Madame Guyon VI


MADAME GUYON

VI

CORRESPONDANCES II


Directions mystiques de 1711 à 1716 du marquis de Fénelon, d’autres « cis, de disciples “trans” en Europe et en Ecosse.

§

Correspondances de 1682 à fin juillet 1694 avec le Père Lacombe, le Duc de Chevreuse, quelques autres.



édition critique par Dominique Tronc






OpusMadame Guyon”


Quinze ouvrages



Madame Guyon Oeuvres mystiques choisies


I Vie par elle-même I & II. — Témoignages de jeunesse.

II Explication choisies des Écritures.

III Oeuvres mystiques (Opuscules spirituels choisis).

IV Correspondance I. Madame Guyon dirigée par Bertot puis Directrice de Fénelon.

V Correspondance II. Autres directions — Lettres jusqu’à la fin juillet 1694.

VI Les Justifications. Clés 1 à 44.

VII Les Justifications. Clés 45 à 67 — Pères de l’Église.

VIII Vie par elle-même III. — Prisons — Compléments — pièces de procès.

IX Correspondance III. Du procès d’Issy aux prisons.

X Correspondance IV. Chemins mystiques.

XI Années d’épreuves Emprisonnements et interrogatoires – Décennie à Blois.

XII Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure.


Éléments biographiques, Témoignages, Etudes.

Indexes et Tables.





Avertissement



Ce cinquième tome de la série Guyon — deuxième tome sur quatre de lettres — rassemble deux parties. Elles pourraient être publiées séparément si l’on ne recherchait des volumes aux dimensions comparables1.

§


La première moitié du cinquième tome livre les directions d’autres disciples qui ont succédés à François de Fénelon. Ils sont retenus lorsqu’ils sont nommés et que les échanges sont assez précisément datés2. Un choix ciblé est ainsi opéré au sein du vaste cercle des disciples. D’admirables lettres non datées et sans destinataires désignés seront assemblées ensuite3.

On associera à cette première moitié les contenus de deux ouvrages :

D. & M. Tronc, Expériences mystiques en Occident IV une Ecole du Cœur/Du Tiers ordre franciscain à l’Ermitage de Caen, Monsieur Bertot, Madame Guyon et leurs disciples, “IV. Les Filiations de la Quiétude”, “Le marquis” 471 — 485, “Filiation Ecossaise” 488-510, Hollandaise » 517-531.4

D. Henderson, Mystics of the North-east, coll. « Chemins mystiques », 2016, Lulu.com, 390 p. [réédition de l’ouvrage « introuvable » publié en 1934 à Aberdeen]. Outre le grand intérêt offert par l’Introduction de l’érudit Henderson, l’ouvrage comporte des lettres de disciples adressés à Mme Guyon — surtout échangés entre eux, délivrant ainsi le parfum aéré propre au cercle nordique de la quiétude5.


§


La seconde moitié du cinquième tome livre la Correspondance précédant les « Entretiens » d’Issy ou procès des mystiques, soit de 1682 à fin juillet 1694 : échanges avec le Père Lacombe, le Duc de Chevreuse, quelques autres6.

On associera à cette seconde moitié deux disciples très proches et aimés ainsi qu’un célèbre mémorialiste :

François Lacombe (1640-1715), Vie, Œuvres, Epreuves du Père Confesseur de Madame Guyon, Sources assemblées par D. T., coll. « Chemins mystiques », Lulu.com, 1-648.7

Marie-Anne de Mortemart 1665-1750, La « Petite Duchesse » en relation avec Madame Guyon, Fénelon et son neveu, Lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 1-270. [Esquisse biographique, Lettres des deux directeurs : madame Guyon et Fénelon ; Lettres au marquis de Fénelon]8

Mémoires de Saint-Simon concernant Fénelon, Madame Guyon et leurs proches, dossier assemblé par D. T., Lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 363 p. [Extraits des tome 1 à 13 des Mémoires concernant Mme Guyon, Fénelon, Chevreuse & Beauvilliers, le Dauphin & la Dauphine, Mme de Maintenon.]9


Directions mystiques de 1711 à 1716 du marquis de Fénelon, d’autres « cis, de disciples « trans » en Europe et en Ecosse.



La direction du marquis de Fénelon.



Un jeune mousquetaire.

Madame Guyon eut bien du mal avec ce mousquetaire arrivé à elle à l’âge de vingt-trois ans après avoir été blessé. Il avait des difficultés à s’unifier dans la vie intérieure. Elle le confia au début à un ami, lord Forbes ou Ramsay10, puis développa une tendresse particulière pour son « cher boiteux ». En outre, cette correspondance décrit les précautions que devait prendre le petit groupe quiétiste surveillé de près, et nous renseigne sur la publication de manuscrits de Fénelon après sa mort.

Gabriel-Jacques de Salignac de La Mothe, marquis de Fénelon, neveu de l’archevêque, mena une vie de militaire :

Né le 25 juillet 1688, petit-fils du frère aîné de Fénelon, il était le second d’une famille de quatorze enfants. Mousquetaire en 1704, colonel du régiment de Bigorre en 1709, il reçut une grave blessure le 31 août 1711 au siège de Landrecies, lors de l’enlèvement du camp ennemi à Hordain. Mal soigné, il subit une opération au début de février 1713, qui fut suivie de trois mois de maladie dont nous trouvons l’écho dans la correspondance. Il se rendit aux eaux de Barèges en 1714 avec « Panta », l’abbé Pantaleon de Beaumont. Ils s’attardèrent à Paris et peut-être à Blois11. Commença alors une correspondance suivie avec Madame Guyon. Il fut inspecteur général de l’infanterie en 1718, brigadier en 1719. Son mariage avec la fille de Louis Le Pelletier avait fait de lui un parent du comte de Morville, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères : celui-ci le désigna en 1724 pour l’ambassade de Hollande. Il y resta jusqu’en 1728, où il fut nommé plénipotentiaire au Congrès de Soissons, puis retourna en Hollande de 1730 à 1744. Chevalier des Ordres du Roi en 1739, il servit comme lieutenant général dans l’armée du maréchal de Noailles, puis dans celle de Maurice de Saxe. Il était en passe d’obtenir le bâton de maréchal quand il fut blessé très grièvement à la bataille de Raucoux, près de Liège, et mourut quelques jours après, le 11 octobre 174612.

Légataire universel de son grand-oncle et dépositaire de tous ses écrits originaux, qui lui avaient été remis par l’abbé de Beaumont, il les publia13, en y ajoutant un Avertissement pour servir d’introduction à la lecture des Œuvres spirituelles recueillies dans cette nouvelle édition14. Cet exposé fut peut-être rédigé avec l’aide de Dupuy.

Nous disposons d’une série de 70 lettres, dont 69 qui lui sont adressées par Madame Guyon. La seule lettre attribuable au marquis, datée du 31 mars 1614, ne permet guère de mieux le connaître, mais — outre les traits observés par Madame Guyon — on se reportera à la préface du marquis rédigée avec soin pour son édition de 1738 des Œuvres spirituelles de Fénelon15. Nous avons ajouté deux lettres adressées au marquis, l’une des duchesses de Mortemart et de Guiche (depuis maréchale de Grammont), l’autre, tardive, de Dupuy, informant le marquis à l’occasion de la rédaction de sa préface que nous rééditons dans le volume II Combats.

L’édition par Dutoit atteste en son Indice (p. 628 du t. V) trois lettres au t. III, puis une série de trente-huit lettres au t. IV. Nous avons pu recourir à de nombreux originaux (autographes de l’écriture difficile qui caractérise la fin de la vie de Madame Guyon ; copies sous dictée le plus souvent de la main de son secrétaire Ramsay) et à défaut, au « cahier des lettres » de la main du marquis. Dutoit s’est avéré utile pour certains mots indéchiffrables ; malheureusement toutes les difficultés n’ont pu être surmontées, de déchiffrage comme d’identification de personnes.

L’accord entre ces trois sources s’avère excellent. On relève dans toutes les variantes la fidélité du pasteur Poiret. Son édition fut reprise scrupuleusement par Dutoit, à l’exception d’omissions de noms et de détails personnels : notons toutefois une tendance à occulter le « petit Maître », expression remplacée par « Seigneur » ou « Dieu », ainsi que les témoignages de tendresse, fréquemment omis.

L’ordre obtenu suivant les indications de dates, souvent portées sur les sources (mais fréquemment il manque l’année !), s’avère respecter de près celui donné par la série des trente-huit lettres citées16 : la « Table des lettres de ce IV. volume » par Poiret, reproduite par Dutoit, déclarait d’ailleurs qu’elles « sont écrites à une même personne, et dans le même ordre ».

Lettres

Au marquis de Fénelon. Septembre 1711 ?

Fraternité spirituelle ; la ferveur n’est pas la perfection de la dévotion.

J’ai reçu1 votre lettre, monsieur, avec beaucoup de joie, y remarquant le désir sincère que vous avez d’être à Dieu, et les miséricordes qu’Il vous a faites. Je suis ravie que vous puissiez voir quelquefois M. N. 2 Il désire depuis longtemps d’être tout à Dieu, et Dieu lui a fait bien des grâces. On se sert les uns les autres dans la volonté de Dieu, et l’union des cœurs et des esprits en Lui Lui sont très agréables. Celui qui a dit : Lorsque vous serez assemblés deux ou trois en mon nom, Je serai au milieu de vous3, aime cette fraternité spirituelle, puisqu’Il ne sépare point l’amour du prochain du grand commandement de l’aimer purement au-dessus de tout : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres 4.

C’est cette charité mutuelle qui, après le pur amour, débarrasse le cœur de toute amitié profane dangereuse, et même de celles qui sont trop naturelles et trop humaines. Car la véritable amitié, qui est selon Dieu, doit naître de la conformité de nos pensées et de nos sentiments pour Dieu. Ces sortes d’unions, loin d’être imparfaites, unissent davantage le cœur à Dieu. Mais il faut une correspondance simple, sans trop retourner sur nous-mêmes, et lorsque la Providence nous a fourni un moyen de voir ou de connaître ceux qui veulent être à Dieu, il faut agir avec simplicité : Dieu, qui voit le fond du cœur, connaît bien le motif qui fait agir en cela. Ce sont quelquefois des moyens que Dieu nous choisit pour nous avancer dans Sa voie, et le rejet de ces moyens sous bon prétexte nous nuit souvent beaucoup. J’espère que vous vous trouverez bien d’entrer en société spirituelle avec M. N. Vous vous aiderez mutuellement dans le chemin de la foi et de l’amour. Je veux bien y entrer en tiers en esprit.

Pour ce qui vous regarde, monsieur, ne doutez point que vous ne soyez appelé à l’intérieur, puisque vous avez été appellé au christianisme : car un chrétien sans intérieur n’est qu’une figure de chrétien et un corps sans âme, n’ayant pas au-dedans de lui cet Esprit vivifiant, qui est l’esprit de la filiation divine. C’est cet Esprit qui prie et gémit en nous5 et qui, comme dit l’Écriture, fait en nous toutes nos œuvres 6.

Mais il faut comprendre une bonne fois que cet Esprit n’est pas moins réellement en nous pour n’être pas toujours sensible. Au contraire, plus Il Se communique à nous, plus Il le fait d’une manière secrète et cachée, afin de dérober Son opération à la vue du démon et de l’amour propre : c’est ce que nous appelons marcher en foi et non pas dans une claire évidence. Cette clarté est souvent trompeuse et sujette à méprise, mais la foi est toujours certaine en elle-même, quoiqu’elle cause des doutes à cause de son obscurité. Il est vrai qu’elle est moins satisfaisante pour les sens : la nature veut toujours sentir et connaître, et la foi se confie en Dieu au-dessus de toute connaissance.

L’âme qui veut bien aller à Dieu par la foi et se laisser conduire par un abandon entier à la volonté de Dieu, ne peut que se taire en Sa présence. Et pourrait-on faire autrement envers Celui qui voit tout ce qui se passe en nous ? Qui connaît mieux ce qu’il nous faut que Lui-même ? Et qui a plus de bonté pour nous le donner ? Que désirer hors Dieu et Sa divine volonté ?

Votre oraison est une simple exposition devant Dieu. Il faut y être fort fidèle, sans vouloir mettre notre main grossière à son ouvrage. Les distractions, lorsqu’elles ne sont pas volontaires, n’empêchent point l’oraison du cœur. Le cœur est constamment à Dieu malgré les diverses agitations de la vie, pourvu qu’on ne se reprenne pas, et qu’on veuille bien ne Le point offenser et ne point reprendre son cœur après le Lui avoir donné. Le sentiment et la ferveur dans la dévotion n’est pas la perfection de la dévotion, mais des accidents passagers, qui ne l’augmentent ni ne la diminuent : c’est un feu de paille, qui ne saurait être de durée. Mais la solide dévotion ne se perd pas lorsqu’on cesse de la sentir : elle n’est point assujettie aux causes accidentelles. L’amour sacré, la foi, l’abandon à la volonté de Dieu, sont l’âme de la piété, qui ne gît point dans le sentiment.

Ne craignez point tant l’avenir. Si Dieu vous exposait encore au combat, Il combattrait pour vous, comme dit l’Ecriture7, et vous demeureriez en repos auprès de Lui, à couvert sous l’ombre de Ses ailes. Surtout ne vous découragez point : vous ne sauriez faire un plus grand outrage à Dieu. Le découragement vient de présomption et de faiblesse. Lorsque l’on présume de soi, notre faiblesse nous fait trouver du mécompte ; mais celui qui se confie à Dieu, ne se décourage jamais. Job disait : Quand il me tuerait, j’espérerais en Lui8. Prenez courage pour combattre les combats du Seigneur. Je désire qu’Il vous soit toutes choses, amen.

— Dutoit, t. IV, Lettre 38, p. 81-86.

1 L’attribution est de Dutoit, Indice du tome V, p. 629 ; étant donné son contenu, nous la plaçons au tout début de la correspondance, avant ou juste après la blessure du marquis.

2 Ami non identifié, probablement d’origine écossaise (Madame Guyon nomme parfois le marquis « mon petit milord boiteux »). Il peut s’agir soit de Ramsay (qui à cette date est probablement à Cambrai auprès de Fénelon, dont il avait fait la connaissance en août 1710 ; il ne sera à Blois que tardivement : sa présence y est toutefois attestée en mars 1714 ; v. Henderson, Chevalier Ramsay, p. 31 & p. 38), soit de Lord Forbes dont nous éditons, dans la série des correspondances avec les Écossais, deux lettres plus tardives adressées au m arquis de Fénelon.

3 Matthieu, 18, 20.

4I Jean, 4, 7.

5 Rom., 8, 26 : « De plus l’Esprit de Dieu nous aide dans notre faiblesse. Car nous ne savons ce que nous devons demander à Dieu dans nos prières pour le prier comme il faut ; mais le Saint-Esprit lui-même prie pour nous par des gémissements ineffables. » (Sacy).

6 Isaïe, 26, 12 : « Seigneur, vous nous donnerez la paix, car c’est Vous qui avez fait en nous toutes nos œuvres. » (Sacy).

7 Exode, 14, 14 : « Le Seigneur combattra pour vous, et vous demeurerez dans le silence. » (Sacy).

8 Job, 13, 15.

Au marquis de Fénelon. Septembre 1711.

« Vous êtes avec Jésus-Christ sur la croix… »

Je vous assure, monsieur, que personne ne prend plus de part que moi à tout ce qui vous regarde, et que j’ai été affligée avec vous, que je vous ai recommandé de tout mon cœur à Notre Seigneur, que je l’ai prié et le prie encore que, s’Il vous fait participant de la peine et de la douleur de Jésus-Christ, Il vous donne aussi la patience nécessaire. Vous êtes avec Jésus-Christ sur la croix, et Il est avec vous dans la tribulation1 : Il vous y fait compagnie.

Vous trouverez toujours dans votre cœur ce fidèle Ami lorsque vous L’y chercherez par un retour simple et sincère : un simple coup d’œil Lui suffit pour entendre tout ce que vous voulez Lui dire et que vous ne Lui dites point. Vous ne trouverez de consolation, de soutien et de force qu’en Lui. Vous L’avez toujours au-dedans de vous. Vous pouvez, à tous les instants, par un petit retour, témoigner l’amour que vous avez pour Lui. Il n’a pas besoin de parole pour vous entendre ni de contention d’esprit, qui ne s’accorde pas avec une vive douleur. Mais ce simple retour vous fera posséder votre âme en patience, calmera votre cœur, adoucira votre douleur, la rendra moins piquante. Ô que je souhaite que l’amour de Jésus-Christ règne dans votre cœur et que la part qu’Il vous donne à Sa croix me fait concevoir d’espérance pour l’avenir ! Oui, monsieur, j’espère que Dieu achèvera en vous ce qu’Il a commencé et qu’Il vous rendra un de Ses enfants très chers. C’est en Lui que je suis véritablement à vousa.

— A.A.-S. ms 2176 pièce 7417 p. 107-108 & ms 7566 autographe. Adresse : « À monsieur le m. de F. » — Dutoit, t. IV, Lettre 1, p. 1-3.

Cette lettre est reproduite avec l’orthographe d’époque par E. Griselle, « Madame Guyon directrice de conscience, quelques lettres inédites », Revue Fénelon, 1910 p. 109-126, 1911 p. 165-169, comme première lettre du « Recueil d’extraits formé par le marquis de Fénelon en vue de l’impression, et écrit de sa main. Pour quelques-unes, nous avons en outre sous les yeux l’autographe, écrit par Mme Guyon elle-même, ou sous sa dictée » (p. 109). Les lettres du recueil sont attribuées à « M. de saint Fr [ançois] ».

aje suis etc. D

1 Le marquis fut blessé à la jambe le 31 août 1711, au siège de Landrecies. Cette lettre a dû être écrite juste après.

Au marquis de Fénelon. Octobre (?) 1711.

Conseils pour se recueillira.

Si la part que j’ai prise, monsieur, à ce que vous avez souffert, avait pu adoucir vos peines, elles eussent été plus légères. Après avoir demandé à Dieu pour vous la patience dans vos vives douleurs, je Lui demanderai de tout mon cœur qu’Il vous fasse faire bon usage de la santé, et même de la vie qu’Il vous a rendue1.

La défiance que vous avez de vous-même vous garantira des chutes ordinaires aux personnes de votre âge, si vous y joignez une grande confiance en Dieu, un soin exactes de retourner souvent en vous-même, pour y chercher Dieu avec amour et fidélité, si vous prenez quelque temps le matin, avant tout autre emploi, pour vous consacrer à Lui, [f° 1 v°] Le priant de vous garder Lui-même, afin que vous ne Lui soyez pas infidèle, qu’Il vous empêche de vous égarer, et si vous étiez assez malheureux pour le faire, qu’Il vous rappelle à Lui. Ensuite recueillez-vous profondément, et demeurez quelque temps dans un silence humble et respectueux, que vous entremêlerez d’affections et d’actes selon votre besoin. Durant le jour, lorsque vous vous trouverez trop dissipé et que vos passions se réveilleront, rentrez en vous-même, quand ce ne serait que le temps d’un clin d’œil, pour implorer sans rien dire le secours de Dieu. Et je m’assure que ces petites pratiques qui paraissent peu de choses, vous seront très utiles.

Si je puis vous être bonne à quelque chose, je me ferai un plaisir de vous marquer par mon exactitude combien je vous honore en Jésus-Christ. Mais, étant proche deb la source, de quelle utilité vous peut être un petit ruisseau qui, toutc petit qu’il est, ne vous refusera jamais les eaux que le Seigneur lui a données ? Si j’osais, j’assurerais de mon respect une personne1 que j’honore extrêmementd.

- A.A.-S., pièce 7489 autographe, d’une bonne écriture ferme et lisible, adresse « Le bon marquis » —A.S.-S. ms 2176 pièce 7417 p. 108 (recueil) —Dutoit, t. IV, Lettre 2, p. 3-4. - Reproduite avec l’orthographe d’époque par E. Griselle, Madame Guyon…, comme deuxième lettre du « Recueil d’extraits » formé par le marquis de Fénelon.

1 La date paraît donc postérieure à la blessure du 31 août 1711, de quelques semaines à quelques mois : E. Griselle l’attribue au mois de septembre.

aRésumé en tête repris de la pièce 7417.

bprès de D.

cqui pourtant tout D.

dSi j’osais… extrêmement omis par la pièce 7417 & par D. Ces deux sources secondaires sont très fidèles.

1 Allusion à Fénelon auprès duquel le marquis se trouvait à Cambrai.


Au Marquis de Fénelon. 26 mars 1714.

« … de la fidélité ou de l’infidélité à l’oraison dépend tout le bien et le mal de notre vie. »

Je vous assure, monsieura, que, si vous avez quelque bonté pour moi, mon cœur en est plein de reconnaissance. Je vous souhaite toutes les bénédictions du ciel. Il y a quatre jours que j’étais encore à l’extrémité et je me sers d’un peu de mieux, que le Seigneur me donne, pour vous assurer que personne ne s’intéresse plus que moi à tout ce qui vous concerne et surtout à votre bien spirituel. Quand je n’aurais pas pour vous tous les sentiments que le Seigneur m’a inspirés, ceux à qui vous appartenez me sont trop chers pour ne pas prendre un juste et singulier [intérêt] à toutb ce qui vous regarde.

Puisque vous voulez bien que je vous dise ma pensée, je vous assureraic que de la fidélité ou de l’infidélité à l’oraison dépend tout le bien et le mal de notre vie. Il est impossible que vous vous souteniez, à votre âge et dans vos emplois, qu’autant que vous prendrez de la force auprès de Dieu dans la prière. C’est comme un magasin d’eau qui se répand insensiblement sur toutes les actions de la journée. Nous sommes si faibles par nous-mêmes que, si nous ne nous tenons attachés à ce premier principe, nous tombons insensiblement dans la langueur. Moins on fait d’oraison, moins on a envie d’en faire : on se refroidit en s’éloignant du feu. Quand on est soigneux d’approcher souvent du feu, on éprouve une certaine chaleur douce qui rétablit le corps. Il en est ainsi de l’âme, lorsqu’elle approche de Dieu.

Votre lettre est pleine de lumière, et je comprends fort bien que, si vous êtes fidèle à écouter Dieu et à Le suivre, vous pouvez aller loin, mais je vous demande en grâce que, quand quelque chose vous fait peine et vous cause quelque honte, vous le disiez sur le champ à votre bon père1. La nature souffre et a peine de dire les choses dans le moment présent. On les dit plus facilement lorsqu’elles sont passées, mais il faut surmonter la nature et ne la point écouter, aller tête baissée contre elle car c’est votre plus grand ennemi. Ne vous découragez jamais, quoi qu’il arrive. Quand nous sommes bien convaincus de ce que nous sommes par nous-mêmes, nos misères redoublent notre confiance en Dieu. Il Se plaît, ce Dieu de bonté, à nous faire sentir ce que nous sommes, afin que nous ne nous appuyons point sur nous-mêmes et que nous ayons un recours perpétuel à Lui. Il vous a fait connaître combien il nous est utile d’être humiliés et rapetissés.

Je ne vois rien de meilleur à faire pour vous que d’être fidèle à l’oraison. Trompez-vous vous-même et vous dérobez aux autres occupations. Quand on le veut bien, on trouve toujours le temps de la faire, mais quand on y est un peu lâche, le temps s’évapore et s’enfuit, en sorte qu’on se persuade qu’on n’a pu faire autrement que de la perdre par d’autres occupations. Soyez aussi exactes à dire dans le moment les choses qui vous peinent, sans attendre que la peine soit passée. Tâchez de vous rappeler souvent à votre cœur pendant le jour et croyez que tout ira bien, quoique vous éprouviez souvent des vicissitudes.

Je veux bien de tout mon cœur vous accepter en la qualité que vous me donnez : je prierai le Seigneur qu’elle ne soit pas vaine ni en vous ni en moi. Je Le prie de vous être toute chose. Plus de compliments, s’il vous plaît, entre nous : cela ne convient pas à la simplicité chrétienne dont nous faisons profession.

Ce 26 de mars.

- A.A.-S., ms 2177, pièce 7522 & A.A.-S., ms 2176, pièce 7417 p. 110 —Reproduite avec l’orthographe d’époque par E. Griselle, Madame Guyon…, comme troisième lettre du « Recueil d’extraits » formé par le marquis de Fénelon. - Dutoit, t. IV, Lettre 3, p. 5-8.

aSoyez assuré, monsieur D.

bprendre un intérêt singulier à tout D.

cdirai D.

1 Fénelon.

Au marquis de Fénelon. 21 mai 1714.

[Billets de Pentecôte] 1

Voilà, mon cher enfant, un billet que j’ai tiré pour vous à la Pentecôte. J’en ai fait comme à l’ordinaire pour tous les enfants du petit Maîtrea. Je les ai tirés ensuite, après avoir prié. Voilà celui qui vous est échu : la Providence a tout accommodé. Les messieurs étrangers que vous avez vus, ont passé pour vous car ils vinrent me rendre visite et sont repartis si promptement que cela a passé pour constant que c’était des étrangers. Et les jésuites entrant comme ils sortaient, ils les ont vus : ainsi si quelqu’un fait de [s] questions sur celui qui était avec R [amsay], on croira que c’était ces étrangers dont on veut parler, d’autant plus qu’il y en a un qui parle parfaitement bien français. Ainsi n’ayez point de peine car le petit Maître accommodera toujours tout comme il faut. J’aib envoyé cette lettre circulaire àc tous les enfants en leur envoyant les billets et comme vous n’êtes point avec eux, je vous l’envoie séparément. La voici :

« Je prie le Saint-Esprit de remplir le cœur de [f. 1 v°] mes chers enfants et de leur donner cet amour chaste qui ne regarde que Dieu en Lui-même et pour Lui-même, sans égard à nos propres intérêts. Cet amour pur rend l’esprit et le corps chastes, nettoyant l’esprit de toute idée, opinion, raisonnement propre, pour les soumettre à la foi et faisant que toutes les puissances réunies auprès de leur centre laissent le corps sans vigueur pour le mal. La chasteté du corps consiste à s’éloigner non seulement de tout plaisir illicite, mais à se priver souvent de ceux qui sont permis, pour l’amour de Celui dont il est dit “proposito sibi gaudio sustinuit crucem 2”. J’ai prié pour vous tous dans cette grande fête. Voilà des billets que je vous envoie après les avoir faits et invoqué le Saint-Esprit ; je les ai tirés pour chacun tels que la Providence les a envoyés. Je prie Dieu qu’Il vous soit toute chose. Veni Sancte Spiritus. »

Croyez, mon cher enfant, que vous m’êtes très cher dans le petit Maître etd que je ne vous oublierai jamais.

Ce 21 de mai.

[f. 2 r°] Si je mesurais, mon cher frère, la réalité de ma tendresse et de mon respect pour vous sur ce que je sens, je vous dirais peut-être plus que n’est vrai, en tout cas je souhaite de vous aimer en Dieu et de vous être utile pour Lui, et si je ne me trompe point, le bien de votre âme me touche infiniment. Je prie le petit Maître de perfectionner en vous ce qu’Il a commencé.

[f. 2 v°] De Bloise « À monsieur/ monsieur le marquis de Fénelon/ Colonel du Régiment de Bigorre chez M. le marquis de Fénelon son/ père à Limoges. / À Consalent/ Province de Toulouze »/ Bannières aux eaux de Baresgef.

[Billets du petit Maître :] 3

[premier billet :]

Don de force : fruit de douceur. La force est dans la douceur, comme le dit l’Écriture : par la patience vous posséderez vos âmes4. Une âme qui s’accoutume à la patience porte les plus grandes adversités sans s’ébranler, et c’est la vraie force. Sine tuo Numine/Nihil est in homine,/Nihil est innoxium5.

[deuxième billet :]

Don de crainte : fruit de charité. Fuyons la crainte mercenaire,/ Ne craignons que de vous déplaire,/ Un véritable enfant craint tout de votre courrouxg/ Et ne peut plus craindre vos coups.

Entendement charité. Don de force. force douceurh.

— A.S.-S., pièce 7140, sans date, avec l’adresse : « À monsieur/ monsieur le Marquis de Fenelon/ Collonel du Régiment de Bigorre/ ches Mr le Marquis de Fenelon son père à Limoges/ à (Consolent/ Route de Toulouze) biffé (Bannières/ Départ à Carrière/ aux eaux de Barèges) add. interl. »

Elle fut transcrite par Griselle, Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », 1910, pièce IV, p. 114-116, avec l’orthographe d’époque et l’annotation : « 1 feuille in-8, pliée en deux. Écriture de Ramsay » — La copie manuscrite par le marquis de Fénelon A.S.-S., 2176, pièce 7417 p. 113 (Le M de saint Fr., lettre 4) en donne des extraits — Dutoit, t. IV, Lettre 4, p. 8-10.

adu divin petit Maître D.

baccomodé. J’ai D omission.

clettre à D.

dCroyez que vous m’êtes très cher en Jésus-Christ et D.

eEcrit en gras sur « À monsieur… »

fAdresse modifiée sur « À Consalent… » biffé.

gcraint votre seul courroux D.

hEntendement… douceur omis par D.

1 Ajout de Griselle.

2Hebr. 12, 2. « Au lieu de la vie tranquille et heureuse dont il pouvait jouir, il a mieux aimé souffrir la croix. » D qui souligne deux fois par l’emploi de majuscules de même que pour Veni Sancte Spiritus (nous n’utilisons qu’un unique soulignement par des italiques, ce qui dans le cas présent est ambigu — nous ne pouvons le vérifier, v. note suivante).

3 Billets que nous n’avons pas retrouvés sur ce manuscrit de la main de Ramsay : ils ont été séparés de celui-ci, peut-être récemment. Ils sont attestés dans l’édition Dutoit, où ils constituent un second long paragraphe

4 Luc 21, 19.

5 C’est-à-dire : Sans vous, Ô Dieu, rien de bon n’est dans l’homme/Rien qui soit innocent D (strophe du Veni Sancte Spiritus).

Au marquis de Fénelon. 27 mai 1714.

Ne pas s’occuper de soi. Conseils pour l’oraison.

Je reçus hier soir votre lettre, mon cher fils en Notre Seigneur. Je vois que le petit Maîtrea Se plaît de vous exercer pour vous accoutumer à la patience. Tous ces dérangements, en nous exerçant, nous accoutument à pratiquer la vertu. Tout ce qui va contre notre humeur, qui renverse nos mesures, nous est très utile si nous en faisons bon usage. Cela nous accoutume peu à peu à vaincre notre ennemi qui est notre nous-même, nos inclinations, nos passions. Ne vous étonnez pas des pensées [116] qui vous viennent lorsque Dieu vous a fait la grâce de pratiquer quelque vertu : il faut que le diable tâche d’avoir sa proie de façon ou d’autre, mais le mépris que vous en ferez sans vous en occuper le rendra confus. Car il sera toujoursb ravi de vous occuper de vous-mêmes. Laissez-le donc là et n’y pensez pas davantage. Quand ce que vous avez oublié de me dire serait plus considérable, je ne voudrais pas que vous vous en occupassiez un seul moment.

Quand vous êtes inquiet et que vous voulez vous occuper de vous-mêmes, tournez-vous vers le petit Maîtrec. Priez-Le de ne plus permettre que vous vous occupiez qued de Lui seul. En vérité tout le reste ne vaut guère la peine d’occuper un honnête homme. Commençons ce que nous devons faire éternellement. Jamais nous ne serons sans être occupés de Dieu. Que la seule fragilité humaine nous fasse perdre cette vue. Quand je dis « vue », ce n’est pas une pensée que je demande mais le poids de tout le cœur. Mon amour est mon poids1. Plus j’aime, plus je suis entrainé [117] par cet objet aimable.

Je vous prie de laisser tomber les activités de la tête qui dessèchent le cœur. Faites une oraison d’affection entremêlée d’un peu de silence, comme dire : « Mon Dieu, je voudrais Vous aimer autant que Vous le méritez, faites du moins que je Vous aime autant que j’en suis capable » ; puis restez quelque temps dans un silence respectueux devant Dieu et dites après : « Etendez mon cœur afin qu’il contienne plus d’amour. Faites-le dissoudre afin qu’il s’écoule en vous ». Ce sont de petits essais, vous direz ce qui vous viendra. Mais agissez plutôt par le cœur que par la tête et, après quelques affections, demeurez en silence avec une profonde humilité et un respect plein d’amour.

Croyez que vous m’êtes très cher et que je ne vous oublierai jamais dans le petit Maîtrec. Ma santée vacille quelquefois mais ce n’est rien. Je prie Dieu qu’Il vous conserve. Amen.

