regarde. N. le sait bien [131] : Dieu vous a gravée dans mon cœur depuis longtemps. J’ai senti une partie de vos peines, j’aurais bien voulu les diminuer, mais je n’ai pu en ce temps-là. Je suis ravie que vous vous abandonniez un peu à Dieu, et tout ce qui vous concerne. C’est ce qui vous fera trouver la paix, et non les retours et les réflexions. Dès que vous n’êtes pas sûre d’avoir consenti aux pensées qui vous traversent, vous ne l’avez pas fait assurément, car si cela était, vous n’en douteriez pas. Mais c’est une chose que vous ne devez pas même trop examiner, car l’examen des mauvaises pensées en fait renaître. Méprisez tout cela.

Défiez-vous de tout ce qui vous étrécit le cœur et vous entortille en vous-même. La voie qui conduit à Dieu, est étroite en apparence, parce qu’elle retranche au sentiment, mais elle étend et dilate le cœur. Fuyez comme la mort ce qui peut rétrécir votre cœur. Dieu est immense et Il veut un cœur vaste ; c’est un père qui porte les faiblesses de ses enfants lorsqu’elles ne sont pas malicieuses, et qui essuie la boue qu’ils ont contractée en marchant. Le plus grand tort qu’on Lui puisse faire, c’est [132] de douter de Sa bonté ; ce n’est pas un procurateur accoutumé à chicaner sur tout : Il ne regarde que la droiture et la simplicité du cœur, une volonté sincère d’être à Lui sans réserve.

Faites votre principale application de votre oraison, du recueillement et de la présence de Dieu durant le jour. Lorsque vous vous sentez trop dissipée par les affaires ou le commerce du monde, rappelez-vous autour de votre cœur où Dieu habite. Ce retour ne se doit pas faire avec effort, mais simplement, avec une confiance filiale. Accoutumez-vous à aller à Dieu plus par l’amour et la confiance que par la crainte. Il est vrai qu’il faut avoir une grande défiance de nous-mêmes, et l’expérience que nous avons de nos misères et de nos faiblesses nous convainc assez du peu que nous valons, et de notre impuissance. Mais il ne faut pas nous arrêter là ; cela nous découragerait, mais il faut nous confier d’autant plus en Dieu et attendre d’autant plus tout de Lui que nous espérons moins de nous.

Accoutumez-vous au silence intérieur et à l’oraison, ne vous forçant point à méditer. Lorsqu’une seule vérité [133] envisagée vous recueille, demeurez-en là ; et soyez une fois persuadée que Dieu agit dans ce moment, et qu’une seule action qui vient de Lui vaut mieux que tout ce que vous pourrez faire. Lorsque vous n’éprouvez point de recueillement, servez-vous doucement de votre vérité1, mais sans effort et sans attache, en sorte que vous la laissiez lorsque Dieu vous rappelle au-dedans.

Il ne faut pas vous mettre en peine de n’avoir pas cette confiance sensible et les autres dispositions consolantes. Il faut vous accoutumer à marcher par la foi et l’abandon. Cette voie n’est pas si satisfaisante, mais elle est très sûre. N. a bien raison de vous conseiller de ne vous faire point de violence pour dire vos dispositions. Le grand soin de dire vos pensées et tout ce qui se passe en vous, ne fait que vous occuper de vous-même, vous rétrécir et vous entortiller : il vaut mieux vous oublier vous-même et ne dire dans l’occasion que ce qui vous vient à dire naturellement, sans effort, sans étude et sans scrupule.

J’espère beaucoup de votre âme et je désire fort que nous soyons unies, pour [134] marcher ensemble, non selon nos vues, mais selon la volonté de Dieu.

1Sens : retourner à la vérité envisagée plus haut. 

 83 [D.1.42]. Raisonnement de l’esprit et touche du cœur.

Je ferais volontiers, mademoiselle ce que vous m’ordonnez, si je croyais y pouvoir réussir. Convaincre l’esprit, ou toucher le cœur, sont deux choses si différentes, à ce qu’il me paraît, que Dieu donne ces deux différents dons à deux sortes de personnes. Il faut des raisonnements et de la science pour convaincre l’esprit, et presque tous les livres sont remplis de cela ; mais pour toucher le cœur, il n’y a que l’onction de la grâce qui le puisse faire, et Dieu donne cette onction à qui il Lui plaît, sans avoir acception de personne. L’onction réside dans le cœur, et se répand aussi dans les autres cœurs ; mais le raisonnement et la science résident dans l’esprit : c’est pourquoi ils n’ont de pouvoir [135] que sur l’esprit. Qui est-ce qui n’est pas convaincu dans l’esprit qu’il ne faut pas se contenter d’éviter le mal, mais qu’il faut pratiquer le bien ? Qu’il y a des fautes d’œuvres ou qui se commettent, et qu’il y en a d’autres d’omission ? Le catéchisme l’enseigne aux petits enfants, et Notre-Seigneur l’a dit : Tout arbre qui ne portera pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu1.  Il est donc clair que celui qui ne fait point de bien et qui ne pratique pas les œuvres du chrétien, quoiqu’il ne commette pas les grands maux, doit craindre pour son salut, car c’est un mal véritable que de ne point faire de bien. Le serviteur qui se contenterait de ne point faire de mal à son maître, sans rien faire de ce qu’il ordonne, serait-il un bon serviteur, non assurément. Vous voyez donc, mademoiselle, qu’il est aisé de convaincre l’esprit et qu’il n’y a personne, tant soit peu instruit de sa religion, qui ne sache à quoi la qualité de chrétien nous engage. Mais que c’est peu de chose que l’esprit connaisse, si le cœur n’est pas touché, et si la [136] volonté n’est absolument déterminée de suivre les sentiers de la justice!

Il n’est pas toujours nécessaire de sentir cette touche ; il suffit que, malgré l’insensibilité, on soit résolu de servir Dieu à ses propres dépens ; et cette seule disposition est celle qu’il faut pour recevoir l’impression de la grâce et son onction. La volonté d’aimer Dieu et de quitter les amusements du siècle est un amour de Dieu et une conversion véritablement commencée. Ce sont de ces âmes dont Dieu  exauce la préparation du cœur2. Comment l’exauce-t-Il ? C’est qu’après avoir éprouvé par Sa rigueur la fidélité de leur cœur, Il leur donne des preuves sensibles de Son amour. Lorsque Dieu nous fait sentir la douceur de Son amour, Il nous donne des preuves de ce même amour ; mais lorsque nous Le servons malgré les répugnances de la nature, nous Lui donnons des marques du nôtre. Un bon cœur aime mieux donner que recevoir.

Ordinairement, Dieu use de quelque sévérité envers nous au commencement. Et n’est-il pas trop juste qu’après nous avoir appelés si longtemps [137] et que nous avons résisté à Sa grâce, Il ne nous fasse pas sentir Sa douceur aussitôt que la crainte de nous perdre nous fait retourner à Lui ? Mais quoiqu’Il ne donne aucune preuve sensible de l’amour qu’Il nous porte, Il ne laisse pas d’être infiniment content du cœur qui se donne à Lui, et d’autant plus content que ce cœur le fait avec plus de générosité. Rien n’est plus généreux que de servir Dieu malgré toutes les répugnances de la nature et lorsque les plaisirs nous attirent d’un côté et que la grâce ne nous fait pas sentir d’autres plaisirs plus doux et plus forts pour contrebalancer le goût des plaisirs du siècle. Celui qui persévère dans le service de Dieu de cette sorte, Lui donne les plus fortes preuves qu’il Lui puisse donner d’une bonne volonté et d’un amour véritable. Ce sont ces âmes de bonne volonté qui goûteront la paix que Jésus-Christ est venu apporter en naissant : Il ne la leur refusera point.

Il faut avoir une grande patience avec Dieu et avec nous-mêmes, mais celui qui attend le Seigneur ne sera point confus. J’espère que l’exemple de Mad.3 fera plus sur l’esprit des personnes dont vous me [138] parlez que toutes les paroles. Il faut attendre le moment du bon Dieu : Il vient quand il Lui plaît. Je vous assure qu’on ne peut avoir plus d’estime pour Mad. ni être plus persuadé qu’elle sera véritablement à Dieu. Je prie ce Dieu de paix de vous combler toutes deux de cette paix, qui surpasse toute la paix des hommes. C’est en Lui que je suis tout ce que je vous dois être.

1Mt  7, 19.

2Ps 9, 17.

3non identifiée.

 84 [D.1.43]. Manque de cœur ouvert, grand obstacle.

Je vous ai répondu aux choses principales de vos lettres, ainsi, je n’ai pas beaucoup à vous dire, sinon de vous prier de ne rien témoigner à qui vous savez, de peur de le décourager. Il m’a paru un peu mieux sur la fin et il a besoin d’être soutenu pour ne pas se laisser abattre, car sous prétexte de combattre son cœur, c’est un contre-coup qui le renfonce toujours dans sa malheureuse occupation et qui l’y entretient [139]. Il n’y a que l’éloignement et l’oubli qui puissent remédier à ses maux. C’est à quoi je le sollicite tant que je puis. Mais c’est en vain que nous travaillons et que nous nous levons avant le jour si Dieu ne travaille Lui-même ; c’est en vain que nous gardons la cité si le Seigneur ne la garde1. Je sens l’étrange obstacle qui est en lui : c’est à Dieu de le détruire peu à peu. Il est si ferré qu’il faudrait lui tirer les paroles avec un tire-bourre2. Il n’a point cette ouverture si simple et si salutaire qui est nécessaire, mais il est enfoncé en lui-même. Il faut prier. S’il était plus ouvert, le remède serait plus facile à appliquer et la plaie plus aisée à guérir. Mes plaies se sont envieillies, parce que je me suis tu3.

Je prie Dieu qu’Il remette si bien tous les enfants en voie qu’ils courent à grands pas vers Lui. Mais hélas ! leurs pieds sont appesantis, parce que leurs cœur le sont. Et comment le sont-ils devenus ? C’est que le même cœur est engraissé. Je vous prie de ne donner pas sitôt la lettre à N. et de vous souvenir qu’il faut mourir avec Jésus pour [140] ressusciter avec Lui. J’avais écrit ce billet pour le donner à N., mais je n’ai pas jugé à propos de le faire, crainte de l’affliger et le faire trop enfoncer en lui-même. 


[Ce qui suit est le billet en question :]

Il faut, mon cher N., que je vous dise simplement ma pensée : vous me paraissez comme étranger à mon égard. Qu’est devenue cette douce correspondance du fond qui faisait cette liaison intime dont Dieu était l’auteur ? Je ne crois pas que la peine que vous prenez de venir ici vous soit d’aucune utilité. Certaines raisons vous y font venir, mais souvenez-vous de ce que dit le Prophète : Mes plaies se sont envieillies, parce que je me suis tu. Il serait donc inutile d’y venir dorénavant, et je crois bien que ce sera la dernière fois si les choses ne changent. Je ne prétends pas me séparer de vous pour cela, mais je me regarde à votre égard comme un instrument inutile dont Dieu S’est servi et qu’Il a remis dans la boutique. Je ne sais si vous seriez bien aise de guérir ? Vous me [141] direz que oui, parce que vous le croyez de la sorte, et moi je vous dirai que non, parce que votre mal vous plaît. Vous êtes plein de consistance en vous-même, ferré, enfoncé en vous-même : point d’ouverture. Je crois que vous sentez comme moi : je ne vous suis plus bonne à rien, et je ne désire pas être bonne à quelque chose. La sagesse humaine fait de grands progrès chez vous : vous n’êtes ici que de corps. Il y a des personnes parmi les enfants qui vous seront peut-être plus utiles, et à qui vous aurez peut-être plus de confiance. Que rien ne vous retienne. Ce n’est pas une raison que parce que Dieu S’est servi de moi pour vous, Il veuille encore S’en servir. Que nulle considération ne vous arrête. Je n’en parlerai à personne, car je ne veux uniquement que le bien de votre âme. Je ne cesserai de prier le Seigneur pour vous. C’est peut-être ma faute, et je ne vous assurerai pas du contraire, ma pauvreté et ma misère étant plus grandes que je ne puis l’exprimer. 

1Ps 126, 1-2.

2tire-bourre : instrument qui sert à tirer la charge des bouches à feu. (Littré).

3Ps 31, 3.

 85 [D.1.44]. Devenir simple pour Jésus-Christ.

N’attendez pas de moi des compliments : je vous plains de ceux que l’on vous fait, loin de vous en faire. Tout celui que je vous fais, c’est de vous dire qu’il faut toujours plus renoncer à toute sagesse humaine, qui est folie, pour entrer dans la folie de Jésus-Christ, qui est la véritable sagesse. Il faut qu’il n’y ait plus chez vous que cette seule sagesse, Jésus-Christ, qui est petitesse et enfance. Vous êtes sage même jusque dans votre abandon, car l’autre jour que je dis à N. : « Il faut même que vos sens soient en paix », lui qui y allait acquiescer bonnement comme un bon petit enfant, Dame sagesse dans l’abandon dit : « Qu’importe qu’ils soient en paix ou non ! », et ce  « qu’importe » fit rengainer le limaçon dans sa coquille. Mais mon divin petit Maître veut qu’on prenne tout pour [143] argent comptant, que l’on acquiesce à tout. Chez Lui, il n’y a point de fausse monnaie : les folies1 sont monnaie de bon aloi. Toute votre indifférence et les « qu’importe » sont très bons pour les événements de la Providence, mais ils ne valent rien pour les moindres choses que mon divin petit Maître fait dire. La vraie richesse que je trouve en vous, c’est votre pauvreté d’esprit et votre docilité. Le vrai honneur est d’être à Jésus-Christ. Sans cela, je vous tiendrais pour la plus misérable du monde, et fussiez-vous reine, je cesserais de vous aimer et de vous voir si vous cessiez d’être petite. Je veux que la balance chez vous fasse toujours le contrepoids ; que plus Il vous élève, plus vous soyez petite ; plus Il vous enrichit, plus vous entriez dans un dépouillement réel.

Retranchez tout ce que vous pourrez retrancher avec bienséance : Dieu veut que, contre votre naturel et votre rang, vous soyez un exemple de modération. Vous ne l’avez pas été, il s’en faut quelque chose, mais que cela s’étende partout, sans exception. N’allez pas dire, comme vous dites toujours, « Je [144] ne puis rien, car cela me désespère », mais acquiescez, et entrez réellement dans la pratique sans pratique du retranchement dans ce qui vous sera marqué par l’Esprit de Dieu aux occasions où vous voudrez bien aller, tête baissée, sans vous flatter. Je porte la vérité dans mon cœur et j’espère qu’il ne sortira que vérité de ma bouche ni de ma plume. Plus je vous la dirai avec liberté, plus je vous aimerai.

Ne jugez point du profit par ce que vous sentez ou atteignez par votre raison : il y en a pour vous dans les plus petites choses, et dans celles-là plus que dans les autres. Ce serait bien accommoder un naturel élevé comme le vôtre que de le conduire par des choses solides, élevées, où la raison et la délicatesse de l’esprit trouvent toujours son compte ! Non, non, la vérité est nue, elle est sans ajustement, elle est amère à l’esprit, quoique pleine de douceurs en elle-même. Dieu sera toujours caché pour vous dans des riens, sans quoi vous auriez été une jolie personne ! Soyez plus petite que jamais : écoutez jusqu’au moindre de vos domestiques, vous dont la hauteur naturelle ne pourrait souffrir [145] que l’on vous parlât. Que l’on ne vous reconnaisse plus. Ce sera alors que vous serez selon mon cœur, qui est le cœur de mon petit Jésus. Amen.

11 Co 1, 25 : Car ce qui semble folie en Dieu, est plus sage que les hommes. Et ce qui semble faiblesse en Dieu, est plus puissant que les hommes.

 86 [D.1.45]. Simplicité de cœur, humilité, oubli de soi-même, etc.

Je ne vous fais point de compliment, et je suis persuadée que vous n’en attendez pas de moi, mais la simplicité d’une chrétienne. C’est cette simplicité qui me porte à vous dire sans réflexion ce qu’il plaira au Seigneur de m’inspirer. Vous manquez de cette vertu, et les retours fréquents que vous faites sur vous-même, qui vous persuadent de votre indignité, quoiqu’il paraisse une espèce d’humilité en cela, sont pourtant l’effet d’un amour-propre affiné qui vous occupe autour de vous-même, qui vous fait craindre de ne pas [146] bien dire, d’ennuyer, etc. La véritable humilité n’a point d’yeux pour se regarder soi-même, parce qu’étant mère de la parfaite simplicité, elle agit sans retour, sans penser si elle plaît ou déplaît, si elle parle juste ou d’une manière basse et commune. Comme elle ne veut plaire qu’à Dieu, elle est aussi contente de dire des pauvretés que les plus belles choses du monde : c’est ce qui la rend paisible et contente, ravie que ses mauvaises expressions la ravalent dans l’esprit des autres. Ne nous trompons point, quelque miséricorde que Dieu nous fasse, nous n’y correspondons point avec fidélité que nous n’en soyons venus là. Si vous croyez être quelque chose, dit le livre de l’Imitation de Jésus-Christ, apprenez à devenir rien.

Tous sentiments inquiétants ne sont point de Dieu, mais de l’amour-propre, quelque apparence de vertu qu’ils semblent avoir. Le défaut de simplicité est la source de toutes vos peines, c’est ce qui vous fixe en vous-même. Allez où vous voudrez : si vous restez en vous-même, vous porterez partout vos peines et vos inquiétudes ; elles ne sont point dans les autres, mais en vous. [147] Pour quitter ces mêmes peines, il faut vous quitter vous-même pour vous perdre dans ce Bien infini et inaltérable ; mais vous ne pouvez vous perdre en Dieu qu’en vous quittant vous-même et [en] perdant cette propre consistance qui, vous fixant en vous-même par la propre réflexion, vous empêche de vous écouler dans votre être original. C’est pourtant ce à quoi vous êtes appelée et ce que Dieu demande de vous. Vous voulez Lui donner ce qu’Il ne vous demande pas, et ne Lui pas donner la seule chose qu’Il exige de vous. Quittez-vous vous-même, et vous trouverez le véritable repos, que vous ne trouverez, sans cela, dans aucun lieu du monde.

La peine que vous avez à l’égard de N. vient de la même source : c’est vous qui la causez et non lui. Vos réflexions vous gênent et le gênent aussi ; le défaut de simplicité qui est en vous suspend en lui la grâce qui lui est donnée pour vous. Votre agir étant humain et naturel, et lui, pour le fond, étant fort éloigné de cela, il paraît sec. Vous fermez la bonde aux grâces : ouvrez-la par votre petitesse, par une simplicité sans retour, et la grâce coulera en abondance [148] ; vous éprouverez une correspondance qui vous a été inconnue jusqu’alors à cause de la barrière de votre amour-propre. Hélas ! le temps est si court, pourquoi l’employer autour de nous-mêmes ? Rien n’est plus contraire à l’abandon et à l’amour pur que cet état recourbé sur soi-même. L’œil simple n’a qu’une vue directe, il n’envisage que son objet sans se recourber sur soi-même. Vous faites comme une personne qui, étant appelée auprès du roi, au lieu de correspondre à son amour et à ses bienfaits, serait occupée d’une bagatelle qui manque à sa parure et perdrait par là un temps si précieux. Dieu veut vous déranger : Il aime mieux un ornement simple qu’une parure affectée, et vous voulez toujours ranger ce qu’Il détruit.

Il y a encore une source de vos peines, c’est que vous regardez trop N. du coté de l’humain et des dons naturels, et c’est la moindre partie de lui-même. Regardez-le comme l’homme de Dieu pour vous, pénétrez Dieu en lui sans vous amuser au-dehors qui le couvre, obéissez aveuglément, ne vous donnez pas la liberté de raisonner sur ce qu’on vous dit et ordonne. Si Jésus-Christ [149] était sur terre et qu’Il vous parlât Lui-même, le seul moyen d’empêcher le fruit et l’effet de Ses paroles serait de raisonner dessus ou de s’occuper de soi-même dans ces moments, sous prétexte de voir son indignité. Vous remarquerez que ces vues recourbées, loin de vous rendre plus humble, augmentent votre amour-propre ; l’effet en paraît par la rage, le désespoir, etc. au lieu que l’oubli de vous-même vous changerait en peu de temps. Je sais qu’il est difficile qu’un esprit accoutumé depuis longtemps à la réflexion, s’en défasse si promptement, mais travaillez-y, sans effort pourtant, car il ne s’agit pas de beaucoup faire, mais de laisser tomber ce que vous tenez. Le démon est moins à craindre pour vous que vos propres réflexions.

Ce que je vous ai dit jusqu’à présent est la source de vos jalousies. La jalousie n’en est que l’effet ; ainsi, ce n’est pas de ce coté là que doit être votre travail, mais à ce que je viens de vous dire au contraire. Il faut porter cette jalousie en esprit de mort, demeurant en silence auprès de Dieu pour vous en laisser écraser, car, en combattant, vous [150] l’irriteriez, au lieu que, demeurant sans vous remuer sous la main de Dieu, portant le poids de Sa justice dans la violence de cette passion et vous abandonnant à Dieu pour porter cette peine tant qu’il Lui plaira, elle s’adoucira peu à peu. Rien ne peut vous changer qu’un procédé surhumain, si éloigné de celui que vous avez suivi.

Pour ce qui est de la religion, vous n’êtes nullement en état, dans ce temps brouillé, de faire un choix. Je crains bien que le démon, sous prétexte de bien, ne veuille vous tirer de la conduite de Dieu, pour vous donner une conduite humaine selon votre arrangement. Vos voies ne sont pas mes voies, dit le Seigneur ; et autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant les pensées du Seigneur sont-elles au-dessus des nôtres1 Je Le prie de mettre dans votre cœur ce que je viens de vous dire, car je crois que c’est la vérité. C’est en Lui que je vous suis entièrement acquise et unie en charité.

Que votre état de peine ne vous empêche pas de servir votre amie : Dieu vous l’ayant donnée, vous demanderait un terrible compte si vous cessiez de lui aider, et si, cédant à vos peines, vous l’abandonniez, car il faut que vous sachiez qu’il y a une hiérarchie sur terre comme au ciel, et que quelquefois la perfection d’une personne est attachée à celle de l’autre. Il y a des unions de grâce bien plus fortes que celles de la nature. On manquerait plutôt à cette dernière qu’à l’autre. Je vous souhaite à l’une et à l’autre la plénitude de cette charité que les grandes eaux ne peuvent éteindre2 ni les plus grands travaux diminuer.

1Is 55,8.

2Ct 8, 7.

 87 [D.1.46]. Résolution d’un commençant.

Je ne puis avoir aucune peine de celle que je vous ai faite ; au contraire, elle a servi à me certifier à votre [152] égard. Faites si bien que vous voudrez. Il faudra toujours la perte totale en la manière que Dieu connaît, et que Lui seul a destinée. Oui, je veux toujours me charger de vous, mais je ne veux ni bornes, ni conditions, ni réserves. Je ne serai jamais importunée de vos lettres ; mais il faut vous résoudre, de quelque manière que j’en use à votre égard, de garder toujours la même fidélité que vous avez eue pour dire tout ce que vous pensez : c’est à quoi Dieu donnera bénédiction et à quoi vous n’êtes pas encore entièrement souple. Quelque chose qui en puisse arriver, allez toujours votre train et soyez fidèle de votre côté.

Puisque vous le voulez, je vous ferai marcher (quelque peine que vous ayez) sans écouter ni votre nature ni votre raison ; mais assurez-vous que Dieu ne fera rien au-dessus de vos forces. Désoccupez-vous de l’avenir, non par effort, mais en n’entretenant point de pensées volontaires ; s’il vous en vient, souffrez-les, et les peines, mais que l’abandon sans abandon dévore tout. Ce que vous dites dans votre lettre fait voir que votre fond est dans l’état de la [153] volonté de Dieu et qu’il n’y a que le détail des choses qui vous peine. Vous voulez cette volonté en général : Dieu vous la fera vouloir dans tout ce qu’Il voudra de vous.

 88 [D.1.47]. Dieu a des voies sur les âmes.

Puisque vous voulez bien que je vous dise mon sentiment, sans prétendre ni vous gêner ni être crue, (car Dieu m’est témoin que j’ai si peu d’attache à mes lumières, que je suis prête à les soumettre à tout autre) la confiance que vous avez eue en moi et l’affection que j’ai pour vous, m’obligent de vous dire que la conduite ne doit pas être la même en toutes les âmes, qu’il ne s’agit pas de les conduire par notre propre voie mais par celle que Dieu leur a choisie, chacune dans leur état. Il ne se faut pas lever avant le jour, et celui qui précède le flambeau [154] qui l’éclaire, est aussi bien en ténèbres que celui qui le suit de trop loin.

Vous devez remplir les devoirs d’une mère de famille, et il y a bien de la différence de vous à une particulière. Je ne voudrais pas me faire une loi exacte de ne pas perdre Vêpres, ni la grand-messe ; mais aussi je me garderais bien de secouer le joug. Mettez-vous en devoir d’y aller toujours, et n’y allez point certains jours que vous y trouverez trop de répugnance. Nous voyons dans les communautés des âmes de grâce éminente à qui Dieu fait remplir tous leurs devoirs, parce qu’elles sont supérieures. Croyez-moi, si vous suivez tout conseil, vous vous égarerez. Il y a des âmes qui ont de la grâce qui se communique, mais le don de conduite n’est pas toujours donné, et avec bon zèle on gâte bien de l’ouvrage. Jésus-Christ a conduit peu à peu Ses Apôtres, et leur a dit Lui-même1 qu’il y avait des choses qu’ils ne pouvaient pas porter.

1 Cf. Jean  16, 12.

 89 [D.1.48]. Suivre les desseins et la voie de Dieu.

Permettez-moi, ma très chère, de vous parler à cœur ouvert, sous l’approbation de N.1, mais je vous demande que cette lettre ne soit vue que de vous et de lui. S’il l’improuve, n’y faites aucune attention ; s’il l’approuve, lui qui vous connaît, croyez que Dieu m’a fait vous l’écrire. C’est devant ses yeux et en sa présence que je vous proteste que votre état a été et est de lui. Si vous vous étiez abandonnée à sa conduite purement et simplement, les choses auraient eu un autre effet.

Il y a de la tentation dans votre état, et cette tentation est fortifiée par votre naturel et par vos réflexions. Dieu [156] vous veut à Lui par la foi, par la paix et le silence. Votre esprit vif et approfondissant s’est toujours opposé à cette foi simple et nue, qui ne veut rien voir ni rien connaître, qui se laisse conduire comme un enfant, sans retour, sans soin de soi. Vos réflexions d’amour-propre, quoiqu’elles paraissent humbles et fondées sur votre indignité et sur les bas sentiments de vous-même, vous ont ôté la paix parce qu’elles sont contraires au paisible rien, qui, ne méritant rien, ne pense pas même ni à mérite ni à démérite, mais qui est content et paisible dans son rien. J’ose dire même, sans craindre de trop oser, que cette humilité est un amour-propre raffiné, qui ne peut donner la paix, parce qu’elle vient par l’effort de l’imagination et le combat de l’esprit propre, de sorte qu’elle ne peut avoir de stabilité. Celui qui demeure dans son rien, sans rien envisager, y demeure affermi, et quoiqu’il arrive, il demeure à l’abri de tous les vents, qui ne peuvent le renverser ni mettre plus bas qu’il est. Le silence n’a garde de subsister car, comme vous voulez toujours quelque chose, cela fait chez vous un [157] certain tumulte qui l’interrompt. Vous voulez avoir de la vertu par effort, ce qui vous sera toujours impossible, attendu le dessein de Dieu sur vous. Vous voulez entrer dans un combat nouveau et actif contre vous-même, et Dieu ne demande de vous qu’un acquiescement humble et simple, un abandon total pour porter vos misères et vos peines comme il Lui plaira, et aussi longtemps qu’Il le voudra ; de sorte qu’en croyant combattre contre vous-même, vous combattez contre Dieu, vous Lui résistez. Qui a pu résister à Dieu et vivre en paix ? 2

Si vous portiez vos tentations et vos peines sans vous regarder vous-même, vous auriez la paix au milieu de ce qu’elles ont de plus terrible et de plus affligeant, car vous les porteriez comme Dieu le veut. Comptez que l’état où vous êtes est le meilleur pour vous et le plus glorieux à Dieu. Cependant, loin de vous y soumettre par un humble acquiescement, vous le combattez de toutes vos forces. Ce n’est pont là la voie de Dieu sur vous, ni ce qu’Il vous demande. Allez où vous voudrez, consultez [158] qui il vous plaira : si vous ne vous quittez vous-même, vous n’aurez pas une véritable paix.

La nature et l’amour-propre trouvent leur compte à changer de route, cherchent des appuis partout ; et c’est ce qu’on appelle une très grande infidélité. Dieu vous a donné du goût pour N. : c’est un moyen imparfait dont Il S’est servi pour vous porter à suivre ses conseils ; mais vous laissez ses conseils à cause de ce goût imparfait. Suivez ses conseils, et ce goût tombera peu à peu. Mais Dieu, qui voulait, comme je vous le dis, Se servir de ce goût pour vous porter à suivre ses conseils, n’a pas réussi, et le démon au contraire a réussi à merveille, vous faisant abandonner ces conseils par la crainte du goût ; et c’est précisément ce qu’il ne fallait pas faire, car cette crainte a augmenté le goût, et ôté la fidélité à suivre les conseils avec une humble et sincère obéissance. De sorte que vous avez craint de vous abandonner à Dieu et vous avez suivi, sans le vouloir, les desseins de l’ennemi, ce qui vous a fait éprouver des états si violents qu’ils allaient à la fureur. [159]          Qu’a prétendu par là le démon ? Vous jeter dans le désespoir, ou du moins vous faire abandonner toute voie, vous rendre suspecte la voie par laquelle Dieu voulait que vous marchassiez, afin de vous égarer dans des sentiers qui vous paraissent plus commodes, où plus de gens marchent, mais qui ne sont pas ce que Dieu demande de vous.

Rentrez dans votre voie par un humble abandon, contente de porter la sécheresse et la peine tant qu’il plaira à Dieu. Vous la méritez, pour n’avoir pas voulu vous fier à Lui. Au reste, vous avez très mal fait de parler à ce confesseur de cette attache prétendue. Comme il ne vous connaît pas, qu’il ignore votre voie aussi bien que les desseins de Dieu sur vous, il n’avait garde de vous donner un conseil qui vous fût utile, quoiqu’il vous paraisse l’être [utile] dans l’envie que vous avez d’agir, de voir votre travail, et de vous dérober à Dieu. Quand je dis « l’envie », je n’entends pas une envie délibérée de vous arracher à Dieu, mais une envie de la nature, couverte du prétexte du bien.

 Oh ! si vous pouviez prendre sur [160] vous d’aller simplement comme un enfant, de faire à la lettre ce qu’on vous dit, sans écouter ce que vous sentez ou ne sentez pas, vous feriez des merveilles ! Remarquez que cette persuasion que vous vous donnez que vous n’êtes rien, que vous ne méritez rien, afin d’excuser les autres en vous accusant d’une manière vertueuse, loin de vous donner la paix, l’ôte entièrement. N’accusez ni vous, ni personne ; laissez ce que vous êtes et n’êtes pas ; ne songez à rien faire, mais soyez ainsi que le Prophète comme une bête devant Dieu et demeurez néanmoins attachée à Lui3 Je prie Celui qui me fait vous écrire, qu’Il ouvre votre cœur, et que ce même cœur comprenne ce que l’esprit ne comprendra jamais. Croyez-moi à vous sans réserve. Vous vous causez bien des peines faute d’abandon, mais j’espère que Dieu S’en servira pour vous faire rentrer dans votre voie. Tant de coups de fouet vous font voir qu’il n’y a qu’un sentier pour vous : tout autre voie, quoique bonne en elle-même, ne l’est pas pour vous, de qui Dieu demande autre chose. [161]

1Il s’agit peut-être de Fénelon, compte tenu de la transmission suggérée à la suite.

2Jb 9, 4.

3Ps 72, 23.

 90 [D.1.49]. Ne point se former de propre vocation.

Puisque vous voulez que je vous dise mon sentiment, ma très chère, je ne crois point que les sentiments de mademoiselle votre fille aient été une vraie vocation. Nourrie qu’elle a été dans la religion, à entendre relever l’état religieux fort au-dessus de celui du mariage elle s’est imprimé cela dans son cœur. Comme son cœur est bon, elle a voulu se former un état parfait, que Dieu n’a point approuvé par les terribles oppositions qu’Il lui a données. Le fond mélancolique et d’humeur noire que cette pensée lui donne, n’est point de Dieu. Sitôt qu’elle n’y a plus pensé, son esprit et son cœur s’est développé ; ainsi entrant dans le mariage, conservant la crainte de Dieu et la liberté de l’esprit, elle sera plus propre à ce que Dieu veut d’elle, et plus en état d’être tournée du côté de l’intérieur.

 91 [D.1.50]. Sur l’indépendance de conduite.

[162] Puisque vous m’ordonnez, monsieur, de vous dire simplement ma pensée, je le ferai pour vous obéir. S’il peut y avoir une indépendance qui vient de Dieu, vous me permettrez de vous dire qu’il y aurait une infinité de circonstances à l’indépendance qui vient de Dieu, qui ne sont point dans la vôtre : la vôtre au contraire leur est opposée. Je vous en dirai quelques-unes ; la première, que l’indépendance qui doit venir de Dieu ne doit pas être de notre choix et de notre entêtement, mais de l’avis de quelque autre qui veuille cela comme Dieu le veut, au lieu que la vôtre ne vient que d’un amour secret de votre propre excellence. Celle-là ne vient par nulle cause extérieure comme la vôtre est venue, et [163] loin qu’elle dût retirer de l’union des personnes qui sont tout à Dieu, elle y unit davantage, parce que cette indépendance (qui ne peut venir que d’un état très avancé) n’est jamais si entière que Dieu, pour exercer la souplesse de l’âme, ne fasse demander souvent avis ; et l’on est toujours prêt à le faire, bien loin de se croire dans un état où l’on n’est pas, et même où l’on ne peut pas être, lorsque les personnes qui ont la lumière divine nous assurent du contraire. Ce seul entêtement à vouloir, malgré les avis de N. et les sentiments des autres, être indépendant, marque que vous ne le pouvez être par l’ordre de Dieu : il faut que des méprises et que des humiliations vous en convainquent.

Comment agirez-vous par le pur fond, lorsque vous ne possédez pas même encore ce fond pur ? Car tant qu’il reste du sensible, et même de l’aperçu, l’on ne peut distinguer ce que Dieu veut ou ne veut pas. Car vous vous tromperiez beaucoup si vous preniez le fond pour un certain goût suave qui vous porte aux choses. Ce n’est nullement cela, et quiconque le suit, va par ce qu’il sent ou ne sent pas, et n’entre jamais dans la [164] pure foi ni la mort totale, où se discerne le fond, qui est si simple, si éloigné de ce goût  aperçu (qui fait souvent votre plénitude et votre recueillement), que rien n’est plus opposé (quoiqu’il soit bon), car l’on empêche la manifestation de l’autre. Suivant cela, vous ferez toujours des méprises, vous n’aurez jamais un vrai discernement des esprits ; et sous prétexte de communiquer à un peu de grâce sensible, vous demeuriez toute votre vie arrêté. Ce goût, que vous appelez « intime »  et que je nomme « aperçu », ne discerne jamais juste ; et le fond simple, destitué de sentiments sensibles, discerne sans méprise, parce que l’homme mort ne tient à rien, et qu’un grain de blé remue et emporte le poids. Vous tenez à votre indépendance, et cet arrêt est très considérable. Vous avez des gens qui ont beaucoup de grâces et de lumières qui ne vous arrêteront pas. Ce n’est pas à nous de nous ôter les appuis, c’est à Dieu. Mais je vous dis plus : les gens éclairés de Sa pure lumière ne s'en servent pas. Je crois que vous auriez pu montrer [165] votre lettre à M**, par petitesse, avant de la donner. Vous dites que vous n’avez point de reproche [en vous] d’avoir fait cela, et vous concluez de là que vous avez fait la volonté de Dieu : cela même est (que je crois) une méprise, car il y a des fautes que Dieu ne nous reproche pas, à cause de la simplicité de notre intention. Ce défaut de reproche n’est pas toujours une marque que l’on a fait la volonté de Dieu, puisque vous savez vous-même qu’il y a des fautes incontestables que Dieu ne reproche point ; et qui voudrait se fonder là-dessus pour s’assurer de faire la volonté de Dieu, se tromperait. L’assurance si forte, où vous êtes, de la faire, est même une tromperie. Si vous êtes sûr d’avoir écrit cette lettre par la volonté de Dieu, pourquoi, deux jours après, aller vous jeter aux pieds de M. N. et faire des bassesses non seulement indignes de votre grâce, mais même de votre caractère ? Ces hauts et bas, et je ne sais quoi qui mollit, qui abandonne tout d’abord, qui rejette le fardeau, qui ne voudrait dans la cure que le doux et l’utile, et non ce qu’il y a de pénible, n’est-il pas un effet de la [166] nature spiritualisée ? Car je vous assure, en présence de mon Dieu, pour lequel seul je plaide contre l’amour-propre, parce que vous le voulez, que vous êtes encore fort vivant dans la nature, quoique vous ne le voyiez pas. Quel gain et quel profit ai-je à être cruelle ? Que cherchè-je que votre bien ? Quoique je visse tout cela, et bien d’autres choses, comme les vies extrêmes1 que vous avez dans tout ce que Dieu fait par vous, je ne vous en eusse rien dit, car je ne m’ingère de rien par moi-même ; mais j’ai cru devoir cela à notre amitié et à l’humilité que vous faites paraître en me demandant ma pensée sur la résolution où vous êtes de vivre indépendant.

Les âmes de vraie lumière, comme M. N., ne tirent point les autres de la pure dépendance de Dieu, comme [le font] ceux qui n’y sont pas ; et c’est en quoi vous vous tromperiez. S’ils sont fidèles, ils n’agissent que comme Dieu les fait agir ; autrement leur grâce ne serait pas pure. Dès que ces personnes, qui sont assurément toutes à Dieu, vous disent que vous avez besoin [167] d’une conduite, vous devez croire que Dieu le leur fait dire ; et c’est la nature en vous qui la rejette, et non la grâce. Ces personnes, quoique pleines de grâce, vous déplaisent, à ce que vous dites, elles qui plaisent pourtant si fort à Dieu : d’où vient cela en vous, qui êtes vivant ? C’est que votre goût n’est pas le goût de Dieu, car si vous aviez le goût de Dieu, vous ne pourriez que vous ne goûtassiez ce qui est purement à Lui.

Vous voyez que je vous dis la vérité de tout mon cœur. Vous savez ce que je vous ai déjà écrit sur votre lettre ; ceci fait, je ne vous le dirai plus, espérant que par une expérience de confusion Dieu vous le fera connaître un jour ; et alors vous vous y rendrez. Je suis cependant toute à vous en Notre-Seigneur.

1c. à d. quand on prend vie et complaisance en tout ce qu’on fait. (Dutoit).

 92 [D.1.51]. Choisir ou non la voie de l’anéantissement.

Est-il possible, M., que vous preniez pour un refroidissement [168] d’amitié ce qui en est la plus forte preuve ? Il y a bien de la différence de nous aimer pour Dieu ou de nous aimer pour nous-mêmes. Je vous l’avais toujours bien dit, M., qu’il n’était pas bien aisé de suivre une conduite si détruisante et si contraire au plan que l’on se fait de conduite. Il y a des abandons et des sacrifices qui plaisent infiniment à Dieu, mais il y en a d’autres qui ne Lui peuvent être agréables. Il veut Se choisir Lui-même les victimes, et l’on est étonné souvent de celles qu’Il rejette. Le chemin de la mort est bien long et, si vous avez peine d’entrer dans les prémices de cette mort qui n’est qu’une ombre, comment entrerez-vous dans ses agonies ? La mort est douce à qui ne la porte pas dans son sein, mais elle est affreuse lorsqu’elle paraît. Les pas de ceux qui annoncent la paix sont beaux, dit l’Écriture1 ; mais ceux qui apportent la guerre ne sont pas tels. Cependant le même Jésus-Christ, qui est né pour apporter la paix sur terre, y a apporté le glaive et le feu2. Tout courage sera détruit, parce que c’est l’ouvrage [169] du cœur humain. S’il plaisait à Dieu de remuer, votre cœur serait bien autre chose que ce qui en paraît.

Si Dieu se contente de votre abandon, pourquoi n’en serais-je pas satisfaite ? Et qu’ai-je à démêler avec vous si ce n’est pour Lui ? Croyez-vous qu’Il vous reçoive si je vous rejette ? Et pourrais-je vous rejeter s’Il vous recevait ? Vous vous trompez beaucoup. Il ne s’agit pas de porter la justice de Dieu, mais il s’agit de donner lieu à cette même justice de détruire en vous ce qui lui est opposé.

Je sais, M[onsieur], ce que vous êtes et ce que je suis, le ménagement que je devrais avoir pour vous, à parler humainement ; mais à parler selon Dieu, je me soucie de votre rang, de tous vos avantages comme d’une paille ; d’être bien ou mal voulue de vous, m’est comme rien, je ne me soucie que de vous voir remplir les desseins de Dieu. Si vous n’entrez pas absolument, non par condescendance, mais par une croyance si entière que vous ne doutiez pas un moment que ce qui vous paraît blanc est noir, vous me seriez arrachée. Alors je vous compterais comme le reste des [170] personnes de qualité pour lesquelles on garde des respects apparents, mais pour lesquelles on n’a pas la moindre liaison. Il n’en est pas de même, M[onsieur], des unions que Dieu fait que de celles que notre humeur fabrique ; surtout lorsqu’il y a une subordination de grâce. On ne les secoue pas comme un manteau, et l’on ne saurait les rompre sans s’éloigner de Dieu. L’exemple de Loth dans l’Écriture en est une preuve assez forte. Vous en userez comme il vous plaira. Je ne vous ai point celé la vérité. On peut, avec les autres, conserver une amitié fondée sur le rapport d’esprit et de manières, mais avec moi, il n’y a que Dieu seul. Aussi n’ai-je rien que de rebutant, rien qui flatte ni qui plaise ; il n’y a nul assaisonnement ni pour l’esprit, ni pour le cœur, à ce que je dis. Mais il me faut prendre de cette sorte, ou me laisser en chemin ; et c’est ce qui arrive d’ordinaire lorsque je montre toute ma laideur. Bien d’autres l’ont fait ainsi : vous ne ferez point la planche aux autres2a. Peu restent, parce que les paroles de mort et les effets sont durs. On ne trouve personne qui puisse servir d’exemple ni d’appui, la voie des [171] autres n’étant point pour nous. Souvenez-vous que de cinq mille personnes qui suivirent Jésus-Christ dans le désert lorsqu’Il les nourrissait, aucuns ne restèrent à Sa mort.

Le chemin est long, la conduite de Dieu paraît bizarre : Il veut dans un temps une chose et, dans un autre temps, Il en veut de toutes contraires. Vous êtes encore sur vos pieds : la mort et la vie3 vous sont offertes, et Dieu vous en laisse le choix ; mais si vous choisissez la mort, il faut mourir à la mode de Dieu et non à la vôtre. Si vous choisissez la vie, je vous fais la révérence, et n’ai plus rien à vous dire : c’est un chemin que je ne connais plus, où le divin petit Maître ne Se trouve point comme petit Maître. Je ne vous dis pas que l’on ne s’y sauve pas : c’est le chemin de tous les dévots, et même des personnes intérieures d’un certain rang. Mais pour le chemin de la mort, il est désert : on n’y trouve personne, et il a des précipices continuels, non de ces précipices qui exercent le courage et dont on se fait des idées, mais de [172] ces précipices auxquels on ne s’attend pas et qui ne paraissent pas tels. Choisissez donc, M[onsieur], ce qu’il vous plaira. Les temps de ménagement sont passés. Et si vous êtes deux nuits sans dormir, j’en ai été bien d’autres pour vous.

1Cf. Rm 10, 15.

2Cf. Mt  10, 34 ; Lc 12, 19.

2aSens : aider à franchir un obstacle.

3c. à d. la voie de mort mystique, ou la vie en foi et en lumière. (Dutoit).

 93 [D.1.52]. Consolation…

Je vous conjure, madame, d’être persuadée que personne ne prend plus de part que moi à votre affliction. Je l’ai regardée comme une suite de ces croix dont la divine Providence semble vous accabler depuis quelque temps et ne vous faire sortir des unes que pour vous accabler d’une autre ; mais comme vous regardez toutes ces choses d’un œil chrétien, je suis persuadée, madame, qu’au travers de la juste douleur qu’elles vous causent, vous y découvrez les caractères de l’amour et de la bonté de Dieu, qui, en vous rendant conforme à son Fils, verse dans votre âme une force secrète et une résignation [173] entière pour toutes Ses divines volontés, une impression profonde qui adoucit les plus étranges amertumes et qui fait concevoir qu’il n’y a que Dieu qui puisse mélanger tant d’amertumes avec de véritables douceurs. Dieu même sera votre force, madame, et en vous donnant moins de mal que vous n’avez (ce semble) sujet d’en craindre, Dieu vous fera voir avec quel soin Il tempère les douleurs de ceux qui les reçoivent avec soumission. Ces sortes d’accidents servent à augmenter la piété de ceux qui les souffrent, et de ceux qui les partagent par le sang et l’amitié.

 94 [D.1.53]. Avis pour une conduite paisible.

Je vous écris sans en savoir la raison. Pourquoi cherchez-vous [174] quelque chose hors de l’ordre et de la volonté de Dieu sur vous ? Dieu se communique à nous non pas selon nos vues ni nos inclinations, mais selon Son dessein sur nous, selon ce qui nous est le plus convenable. Il suffit que nous tendions à quelque chose pour ne le point avoir. Tout vient dans le temps que Dieu l’a destiné. Pour vouloir trop bien faire, l’on ne fait rien. Laissez-vous comme une terre sans mouvement exposée à la rosée céleste, et cette rosée vous pénétrera et vous fera porter du fruit. Je suis toute à vous.

Si vos humeurs sont en mouvement, je suis persuadée que cela vous vient en partie du jeûne. Prenez quelque orge ou gruau le matin pour vous rafraîchir, et le soir faites une bonne collation. Du reste, tâchez de jeûner de vos passions. Dieu permettra de semblables changements en vous, afin de vous faire voir qu’Il est le maître chez vous. S’Il amortit votre vivacité, ne croyez pas que cela soit naturel, puisque, lorsqu’Il vous laisse à vous-même, vous vous retrouvez la même. Dieu ne laisse pas d’être avec vous, quoique vous sentiez vos sens si vifs. Soyez donc en paix. Pourquoi n’obéissez-vous pas ?

Je vous conjure, ma très chère, de ne vous inquiéter point pour vos défauts, quels qu’ils soient : il faut en être contente, dès qu’ils ne sont pas volontaires. Il ne faut faire aucune faute volontaire pour en être humiliée ; mais il faut être contente de celles que le naturel fait commettre par sa précipitation et sa vivacité. Oubliez-vous vous-même, et ne réfléchissez point volontairement sur vous-même. Ne vous étonnez pas même de ne pouvoir empêcher les réflexions. Il y a des saisons dans la vie spirituelle comme il y en a dans la nature : l’hiver suit l’automne, le printemps n’est pas toujours printemps ; et ces saisons sont nécessaires à nous faire sentir ce que nous sommes, et qu’il n’y  a point d’état où nous puissions nous soutenir par nous-mêmes. Tous états sont bons dans la volonté de Dieu. Laissez tout tomber, et ne vous arrêtez à rien : soyez seulement fidèle à votre oraison, quelque sèche qu’elle vous paraisse. Laissez aller les autres par leur voie, suivez la vôtre avec petitesse et simplicité. [176]

Ne quittez point N. sous prétexte d’avancer : souvent on recule et on se perd sans ressource. Les fruits prématurés ne sont point de garde. La nature toujours empressée veut faire  tout d’un coup l’ouvrage de la perfection, mais l’Esprit de Dieu est longanime. Les hommes font leurs bâtiments à fleur de terre, parce qu’ils ne se soucient pas de l’avenir pourvu qu’on aperçoive leur travail : aussi le moindre vent abat le travail de l’homme ; mais Dieu fait jeter de profondes racines par une longue mort à soi-même. S’il n’y avait point d’hiver, les arbres ne prendraient point racine. Soyez bonne fille, ne songez plus à vous, et soyez en paix.

 95 [D.1.54]. Ne point sortir trop tôt hors de soi.

Vous savez, madame, l’affection tendre et sincère que j’ai [177] toujours eue pour vous, ce que j’ai souffert pour votre âme, et ce que je voudrais encore souffrir pour son avancement selon la volonté de mon Dieu ; ainsi, ce que je vous dirai ne vous doit pas être suspect, puisque personne ne vous aimera jamais ni plus purement, ni plus fortement que je vous aime. Ce n’est point le démenti public que vous avez donné par votre long séjour à la Cour à la conduite que Dieu m’avait fait tenir avec vous qui me fait parler, car si je m’arrêtais à ces choses, je serais indigne de Dieu : c’est la vérité seule. Je vous assure qu’il n’est nullement de l’ordre de Dieu ni de Sa volonté sur vous que vous demeuriez à la Cour. L’ordre de Dieu est que vous restiez dans votre famille à remplir les devoirs de votre état.

Tout autre conduite, quoique vous y trouviez plus d’aisance et plus de liberté, vous conduirait dans le précipice. Je vous assure que c’est un artifice du diable afin de vous faire prendre le change, parce que plus Dieu a de desseins sur votre âme, plus le diable s’efforcera d’une manière couverte à vous tromper. N’allez pas, je vous [177] prie, prendre sur ce que je vous dis un abandon à contresens, comme fit N., car, par là, vous boucheriez toutes les avenues par où la vérité pourrait aller à vous : ce serait un mauvais abandon que celui qui, sous prétexte de vous abandonner à être trompée du diable, vous porterait à mépriser ce que je vous dis. Croyez à mon expérience, je vous en prie, et si ma lettre vous rétrécit et vous ôte une certaine liberté apparente, c’est pour vous procurer dans la suite une liberté réelle.

N’allez pas vous imaginer que vous êtes utile aux autres : ce serait le comble du malheur car vous vous tromperiez et, en aidant aux autres, vous vous perdriez la première et les égareriez. Les lumières qui vous sont données dans l’état où vous êtes ne vous sont données que pour vous-même, et l’occupation que vous auriez des autres empêcherait tout l’effet pour lequel Dieu vous les donne. De plus, cela ne porte nulle grâce aux autres. Quoique ce que vous disiez remue et paraisse éclairer pour des moments, cela a peu d’effet. Vos paroles, étant destituées de (vrai) principe, demeurent [179] sans force et sans vigueur. N. n’a nul besoin de vous, sa grâce étant infiniment supérieure à la vôtre. Et ce ne sera pas même en lui disant ses défauts que vous lui servirez. Cela a été bon pour un temps et, dans ce temps, Dieu n’a pas permis que je lui en aie caché aucun. A présent son âme est dans un état que cette aide extérieure lui nuirait. Il faut que Dieu Lui-même, par des coups de marteau, achève Son ouvrage en lui, non en l’éclairant, mais en l’assommant. Croyez-moi donc, s’il vous plaît, et je vous conjure de la part de Dieu de ne plus parler à aucun de leurs défauts : ceci est essentiel pour vous.

Si vous y entrez, Dieu sera content. Si vous rejetiez mes avis, mon âme ne pourrait plus avoir de correspondance avec la vôtre, et je vous regarderais comme faisant bande à part. Mais je n’ai pas cela à craindre de vous, que je crois, vous ayant toujours vue et si souple et si docile à l’Esprit de Dieu que cette docilité vous a sans doute attiré beaucoup de grâces. Je ne vous ai pas écrit d’abord du tort que vous vous faisiez en parlant aux autres parce que j’ai cru que vous aviez alors besoin de [180] cela pour vous tirer d’un certain enfoncement en vous-même, Dieu se servant souvent de l’amour-propre pour rendre plus léger ; mais ce dessein de Dieu ayant eu son effet et vous ayant été par-delà de beaucoup, oubliez-vous, et oubliez tout le reste.

Ne croyez pas que vous vous soyez oubliée parce que la légèreté de votre état vous tient comme en l’air. Nullement. Ce n’est pas là oubli : l’occupation des autres empêche qu’on ne pense à soi. Entrez donc dans ce que je vous dis, qui est capital pour vous. J’ai souffert de ne pouvoir vous écrire plus tôt là-dessus, parce que je craignais qu’en vous écrivant, et vous, n’y entrant pas, j’augmenterais le mal, loin de le guérir. Dieu sait combien je vous aime.

 96 [D.1.56]. Discernement de l’inspiration de Dieu.

[185] La bonté que vous m’avez témoignée me fait prendre la liberté de vous écrire pour vous assurer que j’ai pris toute la part que je dois à votre maladie et aux miséricordes que Dieu vous y a faites. Vous êtes heureuse, mademoiselle, de savoir faire l’usage que l’on doit faire des croix de la Providence ; et j’espère que vous le ferez toujours plus si vous êtes fidèle à suivre la voix de Dieu.

Vous savez mieux que moi que pour suivre cette voix, il faut l’entendre. Et comment l’entendre si on ne l’écoute pas ? Et comment l’écoutera-t-on si le cœur n’est entièrement vide ? La voix du Seigneur n’est autre que son inspiration. Il faut nécessairement qu’afin que l’inspiration puisse se connaître dans son extrême délicatesse, le cœur soit vide de toute prévention ; sans quoi, c’est la prévention qui nous détermine dans les choses les plus essentielles, et non l’inspiration.

Tous les saints nous ont avertis de l’extrême délicatesse de l’inspiration, afin que nous la puissions distinguer des inclinations que l’amour-propre et la cupidité pourraient nous inspirer. Notre-Seigneur nous l’explique en peu de mots lorsqu’Il nous assure que le Pasteur vient par la porte, et que le larron vient par ailleurs1, par la fenêtre. Qu’est-ce que cela veut dire sinon que l’inspiration sort du fond de notre cœur, s'y trouve toute placée sans que l’on sache comme elle y est venue ? Mais la prévention entre par les sens. Pour qu’une chose soit inspiration, il faut qu’elle ne nous ait été suggérée par personne, qu’elle n’ait nul motif ni égard humain, que ce qui est inspiré ne flatte point nos penchants ni nos inclinations. Vous voyez donc, mademoiselle, que pour être en état de recevoir l’inspiration, il ne faut être prévenu en faveur de quoi que ce soit, ni être en garde contre rien. Si nous sommes en garde, nous empêchons la pénétration de l’inspiration, mettant comme un bouclier au-devant ; si nous sommes prévenus, nous ne donnerons point de lieu à l’inspiration. Il faut donc un cœur vide, résolu de ne se déterminer par aucun choix qui lui soit propre, mais de se laisser déterminer à Dieu.

Une chose qui est dans un parfait équilibre et qui ne penche d’aucun côté, est remuée et emportée d’un seul grain ; mais une chose fixée par un poids a besoin de beaucoup de charge et de violence pour être remise dans son équilibre. J’insiste là-dessus, mademoiselle, parce que je sais que c’est le point essentiel où le salut, la vocation, et la conduite intérieure sont attachés. Je crois que vous prendrez ceci comme l’effet d’un zèle et d’une affection sincère, et que vous serez persuadée du respect avec lequel je suis, etc.

1Jean  10, 1.

 97 [D.1.57]. Démêler la grâce d’avec la nature.

Je crois, ma chère N., que c’était une tentation du démon qui vous faisait garder en vous-même les choses qui vous faisaient de la peine : rien n’est plus contraire à la simplicité. C’est ce qui vous faisait croire aussi que les choses que vous me mandiez tournaient contre vous, car j’avais un désir sincère de vous dire la vérité, et jamais vous n’avez été plus chère à mon cœur que lorsque je vous l’ai dite sans ménagement. Je vous ai crue capable de l’entendre, ou plutôt Dieu vous en voulait rendre capable. Je ne la dis pas à tous : il ne m’en vient pas même la pensée. Si vous connaissiez mon cœur, vous verriez que c’est la plus forte preuve d’amitié [189] que je puisse vous donner. Dieu, à cause de votre humeur naturelle, qui est haute et sèche, a voulu vous tirer d’une certaine domination, parce que le naturel se mêlait avec la grâce. Il vous a ôté, par une bonté infinie, tout ce qui pouvait vous accrocher, pour vous rendre petite et souple.

La nature souffre étrangement de cela, et lorsqu’on lui ôte d’un côté, elle tâche à se dédommager de l’autre. Mais lorsque Dieu aime une âme et qu’Il la choisit pour être à Lui d’une manière particulière, Il la poursuit dans tous ses retranchements, de sorte que la nature effarouchée ne sait à qui s’en prendre, mais c’est alors que nous devons avoir plus de courage. La nature nous fait voir le tort des autres, et nous cache le nôtre ; la grâce fait tout le contraire : elle ne nous laisse voir que notre tort à l’égard des autres, et nous fait croire que ces autres ont raison. La nature veut être écoutée, est bien aise de donner conseil et que son sentiment soit préféré à celui d’autrui. La grâce au contraire est ravie de n’être bonne à rien et de n’être comptée pour rien. Ceci ne se fait ni par pensée, ni par réflexion, [190] ni par se vouloir humilier ; mais la bonté de Dieu, qui chasse la nature, met cela dans notre fond sans que nous le cherchions : on est plutôt étonné que les autres s’adressent à nous, il nous paraît que c’est qu’ils ne connaissent pas notre misère, qu’ils sont trompés sur nous quoique nous ne voulions pas les tromper, et ce qu’on nous dit à notre avantage nous paraît un songe.

Pour en venir là, il faut nous laisser en la main de Dieu, afin qu’Il nous mène à Sa mode par des chemins rompus et inaccessibles. Comme ce que je vous dis est un travail efficace de Dieu, qui ne veut que la correspondance de la créature par un total abandon, vous ferez bien des fausses démarches en voulant aller droit ; mais ces fausses démarches mêmes vous seront utiles pour vous faire connaître la dépendance où vous devez être de la grâce, car, lorsqu’il faut devenir par grâce tout autre qu’on est par nature, c’est un chemin long et raboteux. Au lieu de nous décourager, il faut au contraire être remplis de joie de ce que Dieu veut bien travailler Lui-même à l’ouvrage de notre salut. [191]

Livrons-nous entre Ses mains, quoi qu’il nous en puisse coûter, et lorsque nous sentons les vivacités et les délicatesses de la nature, disons à Dieu de cœur : « Voilà ce que je suis ! » S'il y a du bien, de la lumière, ou quelque correction, disons-Lui aussi dans notre silence : « Voilà ce que vous êtes !  » Tout bien est Dieu, tout mal est nous. Soyons donc bien petites, ma très chère, bien simples, bien souples. Vous voulez garder1 vos peines comme les grandes personnes : Dieu veut que vous vous plaigniez comme les enfants qui apportent à leurs mères leurs petites mains qu’ils ont salies en tombant. J’espère que tout ira très bien dans la suite et que Dieu, en vous ôtant vos yeux, vous donnera les Siens. Je vous embrasse en Notre-Seigneur.

1Garder par devers soi.

 98 [D.1.58]. Douceur envers les faibles.

Voilà les réponses, et celle pour M. Sa lettre me paraît simple et vraie, [192] je vous l’envoie. Vous êtes trop âpre, et vous n’avez pas une certaine douceur et compassion que Dieu donne pour les âmes, que je Le prie de vous donner pour celle-là. Il ne la faut pas pousser à bout, de crainte que ne trouvant que de l’amertume dans la piété, elle ne se laisse aller entièrement au goût du monde. Ménagez-la, et n’éteignez pas, comme il est dit dans l’Écriture, la lampe qui fume encore1. Il y a en elle plus de faiblesse que de malice : elle a besoin d’être ménagée avec douceur.

1Cf. Mt  12, 20. 

 99 [D.1.59]. Souffrir les défauts…

Je vous plains, M., mais je ne désespère pas de N., et je suis persuadée que, lorsqu’elle aura servi à vous faire mourir à vous-même, ou Dieu l’ôtera du monde, ou il se fera jour dans son cœur. Il est vrai que vous avez deux [193] qualités qui auront toujours de la peine à compatir avec un pareil naturel : la première, c’est votre droiture, qui ne saurait souffrir le déguisement et la fausseté ; l’autre qualité est défectueuse : c’est que vous êtes vive et âpre, et il faut espérer que Dieu la détruira peu à peu. Je dis donc que je voudrais prendre N. avec douceur, ne lui pas tailler tant d’ouvrage, comme serait la correction de ses défauts : plus ils sont en grand nombre et son naturel mauvais, moins il y a d’apparence qu’elle s’en puisse défaire par ses soins. Ce que je voudrais donc faire à présent, ce serait de cultiver le fond de grâce qui se démêle quelquefois et que le mauvais naturel étouffe. C’est un germe léger, qu’il faut peu à peu développer, ce qui ne sera que par la confiance que vous lui donnerez en vous.

Louez le peu de bien que vous y verrez, mais il n’est pas temps de lui laisser voir toutes ses misères : vous la décourageriez, et ce serait un faisceau d’épines qu’elle abandonnerait, sentant de toutes parts les piqûres. Notre-Seigneur en usait de même avec ses disciples : Il avait bien des choses à leur [194] dire, mais ils n’étaient pas en état de les porter. Regardez ses lumières pour petites qu’elles soient, mais ne les prévenez pas ; que tout votre soin soit de cultiver son fond. Je vous en conjure au nom de Jésus-Christ, et vous verrez qu’elle fera mieux. Ce que je vous demande encore, c’est de tâcher que son M. ne s’en dégoûte pas : faites-lui en voir les bons endroits, car de ces dégoûts, on n’en revient jamais. Si une fois elle se rebute, elle quittera tout. Attirez sa confiance, car quelque défaut qu’elle ait, ce ne sera rien si elle est fidèle à vous les dire. J’ai connu une personne d’un naturel comme le sien, laquelle n’a pas laissé de devenir très intérieure, et tout s’est corrigé peu à peu.

Je prie notre divin Maître de vous faire concevoir que je vous dis la vérité. Je sais que vous avez à souffrir avec elle et qu’il vous faudra une patience infinie, mais cela ne sera rien. Je vous dis encore que si elle est infidèle, elle vivra peu, mais il faut vous attendre à des hauts et bas. [195]

 100 [D.1.60]. Aller pas à pas avec les commençants.

Pour N., il faut beaucoup la ménager. C’est tout ce que vous pouvez souhaiter, à présent, que l’ouverture qu’elle a pour vous. Il ne faut encore lui demander qu’une perfection conforme à ses lumières, et non aux vôtres, et suivre Dieu pas à pas, la soutenant et lui donnant des avis avec bonté, jusqu’à ce que Dieu lui découvre Lui-même le mauvais fond dans toute son étendue. Vous savez de qui elle peut tenir. Faites-lui lire les Institutions de Tauler1 : c’est un excellent livre pour cela, il pourra lui être très utile. La grâce va lentement dans ses ouvrages. La fidélité à ne vous rien cacher fera peu à peu son ouvrage. Il faut voir longtemps de grands défauts avant que de les tous dire sinon à mesure que vous y êtes poussé par l’ouverture que l’on vous donne. Vous savez que N. n’a rompu avec moi que pour lui avoir fait [196] connaître les siens. Notre cher Maître disait à ses disciples : J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n’êtes pas en état de les porter2. J’espère que Dieu vous en donnera de la satisfaction. Le P. m’a-t-il aussi renoncée ?

Plût à Dieu qu’il ne fût ici question que du plus ou du moins de perfection ! Mais c’est bien autre chose. Si Dieu veut que j’y reste, Sa sainte volonté soit faite ! Ce sont tous les jours choses nouvelles, sans pouvoir avoir un moment de repos que celui qui est immuable dans le fond. Pour vous, ayez bon courage : Dieu est en vous et vous conduit, quoique d’une manière inconnue, et mon cœur vous est très uni.

Je ne puis trop vous prier de ménager N. : il faut une patience infinie avec ces sortes de naturels. Il faut appuyer sur les défauts qu’elle avoue, mais en lui témoignant qu’elle ne doit point se décourager ; que celles qui en ont le plus, sont celles qui avancent davantage pourvu qu’elles travaillent doucement à les surmonter ; qu’un mal découvert est à moitié guéri. Enfin, suivez [197] Dieu en tout à son égard, sans écouter la réflexion, car Dieu saura bien tout raccommoder en son temps. La grâce ne détruit les défauts que peu à peu, au lieu que l’amour-propre semble les essuyer tout d’un coup,  mais loin de les détruire, il les enfonce, et cette sagesse apparente, nourrit la propre estime. Je plains ces sortes de naturels.

1Les Institutiones désignent la traduction par Surius de l’édition de Canisius. Elles furent traduites en français : Institutions … avec la Vie et les epistres et quelques excellents sermons… (Rouen, 1614), et « traduction nouvelle » par Chardon, Paris, 1665).

2Jean  16, 12. Peut-être Madame Guyon ressent une accélération des événements : il lui faut aller vite et rigoureusement. Cf. la fin de la lettre 101 : « Le temps est court, il faut l’employer ».

 101 [D.1.61]. Support des infirmes.

Je suis très affligée, ma très chère, de la peine que N. vous fait : je ne doute point que cela ne contribue beaucoup à votre indisposition. Cependant il ne doit pas prétendre de se corriger tout d’un coup ; il le faut ménager avec douceur : le découragement serait pis que tout le reste. Les peines amères et les désespoirs ne viennent que de notre amour-propre. Dieu donne une douleur paisible, [198] et plus notre faiblesse nous donne lieu de désespérer de nous, plus nous avons d’espérance en Dieu. Ne le pressez pas trop, mais faites comme Dieu, qui a une patience longanime pour les pécheurs et les imparfaits. Lorsqu'un homme sent son impuissance et qu’on le pousse trop, ne sentant nul moyen en soi de faire ce qu’on lui demande, cela lui cause une peine qui va jusqu’au désespoir. Il fait (alors) comme le scorpion qu’on entoure d’un cercle de feu : comme, de quelque côté qu’il se tourne, il ne trouve point d’issue, cela fait que, de désespoir, il se pique lui-même de son aiguillon et se tue. Ainsi les désespoirs viennent d’une nature peinée1 qui ne trouve point d’issue pour sortir de ce qui l’incommode, et qui ne peut non plus se livrer à ce qui lui plaît, parce que la crainte de Dieu la retient : elle se pique elle-même d’ennuis cuisants, se décourage, et souvent quitte tout. Priez, soyez en silence : c’est tout ce que vous pouvez faire de plus efficace pour N., et qui vous donnera le plus de repos à vous-même. [199]

1Sens fort : torturée.

 102 [D.1.62]. Supports et devoirs mutuels.

Je comprends fort bien qu’un mal connu est moins dangereux que celui qui est caché, pourvu qu’on veuille bien en guérir, car une plaie intérieure peut devenir très fâcheuse. Il est de grande conséquence de ne point décourager N. : Dieu, ne l’éclairant pas sur ces choses-là, voit mieux que nous qu’il faut attendre le temps qu’Il ouvre Lui-même la porte. J’espère qu’Il le fera. Ne vous en occupez pas trop, cher N. : cela vous nuirait à vous-même, sans lui être utile. Priez pour elle, consolez-la dans ses peines si vous en avez le pouvoir, et s’il arrive quelque chose d’extraordinaire, mandez-le moi. Laissez tomber tout le reste. Il n’importe par qui nous soyons occupés et distraits, pourvu que nous le soyons. Profitons des fautes d’autrui, afin de mourir à nous-mêmes. Le temps est court, il faut l’employer. [200]

 103 [D.1.63]

Je ne puis qu’approuver votre conduite sur votre chère épouse. Souffrez que, dans la même lettre, je réponde à deux. Pour ce qui la regarde, je ne suis point surprise qu’elle ait de l’humeur, des faiblesses passagères ; mais ce qui m’étonne, c’est la durée : le soleil devrait-il se coucher là-dessus ? Ne voyez-vous pas que c’est la nature qui veut raisons sur raisons, et qu’on vous parle dans ces occasions afin qu’elle se puisse évaporer ? Vous voyez vous-même que les soins ne ramènent pas. Cela ne fait qu’une fécondité de paroles sans effet ; et c’est la nature toute pure qui, dans les peines, veut parler, user de raisons, se justifier. La même nature, qui fait évaporer en paroles, est aussi taciturne, tenace, boudeuse. Je voudrais donc, (Oh ! que vous vous en trouveriez bien !) que, sitôt que vous sentez les avant-coureurs [201] de l’humeur, ou qu’elle vient vous affaiblir, sans lui ouvrir la bonde, dire d’abord [sic] à N. : « Je sens mon humeur qui me veut gagner », et cela, comme un enfant. Dieu vous ferait la grâce que l’humeur resterait à la porte, car, dès que la bonde est levée, il faut que l’humeur, comme l’eau, ait son cours : il est plus aisé de ne s’y pas laisser aller que de l’arrêter. Vous êtes trop heureuse que Dieu vous ait donné un mari comme celui que vous avez : soyez persuadée qu’il ne fait rien pour vous déplaire ; et lorsque, par hasard, quelque chose vous choque ou qu’il vous paraît sec, dites-le lui bonnement ; vivez comme un enfant avec lui. On peut avoir de petits moments de chagrin, mais il ne faut pas que cela dure. Je suis garante qu’il vous aime, qu’il supporte les misères que d’autres ne supporteraient pas. Je sais que vous l’aimez ; comment ne le croyez-vous pas au premier mot ? Mon cœur sent d’ici qu’il est simple et candide. Je veux qu’il soit quelquefois sec, qu’il ait même des défauts : qui n’en a pas ? S’il porte vos faiblesses, compatissez avec lui, et songez qu’il est homme.

Pour vous, mon cher N. dites-lui [202] en badinant, lorsque vous voyez que l’humeur la saisit, qu’elle lui ferme la porte : car tout ce que vous direz ensuite, lorsque cette vilaine bête sera entrée dans la maison, ne servirait qu’à la fortifier, ou entasser défauts sur défauts. Méprisez tous deux cette humeur. Agissez comme si de rien n’était et comme vous faites lorsqu’elle n’y est pas. Et qu’elle-même ne l’écoute point du tout. Elle lui fournira mille raisonnements, elle fourmillera en réflexions, elle s’entortillera : rien ne fait plus de chagrin à une personne en humeur, que de ne point donner de lieu à cette humeur. Maris, supportez les faiblesses de vos femmes. Femmes, soyez soumises à vos maris, parce que le mari est le chef. Or, cette soumission ne s’étend pas seulement pour vous sur les choses extérieures, mais Dieu vous l’ayant donnée pour vous aider pour votre salut, agissez avec lui en esprit de foi. Dites-lui d’abord vos peines sans attendre qu’il vous les demande, et ne leur souffrez aucun progrès : vous en serez soulagée. Que les fautes que vous y ferez, servent à vous humilier, et non à vous décourager. Quand vous retomberiez [203] cent et cent fois, relevez-vous avec confiance, et ne vous laissez point abattre. Ne vous fâchez pas de vous être fâchée.

 104 [D.1.64]. Comment supporter les défauts, etc.

Je vous prie de dire à N. qu’elle prenne bien garde de ne point suivre son âpreté ni sa trop grande vue sur les défauts : qu’elle soit comme Jésus-Christ pleine de douceur et de charité pour les pécheurs. Jésus-Christ est venu rassembler et réunir ce qui était dispersé : qu’elle le rassemble et unisse, et qu’elle ne le disperse point. Pour le rassembler, il faut faire comme Jésus-Christ qui étant la pureté essentielle, souffrir les publicains et les pécheurs. Si je pouvais faire glisser en son cœur cette charité immense de Jésus-Christ, elle verrait ses entrailles étendues pour le prochain et comme elle a des défauts qu’elle ne peut corriger, les autres en [204] ont de même : elle doit croire, et il est vrai, que lorsqu’elle est raide et rétrécie pour quelqu’un, cela fait le même effet de raideur et de rétrécissement pour les autres, en sorte que cette grâce douce, suave et longanime, n’a point de lieu dans le cœur des uns et des autres, quoiqu’elle soit absolument nécessaire pour la correction des défauts.

L’Esprit de Dieu n’est point turbulent et âpre : il attend en patience, il est longanime, il tempère tout, il espère, il croit, il souffre les misères des autres, et toutes ces vertus sont renfermées dans la pure charité. Combien Dieu nous donne-t-Il de vues auxquelles nous ne pouvons atteindre afin de nous faire voir notre impuissance ? En ne nous attachant qu’aux défauts, nous rendrions extérieurs et multipliés ceux que Dieu veut intérieurs et réunis. Nous devons donc travailler à être intimement à Dieu, nous occuper de Lui ; Il fera le reste peu à peu et en son temps. Nous prendrions, sous prétexte de perfection, le change1. Je prie Dieu de faire entrer en ce que je dis : cela est de conséquence.

Je vous prie de ne point rétrécir N. par la vue de ses défauts : il n’est [205] que trop fixé et trop borné. Faites-lui voir ceux qui sont essentiels à son état, comme son arrangement, sa timidité, etc. Je vous conjure, par la douceur de Jésus-Christ, de mener les enfants doucement, afin qu’ils aillent sans perdre haleine. Jésus et le disciple de l’amour ont tout surpassé en douceur, charité et patience. Je prie Notre-Seigneur qu’Il vous donne un cœur vaste pour les contenir avec tous leurs défauts. Il ne faut pas vouloir les choses trop parfaites. Craignez la raideur. C’est une bonne chose que d’éclairer, mais c’est plus de porter dans son sein par la charité de Jésus-Christ. Je vous aime, et vous ne sauriez croire combien je désire que votre cœur soit étendu.

1Le change : échange d’une chose contre une autre. Ici, ce qui permettrait d’échapper à Dieu.

 105 [D.1.65]. Conduite et support des faibles.

Après avoir examiné votre lettre, je vous dirai que vous devez faire tous vos efforts adroitement et sans [206] affectation apparente pour empêcher les tête-à-tête dont vous me parlez. C’est assurément un coup de partie, car des discours perdraient cette jeune personne. Une piété commençante subsiste dans des moments de goût, mais qu’il est dangereux que, le goût étant passé, un pareil esprit ne l’entraîne et ne la perde sans ressource !

Elle est fort à ménager. Suivez le penchant que Dieu vous donne pour sa conduite, la poussant doucement. Lorsque l’on quitte le chemin que Dieu nous marque, on fait bien plus de chemin à reculer qu’à avancer. Il faut la soutenir et la consoler dans sa douleur, lui faire plus attendre de Dieu que d’elle pour la correction de ses défauts, mais ne pas laisser de la faire travailler à les combattre ; lui faire voir de quelle conséquence il est pour elle de suivre à présent la lumière de Dieu, parce que l’infidélité la fait évanouir, et on ne la retrouve plus. A mesure que sa santé reviendra, une certaine vigueur spirituelle lui sera plus sensible. L'abattement du corps en cause à l’esprit. Je crois qu’il faut l’accoutumer à voir N. et quelque autre comme cela, avec vous, lorsqu’elle se portera bien, afin qu’elle se fasse un peu.

 106 [D.1.66]. Conduite… (suite).

Ces personnes qui sont jeunes et peu expérimentées, ont besoin [qu’on se serve] d’une grande douceur pour les attirer. Il ne faut pas penser à mille choses qui vous paraissent de grosses imperfections, et qui ne leur paraissent pas telles, parce que la lumière ne leur en est pas encore donnée. Jésus-Christ voyait les faiblesses des Apôtres et Il les souffrait, parce qu’il était plus nécessaire de leur élargir le cœur que de le leur resserrer par des vues anticipées. La largeur du cœur corrige plus que toutes les attentions. C’est ce qui faisait dire à David : Lorsque vous aurez étendu mon cœur, je courrai dans la voie de vos préceptes1. [208]

Ce qui vous indispose si fort, ce sont les idées de perfection que vous vous faites, et que vous ne trouvez peut-être pas. Mais n’attendez rien : priez, et vous trouverez. Dieu ne Se sert point de l’humeur pour corriger.

Cependant ne vous étonnez pas de souffrir encore de votre humeur : portez-en le poids en paix et en silence, et soyez persuadée que les sujets qui sont plus faibles que vous, en souffrent plus que vous n’en pouvez souffrir. C'est pourquoi il faut, comme il est dit, porter les fardeaux les uns des autres et que les forts portent les faibles2.

1Ps 118, 32.

2Cf. Ga 6, 2 ; Rm 15, 1.

 107 [D.1.67]. Support et correction des défauts.

Je sais que votre indisposition est très pénible, soit à votre égard, soit à l’égard des frères. Mais que vous dirai-je, sinon qu’il faut vous supporter vous-même, et cependant aller avec [209] courage contre le fil de l’eau ? Votre humeur s’est fortifiée, dites-vous, et votre faiblesse est augmentée. C’est votre même humeur que vous avez toujours eue ; mais comme, dans les commencements, vous ne vous êtes point raidie contre elle, elle ne s’est point affaiblie ; d’ailleurs, la complaisance des frères faisait que vous l’aperceviez moins, mais Dieu qui vous aime, vous la découvre, vous en fait sentir le poids, et c’est le meilleur pour vous. J’espère que le sentiment accablant que vous en avez servira à la corriger.

Jésus-Christ a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur1. La vraie douceur de cœur supporte tout, aussi bien que la vraie humilité. Y avait-il au monde des gens plus grossiers et plus remplis d’amour-propre avant la venue du Saint-Esprit que les Apôtres ? Cependant Jésus-Christ les supporte tous avec une patience infinie. Il supporta même Judas, qui devait le trahir, sans aigreur, sans amertume, et même sans froideur. Car la véritable charité est de cette nature. [210]

Jésus-Christ ne se sert jamais de l’humeur et du naturel pour corriger les autres : une seule parole, dite par son Esprit avec petitesse et douceur, fera plus d’effet que cent mille corrections hors de cet Esprit. La raison en est que, lorsque l’humeur se mêle avec la correction, quoiqu’on dise la vérité, Jésus-Christ ne concourt pas avec nous. C’est ce qui fait qu’on ne se corrige pas de ce que vous dites, qu’on s’indispose même contre la correction, car, à mesure que Jésus-Christ parle par nous sans nous, comme sa parole ne tombe point en vain, Il tourne Lui-même le cœur de celui à qui on parle pour la faire recevoir. Je sais qu’il y a des gens qui résistent sciemment à la parole, mais l’humeur ne les corrige pas.

Il faut attendre le moment de Dieu, et alors, ces gens ou quittent tout à fait, ou reviennent à la fin. D’ailleurs, on voit des défauts qui sont réels dans les âmes, mais ces âmes ne sont pas encore en état de profiter de la déclaration qu’on leur en ferait. Il ne faut pas leur en dire plus qu’elles n’en peuvent porter : c’est ce que j’appelle « précéder la lumière », en sorte que le flambeau [211] va si loin devant la personne qu’il ne peut l’éclairer. Notre-Seigneur disait à ses Apôtres : J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n’êtes pas encore en état de les porter2. Jésus-Christ avait-Il une parole infructueuse, ou ne pouvait-Il pas rendre ses Apôtres parfaits tout d’un coup ? Il le pouvait sans doute, mais deux raisons L’empêchèrent de le faire : la première et la principale est qu’Il voulait donner à tous ceux qui conduisent les âmes un exemple de la patience qu’on doit avoir avec elles pour les supporter, et attendre le moment de la lumière efficace ; la seconde est qu’Il respectait le libre arbitre. Qui n’admirera la patience et la longue attente de Dieu comme parle saint Paul ? J’ajoute : (tout indigne que j’en suis) de ceux mêmes qui l’admirent, qui est-ce qui L’imite ?

Le changement des Apôtres, après la descente du Saint-Esprit, est une preuve bien claire qu’il faut que le Saint-Esprit soit descendu pour avoir cette patience longanime. Saint Jean l’Évangéliste, le plus doux des Apôtres, et qui a poussé [212] la douceur plus qu’aucun, dont la charité était si parfaite, était auparavant plein d’un zèle âpre et véhément, jusqu’à vouloir faire descendre le feu du ciel3 pour consumer une ville qui n’avait pas reçu Jésus-Christ : c’est ce qui obligea mon cher Maître de lui dire qu’il ne savait pas de quel esprit il était poussé. Saint Paul porte, dit-il4, ses enfants dans son sein, il les engendre tous les jours à Jésus-Christ. Le Prophète dit5 que Dieu les porte comme une nourrice entre ses bras : une nourrice voudrait bien que son enfant marchât seul, mais elle attend en patience le temps. Faisons-en de même, ma très chère, et ne nous rebutons jamais. Saint Paul dit à Timothée : Enseignez d’exemple et de parole6. Les défauts ne se corrigent que par leurs contraires : soyez bien petite et bien rien, et vous imprimerez cela dans les autres. Car je sais qu’ils ont beaucoup d’amour-propre : il s’est accru parce qu’ils se sont retirés de la petitesse, ils ont [213] suivi le goût naturel plutôt que la grâce. Mais il faut faire comme le bon Pasteur qui ramène sur ses épaules la brebis égarée : s’il la châtiait, elle s’écarterait encore plus.

 Je parlerai à N., mais recevez-le de bon cœur. Il vaut encore mieux qu’il soit dans la voie, borgne et estropié, que de n’y être point : sa volonté est bonne, son génie et sa capacité petite. Si vous saviez ce que les âmes coûtent, vous verriez qu’elles vous coûtent encore peu, ne coûtant qu’un renoncement à votre humeur et à vos sentiments à supporter ce qui les contrarie. Jugez-en par l’exemple de Jésus-Christ, notre cher Maître. Ne dites point les défauts lorsque l’humeur vous domine, mais lorsqu’elle vous donne quelque relâche. D’ailleurs, dites-les tête à tête, autant que vous pourrez, parce qu’on a peine à souffrir un témoin de la correction. Il ne faut pas arracher le bon grain avec l’ivraie7. Dieu soit avec vous.

1Mt  11, 29.

2Jean  16, 12. Troisième reprise de cette citation soulignant une urgence.

3Lc 9, 54-55.

4I Th 2, 7 ; Ga 4, 19.

5Deutéronome, 1, 31.

6I Tm 4, 11-12.

7Mt  13, 39.

 108 [D.1.68]. [Tolérance à l’égard des défauts].