- A.A.-S., pièce 7528, autographe —A.A.-S., ms 2176, pièce 7417 p. 115, « Le marquis de saint Fr. lettre 5 ». - Dutoit, t. IV, Lettre 5, p. 10-13, à la fin de laquelle figure : « Ici devait suivre la Lettre qui est déjà imprimée dans le troisième volume, Lettr. XXII ». V. la lettre suivante du 26 juin.

aque Dieu D.

bconfus. Il sera pourtant toujours D.

cle Seigneur D.

doccupiez de rien que D.

eLa copie par le marquis indique l’omission de cette fin de lettre donnée par l’autographe à l’aide de points de suspension.

1 « Paroles de S. Augustin, Confessions, livre XIII Chap. 9. » Dutoit.

Au marquis de Fénelon. 26 juin 1714.

« … Le prier de commander absolument en vous… »

Ne vous contraignez point, mon cher enfant, pour ne me point écrire, quand vous avez au cœur de le faire. Je ne vous ai point écrit plus tôt parce que je n’avais point mon secrétaire et que je craignais que vous ne fussiez pas encore arrivé à Barège et que ma lettre ne fût inutile.

Vous ne m’avez aucune obligation. J’écris bonnement ce qui me vient au cœur. Je croyais même que vous ignoreriez cette affaire toute votre vie. Nous devons être unis dans le petit Maître sans autre considération que de désirer qu’Il soit glorifié en nous. Jea vous conjure d’être plus courageux et d’avoir des sentiments du Seigneur dignes de Sa bonté, sans vous amuser à chicaner avec vous-même. Il faut être fidèle et exactes à tout dire dans le moment, mais lorsqu’on ne l’a pas fait ou qu’on n’est pas à portée de le faire, il faut le laisser tomber sans s’en occuper et prendre garde que cette ingénuité, si excellente et que Dieu aime si fort, ne se tourne pas à vous entortiller en vous-même. Il ne trouvera pas mauvais que vous vous désoccupiez de tout, pour ne vous occuper que de Lui.

Il faut être fort fidèle à votre oraison, mais lorsque par un coup inopiné de la Providence, vous êtes empêché de la faire, ne vous en inquiétez point, et tâchez d’y suppléer par des retours fréquents au-dedans de vous : ce que vous pouvez faire au milieu de la conversation sans que cela paraisseb. Je conviens que vous n’êtes pas encore en état de combattre. Nous sommes tous si faibles que, sitôt que nous voulons attaquer l’ennemi de front, nous sommes aussitôt vaincus. Il faut nous enfermer dans une bonne citadelle, où le commandant ne saurait être attaqué ni vaincu : cette citadelle est votre cœur, dont le petit Maîtrec est le défenseur. Si vous êtes fidèle à y rester auprès de Lui, ni les hommes ni les démons ne pourront vous nuire. Le seul combat que vous avez à faire, c’est contre ceux qui voudraient vous empêcher d’y entrerd. Qui sont ceux-là ? Votre imagination, l’occupation de vous-même, les fréquents retours sur vous, mille chicanes que vous vous faites à vous-même. Le petit Maîtree tient la forteresse ouverte afin de vous y donner entrée : entrez-y courageusement. Fermez la porte sur vous et méprisez tous vos ennemis, car lorsque vous êtes une fois rentré dans votre cœur et que vous vous y tenez assis auprès du petit Maître, on ne pourra vous y nuire et vous pourriez défier tout l’enfer, non appuyé sur vos forces mais sur Celui qui en doit être le maître absolu.

Il y a une chose à faire que j’ai oublié de vous dire, qui est de Le prier de commander absolument en vous, de Lui céder tous les droits que vous avezf sur vous-même. Dites souvent : adveniat regnum tuum, fiat voluntas tua, parce que, quand Dieu commande absolument en nous, Il nous fait faire Ses volontésg. Je ne crois pas que vous deviez mander à d’autres ce qui se passe dans votre esprit. Cette pratique, si louable envers ceux que Dieu vous a donnés, deviendrait une pusillanimité si vous l’étendiez plus loin.

Adressez vos lettres au secrétaire, qui vous salue avec un tendre respect que son cœur seul peut vous dire. Il n’est pas nécessaire d’y mettre d’enveloppe car il ne les ouvrira jamais sans me les donner [en] premier. Vous m’êtes bien cher. Je vous embrasse des bras du petit Maître. Mandez-moi de vos nouvelles et comment va la santé.

Ce 26 de juin 1714.

- A.A.-S., pièce 7523 (original sous dictée ; écriture de Ramsay) : « De Blois » [rajouté] « À monsieur le Marquis de Fénelon, colonel au régiment de Bigorre à Banières pour Barège » cachet couronne et deux cœursA.A.-S., ms. 2176, pièce 7417 p. 118 : « Le M de saint Fr., lettre 6. » —Dutoit, t. III, Lettre 22, p. 95-97.

aD commence ici.

bsans qu’il en paraisse rien. Je D.

cdont Notre Seigneur D.

dvous en empêcher l’entrée D.

eLe Maître D.

faviez D.

gD s’arrête ici.

Au marquis de Fénelon. 9 juillet 1714.

« … un Dieu dont la bonté est immense, qui ne chicane point avec nous… Il a une infinité de sentiers… »

Je vous assure, mon cher enfant, que vous me tenez fort au cœur et que je ne vous oublie pas auprès du petit Maître. Ila me semble que je ne le pourrais quand je le voudrais. Je serai bien fâchée que vous fussiez occupé ni de ma santé ni de quoi que ce soit qui me regarde, car je désire que vous soyez occupé de Dieu seul. Quand un habile homme fait une belle statue, chacun admire la statue, mais nul ne s’imagine de penser de quel instrument il s’est servi pour la faire : ce sont souvent de petits ferrements fort méprisables. Ainsi le petit Maître, pour faire Ses plus beaux ouvrages, Se sert de fort vils instruments. Il ne faut regarder que Sa main et non les sujets qu’Il prend pour achever Son œuvre en nous. Il est néanmoins certain qu’Il Se sert des instruments souples et pliables qui ne lui font aucune résistance : moins ils ont d’éclat en eux-mêmes, plus ils sont propres en Sa main, afin, comme dit saint Paul, queb l’œuvre ne soit point attribuée à l’homme mais à Dieu1. Soyezc donc fidèle et sans scrupule à suivre le chemin qui vous a été marqué : plus vous y serez fidèle, plus vous attirerez les grâces de Dieu sur votre âme.

Ne soyez point ravaudeur, mais étendez votre cœur, comme dit David, pour courir dans la voie desd préceptes2. Faites ce que vous faites avec joie, car nous servons un si grand Maître que nous devons en être comblés en Le servant. C’est un Dieu dont la bonté est immense, qui nee chicane point avec nous et qui ne fait aucun incident à un cœur simple et droit qui veut L’aimer pour Lui-même. Si l’on tombe, il faut se relever et recourir à Lui du fond du cœur, être humilié de notre misère sans en être jamais découragé : retenez bien ceci car ce doit être la règle de votre vie. Nous sommes si faibles qu’il ne faut pas nous étonner si nous bronchons souvent, mais implorer aussi souvent le secours du petit Maîtref. Sa petite main est d’autant plus forte que nous sommes plus faibles. J’espère de Sa bonté qu’Il S’imprimera Lui-même dans votre cœur. L’amour fait souvent semblant de se cacher afin de réveiller notre paresse et que nous le cherchions avec plus d’ardeur ; mais lorsque nous le croyons plus loin, c’est lorsqu’Il est plus proche de nous.

Les images ne s’impriment point dans le cœur, mais bien dans l’esprit. Il ne faut pas vous étonner de l’inconstance de l’esprit, lorsque le cœur n’y a point de part. Votre cœur sera toujours un refuge assuré pour vous retirer et vous défendre de tout ce qui se passe dans votre esprit. Quand votre esprit est assiégé de différentes pensées, retournez à votre cœur et implorez là le secours de Dieu. Ne vous avisez jamais de vouloir mener le petit Maître, mais laissez-vous conduire par Lui dans les sentiers qu’Il vous a marqués et qu’Il a préparés pour votre âme. Car, quoi qu’Il soit pour tous, voie, vérité et vie3, comme Il est immense, Il a une infinité de sentiers par lesquels Il conduit ceux qui s’abandonnent à Lui sans réserve.

Quoique vous ayez pris un temps fixe pour l’oraison, lorsque vous croyez qu’il est temps de la quitter et que le petit Maître vous rappelle par un certain petit recueillement, restez-y encore quelques moments pour Lui obéir ; mais lorsque c’est le scrupule qui vous retient, ne le suivez pas. N’interrompez point votre attrait à moins que vous n’y soyez engagé par quelque événement dont vous ne pouviez vous défendre, car lorsqu’on est attiré au-dedans c’est une récolte que l’on fait, et souvent l’on perd de grands biens pour interrompre ce recueillement. Quand vous lisez, lisez simplement pour vous recueillir et non pas pour voir si vous êtes selon ce que vous lisez. Cela ne servirait qu’à vous occuper de vous-même, ce qui est une très mauvaise occupation. Allez donc à Dieu au-dessus de tout ce qui vous regarde.

Vous ne pouvez point vous défaire des importunes pensées de la vanité qu’en vous oubliant vous-même. C’est ce qui fait que je vous recommande si fort cet oubli. Allez toujours avec courage, quoique vous ne voyiez rien encore, parce que Dieu fera Son ouvrage en vous lorsque vous y pensez le moins. Je le prie d’être Lui-même votre fidélité. Soyez persuadé que vous m’êtes plus cher, et beaucoup plus cher, que je ne pourrais vous le dire, et que je désire fort votre perfection. Comptez sur Dieu et nullement sur vousg. Je vous embrasse tendrement.

Ah! Mon cher fr[ère] : cor meum est apud se sine voce et silentium meum loquitur tibi5. Notre mère vous défend de plus payer les lettres, obéissez en enfant, je vous embrasse avec un tendre respect très intime et très réel. Ce 9 de juillet.

- A.A.-S., pièce 7521 ; original sous dictée, de l’écriture de Ramsay ; cachet ; adresse : « À monsieur/monsieur le marquis de Fénelon Collonel du Régi/ment de Bigorre à banières pour Barège/route de Toulouze par/(Toulouze biffé) (à banières ajout marg. d’une autre main, biffé et corrigé par :) faux renvoyée à (mots illisibles) de Toulouse » —A.A.-S., ms 2176, pièce 7417 p. 121 : « Le M de saint Fr., lettre 7 » —Dutoit, t. IV, Lettre 6, p. 13-17.

aVous me tenez fort au cœur, mon cher enfant, et je ne vous oublie pas auprès de Dieu. Il D.

bmain, [qui fait tout] afin que D.

cDieu comme dit S. Paul. D.

dde ses D.

eimmense. Il ne D On a pu se rendre compte, dans cette lettre et dans les précédentes, du degré de fidélité de D ; dorénavant, ici comme dans les lettres suivantes, nous ne donnons plus que les rares variantes précisant ou affectant le sens profond.

fdivin petit Maître. D qui remarque en note : « c. à d. de Jésus-enfant. »

gfin de D.

1II Cor. 4.7.

2Ps. 118, 32.

3 Jean, 14, 16.

4 Ajout de Ramsay.

5 Mon cœur est en toi sans parole et mon silence te porte.

Au marquis de Fénelon. 7 août 1714.

Je vous ai mandé, mon cher fils, de vous enfermer dans votre citadelle, lorsque vous êtes attaqué par les sentiments soit de vanité soit autre. J’avoue que cela est difficile au commencement parce que l’on marche la nuit et à tâtons et qu’on a peine d’en trouver la porte. Mais à force de faire ce chemin, il devient fort aisé. Quand vous ne vous y retireriez que pour des moments, ces moments ôtent à l’ennemi beaucoup de ses forces. Quand il veut revenir à la charge, il faut rentrer dans ce même lieu et faire comme un homme qui voit, sur le bord de l’eau, lorsqu’il est en pleine eau lui-même, des gens tous armés qui le mirent pour tirer sur lui : il ne fait autre chose que de faire le plongeon dans la rivière, et cela aussi longtemps qu’il aperçoit les ennemis. Ne vous découragez point pour toutes les folies de votre imagination car vous n’en êtes pas le maître. Il suffit pour vous de ne pas agir en conséquence et de retenir votre langue, et de ne rien dire qui puisse vous satisfaire. Quand vous y aurez manqué, humiliez-vous devant Dieu et ne vous en inquiétez pas. Un enfant qui apprend à marcher fait souvent des faux pas, il tombe et se relève. Faites-en de même. Je ne doute point que la nature ne soit fort contente lorsqu’elle trouve des amusements et des compagnies agréables. Lorsqu’elles viennent par providence, il faut les souffrir sans s’y attacher, et j’espère que le Bon Dieu ne vous laissera pas longtemps dans ces sortes d’amusements, qui peuvent vous nuire.

Une des plus grandes grâces que Dieu puisse faire à une âme, c’est de l’éclairer sur ce qu’elle a à faire de moment à autre. La fidélité à suivre cette lumière en attire une autre, [f° 1v°] mais lorsqu’on y est infidèle, Dieu se retire et paraît ne plus rien demander, ou du moins Il le demande moins fréquemment. C’est un des points les plus essentiels de la vie spirituelle, auquel vous devez tâcher de vous rendre plus fidèle. Néanmoins lorsque vous aurez manqué, ne vous entortillez point en vous-même par trop de réflexions, mais humiliez-vous profondément dans la vue de votre bassesse disant au petit Maîtrea : « Voilà de quoi je suis capable, j’en ferai bien d’autres si Vous ne m’aidez ». Prenez ensuite une résolution avec Sa grâce d’être plus fidèle et n’y réfléchissez plus après, car le démon ne travaille qu’à vous entortiller en vous-même, qu’à vous refroidir le cœur et à vous décourager. Quand je vous ai mandé de n’être pas ouvert avec tout le monde, c’est sur ce que vous vouliez mander à Calasb, parce que avec votre pèrec et avec moi vous ne sauriez être trop ingénu. Je ne prends pas les choses plus fort que vous ne me les dites, car je sais bien que ce ne sont que des bagatelles, mais lorsque ces mêmes bagatelles vous viennent pour les dire, il faut le faire simplement, quand vous en avez l’occasion et non autrement, sans vous en faire un scrupule. Je veux que vous soyez fidèle à Dieu et non scrupuleux, car le démon ne demande qu’à nous occuper de nous-mêmes. Allez à Dieu avec un cœur étendu. Vous ne sauriez trop l’avoir de la sorte pour y loger l’immensité même.

Lorsque vous n’avez pas pu lire avant de faire oraison, il ne faut pas vous faire une pratique de lire après. Lorsque je vous ai dit de lire avant l’oraison, ç’a été pour vous faciliter le recueillement, et lorsque je vous ai dit d’entremêler [f° 2r°] les affections, ç’a été pour la même chose et pour ramener votre esprit lorsqu’il est trop distrait. Mais quand vous êtes recueilli, il faut bien vous donner de garde d’interrompre le recueillement pour produire des affections parce que je vous ai dit d’en produire. Allez à Dieu comme un enfant plus par l’amour que par la crainte. Dieu veut qu’on agisse avec Lui en enfant, et c’est ce qui Lui plaît davantage. Les distractions sont un effet de la faiblesse de l’homme lorsqu’on ne s’en est point aperçu quoiqu’elles aient duré un temps considérable : elles ne sont point volontaires. La volubilité de l’esprit est étrange, il faut la porter comme une infirmité de l’humanité.

Vous devez croire que j’aurai une grande joie de vous voir: ce serait une belle chose que vous passassiez si près de votre Mère sans la voir !

J’aie bien de la joie de ce que votre jambe est un peu allongée. Ne revenez pas que vous n’ayez fait tout ce qu’il faut pour l’affermir1. Il me paraît qu’on prend pour l’ordinaire les deux saisons, sans quoi on courrait risque d’y retourner. Je vous embrasse avec tendresse. Je me porte mieux, mais ma santé est fort vacillante. [f° 2v°]

Il2 me vient au cœur, m [on] c [her] frère, de vous dire que dans la grâce comme dans la nature, tout ce qui est le plus réel et le plus intime est ce qui se sent le moins. On ne voit point comment les arbres croissent. On ne sent point les circulations infinies que la viande fait dans nos corps pour en devenir la substance. Vous avez un beau Discours3 là-dessus qui commence : Ce n’est pas du pain seul que l’homme vit, etc. Les sentiments, l’imagination et la raison sont ce qui se fait le plus apercevoir en l’homme, mais ce n’est que l’action foncière de la volonté qui le rend ce qu’il est devant Dieu, et il faut s’accoutumer à faire peu de cas des trois premières pour donner place à cette pente et tendance centrale qui peut subsister au milieu de toutes les distractions et divagations involontaires. Pardonnez-moi si je dis cela. J’ai été toujours peiné avant que notre Mère m’eût appris cela, et je vous l’ai dit, ce me semble, par simplicité.

Onf vous aime fort ici et on sera ravi de vous voir. Si m [on] frère est de retour, notre joie sera grande de nous voir tous ensemble pendant quelques jours car il est un bon enfant et bien au petit Maître. Permettez de vous baiser les mains et d’embrasser votre cœur que je goûte et que j’avale comme de l’eau à cause de sa simplicité. Pardonnez ce babil de ma part. Ce 7 d’août.

- A.A.-S. pièce 7446 —A.A.-S., ms 2176, pièce 7417, p. 125 : « Le M de saint Fr., lettre 8. » —Dutoit, t. IV, Lettre 7, p. 17-22.

aà Dieu D.

bà ** D.

cavec ** D Il s’agit de Fénelon.

dfin de D.

efigure dans la seule pièce 7446.

fcette suite figure sur la pièce originale 7446 seule.

1 Suite de la blessure reçue 31 août 1711 au siège de Landrecies. Le marquis de Fénelon se rend aux eaux de Barèges avec Panta, l’abbé Pantaleon de Beaumont.

2 Addition de Ramsay exceptionnellement reproduite par D.

3 Discours spirituels, t. I, Discours XII  : « [§ 5] Si on disait à une personne ignorante, que le pain qu’elle mange et qu’elle sent descendre dans l’estomac, porte sa substance ensemble au cerveau et à toutes les parties du corps, elle aurait peine à le croire : cela est pourtant certain. Il en est de même de cette parole muette […] [§ 7] Sa pureté la rend insensible. On ne peut s’apercevoir de quelle manière la sève monte dans un arbre et s’insinue dans toutes ses parties : on ne s’aperçoit point aussi de cette parole vivante, sinon par une force secrète, par un amortissement des sentiments, par une perte de son propre esprit et de sa propre volonté. »

Au marquis de Fénelon. 29 septembre 1714.

Rendez-vous caché ; conseils spirituels.

J’étais fort en peine de vos nouvelles, mon cher enfant, eta dans la résolution de vous écrire lorsque j’ai reçu votre lettre. Je vous dirai d’abord de peur de l’oublier que, dès que vous serez arrivé à l’hôtellerie, vous envoyez quérir R [amsay] à sa maison ou ici parce qu’il vous y introduira, car ma fille est ici et j’ai peur qu’elle ne soit pas partie quand vous viendrez. Que cela ne vous fasse aucune peine car il vient des étrangers souvent me voir et vous passerez pour un chevalier flamand de la connaissance de M. F [orbes] 1 et de R [amsay]. Je vous recevrai comme ma fille reçoit ceux qui la viennent voir, c’est-à-dire dans ma chambre où vous dînerez à part avec moi. Vous porterez le nom du Chevalier Souabe ou de quelque autre gentilhomme frandrin [de Flandres]. Je vous dis tout ceci en cas qu’elle soit ici quand vous passerez, car peut-être sera-t-elle partie. Elle ne compte de rester que jusqu’à la Toussaint, encore ne crois-je pas qu’elle y soit si longtempsb.

Nous avons perdu le Bon Ducc 2. J’ai écrit plusieurs lettres de consolation à notre cher pèred, qui devait s’attendre depuis longtemps à cette perte. Il ne laisse pas d’être fort affligé, vous connaissez son cœur. Je mande au bon Put [Dupuy] de l’aller trouver en cas que ses affaires le puissent permettre parce que je sais que ce serait une grande consolation pour luie.

Votre disposition malgré votre faiblesse ne laisse pas de me faire un grand plaisir. Lorsque je vous ai mandé de lire quelque chose immédiatement devant3 laf prière, ce n’a été que pour vous faciliter le recueillement, parce que lorqu’on a été dissipé par divers objets, ces mêmes objets ne s’effacent pas si aisément de l’imagination. Un moment de lecture entre la dissipation et la prière fait un bon effet. Ce n’est pas pour vous occuper de ce que vous aurez là que je vous ai conseillé la lecture, mais seulement pour vous faciliter le recueillement. Lorsque vous vous sentirez attiré à la prière et qu’il semble que Dieu vous y appelle, il ne faut point lire. La même lecture qui servirait à vous recueillir lorsque vous êtes dissipé, vous dissiperait lorsque vous avez une tendance au recueillement. Il faut donc suivre simplement et librement la disposition où vous vous trouvez. On donne de la nourriture à un homme qui en a besoin, mais on ne force pas à manger celui qui est déjà rempli. C’est pourquoi il faut prendre les conseils avec une certaine discrétion selon les besoins présents.

Pour ce qui regarde des amusements, c’est sur quoi vous devez le plus vous combattre parce que votre naturel deviendrait indolent, paresseux, ce qui vous empêcherait de remplir vos devoirs avec exactitude. Ces sortes de naturels ne trouvent presque du temps pour rien, de sorte qu’il faut se précipiter pour faire en peu d’heures ce qu’on aurait fait en plusieurs avec facilité et d’un esprit reposé. J’espère que le petit Maîtreg qui vous aime et qui prend soin de vous donnera cette discrétion si nécessaire. Je ne sais pas ce que vous m’avez fait, mais vous êtes bien cher à mon cœur, et je prie ce bon petit Maîtreh que vous soyez toujours du nombre de Ses enfants.

Ne vous étonnez pas d’être faible. Il est bon que vous sentiez ce que vous êtes. L’orgueil et l’appui en soi-même déplaisent bien plus à Dieu que les faiblesses qui, n’ayant rien de volontaire, nous font connaître ce que nous sommes et nous obligent en même temps de mettre toute notre confiance en Dieu et de nous abandonner à sa conduite.

J’aurais une véritable joie de vous voir et de vous dire bien des choses pour notre pèrei que je ne peux pas lui écrire. Je vous embrasse comme une mère tendre et affectionnéej.

Mon cher frère, que j’aurai une joie intime de vous revoir et de vous embrasser. J’espère que monsieur F [orbes] sera du parti, cela vous fera plaisir à tous deux de vous voir mutuellement. Je n’ai rien à vous dire que la même chanson qui est que je vous aime et vous chéris devant le petit Maître avec une effusion du cœur tout à fait fraternelle, mais devant les hommes je vous honore. Je vous respecte plus que je ne saurais dire. À Dieu sans nous séparer jamais.

Ce 29 de septembre.

— A.A.-S., pièce 7530, de l’écriture de Ramsay & ms 2176, pièce 7417, p. 131 — Dutoit, t. IV, Lettre 8, p. 23-25.

anouvelles et D.

bJe vous dis… longtemps. Omis par D.

cperdu ** D.

dà *** D.

eJe mande… lui. Omis par D.

fchose avant la D.

gle divin Maître D.

hbon maître D.

ipour *** D.

jfin de; la suite est de Ramsay.

1 Sur Lord Forbes v. dans ce volume la correspondance avec les Écossais.

2 Le duc de Beauvillier, mort le 31 août 1714.

3 Le mot s’est d’abord employé avec un sens temporel aujourd’hui réservé à auparavant. (Rey).

Au marquis de Fénelon. 25 novembre 1714.

ce 25 de…

pour mon petit milor boiteux.

J’ai été très satisfaite, mon cher enfant, de votre visite et j’espère que le petit Maître vous comblera de plus en plus de Ses grâces si vous Lui êtes fidèle. Laissez tomber le plus que vous pourrez les pensées qui vous viennent parce que je crains que cela ne vous distraie trop et ne vous fasse perdre la tranquillité. Ne dites que celles que vous vous sentez pressé de dire et qui restent quand vous ne les dites pas. Il faudra vous borner dans la suite à ne les dire qu’à notre cher pèrea et j’espère que, lorsque Dieu aura exercé cette simplicité qui vous est si nécessaire, cela tombera de soi-même. Tant que les choses nous font peine à dire, Dieu nous oblige de les dire pour nous faire mourir à nous-même et pour nous faire acquérir cette simplicité qui Lui est plus agréable que tout le reste, mais lorsque les répugnances sont passées, Il cesse de nous les demander, non qu’il ne faille pas toujours être ingénu et simple car le défaut de la plupart est d’être trop resserré et de ne pas dire les choses ou ne les pas dire entièrement telles qu’elles sont, ou par orgueil ou par mauvaise honte, et c’est l’écueil de la plupart. Allez donc bonnement et simplement, laissez tomber ce qui ne fait que passer. Il en restera toujours assez pour vous tenir souple et petit.

Croyez que vous m’êtes bien cher dans le petit Maîtreb. Je salue et j’embrasse le bon Panta1. Je sais l’accident qui a pensé vous arriver en passant par-devant le chariot avec R [amsay], mais le petit Maître a été avec vous. N’oubliez pas d’écrire à Amboise pour tâcher de ravoir votre lettre car nous sommes en suspens de porter un jugement décisif sur le maître de la poste ici, jusqu’à ce que nous voyons où votre lettre a été tout ce temps-ci. Je vous embrasse, mon cher enfant, des bras du petit Maître.

Je n’ai pas manqué, m [on] très c [her] frère, de faire vos compliments en anglais à nos chers Trans et de prier un intime ami de les faire à notre cher Milor de shifdc car il n’y avait point de place dans sa lettre pour y parler de vous à lui-même. Aimez tous ces pauvres Trans et priez pour eux2. J’embrasse tendrement et avec respect le cher malade3. C’est avec le plus tendre attachement et cordialité que je suis tout à vous dans le petit Maître.

Ce 25 de Nov.

- A.S.-S., pièce 7455, de la main de Ramsay qui ajoute le dernier paragraphe au marquis —Dutoit, t. IV, Lettre 9, p. 25-27 —Griselle, Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », [1910] p. 116-117, pièce V.

aqu’à *** D. Il s’agit évidemment de Fénelon auprès duquel réside le marquis.

bcher en Notre Seigneur D fin de D.

cLecture incertaine.

1 Panta : l’abbé Pantaléon de Beaumont. 

2 Trans serait l’abréviation de Trans Maria, ou « trans fines » : au-delà des mers, ou des frontières. Il s’agit ici des Écossais jacobites aux prises avec des « actes délibérés de provocation d’un Parlement dominé par les Anglais » (R. Mitchison, A History of Scotland, p. 318) dans le cadre de l’Union de 1707 : l’irritation mènera au soulèvement de 1715, qui sera toutefois réglé entre Écossais avec modération (celui de 1745 sera réprimé beaucoup plus durement).

3 Fénelon. Il tombera gravement malade le 1er janvier 1715 et mourra le 7.

Au marquis de Fénelon. 1715 ?

Il est naturel, mon très cher marquis, que vous ayez en vous tous les mouvements corrompus. Cela ne marque autre chose que la filiation d’Adam. Si vous avez lumière pour la tempérance dans le boire et le manger, il faut la suivre. Encore plus dans les lectures et les conversations. L’oraison, le recueillement et le travail sous les yeux de Dieu vous nourriront d’antidote contre la corruption et feront recouler l’imagination portée au mal dans le cœur paisible et stable en Dieu. Turbaris et sollicita es erga plurima porro unum est necessarium1, cette unique chose nécessaire ne vous atteindrait point par l’occupation avantageuse ou méprisante de vous-même sur la discipline. Le détour de vous-même et l’union à Dieu dans votre néant connu et aimé, feront votre affaire dans le temps du petit Maître et non dans le vôtre. Vous y trouverez l’exactitude paisible et désintéressée à vos affaires parce que l’amour est toute action et réalité. Quand vous ne déroberez rien au petit Maître, Son éternité vous donnera le temps nécessaire pour remplir humblement tous vos devoirs. Amen.

Vendredi au matin.

— A.A.-S., pièce 7450, cachet lune et 2 étoiles ; adresse : « À monsieur/monsieur le marquis de fénelon à l’hôtel de Mortemart ».

1 Luc 10, 41-42 : « Martha Martha sollicita es et turbaris erga plurima, porro unum est necessarium (Vulgata, Gryson) — Marthe, vous vous empressez et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses. Cependant une seule chose est nécessaire. (Sacy) »

Du marquis de Fénelon ? 31 mars 1714 ?

Autre du même du 31 mars

Ma très chère et vénérable mère, je ne puis laisser partir [mots illis.] du vénérable P [oiret] sans y joindre ce petit mot pour vous assurer de mes très profonds respects, et pour vous prier de me continuer votre charité en notre cher petit Maître. J’ai eu de temps en temps des pensées qui me faisaient souhaiter de savoir que notre mère me regardait tout de bon comme un de ses enfants, ou plutôt comme un enfant du petit Maître, puis mes infidélités fréquentes m’en faisaient bien douter, sans pourtant me laisser aller à aucune inquiétude sur cela. Je ne sais pas aussi que cela aie fait beaucoup d’impression sur mon esprit.

Cependant j’ai eu un songe un dimanche matin, le vingt-et-un mars, qui semble avoir quelque rapport à cela, que je vais dire en toute simplicité. C’est que je me trouvais avec le bon Sevina pour aller ensemble chez notre mère. Je perdais en chemin mon compagnon, puis, en avançant, un domestique m’invitait d’entrer dans la maison où il était. J’y entrais en descendant premièrement, et puis je montais vers un lieu qui ressemblait [à] une grande salle où il y avait beaucoup d’enfants qui jouaient ensemble et avaient devant eux des corbeilles, où étaient de petits fruits rouges de la grandeur des groseilles rouges de Hollande. Le cher M. R [amsay] y était, apportant de ces corbeilles vers notre mère, qui était devant une grande table, causant avec deux ou trois enfants qui étaient debout sur la table. J’allais vers notre mère qui me tendait la main que je baisais. Mais elle, avec un air bien gracieux, se tourna vers moi m’embrassant, me baisant à la bouche, y tenant appliqué la sienne quelque petit espace de temps, pendant lequel je priais le petit Maître en disant : « Donnez-moi, mon Dieu, Votre bon esprit, donnez-moi Votre Esprit saint, etc. » J’y sentais une douceur tranquille, et là-dessus il me semble que je m’éveillai ayant l’esprit rempli d’un grand calme.

Avant la rencontre de notre mère, il me semble aussi que j’étais avec le bon Sevin et [….]b dans une salle, — je ne sais si c’était la même que l’autre, — qui [26] avait un prospect1 dans un grand et magnifique jardin, et nous nous divertissions entre nous et avec d’autres enfants.

Je vous demande pardon, ma très chère mère, que je vous entretienne de mes songes. Je prie Dieu de me disposer et de me rendre capable d’en recevoir la réalité. Quoi qu’il en soit, depuis ce temps-là je ne saurais nullement douter de la charité de notre chère mère pour moi, tout indigne que j’en suis et nonobstant mes infidélités. Priez-le cher petit Maître qu’Il me rende bien petit et enfant. Ô que j’en suis encore éloigné ! [….]b Mon frère vous assure aussi de ses profonds respects en se recommandant de même à votre charité, laquelle excusera ma liberté et simplicité enfantine à raconter des rêves. Plaise au petit Maître [de] nous conserver encore longtemps notre chère mère et de vous combler de plus en plus de Soi-même. Nous saluons et embrassons avec respect le cher M. pèlerin2.

— A.A.-S., ms 2176, pièce 7417, p. 24 ss. Nous supposons que cette lettre, comme la précédente, est du marquis de Fénelon et non de Ramsay puisque ce dernier est cité sous l’abréviation « R ».

a (serein biffé) sevin —Il s’agit peut-être de Servais, au service de Madame Guyon.

bpoints de suspension du ms

1 Manière de regarder un objet. (Littré).

2 Surnom  de Dupuy ou d’un Écossais ?

Au marquis de Fénelon. 7 décembre 1714.

Conseils de discrétion. « Je suis souvent occupé de vous de la manière du monde la plus cordiale… »

J’ai reçu, mon cher enfant, votre lettre de Versailles eta je suis toujours contente de vos dispositions. Pour ces petits soupirs qui vous échappent de temps en temps, ils sont assez remarquables quelquefois, mais tout cela se tombera et, se concentrant dans votre fond, deviendra plus imperceptible à vous-même et aux autres. Je ne crois pas que vous devez ni affecter cela ni vous gêner pour les contraindre, mais vous abandonnant au petit Maîtreb Le laisser faire en vous ce qu’il Lui plaît.

Ne vous ouvrez point qu’à notre pèrec. L’âme au commençement a une simplicité à tout dire qui est bon dans son principe, mais l’amour propre s’y peut mêler et nous perdons quelquefois la simplicité enc voulant l’être trop. De plus il y a très peu d’âmes qui sont capables de goûter la vraie simplicitéd qui dit [f° 1v°] tout et ne dissimule rien. Au contraire cela leur donne l’occasion de faire des retours et des réflexions qui leur nuisent après. Il y a très peu d’âmes qui sont capables de porter l’extérieur, beaucoup moins l’intérieur des autres. C’est une règle constante de tous les spirituels de ne s’ouvrir à aucune créature qu’à ceux que Dieu nous donne Lui-même pour nous conduire.

Votre naturel est tendre et sensible. Il faut, dès le commencement, vous habituer à vivre par une foi simple égale, sans beaucoup vous embarrasser de vos sentiments. Autrement quand le temps de sécheresse viendra, vous aurez de la peine à tenir ferme. Soyez toujours fidèle au milieu de vos infidélités et servez-vous de tout ce que vous remarquez en vous pour vous humilier et vous rendre méprisable à vos propres yeux. De nous compter pour rien et de tendre au néant, c’est le chemin et la fin de toute la perfection.

Soyez persuadé de ma tendresse. Je vous porte dans mon cœur comme un de mes plus chers enfantse. J’ai fait R [amsay] vous [f° 2r°] recommander aux Trans. Recommandez-les à votre tour aux Cis1 et aimez bien mon g-papaf quand vous le verrez car c’est un excellent enfant que j’aime beaucoupg.

Rien au monde n’est plus tendre ni plus respectueux tout ensemble que ce que je sens pour vous, m [on] très ch [er] frère. Je suis souvent occupé de vous de la manière du monde la plus cordiale, mais je m’en défie parce qu’elle [est] trop sensible. Peut-être aussi que ma nature a une vanité d’être liée avec une personne si fort au-dessus de moi, mais je m’imagine que vous êtes Trans et je crois que tout m’est permis avec vous comme avec eux. Pardonnez-moi pourtant s’il m’est échappé quelque chose de trop familier avec vous : je croyais être avec le marquis de Fén [elon] anglais, je veux dire le petit milor de Deskford. Vous me gronderez pour ce compliment, mais ce que vous m’êtes devant le petit Maître ne me fait point oublier que je ne suis rien devant les hommes et beaucoup moins devant Dieu3. Je sens que j’écris par vanité mais je [f° 2.v°] vous mande ce qui me vient à la bouche. Tout le monde ici vous aime et la Chante… h prend la liberté de vous assurer de ses profonds respects.

[post-scriptum de la main de Madame Guyon :]

Mon cher enfant, je vous aime tendrementi, soyez bien petit, bien fidèle, mourez à tout, oubliez-vous vous-même, et vous serez dans la vérité. N’oubliez pas la nuit de Noël et si vous êtes auprès du cher pèrej, qu’il dise la messe pour tous les enfants du petit Maître dispersésk. Communiez à cette intention.

[D’une autre main :]

Ce 7 décembre

Notre mère salue cordialement le cher Panta2 et prend beaucoup de part à l’état où est madame sa sœur. Elle vous embrasse tous deux des bras du petit Maître. Oserai-je vous prier de l’embrasser pour moi ? J’aime sa douceur.

— A.A.-S., pièce 7524, de la main de Ramsay principalement — ms 2176, pièce 7417, p. 136 — Dutoit, t. IV, Lettre 10, p. 27-29.

aJ’ai reçu votre lettre et D.

bau divin petit Maître D.

cs’y (peut add. interl.) mele (r add.) (deux lignes et demie lourdement raturées illisibles), et nous (un mot raturé illisible) perdons quelquefois (la simplicité add. interl.) en.

dla simplicité D.

efin provisoire de D.

fLecture incertaine (g — ? ou gr — ? ou p — ?).

gsuit un grand trait de séparation.

hLecture incertaine.

ireprise de D.

jde ** D ; il s’agit de Fénelon.

kenfants dispersés D.

1 Trans : disciples étrangers ; cis : disciples français.

2 Panta : l’abbé Pantaleon de Beaumont.

3Ramsay décidément antipathique !

Des duchesses de Mortemart et de Guiche au marquis de Fénelon. Entre le 11 décembre 1714 et le 7 janvier 1715.

Comment1 vous trouvez-vous de vos bains, mon cher marquis ? Je souhaite fort que vous en reveniez avec une entière liberté de votre jambe, je me flatte que vous en êtes persuadé. J’ai été bien aise de voir dans vos deux lettres la satisfaction que vous avez eue dans la visite que vous avez faite en chemin2 : il me semble que vous en avez bien profité et que vous y avez acquis une lumière, avec ses accompagnements qui vous feront remplir les desseins de D [ieu] sur vous plus pleinement, car le seul bonheura que d’être à Lui sans partage et dégagés de nous-mêmes. Et c’est ce dégagement qui est le plus distinct, mais c’est toujours où la grâce nous fait tendre parce que [f° 1 v°] c’est ce qui s’oppose le plus à son ouvrage en nous. Il faut pourtant avoir de la patience avec soi-même et vouloir bien se voir tel que l’on est dans la vérité sans se flatter. C’est ce qui produit en nous l’humilité réelle, qui va à nous mépriser nous-mêmes : la lumière de Dieu nous conduira toujours là tant que nous lui laisserons la liberté de nous éclairer. La fidélité à la prière est un moyen sûr et plus nécessaire que la nourriture ne l’est au corps sans comparaison, elle nous donne une connaissance de la pureté de Dieu et de l’éloignement où nous en sommes, mais en même temps une force et un courage qui ne se rebutent point du grand travail que nous avons à faire, parce que nous n’attendons rien de nos propres forces qui ne sont [f° .2 r°] que faiblesse. Mais toute notre confiance et notre courage est en Dieu, nous contentant d’être fidèles à chaque moment, sans se laisser aller au découragement quand nous y avons manqué, étant toujours prêts à recommencer à travailler et à mettre notre confiance en Dieu3.

Nous sommes toujours dans une affligeante situation ici, mon cher marquis, beaucoup plus mauvaise que quand vous êtes partis : souvent de la toux, toujours une pente au dévoiement, une maigreur qui augmente toujours et un affaiblissement si grand qu’il ne peut presque plus demeurer debout, de très mauvaises nuits assez fréquemment. Malgré cet état, on parle d’un voyage de Bourbon pour la seconde saison : je vous avoue que je ne vois pas grande apparence qu’il puisse soutenir ce voyage, à moins que d’ici à un mois qu’il faudra [f° 2, v°] partir, il ne se remette considérablement, ce que nous n’avons pas trop lieu d’espérer jusqu’à présent 4. Il faut adorer les desseins de Dieu et s’y soumettre en paix dans les choses les plus dures et les plus intéressantes de la vie, et attendre qu’Il nous manifeste Ses desseins.

Vous connaissez trop mes sentiments pour vous, mon cher marquis, pour que je doute ne devoir pas vous faire de nouvelles protestations. Je vous assure seulement que je prends un intérêt bien vif et bien sincère à tout ce qui vous regarde.

— A.S.-S., pièce 7477 autographe ; adresse : « [autographe :] à monsieur/monsieur le marquis de Fénelon [d’une autre main :] Colonel du Rgt de Bigorre, à Barèges, Pour Bagnières. Par Toulhouse. » Le marquis, après être passé par Paris, était aux bains de Bagnères pour traiter sa blessure.

aOubli d’un verbe.

1 Cette lettre entre tiers témoigne de la santé ébranlée de Fénelon (« il ») et illustre la série de lettres autographes de la duchesse de Mortemart et de la duchesse de Guiche (depuis maréchale de Grammont) adressées au marquis de Fénelon, constituant la série des pièces 7471 à 7492 (sauf la pièce 7489 qui s’avère être un autographe de Madame Guyon).

2 Visite chez Madame Guyon à Blois.

3 Long développement typique de Madame de Mortemart qui a donc rédigé la lettre de sa large écriture.

4 Fénelon va mourir le 7 janvier 1715 après être tombé malade le 1er janvier — peut-être déjà fortement affaibli si la lettre date de la fin décembre 1714. Voir l’annotation de Griselle, lettre suivante.

Au marquis de Fénelon. Début janvier 1715.

Fénelon malade.

[recto :] Quoique je sois presque aveugle, mon cher enfant, je vous écris ; R [amsay] 1 n’étant pas ici, je l’envoie quérir. Demain il y a de quoi mettre une chaise, le prélat2 n’est pas ici, je vous attends avec impatience. J’ai été fort en peine de vous. Notre cher père a pensé périr, Dieu l’a conservé par miracle : c’est un récit qui fait trembler. Je vous embrasse tendrement et salue votre compagnon. J’ai un neveu réformé qu’on rappelle avec les autres. Vous m’êtes bien plus. Ne craignez rien.

[verso :] Je viens d’arriver, mon cher frère. J’ai fait trois lieues à pied en deux heures de temps pour recevoir les ordres de notre mère qui veut que j’aille vous trouver à Amboise, mais je lui ai dit que vos gens me reconnaîtraient. J’ai obtenu d’elle après beaucoup d’importunité que j’aille seulement à une lieue d’ici vous rencontrer et vous amener à la maison du petit Maître où vous serez reçu dans son cœur. J’aurais été ravi de voir le cher Cou… a mais je crains d’exciter la terreur panique. Cependant le cher petit Maître fait couvrir d’une toile d’araignée ceux qui se confient en Lui mais parce qu’Il ne veut… b

— A.S.-S., pièce 7562, recto autographe, verso de l’écriture de Ramsay. Adresse : « Amboise/À monsieur/monsieur le Marquis de Fenelon Colonel du régiment de Bigorre pour lui être donné en passant par le maître de la poste/à Paris/passe pour chez Madame de Cheury Rue de Tournon à Paris » — Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience », [1910] p. 118-119. « Cette lettre est antérieure à la mort de Fénelon […] postérieure au 11 décembre 1714, puisqu’à cette date le marquis n’avait pas encore acheté un régiment. Il est question ici d’une maladie de Fénelon. Or il n’a ressenti l’inflammation de poitrine qui l’emporta que le 1er janvier 1715. On peut supposer qu’après avoir appris l’attaque du mal, Mme Guyon a reçu de meilleures nouvelles. » (Griselle).

aillisible.

bfin de la page.

1 Ramsay revint à temps pour ajouter cette note à la lettre ; l’entourage de Madame Guyon craint la surveillance policière.

2 Probablement l’évêque de Blois, M. de Berthier, ami de Fénelon.

Au marquis de Fénelon. 11 janvier 1715.

Lettre de consolation1.

Mon cher boiteuxa, quoique ma douleur soit plus grande que je ne peux vous le dire, je ne laisse pas de prendre part à la vôtre. Que vous perdez et que nous perdons tous ! On peut dire que l’Église de Franceb a perdu sa plus vive lumière. Mais la volonté de Dieu qui nous doit être au-dessus de tout, est l’unique consolation qui nous reste. Je ne le plains point parce qu’il est arrivé au terme qui est sans bornes et sans limites, où il jouit de Celui qu’il a voulu, qu’il a cherché et auquel il a consacré tous les moments de sa vie. Comme je ne doute point qu’il ne soit mort dans un abandon entier entre les mains de Dieu, aussi ne doutais-je point de sa béatitude. Je vous conjure que, si vous avez de ses cheveux ou quelque autre chose qui lui ait appartenu, de m’en faire part pour moi et pour mes chers amis2. Ils nec seront guère moins touchés que nous le sommes de sa mort. Les ennemis de l’Église en triompheront, mais les serviteurs du petit Maîtred, en quelque lieu de la terre qu’ils puissent être répandus, prendront part à notre douleur. Je vous prie de témoigner aussi à Mr l’abbé de Beaumont et à Mr l’abbé votre frère la part que je prends à leur pertee.

J’ai de la consolation d’apprendre que vous avez un frère qui veut appartenir au petit Maîtred: aidez-lef en tout ce que vous pourrez sans avoir égard à vous-même, puisqu’il n’a que vous et qu’il a entière confiance en vous. En vous abandonnant à Dieu, Il vous donnera pour lui tout ce qui est nécessaire. Ne doutez point de ma tendresse, mon cher enfant, et de la disposition où je suis (si Dieu me laisse encore en vie après de si grands coups) de vous rendre tous les services que Dieu voudra que je vous rende selon Ses desseins éternels sur votre âme. Je vous embrasse, mon cher enfant, de tout mon cœurg. M. S. prend toute la part possible à l’affliction qui nous est commune à tous, et il vous embrasse tendrement.

Ce 11 de janvier.

M [on] très c [her] frère, je sens votre douleur depuis que j’ai su la maladie. J’attendais avec crainte la mort. Mon âme crie après lui abba pater3 : c’est toute mon essence qui le crie, il m’entend, il m’écoute, il est dans le sein du petit Maître, il n’est plus à plaindre, c’est nous, c’est vous, mais le petit Maître aura soin de vous. Je vous embrasse avec toute la tendresse et respect imaginable. M. F [orbes] fait de même. Je m’unis souvent comme le jeune Elizée quand Elie fut enlevé. Pater mi, pater mi, cursus Israel et auriga ejus4.

- A.A.-S., pièce 7532, autographe —A.S.-S., ms 2176, pièce 7417 p. 139 « Autre du 11 janvier 1715 la première après la mort du cher père » —Dutoit, t. IV, Lettre 11, p. 29-30 —Griselle, Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience », 1910, p. 119-120, pièce VII.

acher ** D.

bde ** D.

cchers (Trans recouvert d’une autre main) amis Ils ne pièce 7532 ; béatitude. N.N. ne D omission.

ddu Seigneur D.

ephrase omise par D.

fque vous avez… au petit Maître : lourdement barré sur la pièce 7532.

gfin de D.

1 Titre ajouté par D, qui renforce l’opinion de Griselle, v. note suivante.

2 « Il y a eu hésitation ici dans l’expression. Il avait d’abord “mes chers Trans” [v. la variante c]. Ce dernier mot a été rayé et remplacé par “amis”, terme moins spécial. Si l’on rapproche de ce détail une autre dénomination, celle de l’abbé de Beaumont, qui, ici, n’est plus appelé “Panta” ; si l’on prend garde au ton de la lettre, assez tenu et littéraire ; si l’on remarque l’absence d’allusion trop précise aux doctrines semi-quiétistes, ne peut-on pas conclure que cette lettre était destinée à être montrée, sans doute aux parents du défunt ? » (note de Griselle).

3 Marc 14, 36 : le cri (Heb. 5, 7) de Jésus à Gethsémani.

4IV Rois, 2, 12 : « Mon père, mon père, char et cavalerie d’Israël » (c’est-à-dire : toi qui est la vraie force d’Israël). Il est dit, IV Rois, 2, 15 : « … L’esprit d’Elie s’est reposé sur Elisée ; et venant au-devant de lui ; ils se prosternèrent à ses pieds avec un profond respect. »

Au marquis de Fénelon. 1715.

Si le discours sur le renoncement de soi-même n’est pas le même que celui que vous avez qui a pour titre « Le détachement de soi-même », on vous prie de vouloir bien nous envoyer les premières cinq ou six lignes du commencement et quelques lignes de la fin1.

Ayez la bonté de nous marquer aussi à quelle page du livre imprimé finit le manuscrit qui commence Il ne faut pas s’étonner que les hommes

Je me souviens que vous m’aviez promis, il y a quelques mois, un Térence qui avait été à notre père. Je serais ravi de l’avoir. Nous avons déjà renvoyé le dernier paquet que vous nous aviez envoyé : c’est Sir Isaac [Dupuy] qui l’a et qui doit vous le faire tenir sûrement.

M F [orbes] croit que l’épitaphe que je vous ai envoyée pour mettre sur la tombe avait trois lignes de trop, nous sommes convenus d’en retrancher deux qui lui parurent superflues et pour la troisième Arescunt jamassi flores et unde je vous laisse en pleine liberté de la mettre ou non, mais cette ligne me parut nécessaire pour expliquer la science de notre père. Voici la seconde édition de cet épigramme :

Heu ! Tanti sola superstes viri

Mortua sed non muta cinis.

Arescunt Parnassi flores et unde

Obiit

Immeritus mori.

Vita, doctrina, labore

Intaminatus Christi discipulus

Observantissimus Ecclesiae filius

Ignitum episcopatus lumen

Verba desunt

Audi viator

Quid tibi loquitur silentium2.

[Ajout de Ramsay :]

Les autres deux lignes flamecit Gallice decus, etc. ne lui parurent pas nécessaires parce que ce qui suit les renferme.

Notre mère vous écrit elle-même : ainsi c’est inutile que je vous dise rien de sa part. M. F [orbes] salue avec vénération Mr l’abbé de B [eaumont]. Souffrez que je l’assure ici de mes profonds respects. Permettez-moi de vous embrasser dans le cœur de celui qui unit les petits et les grands.

— A.A.-S., pièce 7449, « À monsieur Le Marquis de fenelon/à l’hôtel de Mortemart. »

1 Œuvres de Messire François de Salignac de La Mothe-Fénelon…, À Anvers, Chez Henri de la Meule, 1718, Premier vol., « Première partie, Divers sentimens chrétiens… », « IX Sur le renoncement à soi-même » p. 59-71 & « X Du détachement de soi-même » p. 71-78. Sur les ms. et les éditions des Œuvres spirituelles v. Fénelon, Œuvres I, Bibl. de la Pléiade, notice p. 1415 : « En 1713 paraissaient anonymement les Sentiments de piété, réédités en 1715 avec la caution de Fénelon. »

2 Epitaphe qui évoque une pièce composée en vers rhopaliques, (dont un exemple célèbre est le chant du pressoir dans le Ve et dernier livre de Rabelais), que l’on peut rendre ainsi :

Hélas ! De ce si grand homme seul subsiste

La cendre morte mais non muette.

Les fleurs et les fontaines du Parnasse sont desséchées

Il est mort

Lui qui n’eût pas dû mourir

Par sa vie, par sa doctrine, par son travail

Disciple intActesdu Christ

Fils très respectueux de l’Eglise

Lumière enflammée de l’épiscopat.

Les mots manquent.

Ecoute, passant,

Ce que te dis le silence.

Au marquis de Fénelon. 20 janvier 1715.

Sur les écrits de Fénelon.

Il faut que je me sois mal expliquée, mon cher e [nfant], car j’ai fort bien compris l’avantage qu’il y aurait que les écrits de notre père fussent imprimés dans le lieu où vous dites1. J’ai seulement voulu qu’ils fussent imprimés tels qu’ils sont et qu’on ne fît point à ceux-là ce qu’on a fait aux autres : les ennemis de notre père sont plus puissants que jamais, et ne sera-t-on point charmé, quoiqu’il soit extraordinairement précautionné, de flétrir encore sa mémoire, c’est ce que je voulais vous faire comprendre. Vous pouvez cependant sur cela prendre précautions avec le libraire et voir entre vos amis, ceux qui sont le plus capables de comprendre ces choses, ce qu’ils en pensent car je ne trouve point en moi de décision là-dessus. Pour les lettres je les garderai et je m’en charge. Je n’entends rien aux écrits latins, mais R [amsay] les a mis en bonnes mains qui les trouvent admirables. Il ne paraît aucun inconvénient pour ceux qui sont ici. Peut-être suis-je sur cela un peu trop partisan : sitôt que vous vous serez déterminé et accommodé avec le libraire, je vous les renverrai. Otez-vous de l’esprit que je vous ai écrit dans une autre disposition que celle qui regardait le bien de la chose et pour vous porter à faire toutes vos réflexions : vous n’ignorez pas combien la mémoire de l’auteur m’est chère.

Pour l’autre affaire dont vous me parlez, je persiste à croire qu’on peut y mettre de plus mauvais sujets. Pourvu qu’il soit exactes et vigilant, il reviendra facilement à sa première éducation et se défera des sentiments qu’il n’avait pris que par intérêt. Il serait à souhaiter que l’intérêt n’entrât point dans ces sortes de choses, mais hélas où en trouver qui pense autrement ? Je crois qu’il serait plus aisé de trouver à présent des raisins dans les vignes que des gens qui agissent par un autre motif. Il n’est pas question à présent de chercher le meilleur mais le moins mauvais. Je prie Dieu qu’il fasse tout recueillir pour Sa gloire et pour le bien des uns et des autres, et qu’Il lui donne un esprit courageux et le tire d’une certaine mollesse que notre père a toujours appréhendée pour lui, car ordinairement les gens mols sont plus entêtés que les autres. Je vous embrasse, mon cher e [nfant], et le papa en fait autant.

Ce 20.

— A.A.-S., pièce 7494, copie.

1 Les Oeuvres spirituelles de Messire François de Salignac de La Mothe-Fénelon, Archevêque-duc de Cambrai, prince du S. Empire, paraîtront à Anvers, « chez Henri de la Meule », en 1718, en deux volumes, dont le second de lettres.

Au marquis de Fénelon. 9 février 1715.

Je vous suis tout à fait obligée, mon cher boiteuxa, du compte que vous avez bien voulu me rendre de ce qui est arrivé à la mort de notre pèreb. Ce récit m’a fait un plaisir douloureux. Je ferai un grand cas du reliquaire et du petit manteau [....] c. Il me semble que si je venais à mourir, il me porterait bénédiction. Ne pourrais-je point avoir un portrait ? [....] [143] [.…]

Pourd ce qui vous regarde, il ne faut pas vous mettre en peine de tant de pensées involontaires, qui viennent dans le bien comme dans le mal. Ce n’est pas qu’on ait une vraie volonté de paraître bon aux yeux des hommes, mais c’est que l’amour propre, ainsi qu’un serpent, se glisse partout : il faut toujours qu’il lève la tête de quelque manière que ce soit.

Le petit mot que vous m’avez mandé que notre père nee cherchait point à faire parade d’une belle mort m’a fait grand plaisir. J’ai bien compris qu’il serait simple, uni, recueilli en soi-même dans cet instant. C’est là où il faut faire usage de la mort qu’on a pratiquée pendant sa vie. Celui qui est véritablement mort ne songe pas à se faire briller aux yeux des hommes. Il remplit seulement une mort chrétienne, du reste il demeure seul à seul avec Dieu et il lui suffit non seulement que Dieu voit sa mort mais que Dieu l’opère. Ce cher père nef sortira jamais de mon cœur. Je crois que son souvenir vous sera fort utile et que vous le trouverez dans vos besoins. Je vous conjure de rassembler le plus que vous pourrez de ses lettres et de ses écrits [....] [144] qui regardent l’intérieur [.…]1

Il ne faut pas être pour soi-même, mais il faut tâcher que ce que nous avons de bon se communique à ceux qui désirent d’en profiter : c’est ce que je vous recommande sur toutes choses, mon cher enfant. Croyezg que vous m’êtes doublement cher présentement, tant à cause de vous que de celui qui s’est éloigné de nous pour retourner dans son principe. Si nous pouvions désirer quelque chose, ce serait de l’y aller joindre. Pour moi il me semble que je n’ai plus rien à faire sur terre. [.…]

— A.S.-S., ms 2176, pièce 7417, f° 142 Dutoit, t. IV, Lettre 12, p. 31-32.

aBoiteux omis par D, remplaçé par **.

bde ** D.

cdu reliquaire etc. D : du reliquaire et du petit manteau [….] l’omission du ms. est indiquée par des points de suspension multiples que nous reproduisons entre crochets.

dCe paragraphe de D est absent du ms.

eque N ne D.

fN ne D.

gbesoins. Mon cher E., croyez D omission.

1 Ce qui sera fait par le marquis de Fénelon, éditeur des Œuvres Spirituelles de Fénelon en 1738 et 1740, qui reprend et complète l’édition de 1718. Sur les éditions des Œuvres spirituelles de Fénelon, v. Fénelon, Œuvres, Bibl. de la Pléiade, I, notice, p. 1417ss.

Au marquis de Fénelon. 11 février ? 1715.

Sur un mariage.

Pour le boit [eux], ce 11 f [évrier].

Le mariage en question est une providence non recherchée, je l’accepte de tout mon cœur. Cessez non seulement les vues sur l’avenir [sic]. La multitude d’enfants ne doit nullement vous faire peur. Pour ce qui regarde la fille de notre amie, c’est une chose impraticable dans la situation où elle est. Son bien ne sera pas plus considérable. Acceptez la proposition, écrivez-en chez vous et laissez à Dieu le succès. J’ai cette confiance que si cela ne vous convient pas, le petit Maître y mettra Lui-même des obstacles. Acceptez sans réserve : on vous veut bien tel que vous êtes, cela suffit. Une personne qui veut bien être à la campagne et qui est de condition, vaut plus selon moi qu’un million d’ailleurs. Acceptez, vous dis-je, et ne craignez pas que le petit Maître vous laisse égarer : nul choix n’égale celui de la Providence. J’ai passé une assez mauvaise nuit à parler selon l’homme. Je vous embrasse bien tendrement dans mon petit Maître. Il a permis sans doute que vous fussiez à Paris afin qu’on vous fît cette proposition. Acceptez : si ce n’est pas du petit Maître, tout s’en ira en fumée. Si vous voyez Put [Dupuy], dites-lui que j’ai reçu sa lettre et que je l’aime bien. S’il prenait un grain de cardamone, il n’aurait plus de toux : c’est le plus excellent et court remède.

— A.A.-S., pièce 7498, autographe, cachet, « par monsieur DuPuy, rue de l’université faubourg saint Germain à Paris » 

Au marquis de Fénelon. 18 février 1715.

« … vous accoutumer à plus de silence… »

Ce 18 février

au cher boit [eux]

Vous ferez bien, mon cher m [arquis], de parler aux ducs qui s’intéressent pour vous. Vous pouviez borner là, votre secret étant absolument inutile à tous les autres. Présentement qu’il n’est plus un secret, donnez-vous bien de garde de faire imprimer le Te… [illis.] : j’en mande les raisons à Put [Dupuy]. Je ne saurais approuver ce que vous avez fait à l’égard de la Col.1, quoique je sois bien persuadée de sa bonne volonté et que si elle dit quelque chose, ce sera par hasard. Mais vousa êtes trop plein de saillies et vous sortez trop au-dehors. L’usage que vous devez faire de la vue et de la connaissance des bonnes âmes est de vous recueillir au-dedans, pour tâcher de participer à leurs grâces, et non pas de vous épancher au-dehors. Votre intérieur n’ayant pas encore une certaine consistance, c’est vous répandre comme l’eau.

Je vous prie donc de vous accoutumer à plus de silence et de recueillement, ce qui n’est point contraire à la simplicité, car la simplicité qui nous évapore au-dehors change de nature et devient imprudence. C’est pourquoi le même Sauveur qui nous a dit : Soyez simples comme des colombes2, nous dit aussi : Soyez prudents comme des serpents. Il faut être extrêmement simple à l’égard de ceux que Dieu nous a donnés et auxquels nous devons nous ouvrir, mais plus circonspects à l’égard des autres.

— A.A.-S., pièce 7527, copie — Dutoit, t. IV, Lettre 13, p. 32-33.

aIci commence D, qui omet donc le début de cette lettre : « vous ferez bien… mais ».

1La Colombe : Mme de Mortemart.

2Matt. 10, 16.

Au marquis de Fénelon. 16 mars 1715.

Pour le boiteux.

N’hésitez pas un moment, m [on] c [her] enfant, de faire tout ce que vous pourrez pour gagner M. l’Abbé de Chanti de démettre son canonicat en faveur de M. l’Abbé de S.1 votre frère. Il est juste et plus juste que les amis de notre père profitent des biens de l’Église que mille autres qui ne l’ont pas si bien servie. Ne manquez pas donc de faire tout votre possible de lui obtenir ce bénéfice. Comme mon petit-fils vient d’entrer tout à l’heure, il faut que les chers Trans soient prisonniers jusqu’à demain, de sorte que je ne saurais plus dicter rien pour vous2.

Je dois vous dire seulement qu’il y a une grande différence entre s’épancher trop sur ce qu’il faut faire ou sur ce qu’il n’est pas nécessaire de dire, et se réserver quand il faut parler et demander conseil. Je vous en ai dit un mot dans une lettre que vous avez dû recevoir déjà. Demandez à Dieu qu’Il vous donne la sagesse de Son esprit avec la simplicité qu’Il vous a accordée, et alors vous garderez en tout le juste milieu sans aller aux extrêmes. Comme la vraie simplicité nous enseigne à retrancher toutes paroles, toute action, toute réflexion superflue, de même la vraie prudence nous enseigne à ne parler, à n’agir que quand il faut, dans le moment qu’il faut, et dans une dépendance et une attention à l’Esprit de grâce. À proportion que vous vous livrerez à cet Esprit de grâce, vous deviendrez simple et sage, simple sans détours et sans multiplicité, sage sans prévoyance humaine et réflexions inquiètes.

Vous m’êtes infiniment cher. Je garderai soigneusement la relique. Je la porterai sur mon cœur. Je donnerai ordre qu’on vous le rende à ma mort. Ayez soin de m’envoyer tout ce que vous pouvez trouver des écrits de notre père. Les Transa vous aiment tendrement et vous sont fort unis. Mille amitiés de ma part à Panta. Embrassez-le pour moib.

Ce 16 de mars.

— A.A.-S., pièce 7452, copie sous dictée, cachet enfant bras ouverts — §2 et suivant : Dutoit, t. IV, Lettre 14, p. 34-35.

ainquiètes. Les *** D omission.

bD omet « Mille… moi. »

1 Non identifié.

2 Précaution nécessaire, compte tenu de la surveilla nce policière à laquelle Madame Guyon reste soumise.

Au marquis de Fénelon. Après le 16 mars 1715.

Mon cher b [oiteux].

Je ne vous ai [per] mis de vous donner la discipline jusqu’à Pâques, que les vendredis, que pour vous en ôter le goût et l’occupation. Ce n’est pas votre corps qu’il faut tuer mais l’esprit. Ne vous faites plus donner la discipline par R [amsay]. Le démon se servirait de cela pour vous tendre des pièges. Laissez votre corps en paix, mais travaillez infatigablement à détruire l’esprit, car c’est ce que Dieu abhorre. Si vous venez vous serez le bienvenu. Bon courage ! la perfection n’est pas [.…]a d’un jour. Bonjour, mon cher enfant.

— A.A.-S., pièce 7453, autographe, cachet buste, « Le boiteux ».

adéchirure.

Au marquis de Fénelon. Après le 17 mars 1715.

Pour le boit [eux].

J’ai enfin la valise, mon cher enfant. Je vous conterai tout ce qu’il m’a fallu faire. Elle était déjà embarquée avec le reste du bagage et j’avais été la prendre au bateau. Ne parlez point avec votre frère que vous sachiez cette circonstance ; mais s’il vous mande que je l’ai voulu avoir, mandez-lui que vous m’êtes obligé et qu’elle sera plus sûrement chez moi qu’à l’hôtellerie. Ignorez qu’elle était partie avec le bagage. Comme vous m’aviez mandé qu’il vous était capital qu’elle ne fût pas chez vous avant vous, j’ai suivi mon cœur plutôt que la sagesse des sages. Elle est enfermée sous lacet dans mon cabinet, car si M. votre frère avait eu dessein de la laisser dans l’hôtellerie et qu’il eût pris un billet, qu’on avait mis la malle entre leurs mains, qui est-ce qui aurait empêché qu’on ne l’ouvrît et qu’on prît dedans ce qu’on aurait voulu ? On aurait assuré que la malle était comme on l’avait donnée. À qui s’en prendre ? Mais elle était embarquée pour aller plus loin. Je prie Dieu qu’Il donne une bonne et prompte fin à vos affaires et que j’aie bientôt la joie de vous embrasser. Ce que j’ai vu des m [essieur] s vos frères [montre qu’ils] sont bien loin de la simplicité. Adieu, mon enfant.

— A.A.-S., pièce 7454, autographe.

Au marquis de Fénelon. 22 mars 1715.

Se relever après les chutes.

Ce 22 marsa

Il y a déjà huit jours passés, mon cher boiteux, que j’ai envoyé à la p [etite] d [uchesse] 1 une bague avec deux lettres pour madame et mademoiselle de Risbour. Je ne sais pas si elles ont été égarées car je n’en ai point de nouvelles. Je les avais fait donner au maître de la poste ici qui promit de les faire tenir sûrement à Paris.

Je voisb bien, mon cher enfant, par votre dernière lettre que vous m’écrivîtes en quittant Paris, que votre âme était alors dans le trouble. Ces sortes de mésaises, qui viennent ou de la dissipation ou de la mélancolie, font que nous nous plaignons sans savoir bien où est notre mal. Je ne peuxc donc vous rien dire pour vous remettre, sinon de vous tenir en repos auprès de Dieu. Exposez-vous auprès de Lui comme un pauvre mendiant boiteux. Le silence et la solitude guériront votre âme fatiguée par le commerce des créatures. Ne vous découragez point, ne croyez point que les forces vous manquent : c’est plutôt le courage. Quand Dieu nous ôte les forces, Il nous porte Lui-même, mais quand l’amour propre nous les ôte, nousd nous laissons engourdir sans avancer. Notre âme au lieu de se relever après ses chutes se laisse abattre par une vue et un esprit propriétaire de nos misères.