[215] Qu’il y a de différence d’avoir le sentiment de la présence de Dieu ou d’avoir Dieu ! Souvent le premier fortifie l’amour de soi-même et raffine l’amour-propre, au lieu que l’autre le détruit entièrement. Mais si vous voyiez jusqu’où va la corruption générale ! Ceux qui paraissent des saints me semblent [si] pleins d’eux-mêmes que j’en gémis devant Dieu.

Il ne faut pas attendre de N. une perfection de mort : il faut la supporter, et c’est beaucoup qu’elle ne s’éloigne pas. Étendez votre cœur, ma chère M., étendez-le pour dévorer tout, car c’est ce que Dieu demande à présent de vous. Laissez votre humeur autant que vous le pourrez, mais si Dieu permet que vous en sentiez le poids, portez-le avec petitesse, abandon, et même avec étendue de cœur. Car il faut porter même sa propre misère avec un cœur dilaté, content que Dieu seul soit saint et parfait, car la vraie charité fait que nous nous supportons, et les autres. Soyez persuadée que vous supporter vous-même et les frères est un moyen de mort que Dieu vous a choisi : entrez-y à voiles déployées.

Ce ne sont pas les défauts extérieurs que j’appréhende, ni que mon divin Maître hait le plus, mais l’amour de soi-même, la délicatesse sur soi. Dévorez donc tout, je vous en conjure. Sitôt que vous voyez votre humeur paraître, laissez-la tomber, et tâchez d’avoir plus de largeur et d’ouverture. Lorsque le contraire vous sera arrivé par inadvertance, ne vous en tourmentez pas, mais allez toujours avec un cœur étendu, sans vous rétrécir par rien. Dieu est si immense qu’il faut un cœur bien étendu pour Le recevoir.

Je trouve une injustice horrible en nos frères de s’indisposer et s’éloigner de vous pour vos humeurs. Ils peuvent et [216] doivent les dire bonnement ; mais s’éloigner, s’indisposer pour cela, y regarder de trop près, ne vouloir pas qu’on leur dise leurs défauts, se cantonner, c’est ce qui ne se doit pas. Ô Seigneur, répandez dans leur cœur cet esprit unissant !  Comment seront-ils de nouvelles créatures en Jésus-Christ s’ils veulent toujours conserver la vie d’Adam ? Comment seront-ils de nouvelles pâtes, s’ils conservent le vieux levain1 ? Que ne puis-je aux dépens de mon sang et de ma vie les rendre petits ! Car, s’ils étaient petits, ils seraient dociles, ils ne se fatigueraient et ne se dégoûteraient de rien, ils entreraient à cœur ouvert dans ce qu’on leur dirait. Combien [de fois] ai-je dit que lorsqu’on se cantonne et s’indispose pour ses défauts, c’est une marque d’amour-propre, et que ces défauts-là sont bien réels ? Combien ai-je dit qu’il fallait s’accuser sans préambule, sans adoucissement, mais dire bonnement les choses comme Jésus-Christ les fait connaître ? Seigneur, envoyez d’en haut votre Saint- Esprit, et toute la face de la terre sera renouvelée2 !

[217] Ne vous découragez donc point, mais allez à Dieu avec un cœur étendu sans vous regarder vous-même, vous faisant toute à tous, pour les gagner tous, comme un chiffon qui se laisse plier, chiffonner, sans bruit et sans résistance.     Il faut vous dire, comme saint Paul : Reprenez en temps opportun ou importun3. Si on le reçoit mal en un temps, on le recevra bien en un autre, et ne vous indisposez pas vous-même. Si on le reçoit mal, ne vous arrêtez pas pour cela, et dites en un autre temps ce que vous avez dit. Il faut une patience infinie avec vous et avec les autres, ne jamais se rebuter. Notre amour-propre voudrait voir du fruit de ses peines ; que notre travail soit sans fruit, qu’importe ? Arrosons, labourons : Dieu donnera du fruit en son temps. Il vous sera difficile d’élargir le cœur des autres si le vôtre est reserré.

1I Co 5, 7.

2Ps 103, 30.

3Tm 4, 2.

 109 [D.1.69]. Se combattre avec courage et persévérance.

On ne peut être plus contente que je le suis de votre docilité, et j’espère que Dieu y donnera une telle bénédiction qu’Il vous fera voir l’utilité d’un conseil qui, quoique rude en apparence, a pourtant beaucoup de douceur, à cause de la paix qu’il prépare et qu’il donne dans la suite. Ne vous gênez pas néanmoins pour parler devant N. : il faut, avec beaucoup de fidélité, conserver une liberté simple, et vous verrez dans la suite que cette conduite adoucira votre cœur aigri par un état violent.

Vous me feriez beaucoup de compassion si je n’étais persuadée que cet état vous est extrêmement utile, tant pour vous faire sentir ce que vous êtes, et l’extrême dépendance où vous devez [219] être de la grâce, que pour vous porter à un abandon entier entre les mains de Dieu, car celui qui se défie beaucoup de soi-même, ne fait fond sur rien que sur Dieu. On fuit ordinairement les personnes pour lesquelles on a de la défiance, on les hait même : c’est donc le moyen de vous haïr vous-même que d’avoir cette défiance, et par un contraire effet, vous serez obligée de vous confier en Dieu, de L’aimer par conséquent, et de vous approcher d’autant plus de Lui que vous vous éloignerez plus de vous-même.

Ne vous pardonnez rien. C'est à présent le temps de combat ; plus il sera violent, plus la victoire sera glorieuse. Mais combattez gaiement. Les serviteurs de Jésus-Christ ne doivent point se laisser aller à l’ennui ni au découragement, parce qu’ils ne combattent pas de leurs propres armes, avec lesquelles ils seraient bientôt vaincus, mais avec celles de Jésus-Christ, qui, étant leur capitaine, a le premier monté à l’assaut. Sa vie n’a été que croix, que contradictions, et que soumission de sa part : il faut que la vôtre soit de même. Mais si la voie qui conduit à la vie est étroite, combien cette même vie donne-t-elle de largeur et d’étendue lorsqu’on l’a trouvée ! La voie des pécheurs est large, mais la fin est mort et désolation ; celle du Seigneur est étroite dans ses commencements, mais la fin est pleine d’étendue et de plaisir. Aussi le même Jésus-Christ qui nous invite tous à passer par la porte étroite, nous assure que nous trouverons là des pâturages gras et fertiles1, que nous entrerons et sortirons sans peine2, parce que rien ne borne un cœur qui aime Dieu et qui a bien voulu se faire quelque violence dans les commencements.

Ne vous laissez donc point abattre, et tenez-vous plus heureuse de ce que vos plaies jettent au-dehors tout le pus qui pourrait les corrompre, et qui les corromprait infailliblement s’il ne sortait pas. Lorsque nous les sentons avec douleur, nous courons promptement au remède, mais lorsqu’elles deviennent insensibles, elles deviennent peu à peu incurables : l’on n’y songe presque plus, la corruption est renfermée au-dedans, elle attaque peu à peu les parties nobles, et elles ne guérissent plus. Je crains plus mille fois une personne qui, ne connaissant pas son mal, se croit saine, qu’une qui serait à l’extrémité à cause que sa douleur est véhémente.

Consolez-vous donc, mais consolez-vous sans cesser de vous poursuivre vous-même, faisant avec générosité ce qui vous coûte le plus. C’est trop peu donner à Dieu que de Lui donner les choses qui ne coûtent presque rien. Il faut Lui faire des sacrifices magnifiques de ce qui vous coûte le plus. C’est une conduite nécessaire dans la voie du pur amour. Ce n’est point aimer que de ne se pas faire toutes sortes de violences pour faire la volonté de Dieu. Mais n’ayez point de peine de votre faiblesse, car, comme dit saint Paul,  l’Esprit nous aide dans nos faiblesses3. Plus vous vous trouvez faibles en vous-même, plus vous éprouvez le secours de Dieu, [222] pourvu que vous ne demeuriez point lâche dans vos répugnances. Allez donc contre toutes celles qui vous font le plus de peine, et croyez que c’est vous perdre que de vous flatter le moins du monde sur cela.

1Cf. Ez 34, 14.

2Cf. Jean  10, 9.

3Rm 8, 26.

 110 [D.1.70]. S’accommoder aux faiblesses.

J’ai toujours bien cru, monsieur, que la trempe de votre cœur, jointe aux faiblesses, serait le moyen dont Dieu Se servirait pour commencer à vous faire mourir à vous-même. Au nom de Dieu, secondez Ses desseins, vous servant des faiblesses que vous découvrirez en vous avec d’autant plus de peine qu’ordinairement celles par lesquelles nous sommes exercées, sont celles que nous avons le plus condamnées dans les autres et que nous nous avons su meilleur gré de ne pas avoir. [223]

Personne ne se figure la mort1 comme elle est : on la regarde comme quelque chose d’extraordinaire, qui se doit désigner à un chacun qui s’en fait une figure à sa mode, et qui se dit toujours : « ce n’est point là la mort », s’il ne la voit conforme à ses idées. Cette mort dure autant que notre vie, et coupe tous les jours quelque trame, sans jamais finir que très tard. Mais soyez persuadé qu’elle se cache si bien que l’on ne la connaît jamais que lorsqu’elle n’est plus. Ô trop heureuses faiblesses qui diminuent peu à peu la force de notre propre vie !

Il faut continuer à dire vos misères à N. et les divers mouvements de votre cœur à son égard, sans jamais vous ennuyer, quoique ce soit répéter la même chose et que vous ne voyiez en cela nulle utilité. On ne peut être plus à vous que j’y suis en Notre-Seigneur ; l’ingénuité avec laquelle je vous écris en est une preuve. Ayez la bonté de me renvoyer l’écrit de la conversion.

1La mort qui fait mourir à soi-même. (Dutoit).

 111 [D.1.71]. S’accommoder… (suite).

Je suis tout à fait fâchée de ce que vous me mandez de N. Il faut prendre les gens selon leur portée ; et c’est beaucoup pour elle de mener une vie réglée. Le peu de lumière et le peu de correspondance font tout le mal. Il y a milles choses qu’on voit, et qu’on ne découvre pas à ces âmes : elles ne pourraient les porter. Souvenez-vous de ces paroles de Jésus-Christ à ses Apôtres.

Pour vous, je vous plains, car vous êtes en désert au milieu du monde. Ne vous étonnez pas de vos vivacités ; lorsque vous en apercevez, restez court. Il est bon que nous ayons des défauts et des misères : c’est la bonne source de l’humiliation, et la vertu se perfectionne dans l’infirmité. Ceux qui se scandalisent ne connaissent guère Dieu et la créature : Dieu seul saint, nous, misère, faiblesse et péché. C’est cette ombre qui rehausse l’éclat de la sainteté de Dieu seul. Lorsqu’on ne s’aime plus, on aime sa misère. Non pourtant qu’il la faille entretenir ; sitôt qu’on aperçoit le naturel, il faut rester court, comme un cheval trop vite qu’on arrête doucement.

 112 [D.1.72]. S’humilier. S’occuper de Dieu.

N. me fait une grande compassion, et d’autant plus que si elle s’abaissait, comme dit saint Pierre, sous la puissante main de Dieu, ses peines se changeraient en une parfaite tranquillité. C’est une étrange chose que de ne vouloir pas se soumettre à Dieu pour souffrir toutes les peines, les misères, les pauvretés, auxquelles Il permet que nous soyons livrés : elle veut combattre avec force une jalousie, que Dieu permet pour lui servir de contrepoids, et au lieu d’en être humiliée, selon le dessein de Dieu, elle se révolte à l’encontre et entre dans un désespoir effroyable. Une humble patience, un abandon entre les mains de Dieu, qui peut seul la guérir, la délivrerait bientôt, ou du moins adoucirait toutes ses peines.

Ce qui est, je crois, la cause du mal de N. et de beaucoup d’autres, c’est qu’on passe trop le temps à des inutilités et qu’on ne fait pas assez d’oraison. Deux sortes de personnes doivent en faire beaucoup : ceux qui ont le cœur tendre et porté à l’amitié, afin que, s’attachant beaucoup à Dieu, Il fixe leurs cœurs en Lui par Ses amabilités divines, et qu’Il les déprenne de tout autre attache - ne nous trompons point, il faut bien que notre cœur tienne à quelque chose : c’est pourquoi, s’il ne s’attache pas fortement à Dieu, il s’attachera fortement à la créature, ou du moins sera comme un papillon qui vole de fleur en fleur pour prendre de la nourriture qui le satisfait si peu qu’il faut une grande multitude d’objets pour le remplir. L’oraison seule peut le fixer, et [227] lui faire trouver en Dieu ce qu’il ne trouve pas dans le créé - les autres qui ont encore beaucoup besoin d’oraison, sont les naturels hauts, âpres, durs, peu flexibles : il faut qu’ils s’approchent souvent du soleil de Justice, afin qu’il les refonde et les fasse changer de forme.

Plus on fait oraison, plus on la veut faire, et plus on a de facilité ; moins on la fait, moins on veut la faire. Si nous donnions à Dieu autant de temps que nous en donnons aux créatures, quel gré ne nous en saurait-Il pas, et quelle force ne trouverions-nous pas en Lui contre nos faiblesses ? L’oraison fait deux effets : elle vide les cœurs pleins, et remplit les cœurs vides. Je vous le répète encore, comment N. se connaîtrait-elle, ne faisant pas d’oraison ? Ce n’est pas ma faute : je lui en ai écrit plusieurs fois, et lui ai dit positivement d’en faire. Je crois que le démon nous porte à ne point faire d’oraison, ou d’en faire très peu pour nous perdre, voyant qu’il ne le peut faire par d’autres voies.

Comme N. ne m’écrit point sur ses défauts, elle ne me met pas à portée [228] de lui en écrire : je le fais seulement dans l’occasion, mais très succinctement, ses lettres n’étant pleines que des affaires du temps ou de celles de sa famille. Je disais autrefois : « malheur ! » à ceux qui étaient toujours occupés d’eux-mêmes ! Mais je dis à cette heure : « malheur ! » à ceux qui sont occupés de tout le monde et ne pensent point à eux, ou plutôt à ceux qui, étant désoccupés de Dieu, sont occupés de tout le reste ! Il ne faut pas que vous vous étonniez si vous avez pitié de tout ce qu’elle a fait en ce pays-là. Si le divin Maître ne remonte l’horloge, il est bien à craindre qu’elle ne se détraque de plus en plus : comment la remontera-t-Il si l’on ne la Lui présente point ? Comment éclairera-t-Il si l’on ne se présente pas à Sa lumière ? Comment soutiendra-t-Il si l’on ne voit point sa faiblesse et si l’on ne cherche point de la force en Lui seul ?

Pour vous, vous faites trop de réflexions. Lorsque vous m’en parlez, vous avez peur d’en trop dire, vous cherchez même à vous excuser. Vous craignez que cela ne diminue mon amitié pour elle, et au contraire cela redouble ma charité ; ainsi, mandez-moi toutes choses simplement. Quand vous vous trouvez à portée de lui dire quelque petit mot sans lui faire de peine ni la blesser, dites-le lui, mais après cela, ne vous en occupez plus, car cette occupation pourrait vous nuire. Pour vos défauts, je ne sais point d’autres remèdes qu’oraison et abandon, et éviter toutes les visites qui ne sont pas d’une nécessité de bienséance. Pour cette sagesse dont vous me parlez, je crois qu’il faut entrer dans une véritable petitesse, et ne point agir volontairement dès que vous avez la lumière1. Il faut laisser tomber cette vilaine sagesse, qui est réprouvée de Dieu.

1Selon laquelle il ne faut point agir.

 113 [D.1.73]. Ne se décourager pour ses défauts.

Vous savez combien je m’intéresse à tout ce qui vous regarde ; ainsi vous ne doutez pas que je n’aie partagé [230] toutes vos peines. Dieu fait tout ce qu’Il fait pour Sa gloire et notre avantage. Vous le savez mieux que moi : Il fait convertir le poison en antidote, et faire tourner toutes choses pour le bien de ceux qui sont à Lui. Il est vrai qu’Il ne peut souffrir que le cœur se partage, et que rien n’attire tant Sa colère ; mais d’un autre coté, Il connaît notre faiblesse et notre misère. Qui sait mieux la profondeur du cœur de l’homme que Celui qui l’a formé ? Et Sa bonté est si grande qu’Il Se sert de notre égarement pour nous crucifier, nous dégoûter du monde et nous remettre en notre chemin.

Il est difficile d’arrêter un cheval fougueux qui a pris la pente d’une vallée, il est difficile d’arrêter la pente du cœur dans les commencements : il n’y a que Dieu qui puisse le barrer dans son penchant. J’espère que tout tournera à bien, que Dieu essuiera vos larmes, et que votre douleur sera récompensée. Il y a des enfants que l’on enfante à deux fois et davantage : l’enfantement du cœur coûte encore plus que le premier. Soyons toujours unis en Celui qui a lié nos cœurs pour Son amour et pour Sa gloire.

 114 [D.1.74]. Ne se décourager… (suite).

Que vous dirai-je ? Je vous plains plus que je ne vous le puis exprimer. Vous me feriez tort si vous doutiez de l’affection sincère que j’ai pour votre avancement. Je ne m’étonne nullement de l’âpreté de votre humeur. Comment voulez-vous que des passions qui ont toujours été flattées, loin d’être surmontées et assujetties, ne vous fassent pas une étrange guerre ? Ce sont des tyrans, qu’il faut tâcher de surmonter et de les rendre esclaves ; ce travail serait impossible si nous présumions d’en venir à bout par nous-mêmes,  mais il sera aisé dans la suite par la grâce de Jésus-Christ. [232]

J’espère que ce voyage vous sera fort utile ; s’il ne vous sert à avancer votre oraison, à vous faciliter le recueillement et la prière, il vous servira pour vous donner plus d’aversion du monde et des manières de la Cour, qui ne vous conviennent plus guère. Qu’il est bien plus aisé de servir à Dieu qu’au monde ! Je vous assure que toutes les rigueurs que mon Dieu exerce sur ceux qui sont à Lui, ne sont rien au prix de la tyrannie que le monde exerce sur les siens. C’est un esclavage plein de trouble et de confusion, au lieu que l’esclavage de Jésus-Christ est plein de paix et de liberté. Ce voyage vous apprendra encore plus à vous connaître et le peu de fond que vous devez faire sur vous-même.

Toutes sortes d’occasions vous sont et vous seront toujours pernicieuses. Ne vous découragez point néanmoins, je vous en conjure. Soyez humiliée, et non abattue ; lorsqu’il vous échappe quelque chose contre NN., demandez-leur excuse pour vous surmonter ; il faut vous combattre efficacement en surmontant les répugnances que vous auriez là-dessus. Je vous conjure de retourner [233] doucement à Notre-Seigneur, espérer qu’Il calmera l’orage ; je L’en prie. Et que cette petite lettre, qui n’est rien, amène le calme dans votre âme. Je suis mille fois plus à vous que je ne vous le puis dire.

 115 [D.1.75]. Coopérer avec courage et patience.

Dieu vous ayant appelée, madame, dans un temps où vous ne pensiez pas à Lui, et ayant arrêté le rapide cours de l’amour du monde lorsqu’il semblait que vous vous y précipitiez avec plus d’entraînement et de volonté, c’est une marque qu’Il veut avoir votre âme, qu’elle est dans Son décret éternel. Mais, madame, il est très juste que vous payiez cet amour gratuit par un amour de reconnaissance, et que cette reconnaissance vous engage du moins à faire quelque chose pour Dieu, ou plutôt, pour vous-même. Dieu assiège votre cœur, Il attaque [234] les dehors de la place, Il prétend Se l’assujettir un jour ; c’est pourquoi Il lui retranche mille choses qui empêcheraient la conquête qu’Il en veut faire.

Ne vous étonnez pas, madame, des répugnances que vous sentez : il y a des places qui se rendent d’elles-mêmes, mais il y en a d’autres que l’on ne gagne que par le fer et le feu. C’est beaucoup pour vous, que vous ayez la résolution de laisser faire Dieu malgré vos répugnances. Il vous aime, madame, et Il ne S’étonne pas si, comme un enfant qui ne fait que naître, vous ne sauriez presque marcher, ni même vous soutenir ; Il porte vos langueurs. Ayez donc bon courage et souffrez-vous vous-même, Dieu vous souffre bien. L’habitude que la nature a prise à goûter les plaisirs est si forte qu’elle est comme pétrie là-dedans. Tous vos sentiments sont vifs ; ne vous en étonnez pas, s’il vous plaît, et ne jugez jamais de vous-même par ce que vous sentez ou ne sentez pas, mais par le désir sincère que vous avez d’être à Dieu. Croyez, s’il vous plaît, que votre âme Lui est chère ; elle me l’est à un point que je ne puis dire. Je ne [235] puis me repentir cependant de vous avoir affligée, car j’espère que votre tristesse sera changée en joie. Puisque vous êtes résolue de vous en aller à vos terres, prenez ce temps que la Providence vous envoie, pour travailler doucement à vous occuper de Dieu et à vous corriger de vos défauts.

Il faut tâcher de conserver le plus que vous pourrez la présence de Dieu. Il faut faire vos oraisons fréquentes, mais non assez longues pour vous accabler. Ramenez votre cœur toutes les fois qu’il se dissipe trop, mais ayez une grande patience avec vous-même. Ce doit être votre principale vertu que la patience ; vous la pouvez exercer envers Dieu en souffrant Ses absences, les sécheresses dans l’oraison, le peu de correspondance que vous éprouvez au-dedans ; envers les autres, souffrant mille choses qui vous choquent et vous déplaisent, qui ne vont pas comme vous le voulez ; et pour réussir dans l’acquisition [236] de cette patience, lorsque quelque chose vous émeut, rentrez en vous-même, et tenez-vous ferme auprès de Dieu jusqu’à ce que la tempête qui s’est élevée en vous se tranquillise. Dites avec saint Pierre : Seigneur, sauvez-moi1 sinon je péris, car je succomberai !

La présence de Dieu est le meilleur remède contre la promptitude : tâchez de la réveiller par de fréquents retours au-dedans et imposez-vous quelque pénitence lorsque vous y manquez, comme de vous priver de quelque plaisir, ou de donner quelque aumône. Il faut aussi exercer la patience envers vous-même, vous supportant dans vos faiblesses et vos rechutes, ne vous décourageant point, vous relevant avec le secours de la grâce lorsque vous êtes tombée. Donnez-vous à Dieu, madame, pour qu’Il fasse en vous ce que vous ne pouvez faire. Et croyez-moi sans réserve, avec respect, toute à vous. [237]

1Mt  14, 30.

 116 [D.1.76]. Diverses vertus de l’âme coopérante.

Dieu ne regarde pas la fortune temporelle ; au contraire, Il semble renverser celle de ceux qui sont à Lui, afin d’être leur partage pour jamais, et cet héritage, le plus fortuné de tous, vaut mieux que l’empire de toute la terre.

Le propre de l’abandon à Dieu est de mettre l’âme dans une certaine indifférence, qui fait qu’elle veut tout et ne veut rien. Elle est sur un pivot où on la remue et fait tourner du côté que l’on veut. Plus l’âme avance, plus elle se trouve de la sorte. C’est ce qui la rend contente sans contentement dans les événements de la vie les plus fâcheux, ce qui n’empêche pas pourtant  qu’on n’en sente la peine.

Pour ce qui regarde votre famille, il faut peu à peu parvenir à y mourir [238] entièrement, comme s’ils vous étaient étrangers, leur donnant néanmoins des marques de cordialité. Ce n’est point par les sorties âpres qu’on les corrige, au contraire, cela les rebute, les aigrit, les mal-édifie, vous nuit à vous-même, à votre corps et à votre âme. Si vous vous apercevez que l’humeur et le vif se mêlent dans ce que vous faites ou dites, laissez-les tomber ; lorsque cela est arrivé sans vous en apercevoir, supportez-vous en patience, et tâchez de réparer par votre douceur l’impression de peine que vous pouvez avoir faite. C’est un très grand défaut que de vouloir les choses trop parfaites dans ceux qui n’en sont pas capables : il faut souffrir en patience le mal qu’on ne peut empêcher. Dieu nous supporte dans nos misères, quoiqu’Il puisse nous les ôter tout d’un coup. Le mal vous paraît trop mal dans les autres. Abandonnez votre famille à Dieu, priez pour elle en votre manière, et Dieu y remédiera davantage que vous. Il faut que nos familles nous crucifient, sans quoi, on s’y attacherait, et elles ne nous seraient pas comme le reste du genre humain. Car, si nous étions bien morts, [239] nous serions aussi contents que Dieu donnât la vertu, la sainteté à d’autres qu’à nous-mêmes, et par conséquent qu’à ceux qui nous appartiennent. Il faut dire avec Jésus-Christ : mes enfants, mes frères, etc. sont ceux qui font la volonté de mon Père1.

Ah ! que Dieu demande une grande mort de ceux qu’Il conduit par la voie de l’abandon ! Mourons donc, et par nos propres défauts, et par ceux des autres ! Il faut espérer que Dieu sera en vous ce qu’Il a promis par le Prophète : Je vous ôterai, dit-il, le cœur de pierre et vous en donnerai un de chair2. Cela viendra peu à peu. Et cette charité douce et compatissante, condescendante, supportante, c’est la vertu de Jésus-Christ. Ce fut celle qu’Il communiqua à Son disciple bien-aimé lorsqu’il reposait sur Son sein. C’est cette vertu que le cœur communique au cœur : premièrement le cœur de Jésus à celui qui L’aime, et le cœur qui aime aux autres qui lui ont été unis3. C’est cette admirable hiérarchie terrestre, qui se contre-tire4 en quelque sorte sur la hiérarchie céleste. Ne vous mettez [240] pas en peine des dégoûts et répugnances, souffrez-les comme le reste : tout cela est nécessaire pour nous avancer dans la mort et le rien.

Le reste de vos dispositions, quoique sèches, me plaît assez. Demeurez sous la main de Dieu comme un enfant, et tâchez avec Sa grâce de devenir si petite qu’on ne vous aperçoive plus. Je suis à vous dans le cœur et par le cœur de Jésus, patient, humble, petit, compatissant.

1Mt  12, 50.

2Ez 36, 26.

3Description précise de la communication de la grâce de personne à personne, de cœur à cœur.

4Contre-tirer : copier trait pour trait en calquant. (Littré).

 117 [D.1.77]. Fidélité à la grâce…

Je ne suis point surprise de ce que vous me mandez de N. Lorsque l’on est rentré une fois dans la possession de soi-même, la nature y trouve si fort son compte qu’on n’a plus envie d’en sortir, et on fait en peu de temps un grand chemin, parce qu’on n’a qu’à suivre le penchant de la nature comme [241] le fil de l’eau, au lieu que c’est comme remonter à la source que de se quitter soi-même, ce qui ne se fait qu’avec bien de la peine, et sans voir son avancement. Il serait bien fâcheux pour elle qu’elle se démentît, car pour vous, ce vous serait une croix bien purifiante. Tant que la grâce la soutiendra, elle reviendra. Mais qu’il y a peu de personnes qui veulent suivre Dieu aveuglément dans la peine et dans l’obscurité !

C’est néanmoins le meilleur état. C’est le vôtre. Dieu est toute lumière en Lui-même, mais à notre égard ce n’est qu’obscurité. Et plus la lumière est pure, plus elle nous paraît ténèbres parce que rien ne la termine. Je crois que vous m’entendez assez. La plus grande marque que le cœur est bien, c’est cette séparation entière et générale, car le cœur n’est point fait pour être vide et séparé ; et dès qu’il l’est de tout, il est certainement dans son centre, ou du moins uni à son centre.

Celui qui ne se possède plus, ne se commande plus : c’est pourquoi il a tant de peine à se précautionner contre certains défauts purement extérieurs, qui paraissent davantage à cause de l’impuissance où l’on est, et que vous exprimez bien.

 118 [D.1.78]. Fidélité à la grâce et petitesse.

Je suis très fâchée de votre infidélité : elle est de conséquence. Dieu vous fait voir par là ce que c’est que de suivre les mouvements de son cœur ou d’y résister. Il faut une chose aussi marquée que celle-là pour vous y faire entrer. Plus on est fidèle aux mouvements de la grâce, plus on a de lumière pour les découvrir ; mais lorsque vous ne les suivez pas, soit par respect humain, soit autrement, ils se perdent, et s’effacent peu à peu. C’est ce que saint Paul veut dire, lorsqu’il nous dit : N’éteignez pas l’Esprit; on ne comprend jamais sans expérience ce que cela veut dire : chacun l’explique à sa mode, mais c’en est là le vrai sens. [243] Entrez donc avec fidélité, à l’avenir, dans les mouvements de la grâce, puisque vous avez une si funeste expérience de votre infidélité. Lorsque nos infidélités ne regardent que nous, c’est peu de chose ; mais pour l’ordinaire elles font tort aux autres. Voilà assez sur cette matière.

Vous me direz que je ne prêche que la petitesse : est-il rien de meilleur ? Mon Maître a dit : Si vous ne devenez petits comme des enfants, vous n’entrerez point au Royaume de Cieux2. Il y a pourtant des grands qui croient que le ciel leur est dû ; mais ils n’entreront point dans le Royaume intérieur, s’ils ne sont petits ; et même, pour aller au ciel, quels feux pour les réduire en cendres ! Laissons donc la sagesse humaine pour nous revêtir de la sagesse [de] Jésus-Christ, le plus anéanti de tous les hommes. Ce n’est pas la graisse du corps qui nuit, mais l’enflure de l’esprit. Tout tend à être quelque chose, et il faut n’être rien. [244]

1I Th 5, 19.

2Mt  18, 3.

 119 [D.1.79]. Compassion. Fidélité, etc.

Il est juste que Dieu fasse payer à N., dès cette vie, la peine de son élévation. On dit cent choses sur son sujet que j’ai peine à croire. Il vous paraîtra étonnant qu’ayant beaucoup souffert par les mauvaises impressions qu’on lui avait données de moi, cependant personne ne la justifie plus que moi et ne prend plus de part à ses peines ; et si elle manquait de refuge et que je pusse lui en donner aux dépens de tout ce que j’ai, je le ferais : ce sont les dispositions de mon cœur. Je voudrais lui procurer autant de bien qu’elle m’a causé de peine. Je suis persuadée qu’elle n’a jamais eu de mauvaises intentions, ou bien qu’elles lui étaient cachées.

Ce que vous dites est vrai, qu’il est plus aisé d’être fidèle dans les grandes [245] choses que dans les petites, parce que les petites sont des tracasseries journalières qui importunent ; de plus, les grandes sont rares et les autres sont fréquentes. Les grands coups assomment, et les petites choses irritent la nature. Mais vous savez que Notre-Seigneur nous demande la fidélité dans les petites choses ; et c’est cette même fidélité qui attire Son secours dans les grandes. Vous savez qu’il s’agit de mourir réellement à soi-même et que rien ne fait tant mourir que les tracasseries journalières. Quand vous sentez votre vivacité s’émouvoir, laissez-la tomber avant que de parler et d’agir, recueillez-vous un moment pour vous tranquilliser : alors vous ferez les choses beaucoup mieux selon Dieu, et même pour les hommes ; ce que vous direz aura plus d’effet. Travaillez donc à cela avec courage. C’est ce que Dieu veut de vous.

 120 [D.1.80]. [Il a une bonne lancette…]

Tout ce que Dieu fait est toujours pour le mieux : nous en verrons peut-être les motifs dans la suite ...a Comme vous m’aviez paru souhaiter ma demeure à N., j’ai pensé que c’était assez du chagrin de voir la chose manquée sans le croître encore par vous faire faire attention à autre chose1. J’espérais toujours que cette forte inclination qui vous occupe, diminuerait et que, votre cœur étant vide, il serait en état de recevoir ce que Dieu vous donnerait. Cependant j’aperçois que vous craignez tous les remèdes qui peuvent diminuer votre mal parce que le mal vous plaît plus que le remède, que votre blessure vous fait plaisir, et que loin de la diminuer, vous ne songez qu’à l’accroître, ou du moins à la conserver. [247]

Que faut-il donc faire ? Il faut attendre en paix l’événement de la maladie. Dieu jaloux de votre cœur, voyant votre faiblesse à suivre ses penchants, Se servira peut-être de remèdes plus forts et plus décisifs que ceux qu’on vous avait proposés. Il Le faut laisser faire : Il a une bonne lancette et de bons rasoirs. Ne vous découragez point cependant. Priez, espérez : que votre volonté supérieure désire sincèrement être guérie malgré les répugnances de l’inférieure.

aPoints de suspension dans l’édition Dutoit.

1Sens probable : …sans accroître le chagrin, en vous offrant une diversion.

121 [D.2.1]. Abrégé des voies de Dieu.


Monsieur,

Tout se fait et s’opérera toujours pour vous par la souplesse de votre volonté et par l’enfance, parce que ces deux choses, qui n’en sont qu’une, sont le moyen le plus contraire à votre sagesse naturelle et à votre bon esprit, et Notre-Seigneur l’a choisi pour vous. Ne croyez pas aussi que vos épreuves doivent être de fortes tentations. Il y a longtemps que je vous l’ai dit, mais je l’ai vu ce matin plus clair que le jour.

Tout ce que Dieu fera, c’est de vous conduire contre toute raison, rendant votre volonté aussi souple dans l’effet qu’elle l’est dans l’instinct, et (faisant) qu’elle se trouve conforme à la lumière qui vous découvre l’étendue du domaine de Dieu. Cette souplesse exclut toute propriété, et par conséquent toute réserve, dans l’effet comme dans l’intention.[3]

Vous savez assez que ce qui s’appelle véritablement la mort, est le passage de notre volonté en celle de Dieu. Ce qui fait changer l’homme charnel en l’homme spirituel, c’est le passage du sensible charnel au spirituel, qui fait qu’à mesure qu’il passe d’une manière (même active au commencement) dans ce qui est de l’esprit, il s’éteint à tout ce qui est des plaisirs extérieurs, des sentiments et des goûts pour les choses du monde. De sorte qu’il est aussi essentiel à l’homme de commencer par mourir aux plaisirs (et c’est ce que l’on appelle communément pénitence)1 comme il lui est essentiel de perdre sa volonté pour passer en Dieu : ceci arrête presque tout le monde et est l’écueil général des bons et des mauvais. Les bons ne peuvent quitter cette première mort ou mortification : c’est ce qui fait qu’ils ne passent pas outre. Les mauvais ne sauraient se résoudre à l’embrasser, et comme elle est la porte nécessaire, ne passant point par elle, ils demeurent toujours dehors, et par conséquent toujours dans le péché. Mais lorsque l’homme meurt véritablement à ces choses, il devient spirituel. [4]

Et comment devient-il spirituel ? C’est qu’en mourant activement et volontairement à tous les plaisirs des sens, même aux plus innocents, il aperçoit en soi un autre plaisir, plus délicat à la vérité, mais aussi plus délicieux et ensemble sensible, qui affine son goût de telle manière que ce qui lui causait autrefois du plaisir (parce qu’il n’avait rien goûté de plus délicat) ne lui en cause plus, parce qu’il est accoutumé à une autre nourriture. D’où vous voyez, monsieur, qu’il est de conséquence de laisser aux commençants le sensible spirituel jusqu’à ce qu’ils soient affermis dans la mortification ou mort des choses extérieures, et qui voudrait leur ôter le sensible spirituel avant ce temps et avant que Dieu le fasse Lui-même, sous prétexte de les avancer, leur nuirait infiniment. Il faut que les directeurs soient extrêmement possédés de l’Esprit de Dieu pour ne point précéder la grâce, et aussi pour ne point l’arrêter. Il la faut suivre avec un courage merveilleux, et se servir du goût sensible spirituel pour mourir infatigablement au sensible matériel. [5]

Ceci est d’une si extrême conséquence que sans cela l’on demeure toujours charnel ; et il arrive ou que le sensible spirituel se perd et se dessèche par le goût du monde, ou qu’il se fait un malheureux mélange de l’esprit et de la chair qui produit des monstres, et qui attire, au lieu d’un déluge de grâce qui nous était préparé, un déluge de la colère de Dieu. N’est-il pas dit dans l’Écriture qu’il sortit de l’alliance contractée entre les fils de Dieu et les filles des hommes, des géants, qui étaient les puissants du siècle ? Ce furent eux qui attirèrent ce déluge, et ce mélange est une chose abominable devant Dieu. C’est pourtant de cette alliance abominable de l’esprit et de la chair que tous ceux qui paraissent dans le monde comme les grands du siècle, se soutiennent et se produisent.

Il est donc d’une extrême conséquence de se servir du goût sensible spirituel pour exterminer tout goût sensuel ; et qui voudrait se défaire avant le temps du goût sensible spirituel sous prétexte d’avancement, se nuirait [6] beaucoup. Mais aussi, lorsque Dieu ôte le goût spirituel, et qu’Il substitue un goût délicat en la place, qui est perceptible mais qui n’a rien de sensible, il s’y faut laisser tout entier et ne point s’attacher au sensible spirituel, [ce] qui serait [alors] un dommage irréparable, et qui est encore une pierre d’achoppement à la plupart des spirituels.

Vous voyez et vous savez, monsieur, que Dieu conduit l’âme de dénuement en dénuement de cette sorte, et tout cela s’appelle mort ; et les personnes peu éclairées qui voient un extérieur fort éteint par cette première pratique, qui est pourtant essentielle, disent : voilà un homme bien mort ! Oui, il est mort aux choses extérieures, quoiqu’il soit souvent tout plein de vie pour les choses du dedans. Tous ces passages sont des morts à l’égard des choses qui leur sont inférieures ; mais la mort totale, qui se fait par quantité de passages presque imperceptibles que nous appelons dénuements, n’est autre que la perte entière de notre volonté en celle de Dieu, non seulement quant au sentiment, quant à la foi et à l’intention, mais quant à la [7] réalité. Et comme les autres passages ne se font que par l’extinction entière de tout ce qui nous faisait vivre ou dans le monde ou dans les choses sensibles spirituelles, de même la mort totale et le passage de notre volonté en celle de Dieu ne se fait que par la perte entière et sans exception de tout ce qui nous peut arrêter, même dans une volonté bonne et juste.

Que fait donc Dieu ici, et que fera-t-Il, monsieur ? C’est que, par une autorité autant douce que puissante, Il Se sert de Son pouvoir pour accommoder ce qu’Il veut de nous, et de telle sorte que le consentement que nous donnons est aussi doux et suave qu’il est infaillible : Il n’arrache rien avec violence. Mais comme Il est aussi habile que puissant, Il ajuste toutes choses de telle manière qu’il faut Le suivre, mais Le suivre agréablement à travers les plus étranges précipices. Mais Il est si adroit, ce cher divin Maître, et Il entend si bien Son métier de nous dérober à nous-mêmes, qu’Il ne fait infailliblement ce qu’il veut pour ce dernier passage qu’après avoir si bien fixé [8] notre volonté vers Lui, qu’il n’est plus en état de retourner en arrière.

Il me semble que vous me dites : « quelles sont donc les infidélités que l’on peut faire, puisque Dieu nous prend alors infailliblement ? Car s’Il nous prend infailliblement, nous ne Lui sommes plus infidèles. Et pourquoi tous ne passent-ils pas en Lui ? Comment y en a-t-il si peu qui y passent ? » Il faut vous le dire, et peut-être le savez-vous déjà. Pour l’ordinaire, tous les arrêts des âmes viennent avant que d’en venir jusqu’ici ; or étant alors libres et leur volonté n’étant pas encore fixée, elles se reprennent aisément et se tiennent arrêtées sous de bons prétextes, croyant faire merveille, quoiqu’elles fassent tout par amour-propre, mais diversement, selon que l’amour-propre est plus grossier ou plus spiritualisé. L’infidélité dans la voie consiste à ne se pas laisser dépouiller du sensible, ou spirituel, (selon les degrés que nous avons marqué), et de ne pas se laisser conduire par un directeur intérieur duquel les avis sont plus ou moins aperçus selon l’état de l’âme : directeur qui est si délicat, et qui doit être si fort ménagé [9] que, comme il ne manque jamais lorsque l’on est fidèle à le suivre, et qu’il devient plus délicat à proportion de l’avancement, aussi il se dépite, se retirant aisément lorsque l’on ne le suit pas avec fidélité ; et autant qu’il est fidèle à ceux qui le suivent fidèlement, autant est-il se cachant et s’éloignant de ceux qui le négligent. C’est proprement ce que saint Paul appelle ne point éteindre l’esprit2. Ce sont donc les deux choses que je viens de dire, qui arrêtent toutes les âmes, et c’est l’amour-propre charnel ou spirituel qui fait cet arrêt ; et comme on ne demeure pas toujours en une même place, on ne fait alors qu’aller et venir, et l’on ne passe point un certain terme, qui, étant une fois franchi, ferait avancer l’âme infiniment.

La raison illuminée, ou la foi même en tant qu’elle est appuyée, est ce qui sert à arrêter l’âme. Mais comment cela ? C’est que la volonté est une aveugle, qui irait aveuglément par tout ce qui l’entraîne, et qui suivrait infatigablement un certain goût, ou aperçu ou caché, qu’elle trouve dans les choses ; [10] mais comme elle ne voit pas où elle va, elle se contente de courir après les parfums de l’Époux sans rien examiner. Mais la raison et ensuite la foi appuyée de la sagesse lui servent de flambeau pour l’éclairer et l’arrêtent tout court, et c’est ici [que se trouvent]a tous les combats et toutes les peines de la vie intérieure. Car cette volonté, incapable de raison et de rien voir, mais très capable de goûter, de se nourrir, et de suivre son maître à la piste sans rien examiner, veut courir de toutes ses forces après cet inconnu qui l’entraîne. Mais elle se sent arrêtée tout court par la raison et par la foi revêtue de la sagesse : elle ne peut passer outre ; cependant elle se sent toujours tirée. Qu’arrive-t-il ? C’est qu’elle est comme déchirée ; et ce sont là les grandes peines de la vie spirituelle dont quantité de gens ont écrit, et où presque personne ne donne de remèdes, faute de connaître le remède spécifique. On fait ici, comme les médecins, des raisonnements infinis ; on donne quantité de remèdes qui augmentent ou flattent le mal, mais ne le guérissent point. Il arrive quelquefois ou [11] que l’on rencontre par hasard un médecin qui, connaissant la nature du mal, indique le remède, ou bien que le pauvre malade, fatigué de tant de remèdes qui ne servent qu’à le tourmenter, recouvre la santé en abandonnant les médecins et les remèdes, et suivant un appétit secret contre lequel souvent il a combattu longtemps, et contre lequel les médecins se gendarmaient, l’assurant que s’il suivait cet appétit, il se ferait mourir. Combien alors est étonné ce pauvre malade, de voir que ce qu’il avait fait comme en tremblant et suivant un appétit qui l’entraînait comme malgré lui, lui rend la santé et la vie ! Il en arrive autant à une âme : souvent la raison illuminée, ou la foi sage, l’arrête toute la vie ; elle fait cent efforts, parce qu’elle est déplacée ; elle n’est plus nourrie, car elle a affaire à des maîtres qui lui disent sans cesse que la nourriture qu’elle prend est une nourriture empoisonnée : ils lui donnent des craintes mortelles de l’appétit qu’elle a de s’en nourrir, mais ils ne lui donnent nulle nourriture ; elle est affamée et ne sait que devenir, car elle n’est point nourrie, ni n’ose satisfaire son appétit ; [12] et c’est ce qui la fait languir et gémir jusqu’à ce qu’elle trouve quelqu’un qui lui enseigne la vérité, et qui lui fasse prendre ce qu’elle souhaite, ou qu’elle le fasse elle-même par entraînement et désespoir. Qu’elle est étonnée alors de voir qu’elle trouve la vie, la joie, et la liberté dans ce qu’elle croyait lui devoir causer la mort3 !

La souplesse de la volonté est donc ce qui est le plus nécessaire. C’est pourquoi lorsque Dieu veut pousser une âme aussi loin qu’Il a résolu de pousser M..., non seulement pour lui, mais pour bien d’autres pour lesquels Il le destine, Il travaille incessamment sur sa volonté, obscurcissant l’esprit en apparence, mais l’éclairant en effet4. Je dis donc que Dieu rend cette volonté souple, et c’est son travail : Il la rend dans le commencement souple à suivre la raison illuminée, ensuite à suivre la foi sage. Mais après l’avoir rendue souple de cette sorte, Il lui fait [13] quitter les routes de la raison et de la foi sage pour la conduire par des sentiers qui lui sont inconnus, et qui, paraissant la dérober à la raison et à la foi, la font entrer dans la sagesse de Jésus-Christ, si différente de tout ce qui a été jusqu’alors que, sans le témoignage de la filiation divine qui reste dans le fond d’une manière cachée, et sans l’aisance et la liberté que l’on trouve en la suivant, on croirait s’égarer incessamment. Aussi faut-il bien se donner [alors] de garde d’en croire la raison ni la foi sage ; il ne faut pas même les écouter un moment, car la volonté étant alors fixée (comme je l’ai dit) selon le dessein de Dieu, elle ne doit plus être conduite ni de la raison, ni de la foi sage ; mais elle doit les conduire elle-même en les perdant en Jésus-Christ d’une manière inconnue.

Et c’est alors que toute sagesse humaine et raisonnable étant perdue, la Sagesse-Jésus-Christ s’élève dans une âme et y croît jusqu’au jour parfait ; mais cela ne se fait (comme j’ai dit) qu’en perte, et lorsque la volonté n’a plus quoi que ce soit (pour bon et juste qu’il paraisse) qui la puisse arrêter, et [14] qu’ayant outrepassé les limites de la raison et de la foi sage, elle court sans ordre ni raison par un chemin inconnu aux autres et à elle-même, dont elle ne désire avoir aucune connaissance, mais elle trouve qu’il la met dans une région, qui, pour être éloignée d’elle-même, ne lui est plus étrangère.

C’est là son lieu propre, où elle serait dans un bonheur achevé, (parce qu’elle passerait par là en Dieu), si elle pouvait ne point envisager les premières routes qu’elle a suivies, ni les crieries de la raison illuminée et de la foi sage. Mais comme l’eau rapide a pris alors son cours dans une pente où il est impossible de l’arrêter tout à fait, elle se donne bien quelque peine elle a des craintes, des frayeurs, des hésitations lorsque la raison crie contre elle de toutes ses forces, et que la foi sage semble la condamner ; cependant, comme elle est fixée par Dieu même et qu’il lui est impossible de retourner d’où elle est venue, il faut qu’après des souffrances inutiles qu’elle se cause, elle se laisse entraîner en se débattant du mieux qu’elle peut. Elle ne sent la violence que lorsqu’elle se veut défendre car, hors de là, [15] elle est dans un état qui lui est aussi naturel qu’il est naturel à l’eau de suivre sa pente. Souvent même, l’aisance et le naturel de cet état fait de la peine, mais qu’elle n’en ait point de peine, car c’est l’état simple, dans lequel nous sommes créés : il est aussi naturel à l’homme d’être en Dieu et d’y être dans une parfaite largeur, simplicité, et innocence, qu’il est naturel à l’eau de s’écouler. Si l’homme est comme il doit être, son état est d’une aisance infinie et sans bornes, parce qu’il est créé souverain, et qu’il ne peut être assujetti par nulle chose créée, quoiqu’il soit assujetti par son Dieu, si l’on peut appeler assujettissement ce qui, le rendant peu à peu un même esprit avec Dieu, semble l’égaler à Dieu.

Soyez donc persuadé qu’il n’y a rien de violent dans la conduite de Dieu que ce que nous y ajoutons, que Sa conduite est douce et suave ; s’il y a quelque violence, c’est ou parce que notre volonté n’est pas encore parfaitement gagnée, ou parce que notre amour-propre la cause, ou parce qu’il nous reste encore quelque intérêt du temps et de l’éternité, et que bien qu’on ait souvent [16] abandonné à Dieu l’un et l’autre, néanmoins lorsqu’Il tient sur nous une conduite qui semble les faire perdre, cela nous étonne, et cela trouve des répugnances. Ce n’est cependant en Lui qu’un jeu, quelque effrayant qu’il nous paraisse. Mais lorsque ayant franchi tout ce qui nous retarde, tout nous est rendu égal, alors nous courons sans que rien nous fasse tomber, parce que nous n’avons plus ni désirs ni répugnances qui nous arrêtent.    Et c’est de cette sorte que, rien de ce qui est en nous ou hors de nous ne nous arrêtant plus, nous sortons de nous-mêmes, perdant tout amour rapportant à soi, ou même distinguant quelque chose en Dieu qui n’est pas Dieu même, comme honneur, gloire de Dieu, et le reste, car il y a différence entre ne rien distinguer en Dieu dans l’usage, et lorsqu’Il nous conduit par des routes contraires à nos idées, [par des routes] nues et générales.        

Lors donc que toutes ces choses sont, [17] la volonté meurt à soi véritablement, non d’un trépas douloureux et sensible5, mais d’un passage doux et tout naturel, qui fait que cette volonté cessant d’être arrêtée en elle-même par ce qu’il y a même de plus délicat, passe infailliblement et nécessairement en Dieu. C’est ce que l’on appelle mort. Elle [à savoir la volonté] est morte quant à son propre, mais elle ne fut jamais plus vivante : elle vit en Dieu, non de la première vie, ou d’une vie qui lui soit propre, mais d’une vie que Dieu lui communique, qui n’est autre que Sa propre vie et Sa volonté.

Alors cette âme est faite volonté de Dieu : elle a des volontés, et il faut qu’elle les suive, mais volontés qui sont Dieu, et qui ne tenant plus rien de leur première nature, n’en empruntent plus les défauts, même dans les choses qui paraissaient défauts dans cette volonté lorsque l’homme en était le principe. Cette volonté [étant] ainsi en Dieu est nécessairement changée en Lui-même, comme c’est le propre de toute fin, et surtout d’un fin parfaite, de [18] changer en soi-même tout ce qui lui est rapporté et tout ce qui passe en elle. Elle passe donc en Dieu, elle est changée et transformée en Lui, et c’est ce que les mystiques appellent résurrection. Ce mot, s’il n’était pas de l’usage, me paraîtrait impropre : pour ressusciter, il faut revivre de la vie dont on vivait ; mais ici, la volonté ne vit plus de la première vie : elle est mangée, digérée, transformée, de sorte que Dieu veut d’une volonté absolue. Or comme la volonté est le siège de l’amour, celui-ci, bien que nous n’ayons point parlé de lui, n’a pas laissé de faire le même trajet que la volonté, de changer comme elle, de courir avec elle ; il passe aussi avec elle en Dieu, et alors il est fait Amour-Dieu, amour pur, où l’âme n’aime plus par amour, mais Dieu S’aime en cette âme et transforme son amour en Lui.

Vous voyez que toute la Trinité travaille à cette transformation indistinctement. Le Saint-Esprit change en Lui la volonté d’amour et de jouissance. Le Verbe change en Soi la sagesse et la connaissance, en sorte que cette raison illuminée [19] et cette foi sage disparaissent et ne s’opposent plus à l’entraînement aveugle de la volonté et meurent peu à peu, parce que, ne vivant que pour la tourmenter, elles ne peuvent vivre sans elle. Elles meurent, dis-je, et passent dans le Verbe, Sagesse éternelle qui devient la lumière et la vie de l’âme avec l’Esprit-Saint en unité parfaite. Et c’est alors que le Père engendre incessamment Son Verbe dans l’âme et que le Saint-Esprit y est produit, mais l’âme n’entre en rien : elle est anéantie quant à son propre, mais elle est en même temps rendue divine.   

Et c’est alors qu’elle participe aux qualités de Dieu, qui est de se communiquer aux autres, ou plutôt, c’est comme une rivière qui, s’étant perdue dans un grand fleuve, suit sa course et n’en suit point d’autre : elle se communique où le fleuve se communique, arrose ce qu’il arrose, entraîne en soi toutes les petites rivières qui, se trouvant dans son passage, sont destinées à se perdre avec elle dans le fleuve. Vous voyez ici qu’il se fait non seulement un mélange de toutes ces rivières dans le fleuve, mais que ces mêmes [20] rivières sont mélangées et sont réduites en unité dans celle qui est destinée à les perdre avec soi (dans le même fleuve Voilà la consommation des âmes en un : c’est le pur Évangile selon que Jésus-Christ l’a dit de la consommation d’unité6

Or de même que toutes les rivières qui se perdent dans la mer, (pour retenir la même comparaison) n’entrent dans leur fin qu’en se perdant toutes dans les rivières destinées à les y porter, il en est de même de plusieurs âmes à l’égard de celle qui doit leur servir de moyen à les mener en Dieu. Si ces rivières disaient : « Nous ne voulons point passer dans cette rivière où nous aboutissons, mais nous voulons nous perdre directement dans la mer », ne leur dirait-on pas qu’elles ne peuvent y aller sans ce moyen qui, loin de leur servir d’empêchement, les y conduira sans doute, et que, si elles se refusaient, elles s’ôteraient pour jamais toute voie de se perdre dans leur fin, et qu’alors, se changeant en de misérables marais, elles se conserveraient à la vérité sans être mélangées mais [21] conserveraient aussi la corruption, au lieu qu’elles se fussent conservées pures en se perdant et se mélangeant7.

Ceci est plus réel que l’on ne le peut dire, et il serait difficile de comprendre sans expérience ce que c’est que cette unité des esprits. Combien y a-t-il de rivières qui marchent longtemps à côté les unes des autres sans se perdre et se mélanger que lorsque le moment est venu ? Et combien y en a-t-il aussi qui semblent ne se rencontrer que pour se perdre d’abord avec précipitation ?

Ceci, loin d’être une chose forgée par l’imagination, est toute l’économie de la Divinité hors d’Elle-même. C’est la fin et de la création et de toutes religions, qui n’ont été établies de Dieu que pour conduire l’homme en Dieu même, comme les lits de chaque fleuve sont pour les perdre dans la mer. C’est tout le travail de Dieu sur Ses créatures, c’est toute la gloire qu’Il en peut et doit tirer. Tout ce qui n’est point cela sont des moyens ou éloignés ou plus proches, mais ce n’est point ni notre fin ni notre essentielle béatitude.

C’est la découverte de cette lumière [22] qui ravit ; cette lumière, du moins en netteté et distinction, ne précède point l’état de l’âme, mais elle le suit, comme un homme dans une caverne sombre ne découvre les endroits cachés qu’après y avoir un peu demeuré     .

C’est là la pure Théologie8 que Dieu enseigne aux anges et aux saints. Tout autre est un discours : ou des moyens par rapport à Dieu, ou de Dieu par voie de raisonnement, mais c’est ici une théologie d’expérience que Dieu n’apprend qu’à Ses enfants qui, ayant perdu toute leur sagesse pour Son amour, ont mérité par là qu’Il devienne leur sagesse, leur esprit et leur vie. Ceci est la loi de la sagesse pour vous et la voie du Seigneur en vous, et de vous en Lui-même, en qui je suis, sans distinction, par un mélange inexplicable en unité divine, ce que vous savez.

aEntre crochets chez Dutoit.

1Cet ajout qui paraît inutile veut aller contre l’inflation du mot pénitence qui ne veut plus dire la mort aux plaisirs.

2I Thes. 5, 12.

3Son expérience personnelle  des confesseurs.

4(ce qui est si vrai, que celui que la Sagesse divine obscurcit, est aussi éclairé que celui qu'elle illumine d'une manière connue ; comme il se voit en ce qu'ils pensent et goûtent les mêmes choses) Ajout probable, qui rompt la lecture.

5(car la mort ne se sent pas quoique ses approches soient douloureuses) Ajout…

6Cf. Jean  17, 21-23.

7Ce paragraphe souligne la nécessité d’avoir un maître spirituel.

8Majuscules chez Dutoit que nous rendons par des italiques.

 122 [D.2.2]. Oraison et dévotion solide. 

Le souverain bonheur de la vie, comme vous le dites fort bien, est cette dépendance continuelle à toutes les volontés divines. Tout ce qui n’est pas cela n’est que fantôme de piété. Car, je vous prie, de quelle utilité est un serviteur qui, en s’accablant de travaux que son maître ne lui ordonne pas, néglige de faire ce qu’il lui ordonne ? Je sais qu’on répondra que personne ne veut aller contre la volonté de Dieu par une désobéissance manifeste s’il a quelque connaissance de Dieu [24] et quelque dessein de Lui plaire, mais ce n’est pas assez. L’Écriture sainte dit que c’est comme le péché d’enchantement que de répugner, et comme le péché d’idolâtrie que de ne vouloir pas obéir1. Tout l’embarras donc des âmes de bonne volonté est de connaître la volonté de Dieu.

La volonté de Dieu se manifeste extérieurement ou intérieurement : extérieurement, par l’état, l’emploi et la vocation de chacun. On doit toujours préférer le devoir de son état à toutes les dévotions particulières. On la connaît aussi par la Loi, par l’Évangile, et par les règles de l’Église, à laquelle Dieu nous oblige d’obéir. Cette règle est généralement pour tous. Mais il y a un ordre divin marqué pour chacun de nous : c’est ce qui nous arrive de moment à autre, soit de la part de Dieu, qui nous exerce, soit des créatures, qui nous crucifient, soit de nous-mêmes, par nos imprudences. Enfin, tout ce qui arrive, hors le péché, c’est ce qui nous marque la volonté extérieure de Dieu. [25]

Sa volonté intérieure se manifeste, ou par la simple inclination qu’elle donne à l’âme, ou par des dispositions où elle la met. L’âme doit être également fidèle à l’une comme à l’autre, car comme il faut combattre les désirs déréglés de la nature, il faut aussi acquiescer aux désirs que la grâce forme en nous. On connaît les désirs être de la grâce lorsqu’ils sont désintéressés, qu’ils ne sont point opposés à nos devoirs, car tous désirs contraires au devoir, quelque bons qu’ils paraissent, ne sont pas de Dieu : Dieu n’est point contraire à Lui-même ; et c’est en ce sens qu’il faut mourir au désir des bonnes choses lorsqu’elles sont contraires à ce que Dieu veut de nous. Pour les dispositions intérieures, quelque pénibles et ennuyeuses qu’elles soient, elles doivent être portées en esprit de sacrifice, car celui qui ne mérite rien n’a pas lieu de rien attendre. L’Écriture sainte nous conseille de souffrir les retardements des consolations, afin que notre vie croisse et se renouvelle2. [26]

Pour répondre avec simplicité à ce que vous me demandez sur l’oraison que je crois que Dieu veut de vous, je vous dirai que votre oraison doit plus être un fruit de votre cœur que de votre tête : Dieu fait plus de compte de l’amour que du raisonnement. Aimez beaucoup, et raisonnez peu. C’est une bonne méthode que de parler un peu à Dieu, qui n’habite dans le fond de nous-mêmes que pour nous écouter, mais il faut, après avoir parlé à Dieu, L’écouter quelques moments par respect. Si Dieu ne parlait point à notre cœur, Il ne dirait pas, en tant d’endroits de l’Écriture, qu’Il parle au cœur de Jérusalem3, qu’il faut L’écouter : Écoutez, ma fille4. Écoutez donc quelques moments. Mais, me direz-vous, je n’entends point la voix de Dieu. C’est que vous ne connaissez point Son langage, car Il parle incessamment, mais Il parle efficacement : c’est une touche intime, qui enseigne à petit bruit la science de connaître Dieu et de L’aimer, de se connaître soi-même et se haïr.

Ne finissez jamais votre oraison que vous ne soyez restée quelques moments [27] de cette sorte, demandant à Dieu qu’Il vous apprenne Lui-même à prier. La prière de la tête ne se fait pas toujours, l’imagination étant fort volage, mais comme tous nos efforts ne peuvent l’arrêter, je crois que le temps que l’on emploie après elle, serait mieux employé à aimer.

Vous avez raison de craindre les dévotions ridicules et extraordinaires. La prière du cœur et l’amour de la volonté de Dieu ne portent ni l’un ni l’autre de ces caractères. Cette prière de cœur et d’amour est aussi ancienne que le monde, et Dieu ne nous a jamais demandé que notre cœur. C’était la prière de l’ancienne loi et de la nouvelle. Si la prière dépendait du raisonnement, l’Écriture aurait tort de nous dire que Dieu exauce la préparation du cœur du pauvre, qu’Il aime la simplicité. Disons-en de même de la soumission à la volonté de Dieu, c’est le pivot de la pratique évangélique : se soumettre d’abord à cette divine volonté, s’y conformer ensuite, et enfin s’y unir. Si l’on prend cela pour une dévotion [28] extraordinaire, c’est parce que tout ce qui n’est pas une entière dépravation est à présent extraordinaire ; et moi, je trouve qu’il est [plus extraordinaire] que l’homme raisonne sur les volontés de Dieu, [plutôt] que de s’y soumettre. Lorsque l’on est une fois instruit des vérités chrétiennes, il ne faut plus raisonner devant Dieu, mais s’efforcer de L’aimer et se soumettre. L'aimer, comme je vous ai dit, par reconnaissance, c’est la première démarche qui donne un amour de confiance, qui se change enfin en un abandon de tout soi-même entre les mains de Celui que l’on aime.

Je ne vois rien d’extraordinaire en cela, mais plutôt je crois que tout autre voie n’est point le propre sentier de l’âme. Cela est si vrai, qu’elle est toujours gênée et captive jusqu’à ce qu’elle ait pris cette route, qui est le pays de la paix et de la liberté, où elle se trouve à l’aise. Saint Paul dit qu’où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté6. L’homme ne peut subsister longtemps dans un état violent ; il faut donc prendre une piété qui le mette dans la tranquillité. Je dis de plus que rien n’est plus raisonnable que cela, car que peut-il y avoir de plus juste que de prier, parler, écouter son Dieu, attendre de Lui tout son secours, que de se soumettre à Ses ordres, d’accepter de bon cœur tout ce qu’Il fait et ordonne ? Si l’on n’en use pas de la sorte, n’est-on pas toujours inquiet, et même souvent révolté ? Il est très vrai que la pratique de la soumission à la volonté de Dieu donne la paix, car celui qui ne veut que ce que Dieu ordonne, ne peut être trompé. Cette voie est la seule qui peut porter le nom de simple, puisqu’elle est exempte de toute multiplicité et uniforme, étant toute un seul et même exercice.

Les résolutions positives ne sont guère du goût des personnes qui se connaissent un peu elles-mêmes : elles savent trop le peu de fond qu’elles doivent faire sur elles-mêmes. Mais elles se présentent à Dieu afin qu’Il fasse en elles et d’elles Sa sainte volonté, qu’Il leur fasse éviter telle et telle faute, et pratiquer telle et telle vertu. Si les résolutions que nous faisons, lorsque nous manquons[9], donnaient [30] de la force, ce que vous dites serait vrai, mais la force est en Dieu et la misère en nous. Lorsque nous faisons des fautes, il faut recourir à Dieu, implorer Son secours, se convaincre de sa misère et que, si Dieu nous laissait à nous-mêmes, nous en ferions encore davantage, nous donner à Lui afin qu’Il nous garde, puisque nous ne pouvons nous garder nous-mêmes. Il ne s’agit point ici de vœux, qui sont saints en eux-mêmes, mais qui ne sont pas pour vous.

Toutes ces pratiques et ces examens sont bons et saints, mais ils ne doivent pas faire notre occupation principale, mais bien la passagère. Lorsque nous parlons de pratiques ou d’exercices spirituels, nous supposons ceux qui ne font pas d’obligation. Ce serait une attache que de vouloir quitter notre devoir pour ces exercices, ou pour reprendre le temps que Dieu nous dérobe par Sa providence ; il faut les laisser librement quand Dieu occupe à autre chose. Ce serait un relâchement de les quitter par soi-même, et pour des divertissements et amusements qui ne sont ni de charité ni de vraie bienséance, [31] mais ce n’est pas relâchement que de quitter une prière particulière parce que Dieu attire à l’oraison mentale et à quelque autre chose. Il y a l’oubli du passé qui regarde les choses qui nous concernent, et dont le souvenir est amour-propre ; il y a le souvenir du péché qui est très utile ; mais lorsque Dieu vous ôte la vue de ces mêmes péchés pour vous occuper de Son amour, c’est perdre une bonne chose pour une meilleure.

1I R 15, 23.

2Eccl 2, 3.

3Is 40, 2, etc.

4Ps 44, 11.

5Ps 10, 17.

6II Cor 3, 17.

[Dix Lettres de direction adressées à une demoiselle :]

 123 [D.2.3].[…comme s’il n’y avait que Dieu et vous…]

Je crois, mademoiselle, que lorsque votre oraison est trop sèche, il faut lire quelque chose qui vous recueille1, ou regarder en vous-même Jésus-Christ crucifié. Prenez quelques mystères de Jésus-Christ que vous envisagerez simplement, non en raisonnant, mais par un regard simple et amoureux. Excitez-vous autant que vous [32] pourrez à l’amour de Jésus-Christ crucifié. Aimez la croix et la mortification. Il est impossible que vous puissiez être véritablement à Dieu sans la mortification et le renoncement à vous-même. Il faut ou que la mortification augmente ou que l’oraison diminue.

Il faut, ma chère demoiselle, vous donner à Dieu sans partage. Vous n’aurez aucun repos sans cela. Je vous conjure de vous attacher uniquement à Notre-Seigneur. Vous ne trouverez de véritable repos que là, en Le laissant agir en vous. Tâchez d’établir un édifice qui soit solide. Tâchez d’agir comme s’il n’y avait que Dieu et vous au monde : que votre seul but soit de Lui plaire ; n’admettez jamais aucune raison humaine dans ce que vous faites ; embrassez volontiers tout ce qui vous mortifie, fuyez la délicatesse de peur de devenir sensuelle, aimez la droiture et la simplicité, ne biaisez jamais mais allez à Dieu fortement, quoique non pas toujours sensiblement. Accoutumez-vous d’aller à Dieu au-dessus de tout sentiment : que ce ne soit point le goût qui vous détermine. Croyez-moi très inviolablement toute à vous. [33]

1recueillir ses esprits, concentrer son attention.

 124 [D.2.4].[…Au milieu de votre cœur…]

Ayez bon courage, mademoiselle, plus vous trouverez de difficulté dans le chemin de la vertu, plus vous devez vous opiniâtrer à sa poursuite. Dieu le mérite et, quand notre propre intérêt ne se rencontrerait pas dans Son service, ce qu’Il est et ce que nous Lui devons nous devrait faire faire toutes choses.

Ne L’oubliez jamais, ce Dieu de bonté : reprochez-vous tous les moments que vous vivez sans être occupée de Lui. Comment pouvez-vous L’oublier, L’ayant si proche ? Quoi ! Il est au milieu de votre cœur, et vous demandez des moyens de vous souvenir de Lui ? L’Écriture dit : Il est au milieu d’elle ; et elle ne sera point ébranlée1 ; comment pouvez-vous donc l’être pour [34] des riens, puisqu’Il est en vous ? C’est qu’Il y est seul sans être l’objet de votre recherche continuelle. Vous n’aurez l’habitude de chercher Dieu en vous qu’à force de Le chercher. Faites-le donc incessamment et sans relâche, afin que votre amour et votre foi ne se ralentissent jamais.

1Ps 45, 6.

 125 [D.2.5]. Avis pour un fondement solide.

Je vous assure, mademoiselle, que j’aurais beaucoup de peines de voir celles que vous avez, si je n’étais sûre qu’elles vous sont très utiles. Il me semble que, pour faire un usage, tel que Dieu le désire de vous, des choses que l’on vous dit, il faudrait les regarder comme des vérités, et vous en convaincre. Car il est certain que, quelque envie que nous ayons d’être droites, nous nous cachons à nous-mêmes et [35] aux autres en mille choses. C’est l’effet de notre amour-propre qui nous empêche de voir ce que nous sommes. J’avais autrefois un directeur qui m’avait donné pour maxime de croire toujours que tout ce que l’on me disait de mes défauts était véritable, bien que le chagrin et la passion le fît dire. C’est le moyen de bannir l’amour-propre et les réflexions, d’adoucir les croix, et d’être véritablement humiliées et pleines de défiance de nous-mêmes.

Attendez-vous cependant, mademoiselle, à avoir des croix. Nul changement d’état ne peut faire changer cette conduite. C’est l’unique chemin du ciel, il n’y en a pas d’autre ; s’il y en avait eu, Jésus-Christ, modèle de tous les Chrétiens, l’aurait choisi pour nous l’enseigner. Je ne sais point d’autre spiritualité que celle-là : Renoncer à nous-mêmes, porter notre croix tous les jours et suivre Jésus-Christ1.

Priez sans cesse2 parce qu’étant faible, vous avez sans cesse besoin de secours. D’où peut vous venir ce secours que de Dieu seul ? Vous ne devez point vous mettre en peine de votre [36] intérieur ni de votre extérieur, puisque M. s’en charge ; obéissez-lui donc simplement et candidement, ne lui cachez aucune de vos dispositions, pas plus les grâces que les faiblesses. C’est le moyen de vous défaire de vous-même. Il ne faut pas vous défendre d’avoir du goût pour le monde, car vous en avez, et il ne dépend pas de vous d’en avoir ou de n’en avoir pas. Mais ce qui dépend de vous est de ne point agir en conséquence de ce goût et de renoncer à tout ce qui peut vous empêcher d’être à Dieu sans réserve.

1Lc 9, 23.

2Th 5,13.

 126 [D.2.6]. Avis… (suite).

C’est une très bonne disposition, mademoiselle, que celle de vouloir servir Dieu pour Dieu même, sans avoir égard ni au goût ni à la sécheresse. Il est d’une extrême [37] conséquence de prendre d’abord ce sentier, sans quoi l’on ne parviendrait jamais à aimer Dieu purement, et l’on n’aurait rien de solide faisant bien lorsque l’on serait soutenu par le goût, et se relâchant lorsque la sécheresse viendrait. Prenez donc courage, et soyez persuadée que la sécheresse vous sera plus utile que toutes les consolations, mais surtout ne vous laissez point abattre à la mélancolie. Amusez-vous à des riens si vous n’avez pas autre chose à faire : faites-le par petitesse. Et tenez pour certain que l’état où Dieu vous met, Lui qui connaît le fond de votre cœur et tempérament qu’Il vous a donné, est et sera toujours le meilleur pour vous.

Pour ce que vous me demandez, comment on peut s’abandonner à Dieu sans produire des actes d’abandon, c'est à Lui-même à vous l’apprendre. Jusques à ce temps, produisez-en souvent, quelquefois tout simplement. C’est comme une simple exposition de soi-même devant Dieu, laquelle dit tout sans rien dire. Ne doutez point que, lorsque cet état vous conviendra, il vous sera donné [pour cela] tout ce qu’il faut. Jusqu’à [38] ce temps, exposez-vous devant Dieu afin qu’Il vous apprenne Lui-même à vous abandonner. Priez-Le d’opérer seul en vous, et tendez sur toutes choses à l’amour pur et dégagé de vous-même. C’est ce que Dieu veut présentement de vous jusqu’à ce que l’Esprit consolateur soit venu, qui vous enseignera toutes choses1.

C’est à Dieu de dénuer l’âme : ainsi il faut s’exposer souvent devant Lui afin qu’Il le fasse. Il nous dénue lorsqu’il le faut ; mais Il ne le fait qu’après nous avoir rempli de Ses grâces et de Son onction sainte, autrement, ce serait un dénuement forcé et produit par la créature, qui ne vaudrait rien. Il y a un commun proverbe qui dit qu’un clou chasse l’autre : c’est la grâce de Dieu et Son opération qui bannit et détruit celle de la créature. Il faut donc se laisser remplir de Son onction sainte. Il le fera si nous sommes fidèles à demeurer en Sa présence, à nous exposer souvent à Ses yeux divins, à faire notre oraison avec assiduité.

1Jean  14, 16-17.

 127 [D.2.7]. [Utilité de la joie].

Votre sécheresse peut venir de la mélancolie dans laquelle vous vous laissez aller. Au nom de Dieu, mademoiselle, tâchez de vous divertir et ne vous laissez point abattre par la mélancolie : c’est la chose du monde qui vous nuirait le plus.

Il est impossible de persévérer dans la voie de piété si on ne s’y donne avec joie. L'amour de Dieu, qui doit être le principe de toutes nos actions, doit donner de la joie à votre âme. Ô mademoiselle, Dieu vaut infiniment. Et comme Il veut être Lui-même la récompense de ce que vous quittez pour Lui, Il vous dit, comme Il dit autrefois à Abraham : Je suis moi-même ton salaire très abondant1. Pour emporter un tel prix, que ne doit-on pas faire ? Je vous assure que de toutes les personnes qui vous honorent, nulle [40] ne le fait plus fortement et plus sincèrement que moi.

1Gn 15, 1.

 128 [D.2.8]

Je ne sais, mademoiselle, pourquoi je m’avise de vous écrire, n’ayant rien à vous dire, si ce n’est de vous conjurer d’être à Dieu de plus en plus et sans aucune réserve. Il voit le fond de votre cœur, il n’y a pas un repli de ce même cœur qui puisse se dérober à Sa vue. Ayez bon courage : Il achèvera en vous ce qu’Il a commencé si vous êtes fidèle à vous renoncer vous-même, et à suivre le chemin que vous avez commencé.

  129 [D.2.9]

 [41] Souffrez, mademoiselle, toutes les croix que la Providence vous envoie, et regardez-les comme des gages de l’amour d’un Dieu. Le goût du monde (involontaire) ne vous nuira point tant que vous ne ferez rien pour nourrir et entretenir ce goût ; mais il vous nuirait infiniment si vous cherchiez à lui donner de l’aliment. Mourez à vous-même par toutes les rencontres que la Providence vous fournit : moins vous aurez de moyens de faire vivre la nature, plus vous serez heureuse. Ne cherchez ni ne désirez pas la fin de vos peines, mais soyez abandonnée à Dieu pour les porter toute votre vie.

Si Dieu vous veut pour Lui, la croix vous suivra partout. Elle vous sera pénible tant que vous n’en verrez que l’écorce, mais si, en cassant la noix, vous pénétrez jusqu’à sa substance, vous y trouverez un goût divin. Il ne faut pas envisager la croix par [42] ce qu’elle a de pénible, mais par ce qu’elle renferme : elle a le pouvoir de donner Dieu, comme Dieu donne la croix. Plus Dieu vous donne de croix, plus cette même croix vous donne de possession de Dieu. On trouve dans la croix un goût foncier tout divin que l’on ne trouve point en tout le reste ; les plus grandes douceurs n’ont point ce fond de suavité, autant intime que spirituelle, qu’on trouve dans la croix.

Rendez continuellement à madame votre mère ce que vous lui devez, sans attendre de retour de sa part, sans regarder si elle le reçoit agréablement ou non. Si vous n’avez que Dieu seul en vue, vous agirez toujours de même manière, soit que l’on reçoive avec agrément ce que vous faites, ou qu’on le reçoive avec chagrin ; mais si vous envisagez la créature, ou le plaisir que vous auriez si l’on était content de vous, vous n’aurez jamais une véritable paix. Ne voyez-vous pas que, lorsque cela vous manque, vous en êtes plus peinée et plus triste ? Au lieu que, n’ayant que Dieu seul en vue, vous serez toujours gaie et contente [43] quoiqu’il arrive, parce que vous serez contente du contentement de Dieu.

 130 [D.2.10]

Je vous avoue, mademoiselle, que je goûte dans la séparation des créatures des plaisirs inconcevables. Vous ne les troubleriez point : au contraire, vous les augmenteriez. Si Dieu ne permet pas que j’ai l’honneur de vous voir, je vous verrai en Lui, où vous me serez toujours chère.

Ne vous étonnez point des difficultés que vous trouvez dans le chemin de la vertu. Si l’ouvrage dépendait de notre force, tout serait à craindre, mais la bonté de Dieu, qui nous prend par la main et qui nous soulage de notre travail, le rend très facile. Ayez donc patience avec vous-même, je vous en conjure, et attendez avec foi ce que Dieu ne manquera pas de vous donner si vous persévérez [44] dans Son amour, dans le désir de vous renoncer et de mourir à tout sans exception. L’habitude que vous contracterez de ces choses vous les rendra aisées, et vous fera dans la suite trouver la douceur où vous croyez ne trouver que de la peine ; et puis, quand vous n’en trouveriez point, Dieu ne vaut-Il pas la peine que vous travailliez solidement à être à Lui ? Il fait les trois-quarts du chemin, Il vous a comblée de miséricordes : que donc Sa bonté ait en vous toute son efficacité. Aimez-Le tellement pour Lui-même que vous n’envisagiez que Lui en tout ce que vous faites.

 131 [D.2.11]

J’ai bien de la joie, ma chère demoiselle, que vous continuiez toujours dans le dessein d’être à Dieu en quelque état qu’Il vous choisisse. Je [45] sais que l’état religieux est à l’abri de mille inconvénients lorsqu’on y est bien appelé. On y tombe plus rarement, dit saint Augustin ; on s’y relève plus promptement et plus facilement lorsqu’on est tombé ; on est hors de mille occasions d’offenser Dieu ; enfin il y a beaucoup d’avantages qui ne sont point dans le monde. Mais il faut y être bien appelée : sans cela, ce paradis serait un enfer. Il faut être fidèle à suivre la voix de Dieu de quelque côté qu’Il vous appelle. Vous ne pouvez mieux faire que de ne penser à aucun parti, afin que Dieu vous penche Lui-même du côté qu’il Lui plaira. Vous pouvez avoir une ouverture entière à monsieur votre père : il a de la droiture, beaucoup ; il est très éclairé, et fort intérieur ; il vous aime ; vous aurez de la consolation d’entrer avec lui dans un certain air de confiance qui vous sera très utile dans la suite.

Pour les pénitences, il n’y a point de danger d’en faire quelques-unes, vous portant mieux, et Dieu vous l’inspirant. Préférez celles qui sont cachées à celles qui paraissent, afin que Dieu seul soit le motif de vos actions. Il [46] faut être fidèle à suivre le mouvement que Dieu vous donne de faire des pénitences modérées. Mais il faut éviter un autre inconvénient : l’amour-propre et le démon inspirent souvent des pénitences excessives, afin d’altérer la santé, de telle sorte qu’on en devienne incapable de rien faire pour Dieu, ce qui cause un grand relâchement, car à moins d’être fort avancé, les infirmités détruisent pour l’ordinaire l’intérieur. Tout ce que vous pouvez faire, est d’être humiliée des pensées de vanité qui vous viennent, et n’agir jamais conformément à elles.

Ne demeurez point en suspens, comme vous faites, sur les choses indifférentes, pour les faire ou ne les faire pas. Cela vous accoutumerait à une conduite pleine d’hésitation, et qui n’est pas exempte d’illusions. Il faut faire tout naturellement ce que vous avez à faire de moment à autre, sans attendre sur cela un attrait. Si Dieu veut autre chose de vous, Il saura bien vous arrêter ; et en ce cas vous Le suivrez sans hésiter. Évitez autant que vous pourrez tout ce qui est extraordinaire, [47] mais allez à Dieu avec simplicité, petitesse et fidélité.

 132 [D.2.12]

Je crois, mademoiselle, qu’il faut demeurer dans un vide de tout désir pour un état ou pour l’autre, et demander à Dieu qu’Il vous fasse connaître Sa sainte volonté. Faites dire pour cela trois messes en l’honneur de la Sainte Trinité. Ensuite, retranchez-vous, autant que vous pourrez, le superflu. Vivez dans une grande solitude, et tâchez d’éviter toutes les affections humaines. Après cela, faites avec un grand courage tout ce que Notre-Seigneur vous inspirera de faire.

Pour votre oraison, il faut lire quelque chose pour vous recueillir avant de la faire. Souffrez la sécheresse lorsque Dieu vous l’envoie, et n’ayez pas moins de fidélité en ce temps pour demeurer [48] en Sa présence que pour le temps de l’oraison.

J’avoue, mademoiselle, que celui qui prend le parti de la religion se met à couvert de bien des dangers. Cet état affermit la volonté d’être à Dieu par l’éloignement effectif des créatures, car il ne faut pas faire grand fond sur les sentiments : rien n’est si variable. Il faut que la vocation s’établisse sur la volonté de Dieu : il faut Lui en demander la connaissance, et la suivre quoi qu’il en coûte, sans disputer avec Dieu. Demandez donc cette connaissance, et quand vous l’aurez connue, expliquez-vous-en simplement avec monsieur votre père : il ne veut pour vous que la volonté de Dieu, et vous le trouverez toujours porté à vous écouter. Je prie Dieu qu’Il vous mette à couvert de toute méprise.

[fin  des dix Lettres de direction adressées à une demoiselle]

 133 [D.2.13]

Je réponds à la lettre de mademoiselle M. avant de vous répondre. Il faut qu'elle soit bien fidèle à suivre ses mouvements de renoncement : c'est de la fidélité à cela que dépend tout l'établissement de son intérieur dans la suite ; mais lorsqu'elle tombe par faiblesse, qu'elle soit humiliée sans découragement ! L'une des fautes les plus considérables pour elle ce serait d'être infidèle à ses mouvements de renoncement. Qu'elle ne s'étonne pas de l'attache qu'elle a pour M. : cela est l'ordre de Dieu. Il ne faut pas voler sans ailes ; Dieu purifiera dans son temps ce qu'il y a de trop humain. Il faut qu'elle fasse ce qu'il souhaite d'elle, et quoiqu'elle trouve du goût à lui obéir, elle ne doit pas laisser pour cela de lui obéir et d'être complaisante. Dieu ôtera le goût imparfait de cette obéissance, mais ce serait mal fait de ne pas faire ce qu'il souhaite, parce qu'on y trouve du goût.

Il ne faut pas se fonder sur des sacrifices que Dieu ne demande pas, car il ne faut pas juger de la réalité de l'abandon par des sentiments anticipés : tel qui se sent abandonné de loin, est faible dans l'occasion, durant que celui qui se sent faible à la seule pensée du sacrifice, se trouve fort dans la réalité. La force est en Dieu, et non en nous. C'est bien fait de lire avant l'oraison. Qu'elle ne veuille point que M. soit tout à coup sans raisonnement : il faut bien du temps pour détruire cela, qu'elle ne le fatigue pas là-dessus.

Ne vous inquiétez point de vos défauts, je vous en prie ; souffrez-les en paix et avec petitesse, car ils vous seront utiles. Tâchez néanmoins de vous surmonter et corriger avec la grâce en reprenant votre train ordinaire. Lorsque vous vous porterez mieux, mourez à vous-même autant que vous le pourrez, soit pour ce qui regarde M., soit pour ce qui vous regarde.