Ne vous laissez donc point abattre, ranimez-vous, recourez à notre cher père, regardez-le par la foi qui vous tend la main pour vous relever. Il est plus proche de vous que quand il était sur terre : il connaît vos besoins, vos faiblesses, vos misères. Il y compatit. Ses secours seront d’autant plus efficaces qu’ils ne sont plus les objets de vos sens et de votre imagination. Il ne parle plus à vos oreilles, mais étant dans le sein du petit Maître, son action sur votre âme sera beaucoup plus intime, pure, vitale ; il participe mêmee de la force de la Divinité. Regardez-le donc avec un œil de foi et dites-lui au fond de votre cœur : « Mon cher père, intercédez pour moi, venez, venez à mon secours, jef veux vous suivre mais je ne peux pas ». Puis taisez-vous, reposez-vous sur son sein, enfoncez-vous-y : il vous introduira un jour dans celui du petit Maître. Ayez la foi seulement, et toutes ces montagnes qui vous accablent, qui vous séparent du petit Maître, qui vous épouvantent, seront transportées et jetées dans la mer. Ô, mon cher enfant, si vous saviez ce que c’est que de supporter vos misères en vous haïssant vous-même, que vous trouveriez de paix au milieu de toutes vos faiblesses ! Je vous conjure donc de ne vous point décourager, vous ne pourriez jamais vous corriger par votre chagrin. L’œuvre de Dieu ne s’accomplit point par notre colère et nos dépits contre nous-mêmes, mais par une humble persévérance.

Quand je vous ai dit de ne vous point épancher trop au-dehors, je voulais dire seulement qu’il ne fallait point vous ouvrir indifféremment à tout le monde. Il ne faut pas que mes conseils vous gênent, vous entortillent, et vous multiplient. Mais à proportion queg l’Esprit de grâce aura pris le dessus du vôtre, vous comprendrez ce que j’ai voulu dire. Il n’y a rien pour vous présentement que le repos, le silence, la paix, le recueillement : ils vous remettront dans votre place.

Je vous embrasse, mon cher enfant, je vous porte dans mon cœur comme une mère tendre porte son petit dans son sein. Ecoutez votre mère, nourrissez-vous de ce qu’elle vous donne, à la plus grande distance des lieuxh. Ouvrez-vous à Panta puisque vous n’y avez nulle répugnance. Je crois que vous y trouverez plus de satisfaction qu’en tout autrei

J’étais fâché contre vous, mon cher et très honoré frère, de ce que vous ne m’avez pas envoyé la bague avec les cheveux de notre père et notre mère plutôt qu’à Babet ? Notre mère me le donne et m [on] frère donnera à cette bonne fille une jolie bague qu’il a en votre nomj. Il ne convient nullement de lui donner un tel présent. Mon amour propre a souffert un peu de cet oubli que vous aviez de moi, maisk c’est un amour propre légitime et que notre mère même approuve. Il n’est donc pas si dangereux qu’un autre et j’espère que vous ne le condamnerez point si je me saisis ainsi de vos biens et en dispose à mon gré. Rien n’est plus sincère, rien n’est plus tendre, rien n’est plus respectueux que mon attachement pour mon cher marquis. M. vous embrasse tendrement et vous prie qu’il n’y ait jamais aucune ombre de compliments entre vous. Il se compte trop heureux si vous voulez bien le regarder comme votre frère. Je vous envoie deux billets du sang de notre mère pour madame et mademoiselle de Risb [our] et, si j’osais, je leur ferais mille compliments respectueux. Dieu sait combien je me réjouis de leur situation. Mais je n’ose pas les appeler nos sœursm jusqu’à ce que nous soyons ensemble dans le sein du petit Maître. Ô qu’il y a loin d’ici jusque-là, c’est un grand chemin ! Il faut longtemps avant d’y aller, et perdre toute forme propre avant d’y parvenir. Mille sincères et respectueux compliments à Panta et M. l’abbé de Fénelon.

- A.S.-S., pièce 7456, dictée, de l’écriture de Ramsay, adressée « au milor [sic] boiteux », folio plié en 2 de 0,33 m x 0,225 m. Cachet de cire rouge ovale 0,016 x 0,014 représentant l’enfant Jésus emmaillotté les bras libres, debout sur des nuages et environné de rayons. Autour de lui la légende : Verbum Caro Factum. - A.S.-S., ms 2176, pièce 7417, p. 146 (lettre no. 16) —§2 et suivants : Dutoit, t. IV, Lettre 15, p. 35-38 —Revue Fénelon, 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », 1910, p. 120-122.

apièce 7456 seule : le premier paragraphe et la fin sont de Ramsay et ne sont donc pas repris par Dutoit. Rappelons que nous leur attribuons un corps plus petit.

bDébut de D et de la lettre de Madame Guyon.

cpuis 7417.

dnous les ôte omis dans l’autographe, ajout 7417.

eet participée même 7417.

fvenez, je 7417.

gà mesure que 7417.

hfin de D.

imême feuillet, à l’envers, absent de 7417.

ja (envotre nom add. interl.).

k (d’un mots illisibles raturés) (de moi add. interl.).

lgré. (une ligne raturée illisible) Rien.

mje (une demi-ligne raturée illisible) (n’ose .. sœurs add. interl.).

1 La duchesse de Mortemart, à laquelle Ramsay envoie ces bagues.

Au marquis de Fénelon. Après le 26 mars 1715.

« Prenez courage… »

J’ai reçu, mon cher enfant, votre lettre du 26 mars avec plaisir : malgré tous les défauts dont vous me parlez, je ne laisse pas d’y découvrir beaucoup de grâce dont vous devez être redevable à Dieu. Il ne faut point vous décourager pour vos faiblesses, mais au contraire vous abandonner davantage à Dieu. Vous l’oubliez trop et c’est la source de vos défauts, mais prenez courage. Vous ne pouvez avoir une meilleure compagnie que celle de madame La Voisine1. Si vous vous y dissipez, vous vous dissiperiez bien davantage ailleurs.

Je suis ravie que vous vous ouvriez à Panta. C’est le mieux que vous puissiez faire dans le lieu où vous êtes et j’espère que votre simplicité lui servira et l’accoutumera à devenir simple. Je le salue avec respect et je désire de tout mon cœur pour lui ce que mon cher père lui a désiré. Il faut espérer que les prières feront plus que toutes les paroles.

Je ne comprends point où est le paquet en question car si vous l’aviez auprès de vous, il aurait été facile à La Voisine de le garder à sa campagne [et] a sortir par madame sa sœur comme on me l’avait mandéb. Il faut tout abandonner à Dieu et ne rien précipiter.

Prenez courage et tâchez de vaincre votre lenteur et votre amusement, car quand on s’y est une fois habitué, on a toutes les peines du monde à se vaincre là-dessus. J’ai connu des personnes, fort parfaites d’ailleurs, qui, à force de s’être accoutumées à une certaine indolence, croyaient courir la poste lorsqu’elles ne faisaient que marcher dans leur chambre. J’espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle à Dieu. Quittez-vous vous-même et vous trouverez tout. Ne songez à plaire qu’à Dieu seul et non aux créatures, et pensez encore moins à vous satisfaire vous-même. Croyez-moi toute à vous dans notre cher petitc Maître.

La santé de notre mère, mon très cher et très honoré frère, est beaucoup meilleure. J’ai cru vous l’avoir mandé. Vous aurez la bonté de croire que, quand cette chère santé est aucunement en danger, que vous serez entre les premiers à qui je le manderai, et quand je ne vous en dis rien, c’est une marque que tout va à l’ordinaire. Il y a environ trois semaines qu’elle n’est plus alitée. On se promène, on est gai, on écrit des chansons et fait tout pendant la journée avec une aisance qui nous fait oublier les maux passés, mais on passe souvent mal les nuits sans dormir. On mange toujours peu. Le petit Maître fera Sa volonté.

Milady Sd. ne m’a pas encore envoyé la bague pour Babet, mais elle me mande qu’elle doit l’envoyer bientôt. Comme elle m’en envoie aussi une pour moi, j’aurai soin de donner à babé celle que vous lui destiniez. M. F [orbes] vous salue avec tendresse et respect. Vous ne douterez jamais de mon attachement respectueux.

— A.S.-S., pièce 7531, dictée, de la main de Ramsay - A.S.-S., pièce 7417, p. 151§ 1, 2 & 4 : Dutoit, t. IV, Lettre 17, p.40-41.

aLecture incertaine. La campagne peut désigner une demeure en province.

bPhrase absente de la copie pièce 7417.

ccher de divin petit D addition.

dLecture incertaine.

1 Non identifiée.

Au marquis de Fénelon. 30 avril 1715.

« La source de tous vos défauts vient de votre indolence, de votre paresse… » Tenir l’oraison.

J’ai lu moi-même votre lettre tout entière, personne ne l’a vue que moi, mon cher enfant. J’espère d’y répondre de manière que vous ne pourrez en avoir de peine. Il m’a pris hier une fluxion sur l’œil qui m’empêche de vous écrire moi-mêmea.

Je vous dirai d’abord que la source de tous vos défauts vient de votre indolence, de votre paresse, et de vos amusements inutiles qui, prenant presque tout votre temps, vous empêchent et de remplir vos obligations envers Dieu et de finir vos affaires. Outre qu’il est de grande conséquence d’aller toujours contre son naturel, en sorte que celui qui est trop vif doit laisser tomber sa vivacité avant que d’entreprendre quelque chose, et celui qui est paresseux doit au contraire s’évertuer pour vaincre sa paresse, il ne faut pas se laisser aller aux amusements. Et si vous étiez bien fidèle à Dieu, Il vous ferait sentir, lorsque vous auriez donné un temps suffisant à vos visites, qu’il faudrait se retirer. L’amusement et l’indolence accoutument à une certaine mollesse qui est un grand obstacle à l’esprit de Jésus-Christ et d’autant plus dangereux que l’âge, qui diminue la vivacité, augmente au contraire l’indolence et la paresse.

Travaillez donc courageusement à détruire votre naturel. Levez-vous le matin quand vous êtes éveillé et qu’il est heure de vous lever sans rester dans votre lit plus longtemps. Ces sortes de naturels ont besoin de se faire à tout moment violence. Après que vous aurez prié Dieu, faites sans y manquer, avec le plus de diligence que vous pourrez, vos petites affaires, sans les laisser accumuler en les remettant au lendemain, car la paresse d’aujourd’hui ne vous donnera pas plus de vigilance et d’activité pour le lendemain. Au contraire elle vous entretiendra dans une certaine mollesse qui vous rendra ce que vous avez à faire le lendemain plus difficile et plus ennuyeux. [f° 1v°] Vous êtes vif où il ne faut pas l’être et vous ne l’êtes pas où il faut.

Craignez surtout le découragement de différer l’oraison, de la quitter même, sous prétexte que vous n’y êtes pas recueilli comme vous le voudriez. Comment voulez-vous être recueilli après de si grandes dissipations ? Si vous voulez que vos pensées ne viennent pas en foule vous inquiéter dans la prière, ne leur donnez pas la liberté d’entrer en foule pendant le jour, et de faire dans votre tête autant de séjour qu’il leur plaît. Accoutumez-vous à leur fermer la porte pendant le jour lorsqu’elles veulent entrer, c’est-à-dire laissez-les tomber dès qu’elles se présentent, ne les entretenez pas volontairement et tournez-vous du côté de Dieu.

Plus vous aurez de peine à le faire dans ce temps-là et plus vous devez vous faire violence pour vous retourner vers Dieu, car il n’est pas difficile, lorsque Dieu nous attire d’une manière sensible, de Le suivre. Dieu nous montre alors Sa fidélité, mais nous ne Lui donnons des témoignages de la nôtre qu’en faisant violence à notre naturel pour Le chercher de tout notre cœur. Il faut Le chercher jusqu’à ce que nous L’ayons trouvé, frapper jusqu’à ce qu’Il nous ouvre, demander jusqu’à ce qu’Il nous ait accordé Sa divine présence, qui est la seule chose qui puisse remédier à tout ce qui nous arrive.

Il faut au commencement se faire beaucoup de violence, mais dans la suite cela devient aisé et comme naturel. Nous n’acquérons jamais rien qu’il ne nous en coûte quelque chose. C’est présentement le temps de labourer votre terre. Il faut que le soc de la charrue, c’est-à-dire la violence, ouvre votre cœur ; mais, après que le divin Maître y aura mis la semence, il n’y aura plus pour vous qu’à la laisser croître et fructifier. Prenez donc courage car Dieu vous ayant appelé à Sa milice, ce serait une chose bien honteuse à vous si vous retourniez en arrière et si vous refusiez le combat. J’espère que ce sera tout le contraire et votre âme étant fidèle, vous serez un des vaillants soldats de Jésus-Christb.

Que votre ami ne se donne point la discipline puisqu’elle lui fait les effets que vous me marquez. Dites-lui, je vous en prie, puisqu’il a eu assez de simplicité pour vous le dire : il doit éviter tout ce qui peut éveiller ces sentiments. Je vous prie de dire à mademoiselle de R [isbour] qu’on écrit pour elle quelque chose qu’on lui enverra par la première commodité. Assurez Panta, je vous prie, que je ne l’oublie point devant Dieu et que je m’intéresse fort à tout ce qui le regarde, que je souhaite qu’il soit à Dieu dans toute l’étendue de Ses desseins, que je me recommande à ses prières et à ses saints sacrifices.

Je vous prie de dire à La Voisine que je salue de tout mon cœur, qu’il y a déjà du temps que j’ai renvoyé ses lettres et celles de la Sol [itaire] afin de les leur faire tenir. On a fait le plus de diligence qu’on a pu, persuadé qu’on était que l’on avait besoin de ce trésor1. Permettez-moi de saluer aussi ici la Solitaire pour qui j’ai toujours les mêmes sentiments [....] c respect. Nous n’entendons plus parler du tré [sor] d. Nous l’attendons en patience. Je vous embrasse, mon cher enfant, ete j’espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle. Adieu. Je prie Jésus-Christ de vous donner cette paix qu’Il donna à Ses apôtres après Sa résurrectionf.

Mes enfants vous saluentg avec respects et tendresse.

Ce 30 d’avril.

Mandez-moi si l’on a mis l’épitaphe encore. Il y a [à] ajouter quelque chose qu’on pourrait mettre s’il n’est pas trop tard.

— A.A.-S., pièce 7448, sous dictée, de la main de Ramsay, adressée « Au Cher Boiteux », avec cachet à l’enfant mains ouvertes — A.A.-S., pièce 7417, p. 153 « le boiteux, l. 20 » — Dutoit, t. IV, Lettre 18, p. 42-46.

a phrase omise pièce 7417 – D débute au paragraphe suivant.

bD interrompu.

cdéchirure.

dLecture incertaine.

ereprise de la pièce 7417 et de D.

ffin de D.

gsaluent. fin de la pièce 7417.

1 Le sens demeure obscur.

Au marquis de Fénelon. 20 mai 1715.

Conseils de direction.

J’ai reçu deux de vos lettres à la fois, mon cher e [nfant]. Je vous dirai que vous ne vous inquiétiez point de tout ce qui se passe en vous sans vous et que vous ne vous en occupiez pas : l’occupationa vous ferait plus de mal que la chose même. Laissez aussi tomber toutes les pensées de vanité. Pourvu que vous ne disiez rien exprès pour l’entretenir ni pour satisfaire un certain orgueil secret, cela ne doit servir qu’à vous humilier, car rien n’est si honteux que d’agir par cet esprit, ce qui ne sert qu’à attirer le mépris de ceux qui s’en aperçoivent, et [ce] qui doit nous donner plus de confusion à nous-mêmes que des choses qui paraissent plus honteuses. Le remède à cela est de vous occuper de Dieu le plus que vous pouvez lorsque vous êtes dans des conversations dissipantes, et de ne rien dire, volontairement et en vous en apercevant, qui flatte votre nature et votre amour propre. Si vous êtes fidèle à vous occuper de Dieu de temps en temps, Il vous fera sentir ce que vous devez faire et ce que vous pouvez dire. Quelquefois la trop grande vivacité fait passer par — dessus un certain avertissement intérieur, ce qu’il est d’une grande conséquence de ne pas faire, parce qu’on s’accoutume insensiblement à outrepasser cet instinct léger qui ne nous manque point lorsque nous sommes fidèles et qui se perd par notre infidélité. C’est pourquoi saint Paul nous exhorte à ne point éteindre l’Esprit1 parce que l’inspiration s’éteint aisément.

Plus nous sommes fidèles à Dieu, plus Il prend soin de nous. C’est une expérience qui vous sera un jour très douce : elle est possible dans le commencement. Mais si vous vous habituez à l’écouter, vous ne serez point en doute de ce que vous aurez à faire ou ne pas faire, à dire ou à faire.

Il faut commencer tout de bon, mon cher enfant, à aller contre votre naturel et à tâcher de surmonter également votre vivacité et votre lenteur. Quand vous êtes en vivacité vous vous échappez facilement ; quand vous êtes dans la paresse, vous ne pouvez en sortir. Il faut agir avec courage lorsque vous sentez votre amusement et votre lenteur, et quand votre vivacité vous entraîne, il faut vous arrêter tout court, comme on tient la bride haute et serrée au cheval qui veut s’échapper. J’espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle à cette pratique et à l’oraison. Soyez sûr que la plus grande marque d’amitié que je puisse vous donner est de vous gronder, puisque vous appelez cela gronderieb. Soyez persuadé que je prends une double part en vous dans le petit Maître, tant parce que vous avez été cher à notre père que pour vous-même. Je prie Dieu qu’Il vous garde par Son infinie bonté.

Nous avons tout reçu bien conditionné et Sc vous garde votre part qui servira aussi à la bonne Voi [sine] : je vous prie de l’assurer que j’ai toute la reconnaissance possible du soin qu’elle a bien voulu prendre.

Je vous prie pour répondre à l’autre article de votre lettre, de laisser le passé pour ce qu’il est. Tout cela n’est qu’un ravaudage, tenez-vous en à ce que vous a dit notre père pour l’avenir, mais ne songez non plus au passé que s’il n’en avait jamais été question. Il ne vous convient point de réformer le genre humain ni de changer un usage établi depuis longtemps, non seulement chez vous mais chez les autres. La vue que vous avez pour soulager des officiers de mérite est très bonne et quand vous n’agirez que par ce principe, vous n’en devez avoir aucun scrupule, bien au contraire. Je vous défends, mon cher enfant, d’être honteux de m’avoir fait un si long détail, écrivez-moi avec liberté et franchise. J’avais lu moi-même la lettre dont vous me parlez et autre que moi ne l’avait lue. Je vous prie de dire à Panta que je me recommande à ses bonnes prières et que je ne l’oublie pas devant Dieu.

[Billet collé :]

Je vous prie, mon cher Put, [de] demander au boiteux que, s’il est encore temps, qu’il conserve soigneusement certains écrits que notre père avait faits sur l’intérieur, de me les faire tenir lorsqu’il le pourra : si vous aviez été là, sans doute il vous les aurait mis entre les mains. Je vous prie instamment qu’on mette une tombe sur le corps de mon cher père où son nom soit écrit. Cela m’est venu au cœur et j’espère que Dieu en tirera un jour Sa gloire.

- A.A.-S., pièce 7496, dictée, peut-être de l’écriture de « Put » (Dupuy) tandis que le billet collé reproduit à la fin de cette lettre est de l’écriture de Ramsay. - A.S.-S., pièce 7417, p. 158 (lettre 21) —Dutoit, t. III, Lettre 21, p. 93-95.

aD commence ainsi : « Ne vous inquiétez point de tout ce qui se passe en vous sans vous, et ne vous en occupez pas. L’occupation ».

bD se temine à « … gronderie. »

cLecture incertaine.

1I Thess., 5, 19.

Au marquis de Fénelon. Après la fin mai 1715.

La malle précieuse.

Vous ne devineriez jamais, mon cher b [oiteux], qu’il n’y a rien que je n’aie fait pour avoir votre malle. J’ai écrit même à M. votre frère pour le prier de me la confier : je me suis toujours dit de la connaissance de M. votre frère abbé. Ce qui m’avait fait prendre ce parti, c’est à cause des vols qui sont à présent fréquents, mais je crois que M. votre frère a entré en défiance que je ne fusse quelque escroc. Il n’a pas voulu ou pas osé me la confier. Je l’ai prié de souper ce soir, il y doit venir mais je crois qu’il laissera la malle à l’hôtellerie. Il m’a demandé si je connaissais M. Dupuy. Je lui ai dit que oui. Lorsque j’y ai envoyé [chercher], il a répondu qu’il ne savait ce que c’était que cette malle, que vous lui aviez écrit et que vous ne lui en parliez point : bref je n’ai pu l’avoir. Si vous êtes encore du temps à Paris, envoyez-moi le billet de l’[…] a et je la ferai retirer. Nos gens sages n’approuveront pas sans doute ce que j’ai fait, mais qu’importe !

Je vous prie d’achever vos affaires : vous faites bien de les poursuivre et vous auriez tort de faire autrement. M. votre frère a été voir notre évêque. Je prie le petit Maître de donner bonne issue à vos affaires. Je lui recommande encore plus celle du dedans que celle du dehors. J’ai dit à M. votre frère que je vous avais vu lorsque vous partîtes pour Barèges, que vous ne pourriez avoir de chevaux pour courir tout de suite, enfin je lui ai témoigné que tout ce qui portait son nom m’était vénérable. S’il se défie et s’il me croit un escroc, il sera du moins content de l’honnêteté que je lui ai faite. Quelle façon aussi ! Il n’y avait qu’à écrire un mot à M. votre frère, me l’adresser, mettre dessus à M. Servais et prier M. votre frère de remettre votre malle entre ses mains, mais ce qui est fait est fait. Je vous embrasse, mon cher enfant.

— A.A.-S., pièce 7500, autographe.

amot surchargé illisible.

Au marquis de Fénelon. 28 juin 1715.

Fidélité à l’oraison. « Une personne fort maigre ne sent pas d’abord le profit que lui fait la nourriture… »

Vous ne sauriez vous méprendre, mon cher enfant, en suivant les avis de Panta1 sur la sainte communion : il vous connaît bien et voit actuellement vos besoins. La sainte communion est très utile et est avec l’oraison la véritable nourriture de l’âme, quoiqu’on ne sente pas toujours un profit actuel. Elle ne laisse pas de faire insensiblement avancer l’âme et ceux qui s’en privent volontairement, le pouvant faire, sea font un grand tort. Une personne fort maigre neb sent pas d’abord le profit que lui fait la nourriture, au contraire elle s’en trouve surchargéec à cause d’une longue diète. Cependant à la suite elle aperçoit qu’elled reprend de nouvelles forces et un nouvel embonpoint. Quoique cela soit de la sorte, il ne faut rien forcer lorsque vous êtes dans des lieux où vous ne le pouvez pas si commodément.

Plus vous ferez oraison, plus vous aurez de facilité pour la faire. C’est pourquoi je vous conjure d’y être fidèle, et que votre lenteur et votre amusement ne vous empêchent pas de la faire. On se trouve souvent mieux et plus recueilli durant le jour qu’à l’oraison, cependant ce recueillement du jour est une fruit de l’oraison. Pendant que nous mangeons nous ne sentons pas notre plénitude, mais après que nous avons mangé nous nous trouvons remplis. Si nous ne mangions pas nous nous trouverions desséchés par laf suite. Le recueillement que nous avons durant leg jour vient de l’oraison actuelle, et si nous cessions l’oraison actuelle, nous perdrions insensiblement ce recueillement du jour. Il y a des personnes qui, parce qu’elles se trouvent dans des temps plus recueillis hors de l’oraison que dans l’oraison, ont cessé de la faire, ce qui a été la cause de la perteh de leur intérieur et une pure illusion.

Il y a une très bonne raison pourquoi nous sentons plus Dieu dans l’action que dans l’oraison, c’est que Dieu ne tombe point naturellement sous les sens : ce que nous sentons est quelque écoulement de grâce. Or lorsquei nous sommes à l’oraison uniquement pour y faire la volonté de Dieu, Dieu nous traite alors comme il Lui plaît, et selon qu’il nous est plus avantageux. Ce qui nous est le plus avantageux, c’est la foi nue et simple. C’est ce qui fait que Dieu ne nous donne pas toujours le sentiment de Sa présence afin que nous marchions en foi, mais il n’en est pas de même dans la journée, où nous avons des occasions de nous distraire. Dieu fait alors sentir Sa présence afin de nous rappeler au-dedans et d’empêcher une trop forte dissipation. L’oraison est comme naturelle à l’âme quand elle s’y estj habituée, comme l’œil voit sans s’apercevoir qu’il voit et sans le sentir : nous ne sentons notre œil que quand il est malade. La bonté de Dieu est si grande qu’Il Se fait plus sentir dans le besoin, à moins que nous ne commettions des péchés volontaires qui L’obligent à Se retirer. Encore quand nous en aurions commis, si nous retournons à Lui du fond de notre cœurk, Il oublie nos péchés. Il ne laisse pas de nous en punir par le sentiment des mêmes choses dont nous nous sommes servis pour L’offenserl.

Je serai très ravie de vous voir, mon cher enfant, quand l’occasion s’en présentera sans la trop forcer, car vous savez que vous m’êtes très cher en Jésus-Christ. Je vous embrassem.

Je vous prie de m’envoyer six copies du petit livre de notre père qui a pour titre [mot illis.] prières du matin et du soir avec des réflexions saintes pour tous les jours du mois1. Ne l’oubliez pas, je vous en prie. Ce livret est imprimé depuis peu.

[de Ramsay :] Souffrez, mon très cher et très honoré monsieur, que j’ajoute un petit mot en réponse à la vôtre. Ne craignez-vous pas de me rendre orgueilleux en me traitant avec tant d’amitié ? Je l’accepte pourtant avec respect et j’y réponds par un dévouement du cœur entier et sans réserve.

J’ai reçu le Traité latin, mais si vous regardez la seconde ou troisième page, vous verrez qu’il est bien incomplet et que je n’ai que les trois premières parties, car l’auteur propose d’en faire quatre. Son dessein était de représenter premièrement au Saint Père le détail de tout ce qui s’est passé entre lui et ses adversaires : voilà le sujet des trois premières parties que j’ai, mais il manque encore une quatrième partie dont le but est de donner une idée de ses sentiments indépendamment de tout ce qui s’est passé dans la dispute qui ego ipse semper superior et si annum sentiam brevissime edisseram. Je vous prie donc de vouloir bien faire chercher cette quatrième partie. Je me suis mis en tête, peut-être sans raison, que ce pourra bien être l’autre Traité latin que vous avez qui en est la suite. Ce qui me le fait croire, c’est que Sir Isaac me dit la dernière fois qu’il était ici, que dans ce traité ou papier la question était traitée et théologiquement et philosophiquement et qu’il y avait une définition de la nature de l’amour et de son essence tirée des anciens philosophes. Or cela ressemble fort à ce que vous me dîtes de ce Traité latin, mais sa longueur, sa division, la préface qui est devant me font aussi douter si ma conjecture n’est qu’une pure imagination. Un petit mot là-dessus.

Pour les autres papiers tant latins que français, notre mère vous prie de les faire copier à votre loisir et surtout de les faire bien collationner car il y a beaucoup de fautes dans le Traité latin que j’ai, du moins dans les premiers six cahiers que je viens de lire. Les métaphysicités amoureuses [sic] dont vous me parlez réveillent aussi très fort ma curiosité. Notre mère vous prie que le tout nous soit envoyé à votre loisir quand tout sera copié et collationné, car rien ne presse pour que vous hasardiez les originaux même, mais on peut dépêcher les copies autant qu’on peut. Elle nous assure que c’est la volonté du petit Maître : cela suffit pour vous animer.

Pour l’Eloge. Tout ce que j’ai voulu dire par placavit était que sa soumission et sa foi avait apaisé les troubles qu’il y avait dans l’Église, et en disant Sponsa placuit j’ai cru marquer assez qu’il n’était pas la cause de ses troubles. Mais on peut changer ce mot si l’on croit que l’Église ne puisse pas être souvent troublée. Je ne dis pas [mot illis.] pendant que l’Epoux approuve fort la doctrine pour laquelle ses enfants la troublent. Pour le mot morose, j’ai voulu dire la fortune bizarre et capricieuse, car ce mot ne signifie nullement triste et fâcheux à celui qu’elle accueille, mais qu’elle [la fortune] était elle-même bizarre, et les mots suivants : suavitate mira equabilis sustinuit, le détermine à ce sens.

- A.S.-S., pièce 1101, du fonds Fénelon, original sous dictée, de la main de Ramsay —A.S.-S., pièce 7417, p. 162 (lettre 22), copie du marquis —Dutoit, t. III, Lettre 46, p. 199-202. Ce dernier, très fidèle au contenu —tout en corrigeant le style —disposait probablement de l’original sous dictée de Ramsay. Nous donnons toutes les variantes pour ce cas, où nous disposons de trois sources : elles permettent de juger de la fidélité de la copie du marquis et de l’édition Poiret reprise par Dutoit. La pièce 1101, intéressante parce qu’elle comporte l’ajout où Ramsay justifie des expressions qu’il avait employées dans son Eloge latin « ce 28 de juin… », nous a été signalée par I. Noye.

avolontairement la pouvant faire D volontairement pouvant s’en approcher se pièce 7417.

bfort maigre ne pièce 7417.

cs’en sent trop chargée pièce 7417.

delle aperçoit dans la suite D.

el’oraison : ce recueillement du jour est néanmoins un D.

fpar la pièce 7417.

gpendant le pièce 7417.

h été la perte pièce 7417.

i grâce. Lorsque D.

j elle est pièce 7417.

k revenons à lui du fond du cœur pièce 7417.

lfin de D.

mfin de la pièce 7417.

1 Panta : l’abbé Pantaleon de Beaumont.

1 Prières du matin et du soir avec des réflexions saintes pour tous les jours du mois, Cambray, N. J. Douilliez, 1715.

Au marquis de Fénelon. 5 août 1715.

J’ai reçu hier au soir une lettre, mon cher enfant, où vous dépeignez vos dispositions avec votre ingénuité ordinaire. Comme rien ne déplaît tant à Dieu que l’amour propre et la fierté naturelle, l’estime de soi-même au-dessus des autres, lorsque nous sommes dans ces dispositions, il ne manque guère à nous faire sentir notre faiblesse. Dieu aime mille fois mieux un homme faible qu’un superbe. Si nous ne faisons pas tout le mal possible, c’est un effet de la bonté de Dieu, et nous Lui en devons toute la reconnaissance, ne nous regardant jamais que comme une source d’iniquité qui se répandrait partout si Dieu par une miséricorde infinie n’en retenait le cours. Quand Dieu vous presse de dire quelque chose, il faut le dire le plus promptement qu’on peut. C’est en quoi consiste la fidélité, car lorsque vous allongez le temps, outre qu’il ne vous vient presque plus rien à dire, c’est que vous laissez passer le moment de la grâce, qui ne veut que vous rendre simple et petit. D’ailleurs, lorsqu’on dit les choses promptement, elles sont plus difficiles à l’amour propre et par conséquent plus agréables à Dieu et plus utiles pour nous-mêmes.

Il ne faut pas vous étonner de sentiments qui vous viennent, pourvu que vous ne fassiez rien en conséquence de ces sentiments-là. Il n’est pas étonnant qu’étant homme vous sentiez que vous l’êtes, cela vous doit porter à vous tenir le plus que vous pourrez auprès de Dieu, retournant souvent au-dedans de vous afin d’empêcher la nature de s’échapper. Il ne faut point se faire une occupation de dire, mais dire les choses tout d’un coup quand il vous vient. Vous faites en cela deux fautes : l’un[e] de ne pas dire les choses tout d’un coup, qui est la bonne manière, [f° 1v°] et l’autre de vous en occuper après pour les dire, de sorte que vous manquez de fidélité à Dieu pour ne pas obéir tout d’un coup à ce qui vous pousse à dire, et vous vous faites une occupation embarrassante de ne l’avoir point dit et de le vouloir dire dans la suite. Lorsque Dieu voudra vous ôter cela, Il vous fera oublier de le dire et, quand ce sera par un simple oubli, ne vous embarrassez plus de le redire après. Comme je vous ai dit, la fidélité consiste dans le moment présent. Il serait bien plus avantageux pour vous d’être occupé de Dieu pendant la messe que de vous occuper de toutes ces choses-là, qui ne doivent point non plus vous empêcher de communier lorsqu’il n’y a point de faute notable ou volontaire. Ne vous amusez pas aux sentiments, je vous conjure, et laissez-les tomber : tout cela ne fait que grossir les images dans votre esprit et salir votre imagination. Bon courage, attendez tout de Dieu et presque rien de vous. Soyez seulement fidèle au moment présent et lorsque vous y avez manqué, ne vous en troublez point et ne vous en inquiétez point, retournant simplement auprès de Dieu en avouant votre faiblesse. Si votre recueillement n’est pas si sensible, il faut tout recevoir de la main de Dieu. Dieu vous veut une action plus simple que le grommellement : c’est pourquoi j’espère qu’Il vous l’ôtera peu à peu pour vous donner une oraison plus simple.