 134 [D.2.14]

J'ai été chez vous, et j'eusse été bien contente de vous y voir si la divine Providence l'eût permis ; mais j'ai vu M., dont je suis infiniment contente. J'espère beaucoup de son âme et des miséricordes que Dieu lui fait. Vous voyez que votre attente n'a pas été vaine. Allez donc, ma très chère en Notre-Seigneur, et courez avec M. dans la carrière du Seigneur. Ne craignez pas qu'il vous précède à la course, soyez au contraire bien aise qu'il remporte le prix. J'espère que Dieu, qui S'est servi de votre amitié naturelle pour en faire une union de grâce, vous fera sur cela une grâce complète, et que vous serez unis dans l'éternité. Quelle douleur est-ce de s'aimer en cette vie, et se haïr éternellement ! Au lieu que s'aimant en Dieu, et aimant Dieu en ce que nous aimons, nous nous assurons une possession éternelle de la chose aimée.

Ayez entre vous deux une sainte émulation à qui se donnera le plus et sans réserve à Notre-Seigneur, à qui Lui sera plus fidèle. Aidez-vous l'un l'autre dans vos faiblesses. Qu'on voit renaître en vous les mariages des saints Patriarches. Croyez que je ne serai point séparée de votre union, puisque nous sommes un en Jésus-Christ, et que c'est pour ceux qui aiment Dieu qu'Il a demandé cette unité. Je vous serai donc présente en Dieu, quoique je sois bien éloignée de vous ; et j'espère que lorsque vous me chercherez en Dieu et dans Son union, vous m'y trouverez toujours.

 135 [D.2.15]

Ô ma chère, n'ayez ni peine ni jalousie, mais songez que l'amitié véritable n'est fondée qu'en Jésus-Christ. Si M. vous aime en Lui, plus vous vivrez ensemble, plus cette amitié s'affermira, et il vous aimera toujours. C'est à ce naturel qu'il faut mourir, sûre que vous devez être que l'affection qui ne réside que dans les sentiments, passe comme l'ombre. Portez en paix et avec résignation le trouble et les peines qui s'élèvent dans vos sentiments. Ne vous troublez pas de votre trouble, ne vous inquiétez pas de votre inquiétude, mais faites-en un sacrifice au Seigneur qui Se servira de votre peine comme d'un feu dévorant pour purifier vos sentiments. Ne vous étonnez pas de vos faiblesses : plus nous sommes faibles en nous-mêmes, plus nous sommes fortes en Dieu. Allez donc, et poursuivez votre carrière avec une entière confiance que Celui qui vous a appelée ne vous manquera pas dans le besoin.

 136 [D.2.16]

Vous ne devez pas douter que je n'aie toujours beaucoup de joie d'apprendre de vos nouvelles, surtout sachant qu'elles sont si bonnes pour Dieu et pour vous, puisque lorsque l'on se plaît en Dieu, Dieu Se plaît en nous.

Je crois que vous ne devez pas vous inquiéter de ces ris involontaires qui arrivent lorsqu'on entend des choses qui ne peuvent plaire. Nous ne sommes pas toujours maîtres de nos sentiments, et même quelquefois Notre-Seigneur affaiblit sur ces choses, ce qui peine beaucoup. Mais il n'y a qu'à suivre son chemin.

Pour ce qui regarde la religion, vous pouvez dire quelques mots, sans vous ériger en censeur, qui fassent voir que vous l'estimez. Cela fait, une fois seulement, votre silence après est une confirmation de vos sentiments. Il ne faut pas vous rendre singulier. Ainsi, ne vous faites pas une affaire de perdre quelquefois la messe les jours ouvriers, surtout à l'armée. Tout ce qui est de votre état, est ordre de Dieu pour vous.

 137 [D.2.17]

Vous ne sauriez manquer en faisant ce que vous dit N. Et tout ce qui vous fait mourir à vous-même est le mieux. Je crois que vous devez dire avec beaucoup de fidélité ce qui se passe en vous. Défiez-vous de votre naturel caché, et allez plutôt contre cela. Je prie Dieu d'être votre force. Je vous conseille de faire le moins de dépense que vous pourrez ; distinguez-vous par la modestie, et non par la dépense : cette inclination ne s'accorde pas avec les inclinations de Jésus-Christ. En prenant plus de gens que vous ne pouvez nourrir, vous vous endetterez, et vous vous incommoderez de plus en plus. Je vous conjure de faire attention à cela, et mortifiez-vous, pour l'amour de Dieu, de cette inclination magnifique que vous avez.

Je prie Dieu qu'Il vous console et fortifie. Vous savez que N. est fort peu démonstratif : il faut prendre les gens comme ils sont. Vous êtes sûre de l'essentiel : c'est beaucoup. Dieu ne veut pas que vous trouviez de la consolation dans les créatures. Il faut souffrir lorsque l'on est à Lui, chacun a sa sorte de souffrance et sa croix : heureux qui en fait usage ! J'ai pensé mourir, et je suis encore assez mal. Je vous embrasse de tout mon cœur en Notre-Seigneur. Bon courage, bon courage !

 138 [D.2.18]

Je n'ose plus vous écrire, ni à N. Nous nous trouverons en Dieu ; c'est où il faut me chercher dorénavant. Je vous conjure de ne vous point aliéner de1 N. : c'est la ruse du diable la plus sûre pour vous faire tort et vous tendre des pièges. Ne vous croyez pas tout à fait, vous ne sauriez rien risquer à vous soumettre. Soyez-lui fort ouverte, cela vous est absolument nécessaire, faites-le pour l'amour de Dieu. Quand vous auriez des faiblesses sur votre intérêt, seriez-vous la première ? Qu'est-ce que cela ? Les pensées et les sentiments ne sont rien ; mais c'est tout que de les dissimuler, et de se donner à soi-même le change pour le donner aux autres. Croyez-moi, soyez simple et ouverte. Je ne vous crois pas dissimulée, mais vous ne dites point assez ce que vous pensez, ni les choses comme vous les pensez. Je prie Dieu qu'Il soit votre consolation et votre force, et qu'Il ne permette pas que vous vous éloigniez de Lui.

1séparer de

 139 [D.2.19]. Sur la peine d’ouvrir son cœur…

Deux raisons m'ont portée de dire à mademoiselle non de vous plus donner de conseil (car ce ne fut jamais ma pensée), mais bien de ne vous plus interroger de ce qui se passe en vous. Les deux raisons qui m'ont obligée à lui dire cela, sont premièrement parce que votre naturel n'est pas aussi franc que le sien, et que vous êtes un peu cachée : les naturels de cette sorte sont cachés à eux-mêmes avant que de l'être aux autres. L'autre raison est prise de son naturel trop vif et trop ardent, qui dit les choses trop fortement, joint à une franchise si grande que l'ombre d'une dissimulation rebute. J'ai cru qu'il était impossible que vous vécussiez en bonne intelligence avec elle tant qu'elle se croirait obligée de s'informer de ce qui se passe en vous. J'ai donc cru qu'il fallait que vous lui disiez vous-même avec franchise ce que vous sentez ; et vous ferez bien, car vous devez beaucoup vous défier de votre naturel caché.

Ce qui vous fait paraître encore de beaucoup plus dissimulée que vous ne l'êtes, c'est que les choses présentes font en vous une impression vive, mais qui ne dure pas ; et lorsque vous parlez, vous parlez selon l'impression présente, qui vous fait oublier ce qui s'est passé auparavant, et M. juge sur ce qui précède votre sentiment présent : c'est ce qui fait que vous avez tant de peine à vous accorder. Cependant vous ne sauriez être trop ouverte pour combattre votre naturel. Ne pouvez-vous point voir N. et lui parler avec simplicité et ouverture, pour voir si elle vous accommodera ? Car, comme elle est moins vive et moins franche que M., peut-être vous en accommoderez-vous mieux. Je vous assure que vous me faites grande compassion.

 140 [D.2.20]. Prier, lire, n’être pas triste.

Vous ne devez pas craindre, ma chère fille, l'oisiveté à l'oraison si vous commencez par le recueillement. Lorsque vous êtes trop dissipée, il faut lire quelque chose, non pour vous occuper de ce que vous avez lu, mais pour vous recueillir. Que si, à l'ouverture du livre, vous vous trouvez recueillie, fermez-le ; et toutes les fois que la dissipation sera trop forte, rentrez au-dedans de vous. Mais lorsque vous aurez un repos qui vous paraîtra une oisiveté parce qu'il est moins sensible, ne vous en inquiétez pas : il fera le même effet sur votre âme que le sommeil [60] au corps suppléant à votre nourriture.

Lorsque vous avez facilité à lire avant l'oraison, vous le pouvez faire, pourvu que vous quittiez votre lecture sitôt que vous vous sentez recueillie. Ne faites que demi-heure d'oraison, puisqu'on vous l'a ordonné (il faut préférer l'obéissance à tout le reste), mais continuez-la durant le jour tant que vous pourrez. Dérobez-vous mille moments en cessant tout ouvrage, pour demeurer en repos entre les bras de votre Bien-aimé. Ne vous en retirez pas tant qu'iI vous tiendra : attendez qu'Il vous donne Lui-même congé, et ne le prenez jamais vous-même dans ces heureux moments sous prétexte de travail ou d'autres choses, à moins qu'elles ne fussent indispensables. Votre travail pour lors est votre repos. Il faut que les enfants dorment beaucoup, et ce sommeil leur entretient la vie.

Ne vous inquiétez pas, je vous prie, de ce qui vous concerne : rien n'est plus contraire à votre état. Un enfant s'oublie entièrement de tout, il laisse tout au soin de la Providence, [61] il ne connaît que le moment présent. Soyez de même, et laissez là tant de craintes mal fondées. C'est Dieu qui vous conduit : craignez-vous qu'Il vous égare ? Et quand, pour Son plaisir, Il vous égarerait en apparence, votre égarement serait votre sûreté. La crainte est bonne pour ceux qui se conduisent eux-mêmes ; mais pour ceux que Dieu conduit, c'est une marque de défiance. Ne soyez plus affligée, ma chère enfant, mais demeurez en paix. Qu’y a-t-il qui puisse vous affliger, puisque votre Dieu est infiniment heureux ?

 141 [D.2.21]. Indiscrétion des commençants.

Vous savez que je ne donne jamais de moi-même des avis, mais aussi que je ne puis m'empêcher, lorsque je vois une personne peinée ou qui prend le change1, de lui dire mon sentiment quand elle me le demande ; après que [62] je l'ai dit, je n'y pense plus, même si on le suit ou qu'on ne le suive pas. Vous savez, de plus, combien je suis persuadée que l'essentiel de la perfection consiste à remplir ses devoirs, et qu'il ne peut y en avoir sans cela ; qui prendrait une autre route, s'égarerait immanquablement. Cette personne dont vous me parlez a la volonté droite, mais elle est tombée dans le même inconvénient où tombent toutes les personnes qui sont touchées vivement de Dieu, et qui n'ont aucune expérience ni par elles-mêmes, ni par d'autres. Elle a cru qu'elle ne pouvait mieux faire que de se laisser aller à la force du recueillement, négligeant tout le reste. Cette négligence n'est pas causée dans ces personnes par entêtement, comme dans bien d'autres, mais par défaut de lumière, comme un enfant [qui] ne marche pas, quoiqu'il ait volonté de marcher, parce qu'il ne le peut pas.

On a combattu le recueillement de cette âme, et on l'a combattu avec d'autant plus de justice qu'il lui empêchait de faire ses devoirs. Si elle avait pu comprendre qu'il fallait conserver son [63] recueillement dans ses occupations, sans s'imaginer qu'il fallut ou cesser d'être recueillie, ou cesser de faire son devoir, elle n'aurait pas pris le change comme elle a fait. Ces contretemps l'ayant déplacée, elle était tiraillée et troublée, elle ne pouvait plus posséder son âme en paix. Cet état ôte même une certaine capacité naturelle de faire les choses, rend interdit et incapable de tout, et fait un brouillard si épais que l'on ne peut plus marcher, et que l'on ne conçoit pas même ce que l'on nous dit, à moins que l'expérience ne fasse toucher l'endroit malade et y apporter le remède spécifique. Tous les pas que ces personnes font, leur paraissent des précipices ; tous les conseils les troublent. Voilà en peu de mots ce qui a fait toute la peine de cette âme et le peu de satisfaction que l'on a eue d'elle.

Mes propres fautes dans ces matières m'ayant fait pénétrer ce qui la tenait arrêtée, je lui ai fait voir comment tout ce qui n'allait pas remplir ses devoirs à une obéissance parfaite, était tromperie ; mais qu'elle n’était pas cependant trompée quant au fond de son état (comme il est très vrai), [64] mais quant à l'usage de ce même état. Elle entra dans ce que je lui dis sur la confession, sur la vie commune, etc. Et cela la mit au large et en repos. Elle me dit qu'elle m'écrirait quelquefois, et je lui dis de ne faire là-dessus que ce qu'on lui conseillerait, et de demander à N.

Je crois que cette personne fera bien dans la suite, et que l'on en sera  aussi satisfait qu'on l'a été peu. Il n'est pas nécessaire ni que je la voie, ni que je lui écrive. Qu'elle suive Dieu au-dedans, et l'obéissance au-dehors, comme elle en est convenue, et j'espère que tout le monde aura lieu d'être content d'elle, car le véritable amour de Dieu, ne gâte rien et rend propre à tout. Mais comme l'on fait bien des fautes dans les commencements par défaut d'expérience, se laissant trop enivrer du lait spirituel, il faut que les supérieurs aient quelque compassion de ces personnes et qu'ils en attendent du fruit en son temps.

Comme la voie de Dieu porte à renoncer incessamment et à son propre esprit et à sa propre volonté, il serait à souhaiter qu'il y eût dans les [65] communautés beaucoup de ces personnes qui n'aient ni volonté ni choix : on les mettrait dans tous les lieux et à tous les usages que l'on voudrait sans qu'ils en eussent la moindre peine2.

1Terme de vénerie : les chiens prennent le change, quittent la bête lancée pour une nouvelle.

2Lettre intéressante sur deux points : conseil pour une religieuse hors de sa « juridiction » et à propos d’une interprétation erronée du recueillement 

Nous possédons une copie (ms. 2057 des A.S.-S.) pour la  lettre suivante D.2.22, datée de 1691, ce qui nous la fait déplacer en tête de ce volume.  

 142 [D.2.23]. N’être point irrésolu ou partagé.

 [70] Il me paraît que, de quelque manière que Notre-Seigneur permette que je vous traite, vous devez suivre votre même train à mon égard. Ne voyez-vous pas que, dès que vous en auriez de la peine, dès que vous hésitez ou vacillez pour vous reprendre, ce n'est plus Dieu seul que vous regardez, mais bien la créature ? Cela demeurant de cette sorte, vous ne mourriez jamais. Dieu compte ce que vous avez fait pour Lui, mais Il ne le compte qu'autant que vous ne vous reprendrez pas. Vous examinez tout et réfléchissez sur tout : il ne faut pas que rien vous arrête, et il faut devenir courageuse.

Quand je serais un démon, qu'est-ce que cela ferait à votre affaire ? Est-ce à moi que vous vous sacrifiez, n'est-ce pas à Dieu ? Il faut plus de courage. Comment porteriez-vous une grande chose si vous êtes ébranlée pour si peu ? Si Dieu permettait que l'on ne vous épargnât en rien, vous en seriez plus heureuse. Il faut mourir une fois pour revivre. Plus de courage, et moins de retours ! Ne regardez plus le passé ni l'avenir, et très peu le présent : les fréquentes pensées que vous en avez [71] marquent que vous n'êtes pas assez désoccupée de vous-même. Oubliez-vous une bonne fois. Dieu veut plus de vous que vous ne faites, et s'Il ne voulait que cela, Il vous aimerait trop peu. S'il fallait que je vous ménageasse encore à présent, je ne pourrais vous écrire, et je n'aurais plus de grâce pour vous. Si vous agréez que je vous serve dans la volonté de Dieu, souffrez-moi avec toutes mes infirmités, sans les examiner, et agréez que je vous dise ma pensée avec fermeté.

Je vous dis encore qu'en votre conscience, lorsque Dieu a voulu quelque chose de vous, vous avez bien compris que c'était Lui : Il ne Se laisse point ignorer alors, quoique dans la suite Il Se cache. Il faut se perdre. N'examinez point ma lettre comme une lettre que la fâcherie m'ait fait écrire, car elle est de Dieu ; relisez-la sans prévention et vous verrez que c'est de Dieu. Oui, il y a encore des craintes et des réserves : Dieu vous éclairera assez pour vous les faire concevoir. Combien raisonnez-vous sur la créature, qui est moins qu'un chien ? Et pourquoi vous arrêter à mille incidents ? [72] Il faut plus de courage. Vous connaîtrez peut-être mieux toutes choses. Tournez tant que vous voudrez, il en faudra toujours venir au point que je vous dis, et à croire sans hésiter ni raisonner. Il y a plusieurs pédagogues, mais il n'y a qu'un Père en Jésus-Christ1. Pour ce que vous me dites de ramper, croyez que c'est ramper que de ne point sortir de vous-même, c'est faire comme un enfant qui, après avoir fait un effort violent pour sortir du ventre de sa mère, y reste, faute de force pour achever ce qu'il a commencé.

1Cor 4, 19.

 143 [D.2.24].

J'ai vu votre lettre. Il y a de la faute de chaque côté. Soyez tous unis en charité. Je serais inconsolable si le démon semait la discorde entre vous. Ne nous inquiétez pas de vos défauts. Défiez-vous de tout ce qui vous trouble. Travaillez doucement à vaincre votre humeur. Soyez fidèle à l'oraison, [73] à la présence de Dieu, au soin de votre famille, à remplir votre état. Dieu aura soin de vous.

 144 [D.2.25]. Tentations d’incertitude.

Demeurez en repos, ne songez plus à aucun état, sinon présentement à demeurer comme vous êtes sans vous occuper de l'avenir et de choses qui n'arriveront peut-être jamais. Vous pouvez vous conseiller ou au ** ou à …a : ce sont des hommes doctes, leur science vous appuierait ; et vous avez raison de vous défier d'une personne sans étude, décriée de tout le monde, en qui vous ne voyez que des choses méprisables. Pardonnez-moi ma hardiesse, de m'être mêlée de choses qui ne sont peut-être pas de ma portée ! C'est que la raison chez moi n'a point d'entrée : je suis aveuglément [74]

Un je-ne-sais-quoi que j'ignore

Autant que je l'aime et l'adore.

Je n’ai jamais prétendu que vous vous fiassiez à moi, mais je vous dis ma pensée car vous l’avez voulu. Je ne me sens nulle envie d’aider aux âmes, quoique je sois prête à m’exposer aux flammes pour celles dont Dieu m’a chargée1.

Dieu éprouve les âmes différemment : Il est maître de faire ce qui Lui plaît. Et une personne n’est jamais la règle d’une autre, puisqu’on en voit très peu de semblables : il y a des personnes que Dieu se plaît de sanctifier et d’autres de détruire. Nul ne doit jamais par soi-même se mettre dans aucun état, mais suivre la Providence. Je crois que vous ferez bien pour votre repos de vous mettre dans un qui soit plus assuré : vous serez par là hors de tout embarras. Comme vous croyez de le pouvoir, vous ferez bien de le vouloir.

Pour moi, je n’ai qu’une route et une voie, qui est la volonté de Dieu, ou connue ou inconnue. Ceux qui veulent suivre la volonté connue, ne doivent point marcher sans appui ; ceux qui suivent l’inconnue, doivent toujours marcher en perte. Ne croyez pas cependant que j’ai moins d’affection pour vous servir : nullement. Je serai toujours votre pis-aller : essayez de tout le reste auparavant, afin que vous n’ayez rien à vous reprocher. Votre âme me sera toujours très chère.

aLes points de suspension sont de Dutoit, comme les astérisques qui précèdent.

1Notre mouvement propre ne doit jamais se substituer à celui de la grâce..

 145 [D.2.26]. Ne point retourner en arrière.

J'ai fort souhaité, monsieur, que Notre-Seigneur vous donnât la plénitude de Son Esprit, mais j'ai peur que vous n'y mettiez obstacle par une autre plénitude, ce qui serait pour vous une perte irréparable, et d'autant plus grande que Dieu avait plus de desseins sur vous. L'Esprit de Dieu est d'une extrême délicatesse, Il veut beaucoup de tranquillité. Le mouvement de l'esprit, du corps et du cœur lui est fort opposé.

Vous me direz à cela que vous êtes dans un état qui vous dissipe beaucoup. Ne nous flattons point, ne nous [76] cachons point à nous-mêmes. Tout ce qui sera de pur ordre de Dieu dans votre état ne vous dissipera point. Mais combien aidons-nous à la lettre ? Combien se fait-on des nécessités des choses dont on serait surchargé si l'Esprit de Dieu n'était point à demi suffoqué en nous ? Combien croit-on qu'il faut remplir l'esprit de lumières et de connaissances, quoiqu'il soit vrai qu'il ne sera jamais véritablement plein que par son vide ? Combien notre naturel s'y mêle-t-il, et combien sommes-nous propriétaires ? Je vous assure que je tâche quelquefois de me cacher à moi-même et cela et mille autres choses que l'on me fait voir en vous et que je ne vous dis pas, parce que vous ne pourriez pas les porter ; mais je ne puis les ignorer : je me tais, et me contente de dire de temps en temps quelque petite chose. Je gémis en secret devant Dieu, et comme votre âme m'est infiniment chère, je souffre beaucoup de voir qu'après tant de grâces que Dieu vous a faites dans le commencement, vous soyez encore si propriétaire, je ne m'en étonne nullement. Depuis que votre cœur s'est écarté de Dieu, il est vide et sec.

Mais, me direz-vous, il n'en est pas éloigné. Il est vrai : il n'y est pas entièrement opposé, mais il est à tout autre chose. Il n'y a plus en vous ce principe vivant que Dieu y opérait : c'est une machine ou un luth qui résonne sans vie. Vous êtes comme entre deux termes, ni tout à fait à Dieu, ni tout à fait au monde. Pourquoi laissez-vous partager votre cœur ? Vous serez toujours malheureux, dans la plus grande fortune, tant que cela sera de la sorte. Dieu ne vaut-Il pas bien la peine que vous vous fassiez quelque violence, et que vous vous donniez un peu de repos ? Je prends votre cœur à témoin de ce qu'il a goûté lorsqu'il était sans partage et qu'il ne s'éloignait pas de l’ordre particulier de Dieu sur lui. Je vous conjure, par Son sang, de faire usage de cette lettre, et de mourir avec courage à vous-même. Que vous servira-t-il d'amasser des matériaux pour un édifice destiné au feu, si ce n'est à vous rendre plus propriétaire chaque jour ? Quittez tout, et vous trouverez tout. Je vous conjure, au nom de Dieu, de recevoir cela de la part d'un cœur désintéressé.

 146 [D.2.27]. [Je vous veux si pur, si petit…]

Je vous ai demandé à Dieu avec la dernière instance, sans me mettre en peine de ce qu'il m'en doit coûter, et il n'y a point de tourments que je ne souffrisse pour cela. Je vous ai demandé à Dieu, et je vous ai trouvé, et je ne vous laisserai point aller que je ne vous aie mené dehors, que je ne vous aie introduit dans la chambre de ma mère, dans la chambre de celle qui m'a engendrée1. Mais agréez que je ne vous souffre rien et que je vous sois quelquefois cruelle. Je vous veux si pur, si petit, si séparé de vous-même, qu'il n'y a rien que je ne fasse et ne souffre pour vous former à ma mode. Vous faites bien de ne point laisser de pâture à l'amour-propre : il vit de tout, et les choses même les plus saintes sont ce dont il fait ses ragoûts les plus exquis. Soutenez votre corps et ne lui faites rien, car l'amour-propre vivrait encore plus fortement par la destruction de votre santé : conservez-la, pour l'amour de Dieu. Regardez-vous comme un enfant. Ce n'est pas aux enfants à être austères ; croyez moi sur cela, car vous ne mangez point assez, et vous faites contre ce que je souhaite. Vous aurez beaucoup à souffrir là- dessus, car je ne vous donnerai point de quartier jusqu'à ce que vous soyez devenu simple et petit.

Dans vos occupations extérieures, tâchez de posséder votre âme en paix. Ce n'est pas une bonne maxime que de vous dépêcher de faire vos actions pour en être plutôt quitte ; il faut au contraire vous accoutumer à les faire avec tranquillité, afin de vous posséder dans ces mêmes actions, et vous accoutumer même à avoir une paix également forte dans les actions les plus dissipantes. Cela vous donnera une certaine égalité et une possession de vous-même en tout ce que vous faites, vous accoutumera à conserver l'occupation de Dieu en toutes choses, et fera que vous ne serez pas [80] facilement dissipé. Cette conduite est extrêmement nécessaire, surtout dans les commencements où l'on est encore fort proche de la multiplicité. Soyez également simple dans l'action comme dans l'oraison : pour y réussir, lorsque vous sentez que votre activité se mêle dans ce que vous faites, cessez pour un moment toute action, et vous laissez tranquilliser comme une eau qu'on laisse rasseoir lorsqu'elle se trouble. C'est comme cesser de retenir une chose, ou la laisser tomber ; cela s'opère dans le commencement par rentrer en soi, et dans la suite cela devient plus simple.

Lorsque l'on dit quelque chose devant vous que vous avez peine à supporter, observez le même conseil : rentrez en vous et demeurez en silence, laissant tout tomber. Il n'est point à présent question de défendre la vérité, mais de vous taire, vous contentant de goûter dans le secret ce que vous goûtez, sans le faire paraître au-dehors. Je vous demande sur cet article un rigoureux silence. Il viendra un temps où il vous sera donné de défendre la vérité et de la défendre efficacement2. Les remords qui vous viennent ne sont causés que parce que vous sortez hors de vous-même contre l'ordre de Dieu, qui ne veut pas à présent de vous que vous défendiez Sa vérité qu'Il saura bien défendre Lui-même. Lorsque vous vous sentirez attaqué, unissez-vous à Dieu, et vous trouverez un secours autant prompt qu'efficace.

1Ct 3, 4.

2On pense à Fénelon ; autre indice : « je vous ai trouvé ».

 147 [D.2.28]. Amitié d’amour-propre…

Je suis touchée de vos peines, mais que voulez-vous ? Il faut porter la croix, et la porter constamment. C'est la longueur des peines qui ennuie, mais nous ne serions pas crucifiés si nous ne l'étions que pour un certain temps. Après avoir été lassés du monde, nous le sommes de nous-mêmes, et enfin de Dieu, contre qui nous sommes tentés de murmurer. Mais patience : Dieu fera peu à peu Son œuvre. Vous aimez à être aimé, vous êtes tendre en apparence pour autrui ; mais si le sensible va droit au prochain, le fond demeure tout pour vous-même, et vous n'aimez [82] que pour rechercher plus d'amitié. Le trouble où vous met le moindre mécompte sur le retour d'amitié d'autrui, vous doit apprendre que c'est vous, et non le prochain, que vous recherchez dans toutes ces belles affections. La jalousie, la délicatesse, la sensibilité, viennent d'attachement à nous, et non d'attachement à ceux que nous paraissions aimer. Votre naturel est véritablement tendre et obligeant pour vous complaire dans vos amitiés. Quel remède à ce fond corrompu ? Ce n'est point de se tourmenter, de se dépiter ni contre Dieu ni contre soi-même, mais de se voir dans sa laideur, d'écouter N., qui vous la découvre, de vous accoutumer à vous voir difforme, de recevoir avec fidélité les choses dont vous avez déjà la lumière, et avec petitesse celles dont vous n'avez pas encore la lumière distincte.

La vue paisible de votre abjection est ce que Dieu demande de vous : c’est le contrepoison de vos secrètes complaisances. Dieu veut vous montrer autant de boue et de puanteur d’amour-propre dans vos amitiés, que vous vous flattiez d’y avoir mis de parfums et de choses délicieuses. Écoutez en paix, recevez petitement ce qu’on vous dit, pratiquez fidèlement selon toute votre lumière. Quand vous avez été infidèle, supportez-vous vous-même, et reprenez toujours sans fin votre petite tâche.

 148 [D.2.29]

Il ne faut pas se troubler sur ses misères, mais il faut en porter paisiblement la vue et ne s’y laisser jamais aller volontairement. Vous avez besoin de trouver des cœurs secs, durs, ingrats et trompeurs, afin que ce mécompte vous sèvre sur la recherche d’être aimée. Je m’imagine que vous trouvez assez cette correction de votre amour-propre dans les amis du monde. Il ne faut aimer que ceux qui aiment Dieu, et à proportion de ce qu’ils L’aiment, et ne vouloir être aimé d’eux qu’à proportion de ce qu’ils voient Dieu en nous. Tout le reste n’est que vanité, qu’amollissement de cœur, que délicatesse sur soi-même. [84]

Courage ! Nous avons un bon Maître qui sait combien nous sommes de pauvres gens. Dites-Lui toutes les peines que vous avez à valoir quelque chose. Priez-Le de démonter vos amitiés généreuses et tendres pour ne vous laisser qu’un seul Ami qui vous rende tous les autres en la manière qu’il Lui plaira.

 149 [D.2.30]

Je vous aime toujours de tout mon cœur, mais à condition que vous ne serez plus si friand d’amitié. Ce goût vous gâte le cœur et il vous éblouit, car il paraît venir d’un cœur excellent. Le bon cœur est celui qui n’aime que Dieu, et le reste à proportion que Dieu le fait aimer. Ce véritable amour corrige toutes les sécheresses d’un cœur rétréci et renfermé en soi, mais il ne corrige pas moins les attendrissements où l’on se recherche en paraissant s’oublier, et où l’on s’enivre de son propre vin. Courage ! Dieu est fidèle et Il vous aidera, si vous ne partagez point votre cœur. [85]

 150 [D.2.31]

Vous me ferez justice, mademoiselle, quand vous serez persuadée que personne ne prend plus de part que moi à tout ce qui vous regarde. Les troubles et les incertitudes sont des fuites de la foi, et des épreuves qui ne doivent jamais faire quitter cette voie, car le don de la foi pour l’intérieur est la plus grande grâce que Dieu nous puisse faire. Ne vous laissez donc point abattre par tous ces différents changements et dispositions : il faut servir Dieu au travers des sécheresses.

Je ne crois pas que les livres du père **, ou ceux qui traitent de l’intérieur, vous puissent nuire. Cependant il ne faut pas se figurer aucun état, mais s’en servir pour mourir à soi-même, et réveiller l’onction qui est l’effet que produisent ces sortes de livres. Les autres ne le font pas ; au contraire, ils éteignent, pour ainsi dire, la lampe qui [86] fume encore, desséchant le peu d’humeur qui reste. Si néanmoins l’on vous défend nommément quelques livres, il ne faut point lire celui que l’on vous défend ; mais à moins d’une défense positive, je ne crois pas que vous deviez vous priver vous-même de la nourriture qu’ils procurent.

Ne vous étonnez point de votre langueur, ni de voir revivre vos défauts. Il faut vous supporter vous-même, tâcher de vous surmonter, rester humiliée lorsque vous ne l’avez pas fait, mais que rien ne vous fasse quitter l’oraison. Rappelez-vous au-dedans lorsque vous vous trouvez dissipée, et surtout, ne vous découragez point.

 151 [D.2.32]

J’ai bien de la joie, mademoiselle, que les choses soient comme vous les dites, et que l’on se soit mépris dans ce que l’on a pensé de vous. Cependant comme nous ne nous voyons [87] pas nous-mêmes, il faut par petitesse adhérer à ce que les autres nous disent de nos défauts, quoique nous ne les voyions pas en vous, et travailler comme s’ils y étaient. Dieu donne une bénédiction plus grande à cette démission de notre esprit et de notre volonté.

Je vous plaindrais extrêmement dans votre sécheresse, si je ne vous voyais assez de courage pour passer par-dessus toutes les difficultés. Nourrissez votre âme le plus que vous pourrez par de fréquents retours vers Dieu, par des actes d’amour et d’abandon, par Lui demander1 souvent Son secours, par des lectures faites avec tranquillité et silence. Mais surtout, point de mélancolie : la mélancolie seule est capable de vous accabler de sécheresse. Combattez-la intérieurement pour l’amour de Dieu, et extérieurement par ce que vous vous devez à vous-même et aux autres. Je me trouve encore si mal que j’ai peine à écrire de longues lettres. [88]

1Archaïsme : infinitif-substantif.

 152 [D.2.33]

Il faut souffrir les temps de peine et d’épreuves, mademoiselle, mais il faut les soutenir avec une fidélité inviolable. Votre cœur et votre esprit sont si pleins qu’il ne reste presque point de place pour Dieu. Donnez-Lui du moins quelques jours : contraignez-vous. Il est difficile de n’être pas sans goûter quelque chose : sitôt que l’on ne goûte pas Dieu, le goût s’étend sur le monde. C’est à présent qu’il faut combattre contre votre propre cœur, et pour le faire avec succès, il faut être fidèle à l’oraison et à l’exercice de la présence de Dieu, nourrir votre âme par la lecture, de peur qu’elle ne se dessèche comme l’araignée. Sacrifiez à Dieu M. d. M. : Il en aura plus de soin que vous. Je vous l’ai déjà dit, Dieu est jaloux. Je ne vous oublie pas. [89]

 153 [D.2.34]. Mortifier la propre volonté.

Je ne crois pas que M. doive s’inquiéter de sentir trop d’attache pour N. Ce n’est point par la violence qu’on se détache, mais en retranchant doucement les amusements. Cette attache lui est encore nécessaire à cause de sa faiblesse, et empêchera d’autres attaches qui ne seraient pas si innocentes. Elle doit mortifier les plaintes qu’elle fait sur ce qu’on lui témoigne moins de tendresse que son amour-propre n’en désirait, souffrir sans se plaindre qu’on s’occupe d’affaires sérieuses et qu’on s’occupe peu d’elle, et mille choses de cette nature. Elle ne saurait assez remercier le Seigneur de lui avoir donné un mari comme celui-là dans la corruption générale du siècle. Je ne crois pas qu’elle doive se chagriner ni s’occuper du sentiment de cette attache, mais, laissant toutes ces choses, ne s’occuper que de Dieu et de son devoir dans le moment présent. [90]

J’ai bien de la joie que Dieu lui ait appris à Le chercher en elle : c’est ce qui abrège bien du chemin. Les dispositions qui viennent purement de Dieu ne se peuvent procurer par aucun effort : il faut que ce soit Lui qui les donne. Et lorsqu’Il a la bonté de les donner, il faut les recevoir avec humilité, et s’en laisser priver avec soumission et résignation, demeurant dans la patience, observant néanmoins de se tourner toujours au-dedans qui est le lieu que Dieu S’est choisi pour habiter en nous.

Il faut s’accoutumer à beaucoup de calme, à une grande démission de volonté, et à une indifférence entière sur les événements, car tout consiste à mortifier notre propre volonté ; or, les désirs trop véhéments et les craintes excessives viennent d’une prodigieuse vie de notre volonté. La mort ne consiste pas à se tuer avec effort, mais à retrancher doucement tout moyen de vie, laissant mourir les désirs et les craintes à leur naissance. Il ne faut point s’inquiéter des défauts : l’inquiétude les augmente, loin de les corriger. Il les faut retrancher dans leur source, qui est la propre volonté et l’amour de nous-mêmes. [91] Retranchez autant que vous pourrez tous retours sur vous-même, et vous retrancherez la vanité : ce sont ces retours qui l’entretiennent. Cessez d’en faire : elle sera obligée de disparaître.

 154 [D.2.35]. Mortifier sa propre volonté.

Que puis-je vous dire, sinon de mourir sans cesse à vous-même, car nous vivons en toutes choses ; et la raison trouve assez de prétextes spécieux pour appuyer la vivacité de l’esprit et de l’humeur. Soyez souple comme un enfant sous la main de celui dont vous me parlez. Ne vous embarrassez de quoi que ce soit. Je loue votre affection, et le soin que vous avez de sa santé, mais souvent la contradiction qu’on fait à un malade, fait plus de mal que le remède qu’on voudrait lui faire prendre ne fait de bien. Vous avez le droit de prier et de remontrer. Quand vous verrez quelque aheurtement1 dans son esprit, ne passez pas [92] outre, et vous verrez qu’il en reviendra de lui-même.

C’est souvent plus l’envie que nous avons qu’on ait de la condescendance pour nous que la charité pure, qui porte à en user comme vous le faites, car la charité est douce, compatissante, longanime : elle ne désire être comptée pour rien, elle fait sans empressement le bien qu’elle croit devoir faire, elle ne se choque ni ne s’indispose de rien, elle est toujours la même et prête à faire les mêmes choses qu’elle faisait, quand même on la rebuterait cent fois. Elle fait simplement son devoir, sans s’embarrasser du succès. Quand sera-ce que N. voudra n’être comptée pour rien ? Quand est-ce qu’elle ne s’apercevra plus si on rejette ou agrée ses pensées ?

Pour ce qui est de **, qu’il s’en tienne  à ce que je lui ai mandé : qu’il devienne tous les jours plus petit et plus simple, que l’élévation ne serve qu’à l’abaisser davantage ; qu’il s’occupe beaucoup de Dieu, et peu de lui-même et de tout le reste ; qu’il soit fidèle dans les occasions à se tenir fortement attaché à Dieu et recueilli au-dedans, sans quoi [93] son naturel prendra toujours le dessus. C’est à présent le temps de travailler tout de bon à la garde de son cœur, non en s’appuyant sur soi-même, mais en s’abandonnant beaucoup à Dieu.

1Aheurtement : attachement opiniâtre à un sentiment, à une opinion. (Littré).

 155 [D.2.36]. Nécessité de mourir à tout.

J’ai tâché de me cacher à moi-même ce que Dieu voulait de vous, afin de n’être pas obligée de vous le dire, voyant que vous êtes si attaché à vous-même que vous avez peine à mourir à des bagatelles. Vous marchandez avec Dieu et balancez avec Lui une curiosité ; cependant je vois que Dieu veut que vous mouriez à tout cela. Vous ne faites cas que d’une pureté extérieure, et vous vous contentez d’essuyer le dehors, sans vous laisser purifier radicalement. On craint une faiblesse extérieure, durant que l’on ne craint pas la corruption de [94] l’esprit. Quoique votre dernière lettre soit pleine de confiance, elle ne me satisfait point, car quoique je vous aime en Jésus-Christ plus que je ne puis vous le dire, je ne veux votre amitié et votre cœur que pour le faire entrer dans ce que Dieu veut de vous.

Je vous conjure en Son nom que nous ayons une liaison durable, ce qui ne sera que par l’union de notre esprit. Je vous prie donc que notre esprit soit un et uni en Dieu ; et pour cela, quittez vos premières manières d’agir et de concevoir pour prendre les miennes. Donnez-vous à l’intérieur, et pénétrez la moelle du cèdre sans vous arrêter à l’écorce. Chose étrange qu’après ce que vous me témoignez, je n’aie pu obtenir de vous que vous vous priviez des lectures qui vous sont nuisibles puisqu’il est à présent question d’établir votre intérieur, et vous ne me voulez pas croire ! Au nom de Dieu, faites ce que je vous demande, car sans cela il serait impossible que nous fussions unis. Vous ne connaîtrez que dans la suite la nécessité d’en user comme je vous dis, et la conséquence qu’il y a de renoncer pour l’amour de Dieu dans les choses de l’esprit. [95] Il faut que vous soyez bien dur, ou que vous aimiez bien peu Dieu, pour me refuser si peu. Je ne veux pas que vous regardiez de trois mois aucun de ces livres, et cela absolument.

Souffrez que je vous ouvre entièrement mon pauvre cœur : il est si fort à Dieu, et Son amour pur le pénètre si fortement qu’il souffre de ne pouvoir communiquer aux autres, et surtout à votre cœur, un amour entièrement pur et nu, dégagé de tout ce qu’il y a de propre. Ô mon Dieu, que l’on Vous connaît peu ! On ne Vous connaît point : c’est pourquoi on ne Vous aime point d’un amour digne de Vous. On traite Dieu en créature, et l’on se fait des idées de Lui conformes à ce que nous sommes. Dieu ne peut être véritablement honoré que par notre destruction et notre anéantissement. Il est venu au monde pour nous apprendre à honorer Son Père comme Il doit être honoré. Qu’a-t-Il fait pour cela ? Il a été mis au rang des malfaiteurs. Il a été fait péché pour nous1, quoiqu’Il ne puisse pécher. Ô mystère qui [96] n’êtes point compris. Saint Paul achevait ce qui manquait à la passion de Jésus-Christ2, et comment l’acheviez-vous, ô Paul ? Par l’expérience de ce que Jésus-Christ n’a pu éprouver. Jésus-Christ a été dans une continuelle oraison, dans une dépendance entière à toutes les volontés de Son Père, n’étant venu dans le monde que pour faire cette volonté, ainsi que David l’exprime de Lui : il est écrit de moi à la tête du livre que je ferais votre volonté3.

Sacrifiez-vous à tous les vouloirs divins, défaites-vous de vous-même, je vous en conjure, et mettez-vous en état que vous puissiez être tout à Dieu sans retour et sans crainte. C’est assurément à quoi vous êtes appelé. Si vous vouliez bien ménager votre temps, vous en trouveriez pour l’oraison et pour la lecture des choses intérieures, pour entrer en ce que Dieu veut de vous. Si vous en lisiez tous les jours un peu avec application, quelque peu que ce fût, vous goûteriez Dieu assurément, et vous Le goûteriez d’une manière autant ineffable qu’elle serait au-dessus du sentiment. Je vous demande ces faibles marques de votre amitié. [97] Si vous me les refusez, que voulez-vous que je juge de votre cœur ? Il me servira de témoignage contre vous-même de ce que Dieu veut de vous. Qu’a-t-il fait à Dieu, ce cœur ingrat, que Dieu y mette Son amour et Ses yeux ? Hier, il y avait en moi quelque chose qui disait à Dieu : « Ou rendez ce cœur digne de Vous, ou m’effacez du livre de vie, ou, comme saint Paul, que je sois anathème pour lui ! » Mon Dieu, quel bien ne ferez-vous pas si vous voulez bien faire à l’aveugle ce que je vous dis, et entrer dans les dispositions où Il vous souhaite !

Ne comptez pour bon que ce que Dieu fait en vous sans vous : ainsi, il n’y aura rien chez vous de parfait ni de bon que ce qui s’opérera par votre propre destruction. Regardez-vous n’étant plus à vous-même, mais comme étant à celui qui vous a racheté d’un grand prix4. Je vous ai acheté moi-même pour Dieu : eh ! que ne donnerais-je pas pour vous voir tout à lui ! Perdez toute idée de grandeur et d’espérance humaine pour vous conformer au pauvre petit et humble Jésus. Si [98] vous tendez à être quelque chose, vous ne serez jamais rien, je vous le prédis ; mais si vous tendez à n’être rien, ce sera par là-même que vous serez propre aux grandes choses, car Dieu n’établit qu’en détruisant, Il donne la vie en tuant5. Il ne fait que trouver tout qu’en perdant tout. C’est la conduite de Jésus-Christ sur Ses enfants, car elle ne sera pas autre envers eux qu’elle est envers Lui-même : Il a tout établi sur la ruine même de ce qu’Il établissait. Qui n’eût dit que Jésus-Christ n’était pas venu pour détruire l’Église, mais pour l’établir ? L’a-t-Il fait par le succès ? Tout au contraire, Il l’a fait par le renversement. Laissez remplir votre cœur de ces vérités, car elles sont les plus solides. Je ne cherche à votre amitié que vous-même. Vous ne verrez jamais que je vous emploie pour rien qui me regarde. Mais pour vous faire entrer dans les plus pures maximes de Jésus-Christ, je donnerais tout ce que j’ai et tout ce que je suis. Ô si jamais un rayon de la vérité remplit votre esprit et pénètre votre cœur (ce qui sera, sans [99] doute, si vous n’y mettez point d’obstacle volontaire), vous en comprendrez alors plus en une heure que je ne vous en dirais en toute ma vie.

Prenez ce  miel quoique dans la gueule du lion mort6 et  ne regardez pas à ce que je suis noire car c’est mon soleil qui m’a décolorée7 de la sorte pour son amour. Ne vous arrêtez pas à l’extérieur, mais fondez8 l’amour pur, désintéressé, l’amour qui n’aime son objet que pour lui-même, sans retour sur soi, l’amour qui aime plus à souffrir pour l’amour que de jouir de l’amour, l’amour qui n’a point d’yeux pour se regarder soi-même, enfin l’amour qui est tellement passé en son objet qu’il se transforme en lui. Mandez-moi si votre cœur admet ou rejette la nourriture que je lui présente, car ce me sera un signe de vie ou de mort. Ô que je vous dirais de bon cœur avec le Prophète : Recevez la bonne nourriture que je vous présente, et votre âme en étant engraissée, sera dans la joie9 !

1II Co 5, 21.

2Col 1, 24.

3Ps 39, 8-9.

4I Co 6, 19-20.

5Jean de la Croix : Cantique de la vive flamme d'Amour, §2.

6Jg 14, 8 : Dans ce chapitre Samson épouse une Philistine.  

7Ct 1, 5.

8ou : sondez.

9Is. 55, 2.

 156 [D.2.37]. Deux voies…

Il m’est venu de vous dire, madame, que le diable est autour de vous comme un lion rugissant, afin de chercher quelque chose qu’il puisse dévorer1 : il vous donnera d’extrêmes répugnances pour les personnes qui peuvent le plus vous porter à l’intérieur, afin qu’étant dépourvue de secours de ce côté-là, il puisse après cela vous terrasser. Donnez-vous bien de garde d’adhérer à ces peurs et à ces répugnances, car c’est le plus grand mal qu’il puisse vous faire. Ne donnez aucune prise à ses illusions car, pour peu que vous en donnassiez, vous verriez comme il s’emparerait de votre extérieur, le liant et l’obsédant, ce qui est fort dangereux. Il  faut marcher par une foi forte et vive. Soyez persuadée que tout ce que je vous [101] dis est de plus grande conséquence qu’il ne paraît. Il n’y a que l’expérience qui comprenne combien il est aisé de prendre le change et cela cause, toute la vie, de grandes peines. La plus grande miséricorde de Dieu sur vous est d’être entre les mains de M., qui ne vous conduira ni par l’extraordinaire, ni par les sentiments.

Mais, me direz-vous, ne suis-je pas conduite par une voie extraordinaire ? Nullement. Elle l’est, si vous voulez, par rapport au petit nombre des serviteurs de Dieu, mais elle ne l’est point parce que c’est la voie toute naturelle où Jésus-Christ introduit Ses enfants : c’est l’effet du domaine qu’Il S’est acquis sur notre âme. La voie que j’appelle extraordinaire est celle où il entre des visions, des terreurs, des démons, etc. qui se peut mieux dire qu’écrire. Si vous tombez entre les mains des personnes qui fassent cas de ces choses, vous y entrerez jusque par-dessus la tête, et sortirez de cette voie simple, petite, et comme toute naturelle de mon divin Maître. Je vous conjure, puisque Dieu vous a adressé à M., de ne point mélanger d’autre conduite, et d’aller où il vous [102] mènera. Je ne sais pourquoi je vous écris ceci, mais je sais que toutes vos terreurs viennent du démon, qu’il faut mépriser et ne pas craindre. Ne me craignez pas non plus : je ne suis point du tout redoutable.

1Pi 5, 2.

 157 [D.2.38]. Retraite intérieure.

J’ai été, madame, la plus surprise du monde d’apprendre que vous croyez que je vous avais conseillé de quitter le lieu où vous êtes. Ce ne fut jamais ma pensée, à moins que Dieu ne vous le fasse faire. Il ne faut pas se lever avant le jour. Lorsque Dieu le voudra de vous, Il vous poursuivra avec tant de force que vous ne pourrez vous en défendre.

La retraite dont nous parlâmes, ce me semble, était d’un jour, et de votre cœur retournant fréquemment au-dedans. Et si vous vous souvenez, madame, sur ce que vous me dites que [103] cela était fort difficile, je tâchais de vous en faire connaître la facilité, et vous priais d’y faire attention et de vous priver même de quelque chose lorsque vous y auriez manqué. Je suis fâchée de vous avoir affligée, quoique j’espère que cette affliction vous sera avantageuse, car je ne désire que de vous consoler et encourager, étant persuadée combien cela vous est nécessaire. Bien loin de vous porter à quitter le lieu où vous êtes, je vous en détournerais à présent si vous le vouliez faire et que vous eussiez la bonté de me demander mon sentiment. Ce sont des coups que Dieu seul doit faire faire, et que l’on ne doit jamais conseiller s’Il ne conseille Lui-même ; autrement, il n’y aura point de succès, et un retour fâcheux en serait la suite. Je prie le Dieu de paix de la donner à votre âme.

  158 [D.2.39]. Règles de conduite intérieure.

 [104] Ce qui fait l’enfer dans l’autre vie est la compagnie continuelle des créatures et la privation de Dieu, quoique ces créatures (qui sont les anges rebelles) soient de nature si parfaites, que tous les hommes les plus parfaits sont des ordures en comparaison. Ce qui fait l’enfer de l’âme, c’est aussi la présence des créatures et l’absence de Dieu. Pour pouvoir posséder Dieu, qui est le paradis, il faut mourir à toutes les créatures ; ainsi donc, quand je m’occupe volontairement et que je cherche à me satisfaire dans les créatures, je suis en enfer.

Comme l’on a l’esprit brillant et sans beaucoup de solidité, il ne faut pas s’étonner de ces différents changements. Il faut s’humilier devant Dieu, se supporter telle que l’on est avec paix, étant bien aise de paraître telle que l’on est. L’humiliation la plus avantageuse et la plus difficile à supporter est celle qui nous vient de nos défauts, misères et péchés. Il faut nous supporter et nous regarder comme si nous avions soin, pour [105] l’amour de Dieu, de quelque lépreuse : il faudrait tous les jours laver ses plaies, sans nous ennuyer ni nous étonner de la puanteur de ses ulcères et du mal de cœur qu’elle nous ferait.

Lorsque l’on sent ses inclinations s’épancher vers la créature, et que l’esprit et le cœur s’en occupent, il faut se souffrir, retournant à Dieu par une confiance humble, laissant passer cela et souffrant la peine que cela nous fait, sans vouloir combattre directement, (ce qui ne ferait que nous troubler), mais paisiblement demeurer auprès de Dieu, de qui nous avons tant de besoin, sans nous multiplier par actes. Tout ce qu’il faut faire est d’éviter autant que l’on peut les occasions, et mourir à toutes les petites satisfactions, désirs de voir, de parler, d’entendre parler même des choses les plus saintes, cela étant toujours imparfait, et la mort à tout étant ce que Dieu désire ; ne se point mettre en peine des troubles, nuages, tentations, mais les supporter doucement, les laissant couler, s’accoutumant au calme et à la paix ; ne faire point de scrupule des choses que notre état exige de nous, et faire tout dans l’ordre de [106] Dieu et pour Dieu. Il faut regarder tout ce qui nous arrive comme ordre de Dieu et être content de tous, sans se mettre en peine de ce qui paraît plus saint et meilleur aux autres, l’ordre de Dieu devant être notre conduite ; ne se point soulager dans les croix, de quelque manière que ce puisse être, le désir d’être éclairé étant amour-propre ; lorsque l’on n’a point de directeur, se mettre à genoux devant Dieu, Le prier de nous éclairer, et demeurer en repos ; mourir au désir de parler de Dieu, et garder toujours une solitude intérieure sans laquelle l’extérieure n’est rien ; croire que, dans le naturel que l’on a, si Dieu ne soutenait par une grâce spéciale, l’on serait prêt de commettre toutes sortes de crimes ; jeûner les vendredis, et outre les pénitences, se mortifier de tout sans nuire à la santé ; être gaie et paisible et ne se troubler pour aucun péché, si nous étions assez malheureux d’en commettre, un retour amoureux, tranquille et humble étant ce qu’il faut ; ne point craindre l’oisiveté à l’oraison, lire auparavant quelque passage, ne se mettre pas en peine si on l’oublie ; ne point désirer ce que l’on ne peut pas [107] avoir et être contente des choses qui nous paraissent fâcheuses, étant dans l’ordre de Dieu.

Notre corruption est comme le fumier qui sert à faire croître et fructifier le froment. Dieu, qui nous veut entièrement à Lui, pouvait nous ôter ce fond de concupiscence, mais Il nous le laisse, afin de nous faire mériter davantage. Il ne faut pas s’étonner de ce qu’encore que nous voulions et souhaitions les croix, nous ne laissons pas d’y répugner ; c’est ce que disait saint Paul1, qu’il avait en lui une loi qui s’opposait à la loi de son esprit. Vous ne devez pas vous mettre en peine de ces choses qui se passent en vous sans vous. Quoique vous fassiez les choses sans goût, ne vous en mettez pas en peine non plus que des nuages. La foi doit être notre guide. Il faut apprendre à se bien connaître et travailler à se détruire sans relâche, autrement notre esprit serait toujours inconstant, allant de branche en branche sans s’arrêter à rien.

Tout ce que l’on désire avec [108] empressement n’est point de Dieu : Dieu habite dans le calme. Il faut souffrir les troubles sans nous tourmenter à nous en délivrer (ce qui ne ferait que les augmenter), se désoccuper de toutes les créatures, pour ne s’occuper que de Dieu. C’est folie d’attribuer aux créatures les croix qui nous arrivent, puisque nous n’avons que celles que nous nous faisons à nous-mêmes. Si nous étions bien morts, rien ne nous ferait peine. [109]

1Rm 7, 23.

 159 [D.2.40]. De la prière du cœur, etc.

J’ai à répondre, ma chère Mère, à deux de vos lettres : l’une où vous m’écrivez vous-même, et l’autre que N. m’a donnée. Il m’ordonne de vous répondre. Vous dites, dans celle que vous m’aviez écrite, que l’on a cru que je méprisais les images ; ceux qui me voient à Paris, où j’en ai deux chambres toutes tapissées, savent le contraire. J’ai peine à souffrir les statues en bosse des saints lorsqu’elles sont mal faites et d’une manière ridicule, et c’est le respect que j’ai pour les images qui me donne ce sentiment. Il y a des images extérieures, et il y a des images intérieures. Je viens de vous dire mon sentiment sur les premières, il faut vous le dire sur les secondes : je crois qu’il est bon pour un temps, à ceux qui le peuvent, de s’imaginer Jésus-Christ crucifié ou en quelqu’un de Ses mystères, pourvu qu’on Le regarde comme en soi et en se recueillant, et que notre propre cœur serve comme de théâtre pour cette tragédie, [110] parce que cela habitue au recueillement. Mais je crois aussi qu’il ne faut point vouloir retenir cette image, lorsque nous avons plus d’attrait à la foi qui croit tout, adore et aime tout sans se faire de figure particulière.

L’autre article regarde les prières vocales. Je crois que c’est bien assez pour des religieuses de dire celles d’obligation, qui sont en grand nombre, et qu’il serait plus à propos d’employer le temps que l’on a de reste à faire oraison. Et je ne crois pas avoir tort en cela si l’on considère la différence de la vie des personnes qui ne prient jamais que vocalement d’avec celles qui font oraison. Or, si l’on y voit une différence si notable, il faut conclure que l’oraison est plus utile et plus efficace que les prières vocales qui ne sont pas d’obligation. Dieu aime mieux pour nous un discours que l’amour produit en nous-mêmes, que ce que le même amour a produit dans les autres. Nous avons un cœur comme eux pour concevoir les mêmes sentiments. Si l’on voit donc qu’une année de bonne oraison sert plus à la conversion des mœurs que vingt ans [111] de récits de prières vocales, (à moins qu’une profonde oraison ne les accompagnât, ce qui ne serait que pour celles qui sont d’obligation) je dis que l’on doit préférer cet exercice à l’autre, comme étant le meilleur et le plus utile. Et plus on le pratique, plus devient-il excellent ; il dont donc être préféré aux prières vocales. C’est le sentiment de saint François de Sales, et de bien d’autres. Ce saint veut même pour ses filles, dans les prières d’obligation lorsqu’elles disent l’office seules, que quand elles se sentent attirées, elles le quittent, afin de correspondre à l’attrait de Dieu. Si saint Benoît veut une obéissance si prompte qu’on quitte une syllabe commencée lorsque le supérieur appelle, à plus forte raison [doit-on le faire] lorsque Dieu, qui est le véritable supérieur, appelle au-dedans.

Mais, se dira-t-on, je ne sens pas cet appel : je l’ai senti, et il ne paraît plus. Il est à craindre qu’il ne se soit tu pour n’avoir pas été suivi, car rien n’est plus aisé à éteindre que cet Esprit. L’Esprit de Dieu s’explique chez nous en deux manières : ou en nous [112] invitant, ou en nous corrigeant. Le premier est doux et délicat, il s’éteint facilement lorsque l’on ne le suit pas, et la fidélité à le suivre le manifeste toujours davantage ; mais l’infidélité, même sous bon prétexte, l’éteint véritablement et il ne paraît plus. Cependant ce je ne sais quoi qui le manifeste à ceux qui le suivent, est comme le feu sacré caché dans un puits, qui devint boue, mais redevint feu étant exposé aux rayons du soleil1. Ce même Esprit, éteint par une longue suite d’infidélités que l’on ne connaît pas même, n’est pas plus tôt exposé aux yeux de Dieu avec une véritable délibération de le suivre qu’il reparaît avec toute sa délicatesse : il se fortifie par la fidélité à le suivre.

L’autre effet de l’Esprit de Dieu est de corriger ; c’est ce que l’on appelle communément remords de conscience. Lorsque l’on est fidèle à suivre la délicatesse de la conscience pour ne rien faire contre ce qu’elle indique, elle est très fidèle, et met l’âme fort à l’étroit jusqu’à ce qu’elle l’ait conduite à une parfaite pureté. Elle s’éteint par sa [113] consommation, et elle s’éteint alors avec un grand avantage ; mais malheur à celui en qui la conscience s’éteint pour ne l’avoir pas voulu suivre ! Les remords ne s’éteignent qu’à force d’infidélités ; et comme à mesure que l’on est infidèle, la conscience devient plus grossière, aussi à mesure que l’on est fidèle, elle devient plus délicate, et manifeste les choses plus profondes et cachées. De même, à mesure que l’on est fidèle à ce simple Esprit invitateur, il manifeste davantage les volontés du Seigneur, et c’est à cela que l’on connaît qu’une âme, quelque obscure et sèche qu’elle soit, ne s’est point égarée : que plus elle est sèche, aveugle, impuissante pour tout, plus elle est éclairée sans lumière par ce simple Esprit invitateur pour connaître ce que Dieu veut d’elle. Ce discernement est d’une telle conséquence, dès le commencement de la conversion, que tout roule là-dessus. Heureux ceux qui ont des personnes qui le leur enseignent !

Pour répondre à la lettre que vous avez écrite à N., je vous dirai que si vous avez bien lu la lettre que je m’étais donné l’honneur de lui écrire, vous aurez remarqué que je ne touche point à tout ce qui est du général d’une communauté, que l’on appelle observance régulière. Je m’en suis, ce me semble, expliquée clairement. Mais comme je pourrais me tromper dans la pensée de m’en être bien expliquée, je tâcherai de le mieux faire ici, non afin que vous m’en croyiez, mais afin de satisfaire et à l’amitié que j’ai toujours eue pour vous, et à l’ordre que l’on m’en donne. Ce que je vous mande ne satisfait pas votre raison, je suis sûre qu’il s’accordera si bien avec le fond de votre âme (où la vérité doit résider) qu’il ne pourra qu’il ne dise « amen ». J’aime mieux satisfaire ce fond que la raison, l’un étant la volonté de l’homme, et l’autre celle de Dieu.

Je dis donc que je mets au nombre des règles les observances régulières qui sont générales. Et qui voudrait en cela apporter de la singularité, serait comme une personne qui prétendrait bâtir un édifice en posant toutes les pierres d’une manière dérangée ; elle ne le pourrait : il faut qu’elles soient du moins unies et toutes rangées à certaines hauteurs quoiqu’elles ne soient pas d’égale figure ni grosseur. Qui voudrait dîner [115] lorsque les autres prient, et prier lorsqu’elles dînent, faire oraison lorsqu’il faut chanter l’office et chanter lorsqu’il faut garder le silence, ce serait une folie. Il ne s’agit point ici de cela, mais de quantité de dévotions particulières dont on peut se dispenser, Dieu n’y attirant point, quoiqu’elles soient utiles à bien d’autres qui y trouvent de l’avantage. Or il faut que ces sortes de pratiques se quittent facilement sitôt que l’on est attiré à autre chose. Par exemple, on dit le chapelet à la fin de l’oraison : cela est très louable, mais si les âmes étaient attirées à continuer leur oraison et qu’elles demandassent de la continuer durant ce temps, je crois que l’on doit le leur accorder. Cela se fait sans que personne s’en aperçoive. Pourquoi la supérieure ne les en dispenserait-elle pas ? Lorsque tous les Pères ont dit qu’il faut éviter la singularité, ils l’ont dit touchant des choses publiques, où le dérangement extérieur serait remarqué de tous ; mais il serait absurde de croire que, parce qu’une personne entre dans une communauté où la plupart sont des âmes communes, même très imparfaites, elle ne dût pas travailler à sa [116] perfection, et parce que l’on n’y a pas été exercé à la pure mortification et à l’oraison, elle dût être immortifiée ou sans oraison.

Faire oraison est une règle générale pour tous, mais la manière de faire oraison doit être singulière pour chacun, puisque l’oraison doit être abandonnée au Saint-Esprit, selon le témoignage de tous les saints, et le Saint-Esprit la fait faire à chacun comme il Lui plaît. Ce qui doit être général pour tous, est de s’abandonner au Saint-Esprit, chacun selon son degré. Et comment s’abandonnera-t-on au Saint-Esprit si on Lui lie les mains ?

Il y a bien peu d’âmes arrivées en Dieu. Il est vrai que celles qui le sont ont une grande liberté pour l’office : ce qui est d’obligation ne les surcharge pas, mais elles ne sont point portées à des pratiques particulières, parce qu’elles sont dans la fin où tout cela est consommé. Or dans cette fin, quoique l’âme soit très libre pour les prières d’obligation qui lui étaient autrefois à charge, elle n’a point la liberté de ces pratiques que Dieu ne lui demande pas ; et si même Dieu lui en demandait, comme il a fait à quelques saints, c’est par un [117] mouvement subit qui n’a pas de suite, et qui est peut-être pour une fois, et qui change, Dieu faisant cela pour augmenter la souplesse de l’âme par ces variétés. Mais comme ce n’est pas de cela dont nous avons voulu parler, puisque les âmes de cet état n’auraient pas besoin d’éclaircissement, le mouvement de Dieu leur étant certain pour le moment qu’elles agissent, je n’en parlerai pas davantage.

Pour l’impression des vérités de notre religion, qui est la seconde difficulté, il y a deux manières de se les imprimer : le raisonnement et la lecture. Le raisonnement est plus pour les hommes doctes qui, voulant étudier les vérités et les approfondir, doivent en peser toutes les circonstances ; mais pour des filles, et que je suppose instruites, (car elles ne sont point reçues pour être religieuses qu’elles ne soient instruites de ce qu’elles doivent savoir), je dis qu’il faut qu’une lecture goûtée et faite avec application leur fasse ce que l’on prétend que la méditation doit faire. Il faut un temps pour prier, et un autre pour s’instruire de ses devoirs. Celui qui est destiné pour la prière doit être tout employé à la prière : il faut que ce soit une prière [118] de cœur, que l’on adresse, si l’on veut, à Jésus-Christ ou crucifié, ou flagellé, selon que le mystère qu’on aura lu touchera le plus, mais qu’on Le regarde de cette sorte pour s’adresser à Lui et pour produire tels actes et telles affections que Lui-même suggérera ; que l’on ne quitte point ce mystère tant qu’il touche et qu’il produit le recueillement et émeut l’affection. Mais sitôt que le recueillement est formé, que l’on demeure devant Dieu, recueilli et abandonné à Lui. Il est de conséquence de lire avec assiduité durant bien du temps tous les mystères de la religion, ne point lire en courant, mais s’en laisser pénétrer et cesser pour des moments la lecture lorsque l’on est touché, puis la reprendre et encore la quitter de cette sorte, afin de laisser toute la liberté à l’esprit de ce qui est écrit de s’insinuer en nous. Sans quoi, c’est la lettre qui se retient, mais l’esprit vivifiant en est banni : une personne qui mâcherait incessamment une viande ne s’en nourrirait jamais si elle ne se reposait pour l’avaler.

La conviction des vérités dépend donc de la lecture goûtée, savourée et pénétrée ; mais le progrès de l’oraison [119] dépend du cœur. Il faut donc une prière de cœur, soit que nous la fassions nous-mêmes activement, ou que le Saint-Esprit la forme en nous. Si l’on faisait de cette sorte, l’on serait bientôt intérieur.

Lorsque je parle de la prière du cœur, je ne parle pas du simple envisagement de la vérité, ou de son simple regard. L’oraison de regard est une action de l’esprit, et non de la volonté ou du cœur ; et c’est ce qu’on appelle contemplation, qui est plus ou moins parfaite [selon] que l’esprit est plus ou moins épuré. Ce n’est point ce dont j’ai parlé lorsque j’ai parlé de la prière du cœur. C’est l’Esprit qui regarde, mais c’est le cœur qui prie, qui désire, qui parle et qui demande ; et c’est ce qu’il ne faut pas confondre. Lisons en la manière que je l’ai dit, pour satisfaire à ce que nous devons à notre esprit, mais prions comme je viens de dire pour satisfaire à ce que notre cœur doit à Dieu. On détruit les mauvaises habitudes en se donnant à Dieu, en Le priant, en s’instruisant de ses devoirs, en tâchant de conserver la présence de Dieu en toutes ses œuvres.

Je n’ai point prétendu parler pour les indociles, puisque le premier point est celui de la bonne volonté, sans laquelle [120] on ne peut rien. Le Sauveur du monde n’est-Il pas venu apporter la paix aux âmes de bonne volonté ? Celles qui auront la bonne volonté, auront donc la paix. Lorsque vous dites, ma chère Mère, que cette oraison n’est point pour les personnes troublées, je vous dis, moi, qu’elles ne peuvent avoir la paix par une autre voie, puisque tous les raisonnements du monde peuvent bien convaincre l’esprit qu’il faut avoir la paix, mais ils ne peuvent faire goûter cette paix à notre cœur ; il n’y a que l’opération de Notre-Seigneur qui le puisse ; et cette paix est même le signe qu’Il a toujours donné de Sa présence soit en venant au monde, soit [en] étant avec les apôtres. Je sais qu’il y a des personnes qui après avoir goûté la paix, don du Seigneur, éprouvent des peines et des troubles, mais si on les examine de près, on verra ou qu’elles ont quitté leur voie, ou qu’elles ne sont pas aidées, ou bien qu’elles manquent de docilité si elles ont pour leur conduite des personnes éclairées ; mais pour l’ordinaire, tout le défaut vient de n’avoir pas des personnes éclairées qui découvrent l’endroit qui cause le trouble. [121]

Ainsi vous voyez qu’il ne s’agit de rien moins que de dire aux commençants qu’ils aient un simple envisagement et qu’ils s’abandonnent. Il faut leur apprendre à se convertir à Dieu, à Le prier, à Lui demander miséricorde, à crier à Lui avec tous les gémissements de leur cœur, comme faisait David, à Lui présenter leurs péchés, à Lui dire sans cesse : Lavez-moi, et je serai nettoyé2. Un pécheur entendra mieux ce qu’on lui voudra dire, lorsqu’on lui parlera de cette sorte et qu’on lui fera dire le Miserere dans les sentiments de celui qui l’a fait, que de lui dire  « Méditez ».

1I Mac 1, 20-22.

2Ps 50, 9.

 160 [D.2.41]. Recueillement. Oraison du cœur.

J’ai souffert pour votre cœur que je ne trouvais point à l’ordinaire [122], depuis quelques jours. Je le cherchais auprès de mon Maître, et je ne le trouvais point tourné à son ordinaire.

Le livre L’Agneau occis1 est un livre où il y a du bon, mais il y a aussi bien des choses que vous ne devez pas approuver. Le bonhomme qui l’a fait est un saint homme, mais comme sa lumière n’était pas étendue, c’est un galimatias ; de plus, il veut qu’on se forme une image de Jésus-Christ avec les armes de la Passion dans le cœur. Ces sortes d’images dans la suite rendent imaginaire et sujet aux visions et représentations, ce qui nuit à l’intérieur. Ce bonhomme fait assez bien commencer les âmes simples,  mais il n’a pas le don pour le reste, et son livre est moins bon que ce qu’il dit, car Dieu donne grâce à sa simplicité. Je ne le connais pas personnellement, mais je connais de bonnes âmes qu’il a commencées2 ; mais dès qu’elles perdent les images, il commence à ne savoir [123] où il en est. Il ne faut pas trop approuver ce livre, ni aussi le condamner, mais dire que Dieu bénit quelquefois la simplicité de ces bonnes gens, qu’il faut toujours se recueillir au-dedans, sans qu’il soit nécessaire de se former de ces images. Ce qui fait que ce bonhomme a réussi en apprenant à faire oraison, c’est qu’il apprend à chercher Dieu dans le cœur, à se recueillir, et à y regarder Jésus-Christ crucifié d’un simple regard.

Tous ceux qui s’y prennent par le recueillement dans leur cœur et s’accoutument à considérer Dieu en eux-mêmes, deviennent en peu de temps gens d’oraison. Il n’y a point de méthode plus facile, plus courte, plus aisée et plus sûre. C’est pourquoi Jésus-Christ a travaillé à nous faire comprendre que  le Royaume de Dieu est au-dedans de nous3. Si vous pouviez mettre cela dans le cœur de vos pénitentes, et leur apprendre à faire tous les jours un quart d’heure ou une demi-heure de cette manière d’oraison, vous les reformeriez bientôt. Ce serait la pénitence que je leur donnerais. [124]

N. a fait des conversions admirables parmi les soldats en leur apprenant de cette sorte à chercher Dieu en eux et à y envisager Jésus-Christ crucifié, non en raisonnant, mais d’un regard plein d’affection, Lui demandant leurs besoins ; mais pour fondement, ne chercher jamais Dieu hors de soi, parce qu’en le cherchant en soi l’on devient bientôt intérieur, et l’on ne le devient jamais par une autre voie. Pour vous, vous le trouverez dans l’abandon, et non autre part.

1Imprimé à Rennes, en 1669. L’auteur avait été un bon villageois nommé Jean Daumont. Le père J. Rigoleuc en fait mention dans ses Lettres. (Dutoit) – Il s’agit de L’ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis dans nos cœurs avec le total assujettissement de l’âme à son divin empire, par un pauvre  villageois [J. Aumont, disciple de Bernières], Paris, 1660. Son « galimatias » ne manque pas d’onction ; il n’hésite pas à commenter des images gravées.

2Jean Aumont forma Archange Enguerrand, le « bon franciscain » qui ouvrit à l’intérieur la jeune madame Guyon, ainsi que d’autres membres du réseau spirituel issu de Chrysostome de Saint-Lô et de Bernières.

3Lc 17, 21.

 161 [D.2.42]. Besoin de la présence de Dieu.

Dieu permet, mademoiselle, que vous sentiez votre faiblesse afin que vous soyez plus convaincue du besoin que vous avez de Lui, que vous [125] imploriez sans cesse Son assistance, que vous ne vous éloigniez jamais de Sa divine présence pour ne point entrer dans le froid de la mort : la source de tout bien est la présence de Dieu, et son éloignement est ce qui produit tous les maux. Il faut donc, Mademoiselle, vous servir de cet antidote, et vous procurer à vous-même un secours si avantageux lorsqu’il ne vous vient point d’ailleurs. Vous le pouvez en deux manières : soit en évitant les occasions qui pourraient malgré vous triompher de votre faiblesse ; soit, dans l’occasion même, en tâchant de vous occuper intérieurement de Dieu qui y est présent, vous rappelant autant de fois que vous sentez de vous en être écartée. Cette fidélité attirera sur vous les miséricordes du Seigneur, et vous donnera une nouvelle fidélité. Il est d’une extrême conséquence de se tenir recueillie en soi-même lorsque l’on est dans les compagnies : sans cela, on se dissipe nécessairement. On dit qu’il faut s’oublier soi-même, et je le dis aussi ; mais pour vous, mademoiselle, je vous dis : n’oubliez jamais votre cœur. C’est le lieu où vous devez [126] habiter. Lorsque l’on ne vous parle point de Dieu, parlez-vous en  à vous-même, et faites-vous un commerce intérieur qui contrebalance les épanchements extérieurs. Sans cela, vous serez toujours attaquée, et j’ose dire toujours vaincue. Vous ne vous trouverez pas souvent dans les lieux où l’on parle de Dieu (plût à Dieu que vous n’en vissiez jamais d’autres !), mais vous portez en tout lieu votre propre cœur, où Dieu habite. C’est avec Lui que vous devez faire un accord de ne point oublier Dieu, comme Job avait fait un pacte avec ses yeux1.

Il faut éviter, de plus, la vaine complaisance, le désir de paraître et de vous produire. Les occasions où nous nous engageons par amour-propre sont ordinairement périlleuses ; celles où nous sommes engagées par l’ordre de Dieu ne le sont point. Ne vous étonnez pas des difficultés que vous trouverez dans le chemin de la vertu : que plutôt elles servent à fortifier votre courage. Ô que vous seriez criminelle et que je vous trouverais à plaindre si après les miséricordes que le Seigneur vous a faites, [127] vous quittiez cette source d’eau vive pour la bourbe empoisonnée de l’attachement du siècle ! Voilà le temps de combattre et de remporter des victoires sur vous-même. Suivez l’étendard de Jésus-Christ avec courage, et soyez persuadée que personne ne le désire plus fortement que moi.

1Jb 33, 1.

 162 [D.2.43]. Retours fréquents à Dieu.

Le démon faisait tous ses efforts pour empêcher que vous n’entrassiez dans les desseins de Dieu sur vous : il se servait pour cela de votre tempérament afin de mieux cacher sa ruse. Ce n’est pas assez de faire oraison ; il faut vous accoutumer à de fréquents retours au-dedans, au milieu de vos occupations ; et cette habitude vous sera aussi utile que l’oraison, puisque c’est le fruit que vous devez tirer de celle que vous faites [128]

Vous avez besoin d’occupations, et comme votre imagination est fort vive, il ne faut pas vous étonner si elle se remplit de vos occupations journalières pour lesquelles vous avez du goût. Le goût même que vous y avez excite l’imagination ; et je vous assure qu’il est avantageux pour vous d’être occupé, sans quoi votre imagination se tournerait contre vous-même et vous exercerait beaucoup. J’espère pourtant que, si vous êtes fidèle à retourner à Dieu fréquemment au milieu de vos occupations, la vivacité tombera peu à peu. C’est tout ce que vous pouvez faire de mieux, car si vous vouliez la combattre directement, vous l’exciteriez davantage.

Soyez sûr que plus vous vous appliquerez à Dieu, plus vos défauts se corrigeront insensiblement. Il est étonnant combien cette seule application rectifie notre cœur et notre esprit. Il n’est pas étonnant que le feu fonde la glace qui lui est exposée, puisqu’il purifie tous les sujets, lors même qu’il les détruit ; et la même action en lui fond, sèche et dessèche, purifie, consume et détruit ; il ne change pas de mouvement pour cela : c’est toujours la même action, qui n’a de différence que dans la différence des sujets sur lesquels il s’exerce. Il en est de même de notre application à Dieu qui redresse, corrige, échauffe, purifie, etc. Vous êtes heureux d’être auprès d’une source où vous trouverez tout selon vos besoins. Priez pour moi, je vous en conjure, et je le fais pour vous.

 163 [D.2.44]. S’exposer souvent à Dieu…

Pour ce qui regarde les enfants, il ne faut pas croire qu’ils deviennent parfaits par la seule lumière qu’on leur donne sur les défauts, surtout si ce qu’on leur dit est plus fort que leur état. Il faudrait leur apprendre à se posséder moins eux-mêmes, et à quitter [130] tant de dissipations inutiles, afin que Dieu possédât leur fond. Et comment possédera-t-Il leur fond s’ils ne demeurent longtemps auprès de Lui et s’ils donnent tant de temps à des conversations peu fructueuses ? Tant de temps perdu les met hors d’état de profiter de celui qu’ils ont.

Un soleil trop brillant éblouit au lieu d’éclairer : des vues de défauts trop fortes, lorsqu’on ne sent point en soi le pouvoir d’agir, aveuglent loin d’éclairer. Tâchons que les âmes s’exposent beaucoup à la lumière divine, et elles profiteront plus par là, en un an, qu’en trente d’une autre manière. Tout se passe en inutilités ; de plus les conversations générales sur les défauts ne profitent guère, non plus que les sermons. Un défaut qui est la source des autres, bien pris, et qu’on tâche de détruire avec la grâce, en emporte beaucoup avec foi. Mais hélas ! Comment, étant vivants comme nous sommes, communiquerions-nous la mort les uns aux autres ? Nous sommes des voix criantes [criant] dans le désert : Redressez les sentiers, [131] aplanissez les voies1 ; mais il faut que Jésus-Christ  fasse le reste. Ne nous trompons point : nous ne sommes propres qu’à tout gâter ; mais Jésus-Christ peut tout faire : aussi le plus nécessaire, c’est de demeurer auprès de Lui.

Je suis ravie que la femme de N. ait ces sentiments de la présence de Dieu que vous me dites, car quoique ces sentiments soient encore éloignés de l’union intime, et même de la simple présence en foi, ils ne laissent pas de lui être utiles pour la déprendre peu à peu d’elle-même. C’est un don qu’il faut recevoir avec respect, et qui bride toujours le naturel, quoiqu’il ne le détruise pas tout à fait.

Si vous saviez la dépravation générale du monde et la fausse dévotion, vous béniriez encore Dieu de ce que les enfants, quoique imparfaits, en sont néanmoins tirés.

Je suis bien contente de M. : sa douceur, sa patience, sa charité sont les vertus de Jésus-Christ. Si nous étions bien convaincus du peu que nous pouvons par nous-mêmes et de l’édification du pouvoir de Jésus-Christ, nous aurions une patience infinie avec le prochain [132]. C’est ce que je vous répéterai toujours, et que je vous dirais même en mourant.

Pour les enfants, moins de perte de temps, plus d’application à Dieu. Le temps est si court, pourquoi le perdre ? Pour ceux qui en prennent soin, charité immense sans se rebuter jamais, patience à toute épreuve. Nous avons besoin de nous supporter nous-mêmes, pourquoi ne pas supporter les autres ? Je prie Dieu qu’Il soit votre lumière et votre consolation dans vos peines.

1Mt  3, 3.

 164 [D.2.45]. Eviter la tristesse.

Pourquoi êtes-vous triste et pourquoi vous troublez-vous ? Espérez en Dieu1, Il sera votre force. Ne pouvez-vous vous accoutumer au pain sec après avoir goûté le lait ? Et l’expérience des misères vous fera-t-elle toujours [133] réfléchir ? C’est une mauvaise odeur, qui vous deviendra comme naturelle. Accoutumez-vous non seulement à aimer l’expérience d’une misère exempte de péché, mais à l’aimer même comme celle qui fait admirer d’autant plus la grandeur et la sainteté de Dieu que nous nous trouvons plus misérables. Il nous faut sortir de chez nous ? Si notre maison était belle et propre, nous aurions beaucoup de peine à la quitter, nous l’aimerions, et n’en sortirions jamais. Vous ne serez jamais comme Dieu vous veut que lorsque la vue de vos misères, loin de vous troubler, vous augmentera votre paix.

Ô que l’âme qui aime Dieu pour Lui-même, aime son humiliation, et que celle qui aime son humiliation trouve de paix dans sa misère ! Le démon sait bien qu’il ne vous trompera pas en vous inspirant d’offenser Dieu, parce que vous en avez trop d’horreur : il vous trouble par la crainte de l’offenser, et par la réflexion sur tout ce que vous faites et dites, afin qu’en vous occupant de cela, il vous désoccupe de Dieu. Tant que, sous de bons prétextes, vous vous regardez vous-même, vous vous détournez de Dieu et [134] perdez par conséquent la paix. Je ne veux point que vous fassiez de la sorte. Allons, paix, joie au Saint-Esprit ! La tristesse rétrécit le cœur, et ne donne pas assez de lieu à Dieu, au lieu que la joie, en le dilatant, Lui laisse posséder ce même cœur.

1Ps 41, 42.

 165 [D.2.46]. Paix et abandon.

Pourquoi vous désolez-vous, ma très chère ? Eh, que ne vous abandonnez-vous à Dieu sans réserve ! Vous Le croyez bien loin, et Il est très proche de vous. J’ai rêvé à vous toute cette nuit, et il me semblait que je vous pressais contre ma poitrine, et que je vous disais : « Recevez cette paix et cette douce onction que vous goûtiez autrefois ». On est venu vous tirer d’auprès de moi dans le temps que vous vous y trouviez fort bien. Il faut vous abandonner à toutes les dispositions où il plaira à Notre-Seigneur de vous mettre. Faites-le [135] donc, et après avoir goûté les douceurs du Tabor, souffrez avec abandon, comme Jésus-Christ, le délaissement de Son Père sur la croix, qui fut la plus terrible souffrance de Jésus-Christ. Ô si vous saviez vous abandonner à Dieu dans toute l’étendue de ces pensées qui vous viennent d’être rejetée de Lui, vous trouveriez plus Dieu dans cet abandon que dans toutes les douceurs premières ! Faites-le donc, je vous en prie.

Remarquez qu’il ne s’agit pas de vous abandonner à quitter Dieu, mais à laisser Dieu faire de vous selon Sa volonté. Pauvre aveugle, ne comprenez-vous pas que qui s’abandonne à Dieu pour être rejeté de Lui, n’en peut être séparé par cet abandon, puisque ne pouvant être unis à Dieu que par notre volonté, c’est la conformité de notre volonté à la Sienne qui fait cette union, qui ne consiste dans aucun des sentiments ? Nous ne pouvons être séparés de Dieu que par défaut de conformité et d’abandon. Dieu peut-Il vouloir quelque chose qui ne soit pas pour Sa gloire et pour notre avantage ?

Il y a des saisons dans la vie spirituelle, [136] comme il y en a dans l’année. Si l’été durait toujours, le soleil brûlerait tout par son ardeur, et il ne croîtrait rien sur la terre. L’hiver est aussi nécessaire aux plantes que l’été : il sert à faire prendre racine aux arbres, sans quoi, toute leur sève poussant au dehors, ils demeureraient desséchés. Toutes les saisons sont également utiles. Ainsi la sécheresse et la privation vous sont plus avantageuses que tout autre état. Lorsque vous receviez ces douces consolations, Dieu vous donnait des marques de Son amour ; mais c’est dans la privation qu’il Lui faut donner des preuves du nôtre. Accoutumez-vous à aimer d’un amour généreux, qui n’attend rien de son bien-aimé, qui l’aime sans espérer nul retour de sa part. L’amour entre les hommes doit se conserver par être réciproque, mais l’amour de Dieu devrait être gratuit. Aimons gratuitement Celui qui nous a aimés de la sorte. Il faut quitter l’enfance, et souffrir qu’on nous ôte le lait des enfants pour nous donner le pain des forts. Soyez en paix. Je le veux. [137]

 166 [D.2.47]. Souffrir les oppositions et tentations.

Il est vrai, ma chère fille, que je suis souvent occupée de vous, mais c’est bon signe. Je rêve souvent qu’on fait mille efforts pour vous tirer de votre voie ; je vous vois d’autres fois arrachée de mon sein par force : reposez-vous-y quelquefois en esprit. Cela me fait comprendre que vous aurez beaucoup de persécutions sur la voie de la part des hommes et des démons, les premiers tâchant de vous ôter tous ceux qui pourraient vous y aider, et les derniers tâchant de vous intimider par les doutes, scrupules, tentations, terreurs paniques. Vous en éprouverez encore plus que vous n’avez fait.

Il n’y a rien à changer ni dans votre conduite, ni dans votre oraison. Il faut seulement que votre abandon soit plus ferme et plus entier. Vous éprouverez de très grandes vicissitudes ; mais [138] vous ne devez pas vous en étonner. Il faut porter également tous les états, l’abondance et la pauvreté, la sécheresse et la consolation, vous tenant également immobile à l’un et à l’autre. Ne vous étonnez pas de vos faiblesses : il faut les souffrir. Vous voudriez être trop forte : il faut aimer notre faiblesse comme notre divin maître, qui a bien voulu être petit.

Quoique vous ne puissiez parler à M… ne laissez pas de le voir : demeurez en silence lorsque votre bouche se ferme et ne cherchez pas alors à parler ; parlez quand la facilité vous sera donnée. Ne vous gênez point pour m’écrire : cela n’est point nécessaire, je n’en suis pas moins unie à vous sans cela. Si vous cachiez volontairement quelque chose, cela ne serait pas bien ; mais lorsque le Maître vous fait garder le silence, gardez-le, et que nulle raison ne vous porte à écrire. Il faut être fidèle à se laisser à Dieu. C’est Lui qui ouvre, et nul ne ferme ; qui ferme, et nul n’ouvre 1.

Ne vous étonnez pas des tentations : elles sont bien éloignées de [139] devoir finir. Recevez les douceurs lorsque Dieu vous les donne, sans examiner d’où elles viennent : Dieu les accorde à votre faiblesse. Ne vous accoutumez pas à faire venir quelqu’un lorsque vous avez peur : vous donnez par là prise au démon. Il faut demeurer en foi sans discerner sa foi ; autrement, le démon vous ôterait insensiblement toute votre solitude. J’ai été beaucoup tourmentée de ces terreurs, et je n’en ai été délivrée qu’en les souffrant avec des peines étranges sans y apporter de remède.

1Ps 41, 42.

 167 [D.2.48]. Dire ses peines.

Je sentis bien hier, ma très chère en Notre-Seigneur, que vous étiez peinée. Je voyais ce qui causait votre peine, quoique vous n’eussiez pas assez de simplicité pour la dire. Le Diable fait son effort pour troubler les enfants du Seigneur, leur mettre des petites peines, de petites jalousies : mais ce sont des peines qui ne servent qu’à purifier et unir davantage lorsqu’on est assez [140] simple pour les dire. Bon courage : allez à Dieu avec un cœur plus large ; ne soyez point scrupuleuse ; ayez le cœur gai.

 168 [D.2.49]. Conseils de cessation, d’abandon, etc.

Je suis ravie que le calme dure. Souvent néanmoins la tempête succède, mais tout doit être égal à un cœur généreux et abandonné. J'aime bien vos dispositions d’oraison : quand la grâce souffle à peine voile, il est aisé de la faire. Il est bon d’oublier tout ce qui vous concerne, sans vouloir faire attention sur vos sentiments intérieurs pour me les dire, car ce serait conserver quelque chose de vous-même qui empêcherait votre anéantissement. Il faut seulement marquer, en m’écrivant, ceux qui vous viendront dans l’esprit, sans vouloir rien me cacher ou retenir volontairement, soit du bien, soit du mal.

Je crois que Dieu ayant voulu choisir ce misérable canal pour vous [141] communiquer la grâce, afin de vous humilier et anéantir, c’est un moyen qui subsistera dans le temps et l’éternité, et duquel vous ne sauriez vous retirer par vous-même sans manquer à la grâce de votre intérieur. Dieu sait que je vous dis la vérité, sans vue ni retour sur moi ; et je vous la dis de la sorte, parce qu’il ne m’est pas permis de la cacher.

J’ai de la joie que tout soit amorti, je souhaite que ce soit pour bien longtemps ; cependant vous devez vous attendre à quelque réveil un peu fort après ce calme. Cette nuit, sur le matin, j’ai songé à vous, ce qui ne m’arrive guère, car comme je ne conserve nulle espèce des choses créées1, aussi ne songeai-je guère. Votre âme m’est si chère que je crains tout pour vous. Je vous conjure de vous appliquer durant quelque temps au pur nécessaire. Quand votre intérieur sera formé, je serai satisfaite, et alors vous aurez plus de liberté. Mais souvenez-vous que Tauler, qui était un homme si célèbre comme docteur savant et grand prédicateur, cependant sitôt que ce pauvre laïque, dont Dieu Se servit pour le faire entrer [142] dans les voies intérieures, l’eut entrepris, il lui fit quitter toutes ses études, tout livre, tous sermons, et le confina pour quelques années dans une solitude très grande2 ; après quoi ses sermons opérèrent des conversions si extraordinaires que l’on en était surpris3. Je ne vous demande pas que vous vous teniez dans une profonde solitude, mais je vous prie seulement de donner lieu à Dieu de consommer en vous Son ouvrage ; et soyez persuadé que si vous êtes fidèle à Dieu, vous aurez plus par voie d’infusion que de tout autre sorte : saint Bonaventure, si célèbre entre les docteurs, fut instruit de cette sorte. Et pour la spiritualité, tout ce qui n’est point la voie où Dieu vous conduit, ne doit point vous servir de lecture, parce que cela vous brouillerait. Vous verrez dans la suite que je vous dis la vérité

 Demeurez toujours égal dans le changement de vos dispositions, car ce ne sont pas les dispositions qui font un état ; mais dans un état, il y a des dispositions. Le fond de votre état doit être de pur abandon et de foi. Cependant vous éprouverez des vicissitudes continuelles, tantôt au haut du ciel, [143] puis dans l’abîme ; une fois tout rempli d’espérance à cause de l’onction de la grâce qui vous sera répandue, d’autres fois découragé par la sécheresse et la révolte de vos passions, tantôt ange, tantôt démon. Je vous envoie un livre de Cantiques Spirituels du Père Surin4 qui m’a plus servi que tous les livres spirituels que j’ai jamais lus. Je n’ai jamais trouvé dans les autres livres ni l’onction ni la profondeur de celui-là. Commencez-le, et suivez de suite pour vous divertir.

1Nul souvenir du spectacle deschoses créées ?

2Allusion au récit (fictif) de la conversion de Tauler (-1361), qui émanait du cercle des Amis de Dieu formé autour de Rulman Merswin, ami de Tauler, et édité en tête du Pseudo-Tauleriana. Tauler entra tôt, vers 15 ans, au couvent des dominicains de Strasbourg. V. DS, 15.57-79.

3Le corpus taulérien reconnu aujourd’hui comme authentique comprend au moins 83 sermons, admirables textes mystiques, v. J. Tauler, Sermons, trad. Huguenin et al., Paris, 1930, rééd. 1991.

4Surin (1600-1665), auteur des Cantiques spirituels sur l’amour divin, 1660. Voir J.-J. Surin, Poésies spirituelles suivies des Contrats spirituels, trad. E. Catta, Vrin, Paris, 1957.

 169 [D.2.50]. Nécessité des secours et moyens.

Comme il me faut suivre tous les mouvements de mon cœur, sitôt que je vous eus promis de demeurer le reste de la matinée, je sentis en moi qu’il fallait partir et que vous aviez reçu selon votre portée tout ce que vous pouviez contenir : ce que l’on verse dans un vase plein se répand1. Dieu ménage Ses grâces comme il Lui plaît. Je m’en retournai encore très pleine, mais fort contente, vous laissant entre les mains de Celui qui est l’amour même, qui vous aime et qui aime véritablement tout ce qui est à moi, parce que tout ce qui est à moi est à Lui. Ah ! madame, ne croyez pas que votre cœur soit assez grand pour contenir ce qui est dans le mien. Il ne borne pas les conquêtes de celui qui le possède. Dieu vous a unie à une planche pourrie pour passer une mer orageuse, mais je vous assure que vous ne la pouvez passer sans elle, et que, si vous la quittez, vous croyant assez forte pour nager, vous tomberez. Je sais des personnes qui après avoir commencé à naviguer à sa faveur, l’ayant méprisée ou se croyant assez fortes pour s’en passer et voulant faire les braves, ont perdu leur voie ; quelques-uns, l’ayant reconnu, sont venus la reprendre, d’autres sont enfin sortis de leur voie. Il n’en sera pas de même de vous. Ô si vous étiez assez infidèle pour le faire, je ne voudrais point d’autre témoin contre vous-même que votre propre cœur.

Je ne vous demande qu’un cœur docile : ce sera dans la docilité que vous trouverez la véritable sagesse. C’est cette docilité qui vous a fait déjà goûter bien des choses que d’autres, après un grand nombre d’années, n’ont pas encore goûtées. Tout ne s’opérera en vous que par la croix, la mort à vous-même et la docilité à la grâce. Apprenez le reste dans le silence : c’est où je prétends vous parler et vous éclaircir de vos doutes ; c’est où je prétends vous communiquer ce qui m’est donné pour vous ; c’est où je vous apprendrai des secrets ineffables. Si vous voulez bien vous unir à moi dans le silence, toutes espèces vous seront ôtées : le seul pur silence, qui est le parler du Verbe, vous communiquera toutes choses. Tout autre parler vous sera ennuyeux si vous êtes assez petite pour goûter celui-là : la seul petitesse en fait l’expérience, ainsi que vous le savez. Combien de fois, ô Amour sacré, vous ai-je demandé des cœurs dociles avec qui je puisse communiquer de cette sorte ? Combien en ai-je désiré dans mon extrême abondance ? Mais hélas, qu’ils sont rares ces cœurs, et qu’ils sont peu larges ! La réflexion, les retours diminuent encore leur étendue.

Que votre cœur soit donc celui qui reçoive, et qu’il soit choisi entre mille autres. Ô que vous découvrirez de grandes choses dans la suite ! Mais sachez un secret qui arrête la plupart des âmes, c’est que, lorsque la vie leur est communiquée, le goût et le plaisir qu’ils sentent engage leur fidélité ; mais hélas ! quand le temps de l’hiver et de la mort est venu et que ce même cœur, en qui l’on trouvait la source de la vie, semble devenir une source de mort et d’amertume, on s’en éloigne, et c’est cependant le temps où l’on a plus besoin de fidélité. Car, ma chère fille, c’est bien plus donner, de communiquer la mort que la vie. Il se trouve assez de cœurs vivants, mais où en trouve-t-on de véritablement morts ? Mais après que ce cœur a communiqué la mort, il donne une nouvelle vie qui ne se perd plus jamais. Et presque tous les hommes sont privés de cette noble vie parce qu’ils ne veulent pas éprouver les rigueurs de la mort.

1Témoignage sur la transmission de cœur à cœur.

170 [D.3.1]. Voies de Dieu et des hommes, incompatibles.

J'ai reçu beaucoup de consolation, monsieur, de votre lettre, voyant que vous voulez être [2] à Dieu sans réserve, et que vous comprenez que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes, puisqu'elles en sont aussi éloignées que le ciel l'est de la terre. L'égarement de tous les hommes vient de ce qu'ils ne connaissent point d'autre voie que leurs propres voies : les moins sages suivent celle des sens, et ceux qui se croient éclairés celle de leur propre raison. Mais les uns et les autres sont infiniment loin de la voie qui conduit à la vie. Quoique leur éloignement soit différent, ils ne peuvent [unanimement] souffrir la lumière de la vérité ; ils la fuient avec autant de soin que le hibou fuit la lumière du soleil. Ils font plus, ils la combattent avec une chaleur étonnante, ils blasphèment sans cesse contre des mystères qu'ils n'entendent pas. Ils s'éloignent toujours plus de la vie, et suivant une voie qu'ils croient droite, et qui néanmoins conduit à la mort1, ils ne veulent point entrer dans la voie de la vérité, ni souffrir que les autres y entrent.

Vous êtes heureux, monsieur, que Dieu vous ait retiré de cette route [3] de perdition pour vous montrer le chemin de la véritable vie. Mais ce n'est pas assez : il y faut marcher avec une grande fidélité et un grand courage, nous défiant beaucoup de nous-mêmes et de notre propre raison pour suivre la foi.

Quoique le sentier de la foi paraisse plus obscur que celui de la raison à ceux qui sont accoutumés à raisonner, il est néanmoins infiniment plus lumineux. La foi, si certaine en elle-même, paraît obscurcir notre raison parce qu'une plus grande lumière en absorbe une moindre. La raison a des brillants comme par secousses, qui éblouissent sans éclairer, ainsi que les éclairs qui percent un nuage : on croit, par elle, voir les objets tels qu'ils sont, et on se trompe. La foi, au contraire, a une lumière douce et suave, qui ne blesse point la vue, elle se discerne moins en elle-même, mais elle fait voir les objets tels qu'ils sont, sans s'y méprendre. Ce qui fait que la lumière de la foi paraît plus obscure que celle de la raison, c'est que rien ne la borne et ne la termine. Ce qui borne et termine renvoie [pour ainsi dire] des [4] rayons qui paraissent plus brillants ; aussi sont-ils plus éblouissants, mais une lumière pure, simple indistincte, étendue et sans borne, n'a rien de tout cela.

Il est donc de grande conséquence d'aller au-dessus de la raison pour suivre la foi. Plus on veut voir par les yeux de la raison, moins la foi nous éclaire de la suprême vérité. Il faut donc mourir sans cesse à notre raison, et y mourir d'autant plus que plus on a été élevé dans l'habitude de raisonner.

C'est là cette pauvreté d'esprit2, si recommandée par Jésus-Christ, à qui le royaume de Dieu appartient, c'est-à-dire, pour cette vie, le royaume intérieur. Il est impossible même d'arriver au pur amour que par cette mort de notre propre raison : nous pouvons bien l'avoir en spéculation, mais non le posséder réellement, car une vérité comme celle du pur amour charmera tout cœur droit, mais pour entrer dans l'expérience de ce même amour, il faut mourir à notre propre raison pour nous laisser conduire jusqu'à lui par la foi simple et nue [5].

1Pr 14, 22.

2Mt  5, 3.

 171 [D.3.2] Commencer par l’intérieur et par l’oraison.

J'ai eu beaucoup de consolation, monsieur, de voir la simplicité qui est dans votre lettre, et le désir sincère que vous avez d'être à Dieu. Nul ne désire si ardemment d'y être qui n'y soit, quoique non dans toute la perfection que Dieu demande, car vous savez que Dieu exauce le désir du pauvre et la préparation de son cœur1. Ce n'est pas de la pauvreté temporelle dont il est parlé ici, mais de la spirituelle, car la plus grande grâce que Dieu puisse nous faire est de nous faire éprouver ce que nous sommes. Aussi le prophète Jérémie disait-il, pour faire voir qu'il était un [6] pur instrument à la main de Dieu, qu'il était un homme qui voyait sa pauvreté2.

Pour répondre par ordre à votre lettre, je vous dirai que vous avez fait comme bien d'autres qui, mettant leur appui dans leurs propres œuvres, croient assurer leur salut par des pénitences immodérées, ce qui est certainement une tromperie du démon pour nous mettre hors d'état d'entrer dans les desseins de Dieu et d'y persévérer. Une austérité fort modérée, et continuée de la même manière, ne débilite point ni le corps ni l'esprit et s'accorde très bien avec l'intérieur. Le démon craint extrêmement que l'on s'adonne à l'intérieur parce que c'est le chemin de la parfaite abnégation ; c'est pourquoi il pousse les âmes de bonne volonté à des austérités excessives, afin que mettant tout leur travail au-dehors, elles ne songent pas à établir le véritable fondement, qui est à l'intérieur. Il le fait aussi afin de mettre les âmes hors d'état de pouvoir continuer une vie presque impraticable ; et il est ordinaire aux personnes [7] qui, dans leur jeunesse, ont fait de ces austérités immodérées de se relâcher facilement et de devenir plus sensibles aux plaisirs des sens que ceux qui ont vécu d'une manière plus modérée.

Je crois donc que ce que vous devez faire à présent est de vous appliquer sérieusement à l'intérieur et à l'oraison, car c'est là la source de la vie. Autrement, c'est bâtir un édifice sans fondement, c'est le bâtir sur le sable3 ; les vents et les orages l'abattent ; mais celui qui fonde son édifice sur l'intérieur n'est point abattu par le vent et les orages. Remarquez que Notre-Seigneur dit que, quand les tempêtes, les grands vents, les débordements arrivent, ils demeurent inébranlables ; ce qui nous fait voir que les âmes intérieures, dont ce bâtiment est la figure, ne sont pas exemptes de tempêtes, des vents, de l'orage, des inondations, mais, quoiqu'elles en soient battues au-dehors, elles demeurent fermes parce qu'elles sont fondées en Jésus-Christ par l'intérieur [8] et l'abnégation de tout soi-même. Il n'en est pas ainsi de ceux dont le travail est purement extérieur : la moindre tempête les abat et l'inondation les emporte. Travaillez donc, monsieur, à faire un édifice solide, mais souvenez-vous que, pour être tel, il faut qu'il soit bâti en Jésus-Christ et non sur nos œuvres, puisque l'édifice de la main des hommes doit être détruit afin que Jésus-Christ en bâtisse un nouveau, qui ne soit point fait de la main des hommes.

Tâchez donc de commencer à vous appliquer sérieusement à une oraison simple. Préférez cette oraison à toutes les choses qui ne sont point absolument nécessaires à votre état, et vous éprouverez un grand changement en vous. Les hauts et bas dont vous vous plaignez viennent du défaut d'oraison, car tout ce que la créature fait sans ce fondement est comme un bateau exposé sur les eaux sans avoir un bon pilote qui le conduise. Le pilote qui vous manque est l'intérieur. Vous dites et vous craignez de n'être pas encore chrétien ; vous l'êtes véritablement, mais vous n'êtes pas [9] parfait chrétien puisque l'intérieur chrétien vous manque.

Ayez une grande défiance de vous-même, mais non de ces défiances qui abattent et découragent, mais de celles qui vous portent à vous abandonner totalement à Dieu afin que, comme dit l’Écriture, Il fasse en vous toutes vos œuvres4. Lorsque notre intérieur est bien abandonné à Jésus-Christ, et qu'Il s'en est rendu le maître par le moyen de l'oraison, Il répand une sagesse simple sur le dehors, en sorte qu'Il ne permet pas qu'on excède ni dans le boire ni dans le manger, ni dans aucun des plaisirs de la vie, mais Il donne cette juste médiocrité qui fait mener une vie tempérante et non trop austère : cette sagesse fait éviter le trop et le trop peu dans le boire et le manger. Et comme Dieu fait bien plus de cas de ce qu'Il opère Lui-même dans l'âme que de nos actions extérieures, Il inspire cette juste médiocrité afin que par une ferveur précipitée nous ne ruinions pas notre santé et que nous ne nous dérobions pas à ses desseins ; et le travail intérieur est beaucoup [10] plus fort et plus étendu, et même plus pénible, que tout l'extérieur. Dieu inspire cette sagesse simple dans les choses de la vie afin de pouvoir travailler au-dedans sans affaiblir le dehors.

Je ne puis donc vous dire autre chose sinon : faites l'oraison - mais une oraison simple, une oraison du cœur, et non de raisonnement, une oraison toute d'amour, qui puisse s'étendre sur toutes les actions de votre vie, par une présence de Dieu intime qui empêche toutes les évaporations des sens, qui donne une gaieté simple sans gêne ni contrainte. L'occupation de la présence de Dieu, pour être de durée, doit venir du fond de la volonté, et ensuite de l'intime de l'âme, et non de la pensée qui ne peut pas durer et qui échappe facilement. Vous pouvez vous servir de la méthode qui est dans le petit livre que vous savez5, et vous vous en trouverez très bien. Vous vous trouverez changé en un autre homme, car tout votre mal vient du défaut d'oraison, et d'avoir trop compté sur vous-même.

Que vous soyez dans un état ou [11] dans un autre, c'est de quoi il n'est pas question à présent, mais bien de vous donner à Jésus-Christ, afin qu'Il vous conduise dans Sa sainte volonté, non selon vos vues et vos idées, mais selon les Siennes. Dites avec saint Pierre : Seigneur, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais sur votre parole je jetterai mes filets6, c'est-à-dire : « Je ne veux plus d'action que la vôtre, plus de volonté que la vôtre, plus de moi ni de rapport à moi, mais vous, Seigneur, soyez toutes choses en moi comme vous êtes tout en votre Père, que je puisse parvenir à cette bienheureuse unité que vous avez demandée pour tous, et qui nous rassemble de cette dispersion que la multiplicité du dehors avait causée ». C'est ce que je demanderai de tout mon cœur à Dieu pour vous. Et lorsque vous aurez commencé de cette sorte, si Dieu me laisse en vie et que vous ayez besoin d'autres éclaircissements, j'espère qu'Il voudra bien vous les donner par moi.

On m'a dit que vous étiez dans un emploi qu'il n'était pas facile de quitter, c'est pourquoi je ne crois pas [12] absolument nécessaire que vous veniez, à moins que Dieu ne vous en pressât très fort. Il n'est pas nécessaire non plus, à la distance où nous sommes, de m'écrire un plus long détail des fautes que vous pourriez avoir commises : je comprends aisément toutes celles qui viennent d'une personne dont l'intérieur n'est point établi. J'espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle ; ne craignez point trop votre faiblesse, parce que Dieu nous aide dans nos faiblesses, alors qu'Il laisse marcher celui qui se croit fort. Commencez donc, au nom de Dieu, l'œuvre de votre intérieur par un abandon total entre Ses mains, et soyez persuadé que je m'intéresserai toujours dans le bien de votre âme, priant Dieu de fortifier votre homme intérieur par la destruction de l'extérieur.

1Ps 9, 38.

2Lm 3, 1.

3Mt  7, 25-26.

4Es 26, 12.

5Probablement le Moyen court et très-facile de faire oraison.

6Lc 5, 6. 

  172 [D.3.3]. De l’extérieur et de l’intérieur.

 [13] Quoique je n'aie point eu de part, monsieur, à la lettre que M. vous a écrite, j'ai cependant une grande joie qu'il l'ait fait, puisqu'elle a donné lieu à votre réponse qui m'a beaucoup satisfait[e]. Il serait à souhaiter que tous les hommes fussent intérieurs : ils n'auraient pas besoin de ce qui multiplie pour aller à Dieu. Mais comment seraient-ils intérieurs puisque, loin que les pasteurs leur apprennent à le devenir, ils s'y opposent de toutes leurs forces ? Il est donc nécessaire pour la multitude qu'il y ait des cérémonies, non seulement celles qui sont essentielles à la religion, mais même certaines décorations pour arrêter l'attention de la multitude. Dieu jugea les cérémonies nécessaires, dans l'ancienne loi, après la mort des anciens Patriarches qui vivaient d'une manière patriarcale, sans autre cérémonie extérieure que l'abandon à Dieu et la dépendance de Sa volonté, qu'ils consultaient pour toutes choses et à [14] laquelle ils obéissaient sans réplique, quoiqu'il leur en pût coûter ; ce qui ne pouvait venir que d'un véritable amour de Dieu et d'une connaissance profonde de ce qui est dû au souverain Être. C'était ainsi, dis-je, que vivaient Abraham, Isaac, Jacob, Enoch, Job, etc. dans un temps où le cœur seul était la règle des actions extérieures.

Mais lorsque le peuple d'Israël se fut multiplié d'une manière innombrable, comme dit l’Écriture, Dieu lui donna des cérémonies pour arrêter la volubilité de son esprit. Le dessein de Dieu d'abord fut de les faire passer dans le désert pour les introduire par là dans la Terre promise ; mais la nudité de cet état leur devint à dégoût. Étant devenus charnels et attachés aux seuls sens, tout ce qui était spirituel leur devint à charge. La manne du Ciel les lassa, les eaux miraculeuses de la roche vivante ne leur parurent pas assez abondantes ; enfin, il fallait quelque chose qui amusât leurs sentiments, et qui les tînt dans un certain respect extérieur. Ayant perdu cette conviction et présence intime de l’Être souverain, aussi bien que cet amour [15] pur, qui était la seule nourriture de leur cœur, ils idolâtrèrent et rendirent à la créature visible ce qui n'était dû qu'à Dieu. Ils firent plus : ils se forgèrent une idole qu'ils adorèrent, quoiqu'ils sussent bien que c'était l'œuvre de leurs mains. Dieu, pour remédier à la dureté de leur cœur et à l'inflexibilité de leur esprit, ordonna un tabernacle et des cérémonies pompeuses, qui en attirant leur admiration, les retiraient insensiblement du goût pour les idoles, parce qu'ils furent frappés d'un spectacle plus auguste. Quels miracles Dieu n'a-t-Il point fait en faveur de cette Arche d'alliance qui n'était qu'un symbole !

Quand Jésus-Christ est venu établir la nouvelle loi, il n'a rien donné à ses Apôtres de surchargeant parce qu'Il voulait les instruire de l'intérieur, et les conduire par là. Nous voyons même que dans les premiers Conciles les Apôtres ne demandèrent rien aux fidèles, sinon qu'ils s'abstinssent de la fornication et du sang1. Ceci renferme un grand mystère : Dieu voulait les retirer par là de tous objets sensibles, de [16] tout relâchement et de tout goût pour les choses extérieures. Aussi tous les premiers chrétiens étaient-ils intérieurs. Et lorsque Jésus-Christ leur dit : Il est expédient que je m'en aille, sans quoi le Consolateur ne viendra point2. Il voulait les retirer par là de ce qui était sensible, quoique très saint, et les porter à étendre leurs cœurs pour recevoir la plénitude du Saint-Esprit qu'Il regardait comme l'unique nécessaire. Aussi ne leur donna-t-Il point de prières multipliées comme saint Jean en donnait à ses disciples. Et ce ne fut qu'à leur sollicitation qu'Il leur donna cette prière unique, qui renferme en soi tout l'intérieur d'une manière admirable ; encore les prévient-Il d'abord, leur disant que pour prier ils doivent se retirer dans leur cabinet3 [qui n'était autre que leur cœur], et fermer là la porte sur eux ; Il leur dit ensuite qu'il faut peu parler parce que leur Père sait leurs besoins avant qu'ils les lui demandent. Ceci est expliqué ailleurs.

Mais la liberté étant venue dans la suite de professer une religion publique [17] et les Chrétiens s'étant extraordinairement multipliés, et par conséquent étant devenus plus grossiers, les cérémonies et les spectacles se sont multipliés à proportion ; et c'est un effet de la Sagesse de Dieu qui conduit l’Église. Cette multiplicité de cérémonies fait que, du moins, on sanctifie extérieurement le Sabbat, quoique le dessein de Dieu, en instituant le Sabbat, eût été d'appeler les âmes à ce repos intime et profond dont Il jouit en Lui-même, et leur en donner une participation selon la capacité qu'Il avait mise en eux. L’Église, voyant qu'elle ne pouvait plus retenir ses enfants dans un état purement spirituel, a multiplié les cérémonies pour s'accommoder à leur faiblesse.

Oh ! qu'il serait à souhaiter, monsieur, que tous puissent vivre en Dieu et de Dieu ! Il faut espérer que cela arrivera un jour, puisque l'on voit dès à présent dans les personnes qui deviennent intérieures, et en qui Jésus-Christ règne, que tout ce qui est d'extérieur leur tombe des mains sans faire même attention à tout ce qui se passe, se contentant de ce qui s'opère au-dedans [18] d'eux. Ils ont pourtant un grand goût pour le saint Sacrifice, parce que, loin de les multiplier, il les unit davantage, et ils y trouvent quelque chose de si divin qu'il se peut mieux expérimenter que dire. Si tous avaient l'esprit des anachorètes, cette vie simple et uniforme suffirait à tous. Mais hélas ! que nous en sommes éloignés ! Il faut dire de ceci ce que disait saint Paul, que ceux qui mangent de tout ne condamnent pas ceux qui ne mangent pas4 de tout, etc. Heureux sont ceux qui sont instruits du Seigneur ! ils n'ont pas besoin d'autre chose.

Il est de grande conséquence, monsieur, de préparer les âmes pour le règne de Dieu en elles, les obligeant de Le regarder présent en elles-mêmes et de ne se distraire que le moins qu'elles peuvent de ce grand objet. Quand la faiblesse et la volubilité de l'imagination en détournent, il faut rentrer au-dedans par un acte d'amour Si on accoutumait les âmes à cela, on deviendrait bientôt intérieurs. Mais les pasteurs ne leur en disent pas un mot, au contraire, ils détournent de leur [19] attrait ceux qui en ont. Si on tournait les âmes de ce côté-là, il n'y en aurait point qui, en se convertissant du péché à la grâce, ne devinssent intérieures. C'est une expérience que nous avons faite, que, dans les endroits où il y avait de tels pasteurs, tous, jusqu'aux enfants, devenaient intérieurs.    

Il y a un autre inconvénient, qui est que les gens mal conduits s'imaginent que toutes leurs pensées viennent de Dieu, et les voulant suivre comme telles, ils tombent dans un certain fanatisme, que celui qui marche par la foi simple et par l'amour pur évite absolument, car, ne faisant aucun cas de toutes ces pensées, ils ne s'y arrêtent point, allant à Dieu au-dessus de tout sentiment et dans une résignation parfaite, quelque crucifiante qu'elle soit. Plus ce qui leur arrive est contraire à la nature, plus ils sont contents, parce qu'ils savent bien qu'ils y doivent mourir absolument. Celui qui ne s'arrêtera ni à pensée ni à sentiment, et qui marche par une entière abnégation de soi-même, par un amour pur et désintéressé, ne peut jamais se méprendre ou être trompé. [20]

C'est donc par là que les pasteurs, en quelque endroit du monde qu'ils soient, doivent conduire les âmes pour préparer5, comme saint Jean[-Baptiste], la voie au Seigneur ; c'est abaisser les montagnes que d'ôter tout amour de la propre excellence, qui donne un grand goût pour les voies extraordinaires où le diable et la nature trouvent leur compte. C'est remplir les vallées que de s'occuper de Dieu seul et de Jésus-Christ, parce que tout ce qui n'est pas Dieu, quoiqu'il paraisse remplir le cœur de l'homme, ne fait qu'un mauvais vide, bien différent de l'humilité et de l'anéantissement que la véritable plénitude de Dieu opère.

Car il faut savoir que plus Dieu remplit l'âme de Lui-même, plus Il fait un vide de tout ce qui n'est point Lui, en sorte que tous les objets disparaissant aux yeux, l'âme n'éprouve qu'un vide dans lequel est la pure lumière ; car tout ce qui termine la lumière lui donne un brillant et une distinction, mais tout ce qui ne la termine point lui donne une pureté et une [21] vastitude immenses. C'est pourquoi il est dit que Dieu habite dans les ténèbres6, parce que l'excès de Sa lumière met l'âme comme en ténèbres, ne lui laissant rien discerner, et c'est ce qui la met à couvert de toute méprise.

Je vous conjure donc, monsieur, d'aider les âmes que vous pourrez et de préparer, comme de loin, le règne de Dieu en elles, car il ne faut pas se persuader que le règne de Dieu s'établira par quelque chose d'extérieur et d'éclatant, mais peu à peu, par l'intérieur. La réunion de toutes les volontés dans l'amour sera une réunion de tous ces grands corps dispersés qui ne peuvent jamais être réunis d'une autre manière. C'est l'esprit de l’Église qui doit s'étendre partout selon la prédiction du Roi-Prophète : et renovabis faciem terrae7. Il y en a qui, pour avoir voulu atteindre un règne extérieur et d'éclat, sont demeurés dehors et n'ont point fait régner Jésus-Christ en eux, demeurant dans l'attente d'un [22] événement qui n'arrivera jamais de cette sorte. Ils ne se renoncent point eux-mêmes, ils ne deviennent point intérieurs et mettent par là un grand obstacle à ce qu'ils attendent.  Oh ! si je pouvais aux dépens de ma vie, faire connaître à tout le monde la nécessité qu'il y a de se soumettre à Jésus-Christ, de Lui sacrifier notre liberté, et de Lui donner un pouvoir entier sur nous-mêmes ! La source de toutes les erreurs vient des faux raisonnements que l'on fait et du défaut d'abnégation. Il n'y aurait point de dispute si tous soumettaient leur esprit à la foi et leur volonté à l'amour.

Il y a encore un autre inconvénient qui fait un grand tort à l'intérieur, c'est qu'on ne laisse pas les personnes dans leur état lorsque cet état n'est pas criminel. On a voulu prendre les choses trop rigoureusement par l'idée qu'on avait d'une révolution générale, ce qui a fait des enfants rebelles à leurs parents, et qu'ils ont embrassé une vie répugnante à tous, sous bon prétexte ; d'autres n'ont pas persévéré à cause de la trop grande âpreté de vie qu'ils avaient embrassée. [23] Cela oblige tout le monde de s'opposer à l'intérieur. Il est certain que, Dieu voulant étendre Son règne partout, il faut que chacun demeure dans son état lorsqu'il n'est pas mauvais par lui-même, à moins d'un attrait extraordinairement approuvé par une personne éclairée. On peut être intérieur dans les plus grandes occupations. Nous avons eu et avons encore des amis qui en sont une preuve manifeste ; et ces personnes d'un haut rang et dans de grands emplois peuvent faire et font effectivement de très grands biens. Il faudrait donc tâcher de se sanctifier dans son état, et, comme dit l’Écriture, garder8 son secret pour soi sans faire paraître au-dehors ce que l'on sent au-dedans, si ce n'est pour le bien des âmes à qui l'on parle pour les gagner à Jésus-Christ. Les âmes véritablement intérieures sont d'un naturel doux, aisé, insinuant, complaisant, parce que la grâce est comme une huile répandue, ce qui fait que tout le monde s'en accommode, au lieu que les autres ont un extérieur farouche et âpre qui éloigne [24] de la vérité. Le diable porte à toutes ces voies extraordinaires afin de décrier l'intérieur et d'empêcher qu'on ne l'embrasse.

Je salue très cordialement monsieur votre frère, et je prends très grande part au mauvais succès de ses affaires. Je me sers de ce terme parce qu'il est usité quoiqu'il ne soit pas selon mon cœur, car je suis persuadée que ce qui est mauvais succès selon les hommes en est un excellent selon Dieu, la croix des pertes de biens, des persécutions, du déshonneur étant ce qu'il y a de meilleur pour nous unir à Jésus-Christ. Tous les biens qui ne sont pas le souverain bien sont des maux, et tous les maux sont de grands biens qui nous unissent au souverain Bien. Je prie Dieu de le soutenir. Il le fera sans doute puisqu'il n'est rejeté des hommes que parce qu'il a cherché le Sauveur des hommes. Ce qui lui est arrivé me donne une véritable estime, et si j'ose dire, amitié pour lui. Je le salue in Domino. [25]

1Ac 15, 29.

2Jean  16, 7.

3Mt  6, 6-7.

4Ro 14, 3.

5Lc 8, 4-5.

6I R 8, 12 ; II Ch 6, 1.

7Ps 103, 30 : et vous renouvellerez la face de la terre.

8Es 24, 16.

 173 [D.3.4]. S’occuper de Dieu, se garder du reste.

Vous me feriez tort, mon cher E[nfant], si vous me croyiez capable de vous oublier. Je vous assure que vous m'êtes très cher, et plus cher que je ne vous puis dire. Ayez donc bon courage, allez à Dieu sincèrement par tout ce qui se présente de moment en moment, quel qu'il soit ; et tâchez de profiter de tous les moments que vous pourrez pour les donner à Dieu. Ne nous flattons point : il est certain que, lorsque nous sommes en train d'activité, nous trouvons toujours mille choses pour agir, dont nous faisons des nécessités ; mais lorsque nous nous faisons une loi du repos, nous trouvons du temps pour seconder notre inclination en cela.

Ne travaillez pas tant pour les autres que vous ne travailliez pour vous un peu. Si vous donnez beaucoup aux [26] autres, les autres vous occuperont beaucoup et se donneront beaucoup à vous. Retirez-vous en : vous verrez que l'on retranchera mille choses dont on se fait des nécessités et qui deviennent ensuite inutiles. Ayez donc [ici] un peu de courage, sans quoi vous serez toujours comme ces torrents desséchés qui à force d'être raides ne retiennent pas une goutte d'eau, car, sitôt que la pluie leur envoie quelque nourriture, ils la perdent aussitôt et ne paraissent aux yeux des passants que comme un chemin escarpé. Travaillez donc, au nom de Dieu, non à faire, mais à ne rien faire, et à vous désoccuper de tout ce qui n'est point Dieu. Ce sera alors que nous serons unis très intimement.

 174 [D.3.5]. Oraison et renoncement à soi.

Pour l'intérieur, la fidélité à l'oraison me paraît essentielle, [27] sans quoi il est impossible d'être intérieur. C'est par elle que nous devenons tout autres que nous ne serions naturellement, c'est elle qui donne la paix et le calme à notre âme, c'est elle qui nous fait remplir nos devoirs avec perfection. C'est l'oraison qui fait recevoir d'un esprit égal tous les événements de la vie, quelque désagréables qu'ils paraissent aux sens, parce qu'elle nous conduit insensiblement à une soumission parfaite à toutes les volontés de Dieu par l'amour de Son bon plaisir. C'est elle qui, donnant l'esprit de foi, nous éloigne de toute erreur parce qu'elle nous unit à la suprême vérité. Enfin, c'est par elle que la parfaite charité nous est communiquée.

Jugez vous-même, monsieur, si je n'ai pas raison de vous la recommander. C'est sur ce fondement inébranlable que vous devez vous appuyer pour toute chose : par elle, vous serez éclairé de ce que vous aurez à faire à chaque moment, car la vraie oraison nous accoutume à une certaine présence de Dieu qui nous le rend familier. Et ce Dieu de bonté veut être notre correcteur : Il nous prévient dans [28] nos chutes, de peur que nous ne tombions ; que si nous tombons de faiblesse, Il nous relève ; si nous L'écoutons, Il nous instruit.

Je vous prie de faire attention, monsieur, qu'il faut joindre à l'oraison le combat de nos défauts les plus essentiels et qui sont les plus conformes à notre humeur et à notre tempérament. Celui qui est prompt et vif, doit beaucoup se tranquilliser et ne point agir lorsque la passion est émue, parce qu'alors on ne voit point les choses telles qu'elles sont ou doivent être, comme on ne peut voir ce qui est dans une eau troublée jusqu'à ce qu'on l'ait laissée rasseoir. Au contraire, les personnes dont le naturel est lent et paresseux doivent acquérir une certaine vivacité sur les choses, être exacts à leurs devoirs, les remplir le plus promptement qu'ils peuvent, ne point remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même. Car il faut se renoncer soi-même, et se poursuivre dans toutes les occasions. Or, l'oraison aplanit le chemin, rend aisé un combat qui paraît pénible à notre amour-propre, et change peu [29] à peu nos inclinations, nos habitudes, même notre tempérament. Quel fruit ne retire-t-on pas dans la suite de cette petite violence qu'on s'est faite d'abord ? La bonne habitude se naturalise, pour ainsi dire, et on contracte une facilité à tout bien. Vous voyez par tout ceci, monsieur, que l'oraison doit être accompagnée du renoncement à nous-mêmes, et ce renoncement doit être soutenu par l'oraison.

 175 [D.3.6]. Avis sur l’oraison.

Si je ne vous écris pas, monsieur, aussi souvent qu’aux autres, ce n’est pas que je n’aie pour vous toute la considération que vous méritez, mais je me suis toujours tenue dans les bornes des réponses à moins que je n’eusse un mouvement contraire. Ce que vous me dites de la violence que vous vous faites pour rendre votre esprit abstrait, n’est nullement ce que Dieu demande de vous, et ce n’est pas la voie dont il s’agit. Nous tâchons que tout se concentre dans le cœur sans nul effort de tête, car souvent Dieu cache sous des distractions vagues ce qu’Il opère dans l’intime de l’âme, afin de le dérober à la connaissance du démon et de notre amour-propre. L’abstraction de l’esprit a de grands inconvénients car, outre qu’elle ne fait guère de véritables intérieurs, elle nuit beaucoup à la santé et peut à la longue affaiblir l’esprit. Il n’en est pas de même de la volonté : plus elle est excitée à l’amour, plus elle se repose dans ce même amour et plus elle a de force. Elle ne s’affaiblit ni ne se lasse point par ce divin exercice : au contraire, elle reprend chaque jour une force toujours nouvelle, non pas toujours une force aperçue, mais réelle.

Accoutumez-vous donc à ce simple exercice d’amour dans la volonté, qui ramassent les autres puissances en elle sans les forcer ni les contraindre, les réunit par l’amour dans le Bien Souverain, ainsi que l’Ecriture nous l’enseigne lorsqu’elle dit : Passez en Moi, vous tous qui me désirez avec ardeur1. Comme le désir ne peut appartenir qu’à la volonté, c’est par ce désir amoureux que nous passons en Dieu, et non par la contention de la tête. Ce que nous pouvons faire quelquefois, c’est de laisser tomber par un retour amoureux au-dedans de nous la distraction de l’esprit, non par une contrainte de la tête, mais en cessant de retenir volontairement ce qui nous occupe l’esprit, comme une personne qui ne fait que laisser ce qu’elle tenait en sa main en l’ouvrant doucement : alors tout tombe de soi-même. Soyez donc persuadé une bonne fois que c’est là la véritable voie. La foi nue est pour l’esprit, et l’amour pour la volonté, non que nous devions nous dénuer nous-mêmes l’esprit, mais à la longue, cette même foi le dénue des activités propres, et non pas toujours des distractions, car il y a une grande différence entre l’activité propre et volontaire de l’esprit et les distractions vagues et involontaires : la première arrête l’opération de Dieu et ces dernières ne servent qu’à la couvrir.

Comprenez une bonne fois que nous ne pouvons jamais fixer notre imagination. Il n’y a que Dieu seul qui le puisse faire et Il ne le fait pas d’ordinaire pour les raisons que je vous ai dites. Lorsque l’âme est accoutumée à aller à Dieu par l’amour dans la volonté, elle ne pense pas même à ses distractions, et elles ne lui nuisent point. Elle les laisse pour ce qu’elles sont, comme un grand bruit que l’on ferait autour de nous ne nous empêcherait point ni d’aimer, ni de nous occuper de Dieu. L’âme éprouve même souvent que, malgré les tumultes de l’imagination, elle goûte au-dedans un très grand repos. Elle n’a garde de s’amuser à ce qui se passe dans sa tête, cela étant comme une chose séparée d’elle ; lorsqu’on s’occupe a se défaire de ses pensées, on perd cette douce tranquillité de la volonté en Dieu, et on fait comme une personne qui quitterait incessamment sa prière pour aller faire taire des chiens qui aboient. Laissons-nous donc totalement à Dieu : ne songeons qu’à L’aimer et à faire Sa volonté. Il fera le reste Lui-même.

Il me vient dans l’esprit que ce qui vous a fait éprouver une si grande différence entre la facilité que vous aviez au commencement et la difficulté que vous trouvez à présent, est que vous avez fait consister votre oraison dans une certaine suspension de l’esprit qui se peut faire même naturellement sans aucun don particulier d’en haut, au lieu que l’oraison qui vient de l’amour et de la volonté, est toujours accompagnée d’une grâce particulière, puisqu’elle est le fruit de la pure charité. La suspension et l’abstraction de l’esprit étaient la manière de contempler des philosophes, qui ne rend pas plus saint. Quoiqu’on croie par là acquérir des lumières, ce n’est point la lumière que nous cherchons, mais l’amour qui, sans nulle lumière distincte, nous enseigne par son onction toute vérité et nous rend de ces véritables philosophes qui, au lieu de s’élever, ne songent qu’à s’abaisser et à s’anéantir devant cet Être suprême qui, comme un feu dévorant et sacré, consume et détruit tout ce qui est de l’homme-Adam en nous, pour nous faire vivre par le nouvel homme en Jésus-Christ. Cette différence est d’une extrême conséquence et je vous prie de la peser.

J’ajoute à ceci que, quand l’oraison est trop sèche et ennuyeuse, il faut de temps en temps la réveiller par quelque petite aspiration vers Dieu ou, si l’âme est plus avancée et que ces petites aspirations courtes et éloignées les unes des autres, lui soient moins faciles qu’au commencement, il faut se servir d’un simple plongement vers son centre, ce qui se fait par abaissement et non par élévation. Cet enfoncement est fort utile aussi pendant le jour, au milieu des occupations, et cela se fait en un clin d’œil et nous redonne pour l’ordinaire la paix et la tranquillité du cœur.

Cette oraison dont je parle n’incommode jamais : plus on est malade, plus on a de facilité à la faire, au lieu que celle qui se fait par la tête augmenterait de beaucoup la maladie et qu’il faut la cesser quand on est malade. Cela est si vrai que les maîtres spirituels qui ont écrit sur la méditation (qui est beaucoup plus facile que l’abstraction2) défendent aux malades de la faire, au lieu que le cœur n’est jamais plus paisible et plus tranquille que lorsque le corps est accablé de souffrances, ce qui donne à l’âme une liberté si grande qu’elle ne pense presque point à ses maux.

Il y a un grand abus, c’est qu’on s’imagine qu’il faut que la lumière soit donnée directement à l’entendement et que c’est cette lumière qui échauffe le cœur, mais c’est tout le contraire ! La véritable lumière vient de l’amour, le feu en chauffant éclaire ; c’est pourquoi il est dit gustate et videte3, parce que la lumière qui vient de ce goût du cœur ou de la volonté est la sûre et vraie lumière. C’est pourquoi l’Apôtre ne dit pas : la lumière vous enseignera toute vérité, mais «l’onction», et cette onction n’est reçue que dans la volonté par l’amour. Le Saint-Esprit étant le Dieu d’amour et de vérité, c’est par l’amour qu’Il donne la vérité.

1Eccl. 24, 26.

2L'abstraction du philosophe.

3Goûtez et voyez.

 176 [D.3.7]. Dissipation, recueillement, oraison.

Je vous assure que j'ai beaucoup de joie de votre docilité et de ce que vous voulez être à Dieu tout de bon, et prendre tous les moyens nécessaires pour mourir efficacement à vous-même. Je vous conjure d'être fidèle à Dieu. Vous avez fait et défait jusqu'à présent ; il faut tout de bon vous abandonner à Dieu sans réserve, éviter toutes les occasions de dissipation, car la dissipation est la source de tous vos maux.

Si vous aviez travaillé à conserver le recueillement et la présence de Dieu dans tout ce que vous faites, vous auriez vu votre activité tomber de la moitié, vous auriez un extérieur sérieux, conservant une gaieté grave. Comptez que, comme la dissipation est [37] la source de tous vos maux, vous ne les guérirez que par des retours simples mais fréquents en vous-même, que par une attention sans contention, simple et paisible ; car souvent, sans ce que je vous dis là, vous vous trouverez accablé des défauts qu'on vous fait connaître, vous les verrez, vous voudrez les corriger sans en venir à bout : vous aurez une bonne volonté sans effets, et vous vous trouverez au bout de dix ans le même : ce qu'on vous dira sur vos défauts ne servira qu'à aigrir la nature. Votre esprit éclairé sur ces mêmes défauts et l'impuissance de les vaincre, jettent dans l'irritation ou la mélancolie, au lieu que, vaquant à Dieu seul en la manière que je vous ai marquée, Dieu travaillera Lui-même et fera ce que vous ne pouvez faire. Prenez courage et soyez fidèle à ce que je vous dis, et vous vous trouverez tout changé. Oraison, oraison, retours simples et fréquents. Vous savez combien vous m'êtes cher en Jésus-Christ. [38]

 177 [D.3.8]. Continuer l’oraison.

Suivez votre goût, madame, pour le silence, qui est toujours très utile, mais prenez garde qu'il n'incommode point le prochain et qu'il ne vous fasse point entrer dans votre humeur mélancolique. Il ne faut pas moins faire d'oraison lorsqu'on y a de la peine que lorsqu'on y trouve du goût. Quand nous y avons une facilité douce et tranquille, c'est Dieu qui nous donne des marques de Sa bonté et de Son amour ; mais lorsque, malgré l'ennui et la sécheresse, nous ne laissons pas d'y demeurer, nous Lui donnons des preuves du nôtre. Agissez donc toujours également, madame, sans vous arrêter à ce que vous sentez ou ne sentez pas. Il est impossible, dans le temps de la sécheresse, d'empêcher l'imagination de courir çà et là ; tout [39] ce que vous pouvez faire de mieux est de rentrer le plus fortement que vous pourrez au-dedans de vous-même, faisant quelques actes d'amour et d'abandon à Dieu pour rester en cet état tant qu'il Lui plaira, ne voulant que Sa volonté, non votre propre satisfaction.

Il serait bien plus doux d'avoir toujours la présence de Dieu douce ou aperçue que d'être dans la sécheresse, mais il ne faut pas pour cela manquer de faire votre oraison quoique vous trouviez plus de paix et de tranquillité dans le travail. Ceci est assez ordinaire pour deux raisons : la première, parce que le démon n'est pas si fort alerte pour vous y troubler qu'à l'oraison, s'apercevant moins de ce que vous faites ; l'autre raison est que Dieu, voyant que vous êtes là uniquement pour faire Sa volonté, se contente d'opérer en vous d'une manière cachée et inconnue à vos sentiments pour exercer votre foi et votre abandon. Il n'en est pas de même dans le travail et dans les autres occupations où, pouvant plus facilement vous échapper, Dieu vous retient comme par la bride, [40] et alors on s'aperçoit d'être retenu et comme recueilli. Enfin, recevez également tout ce qui vous vient de la main de Dieu : le doux et l'amer, tout doit être égal lorsqu'on aime véritablement. Mais l'homme veut toujours voir, sentir ou goûter ; c'est ce qui fait qu'une oraison sèche et distraite le fatigue, et il voudrait en moins faire à ce temps-là, ou point du tout. Plus votre oraison s'enfoncera, plus vous irez bien, supposé la fidélité continuelle à vous renoncer et à mourir à vous-même.

Quand Dieu vous donne des consolations, c'est pour vous faire marcher plus vite et pour radoucir les petites croix extérieures que vous seriez trop faible pour porter sans ce soutien de la part de Dieu.

Bien loin que la vanité que vous voyez dans les autres dût en exciter en vous, cela devrait plutôt vous remplir de confusion, car le mot vanité dit une chose vaine et inutile, un rien ; ainsi c'est s'amuser à des riens. Salomon dit que tout est vanité et il a bien raison, parce que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien. [41]

Je vous conjure d'aller contre votre humeur avec une grande fidélité : ne vous pardonnez rien. Le temps est court1 dit l'Apôtre, et nous nous trouverions à la fin de notre vie vides de tout. Accoutumez-vous d'abord à céder à S. Il vaut mieux que les choses soient moins bien rangées que de contester un seul moment. Vous savez que votre faible est l'amour de l'arrangement : ainsi vous êtes fort heureuse que l'on fasse pour vous ce que vous n'aviez pas le courage de faire, qui est de laisser toutes choses d'une manière plus négligée. Ce n'est pas assez que de ne point contester : il ne faut point laisser paraître certaines tristesses que vous connaissez et qui sont plus insupportables que tout ce que vous pourriez dire. D'ailleurs, tout ce qui détruit notre propre jugement et notre propre volonté nous est fort nécessaire.

Il ne faut pas attendre que vous fassiez tout ce que je vous dis là par effort de tête et en comptant sur vos forces, mais en espérant beaucoup de [42] la bonté de Dieu. Une fidélité à une chose attire Sa grâce pour être fidèle à une autre, et donne des forces pour se surmonter, au lieu que l'infidélité nous affaiblit de plus en plus et attire une seconde infidélité. Prenez donc un nouveau courage et commencez comme si vous n'aviez encore rien fait, priant Dieu de faire en vous ce que vous ne pouvez faire vous-même.

1I Cor., 7, 29.

 178 [D.3.9]. Oraison. Attirer à Dieu le prochain.

Je bénis Dieu de tout mon cœur, mon cher M., de toutes les miséricordes qu'Il vous a faites depuis votre enfance, et vous seriez plus coupable qu'un autre si vous n'en aviez pas toute la reconnaissance possible, et si vous n'étiez pas fidèle à Celui qui a eu tant de fidélité pour vous. Soit que je regarde les grâces qu'Il vous a faites, [43], soit que je voie les infidélités qu'Il a permises dans lesquelles vous pouvez être tombé, tout vient de Sa bonté pour votre instruction, car il vous était d'une extrême conséquence de comprendre combien tout ce qui vous dissipe vous est dangereux, et la nécessité de la retraite et d'un soutien particulier de Dieu, sans lequel vous vous égariez sans doute.

Dieu vous a fait aussi connaître par là combien l'oraison et l'occupation de Sa présence sont nécessaires pour mener une vie véritablement chrétienne. Le chrétien sans intérieur serait un corps sans âme ou un fantôme que l'on ferait marcher par ressorts. Tâchez de ne jamais interrompre votre oraison. Si quelque providence vous la dérobe un certain temps, il faut en prendre d'autres, et ne jamais manquer à cet exercice. Ce serait peu que les temps marqués pour l'oraison si l'on ne continuait pas ce même esprit d'oraison durant le jour et dans les diverses occupations. Quand l'occupation est trop forte, contentez-vous de réveils et de petits retours au-dedans. L'occupation de Dieu durant le jour est la meilleure [44] préparation pour l'oraison actuelle, et l'oraison elle-même s'étend durant le jour. Celui qui, sous prétexte de conserver la présence de Dieu dans le jour, ne voudrait point du tout faire oraison, se dessécherait insensiblement. Jésus-Christ, notre divin exemplaire, quoiqu'Il fût tout abîmé dans la Divinité, ne laissa pas de prendre des temps pour prier quoiqu'Il n'en eût aucun besoin. Il le faisait pour notre instruction.

L'oraison est la garde de notre cœur, elle est comme un antidote qui le préserve de la corruption du péché. Quelque sèche que soit l'oraison, elle ne laisse pas de procurer un grand bien. Il ne dépend pas de vous d'y être sec ou consolé, et Dieu distribue l'un et l'autre selon le plus grand besoin de l'âme, mais il dépend de vous d'être fidèle à la faire. Quand vous êtes le plus sec, lorsque vous n'y avez donné aucun lieu par certaines dissipations, ne vous en étonnez pas ; faites alors une oraison de patience, et marquez à Dieu votre amour par votre persévérance. Quand Dieu console, Il le fait à cause de notre faiblesse et pour nous donner quelque témoignage de [45] Son amour ; mais dans une oraison crucifiante, c'est nous qui Lui donnons un véritable témoignage du nôtre. La vie crucifiée est la meilleure pour un cœur généreux, quoiqu'elle ne soit pas satisfaisante pour la nature ; mais il faut la faire mourir, cette nature, qui est notre plus grand ennemi.

Quelque agrément que vous puissiez avoir dans votre mariage, attendez-vous à la croix, car souvent, avec bonne intention, on se crucifie les uns les autres. Pour l'usage du mariage il faut éviter deux choses : l'une d'y chercher trop la délectation, et l'autre aussi de ne pas rendre à madame votre épouse ce que vous lui devez et ce qu'elle a droit d'exiger de vous. Mais si vous êtes fidèle dans l'intérieur, j'espère que Dieu vous fera la grâce de n'excéder ni d'un côté ni d'autre. Vous pourriez lui insinuer simplement à chercher Dieu au-dedans d'elle, lui faisant comprendre ce qui est dit dans l’Évangile, que le royaume de Dieu est au-dedans de nous1, et ce que Jésus-Christ nous fait demander dans le Pater.

Vous pouvez copier et traduire [46] quelques petits endroits des livres que vous avez entre les mains, de ceux qui conviennent aux commençants et que vous jugerez qui la toucheront le plus. Vous pouvez lui donner cette traduction comme venant de vous-même par le désir que vous avez de la rendre parfaitement heureuse. Il faut tâcher de la gagner par vos complaisances. Celui qui a plus reçu de Dieu doit mettre davantage dans ses liaisons, afin que la complaisance et la douceur gagnent le cœur à Dieu. La disposition, où elle est de n'être entêtée ni attachée à aucun sentiment particulier, est bien propre pour entrer dans l'intérieur. Vous ne sauriez rien risquer en lui parlant doucement et sobrement ; à mesure que Dieu lui ouvrira le cœur, vous lui En parlerez davantage. C'est un grand moyen de devenir heureux en ce monde et en l'autre que de travailler de concert pour être à Dieu. Cela sanctifie toute la famille par l'impression qu'on donne de concert aux enfants, au lieu que, quand on veut porter ses enfants à Dieu et que l'autre les en détourne, cela fait le plus méchant état du monde.

Je prie [47] le divin Maître de tout mon cœur de vous unir bien davantage par le lien de l'amour sacré que par tout autre, et je Lui demande que vos paroles à l'égard de madame votre épouse soient comme une semence qui produise en son temps l'abondante récolte. M. vous dira mieux que moi combien vous m'êtes cher en Jésus-Christ.

1 Lc 17, 21.

 179 [D.3.12]. Le temps de détruire ses passions et défauts.

 [61] Les dispositions d'angoisse que vous avez ressenties et qui semblent n'être point de saison dans le degré où vous êtes, en sont extrêmement, supposé le don qui vous a été fait incontestablement, et le [62] dessein de Dieu de vous conduire dans la suite par une voie autant obscure qu'elle a paru lumineuse dans le commencement ; ce qui ne s'opérera que par le don de foi que vous avez assurément en germe et en commencement. Elles sont encore de saison à cause de votre naturel lent et porté au repos qui a besoin d'être réveillé quelquefois par ce qui lui est contraire ; et cet état est ce qui m'assure le plus que votre repos est de grâce et non naturel. Vous devez être fort fidèle en cet état pour le porter dans toute son étendue, sans vous remuer pour le faire passer ou diminuer, le souffrant par abandon et comme un moyen de purification fort utile et même nécessaire à votre degré.

Ce que je dis de porter cet état tel qu'il est sans se remuer pour en sortir par soi-même, n'est point un état trop avancé pour vous, dont le naturel est lent et paisible, et cependant remuant. Ceci paraîtra opposé, mais si vous voulez faire attention sur vous-même, je m'assure que vous connaîtrez que je dis la vérité. Vous devez aussi être fort fidèle pour ne point [63] diminuer vos oraisons pendant ce temps de peine, quelque dures ou inutiles qu'elles paraissent ; mais vous devez vous y soutenir doucement par un simple envisagement de votre sujet, et par quelques affections ou aspirations qui, quoique faites fort sèchement, ne laisseront point de soutenir votre âme, déjà soutenue par une main invisible, cachée sous la peine et la sécheresse.

C'est à présent le temps de ne vous rien pardonner pour la destruction des passions du dedans et des défauts extérieurs, car si vous perdez ce temps-ci qui vous est donné pour cela, vous ne le pourrez plus en un autre temps. Un grand moyen pour cela, c'est de posséder son âme en paix, laissant doucement apaiser le mouvement que cause la passion, sans agir dans cette même passion mais la laissant tranquilliser sans effort, comme on laisse une eau agitée se rasseoir sans y rien faire : si l'on y faisait quelque chose, on la troublerait davantage. Il ne faut pas attendre pour cela que la passion soit violente, car votre naturel ne vous en fournira pas de cette sorte, mais il faut [64] prendre le même procédé pour les plus petits empressements. Un autre moyen extérieur qui doit accompagner celui-ci, qui est intérieur selon le degré de chacun, c'est de travailler aux défauts par leur contraire, jusqu'à ce que l'on se rende par grâce autre que l'on est par nature, ce qui n'est pas un petit travail, mais qui se doit faire avec beaucoup de paix, car votre travail doit être de posséder votre âme et non de la perdre, de sorte que vous devez bien vous donner de garde de prendre pour vous l'avis des personnes plus avancées.

Le papier qu'on vous a donné ne vous saurait nuire à présent, quoiqu'il ne soit pas de votre degré, pourvu que vous ne vous en serviez que comme de lecture et non de méditation, et que vous preniez le même procédé pour mourir à vous-même que j'ai dit pour détruire les défauts ; car c'est la mort de votre degré qui n'est autre qu'une extinction des passions, des défauts et de la vie de nature, qui est la première mort nécessaire pour passer aux autres, et sans quoi les états suivants ne seraient [65] qu'imaginaires et ne seraient que des images de morts.

Je crois que le désordre que l'on voit parmi tant de faux spirituels1, vient de n'avoir pas rempli ces premiers degrés. Ils disent qu'il faut mourir, et ils prennent la mort de l'esprit pour la mort du sens et des passions, et sous prétexte de faire mourir l'esprit, qui n'est guère difficile à tuer en ceux en lesquels il ne vit qu'à peine, ils étouffent ce peu d'esprit et de vie2 pour faire vivre la chair et les passions en faisant mourir l'esprit.

Il est aisé de concevoir qu'il faut faire mourir la chair et la nature par l'esprit ; puis Dieu vient Lui-même détruire cet esprit pour prendre sa place. Mais si l'esprit n'a premièrement détruit la nature, Dieu ne viendra jamais Lui-même, et notre vie sera toujours une vie de nature et non une vie de grâce. Ceci est si clair dans [66] saint Paul : prenez garde qu'ayant commencé par l'esprit, vous ne finissiez par la chair3, ce qui arrive lorsqu'on ne détruit pas la chair par la vie de l'esprit. C'est pourquoi le même saint nous avertit de ne point éteindre l'esprit4 parce que cette extinction de l'esprit est la cause du premier désordre dont nous venons de parler. Il faut donc que l'esprit éteigne la chair, et c'est ce qui fait vivre l'esprit et, quand la vie de l'esprit est dans la plénitude, c'est alors que Dieu vient Lui-même combattre et détruire cet esprit et ce qu'il a de corrompu, afin de venir animer l'âme, qui ne vit plus alors de la vie de l'esprit, mais de la vie de Dieu même. Je vous ai mis ceci quoiqu'il ne soit pas encore pour vous afin de vous faire voir la nécessité de travailler selon votre degré en la manière que je vous ai marquée.

Pour la retraite, je vous dirai ma pensée puisque vous le voulez. Levez-vous à sept heures, faites ensuite demi-heure d'oraison, dans laquelle [67] vous ne comprendrez pas quelques moments de lecture que vous ferez pour vous y disposer : je prendrais quelque chose des Psaumes, ce qui vous écherra en partage, ou du Nouveau Testament ; mais je crois qu'à présent, comme vous avez plus besoin d'ardeur que de lumière, les Psaumes, qui sont fort affectifs, vous conviendront mieux. Après que vous aurez fait votre oraison, et que vous serez habillé, vous entendrez la messe, dans laquelle vous devez continuer votre disposition sans la changer. Après la messe, vous pourriez vous occuper à quelque chose qui vous soulagera la tête sans vous dissiper ; après quoi, vous feriez demi-heure de lecture jusqu'au dîner. Mais il faut surtout prendre garde à ne point mélanger les lectures et ne point travailler votre esprit à retenir ce que vous lirez, mais en laisser seulement pénétrer votre cœur. Il faut faire une seconde demi-heure d'oraison avant le dîner, et ainsi couper l'heure en deux. Après le dîner, il faut se recréer et se donner bien de garde de s'appliquer. Après la récréation, une petite visite au Saint Sacrement, de demi-quart d'heure [68] ; après quoi revenir faire un peu d'ouvrage, comme écrire ou autre chose qui n'occupe pas avec trop de contention ; puis faire la demi-heure d'oraison. Après cela, un peu de relâchement, où l'on demeure en paix ; puis faire un peu de lecture conforme à l'état de l'âme, un peu de repos, de silence et d'abandon, tant durant qu'après la lecture. Je crois qu'il serait bien utile de faire un peu d'oraison avant de se coucher : on ne saurait croire combien cela est avantageux. Ainsi j'opinerais à couper en deux la dernière demi-heure. Il faut prendre un peu de temps pour s'exposer devant Dieu, afin qu'Il fasse connaître les fautes et les inclinations déréglées qui sont en nous sans que nous les connaissions, car il suffit pour rendre une inclination déréglée qu'elle soit contraire à ce que Dieu veut de nous.

1Ce sont ceux qu'on appelle des quiétistes, avec lesquels on a tâché malignement de confondre les vrais spirituels et les mystiques les plus solides et les plus purs D

2[qui leur était donné pour travailler à la destruction d'eux-mêmes] D

3Ga 3, 3.

4ITh 5, 19.

  180 [D.3.13]. Opposition à se reconnaître.

 [69] J'ai toujours bien cru, monsieur, que lorsque je vous manderais la vérité de ce que Notre-Seigneur veut de vous, vous auriez peine à le supporter. Je m'en suis défendue autant que j'ai pu, et je l'aurais fait encore si vous ne m'aviez pas pressée là-dessus en me disant que votre âme m'était indifférente puisque je ne vous disais rien.

Dieu sait si elle m'est indifférente, et qu'en cas qu'il fallût donner jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour elle, si je ne la donnerais pas, et Lui seul sait ce que je souffre quand vous n'êtes pas comme il faut. Mais puisqu'il faut m'en taire, je m'en tairais volontiers pourvu que Notre-Seigneur ne m'oblige pas de parler. Plus vous m'assurez du contraire des défauts que je vous marque, plus j'en suis certifiée. Il ne s'agit point ici de tirer au bâton, mais je vous dis simplement ce que je connais. C'est à vous d'y acquiescer, ou de rebuter ce que je vous dis. Je suis toujours satisfaite lorsque j'ai obéi à Dieu. [70]

Si l'on osait vous dire tout, on vous dirait que ce je ne sais quoi qui vous fait dire que vous quitterez tout, n'est que pure nature et amour-propre, aussi bien que de rejeter la faute sur moi. Je la prends de tout mon cœur, et plût à la divine Bonté qu'en m'en chargeant et en me rendant Sa victime pour vous, je vous rendisse comme Dieu vous veut ! Les misères sur lesquelles vous vous récriez si fort sont les moins dangereuses. L'amour secret de vous-même que vous ne voulez pas avouer, et qui me perce le cœur, est une bien plus forte opposition aux grâces de Dieu en vous. Plût à Dieu que vous vissiez par mes yeux et que vous connussiez par mon cœur.

Mais il faut me taire et souffrir pour vous tant qu'il plaira à Dieu. Je pourrais garder le silence, mais je gémirais dans le secret de voir qu'une personne que Dieu s'est choisie avec tant de bonté et qu'Il a destinée pour Lui, ne veuille pas mourir à des bagatelles, et que par là il perde des trésors inestimables. Je vous dis ceci les larmes [71] aux yeux, et si je pouvais en verser de sang, je les donnerais. Vous ne connaîtrez que dans l'éternité l'amitié que j'ai pour vous. Si vous aviez voulu me croire ...1 Mais je n'ai rien à dire : il faut que Dieu fasse et que je demeure en silence. De quelque manière que vous en usiez dans la suite, je serai toujours inviolablement à vous en Notre-Seigneur.

1Points de suspension D

 181 [D.3.14]. Raison et amour-propre, obstacles à Dieu.

Il me semble de connaître que vous avez un amour-propre si fort, quoique caché sous la grâce, que si Dieu ne tenait la conduite qu'Il tient sur vous, vous resteriez toujours propriétaire. Vous vous êtes toujours conduit par la lumière de la raison, en sorte que, soit par votre propre conduite, soit par celle des autres, il [72] fallait toujours que vous trouvassiez dans votre esprit de quoi rendre raison d'une voie et d'un état ; et Dieu, qui veut vous purifier jusque dans la racine, vous fait prendre une conduite, non au-dessus de la raison, car ce serait une gloire, mais au-dessous d'elle ; et ce qui fait que vos peines durent tant et vont si avant, c'est que vous voulez toujours suivre la lumière de votre raison ; vous édifiez lorsque Dieu détruit et ainsi vous allongez votre supplice. Ce n'est pas qu'il faille rien faire de volontaire qui déplaise à Dieu, mais Dieu permet vos chutes pour vous détruire, et elles ne finiront que lorsque votre raisonnement finira.

Cet état honore la souveraineté de Dieu, et l'homme connaît mieux sa dépendance de Dieu dans ses défaillances que dans sa force. Le soleil darde ses rayons sur la boue, dans les cloaques, durant que les plus hautes montagnes sont privées de sa chaleur. L'état de boue n'est point opposé à Dieu. Mais que ne voyez-vous comme votre amour-propre était caché sous une humilité propriétaire ! Dieu le poursuit à outrance et, comme un homme [74] désespéré qui ne sait où fuir, il trouve mille cachettes pour se défendre ; il voudrait même trouver sa justification dans les choses les plus condamnables, et, n'en trouvant point, il se déchire comme le scorpion.

Il me paraît que la conduite de Dieu sur vous est une conduite de justice et d'amour. Vous vous abandonnez, mais vous vous reprenez par vos raisons, et dans votre abandon même, votre amour-propre y trouve sa vie et s'y satisfait. C'est pour cela qu'il faut que Dieu vous ôte encore l'abandon. Croyez que votre esprit propre est la source de vos peines et de votre purgatoire : lorsqu'il sera purifié, vous ne brûlerez plus. Que Dieu vous donne l'intelligence de ceci ! Il sait combien votre âme m'est chère et ce que je donnerais pour la conquérir à Jésus-Christ, sans prétendre rien pour moi que la mort et la perte. Ô qui dit perdre ne dit pas gagner ! [74]

 182 [D.3.15]. Connaissance de ses défauts.

J'ai bien de la joie, mademoiselle, que Dieu vous fasse connaître vos défauts les plus cachés. C'est une marque qu'Il veut vous en corriger. Vous ne sauriez être trop soumise à B., ni croire trop aveuglément les imperfections qu'elle dit être en vous, quoique vous ne les voyiez pas toujours. Cette petitesse à croire les défauts dont on nous reprend contre nos propres lumières, attire celle de Dieu dans notre âme et nous est fort utile. Quel mal vous peut faire de croire tous les défauts que l'on vous dit ? S'ils sont vrais, quel plus sûr moyen pour en être corrigée ? S'ils ne le sont point, nous ne laissons pas d'en être humiliés, et c'est un grand bien.

Je pourrais même vous assurer que quand même on vous dirait ces défauts par humeur, il ne laissera pas de vous être très utile en les recevant [75] en la manière que je vous ai dit. Nous avons une infinité de défauts que nous ne connaissons point et que la lumière des autres ne saurait même atteindre. Oui, nous devons être persuadés que nous en avons une infinité, cachés au fond de nous-mêmes, que Dieu ne nous montre qu'à mesure que nous sommes fidèles à faire usage de ceux que l'on nous dit. Vous êtes naturellement haute, tout ce qui vous rabaisse vous fait peine ; mais il faut aller par l'humilité et la petitesse, ne faisant aucun cas de tout le reste. La vertu qui ne nous fait pas ressembler au pauvre et humble Jésus n'est qu'une apparence de vertu. Prenez donc courage et allez sans vous rien pardonner.

 183 [D.3.16]. Combattre ses défauts naturels.

Vous outrez un peu la matière quand vous vous traitez de [76] détestable : il n'est pas question de cela. Je doute que vous soyez assez fidèle à Dieu et que vous suiviez assez exactement les lumières qu'Il vous donne pour ne vous point flatter et ne vous rien pardonner. Nous nous aimons si fort nous-mêmes que nous avons beaucoup d'indulgence pour nous sans nous en apercevoir. Nous suivons presque toujours notre naturel dans ce que nous faisons ou ne faisons pas ; cependant nous n'avancerons jamais qu'autant que nous irons contre ce naturel. Vous me direz : mais je ne le connais pas ! On cesse de le connaître à force de lui obéir, et on le connaît d'autant plus que plus on lui résiste. Je ne crois pas qu'il y ait personne qui puisse vous mépriser, mais si cela était, vous seriez trop heureuse de participer au mépris que l'on a eu pour Notre-Seigneur. Nous croyons Le respecter et L'aimer, et nous ne faisons ni l'un ni l'autre lorsque nous ne suivons pas Ses maximes et Ses exemples.

Le plus que vous pourrez vous taire sur les choses qui vous font de la peine, c'est le mieux. Imitons le silence de Jésus-Christ qui laissa tout faire [77] sans rien dire. Vous me direz que lorsque vous ne parlez point pour vous soulager dans votre peine vous demeurez indisposée contre les personnes qui la causent. Il faut chercher un autre soulagement que celui de la plainte. Vous serez bien plus soulagée en vous unissant à Notre-Seigneur Jésus-Christ et en Lui offrant ce que vous souffrez en union de ce qu'Il a souffert pour vous. Vous apprendrez auprès de Lui à aimer vos ennemis. Quand on ne prend pas cette voie, les peines grossissent dans notre imagination, tandis qu'en souffrant avec Jésus-Christ et pour Lui, les monstres mêmes ne paraissent que des moucherons. Il vous sera difficile d'abord de vous taire à cause de votre vivacité, mais dans la suite cela vous deviendra tout naturel.

Mais prenez garde à un certain extérieur que j'ai souvent remarqué en vous, c'est que vous êtes d'un sombre et d'un froid glaçants avec les personnes contre lesquelles vous êtes peinée. Efforcez-vous d'être gaie, cela vous donnera un commerce plus aisé avec les uns et les autres. Vous n'êtes sombre de la sorte que parce que vous [78] écoutez vos pensées et que vous réfléchissez sur le prétendu tort qu'on vous a fait. Si vous devez être comme cela pour tous, à bien plus forte raison le devez-vous être pour M., qui dans le fond est très bonne et qui a un vrai désir d'être à Dieu sans réserve. Il se peut bien faire qu'elle ait des intentions qui vous blessent, mais il se peut bien faire aussi que cet air sombre que vous lui marquez, lui en donne un pour vous, car le cœur sent le cœur. Ce n'est pas assez de rendre certains devoirs extérieurs : il faut faire les choses avec une certaine cordialité qui ouvre le cœur des autres et les fait changer en notre faveur. Je vous conjure de faire beaucoup d'attention à ce que je vous dis là, parce que, dans la disposition où est à présent M., pourvu que vous fassiez ce que vous faites pour l'amour de Dieu et avec cette cordialité qui vous est si naturelle pour les personnes que vous aimez, vous la gagnerez immanquablement et vous aurez avec elle un commerce agréable, au lieu de ce commerce tout hérissé d'épines que votre grand froid cause. [79]

Vous voyez par la peine que vous cause la hauteur et l'humeur des autres, celle que vous pouvez faire dans cette disposition. Je suis sûre que quand votre hiver se changera en printemps, toutes choses se renouvelleront. Dieu vous entoure d'épines et de croix afin que vous ne vous attachiez à rien qu'à Lui seul. Vous me trouverez bien laide d'avoir si peu d'égards et de complaisance pour vous, vous ayant tant d'obligations, mais il me paraît que je ne peux vous donner une plus forte marque de reconnaissance qu'en prenant tout l'intérêt imaginable à votre avancement intérieur : c'est l’unique nécessaire.

Ne vous arrêtez point à ce que vous sentez ou ne sentez pas, pourvu que vous soyez fidèle à vous vaincre, et à votre oraison. Ne vous découragez point de ne pas réussir d'abord en ce que vous voudriez. Si vous avez fait quelque faute là-dessus, ne vous en occupez pas, mais prenez un nouveau courage en Dieu pour réparer le défaut que vous auriez commis, lorsque vous en trouverez l'occasion. [80]

 184 [D.3.17].

Voilà une lettre que je vous envoie et que j'avais écrite : Notre-Seigneur m'avait fait connaître votre infidélité qui ne vient que de votre amour-propre et de l'envie d'être quelque chose. Il ne faut pourtant point vous décourager, je vous en prie. Notre-Seigneur permet cela pour vous faire voir la nécessité que vous avez d'être aidé, sans quoi vous péririez infailliblement. S'il me reste quelque crédit sur vous, je vous défends absolument ces sortes de choses. Il me vient une pensée que Dieu n'a fait cela que parce que vous n'aviez pas assez estimé le don qu'Il vous a fait : vous ne l'avez pas même connu, vous avez pris les choses naturellement au lieu de vous en servir pour mourir à vous-même. Je ne veux pas cependant que vous [81] preniez aucune résolution sans me la communiquer, et je serai bien aise que vous me mandiez ce que vous avez fait. Vous ne pouvez vous cacher à mes yeux qui voient tout en Dieu. Bon courage ! Priez Dieu qu'Il vous redonne à mon cœur, et tout ira bien.

 185 [D.3.18]. Découverte des défauts intérieurs.

Je craindrais d'être infidèle si je ne vous disais que lorsque je lus votre dernière lettre, je connaissais vos dispositions, et Notre-Seigneur me faisait remarquer certains petits défauts que je pourrais mieux vous dire que vous écrire. Il me paraissait bien des infidélités et votre fond m'était montré clairement. Ne nous trompons point nous-mêmes. Vous aspirez, vous espérez. Ô qu'il s'en faut bien que l'état que vous avez passé vous ait dépris de vous-même ! Je vous y vois attaché d'une manière qui ne se peut comprendre.

Au nom de Dieu, entrons dans la mort. On peut se tromper, mais on ne trompe pas Dieu. Votre âme m'est montrée plus clairement que la mienne : tout ce que vous avez fait depuis mon absence, la manière dont vous avez agi, même pour moi ; je voyais votre amour-propre, le désir que Dieu avait de votre âme et que vous fussiez à Lui sans réserve, l'effroyable opposition que vous y aviez à cause de l'attache que vous avez à vous-même, à être quelque chose, et à vos intérêts, que vous vous cachiez à vous-même. Je voyais comme vous vous cachiez aussi à moi, qu'il fallait entrer dans la connaissance de vous-même, et dans l'aveu de ce que vous êtes, pour être disposé à recevoir les écoulements de Dieu. Ô si vous compreniez la plénitude de vous-même ! Que ne puis-je vous la faire concevoir et que ne souffrirais-je point pour vous faire être ce que Dieu veut que vous soyez ! Mais hélas ! que je crains bien que vous ne m'en croyiez pas ! N'importe, il faut que je risque tout pour vous rendre tel que je vous désire. [83]

 186 [D.3.23]. Dommage des réflexions, etc.

Je m'étais bien imaginé, monsieur, que vous seriez dans la peine, et je vous assure que je vous porte compassion, mais je vous conjure, au nom de Dieu, de ne point vous étonner ni décourager de tout cela. L'habitude que vous avez à réfléchir est trop forte pour tomber si vite. Je vous prie cependant, au nom du saint Enfant Jésus, de calmer vos réflexions, ou plutôt de les laisser afin de posséder votre âme en paix par la patience. Si vous vouliez bien ne point écouter vos réflexions qui sont la source de tous vos maux, vous rentreriez aisément dans votre état simple, qui doit être le seul soutien de votre âme.

Il faut agir bonnement et abandonner à Dieu ces retours que vous [99] faites sur les choses, qui les rendent mauvaises lorsqu'elles sont les plus innocentes. Oubliez-les. Lorsque vous ne vous laissez point accabler de vos réflexions, tout va bien ; lorsque vous leur laissez gagner le dessus, vous êtes dessous pour toutes choses et le mal semble vous dominer : votre esprit n'étant plus docile à son Dieu, ni votre cœur dans sa douce tendance, tout se révolte chez vous.

Pourquoi quitter l'oraison ? Comment voulez-vous guérir si vous évitez le remède de vos maux, et comment vivre si l'on ne veut point recevoir la plénitude de la vie ? Dieu ne demande autre chose de vous, sinon que vous fassiez pour le dehors, de moment en moment, tout ce qui est de votre état, et pour le dedans, que vous adhériez à Son Esprit. Je vous le dis encore : tout ce qui nous arrive de moment en moment, à la réserve de nos propres fautes et péchés, est volonté de Dieu et nous n'en pouvons douter ; mais lorsque nous voulons par nous-mêmes faire quelque chose, et cependant nous couvrir du prétexte de cette volonté, ce n'est plus [100] cela, car c'est nous-mêmes qui agissons volontairement et qui attribuons à la volonté de Dieu nos œuvres défectueuses. Mais, demeurant dans l'ordre de Dieu selon notre état, nous sommes dans la volonté de Dieu. Par exemple, lorsque vous quittez vos obligations et que vous cessez de remplir vos devoirs, tout cela est humeur, volonté propre, défaut, et par là vous sortez de ce bel ordre de la volonté de Dieu. Il ne faut pas demeurer paresseux et nonchalant dans vos devoirs, et ceci roule sur le même principe de la volonté de Dieu. Votre nonchalance ne vient que parce que vous sortez de l'ordre réglé de votre état.

Mais aussi, il ne faut pas vouloir se procurer des ferveurs qui, étant d'un principe humain et naturel, seraient humaines et naturelles. Il faut faire en paix et tranquillement ce qui est de votre devoir, évitant les boutades1 de la nature, et cela, quoique simple et sans ferveur sensible, n'est point une nonchalance, mais une simple et tranquille action.

Communiez demain, au nom de [101] Dieu, et communiez avec courage, et la paix vous sera assurément donnée. Courage, je vous en prie ! Croyez-moi toute à vous en Notre-Seigneur. Les jugements téméraires ne viennent que du dérèglement de vos réflexions : retranchez vos réflexions et vous retrancherez tous vos défauts.

Consacrez-vous de nouveau à Notre-Seigneur pour marcher dans la voie dans laquelle Il vous a fait la grâce de vous introduire. Imitez sainte Madeleine, qui entra d'abord dans un si grand oubli d'elle-même qu'elle ne pensa pas même à ses péchés : elle resta abîmée dans l'amour, dans la paix, la confiance et le délaissement de toute elle-même entre les mains de Dieu. Ce sont les dispositions que je vous souhaite.