Jea ne voudrais pas que vous lussiez tout de suite, mais interrompez votre lecture sitôt qu’elle vous cause le moindre recueillement et la reprenez pour un temps lorsque le recueillement est passé. Je fais différence entre la lecture entremêlée de recueillement et l’oraison actuelle. Pour l’oraison actuelle, tenez-vous y auprès de Dieu, étant content de le faire comme il Lui plaît, soit qu’elle soit sèche ou fervente, car c’est la même chose pour Dieu, quoiqu’elle soit moins agréable pour vous. Demeurez exposé à Sa lumière et à Sa chaleur, Lui disant de temps en temps ce qu’il vous vient au cœur de Lui dire, n’agissant pas continuellement mais demeurant de temps en temps dans un silence qui, quoique sec, ne laisse pas de donner lieu à l’opération de Dieu, car si vous agissez toujours, Dieu n’opérera point en vous. Vous me direz : « Mais je ne sens point son opération ». L’opération de Dieu n’est pas toujours sensible, il s’en faut bien. Plus elle est sèche et plus les effets en sont avantageux. Tout ce que vous devez faire de votre part, c’est de [f° 2r°] laisser tomber les distractions et de ne les pas retenir sous quelque prétexte que ce puisse être.

[…] b Notre c [her] père1 et Pan [ta] 2 ont eu3 raison de vous dire que l’âpreté, l’aigreur et la hauteur sont des défauts sur lesquels vous devez le plus travailler. Il y a deux manières de le faire, l’une par l’oraison qui vous rendra doux et humble de cœur et comme Jésus-Christ : lorsqu’on converse avec les doux et les humbles, on devient doux et humble, au lieu qu’avec les superbes on devient superbe ; la conversation intérieure avec Jésus-Christ vous communiquera ces deux vertus. L’autre manière de vous combattre est, lorsque vous sentez votre esprit aigri et ému, de ne faire aucune correction dans ce temps-là et prendre un temps où vous serez plus tranquille pour la faire. Lorsque vous vous sentez ému d’aigreurs, retournez au-dedans de vous auprès de Jésus-Christ, afin qu’Il vous assiste et ne permet [te] pas que vous vous laissiez aller à votre naturel. Travaillez à cela avec courage, car de cela dépend presque tout le bonheur de votre vie. Si vous ne travaillez pas de bonne heure à vous corriger de ces défauts, vous en formerez une habitude que vous ne pourrez plus déraciner.

Faites le voyage dont vous parlez, et ne vous inquiétez point et ne vous amusez pas à éplucher tous vos sentiments : cela ne ferait que les augmenter et il n’y aurait jamais de fin. Soyez sûr que vous m’êtes toujours bien cher. Je vous embrasse et salue avec respect Pantac. Une petite amitié à Cal4 s’il est avec vous. Mes compliments à madame la V [icomtesse] et à Mlle de R [isbourg]. [f° 2v°]

Je n’ai presque rien à vous dire, mon très cher et très honoré Milord, sinon que j’attends les papiers5 avec grand plaisir et impatience. J’ai lu ceux que vous m’avez envoyés. Il y a plusieurs fautes : je les corrigerai. Les traités sont excellents. Notre père traite son adversaire avec une force, une délicatesse, une sublimité et une science qui passe la compréhension des lecteurs communs, mais ces traités seront un jour très utiles. M. F [orbes] vous fait mille compliments pleins de vénération et d’amitié. Pour moi vous savez mon respect. Cor unum et anima una6. Ce 5 d’août.

- A.S.-S., pièce 7458, dictée, de l’écriture de Ramsay qui ajoute le dernier paragraphe, adresse : « Pour le cher boiteux » — A.S.-S., pièce 7417, p. 166 ss. - Griselle, Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », [1910] p. 122-125, pièce IX —Dutoit, t. IV, Lettre 19, p. 46-51.

aPièce 7458. Sinon copie du marquis, pièce 7417, p. 166 ss.

bPoints de suspension dans le ms.

cIci finit Dutoit.

1 Fénelon.

2 Pan [taleon] de Beaumont.

3 En 1716, Ramsay est précepteur chez le marquis de Sassenage. La lettre serait de 1715 selon Griselle.

4 Cal est peut-être l’abbé de Fénelon (Griselle).

5 Les papiers de notre père (de Fénelon), dont le marquis n’avait pas la propriété car l’abbé de Beaumont en avait hérité, mais dont il pouvait néanmoins envoyer quelques-uns en communication à Ramsay (Griselle).

6 Actes 4, 32.

Au marquis de Fénelon. 2 septembre 1715 ?

Discrétion, oraison, sevrage.

Pour le boiteux.

J’attends1, mon très cher et très honoré frère, les papiers dont vous me parlez ; cela fera un plaisir infini à notre mère. Il n’y a nul danger de les envoyer à milady S [hifd], et le plus tôt que vous pourrez, car mon voyage se fera bientôt. Ne mettez rien cependant dans le paquet que ce dont vous avez des copies, en cas qu’ils vinssent à s’égarer. Je vous aime et vous honore aussi parfaitement que le peut un pauvre mortel qui est dans la région de l’amour propre et souvent occupé de madame l’Egoïté, que je prie Dieu de confondre. M [ilord de] S [hifd] vous embrasse tendrement. Permettez-moi de faire le même. Voici un petit mot de notre mère.

Je suis ravie mon cher enfant, que Dieu, dont la bonté est infinie, ait fait pour vous ce qu’Il fait ordinairement pour ceux qui veulent être tout à Lui, qui est de les retenir plus fortement lorsqu’ils sont dans les occasions de plus grande dissipation. Ce n’est pas qu’il faille pour cela s’exposer par soi-même à la dissipation, mais lorsqu’on y est engagé par un certain ordre de providence, Dieu Se fait plus sentir. Tâchez de gagner sur vous et de ne vous engager à rien par vous-même pour vous mêler de choses que Dieu ne demande point de vous, car votre amour propre et votre vivacité se nourrissent en tout cela. Ne manquez jamais à l’oraison, soit que vous y ayez du goût ou non, car celui qui ne la fait que lorsqu’il y a du goût, se cherche plus soi-même que Dieu, mais lorsqu’on est fidèle à l’oraison dans les peines, les sécheresses et les dégoûts, on ne cherche que Dieu pour Lui-même, et cette oraison Lui est beaucoup plus agréable et plus profitable que toute autre. Lorsque vous êtes dans un état plus sec, c’est alors que vous devez faire usage de la lecture, laquelle est fort utile pour faciliter le recueillement.

Je serais bien aise de vous voir et que vous apportassiez de vous-même, si cela se pouvait et que Panta2 l’agréât, les papiers qui resteront de notre c [her] père. Nous trouverions ensemble un moyen de faire les choses de manière que tous seront contents. Soyez courageux et fidèle. Il est temps de quitter la première enfance pour devenir un homme fort. Je salue avec respect Panta et vous embrasse de tout mon cœur.

C’est une chose merveilleuse comme le règne de Dieu s’étend au loin : cela doit bien nous faire honte que nous autres qui avons tant de moyens et de secours pour être à Dieu, y soyons si peu, pendant que tant de pauvres personnes qui sont dépourvues de tout secours, y sont d’une manière admirable et sont soutenues dans les peines, dans la privation de toutes choses, avec un abandon à Dieu et une fidélité charmante. Il s’en manifeste tous les jours de nouveaux. Priez Dieu et vous unissez à nous pour demander à Dieu Son règne.

Ce 2 de septembre.

- A.A.-S., pièce 7457, copie —Dutoit, t. IV, Lettre 20, p. 52-53 —Griselle, Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », [1910] p. 125-126.

1de Ramsay.

2 Panta : l’abbé Pantaleon de Beaumont.

Au marquis de Fénelon. Entre le 2 septembre et le 1er octobre 1715.

« Je suis bien aise que Dieu vous fasse goûter sa présence. »

Vous n’aurez, mon cher fils, que peu de mots de moi, mes yeux étant épuisés par la grande lettre écrite à Panta. Je n’ai plus mon secrétaire. Je crois que vous devez laisser agir la Providence pour monsieur votre aîné. Il y a bien des sujets plus mauvais que lui, mais s’il donnait dans le parti opposé à son oncle, j’en aurais un véritable chagrin. Ma consolation est qu’il ne serait pas vu des plus forts antagonistes, et qu’il serait plus modéré que les autres quand il se souviendrait d’un oncle auquel il a tant d’obligation.

Je suis bien aise que Dieu vous fasse goûter Sa présence. Vous en avez besoin dans ce temps de dissipation. Ne manquez pas à faire oraison selon le temps que vous avez, abrégez vos longueursa pour en prendre davantage. Lorsque vous entendez lire, profitez-en en la manière que vous dites. Quand vous n’avez personne qui vous lise, lisez vous-même comme je vous ai dit. Ces sortes de lectures, quoiqu’on ne retienne rien, nourrissent l’âme et l’empêchent de se trop dissiper. Ne vous inquiétez pas pour vos défauts, mais ne faites rien de volontaire : à mesure que votre intérieur croîtra, ils se dissiperont. Je serai ravie de vous voir. Que Dieu vous soit toute chose.

[en travers] Gardez les papiers pour les faire voir à Saint-André. J’écrirai à La V [oisine] 1 une autre fois mais mandez-moi son adresse à Lille.

— A.S.-S., pièce 7135, autographe, avec cachet d’un enfant sur un char ; adresse autographe en f° .1 r° : « Le boiteux ». La lettre est écrite sur le f° 2r°. — A.S.-S., pièce 7417, f° 174 (Lettre 25) — Dutoit, t. IV, Lettre 21, p. 54.

amais n’en faites point de volontaires D.

aLecture incertaine.

1 « La Voisine » qui apparaît dans plusieurs lettres mais n’est pas identifiée.

À ? 1er octobre 1715.

Ouverture et prudence.

J’espère que le bon Dieu aura soin de vous, car il n’y a pas grand chose à attendre des hommes dans ce siècle. J’aurais été bien aise de vous voir, mais il ne faut rien faire qui puisse vous faire du tort et vous incommoder. Il faut aller bride en main quand on n’a que le nécessaire [176]. Je vous conjure de vous ouvrir à Puta quand la pensée vous en vient et que vous êtes à portée de le faire : surmontez une mauvaise honte. Je vous prie aussi de ne vous point trop laisser aller à votre activité, cela vous fait une occupation de choses tout à fait inutiles lorsque vous devriez être occupé de choses plus nécessaires. Cela n’avancera point du tout vos affaires et je doute qu’on soit assez disposé à vous faire plaisir. Je commence à craindre que Pan [ta] b ne soit pas traité selon son mérite, mais il faut recevoir toutes choses également de la main du Seigneur. Les gens bien intentionnés ont déjà tâché de faire sentir les choses comme vous les sentez, mais inutilement. Les paroles ne manquent pas, mais l’effet y est entièrement contraire.

Je ne crois pas que votre ami le boit [eux] 1 gagnec rien par tout de ce qu’il pourrait dire. L’entêtement, l’ambition, l’intérêt est ce qui gouverne tous les hommes : ainsi il pourrait se nuire sans faire aucun bien. Il sera toujours suspect pour bien des raisons et les gens même qui feront semblant d’entrer dans ses [177] sentiments, ne le feront peut-être que pour les découvrir. Pour ce que vous me dites de ne se point servir d’un sujet profane, cela serait bon si c’était pour des choses spirituelles. Mais comme il s’agit de choses temporelles, on doit s’en servir sans scrupule, vu la difficulté d’en trouver d’autres à présent [….]d Je prie le Seigneur de vous être toutes choses et de vous donner un ange comme à Tobie2 pour vous conduire dans votre chemin. Je vous embrasse avec tendresse.

— A.A.-S., pièce 7417, p. 175 (lettre 26) — Dutoit, t. IV, Lettre 22, p. 55-56.

aà *** D.

bque ** D.

cami gagne D.

d points de suspension du ms et de D qui l’a donc probablement utilisé (on note aussi l’accord quasi parfait entre ces sources).

1 « votre ami le boit [eux] » auquel cette lettre n’est donc pas destinée. S’adresse-t-elle à un Écossais ? Nous la laissons dans cette série du « cahier des lettres » du marquis, dont elle est la vingt-sixième, comme dans la série des trente-huit lettres du tome IV de Dutoit attribuées par celui-ci au marquis, car « l’ami », le marquis, en eut connaissance.

2 Tobie 5, 5.

Au marquis de Fénelon. 20 octobre 1715.

Il faut, mon cher enfant, faire comme le bon patriarche Jacob qui avait creusé un puits : comme il vit qu’on le lui disputait, il le quitta et l’appela contention; il en fut creuser un ailleurs. Puisque cela ferait trop de peine si vous alliez loger chez la p [etite] d [uchesse], il ne faut plus y penser, surtout Panta ne l’accordant qu’avec peine, car il faut avoir cette déférence pour lui de ne pas faire ce qu’il ne souhaite pas et même ce qu’il accorde avec répugnance. Lorsquea la Providence vous mettra hors d’état de rester où vous êtes, il faudra vous en aller. Aussi bien je doute fort que vous puissiez rien faire présentement et, si le bon Dieu veut bien vous assister, Il le fera aussi bien lorsque vous n’y serez pas. Vous ne manquez pas d’amis qui ne vous oublieront pas dans l’occasion.

Pourb ce qui regarde les mémoires dont vous me parlez, la chose étant faite il n’y a plus rien à dire : tout consiste à savoir si les gens sont aussi sûrs que vous les croyez, car quelquefois on se sert de la p atte du chat pour tirer les marrons du feu, car quelquefois les gens ont des intérêts secrets et ils sont bien aise de faire agir les autres sans paraître eux-mêmes. Défiez-vousc de votre imagination et de votre goût pour vous mêler des choses, [d’] une certaine démangeaison naturelle d’entrer en quelque chose et d’y faire un personnage. Mais quand les choses viennent naturellement avec des gens sûrs, — je ne dis pas que vous croyez être sûrs mais qui le sont réellement, — vous pouvez parler de ces sortes de choses. Mais ne vous engagez en aucune écriture : les paroles n’ont pas de suite, il n’en est pas de même des écrits. Combien de gens font leur cour aux dépens d’autrui ! Vous savez que le cher père aimait mieux parler par un tiers que d’écrire. Jed vous conjure dans ces sortes d’occasions, au lieu de vous laisser à votre imagination, de vous recueillir auprès de Dieu. J’espère qu’Il ne vous laissera point faire de fausses démarches. Je vous embrasse, mon cher enfant, des bras du petit Maître.

Ce 20.

— A.A.-S., pièce 7495, sous dictée et cachet — pièce 7417, p. 177 (lettre 27) — Dutoit, t. IV, Lettre 23, p. 57-58.

apeine. Lorsque D omission.

baller. Pour D omission.

crien à dire. Défiez-vous D omission.

décrits. Je D omission.

1contention : mot emprunté au latin contentio « tension, effort », d’où « lutte, rivalité, conflit ». (Rey) — Gen. 26, 21-22 : « Ils en creusèrent encore un autre [puits] ; et les pasteurs de Gérara les ayant encore querellés, il l’appela Inimitié. [22] Etant parti de là, il creusa un autre puits… » (Sacy).

Au marquis de Fénelon. Entre le 20 octobre et le 4 mars 1716.

Ne pas se retourner sur soi-même, porter sa croix avec agrément.

C’est un fait que tout ce qui remplit l’esprit dessèche le cœur. Vous vous laissez trop occuper de ce que vous faites ou ne faites pas. Laissez tomber vos imaginations le [179] plus que vous pouvez et n’en entretenez point volontairement, mais quand vous avez fait votre mieux, ne retournez pas sur vous-même pour éplucher ce que vous avez fait : cela ou vous élève si vous croyez avoir bien fait, ou vous fait une fourmilière de réflexions si vous croyez avoir mal fait [....] a

J’aurai bien de la joie de vous embrasser, mon cher enfant. Vous me faites une véritable compassion, mais Dieu ne traite pas Ses enfants comme les autres hommes : Il les marque de Son sceau qui est la croix. L’Imitation de Jésus-Christ [dit :]  « Les autres seront estimés et vous comptés pour rien. Ce que les autres feront sera admiré et ce que vous ferez sera blâmé du chapitre1. » Les autres réussiront dans des affaires injustes et vous ne pourrez réussir dans les plus équitables : c’est que les maximes du monde et celles de Jésus-Christ sont tout à fait opposées. Le cher papa disait hier qu’il n’y avait point de chrétiens. Pour moi qui en crois quelques — [180] uns, je dis qu’ils se distinguent par le signe du Tau2, c’est-à-dire par la croix, mais croix portée avec agrément, par ne réussir en rien, par être méprisés de tout le monde. Dieu les cache même à leurs propres yeux et à ceux des autres, Il les cache, comme dit l’Écriture, dans le secret de Sa face3. Tenez-vous donc heureux dans vos disgrâces d’appartenir au petit Maître. Vous devez dans tous les mauvais succès penser que vous êtes entre les mains des ennemis du petit Maître. Nous ne serons jamais traités comme Il l’a été. Il a bu l’amertume du calice et ne nous en laisse que la superficie. Soyons de véritables chrétiens par l’amour et la croix. Je vous embrasse encore une fois.

— A.A.-S., pièce 7417, p. 178 (lettre 28) — Dutoit, t. IV, Lettre 24, p. 58-60.

ams.

1 Adaptation assez libre du pass age : « Quod alii dicunt audietur : quod tu dicis pro nihilo computabitur […]  - On écoutera ce que disent les autres, ce que vous direz sera compté pour rien. […] » (trad. Lamennais, 3.49.4-5, éd. Chenu, p. 264.).

2Ezéchiel 9, 4-6 : « Et le Seigneur lui dit : Passez au travers de la ville, au milieu de Jérusalem, et marquez un tau sur le front des hommes qui gémissent, et qui sont dans la douleur de voir toutes les abominations qui se font au milieu d’elle. » (Sacy).

3Ps. 30, 27 : « … Il a fait paraître envers moi Sa miséricorde d’une manière admirable, en me retirant dans une ville bien fortifiée. » (Sacy).

Au marquis de Fénelon. Septembre 1716 ?

Je ne comprends pas, mon cher enfant, la bizarrerie de la sœur de Pan [ta] 1 car, ne pouvant vous avoir, elle doit être ravie que vous soyez ailleurs. Cela s’appelle le chien du jardinier2. J’écrirai à Panta et je lui mandrai les raisons que vous avez de vous mettre chez la p [etite] d [uchesse] 3. Pour ce qui regarde M. votre frère, il en doit être lui-même fort content puisque cela vous donne le moyen de faire vos affaires. Je crois que ce que vous a dit la s [œu] r de Pan [ta] sur le fils de la p [etite] d [uchesse] peut n’être pas tout à fait comme cela, mais quand ce serait, comment pourrait-elle se charger de cet enfant malade puisqu’elle allait elle-même à la campagne ? Quand elle serait restée, je doute qu’elle s’en fût chargée : ne doit-elle pas être libre ? Vous avez le sage Isaac4 qui peut vous dire sa pensée, je ne trouve à cela aucune difficulté. Après avoir été ami des gens pendant leur vie, il faut leur marquer en ceux qui leur sont plus proches qu’on l’est encore après leur mort. [f° .2 r°]

Lorsque je vous ai dit de ne point dire votre sentiment des événements présents, je n’entends pas que vous n’en parliez pas avec vos amis mais bien avec ceux qui, ne l’étant pas, pourraient se servir de cela pour vous nuire. Je sais par mon expérience combien cela est difficile à pratiquer en certaines occasions, mais il faut avoir bon courage, agir simplement sans s’entortiller au bout de soi. Si vous êtes fidèle à rentrer au-dedans de vous, j’espère que Dieu vous donnera la lumière et la force nécessairea.

Ne pourrait-on point se servir du lieu où est La Voisine pour faire tenir ce que nous avons de notre père ? Je lui ai écrit en droiture, mais je n’ai point mis saint Ghienb car elle ne me l’avait pas mandé. Je prie le petit Maître de vous être toute chose.

Je vous prie de dire à R [amsay] qu’on nous envoie tous les écrits français de notre père à la réserve de la métaphysique, je veux aussi le thé… c nous en rendrons bon compte, personne n’y prenant plus d’intérêt que moi5.

Ce bon R [amsay] a radoté quand il demande un catalogue. Qu’on nous envoie ce que nous demandons et tout sera en bon ordre. Que son latin soit aussi bien et sa métaphysique, tout ne sera pas mal.

— A.A.-S., pièce 7502, autographe — §2 « Lorsque […] force nécessaire » : Dutoit, t. IV, [courte] Lettre 25, p. 60-61.

anécessaire. Je le prie de vous être toutes choses. D ajout d’une formule finale.

bLecture confirmée, sens obscur.

cthéol : ou thél : voir la note 3.

1 L’abbé de Beaumont.

2proverbe espagnol repris dans la comédie de Lope de Vega.

3 La duchesse de Mortemart.

4 Isaac Dupuy.

5 On pense non pas au Télémaque, publié dès avril 1699, mais à des textes tels que ceux rassemblés sous le titre (moderne) d’Opuscules théologiques, parallèles aux développements métaphysiques de la Démonstration de l’existence de Dieu, ou bien à ceux des Lettres sur divers sujets concernant la religion et la métaphysique. V. Fénelon, Œuvres II, Bibl. de la Pléiade. Le Gnostique de Saint Clément d’Alexandrie (demeuré inédit jusqu’en 1930) faisait déjà l’objet de l’intérêt de Madame Guyon de par sa richesse spirituelle et de par l’autorité attribuée à l’époque à Clément.

Au marquis de Fénelon. Entre le 20 octobre 1715 et le 4 mars 1716.

Souvenons [— nous] de ces paroles de notre Maître : mon Royaume n’est pas de ce monde1. Il s’est dépouillé Lui-même de toutes Ses grandeurs pour mener une vie pauvre et abjecte. La prospérité est selon moi la plus terrible tentation et dont on se défie le moins. Heureux celui qui dans ces temps de malheur n’aura rien à démêler avec personne, et qui se tiendra à l’écart de peur que la tempête ne le surprenne lorsqu’il y pense le moins. Je prie Dieu pour qu’Il conduise tout pour Sa gloire à votre véritable bien.

— A.A.-S., pièce 7417, p. 181 (lettre 30) — Dutoit, t. IV, Lettre 26, p. 61.

1 Jean, 18, 36.

Au marquis de Fénelon. Entre le 20 octobre 1715 et le 4 mars 1716.

Pour le cher boiteux.

Mon cher enfant, je prends bien part aux croix que la Providence vous envoie. Vous m’en êtes beaucoup plus cher. Je ne suis jamais plus unie à mes amis que lorsqu’ils sont crucifiés. Ce m’est un gage qu’ils seront tout de bon à mon cher Maître. Mon petit-fils ne viendra pas : son père et sa mère ne le souffriront pas car ils ne veulent pas que je voie leurs enfants, cependant je saurai cela sûrement entrecié1 dimanche.

Bona courage, combattez les combats du Seigneur. Ne vous lassez pas et laissez-vous là pour ce que vous valez sans tant réfléchir sur vous-même. Faites bonnement de moment à autre ce que vous avez à faire, après quoi laissez tomber les réflexions, car lorsqu’on réfléchit après coup, on s’enfle facilement du bien et on s’abat du mal. Quand serez-vous une fois bien persuadé que, n’étant propre à rien, si vous réussissez en quelque chose, c’est Dieu qui l’a fait, et [que] si vous ne faites rien qui vaille, vous n’êtes pas capable de mieux ? Employez à penser à Dieu le temps que vous employez à penser à vous, et nous serons très bons amis. Finissez vos affaires et ne négligez rien pour cela : c’est l’ordre de Dieu sur vous, préférable à tout le reste. Jeb vous embrasse, mon cher enfant.

— A.A.-S., pièce 7417, p. 183 (lettre 32), et pièce 7505, autographe — Dutoit, t. IV, Lettre 29, p. 66-67.

1 Lecture confirmée, sens obscur. Cela doit vouloir dire « entre ici et » (régionalisme ?).

aMaître. Bon D omission.

bamis. Je D omission.

Au marquis de Fénelon.

« Je voudrais bien savoir si je puis compter que vous serez ici… »

Ce 6ème juin, le b [oiteux] :

Vous m’aviez mandé, mon cher boit [eux], que vous seriez à Cambrai et que vous n’y seriez que deux jours. Je m’étais hâtée de vous écrire une longue lettre que je vous priais de garder et de lire quelquefois. Elle sera donc perdue puisque vous n’y êtes pas, et qui pis est, peut-être lue. Si le P.1 m’avait fait ce vilain tour, dame ! il ne serait pas bien joli. Je voudrais bien savoir si je puis compter que vous serez ici avec ma fille. Sinon je prendrais d’autres mesures pour avoir quelqu’un.

Je vous conjure de n’être plus perplexe, car votre perplexité vous embrouille et entortille, et ne vous laisse point une certaine netteté dans vos expressions que vous devriez avoir. Je veux que mon cher enfant soit courageux pour combattre les combats du Seigneur. Laissez-vous à Lui, quittez ce qui est de l’enfance spirituelle. Vous me manderez si vous avez reçu ma grande lettre : vous y trouverez correspondance à celle que je reçus hier. Je vous embrasse, mon cher enfant, et prie Dieu qu’il vous soit toutes choses.

— A.A.-S., pièce 7529, autographe.

1 Père ?

Au marquis de Fénelon.

« Il est jaloux, laissez-Le reprendre son bien. »

Ô mon bon et cher enfant, il faut mourir mais […] a pas de la mort naturelle : il y en a d’autre [sic] à passer avant ce temps. Vous êtes à Dieu et tout ce qu’Il vous a donné Lui appartient. Laissez-Lui tout reprendre, je vous en conjure. Nous en parlerons lorsque nous nous verrons. Ne laissez pas d’amenera une autre fois mon grand fils, car je vous promets qu’après que je l’aurai un peu vu, je ne [f° 1v°] vous quitterai point pour lui.

Nous dirons toutes choses, laissez-vous tout aider. Ne savez-vous pas qu’une personne faite tient fortement ce qu’elle tient ? Mais lorsque ses forces s’affaiblissent, elle lâche peu à peu prise jusqu’à ce que l’extrême défaillance lui ouvre les mains et lui fait tout quitter tout à fait : c’est en vous [mot illis.] vous vous relâchez insensiblement mais que vous tenez encore. La faiblesse deviendra au point que vous ne pourrez rien retenir : quelque volonté que vous croyez [possible], vos efforts seront les vains efforts d’un homme, dont la défaillance ne lui permet qu’à peine de tenir la main à demi-fermée. Vous êtes à Dieu et non à vous. Il est jaloux, laissez-Le reprendre Son bien et employez l’équité, que vous devez avoir en la place où vous êtes, à Lui faire la première justice, à vous la faire à vous-même. Laissez-vous ôter ce que vous auriez assurément peine à rendre. Dieu vous fait grâce de tout prendre : je vous déclare que je serai toujours de Son parti et que mon cœur, sans vous rien dire, vous dérobera bien des choses pour les rendre à qui il appartient. Je suis méchante, je vous aime néanmoins de tout mon cœur. Plus je vous aimerai, moins vous serez épargné. Ce n’est pas pour vous que Dieu vous a fait dons de grâce, c’est pour avoir le plaisir de jouer au roi dépouillé : laissez-Le faire. Hélas ! Il est si nu Lui-même et dans la crèche et sur la croix : qui oserait vouloir une robe après cela, quelque froid qu’il fasse ? Je ne puis vous dire combien je suis à vous.

— A.A.-S., pièce 7534, autographe.

Au marquis de Fénelon.

Le boiteux.

J’ai bien de la joie, mon cher enfant, que la Providence ait disposé les choses de sorte que je puisse vous voir en passant : nous parlerons de tout. Voilà une lettre pour Panta. Il y avait dans les cahiers que vous avez emportés, dans un de ceux qui sont plus grands que les autres, des lettres du baron de Metternich que je vous prie de me renvoyer1. Je ne crois pas que la lettre que vous avez emportée et que j’ai corrigée, soit de M. B. 2, mais bien de celles que Manon m’avait envoyées. Et comme sur une telle matière ce qui abonde ne viciea pas, je l’avais envoyée pour cela. Je vous embrasse, mon cher enfant.

— A.S.-S., pièce 7535, autographe.

1 On en trouvera quelques-unes dans la série des lettres de direction de Metternich, cas rare où l’on dispose d’une correspondance passive tardive. Les « cahiers » de correspondance ont dû être communiqués à Poiret.

2M. Bertot ?

a lecture incertaine.

Au marquis de Fénelon et à Ramsay. 

Mon cher enfant, je suis beaucoup plus mal que je n’ai été. Les douleurs [où] j’étais [sont créées] par le dévoiement et elle[s] continue [nt] ; quoiqu’il soit plus forta, on a envoyé quérir le médecin à mon insu. Si cela continue, il est impossible que je puisse résister, à moins que le petit Maître ne me fasse vivre. Je ne puis plus rien manger du tout. Je crois que vous devez montrer à M. de Noailles ce qui a été fait. Ces sortes de couteaux à deux tranchants mérite [nt] d’être connus. Ne ravaudez point sur le passé, ne vous confessez que lorsque vous en aurez le mouvement ou un vrai besoin, non par vos ravauderies mais par un certain je ne sais quoi. Croyez-vous accommoder le procès ? Je vous embrasse.

Cher R [amsay], je ne puis de rien manger absolument et le bouillon ne m’accommode pas. Il m’est venu envie d’un petit morceau de fromage de Sas: il n’en faut qu’un morceau pour manger un peu de pain. On n’entend plus parler de [mot illis.], mon enfant abandonné de sa mère. Je salue xx et s et j’embrasse. Dites à Put [Dupuy] que j’embrasse, que lorsqu’il aura reçu l’argent de M. de Gautret, qu’il le mande à la petite Marc2 car c’est pour elle.

— A.S.-S., pièce 7548, autographe ; adresse : « monsieur de Ramsay à l’hotel de Sassenage sur le quai des théatins à Paris » - cacheté.

aSic.

bLecture incertaine.

1 Qui fut au service de Madame Guyon.

Au marquis de Fénelon.

« Nous sommes du naturel des crapauds… »

Je vous dirai, mon cher enfant, que dans un temps bien misérable comme celui-ci, je ne vous aurais pas conseillé de rien faire pour la personne que vous savez, car véritablement c’est une mauvaise porte que celle par où il entre dans l’Église : l’ambition, [mot illis.] s’il y a avec cela des gens pour le jansénisme. Je serais très fâchée que vous vous en fussiez mêlé. Ce qui me donnait de l’indulgence sur le reste était que je l’y croyais entièrement opposé, mais si vous m’aviez dit son penchant de ce côté, je n’aurais jamais souffert que vous vous en fussiez mêlé. Je sens ces sortes de choses où il y a le moins de remède, car lorsqu’on est capable de régler sa religion sur son intérêt, on est capable de tout. Que vous ne vous expliquez-vous avec moi sur cela, car assurément je ne serais jamais entrée dans la chose ! Je prie Dieu ou qu’Il ne permette pas que la chose s’achève ou qu’Il change le sujet. Cela me chagrine fort aussi : pourquoi demander conseil sans s’expliquer de ce qu’il y a de plus dangereux et dans une matière de cette conséquence ?

Au reste, mon cher b [oiteux], pour ce qui vous regarde, soyez à Dieu au-dessus de toute pensée et de toute imagination et laissez tout tomber. Vous ne pouvez empêcher les folies de l’imagination, mais vous pourrez vous renoncer et ne prendre part à rien. Nous sommes du naturel des crapauds: nous nous enflons de tout. Mais de même que l’enflure du crapaud n’est que du venin et qu’il prend son poison sur la terre, il en est de même de notre enflure : c’est un poison mortel pour notre âme, ce poison vient de la terre qui est nous-mêmes et c’est notre amour propre qui nous enfle. Mais si le crapaud est si vilain, il a une admirable propriété qui est qu’étant exposé au soleil, il perd la malignité de son poison et sert à faire un excellent antidote. Si nous nous exposons au soleil de justice et que nous nous élevons de la terre, c’est-à-dire au-dessus de nous-mêmes par un entier renoncement, nous paraîtrons si horribles et si sales aux yeux de Dieu qu’il y aura en nous de quoi faire un véritable antidote contre toute enflure. Ayez bon courage, mon enfant, ne vous laissez jamais élever pour la prospérité soit spirituelle soit temporelle, ne vous laissez jamais abattre pour l’adversité spirituelle ou temporelle, accoutumez-vous à une certaine fermeté d’âme. Cette fermeté vient de notre souplesse envers Dieu : plus nous sommes souples en la main du petit Maître, plus nous sommes affermis contre tous les événements de la vie. Croyez-moi bien à vous dans le petit Maître.

- A.S.-S., pièce 7501, autographe —A.S.-S., pièce 7417, p. 181 (lettre 31) —Dutoit, t. IV, Lettre 27, p.62-63.

La pièce autographe couvre l’ensemble, sans s’arrêter entre « Au reste mon cher b. » et «  pour ce qui vous regarde ». Le cahier des lettres du marquis commence à partir de : « Pour ce qui vous regarde… », précédé de l’annotation habituelle : « une autre [lettre] » ; il a censuré le premier paragraphe. Même début pour D ce qui confirme l’hypothèse de son recours au cahier.

1 La lettre 414, adressée au baron de Metternich, est suivie d’une fable mettant en scène un crapaud.

Au marquis de Fénelon.

Le boiteux.

Eh bien venez donc, vous serez en prison. .. ; Je doute que le petit-fils vienne : Servais1 m’a assuré qu’il avait dit la même chose lorsqu’il vint la dernière fois et [que] son père ne voulut pas qu’il vînt. Nous règlerons tout le reste lorsque vous serez ici. J’ai les nuits la fièvre et reprends du quinquina. Vous ferez mauvaise chère : on ne trouve rien dans cette saison. Le petit Maître vous conduise ! Amen.

— A.S.-S., pièce 7503, autographe.

1M. Servais, un familier qui sert Madame Guyon ainsi que sa femme, la « s [igno] ra Servais » (lettre précédant celle du 3 février 1716). V. la lettre relative à la malle précieuse (« Après la fin mai 1715 »).

Au marquis de Fénelon.

Ne rien faire de nouveau, éviter toute dispute.

Ce 15,

Il ne faut point avoir de regret, mon cher e [nfant], de ce que Dieu ordonne par Sa Providence. Tout ce qu’Il fait est bien. Lorsqu’Il le voudra, Il nous donnera les moyens de nous voir. J’ai été si mal que je n’aurais pu qu’à peine vous voir et vous parler. Je suis si considérablement mieux qu’à moins d’un renouvellement de mal, comme il m’est déjà arrivé plusieurs fois, je crois que je pourrai guérir bientôt.

Je voudrais faire passer au public l’ouvrage dont vous me parlez, quoiqu’il y ait peu à en espérer. Cela ne laisse pas de développer des vérités très utiles, mais après cela je ne voudrais plus rien tenter1. L’occupation où vous êtes de ces sortes de choses vous nuit infiniment. Cela tient toujours votre esprit en vivacité et ne lui donne point ce calme qui lui serait si nécessaire. Je vous demande donc deux choses après que vous aurez rendu public ce dont vous me parlez : l’une de ne rien faire de nouveau, l’autre d’éviter toute dispute. Il faut prier et se calmer, la vivacité naturelle ne pouvant produire rien de bon, surtout dans une personne qui a tant de besoin de la calmer. Sitôt qu’il sera imprimé, envoyez-le moi.

Je vous ai répondu par Put sur le mariage. Comment voulez-vous qu’après vous être livré vous-même volontairement à la distraction, vous n’en ayez [f° .1 v°] pas lorsque vous voudriez bien n’en pas avoir ? Vous êtes trop plein de vous-même et de mille autres choses pour n’être pas sec à l’égard de Dieu. Il faut un esprit reposé et un cœur tranquille pour garder le don de Dieu et vous n’êtes rien moins que cela. Il serait étonnant que vous ne fussiez pas sec : l’impétuosité de votre esprit entraîne comme un tourbillon le peu d’eau de la grâce que vous pourriez avoir, et comme un grand vent sèche en un moment l’humidité, de même votre vivacité dessèche tout l’humide de la grâce. Votre mauvais goût est une chose que vous devez éviter, mais votre perplexité et vos retours, loin de le détruire, l’entretiennent. Donnez-vous la discipline tous les vendredis de ce carême et deux fois la semaine sainte, et vous me direz comme vous vous en trouverez. Soyez persuadé que je vous aime tendrement dans le petit Maître.

— A.S.-S., pièce 7506, autographe.

1 La Vie ? La seconde partie au moins du manuscrit d’Oxford a été lue par Madame Guyon : elle y apporte quelques corrections manuscrites décrites dans notre édition de la Vie par elle-même…, Paris, 2001, p. 84-85.

Au marquis de Fénelon et à Ramsay.

« … un grand vide dans la tête pour causer une si grande plénitude. »

[Pour] le b [oiteux] ce 27,

J’ai été très mal cette nuit et je vois que les forces diminuent et [que] le mal revient. Le médecin ne veut pas venir et je ne sais que faire et ne m’en soucie guère.

Pour répondre, je vous dirais que, lorsque je vous ai défendu de dire, ce ne sont que les choses passées que vous ravaudez sans cesse. Mais lorsqu’il s’agit de faire une chose, au lieu de vous en remplir comme vous faites, je la dirais simplement et je demanderais avis comme vous avez fort bien fait à M. Isaac [Dupuy]. Mais lorsque vous dites une chose, il la faut dire entière sans en omettre une partie : quand vous faites autrement, c’est pure nature qui se décharge du plus gros fardeau et qui ménage l’amour propre ; dans le reste il vaut encore mieux dire que de conserver cette plénitude de tête qui, comme les mites, enfante un millier en un moment. Plût à Dieu que vous puissiez vous occuper de Dieu et de rien autre, mais puisqu’il faut que votre tête soit pleine, dites donc et parlez. Il faut que vous ayez un grand vide dans la tête pour causer une si grande plénitude. Je voudrais laisser tout tomber d’abord sans me laisser remplir de rien bon ou mauvais, mais pour cela il vous faudrait faire ici un an de noviciat, car jusqu’à ce temps vous serez comme les flots de la mer. C’est assez gronder.

Cher R [amsay] a : Je vous prie de donner à Mr Hooch1 les Juges et Ruth à lire. Je suis convaincue que cela lui fera du bien car c’est une suite depuis le commencement court et instructif. Je vous assure qu’il me tient fort au cœur. Je lui ai écrit par M. Isaac et par la p [etite] d [uchesse]. Adieu, mon pauvre rat2, emplissez toutes les ratures du petit Maître.

Faites pour moi à Milady et à Milor3 qu’ils m’excusent si je n’écris pas.

Le b [oiteux :]b 

Achevez votre projet vaille que vaille pour cette fois : vous menacez de venir pour le carnaval et c’est dans quatre jours les Cendres.

— A.S.-S., pièce 7507, autographe.

asur la même ligne : « gronder pour R cher R… »

bsauts de lignes. « Le b. » : le marquis.

1 L’écriture ne présente aucun doute. S’agirait-il de Nathaniel Hooke, de Londres, qui devait connaître le Dr. Keith et qui traduira la Vie de Fénelon de Ramsay ? V. Henderson, M. N. E., p. 59.

2 Furetière : « on dit d’une personne de fort petite taille, qu’elle n’est pas plus haute qu’un rat. » Ramsay était-il petit ?

3 Un Écossais et son épouse. S’agit-il de James, 16 th Lord Forbes (1689-1761) « …younger brother … was twice married, first in 1715 to a sister of Lord Forbes of Pistligo … personnally acquainted with Mme Guyon » (Henderson, M. N. E., P. 50) ? Il ne s’agit probablement pas de Lord Deskford, James Ogilvie, (1690-1764), qui fut arrêté en août 1715 et confiné un moment au château d’Édimbourg.

Au marquis de Fénelon et à Ramsay.

« … je voyais tant de têtes et point de cœurs… »

Le b [oiteux].

Comme j’espère vous voir, je vous répondrai sur tout. Mais quand vous déferez-vous de votre tête ? Il me semblait, une de ces nuits, voir tous les hommes comme des esprits de blé ; je voyais tant de têtes et point de cœurs, je disais : «  Petit Maître, prenez une faux, moissonnez toutes ces têtes, qu’il n’y ait plus que des cœurs ».

R [amsay] a. Vous n’aurez pas grand chose de moi. Je vous ai obéi. J’ai vidé quantité de pus, mais je n’en vide point et la fièvre a été un peu plus forte, mais je la compte pour rien auprès des douleurs si violentes. Je confesse ma lâcheté.

[pièce séparée1 :]… à Servais… pour nous servir qu’il fasse donc, ce petit m [onsieur], tout ce qu’il voudra. Je vous attendsb.

— A.S.-S., pièce 7508, autographe.

1 Ce dernier paragraphe appartient à une pièce séparée, de taille différente du reste de la lettre, mais groupée sur le même support (récent).

ams : « … cœurs R/Vous… »

bFin de phrase soulignée.

Au marquis de Fénelon.

Ce 16,

Mon cher b [oiteux], vous pouvez venir quand il vous plaira. Babet ne me pardonnerait jamais si vous ne veniez pas. Je lui ai représenté la mauvaise chère que vous feriez et la difficulté qu’elle aurait à faire la cuisine : elle dit que vous aiderez ou du moins que vous me garderez pendant qu’elle la fera tant bien que mal. J’ai toujours la fièvre, un extrême dégoût et on ne trouve chose au monde en cette saison que du veau, dont je ne mange guère. Dieu sur tout. J’ai grand regret à ma pauvre nourrice, mais plus le petit Maître m’est méchant, plus je L’aime. Il m’ôte encore la S [igno] ra Servais, qui aurait pu nous servir : qu’il fasse donc, ce petit M [aître], tout ce qu’il voudra. Je vous attends.

— A.A.-S., pièce 7509, autographe.

Au marquis de Fénelon. 3 février.

Ce 3 février.

Vous n’aurez pas une longue lettre de moi, cher e [nfant] : mon secrétaire est malade. Votre grande lettre m’a bien consolée et ce que vous me promettez de mon cher père. Je porterai la dent à mon cou et je tâcherai de mourir dans le manteau1, et l’un et l’autre vous seront rendus. Je suis bien aise de votre société. Il faut néanmoins paraître à la Cour et aller chez la s [oeu] r de Penta d’abord puisqu’elle le souhaite, ensuite vous retournerez à ce gîte. Votre société sera comme le ménage : vous n’en sortirez que pour remplir vos devoirs, qui sont indispensables dans le métier dont vous faites profession. Surtout après les avances que vos amis ont fait[es], vous ne sauriez différer à venir. Je vous aime bien tendrement. L’amitié de p et de mère [plusieurs mots illis.] vous salue dea tout le cœur. J’ai été trois semaines malade, ce qui m’a empêchée d’écrire à Pant [a] et de faire écrire à M. votre frère.



— A.A.-S., pièce 7510, autographe.

a « de tout le cœur […] votre frère » est écrit tête-bêche entre « Ce 3 février […] Vous n’aurez pas… » par manque de place.

2 Le manteau de Fénelon, v. la lettre suivante.

De Ramsay au marquis de Fénelon. 6 février 1716.

Ce 6 de février.

Pour le cher boiteux.

Mon cher marquis, notre mère étant tombée malade une seconde fois hier, et en l’ayant saignée, elle est encore bien faible aujourd’hui et ne peut pas vous écrire elle-même. Vous étiez bien présent à son cœur dans ses maladies. Elle m’a parlé de temps en temps de vous avec tendresse dans ses plus violentes peines. Comme je vous aime, cela me fit grand plaisir et je vous l’écris pour vous encourager de redoubler votre pas pour aller à notre Seigneur dans le sein du petit Maître. Allons ensemble : voulez-vous que je vous accompagne jusqu’à la crèche du pauvre Jésus ? Devancez-moi, je serai votre laquais. Nous ferons hommage au petit Maître : je me tiendrai volontiers à la porte pendant que vous entriez [sic] jusqu’à Son cœur.

Notre mère a reçu votre présent, elle l’a mis. Je suis ravi de voir ma mère couverte du manteau de mon père. Cela me paraît un grand mystère : son esprit dégagé de la matière couvre à présent le sien. Ils engendrent ensemble des petits enfants, elle reste pour les enfanter. Peut-être que ces deux violentes secousses qu’on a eues depuis peu étaient les travaux d’un nouvel accouchement, quelque Trans peut-être, quelque […] de Trans qui vient d’être mis au monde spirituel. Je suis fou, c’est vrai, mais les fous disent souvent de belles choses. Je ne sais ce que je dis, je suis insensé, j’ai oublié même ce qu’on m’a dit de vous mander. Je m’en souviens : c’est de vous tenir bien près du petit Maître, d’écouter le cœur de votre mère. Le respectable père vous aime. J’ai eu des lettres des trans, il y a quelque temps, où il y a des compliments pour vous. Aimez-moi comme je vous honore.

Je ne doute point que le seigneur Isaac nea vous ait appris qu’il y a huit jours que notre mère pensa expirer d’un catarrhe qui tomba sur la poitrine. Je vous avais envoyé un petit billet écrit de son sang. Hier les mêmes suffocations revinrent, la saignée l’a soulagée. Hélas ! nous serons peut-être bientôt orphelins, mais nous ne perdrons point ni père ni mère. Donnez-nous de vos chères nouvelles.

Commeb cette lettre m’est envoyée ouverte, je vous dirai que les nouvelles que R [amsay] m’écrit de notre mère. Voici mot à mot ce qu’il me marque : la poudre de vipère a bien fait et lui a procuré une sueur, laquelle l’a beaucoup dégagée. On ne l’a point saignée depuis qu’on me le manda hier parce qu’elle était faible, mais le besoin n’y était pas car elle était mieux. Son sang même à la saignée de la veille n’était plus si épais et avait des sérosités. Voilà, mon cher frère, le contenu de ma lettre. Tout ira bien s’il plaît au petit Maître.

— A.S.-S., pièce 7445, « à monsieur / monsieur le marquis de Fénelon ». Écriture de Ramsay suivie d’un ajout d’une autre main. Nous datons cette lettre de peu après la mort de Fénelon, « mon père ».

aPut (le Seigneur Isaac add.marg.) ne Il s’agit de Dupuy.

bNouvelle main.

Au marquis de Fénelon.

Ce 23,

Si on pouvait compter sur quelque chose, mon cher enfant, il serait bien avantageux pour l’enfant que Panta acceptât la proposition qu’on lui fait. Ce serait un grand sacrifice en toute manière qu’il devrait faire pour le bien d’un enfant qui nous est si cher. Il ne devrait pas, ce me semble, refuser M. de Fréa car, s’il demeure comme il a été nommé, Panta sera bien avec lui et l’on ne saurait trop désirer que cet enfant soit en de pareilles mains. Si on ne se sert pas de M. de F., il sera dégagé de sa parole ; on s’est déjà expliqué, à ce qu’on prétend, qu’on voulait le faire. Elle n’est pas des personnes dévouées au petit Maître et ce serait un grand malheur pour lui et les siens. Au reste cet emploi n’est point au-dessus des forces de Penta. Je sais que sa naissance est plus illustre que n’en n’ont d’ordinaire les personnes qu’on prend pour cet emploi, mais un véritable chrétien ne regarde point à tout cela et, pourvu qu’il soit à portée de faire un bien considérable comme serait celui-là, il sacrifie un certain point d’honneur qui n’est que dans l’idée des hommes. Mais, comme je vous dis, si la chose n’est pas fixée pour M. de F., sa parole se peut retirer ne la donnant qu’à lui, car je ne lui conseillerais jamais d’être sous une personne suspecte. C’est tout ce que j’ai à dire là-dessus. Comme il est la partie intéressée, tout ce que nous disons ici s’appelle conter sans [mot illis.]

Le procédé de M. de Vil. est bien vilain. Peut-être trouve-t-il à cela quelque petit gain auquel on prétend qu’il est fort sensible ? Souvenons-nous de ces paroles de notre Maître : « Mon Royaume n’est pas de ce monde », Il se dépouille Lui-même de toutes Ses grandeurs pour mener une vie pauvre et abjecte. La prospérité est selon moi la plus terrible tentation et dont on se défie le moins. Heureux celui qui, dans ces temps de malheur, n’aura rien à démêler avec personne et qui se tiendra à l’écart, de peur que la tempête ne le surprenne lorsqu’il y pense le moins. Je prie Dieu qu’Il conduise tout pour Sa gloire et votre véritable bien. [Pour] le boiteux.

— A.A.-S., pièce 7513, autographe. Nous ne connaissons pas l’objet de la lettre.

aLecture incertaine.

Au marquis de Fénelon. 20 mars.

Le vrai humble.

Ce 20, [pour] le boit [eux].

Mon cher enfant, il ne faut pas penser à venir : l’air est trop mauvais et vous auriez trop peu de temps, mais il faut espérer que le petit Maître nous fournira les moyens de nous voir avant que je meure.

Défiez-vousa de votre vivacité et de vous-même en toute manière. Vous avez besoin d’une protection de Dieu singulière. Comment l’obtiendriez-vous si vous n’êtes point occupé de Lui, et comment seriez-vous occupé de Lui si vous l’êtes de tout ce qui n’est point Lui ? Ne vous découragez pas néanmoins. Le plus grand de tous les maux est le découragement. Il faut être humilié de nos défauts et jamais découragé. Le vrai humble ne s’étonne point de ses fautes : il en est rabaissé devant Dieu et prend des forces toujours nouvelles pour recommencer à mieux faire, au lieu que l’orgueilleux est découragé et demeure lâche dans son découragement.

J’ai vu M. votre frère. Il dîna et soupa ici : je lui envoyai des rafraîchissements, ce que je pus, non à cause de lui, dont je ne fus pas contente, mais son nom m’est si respectable que quiconque le porte m’est cher. Je suis très obligée à Panta : je n’ai besoin de rien, je le remercie de tout le cœur. J’espère que Dieu me fera la grâce de n’être point à charge à mes amis, que vous me ferez de plaisir de me donner le portrait de mon cher père : il vous sera rendu avec le reliquaire. Je vous embrasse, mon cher enfant, saluez Panta et le remerciez pour moi.

- A.A.-S., pièce 7514, autographe. - A.A.-S., pièce 7417, p. 186 (lettre 34) —Dutoit, t. IV, Lettre 31, p. 71-72.

a « Mon cher enfant, défiez-vous […] découragement. » reproduit dans la pièce 7417 et par Dutoit qui ne disposait donc pas de l’autographe.

Au marquis de Fénelon.

« Ma santé est un peu plus mauvaise… »

J’ai reçu votre lettre d’Orléans, mon cher enfant : je vois que vous vous êtes trompé sur le jeûne, car il ne le fauta pas [faire]. Ma santé est un peu plus mauvaise qu’elle n’était quand vous êtes parti. Vous dites que Cervasa vous a joué d’un toura, il a fait son dû et vous, vous êtes un désobéissant : c’est de cela dont vous devriez faire scrupule, et non pas de ne pas jeûner quand l’Église ne l’ordonne pas. Ne savez-vous pas qu’il n’y a point de jeûne depuis Pâques jusqu’à la Pentecôte ?

J’aime [rais] bien mieux votre disposition présente si vous étiez obéissant que celle d’un plus grand goût et d’une plus [f° 1v°] grande ferveur. Un abandon stable, un oubli de vous-même : laisser tomber les imaginations et les scrupules est tout ce qu’il vous faut présentementb. Je vous embrasse, mon cher enfant.

Je vous remercie, mon cher frère, du soin que vous prenez de moia, mais souhaiter bien des os à ronger à un chien, c’est tout ce que l’on lui peut souhaiter de mieux. Babet dit qu’elle ne saurait s’empêcher de priera quand il faut chanter parce que l’envie de rire ne lui prend que là.

- A.A.-S., pièce 7517, dictée. Écriture inconnue : ce n’est pas celle de Ramsay. Le dernier paragraphe ne semble pas être dicté par Madame Guyon ; il est d’ailleurs marqué par un léger accroissement de l’intervalle entre lignes —A.A.-S., pièce 7417, p. 187 (lettre 35) —Dutoit, t. IV, Lettre 32, p. 72.

a Lecture incertaine : Servais ?

b « J’aime […] présentement » reproduit dans la très courte « lettre » de la pièce 7417 et par Dutoit.

Au marquis de Fénelon. 1716 ?

« Il faut que ces bons Evêques aient perdu l’esprit… »

Ce 20, [pour] le boiteux.

Mon cher e [nfant], ne vous confessez point de tout ce que vous me mandez : il n’y a point de péché, nous parlerons sur cela, il y avait même de la bonne volonté et un zèle mal réglé. Apportez-moi un Télémaque.

Il faut que ces bons évêques aient perdu l’esprit pour demander un concile national1. Peut-on mettre en compromis une bulle reçue universellement dans toute l’Église? Si on la met, où sera la matière de notre foi et quelle est l’autorité fixe qui nous règlera [f.1v°] à [l’a] venir ? N’y a-t-il pas sujet de craindre que tant d’évêques vacillants et tant de chiens muets ne rendent le mauvais parti le plus fort ? Si le Saint Père accorde sur cette matière un concile national, la religion est perdue en France. Vous ne verrez que trop ce que je vous dis. Dominus illuminat caecos. Tout est dans un aveuglement horrible qui m’afflige plus que je ne puis dire, et je crains bien que ceux qui demandent concile ne soient pas fermes dans leur foi. J’ai vu une lettre de M. Raucechefa où il met que ce qu’a fait le Régent n’est que pour jeter de la poudre aux yeux au Saint Père et qu’ils reviendront [f. 2r°] triomphants. On a envoyé sa lettre à M. le Régent. Je crois qu’il sentira cet indigne procédé. Hélas ! nos propres intérêts est la seule chose qui nous touche : l’intérêt de Dieu et de Son Église ne nous touche point.

J’ai pensé mourir de défaillance de nature ces jours-ci. Je suis un peu mieux aujourd’hui. Je suis fâchée du double état où est la sœur de Penta : il y a peu espérer pour l’âme ; si elle faisait usage de son état, tout irait le mieux du monde. Je suis ravie que vous m’ameniez la petite mada. Et vous serez dans la maison du petit Maître tant que vous le voudrez et pourrez. Si les bons Écossais viennent, vous pourrez découcher et descendre dans le bas, car je [f° .2 v°] fais de vous comme des choux de mon jardin. À Dieu sans amen, mon enfant le boiteux.

— A.S.-S., pièce 7136, autographe.

a Lecture incertaine de la troisième lettre : ma (d ?).

1 Le Roi adopta une idée que Fénelon avait suggéré […] celle d’un Concile national où seraient jugés les opposants. Comme il était prévisible que Rome accepterait difficilement cette solution, Louis XIV y envoya en décembre 1714 un négociateur, Amelot […] en juin-juillet 1715 Louis XIV manifestait son intention de convoquer lui-même le concile, le pape finit par céder au début d’août. Les parlementaires firent alors une vive opposition, et la mort du Roi, le 1er septembre 1715, ensevelit définitivement l’idée d’un concile national. La régence de Philippe d’Orléans commença par une période de quelque deux ans pendant laquelle il se montra nettement favorable au jansénisme. » L. Cognet, Le jansénisme, 1968, p. 103. Il semble qu’il ne puisse s’agir de l’Appel du 5 mars 1717 à un concile général.

2 Bulle Unigenitus du 8 septembre 1713 condamnant cent-une propositions extraites des Réflexions morales de Quesnel et tendant à en faire une sorte de somme de ce que l’on considérait comme la doctrine janséniste. Pour un résumé de l’attitude de Fénelon (et donc de Madame Guyon) précédant cette condamnation, v. Cognet, op. cit., p. 94 ss.

Au marquis de Fénelon.

Mon cher enfant, j’ai lu votre lettre moi-même et je dirais que je ne puis qu’approuver votre procédé et très peu celui de M. votre frère aîné. J’aurais fait tout ce que vous avez fait si j’avais été en votre place, vous n’avez rien à vous repentir. Je suis charmée du procédé de Panta, mais si vous avez fait une faute, c’est d’avoir passé un acte avec votre aîné. Comme les sujets sont à présent si dangereux, si M. votre frère n’est point janséniste, son père, qui le connaissait bien, ayant travaillé à lui faire avoir un évêché, je crois que vous devez sans scrupule suivre ses brisées : ayant les bonnes qualités qu’il a, il pourra se corriger des mauvaises et travailler tout de bon. Etant en place, Dieu verse Ses grâces sur Ses ministres pourvu qu’ils ne soient point entachés d’erreurs. Faites donc là-dessus ce que vous pourrez selon le jour qu’il vous y sera donné, et agissez sans hésitations ni scrupule, priant Dieu qu’Il ne fasse réussir que ce qui sera pour Sa gloire1.

Je crois qu’il faut loger cette fois où mad [ame] de Chevr [euse] désire : il la faut ménager par rapport à son frère et à elle-même. Croyez-moi plus à vous que jamais. J’honore et estime Panta [leon] plus que je ne puis vous dire. Il faut que je vous dise en [deux mots illis.]. [Il] me paraît capital de faire à présent ce que mad [ame] de Chevr [reuse] veut.

R [amsay] a fait en latin pour la tombe de notre père ce que j’ai dit en français.

— A.A.-S., pièce 7518, autographe.

1 Nous ne savons rien sur les rapports avec le frère.

Au marquis de Fénelon.

« Dieu ne donne par Ses instruments que ce qu`Il donne par Lui-même… »

Il me paraît, m [on] c [her] e [nfant], que quand les choses sont d’elles-mêmes indifférentes, comme est de se baigner, qui est chose usitée de tous les temps et même nécessaire à la propreté et très souvent à la santé, vous ne devez point vous en faire de scrupule. Tout votre mal vient de l’occupation que vous vous faites des choses et de vos hésitations, ce qui peut rendre défectueuse une chose très innocente d’elle-même. Vous êtes toujours entre deux termes, comme dit Deborah1, à écouter les sifflements du troupeau, c’est-à-dire vos raisonnements, vos doutes, auparavant que les choses soient et après qu’elles sont faites, milles réflexions, ce qui vous cause une occupation perpétuelle de vous-même, et cette occupation de vous-même est la source de toutes vos distractions.

Il ne faut [pas] vous étonner si vous êtes plus sec à présent et si vous ne trouvez plus cette douceur et cette consolation que vous trouviez lorsque vous me veniez voir autrefois. Dieu ne donne par Ses instruments que ce qu’Il donne par Lui-même, selon la disposition et l’état qu’Il veut de l’âme. Lorsque Dieu a voulu vous attirer à Lui, Il l’a fait d’une façon plus douce et plus multipliée, mais à présent que Dieu veut vous faire aller par la foi et vous retirer du sensible, Il vous donne un état plus sec et plus simple. Tout votre mal, comme je vous l’ai dit, vient de l’occupation de vous-même et que votre tête est toujours pleine. Quand votre tête sera-t-elle coupée ? Ne savez-vous pas que l’Écriture dit que qui marche simplement, marche confidemment2. Vous vous chicanez sans cesse vous-même et vous chicanez avec Dieu. Comme la porte chez vous est toujours ouverte aux réflexions, vous en avez ordinaire complaisance sans sujet ou de crainte ou de scrupule. Si vous pouviez une fois laisser tomber toutes ces réflexions, votre intérieur changerait de forme.

Lisez : lorsque la lecture vous fait l’effet que vous me dites, cela est fort bien. Car il faut savoir [f° .1 v°] que la lecture porte son effet dans le moment, sans qu’il soit nécessaire qu’il en reste quelque chose. Quoique vous vous trouviez plus sûr dans l’oraison qu’à la lecture, l’oraison ne laisse pas d’avoir son effet, surtout lorsque la distraction n’est pas volontaire. [Et] même, dans toute la voie de la foi, on est plus sec à l’oraison qu’en tout autre temps : cela n’empêche pas que Dieu n’y opère. Au contraire Dieu y opère davantage, afin que vos sens et vos réflexions n’y prennent rien, comme dans […] a les occasions et que Dieu est plein de bonté pour nous, Il se fait sentir alors pour nous empêcher de L’offenser en quoi que ce soit. Lorsque l’œil est malade, la lumière lui est pénible, mais lorsqu’il se porte bien, il regarde sans faire attention s’il regarde. Il en est de même de l’œil de la foi : lorsque nous sentons notre regard vers Dieu, cela vient de l’indisposition de notre vue intérieure.

Ainsi tout ce que j’ai à vous demander, c’est d’être toujours fidèle à votre oraison, sans vous mettre en peine si vous sentez ou ne sentez pas, si vous êtes d’une disposition ou d’une autre. Vous ne parviendrez jamais à la parfaite tranquillité d’esprit ni au repos du cœur, si vous ne laissez tomber toutes vos pensées et réflexions et vous ne vous déprenez même de vos propres idées, croyant toujours que les autres ont raison ou plutôt que vous [….]a en ce qui ne regarde pas la foi. Sans cela vous conserverez toujours votre vie propre et votre propre activité. Croyez-moi, soyez fidèle à ce que je vous demande et vous vous en trouverez bien. La prière fait beaucoup, mais ce n’est rien si elle n’est accompagnée d’un renoncement continuel. Vous savez bien tout ce que je vous suis en Jésus-Christ.

J’aime3 tendrement m [on] t [très] c [her] marquis. Je veux lui être uni par le cœur. Deux choses empêchent encore cette union : il y en a une en moi et une autre en lui, mais le petit Maître seul peut ôter ces empêchements et nous les apprendre. Je sens en moi deux sortes d’activités : l’une n’empêche pas la simplicité ni le repos, l’autre y est contraire, et cependant elles ne valent rien toutes deux. [f° .2 r°] Je vous prie de prier pour moi et je prierai pour vous : voilà notre union et notre unité. Tendrement tout à vous. Je vous ai écrit, selon ma promesse, à l’adresse de M. de la Motte pour lui être rendu à son passage à Poitiersb. Je vous ai écrit depuis chez M. votre père tout droit d’ici. Accusez-moi réception de mes lettres. Notre mère se porte assez mal depuis votre départ. Je ne la quitterai que le 14e [de] c ce mois. Ce 2 septembre.

J’ai oublié, m [on] c [her] m [arquis], de vous mander que le neveu de Cald, ayant ouvert le paquet, a mandé à la femme du fils de Tate, à qui il l’envoyait, tout ce qui était dedans. Je ne conçois pas comment il a pu faire cette […] f car cette Milady est au fait du tout, ce qui peut faire beaucoup du mal aux affaires du Roi Jacques et de la Prime M [inister] 4.

— A.A.-S., pièce 7525, dictée à Ramsay.

aPlusieurs mots illisibles.

bLecture incertaine.

c14e : lecture incertaine.

dLecture incertaine. Cal : L’abbé de Fénelon ?

eLecture incertaine.

fUn mot illisible.

1 Juges 5, 16.

2 Proverbes 10, 10 : « Celui qui marche simplement, marche en assurance ; mais celui qui pervertit ses voies sera découvert. » (Sacy).

1 De Ramsay.

2 On est à la veille du soulèvement des « jacobites » (partisans du roi Jacques) de 1715, dû à des causes économiques et religieuses.

Au marquis de Fénelon. 4 mars.

« Nous ne pouvons pas réformer le genre humain. … Pourquoi clocher ainsi tantôt du côté de Dieu, tantôt du côté des hommes ? »

Ce 4 mars, le cher b [oiteux] :

Mon cher enfant. J’ai reçu votre lettre. Jea vous conjure de ne vous point gêner pour m’écrire, il faut agir avec grande liberté. Si vous en aviez besoin, le petit Maître vous le mettrait au cœur. Je ne crois pas que vous deviez disputer avec chaleur sur aucun parti. Cela peut vous nuire en bien des manières. Nous ne pouvons pas réformer le genre humain. J’ai dit dans les commencements de très bonnes raisons, mais j’ai vu dans la suite que rien ne peut convaincre des gens prévenus et entêtés, qu’il n’y a que Dieu qui, en touchant le cœur, puisse éclairer l’esprit. Je me suis renfermée en moi-même comme le rat dans le fromage d’Hollande1 et, lorsqu’on me parle, je dis : « Je suis le pauvre rat solitaire qui ne prend plus de part aux affaires du monde. » Toutes ces disputes dessèchent le cœur et altèrent la charité, et ne sont propres qu’à nourrir la vivacité. Vous n’avez à répondre que pour vous. Dans la situation où vous êtes, nul caractère ne vous oblige à agir autrement, et encore le caractère ne doit vous obliger en rigueur que sur les personnes dont on est chargé.

J’ai apprisb que Pan [ta] est à Paris : je vous prie de lui témoigner que personne ne prend plus de part que moi à tout ce qui le touche, soit biens soit maux. Je ne lui ai point écrit pour des raisons qui le regarde plus que moi. Il doit être sûr de mon cœur en Jésus-Christ. Vous pourrez faire imprimer quand il vous plaira où vous êtes et le The 2 [et] les Métaphysiques et tout ce que vous jugerez à propos. Je n’ai retenu que les lettres qui m’ont été données par divers particuliers. Tout le reste je l’abandonne à votre discrétion, je suis sûre qu’il y en a quelques-unes que vous jugerez vous-même être absolument impossibles de produire où vous êtes : R [amsay] pourra vous en dire les raisons mieux que moi. Pour le reste, vous pouvez commencer dès à présent de les donner.