1bouderies.

  187 [D.3.24]. Ne point suivre les ferveurs.

 [102] Je crois qu'il est à propos pour deux raisons que vous empêchiez M. de parler et d'écrire : l'une parce que cela fait du tort à son âme, les choses qui lui sont données ne lui étant données à présent que pour s'en nourrir, et elle doit les conserver dans son cœur. Elle n'est pas en source, il s'en faut bien ; c'est pourquoi, en voulant répandre et communiquer, elle donne son nécessaire, ce qui la desséchera peu à peu. Dans ces temps-là, on suit un certain goût que l'on ressent en s'évaporant : c'est comme une liqueur précieuse qui réjouit par son odeur en la répandant, mais qui se perd en même temps.

L'autre raison est que, depuis ce temps, je m'aperçois de beaucoup d'altération dans son esprit ; et comme il en a déjà souffert extrêmement, cela serait dangereux. Recommandez-lui de manger de boire et de dormir plus qu'elle ne fait, et ne lui témoignez pas que je vous ai écrit ceci. Elle voulait encore recopier sa lettre si je ne l'en avais empêchée. Je sais ce que c'est que ces premières ferveurs ! [103]

Je ne vous dis rien de moi sur ce qu'elle vous en dit, car en moi je ne vois que le néant. En Dieu, tout est Dieu. En moi, je suis au-dessous de toutes choses ; en Dieu, je suis au-dessus de toutes choses. Il m'est impossible d'entrer dans la louange ni dans le mépris. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il n'y a rien dans la créature que de méprisable, car elle n'est par elle-même que néant et péché : c'est en Dieu que sont tout don, grâce, vertu et sainteté.

 188 [D.3.25]. Eviter la curiosité et la distraction.

Vous lisez toujours les livres curieux, et lorsque vous me mandâtes dernièrement que vous ne lisiez presque que l’Écriture Sainte, il me fut donné à entendre que c'était ce que je vous dis. Il est impossible que vous puissiez vivre en deux voies si opposées. Mes lettres ne vous seront plus utiles dès que vous changez1 de voie et de conduite. Dieu sait ce que je [104] voudrais faire pour votre âme et si je ne donnerais pas jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour vous, Dieu m'en est témoin, mais je n'ai nul pouvoir sur les âmes qu'autant qu'elles sont petites, soumises, dociles, et qu'elles font à l'aveugle ce que je leur dis. Quand elles ne le font pas, je ne les estime pas moins, mais je sens bien que je ne peux rien pour elles.

Dieu sait combien je vous aime et à quel point vous m'êtes cher. Qu'ai-je dû faire pour ma vigne que je n'aie fait1 ?  Vous ai-je celé quelque chose ? Et l'abandon à Dieu, sans lequel vous n'aurez jamais de repos, ne vous a-t-il pas soutenu ? Mais en vous écartant, ne vous désespérez pas tout à fait. Quittez ce qui vous embarrasse, et tâchez de vous séparer de l'occasion, qui n'est pas assurément selon Dieu. Si vous ne le pouvez, j'espère que Dieu finira des maux qu'Il n'a permis que pour vous faire concevoir, par votre expérience, la différence qu'il y a de ce qu'Il fait et de ce que nous faisons nous-mêmes. Ayez bon courage.

1[sic] : discordance dans l’emploi des temps.

2Es 5, 4.

 189 [D.3.26]. Ne point donner lieu à la tristesse.

J'ai appris, monsieur, de votre ami la mélancolie dans laquelle vous êtes. Il ne faut point que les vrais serviteurs de Dieu se laissent aller à la tristesse, au contraire, quelque affliction extérieure ou intérieure que nous ayons, il faut nous réjouir d'appartenir à un si bon Maître. Notre consolation dans les tentations les plus pénibles est de trouver dans la soumission à Sa volonté un refuge que nous ne pouvons trouver dans toutes les violences que nous nous faisons. Cette soumission et cet abandon à Dieu émoussent les forces de nos ennemis. Réjouissez-vous donc au contraire d'être trouvé digne de souffrir quelque chose pour le nom de Dieu.

Vous pourriez me répondre : ce sont mes misères qui m'affligent, c'est la révolte de la chair contre l'esprit. Qui est-ce qui a fait cette révolte de la chair contre l'esprit sinon la désobéissance [106] d'Adam ? Voulez-vous que l'esprit surmonte la chair ? Faites que votre esprit soit entièrement soumis à Dieu, car, à proportion que cette soumission s'accroît, le pouvoir de l'esprit sur la chair augmente. Il me semble, me direz-vous, que je n'ai aucun pouvoir pour empêcher les peines que je souffre. J'en conviens, mais soumettez-vous à Dieu pour les souffrir autant et en la manière qu'il Lui plaira ; alors, vous n'en serez plus affligé, au contraire vous vous réjouirez de dépendre si fort de Dieu que vous ne puissiez rien pour vous-même ni par vous-même.

Prenez donc courage, et réjouissez-vous de ce que Dieu est seul saint, seul pur, seul parfait. Honorez-Le par l'humiliation profonde dans laquelle vos misères vous réduisent. Mais vous ne L'honorez point par la tristesse, qui est un des plus grands pièges du démon pour vous rendre la vie intérieure ennuyeuse ; il fera même tous ses efforts en vous accablant de mélancolie pour vous la faire quitter. Mais surmontez toutes ses attaques par la foi : ce sont les armes dont saint [107] Pierre1 nous ordonne de nous servir contre lui. Mais en même temps, réjouissez-vous dans le Seigneur ; cette joie spirituelle abattra et désarmera votre ennemi. Il y a encore une autre cause de votre mélancolie, que j'ai dite à votre ami et qu'il vous expliquera lui-même.

Croyez que votre âme m'est très chère en Notre-Seigneur et que je Le prie de tout mon cœur de vous faire goûter cette paix spirituelle qu'Il donne à Ses véritables enfants.

1I P 5, 9.

 190 [D.3.27]. La mélancolie se chasse par l’oraison.

J'infère de ce que j'ai remarqué dans vos lettres que vous vous laissez aller à la mélancolie. Vous savez que c'est la perte de l'âme, puisque cela la cantonne et la renferme en elle-même. Le temps de la mélancolie n'est guère propre pour la solitude, parce qu'alors, au lieu que la solitude doit vous dilater en Dieu et vous donner, malgré vos misères, une sorte de joie [108] de ce qu'il est à Dieu, la solitude jointe à la mélancolie vous serre le cœur et vous l'étrécit. Les saints solitaires disaient que lorsqu'on était triste, il fallait chanter des cantiques qui portassent à la joie afin de ne point laisser rétrécir son cœur. Dieu est si grand et notre cœur si petit : comment pourra-t-il contenir l'immense si nous le rétrécissons encore ? Cela, malgré que vous en ayez, ne peut que vous occuper de vous-même.

Vous me direz que vous n'avez point de pensées dans ce temps-là, parce que vous le croyez de la sorte et que vous [les] oubliez facilement, car si vous n'en aviez point, vous n'auriez point le cœur serré : vous pourriez bien avoir quelques peines paisibles dont vous ne discerneriez point la cause, mais point de serrement de cœur. Faites en ce temps-là quelques lectures qui réveillent un certain germe de vie, et qui contribuent à vous rendre tranquille. Abandonnez-vous à Notre-Seigneur et recourez à Lui par le moyen de l'oraison ; ne manquez jamais d'en faire, quoique sans goût, car celui qui [109] s'approche du feu, quoiqu'il ne le voie pas, ne laisse pas d'en être échauffé. Je crois que ce qui fait cette grande obscurité dont vous vous plaignez, vient de ce que vous n'êtes pas assez exacte à faire l'oraison. Plus on s'éloigne de la région du soleil, plus on entre dans des pays obscurs et glacés ; mais en contre-échange, plus on s'approche du soleil, plus on éprouve une chaleur fortifiante.

Je n'ai jamais pu comprendre comment on pouvait être intérieur et négliger l'oraison. J'ai toujours combattu, autant qu'il m'a été possible, les sentiments ou l'opinion de quelques personnes qui disaient que lorsque l'on était avancé, on n'avait plus besoin de prendre de temps particuliers pour l'oraison. Qui peut se comparer à Jésus-Christ qui passait les nuits entières1 dans ce saint exercice ? Je sais qu'en certains emplois et dans certaines occasions qui surprennent, on ne doit faire aucun scrupule de la laisser pour remplir d'autres devoirs que la Providence nous fournit ; mais c'est une fois en passant, et on se donne bien de garde d'en faire une habitude. On la reprend [110] le plus tôt que l'on peut, et c'est sur cela que roule tout l'intérieur.

C'est encore un abus de s'imaginer que parce qu'on a la présence de Dieu durant le jour, il ne faille point prendre d'autres temps réglés pour faire oraison. La présence de Dieu est le fruit et l'extension de cette même oraison, et celui qui cesse de la faire, sous quelque prétexte que ce soit, ne conservera pas longtemps cette présence dans les actions de la journée. Je sais qu'il n'est pas toujours nécessaire de la faire à une certaine heure donnée, mais il faut se donner un saint loisir pour la pratiquer tous les jours. Nous donnons la nourriture à notre corps, donnons-la aussi à notre âme. Nous perdons tant de temps inutilement, donnons-en à Dieu ; il n'y aura que celui-là qui ne sera pas un temps perdu.

Je ne sais pourquoi je vous dis tout cela, sinon parce que je suis persuadée que vos peines, vos obscurités, vos serrements de cœur viennent du défaut d'oraison. L'oraison adoucit l'humeur, rendant petite et humble, ôte l'amertume de vos peines, rend le joug de Jésus-Christ doux et suave. Je vous   [111] prie d'en essayer un peu, et vous vous trouverez tout autre. Si vous ne vous en trouvez pas mieux, ne vous fiez plus à moi et ne me croyez plus.

Vous me direz : « Mais je n'y fais rien, je suis sèche et distraite ». Mais Dieu y fera pour vous, si vous y êtes fidèle et si vous n'entretenez point volontairement vos distractions. Ne savez-vous pas que, quand il y a longtemps que l'on n'a eu commerce avec une personne, elle nous devient étrangère ? Il faut converser souvent avec nos amis pour entretenir une certaine liaison pleine de familiarité. Il en est de même avec Dieu : plus nous conversons avec Lui, plus Il nous devient familier et plus nous L'aimons.

1Lc 6, 12.

 191 [D.3.28]. De la mélancolie et de la joie, etc.

Ce à quoi vous avez présentement le plus à prendre garde, c'est la mélancolie. Bien loin d'avancer ainsi les affaires du divin Maître, cela les éloigne tout à fait : la mélancolie [112] rétrécit le cœur, et il faut aller à Lui avec un cœur large et étendu. Notre cœur est déjà si petit pour loger l'immensité même, et cependant nous le rétrécissons et le flétrissons par le chagrin. Saint Paul, connaissant la nécessité de la joie pour aller à Dieu et pour persévérer dans le chemin de la vertu, recommande fortement à ses enfants1 la joie : il veut qu'ils se réjouissent dans la présence du Seigneur parce que Dieu aime cette simplicité enfantine. Cette joie paisible qui vient de l'amour sacré, loin d'enfanter le mal, ne le conçoit pas même. La tristesse est la mère et la source d'une infinité de passions, et nous rend, outre cela, pesants au service de Dieu : elle rend ce même service ennuyeux, au lieu que la gaieté fait que l'on fait toutes choses allègrement, sans peine et sans contrainte. Tout ce qui est contraint et forcé ne peut être de longue durée. L'homme est né pour la liberté : il faut qu'il la trouve au service de Dieu comme dans tout le reste. Je puis dire qu'il n'y a que ce service joyeux et agréable qui donne une véritable liberté à l'homme parce qu'il rend le cœur paisible. Et où est la paix, là est aussi la liberté. Cette liberté écarte le tumulte des passions que le chagrin nourrit. L'homme mélancolique tombe dans mille défauts que celui qui a goûté le Royaume de Dieu2, qui est paix et joie au Saint-Esprit, ignore.

Que ce soit donc votre principal travail que de ne point vous laisser aller à la mélancolie. Quand on l'a une fois laissée entrer dans le cœur, il est difficile de l'en bannir : il est beaucoup plus aisé de l'empêcher d'y entrer. Quand vous voyez qu'elle veut vous attaquer, tâcher de conserver au-dedans une douce tranquillité et au-dehors, amusez-vous à des riens. Évitez toutes réflexions ; ce sont elles qui font entrer le chagrin dans l'esprit. Contentez-vous de ce que vous avez à chaque moment ; ne désirez jamais ce que vous n'avez pas. Ne croyez jamais qu'aucun vous fasse tort, car celui qui ne mérite rien n'a pas lieu de rien prétendre.

Ce n'est point par des efforts d'actes d'humilité et de pensées qui vous rabaissent que vous viendrez à bout [114] de cela, mais c'est par une expérience réelle de ce que vous êtes. Il ne vous est pas bon de penser à vos fautes passées et de prévoir l'avenir : à chaque jour suffit son mal3. Ces réflexions ne servent qu'à vous rendre mélancolique. Celui qui ne compte point sur soi et qui est bien convaincu de sa misère, est humilié de ses fautes sans occupation et sans découragement. L'occupation et le découragement ne viennent que de l'orgueil : on présume trop de soi, on trouve en cela du mécompte, et ce mécompte afflige et chagrine. Poursuivez votre course, appuyé uniquement sur Jésus-Christ. S'Il vous laisse quelquefois tomber, c'est pour vous porter à vous jeter plus fortement entre Ses bras et à vous abandonner plus absolument à Sa conduite. Si vous vous laissez aller à la tristesse, vous serez comme ces enfants qui sont en chartre4 : plus ils mangent, plus ils maigrissent et viennent enfin dans une langueur mortelle. J'appuie beaucoup là-dessus parce que j'en sais la conséquence et que je prends un puissant intérêt à votre bien. [115]

Il ne faut pas s'étonner s'il y a des temps où vous avez peine à vous recueillir et à vous renfoncer en vous-même, qui est, comme vous dites, s'enfoncer dans le néant ; quand vous ne le pouvez pas facilement, ne vous forcez point par des actes, car le désir de votre cœur, qui est connu de Dieu, suffit. On trouve quelquefois les avenues bouchées ; Dieu le permet de la sorte, soit pour nous punir de quelque infidélité, soit pour rendre notre abandon plus simple. Il y a des temps où il paraît même qu'on soit rejeté de son propre cœur ; c'est ce que l'Imitation appelle l'exil du cœur5. Il le faut porter avec grande humilité et se tenir à la porte comme un mendiant jusqu'à ce qu'il plaise au Maître de vous l'ouvrir. S'Il est longtemps sans le faire, demeurez dans une douce persévérance, content de ce qu'Il fait, et ne voulant point être autrement que comme Il vous fait être.

Soyez comme un petit enfant entre [116] les bras de sa nourrice : tantôt elle le porte dans son sein, tantôt elle le met à terre, d'autres fois elle le met dans une espèce de petite charrette où il se tient debout, et elle s'éloigne de lui, persuadée qu'il ne peut se faire aucun mal. L'enfant est content de tout. Quelquefois il pousse sa petite charrette pour tâcher de joindre sa nourrice ; elle s'éloigne encore, et c'est ainsi qu'elle lui apprend peu à peu à marcher et à se laisser conduire. La tendance de votre cœur vers Dieu est le seul pas que vous pouvez faire présentement ; Il ne s'éloigne que pour Se faire chercher, ce Dieu d'amour, mais cherchez-Le en enfant et non point en homme. Plus vous serez simple et petit avec Lui, plus Il vous aimera. Saint Bernard dit que Notre-Seigneur s'est fait petit afin d'être plus aimable ; j'ajoute à cela qu'Il se l'est fait aussi pour nous apprendre à devenir petits, et c'est le seul moyen d'être agréable à Ses yeux.

N'aspirez point aux vertus hautes et fortes, mais à la vertu des enfants qui est d'être souples, simples, ingénus, désoccupés d'eux-mêmes, recevant également tout ce qu'on leur donne. Ô qu'on fait de méprises sur l'idée de la vertu ! Dieu a en horreur une vertu superbe, mais Il aime un enfant qui ignore même sa vertu et ce que c'est que vertu. Je porte une impression dans mon cœur que Dieu demande de vous une vie simple, uniforme, un dépouillement de tout esprit propre et de toute volonté propre, jusques au point d'ignorer ce que c'est que volonté. Je vous porte dans mon cœur.

1Ph 4, 4.

2Rm 14, 17.

3Mt  6, 34.

4Chartre : prison (Littré).

5Imitation de Jésus-Christ, Livre II ch. 9 § 1. D

  192 [D.3.29] ; Faiblesse de l’homme. Renoncement à soi.

 [117] Il est certain, monsieur, que ce ne sont pas toujours les temps consacrés aux mystères de notre salut que l'on est le plus recueilli : Dieu permet souvent le contraire pour [118] exercer notre foi et nous dégager du sensible ; et d'autres fois, le démon imprime sur les sens des sentiments tout contraires à ceux que l'on voudrait avoir. Il faut négliger tout cela et se tenir au solide, qui est la foi et l'abandon. Le néant et pauvreté est notre partage.

Deux choses m'ont fait rire dans votre lettre. La première est que vous me dites que je vous fasse entrer dans un état permanent et qui ne soit point sujet aux vicissitudes. Si l'on pouvait entrer dans cet état comme dans une chambre, cela serait bientôt fait, mais hélas : que la porte qui y conduit est étroite, et qu'il y a des morts à passer avant que d'y arriver ! Il est impossible de passer de notre propre vie à la vie en Dieu, où se trouve uniquement l'état permanent, sans passer par la mort à toutes choses ; non, il faut mourir, sans quoi point de bonheur, point d'état assuré. Mais qu'il est rare de trouver des personnes qui veuillent bien mourir dans toute l'étendue des desseins de Dieu ! Et qu'il faut être petit pour passer par une porte si étroite ! Il ne se faut point flatter : tant que nous resterons en nous-mêmes, nous ne passerons point en Dieu. Je ne sais qu'un sentier, qu'une voie, qu'un chemin, qui est celui du renoncement continuel, de la mort et du néant. Tout le monde le fuit et cherche avec soin tout ce qui fait vivre, nul ne veut être rien ; comment trouver ce que l'on cherche par un chemin contraire à sa possession ? Cela ne se peut.

L'autre chose qui m'a fait rire est que vous me mandez que vous allez travailler à former votre intérieur et à lui donner la situation qu'il doit avoir. Bon Dieu ! pouvez-vous avoir de pareilles prétentions ? Et ne savez-vous pas ce que vous pouvez par vous-même, qui êtes misère, pauvreté et péché ? Travaillez plutôt à laisser opérer Dieu en vous ; laissez-Lui tous les droits que vous avez sur vous-même, commencez à vous renoncer véritablement, et Il prendra soin de former votre intérieur, non pas peut-être à votre mode, mais à la sienne. Il en coûte un peu pour en venir là ; c'est pourquoi nul n'y tend purement. [120]

 193 [D.3.30]. Renoncement à soi. Fidélité à Dieu.

Je vous prie de vous abandonner beaucoup à Notre-Seigneur et de quitter votre manière ordinaire d'agir et de concevoir les choses pour vous délaisser à Lui, car Dieu veut absolument que vous mouriez à votre propre esprit. Que j'aurais de plaisir que cela fût de la sorte ! Tâchez de prendre le plus de temps que vous pourrez, cet Avent, pour vous tenir en silence auprès du Verbe, qui se tait et s'éteint, et d'éteindre le brillant de votre esprit plutôt que de le faire éclater ; ce sera dans ce silence ineffable et toujours éloquent que vous serez instruit de la vérité. Si vous voulez me croire en cela, vous recevrez de très grandes grâces. Si vous ne le voulez pas, j'en aurai un déplaisir mortel parce que je sais que si vous [121] êtes fidèle en ces petites choses, mon Roi vous constituera sur de plus grandes. Si vous n'y êtes pas fidèle, on vous ôtera assurément ce que vous semblez avoir. Celui qui ne sait pas tout perdre pour Dieu est indigne de Lui.

Je vous avoue que je m'en retournai affligée de la résistance que vous me fîtes. Vous voulez nourrir un esprit qu'il faut détruire. Croyez-vous qu'il ne sera plus propre à rien après la destruction ? C'est tout le contraire : vous direz parfaitement alors ce que vous ne faites que bégayer ; et ce qui n'est qu'un écho sans nourriture et sans fruit, deviendra une parole de vie éternelle qui apportera un fruit exquis. Vous ne sauriez me tromper en cela, et quand vous le feriez, vous ne tromperiez jamais Dieu, et vous m'entendriez vous dire pour une dernière fois ce que le prophète Samuel dit à Saül : Qui sont ces bêlements de troupeaux1 et ces réserves contre la volonté de Dieu ? Mais, ce, me direz-vous par un prétexte que l'amour-propre ne manquera pas de vous fournir, c'est pour sacrifier au Seigneur. Je [122] vous répondrai que l'obéissance vaut mieux que [le] sacrifice, et écouter vaut mieux qu'offrir la graisse des moutons. Ne croyez pas que ce soit une chose indifférente de faire ou ne faire pas ce que je vous dis ; non, assurément, et je vous le déclare de la part de mon Dieu, que si vous manquez dans ces petites choses qu'Il veut de vous, vous ne Le trouverez plus.

Vous me dîtes encore une chose, en partant, qui m'affligea ; c'est que, lorsque je vous dis que vous seriez peut-être infidèle, vous me dites que non,  et je vis que pour établir votre fidélité, vous comptiez beaucoup sur vous-même, et peu sur Dieu. Ô aveuglement ! Je veux que vous n'attendiez rien de vous-même. J'aimerais mieux de vous voir le plus faible des hommes que de vous voir fort de votre propre force. Il y a un passage si beau, qui assure que l'homme ne sera jamais fort de sa propre force2.

Tout ce que je vous dis vous paraîtra dur, cependant ce que je vous dis est esprit et vie pour vous. Je vous dis tout et je vous suis sévère, car [123] ce serait vous perdre que de flatter votre plaie. Si vous vouliez bien me croire en tout, la joie, la candeur, la simplicité et l'innocence deviendraient votre partage et vous gagneriez des millions de cœurs à Jésus-Christ. Je vous assure que Dieu me donne la lumière du lieu où l'amour-propre niche que l'on ne peut pas plus. Oraison, je vous en prie, oraison, silence, moins écrire, car sur le fait des lettres, on se fait des nécessités de répondre qui ne sont pas toujours nécessaires et qui ne servent qu'à en attirer d'autres. Tout ce que je dis ne vous épargnant pas, vous doit être la plus forte preuve de mon amitié.

1I R 15, 14, 15, 21.

2I R 2, 9.

 194 [D.3.31]. Croix journalières. Renoncer à soi-même.

Je vous assure que vous m'êtes très chère en Jésus-Christ. [124] Défiez-vous des pensées qui peuvent vous donner d'autres idées, et tenez pour suspects les discours qui peuvent vous éloigner insensiblement de moi, non à cause de moi qui ne suis rien, mais parce que Dieu vous ayant choisi ce moyen, vous ne ferez rien qu'autant que vous y serez entièrement unie. On ne vous dira pas ouvertement du mal, mais on sème adroitement certaines petites choses qui diminuent la confiance et causent un petit dégoût secret. Je vous dis ceci pour vous précautionner, car il y a plusieurs Docteurs en Israël mais il n'y a qu'un Père en Jésus-Christ1. Quelquefois la perfection est attachée à la fidélité que nous avons pour les moyens que Dieu nous a choisis, et lorsqu'on s'éloigne de ces moyens, on s'éloigne de Dieu.

Je ne suis point surprise que vous sentiez pour N. des sentiments si différents : d'un côté, l'amour de la solitude vous fait appréhender ce qui vous en retire et distrait ; d'un autre côté, comme vous avez le cœur bon et tendre et que vous l'avez beaucoup [125] aimé, son éloignement cause une certaine peine dans les sens. Accoutumez-vous à aller à Dieu au-dessus de tout goût et de tout sentiment. Tâchez de ne point contrarier N., laissez-le dire, et ne paraissez pas l'improuver ; souffrez la contradiction qu'il vous fait, sans témoigner d'emportement ni même de chagrin. Ce sont ces petites croix qui font les croix de tous les jours2 que Notre-Seigneur nous ordonne de porter. Les grandes croix et d'éclat sont rares ; ce ne sont point aussi celles que Notre-Seigneur nous commande d'aimer et de porter, mais ce sont de petites croix continuelles et journalières, qui fatiguent perpétuellement la nature et l'irritent même. Vous avez un bon nombre de celles-ci, tâchez donc d'en faire usage en esprit de mort et de renoncement à vous-même. Ce sont ces petites croix qui nous tirent le plus tôt de nous-mêmes.

La lumière que vous avez est excellente : nous serions en solitude dans les places publiques si nous étions loin de nous, et nous ne sommes pas en solitude, dans la solitude la plus forte, [126] lorsque nous sommes avec nous-mêmes. Ce nous-mêmes est composé de notre propre esprit, de notre propre volonté, de tout ce qui nous flatte au-dehors et au-dedans, de tout intérêt propre, tant spirituel que temporel, de propriété même dans le bien, de l'amour de notre propre excellence, même dans la pratique des vertus, et de tout ce que nous regardons en nous et pour nous, et non en Dieu et pour Dieu. C'est pourquoi l’Évangile recommande si fort le renoncement à nous-mêmes et la pauvreté d'esprit. Prenez donc courage, et faites une guerre avec ce vous-même, qui ne finisse que par sa destruction. Ô que vous serez heureuse et libre lorsque vous serez délivrée de ce vilain moi ! Regardez-le comme votre plus grand ennemi. Il ne faut point lui donner de relâche ; soyez sûre que vous n'aurez de parfait repos que par là.

Vous avez été nourrie de lait, il faut commencer à manger le pain des forts. Défiez-vous de tout ce qui vous flatte. Aimez la vérité. Je vous embrasse.

1I Co 4, 15.

2Lc 9, 25.

 195 [D.3.32]. Fidélité.

Dieu veut assurément de vous une grande fidélité, et la mort de tout ce qui est de sensible et naturel est de saison pour vous. Ce renouvellement que vous avez senti est la marque que Dieu veut que vous étrangliez la nature sans miséricorde. Il faut mourir à tout ce qui est de sensible avant de mourir à tout ce qui est de l'esprit.

Soyez donc courageux dans le courage de Dieu même pour ne vous rien pardonner, et vous serez comme Dieu vous souhaite. Le moindre amusement de la nature est pour vous une infidélité qui la fera vivre autant de temps que cela durera, elle prend même des forces dans ces petits repos. Pour ce qui s'est passé, laissez-le à la justice de Dieu.

 196 [D.3.33]. Fidélité.

Je vous ai dit quantité de fois qu'il vous fallait une fidélité inviolable, car il s'agit de faire mourir la nature qui est en vous toute vivante, et il n'est pas encore temps de vous perdre à vos activités, mais bien de vous sauver par la peine et la douleur, la violence et la mort. Soyez donc fidèle à ne vous rien pardonner, mais lorsque vous êtes tombé, souffrez la peine et la douleur qui vous en est imprimée ; mais n'allez pas chercher subtilement, par vos réflexions et sous bon prétexte, à vous procurer une douleur que l'on ne vous imprime pas, car ces sortes de douleurs procurées sont de friands morceaux pour la nature, qui vit de rapines et qui se console aisément dans ses chutes lorsqu'elle sent une vraie douleur de les avoir faites. Laissez-la donc mourir sans lui donner [129] ce morceau qui est pour elle de bon goût.

Lorsque vous êtes fidèle, ne vous étonnez pas des furies de la nature qui, ne trouvant point son compte et trouvant toutes les avenues bouchées, fait des siennes et s'échappe. Pensez seulement qu'il faut tuer la nature par l'esprit chez vous, et qu'il faut, chez N., tuer l'esprit par la nature. C'est assez vous en dire. Marchez de votre mieux ensemble par un chemin si différent. Il faut que vous vous serviez l'un à l'autre de moyen de perte, quoique d'une manière bien différente. Ne perdez point courage. Demeurez simplement dans votre oraison, sans vous multiplier en nulle manière, par aucune activité sous prétexte d'être mieux et de goûter Dieu davantage.

 197 [D.3.34]. Jeûne indiscret.

J'avais au cœur, ma chère demoiselle, que c'était quelque [130] raison particulière et par vous-même que vous avez commencé à mener une vie aussi extraordinaire que celle où vous vous êtes réduite. L'habitude de ne rien prendre vous en a fait par la suite une nécessité. Quoique la tentation grossière ait paru vous quitter par là, vous n'avez pas vu que vous avez fait deux fautes notables : la première, vous avez manqué d'abandon à Dieu, et vous avez eu plus de confiance dans vos œuvres qu'en Dieu même ; la seconde faute est que vous abrégez vos jours et vous mettez hors d'état de répondre aux desseins de Dieu qui voulait sans doute achever en vous Son ouvrage.

Vous avez fait comme un architecte à qui on ordonne de faire un bâtiment magnifique et qui se contente de faire un portail et laisse tout le reste. L'amortissement des sentiments extérieurs paraît une chose considérable à ceux qui n'ont pas d'autres lumières, mais la mort intérieure à soi et même à ces choses est ce qui fait l'édifice que Dieu voulait bâtir en vous.

Je comprends fort bien que le démon a cessé ses attaques extérieures : [131] il est assez content de vous avoir menée au point qu'il voulait, qui est d'empêcher l'ouvrage merveilleux de la consommation intérieure en Dieu par Jésus-Christ, de vous ôter vos forces afin que vous ne puissiez plus soutenir les épreuves de Dieu et le poids de Son amour. Ce que vous devez donc faire à présent est de reprendre peu à peu la nourriture, pas beaucoup à la fois, car la longue habitude que vous avez prise ferait que vous ne la pourriez supporter : quelques cuillerées de bouillon un jour, et augmentez peu à peu la dose ; vous vous trouverez en état de pouvoir vivre et vous soutenir insensiblement. Il faut joindre à cela un grand abandon de tout vous-même entre les mains de Dieu. Ne vous étonnez pas des scrupules que vous auriez de prendre plus de nourriture, car le démon fera ce qu'il pourra pour vous en empêcher ; il vous brouillera même afin de vous faire désister d'entreprendre ce que l'on vous prescrit, mais soyez courageuse et combattez le combat du Seigneur.

L'intérieur ne consiste pas dans [132] le repos d'esprit que vos pratiques vous donnent, mais à se laisser entre les mains de Dieu. Soit que l'ange remue la surface de la piscine, soit qu'il la laisse reposer, ce sera toujours pour votre bien et pour votre parfaite guérison. Les voies de Dieu sont bien différentes de celles que les hommes s'imaginent. Ils ne connaissent qu'un certain travail qu'ils veulent faire et continuer. Dieu les laisse faire pour un temps, voyant leur bonne volonté ; Il semble les y secourir même, mais après, Il veut tout détruire afin de substituer sa seule opération en la place. J'espère que le cher M. vous fera entendre ce que je vous dis par cette lettre. Croyez que vous m'êtes infiniment chère en Jésus-Christ, mais, je vous prie, obéissez et préférez l'obéissance à toutes vos vues pour imiter Celui qui a été obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Je Le prie de vous être toutes choses. Ne vous donnez pas la peine de faire un détail plus long des motifs qui vous ont fait entreprendre ce genre de vie : je les comprends par le peu que vous m'en dites. [133]

L'amertume du cœur que vous avez sentie autrefois, en quittant votre jeûne excessif, ne venait que de la contradiction que l'on vous faisait à ce que vous vouliez entreprendre. Quand même vos peines et vos tentations reviendraient, ne désistez point d'obéir, car le démon ne manquera pas de vous en susciter quelques-unes pour vous porter à reprendre votre propre conduite. Mais demeurez abandonnée à Dieu qui se servira même des attaques de l'ennemi pour remporter en vous une véritable victoire, non selon vos vues mais selon les siennes, en vous déprenant de vous-même et de tout appui en vos œuvres. Que s'il vous venait quelques peines, vous n'avez qu'à m'écrire ou me faire écrire, et si je suis encore au monde, je vous répondrai à tout. En attendant, je vous dirai qu'il y a une paix intime, profonde et inaltérable infiniment au-dessus du repos d'esprit que vous trouvez, laquelle ne s'acquiert que par la mort intérieure et l'entière désappropriation. Quand vous en aurez fait l'expérience, vous avouerez que la tempête extérieure et superficielle n'est rien en [134] comparaison de cette pure et profonde, quoique non pas toujours délicieuse, paix que Dieu fait éprouver dans le centre de l'âme. C'est ce qui fait que l’Écriture nous dit : Celui qui n'est pas tenté, que sait-il1 ?, et en un autre endroit : celui qui se prépare à la piété solide doit s'attendre aux tentations2.

1Si 34, 9.

2Si 2, 1.

 198 [D.3.35]. Pour être à Dieu.

Quoique je vous aie vu, je ne laisse pas de vous écrire ma pensée sur la lettre que j'ai trouvée. Dieu vous veut assurément pour Lui-même et Il vous a choisi pour cela préférablement à bien d'autres. Mais vous n'y arriverez que par un chemin entièrement opposé à tout ce que vous vous en étiez figuré ; et Dieu le fait pour deux raisons : la première est pour [135] détruire votre propre vie en toutes choses, et la seconde pour arracher votre amour-propre, qui est tel que, si vous le voyiez, vous en seriez effrayé. Je veux bien, parce que Dieu le veut, - sans regarder ni les désagréments ni les peines qu'il y a à souffrir pour moi, - servir à Dieu d'instrument de votre destruction et il faut même en cela que vous creviez sous votre raison et sous votre inclination naturelle qui voudrait tout autre chose que ce que vous avez, quoique Dieu vous donne infiniment plus que vous ne sauriez espérer ni prétendre. Vous ne connaîtrez que tard le don que Dieu vous a fait, et vous ne le connaîtrez que lorsque vous ne l'aurez plus. Il faut vous faire un petit détail comme votre propre intérêt se rencontre en toutes choses : vous vous rapportez tout, vous vous regardez en tout, et il faut vous oublier vous-même, avoir en horreur vos propres intérêts et rapporter tout à Dieu. Vous n'arriverez à cela que par la destruction de tout vous-même, et cette destruction ne s'opérera que par le renversement de tous vos [136] desseins, de toutes vos vues et de toutes vos lumières. Dieu se plaira de salir ce que vous voudrez purifier, de rendre horrible ce que vous voudrez faire beau, de détruire ce que vous voulez édifier.

Dieu vous aimerait plus dans la boue et dans la fange que dans la propriété où vous êtes, car Il regarde le premier comme une chose indifférente et Il a de l'horreur pour le dernier. Il se sert même de la boue pour purifier, comme d'un savon qui semble salir ce qu'il nettoie. Il veut vous éclairer comme l'aveugle-né, mais il faut en même temps que vous entriez dans le parfait renoncement de vous-même, que vous vous haïssiez autant que vous vous aimez. Vous cherchez votre intérêt spirituel ou temporel ; il faut au contraire ne chercher ni l'un ni l'autre, mais demeurer abandonné à Dieu sans réserve. Vous tendez à tout ce qui est élevé, soit devant Dieu soit devant les hommes, et il ne faut tendre qu'à l'abjection et à la petitesse. Vous ne vouliez dans l'intérieur que le beau, que le grand, que le sublime, et Dieu vous a donné tout le contraire, la boue pour partage. [137]. Vous vous estimiez être quelque chose, et vous n'êtes rien.

Vous me démentirez là-dessus parce que vous ne vous connaissez pas, quoique je tienne votre âme en mes mains et que je la voie à nu. Vous vous cherchez dans le temporel, vous fuyez la pauvreté, vous pensez à des établissements, et si vous vous abandonniez à Dieu, Il y penserait pour vous. Vous êtes continuellement occupé de vous-même, et il faut vous vider : vous devez éviter avec plus de soin un retour sur vous-même que vous n'éviteriez la rencontre d'un démon, car le démon ne vous nuira qu'autant que vous serez plein de vous-même. Il n'attaque point ceux qui marchent par le sentier par où Dieu veut que vous marchiez ; au contraire il les craint et les fuit ; mais il se plaît à attaquer les âmes qui s'attachent aux choses grandes et aux lumières de l'esprit. Tout ce que vous faites ne tend qu'à être, selon l'esprit, quelque chose : si vous lisez, c'est pour vous remplir l'esprit, et il faudrait le vider afin que Dieu le remplît de Lui-même.

[138] Ne me dites point que vous êtes dans un poste où vous avez besoin de cela. Je vous dis que, dorénavant, vous ne serez plus rien par l'acquis, mais par l'infus. Mais, me direz-vous, je ne l'ai point cet infus ; non, vous ne l'aurez pas - que par la perte de tout. Vous vous tuerez l'esprit sans rien avancer, et tous vos soins ne serviront qu'à le rendre plus stupide ; mais, si vous vous laissez vider de vous-même et de toutes choses, vous aurez infiniment plus que vous n'attendiez et que toute l'étude ne pourrait vous donner. Mais comment me vider, me direz-vous ? Laissez-vous vider à Dieu, et avec un ferme courage, mourez à votre raison. Vous n'avez non plus de courage qu'une poule. Suivez simplement les instincts intérieurs qui vous portent ou à ne pas faire, ou à faire. Mais, me direz-vous, comment démêler ces instincts ? Rien de plus aisé pour une âme simple et fidèle, rien de plus difficile pour une personne qui ne l'est pas et qui veut se conduire par la raison, loin de se soumettre à la foi aveugle. Si vous êtes fidèle à suivre d'abord un [139] mouvement et un instinct, cette fidélité vous éclairera pour en suivre un autre ; ainsi vous apprendrez peu à peu, par votre expérience à connaître ce qui est de l'esprit de Dieu et à le suivre. Mais attendez, comme il fut dit à saint Pierre : Quand vous étiez jeune, vous alliez où vous vouliez, mais lorsque vous serez devenu vieux, un autre vous ceindra et mènera où vous ne voulez pas aller1. Il en sera de même de vous. Vous êtes encore plein de votre intérêt de salut, de perfection, de fermeté, d'avancement, d'espérance, même temporelle, il faut que tout cela périsse. Plus vous rentrerez en vous-même suivant votre raison, et plus vous allongerez votre supplice ; plus vous sortirez de vous-même et de votre raison, plus tôt serez-vous mort et délivré.

Vous avez beau me dire que vous avez cent affaires que vous ne pouvez éviter. Je vous dis que vous vous en faites les trois-quarts. Suivez Dieu, et Il vous ôtera peu à peu le superflu. Prenez ce temps pour demeurer en solitude et quand vous ne feriez autre [140] chose que demeurer en repos, vous feriez beaucoup, parce que par cette cessation de toute action vous donneriez lieu à Dieu de vous remplir. Vous êtes toujours plein : vous ne donnez aucun lieu à Dieu, soit parlant, soit lisant, soit écrivant. Je vous conjure de cesser toute action dans votre retraite, et de prendre ce temps pour, en cessant toutes choses, donner lieu à Dieu de vous vider de vous-même et de vous remplir de Lui. Vous voulez toujours faire, et Dieu veut que vous ne fassiez rien, puisque au contraire Il détruira toujours ce que vous édifierez ; et ainsi, si vous vous employez toujours, Dieu ne sera jamais occupé qu'à vider et détruire, et Il ne vous remplira pas de Lui-même.

Au nom de Dieu, entrez dans ce que je vous dis, croyez-moi sans hésiter et soumettez-vous sans raisonner à tout ce que Dieu me fait vous dire ; et soyez assuré que, si vous en usez de la sorte, vous trouverez bientôt le lieu tant désiré. Que si vous ne suivez pas ce que je vous dis, je ne pourrai vous dire autre chose que [141] ce que Debora dit de Ruben : Pourquoi s'amuser à demeurer entre deux termes2, tantôt dehors, tantôt dedans ? Tu écoutes ta raison ? Vous n'avancerez jamais, vous ne serez ni fort en Dieu, ni en vous, et vous souffrirez toute votre vie de ce partage. Prenez donc courage, et prenez à l'aveugle ce que Notre-Seigneur me fait vous dire, car c'est assurément ce qu'Il veut de vous, sans cela, mon âme n'aurait plus rien pour conduire la vôtre, et les lettres seraient des amusements. Soyez persuadé que plus vous entrerez dans ce que je vous dis, plus il me sera donné pour vous aider et conduire, et plus il vous sera donné à vous-même.

Lisez et relisez cette lettre, car elle est tout ce que Dieu veut de vous ; lisez-la sans raisonner, avec dépendance à l'Esprit qui l'a dictée, sans vous regarder, ni celle qui l'a écrite, et vous verrez qu'elle aura son effet, et que votre cœur se rendra témoignage de la vérité qui y est. Prenez donc courage et soyez persuadé que Dieu ne vous a pas pris pour vous [142] perdre ; que s'Il vous perd en apparence, c'est pour vous mieux sauver. Évitez les réflexions plus que la mort, et suivez en enfant ce que l'on vous a dit, et votre âme entrera peu à peu dans la vraie lumière du jour éternel. Ce sera là que, voyant les choses en Dieu, elles les verra bien d'un autre œil qu'elle ne les regarde : tout ce qu'elle voyait grandeur, pureté, élévation, vertu, lui paraîtra bassesse, impureté et néant.

1Jean  21, 18.

2Jg 5, 16.

 199 [D.3.36]. Soumission. Ingénuité.

Je crois que vous devez vous combattre et vous défier beaucoup de vous-même dans les répugnances que vous avez pour N. : regardez cela comme une tentation. Lorsque Dieu nous a donné quelqu'un, il ne faut suivre, dans les conseils qu'on demande, ni goût, ni dégoût, mais agir toujours également.

 Le dégoût, lorsqu'il [143] n'est pas dans les sens, est souvent plus utile que le goût sensible, parce qu'on fait alors purement pour Dieu ce qu'on ferait par inclination. La violence qu'on se fait à se découvrir, lorsqu'on a ce dégoût, donne une simplicité et une ingénuité si nécessaires et si agréables à Dieu, au lieu que, lorsque le goût fait agir, on est souvent ingénu par amour-propre. On ouvre facilement son cœur lorsque le goût s'en mêle : cela est naturel et sans vertu ; il n'en est pas de même lorsqu'on se fait violence : tout ce qu'on fait est vertu, étant purement pour Dieu. Soyez donc fidèle à tout découvrir à N. et à lui obéir comme un enfant. Surmontez la honte et la peine. Lorsque vous avez manqué à lui obéir, dites-le lui simplement. Accoutumez-vous à devenir ingénue ; c'est un grand avantage et qui fait beaucoup avancer l'âme. C'est à quoi vous devez travailler, plutôt qu'à la recherche scrupuleuse du passé. [144]

 200 [D.3.37]. Se laisser conduire en enfant.

Oui, c'est de tout mon cœur, ma chère enfant, que je vous reçois, et de toute l'étendue de mon âme. Il ne tiendra jamais qu'à vous que nous ne soyons unies. Je veux bien réchauffer votre cœur : qu'il s'expose donc et il se trouvera bien. Ne croyez pas à toutes sortes d'esprits, mais laissez-vous conduire comme un enfant et Dieu aura soin de vous. Mon cœur est toujours prêt à recevoir le vôtre, mais il ne peut le recevoir s'il ne se donne. Il n'y a personne qui sache ce que vous me faites souffrir que Dieu, et ce que vous coûtez à mon cœur, mais s'il fallait, pour l'acheter, donner ma vie, je la donnerais de bon cœur.

Ne parlons plus du passé, et tâchez d'entrer dans les dispositions de petitesse où Dieu vous désire. Il est le plus petit et le plus pauvre des hommes, et le plus anéanti. [145]

Tous les saints pourraient vous trouver et vous parler que cela ne servirait de rien s'ils n'ont pas grâce pour vous, car Dieu est maître des moyens de se communiquer, et c'est à nous de nous soumettre à ce qu'Il veut. Tout autre voie vous éloignera de Dieu : demeurez-y donc. Il est vrai qu'il serait plus avantageux pour moi-même que vous quittassiez tout à fait, parce que si vous ne m'étiez plus rien, je ne souffrirais plus rien, car c'est comme si on m'arrachait le cœur lorsque vous n'êtes pas fidèle. Hé ! pourquoi faut-il que vous quittiez la source des eaux vives1 pour vous désaltérer incessamment dans des citernes rompues qui ne peuvent tenir l'eau ?

1Jr 2, 13.

 201 [D.3.38]. Lait des enfants. Pain des forts.

M. m'a lu votre lettre, ma très chère sœur en Notre-Seigneur, et elle m'a donné beaucoup de joie et un goût intime de votre cœur. Ne vous étonnez pas si vous n'avez plus le doux recueillement d'autrefois et cette présence perceptible que Dieu donne à ceux qu'Il veut attirer à Lui dans le commencement. Lorsqu'Il les affermit dans Son amour et qu'il est sûr de leur cœur, Il les sèvre de tout cela pour les faire marcher en foi et en croix. Le premier état est le lait dont parle saint Paul, et le second est le pain des forts : dans le premier, Dieu nous donne des témoignages de Son amour et dans le second, Il en exige du nôtre.

Il tient cette conduite pour plusieurs raisons : premièrement, afin que nous ne nous attachions à aucune consolation, mais à Lui seul, purement et nûment, parce qu'il faut suivre Jésus-Christ nu sur la croix ; la seconde raison est que l'amour-propre [147] se nourrit de ces choses, quoique l'on ne s'en aperçoive pas. La troisième est pour nous faire marcher en foi nue et ténébreuse, et par un amour pur et dégagé de tout intérêt, aimant Dieu au-dessus de tous dons et de toutes récompenses, ne voulant rien de Dieu pour nous que Sa très sainte volonté, et ne désirant que Sa pure gloire, quand ce serait à nos dépens. La principale raison est pour nous tirer hors de nous-mêmes, nous faisant mourir à tout ce qui est du vieil homme et à toute propriété, afin d'être vêtus, animés et vivifiés par l'homme nouveau.

 La foi nous épouille de toute lumière créée, soit de la raison, soit des illustrations, afin que, par la perte de ces choses, nous soyons remplis de la vérité pure et nue, sans quoi nous ne serions jamais renouvelés et régénérés. La charité, ou l'amour pur, détruit en nous toutes sortes d'affections et de désirs, toute volonté, tout goût, tout sentiment, afin que nous ne soyons imprimés que de la seule volonté de Dieu. C'est la foi qui opère la véritable pauvreté d'esprit, et c'est [148] l'amour qui nous sépare de toutes choses et de nous-mêmes, mais un amour nu et inconnu et non pas un amour goûté, senti et aperçu. Tenez-vous donc heureuse de ce que Dieu vous traite comme Il a traité Son Fils, qui dans les plus extrêmes douleurs extérieures, fut dans le plus extrême délaissement, lorsqu'il dit :Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-Vous abandonné1 ? Toute dévotion qui ne va point à nous rendre conformes à Jésus-Christ m'est un peu suspecte, mais celle où je vois la croix et le délaissement remplit mon cœur de joie.

J'avoue que c'est une chose bien dure que d'être obligée d'entendre tous les discours frivoles des créatures. Il faut supporter en patience tout ce qui est de notre état ou qui nous vient par providence, et éviter autant qu'on peut les conversations que l'on peut éviter. La solitude extérieure est fort agréable au cœur qui aime Dieu, mais quand elle nous est dérobée par la Providence et non par notre choix, il faut le porter en patience et pour [149] l'amour de Celui que ces choses semblent nous dérober. Je prie Dieu de vous être toute chose et de vous être par Lui-même, et non par Ses dons, votre force et votre soutien. Croyez-moi en Lui véritablement à vous. Je désire de tout mon cœur que nous soyons unies en Lui pour le temps et pour l'éternité.

La véritable tendance que Dieu donne à un cœur qui L'aime, c'est la simplicité et la petitesse. Il n'est véritablement honoré que par les enfants, et ce sont eux qui lui rendent une louange parfaite2. J'ai bien de la joie de ce que le divin Maître vous donne de l'inclination pour la petitesse. Quand serons-nous si petits que nous ne nous apercevrons plus nous-mêmes et qu'on ne nous apercevra plus ? Quand serons-nous tout enfantins ? Je vous avoue que tout ce qui est grand ne me convient point. Ah ! que l'enfance me fait un grand plaisir ! Je ne me trouve bien qu'avec les enfants, ou avec ceux qui le veulent bien devenir. [150]

1Mt  27, 46.

2Ps 8, 3.

 202 [D.3.39]. Avis de conduite, etc.

Ne vous inquiétez point, ma chère dame, de l'état de peine où vous vous trouvez, et où vous vous êtes trouvée jusqu'à présent. Le démon ne ferait pas tant d'efforts contre vous s'il ne voyait bien que Dieu, qui vous a choisie pour Lui, veut achever en vous l'œuvre qu'Il a commencée : le diable n'attaque point ou très peu les mondains parce qu'ils sont à lui, mais il attaque avec force toutes les âmes de bonne volonté ; lorsqu'il ne peut les faire pécher réellement, il les attaque par des craintes et par des doutes. Nous ne voyons guère de gens déréglés se croire damnés, et avoir de pareilles tentations ; au contraire, il leur ôte toute idée de l'avenir, de peur qu'une terreur salutaire ne les convertisse. Mais pour les âmes simples et de bonne volonté, il les tente de cette pensée imaginaire qu'elles sont réprouvées, afin ou de les jeter dans le désespoir, ou de les occuper perpétuellement d'elles-mêmes, les troubler et empêcher cette douce tranquillité que donne l'oraison simple.

Pour votre oraison, ne tâchez pas de vous donner aucun sentiment par vous-même, soit de tendresse pour la Passion de Jésus-Christ, ou sur d'autres vérités. L'oraison de silence renferme éminemment toutes ces dispositions. Continuez-la, je vous en conjure, quoique vous vous trouviez sèche et distraite : vous ne laisserez pas d'en sentir de merveilleux effets, non pas toujours aperçus, mais très réels. Dieu permet cet état plus sec dans le temps de l'oraison, afin que la nature et le démon, ne pénétrant pas ce qui se passe dans l'intérieur, ne [152] dérobent rien et ne se servent pas des miséricordes de Dieu pour nous inspirer de la vanité et des retours d'amour-propre sur nous-mêmes.

Soyez fidèle à l'oraison, quoique vous vous y trouviez souvent plus distraite que dans vos occupations. Quand les distractions sont trop fortes, un petit retour au-dedans vers Dieu qui habite dans votre centre, suffit pour vous remettre. Dieu se fait apercevoir quelquefois dans les occupations pour nous empêcher de nous trop dissiper, mais, pour l'oraison, où Il veut éprouver notre foi et notre amour, Il nous y tient plus sèchement, afin que nous n'ayons d'autre vue en la faisant que Lui-même et que d'accomplir Sa sainte volonté. Les distractions involontaires n'empêchent point l'oraison lorsqu'elle est simple et du cœur, parce qu'il n'y a aucun rapport entre l'imagination et la volonté. Dieu prévient la prière du pauvre, c'est-à-dire de l'âme qui, n'ayant rien, ne désire rien pour soi, ne voulant uniquement que ce que Dieu veut en elle et pour elle. Continuez donc à faire cette oraison [153] de silence, soit dans une posture humiliée, soit assise, car il ne faut vous prosterner quand vous êtes grosse. Dieu qui opère en vous dans le secret, voyant votre fidélité à continuer l'oraison malgré les peines et les diverses tentations du démon, vous comblera de Ses miséricordes.

Ne vous mettez pas en peine de l'état que vous croyez un assoupissement : Dieu s'en sert pour arrêter la volubilité de votre imagination et vous posséder plus pleinement. Vous devez juger de l'avantage de cet état par les effets qui vous en restent. Soyez persuadée que tout ce qui décourage vient du démon, et non pas de notre bon Maître. Il faut vous abandonner entièrement à Lui. Votre état est très bon, mais la nature ne compte pour bon que ce qui la satisfait, que ce qu'elle voit et discerne.

Tous les discernements et toutes les choses extraordinaires dont les hommes peu éclairés font tant de cas, ne servent qu'à nourrir l'amour-propre et nous arrêter dans la voie de Dieu. Un état plus simple et plus nu nous y avance bien davantage. Vous [154] ne pouvez discerner votre état vous-même, ni voir votre avancement : cette vue et cette assurance seraient un piège pour vous, qui, vous donnant un orgueil secret et un appui dans vos propres œuvres, déplairait à Dieu, au lieu que l'état de nudité et d'obscurité Lui plaît beaucoup davantage, parce qu'Il fait alors Lui-même tout ce qu'il Lui plaît. Quand on attache un mineur à une place, on le fait fort secrètement afin que personne ne découvre le lieu où il est ; on fait du bruit d'un autre côté, mais lorsqu'il a fait son ouvrage, on fait jouer la mine qui détruit beaucoup l'ennemi. Dieu en use tout de même dans notre âme : Il fait son ouvrage à petit bruit, Il permet même une certaine agitation dans l'imagination, et ce bruit fait que nous n'apercevons pas l'ouvrage de ce divin mineur, cependant il fait d'autant plus d'effet pour la destruction de nos ennemis que nous nous en étions moins aperçus. Continuez donc avec fidélité votre oraison, et soyez bien certaine que c'est la meilleure voie. Que cette assurance serve à vous calmer au milieu des [155] tentations du diable et de la nature qui, avec ses subtilités jointes à l'amour-propre, nous nuit souvent plus que le diable lui-même.

Pour ce qui regarde votre promptitude, tâchez de la combattre non par effort mais en laissant reposer votre âme : il en est comme d'une eau trouble qu'il faut laisser rasseoir afin de l'éclaircir. Ne faites point de correction ou de dispute lorsque vous vous sentez émue, mais, après vous être recueillie auprès de Dieu, dites bonnement ce que vous aurez à dire. Mais comme c'est un défaut qui dure presque toute la vie, quoique avec grande diminution, ne vous étonnez pas quand vous y retomberiez quelquefois. Ayez promptement recours à Dieu et attachez-vous encore plus fortement à l'oraison. Vous faites deux fautes sur le sujet de la promptitude : l'une est [en] faisant des résolutions comme si vous étiez toute-puissante pour les accomplir, au lieu d'entrer dans une profonde humilité et de dire comme saint Philippe de Néri : Seigneur, Vous connaissez ma faiblesse : si Vous ne me gardez Vous-même, je vous trahirai à chaque moment. L'autre faute que vous faites est de vous décourager après la promptitude, et de ne pas rentrer dans l'oraison comme auparavant. Il faut faire alors comme un petit enfant qui est tombé dans la boue et qui vient à sa mère afin d'en être nettoyé : il pleure, il s'afflige, mais sa mère le console et le purifie. Tout ce qui nous abat sous prétexte d'humilité et qui nous éloigne de Dieu, n'est pas une vraie humilité. Le vrai humble ne s'étonne point de ses fautes parce qu'il voit qu'il n'est capable, de soi-même, que d'en commettre. Sitôt qu'il est tombé, il a recours à Dieu qui est son seul asile, et il lui dit : « Seigneur, voilà de quoi je suis capable ; que serais-je sans Vous, sinon un monstre d'iniquité ? » Cette manière d'agir est si agréable à Dieu que c'est souvent après nos fautes, prises en la manière que j'ai dit, qu'Il se fait plus sentir au fond de notre âme ; au contraire, quand vous vous éloignez de Lui après vos promptitudes, vous faites comme ceux qui s'éloignent du feu parce qu'ils ont froid. Dieu laisse des promptitudes aux plus grands saints afin de les humilier et de leur servir de contrepoids, de peur qu'ils ne s'élèvent pour les grâces qu'Il leur fait. S'Il a donné un contrepoids à saint Paul, pourquoi n'en donnera-t-Il pas plutôt à ceux qui sont si éloignés d'être comme ce grand saint ?

Ne vous étonnez pas de ce qu'on vous dit du jeûne : les Pharisiens disaient la même chose aux Apôtres, mais Jésus-Christ sut bien les défendre. Il y a un autre jeûne meilleur que celui qu'on ferait extérieurement, c'est celui de la propre volonté, c'est de souffrir en paix les absences du Bien-aimé, tâcher de vaincre nos passions, de nous supporter nous-mêmes dans nos faiblesses et nos misères, souffrir la contradiction des hommes et l'attaque du démon. Il est de conséquence que vous sachiez que les démons, aussi bien que les hommes peu éclairés, tendent toujours à l'extraordinaire afin de décrier la dévotion sous prétexte de la même dévotion. La vie commune est celle que Jésus-Christ, notre véritable modèle, a voulu pratiquer afin que tous [158] Le pussent imiter. Ainsi ne nous mettons jamais dans rien d'extraordinaire : demeurons cachés, simples, enfantins, ne mettons point d'enseignes au-dehors de notre dévotion.

 Fuyons les pompes du monde, mais soyons vêtus honnêtement selon notre état et condition avec une honnête médiocrité, qui est si agréable à Jésus-Christ et qui ne dégoûte personne de la piété. Il faut que l'humilité soit bien plus dans le cœur que sur les habits, supposé qu'ils ne soient pas trop superbes. Le démon se sert même d'un extérieur trop affecté pour nous donner une vanité plus fine et plus délicate, et un certain mépris secret de ceux qui ne sont pas comme nous ; il le fait aussi pour éloigner les autres du désir de se donner à la piété. Ne changez donc rien à votre manière d'être habillée, au contraire, s'il y a quelque chose de trop singulier, changez-le et soyez selon votre condition pour ne point faire de peine à votre famille. Il y a des personnes qui ne s'attachent qu'à l'extérieur, et qui ne connaissent que cela de bon ; ils n'estiment que l'austérité, n'ayant [159] jamais goûté l'intérieur et cette vie toute simple et commune qui nous dérobe à la vue des hommes, des démons et de nous-mêmes. La sainteté ne consiste pas à paraître saint, mais que Jésus-Christ soit saint en nous, comme Il le dit Lui-même après le sermon de la Cène : Je me suis sanctifié moi-même pour eux1.

Ce que vous devez le plus travailler à combattre est votre humeur mélancolique. Rien n'est plus contraire à la véritable piété. Sitôt que vous vous apercevez que la mélancolie vous gagne, tâchez de vous en retirer. Égayez-vous et vous retirez auprès de Dieu : c'est là que vous trouverez cette gaieté qui vous manque. Nous devons toujours aller contre notre naturel.

Ne vous faites aucune peine d'employer du temps à l'éducation de vos enfants : c'est un devoir indispensable, et la plus grande marque d'une véritable piété est de remplir ses devoirs avec la plus grande fidélité qu'il est possible.

Si je puis avoir quelque crédit sur votre esprit, je vous défendrai [160] absolument de jeûner. Vous savez le jeûne que je viens de vous dire que Dieu veut de vous : une mortification universelle des passions, des sens, de l'esprit, et de la propre volonté, est infiniment plus agréable à Dieu que l'autre. La mortification du corps est excellente pour les personnes d'une complexion forte et robuste, qui veulent se donner à Dieu et quitter les habitudes criminelles ; mais pour ceux à qui Dieu a fait la grâce d'être les enfants de l'humble et petit Jésus, il faut qu'ils renferment tout au-dedans, qu'ils ne soient connus au-dehors que par leur candeur et par leur simplicité. Il est vrai que les hommes n'estiment et ne font cas que de ce qu'ils voient, c'est pourquoi le petit sentier de la simplicité, de la foi et de l'amour pur étant hors de leur portée, ils n'en ont que du mépris. Les Pharisiens ne pouvaient estimer l'extérieur de Jésus-Christ, parce qu'Il menait une vie commune et qu'ils ne voyaient pas la divinité du dedans ; au contraire ils estimaient infiniment saint Jean[-Baptiste] à cause de ses austérités ; ils disaient que Jésus-Christ mangeait [161], buvait et aimait la bonne chère, quoiqu'Il en fût fort éloigné.

Il y a quelques-uns de nos sens qu'on ne saurait trop mortifier, c'est la vue, l'ouïe et la parole. Pour les austérités qui vont à détruire la santé, il faut en user fort sobrement, parce que celles qui sont excessives viennent souvent du démon, pour dégoûter de la piété, ou, en faisant mourir trop tôt, dérober cette personne aux desseins de Dieu, qui aurait achevé Son œuvre en elle si, avec une mortification modérée, on s'était adonné à l'intérieur.

Les personnes d'oraison sont mortifiées, mais elles ne font pas leur essentiel de l'austérité : leur essentiel est de se tenir attachées à Dieu et de recevoir de Sa main toutes les croix qui arrivent, quelles qu'elles soient. La raison de cela est que les pénitences de choix ne peuvent faire dans l'âme le même effet que les croix de providence. Nous avons vu quelquefois des gens d'une austérité affreuse ne pouvoir souffrir la moindre contradiction ni le moindre mépris. Ceux qui ont des passions violentes et de fortes, [162] avec un corps robuste, ne doivent point s'épargner dans les austérités, pourvu qu'elles soient raisonnables ; ils doivent néanmoins se confier plus en Dieu qu'en ces austérités. Si nous savions bien entrer dans la vraie voie de l'oraison, Dieu nous enseignerait Lui-même des mortifications qui ne seraient connues que de Lui.

1Jean  17, 19.

 203 [D.3.41]. Avis.

Je vous renvoie, mon cher M., une copie de la lettre que vous n'avez pas reçue, où je crois que vous trouverez tous les conseils dont vous avez besoin. Toutes les personnes mélancoliques sont dissipées dans le temps [170] que la mélancolie cesse ; c'est pourquoi il faut s'accoutumer à une joie simple et égale. Je sais que cela ne vient pas d'un coup, mais j'espère de la bonté de Dieu que cela viendra peu à peu. Travaillez seulement à présent à détruire la mélancolie, et le reste se fera après. Il est bien difficile de faire des chansons spirituelles sur l'air que vous m'envoyez : il est trop court pour souffrir une certaine majesté qu'il faut dans les choses spirituelles. Je vous envoie pourtant cinq ou six couplets qui ne valent pas grande chose. Je vous envoie aussi quelques autres chansons avec les notes.

Le démon, voyant le bien qui revient de l'intérieur, suscite toutes sortes de personnes pour le persécuter. S'il n'y avait que les libertins, les persécutions seraient glorieuses, mais c'est tout le contraire, car les dévots propriétaires s'y joignent, et comme ils ont une certaine composition extérieure, cela porte à les croire, et c'est ce qui fait le plus grand mal. Il faut espérer qu'après que le règne de Dieu aura été beaucoup persécuté, il prendra le dessus. [171]

J'ai une très grande joie de la disposition où est madame votre épouse. J'espère que le bon Dieu se servira de vous pour la faire entrer dans la voie de Son pur amour. Personne au monde n'est si capable que vous de lui insinuer la vérité, parce que tout nous est agréable de la part d'une personne qu'on aime ; c'est pourquoi saint Paul dit que l'homme fidèle sanctifie la femme infidèle1. Mais la plupart ne veulent pas entendre. Tout est gagné si elle vous écoute avec plaisir. Il ne la faut pas trop presser mais avoir une grande patience, et prendre les temps à propos pour lui insinuer les vérités. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'Il soit avec vous et qu'Il bénisse votre petite famille.

1I Co 7, 14.

  204 [D.3.42]. Sur le devoir de conduire et de corriger.

 [172] J'ai eu trop d'union avec vous pendant ma vie, ma très chère, pour ne vous en pas donner des preuves en mourant. Je crois que Dieu a permis que les autres aient eu confiance en vous, afin de vous apprendre à vous-même combien la nature se mêle avec la grâce. Vous avez éprouvé du mécompte lorsque Dieu les a retirés, et quoiqu'ils eussent la même amitié pour vous, parce qu'ils n'avaient pas la même soumission, vous les regardez comme changés à votre égard. La grâce a voulu vous retirer d'un piège qui vous était tendu, et vous avez cru tout le contraire. Cela vous a serré le cœur ; c'est la nature seule, sans la volonté, qui a fait tout cela.

Pour y remédier, je crois que vous devez vous soumettre comme un enfant, sans regarder la nature. A qui vous soumettre ? A celui que Dieu nous a donné à tous comme père1, qui a l'expérience, la petitesse, et le caractère. Pourquoi êtes-vous désunie d'avec lui ? Ce n'est [173] point certainement sa faute, puisqu'il est plus petit et plus éclairé que jamais, plus expérimenté et plus à Dieu. Vous voyez donc que la faute venait de votre naturel, qui voulait dominer et conduire une personne sans comparaison plus avancée que vous, ce que Dieu ne voulant point, Il n'a pas permis une certaine correspondance.

Cela n'empêche pas que Dieu vous ait donné beaucoup de grâce et que vous ne Lui ayez d'extrêmes obligations. Mais autre est la grâce qui nous est donnée pour nous-mêmes, autre est celle pour conduire les autres. On peut même avoir beaucoup de lumière sur les défauts, sans avoir cette grâce qui opère dans le fond du cœur, qui est cette paternité divine. Même les lumières sur les défauts peuvent nuire beaucoup si on les découvre hors de saison. Si les défauts que vous découvrez à une personne sont plus forts que sa portée, votre lumière l'abat et le décourage, comme un enfant à qui on voudrait faire porter la charge d'un homme fait ; mais quand vous dites les défauts en temps et saison, la grâce elle-même [174] est dans le fond du cœur l'écho de vos paroles. Jésus-Christ a eu ce ménagement pour Ses Apôtres : Lui qui pouvait leur donner tout d'un coup ce qui leur manquait, Il a voulu attendre le temps et les moments pour nous servir d'exemple.

D'ailleurs la grâce ne donne point d'opposition pour les personnes ; c'est la nature toute seule, et l'on croit qu'elle est de grâce ! Il est de grande conséquence de savoir faire le discernement des esprits, sans quoi on se méprendrait beaucoup, attribuant aux autres nos propres défauts, et à la grâce même ce qui est de la nature et qui est un défaut en nous. Jésus-Christ a supporté Judas et nous ne pouvons supporter les défauts des autres, quoiqu'ils soient bons d'ailleurs ! Les Apôtres avaient même des contestations qui étaient de l'homme, et Dieu se servait même de cela pour Son œuvre. Ne nous croyons jamais assez morts pour attribuer [tout le tort] aux autres ; creusons plutôt, en la présence de Dieu, ce qui nous regarde, et Sa lumière de vérité nous [175] fera voir notre misère. La grâce est suave, et la charité patiente, longanime : elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout, elle supporte tout2, elle porte dans son sein les petits, et entre ses bras ceux qui ne peuvent marcher. Considérons la patience et la longue attente de Dieu3, dit saint Paul. Je voudrais que vous lussiez chaque jour quelque chose du Nouveau Testament, tant de l’Évangile que des Épîtres de saint Paul.

Trouvez bon, ma très chère, que je porte dans mon cœur, ma petite pensée. Servez-vous comme un enfant des conseils de N. : suivez-les à la lettre, sans vouloir raisonner dessus, car votre propre esprit les rebuterait ; mais en lisant ce qu'il vous mandera, mettez-vous devant Dieu, et, fermant les yeux de votre propre esprit, ouvrez votre cœur à cette rosée céleste. Ce que je vous dis, je le dis à tous : Dieu nous l'a donné pour père. Si j'étais à portée, je me soumettrais à lui comme un enfant, sans me permettre le moindre raisonnement. Autrement, il serait à craindre qu'on ne dispersât la [176] famille du divin Maître au lieu de la réunir.

Qu'avons-nous à désirer au ciel et sur la terre que la gloire de Dieu ? Si nous voulions autre chose, qu'Il nous anéantisse tout à l'heure ! Mais il faut vouloir Sa gloire comme Il la veut Lui-même. Lui qui a un pouvoir absolu sur le cœur de l'homme le ménage néanmoins : Il fait toutes choses en leur temps, Il attend que l'heure soit venue. Il pouvait, en venant au monde, convertir toute la terre et détruire tous les vices, mais Il laisse agir l'économie de Sa Sagesse. Quand j'entends un Dieu dire : Mon heure n'est pas encore venue4, et ne vouloir ni avancer ni reculer d'un moment cette heure que Son Père a marquée, je suis enfoncée dans mon néant ; et s'il y avait quelque chose de plus bas que le néant, je m'y enfoncerais. Dieu n'a que faire de nous, nous ne sommes propres à rien qu'autant que nous sommes un instrument en Sa main ; le Maître le quitte, le jette au feu ou s'en sert, selon qu'Il juge à [177] propos ; il faut être indifférent à ce qu'Il s'en serve ou ne s'en serve pas.

N. a eu sur cela une grande fidélité, elle qui était notre ancienne. Elle a gagné des âmes, mais elle les menait à d'autres. Elle disait : « J'appelle, je prends, mais je ne garde rien », et j'ai admiré bien des fois qu'étant d'une grâce éminente et moi si peu, elle en usât comme elle faisait. Demeurons donc, ma très chère, en la main de Dieu pour qu'Il fasse en nous et par nous tout ce qu'il Lui plaira ; qu'Il n'y fasse rien du tout si tel est Son bon plaisir. Je crois que vous voudrez bien recevoir cette dernière marque d'amitié d'une personne à laquelle vous avez toujours été si chère. Tous mes défauts et mes misères n'empêchent pas que Dieu ne veuille bien se servir de ma plume pour vous dire ce que je vous dis.

Pour N., il est selon le cœur de Dieu : il est de Son ordre de s'adresser à lui. Allez-y simplement, exposez votre cœur à nu par vos lettres, et vous verrez que Dieu lui donnera ce qu'il vous faut. Gardez-vous d'une tentation dangereuse, de croire ou [178] qu'on ne vous connaît pas, ou que vous ne savez pas vous expliquer, ou qu'on est prévenu ; ce sont là les cachettes et les ressources de l'amour-propre. Écrivez simplement et sans rien rechercher ce qui vous viendra sur le moment. La réponse à une lettre vous éclairera pour quelque autre, et vous trouverez que vos dispositions cachées et comme enfouies se démêleront et qu'elles paraîtront au jour ; mais, si vous ne croyez contre vos propres lumières, vous n'aurez point cette lumière, foncière mais délicate.

Il faut bien se donner de garde, sous prétexte de montrer les défauts, qu'on ne tourne l'âme au-dehors, car c'est lui ôter sa force ; c'est comme montrer un chemin et couper les jambes. En accoutumant l'âme à écouter Dieu au-dedans et la portant à l'oraison, la correction se fait mieux que par les paroles : alors il se fait un accord de la lumière du dedans avec celle qui éclaire par dehors en sorte que ce n'est plus qu'une seule et même lumière. D'ailleurs, vouloir dire simplement les défauts, soit en précédant la [179] lumière, ou lorsque le temps en est passé, c'est marcher sans jambes ou faire rentrer un homme dans le ventre de sa mère.

Je sais que la nature ne saurait souffrir qu'on lui dise ses défauts, surtout lorsqu'ils sont vrais, qu'elle entre comme dans la rage. Mais ce n'est rien pourvu qu'on ne rebatte5 pas, car, surtout, il ne faut pas répéter sur les défauts intérieurs ni sur les extérieurs, pourvu qu'on ne prenne pas le chemin de l'égarement, car alors il faut des chaînes pour retenir. Ce qu'on dit, de la part de Dieu, sur un défaut, a son effet non pour se corriger tout d'un coup, mais pour éclairer l'âme afin qu'elle n'en doute pas ; ce qui se fait, et par acquiescement, et par se prêter à Jésus-Christ, afin qu'Il fasse Lui-même en nous et pour nous. Je dis donc, pour empêcher de rebattre sur les défauts, ce beau passage de l’Écriture : Dieu a parlé une fois, et j'ai entendu deux choses : l'une que la puissance est à Dieu, et la miséricorde à vous, Seigneur6.[180]  

Ô Parole unique, qui dit tout, qui parle toujours quoiqu'elle ne parle qu'une fois ! Dieu parle Son Verbe, et qu'entendons-nous par cette parole ? Que la puissance est à Dieu pour faire ce qu'il Lui plaît, et la miséricorde à vous, Seigneur, pour nous l'obtenir et le mériter. Mais que voulons-nous sinon que la puissance Vous demeure, que Vous ordonniez ce qu'il Vous plaira, et que nous entrions dans la miséricorde du Sauveur qui, ayant donné Sa vie par miséricorde, doit nous communiquer une charité sans bornes pour nos frères ? Amen, Jésus !

1Fénelon.

2I Co 13, 7.

3Rm 7, 4.

4Jean  2, 4.

5rebattre : répéter inlassablement et de façon fastidieuse.

6Ps 61, 12-13.

 205 [D.3.43]. Support et service du prochain pour Dieu.

Je vois bien que Dieu veut vous exercer par le même endroit qui pourrait vous servir d'appui, mais je vous défends bien de témoigner par vos airs plus de resserrement ni rien de dédaigneux, car vous êtes naturellement [181] fière, et avez un esprit qui veut trouver une certaine raison en toutes choses, ce que Dieu prendra plaisir de renverser. Prenez garde aussi à vos termes, car ils sont naturellement vifs, forts et tranchants. Du reste, portez avec soumission, malgré votre répugnance et faiblesse ce que B. vous peut dire. Elle est dans un âge et dans une infirmité à prendre toutes les précautions que vous pourrez pour ne point lui faire de peine. Ce n'est pas assez de vous taire et de ne point vous justifier, il faut un silence doux et paisible qui ne marque aucune amertume ; aussi auriez-vous grand tort de vous offenser de ce qu'elle vous dit. Dieu vous a mis[es] ensemble non seulement afin que vous lui rendiez tous les services assidus, mais aussi afin que vous soyez exercée par elle. Peut-être l'exercez-vous aussi, et il n'en faut pas douter. Dieu permet souvent qu'on ne s'entende pas afin que nous soyons une croix les uns aux autres. S'il n'y avait ni hommes ni démons pour nous faire souffrir, les bons anges s'en mêleraient, et Dieu même. [182]

 Ce n'est pas en vain que nous portons le nom de Chrétiens. Je ne connais point de vrais Chrétiens que ceux qui veulent bien souffrir pour Dieu non des croix choisies, mais des croix que la divine Providence nous fournit journellement. Outre l'union intime que vous devez avoir pour B., regardez-la avec respect, comme vous feriez un morceau de la vraie croix, et elle doit vous regarder de même. Une bonne âme a dit à une personne, qui lui demandait comment elle vivait avec d'autres personnes qui étaient dans la même maison avec elle en une espèce de communauté : « Nous servons le Bon Dieu, disait-elle, et nous nous crucifions les unes les autres ».

Quand vous pouvez prendre quelque moment pour aller devant le Saint Sacrement, faites-le, mais pour peu que cela fasse de la peine à B. privez-vous en pour l'amour de Dieu. Cela s'appelle quitter Dieu pour Dieu. Vous n'êtes point une domestique à gages, mais vous êtes bien plus obligée que ceux-là, puisque vous êtes domestique de foi et de charité. Quand on fait quelque chose pour Dieu, on le doit [183] faire bien plus parfaitement que ce que l'on fait par un devoir d'intérêt, et ce devoir que l'on s'est imposé par charité, nous oblige bien davantage que tout autre.

Vous voyez que je ne vous ménage pas et que je vous dis la vérité. Il n'est pas question pour vous de contenter, en faisant ce que vous faites, les personnes pour qui vous le faites, mais de contenter Dieu qui voit dans le secret ce que vous faites pour Lui, trop heureuse de n'en avoir aucune récompense et qu'on ne vous en sache pas même gré. Cependant, je suis persuadée que lorsque l'humeur de B. est passée, elle sent tout ce que vous faites pour elle. Et, quand cela ne serait pas, vous êtes à Celui qui vous a rachetée d'un grand prix1, et vous vous êtes assujettie pour Lui ; que Lui seul connaisse le fond de votre cœur ; moins les hommes le verront, plus vous serez heureuse. N'oubliez pas dans tout ce que vous faites que c’est pour Dieu seul que vous le faites. N'y laissez entrer aucune autre raison ni motif, qui seraient indignes de Dieu et des miséricordes qu'Il vous a faites. [184]

1I Co 6, 20.

 206 [D.3.44]. Education des enfants.

J'ai reçu, mon cher M., votre lettre. La méthode dont vous vous servez pour élever vos enfants me plaît fort ; soyez surtout fort exact sur le mensonge et la dissimulation : lorsqu'ils vous avoueront naïvement leurs fautes, ne les punissez jamais, quelque faute qu'ils aient commise, mais, quand ils n'auraient fait qu'une légère faute, s'ils mentent, punissez-les sévèrement, en leur faisant entendre que ce n'est point pour la faute, mais pour le mensonge ; de cette sorte, vous les accoutumerez à ne point mentir et à devenir simples et naïfs, qui est déjà un grand pas. Rien ne déplaît tant à Dieu que le mensonge, parce qu'Il est la suprême vérité, et que, lorsqu'on s'y est une fois habitué, on a bien de la peine à s'en défaire. Ne point mentir est une chose même absolument nécessaire pour la société civile et pour être honnête homme, [185] quand même cela ne regarderait pas Dieu : du moins en ce pays, un homme menteur ne peut passer pour être un honnête homme.

Ayez soin de les accoutumer de donner leur cœur à Dieu dès qu'ils sont éveillés, Lui demandant qu'Il ne permette pas qu'ils L'offensent dans la journée. Avant que de leur faire faire quelque chose, faites qu'ils offrent à Dieu ce qu'ils veulent faire. Quand ils font bien, il faut leur donner quelque petite récompense, ne les accoutumant point facilement au fouet : cela les endurcit. Il y a plusieurs petites punitions qu'on leur peut faire. C'est bien fait de les empêcher de suivre leur goût, mais je me servirais de cela plutôt pour les punir de quelque faute qu'ils auront faite que d'en faire une habitude continuelle ; et je leur donnerais ces mêmes choses qu'ils désirent pour récompense du bien qu'ils auraient fait.

Faites-les souvenir souvent que Dieu habite dans leur cœur, qu'Il voit toutes leurs pensées et toutes leurs actions, que, quand ils veulent prier, ils n'ont qu'à s'adresser à Dieu en eux : [186] cela les accoutumera de bonne heure à Le chercher où Il veut être trouvé, et par là ils deviendront insensiblement intérieurs. Celui qui a une vive foi que Dieu est présent en Lui s'empêche de L'offenser et se familiarise avec Lui. C'est tout ce que je puis vous dire là-dessus. J'espère que Dieu vous donnera tout ce qui est nécessaire pour leur éducation, comme étant le canal dont Il doit se servir pour cela.

Nous avons éprouvé que, quand on gêne excessivement les enfants, ils lèvent la bonde à leurs passions quand ils sont libres, et deviennent plus mauvais. Il faut leur donner une honnête liberté avec vous, afin qu'ils prennent confiance en vous comme en un père qui les aime, car un enfant qui ne connaît son père que par le châtiment, ne peut jamais l'aimer, ce qui leur donne un esprit mercenaire, qu'ils conservent même pour Dieu. J'ai vu des enfants tenus dans une gêne extraordinaire ; on admirait l'éducation que leurs parents leur donnaient ; cependant, dès qu'ils ont été à eux-mêmes, ils n'ont plus gardé de mesure et se sont livrés à toutes sortes [187] de misères. Et d'autres, au contraire, qui ont élevé leurs enfants comme s'ils eussent été leurs frères, ont eu la joie de les voir se maintenir toujours dans la vertu. Cela nous fait voir que nisi Dominus œdificaverit domum, in vanum laboraverunt qui œdificant eam1.

Je suis très fâchée de votre mauvaise santé ; prenez garde qu'elle ne vous soit une tentation ou de chagrin, ou de dissipation. J'ai été longtemps sans pouvoir digérer quoi que ce soit ; on me fit prendre un gros de rhubarbe de deux jours l'un, dont je me trouvais parfaitement bien : cela me fortifia insensiblement l'estomac, cela purge doucement les humeurs et fortifie en purgeant, ce que ne font pas les autres remèdes, qui affaiblissent toujours l'estomac. J'en étais venue à une telle faiblesse d'estomac que j'en rendais jusqu'au chyle. Je vous ai dit d'abord qu'il fallait que votre mal ne vous rendît ni mélancolique ni dissipé ; la mélancolie ne ferait que l'augmenter, et la dissipation nuirait à votre âme. [188] Celui qui souffre pour Dieu conserve une gaieté humble qui adoucit beaucoup ses maux. Les maîtres de la vie spirituelle ont remarqué qu'autant les maladies sont utiles aux personnes avancées, et qui en font l'usage que je vous ai dit, autant sont-elles nuisibles aux personnes qui croient se soulager par la dissipation.

Mais n'appelleriez-vous pas dissipation ce qui n'est qu'un simple relâchement de trop d'application au travail ? Il faut modérer l'un ou l'autre, et vous imprimer fortement dans l'esprit que ce n'est point nos œuvres et notre travail qui sont les plus agréables à Dieu, mais une confiance tranquille en Lui, un abandon total à Ses volontés, une mort à nous-mêmes, une conviction du tout de Dieu et de notre rien, une persuasion foncière que nous sommes inutiles à tout bien, travaillant néanmoins comme si tout dépendait de nous, mais avec tranquillité et paix, et ne comptant que sur la bonté de Dieu. Ne fatiguez pas tant votre corps, mais donnez le plus de nourriture que vous pourrez à votre âme par l'oraison et la présence de [189] Dieu ; j'espère que de cette sorte tout ira bien.

Je salue très cordialement madame votre épouse, et prie Dieu d'avoir soin de votre petite famille, et de vous donner les lumières nécessaires pour éviter le trop et le trop peu. C'est dans cette juste médiocrité qu'est la vraie vertu.

1Ps. 127, 1 : « Si le Seigneur ne bâtit Lui-même la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent. »

 207 [D.3.47]. Souffrir pour soi et pour d’autres.

On ne connaît guère un bien lorsqu'on le possède, mais [203] après l'avoir perdu. Je crois toujours que lorsque votre époux sera délivré du purgatoire, cette tendance vous sera douce et aisée. Soyez sûre que s'il n'était pas en voie de salut, ni vous n'auriez cette tendance, ni il ne me serait pas venu voir. Si vous aviez rempli votre vocation avec lui, vous auriez pu le gagner davantage à Dieu, mais l'inquiétude de votre esprit est ce qui vous en a empêchée ; c'est pourquoi Dieu vous fait souffrir à présent. Souffrez avec le plus de silence que vous pourrez, commençant à souffrir avec perfection, sans rien témoigner à ces filles, qui ne sont pas capables1 de votre état. Que Dieu seul soit le témoin de vos peines. Retirez-vous à l'écart et laissez-vous aller sans résistance à cette union et tendance dans la volonté de Dieu. Vous éprouvez, quoique légèrement, ce que l'on éprouve dans l'autre vie, qui est une tendance infinie vers un centre infini, et une impuissance d'y être réuni à cause que nous n'avons pas pris en cette vie le moyen d'y arriver, négligeant ce qui nous était [204] donné pour cela. Prenez courage et vous abandonnez à Dieu sans résistance : il faut mourir à tout. Ne négligez point le moyen de mort qui vous est offert ; plus vous souffrirez purement, plus vous abrégerez votre supplice et celui du défunt.

Vous dites que si votre lien était rompu, vous serviriez Dieu en paix. Ce n'est pas la paix que Dieu veut à présent, mais que vous mouriez entièrement à vous-même. Contentez-vous donc de ce que vous avez, sans désirer ce que vous n'avez pas. C'est bien prendre le change2 que de vouloir ce que nous n'avons pas, et ne pas vouloir ce que nous avons. Votre lien ne sera rompu ni en ce monde ni en l'autre, mais il cessera d'être douloureux à cause de la conformité parfaite à la volonté de Dieu, qui vous rendra un en Lui. Soyez donc abandonnée pour ne vouloir que ce que vous avez. Les âmes du purgatoire ont une tendance infinie à être réunies à leur tout, et c'est le plus grand de leurs tourments ; cependant elles restent en paix dans des maux intolérables, sans désirer d'en sortir que [205] dans le moment de la volonté du Seigneur. Ayez la foi et demeurez en paix : vous n'avez point de foi.

1Capable : qui peut comprendre.

2S’abuser.

 208 [D.3.48]. Union des saints.

Je ne m'étonne pas, mon cher E[nfant], que vous ayez de la peine sur certains points de l’Église catholique et romaine. Les préjugés dans lesquels vous avez été élevé ont pu vous faire croire que l’Église approuve tout ce qui se pratique. Il y a des choses qu'elle commande, il y en a qu'elle désire, il y en a qu'elle supporte : elle commande ce qui regarde le culte extérieur, elle désire que le culte extérieur soit joint à l'intérieur ; elle tolère beaucoup de choses extérieures grossières, qu'elle ne peut empêcher sans contrister infiniment le peuple, qui n'est pas capable des choses de l'esprit, tant parce qu'on ne les instruit pas que parce qu'étant aussi attachés à la terre qu'ils le sont, ils ne peuvent s'élever jusqu'aux célestes.

Dieu vous a attiré à Lui par la simplicité et l'unité, de sorte qu'il n'est point surprenant que vous n'ayez pas le goût multiplié en beaucoup de choses. Mais la simplicité et unité par laquelle Dieu vous conduit, y joints vos anciens préjugés, ne vous laissent pas assez voir combien les mêmes choses que vous avez peine à goûter sont utiles aux autres ; par exemple, les tableaux, qui servent peu aux âmes intérieures, pendant un temps sont très utiles pour la multitude. Les esprits grossiers oublient facilement les instructions qu'on leur donne, et, comme ils ne savent pas lire, ils n'ont point d'autre soutien que les images, qui leur servent comme d'hiéroglyphes pour leur faire ressouvenir de ce que Jésus-Christ a souffert pour eux, de ce que les saints ont enduré et fait, et cette vue les porte à souffrir plus volontiers les misères de leur état.

Pour ce qui regarde les personnes intérieures, qui sont celles-là de [207] qui je parle et que Dieu appelle à l'unité, comme Il leur ôte toute image dans l'esprit, Il leur ôte aussi la pensée des images représentées dans les tableaux, parce que cette multitude les tirerait hors d'eux-mêmes et les empêcherait de réunir toutes leurs forces en Dieu, qui est leur centre et qui les appelle à ce centre où Il habite, pour les réduire à Son unité par un profond recueillement intérieur, puisque l'âme, dispersée en divers objets, ne réunit pas toutes ses forces en Dieu ainsi que l’Écriture nous conseille de le faire.

Mais, quand, à force de se recueillir et de se ramasser tout au-dedans de soi, l'âme meurt à toutes choses et à elle-même, et qu'elle est abîmée et perdue en son Dieu, elle retrouve en Dieu, sans nulle multiplicité, ce que Dieu lui a fait perdre. Et alors, trouvant en tous les mystères une grandeur, une beauté et un goût surprenant, elle voit que Dieu a inspiré à Son Église les choses qu'elle a commandées. Elle n'a jamais prétendu nous faire adorer les images, mais elle a voulu qu'elles restassent dans l’Église, [208] ainsi que je l'ai dit, pour être un caractère hiéroglyphique à tout le peuple ; elle veut qu'on les respecte non par rapport à ce qu'elles sont, mais par rapport à ce qu'elles représentent, comme on ne profane pas l'image d'un roi quoiqu'on soit sûr que cette image ne soit pas le roi même. Je dis plus : que dans une âme très avancée en Dieu, la seule vue d'une image lui donne la réalité de ce qu'elle représente ; mais il faut être fort avancé pour cela.

Il en est de même de l'invocation des saints. Tant que l'âme est attirée de l'unité de son centre, elle perd toutes ces choses en distinction et ne pourrait s'y appliquer quand elle le voudrait ; mais lorsque l'âme est arrivée en Dieu, Dieu l'unit avec les saints particuliers d'une manière ineffable qui ne s'opère ni par le souvenir, ni par aucune application distincte et particulière qu'elle ne peut se donner lorsque Dieu ne l'y applique pas. Elle est étonnée de se trouver quelquefois tout d'un coup unie à certains saints d'une manière très intime, avec une certaine conformité [209] toute particulière. De dire comme elle sait et éprouve que c'est un tel saint, c'est ce qui ne se peut, parce que c'est esprit à esprit, sans figure, représentation ni image, comme les purs esprits sont ensemble, ce qui fait comprendre l'union des esprits d'une manière ineffable.

Cette même union s'y opère aussi avec les saints qui sont sur la terre, quoique très éloignés, et sans qu'on les connaisse particulièrement ; et plus les âmes qui sont sur terre sont pures, simples, dégagées de tout, plus l'union qu'on a avec elles est pure et étendue. Il y a cette différence que ceux du ciel ont une certaine vastitude qu'on ne peut exprimer, et que l'union aux saints de la terre se trouve en degrés bien différents des uns aux autres, selon l'état de l'âme à laquelle on est uni. Et c'est l'imitation de la hiérarchie céleste où les anges qui sont plus conformes, sont plus unis et se pénètrent davantage les uns les autres. Parmi les anges il y en a de supérieurs et d'inférieurs ; les anges supérieurs influent sur les inférieurs, et ceux qui sont de [210] même ordre n'agissent pas sur les autres par influence, mais par pénétration : l'ordre supérieur agit sur l'inférieur, et les anges d'une même hiérarchie se pénètrent l'un l'autre et ne se communiquent, comme ils font à leurs inférieurs, par manière de reflux1.

Il en est aussi de même en cette vie : les âmes supérieures en grâce influent aux inférieures, mais elles ne reçoivent rien d'elles ; celles qui sont en pareil degré ont une certaine liaison de pénétration : elles se goûtent fort bien, quoiqu'elles ne soient point vues ; et les supérieures connaissent encore mieux l'état de l'âme inférieure [chacune] à l'étendue de sa capacité.

Ceci sera compris de peu de personnes, mais ceux qui n'entendent pas le mystère ineffable de la bonté de Dieu dans les âmes qu'Il a choisies pour Ses épouses doivent respecter l'amour d'un Dieu tout-puissant, qui peut tout ce qu'Il veut. Mais on peut faire ici la plainte que faisait un grand Apôtre : qu'on blasphème contre les choses saintes qu'on ignore. Notre-Seigneur Jésus-Christ a dit que si quelqu'un pèche contre lui, son péché lui sera remis, mais quiconque péchera contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni en ce monde ni en l'autre2. Qu'est-ce que c'est que le péché contre le Saint-Esprit, sinon d'attribuer au démon et à l'erreur les plus sublimes opérations de l'Esprit Saint dans les âmes de ses serviteurs ? Si les plus savants hommes n'ont pu pénétrer toutes les causes naturelles par tous les efforts de leur raisonnement et de leur science, comment pénétreront-ils les choses les plus spirituelles ? Car ce qui se passe dans le cœur de Dieu n'est pénétré que de l'Esprit de Dieu3 ; et je puis dire qu'autant que l'ordre des esprits est différent de l'ordre des choses corporelles, autant y a-t-il de différence entre les choses purement spirituelles qui se passent entre Dieu et l'âme, et [entre] l'esprit humain.

Soumettons-nous à Dieu de tout notre cœur. Laissons-nous conduire à Lui, mourons à toutes les choses créées et à nous-mêmes, et nous [212] connaîtrons que l'expérience est au-dessus de tout ce que l'on peut dire, parce que les termes manquent pour exprimer ce qui est au-dessus de la compréhension de l'homme.

Lettre intéressante en ce qui concerne la communion des saints.

1De reflux : d'abondance, de regorgement. D

2Mt  12, 32.

3I Co 2, 11.

 209 [D.3.49]. Infidélité. Colère divine.

Je vous avoue que ce serait le meilleur pour vous d'être écrasé sans miséricorde, et que tout fût arraché à la nature ; mais si vous pouviez voir en vous de la fidélité en ces choses, votre nature est si maligne qu'elle s'en nourrirait entièrement et deviendrait par là plus propriétaire. C'est pourquoi on ne retranche que peu à peu. Cependant comment vous laverez-vous d'être toujours infidèle malgré tout ce que l'on vous a dit au contraire ? Il ne faut pas vous étonner que vous soyez puni de vos infidélités, puisque vous avez si peu de courage que de pouvoir vous arracher à une si légère occasion.

Savez-vous bien pourquoi tant [213] de faiblesse ? C'est que la moindre force vous soutient et vous nourrit en vous-même. Lorsque je vous voyais compter les endroits où vous avez été fidèle, je me doutais bien que l'infidélité viendrait bientôt prendre la place de ces fidélités vues et remarquées. Cependant il faut mourir, et mourir par tous les endroits où vous désirez de vivre. Il faut pourtant avoir bon courage et faire, malgré vos faiblesses, comme si vous étiez le plus fort des hommes. Ne vous pardonnez donc rien à vous-même, car je vous proteste qu'autant d'endroits que vous vous pardonnez et par lesquels vous pensez vous soulager, sont autant de matières que vous donnez à la vengeance de Dieu et un fouet que vous Lui mettez entre les mains. Si vous vous égorgiez vous-même, votre mort serait bien douce, mais parce que vous vous épargnez, un autre ne vous épargnera pas : Il allumera contre vous le feu de son ire et Il enivrera Ses flèches de sang, Il leur fera manger la chair des occis et ce que la rouille épargnera, la chenille le rongera1.[214].

Pourquoi croyez-vous que Dieu vous ait pris si jeune ? Y a-t-il quelque chose en vous qui l'ait mérité ? Et en quoi l'avez-vous prévenu si ce n'est par vos fautes ? Dieu ne vous a pris de la sorte que pour être la victime de Sa fureur afin que vous deveniez l'objet de son amour.

1Dt 32, 42 et Joël 1, 4.

 210 [D.3.50]. S’accoutumer au désintéressement.

Je suis très contente du bon frère **. Dites-lui de ma part qu'il est de grande conséquence de s'accoutumer de bonne heure au désintéressement de l'amour pour servir Dieu comme Il veut être servi et comme Il mérite de l'être. Cela fait que, ne cherchant que Sa gloire, et nullement notre intérêt, nous sommes contents de toutes les dispositions où Il nous met, et nous avançons dans notre carrière sans être arrêtés par les retours sur nous-mêmes, qui sont [215] toujours des effets de notre amour-propre, quelque prétexte que nous prenions pour les entretenir.

La sécheresse peut être quelquefois une punition de nos infidélités, et aussi une épreuve de notre fidélité, mais dans l'un ou l'autre de ces cas, il faut être également content, puisque c'est une marque de la bonté de notre Père, qui nous châtie en nous purifiant et qui nous purifie en nous éprouvant. Qu'il prenne donc une nouvelle détermination d'être à Dieu sans réserve et de se laisser traiter comme il plaira à ce bon et juste Père. Je serais ravie qu'il soit du nombre des enfants du petit Jésus. Faites-lui connaître ce petit et grand Maître : Il le rendra simple et le conduira sûrement.

Ceci lui servira de réponse et lui fera comprendre que nous n'aspirons point aux choses grandes et relevées, mais à n'être rien, afin que notre Maître soit tout en nous et pour nous, qu'Il se sanctifie pour nous, comme Il le disait1 pour Ses Apôtres. Celui des gentils [Saint Paul] relève [216] la foi au-dessus de toute œuvre, mais il élève la charité au-dessus de tous dons. Après avoir fait le dénombrement des dons les plus excellents auxquels il dit qu'il est permis d'aspirer, mais2 ajoute-t-il, je sais une voie plus abrégée et plus parfaite : c'est la charité. Quand je parlerais le langage des Anges, que je livrerais mon âme aux flammes..., etc. je ne serais sans la charité que comme un airain qui résonne3. On peut donc avoir tous les dons sans la charité, mais on ne peut préférer la gloire de Dieu à tout intérêt propre, quel qu'il soit, qu'on n'ait la charité en degré éminent ; c'est où elle conduit l'âme, et au mépris de soi, puisque le même saint Paul, qui nous assure que rien ne peut le séparer de la charité de Dieu qui est en Jésus-Christ4, nous dit qu'il est comme la balayure du monde5, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus méprisable.

O si les hommes pouvaient comprendre à quoi ils sont appelés, et le bonheur infini (quoique au milieu des souffrances) de répondre à cette [217] vocation, ils ne travailleraient qu'à cela, ils préféreraient les mépris de toutes les créatures à leurs applaudissements. Quel bonheur d'être crucifié au monde et que le monde nous soit crucifié6 ! Mais on veut faire un mélange monstrueux d'être à Dieu et au monde, on veut unir le vif et le mort, et encore se croit-on quelque chose lorsqu'on a donné quelques moments à Dieu, pendant qu'on donne tout le reste à son ennemi. C'est l'amour de nous-mêmes, une certaine mollesse dans laquelle nous vivons, qui est cause de tout cela. Nous ne saurions rien faire de généreux pour Dieu, et nous n'avons non plus de courage que des poules pour nous renoncer nous-mêmes. Notre goût est notre principal conducteur, et toute notre vie se passe sans avoir laissé Dieu user des droits qu'Il a sur nous-mêmes.

Vous pouvez prêter à notre bon ** les livres que vous avez. Je prie Dieu, cher **, qu'Il vous continue Ses bontés, qu'Il fortifie votre homme intérieur. Vous savez combien je suis à vous en Notre-Seigneur.

1Jean  17, 19.

2[sic] Phrase mal construite: “mais” est inutile.

3I Co 12 passim et 13, 1.

4Ro 8,38-39.

5I Co 4, 13.

6Sens incertain : que nous soyons détaché du monde au point de ne le pouvoir plus souffrir ?

211 [D.4.39]. Vraie voie.

 Mes maladies et mes longues souffrances m'ont empêché[e], ma chère fille, de répondre plus tôt au billet que vous m'avez envoyé par mon cher **. Je bénis Dieu de tout ce qu'Il fait en vous et dans vos sœurs. Si Sa Providence vous a séparé[s] extérieurement, il vous rassemblera en esprit dans Son cœur adorable qui est le lieu de rendez-vous de tous Ses enfants, où ils se trouvent toujours, quoique à la plus grande distance. Il sera avec vous dans vos tribulations, et en vous unissant en Lui par la croix, Il vous unira les unes aux autres par des liens que les créatures ne peuvent jamais rompre.

Ne vous étonnez point de ce que la lumière divine vous découvre votre corruption et vos misères à proportion qu’elle augmente. Le solide fondement de la piété est l’humilité et le mépris de soi, et ces vertus ne s’opèrent que par une expérience foncière de ce que nous sommes, de notre faiblesse et de notre néant. Dans la dévotion commune et ordinaire, on ne se donne à Dieu que pour être consolé, favorisé de Ses dons, rassasié des douceurs spirituelles et conduit au ciel par un chemin semé de roses ; c’est là la voie de Juifs, mais l’esprit du christianisme est un esprit d’abnégation, de croix et de mort. Le petit sentier de la foi est un chemin étroit : pour y entrer, il faut être dépouillé de tout et ce dépouillement ne se fait que par les humiliations intérieures et extérieures, par la connaissance expérimentale de notre rien et de notre impuissance. On est introduit peu à peu dans son propre fond où l’on ne découvre que vide, ténèbres, impuretés, propriétés, laideurs. Nous nous dégoûtons de nous-mêmes, nous nous faisons mal au cœur, nous nous méprisons, nous nous oublions, nous sortons enfin de nous-mêmes  pour nous unir à notre Tout ; voilà le chemin royal de la croix.

[89] 3. Il est de grande conséquence de comprendre d'abord en entrant dans la vie spirituelle qu'il faut faire peu de cas de tout ce qui est goûté, doux et sensible, parce que ces choses sont sujettes à la variation et au changement, et si l'on fait fond là-dessus, on sera toujours inconstant et changeant. Accoutumez-vous donc à souffrir les suspensions1 des consolations divines, et, comme dit le sage, en vous donnant à Dieu, préparez votre cœur à la tentation2. Dieu mérite bien qu'on souffre quelque chose pour Lui, et les légères afflictions de cette vie ne doivent pas être comparées au poids immense de gloire3 qui nous est préparé. Je prie le divin Maître de vous bénir, ma fille, et de vous instruire Lui-même dans Ses voies cachées et inconnues qu'Il n'a préparées qu'aux simples et aux petits. Je m'intéresse fort à votre perfection et à celle de vos sœurs, que je salue et embrasse dans le cœur de Jésus pauvre et crucifié.

1Suspension : action interrompue, remise à plus tard.

2Si 2, 1.

3Ro 8, 18.

 212 [D.4.40].

Je vous prie, mon cher monsieur, de remplir tous vos devoirs à l'égard de monsieur votre père, car c'est l'ordre de Dieu, et de soigner vos affaires. Ayez toujours beaucoup de confiance en Dieu, recourez souvent à Lui : vous Le trouverez prêt à vous secourir dans toutes les occasions pourvu que vous vous accoutumiez à Le chercher souvent dans le fond de votre cœur. Je Le prie de vous apprendre Lui-même ce chemin où on Le trouve facilement comme un père plein d'amour et un conseiller et protecteur fidèle dans toutes les occasions où Sa providence nous engage, pourvu que de nous-mêmes nous ne nous exposions pas dans des occasions dangereuses. Je Le prierai pour vous, mon cher, et j'aime trop monsieur votre frère pour ne pas m'intéresser en tout ce qui vous concerne. Je prie Dieu qu'Il vous bénisse.

 213 [D.4.41].

 Que dirai-je à mon cher F[rère] sinon qu'il se réjouisse d'être traité comme le divin Maître qui a été couvert d'infamies et d'opprobres ? Il a été regardé comme le dernier des hommes et le mépris du peuple, comme un homme aimant la bonne chère, que dis-je ? comme un démon même ; c'est là la récompense qu'Il donne à Ses favoris. N'êtes-vous pas heureux de boire du calice et qu'Il vous compte digne de Lui être rendu conforme par les calomnies et les persécutions ? Prenez courage et préparez votre cœur à de plus grands combats.

Dieu épurera votre amitié et votre union avec vos sœurs en vous séparant les uns des autres. Le commerce extérieur avec les meilleures personnes dégénère souvent en goût naturel et humain, et quoique ce goût ne blesse point la modestie chrétienne ni les vertus morales, il corrompt [92] cependant la pureté de l'amour divin et blesse sa délicatesse et sa jalousie.

Il me paraît que votre tempérament penche un peu vers la mélancolie. Evitez la tristesse et le chagrin. Réjouissez-vous en Dieu, et plutôt que de vous livrer à la noirceur, amusez-vous doucement comme un petit enfant, sans vous dissiper. Soyez fidèle à l'oraison : plus vous vous sentez misérable, plus vous devez vous attacher à Jésus-Christ, qui est notre unique ressource, force et soutien. Ma santé ne me permet pas de vous écrire une plus longue lettre.

 214 [D.4.42]. Etre fidèle à Dieu.

 Il faut bien dire un petit adieu à notre cher frère. Je prie le divin petit Maître qui a bien voulu le recevoir dans Sa filiation, de l'accompagner et de ne point l'abandonner. Souvenez-vous dans toutes les occasions, surtout dans les tentations, que vous [93] n'êtes plus à vous-même mais à Celui auquel vous vous êtes donné : vous Lui appartenez par tant de titres que vous ne sauriez vous éloigner de Lui sans être le plus ingrat de tous les hommes. Vous avez de commun avec les autres votre création, votre rédemption et même votre vocation au christianisme ; toutes ces grâces ne servent qu'à rendre plus malheureux ceux qui en abusent, comme on ne le voit que trop. Mais vous avez par-dessus cela un appel pour l'intérieur, qui est une grâce de Dieu bien particulière ; Il vous a de plus reçu au nombre de Ses enfants et a bien voulu que vous fussiez de Sa famille. Il vous a appris, comme à la Samaritaine, qu'Il voulait être adoré en esprit et en vérité1.

L'adorer en esprit, c'est soumettre sa raison à la foi, c'est que tout notre esprit n'agisse que par la foi, soit dans la prière, soit dans tout ce qui se passe dans la vie, croyant toutes les raisons fautives, et étant dans la [94] résolution de croire toutes choses selon l'intention de Jésus-Christ dans ce qu'Il a dit et institué, voulant les croire comme Il a eu intention que nous les crussions sans entrer dans les raisonnements humains. Car chaque homme se fait une loi de sa propre raison, et l'amour est tel en nous que nous sommes plus attachés à ce que notre propre raison a fabriqué, parce que c'est notre ouvrage, qu'à ce que la Raison éternelle a opéré et voulu opérer et entendre2 dans ce qu'elle a fait et dit. On ne saurait se méprendre en s'unissant au vouloir et à l'intention de Jésus-Christ, prenant le sens de Ses paroles comme Il les a entendues Lui-même et avec l'intention qu'Il a eue de nous les faire entendre.

Soyez persuadé, mon cher frère, que je ne vous oublierai point devant Lui. Je voudrais une chose de vous : que vous vous missiez sous la protection de la Mère de Dieu. Elle est d'un puissant secours pour ceux qui sont de la famille du divin Maître, comme elle en a fait la principale partie ; on en est puissamment secouru à point nommé dans les occasions dangereuses, dans les tentations violentes. N. vous dira lui-même les secours qu'il en a reçus, et bien d'autres ont reçu des effets bien sensibles de sa protection. Enfin, mon cher frère et plus cher enfant, je prie Dieu qu'Il vous éclaire de Sa lumière de vérité, qui peut seule faire apercevoir les dangers que la lueur de la raison nous cache. Je vous porte dans mon cœur.

1Jean  4, 23.

2Faire entendre ?

 215 [D.4.43]. Etre fidèle.

 Quoique je sois fort mal, j'écris ce petit mot à mon cher ** pour lui dire que la Sainte Vierge n'est pas morte : elle n'est que disparue à nos yeux. Elle est vivante en Dieu. Dieu n'est pas le Dieu des morts mais des vivants1, dit Jésus-Christ. Il se dit le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; donc ils sont vivants en Lui. Il y a bien d'autres protestants qui se sont mis sous sa protection et s'en sont bien trouvés. [96]

Vous aurez des tentations sur la filiation2, mais si vous êtes fidèle, vous en sentirez les effets. Ne vous étonnez pas des sécheresses ; il n'est plus question d'aller par le sensible, mais par la foi. Prenez courage et ne vous détournez point de cette voie pour tous les raisonnements de votre esprit. Aimez Dieu plus que vous et vous n'aurez plus de peine. Je Le prie qu'Il vous soit tout et vous accompagne. Si j'étais moins mal, je vous ferais comprendre comme les saints, et surtout leur reine, voient tout en Dieu sans se détourner de Dieu, et, comme les vingt-quatre vieillards3, présentent les prières des saints qui sont sur terre. Mais, ne le pouvant, je prie le divin petit Maître de vous le faire entendre. [98]

1Mt  22, 32.

2Filiation spirituelle.

3Ap 5, 8.

 216 [D.4.44]. Oraison. Simplicité.

Je vois bien, monsieur, que le Seigneur veut vous éprouver par les peines d’esprit qu’Il vous envoie afin d’épurer votre foi, car Dieu nous donne ordinairement les choses par l’apparence de leurs contraires : ceux que Dieu veut conduire par une grande foi, Il leur donne pour l’ordinaire de violents doutes sur cette même foi. Ce n’est pas même en combattant ces doutes qu’on les peut vaincre, mais en s’abandonnant à Dieu et croyant au-dessus de la foi même, de même qu’il faut « espérer contre l’espérance », et au-dessus de l’une et de l’autre.

Les personnes qui, comme vous, ont beaucoup cultivé l’esprit et le raisonnement, ont besoin plus que d’autres de ces sortes d’épreuves. Ceux qui ont toujours marché à la faveur de ces sortes de lumières sont étonnés qu’on éteint leur flambeau afin qu’ils marchent en ténèbres, appuyés seulement sur la foi de Celui qui semble même disparaître aussi. Il faut avoir bon courage. Sondez le moins que vous pourrez votre disposition, allant tête baissée dans les plus épaisses ténèbres. Vous savez sur cela ce que je veux dire, et vous saurez aussi que, quoique la foi ne soit pas contraire à la raison, elle est si fort au-dessus de la raison, qu’elle doit la mettre en obscurité. La raison est comme une lueur de flambeau, et la foi comme un soleil devant qui toutes les autres lumières disparaissent. Peu de raisonnement, beaucoup d’oraison, quitter le goût de l’esprit, aimer beaucoup Dieu, c’est marcher sûrement. Quoiqu’on ne voit pas son chemin sur la mer, ce sont les étoiles qui y conduisent. Le pilote ne regarde point la mer pour savoir son chemin, mais seulement sa boussole.

 L'abandon est la boussole de ceux qui marchent dans le chemin de la foi. Lorsque je vous verrai, nous parlerons de tout cela plus amplement. Jusqu'à ce temps, défiez-vous de vous, mais ne vous défiez jamais de Dieu. Vous voulez tout croire : cela vous suffit. Vous le croyez [99] implicitement, quoique vous ne le croyiez pas d'une manière précise et particulièrement, et qu'il vous paraisse plutôt manquer de foi.

 Ne vous étonnez point de la difficulté que vous avez à dire des prières vocales. Vous ne devez en dire aucune que celles qui sont de devoir indispensable, encore, en les disant, vous pouvez sans scrupule vous arrêter et faire des pauses lorsque vous vous sentez attiré intérieurement. Car le dessein de l'Eglise en vous obligeant d'en dire n'a été que pour vous porter à vous occuper de Dieu ; ainsi quand Dieu vous occupe Lui-même, il faut vous y laisser, et reprendre ensuite ce que vous avez quitté lorsqu'il est d'obligation indispensable. C'est une bonne marque quand les paroles meurent dans la bouche ; c'est signe que Dieu occupe le dedans d'une manière secrète.

 Vous êtes encore bienheureux que Dieu vous fasse tant de miséricorde que de Le connaître et de L'aimer d'une manière plus singulière que la plupart des autres. Tous les chrétiens, et même les prêtres, ne connaissent que l'extérieur, ignorants et combattants [100] même l'intérieur, blasphémant, comme a dit saint Jude1, les mystères qu'ils n'entendent pas. Mais Dieu vous a fait découvrir l'homme intérieur, qui est la principale partie du chrétien. Que votre oraison soit libre, plutôt du cœur  que de la tête, plus d'affection que de raisonnement. Accoutumez-vous à entremêler vos affections d'un peu de silence, afin de ramasser au-dedans par le recueillement ce que l'affection pousserait au-dehors. Cette méthode est très utile et accoutume l'âme peu à peu au recueillement et à la solitude intérieure, qui est une participation de cette solitude que Dieu a de toute éternité en Lui-même.

 Je suis ravie que vous goûtiez la simplicité et l'enfance. Ce sont les enfants qui ont approché le plus de Jésus-Christ et à qui Il a témoigné le plus d'amour, le plus d'affection. C'est quelque chose de bien aimable que cette simplicité enfantine. Je souhaite qu'elle s'augmente et croisse en vous. Pour l'avoir avec perfection, il faut rentrer dans le ventre de sa mère, qui n'est autre que l'essence divine. [101] Bien des gens parlent de la régénération sans la bien comprendre, la faisant consister en des choses d'une apparence merveilleuse, mais elle n'est que dans la simplicité. Car tout ce qui est un est simple, tout ce qui est simple est un. Nous ne pouvons parvenir à la régénération que nous ne soyons parvenus à l'unité.

 J'espère que Dieu vous fera comprendre ce que je veux vous dire. Il est certain que la nature répugne à se donner totalement à Dieu, mais il ne faut point l'écouter, et réfléchir là-dessus le moins qu'on peut. Le mal de l'appréhension est souvent beaucoup plus grand que le mal de la chose. Ordinairement, ceux qui craignent beaucoup de se sacrifier n'ont plus de peine dans le sacrifice, et ceux qui s'immolent avec courage avant le temps du sacrifice ne se trouvent plus dans ce temps le même courage, et sont affaiblis dans l'occasion. Tout consiste donc à s'abandonner à Dieu sans réserve, sans penser à soi, ni sans regarder son courage ni sa faiblesse. Dieu ne nous manque jamais dans l'essentiel. [102]

1Jude v. 10.

 217 [D.4.45]. Se combattre.

 Je me sers de la main1 de ** pour vous témoigner la joie que j'ai toujours quand je reçois vos lettres. J'ai beaucoup de joie de la manière dont vous prenez vos défauts, qui est d'en être beaucoup humilié sans en être découragé. Ce que vous avez le plus à travailler est de mourir de tout point à votre propre volonté et à une certaine promptitude qui vous est naturelle. Pour le faire efficacement, n'agissez et ne parlez jamais lorsque vous êtes ému, mais, en vous recueillant au-dedans, attendez que l'émotion soit passée pour agir. Tâchez de faire toujours la volonté des autres plutôt que la vôtre, moins par devoir en certaines occasions que pour vous déprendre peu à peu de votre propre volonté, qui, n'étant pas combattue d'abord et dans le temps qu'on le peut faire, se fortifie loin de s'affaiblir ; mais à force [103] de la renoncer, elle devient souple et pliable. Quoique je vous dise de faire cela avec force, je n'entends pas une force trop active, mais une force de démission qui ne consiste qu'à cesser de tenir ce que l'on tenait, comme une personne qui, en ouvrant la main, laisse tomber ce qui [y] était renfermé. Comptez beaucoup plus sur Dieu que sur vous pour ce travail ; soyez-y fort fidèle, mais ne vous découragez jamais lorsqu'il vous sera échappé quelque chose. J'espère que Dieu, qui voit votre bonne volonté, vous aidera dans vos faiblesses et fera par Lui-même ce que vous ne pourriez faire.

 Je suis bien aise que vous ne vous laissiez plus aller à la tristesse, mais que vous vous réjouissiez dans le Seigneur comme un petit enfant. Il vous a pris dès votre enfance, non pour vous faire devenir homme, mais afin que vous deveniez toujours de plus en plus enfant. J'ai bien de la joie de ce que vous me mandez de la personne qui vous est unie. J'espère que Dieu achèvera en elle l'ouvrage qu'Il a commencé. Vous avez une obligation très forte de ne lui donner aucun sujet de [104] scandale, parce que les personnes qui commencent et à qui on parle d'intérieur, se persuadent facilement que ceux qui leur en parlent doivent être tout parfaits, et cela faute d'expérience.

 Dieu nous laisse notre homme extérieur à combattre de peur que s'Il détruisait tout d'un coup nos ennemis, l'orgueil et l'amour-propre ne se fortifiassent et ne se cachassent sous un terrain extérieur plus composé. Nous avons une figure de cela dans l'Ecriture Sainte où il est dit que Dieu ne détruisit pas entièrement tous les ennemis des Israélites2 afin de leur laisser de quoi s'exercer et de quoi combattre. Il faut combattre sans se lasser ni se rebuter. Lorsque les Israélites cessaient de combattre leurs ennemis et qu'ils demeuraient en paix avec eux, ces mêmes ennemis prenaient le dessus et les captivaient. Alors, se voyant assujettis à des ennemis qu'ils avaient dominés, ils criaient vers Dieu de toutes leurs forces : Dieu leur donnait un puissant secours, Il les tiraient de l'esclavage et les mettaient en paix. Je [105] vous dis cela pour vous faire voir qu'il ne faut point donner de trêve à nos ennemis qui sont nos défauts, et surtout notre propre volonté, mais se les assujettir par la puissance de Dieu. Ce travail, comme j'ai déjà dit, est plutôt un calme et une cessation d'action qu'un effort. Vous savez déjà cette manière de se combattre. C'est à quoi vous devez être fort fidèle.           

Vous m'êtes infiniment cher dans le Seigneur. Je ne vous oublie point. Je désire que vous soyez à Lui sans réserve et en Sa manière. Je vous embrasse, mon cher E[nfant], des bras de Son amour. J'espère qu'Il aura soin du père, de la mère et des petits enfants. Je prends une très grande part à l'affliction de tous nos amis. Dieu se servira de cela sans doute pour les sanctifier : Dieu se sert même souvent de nos fautes et de nos imprudences pour remplir Ses desseins.

1Lettre dictée.

2Jg 2, 21-22 ; 3, 1-9.

 218 [D.4.46]. Prier et se combattre.

 Je ne manquerai pas de prier Notre-Seigneur pour vous. Vos affaires ne vont point aussi mal que vous pensez. Tout ce qu'il y aurait à craindre pour vous, ce serait que vous quittassiez l'oraison sous prétexte que vous n'en êtes pas meilleure, et que vous vous croyez même pire. Il n'y a que la persévérance dans l'oraison qui achèvera l'œuvre de Dieu en vous. Bien loin que la multitude des défauts dont vous me parlez m’épouvante, cela fait voir que la lumière de Dieu augmente. Ils étaient en vous quoique vous ne les vissiez pas bien. L’oraison est comme la lumière du soleil qui nous fait voir des objets que nous ne voyions pas auparavant à la lumière d’un flambeau. Prenez donc courage puisque vos défauts vous paraissent dans toute leur étendue ; c’est une marque que Dieu les veut détruire, car il fait comme un bon chirurgien qui, voyant un abcès renfermé, incise et fait voir au-dehors le pus qui était au-dedans ; il était bien plus dangereux lorsqu’il était caché, quoique moins dégoûtant que lorsqu’il paraît au-dehors. Persévérez donc dans l'oraison et combattez-vous de toutes vos forces. Vous n'aurez d'armes pour le combat qu'autant que vous ferez oraison. Plus elle vous paraîtra sèche et insipide, plus vous y devez persévérer avec courage. C'est le seul endroit où vous puissiez donner à Dieu des marques de votre amour.

 Travaillez surtout à acquérir ces deux vertus de Jésus-Christ : Apprenez de moi, dit-Il, que je suis doux et humble de cœur1. Quand l'orgueil vous poursuit, faites ou dites quelque chose qui puisse vous humilier profondément. Quand vous sentez élever en vous des mouvements de promptitude, laissez-les tomber et ne dites rien du tout que le trouble ne soit cessé. Quand on veut trouver quelque chose dans [108] une eau troublée, on la laisse rasseoir et alors on trouve dans le fond ce que l'on a perdu. Mais vous me direz : comment laisser rasseoir mon esprit lorsqu'il est ému ? Il n'y a qu'à retourner au-dedans auprès de Dieu qui habite dans le fond de notre âme. Et c'est là le grand fruit de l'oraison qui est de la continuer par une application douce et par des retours fréquents au-dedans de nous jusqu'à ce que, par la fidélité à cette pratique, Dieu nous rende Sa présence familière.

 Si je savais la conduite que Dieu a tenue sur vous jusqu'à maintenant, je vous parlerais plus sûrement selon votre état présent. Faites toujours ce que je vous dis : lorsque nous sommes superbes, Dieu nous fait sentir vivement nos défauts afin de nous humilier profondément, et c'est là le fruit que nous devons retirer de cette connaissance de nous-mêmes. L'orgueil se rebute et se décourage lorsqu'il se voit misérable, mais celui qui est véritablement humble, sans cesser de se combattre, est content que Dieu lui fasse voir et sentir le fond épouvantable de [109] misère qui est en lui. L'âme est alors contrainte de s'abandonner à Dieu sans réserve afin qu'Il détruise en elle ce qu'elle ne peut détruire en elle-même à cause de son infinie faiblesse. Celui qui est faible s'appuie sur un homme fort pour en être soutenu : appuyez-vous sur les bras du Tout-puissant, Il vous soutiendra, Il vous portera même afin que vous ne vous blessiez point par des chutes mortelles. Si c'est à l'égard de madame votre mère que vous dites quelque chose ou de trop haut ou de trop prompt, ne manquez pas de lui en demander pardon, afin d'abattre la nature qui veut toujours s'élever et qui a peine à avouer son tort.

 Nous portons en nous-mêmes notre plus grand ennemi ; c'est pourquoi nous ne devons point lui donner de relâche, parce que, quand on cesse de le poursuivre, il se fortifie contre nous et nous assujettit. Dieu avait commandé aux Israélites de détruire tous leurs ennemis ; ils se contentèrent de se les assujettir ; dans la suite, ces ennemis les captivèrent eux-mêmes et usèrent sur eux d'un empire tyrannique. Il en arrive ainsi de [110] la nature corrompue : lorsqu'on lui donne un peu de relâche, elle prend le dessus, elle nous captive, elle nous domine.

1Mt  11, 29.

 219 [D.4.47]. Personnes d’oraison combattues.

Je suis ravie, monsieur, du goût que vous avez pour l'oraison. Plus vous en ferez, plus vous l'aimerez, plus vous vous familiariserez avec elle, et plus vous en connaîtrez la nécessité et l'excellence. Le démon craint beaucoup les âmes droites et qui font oraison ; c'est pourquoi il met tout en œuvre pour l'empêcher, et c'est là la raison pour laquelle on est plus acharné contre les gens d'oraison que contre les plus grands pécheurs. Nous ne voyons l'exemple dans Jésus-Christ : on se contenta de crucifier les voleurs avec Lui sans leur faire d'insulte et sans rien ajouter à la sentence de mort donnée contre eux. Que ne s'avisa-t-on pas de faire souffrir à Jésus-Christ [111] et combien fut-il insulté de tout le monde ! Or comme c'est par le moyen de l'oraison que le vieil homme est détruit en nous et que nous sommes faits de nouvelles créatures en Jésus-Christ, il faut aussi que les gens d'oraison, qui sont les plus prédestinés à devenir conformes à l'image de Jésus-Christ, soient de même les plus méprisés et les plus combattus. Jésus-Christ n'a-t-Il pas dit à Ses Apôtres : Vous serez bienheureux lorsque vous serez haïs et méprisés du monde et lorsqu'il dira toute sorte de mal contre vous en mentant1,... etc. Ainsi, monsieur, les croix et les humiliations sont les béatitudes des personnes d'oraison. Il y avait un bon serviteur de Dieu qui disait que c'était en Jésus-Christ que la croix était béatitude, et la pauvreté plénitude.

J'ai bien de la joie que vous vouliez être un des enfants du Seigneur. On le connaît peu. C'est en Lui que je vous suis véritablement tout ce qu'Il veut que je vous sois.

1Mt  5, 11 : « Vous serez bienheureux, lorsqu’à mon sujet on vous aura fait des affronts, on vous aura persécutés, on aura dit faussement toute sorte de mal contre vous. » (Amelote).

 220 [D.4.48]. Obstacles à l’avancement.

 J'ai eu bien de la joie, monsieur, d'apprendre de vos nouvelles, je vous assure que vous m'êtes bien cher. Je ne doute point que la chère défunte ne vous soit très utile auprès de Dieu : étant dépouillée de la mortalité, elle est dépouillée en même temps de tous les obstacles de1 la nature, qui est si rusée qu'elle se fourre partout, même dans les unions les plus saintes. Cette paix et cette joie que vous éprouvez quelquefois vient de Dieu. L'attendrissement vient d'un certain sentiment et d'une habitude qu'on s'était faite de vivre avec les personnes que l'on aime. Le mécompte que l'on trouve dans leur mort est difficile à porter d'abord, mais la foi doit outrepasser [113] tout cela. Pour la peine et l'effroi, il vient de vous-même, ou parce que la réflexion y donne lieu, ou parce que vous voulez des appuis et des assurances que vous ne trouverez jamais.

 Tout cela ne regarde que vous-même et fait voir que votre abandon n'est point entier, car si vous étiez abandonné à Dieu comme il faut, vous ne prendriez d'intérêt que pour Sa gloire et vous vous regarderiez comme un moucheron que Dieu a droit d'écraser quand et comme Il voudra. Mon Dieu ! Quand  mourrez-vous à tout intérêt propre ? Cela ne peut venir que quand votre intérieur sera plus passif. Tout se sent chez vous de votre activité naturelle. Il n'est pas étonnant que, toute la surface étant agitée, le fond s'agite aussi. Votre peu de passivité intérieure vient encore de votre défaut d'abandon, et votre défaut d'abandon est causé par votre activité intérieure : l'un suit nécessairement l'autre. Vous faites comme ces gens qui se noient, qui s'attrapent à tout croyant se sauver, mais leur peine serait bien inutile (la lassitude faisant souvent tomber des mains ce à quoi l'on se [114] tenait, de sorte que l'on ne laisserait de se perdre), si une main secourable ne venait donner du secours. Et c'est à cette main secourable que nous devons notre salut et non point aux appuis auxquels nous nous attachons. Cette main nous est toujours tendue, mais notre activité, la crainte de nous perdre et le désir de nous sauver font que nous ne la voyons pas et que nous nous attachons à tous les moyens qui se présentent. Il faut donc être beaucoup passif, tranquille et reposé pour l'apercevoir. D'ailleurs, elle ne secourt efficacement que ceux qui se livrent à elle et qui veulent bien ne prendre plus soin d'eux-mêmes.

 Votre état intérieur ne répond point aux grâces que Dieu vous a faites et aux épreuves2 qu'Il a voulu tirer de vous. Faites tout ce que vous voudrez, vous ne trouverez d'assurance que dans l'abandon entier et dans la mort à toutes choses. Quand Dieu enverrait un ange du ciel pour vous assurer, cela vous donnerait pour quelques moments de la certitude, une joie, une confiance toute naturelle, mais vos doutes s'augmenteraient dans [115] la suite, vos craintes deviendraient plus fortes et cela ne vous paraîtrait que comme un songe. Mais si vous voulez bien vous abandonner totalement à Dieu et mourir à tout propre intérêt, vous éprouverez une paix qui, quoique souvent sèche, deviendrait invariable, parce que, ne comptant plus sur vous ni ne cherchant plus rien pour vous, vous serez content de ce que Dieu est Dieu. Dès que les réflexions vous viennent, laissez-les tomber aussi bien que vos activités intérieures. Ces activités intérieures sont la source de toutes vos activités extérieures et de tous vos défauts, dont vous ne pourrez jamais vous défaire que par une oraison simple et passive : lorsque vous croirez vous être gardé un temps, il viendra tout d'un coup une occasion qui vous renversera. Commencez donc à être fidèle à ce que je vous dis, sans cela vous n'avancerez rien pour l'intérieur. Voyez combien vous êtes peu avancé pour le temps qu'il y a que Dieu vous a appelé, et soyez une bonne fois convaincu que le défaut d'abandon et de simplicité [116] à l'oraison en est la cause. Quand je mourrais, vous ne perdriez rien si vous savez vous confier à Dieu au-dessus de toutes choses. Je vous parlerais toute la vie et je ne pourrais vous dire autre chose que foi, abandon, désintéressement, oubli de vous-même, oraison simple, fréquent recueillement, laisser tomber votre activité, mourir à tous vos goûts, éviter les occasions qui les peuvent réveiller.

Il est certain que vous n'avez point travaillé au renoncement de vous-même conformément à l'état que vous portez. Il y a un temps qui doit être employé à ce renoncement et, quand on le perd, on a peine à y revenir. Cependant ne vous découragez point et recommencez une nouvelle vie. N. vous aidera à vous corriger de vos défauts, qui sont une trop grande activité et une trop grande lenteur et vétillement3 perpétuel qui vous fait perdre beaucoup de temps que vous pourriez mieux employer : il n'y a rien dont nous devions être si avares que du temps, car il n'y a rien dont Dieu nous demandera tant de compte. Le temps que vous employez [117] à vous amuser et vétiller, vous l'emploieriez dans des lectures qui nourriraient votre âme, au lieu que, par là, votre âme se dessèche : cela empêche que vous donniez tout le temps à Dieu de vous posséder. Il est impossible que dans une si grande activité, lorsque vous voulez faire oraison, cette même activité ne vous y accompagne pas. C'est ce qui vous met comme dans la nécessité de vous multiplier en actes. Vous vous calmeriez plus tôt si vous étiez tout passif. Mais il est presque impossible que vous soyez passif que ce calme ne vienne de plus loin. Il faut que cette même passivité s'étende sur toutes les actions de votre journée et modère également votre trop grande activité et votre trop grande lenteur. Vouloir travailler à corriger vos défauts seulement par l'attention sur vous-même est une chose difficile et presque impossible : vous vous garderez pour un temps et, tout d'un coup, vous vous trouverez abattu. Mais quand vous agirez par cette passivité paisible, Dieu devenant le principe de vos actions, Il vous retiendra Lui-même comme [118] on retient un cheval par la bride. Soyez persuadé que c'est là le point capital pour vous : son défaut vous a empêché d'avancer et vous a retenu comme dans un cercle.

 J'espère beaucoup de votre âme si vous entrez pleinement dans ce que je vous dis. Ne vous inquiétez point pour le passé : Dieu vous pardonnera aisément ces fautes pourvu que vous travailliez sur nouveaux frais4 à Le servir, et si vous étiez comme il faut, vous Le laisseriez libre de vous pardonner ou de vous punir. Mais, mon cher **, nous sommes bien éloignés de cet amour si pur qui nous fasse oublier tous nos intérêts du temps et de l'éternité, afin que le bon plaisir de Dieu et Sa justice s'exercent sur nous. Cependant nous ne serons point selon le cœur de Dieu que nous n'en venions là. Tout autre route est la voie de l'homme en Adam et non celle de l'homme en Jésus-Christ. N. vous dira tout le reste. Je vous embrasse des bras du divin petit Maître. [119]

1Que D corrigé.

2Souffrances, malheurs.

3Vétiller : s’amuser à des vétilles, faire des difficultés sur de petites choses. Vétille : en piémontais, vetilia. (Littré).

4Sur nouveaux frais, en considérant tout  ce qu’on avait fait comme nul, de nouveau, derechef. (Littré).

 221 [D.4.49]. Avis sur les mortifications.

 J'ai lu, monsieur, votre lettre. Je vous dirai qu'il me paraît que votre confesseur a raison de trouver à redire à vos résolutions sur le jeûne. C'est souvent une tentation que de chercher les grandes mortifications : le démon nous y précipite pour nous empêcher de remplir les desseins de Dieu sur nous et pour nous dérober à Sa justice avant le temps. Une vie simple et uniforme est bien plus pénible à la nature que ces jeûnes de propre volonté, purement extérieurs, et faits par secousses pour soulager l'amour-propre qui affecte les singularités. Il y a une autre mortification bien plus difficile, c'est de mourir sans cesse à tous ses goûts, à toutes ses activités et à toutes ses volontés propres. Cette mortification commence par le dedans et se répand sur le dehors, et elle retranche universellement tout ce qui peut plaire à la nature et tout [120] ce qui n'est pas d'une nécessité absolue selon son état. Les austérités extraordinaires, échauffant le corps aussi bien que l'imagination, nous remplissent d'images, tantôt impures, tantôt vagues et inutiles, ce qui empêche le repos de l'âme devant Dieu.

 J'avoue que la dignité de la prêtrise est quelque chose de bien grand, mais il ne faut pas pour cela s'en éloigner, puisque saint Paul nous dit d'aspirer aux dons les plus parfaits1. Vous ferez bien plus pour remplir la grâce de votre ministère en mourant sans cesse à vous-même et en tâchant de devenir intérieur que si vous faisiez les pénitences les plus étranges de tous les anciens anachorètes. Lorsque vous serez devenu intérieur, il n'y aura point à craindre que vous excédiez dans les pénitences extérieures parce qu'au lieu de les faire par votre propre esprit, vous les ferez par le pur mouvement de la grâce. Entrez donc dans l'ordre de la prêtrise avec amour et simplicité, et une profonde humilité, sans scrupules. C'est [121] une présomption de s'imaginer que certaines austérités vous en rendront plus digne. Il faut que votre dignité vienne du grand Prêtre selon l'ordre de Melchisédech2. Ce sera lui qui vous donnera des dispositions nécessaires pour servir l'Eglise et ne vous laisser aller à aucune erreur. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'Il vous éclaire sur ce que je vous dis.

1I Co 12, 31.

2Hebreux, 5, 6 & 10 ; 6, 20 : « Où Jésus notre Précurseur est entré pour nous, étant établi Pontife selon l’ordre de Melchisédech pour toute l’éternité. » (Amelote).

 222 [D.4.50]. L’oraison en sécheresse.

 Je suis bien aise, monsieur, que vous soyez entré dans les dispositions que je vous ai mandées. Cette docilité vous attirera les bénédictions du ciel. La plus grande pénitence que vous pourrez faire, c'est de mourir à toutes vos pénitences indiscrètes et propriétaires, pour rentrer profondément au-dedans de vous-même pour y combattre le combat du Seigneur. [122] Mettez-vous dans Sa présence, exposez votre âme devant Lui, dites-Lui toutes vos misères selon que vous y trouverez de facilité, puis restez un moment dans le silence devant Lui comme un pauvre qui, ne sachant pas exprimer l'excès de sa misère, se contente de montrer ses plaies, ses ordures et sa lèpre.

 Accoutumez-vous à un recueillement continuel et habituel, non par multiplicité d'actes et bandement1 de tête pour penser toujours à Dieu, mais par un doux penchant du cœur, faisant tout pour Son amour et Lui offrant toutes vos actions. Peu à peu, ce recueillement vous deviendra facile. Faites, le matin et le soir, une lecture des livres que votre ami peut vous fournir, et après votre lecture, demeurez devant le Seigneur comme un pauvre muet qui ne saurait exprimer l'excès de ses maux. Quand vous ne pourrez pas Lui parler, dites-Lui que vous ne savez que Lui dire. Quand vous vous trouverez sec et sans goût, dites-Lui que vous ne trouvez point de plaisir d'être seul à seul avec Lui, que cela vous ennuie, et que cette vue [123] ennuyante vous dégoûte de vous-même. Haïssez-vous d'autant plus que vous sentez plus votre impuissance d'aimer et de prier le seul aimable. Voilà une bonne oraison : qui sait bien sa misère prie toujours bien ; qui connaît son insensibilité et la hait fait une oraison excellente.

 L'amour-propre est un mal profond ; on n'en guérit pas facilement. C'est le but de toutes les opérations purifiantes et détruisantes de l'Amour. Mais commencez-le tout de bon de la manière que je vous ai dite. Il faut que Dieu seul le fasse, car la créature ne peut pas le faire. Mais avant qu'Il opère seul en vous, il faut que vous coopériez à Son action par une fidélité inviolable à rentrer en vous-même et à vivre de recueillement et d'oraison. Cela vous coûtera de grandes peines, mais c'est la pénitence solide que Dieu demande. On parle toujours des pénitences et des austérités corporelles pendant qu'on nourrit l'esprit, qui est la source de toute corruption : faites jeûner et veiller votre esprit par l'assiduité à l'oraison et par la solitude du [124] cœur, et vous verrez que vous serez renouvelé bientôt.

Je prie Dieu, monsieur, de vous être toutes choses, et vous recommande encore une fois, comme le point capital, de faire une demi-heure d'oraison mentale le matin et le soir, et de fréquents, courts et petits retours vers Dieu pendant la journée. Jésus-Christ est plus présent à vous que vous-même : vous Le trouverez toujours si vous Le cherchez au-dedans.

De bandé, fortement tendu comme un arc ou une arbalète : « Il a l’esprit toujours bandé, toujours occupé ». (Littré).

 223 [D.4.51]. Oraison. Mortification.

 Je vous assure que c'est une grande consolation pour moi de voir les miséricordes que Dieu vous fait et le progrès de votre âme. Rien n'est plus doux et plus aisé que l'oraison lorsque Dieu en est le principe, et qu'Il nous la fait faire ; mais lorsque nous voulons nous-mêmes en [125] être le principe et la faire à notre mode, elle est bien plus pénible. Lorsque vous pouvez facilement rester en silence dans une simple occupation de la présence de Dieu, demeurez-y sans scrupule et sans retour sur vous-même pour voir ce que vous faites, et lorsque le silence vous devient pénible, servez-vous de votre action, ou en méditant, ou par affection entremêlée de silence. L'affection est même plus utile que la méditation, comme de dire à Dieu : « Faites que je sois toute à Vous, que je Vous aime pour Vous, car Vous méritez infiniment d'être aimé de la sorte. Ô mon Dieu ! soyez-moi tout et que tout ne me soit rien ! » et bien d'autres affections qui partiront de votre cœur.

 Il faut entremêler les affections de silence, et ne point interrompre votre silence par les affections tant qu'il vous est facile d'y demeurer. Je vous assure qu'en suivant avec fidélité cette méthode, votre âme avancera beaucoup dans l'oraison et dans la pratique des vertus. Il faut aussi, dans les autres temps qui ne sont pas de l'oraison, tâcher de rentrer souvent [126] en vous-même par des affections ou par un simple souvenir que Dieu est présent dans votre cœur.

 Faites tout ce que vous faites pour l'amour de Dieu et dans le désir de Le glorifier par les plus petites de vos actions comme par les plus grandes. Lorsque vous faites des lectures spirituelles durant la journée, il faut les entremêler de silence, vous arrêtant lorsque quelque chose vous touche, et de cette sorte la lecture vous sera fort utile et nourrira votre âme. Car notre âme a autant de besoin de nourriture que notre corps, sans quoi elle se dessèche et, ne trouvant plus au-dedans une douce correspondance, elle se répand dans les objets du dehors, perdant peu à peu son intérieur. J'espère qu'il n'en sera pas ainsi de vous et que Dieu qui a commencé en vous son œuvre, l'achèvera. J'espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle à suivre ces prémices de l'intérieur : c'est le véritable moyen de devenir heureux. Ô le grand bonheur, mademoiselle, d'appartenir à Jésus-Christ ! C'est le baume [127] qui adoucit toutes le douleurs et toutes les amertumes.

 Ne songez point à faire des austérités, mourez au goût que vous en avez : votre santé ne le permet pas. Le démon ne manque pas, lorsqu'il voit une âme qui veut s'adonner à l'oraison et dont le corps est délicat et malsain, de lui donner un goût d'austérité. Il le fait pour deux raisons : la première, pour la jeter par là au-dehors et l'empêcher de tourner sa force au-dedans, la seconde est pour achever de détruire sa santé afin qu'elle se dérobe par là aux desseins de Dieu. Si votre corps était fort et robuste, dominé par le plaisir du goût, je ne vous parlerais pas de la sorte.

 Je veux vous apprendre une autre mortification qui, sans nuire à votre santé, aura encore plus d'effet que les austérités que vous choisiriez : mortifiez vos goûts, vos penchants, vos inclinations, votre propre volonté, n'y adhérez jamais ; tournez contre votre esprit ce que vous voudriez tourner contre votre corps ; portez en patience vos grandes et [128] fréquentes douleurs ; souffrez pour Dieu tout ce qui se présente à souffrir de contradictions, de maladresse ou de négligence dans le service qu'on vous rend ; souffrez ce qui vous contrarie, qui vous déplaît, qui vous incommode, en union des souffrances de Jésus-Christ, et tout cela à chaque moment. Avec cette pratique, vous prendrez des remèdes très dégoûtants pour honorer le fiel et le vinaigre dont Jésus fut abreuvé ; vous perdrez cette envie de donner ce qui n'est pas à vous, car on ne doit faire des aumônes que de son propre bien, et celui qui doit ne peut rien donner qui n'appartienne à autrui. (On ne comprend pas assez l'obligation de payer ses dettes). Mourez à toutes sortes de magnificences, et vous ferez un plus grand sacrifice à Dieu que si vous jeûniez toute votre vie au pain et à l'eau. Tout dépend de mortifier l'esprit et notre corps1. C'est ce que saint Paul appelle circoncision du cœur2. La [129] nature veut ce qui brille et paraît. N'ayez point de scrupule de manger gras ; plût à Dieu que tous ceux qui le font en eussent un aussi grand besoin que vous. Communiez autant que vous pourrez. Jésus-Christ est le pain de vie qui nourrit et vivifie nos âmes. Je ne vous oublierai pas auprès de Lui, car je souhaite fort qu'Il règne et commande chez vous.

1Peut-être : notre cœur ; ou bien : et non notre corps. D

2Romains 2, 29 : Mais le véritable Juif, est celui qui l’est dans le secret, et la circoncision véritable est celle du cœur, laquelle est en esprit, et non selon la lettre ; duquel la louange vient de Dieu, et non pas des hommes. (Amelote).

 224 [D.4.52]. Abnégation, humilité, enfance.

Quittez-vous vous-même, mon cher frère. Tant que vous conserverez votre propre esprit et votre propre volonté, sous quelque prétexte que ce puisse être, vous n’aurez jamais ni la pure oraison ni le pur amour ; vous ne serez jamais spirituel, votre imagination ne sera jamais dégagée des fantômes, ni votre esprit des pensées tumultueuses ; vous ne serez jamais libre, mais toujours embarrassé en vous-même, inquiet, tendant à ce que vous n’avez pas, ennuyé et dégoûté de ce que vous avez ; votre cœur ne sera jamais affranchi de désirs et ne goûtera jamais un parfait repos ; vous vous porterez partout et vous vous trouverez partout d’une manière surchargeante et incommode ; vous ne jouirez jamais de la pure lumière de vérité : vos lumières seront toujours mélangées de celles de la raison, et par conséquent toujours fautives ; vous aurez une espèce de foi ténébreuse, mais jamais cette foi dégagée de tout objet distinct et de toute agitation.

Cette foi pure et nue, ne laissant rien voir à l’âme de tout ce que les hommes conçoivent par leurs idées et leur raisonnement, la met dans un séjour serein et paisible où la vérité habite, où l’on voit tous les préjugés des hommes remplis de fausseté. C’est cette vérité ou foi nue, pure et dégagée qui nous unit à l’Essence divine, et qui nous fait passer en elle lorsque nous ne sommes retenus et fixés par quoi que ce soit, bon ou mauvais. L’esprit, ainsi dénué par la foi, et la volonté, par l’amour, entrent dans cet amour pur, net, nu, dégagé de tout propre intérêt quel qu’il soit, de tout retour sur soi, de tout rapport à soi. Demeurant perdus en temps et éternité sans nous regarder, et demeurant uniquement attachés à cet objet immense, nous le laissons disposer de nous, contents de tous les états et de tous les lieux où il nous met, content même de nos misères et de nos pauvretés, parce qu’il reste toujours ce qu’il est, un grand Tout immuable, infiniment heureux. Ma misère ne pouvant altérer son bonheur, ne doit point m’altérer non plus.

[131] Retenez bien, mon cher frère, et ne l'oubliez jamais, que tout ce qui arrache à la créature pour restituer à Dieu est le meilleur état. Ce qui nous fait mourir à notre propre excellence, à nos vues courtes et bornées sur la perfection, est le meilleur parce qu'il est le plus glorieux à Dieu. Vous avez bien connu et pratiqué les [132] vertus extérieures jusqu'à présent, mais vous n'avez pas bien compris la parfaite abnégation de nous-mêmes, qui est d'une étendue immense, la démission entière de votre jugement et de votre volonté. Vous n'avez point bien connu la simple, petite et parfaite obéissance, tant envers Dieu qu'envers les hommes, cette obéissance qui vient de la véritable humilité et qui ne conserve plus rien du propre esprit et de la propre volonté qui puisse juger de la nature et de l'obéissance, ni du commandement, l'examiner et le comparer.

 Il y a des gens qui suivent leur propre raison au lieu de la soumettre à la Raison éternelle. Ces personnes demeurent renfermées dans leur prudence humaine et ne participent jamais à la sagesse de Jésus-Christ, qui a été le plus humble et le plus obéissant qui fut jamais. Ce n'est point une humilité pratiquée vertueusement, mais cette humilité qui vient de la parfaite connaissance de ce que nous sommes, qui est un anéantissement, et que la désappropriation produit, une humilité et une [133] obéissance qui deviennent si propres à l'âme qu'elle les pratique tout naturellement et quasi sans s'en apercevoir.

 Vous êtes loin de cela, quoique vous ayez une perfection au-dehors assez grande. C'est pourtant ce que Dieu veut de vous et à quoi Il vous appelle. Vous ne pouvez remplir votre  vocation sans cela. Mon cher enfant, que j'engendre tous les jours à Jésus-Christ dans les douleurs et les angoisses, je vous dis avec l'Apôtre : Ne vous fiez pas à votre prudence1 mais abandonnez-vous totalement à Jésus-Christ afin qu'Il vous conduise, non par la sagesse humaine, mais par la folie de la croix, par la simplicité enfantine, par tout ce pour quoi Il vous a appelé, à laquelle faveur vous n'avez pas encore répondu.

 Que j'ai grand-peur qu'au lieu de devenir simple et petit, à quoi vous avez une opposition naturelle, vous ne deveniez encore plus sage et plus grand ! Si vous ne devenez [134] comme un enfant, vous n'entrerez point au Royaume des Cieux2, vous ne serez point possédé de Dieu, vous resterez toujours perplexe, flottant et douteux, incertain, indéterminé, ou arrêté à votre propre sens, sans prendre le bon parti, qui est celui de la volonté de Dieu. Ô Père, je vous rends grâce de ce que vous avez caché vos secrets aux grands et aux sages et les avez révélés aux petits ; oui, Père, car vous l'avez ainsi voulu3. Que je désire, mon cher enfant, que vous suiviez ces avis que je vous donne de la part de Dieu. Le feu et l'eau, le bien et le mal, sont devant vos yeux et c'est à vous de choisir4. Si vous ne suivez pas les avis que je vous donne ici, que je crains que vous ne vous écartiez insensiblement de la vérité ! Le mal sera grand avant que vous l'aperceviez, il deviendra presque incurable : je le discernerai bien, il me fera mourir de douleur. J'espère que vous serez ce que je vous dis et que vous deviendrez par là ma consolation et ma joie, Amen. Jésus.

1Ro 12, 16.

2Mt  18, 3.

3Mt  11, 25-26.

4Si 15, 16-17.

 225 [D.4.53].

Vous me faites plaisir de m'avoir avertie de ce que vous pensez sur **. C'est une chose assez ordinaire, surtout aux femmes, d'écrire d'une manière plus avancée qu'elles ne le sont, principalement dans le commencement que l'on éprouve des sentiments de Dieu plus vifs. Cela se démêle plus facilement dans la suite, et c'est ce que j'ai tâché de faire comprendre, comme vous le verrez dans la continuation de ce que vous avez déjà. On a peine à désabuser ces personnes jusqu'à ce que Dieu le fasse Lui-même. Notre plus grand avancement consiste à être bien convaincus par expérience de notre misère, de notre impuissance et de notre incapacité ; alors, nous avons encore plus besoin d'être soutenus et encouragés que nous n'en avons eu, dans le commencement, d'être rabaissés et éclairés.

 226 [D.4.55].

Mon cher f[rère], si Dieu me tirait de cette vie, je Le prierais de vous envoyer, comme à un autre Elisée, Son double Esprit1. Le découragement, dans les personnes qui se donnent à Dieu, me paraît le plus dangereux. On voudrait voir l'ouvrage fait tout d'un coup, comme on voit une fleur croître au printemps, et Dieu se plaît à nous faire sentir ce que [142] nous sommes. Je dirai, à présent que Dieu vous a soutenu : Confirmez vos frères2. C'est tout ce que je vous désire. Mon cœur est fort uni au vôtre en Jésus-Christ, et à tous vos amis. Dites au bon ** qu'un mouvement qui vient sans aucune réflexion lorsqu'une âme est bien à Dieu, est supposé de Dieu, pourvu qu'il ne soit ni contraire à Sa loi, ni à notre devoir dans l'état où Dieu nous a mis, ni à l'obéissance. On [n’]a parlé de cela à M ** qu'afin de lui faire voir la différence qu'il y a entre un scrupule et une inspiration.

1IV Rois, 4, 15 : « Ce que voyant, les enfants des prophètes … dirent : L’esprit d’Elie s’est reposé sur Elisée… »

2Lc 22, 32.

 227 [D.4.56]. Quand suivre ses mouvements.

 La première partie de votre lettre est très bonne. Quand on agit simplement et bonnement, il ne faut pas tant examiner si l'amour-propre s'en mêle. [143] Quand on a parlé des mouvements, on ne parle que de ceux qui nous regardent nous-mêmes et non de ceux qui regardent autrui, car la charité chrétienne nous doit faire croire que, si les autres, qui sont plus à Dieu que nous, n'y entrent pas ou en ont de contraires, c'est une marque que le mouvement n'était pas de Dieu ou que Dieu n'en veut pas l'exécution, comme vous dites fort bien. Nous ne saurions nous méprendre en exposant aux autres nos mouvements et en laissant l'exécution dans une entière indifférence.

 Or, on doit remarquer que pour peu que le mouvement soit de Dieu, il faut que ce soit de choses sur lesquelles nous n'ayons point entretenu nos pensées auparavant, soit par peine ou par complaisance ou consolation, car il se peut faire qu'on ait pensé auparavant les mêmes choses dont on croit avoir les mouvements, et, quoiqu'on n'y pense plus alors, une subite et presque imperceptible réminiscence peut nous incliner de côté ou d'autre d'une manière très subtile. Mais comme Dieu ne demande [144] pas que nous fassions tous ces examens si contraires à la simplicité, si la chose ne regarde que nous, faisons bonnement ce que nous croyons ordre de Dieu, et si ce ne l'est pas, la confiance et l'abandon que nous avons à Dieu, fera que Dieu nous donnera une petite répugnance à ce que nous croyons faire pour Lui qui nous éclairera que ce n'est pas Sa volonté ; si nous n'avons pas cette répugnance, allons bonnement et simplement avec Dieu sans vouloir trop éplucher si c'est Sa volonté ou non. Que si cela regarde les autres, en exposant simplement ce qui nous est venu au cœur, laissons-leur la liberté de faire ou de ne pas faire ce que nous leur disons, et demeurons en repos sans nous mettre en peine de rien, persuadés que Dieu leur fera faire ce qu'Il voudra.

 Nous supposons une âme qui soit bien à Dieu, et qui ait une volonté d'y être sans réserve. Du reste, plus on va simplement, c'est le mieux pour nous. Il ne faut pas chercher tant d'assurance, car si nous étions [145] toujours sûrs de faire la volonté de Dieu, nous serions comme les anges qui la font très assurément et sans pouvoir en douter. Quand nous sommes dans un état depuis longtemps, n'allons point éplucher si nous y sommes par la volonté de Dieu, car Dieu nous y ayant placés ou même permis que nous y soyons, tout ce qui vient à l'encontre est une pure tentation, le diable faisant tout ce qu'il peut pour désunir ce que Dieu a uni.

Soit que je vive ou que je meure, je ne vous oublierai point ni madame votre épouse, vous saluant tous deux dans le cœur  de Jésus.

 228 [D.4.57]. Suivre Dieu. Comment souffrir.

 Il y a longtemps, ma chère demoiselle, que j'avais envie de vous écrire ; j'attendais une occasion [146] favorable de le faire. Je ne doute point que Dieu ne veuille se servir du cher M** pour vous conduire dans la voie qu'Il vous marque Lui-même. J'ai vu, par quelques-unes des lettres qu'il vous a écrites, qu'il avait grâce pour vous. Ne l'écoutez pas lorsqu'il parle de son indignité et de sa misère, comme je ne l'écoute pas moi-même. C'est un reste d'imperfection que de s'excuser sur son indignité. Il n'y a nulle dignité dans le rien : toute dignité est en Dieu, qui se sert pour Sa gloire des instruments les plus faibles et les plus misérables afin que la gloire des œuvres ne soit pas attribuée à l'homme, mais à Lui. Il couvre ses vrais serviteurs de faiblesses, afin qu'eux ni les autres ne s'appuient que sur Lui. Heureux celui qui sait tirer la moelle du cèdre au travers de son écorce grossière1. On donne trop à la créature, qui n'est rien, et moins que rien. Il faut garder l'eau qui nous est présentée sans s'arrêter au vase qui la renferme : l'eau est meilleure dans la terre que dans l'argent.

 Je vois que votre âme avance considérablement. Laissez-vous à [147] l'Esprit de Dieu : tout votre soin doit être de l'écouter et de le suivre, laissant votre première manière d'agir pour n'agir que par lui jusqu'à ce qu'il lui plaise d'agir seul en vous. C'est une excellente disposition que la souplesse et l'indifférence. Cette souplesse extérieure vous aura appris à être souple sous la main de Dieu, car les volontés raides et fermes ont un obstacle si grand pour se laisser conduire à Dieu qu'il faut une espèce de miracle pour les déprendre de leur propre volonté et les rendre dociles sous la main de Dieu et des hommes. Ces personnes vont bien un temps à force d'onction et de sentiments, mais cela n'est pas plus tôt passé qu'on les voit s'arrêter, reculer et déchoir même tout à fait. Ne regardez point comme un simple naturel la facilité que vous avez à vous soumettre à tous et cette indifférence qui vous rend souple : c'est une grâce que Dieu vous a faite pour vous préparer à de plus grandes, et si vous êtes fidèle à vous laisser à Dieu, vous irez vite et loin, n'ayant pas ce plus grand des obstacles à vaincre.

 J'ai vu aussi votre disposition dans votre maladie. Le mal n'est plus un mal lorsqu'on y est soutenu comme vous l'avez été. Mais il faut être prête non seulement à tout souffrir avec joie et douceur lorsque Dieu le donne, mais aussi à souffrir avec délaissement, comme Jésus-Christ sur la croix, lorsque le Maître le veut ; alors on en sent toute la dureté, mais celui qui a acquis la patience dans la suavité la conserve dans la douleur toute nue, et participe réellement aux douleurs de Jésus-Christ, qui n'a point voulu d'autre appui que la croix et la douleur ; il se fit même une suspension dans Son âme bienheureuse de l'écoulement de la Divinité qui Lui fit dire : Ô Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Mais tant que le divin amour vous laisse le lait de ses mamelles, nourrissez-vous en et vous regardez comme un enfant qui a besoin de lait pour croître et se fortifier : il laisse le soin à sa mère de lui donner la nourriture qui lui convient ; s'il voulait manger ce qui nourrit les hommes, il ne le pourrait, et cela [149] le ferait mourir et l'empêcherait de croître. Je prie Notre-Seigneur de vous prendre par la main pour vous conduire, de vous porter même s'il est nécessaire si vous ne Lui résistez pas. Il ne convient pas à un enfant de marcher seul : laissez-vous conduire par lui au-dedans, et au-dehors par M** puisqu'Il vous l'a donné. Croyez-moi toute à vous en Celui qui est tout en nous tous.

1Ezechiel, 17, 3 : « …Un aigle puissant … vint sur le mont Liban, et emporta la moelle d’un cèdre. » & 22 : « Voici ce que dit le Seigneur notre Dieu : Mais moi, je prendrai de la moelle du plus grand cèdre et la placerai ; je couperai du haut de ses branches une greffe tendre, et la planterai sur une montagne haute et élevée. » (Sacy).

 229 [D.4.61]. Ne point se fonder sur le sensible.

 Voilà, cher **, la réponse pour le bon **, que vous lui ferez tenir. Il me paraît bon et simple et qu'il a de la grâce, mais il a besoin d'être soutenu et encouragé [177] et de bien comprendre en quoi gît la véritable et solide piété. J'espère que vous lui servirez à l'éloigner de sentiments pour marcher en foi ; cela lui est d'autant plus nécessaire qu'il me paraît appelé à cette voie et qu'il trouvera peu de secours actuels dans son pays. La lecture est très utile pour toucher le cœur et pour les personnes d'expérience, mais la conversation et faire usage de ce qu'on lit selon son degré est tout autre chose. Tous les hommes mettent la piété où elle n'est pas et non où elle doit être ; c'est ce qui fait la méprise de tous et qu'ils ne persévèrent pas, voulant voir, et dans soi et dans les autres, les choses selon l'idée qu'on s'en est faite, et, ne les trouvant pas telles, ni dans soi ni dans les autres, on se scandalise des derniers, et on se dégoûte et perd courage pour soi-même. C'est ce que je vous prie de lui faire bien comprendre, aussi bien qu'au bon ** lorsque vous le verrez. De plus, on fait un mélange malheureux de la nature et de la grâce, prenant les sentiments, qui sont la pâture de l'amour-propre, pour la [178] grâce même et pour l'amour le plus pur. Ce mécompte fait qu'on s'attache à ce qui n'est rien, et qu'on est toujours vacillant et muable, au lieu de s'attacher au Tout immuable qui est toujours le même quoique les accidents changent. Car le goût, la saveur, le sentiment sont des accidents qui subsistent même quelquefois avec le péché. C'est ce que je vous conjure de lui faire comprendre, car il est de grande conséquence de mener d'abord par le solide. C'est ce que Jésus-Christ appelle bâtir sur la pierre ferme1 : tout le reste, c'est bâtir sur le sable et le moindre vent de la tentation abat ce bâtiment, d'autant moins solide qu'on l'avait élevé plus haut. Je n'ai tous les jours que trop d'expérience de cela. Vous pouvez montrer ceci à ce monsieur : il me paraît assez simple pour cela.

1Mt  7, 24.

 230 [D.4.63]. Vie abrégée ou prolongée.

 J'ai eu bien de la joie, mon cher E[nfant], de recevoir de vos nouvelles : j'en étais en peine, on m'avait dit que vous étiez parti malade ; j’avais auprès de moi un bon enfant que vous avez vu, qui se reprochait de ne vous avoir pas fait saigner ; mais le Seigneur a eu soin de vous et je l'en bénis. Comme j'espère que votre âme avancera de plus en plus dans Son amour et dans l'abandon total à Sa conduite, j'aurais eu une vraie douleur que vous ayez été enlevé avant que Ses desseins éternels eussent été remplis sur votre âme. Cela m'aurait fait croire que Dieu, dont la bonté est infinie et qui nous prend toujours dans le temps favorable, prévoyant que vous ne seriez pas fidèle, aurait abrégé vos jours pour les rendre heureux. Mais voyant qu'Il a fécondé mes vœux [182] et qu'Il vous laisse dans ce lieu de pèlerinage et d'exil, j'espère qu'Il achèvera en vous Son ouvrage. Je L'en prie de tout mon cœur, car votre âme m'est infiniment chère. Ô que je désire que mon Dieu possède pleinement votre âme et qu'Il en fasse le lieu de Ses délices !

 Ne vous forcez pas à m'écrire lorsque vous n'en avez pas le mouvement et la facilité. Vous me trouverez toujours dans le cœur de mon cher Maître qui ne se l'est fait ouvrir sur la croix que pour nous y loger tous, c'est-à-dire ceux qui veulent correspondre à Son amour : car, quoiqu'Il ait répandu Son sang pour tous, Il ne loge néanmoins dans Son cœur  que ceux qui L'aiment et qui veulent bien être conformes à l'image de Son Père en Lui ressemblant de tous points.

J'ai été fort mal, je suis un peu mieux depuis deux jours, quoique loin de guérison en apparence, mais le divin Maître fait ce qu'il Lui plaît et se moque des apparences. Je vous embrasse de Ses bras et Le prie de vous être toutes choses.

 231 [D.4.64]. Se trouver dans le cœur de Jésus.

 Il y a une manière d'avoir de vos nouvelles et de converser ensemble, mon cher f[rère], qui ne demande pas de fréquentes lettres : on se trouve, on s'entend, on se connaît, on est présent dans le cœur de Jésus-Christ. Il l'a fait ouvrir, ce cœur, sur la croix pour y loger Ses vrais enfants ; c'est là que ces mêmes enfants sont ensemble quand leur[s] corps serai[en]t  à mille lieues l'un de l'autre. C'est où je prie sans prière pour mon cher f[rère] ; c'est de sa fidélité à se trouver souvent dans ce divin cœur, où je lui ai donné rendez-vous, que j'espère sa persévérance, et qu'il augmente de plus en plus dans l'amour sacré ; ce cœur est une fournaise, quoique dans le froid de la mort. C'est là que nous apprendrons à trouver Dieu sans l'entremise du sentiment, et même de l'aperçu. C'est là que [184] notre amour deviendra si pur que nous ne chercherons que la gloire de notre divin Maître, sans retours sur nous, que nous serons tellement à toutes Ses volontés que, quoiqu’Il nous mette haut et bas, dans l'abondance ou dans la disette, qu'Il fasse semblant de nous rebuter ou qu'Il nous caresse, tout nous sera égal.

 La mer rejette  quelquefois sur son bord des coquillages qui semblent devoir y rester toujours, lorsqu'une vague favorable les reprend et les abîme dans son sein ; Dieu en use de même à notre égard. Laissons-Le faire, servons à Son plaisir et qu'Il se joue de nous. Que j'aurai de joie quand mon cher f[rère] sera de la sorte ! Je prie le divin Maître de lui être toutes choses.

 232 [D.4.66]. Avis de conduite.

Mon très cher f[rère] en Notre-Seigneur,

 Je prierai Dieu pour M.***, et ne comprends pas comment on veut l'engager à la Cour ou dans les charges publiques, n'y étant point ; si la Providence l'y avait mis depuis du temps, il pourrait y rester et y faire de son mieux, mais le monde est présentement dans une corruption si effroyable que je crois que le mieux pour ceux qui veulent être à Dieu est de demeurer cachés. Pour [187] le mariage, je ne sais si c'est à propos de l'en détourner. L'inconstance humaine et les dangers qui se rencontrent dans la vie me font croire qu'il est plus avantageux pour les jeunes personnes de se marier que de rester dans un célibat où ils ne sont pas suffisamment appelés. Je soumets cela cependant à vos lumières, car vous connaissez son tempérament et sa situation mieux que moi. J'ai vu que des jeunes gens ayant, par une ferveur précipitée, renoncé au mariage, il en est arrivé des inconvénients qui déshonorent la piété. Il faut que les personnes soient déjà fort avancées, ou qu'on ait un mouvement particulier de leur déconseiller le mariage pour le pouvoir faire. C'est pourquoi, mon cher f[rère], en vous disant cela, je remets tout ce qui regarde ce monsieur à votre prudence, car, pour moi, après tous les inconvénients que j'en ai vus, je ne suis pas si hardie que de conseiller aux gens du monde un célibat qu'ils ne peuvent garder sans une vocation particulière. C'est tout ce que je puis vous dire sur ce jeune monsieur….1 [188]

 Je vous suis très unie, mon cher f[rère], et je ne connais guère de personnes à qui je le sois davantage intérieurement. J'espère que Dieu achèvera Son œuvre en nous tous. Je ne sais point si les empêchements de ** n'empêcheront point M. ** de revenir. Hélas ! qu'est-ce que l'homme ? Ce n'est qu'embarras et confusion. Que celui qui est attaché à la terre est malheureux ! Que celui qui ne veut que Dieu est heureux ! Au milieu des malheurs apparents il ne trouve que paix et joie au Saint-Esprit, au lieu que ceux qui font cas de la fortune ou qui sont dans quelque parti ne sont pleins que de troubles et d'embarras, et semblent n'être faits que pour troubler le genre humain. Heureux [d'être] dans un petit coin du monde à ne voir rien de tout ce qui s'y passe et à jouir en secret de l'Immuable ! Rien n'altère notre bonheur, car, ne dépendant d'aucune chose créée, rien ne peut ni l'affaiblir ni le faire changer, plus content dans l'exil, dans la persécution, que ceux qui sont sur le trône. Si on connaissait la vanité de ces mêmes choses pour [189] lesquelles on se déchire les uns les autres, on les refuserait lorsqu'elles sont offertes, bien loin de vouloir les usurper de force. L'homme semble n'être fait que pour la terre. Ceux qui ne cherchent que les biens de la terre, cherchent l'estime et l'approbation des hommes, et c'est encore une plus grande vanité, le jugement des hommes étant presque toujours contraire à la vérité. L'homme charnel n'estime que ce qui est charnel, l'homme spirituel fait cas de ce qui est spirituel, mais l'homme divin n'estime que Dieu. Croyez-moi à vous pour jamais dans le divin petit Maître. Dominus illuminatio nostra et salus nostr : quem timebimus2 ?

1Nombreux points de suspension D (coupure probable).

2Ps 26, 1 ; c'est-à-dire : Le Seigneur est notre lumière et notre salut : qui craindrions-nous ? D

  233 [D.4.67]. Solitude. Chutes.

 [190] De quoi nous servirait-il d'avoir gagné tout le monde si nous perdons notre âme ? Vous devez faire vos affaires autant qu'elles ne vous engagent point dans un monde si pernicieux, mais sitôt que les choses sont comme vous marquez, que puis-je dire autre chose sinon : fuyez, taisez-vous et vous reposez ? Dieu ne vous appelle pas assurément au commerce du monde puisque vous n'êtes pas en état de vous soutenir dans les occasions. Il faut rester dans la retraite jusqu'à ce que nous puissions être au milieu du monde comme si nous n'y étions pas. Si votre intérieur était formé et que vous fussiez encore plus accoutumé à la retraite intérieure qu'à l'extérieure, vous auriez fait un fond qui vous mettrait à couvert des ravages que l'iniquité fait présentement dans votre âme. Fuyez donc le monde, et commencez à travailler à vous rendre intérieur et à faire au-dedans de vous-même une solitude que rien ne puisse distraire. Vous avez présentement grand besoin de la solitude extérieure pour cultiver celle du dedans ; mais sans [191] celle-ci, l'extérieure vous sera peu utile et vous vous trouveriez toujours le même dans les occasions. Tous les saints anachorètes ne faisaient tant de cas de la solitude extérieure que parce qu'elle leur était  un moyen de cultiver celle du cœur. Accoutumez-vous à chercher Dieu au-dedans de vous et à y demeurer en Sa présence.