Je vous conjure de ne vous point laisser aller à votre tempérament mou et dissipé, car on fait un grand chemin dans la dissipation et on a bien de la peine à revenir au recueillement. Il est facile de se tourner au-dehors car c’est là le chemin des sens, il est difficile de rentrer au-dedans parce qu’il faut faire violence aux même sens qui nous entraînent. L’homme est accoutumé dès sa jeunesse d’être tout dans les sentiments, et lui qui était créé pour être leur roi et commander aux passions, est devenu leur esclave. Jésus-Christ est venu sur terre pour nous apprendre un chemin tout opposé à celui que la nature nous a frayé depuis le péché d’Adam. Il nous a appris que le royaume de Dieu est au-dedans de nous3 et que c’est [là] où il le faut chercher, mais qu’il n’y a que les violents qui le ravissent4, c’est-à-dire qu’il n’y a que ceux qui font violence à la nature et au sentiment qui jouissent de ce royaume intérieur : c’est pourquoi Il nous a si fort recommandé de nous renoncer nous-mêmes, de porter notre croix et de Le suivre5. La véritable mortification est ce renoncement. Pourquoi croyez-vous qu’on ordonne le jeûne et l’abstinence si ce n’est pour amortir la vivacité de nos sentiments ? Le meilleur de tous les jeûnes est donc de nous renoncer nous-mêmes, de détruire la mollesse de nos sentiments par une force mâle et généreuse pour suivre Jésus-Christ où Il me mène. Dieu dit : « Exterminez vos passions et non pas vos visages, déchirez vos cœurs et non vos habits». Ce qu’il y a de déplorable, c’est que de tous, tant ceux qui jeûnent que ceux qui ne jeûnent pas, nul ne veut jeûner7 [de] sa propre volonté et de son propre esprit, nul ne veut renoncer à ses goûts, à ses amusements. On se contente de n’en avoir point de criminels, on se laisse aller à tous les autres.

Ô lâcheté, lâcheté des chrétiens ! Plût à Dieu qu’ils fussent ou tout froids ou tout chauds ! Mais parce qu’ils sont tièdes, Dieu les vomit8. S’ils étaient tout froids, leur froideur pourrait leur faire de la peine et ils chercheraient sans doute de quoi se réchauffer auprès de Dieu. S’ils étaient chauds, ils rempliraient leurs devoirs en s’attachant à l’unique objet de leur amour. Ils ne clocheraient pas sans cesse des deux côtés. Si Dieu est aimé, que ne Le sert-on comme il mérite de l’être. Si on a choisi le monde, que ne s’y livre-t-on avec impudence ? Pourquoi clocher ainsi tantôt du côté de Dieu, tantôt du côté des hommes ? Ô mon Dieu, que l’état du christianisme est affligeant ! Personne n’a le cœur de se déclarer entièrement pour Dieu. On veut paraître bon avec les bons, et on est réellement pervers avec les pervers. Je ne dis pas ce dernier [mot] pour vous, mais je le dis dans l’amertume de mon cœur pour nous tous. Soyez donc plus courageux et combattez les combats du Seigneur.

Monsieur F [orbes] vous remercie b de la part que vous avez prise à ses chagrins. L’espérance où il est que peut-être ses amis ne seront pas engagés dans rien de fâcheux, le console.

— A.A.-S., pièce 7504 — A.A.-S., pièce 7417, p. 184 (lettre 33) — Dutoit, t. IV, Lettre 30, p.68-71.

aDébut D.

bParagraphe omis par D.

1 « Le rat qui s’est retiré du monde », La Fontaine, Fables, VII, 3, vers 25 : « Les choses d’ici-bas ne me regardent plus. »

2 Référence aux œuvres de Fénelon. Ses Œuvres spirituelles… seront publiées en 1718, puis en 1738 : v. Fénelon, Œuvres I, Bibl. de la Pléiade, « Bibliographie sommaire des œuvres spirituelles… », p. 1417.

3 Luc 17, 21.

4Matt. 11, 12.

5Matt. 16, 24.

6 Joël 2, 13.

7 En s’abstenant de sa propre volonté…

8Apoc. 3, 15-16.

Au marquis de Fénelon. 10 mars.

Ce 10 de mars,

Pour le cher boiteux.

J’ai reçu votre lettre, mon cher enfant, et toutes celles qui sont venues en même temps dont nous tâcherons de faire un bon usage1. Je me souviens toujours que mon cher père me manda, il y a quatre ou cinq ans, qu’il avait fait des écrits sur l’intérieur, qu’il voulait envoyer à Rome, espérant que le Saint Père les approuverait, et qu’il les avait écrits avec une grande […] a, que si le Saint Père approuvait, ce serait un grand avantage pour l’intérieur. Il ne les avait pas encore envoyés lorsqu’il est mort : ainsi le bon Panta pourra les démêler des autres papiers et nous en faire part, assuré qu’on les rendrait bien fidèlement. Je ne connais point le recteur dont vous parlez. Si vous n’avez point de confiance à Panta, vous pouvez vous en servir, mais si vous n’avez aucune répugnance à vous ouvrir entièrement à Panta, ce serait encore le mieux pour vous, car il y a bien des personnes qui paraissent bonnes et vertueuses, et qui le sont en effet, qui n’ont cependant aucun goût pour l’intérieur et qui souvent même y ont de l’opposition.

Quand vous êtes à Paris, confessez-vous à votre commodité, à moins que nos amis ne vous indiquassent quelques-uns dont ils [f° .1 v°] sont assurés. Je ne sais comment je vous ai conseillé de lire le Cantique des cantiques2. Il me paraît peu convenable pour vous, mais quand vous serez à C [ambrai], vous pourrez emprunter de la Voisine les premiers volumes du commentaire et, surtout ainsi du reste, [de] l’Évangile de saint Jean3. Le texte même du Cantique est tout à fait propre à éveiller votre imagination vive, mais ce qui est fait est fait.

Il y a bien de la différence à dire tout ce qui vous passe dans l’imagination ou à demander conseil. Il faut être assez humble et petit pour le demander dans l’occasion et trouver bon que vos amis vous reprennent lorsqu’ils croient que vous n’avez pas bien fait. Sans cette docilité et petitesse, vous n’avancerez point dans la correction de vos défauts et, bien loin que les petites réprimandes que l’on vous fait doivent vous fermer le cœur, elles doivent l’ouvrir aux marques d’amitié que l’on vous donne en cela. Car personne ne prend plaisir à dire les défauts aux autres, on aime beaucoup mieux leur dire des choses agréables et qui les contentent.

Evitez la mollesse et la paresse pour les choses qui vous arrivent sans vous : ne vous en inquiétez point, Dieu vous a donné un tempérament tout à fait extraordinaire. Vous ne serez criminel qu’en [f° .2 r°] négligeant de laisser tomber les pensées qui peuvent donner lieu à cela. C’est pourquoi vous devez avoir une très grande fidélité. Désoccupez-vous le plus que vous pourrez, car les réflexions que vous ferez sur vous-même ne serviront qu’à vous donner de la vanité ou du découragement. Soyez fort exactes à votre oraison et à vos lectures quoique vous n’y trouviez aucun goût. C’est dans ce temps-là qu’on doit marquer davantage sa fidélité à Dieu, car lorsque l’oraison est goûtée, on en ferait beaucoup sans peine. Ceux qui sont le moins fidèles au petit Maître voudraient en faire beaucoup avec goût. Allez donc par un grand abandon à Dieu. Une grande droiture et simplicité de cœur et un grand oubli devant vous-même, c’est à quoi vous êtes appelé. J’espère beaucoup de votre âme si vous êtes fidèle à Dieu.

J’écrirai à madame et à mademoiselle de R [isbou] r dès que j’aurai la force de le faire. J’ai encore eu une troisième4 qui m’a fort abattue et affaiblie. La lettre de Mlle de R [isbou] r me paraît tout à fait aimable et je m’intéresse beaucoup pour elle. Les Trans vous aiment tendrement et vous honorent infiniment. J’embrasse Panta. Embrassez-le [f.° 2 v°] pour moi et pour les trans, c’est-à-dire trois fois.

- A.A.-S., pièce 7526, dictée à Ramsay. - A.A.-S., pièce 7417, p. 149, « le boiteux, lettre 18. » —Dutoit, t. IV, Lettre 16, p. 38-39.

aPoints de suspension multiples du ms.

bD omet cette dernière phrase « J’écrirai… tendrement. »

a Illisible : « précision » ?

1 Elles seront incorporées aux Lettres chrétiennes et spirituelles… de Madame Guyon en 4 tomes (1717-1718) par Poiret, reprises en 5 tomes par Dutoit (1767-1768) : quelques lettres du t. III et « les 38 premières lettres » du tome IV sont du marquis.

2 Le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs, Lyon, 1688.

3 Le Nouveau Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ avec des explications…, tome IV, [Amsterdam], 1713.

4 [sic] : Fièvre troisième, d’après fièvre quarte. Fièvre tierce : à accès un jour sur deux (Furetière) ; troisième pourrait signifier un jour sur trois ?

Au marquis de Fénelon. 20 mars.

Ce 20 mars,

Vous jugez bien, mon cher enfant, que ce sera une grande joie pour moi de vous voir, et je veux que vous ameniez le bon enfant qui vous sert, car je serais fâché que vous fussiez seul. Mais il n’y a point d’apparence que vous veniez le mois d’avril : ma belle-fille vient toujours passer plusieurs jours devant Pâques pour se confesser, et elle prend ce temps pour d’autres petites affaires ; mon petit-fils, qui a son congé pour deux mois seulement, doit y venir passer quinze jours après Pâques pour s’en retourner au mois de mai, de sorte que je ne puis avoir personne dans le mois d’avril. La p [etite] d [uchesse] 1, qui y voulait venir dans ce temps, sait que je lui ai mandé la chose impossible. Mais si vous êtes libre le mois de juillet, vous pourriez y venir avec elle et j’en serais fort aise. Je prends bien part à la maladie de la Voisine et je suis ravie qu’elle soit mieux.

Je ne connais rien aux papiers que vous me demandez. Le livre des sermons et une partie des papiers de notre père sont déjà à Paris entre les mains de R [amsay] 2, M. F [orbes] vous rendra les autres et vous expliquera toute chose. Il y a peu à attendre puisqu’il sera à Paris, chez le cher Put, le 26 de ce mois au soir. Je ne puis vous en dire davantage. Ma santé n’est guère bonne, le départ d’un enfant qui m’est cher et la contrainte d’en avoir d’autres qui ont peu de considération pour moi, qui me dérangeront et me fatigueront, ne sont pas des choses qui contribueront à rétablir ma santé. Croyez-vous pouvoir venir avec la p [etite] d [uchesse] ? Cela me ferait un grand plaisir car vous m’êtes très cher.

Pour le b [oiteux].

— A.A.-S., pièce 7519, autographe.

1 Duchesse de Mortemart.

2 Les Œuvres spirituelles paraîtront en 1718, dont les « Entretiens affectifs poour les divers jours de l’année » (t. I, p. 317-401) correspondraient aux sermons indiqués. Ils peuvent être également présents ailleurs : le t. I comporte 510 pages en plus d’une préface de XV pages (probablement rédigée par Ramsay) et de la Table, le t. II comporte une Table des [248] lettres » suivie de 495 pages… en attendant les éditions « complétées » du marquis, de 1738 et 1740.

Au marquis de Fénelon. 26 mai.

Ce 26 mai,

Le cher boit [eux] :

Ne craignez point, mon cher enfant, qu’en vous oubliant vous-même, cela vous donne une liberté dangereuse, car on ne s’oublie pas pour s’occuper des choses du monde, mais de Dieu. Il faut, à mesure que vous vous désoccuperez de vous, tâcher de vous remplir de Lui : c’est le secret philosophique de se vider et d’être rempli, car il ne reste rien de vide. Il faut qu’une chose vide soit remplie incessamment, quand ce ne serait que d’air. Ainsi, mon cher enfant, occupez-vous sans cesse de Dieu, non avec gêne mais par des retours simples en vous vidant de tout le reste, en le laissant tomber. Il est certain que le recueillement fera plus d’impression dans votre cœur que tous ces retours scrupuleux. Si vous trouvez l’occasion de faire service au chirurgien ou de lui donner quelque chose, faites-le sans vous en occuper. a

Je suis très mortifiée de l’état où se trouve Panta : il ne devait pas tant se presser de donner ses bénéfices, mais Dieu l’a permis : il faut en être content. Le p. ch.1 partit hier. Je suis mieux depuis trois jours : je mange et ne vomis pas ce que je mange. Dieu sur tout. J’avais donné le papier lorsque j’ai reçu votre lettre, mais il n’y a rien de plus sourd que celui qui ne veut pas entendre. Je vous embrasse, mon cher enfant.

Permettez-moi de faire ici des amitiés au cher R [amsay], l’écriture m’est encore difficile : je l’embrasse.

— A.S.-S., pièce 7499, autographe — pièce 7417, p. 187 (lettre 36) — Dutoit, t. IV, Lettre 33, p. 72-73.

a Fin de D & de la pièce 7417.

1 Non identifié.

Au marquis de Fénelon. 1er juin 1716.

« … il est nécessaire que vous soyez vidé… »

Lorsque j’ai reçu votre lettre, mon cher enfant, il n’y avait plus moyen de vous envoyer la réponse à Paris. C’est pourquoi jea vous l’envoie à C [ambrai]. Ne doutez pas que je ne sois avec vous au tombeau de notre père. Je le prie de vous être utile et de prier Dieu qu’il vous inspire ce qui est plus avantageux pour la gloire de Dieu et pour le bien de votre âme.

Jusqu’àb présent, mon enfant, vous avez été conduit comme un enfant, vous avez été nourri de lait, et vous avez été comme dit saint Paul de lui-même : « Quand j’étais enfant je parlais en enfant, j’agissais en enfant1 », et du passage [où] il dit ailleurs : « Vous avez eu jusqu’à présent le lait2, il faut que vous mangiez le pain des forts ». Je vous dis la même chose. Il a été nécessaire pour un temps que vous disiez vos pensées, ce que j’appelle penser tout haut, afin de vous simplifier. Mais ces mêmes choses, qui vous ont été si utiles, vous deviendraient dommageables, entretenant votre esprit dans son activité et dans son occupation de vous-même, dont il est nécessaire que vous soyez vidé, car, quoique Dieu envoie Sa grâce à proportion de notre bonne volonté parmi une plénitude qui n’est pas péché, Il ne peut venir Lui-même que dans un vide proportionné à la communication qu’Il veut faire de Lui-même. C’est Lui qui comble les vallées et devant qui les montagnes s’écroulent. Il faut donc changer de route et de conduite. Bornez-vous à dire vos pensées à Pant [a] lorsque vous êtes avec lui, et à moi lorsque le petit Maître nousc met ensemble.

Je crois que la peine et le scrupule que vous avez de ne pas dire les choses lorsqu’elles vous viennent dans l’esprit, est causé par l’habitude que vous aviez prise de tout dire. Cependant comme le petit Maîtred n’arrête cela par moi que pour vous désoccuper de vous, quand cette occupation devient trop forte, dites-le, mais il faut vous en désoccuper peu à peu, non avec violence, ce qui ne ferait qu’agiter un naturel aussi vif que le vôtre, mais en laissant tomber. Pour le faire efficacement, il faut retourner vers Dieu au-dedans de vous, et cela fera tomber peu à peu toutes vos agitations et tant de scrupules mal fondés, qui vous jettent sans cesse dans l’occupation de vous-même, car il n’importe au démon de quel moyen il se serve pour nous occuper de nous-mêmes et nous désoccuper de Dieu. Lorsqu’une personne veut être réellement à Dieu, il se sert de l’apparence du bien pour la troubler, car il ne va pas l’attaquer directement par ce qui paraît mal. Il faut donc changer de route à présent, ou plutôt marcher sans vous arrêter à chaque pas, comme vous faisiez pour voir si vous alliez bien et vous arrêter à toutes les menues plantes, sous prétexte d’examiner leur nature. Dieu vous retranchera aussi certaines sensibilités, qui étaient de votre état alors et qui ne conviennent plus à présent.

J’espère que notre père vous obtiendra ce que le petit Maître me fait vous dire. Marcheze par la foi, mon enfant, et non par ce que vous sentez ou ne sentez pas : il en est de saison. Servez Dieu pour Lui, aimez-Le pour Lui. On parle de l’amour désintéressé bien souvent sans le connaître. Il ne doit pas être seulement dans nos paroles, mais dans nos œuvres. Moins nous avons de sensible, plus nous devons marcher avec fidélité et assurance, non appuyés sur nous-mêmes, mais sur la puissance et la bonté de Dieu.

Ne croyez pas que votre voyage vous ait moins servi que les autres parce que vous y avez eu moins de goût sensible : c’est le contraire3. Dieu, voulant vous ôter le sensible, a commencé ici. Au reste ne vous découragez pas si vous n’avancez pas autant que vous le voudriez. Si vous voyiez votre avancement, de l’humeur dont vous êtes, vous vous en occuperiez sans cesse au lieu de vous occuper de Dieu. Laissez à Dieu le soin de vous conduire tantôt par des campagnes fertiles, le plus souvent par des campagnes désoléesf, sans route et sans eau, comme David4 l’avait éprouvég.

Je suis bien aise que M. votre père s’adoucisse pour vous quand vous ne deviez pas me voir, car il est de l’ordre de Dieu dans votre état de tâcher de cultiver son amitié : j’espère que Dieu ajustera toutes choses. Je recommande le p.5 à vos prières et à celles de Pan [ta]. Souvenez-vous de lui au tombeau de notre pèreh 6. Gardez cette lettre : elle pourra vous servir plus d’une fois. C’est beaucoup pour moi de l’avoir écrite, étant encore faible. Je vous embrasse, mon cher enfant, des bras du petit Maître.

— A.A.-S., pièce 7520, autographe & copie 7417, p. 188 (lettre 37 précédée de : « autre du premier juin ») – Du second à l’avant-dernier § : Dutoit, t. IV, Lettre 34, p. 73-77.

a Paris. Je copie 7417.

bDébut de D.

cà ** lorsque vous êtes avec lui et à moi lorsque le Seigneur nous D.

ddivin Maître D.

eprésent. Marchez D. omission.

fdésertes D.

gFin de D.

hFin de la copie 7417.

1I Cor. 13, 11.

2I Cor. 3, 2 & Heb. 5, 12.

3 Intéressante remarque portant sur le senti de la vie intérieure qui décroît lors de son approfondissement.

4Ps. 62, 3.

5papa ?

6 Fénelon.

Au marquis de Fénelon. 6 juin.

Je m’étais hâtée de vous écrire une longue lettre que je vous priais de garder et de lire quelquefois [.….]a Je vous conjure de n’être plus perplexe, car votre perplexité vous embrouille et entortille et ne vous laisse point une certaine netteté dans vos expressions que vous devriez avoir. Je veux que mon cher enfant soit courageux pour combattre les combats du Seigneur. Laissez-vous à Lui, quittez ce qui est de l’enfance spirituelle. Vous me manderez si vous avez reçu ma grande lettre, vous y trouverez la réponse à celle que je reçus hier. Je vous embrasse, mon cher enfant, et je [193] prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses.

— A.S.-S., pièce 7417, p. 192 (lettre 38 précédée de : « autre du 6juin ») — Dutoit, t. IV, Lettre 35, p. 77-78, qui commence à « Je vous conjure… »

aPoints de suspension nombreux de la pièce 7417.

Au marquis de Fénelon. 21 juin 1715.

Abandon. Nouvelles écossaises. Conseils pratiques.

Le 21 juin,

Mon cher enfant, lorsqu’en disant ou faisant quelque chose ou même avant de la faire, lorsque vous vous apercevez qu’il y a de l’infidélité, il ne faut pas passer outre. Demeurez plutôt court, comme une personne qui a oublié ce qu’il veut dire. Il vaut mieux avoir cette petite confusion devant les hommes que de déplaire à Dieu. L’abandon ne consiste pas à négliger les fautes dont nous avons la lumière, lorsqu’il est encore temps d’y remédier, mais bien après qu’elles sont passées, s’abandonner à Dieu et en être plus humble par la connaissance de ce que nous sommes.

Il faut faire quelque coup hardi pour vous défaire de votre vivacité et d’une certaine opinion que vous avez de ce que vous faites : ce coup hardi est de demeurer quelquefois court. Je ne vous parlerais pas de la sorte si je ne connaissais que Dieu vous appelle pour être à Lui sans réserve. Mais quand les fautes sont faites, je ne veux point que vous vous en occupiez, ni que vous demeuriez entortillé en vous-même par une multitude de réflexions. Faites ce que dit saint Pierre : demeurez humilié et rabaissé sous la puissante main de Dieu1. Ce que je vous ai dit ne regarde que vos paroles, mais lorsqu’il s’agit de la [f.1v°] gloire de Dieu et de l’intérêt de l’Église, méprisez toutes ces vanités qui vous viennent de votre activité, car le démon se servirait de cela pour vous empêcher de faire un bien d’autant plus nécessaire que les besoins sont plus pressants. Il faut dire comme saint Bernard : nec propter te coepi, nec propter te desinamc.

Je ne veux point que vous vous confessiez si souvent et pour des choses qu’un simple retour vers Dieu efface, car comme vous dites fort bien, quand on est sûr qu’on s’ira confesser aussitôt, on se néglige davantage.

Le cahier dont je vous parlais était un petit opéra plus long que les autres, dans lequel j’avais fourré des lettres du baron2 pour ne les pas perdre et que j’y ai laissées apparemment sans y penser, ne les ayant pas retrouvées. Je suis très satisfaite de la préface et je doute qu’aucun autre l’eût mieux faite.

Je ne puis assez vous exprimer combien votre âme m’est chère et ce que Dieu me donne pour vous, ce qui me fait espérer que vous serez un jour un de Ses enfants très chers. Votre lettre était pleine de gravier, je n’ai point eu de regret à quelques sols qu’elle m’a coûtés de plus, [f.2v°] parce que je me suis imaginé que vous l’aviez pris sur le tombeau de notre père. M. F [orbes] vous salue et se recommande à vos prières : M. son frère et son cousin en ont bien besoin, ils sont dans une triste situation. Je vous prie de les recommander aussi à Pant [a], que je salue de tout mon cœur. Nous avons en ce pays là-bas un ami qui est un homme de grand mérite et bien à Dieu, qui selon toutes les apparences aura la tête coupée3. Il est d’une tranquillité et d’une gaieté incroyable, attendant le coup de grâce. C’est une personne qui m’est chère en Jésus-Christ. Priez aussi pour lui. a Sir Isaac Pibs vous dira le reste.

Jeb suis bien aise, mon cher b [oiteux], de vous rendre ce que vous m’avez prêté. Je n’ai pas manqué d’occupation depuis que je suis ici, car depuis votre éloignement la besogne avait beaucoup grossi. Je ne sais rien du lieu que nous avons quitté, ni ce qui s’y passe depuis dix ou douze jours, chacun ayant pris son parti presque en même temps. Milles assurances de respect à la V [oisine] et à la petite sœur. Je me dis quelquefois : est-ce que le petit Maître ne permettra pas que l’on se retrouve encore quelquefois ensemble ? Ce me serait assurément un plaisir bien sensible et je sens très bien que ni l’absence ni l’éloignement ne diminuent rien de mes sentiments pour elle. Milles tendres amitiés à Panta, adieu, mon cher b [oiteux]. Je ne vous dirai rien, car que pourrais-je vous dire que vous ne sachiez aussi bien que moi ? [f.2v° à l’envers, adresse au milieu]

Pour ce qui regarde M. votre père, je ne vois que deux moyens à prendre : ou d’écrire à la bonne religieuse que, comme vous espérez de le voir bientôt, vous le satisferez plus facilement de vive voix que par une lettre, ou d’écrire à M. votre père que vous n’avez jamais eu d’autre dessein que de lui donner en toutes occasions des preuves de votre respect, que si, sans le vouloir, vous avez fait autrement, vous en êtes fâché et que vous tâcherez en toute occasion de lui marquer combien le respect est invariable ou quelque chose de semblable. Vous êtes auprès de gens qui pourront vous conseiller sur le parti que vous avez à prendre.

- A.S.-S., pièce 7142, lettre originale écrite sous la dictée à : « Flandres Monsieur/ monsieur le marquis de Fénelon/ Colonel du régiment de Bigorre/ Chez madame la marquise de Risbourg/ À (Lille biffé) (acquitté à Lille add. à gauche) à Cambray (add. à droite) » —A.S.-S., pièce 7417, p. 193 (lettre 39) copie partielle du marquis de Fénelon : « autre du 21 juin » —Dutoit, t. IV, Lettre 36, p.78-80 —Griselle, Revue Fénelon, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », 1911, p. 165-166, pièce XI.

aFin de D.

bNouveau paragraphe ms.

cSaint Bernard [au Démon :] Nec … desinam [je n’ai pas commencé pour toi et je ne cesserai pas non plus pour toi] D qui complète ainsi le texte sans donner la référence.

1I Pierre 5, 6.

2De Metternich.

3Un des Écossais, Lord Deskford, James Ogilvie, (1690-1764). Il fut arrêté en août 1715 et confiné quelques mois au château d’Édimbourg. Madame Guyon interviendra en demandant à Metternich, diplomate de Prusse, d’intervenir en sa faveur : v. lettre de Metternich ci-dessous.

Au marquis de Fénelon. 6 août 1716.

« Plus je vois de gens sages, plus j’ai envie d’être folle… »

Pour le cher boiteux.

J’attendais toujours que vous viendriez [sic], m [on] b [oiteux], c’est pourquoi je ne me pressais point de vous écrire. Je suis fort en peine de n’avoir plus de vos nouvelles et je ne sais à quoi attribuer votre silence. Je ne me suis point repentie d’avoir fait ce que j’ai fait pour la malle, car ainsi que je vous ai mandé, elle était déjà embarquée avec le bagage. Dieu assiste les imprudents et Il dérange la sagesse des sages. Je ne pense pas que je ne sois persuadée que votre malle n’eût connu beaucoup de risque dans un temps où l’on vole partout, si elle fût restée à l’hôtellerie, car jamais on ne l’aurait rendue à Servais. Ce n’était point aussi le parti que M. […] a avait, puisqu’elle était déjà embarquée avec tout le reste du bagage du régiment. Puisque vous consultez […] a le bon Put, il faut que vous ayez un grand […] a pour la sagesse. Je suis d’avis qu’on l’habille en Minerve, qu’on le mette sur un piédestal et qu’on mette un trépied devant lui.

Plus je vois de gens sages, plus j’ai envie d’être folle. Ainsi mon enfant, il me paraît que la sagesse n’était point de votre ressort. Je vous prie de laisser là tout ce qui regarde les disputes du temps. Ne vous en occupez plus, car à la fin votre esprit s’accoutumerait à une plénitude perpétuelle, et je ne vois pas que cela serve de beaucoup car chacun est entêté de son sentiment : tout ce que l’on fait ne sert qu’à les roidir davantage. On m’a assuré que les choses allaient changer de face. Il faut attendre le Seigneur. Nous sommes impatients parce que nous sommes mortels et que notre vie est de courte durée, mais Dieu est patient parce qu’Il est éternel.

Mandez donc quand vous viendrez : oui ou non. Je crois non, étant [donné] tout ce que vous dites, que vous craignez que je ne vous fasse donner la discipline par R [amsay]. Mais venez toujours si cela se peut sans nuire à vos affaires. Je vous embrasse tendrement. R [amsay] fait de même et il vous aime bien. /Ce 6e d’août.

Je suis bien mortifié de ne recevoir plus de nouvelles de mon cher marquis. Je lui ai envoyé il y a huit jours une lettre de Milor [sic] de Staford que je vous prie de me renvoyer. Où en sont les impressions ? Si vous me rendez la préface aux dialogues, je l’abrégerai et la réduirai à deux pages. Je crains que vous ne me jugiez malade. On vous attend avec tant de joie et vous ne venez point. Je vois bien que je n’aurai point l’honneur et le plaisir de vous embrasser ici. Cela n’est pas bien. Vous craignez que je ne vous donne la discipline. Un petit mot, je vous en prie, pour nous tirer de peine. Je vous embrasse avec tendresse et respect.

— A.S.-S., pièce 7533, cachet ; copie de la main de Ramsay - A.S.-S., pièce 7417, p. 195 : « autre du 6 aout et dernière de ce recueil fini étant près d’arriver chez notre mère » ; le dernier paragraphe a été ajouté par Ramsay — §2 seul : Dutoit, t. IV, Lettre 37, p. 80-81.

a Illisible ou manquant.


Nous complétons enfin la série de lettres adressées au marquis de Fénelon par Madame Guyon de deux lettres postérieures à la disparition de celle-ci : elles illustrent la correspondance entre disciples. De même on trouvera, dans la section consacrée aux disciples écossais, trois autres lettres échangées entre Lord Forbes et le marquis de Fénelon. On notera l’estime profonde de Lord Forbes pour la duchesse de Guiche, devenue Madame de Grammont : elle pourrait avoir succédé à Madame Guyon dans le rôle de direction spirituelle, comme le montrent les « Compléments biographiques » qui forment la cinquième partie de notre édition de la Vie.

De Ramsay au marquis de Fénelon. 30 mai 1723.

Le 30 mai 1723.

J’ai tort, m [on] très c [her] frère, d’avoir eu un dessein si outré. Je crois tout le bien que vous dites de la Col [ombe] et encore plus, et je lui demande pardon. Il n’est pas nécessaire de vous dire toutes les raisons qui m’ont porté à vous écrire la dernière lettre, ni de répéter celles qui m’ont obligé à m’opposer à la clause, mais je ne veux pas être plus sage ni plus zélé pour les intérêts de notre mère, de ses écrits, etc., que ses autres enfants. Ainsi pour ce qui regarde la seconde édition de la vie de S. B. [Fénelon] et tout le reste, je me soumets entièrement à ce que vous et les autres jugeront à propos, me contentant de dire la vérité du fait à ceux qui m’en parleront dans ce pays-ci.

Mille sincères compliments à tous les amis, et je vous embrasse, mon très cher marquis, du meilleur de mon cœur dans le petit Maître. Il y a un endroit dans la vôtre que je ne puis pas deviner, c’est-à-dire les engagements dont vous parlez : éclairez-moi un peu là-dessus. Adieu.

— A.A.-S., pièce 7416, ms 2175.

De Dupuy au marquis de Fénelon. 8 février 1733.

Le 8 février 1733.

J’ai à répondre à deux de vos lettres, mon cher marquis  : je le ferai du mieux qu’il me sera possible, et autant que la mémoire me le pourra fournir après tant d’années.

M. de Cambrai [n’] a connu, fort superficiellement, le P. Valois1 avant qu’il [ne] fût confesseur de M. le duc de Bourgogne, — si tant est qu’il l’ait connu avant ce temps-là, — que par la réputation qu’il s’était acquise par les retraites du noviciat. Il ne m’a jamais ni dirigé ni confessé, ni même guère vu que depuis qu’il fut nommé confesseur : ce fait est certain.

Je ne sais ce que c’est que la sœur Malin, si ce n’est qu’elle soit du nombre de quelques prétendues dévotes à qui Mme Guyon faisait la charité, et qui, sous le voile de la dévotion, s’étaient fait introduire chez Mme Guyon après son arrivée à Paris. Ces créatures, dont elle connut peu après le caractère et à qui elle fit défendre sa maison, se déchaînèrent contre elle et le P. Lacombe, à qui elle les fit connaitre pour ce qu’elles étoient, car elles allaient à confesse à lui, et ce père leur avait procuré quelques charités de Mme Guyon. Elle eut même bien de la peine à le détromper sur leur sujet, et il lui faisait même un scrupule de ce qu’elle lui en disait pour le détromper. Enfin il le fut, il les renvoya, et ce fut par ces créatures, qu’on appelait les filles du P. Vautier2, que commença la persécution qui s’éleva contre elle et le P. Lacombe, car elles allèrent dans tous les confessionnaux l’accuser des horreurs du quiétisme, et disaient que c’étaient le P. Lacombe et Mme Guyon qui les y avaient portées. Je crois qu’elle en dit quelque chose dans sa Vie. Cela se passa dans les années 1687 et 1688, autant que la mémoire me le peut fournir. Mais cette sœur Malin n’a jamais été de ses amies, ni eu autre commerce avec elle que comme je viens de vous le dire : car je commençai à la connaître dans ce temps-là, et elle me contait fort simplement les différentes circonstances que je viens de vous marquer.

Il est vrai que M. l’abbé de Fénelon revint de Beines avec Mme Guyon, qui y était depuis quelque temps avec Mme la duchesse de Béthune, et qu’elle leur donna son carrosse pour revenir à Paris. Il la vit là pour la première fois, et elle avait une de ses femmes avec elle : elle le marque, je crois encore, dans sa Vie3.