 Ne vous étonnez point de toutes vos chutes, mais retournez à Dieu du fond du cœur et, dans l'amertume de votre âme, demandez-Lui un secours dont vous avez tant besoin. Vos chutes doivent beaucoup vous humilier, vous porter à une grande défiance de vous-même, à une grande confiance en Dieu, à un parfait abandon entre Ses mains, mais ne tardez pas à vous tirer de l'occasion ; plus vous différez, plus votre âme s'affaiblira et plus votre mal deviendra incurable, mais si vous faites avec courage et diligence ce qu'on vous dit, vos fautes mêmes vous deviendront avantageuses, vous empêcheront de vous exposer si facilement à l'avenir et vous attacheront davantage à Dieu. Je Le prie qu'Il vous soit toutes choses.

 234 [D.4.69]. Avis de conduite en société.

 Vous avez raison, mon cher f[rère], de croire que Dieu nous appelle à la liberté puisque l'Ecriture nous en assure. Jésus-Christ nous dit : Si le Fils vous met en liberté, vous serez véritablement libres1. Il y a deux sortes de libertés : l'une qui vient de notre propre esprit, de notre tempérament et même, si vous voulez, du climat où l'on est né ; ce n'est pas celle-là dont l'Ecriture nous parle, mais de celle que nous donne Jésus-Christ par la destruction entière du vieil homme et par la formation de l'homme nouveau en nous. C'est donc la nouvelle renaissance de Jésus-Christ en nous qui nous met dans une liberté si parfaite que rien de ce qui est hors de [195] nous ne la peut altérer. Tant que nous restons en nous-mêmes, nous sommes gênés parce que nous sommes rétrécis et bornés, mais lorsque nous sommes cachés avec Jésus-Christ en Dieu2, comme dit saint Paul, nous acquérons une étendue immense dans l'immensité même. Alors notre liberté devient parfaite parce qu'elle ne varie plus et que, ne dépendant d'aucun événement ni d'aucune créature, rien ne la peut altérer. Le grand secret pour être parfaitement libres est la destruction de nous-mêmes que Jésus-Christ peut seul opérer.

 Mais pour répondre à votre difficulté, je vous dirai que les vrais serviteurs de Dieu doivent vivre ensemble avec une entière liberté et simplicité. Cette liberté avec nos frères dépend en quelque manière de la liberté que nous avons en nous-mêmes : il faut un grand support du prochain, mais aussi il ne faut point nous rétrécir par la crainte de quelque chose qui déplaise ; il faut dire simplement sa pensée et ne rien garder sur son [196] cœur, parce que cette garde que l'imagination, qui grossit toujours les objets, nous fait faire, nous indispose nous-mêmes, et par un certain contrecoup indispose aussi les autres. Je voudrais donc dire simplement ce que je croirais être le meilleur selon ma pensée : si on le trouve bon et qu'on l'accepte, à la bonne heure ; si on ne le trouve pas tel, je croirais que je me suis mépris[e]. Car le véritable humble ne désire point que son sentiment soit reçu ; il a cependant la fidélité et la petitesse de le dire toujours. Il croit facilement que les raisons des autres valent mieux que les siennes ; ainsi il vit dans une grande paix. Quand on l'aurait rebuté cent fois, il ne laissera pas de redire toujours sa pensée dans les occasions ; qu'elle soit reçue ou rejetée, ce doit être pour lui la même chose, car celui qui n'est rien ne se pique de rien. La seule gloire de Dieu est ce qui l'afflige ou console. Je vous parle avec toute la cordialité que l'affection que Dieu m'a donnée pour vous exige de moi.

 Comme nous devons être indifférents que l'on nous fasse part des [197] choses ou que l'on ne nous en fasse point part, on doit recevoir avec petitesse la part que l'on nous en fait ; et si, parce qu'on ne vous a fait part de rien jusqu'à présent, vous vouliez rejeter celle que l'on vous en ferait, ne voyez-vous pas que ce serait un orgueil secret qui déplairait beaucoup à Dieu ? Il faut donc recevoir tout, et le recevoir de bon cœur sans y laisser mêler notre humeur naturelle. N'attribuez point au démon ce qui est véritablement un ordre et une conduite de Dieu sur vous. Vous avez choisi pour devise Ama nesciri : ne faut-il pas que cette devise soit remplie, non par des moyens choisis qui ne seraient pas de grande valeur, mais par toute la conduite de la Providence de Dieu sur vous ? Qu'importe par qui nous soyons exercés pourvu que nous le soyons ? Dieu se servira quelquefois de Ses plus grands serviteurs pour le faire, d'autres fois de méchants, et le plus souvent de nous-mêmes, car il est certain que nous portons en nous-mêmes la source de toutes nos peines.

Mourons à tout, et nous [198] deviendrons parfaitement heureux : nous ne croirons pas que personne nous puisse faire tort lorsque nous serons bien convaincus de ce que nous sommes. Vous voyez par votre propre expérience que ce que Dieu veut de vous est une démission entière de votre propre volonté, de vos vues, de vos idées, de votre propre jugement, qui sont les choses essentielles auxquelles il faut mourir, et je vois, par tout ce que vous me dites, que Dieu prend un soin particulier de vous et que la conduite qu’Il tient sur vous vous est absolument nécessaire.

 Je vous assure que par la fidélité à suivre ce que je vous ai dit et que je répète ici, nous serons parfaitement unis puisque nous serons habitants d'une même demeure, qui est la volonté de Dieu. Je salue bien cordialement votre chère épouse. Le temps est court, tâchons d'avancer chemin, ce que nous ne pouvons faire que par la mort continuelle à nous-mêmes, dont tous les événements de la Providence nous fournissent les moyens à chaque instant. C'est pourquoi il est de grande conséquence de faire [199] usage du moment présent, qui est la seule chose qui est en notre disposition. A Dieu !

1Jean  8, 36.

2Col 3, 3.

 235 [D.4.70]. Condescendance. Aridité. Parler.

Assurément, mon cher E[nfant], Dieu me donne pour vous une union très tendre. Ne savez-vous pas que, pourvu que nous remplissions Ses desseins selon le moment présent, Il est content de nous quoique nous ne soyons pas au point où Il nous destine ? Une mère ne se fâche pas lorsqu'un petit enfant ne fait pas d'aussi grands pas qu'elle ; au contraire, elle va doucement à petits pas, pour se proportionner à son enfant, persuadée que, lorsqu'il sera grand, il marchera plus vite qu'elle et pourra lui servir de bâton de vieillesse. C'est ainsi que le divin Maître en use envers nous, avec la différence pourtant que, ne pouvant vieillir, Il soutiendra Lui-même [200] jusqu'au bout sans pouvoir être soutenu.

 Plût à Dieu, mon cher E[nfant], que je n'agisse que par le mouvement de ce divin petit Maître. Je n'en sais rien, car je ne connais plus ce MOI, je ne le discerne plus ; c'est peut-être lui qui agit quand je crois que c'est le divin Maître, mais je laisse à Lui seul à faire cette discussion : comment une goutte d'eau peut-elle se démêler de cette mer immense ? J'agis simplement, comme un enfant, je n'ai plus de mouvements marqués ; tout se perd et s'abîme dans ce Tout  immense, où je voudrais, sans volonté et sans désir, tirer avec moi tous les cœurs, surtout celui de mon cher F[rère].

 L'état aride n'est pas le plus mauvais, au contraire : il nous retire du sensible pour nous faire marcher en foi, il nous ôte le lait pour nous donner le pain des forts. Laissez-vous dans la main de Dieu sans vous mettre en peine s'Il vous traite durement ou non. Il faut L'aimer pour Lui et non vous aimer en Lui ; alors les amertumes, les absences du Seigneur, tout vous semblera le meilleur. Tout ce qui nous [201] rend conforme à Jésus-Christ est ce qui nous est le plus avantageux. Je vous porte dans mon cœur, qui est le cœur  du divin petit Maître.

De son cœur  et du mien

Il a fait un échange :

Ma volonté se range

Dans l'amour souverain,

Faisant un doux mélange

De mon cœur  et du sien.

Je suis ravie que le cher ** vous donne tous les écrits : j’espère que vous y trouverez en tous les temps la nourriture nécessaire, même au temps de la famine qui suit la sécheresse. Je ne suis point surprise que vous ne puissiez parler de Dieu à vos amis : ce n'est pas la saison. Le Verbe veut parler en vous, laissez-le faire : son langage est muet, souvent sec, mais efficace ; il ne faut pas l'interrompre pour parler aux hommes. Laissez-vous bien instruire et parlez lorsqu'il vous dira Ephata, lorsqu'il vous ouvrira la bouche. Mais il faut auparavant être muet. Je le prie d'être toutes choses à mon cher f[rère],de le conduire lui-même par les sentiers inconnus de Son amour et [202] de Sa justice. Toute gloire et honneur aux siècles des siècles pour Lui ; pour nous, rien, rien, rien.

 236 [D.4.71]. Instructions et précautions spirituelles.

 Votre lettre, mon cher E[nfant], m'a été d'une grande consolation, y voyant les miséricordes que Dieu vous fait. Il nous encourage, ce Dieu de bonté, par les consolations qu'Il nous donne et nous éprouve en même temps par des sécheresses. Quoique vous croyiez ne rien faire à l'oraison du matin, vous marquez à Dieu votre fidélité et vous vous exposez devant Lui comme un serviteur qui attend le commandement de son maître, et qui attend souvent longtemps. Ne croyez pas que je vous oublie. Je vous porte dans mon cœur ; tant que vous serez fidèle à Dieu, vous y serez [203] toujours logé. Il faut prendre de ce que vous lisez ce qui vous convient et laisser le reste, car on écrit pour plusieurs. Quand votre lecture ne servirait qu'à vous recueillir, ce serait déjà beaucoup.

 Je suis ravie que le règne de notre divin Maître s'étende où vous êtes et que Dieu se serve de vous pour cela. Aidez secrètement la personne comme vous avez commencé. L'humiliation et la contrition sont les meilleures parties de la confession ; mais n'allez que lorsque vous êtes appelé, car il ne faut pas douter que le démon ne vous tente en deux manières : la première, utile, et l'autre dangereuse. Si Dieu se sert de vous pour faire quelque bien, il ne faut pas douter que cela ne vous suscite de bonnes croix et de fortes persécutions, et c'est celle où il n'y a rien à craindre. Mais il est dangereux que, voyant souvent des femmes, cela n'emplisse d'espèces et que le démon ne se serve de cela pour nuire à votre âme. Il ne faut pas, comme dit saint Paul qu'ayant commencé par l'esprit, on finisse par la chair1 [204]. Vous serez à couvert de cette dernière tentation si vous n'allez que lorsque vous serez appelé, et si vous priez qu'on ne vous appelle que dans la nécessité ; si vous restez dans la défiance en [de] vous-même et dans la confiance de [en] Dieu ; si vous demeurez recueilli en parlant, ne vous laissant pas aller à la dissipation, évitant toute joie et inclination naturelle. J'espère que le divin Maître vous gardera. Je reçois de tout mon cœur les personnes dont vous me parlez et prie de tout mon cœur pour elles.

 Lorsque je vous ai mandé que je ne savais pas si le Seigneur était absolument l'auteur  de ce que je vous dis, c'est que cela ne tombe ni sur mon discernement ni sur ma réflexion : je suis en la main de Dieu comme un enfant et je ne pense pas à moi. Je prie Dieu qu’Il soit l'âme et l'esprit de mon cher f[rère].

1Ga 3, 3.

 237 [D.4.75]. Oraison de silence. Recueillement.

Que dirais-je à mon cher * sinon qu'il est impossible qu'il passe tout d'un coup d'une méditation raisonnée dans le pur silence : il y a un milieu, qui est de cesser absolument tout raisonnement et toute méditation, pour entrer dans une oraison d'affection, qui consiste, à faire de temps en temps des actes d'amour, de résignation, d'abandon à Dieu, les faire très rares, et observer beaucoup de silence entre deux ; il faut s'accoutumer à l'action du cœur, qui est une simple affection où le raisonnement ni la tête n'ont aucune part. Pour parvenir à une action simple qui nous dispose au parfait silence, il faut s'accoutumer à n'agir que par le cœur, et le faire sobrement, donnant lieu à Dieu d'agir en nous. Mais je crois que si vous aviez bien entendu monsieur Olier1, il vous aurait plutôt parlé de l'action du cœur que de celle de l'esprit. Quand le silence vous est facile, demeurez-y. Lorsqu'il vous est trop difficile, faites quelques actes d'amour de Dieu, ou quelques autres qui se présenteront. Cependant il est de conséquence de s'accoutumer, comme dit  l'Ecriture2, d'attendre  Dieu en patience, de3 souffrir le retardement des consolations afin que notre vie croisse et se renouvelle4.

1Jean-Jacques Olier (1608-1657), curé de Saint-Sulpice, mystique, organise la vie communautaire des prêtres de Saint-Sulpice en créant un séminaire (1645). Dutoit le cite comme « auteur mystique du Catéchisme Chrétien pour la vie intérieure. »

2Ps. 39, 2.

3Eccl. 2, 3.

4Fin du § 1 (le § 2 adressé à son ami Homfelt a été publié dans le vol. I Directions spirituelles).

 238 [D.4.76].

Pour ce qui regarde l'abstraction et le dénuement des pensées, ce ne sont que les volontaires et les réfléchies qu'il faut absolument laisser tomber, et ne les point entretenir, car pour les pensées vagues qui sont l'effet d'une imagination égarée, elles ne dépendent point de vous, et Dieu les permet souvent pour cacher à la curiosité de l'homme ce qu'Il opère en lui. L'homme est curieux de voir, de distinguer ce qui se passe en lui, et [225] l'amour de la propre excellence fait ou qu'il se satisfait quand il voit que tout va bien selon son idée, ou qu'il se décourage quand il voit que les choses ne vont pas comme il les désire. Ce sera peut-être la dernière lettre que je vous écrirai parce que je suis fort mal, mais retenez bien que vous ne sauriez trop vous confier à Dieu  et vous abandonner à Lui. Je Le prie de vous être toutes choses.

 239 [D.4.79]. Essentiel et accessoire.

Dieu a différentes manières de s’exprimer qui reviennent au même dans la suite. D’ailleurs, nous autres qui sommes conduits par la foi ne faisons aucun capital ni de prophéties ni de visions extraordinaires ni de rien qui soit distinct ou conçu par l’esprit humain, tout cela n’étant qu’un accessoire, et le fond consistant à mourir généralement à toutes choses pour croire d’une manière implicite et sans raisonnement tout ce que Dieu a voulu faire entendre dans ces choses-là.

L’essentiel est encore, pour nous, la perte de toute volonté propre, laissant écouler notre volonté en celle de Dieu pour n’en faire plus aucun usage propriétaire, ce qui produit l’amour le plus épuré et nous transforme en charité, et celui qui demeure en charité demeure en Dieu. Ce sont donc les deux points essentiels, la foi nue et la charité. Le reste sont des moyens d’y parvenir dont il faut se servir, j’entends la pratique des vertus, le renoncement et la mortification, et non les choses prophétiques ou extraordinaires.

[231]  Le saint Enfant Jésus ne vous a point quitté : Il est caché derrière les treillis, Il veut voir si vous L'aimez purement et si vous êtes aussi content qu'Il aille ailleurs que d'être chez vous. Il se cache, Il s'enfonce dans le secret de votre cœur, Il vous aime plus que jamais, mais Il vous éprouve : Il ôte le sentiment de Sa présence pour épurer votre foi. La foi et l'amour pur ne sont point dans la jouissance aperçue de l'objet, mais dans sa réelle, quoique inconnue, possession. Je vous assure de Sa part que vous êtes plus à Lui que jamais. Si cela n'était pas, [232] je ne serais pas unie à vous comme j'y suis. Dieu, tout pour Lui et rien pour nous. Amen !



II. « Un état plus avancé ».

 240 [D.1.82]. Eviter l’activité dans l’oraison.

Je vous ai promis, madame, de vous écrire sur certains articles, mais je vous avouerai simplement que je suis si peu maîtresse de moi-même que j’oublie très souvent ce que j’avais le plus envie de ne point oublier. Il y a déjà quelque temps que je m’aperçois que vous avez en vous-même un germe d’intérieur que vous ne connaissez point. J’ai tâché, autant que j’ai pu, depuis quelque temps de vous le montrer, afin que vous eussiez soin de le laisser croître et se fortifier, comme le germe d’une fleur qui ne paraît point encore, et que l’on pourrait aisément étouffer si l’on ne marquait l’endroit où elle est. C’est un principe de vie qui subsiste dans l’hiver de la sécheresse, et qui [255] demeure caché. Il est, madame, dans l’intime de votre âme, il est dans votre cœur. C’est ce je ne sais quoi qui vous rappelle lorsque vous êtes dans le monde, qui vous fait faire malgré vos inclinations tout ce qu’il lui plaît ; c’est ce qui se réveille et par la lecture et par l’oraison ; et c’est enfin ce qui vous ferait devenir fort intérieure, qui vous rendrait l’oraison facile, la présence de Dieu plus fréquente, la solitude moins ennuyeuse, s’il était cultivé. Mais pour vouloir trop bien faire, vous l’étouffez toujours. Vous faites comme un laboureur qui, après avoir ensemencé sa terre, la labourerait incessamment et empêcherait, par son travail hors de saison, que le grain ne germât et ne portât du fruit. Dieu a semé dans votre cœur le grain de Son pur amour, qui produit l’intérieur. Au lieu de le laisser pousser en repos, vous faites tout le contraire ; parce que vous ne le voyez pas d’abord pousser au-dehors, vous fouillez incessamment pour voir s’il y est, et en remuant de la sorte, vous empêchez qu’il ne prenne racine. Lorsque vous priez, si, sans vous soucier de votre imagination, vous demeuriez [256] attentive au-dedans de vous-même, sans vouloir examiner ce qui se passe dans votre cœur, si vous demeuriez, dis-je, attentive à cela seul, vous verriez que ce qui semble caché dans votre intérieur augmenterait peu à peu, et vous donnerait une paix que vous ne pouvez jamais avoir d’une autre manière. Ne travaillez donc plus votre esprit pour l’obliger de penser et pour voir s’il pense bien, mais contentez-vous de nourrir votre cœur de cette substance dont nous avons tant de fois parlé.

Il en est de même pour vos lectures : lorsqu’elles vous recueillent par quelque chose de fort prompt, demeurez simplement dans ce recueillement, sans vouloir vous appliquer ce que vous avez lu, ni en pénétrer le sens, car ce détail que vous voulez faire avec Dieu, vous ôte l’onction simple que vous goûtez. Laissez remplir votre cœur de cette liqueur divine ; et lorsqu’elle y sera une fois, vous aurez un trésor en vous-même dont vous pourrez vous servir dans le besoin. Mais si, lorsque Dieu vous la donne, au lieu d’en laisser1 remplir [257], vous vous amusez à vouloir examiner de quelle couleur elle est, quel est son goût et son odeur, vous la perdrez infailliblement. Ce que je vous dis est d’une telle conséquence pour vous que vous n’avancerez qu’à mesure qu’étant persuadée que vous devez laisser à Dieu le soin d’emplir votre cœur, vous vous contenterez de demeurer attentive à Lui seul, sans vouloir entrer en mille détails avec Lui, qui L’empêchent d’opérer en vous selon Ses desseins.

Laissez donc tomber toutes ces activités naturelles qui viennent de la vivacité de votre tempérament, qui voudrait voir la besogne faite en un jour. Un travail efficace est long. Quand il faut se combattre soi-même et laisser Dieu le maître du terrain, cela ne se fait pas en un jour : il y faut bien des années. Laissez croître votre intérieur, et par là vous remédierez à tous vos autres maux. Votre promptitude, par le soin que vous aurez de rentrer en vous-même et d’arrêter tout d’un coup la vapeur lorsqu’elle veut monter en haut, diminuera peu à peu. Il faut une patience infinie avec [258] vous-même ; sans cela vous ne feriez rien. Ne vous découragez jamais, ne vous ennuyez point de la longueur du chemin, ne vous étonnez point de vos défauts. Mais supportez-vous vous-même comme Dieu vous supporte : vous vous gênez trop, et la gêne de votre esprit empêche la liberté de l’onction de votre cœur.

Portez à la communion une disposition simple d’humilité, d’amour et de silence ; priez Dieu qu’Il prépare Lui-même le lieu dans lequel Il veut venir. Et lorsqu’Il y sera venu, laissez-Le parler et Lui dites simplement2 : Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute. Dites-vous ensuite à vous-même : J’écouterai ce que le Seigneur mon Dieu me dira au-dedans de moi3. Et n’allez point vous imaginer que cette parole se fasse entendre comme celle d’un homme ; cela n’est pas. Cette parole est une certaine opération véritable, mais délicate, dont le cœur s’aperçoit fort bien quoique la bouche ne le puisse exprimer ; c’est avoir la substance des choses, quoique l’on n’en [259] ait pas la figure ; et c’est la manière d’agir avec Dieu, qui convient seule à Dieu à cause de la simplicité qui ne s’accommode pas de la multiplicité de nos raisonnements. Vous accoutumant à être attentive à Dieu, vous vous ferez une habitude de retourner souvent en vous-même d’une manière simple, mais efficace, qui vous affermira insensiblement contre les occasions de vous dissiper et de vous mettre en colère. Accoutumez-vous d’aller de cette sorte, sans examiner ce que vous sentez ou ne sentez pas, et vous irez bien car vous irez comme Dieu le veut.

1[sic] : on attendrai : au lieu de vous en laisser.

2Comme Samuel : I R 3, 10.

3Ps 84, 9.

 241 [D.1.83].

Le travail que vous faites ne laisse pas de dessécher, et il faut [260] humecter par l’onction de la grâce, puisée dans des silences fréquents et courts, car c’est ce travail sans travail que Dieu demande le plus de vous. Le reste dessèche par trop ; c’est une vicissitude de la nature, qu’il est bon pourtant que vous sentiez. Le plus grand homme est le plus faible lorsque Dieu ne le soutient pas. Il vous abaisse comme un coussin de bonne plume : vous vous relevez tout d’un coup ! J’ai peine à croire qu’il y ait à tout cela rien de volontaire, mais le naturel, l’irréflexion, qui le laisse paraître à nu. Je ne vois pas non plus qu’on soit obligé de faire voir ses défauts à tout le monde, pourvu qu’on n’ait pas trop d’art pour les cacher et qu’on soit content qu’ils paraissent lorsque Dieu les montre. Ce qui vous est donc le plus nécessaire est de posséder votre fond en paix. Mais comment le posséderez-vous si Dieu ne le possède Lui-même ? Et comment le possédera-t-Il si vous ne donnez lieu à Son Esprit ?

Rien n’est plus aisé que d’éteindre l’Esprit. Il s’éteint par une action volontaire, comme le feu s’éteint par l’eau. Il s’éteint aussi faute d’aliment, comme [261] le feu faute de bois ; et je crois que c’est de cette dernière manière qu’Il peut s’éteindre en vous. Vos défauts sont d’une nature que le silence et l’onction est leur seul remède et l’unique que vous y puissiez apporter dans l’état où est votre âme. Vous voulez peu de choses, et ce que vous voulez, vous le voulez légèrement ; c’est ce qui cause la diversité de vos sentiments. Évitez la réflexion volontaire. Dieu donne quelquefois des lueurs qui ne sont pas des réflexions, mais elles font peu d’impression, ou si elles en font, elles sont momentanées, semblables à la surface de l’eau remuée qui revient peu à peu comme elle était auparavant. Dieu nous fait voir ce que nous sommes, une autre vie, etc. mais il n’y a que la surface de l’âme qui en reçoive l’impression ; c’est pourquoi elle n’est ni profonde, ni de durée.

Pour N., il y a longtemps que j’ai de la peine sur son compte. Elle est, comme vous dites, si bien comme la loi qui montre et censure les défauts sans donner rien pour les ôter ; mais il semble que la lumière ne lui soit pas donnée, et j’en suis fort surprise. [262] Elle a précédé le flambeau qui la devait éclairer : il est si loin derrière elle qu’elle ne peut plus voir son chemin ; elle aperçoit les montagnes et les abîmes de loin ; cela fait qu’elle croit tout, montagnes et précipices. Je vous dis cela parce qu’elle a fait des méprises étranges faute de lumière, attribuant une grande grâce à l’artifice et à la tromperie, et décourageant les âmes droites à force de les pousser, surtout ceux qui, n’ayant pas la même lumière qu’elle sur eux-mêmes, étaient découragés et nullement soutenus. D’ailleurs, il y a des âmes à qui il est dangereux de trop dire leurs défauts pour mille raisons.

 242 [D.1.84]. Ecouter la voix de Dieu à l’intérieur.

Mon divin Maître m’oblige encore de vous demander de Sa part si vous ne distinguez pas Sa voix, vous à qui il est donné de la porter partout sans sortir de votre place. [263]  Il dit que le larron vient par la fenêtre, et lui par la porte, que Sa voix vient du dedans ; et quoiqu’elle soit d’une délicatesse infinie, Il m’assure qu’elle ne se laisse ignorer que de ceux qui veulent la méconnaître. Vous la connaîtrez bientôt : laissez-Le faire, et suivez celle qui vous paraît de Lui, quoique sans certitude ; mais elle se présente comme de Lui. Ô qu’Il vous aime, et qu’Il ne vous laissera pas égarer !

Il m’assure de plus, ce cher petit et divin Maître, sans me rien dire de particulier, que plus vous serez misérable, plus vos paroles auront l’efficacité divine, car, quoique tous les hommes courent après un certain son de parole, qui n’est qu’une timbale qui résonne1, et quoique leur esprit en soit flatté, ils demeurent toujours affamés et vides, parce qu’ils ne sont pas sustentés. Mais l’homme anéanti par la vertu divine dans l’expérience des plus extrêmes misères, n’étant qu’un simple instrument, la vertu divine parle en lui et porte une efficacité admirable, qui n’est point attachée à l’art de parler, mais qui, ayant un goût de substance, [264] communique aux autres cœurs un je ne sais quoi, qui n’est point dans la chose dite, mais dans la substance même de la parole, en sorte que les mêmes choses dites par des personnes pleines de leur propre vie n’auraient point cette efficacité. Mon cher petit et divin Maître me dit encore qu’Il vous expérimentera par Lui-même de tout ce que je vous dis et qu’Il mettra en vous une parole de confirmation.

1Parce que c’est la parole de l’homme. Cf. Paul I Cor. 13, 1.

 243 [D.1.85].

Dieu ne demande point que vous vous donniez des mouvements extraordinaires pour vous corriger des défauts qu’on vous mande, mais l’acquiescement humble et simple fait toutes choses. Dieu ne vous fait voir à vous-même que pour vous corriger Lui-même et vous faire participante de cette douceur et de cette mansuétude qu’Il [265] nous prêche tant. Vous ferez bien de donner liberté à tout le monde de vous dire sa pensée : acquiescez, et c'est tout. Oui, ma très chère, j'espère que Jésus-Christ vous donnera cette charité immense qui embrasse tout, qui ne se rebute de rien. Loin d'appréhender, redoublez votre confiance ; attendez d'autant plus de Dieu que vous n'avez rien à espérer de vous-même. C'est ce désespoir de nous-mêmes  qui, en nous arrachant tout appui, nous fait tomber dans le rien et nous dispose par là à servir aux desseins de Dieu sans y rien mêler du nôtre. C'est ce qui nous rend purs et qui fait que les autres en profitent, car tout ce qui est de nous et à nous ne vaut rien ; il n'y a que ce qui est à Dieu et de Dieu qui soit bon. Je suis bien aise qu'Il Se soit servi de moi pour vous mortifier afin qu'Il vous vivifie. Il faut attendre : Dieu fera en son temps ce qu'Il voudra.

 244 [D.1.86].  

Je ne vous écris que quelques mots pour vous dire que la défiance de vous-même est bonne, mais il ne faut pas qu'elle vous affaiblisse, au contraire qu'elle redouble plutôt votre confiance et votre assurance. Ce sera Dieu qui sera votre force et votre charité. Dieu vous corrigera de tout en son lieu. Dieu ne corrige que peu à peu. Cela se fait par la démission de nos propres lumières, la petitesse à suivre celles d'autrui, et l'abandon total. Vous verrez qu'avec le temps, ce qui était éloigné reviendra. Vous savez bien que Dieu ne Se sert pas du naturel pour corriger, mais bien de la grâce, qui est opposée au naturel.

Faites l'œuvre du Seigneur en mourant incessamment, mais dites simplement les défauts que vous connaissez. Force, [267] douceur, mais point d'humeur. Ce qui ne profite pas dans un temps profite dans l'autre. Renouvelons-nous en Jésus-Christ pour marcher à Sa suite sans nous regarder non plus que des chiffons. On ne sert pas aux âmes sans qu'il en coûte beaucoup de morts.

 245 [D.1.88].

Ne vous inquiétez pas de ce que vous dit C. : elle n'a rien pour vous. Allez votre chemin, je ne crois pas que Dieu permette que vous vous égariez. J'espère de la bonté de mon divin Maître qu'à cause de votre simplicité, mon cœur ne vous trompera pas. Je crois que si la conduite coûtait autant que Dieu me la fait acheter, le métier ne me plairait pas tant. Je vous prie de laisser dire, et d'aller votre chemin.

Pour ce qui regarde vos défauts, recevez sur cela les avis de tout le monde, quand ce serait d'un enfant, mais acquiescez simplement et ne vous mettez pas en peine, et demeurez abandonnée. Je pense vous mander au sujet de N. ce que dit Jésus-Christ : Qui n'est pas contre nous est pour nous1Il faut pardonner bien des défauts aux âmes commençantes et ne pas les pousser trop fort. Cultivez la bonne volonté : [273] dites-lui simplement ce que vous trouvez en lui de défectueux, et allez votre train.

1Mc 9, 39.

 246 [D.1.89].

J'ai la joie que Dieu Se serve de l'histoire qu'Il m'a fait écrire pour vous faire du bien. Quand Il ne Se servirait d'elle que pour cela seul, je croirais ma peine bien employée. Il faut vous attendre à une infinité de vicissitudes qui n'altèrent pas le fond quoiqu'elles paraissent quelquefois l'altérer. Dieu est toujours le même, indépendamment de tout le reste. Accoutumons-nous à ne nous point regarder, ni ce qui se passe en nous, et tout ira le mieux du monde. L'intérêt de Dieu se trouve partout et en tout. Lorsque nous n'en avons plus1, il y a en nous un contentement achevé, parce que tout tourne toujours fort bien puisqu'il est comme Dieu veut.

1Lorsque nous ne ressentons plus d’intérêt « pour Dieu ».

 247 [D.1.90]. Moyens pour avoir l’intérieur paisible.

J'aurais une grande joie de vous voir, ma très chère, si Dieu le permettait ce printemps ; ce serait à vous à prendre vos mesures avec le mari et la femme. Si c'est la volonté de Dieu, Il ajustera toutes choses ; si ce n'est pas Sa volonté, nous ne le devons pas vouloir ; ainsi, on demeure en repos pour tout. C'est un grand bien que de tout abandonner à Dieu et ne vouloir que Sa volonté ; c'est ce qui donne une paix invariable à l'âme, car tous nos troubles et toutes nos peines viennent de ce que nous voulons quelque chose que nous n'avons pas, ou de ce que nous ne voudrions pas ce que nous avons. Celui qui ne veut que la volonté de Dieu et ce qu'Il nous donne à chaque instant, quel qu'il soit, est heureux, content et paisible : c'est un paradis anticipé, et c'est là le véritable intérieur.

Ne nous trompons point, nous n'aimons qu'autant que nous sommes de la [275] sorte. Celui qui aime véritablement trouve tout bon de la part de celui qu'il aime. Tout ce qu'il fait lui plaît. Il ne voudrait pas que cela fût autrement : un cachot avec lui lui serait plus agréable qu'un palais sans lui. Il ne se soucie point du reste des hommes. Il ne s'embarrasse ni de leurs paroles, ni de leurs actions, pourvu que ce qu'il aime soit content. Il n'est point touché de tout le reste, il n'y fait même pas attention : cela ne le regarde plus. Il est content dans la volonté de l'objet qui l'a charmé. Tout ce qu'on fait au monde n'attire pas son attention et ne peut le détourner ni de la vue, ni de la pensée de son objet. S'il veut quelques égards des hommes, c'est qu'il s'aime, et cela déplaît à son bien-aimé.

Je vous assure, ma chère fille, que vous n'aurez jamais un parfait repos que si vous n'en veniez là. Dieu qui voit que vous ne vous contentez pas de Lui seul, que vous voulez les égards et les attentions des créatures, ne Se communique pas à vous et Il vous laisse dans la langueur et la sécheresse. Si toutes les créatures vous abandonnaient, vous trouveriez Dieu [276] même, qui serait leur remplacement ; mais comme cela n'est pas, il faut faire usage de tout ce qui paraît vous négliger, vous manquer d'égards, et le reste, que l'amour-propre grossit. Et lorsque vous croyez voir ces choses, sans vous amuser à y réfléchir ni à vouloir vous sacrifier et mille autres choses, tournez-vous à Dieu, laissez tomber tout et retirer les créatures et leur confiance, sans vouloir rien que Dieu. Vous verrez alors que votre intérieur changera de situation.

N'allez pas non plus vous en faire une occupation d'humilité, disant : « Je mérite qu'on m'abandonne », et vous occupant amèrement des choses que vous croyez qu'on vous a fait. Cela vous entretient dans l'occupation des créatures, vous rétrécit et dessèche le cœur, et vous remplit d'amertume. Ne regardez rien, mais laissez tout tomber, et vous serez comme une personne à qui on ôte un poids de dessus les épaules, qui se trouve plus légère et soulagée : elle ne s'embarrasse pas [à penser] qui ni comment on lui a ôté ce poids ; elle poursuit son chemin avec joie et avec vitesse ; si on ne la [277] décharge que peu à peu, elle trouve que la liberté et le large et la légèreté ne lui viennent que peu à peu ; plus on lui ôte et plus elle est soulagée. Si nous étions bien persuadées que toutes les créatures ne nous servent que d'empêchements, nous les recevrions de la Providence comme un poids, et nous les laisserions aller comme une décharge avec actions de grâces. Recevez, ma très chère, de la part de Dieu, ce qui est venu au bout de ma plume.

 248 [D.1.91]. Obstacles au renouvellement du règne de Dieu.

Écrite le premier jour de l'an.

Il y a longtemps, mes chers enfants, que je soupire après le règne de Dieu et que je dis de tout mon cœur : Adveniat regnum tuum ! J'espérais du moins qu'Il régnerait dans mes enfants. Mais hélas ! que je me trouve loin du compte ! Car Jésus- [278] Christ ne règne que sur la destruction de l'amour-propre, l'extinction du moi qui est ce vieil homme qui doit être détruit afin que l'homme nouveau nous anime et nous serve de vêtement. Nous sommes entourés de ce lion rugissant qui est l'amour de nous-mêmes ; nous sommes vides de l'Esprit de Jésus-Christ. Comment régnerait-Il en nous, Lui qui ne veut qu'une vie humble et renoncée, que la simplicité enfantine ? Nous nous estimons, nous croyons être quelque chose, et nous ne sommes rien. Nous nous disons enfants de Jésus-Christ : suivons-nous Ses exemples et Ses maximes ?

Renouvelons-nous, chers enfants, dans l'amour de Jésus-Christ et dans la haine de nous-mêmes, et nous serons selon Son cœur, et vous serez comme je le désire. Il y a longtemps que je vous parle et vous ne m'entendez pas, parce que l'amour de vous-mêmes vous appesantit le cœur et vous endurcit les oreilles. Il est toujours temps de commencer, mais comment commenceront ceux qui se croient si loin du commencement quoiqu'ils en soient si proches ? Il y a longtemps que nous [279] marchons, me direz-vous. Oui, mais pour n'avoir pas pris le droit chemin qui est la petitesse, le renoncement de vous-mêmes, l'amour sans intérêt, une foi sincère, vous n'avez fait que décrire un grand cercle et tourner autour, en sorte que vous vous retrouvez, après bien des années, au même endroit, et que vous êtes comme ces pivots qui tournent sans cesse sans quitter leur place. Cette place, c'est l'attachement à vous-mêmes ; tous les autres attachements naissent de celui-là.

Je prie Dieu fait enfant de vous éclairer et de vous rendre dociles pour L'écouter. Mais la nature se soulève contre toute vérité et n'admet que le mensonge et la flatterie. Ô saint Enfant ! que j'ai de douleur que Vous ayez si peu d'enfants ! Faites-Vous-en, je vous en conjure !

 249 [D.1.92].Du royaume si désiré.

Pour la prophétie, il y a là quelque chose d'assez surprenant. Cependant le temps fixé me paraît contraire à l’Évangile, où Notre-Seigneur dit que ce jour n'est connu de personne, pas même du Fils de l'homme1a. Cet endroit où il est dit que Jésus-Christ sera connu partout m'a remplie de joie : je ne doute pas que cela ne soit un jour. J'aurais voulu dans ce moment vivre jusqu'en 1713 pour avoir ce plaisir ; mais comme l’Évangile est ma règle, je verrais tous les miracles et tout le merveilleux du monde que je ne m'y arrêterais pas. Il viendra, dit Jésus-Christ, de faux prophètes et de faux Christs qui feront de si grandes merveilles que les élus [281] mêmes en seraient séduits si cela était possible2. Si cela sert à convertir, à la bonne heure ! Et si mon Seigneur Jésus-Christ était connu, aimé, goûté, je serais au comble de ma joie et ne me soucierais nullement de mon sort. Saint  Paul a dit qu'il souhaitait d'être anathème pour ses frères; n'oserais-je point trop si je disais la même chose afin que mon Maître régnât dans les cœurs ?

Mais plus je passionne4 ce règne, plus je vois que personne ne lui donne entrée et que ceux-mêmes qui en connaissent la nécessité l'éloignent. Ô portes éternelles, ouvrez-vous et le Roi de gloire y entrera ! Quel est ce roi de gloire5 ? C'est le pauvre et humble Jésus, qui s'est fait si petit afin de trouver place dans nos cœurs. Ô Amour ! vous y pouvez entrer quoique les portes en soient fermées ! Entrez-y donc, je vous en prie ! Régnez, prenez possession de votre royaume et du domaine que vous vous êtes acquis au péril de votre vie, aux dépens de [283] votre gloire même et de votre sang.

N. m'afflige. Il semble, comme vous dites, qu'on cherche à se dédommager, on cherche ce qu'on ne trouvera jamais. C'est ce que Dieu a tant fait écrire pour précautionner que, dans le temps du vide, il est de grande conséquence de ne point chercher des consolations humaines. Cette persuasion [qu'on a] que tout ce qui est dit n'est que pour faire mourir à soi, est bien éloignée du sentiment6 de ceux qui ont passé par le dénuement, car tout ce qu'on leur disait d'eux, ils le croyaient et en connaissaient beaucoup plus, en sorte qu'accablés de confusion, ils n'osaient lever les yeux. Ceux qui les assuraient dans leur état étaient ceux en qui ils avaient le moins de créance, ils croyaient qu'ils ne les connaissaient pas, ils s'en défiaient. Ainsi la chose est bien différente.

1aMc 13, 32.

2Mc 32, 33.

3Rm 9, 3.

4Passionner : Désirer (sens vieilli).(3esens selon Littré).

5Ps 23, 7-10.

6Il semble qu'il s'agisse ici d'une personne qui croyait être dans l'état ou dans la voie de la mort ou du dénuement mystique, mais qui, pour y trouver de la consolation, se persuadait que ce qu'on lui disait de ses défauts n'était que pour la mortifier ou l'avancer dans cet état de dénuement et de mort, et non pas qu'en effet ces défauts-là fussent en elle. A quoi l'on répond, pour la détromper, qu'un tel sentiment est bien éloigné de celui qu'ont les personnes qui véritablement sont dans l'état du dénuement spirituel, lesquelles, au contraire, en ont de tout opposés et de tels qu'on les représente ici. D'où s'ensuit que l'état de la personne dont il s'agit est encore bien différent de l'état de dénuement et de mort véritable. D

 250 [D.1.95]. Recherches secrètes de la nature.

J'espérais toujours, M[onsieur], que votre peine tomberait et que Notre-Seigneur ne rendrait pas ma prière inutile, puisque c'est le Seigneur qui la faisait en moi. Il est certain que votre nature cherche partout du repos et n'en trouvant point, elle est comme au désespoir : elle trouvait du repos en vous-même d'une manière spirituelle et, présentement qu'elle est chassée de chez vous, elle en veut trouver en toutes choses. Elle est comme cet esprit impur dont il est parlé dans [297] l’Évangile : s'il trouvait la maison bien ornée et parée, il revenait avec sept autres esprits pires1. Je crois que Jésus-Christ parlait aussi de cet esprit impur qui n'est autre que l'amour-propre : s'il était chassé de chez soi et que Dieu ne renversât pas et ne salît pas la maison, il reviendrait avec plus de force. Et c'est ce que nous voyons arriver tous les jours aux personnes qui ne sont pas entièrement détruites. Les épreuves qu'elles ont eues ne servent qu'à les rendre plus propriétaires et plus amoureuses d'elles-mêmes.

Au nom de Dieu, perdez toute idée de salut et de perfection. Ne vous ai-je pas dit que l'on aspire et que l'on espère toujours d'une manière secrète et profonde, quoiqu'on ne le voie pas ? Vous voyez bien que vos misères sont lumineuses et qu'elles servent à vous faire voir les défauts subtils que vous auriez peine à avouer si on vous les disait simplement et que Dieu ne les fît pas connaître. Vous croyez que la subtilité et les finesses étranges de votre amour-propre viennent de ce que vous avez plus d'esprit qu'un autre. Vous [298] vous trompez en cela, et M. aussi qui le prit hier de même, car tout cela se doit prendre d'une autre manière ; c'est vraiment non un effet de l'esprit, mais un raffinement de l'amour-propre de soi-même, que les gens du monde qualifient d'esprit, et qui vient de défaut d'étendue. Voyez comme je vous parle franchement, ce doit être un témoignage de ce que je vous suis en Notre-Seigneur.

1Mt  12, 43 s.

 251 [D.1.96]. Ne point s’excuser pour plaire à Dieu.

Votre lettre m'a donné de la joie : on y voit l'opération de la grâce. Le plus grand effet qu'elle puisse opérer dans nos cœurs, c'est de nous convaincre de notre propre tort. Tant que nous croyons que les autres en ont plus que nous et que c'est eux qui ont tort à notre égard, nous ne sommes pas comme Dieu veut. [299] Il veut ne nous laisser aucune excuse et que, soumis sous Sa main, nous comprenions que Sa justice est la plus forte miséricorde. Il faut faire usage de la lumière que Dieu vous donne : comme elle est la plus sûre, elle doit être la plus efficace.

Défions-nous toujours de notre raison sur le tort d'autrui : elle nous trompe, et notre amour-propre spiritualisé nous cache ce que nous sommes et nous montre sous une autre forme ; mais lorsque la lumière de Dieu éclaire notre fond, elle démêle tout, et ce qui nous paraissait un air serein nous paraît tout couvert d'atomes. Mais que cette vue nous est nécessaire ! c’est elle qui cause une véritable paix. Qu'il nous est avantageux d'être condamnés des hommes ! nous devons en faire usage, non seulement en le portant pour Dieu comme un tort qui nous est fait et que nous voulons bien souffrir, mais comme une instruction de Dieu qui Se sert d'eux pour nous faire voir notre tort, que nous ne verrions pas sans cela.

 252 [D.1.97]. Ne s’attacher à l’extraordinaire, mais au solide.

J'ai vu une lettre de N. qui a été voir notre petite sœur d'Isèle1. Je crois que vous avez fait à tout cela la réflexion si nécessaire à confirmer les voies de Dieu. Il semble que Dieu n'ait opéré ces choses extraordinaires, du moins celles qui sont de Lui, que pour enseigner où elle est. Toutes ces faveurs extraordinaires ne tendent qu'à la rendre intérieure, à lui donner à elle, et par elle aux autres, quelque notice de l'intérieur. La grâce ne commence encore qu'à l'éclairer de son fond pour l'y conduire peu à peu ; tout le reste est l'étoile des Mages, qui devient inutile sitôt qu'on est entré en Bethléem et qu'on a trouvé l'enfant dans la crèche. Ce qu'elle appelle extase me paraît un fort recueillement qui lui enseigne [301] où le Maître habite, mais il y a bien du chemin à faire jusqu'à trouver le centre et enfin l'outrepasser, et aussi soi-même. Il y a encore beaucoup de multiplicités qui tomberont au fur et à mesure qu'elle tombera elle-même dans l'unité, si Dieu permet qu'elle y arrive en cette vie, comme je l'espère, si elle ne meure pas sitôt. Cependant je crois que Dieu l'a mise comme un témoignage aux enfants d'Israël pour leur faire voir leur incrédulité. Cette pauvre enfant dans sa simplicité confond l'orgueil des faux sages et leur apprend où Dieu veut être adoré.

Ce que j'appréhenderais pour les frères, ce serait qu'ils ne prissent le change et ne s'attachent trop au merveilleux au lieu de ne s'attacher qu'à la simplicité, au dénuement, au renoncement à nous-mêmes, à la mort, à tout ce qui n'est point Dieu. Ils seraient alors comme si les Mages, au lieu d'adorer Jésus-Christ, ne se fussent amusés qu'à contempler Son étoile. Je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage avec vous : je suis sûre que la lumière du fond vous a fait faire le discernement. Profitons de ses paroles et de ses [302] vertus, mais ne nous arrêtons pas au brillant ; ce n'est pas ce que Dieu veut de nous, mais une foi simple, dénuée de témoignages, et un amour tout pur et sans ombre d'intérêt. Vous voyez que Dieu reproche à cette bonne fille l'agir propre en certaines choses, ce qui me fait espérer qu'elle parviendra à perdre tout agir propre dans l'action de Dieu, qui n'est autre que Son Verbe produit en nous, qui est opérant et agissant et auquel nous ne pouvons que mettre des obstacles. Aussi son Précurseur ne nous demande que d'aplanir les voies, abaisser les montagnes, combler les vallées2, c'est-à-dire ne point mettre d'obstacles à son passage. C'est en Lui que je vous suis tout ce qu'Il m'a fait être. Il me vient de vous dire encore que la sœur d'Isèle est une figure parlante, un corps détruit et pourri, une âme tranquille et heureuse.

1Inconnue.

2Lc 3, 5.

 253 [D.1.98]. Instructions sur la coopération.

Je n'ai pu, ma chère enfant, vous répondre plus tôt à cause que j'avais la fièvre. Je prie Notre-Seigneur qu'Il vous comble de plus en plus de Ses grâces. Mais pour correspondre à Ses bontés, il faut travailler de votre part à aller contre votre naturel et à vous renoncer en toutes choses, sans quoi vous avancerez peu. Dieu vous donne, au commencement, cette grâce sensible pour vous engager à vaincre vos passions et à souffrir toutes choses pour Son amour : soyez souple et obéissante à tout, sans regarder ni ce qu'on vous commande ni comme on vous le commande. Demeurez dans toutes vos occupations en la présence de Dieu le plus que vous pourrez ; il ne s'agit pas de pratiques particulières, mais de vouloir toujours faire la volonté de Dieu. [304] C'est la chose à quoi nous devons tendre sans cesse que cette mort entière de notre volonté pour ne vouloir agir que par la volonté de Dieu.

On doit le faire en deux manières : pour le dedans, en nous tenant fortement attachées à Dieu, ne voulant pour nous que ce qu'Il nous donne et comme Il nous le donne, en sorte que s'Il retirait les douceurs consolantes, vous en fussiez aussi contente et que vous Le servissiez avec la même fidélité, ne cherchant point à consoler la nature, mais à la faire incessamment mourir.  Sans cela, nous resterions toujours sensuelles. Or la sensualité spirituelle est aussi dangereuse que la corporelle ; la raison est que, lorsqu'on cherche en Dieu les consolations sensibles, on s'accoutume à une certaine mollesse qui rend susceptible des sensualités extérieures, et, quoiqu'on ne s'en aperçoive pas lorsque la grâce est forte, on s'en aperçoit dans la suite : on se trouve faible dans l'occasion, on est plein de penchants et d'inclinations pour la créature, d'amour de soi-même, on se fait pitié à soi-même pour la moindre croix. Il faut avoir une vertu mâle [305] qui fasse préférer la croix et la mortification à toutes les douceurs, car il faut suivre, nu, Jésus-Christ nu.

La seconde manière de faire la volonté de Dieu est de recevoir extérieurement tous les petits dégoûts et toutes les contradictions qui arrivent dans l'état où Dieu vous a mise. [Avoir] une obéissance prompte, exacte, fidèle ; faire plutôt la volonté des autres que la vôtre, et le faire tellement pour l'amour de Dieu que, quand même personne ne remarquerait votre obéissance, vous obéiriez néanmoins avec la même fidélité. Prenez courage : allez solidement à Dieu, bâtissez sur de bons fondements, qui sont l'humilité et l'amour pur qui consiste à aimer Dieu pour Lui-même et non pour les faveurs qu'Il vous fait. Évitez tout murmure et tout soulagement d'amour-propre.

 254 [D.1.99]. Vrais moyens d’avancement selon Dieu.

Vous savez bien que, vous étant aussi unie que je vous le suis en Jésus-Christ, rien ne me fait autant de plaisir que d'apprendre de vos bonnes nouvelles. J'appelle bonnes nouvelles celles qui font connaître que votre âme enfonce de plus en plus dans son être original. Lorsqu'on marche avec effort, on s'aperçoit facilement du chemin qu'on fait, mais lorsqu'on est sur une mer immense, l'avancement est si peu sensible qu'on ne s'en apercevrait pas, si ce n'était qu'on voit bien [307] qu'on a quitté son port et qu'on ne voit plus la terre ; tout autre avancement est cru sur la foi du pilote qui connaît les climats par sa boussole. Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, de notre agir propre, humain et naturel, plus nous avançons vers Dieu ; si nous savons nous quitter absolument, nous ne sommes plus conduits que par la foi, qui nous sert de pilote, et la charité de boussole ; il faut qu'elle soit toujours exposée à ce divin soleil de Justice qui ne se laisse point égarer. Celui qui tombe dans l'océan divin, qui s'y perd et s'y abîme, fait encore plus de chemin sans le connaître ni le distinguer. Comme le chemin qui précipite de haut en bas est mille fois plus rapide que celui de voguer, quelque bon vent qu'on ait, c'est alors que l'on avance infiniment sans savoir où ni comment. Le pilote et la boussole sont rendus inutiles en apparence, c'est le seul poids qui enfonce avec rapidité : l'amour est alors le seul poids de l'âme, qui l'enfonce en Dieu de plus en plus et sans fin. Vous voyez qu'il ne vous est pas si aisé de voir votre avancement, et que plus il deviendra rapide, [308] moins vous le verrez. Mais qu'arrivera-t-il de cet avancement ? C'est que vous serez toujours plus loin de vous et de vos manières ordinaires de concevoir et d'agir.

Il est difficile de voir les attaches sans la lumière divine, et cette divine lumière ne les montre qu'à mesure qu'elle veut les ôter ou après qu'elle les a ôtées. Je parle de certaines attaches légères, ou profondes, mais peu sensibles, car pour ces engagements du cœur qui entraînent comme malgré la créature ses affections, cela n'étant pas pour vous, ce ne sont pas celles-là dont je parle. Pour les attaches délicates et profondes, lorsque Dieu les découvre, c'est un charbon de feu qu'il faut secouer dans le moment, et demeurer abandonné sans réserve à Celui qui peut seul les déraciner entièrement. Je ne m'explique pas davantage avec vous, me persuadant que vous devez entendre mon langage.

Ce qui fait que l'on est infidèle à la lumière qui est (comme vous dites très bien) directe et non réfléchie, c'est faute de bien savoir que la véritable lumière qui ne peut jamais être [309] équivoque, n'est pas proprement la lumière de l'esprit mais un certain sentiment du cœur, ou plutôt un pressentiment tant cela est léger et mince. C'est ce petit je ne sais quoi, et qui est le premier mouvement du cœur, qu'il faut suivre avec fidélité, car si, par sagesse ou par habitude, vous l'exposez à la lumière de l'esprit pour en juger et pour déterminer ce qu'il est ou n'est pas, s'il faut le suivre ou non, il se perd, vous ne tenez plus rien : il ne reste qu'une lumière incertaine sur la chose, et d'autant plus que la chose est légère ou de peu de conséquence.

Il faut prendre tous les moments dont on est maître pour rentrer dans son fond et rester exposé aux yeux de Dieu. Mais on est quelquefois comme chassé de son fond, Dieu le faisant Lui-même par des desseins de miséricorde : il faut se tenir à la porte et ne pas faire un effort trop marqué pour y entrer ; après avoir cherché Dieu dans notre fond d'une manière connue, sensible ou perceptible, il faut rester dans la nudité de la foi et nous laisser conduire par cette même foi en Dieu, [310] où tout se trouve en unité, sans différence de temps ni de lieu. Je prie Dieu qu'Il vous explique Lui-même ce que je vous veux dire, non par une parole articulée, distincte et sensible, mais par la parole incréée et non distinguible qui est Son Verbe, parole effective, car en Jésus-Christ, le dire est faire, et en Dieu, engendrer Son Verbe dans une âme, c'est le parler en cette âme. Je ne parle ici que de cette parole substantielle et incréée, et non des paroles médiates que les anges ou les démons produisent, qui sont une parole sonnante et articulée.

Quand on vous dit des défauts que vous n'avez pas ou que vous ne croyez pas avoir, il faut acquiescer, sans rien dire ni pour ni contre. Si vous avez ces défauts, comme vous n'avez rien à faire activement, il faut les laisser tomber ; si vous ne les avez pas, il n'y faut pas penser. Soit qu'ils soient ou non, abandonnez tout à Dieu : Il saura bien les ôter. Et de plus, l'occupation de vous-même et votre activité à vous défaire de ces défauts serait le plus grand défaut pour vous dans la situation où est votre âme. Il [311] y a temps de parler et temps de se taire1, c'est-à-dire qu'il y a un temps pour reprendre les âmes de leurs défauts, et un autre où la créature ne doit point y mettre la main ; il est inutile alors de lui en parler. Et c'est peut-être aussi ce qui fait votre peine, car la peine vient de deux causes : ou de ce que la nature craint qu'on ne la découvre dans ses faux-fuyants, ou de ce que Dieu ne veut pas que la créature mette la main à Son ouvrage, ou aussi que vraiment ils ne sont point. Croyez-moi tous ne doivent pas être menés de la même sorte, et il y en a à qui il ne faut point parler de défauts parce qu'ils doivent les perdre, et eux-mêmes en Dieu. Il faut une lumière générale pour conduire un chacun par la voie que Dieu lui a choisie : l’intérieur est aussi différent que les visages. Pour les communions, je voudrais plutôt suivre le mouvement intérieur que les règles que vous vous seriez imposées. La préparation n'est pas en vous ni de vous, mais en Dieu et de Dieu.

C'est un effet de la corruption de notre volonté propre que de se [312] passionner de tout et ne pouvoir se résoudre à quitter ce qui l'attache. Vous savez que cette volonté ne se peut réformer, changer, et enfin quitter, que par la soumission à la volonté de Dieu, par la résignation, l'union et même la perte de notre volonté en celle de Dieu, comme c'est le contraire qui fait tout le dérèglement de notre vie : cette même vie se règle à mesure que cette même volonté est tournée efficacement vers Dieu et que plus elle se détourne de ses vains amusements qui l'arrêtent et l'attachent, car le retour de la volonté ne se fait que par la charité, qui commande à cette puissance et qui est plus ou moins parfaite que le retour de la volonté est plus ou moins parfait. Ainsi il ne s'agit pas que l'esprit soit éclairé ; ce n'est pas ce que Dieu demande, mais le cœur.

Je ne sais pourquoi l'on se met dans l'esprit qu'il faille quitter ses amis pour être à Dieu. Pour quelle raison N. s'imagine-t-il que pour être à Dieu à son âge il faille quitter les compagnies qui ne sont ni dangereuses ni criminelles, ni même trop attachantes ? Il faut voir [313] ses amis courtement, moins fréquemment, etc.

Je dois dire que ce ne sera jamais la conviction seule qui fera un homme entièrement à Dieu. Il n'y a que la volonté gagnée et tournée qui le puisse faire. Tous raisonnements sont stériles et infructueux si le cœur n'est gagné pour Dieu, et c'est à quoi il faut travailler. Je voudrais donc le faire de cette sorte : m'exposer tous les jours quelques moments devant Dieu, non en raisonnant, mais après avoir dit ces paroles : Fiat volontas tua, donner sa volonté à Dieu afin qu'Il en dispose, et s'exposer ainsi devant Dieu sans lui dire autre chose que de rester quelques moments dans un silence respectueux, où le cœur seul prie sans le secours de la raison ni de la parole. Je lui demande cette petite pratique tous les jours quelques moments, et je réponds bien qu'il ne la fera pas longtemps sans en ressentir l'effet.

1Eccl. 3, 7.

 255 [D.1.100].

Non, M., le divin Maître ne Se tait jamais : Il parle sans cesse lorsqu'Il est toujours obéi. Son langage est intime et doit porter avec lui son efficacité. Mais lorsqu'on n'est pas fidèle Il Se dépite, Il Se tait et Son silence est la plus forte preuve de son indignation. Le Prophète-Roi disait : Ne vous taisez pas à moi, Seigneur1.

Soyez donc fidèle à Lui obéir dans les plus petites choses, à obéir promptement sans hésiter, et dans toute l'étendue de ce que Dieu veut, dans les petites choses comme dans les grandes. La moindre attache est un crime, et suivre en quelque chose notre propre sagesse est un monstre. Vous ne trouverez point « le penchant de la montagne2 » que lorsque vous ne vous laisserez point arrêter par mille choses qui en [315] occupent les hauteurs. Le Maître vous laissera dans votre train commun jusqu'à ce que vous vous quittiez.

1Ps 27, 1.

2Voyez le chap. 6 du Traité des Torrents D : « Le torrent ayant commencé à trouver la pente de la montagne, commence aussi le deuxième degré de la voie passive en foi… »

 256 [D.1.105]. « Laver dans l’abîme… »

Je ne doute point que vous n'ayez les défauts que vous me mandez et même encore davantage, car que sommes-nous que misère ! il me paraît même que vous n'avez jamais manqué de lumière pour connaître vos défauts, mais je doute fort que ce doive être une occupation pour vous de travailler à les combattre. Si on vous en dit quelques-uns, quand même vous ne les verriez ni sentiriez, un simple acquiescement suffit. Lorsque Dieu les montre, il faut les Lui présenter passivement afin qu'Il les détruise. Il me paraît que c'est rentrer dans le ventre de sa mère, en l'état où vous êtes, [345] que de travailler directement à vos défauts. Vous êtes un prodige d'esprit et de faiblesse, de hauteur et de petitesse, de génie supérieur et de puérilité, une grande grâce avec une grande misère. Je trouve cela si grand en Dieu que je ne crois pas vos défauts enracinés, mais plus superficiels qu'il ne paraît. Mais votre défaut essentiel, c'est d'agir extérieurement par goûts et sentiments. C'est pourquoi il paraît en vous des hauts et bas, parce que le goût ne peut avoir de stabilité, et qu'il n'y a que le fond qui en ait : ce qui est par le fond subsiste malgré toutes les variations qui peuvent arriver.

Vous n'avez donc à faire, lorsque vous voyez un défaut ou qu'on vous le dit, que d'y acquiescer et de laisser tout tomber, car, insensiblement, et à force de n'être mené que par cette vue de défauts, vous rentreriez en vous-même, reprendriez votre moi, qu'il est bien plus capital de perdre que de s'amuser à ces vétilles qui se perdront avec ce moi lorsqu'il sera une fois bien [346] perdu. Mais d'où vient qu'on vous fait prendre avec un hameçon ce poisson sous prétexte que son écaille est bourbeuse ? Allons à l'essentiel, qui est l'abandonnement de vous-même. Faire autrement, c'est donner et retenir, abandonner et gouverner.

Il y a des choses qui peuvent vous nuire beaucoup ; ce serait une attache à vos arrangements, à votre bien, le désir foncier d'être estimé, faire avec vue quelque chose de suivi pour plaire, quitter le silence et l'oraison lorsque vous pouvez l'avoir, un travail hors de l'ordre de Dieu trop poursuivi, qui remplit trop l'esprit et sèche le cœur ; tout cela est capital et il faut rompre avec ces choses. Mais pour les taches de la peau, il les faut laver dans l'abîme en s'y perdant.

N. est trop âpre sur les défauts, et je m'aperçois qu'insensiblement on tourne la casaque et qu'on rend extérieur ce qui doit être intérieur. Elle s'indispose contre les défauts d'autrui : on ne guérit point un défaut par un autre. Du reste, elle est fort excellente et le serait peut-être moins si elle n'avait pas ces défauts. Le plus essentiel [347] en elle, c'est de vouloir avec son âpreté et sa raideur détruire les défauts. Hé, laissons-nous nous-mêmes pour ce que nous sommes ; jetons au feu une fusée que nous ne pouvons jamais démêler. Je lui mande ma pensée sur tout cela1.

Ce que je vous demande est d'aider ceux qui s'adresseront à vous avec petitesse, douceur, simplicité, patience, sans vous rebuter pour [par] vos dégoûts. Agissez avec les frères plus par le cœur que par l'esprit. Lorsque vous leur écrivez, ne suivez point dans leur conduite les vues des autres, si ce n'est pour des choses purement extérieures, mais suivez la lumière présente qui vous sera donnée sans vous arranger, préméditer, réfléchir, sans hésiter, et sans vous embarrasser après du conseil donné, vous en fiant plus à Dieu qu'à votre propre esprit qui, étant très éclairé et très subtil, prendrait la place de Dieu. Mais en agissant par ce fond simple, vous ne sauriez vous méprendre et vos méprises apparentes seraient même utiles.

1Sans doute la lettre que nous avons vue plus haut.

 257 [D.1.106].

J'ai reçu la grande lettre que vous m'avez écrite. J'ai de la joie que le Seigneur vous ait trouvée digne de porter Son nom devant le favorisé du siècle1. Soyez persuadée que vous me serez toujours très chère et que je ne refuse pas dans le besoin, lorsque Dieu le voudra, de vous dire mes petites pensées.

Vous ne pouvez trouver un guide plus sûr et plus éclairé que N. Cependant vous devez être fort en garde contre votre goût naturel : il vous arrêterait dans votre voie et causerait une impureté continuelle dans votre âme, empêcherait l'effet de la grâce et de la direction et, à la fin, tout se réduirait en recherche de nature. Pour remédier à cela, il faut éviter les conversations et les lettres qui ne sont pas nécessaires. Notre-Seigneur vous éclaire [349] trop pour ne pas vous faire sentir certains prétextes qu'on prend, certaines nécessités que l'on se fait, etc. Mourez donc courageusement à vous-même. C'est le temps de mourir. Sans la mort et le renoncement continuel, point de vraie vie de l'esprit, mais vie de nature. C'est présentement le temps d'aller contre vos sentiments afin qu'étant purifiés, ils méritent d'être changés en sentiments divins.

Dieu est un grand roi dont la faveur est plus à rechercher qu'on ne peut dire ; mais pour la faveur et la défaveur de la terre, c'est ce dont un cœur  chrétien doit faire peu de cas.

1Mystérieux. Serait-ce le roi ? (cf. la fin de la lettre : « Dieu est un grand roi… »)

 258 [D.1.107]. Se laisser détruire à Dieu.

Je vous assure que je prends bien de la part à toutes vos peines, mais je suis ravie que le divin Maître vous fasse perdre toute mesure et tous [349] restes d'arrangement. Il veut que nous soyons comme cette petite herbette1 qui se plie au moindre vent. Je vois une conduite admirable de Dieu sur vous, qui vous veut tout ôter afin de vous purifier et vous rendre digne de Lui. On ne connaît les attaches, surtout les plus profondes, qu'à mesure que Dieu les ôte. Il ne les ôte que peu à peu, avec une économie de sagesse qui ravit, car s'Il les ôtait tout à coup, la nature est si faible qu'elle ne le pourrait porter. Il n'en est pas de Dieu comme de la créature : celle-ci voudrait qu'on fût parfait tout d'un coup et l'on voudrait la même chose pour soi ; mais Dieu est longanime : Il fait les choses dans leur temps et peu à peu, Il ménage la nature selon qu'Il la connaît. Il n'en va pas de même d'une perfection qui ne va qu'à composer un certain extérieur ; cela est bientôt fait. Mais lorsque Dieu veut purifier radicalement une âme, cela est long et dure quelquefois toute la vie.

Laissez donc à Dieu de faire Son ouvrage en vous. Il n'appartient qu'à Celui qui a créé l'homme à Son image de reformer cette même image. Dieu [351] nous cache dans le secret de Son visage2 et nous rend défectueux au-dehors, afin que notre humilité soit à couvert sous le peu d'estime que les créatures, qui ne jugent que par le dehors, font de nous. Tout cela est nécessaire, car nous voulons être comptés pour quelque chose ou du moins être estimés. L'amour-propre fin peut aller même jusqu'à ne se soucier pas d'être estimé pourvu qu'on sente qu'on est estimable, et qu'on soit appuyé sur un je ne sais quoi qui nous persuade qu'on ne nous rend pas justice en nous méprisant. L'amour [véritable] se voit encore au-dessus de toute estime et de tous mépris : il connaît si clairement que tout appartient à Dieu, et à soi que le rien, que la moindre attribution qu'on fait à la créature est rejetée comme un charbon qui tombe sur la main et qu'on secoue vite ; cela est encore plus prompt et moins marqué. Courage donc, madame. Je m'unis à vos souffrances et je prie Dieu qu'Il ne vous laisse rien qu'Il ne [352] ruine et détruise. Laissez faire de vous à Dieu ce qu'il Lui plaira, et soyez comme un chiffon en Sa main.

1Nous corrigeons herbelette. « Herbette : l’herbe courte et menue des champs (usité surtout en poésie et dans le style pastoral). » (Littré).

2Ps 30, 21.

 259 [D.1.109].

Le printemps, madame, ne dure plus, l'été est passé et l'automne pour N. sent les approches de l'hiver. Les feuilles, qui ne servaient que d'embellissement aux arbres, changent de couleur et tombent peu à peu. Les fruits sont prêts même d'être cueillis de la main du maître. Ô que l'arbre ainsi dépouillé aurait de douleur s'il n'était pas insensible ! Qu'il se plaindrait douloureusement s'il avait l'usage de la parole ! Cependant le maître se rirait de ses plaintes, connaissant son ignorance, il s'en offenserait même, et il voudrait que l'arbre comprît que le but et les soins du jardinier n'est que pour le dépouiller des mêmes fruits qu'il a fait naître en cultivant. C'est le plaisir et l'utilité de l’Époux : si l'arbre demeurait toujours vert, il ne ferait que le plaisir médiocre de la vue, mais quel [356] plaisir ne doit-il pas avoir, dans son dépouillement, de servir de nourriture à son maître ?

Il en est ainsi de nous, madame : Il ne Se plaît à la verdeur et à la beauté de l'arbre que parce qu'Il en espère du fruit, et s'il n'en avait point, Il l'arracherait comme occupant inutilement la terre. Il ne veut du fruit que pour le cueillir et Il ne le cueille que pour le manger. Ô arbre trop heureux, ne t'afflige plus de ce que ta sève ne paraît point au-dehors ! Elle te fit prendre racine ; réjouis-toi d'être nu et semblable à un arbre mort, parce que ton maître en fait son plaisir. Et c'est seulement pour quoi j'aime madame N. Laissons prendre tout à Celui auquel tout est dû.

Je répète encore à monsieur N. qu'il faut toujours voir la fin des choses et non la chose en elle-même, sans quoi il ne jugerait pas assez sainement et serait à l'étroit. Mais lorsqu'il sera au large, il ne jugera point de cette sorte, mais par le mouvement de son cœur ; mais le cœur susceptible de crainte et d'étrécissement n'est pas assez bon juge. Je vous aime et vous suis unie : [357] comment vous oublierais-je ? Il faut passer les pays1 difficiles comme ceux qui ne le sont pas. Le « qu'importe ! » est là bien placé2.

1ou bien : les pas (D)

2Voir D1.44 (D) : « Vous êtes sage, même jusques dans votre abandon … et les qu’importe, sont très bons pour les événements de la providence, mais ils ne valent rien pour les moindres choses que mon divin petit Maître fait dire… »

 260 [D.1.110]. La mort, lumière sûre.

Souvenez-vous que qui dit « mort », dit séparation ; rien ne coûte tant, mais bon courage ! Vous verrez, ma très chère, que votre expérience pénible et souffrante vous éclairera plus que vos lumières précédentes. La lumière qui vient de la croix et de la mort à soi-même, est une lumière sûre ; tout autre lumière est une lueur. Vous serez ravie, un jour, de voir combien cette conduite vous aura été utile. Ne vous étonnez pas du sec et nu que vous éprouvez : tout cela doit être de la sorte. Entrez donc à pur et à plein dans les desseins de Dieu.

 261 [D.1.111]. Mourir à soi-même.

Saint  Jean, dans son Apocalypse, dit : Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur1. Ce passage ne s'entend pas seulement de ceux qui meurent en grâce, mais de ceux qui, mourant à eux-mêmes, passent en Dieu. Il se peut expliquer de ceux qui, étant morts réellement à toutes choses, meurent étant déjà morts de cette première mort, car il dit : Bienheureux les morts qui meurent au Seigneur. S'il n'entendait parler que de ceux qui meurent en grâce, il dirait simplement : " Bienheureux ceux qui meurent au Seigneur ", et non pas : Bienheureux les mort qui meurent au Seigneur. Il suppose que ces mourants sont déjà morts et trépassés auparavant. Celui qui a goûté cette première mort ne souffrira rien de la seconde, parce qu'ayant goûté amèrement et ensuite [359] doucement la mort à soi-même, l'autre mort, qui est celle du corps, lui paraît comme rien.

Vous voyez la nécessité de la mort à soi-même. Qu'on ne me sache pas mauvais gré si je la prêche à tous, en manière différente néanmoins, car chacun a son moyen de mort, et il faut suivre celui que Dieu nous a choisi sans en chercher d'autre : celui qui fait mourir l'un fera vivre l'autre. Ne nous trompons point, mes frères : sans la mort, point de vie. Je sais que la mort est amère à celui qui regorge de biens, mais elle est douce à celui qui manque de tout2. Que le Dieu de paix et le Seigneur de toute lumière vous donne[nt] l'intelligence de ceci, non seulement pour le comprendre, mais pour le mettre en œuvre par le secours de la grâce. Amen, Jésus !

1Ap. 14, 12.

2Eccl 41, 1 et 3.

 262 [D.1.112]. Laisser faire la destruction du propre.

Ne vous étonnez pas si je vous dis des choses fortes sur la perte totale. Vous connaîtrez un jour par l'expérience de la conduite de Dieu sur vous que je ne vous dis rien de trop, non, assurément, ni que je n'excède point quand je dis que vous êtes l'homme du monde qui m'êtes le plus cher et qui l'êtes autant à Dieu. Mais quelle preuve ne tirera-t-Il pas, ce Dieu de bonté, de votre fidélité ? Et quel sacrifice n'exigera-t-Il point de vous ?  Oh ! qu'Il vous fera bien être prêtre, non seulement pour L'immoler, mais pour vous immoler vous-même dans Son immolation ! Il n'exigera pas moins de vous.

Que ses droits sont étendus ! Mais ne Le craignez pas : plus Il blesse, plus Il guérit. Ah ! qui est-ce qui ne voudrait pas recevoir des plaies si avantageuses ? Plus Il rejette par dehors, plus Il serre par dedans. Laissez-Le faire. [361] Vous êtes si absolument à Lui que je ne crois pas que personne y soit plus que vous. Aussi, lorsque c'est à vous que j'écris, j'y trouve toute la correspondance de mon cœur, non comme à une personne absente, mais comme présente. J'écris de loin à ce qui est en moi plus intime que moi-même.

Si, en ce que je vous ai mandé, quelque chose vous a paru trop fort, suspendez votre jugement et ne laissez pas de le pratiquer par petitesse, et vous verrez que je n'ai rien avancé que Dieu ne confirme en vous. Il se fait bien connaître et nulle raison ne peut aller contre l'expérience.  Oh ! que Dieu vous aime ! Que ne ferait-Il point pour vous perdre1 sans ressources Que Sa cruauté sera charmante et que Sa pitié serait cruelle ! Ne soyez point malade : je ne le veux pas, et si vous l'étiez par hasard, guérissez au nom de Dieu.

1Perdre le moi, le propre D

 263 [D.1.113].

Je ne m'étonne point de l'état où vous vous trouvez : il faut essuyer bien d'autres vicissitudes que celle que vous avez essuyée. Si vous prétendez autre chose que d'être perdue sans retour, vous n'aurez jamais de paix parfaite. Mais si, ne prétendant rien autre chose, vous n'espérez pas d'en sortir, comme Job, vous trouverez votre repos dans votre douleur la plus amère. Ne pensez donc plus ni à la durée d'une chose qui, n'étant plus en votre pouvoir et devant toujours durer, vous tourmentera par son espoir même. Le désespoir de [sortir de]  tous les autres maux fait une douleur extrême, mais le désespoir de sortir de celui-là donne la paix. Oubliez-vous et ne pensez non plus à vous que si vous [n’]étiez plus.

 264 [D.1.114]. « Nous sommes un glaçon dur et resserré… »

Je n'ai guère de plus grande joie que d'apprendre de vos nouvelles, et surtout de celles où je remarque que Dieu vous éclaire sur la propriété, qui n'est autre que cette qualité dure et rétrécie qui vous fixe en vous-même et qui, vous arrêtant en vous, empêche que vous ne vous écouliez dans les autres par l'étendue immense de la charité. Un glaçon demeure renfermé dans un petit espace, mais à mesure qu'il se fond, il en occupe beaucoup davantage ; nous sommes, par l'amour de nous-mêmes, un glaçon dur et resserré, mais lorsque la charité fond cette glace, l'eau s'écoule dans tous les lieux qui ont une pente à la recevoir, c'est-à-dire que nous sentons plus les besoins des autres que les nôtres, lesquels nous ne comptons rien à nous1, et que notre cœur devient immense.

C'est alors que nous comprenons, selon saint Paul, « la hauteur, la largeur, la profondeur et l'étendue de la charité2 ». C'est alors que vous serez tendre et compatissante, sans sensibilité néanmoins ;et cette charité est une participation de celle de Dieu qui est plein de miséricorde, prêt à faire du bien à tous, sans sentiment ni impression sensible. N. expliquera ce que je ne fais peut-être pas bien entendre.

Vous devez être obligée infiniment à Dieu de vous avoir donné cette lumière qui vous est si nécessaire. Car remarquez que la dureté fait le rétrécissement qu'on appelle propriété, au lieu que la largeur de la charité est fluide, pour ainsi parler, et ne s'arrête à rien, n'est retenue par rien de se perdre dans l'océan divin.  Oh ! que nous serions bien plus unis si nous nous écoulions sans cesse dans cet océan !

Je ne m'arrête pas beaucoup à ce qui s'est passé dans l'occasion particulière de votre incommodité, puisque ce n'est qu'un effet dont la source est dans la propriété. Entrez dans l'immensité de la charité et les défauts tomberont d'eux-mêmes. Il faut aller à la racine plus qu'aux [365] branches.  Oh ! qu'il y a longtemps que je vous souhaite trouver dans cet océan immense de la Divinité pour nous y perdre à jamais3 !

1obscur : nous ne comptons aucun besoin à nous-même ?

2Ep 3, 18.

3« …c’est en lui que doivent se résorber les personnes divines et tout ce qui vit en Dieu… ». Ruusbroec.

 265 [D.1.115]

Je vous souhaite de bonnes fêtes afin que Jésus-Christ, qui est notre Pâque, ressuscite véritablement en vous. Si nous ne sommes morts et ensevelis avec Lui, nous ne ressusciterons pas avec Lui. Notre nous-mêmes est un tombeau duquel il faut sortir, et prenons garde que ce ne soit à notre propre vie et non à la Sienne. La mort est âpre et amère, mais souvenons-nous que celui qui a goûté la première mort, ne souffrira rien de la seconde. Aussi celui qui ne perd pas sa propre vie, ne ressuscitera point en l'homme nouveau.

Vous devez tous me haïr, car je ne prêche que mort et destruction, [366] mais Jésus-Christ nous en a montré le chemin. La mort est amère à celui qui est comblé de biens1, mais qu'elle est douce à celui qui manque de tout et qui est accablé de maux ! Prions les uns pour les autres et souvenons-nous que virtus filiorum corona patrum. A Dieu : je Le prie de mettre en vous tout ce qu'Il y désire.

1Eccl 41, 1 & 3.

 266 [D.1.116]. Renoncer aux propres vues et réflexions.

Je vous assure, ma très chère, que vous m'êtes très chère et que je suis fort unie à vous, remarquant les grands desseins de Dieu sur vous. Que ne ferait-Il pas en vous si vous n'y mettiez point d'obstacles par vos infidélités ? Quand serez-vous une fois bien persuadée qu'il ne faut point avoir [367] d'esprit, et renoncer à toutes vues d'en avoir, et de ne le regarder ni en vous ni dans les autres ? Je n'en ai point du tout, et lorsque j'ai parlé à N., je n'ai jamais envisagé ni son esprit ni ma bêtise ;je n'ai fait cas de ses talents que parce que j'avais remarqué qu'il n'en faisait point de cas lui-même, qu'il aimait la simplicité et petitesse, qu'il soumettait à Dieu ce même esprit pour le rendre dépendant de celui de Dieu, prêt à tout et à rien, à s'en servir et à ne s'en servir pas. J'aurais estimé tous ses talents moins que de la boue sans cette disposition foncière de son cœur.

Je sais que, malgré la sincérité de ses dispositions, la nature ne laisse pas de s'amuser, malgré la volonté, aux faux brillants de l'esprit, mais c'est un effet de notre misère de laquelle on gémit.  Oh ! si vous vouliez bien ne plus regarder l'homme, mais Dieu seul, caché sous cet homme pour votre bien, quel profit ne feriez-vous pas ? Ce serait un sacrement pour vous qui vous ferait voir la vérité au travers de l'apparence. Faites un sacrifice de l'esprit, et par rapport à lui et par rapport à vous : c'est uniquement ce que Dieu veut à présent [368] de vous. Les violences si terribles que vous ressentez sont la marque évidente de la résistance que vous faites à ce que Dieu veut de vous. Les jalousies ne sont pas ce qu'il y a de plus dangereux chez vous ; elles ne sont que des accidents dont la source est dans l'amour de vous-même.

L'amour-propre spirituel est plus dangereux que l'amour-propre grossier, parce qu'il est plus raffiné, plus caché, qu'il tient davantage à nous, y tenant par la plus noble partie de nous-mêmes. Quand aurez-vous les yeux crevés pour ne plus voir ni vous-même, ni les autres, mais voir Dieu seul en tout et partout ? quand vous iriez au bout du monde, vous n'auriez point le repos que vous cherchez qu'en vous quittant vous-même. Comme vous vous porterez partout, vos peines reviendront par d'autres causes et d'autres motifs. C'est une croix que Dieu vous a choisie sur laquelle il faut expirer ; mourez donc courageusement, et ne faites non plus de compte de ce qui n'est point Dieu, soit en vous, soit dans les autres, que d'un chiffon.

Que ne puis-je vous inspirer ce renoncement évangélique ? Je voudrais même le pousser jusqu'à aimer vos misères et faiblesses qui causent ces jalousies, car ce combat que vous faites entre le sentiment de la jalousie et l'envie de ne l'avoir pas, cause en vous des violences étranges. Lorsque vous la sentez, au lieu de vous amuser à la combattre et à y réfléchir, je voudrais la porter comme une charge pesante, demeurant humiliée sous la puissante main de Dieu pour la porter tant qu'il Lui plaira.  Oh ! que vous vous en trouveriez bien ! Quand agirez-vous sans réflexion comme un bonne petite fille du divin petit Maître ? Mais vous vous gênez, vous vous entortillez en vous-même comme un serpent qui se plie et replie en mille tours et retours ; aussi l'amour-propre prend-il sa source du serpent infernal. Dieu vous appelle à cette haute noblesse de n'avoir que Lui pour principe et pour fin en toutes choses. Il vous appelle à sortir de vous-même, Il vous dit : Sortez de vous, ma colombe, ma toute belle, et me suivez1. Faites-le donc, je vous en conjure, et [370] pensez que le plus mortel poison est de regarder l'homme en vous et dans les autres. Vous ne sauriez profiter des visites qu'on vous rend car vous ne les recevez pas simplement. Vous êtes occupée à vous cacher vous-même, et c'est assez pour arrêter toutes les grâces. Vous êtes encore occupée des autres, et c'est un double obstacle. Ne suivez point votre humeur : ce qui n'est au commencement qu'une toile d'araignée, devient une forte muraille que vous ne pouvez plus rompre.   

Que j'aime cette expérience de votre misère ! Qu'elle vous serve non à vous décourager, mais à vous fortifier en Dieu. C'est dans la faiblesse qu'on trouve sa force et non autrement. Demeurez donc bien petite, n'aspirez point à être grande, mais que Dieu soit grand en vous. Il n'est grand que dans les petits, les humbles, les enfants, et c'est d'eux qu'Il reçoit une louange parfaite2.

1Cant.2, 10.

2Ps. 8, 3.

 267 [D.1.118].

Vous ne sauriez croire combien j'ai eu de joie que vous soyez entrée avec petitesse dans ce que je vous ai dit car, en vérité, en tout cela je n'ai point d'autre intérêt que le vôtre et celui de Dieu. Je crains bien que la pauvre N. ne s'égare toujours plus dans ses vains raisonnements : elle a furieusement pris le change1. J'en ai été affligée à la mort, car plus les âmes m'ont été chères, plus leur division me coûte. Qu'il est aisé de prendre le change et de mêler de fausses maximes avec les vraies ! Il faut peu dans le commencement pour faire une horrible division : un simple heurtement à son esprit cause, dans la suite, de grands ravages. N. n'est pas la première qui s'est trompée, ayant l'esprit très court et peu d'expérience, sans nul discernement ; mais cela n'aurait été rien sans l'arrêt à son sens et [374] ne vouloir croire avoir tort en rien, croire ses lumières au-dessus de toutes les autres, exagérant tout ce qu'elle souffre, qui, dans la vérité, n'est rien.

Ce qui doit le plus la faire souffrir, c'est qu'elle n'est pas  [dans] l'ordre de Dieu, et l'on prend presque toujours des peines d'infidélité pour des peines d'impression [divine]. Je prie Dieu qu'elle ne vous nuise point, et que vous ne contribuiez pas à augmenter son amour-propre par [le fait de] la plaindre sur des maux qui ne sont que dans son imagination et son infidélité. Je ne vois pas la moindre pureté dans toutes ses souffrances, mais un amour-propre affreux. Je prie Dieu de vous éclairer pour Le suivre sans vous épargner vous-même, ni nourrir l'amour-propre ; j'en ai une extrême horreur et mon âme n'est affamée que des cœurs qui aiment purement ; mais où les trouve-t-on ? Soyez donc petite, bien docile, bien mourante à tout, sans réserver quoi que ce soit, et vous serez dans la vérité selon le cœur du divin Maître et de Sa petite fille.

1Les chiens prennent le change : quittent une bête lancée pour une nouvelle ( 7e sens selon Littré).

 268 [D.1.119]. Renoncement à soi, retour à Dieu, etc.

J'ai bien de la joie de ce que vous me mandez de N. Rien ne me fait plus de plaisir que lorsque je vois que l'on se tourne véritablement vers Dieu et qu'on s'attache à Lui, surtout les personnes de son rang et de son métier. Il faut tâcher de former son fond, avant que de s'attacher à certains défauts de tempérament qui se corrigeront à mesure que la lumière augmentera. La lenteur est un défaut, et l'amusement ; il le voit, il le connaît, cela suffit. Mais appliquons-nous plutôt à former Jésus-Christ en nous : à mesure qu'Il croîtra en nous, Il nous fera [376] quitter le vieil homme, nous faisant comme changer de nature.

Pour vous, vous seriez fort à plaindre si vous voyiez quelque chose de bon en vous comme de vous. J'y vois bien du bon qui ne vous appartient pas : c'est ce que Dieu y fait et qui vous donne du dégoût pour tout ce qui n'est pas Lui et qui n'est pas pour Lui. Laissez-vous donc mener comme un enfant par cette main paternelle qui prend un si grand soin de vous. Moins il y aura de vous, plus tout sera bon. Je puis vous dire qu'il n'y a de bon que ce qui ne nous appartient pas. Ce sont ces productions qui ne sont plus ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l'homme mais de la volonté de Dieu1.

Il faut distinguer en nous ce qui est en nous involontaire et de la nature, (que l'on peut dire être en nous sans nous) d'avec ce que nous voulons naturellement. Il est certain qu'une âme pure a retranché toute volonté naturelle d'avoir, d'être estimée, de vouloir ne pas être contredite, humiliée, dérangée ; mais Dieu laisse souvent des répugnances à ces choses qui ne sont [377] point dans la volonté. Par exemple, ma volonté embrasse l'humiliation ; (je ne parle pas de cette volonté qui est dans la suprême partie de l'âme, mais de cette volonté qui est purement humaine et que la volonté supérieure a comme entraînée avec elle et absorbée en Dieu) je veux donc, même selon cette volonté naturelle, l'humiliation. Il y a cependant un je ne sais quoi qui ne s'en accommoderait pas, parce que tout concourt au bien-être de l'homme. Cette volonté, qui ne s'en accommode pas, est [celle de] l'animal qui y trouve du mésaise, la contradiction, la chicane et mille autres choses. L'applaudissement lui plairait mieux, mais il [cet instinct animal] demeure comme séparé, et tout le reste veut ce qu'il ne peut vouloir ; la médecine lui donne des nausées, il ne faut s'étonner de cela.

D'ailleurs, il y a des répugnances que Dieu produit Lui-même, et l'on n'est point obligé d'aller contre ces répugnances ; au contraire, il faut Le suivre. Il n'est pas toujours expédient de les faire paraître à cause du bien de la paix et que, comme chacun abonde en son sens, [378] la répugnance que l'on marquerait pourrait les indisposer et même les aigrir.

Sur ce que je viens de dire, vous conclurez qu'il ne faut pas céder dans les choses qui sont de Dieu, quoiqu'on les puisse dissimuler. Mais pour les choses indifférentes, on ne saurait trop se laisser déranger. C'est ce qui nous fait acquérir une certaine souplesse, une indifférence entière pour toutes choses : on se laisserait déranger à2 un enfant.

Cela ne se fait pas avec raison puisque souvent cela paraît contre toute raison, mais la raison est une des choses où l'on doit le plus mourir ; c'est elle qui fait une plus forte consistance dans notre esprit, l'empêchant de s'écouler en Dieu. Quoiqu'il faille mourir en tout contre raison pour détruire la raison, c'est cependant une chose qui ne s'achève que tard et il ne faut pas nous étonner des défauts que nous y commettons ; croyons que ces mêmes défauts nous sont utiles pour nous faire sentir ce que nous sommes. Car il est impossible que nous nous fassions mourir nous-mêmes,  et Dieu Se servira de cette importune vie pour vous [379] faire mourir. C'est l'hameçon qui tue sous l'appât. La nature vous fera longtemps dire avec saint  Paul : Qui me délivrera de ce corps de mort3 ?

Ne vous étonnez pas si vous oubliez les retours [vers Dieu] aperçus et faits avec une attention particulière. La disposition foncière de votre cœur, de vouloir être à Dieu sans réserve, est le supplément de tout cela et même, en avançant, vous éprouverez que ces retours se perdront, parce que qui dit retour dit séparation, éloignement et distinction. Mais il faut que vous deveniez une même chose avec Dieu, et que Lui, étant l'unique principe et le souverain mobile de tout, nous fasse mouvoir, qu'Il nous agite comme une boule poussée au but, laquelle ne revient pas sur elle-même. Les retours fréquents sont nécessaires dans les commencements parce que l'âme, n'étant que convertie à Dieu, elle doit toujours poursuivre sa conversion, qui consiste en ces retours, mais lorsque Dieu est devenu l'âme de notre âme, Il la rend immuable en Lui ; c'est ce qui fait cette paix fixe et arrêtée comme l'axe [380] d'une girouette. Pour me servir de votre comparaison, les vents agitent la superficie, mais le fond est invariable parce qu'il est établi en Dieu. Je salue N. et prie Dieu qu'elle soit toute à Lui. Adieu, [soyons] un en Dieu ; c'est tout.           

Il est certain que Dieu demande plus la mort aux petites choses qu'aux grandes, parce que celles-ci sont rares et les autres continuelles. J'espère qu'Il remédiera à tout. Laissez-Le faire. Communiez par mouvement et le plus que vous pourrez.

1Jean  1, 13.

2[sic]. On s’attend à « pour ». Peut indiquer le but.

3Rm 7, 24.

 269 [D.1.120].

Il m'a semblé que quoique vous eussiez la volonté générale d'être petit, vous avez le goût de l'esprit : vous aimez la délicatesse, l'élévation de l'esprit, la science, et vous vous y plaisez volontairement, ce qui fait revivre sans cesse votre grandeur et empêche le petit Jésus de prendre en vous Ses [381] délices, non qu'Il ne vous aime [plus], mais Il veut plus de vous sans comparaison que de tout autre. Il y a des choses essentielles de votre emploi ; celles-là ne vous nuiront point, mais il y a mille choses qui ne sont point essentielles pour vous et qui cependant amusent votre esprit.

Pensez devant Dieu à ce que je vous écris, et je Le prie qu'Il imprime sur cela, dans votre cœur, ce qu'Il imprime dans le mien, et qu'Il vous fasse voir si je dis vrai ou non. Je ne vous flatte pas, car je suis sûre que vous voulez Dieu, et que vous ne trouverez rien de mauvais de ce qui vient de Sa part. Ô mon cher, méprisez et quittez tout plaisir de l'esprit en ce qui est créé, et vous aurez les délices de l'esprit en Dieu Lui-même.

 270 [D.1.121]. Sagesse humaine incompatible avec la divine.

 [382] Vous m'avez demandé si la sagesse, la prudence humaine et la prévoyance étaient des péchés. Ce n'en sont pas contre le Décalogue, quoique cela soit entièrement opposé au premier commandement de l'amour. Il est certain qu'on n'aime pas parfaitement lorsqu'on ne se confie pas parfaitement et qu'on ne s'abandonne pas entièrement à la conduite de Dieu, qui ne peut se méprendre dans nos méprises mêmes. Notre raisonnement est très fautif, mais la science de Dieu et Sa raison divine ne le peu[ven]t être.

Il y a encore une grande raison de ne point nous appuyer sur notre sagesse, c'est qu'outre qu'elle nous retient en nous-mêmes et nous remplit d'une présomption cachée qui fait que nous sommes contents de notre conduite, c'est, dis-je, qu'il est certain que Jésus-Christ, Sagesse éternelle, ne Se lèvera point en nous pour y être le principe de notre vie, de notre conduite et de toutes nos œuvres, que cette fausse sagesse ne soit détruite. Or [383] comment se détruirait-elle lorsque nous l'écoutons ? Jésus-Christ, Sagesse éternelle, doit établir Sa propre sagesse. Il faut un vide de notre propre sagesse, laquelle fait une plénitude et qui lui ôte la place qu'Il veut occuper. L'homme ne sera jamais fort de sa propre force1 : il n'aura qu'une fausse sagesse tant qu'il ne perdra pas toute force et toute sagesse pour se prêter comme un instrument vide à la Sagesse de Dieu. C'est dans ce vide que Dieu répand Son Verbe, qui est Sa Sagesse.

Nous sommes créés à l'image de Dieu. Cette image n'est autre que son Fils : Il ne peut aimer véritablement que ceux en qui l'image de Son Fils est réparée, quoiqu'Il supporte les autres. Nul ne peut réparer cette image que Jésus-Christ ; il faut effacer cette première image d'Adam qui se conserve avec soin par notre sagesse trop humaine. Quoiqu'on veuille être à Dieu, qu'on ait du recueillement, de la bonne volonté, etc. on ne sera parfaitement à Dieu que par la destruction de notre propre sagesse. Nous ne serons dans la [384] vérité que par là. Quoi que nous lisions, que nous entendions, nous ne serons éclairés que par la lumière, Jésus-Christ, qui éclaire tout homme venant au monde2, c'est-à-dire tout homme qui, étant mort en Adam, renaît en Jésus-Christ. C'est pourquoi Il remercie Son Père d'avoir caché ses secrets aux grands et aux sages du monde et de ce qu'il les a révélés aux petits3.

La science et sagesse [humaines] n'éclairent point l'âme des secrets de Dieu, sa lumière suit sa portée : une raison et sagesse humaine n'a qu'une lumière humaine. Il n'y a que la petitesse, le rien, le vide total qui soit éclairé de la lumière de Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ étant reçu dans ce vide, Il y fait les trois fonctions de voie, de vérité et de vie4 ; comme vie, Il nous anime et devient le principe des toutes nos œuvres ; comme vérité, Il nous éclaire de Sa lumière, qui ne fait point voir les choses comme les hommes les regardent, mais comme Lui-même les voit, c'est pourquoi il dit : Je ne juge pas des choses5 comme les hommes en jugent ; et Il nous conduit comme voie, et c'est alors qu'Il nous dit : Mes voies ne sont pas vos voies6, elles sont tout opposées. Si nous voulons toujours marcher dans les voies de la sagesse humaine, Jésus-Christ ne deviendra pas notre voie. Si nous ne laissons pas détruire en nous l'homme pécheur et l'homme sage, Jésus-Christ ne rétablira pas en nous Son image ; c'est pourquoi il est dit dans Job : L'image empreinte se rétablira-t-elle7 ? Elle ne le peut : il faut que Celui sur lequel elle a été contre-tirée la rétablisse. Voilà de grandes choses pour un enfant, mais très petites pour un prudent. Que Dieu nous soit toutes choses ! Il ne le peut être que par notre rien. Heureux rien, que tu es inconnu et méprisé de tous les hommes et surtout des sages ! Le Seigneur est ma lumière et mon salut, que craindrai-je8 ? , etc.

Vous m'avez encore demandé pourquoi la propriété de l'esprit, qui est une usurpation, est plus difficile à purifier que les taches de péchés ? C'est [386] que le pécheur qui se convertit sincèrement avant la mort, n'a garde de se rien attribuer. Il meurt dans une conviction profonde de sa misère, dans la confusion et l'humiliation, n'ayant plus rien à espérer que de la miséricorde de son Sauveur et rien à espérer de soi-même. Mais les autres meurent dans une sécurité, chargés du poids de leur nudité sur laquelle ils s'appuient, se rendant ce témoignage à eux-mêmes d'avoir servi Dieu et beaucoup travaillé pour Lui. Ainsi, ils attendent le Ciel comme leur étant dû en quelque manière, au lieu que les pécheurs pénitents, croyant qu'ils ne méritent rien, ne s'appuient que sur leur Sauveur. C'est en ce sens que le Ciel se réjouit plus d'un pécheur qui fait pénitence que de quatre-vingt-neuf justes9.

1I Rois 2, 9.  

2Jean  1, 9.

3Mat 2, 25.

4Jean  14, 6. 

5Jean  8, 15.

6Is 55, 8.

7Job 38, 14.

8Ps 26, 1.

9Luc 15, 7.

 271 [D.1.122].

La raison nous est donnée pour la conduite de tout homme raisonnable. On ne nous parle que de cette sagesse humaine anticipée, craintive ou même hardie, qui nous retient en nous-mêmes et nous empêche de nous unir à Jésus-Christ. De même que Dieu n'opérera point en nous qu'à mesure que nos opérations cessent et quittent la place, aussi Jésus-Christ, Sagesse éternelle, ne Se lèvera point en nous qu'à mesure que notre propre sagesse Lui laissera la place.

Pour cela, il faut devenir simple et petit, écarter tout raisonnement anticipé et, dans l'exécution d'une chose, suivre ou le mouvement du cœur  que la divine Sagesse inspire, ou, si nous ne l'avons pas, la lumière présente de la raison. La grâce n'anticipe rien, ne prévoit rien, ne raisonne sur rien, mais [388] il lui est donné dans le moment actuel ce qu'il lui faut. Si vous l'anticipez d'un moment, elle n'y est pas encore ; si vous ne la prenez pas lorsqu'elle se présente et que votre raisonnement la tienne suspendue, vous ne la rattraperez plus. Il n'y a que Jésus-Christ, Sagesse éternelle, qui vous puisse faire concevoir cela en S'insinuant dans votre âme par la petitesse et la simplicité du cœur.

 272 [D.1.123]. Ne s’employer plus qu’à mourir à soi-même.

Je suis ravie que vous ayez suivi ce que Notre-Seigneur m'a fait vous dire sur vos études1. Le temps est court. A quoi nous amusons-nous ? Mourons sans fin et sans cesse. Nous [389] avons trop vécu et nous ne donnons point assez de lieu à l'Esprit du Verbe en nous : nous l'étouffons par nos occupations perpétuelles et par notre vie propre. Combien perdons-nous de temps que nous devrions employer à la mort de nous-mêmes ? Cependant, la vie est trop courte pour nous défaire entièrement de ce malheureux Nous-Mêmes. Nous sommes bien aises que nos sens soient flattés, et nous trouvons là notre paix. Mais qu'elle est différente cette paix de celle que Jésus-Christ donne aujourd'hui à Ses Apôtres ! Celle-ci est une paix foncière qui doit subsister au milieu des contradictions et des renversements, paix qui se fortifie et se perfectionne d'autant plus que nous perdons toute la paix dans les renversements et les contradictions, et [aussi] bien différente de celle que nous établissons sur nos goûts et nos sentiments.

Gardons-nous de nous engluer : c'est un cruel repos que celui que l'oiseau trouve sur la glu, lui qui est né pour voler : il a bien plus de repos, dans son agitation apparente, lorsqu'il s'envole dans les airs. De même tout ce qui nous repose sur la [390] terre est une glu qui nous empêche de prendre l'essor vers la Divinité, de nous abîmer et nous perdre en Dieu. Ô malheureux Nous-Mêmes, que nous devrions te haïr ! et nous t'idolâtrons.

1Voyez supra lettre XXXVI [D1.36] § 4,5 D  et § 1 : « …Exposez-vous à Ses yeux : interrompez pour cela votre étude et votre travail. »

 273 [D.1.124]. Prière et confiance en Dieu : y continuer.

Vous me ferez justice, madame, lorsque vous serez persuadée que personne ne prend plus d'intérêt que moi à votre bonheur : je suis si fort persuadée qu'il dépend d'une fidélité inviolable dans le dessein que vous avez pris de vous donner à Dieu et vous attacher à Son service, qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour y contribuer si Dieu voulait Se servir de moi pour cela.

J'ai bien de la joie que la prière vous soit rendue plus facile. Et comme l'oraison est le fondement et l'appui de la solide piété qui, sans elle, ne peut être de durée, il en faut faire le capital de votre vie. C'est la médecine salutaire qui doit guérir peu à peu tous les maux de votre vie. Ne vous étonnez pas de ne remarquer pas un progrès sensible dans la vertu. Soyez seulement persuadée, s'il vous plaît, que sans la prière vous seriez dans un état bien plus fâcheux que celui où vous êtes. Celui qui ne mange qu'avec dégoût ne laisse pas de se nourrir et de soutenir sa vie. Si aux autres maux dont nous sommes accablés, nous joignons celui de priver notre âme de la nourriture qui lui convient le plus, elle tomberait insensiblement dans la défaillance : la seule faiblesse, sans autre maladie, serait capable de la faire mourir. Laissez-vous, madame, nourrir et engraisser de cette bonne nourriture et, quoiqu'il vous paraisse que cela vous laisse moins d'attention sur vos fautes, ne craignez point, car la seule vue de vos fautes, quelque étendue qu'elle paraisse, ne vous en guérit pas, comme la vue d'une blessure profonde n'y apporte pas le remède, mais le baume appliqué sur la plaie, quoiqu'il en dérobe la vue, ne laisse pas de la guérir. Laissez-vous, madame, [392] appliquer le baume de l'onction sainte de la prière : elle aura plus d'efficacité pour votre guérison que tous les retours que vous pourriez faire sur vous-même.

Donnez-vous entièrement à Dieu et laissez-Lui prendre un pouvoir absolu sur votre cœur. Dites-Lui souvent : « Seigneur, si Vous voulez, Vous pouvez me guérir1. Mais, hélas, si Vous n'appliquez pas le baume salutaire sur mes plaies, qu'il est à craindre qu'elles ne s'envieillissent ! » Que la véritable connaissance que vous avez de votre faiblesse vous porte à vous remette entre les mains de Dieu, persuadée que vous ne pouvez que vous opposer vous-même à un bonheur que vous voulez devoir à Sa pure bonté. Protestez-Lui que, quand vous pourriez vous guérir vous-même, vous n'y voudriez pas mettre la main afin de Lui devoir toutes choses.  Oh ! que votre salut sera bien mieux entre Ses mains qu'entre les vôtres ! Dites-Lui souvent, avec saint Philippe de Néri2 : Seigneur, si Vous ne me gardez, je vous trahirai. Plus vous serez persuadée de [393] votre faiblesse, du peu de pouvoir que vous avez sur vous-même et du besoin infini que vous êtes du secours de Dieu, plus vous vous sentirez portée à Lui demander Son assistance contre votre propre faiblesse : vous vous découragerez moins et, loin d'être de mauvaise humeur contre vous-même, vous serez comme un enfant qui vient de tomber dans la boue et qui va d'abord présenter ses mains toutes sales à son père, afin qu'il les essuie ; ce père le caresse en l'essuyant, et l'enfant, loin de s'en fâcher contre lui-même, se presse contre son père, témoignant par sa petite action qu'il ne veut plus se séparer de lui puisqu'il tombe sitôt qu'il s'en éloigne. Tachez, madame, de vous tenir proche de Dieu et, lorsque vous serez parvenue à ne plus vous éloigner de Lui, à en approcher par un petit retour plein d'amour et de confiance, vous serez en assurance. Il faut aller à Dieu de cette sorte, et ne point se persuader (afin de n'être point découragée) que la perfection aille aussi vite que les idées que nous en prenons.

Lorsqu'on veut établir une solide piété, c'est un ouvrage très long, [394] et c'est beaucoup de ne pas reculer et de conserver une bonne volonté. Celui qui prend un pied de terre sur son ennemi a toujours l'avantage. N'est-il pas bien juste que Dieu punisse nos infidélités par quelques froideurs ? Mais ne craignez rien : pourvu que vous ne vous éloignez pas de Lui, Il saura bien vous conduire à Son but et Il ne vous laissera pas qu'Il ne vous ait détachée de tout ce qui Lui déplaît. Il vous poursuivra dans vos retranchements jusqu'à ce que vous soyez toute à Lui. Le soin qu'Il a de vous reprendre, de vous corriger et de vous instruire, marque une application particulière sur votre âme dont vous Lui êtes redevable. Croyez-moi, madame, avec bien du respect, toute à vous.

1Mat 8, 2.

2Philippe Néri (1515-1595), mystique et fondateur de l’Oratoire romain.

 274 [D.1.125]. Raison et oraison.

On peut dire de vous ce que saint  Jérôme disait de saint  Paul que vos [395] défauts seraient des vertus dans une âme de qui le Seigneur demanderait moins que de vous. Dieu vous a prévenu par une bonté extraordinaire. Il a récompensé un travail de plusieurs années par une oraison plus tranquille. Il a même voulu vous faire éprouver ce qu'Il fait faire chez nous lorsque, Lui ouvrant le cœur, nous Le prions d'en être le maître et de le tourner Lui-même selon les mouvements de Sa volonté, puisque Lui seul peut le faire.

Il a donc mis en vous les prémices de Son Esprit, de cet Esprit qui, selon saint Paul, crie en vous : Abba, Pater1, et Il l'a fait de la sorte afin que vous ne fussiez plus à Lui par la voie du raisonnement, mais par celle de l'obéissance et de l'amour. Or, ce qu'Il veut pour votre oraison, Il le veut pour la conduite de votre vie, et l'oraison doit être le principe et la règle de toutes nos actions, en sorte que, si une personne est toute dans le raisonnement à l'oraison, la raison doit la conduire dans toutes ses actions ; mais si Dieu commence à devenir le principe de son oraison, qu'elle soit abandonnée à Son [396] Esprit, il faut qu'elle soit de même pour toute la conduite de sa vie. Qui vous dirait autre chose, se méprendrait assurément sur ce qui vous regarde et vous ferait prendre le change. Je puis même vous assurer devant Dieu qui me fait vous parler, que vous auriez fait encore beaucoup plus de chemin, si vous aviez bien voulu quitter la voie du raisonnement pour entrer tout à fait dans celle de la foi et de l'abandon. Tout ce que vous abandonnerez à Dieu vous réussira ; tout ce que vous voudrez faire réussir activement, sera renversé, parce que Dieu est un Dieu jaloux.  Oh ! n'êtes-vous pas heureuse qu'Il soit jaloux de votre âme ? Vous me demanderez peut-être de quoi je me mêle ? Je ne le sais pas moi-même.

J'ai trouvé madame dans de très bons sentiments ; j'espère que vous en serez plus satisfaite dans la suite que vous ne l'êtes à présent. Je vous prie de considérer que la perfection n'est pas l'ouvrage d'un jour. Dieu ne prend pas tout le monde comme sainte Catherine de Gênes2 : il faut donner le temps à la grâce de faire ses progrès dans l'âme. Elle n'est pas toujours de ces grâces victorieuses [397] d'abord, mais elle combat les contrariétés qui sont en nous comme le feu combat l'humidité du bois avant de l'embraser. Je vous prie de ne regarder pas tant ce qu'elle est que ce qu'elle pourrait être, si Dieu, par une bonté infinie, ne l'avait touchée. Je vous conjure de vous calmer par un abandon étendu et vigoureux : tous nos soins et nos inquiétudes n'avancent pas la besogne. Du reste, je crois que Dieu veut que, comme une mère pleine de bonté, vous supportiez en patience s'il croît quelque ivraie avec le bon grain, car le Maître l'arrachera en son temps. Il est de conséquence de ne pas arracher trop tôt l'ivraie de peur d'ôter aussi le bon grain3.

1Cf. Rm 8, 15.

2A l’âge de vingt-six ans « elle reçut au cœur la blessure d’un immense amour de Dieu, avec un si claire vue de ses misères et de ses défauts, et aussi de la bonté divine, qu’elle en fut pour tomber à terre. » (Livre de la vie admirable…, chap. II, trad. Debongnies, La grande dame du pur amour…). Cette expérience d’amour avait toutefois été précédée par dix années d’une tristesse qui allait jusqu’au désespoir.

3Mat.13, 29.

 275 [D.1.126]. S’exposer souvent devant Dieu.

Je vous assure que je n'ai jamais changé pour vous, et qu'on ne [398] peut avoir une plus vraie et plus tendre amitié que celle que j'ai pour vous. Si je vous dis quelquefois mes pensées avec franchise, c'est un effet de cette même amitié, car, enfin, pourquoi auriez-vous de la considération pour une vieille qui n'est propre à rien, si ce n'est parce que vous avez cru que Dieu S’était servi d'elle pour vous attirer à Lui, et qu'Il peut S'en servir encore pour vous faire suivre sans détour le chemin que Lui-même vous a marqué ? C'est pour correspondre à ce que Dieu demande de vous, et de moi, que je vous parle quelquefois sans ménagement. Lorsque j'en use autrement quelque autre fois, de peur de vous causer de la peine, j'en ai honte pour Dieu, pour vous et pour moi. Soyez donc une fois persuadée que personne ne vous aime autant que je fais, et de cette solide amitié que rien ne peut altérer, parce qu'elle est fondée en Jésus-Christ.

Il ne faut pas vous étonner de vos sécheresses et de vos dégoûts, pourvu que vous ayez soin de vous exposer souvent devant Dieu en esprit d'abandon et de silence. Sans cela, vous perdrez un certain fond d'union à Dieu, qui [399] subsiste au milieu des choses les plus pénibles et des plus extrêmes aridités. Vous le perdriez insensiblement et sans vous en apercevoir, parce que l'habitude de vouloir faire la volonté de Dieu demeure comme un foyer, qui conserve sa chaleur quoique le feu diminue. Je vous conjure donc de ne vous point donner si fort aux autres que vous ne dérobiez quelque temps pour vous-même.

J'approuve fort ce que vous faites pour N. Il est juste de le consoler dans une si grande affliction, mais quand vous lui déroberiez une heure en tout un après-midi, cela, loin de lui faire de la peine, rendrait votre retour plus agréable. Dieu permet qu'on ne corresponde pas à ce que vous faites, afin de vous faire agir uniquement pour Lui ; et pour le faire efficacement, il faut faire mourir la nature dans ces choses, l'empêchant de sortir au-dehors par ces paroles témoignant, de quelque manière que ce soit, qu'on est sensible à l'ingratitude, car lorsque la nature s'émancipe de la sorte, on perd le fruit de ses peines, et on ne marque pas à Dieu que c'est pour Lui seul qu'on fait ce qu'on [400] fait : si c'est pour Lui seul, il nous doit suffire que Lui seul le sache.

Je sais qu'un naturel aussi vif que le vôtre a peine à se modérer et pourra encore s'échapper. Lorsque cela arrive, reconnaissons que c'est ce dont nous sommes capables, humilions-nous sans nous décourager, et Dieu fera l'ouvrage que nous ne saurions pas faire de nous-mêmes. Lorsque Dieu vous donne du penchant pour la retraite et qu'Il vous ôte le moyen de suivre entièrement ce penchant, c'est une marque qu'Il veut que vous mêliez vos occupations nécessaires de retraites, vous donnant autant que vous le pouvez à la retraite et vous prêtant à vos devoirs. Que je vous estime heureuse que Dieu veuille vous conduire par la croix ! c’est une mort qui donne la vie. Ne vous étonnez pas de vos défauts que vous y commettrez, pourvu qu'ils ne soient pas volontaires. Faites le capital de votre vie d'être fidèle à la croix et au silence ; ce seront, pour vous, deux amis fidèles, qui ne vous laisseront point qu'ils ne vous aient conduite dans le sein de Dieu. Je suis toute à vous.

 276 [D.1.127]. Souffrir avec soumission et persévérance.

Je prends beaucoup de part à vos peines, mais il faut les souffrir avec paix et soumission, car tant que vous voudrez secouer le joug, cela augmentera jusqu'à l'obsession. Le remède n'est pas de quitter le lieu où vous êtes ; c'est le contraire. Le démon fera tous ses efforts pour vous décourager et vous faire tout abandonner, mais ne le croyez pas, car la mort que vous souffrez aujourd'hui sera un jour votre vie. Ce que je crois qu'il y a à faire pour vous, c'est de vous soumettre à Dieu pour porter cette peine tant qu'il Lui plaira. Vous me direz que votre peine est un défaut qui peut déplaire à Dieu ? Ne savez-vous pas que dans la main de Dieu nos propres défauts nous servent de lessive, que c'est le savon dont Il [402] nous blanchit, qu'il ne faut pas se raidir contre la verge ? Plus les moyens dont Dieu Se sert pour nous corriger et nous purifier sont hors de nos idées et semblent choquer notre raison, plus ils sont efficaces.

Faites une remise de votre raison, et soyez résolue, mais du fond du cœur, de porter cette peine toute votre vie, si Dieu le veut. Dieu ne veut ni ménagement ni réserve dans le don qu'on Lui fait de soi-même. Il faut Le servir à Sa mode et non à la nôtre. Il nous faut tous mourir à nous-mêmes : la règle est générale pour tous, mais les moyens en sont différents et propres pour chacun de nous. Nous nous faisons des idées de perfection que Dieu renverse, nous faisant éprouver les choses les plus opposées à notre naturel, et c'est ce qui nous arrache la vie que nous avons en ces choses. Certainement aucun de nous ne choisirait le moyen de mort dont Dieu Se sert : on croit que d'autres moyens seraient meilleurs, et c'est ce qui nous trompe, car une mort de choix ne serait pas une mort.

Je regrette mes infidélités, me [403] direz-vous. J'en conviens, mais une peine involontaire comme la vôtre, n'étant qu'un sentiment et non un péché, vous ne devriez pas vous en alarmer. Toutes vos fautes ne viennent que de vouloir secouer le joug, et vous délivrer d'une peine qui vous humilie et ne vous plaît pas. Si vous la portiez en esprit de mort, ses effets ne serraient pas si violents : ils ne le sont que parce que vous voudriez vous en défaire. Demeurer donc paisible sous le couteau qui doit vous égorger, et ne regimbez pas contre l'éperon. Vous trouverez votre paix sans paix dans votre misère, contente que Dieu soit tout ce qu'Il est et vous, ce que vous êtes : pauvreté, misère, faiblesse, infirmité. Et chantez :   


            Je ne désire ni n'espère ;

Je suis content de ma misère ;

Seigneur, Tu m'en parais plus grand.

      Je n'en veux pas la délivrance :          

L'immuable contentement, où Tu vis éternellement,

Me fait aimer mon impuissance1.

1Dutoit n’indique pas de source : il s’agit probablement d’un poème de Madame Guyon, non répertorié dans la « table alphabétique de tous les cantiques et poèmes » qui termine les quatre volumes édités par Dutoit.

 277 [D.1.128]. Souffrir les peines et les distractions en priant.

Personne, madame, ne s'intéresse plus que moi à vos peines, et si je pouvais contribuer de quelque chose à leur diminution, il n'y a rien que je ne fisse pour cela. J'ose cependant vous assurer, de la part de Dieu, qu'elles ne seront pas si longtemps si fortes. Ayez cette confiance en Sa bonté et espérez contre l'espérance même. C'est ce Dieu qui, selon le Sage, mène jusqu'aux portes de la mort et en retire1. Ne vous découragez point, madame, et ne cessez, quoique d'une manière sèche, d'implorer Son assistance jusqu'à ce que vous l'ayez obtenue. Dieu Se cache souvent pour éprouver notre fidélité et nous faire éprouver le besoin que nous avons de Lui. La principale vertu, et la plus essentielle après [405] l'amour et la fidélité que nous devons à Dieu, est la patience qu'il faut avoir avec nous-mêmes. Dieu connaît la faiblesse de l'homme qu'Il a créé d'un peu de boue, et Il ne lui laisse tant de misères que pour le tenir humilié et lui faire sentir la dépendance continuelle où il est de son Dieu. L'orgueil naturel à l'homme ne s'accommode pas de cette connaissance causée par notre expérience ; cependant, rien n'est plus utile, pourvu qu'elle nous engage à de fréquents retours vers Dieu, à Le chercher sans cesse, à rentrer souvent en nous pour demander du secours d'une manière même qui paraît peu utile, et à nous imposer quelque peine lorsque nous nous sommes éloignés de Dieu et que nous avons passé du temps sans penser à Lui.

Persévérez dans l'oraison malgré tous vos dégoûts : Dieu récompensera en un moment votre fidélité. La sécheresse dans l'oraison doit être prise pour pénitence du temps qu'on a passé sans penser à Dieu ; elle doit servir à nous humilier. Celui qui ne mérite rien n'a pas lieu de rien prétendre, et n'est-ce pas une assez grande [406] miséricorde que Dieu nous fait, de nous laisser auprès de Lui quoiqu'Il ne nous fasse pas des faveurs singulières ? Combien de courtisans se présentent devant le roi chaque jour sans en avoir une seule parole ? Et si un criminel, après une longue suite d'infidélité, avait seulement l'entrée auprès du roi, combien se trouverait-il heureux quoiqu'il n'eût jamais une faveur ? Allez à la prière, madame, mais portez-y cette disposition qui me paraît digne de votre courage, de n'y aller que pour faire la volonté de Dieu, de n'attendre de Lui nulle faveur, nulle consolation, nulle correspondance. Et dites-Lui : « Quand Vous ne m'écouteriez pas, ô mon Dieu, je ne cesserai jamais de Vous prier, de Vous demander Votre amour et la grâce de ne Vous être plus infidèle ». Dites encore avec Job : Quand il me tuerait, j'espérerai encore en lui2. Lorsque Dieu paraît le plus éloigné de vous, c'est alors qu'Il est le plus proche. Tachez de ne pas vous dissiper volontairement, ou de vous rappeler vous-même lorsque vous vous apercevez de l'être. Mais après cette [407] exacte fidélité, ne vous étonnez jamais des voyages continuels d'une imagination aussi vive que la vôtre. Dieu ne regarde que le cœur qui aime et qui prie : l'imagination n'y a que faire, elle ne peut non plus nous nuire que le bruit de quelques enfants qui joueraient auprès de vous, pourvu que vous ne raisonniez pas volontairement sur les folies qu'elle vous représente. Je suis, madame, toute à vous.

1Sg16, 13.

2Jb 13, 15.

 278 [D.1.129]. Supporter les sécheresses, etc.

Je prends une part si grande, madame, à tout ce qui vous regarde que je ne pourrais guère avoir plus de plaisir qu'en vous rendant quelque petit service. L'état de sécheresse vient aussi bien de Dieu que celui de consolation ou de facilité. Cela vous fait voir la dépendance où vous devez [408] être de Dieu, car il vous est également impossible de vous donner une disposition plutôt qu'une autre. Il n'y a point de votre faute du tout lorsque la disposition de facilité vous quitte. C'est la conduite de Dieu d'en user de la sorte envers presque toutes les âmes ; ainsi attendez-vous à souffrir toute votre vie de ces vicissitudes. L'état de facilité sert à encourager afin de poursuivre le chemin avec moins de peine, et celui de sécheresse sert à purifier et à nous tenir dans l'humiliation. Enfin l'un et l'autre sont glorieux à Dieu et utiles à l'âme : celui de sécheresse sert à épurer la foi et l'amour, car c'est servir Dieu à ses dépens.

Je ne m'étonne pas que, lorsque la préférence de Dieu est moins aperçue, vous soyez plus dissipée ; c'est que les sens sont plus à eux-mêmes, n'ayant plus cette bride que le Maître tient quelquefois d'une manière aperçue. Il faut alors avoir le plus de fidélité qu'il vous sera possible pour retourner incessamment en vous-même. Lorsque Dieu ne vous rappelle pas, rappelez-vous vous-même au-dedans. C'est dans ces temps que notre fidélité doit être [409] exercée, car lorsque Dieu nous appelle Lui-même, quelle fidélité y a-t-il, sinon suivre un attrait à demi-vainqueur?

Celui qui exclut tout raisonnement, n'exclut pas pour cela toute demande. Le raisonnement vient de l'esprit, et la demande part du cœur et du sentiment de nos besoins. Nous ne pouvons atteindre Dieu par nos raisonnements, mais nous Le pouvons fléchir par une demande humble et soumise. Ce que je vous recommande surtout, c'est une oraison libre, afin que ni Dieu ni vous ne soyez gênés. Le silence donne la liberté à Dieu d'opérer en nous et d'y imprimer Ses volontés et Son pur amour. Il faut aussi que notre cœur se répande vers Lui en affections libres et en demandes non forcées ni gênées, mais que Lui-même opère en nous. Évitez tout ce qui gêne et tout ce qui est forcé. Lorsque Dieu vous invite au silence, ne parlez pas, mais lorsqu'Il vous laisse la liberté de Lui dire quelques mots, dites ceux qui vous viennent naturellement à la bouche sans les rechercher, et soyez persuadée que les paroles que l'amour inspire sont toutes en désordre et sans suite, au [410] lieu que celles qui ont l'arrangement viennent de notre raison.

Je vous conjure d'avoir beaucoup de patience avec vous-même. La perfection que la nature imagine est impétueuse, elle voudrait que tout fût fait en un instant, mais la perfection qui vient de Dieu est longue parce qu'elle est efficace. Celui qui ne veut remuer qu'un peu de sable qui est au-dessus d'une roche, en vient aisément à bout, mais quand il faut enlever la roche peu à peu, le travail est difficile et paraît même ingrat. Dieu vous aime, aimez-Le avec paix. Je Le prie de vous donner Sa paix, et que cette lettre fasse l'effet de l'ange envers les pasteurs : qu'elle apporte la paix aux hommes de bonne volonté1. Je suis sûre que votre volonté est bonne et droite, mais les sens sont vifs et indociles. Ne vous en étonnez pas : un enfant de bonne volonté apprend enfin ce qu'il veut bien se laisser enseigner, quoiqu'il ne soit pas parfait tout d'un coup. Je vous conjure d'attendre tout de la bonté de Dieu : Il vous aime et vous m'êtes très chère en Lui.

1Lc 2, 14.

 279 [D.1.130]. Porter les épreuves et les coups. 

Je vous assure que vous m'êtes toujours très cher et que je partage avec vous toutes vos peines, que personne ne désire plus sincèrement que moi de vous voir à Dieu sans réserve. Dieu vous traite avec un soin paternel et une bonté sans égale : Il vous rompt Lui-même les obstacles que vous faites à Ses bontés, et Il fait par Lui-même ce que vous n'aviez pas la force de faire. S'il en usait autrement, ce serait une marque qu'Il s'intéresserait moins à ce qui vous regarde. Ces sortes de coup sont rudes, mais j'ose dire qu’ils sont nécessaires. Si Dieu ne coupait nos liens, loin que [412] nous les dénouassions, nous les serrerions toujours plus. La nature crie et se tourmente en de pareilles occasions, elle ne sent que l'amertume sans goûter la douceur, mais dans la suite, lorsque les choses seront changées de face, vous verrez cette main, qui vous paraît à présent si dure, pleine de suavité.

Toutes les choses auxquelles nous tenons fortement, nous coûtent infiniment à perdre. Plus Dieu aime une âme malgré ses infidélités, plus Il lui arrache tout ce qui la sépare de Lui. Tâchez donc de seconder les desseins de Dieu et de prendre Son parti contre vous-même. Donnez-vous à Lui afin qu'Il retranche sans miséricorde tout ce qui Lui est opposé, mais ne vous découragez pas : la nature, qui se sent ôter ses fausses douceurs, est comme dans la rage. Remarquez que ces douceurs apparentes qui renferment un poison séducteur, ont mille fois plus d'amertume réelle que tout ce qu'on peut imaginer. Combien cet amusement des sentiments vous a-t-il déjà coûté ? Si vous mettiez dans une balance les tourments que cette liaison [413] vous a fait souffrir, avec la douceur que vous y avez trouvée, de combien la peine surpasserait-elle le plaisir ? Laissez donc faire Dieu et vous direz un jour : Il a bien fait toutes choses1. En attendant, dites avec Job : Que celui qui a commencé de me briser achève et que j'ai cette consolation qu'en m'accablant de douleur, il ne m'épargne point. Je ne contredirai pas aux paroles du Saint2. Je suis sûre que c'est la disposition foncière de votre cœur, quoique la nature demandât le contraire : il la faut laisser se tourmenter. Qui nous délivrera de ce corps de mort ? Ce sera la grâce de Dieu par Jésus-Christ3.

Je vous porte dans mon cœur avec une tendre compassion. J'espère que Dieu achèvera de rompre vos liens ; ne faites donc rien pour les renouer. Je sais qu'il est dur de combattre toujours contre son propre cœur,  mais c'est un combat digne de Dieu. Courage ! Soyez humilié de vos misères mais n'en soyez ni découragé, [414] ni abattu. Le découragement et l'abattement vous laissent en proie à vos ennemis qui vous trouvent par là sans défense, au lieu que la confiance en la bonté de Dieu, un sincère aveu de vos faiblesses, espérant contre toute espérance, attendant tout de Dieu, étant résolu de Lui être fidèle et de vous vaincre pour Son amour, sont les seules armes qui vous restent. Faites-vous un peu de violence, fortement, mais doucement. Dieu vous aidera dans votre faiblesse, je L'en prie de tout mon cœur. Ne doutez pas de ma tendresse pour vous.  Oh ! quand Dieu vous sera-t-Il toutes choses ?

Je salue N. bien affectueusement ; je la prie de ne se pas laisser aller si fort à la douleur. La nature en cela se mêle avec la grâce : qu'elle vous aide doucement selon les desseins de Dieu à vous renoncer, mais qu'elle ne s'afflige pas. Dieu veut peut-être d'elle qu'elle vous sacrifie et vous abandonne à Lui, comme elle s'y est abandonnée elle-même. Ce sacrifice sera peut-être plus efficace pour attirer les miséricordes de Dieu sur vous que [415] toutes ses larmes. Lorsque je dis qu'elle vous sacrifie, je n'entends pas qu'elle ne vous aide pas, mais qu'elle sacrifie à Dieu ses idées de perfection, le zèle de votre avancement. Il faut que le même coup qui vous frappe, achève de la tuer. J'aurais bien des choses à dire là-dessus que je ne puis écrire. Je l'aime très tendrement et intimement.

 Oh ! perdons enfin toutes vues d'état et de perfection ! Soyons longanimes : attendons plus de Dieu que de toute industrie humaine, même celle qui est avec bonne intention. Dieu renverse notre lit dans la maladie. Job disait : Je croyais me reposer dans mon petit nid4, mais Dieu l'a renversé. Nous bâtissons ce nid avec peine, comme des oiseaux spirituels qui ne veulent plus voler que dans les airs de la Divinité ; et lorsqu'il est bâti avec tant de peine et qu'on croit s'y reposer, Dieu le renverse. On croit, par ce qui est passé, que le nid doit toujours subsister, mais que les pensées de Dieu sont différentes des nôtres !

1Mc 7, 37.

2Jb 6, 9-10.

3Rm 7, 24-25.

4Jb 29, 18.

 280 [D.1.131]. Sensibilités et leur usage.

Le bon Dieu permet, ma très chère, qu'on soit quelquefois plus sensible à de petites choses qu'à des grandes, et j'ai bien de la joie de la confiante tranquillité de votre fond qui vous rend insensible aux avantages qui peuvent revenir à vous et aux vôtres. Cependant je ne puis m'empêcher de croire que si la chose avait été décidée autrement vous en auriez eu de la peine, car votre fond étant porté à la mélancolie, vous sentez plus vivement ce qui vous peine que ce qui vous fait plaisir, plus ce qui vous manque que ce que vous avez. Cette mésaise que vous éprouvez continuellement, est une marque que votre cœur n'est pas encore où Dieu le veut, et qu'il n'a pas cette largeur qu'il aura un jour.

Laissez tout passer, et laissez-vous [417] en proie à la mort qui donne la vie. Dieu Se sert de tout pour nous la procurer : même nos propres défauts y contribuent beaucoup. Ce qui serait en nos mains un poison est, en celles du divin Maître, une source de vie ; il faut Le laisser faire et demeurer entre Ses mains pour tout.

Cependant, lorsque vous sentez que votre peine sur quelque chose vous peut indisposer contre quelqu'un, je le dirais bonnement, non en vue de vous soulager, mais pour empêcher un certain froid qu'une chose gardée et non expliquée peut donner.

 281 [D.1.132]. Peines d’esprit.

Quand vous avez des peines dont vous ne pénétrez pas la cause, il faut vous y livrer et vous en laisser dévorer, car ces peines purifient notre âme et sont fort utiles. Il [418] ne faut pas en être plus chagriné, mais il ne faut rien faire pour les écarter : il faut s'en laisser dévorer. Il n'en est pas de même des autres peines troublantes dont vous connaissez la cause : il faut sortir de la résistance ou de la réflexion qui la cause.

Quelquefois l'oraison est plus profonde parce que la présence de Dieu est plus distincte. L'oraison paraît plus superficielle dans la sécheresse parce que la porte est fermée ; elle est pourtant également bonne.

 282 [D.1.133]. Peines d’esprit (suite).  

Je crains que les entraînements de vos occupations non nécessaires ne vous prennent trop de temps. Je me retirerais quelquefois d'une société journalière (rarement d'abord) sous prétexte d'affaires, vous dérobant à vous-même certains après-midi. Ne vous [419] étonnez pas de sentir réveiller les sentiments des défauts ; c'est le dogue enchaîné qui ne laisse pas d'aboyer et ferait bien plus de ravage si Dieu ne le retenait. C'est une chose admirable, et qui marque d'autant plus la dépendance où nous sommes de Dieu, et notre mauvais fonds, que de sentir que, lorsqu'on croit l'animal mort, il revit tout de bon. Il ne faut point vous inquiéter, mais vous présenter à Dieu afin qu'Il vous guérisse. La crainte anticipée pour le temporel me paraîtrait d'une plus grande conséquence, parce que c'est une chose plus en nous et qui excède les sentiments. Laissez-vous donc à Dieu pour le passé, le présent et l'avenir. Oui, mon cher enfant, j'espère que nous serons unis dans le temps et l'éternité. Amen, Amen !

 283 [D.1.134].

Aujourd'hui que je suis mieux, je l'emploie à vous écrire. Pour ce qui vous regarde, laissez-vous pénétrer de la vue de ce que vous est montré, soit de vos misères en général, soit de vos défauts en particulier. Mais n'y ajoutez rien par la réflexion ni ne diminuez rien pour secouer la peine. Ce que Dieu nous fait sentir et connaître porte Son impression dans le moment ; tout ce qui est par-dessus, cela vient de la nature réfléchissante et ne sert de rien ni pour l'impression ni pour la purification. Ainsi recevez les dispositions dans lesquelles on vous met, laissez-les aller et venir.

 284 [D.1.135].

Que vous dirai-je, sinon que je suis plus unie à vous que jamais ? Portons les temps d'affliction, de destruction, de renversements, les temps de colère, d'humiliation ; ce sont les temps de la justice et, par conséquent, de la gloire de Dieu. Nous Le recevons lorsqu'Il vient nous sauver ; recevons-Le lorsqu'Il vient pour détruire et pour perdre. Qu'aucun reste d'intérêt pour autrui ne nous empêche de nous unir à ce Dieu vengeur. Sa colère ne durera peut-être pas toujours, et elle n'arrêtera pas le cours de Ses miséricordes que Dieu ne pardonne à ce petit reste de la maison d'Israël. Mon cœur  est présent au vôtre. Plus nous serons petits et simples, plus nous ferons un.

 285 [D.1.136]. Foi nue.

Votre lettre m'a fait un fort grand plaisir. Vous n'éprouverez que ce que vous devez éprouver dans l'état où vous êtes. L'intérieur est un paradoxe continuel. Plus le fond se perd en Dieu d'une manière pure et nue, plus les sens sont comme laissés à eux-mêmes, et la faiblesse des sentiments est comme les peaux du tabernacle qui le conservent en le couvrant. Je ne vous ai point oublié et, s'il y avait moins de vicissitudes à votre état, il serait moins sûr.

Il faut vous accoutumer au pur amour et à la foi nue : l'une est inséparable de l'autre. Plus la foi est pure, destituée de témoignages et de soutiens, plus l'amour devient comme une flamme pure qui s'élève au-dessus de toute matière. Plus l'abandon est pur, plus il est privé d'assurance ; il faut, afin [423] que cela soit comme je l'ai dit, que la volonté perde toute tendance après avoir perdu tout choix.

Laissez-vous donc dans la main de l'amour qui sera toujours le même, quoiqu'il vous fasse souvent changer de situation et de disposition. Le Seigneur fait toutes les saisons, le froid et le chaud ; cela nous suffit pour être parfaitement contents. Celui qui préfère une disposition à l'autre, qui aime plus la plénitude que le vide, aime les dons de Dieu et non pas Dieu, puisque, où il y a plus de vide et de dépouillement, il y a plus de mort, et où il y a plus de mort, il y a plus de Dieu.

 286 [D.1.137]. Foi nue, épreuves.

J'avoue que je reçois toujours un nouveau plaisir de voir en vous les démarches de la grâce. Je ne vous ai pas quitté d'un moment, et croyez que c'est le même Dieu qui fait la pluie et le beau temps, l'abondance et la sécheresse. [424] Ce sont ces vicissitudes qui forment l'intérieur, comme les saisons différentes composent l'année.  Oh ! laissez-vous mener à Dieu sans faire un moment d'attention sur vous-même, et tout ira à merveille. Dieu vous aime et Il vous a choisi pour Lui, mais Il veut tellement être le maître chez vous qu'Il n'y soit contrarié par quoi que ce soit. Il met haut et bas, dans la paix et dans les combats. Il prend plaisir de faire comme les vagues de la mer, Il prend dans Son sein, Il rejette ensuite sur le sable, c’est-à-dire en nous-mêmes. Soyons le ballon de notre bon Maître.

N. m'a mandé ce que lui a dit ... : il est fort alarmant. Pour moi, je suis contente de tout ce qu'il plaira au Seigneur d'ordonner : je serais prête de souffrir pour une seule âme non seulement la prison, mais la mort. Périls partout, et périls en aucun lieu : périls sur mer, sur terre, parmi les faux frères1. Tout est bon en Celui qui nous unit à jamais.

1II Cor., 11, 26.

 287 [D.1.138]. Epreuves.

Je reçois avec petitesse et action de grâces les marques de votre bon cœur. Il faut aussi que vous receviez simplement ce que je vous envoie. Ne nous étonnons jamais de nos faiblesses, ni des vicissitudes qui arrivent. C'est notre partage jusqu'à ce que nous soyons affermis en Dieu. Vos misères ne vous nuiront point pourvu qu'elles ne fassent que vous apetisser à vos propres yeux, sans vous en occuper ni y réfléchir. Il faut faire comme un homme qui, passant sur un serpent, avance le plus vite qu'il peut de crainte que s'amusant à le regarder il n'en soit endommagé.

Nos misères sont glorieuses à Dieu. Elles font voir qu'Il est seul saint, juste et parfait. Elles nous sont avantageuses, nous faisant connaître par expérience qui nous sommes.

Si nous étions toujours dans la [426] misère, nous perdrions courage, nous deviendrions pusillanimes ; c'est pourquoi Dieu nous relève. Si nous étions toujours debout, nous croirions nos forces plus grandes qu'elles ne sont et nous nous appuierions sur elles. Mais les vicissitudes font un juste tempérament : Dieu verse de l'un dans l'autre et tempère ainsi toutes choses. Il ne faut pas s'étonner de ces changements, mais laisser mener par les hauts et bas comme il plaît au Seigneur.

 288 [D.1.139]. Epreuves.

N., on ne peut prendre plus de part que je ne fais à votre nouvelle affliction. Dieu vous aime certainement puisqu'Il vous éprouve en tant de manières. La dernière épreuve m'apparaît la plus fâcheuse à cause des suites. Bon courage ! voilà le temps d'épreuve, le temps de misère et d'affliction : c'est une moisson pour ceux qui en savent faire usage en esprit de mort. Des coups [427] comme ceux-là sont bien propres à faire avancer l'âme, et plus en un jour qu'en plusieurs années de tranquillité. Nous avons besoin que Dieu nous hâte, sans quoi nous demeurerions amusés en cent manières. Ne doutez point, je vous prie, de mon amitié, et si je vous mande quelquefois les choses comme je les pense, c'est que je vous aime trop pour vous rien cacher.

 289 [D.1.140]. S’abandonner.

Je viens de recevoir votre lettre. Je suis peinée de votre peine. Dieu ne vous l'envoie assurément que pour vous obliger à vous abandonner à Lui, car ce n'est pas en vous refusant de vous abandonner à Lui que votre peine cessera, au contraire. Vous savez que depuis quelques temps vous avez eu souvent de ces terreurs paniques : le démon ne veut par là que vous agiter, et Dieu le permet pour vous porter à [428] vous abandonner à Lui. Ce que Dieu veut le plus de vous est que vous mouriez à vous-même et que vous vous donniez à Lui sans réserve. Il faut avoir bon courage et ne point craindre des maux qui ne viendront peut-être pas, du moins je ne crois pas sitôt. Cela vous trouble, vous occupe et vous empêche de vous occuper de Dieu. Ne doutez jamais de mon amitié. Égayez-vous, car la mélancolie nuit au corps et à l'âme : la gaieté élargit le cœur.

 290 [D.1.141]. Avis pour les temps de séparation.

On peut bien diviser les corps, mais on ne peut séparer les esprits qui ne sont qu'un en Dieu. Tant que nous serons à Dieu, nous serons unis. N'ayant qu'un même amour, nous n'aurons qu'une même volonté. Les premiers chrétiens cédaient à la force et, quoique l'on emprisonnât les uns et qu'on exilât les autres, selon le témoignage de l’Écriture, ils ne laissaient pas d'être ensemble par la communion des esprits, n’étant qu'un corps mystique, qu'un cœur par l'uniformité de volonté, et qu'un esprit, étant tous animés de celui de Dieu et remplis de la même foi. Quel gain croyez-vous que le diable trouvait dans cette division des premiers chrétiens ? Tout ce qu'il prétendait, en les divisant, était de les affaiblir. Toute leur force était dans leur union, dans un exemple réciproque, soutenu d'une foi mutuelle.

 Que prétend-il à présent par tout son fracas ? Ce n'est pas de vous priver simplement d'une misérable qui n'est qu'un chien mort, mais c'est qu'il espère qu'après vous avoir retiré d'elle, vous donnerez dans la crainte que des gens sans lumière vous causent par des discours spécieux, mais très pernicieux. La crainte des tourments fut, au commencement de l'Eglise, la cause du naufrage de quantité de chrétiens, et la crainte de se [430] méprendre est la ruine des âmes intérieures. C'est pourquoi je vous dis avec l'Apôtre : Prenez garde que la crainte ne vous séduise1. Vous serez à couvert du dégât qu'elle peut faire chez vous si, aveuglant votre raison, vous vous laissez conduire par la foi. N. vous peut beaucoup servir : il est droit, savant et expérimenté. Soumettez-vous aveuglément à tout ce qu'il vous dira là-dessus.

Quand on est une fois certifié de sa vocation pour l'intérieur, il ne faut pas se persuader que le manque d'activité propre soit un défaut ; au contraire, c'est agir que de ne pas agir, puisque votre action ne sert alors qu'à interrompre celle de Dieu. On change souvent de dispositions, mais le fond de l'état doit demeurer fixe. Si la grâce donnait toujours à pleine voile, où serait l'abandon ? L'abandon peut être, je l'avoue, dans la volonté de s'abandonner, mais l'exercice de ce même abandon n'est que dans l'orage et la tempête, lorsque le ciel obscurci nous dérobe les brillants de sa lumière et ne nous laisse voir au-dessus de nous que des flots mutinés. Vous ne devez point [431] craindre l'oisiveté si vous êtes toujours fidèle à vos exercices, si la sécheresse ne vous rend pas plus négligente, si vous lisez pour rappeler votre esprit trop dissipé au commencement de l'oraison. Comme le principal effet de la lecture avant l'oraison doit être de recueillir l'esprit, elle est inutile lorsque l'esprit est recueilli et le cœur attiré, mais lorsque cela n'est pas, il faut lire avant l'oraison. Si cette lecture vous recueille, à la bonne heure, si elle ne le fait pas, vous avez fait ce que vous avez dû.

Il ne faut pas vous mettre en peine du reste. Vous ne devez point, dis-je, craindre l'oisiveté si vous conservez de votre mieux la présence de Dieu. Je ne parle pas de Sa présence aperçue, mais de la conformité de votre volonté à la Sienne. Si vous vous mortifiez beaucoup plus l'esprit que le corps, vous vivrez plus dans l'esprit que dans le corps. Si votre cœur est séparé des choses du monde quant au désir, quoique vos sentiments ne soient pas toujours d'accord avec eux, quand vous vous attachez aux devoirs de votre état plus qu'à vos goûts, lorsque vous vous [432] laisserez conduire à Dieu et non à vos arrangements, vous trouverez alors en cela le remède à l'amour-propre. C'est, de toutes les cures, la plus longue à faire : il faut avoir du courage et de la persévérance. Négligez vos sentiments, agissez par la foi, mourez à vous-même en toute occasion, et oubliez-vous le plus que vous pourrez et tout ira bien. Je suis à vous en Notre-Seigneur, sans réserve.

1II Th., 2, 2-3.

 291 [D.1.142]. Croix, abandon, oraison, etc.

Je trouve vos remarques très justes. Il est aisé de voir qu'on se grossit les objets et qu'on voit les choses selon la peine dont nous sommes affectés, de sorte qu'avec un vrai désir de dire vrai et une croyance qu'on le dit, on ne le dit pas pourtant. Il faut que ce qui nous passionne [433] soit détruit afin que nous entrions dans la vérité, car l'illusion des passions est telle qu'elles ont leur fausse lueur qu'on prend pour la vérité.

Je prends part, je vous assure, ma chère enfant, à toutes vos peines, mais le Seigneur a ordonné que cela soit de la sorte. Je tire un fort bon augure de tant de difficultés. Lorsqu'on doit faire quelque bien, il faut qu'il soit précédé de la croix et de la contrariété. Les choses qui se font sans peine ne réussissent guère. Il n'est pas à propos de rien précipiter, car ce qui se ferait avec trop d'effort pourrait indisposer N. ; mais les choses se faisant avec douceur réussiront mieux. La nature est vive, précipitée et voudrait faire les choses tout d'un coup, mais la grâce est longanime et ne fait ce qu'elle veut faire que peu à peu.

Ne vous embarrassez pas de ce qu'on vous dit : Dieu ajustera tout pour Sa gloire et votre bien propre. Tachez de ne point réfléchir sur tout cela. C'est la réflexion qui perd tout et nuit à votre corps et à votre âme. Le divin Maître ne veut pas que vous fassiez ces retours. C'est pourquoi Il [434] disait autrefois à l’épouse du Cantique : Détournez vos yeux de moi car ils me font envoler1. Il s'envole lorsqu'on veut trop voir ce qu'Il fait ou ne fait pas.

Ne vous laissez pas trop aller à la douleur, ma chère fille. Vous êtes comme une poule timide et faible, je vous veux voir plus généreuse. Vous êtes peut-être entourée de gens qui raisonnent ; il faut laisser tous les raisonnements pour n'admettre que la confiance en Dieu et l'abandon à Sa Providence. Dieu est un Dieu jaloux, iI ne veut pas que ceux qu'Il conduit se mêlent tant d'eux-mêmes. Courage sans courage. Si vous voulez être fille du divin Maître, il faut aimer ce qu'Il a aimé. Je vous dis avec saint Paul : Devenez robuste dans le Seigneur2. Il fait beau voir des membres délicats sous un chef couronné d'épines3. Prenez les moments que vous pourrez pour faire oraison, c’est-à-dire pour rester en silence auprès du divin Maître. Quand vous n'auriez que la moitié d'un [435] demi quart d'heure, ne le laissez pas échapper. Il ne faut plus d'arrangement, mais la fidélité à prendre tous les moments sans en perdre un seul, et à remplir tous ses devoirs. Soyez docile comme un petit enfant, et ne vous laissez pas aller à votre imagination, qui est vive : elle vous mènerait loin.

1Ct, 6, 4.

2Ep 6, 10.

3Saint  Bernard (Dutoit).

 292 [D.1.143].

Ne vous mettez point en peine de la douleur naturelle que vous sentez pour la mort de la personne dont vous me parlez : on ne peut pas empêcher les sentiments de la nature. Vous voyez que la grâce les surmonte. S'il n'y avait point de combat, il n'y aurait point de victoire.

Pour ce que j'ai écrit à N., je l'ai conseillée comme j'aurais fait tout autre, sans me regarder. Croyez-moi, il faut la laisser à la Providence. Dieu [436] fait bien ce qu'Il veut faire, et c'est en vain qu'on veut retenir ce qui peut échapper. J'ai si peu d'estime de moi que je crois aisément que les autres ont plus de grâce. Vous faites bien de ne rien préméditer et de suivre le moment présent : tout autre conduite est sujette à la méprise. Abandonnez-vous à Dieu qui prend soin de vous.

 293 [D.1.144].

J'ai appris, ma chère, que le Seigneur, votre Maître et le mien, vous visite. Vous savez combien je vous suis unie en Jésus-Christ et combien je partage nos maux et nos biens. Je ne doute point que vous ne fassiez un grand usage de l'état où vous êtes par un abandon total, espérant contre l'espérance même. C'est dans ce temps qu'il faut faire un sacrifice entier de ce que vous êtes pour honorer le sacrifice de la Croix. On sacrifie son bien et sa [437] vie pour son roi et pour sa patrie ; il faut quelque chose de plus pour Dieu.

J'espère que nous serons unies dans l'éternité comme nous l'avons été dans le temps et que, si je ne vous précède pas, je ne tarderai guère à vous suivre. Mon cœur ne se séparera jamais de vous, puisque c'est en Jésus-Christ que nous sommes et serons unies.

 294 [D.1.145]. Simplicité, petitesse, etc.

Ne vous étonnez point, je vous prie, de votre pauvreté, pourvu que vous soyez toujours simple et petite : cet état sera toujours le meilleur pour vous. Mais soyez assurée que si vous changiez votre caractère simple et ingénu, ce serait le plus grand malheur qui vous put arriver. Ce serait vous éloigner de Dieu, comme je vous l'ai mandé. Mais si vous êtes simple, le démon ne peut ni vous en arracher ni vous nuire. Plus [438] vous serez sèche, pauvre, étant néanmoins fidèle, plus vous serez bien. C'est le temps de mourir à vous-même, et toutes les choses qui vous flattent vous sont mortelles : il faut manger le pain sec, aller par la foi et par où vous ne savez, s'en fiant seulement à celui que Dieu vous a donné pour guide, que je prie de ne vous point épargner. Et que le goût naturel ne vous fasse point vivre en vous-même, au lieu de mourir afin de vivre en Dieu. Croyez que je vous dis vrai, et que je m'intéresse trop à votre âme pour ne vous pas indiquer un autre chemin si j'en avais un meilleur.

Je sais bien le tort que les louanges font aux enfants. Dieu vous fait part de bonne heure de Sa croix : cela me donne une bonne espérance. Mais soyez simple, et ne songez pas à vous donner plus de courage que Dieu ne vous en donne. Soyez simple, simple : c'est là la source de toute sainteté ; tout ce qui n'est point cela n'est qu'une montre de sainteté, vide de toute réalité. Souffrez la croix avec peine et répugnance, si Dieu le veut, et aussi sans peine, s'Il le veut. N'ayez point de honte de découvrir vos faiblesses, car alors elles [439] vous seront fort utiles ; mais si vous les conservez, elles se changeront en serpents. Soyez donc très petite, très fidèle, très mourante à tout, et vous serez dans la vérité. Mille fois toute à vous.

 295 [D.1.146]. Se laisser conduire à Dieu en enfant.

Je vous reçois, madame, de tout mon cœur de la part de Celui qui m'a donnée à vous sans réserve. Il sait bien, ce cher et divin petit Maître, qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire et souffrir afin que vous fussiez à Lui selon qu'Il vous désire. Je suis trop persuadée des desseins qu'Il a sur votre âme pour ne l'être pas de ce qu'Il vous fera passer. Ce sera Lui qui sera votre chemin, votre force, et même votre faiblesse. Ô madame, qu'il est [440] bien plus avantageux d'être faible, lorsque Dieu nous laisse dans la faiblesse, que de vouloir nous donner une force qui, ne venant pas de Lui, serait une marque de la possession que nous avons de nous-mêmes ! L’Écriture nous assure que l'homme ne sera jamais fort de sa propre force1.

Aimons notre faiblesse puisque Dieu nous la laisse, et soyons comme des petits enfants. Lorsqu'un petit enfant est sale, il ne saurait se nettoyer si on ne le nettoie ; s'il est tombé par terre, il ne peut se relever si on ne le relève, il ne peut même faire un pas si on ne le lui fait pas faire ; il ne fait pas ce qui lui convient le plus, mais il laisse faire indifféremment de lui tout ce que l'on veut. C'est de ces sortes d'enfants que Dieu veut composer Son royaume, mais ces enfants sont incapables de hauteur, ils ne connaissent pas ce que c'est.

Pour la présence de Dieu, il ne dépend pas de vous de vous la donner, et je crois qu'il faut qu'elle se perde quant au sentiment. Laissez-vous posséder et mouvoir à l'Esprit du Seigneur [441] comme une plume que le vent emporte : ce sera alors que vous serez possédée de Lui quoique vous ne sentiez pas Sa présence. Il vous donnera le goût de cette présence, lorsqu'il Lui plaira, et vous l'ôtera de même.

1I R, 2, 9.

 296 [D.1.147]. Etre petit.

Dieu vous veut petit, et vous êtes encore un peu grand. Ce sont les grandes personnes qui vous gâtent. Cependant il faut devenir petit. Que faire donc ? Vous n'avez rien à faire qu'à être, avec moi, enfant. Votre état veut que vous voyiez les Grands, mais votre état ne veut pas que vous goûtiez les Grands. Quand vous serez petit, vous ne trouverez plus de goût parmi les Grands, quoique vous soyez obligé de les voir, car il y bien de la différence entre les voir et les goûter. Et vous me goûterez, moi, quand même vous ne me verriez pas. Ô mon [442] cher ..., ne négligez pas le don du Seigneur. Vous êtes à Lui, je le sais, mais je suis obligée de vous protester que si j'étais éloignée de vous, ce que vous avez de liquide se figerait et se glacerait ensuite, comme l'eau fait lorsque le soleil s'éloigne, et alors, par le plus grand de tous les malheurs, vous auriez du goût pour ce qui est grand et spirituel et du dégoût pour la petitesse et la vraie enfance, qui nous fait être comme bêtes devant Dieu et devant les hommes. Je prie mon cher petit Maître de vous imprimer Son esprit d'enfance, car c'est uniquement ce qu'Il veut de vous afin de vous faire un homme nouveau.

Il ne règne presque nulle part, mon cher petit Maître. Il veut régner en vous non par les douleurs, les opprobres, les ignominies, - ces choses portent un caractère de grandeur, - mais par la petitesse enfantine et puérile, qui est la chose du monde qui vous est la plus contraire. Ô quand sera-ce que mon langage sera non seulement compris, mais goûté de votre cœur, de telle sorte que tout autre viande lui sera insipide ? Ce langage est pour votre âme ce que le [443] pain est pour le corps. Jusqu'à ce qu'il vous mette en appétit de la petite enfance, il y aura toujours chez vous une fadeur pour cette petite enfance.

Il me prend une douleur si vive, dans le moment que je vous écris, de ce qu'il n'y a point de cœurs assez grands ni assez petits pour moi. Dieu ne presse la destruction de votre esprit et ne veut vous engager à un agir purement divin que parce que le temps va venir qu'Il veut Se servir de vous d'une manière singulière. Mais Il veut être seul chez vous, sans quoi rien ne réussirait.

 297 [D.1.148]. Simplicité et droiture en tout.

Vous voulez bien, mademoiselle, que je vous souhaite une heureuse année, pleine des miséricordes de Dieu. Je prie ce grand Dieu, [444] qui S'est fait petit enfant pour l'amour de nous, de vous rendre participante de Sa simplicité et de Sa petitesse. Soyez simple envers lui, mademoiselle, ayant une oraison où vous L'écoutiez souvent, où vous Lui cédiez absolument les droits que vous avez sur vous-même. Soyez simple, par une intention si pure et une attention si droite que vous n'ayez que Lui seul en vue et pour but de ce que vous faites. Ne vous recourbez jamais sur vous-même, ni sur aucune créature, pour ne faire quoi que ce soit que par amour pur et droit, et rien par respect humain. Rien n'est plus opposé à Dieu que ces sortes d'actions qui, quoique bonnes, sont gâtées par une vue ou intention dont la créature est le principe.

 Accoutumez-vous à servir Dieu pour Dieu même ; c'est en cela, mademoiselle, qu'il faut avoir un cœur conforme à votre naissance pour ne vous arrêter à rien au-dessous de Dieu. Qu'Il soit le principe de vos actions, et qu'aucune créature ne puisse se vanter de vous faire faire pour elle ce que vous ne faites pas uniquement pour Dieu. C'est ce que j'appelle un noble orgueil [445] que celui d'une âme qui regarde indigne de ses pensées, de ses actions, et surtout de la fin de ses actions, tout ce qui n'est pas Dieu. Ce que je vous dis ici, mademoiselle, n'exclut point la condescendance charitable, puisque Dieu en est le principe, mais il exclut tout respect humain, toute recherche de nous-mêmes, tout amour-propre causé par les retours sur nous-mêmes et sur nos avantages ; enfin il rend nos actions bonnes, épurant nos intentions.

Vous aurez en même temps la simplicité envers le prochain, car celle qui n'a d'autre vue que de contenter Dieu, a peu de mystères à faire et est toujours droite. On peut s'assurer sur ce qu'elle dit et qu'elle agit toujours de bonne foi, n'agissant que pour Dieu. On se doit une certaine droiture à soi-même, ne se dissimulant jamais à soi-même sur mille choses. On se flatte et on se justifie contre la certitude, ou du moins, contre le soupçon que Dieu nous donne au-dedans de nous que cela est d'une autre sorte. Je ne sais pourquoi je vous écris comme je fais : agréez ma bonne volonté, mademoiselle, et soyez, s'il vous [446] plaît, persuadée que personne ne vous honore plus que moi.

 298 [D.1.150].

Vous perdez de votre simplicité et de votre franchise, et cela vous paraît vous mener loin. Ne savez-vous pas que ce sont les choses qu'on a le plus de répugnance à dire qu'il faut dire ? De la répugnance, l'on tombe dans [449] l'impuissance de parler, et l'on s'éloigne toujours plus : il arrive de petits entre-deux, ensuite des murailles, puis des montagnes, puis des espaces infinis. Je prie Notre-Seigneur de vous en faire voir et sentir l'infinie conséquence et de vous faire la grâce de ne point vous écarter de Ses desseins sur vous. Cet endroit est le plus délicat et le plus de conséquence de votre vie, qui ouvre ou ferme la porte à Dieu. C'est en Lui que je suis toute à vous.

 299 [D.1.151]. Rareté de la simplicité désintéressée.

J'ai le cœur  bien serré depuis hier au soir ; je ne sais pourquoi. Il me semble que les enfants ne remplissent pas assez les desseins de Dieu sur eux. J'espère néanmoins que Dieu en aura soin et que, quoiqu'Il permette qu'ils soient faibles, Il ne permettra pas qu'ils [450] soient infidèles. Je sens une [telle] charité pour C. qu'il me semble que je donnerais ma vie, mais son cœur est dur pour moi.

Ma pauvre enfant, puisque le Seigneur me lie avec vous de plus en plus, soyons unies dans la petitesse et dans le rien, et par là nous serons unies à notre Tout. Ne vous séparez jamais de ce méchant néant car tout misérable qu'il est, il est pour vous le canal de la vie. Je vous dis, les larmes aux yeux, que je ne trouve point ni de parfait désintéressement, ni d'amour parfait : on se couvre des plus beaux prétextes du monde et des plus spécieux.

Ma chère enfant, soyons à notre divin Maître sans réserve ni partage ; c'est l'unique chose que je vous demande. J'aime N. plus que ma vie. Il est pour moi un mystère : je lui trouve des choses excellentes, j'en trouve d'autres qui font rebrousser mon cœur. Lorsque je suis de cette sorte, j'entre pour lui dans un esprit de sacrifice. Je sens que le capital pour lui, c'est la petitesse, que Dieu ne demande que cela en moi pour lui. Hélas ! Je sens dans mon cœur  ce [451] qu'y sentait Rébecca : Esaü y combat Jacob, la chair et la prudence s'élèvent contre le pur esprit. Quoique je sache que les enfants sont très bons, je ne les sens pas encore (il s'en faut bien) remplir tous les desseins de mon divin Maître. Je vois de plus que le démon fait tous ses efforts pour les rendre infidèles. Soyez toujours plus simple, plus petite, et que votre cœur me console en quelque sorte de ce qui manque aux autres.

 300 [D.1.152]

Ayez bon courage, je vous en prie. Abandonnez-vous à Dieu sans aucune réserve : Il vous conduira Lui-même. Cherchez-moi auprès de Lui et vous me trouverez. Ne vous étonnez pas de vos défauts, mais soyez fidèle à vous tenir attachée à Notre-Seigneur. Ne manquez jamais à votre oraison ; rappelez-vous le plus que vous [452] pourrez en la présence de Dieu. Pour N., je ne pourrai que difficilement lui écrire. Fortifiez-vous les uns les autres dans l'amour de Dieu et dans la voie qu'Il vous a marquée.

 301 [D.1.153]. Abandon général et ses avantages.

J'ai beaucoup de joie de vous voir dans ces dispositions d'abandon : c'est ce qui dilatera votre âme et la retirera de ce resserrement. Plus vous vous abandonnerez, plus vous trouverez que votre cœur s'étendra, en sorte que vous direz avec David : « Je courrai dans la voie de vos préceptes lorsque vous aurez étendu mon cœur1, sans que rien me fasse tomber ». Un homme qui court, quoiqu'il bronche quelquefois, pourvu qu'il ne s'arrête pas trop à regarder l'endroit qui l'a fait broncher, arrive plus tôt que celui qui va lentement, en tâtonnant, et rempli de crainte. Il y a longtemps que je désire pour vous cet esprit d'abandon général, qui n'est autre que l'esprit de foi et le parfait amour [453] qui bannit toute crainte2. J'espère qu’en vous jetant à corps perdu entre les mains de Dieu, vous vous trouverez tout autre : Il fait bien mieux nos affaires que nous ne les saurions faire nous-mêmes, Il les fait pour Sa gloire, et c’est tout ce que nous y devons désirer, et néanmoins nous trouvons notre avantage dans ce qui Le glorifie. Je vous assure que votre âme m’est bien chère, qu’elle me l’a toujours été, et que j’ai une vive espérance que Dieu achèvera Son ouvrage.

Je suis touchée de ce que N. prend le change. Il faut beaucoup prier pour lui, et espérer que Dieu le remettra dans sa place, car certainement, malgré sa bonne volonté, il est déplacé. Qu’il aurait besoin d’un homme qui l’aidât à entrer dans la piscine salutaire !

1Ps 118, 32.

2I Jn, 4, 18.

 302 [D.1.154]. Abandon, oraison, petitesse.

Votre lettre m’a fait un véritable plaisir, y remarquant votre détermination d’être à Dieu sans réserve. Vous avez mis deux fois « quoiqu’il m’en puisse coûter », ce qui m’a charmée. Il est vrai qu’il en coûte pour être à Dieu, mais je vous assure néanmoins que c’est Lui qui en fait tous les frais. Ne vous inquiétez donc pas de vous, puisque vous appartenez à un si bon Seigneur ; c’est à Lui à faire ce qu’il Lui plaira de ce que vous Lui avez donné. Il vous rendra bon compte de votre intérieur, pourvu que vous le Lui laissiez tout entier. S’Il vous prend quelque inquiétude sur ce qui vous regarde, dites à vous-même : « Je ne suis plus à moi, je suis à mon bon Maître : qu’Il fasse donc en moi et de moi tout ce qu’il Lui plaira ».

La conduite de Dieu n’est pas toujours selon nos vues. Il nous mène par un chemin, lorsque nous croyons devoir aller par un autre. La facilité, le goût, la présence de Dieu aperçue, sont une route bien satisfaisante pour [455] nous ; mais Dieu, qui ne veut que la mort de nous-mêmes, ne nous y laisse pas marcher. Il donne, au commencement, un attrait et un goût de Sa présence au-dedans de nous pour nous montrer le chemin par où nous devons marcher ; mais dans la suite, Il couvre cette route d’un nuage : nous ne laissons pas de marcher, mais d’une manière plus sèche, quoique Dieu y fait toujours de même : Il ôte l’agréable et jamais le réel, car Il substitue la foi à l’expérience sensible, qui est infiniment au-dessous.

Ne vous étonnez pas lorsque les occupations de votre état non recherchées vous ôtent le goût de Dieu ; n’y laissez point entrer l’amusement et l’inutilité ; du reste, retournez à Dieu et à l’oraison sitôt que vous avez quelques moments libres. Allez-y pour faire la volonté de Dieu, et non la vôtre, et vous y serez toujours bien. Vous serez contente, dans Sa volonté, de votre sécheresse et de votre pauvreté, que vous Lui présenterez simplement et sans discours.

Je suis ravie que vous vous souveniez de ce temps ici et de la naissance de notre divin petit Maître, qui, selon Saint Bernard, est d’autant plus aimable qu’Il est plus petit. Imitons Sa petitesse : il est plus aisé de s’abaisser et de rester en sa place, qui est le rien, que de s’élever. Il est descendu jusqu’à nous, S’anéantissant Soi-même, parce que nous ne pouvions aller jusqu’à Lui par l’élévation. Plus Il nous élève par notre condition, plus nous devons être abaissés par l’amour et la fidélité à la grâce. N. vous fera toujours du bien, il vous élargira le cœur, car notre cœur ne saurait être assez étendu pour recevoir l’immensité même. Défiez-vous de tout ce qui vous resserre le cœur. Allez à Dieu avec étendue, confiance et abandon : vous vous en trouverez bien.

 303 [D.1.155]. Acquiescer en Dieu par la foi.

J'ai pris toute la part que je dois aux dispositions que vous avez écrites à N. et dans lesquelles vous vous êtes trouvée dans votre voyage. Elles marquent un cœur vraiment gagné à Dieu, malgré la répugnance de la nature, et une protection visible de ce même Dieu. A travers l'ennui qu'une habitude de société vous cause dans cette solitude, vous ne laissez pas de goûter qu'il y a une douceur et un repos secret dans la séparation du monde. Le cœur de l'homme est tellement fait pour Dieu qu'il ne peut trouver de vrai repos hors de Lui, quoique les sens, amusés par un commerce continuel, se trouvent peinés de le perdre. Ayez bon courage : Dieu ne vous a pas fait tant de miséricordes pour ne pas achever en vous Son œuvre. Abandonnez-vous donc à Lui, et ne vous étonnez ni des peines, ni des difficultés, ni des sécheresses, car quoique que vous paraissiez sèche et privée de goût sensible, vous ne laissez pas d'avoir le goût de la foi, [458] qui vous fait agir contre vos sentiments et qui vaut bien mieux que tout autre goût. Vous êtes mieux que vous ne pensez.

 Ne vous alarmez pas, je vous prie, si vous ne faites pas à vos terres tout le bien que vous désirez ; faites ce que vous pouvez et laissez faire le reste : tout ne se fait pas à la fois, et nous ne devons pas nous peiner de ne faire pas tout le bien que nous connaissons. Il faut en être humiliée et s'abandonner à Dieu afin qu'Il nous fasse exécuter ce qu'Il nous donne la volonté de faire, mais il faut demeurer en repos, faisant de son mieux. Contentez-vous de faire faire devant vous ce que vous ne pourriez faire vous-même ; c'est faire que faire exécuter.

Je vous conjure de vous supporter vous-même avec patience. La vertu ni la dévotion ne dépendent point des sentiments, mais de la fidélité à exécuter, malgré les sentiments mêmes, ce que l'on croit que Dieu demande. Si vous savez supporter en patience ce que vous appelez sécheresse, et demeurer en paix auprès de Notre-Seigneur, vous sentirez, avant même que de [459] sortir de l'oraison, qu'Il était bien proche de vous quoiqu'Il vous parût éloigné. Ce ne sont point les sens qui doivent être juges de ce qui se passe en nous, mais la foi, la soumission et la patience. Vous serez contrainte de dire un jour avec le Prophète : J'ai attendu le Seigneur avec grande patience et il s'est enfin abaissé à moi1. Je suis avec bien du respect, etc.

1Ps 39, 2.

 304 [D.1.156]. Ne s’attacher qu’à Dieu. Rien de soi. S’abandonner.

Je vous avoue, ma très chère, que je ne puis tenir contre vous. Ne m'écrivez donc que pour la nécessité, et je vous répondrai pour cette même nécessité. J'ai toujours espéré de la bonté de Notre-Seigneur qu'Il suppléerait à mon défaut1 et que nous n'en serions pas moins unies, au contraire. Abandonnez-vous donc à Lui [460] sans réserve. J'ai cette foi qu'Il prendra soin de vous comme d'une fille très chère, et qu'Il achèvera par Sa miséricorde ce qu'Il a commencé. Les hommes peuvent bien séparer les corps, mais non pas diviser les cœurs qui sont unis par la charité. Je prie Notre-Seigneur de répandre dans votre cœur Son infusion divine. C'est cette bonne semence qui rapportera du fruit au centuple pour la vie éternelle. J'espère que ni les oiseaux ne l'enlèveront point, ni que les épines ne l'étoufferont point.

Les croix dont la divine Providence vous a partagée depuis que vous avez commencé d'être à Dieu, m'ont liée à vous plus que je ne puis vous dire, et je ne saurais me persuader qu'une piété qui a de si bons fondements, puisse périr. Ne vous faites donc pas de peine des croix que vous dites m'avoir procurées : je ne les regarde pas comme venant de ce côté-là, et si je les voyais comme venant de vous, je vous en aimerais davantage puisque vous m'auriez procuré le plus grand de tous les biens. Peut-on aimer Jésus-Christ et penser [461] autrement ? Je vous dois le repos dont je jouis dans ma chère solitude. La séparation de toutes les créatures est un mets si exquis pour l'âme que qui l'aurait bien goûté, regarderait comme malheureux ceux qui ne possèdent pas ce bien. Consolez-vous donc, je vous en prie, et