Il fut nommé à l’abbaye de Saint-Valery en 1694. Je n’en sais ni le mois ni le jour que vous me demandez; mais je crois que ce fut sept ou huit mois avant qu’il fût nommé à l’archevêché de Cambrai, car cette nomination se fit dans les trois premiers mois de 1695, vers Pâques, autant que je m’en puis souvenir5. Peu de jours après, il remit au Roi l’abbaye de Saint-Valery, qui était de dix-huit ou vingt mille livres de rentes ; et je me souviens très bien que cette remise fut fort désapprouvée de plusieurs prélats qui pour lors étaient à la Cour, et qui y faisaient la plus grande figure6.

Pour ce qui est du prieuré de Cardenac : le seul bénéfice qu’il eût avant qu’on lui donnât Saint-Valery, peu après Saint-Valery, et avant l’archevêché de Cambrai ; mais ce fait ne m’est pas assez présent pour vous le pouvoir assurer. Monsieur votre frère, qui est sur les lieux, vous le pourrait dire par le temps de la prise de possession qu’en fit pour lors M. l’abbé de Chanterac.

Pour ce que vous me demandez de la lettre à M. de Tarbes7, j’ai bien ouï dire qu’il y en avait eu une en même temps que celle qu’on attribue8 du P. Lacombe à Mme Guyon ; mais je ne l’ai jamais vue. Il y a bien de l’apparence, si elle existe, qu’elle vient de la même boutique que la dernière, qui est certainement très fausse, non seulement par le style, qui ne ressemble en rien à celui du P. Lacombe, mais par le caractère de l’écriture, dont Mme Guyon reconnut la fausseté dans le moment qu’on la lui montra, car elle était fort mal contrefaite ; mais parce qu’il n’était pas possible que ce père eût pu lui écrire une pareille lettre, elle en ayant plusieurs de lui en original qui font voir l’idée qu’il avait de sa vertu, de sa piété, de son amour pour la croix et pour les souffrances, et des grands desseins de Dieu sur son âme par la grandeur de ces mêmes souffrances. La même bouche ne souffle point le froid et le chaud avec cet excès en même temps : aussi en fut-elle si peu effrayée, quand on lui montra cette lettre, qu’elle répondit sans chaleur à M. l’archevêque de Paris et au curé de Saint-Sulpice de ce temps-là, qu’il fallait, si la lettre était du P. Lacombe, ou qu’il fût devenu fou, ou qu’on la lui eût fait écrire à force de tourments9. Elle ne voulut pas parler de la fausseté, qui lui sauta d’abord aux yeux, par l’espérance d’une procédure juridique où elle espérait de la faire connaître telle qu’elle était ; et elle se contenta de leur dire qu’elle les priait de le lui confronter, et qu’elle était bien sûre qu’il désavouerait cette lettre. En effet, c’était le droit du jeu que d’en venir à une confrontation ; mais on était bien éloigné de la faire. Il y a lieu de croire, ou que ces deux messieurs étaient trompés les premiers à cette lettre prétendue qu’ils produisaient, ou que, s’ils la connaissaient pour ce qu’elle était, ils voulurent voir ce qu’elle produirait, supposé que l’impression qu’on leur avait donnée de l’un et de l’autre eût quelque fondement, ce qu’ils auraient pu découvrir par une première surprise. Quoi qu’il en soit, cette lettre à M. de Tarbes, du même temps que l’autre, ne peut venir que du même endroit. Une autre réflexion qui me vient en écrivant ceci, c’est que le P. Lacombe, à qui la tête tourna vers ces temps-là, par l’excès des souffrances d’une si longue prison sans aucun commerce, et par les tourments qu’on lui fit pour en tirer quelque chose contre Mme Guyon, aurait bien pu succomber à la persécution et écrire ce qu’on lui aurait dicté : mais la lettre est fausse de tout point, et soit fausseté ou folie, l’on n’a jamais osé la confronter.

Voilà, mon cher marquis, bien des discours : je satisfais, autant qu’il m’est possible, votre curiosité. Tous ces faits m’ont été si fort connus dans le temps qu’ils me sont encore présents jusqu’à un certain point. L’on verra dans l’éternité ce qu’on a tant essayé d’obscurcir dans le temps. Ce pauvre P. Lacombe est mort à Charenton, fou à lier, après y avoir été plusieurs années10. Dieu sera son juge, le nôtre, et celui de ceux qui l’ont tant persécuté.

Nous reproduisons cette lettre 668 du tome onzième de la Correspondance de Fénelon de 1829, compte tenu de son caractère de témoignage ayant servi à la rédaction du récit de la Querelle par le marquis de Fénelon, publié en 1738. Nous rééditons en effet ce récit dans le volume II Combats. « Le marquis de Fénelon s’occupait alors à composer la Vie abrégée de l’archevêque de Cambrai, qu’il joignit, en 1734, à l’Examen de conscience pour un Roi », explique l’éditeur de 1829.

1 Louis Le Valois (1639-1700) : « Le Père Valois, jésuite célèbre, mais meilleur homme que ceux-là ne le sont d’ordinaire […] était un de ceux qui avaient tenu pour Mr de Cambrai. C’était un homme doux, d’esprit et de mérite… » selon Saint-Simon cité dans la notice « Le Valois », DS, vol. 9, col. 733.

2 Il s’agit d’un « jésuite du nom de Vautier, qui fut vers ce temps-là l’une des bêtes noires des jansénistes ». COGNET, Crépuscule…, p.160. V. Vie 3.16.6.

3 V. Vie 3.9.10 : « Quelques jours après ma sortie, je fus à Beynes chez Madame de Charost […] Ayant ouï parler de M. l’abbé de Fénelon, je fus tout à coup occupée de lui avec une extrême force et douceur… ».

4 Le 24 décembre 1694.

5 Le 4 février 1695 par Louis XIV.

6 L’exemple de désintéressement donné par Fénelon n’était guère courant.

7 Lettre du 9 janvier 1698, qui ne présente pas de faits objectivement condamnables, mais le père, soumis à une forte pression et probablement dépressif, s’accuse volontiers « d’illusion » et même d’être « tombé dans des misères et des excès de la nature. » Editée dans notre vol. II : Combats.

8 Il s’agit de la lettre forgée : « Ce 27 avril 1698. /C’est devant Dieu Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché… » Editée dans notre vol. II : Combats.

9 Ce récit concorde exactement avec le récit des prisons, dont le manuscrit était entre les mains des disciples, édité comme 5chapitre de la quatrième partie de notre édition de la Vie par elle-même… (Vie 4.5.).

10 Transféré à Charenton à soixante-douze ans, le P. Lacombe est mort fou — ou atteint de sénilité — trois années plus tard, le 29 juin 1715.

De Dupuy au marquis de Fénelon. 4 mars 1733.

Le 4 mars 1733.

Je commence cette lettre, mon cher marquis, que je ne prétends finir qu’à plusieurs reprises, ,, , car je suis fort faible, relevant à peine d’un rhume fâcheux avec de la fièvre, que les trois-quarts de Paris essuient […] 1

Je vous envoie plusieurs copies de lettres que j’ai trouvées chez le fils du Tuteur2, qui vous donneront des éclaircissements sur plusieurs questions que vous me faites au sujet du libelle3 dont vous me parlez. Je vous ai déjà envoyé copie de celles du cardinal Le Camus […] 4

Il m’est encore tombé trois lettres du P. Lacombe, dont je vous envoie les copies à telle fin que de raison : vous jugerez, par le tout, si cet homme si décrié méritait l’horrible persécution qu’il a soufferte, et celle que souffre encore sa mémoire par toutes les horreurs qui sont répandues dans le libelle en question, sans qu’on lui ait jamais dit plus haut que son nom, qu’il ait subi aucun interrogatoire que sur son Analyse approuvée à Rome par l’Inquisition, qu’il y ait eu autre information, nul corps de délit, ni de confrontation. Dieu soit béni ! Il sait pourquoi Il permet le mal qu’on fait à Ses serviteurs, et ce qu’Il leur prépare dans l’autre monde. Je ne puis que je ne vous marque mon indignation contre la malignité de ces faiseurs de libelles. Il semble que l’enfer soit déchaîné. Dieu surtout.

Je vous embrasse, mon cher marquis, de tout mon cœur. Ce que vous me dites de la santé de Mme de Fénelon me donne de l’inquiétude pour elle et pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur.

— Lettre 669 du tome septième de la Correspondance de Fénelon de 1829, tome onzième, p.81 ss.

1 Nous nous limitons à quelques extraits de cette lettre.

2 Le duc de Chaulnes, fils du duc de Chevreuse.

3 La Relation de l’abbé Phelippeaux.

4 Suit un commentaire des copies de la lettre de Madame Guyon à Mme de Beauvilliers avec la lettre fausse de Lacombe, de trois lettres de Lacombe, de la protestation du 15 avril 95 etc.



Complément 17

Outre les trois lettres qui suivent, nous avons identifiée la lettre 334 [D.2.69], « Que vous dirai-je, sinon que vous soyez si petit que l’on ne vous voit plus ? », et 336 [D.2.71], « Je crois que vous ne devez nullement vous violenter dans le temps de l’abattement de votre corps ». Nous les laissons dans la séquence des lettres sans destinataires ni dates [elles figurent au Tome « 10. Correspondance IV Chemins mystiques »] parce que les lettres voisines de ces dernières appartiennent à une série dont le destinataire est  probablement le même marquis : il serait très problématique de les déplacer.

 29. DE FENELON AU MARQUIS DE FENELON. 1714 (?)

Je crois que la bonne personne dont il s’agit doit faire deux choses : la première est de ne s’arrêter jamais à aucune de ses lumières extraordinaires. Si ces lumières sont véritablement de Dieu, il suffit, pour ne leur point résister et pour en recevoir tout le fruit, de demeurer dans un acquiescement général et sans aucune borne à toute volonté de Dieu dans les ténèbres de la plus simple foi. Si au contraire ces lumières ne viennent pas de Dieu, cette simplicité paisible dans l’obscurité de la foi est le remède assuré contre toute illusion. On ne se trompe point quand on ne veut rien voir et qu’on ne s’arrête à rien de distinct pour le croire, excepté les vérités de l’Evangile. Il arrive même que les lumières so [ie] nt mélangées : auprès d’une qui est vraie et qui vient de Dieu, il s’en présente une autre qui vient de notre imagination ou de notre amour-propre, ou du tentateur qui se transforme en ange [de] lumière. Les vraies lumières mêmes sont à craindre, car on s’y attache avec une complaisance [94] subtile et secrète ; elles font insensiblement un appui et une propriété, elles se tournent par là en illusion malgré leur vérité, elles empêchent la nudité et le dépouillement que Dieu demande des âmes avancées. De là vient que ces dons lumineux ne sont d’ordinaire que pour des âmes médiocrement mortes à elles-mêmes, au lieu que celles que Dieu mène plus loin outrepassent par simplicité tous ces dons sensibles ; on voit les rayons du soleil distinctement au demi-jour près d’une fenêtre, mais dehors, en plein air, on ne les distingue plus. Je conjure cette bonne personne de laisser tomber simplement tous ces dons, sans les rejeter positivement, et se bornant à n’y faire aucune attention par son propre choix. S’ils sont de Dieu, ils opéreront assez ce qu’il faudra, mais je crois qu’ils cesseront peu à peu, à mesure que la simplicité et le dépouillement croîtront. Voilà le premier point, qui est d’une conséquence extrême, si je ne me trompe.

Le second point est que je crois qu’elle doit, par simplicité, suivre sans scrupule les pentes du [95] fond de son cœur. Si elle suit toujours, avec méthode et exactitude, toutes les règles que des gens, d’ailleurs très pieux, lui donneront, elle se gênera beaucoup et gênera en elle l’Esprit de Dieu. Là où est cet Esprit, là est la liberté, dit saint Paul. A Dieu ne plaise que cette liberté d’amour soit l’ombre du moindre libertinage ! C’est cette liberté qui élargira son cœur et qui l’accoutumera à être familièrement avec Dieu. Il ne suffit pas de nourrir un enfant ; à un certain âge, il faut le démailloter. Elle doit suivre simplement, en esprit d’enfance, l’attrait intérieur, pour les temps de l’oraison, pour les objets dont elle s’occupe, pour parler, pour se taire, pour agir, pour souffrir. Cette dépendance de l’esprit de mort, qui est celui de la véritable vie, fera tout son état. Je ne parle point des pentes qui ne viennent que par contre-coup et par réflexion : c’est en écoutant l’amour-propre et ses arrangements que de telles pensées nous viennent ; ce sont des pensées étrangères à notre vrai fond : on se les donne [96], on les prépare, elles sont raisonnées ; on ne les trouve point toutes formées en nous comme sans nous. Les bonnes sont celles qui se trouvent dans le fond le plus intime, en paix, et devant Dieu, quand on se prête à Lui et qu’on suspend tout le reste pour Le laisser opérer. Voilà ce que je souhaiterais que cette personne suivît sans retour, et par simple souplesse, comme la plume se laisse emporter sans hésitation au plus léger souffle de vent. Il ne faut point craindre de suivre cette impression si intime et si délicate, car elle ne mène qu’à la mort, qu’à l’obscurité de la foi, qu’au dénuement total, et qu’à un rien de foi qui est le tout de Dieu seul, sans manquer à aucun véritable devoir.

Pour les souffrances, il n’y a qu’à les recevoir sans attention, qu’à les outrepasser comme les lumières, ne comptant point avec Dieu pour ce que l’on souffre, et ne les remarquant qu’autant que la remarque en vient, sans la chercher ni entretenir. Il faut recevoir tout le monde avec petitesse, [97] surtout les prêtres en autorité, mais il ne faut point se laisser brouiller et dévoyer par toutes sortes de bonnes gens sans expérience suffisante. Dieu donnera tout ce qu’il faut, sans lumière distincte, si on se contente des ténèbres de la foi et si on ne veut point de sûretés à sa mode pour s’appuyer sensiblement. Je me recommande aux prières de cette bonne personne et je ne l’oublierai pas dans les miennes. 

— A.S.-S., pièce 7417 [il s’agit d’un livre de lettres, contenant aussi quelques poèmes, de la main du marquis de Fénelon], f° 93-97. 

Le texte présent a pour titre : « Copie d’une lettre de n [otre] p [ère] au sujet d’une âme très favorisée de Dieu ». Il est précédée de feuillets vides, puis est suivi, après un vide, au f° 105, du titre introduisant de nombreuses transcriptions  : « Copies, ou extraits de la meilleure des m [un blanc pour ères] à un de ses petits enfants ». Nous pouvons donc attribuer ce texte à Fénelon, « notre père » pour les disciples guyonniens ; Mme Guyon étant leur « mère » de grâce.

 30 [D.4.132]. AU MARQUIS DE FENELON. Eviter la scrupulosité, etc.

Il1 me paraît, mon cher E [nfant], que, quand les choses sont d’elles-mêmes indifférentes, comme est de se [516] baigner, qui est chose usitée de tout temps et même nécessaire à la propreté et très souvent à la santé, vous ne devez point vous en faire de scrupule. Tout votre mal vient de l’occupation que vous vous faites des choses, et de vos hésitations, ce qui peut rendre défectueuse une chose très innocente d’elle-même. Vous êtes toujours entre deux termes, comme dit Débora à écouter les sifflements du troupeau2, c’est-à-dire vos raisonnements, vos doutes, avant que les choses soient, et mille réflexions après qu’elles sont faites, ce qui vous cause une perpétuelle occupation de vous-même, et cette occupation de vous-même est la source de toutes vos distractions.

 Il ne faut pas vous étonner si vous êtes plus sec à présent et si vous ne trouvez plus cette douceur et cette consolation que vous trouviez lorsque vous me veniez voir autrefois. Dieu ne donne par Ses instruments que ce qu’Il donne par Lui-même selon la disposition et l’état qu’Il veut de l’âme. [517] Lorsque Dieu a voulu vous attirer à Lui, Il l’a fait d’une façon plus douce et plus multipliée, mais à présent que Dieu veut vous faire aller par la foi et vous retirer du sensible, Il vous donne un état plus sec et plus simple.

 Tout votre mal, comme je vous l’ai dit, vient de votre occupation de vous-même et que votre tête est toujours pleine. Quand votre tête sera-t-elle coupée ? Ne savez-vous pas que l’Écriture dit : Qui marche simplement marche confidemment3 Vous vous chicanez sans cesse vous-même et vous chicanez avec Dieu. Comme la porte est toujours ouverte chez vous aux réflexions, vous en avez, ou de vaine complaisance sans sujet, ou de crainte et de scrupule. Si vous pouviez une fois laisser tomber toutes ces réflexions, votre intérieur changerait de forme.

 Lisez lorsque la lecture vous fait l’effet que vous me dites : cela est fort bien, car il faut savoir que la lecture porte son effet dans le moment, sans qu’il soit nécessaire qu’il en reste [518] quelque chose. Quoique vous vous trouviez plus sec à l’oraison qu’à la lecture, l’oraison ne laisse pas d’avoir son effet, surtout lorsque la distraction n’est pas volontaire. Même dans toute la voie de la foi, on est plus sec à l’oraison qu’en tout autre temps. Cela n’empêche pas que Dieu n’y opère ; au contraire, Dieu y opère davantage afin que vos réflexions et vos sens n’y prennent rien. Comme, dans le jour, on est plus dans les occasions et que Dieu est plein de bonté pour nous, Il se fait sentir alors afin de nous empêcher de L’offenser en quoi que ce soit. Lorsque l’œil est malade, la lumière lui est pénible, mais lorsqu’il se porte bien, il regarde sans faire attention s’il regarde. Il en est de même de l’œil de la foi : lorsque nous sentons notre regard vers Dieu, cela vient de l’indisposition de notre vue intérieure. Ainsi tout ce que j’ai à vous demander est d’être toujours fidèle à votre oraison, sans vous mettre en peine si vous sentez ou ne sentez pas, si vous êtes d’une disposition ou d’une autre.

 Vous ne parviendrez jamais à la parfaite tranquillité de l’esprit ni au [519] repos du cœur,  si vous ne laissez tomber toutes vos réflexions et ne vous déprenez de vos propres idées, croyant toujours que les autres ont raison plutôt que vous, et cela universellement en ce qui ne regarde pas la foi ; sans cela, vous conserverez toujours votre vie propre et votre propre activité. Croyez-moi, soyez fidèle au divin petit Maître, je vous le demande, et vous vous en trouverez bien. La prière fait beaucoup, mais ce n’est rien si elle n’est accompagnée d’un renoncement continuel. Vous savez bien tout ce que je vous suis en Jésus-Christ.

 Ne ravaudez point sur le passé, ne vous confessez que lorsque vous en avez le mouvement, ou un vrai besoin, non par vos ravauderies, mais par un je ne sais quoi. Le mariage en question est une providence non recherchée, je l’accepte de tout mon cœur. Laissez seulement les vues sur l’avenir… 5 laissez à Dieu le succès. J’ai cette confiance que, si cela ne vous convient pas, le divin Maître y mettra Lui-même des obstacles. Acceptez sans raisonner. Une personne qui veut bien être à la campagne et [520] et qui est de condition, vaut plus selon moi qu’un million. Ne craignez pas que le Maître vous laisse égarer : nul choix n’égale celui de la Providence. Si ce n’est pas de Lui, tout s’en ira en fumée. Je serai ravie de vous voir ; je ne serais pas fâchée que vous soyez ici lorsque je mourrai, si le petit Maître veut bien que je meure. Le mal est si long et augmente chaque jour ; je ne vois point de fin sans la charmante mort ; je n’ose ni la flatter ni la vouloir. Dieu fera ce qu’Il voudra.

1 « Les trois lettres suivantes [la présente étant la première] auraient dû être placées après la lettre 37 de ce même volume, étant écrites à la même personne, mais on les a reçues trop tard pour cet effet. » (Dutoit). Or la lettre suivante D.4.133 est celle qui est adressée au marquis de Fénelon, n° 362 de notre premier volume. On en déduit que la lettre présente est adressée au marquis vers 1716.

2Jg 5, 16.

3 Pr 10, 9.

4Ravauder : Tracasser dans une maison, ranger, nettoyer (4sens selon Littré).

5 Points de suspension de Dutoit.

 31 [D.4.134]. AU MARQUIS DE FENELON. Divers avis.

 Il ne faut point avoir de regret, mon cher E [nfant], de ce que Dieu ordonne par Sa Providence : tout ce qu’Il fait est bien ; lorsqu’Il le voudra, Il nous donnera les moyens de nous voir. Je voudrais que vous fissiez passer au public l’ouvrage dont vous me parlez1, mais après cela je voudrais que vous ne fissiez plus rien. L’occupation où vous êtes de ces sortes de choses vous  nuit infiniment : cela tient toujours votre esprit en vivacité et ne lui donne point ce calme qui lui serait si nécessaire.

 Je vous demande donc deux choses : l’une de ne rien faire de nouveau, l’autre d’éviter toute dispute. Il faut se calmer et prier, la vivacité naturelle ne pouvant produire rien de [523] bon, surtout dans une personne qui a tant besoin de se calmer. Comment voulez-vous qu’après vous avoir livré volontairement vous-même à la divagation, vous n’en ayez pas lorsque vous voudriez bien n’en pas avoir ? Vous êtes trop plein de vous-même et de mille autres choses pour n’être pas sec à l’égard de Dieu. Il faut un esprit reposé et un cœur tranquille pour goûter le don de Dieu, et vous n’êtes rien moins que cela. Il serait étonnant que ne fussiez pas sec : l’impétuosité de votre esprit entraîne comme un tourbillon le peu de l’eau de la grâce que vous pourriez avoir ; et comme un grand vent sèche en un moment, de même votre vivacité dessèche tout l’humide de la grâce. Votre mauvais goût est une chose que vous devez éviter, mais votre perplexité et vos retours, loin de le détruire, l’entretiennent. Soyez persuadé que je vous aime tendrement dans le divin Maître.

Comme j’espère vous voir, je vous répondrai sur tout. Mais quand vous déferez-vous de votre tête ? Il me semblait, une de ces nuits, voir tous [524] les hommes comme des épis de blé. Je voyais tant de têtes et point de cœurs. Je disais : « Divin Maître, prenez une faux, moissonnez toutes ces têtes : qu’il n’y ait plus que des cœurs ! »

Ce n’est pas votre corps qu’il faut tuer, mais l’esprit. Laissez votre corps en repos, mais travaillez infatigablement à détruire l’esprit, car c’est ce que Dieu abhorre. Si vous venez, vous serez le bienvenu. Bon courage ! La perfection n’est pas l’ouvrage d’un jour.          

Ne vous confessez point de tout ce que vous me mandez : il n’y avait point de péché. Nous parlerons de tout cela ; il y avait même de la bonne volonté, et un zèle mal réglé. Hélas ! nos propres intérêts sont la seule chose qui nous touche : l’intérêt de Dieu et de Son Eglise ne nous touche point ! Adieu, mon cher E [nfant].

1 Il s’agit probablement des Œuvres spirituelles de Messire François de Salignac de la Mothe-Fénelon…, Anvers, Chez Henri de la Meule, 1718, 2 vol., précédé d’une Préface qui commence ainsi : « Depuis que l’homme s’est éloigné de Dieu, il vit dans une espèce de frénésie perpétuelle. Tout change en lui, excepté son inconstance. Son esprit et son cœur sont sans cesse agités par une foule tumultueuse de pensées vagues et de passions contraires, qui se détruisent successivement. […] »




Direction de « cis » 18


Mlle de la Maisonfort, Mgr Colbert de Rouen, autres destinataires.

 32 [D.1.5] A Mlle DE LA MAISONFORT.

Comme  vous avez désiré de moi, ma très chère cousine1, [21] que je vous écrivisse sur une partie des choses que vous me dites dans la dernière conversation que nous avons eue ensemble, quoiqu’il me paraisse vous y avoir répondu alors assez amplement, je veux de tout mon cœur vous contenter autant que je pourrai, ou du moins, vous parler sur les articles qui me reviendront le plus.

Le premier qui se présente à mon esprit, est le peu de temps que vous croyez avoir dans cette maison pour penser à vous-même et vous occuper de Dieu. A cela, je vous dirai que, comme les communautés sont faites pour le général et non pour le particulier, on doit, en les établissant, regarder plus au bien général qu’au particulier. Or, généralement parlant, il est de conséquence  qu’il y ait beaucoup d’occupation dans les communautés. Cette occupation empêche l’ennui et la négligence, étourdit la tentation, et fait une infinité d’autres biens que je ne décris pas ici, parce qu’il ne s’agit pas du général de la communauté, mais de vous seule. [22] Pour vous, je vous dis que vous aurez assez de temps si vous l’employez bien.

Pour le bien employer, (car c’est du bon usage du temps que dépend tout le bonheur de la vie,) 2  il faut retrancher le temps que vous demandez pour vous-même, puisque l’oubli de vous-même est l’un des points essentiels pour le bon emploi du temps. Si vous retranchez l’occupation de vous-même, alors vous emploierez pour Dieu le temps que vous avez, et c’est ce qui vous est absolument nécessaire.

Peut-être êtes-vous persuadée qu’il vous faut plus de temps que vous n’en avez pour satisfaire à ce que vous devez à Dieu, et c’est en quoi vous vous tromperiez beaucoup. Vous en aurez assez pour satisfaire à ce que vous devez à Dieu, si vous vous renfermez dans les bornes de ce juste devoir sans vous imposer un joug qu’il ne vous impose pas lui-même, et qui, suivant la règle de l’Evangile qui nous ordonne de nous renoncer nous-mêmes, vous nuirait, puisqu’il vous ferait [23] vivre plus fortement dans votre activité naturelle, nourrissant votre vivacité, qu’il est d’une extrême conséquence de détruire, si vous voulez répondre en quelque manière aux miséricordes que Dieu vous fait. Pour y réussir, retranchez donc autant que vous pourrez les œuvres de votre vivacité qui vous sont peu utiles devant Dieu, pour ne pas dire qu’elles vous sont nuisibles, et laissez opérer la grâce que vous étouffez souvent, ou du moins que vous empêchez de s’étendre ; et vous aurez du temps de reste. Je vous parle avec ma franchise ordinaire, parce que vous le voulez de la sorte, et que l’amitié sincère que j’ai pour vous ne me permet pas d’en user autrement.

Soyez une fois persuadée (sans quoi vous ne serez jamais heureuse) que le point principal de la piété est de s’attacher uniquement au devoir de son état en quelque condition que l’on soit, et de bien remplir ses devoirs, et non à une multitude innombrable de pratiques et de prières que Dieu ne nous demande pas. Dieu ne vous [24] demandera pas si vous avez beaucoup lu, beaucoup récité de prières, mais si vous avez fait Sa volonté, et si vous L’avez beaucoup aimé. Or faire Sa volonté, même d’une manière infaillible, c’est de faire bien et avec perfection tout ce qui est renfermé dans l’état où Il nous appelle, et qui n’est point de notre propre choix, puisque notre volonté propre étant la source de toute corruption, tout ce qui nous dérobe à notre propre volonté nous est d’une extrême utilité. Les emplois que nous ne choisissons pas font cet effet. Ils nous sont donc très avantageux.

Comptez, ma chère cousine, que pour seconder les mouvements que Dieu a mis dans vous d’être à Lui sans réserve, il faut que vous posiez pour fondement que tout dépend du bon usage du temps et de remplir vos devoirs avec perfection. Mais comme l’une de ces propositions se trouve renfermée dans l’autre, c’est vous apprendre à faire bon usage du temps que de vous faire connaître la manière de faire vos devoirs avec perfection ; et c’est [25] faire vos devoirs avec perfection que de bien employer le temps. Commençons par le premier devoir, qui est celui de la prière.

Quand vous n’auriez qu’une demi-heure par jour pour prier, si vous employez cette demi-heure à vous occuper uniquement de Dieu, à L’aimer, à demeurer en Sa présence, à vous sacrifier à toutes Ses volontés souveraines, et que vous soyez persuadée que cette demi-heure vous est donnée pour poser le fondement de tout ce que vous ferez durant le jour, n’est-il pas vrai que vous tâcherez de conserver cet esprit de prière en toutes vos actions, ce qui vous fera marcher en la présence de Dieu, qui est le plus assuré moyen (possédant votre âme dans la paix, comme dit l’Ecriture,) de modérer cette grande vivacité, qui serait la ruine de la santé de votre âme et de votre corps ? Votre esprit et votre cœur, reposés par ce goût intime de la présence de Dieu que vous avez nourri et cultivé dans la prière du matin, vous font faire avec perfection, par amour de Dieu, avec joie et tranquillité, ce que [26] vous feriez sans cela avec agitation, dégoût, et plénitude de vous-même. Soyez une fois persuadée que ce n’est point la multitude des actions qui nous sauve, mais de faire avec amour et fidélité celles qu’on est obligé de faire.

Ce peu de temps que vous donnez à Dieu le matin, (si vous n’en avez pas davantage,) est comme l’essai d’un vin ou d’une viande délicieuse qui tient en appétit et en désir de cette même viande, au lieu que, si on en mange d’abord avec excès parce qu’on la trouve excellente, cet excès, malgré sa bonté, ne laisse pas d’en rassasier. Une oraison trop longue, quoique pleine de goût, ne laisse pas d’émousser la pointe de ce même goût, au lieu qu’une oraison plus courte, et que l’on tâche de faire passer dans tous ses emplois, conserve l’âme dans l’appétit de la prière, et fait que toutes ses actions se ressentent de l’oraison, portant en elles un principe de vie.

L’autre manière de prier est l’office. Si vous le dites avec les autres, (ce qui est le mieux lorsque la santé et [27] l’obéissance le permettent, parce que cette prière faite en commun a une certaine grâce d’onction que Dieu attache à tous les emplois généraux des communautés, la généralité étant incomparablement meilleure que la singularité), lors, dis-je, que vous récitez l’office avec les autres, comme vous n’avez qu’un verset à dire de deux, vous avez une très grande commodité pour conserver le recueillement en le disant. Si la nécessité vous oblige à le dire seule, dites-le posément, et tâchez de conserver, en le disant, le même recueillement. Cela vous servira beaucoup pour former votre intérieur, pour vous habituer à la présence de Dieu, et surtout pour diminuer la véhémente précipitation de votre naturel.

Après la prière, il y a les autres emplois de la journée. Attachez-vous sur toutes choses à bien faire ce que vous faites dans le moment présent. Votre esprit vif courra, sans que vous le vouliez, à tout ce que vous aurez à faire ensuite de ce que vous faites, et il vous donnera une agitation pour vous précipiter, qui vous sera extrêmement [28] dommageable si vous ne vous accoutumez de bonne heure à arrêter cette impétuosité. Vous pouvez et devez le faire en deux manières : l’une, en l’arrêtant tout d’un coup, et vous reposant dans un simple recueillement d’un moment, qui tranquillisera votre âme, et fera comme une eau trouble qu’on laisse rasseoir ; l’autre manière est de ne vous point occuper de l’avenir, et ne penser qu’à faire ce que vous faites dans le temps que vous le faites. Cette pratique vous rendra toujours présente à ce que vous faites, et vous ôtera un certain défaut naturel, qui fait qu’étant presque toujours présente à ce que vous ne faites pas, (à moins que ce que vous faites actuellement n’ait ému toute votre vivacité), vous n’êtes point où vous êtes, y étant d’une manière ou abstraite ou excessivement vive.

Je vous parle, ma chère cousine, avec une extrême liberté parce que je vous connais entièrement. Je sais que vous voulez être à Dieu sans réserve, et que c’est pour son seul amour que vous vous consacrez à Lui. De plus, c’est que je suis certaine que vous serez [29] fort heureuse si vous entrez dans ce que je vous dis, (vous ne le sauriez même être sans cela) parce qu’en ne vous occupant point de l’avenir, vous détruisez une infinité de tentations qui ne regardent que l’avenir ; et le laissant à Dieu par un abandon de tout vous-même, vous engagez ce même Dieu, dont la bonté est infinie, à vous protéger d’une manière singulière.

Il vous est encore infiniment avantageux de mettre votre piété dans l’attachement à vos devoirs en l’état où Dieu vous appelle, parce que les actions où il y a moins de propre volonté, sont celles qui sont les plus agréables à Dieu et qui nous font véritablement renoncer à nous-mêmes, car quel renoncement y a-t-il où nous faisons toujours ce que nous voulons ? Quand on agit par obéissance, faisant toujours ce qui est du devoir, on fait toujours la volonté de Dieu, et l’on aime toujours Dieu si l’on fait toujours ces mêmes choses avec un sincère désir de Lui plaire et de se renoncer incessamment. Sans cette pratique de préférer ce qui est du devoir à l’inclination, en quelque état que l’on [30] soit, on n’établit point une vie heureuse ni une piété solide. Rien ne rend plus heureux que de faire agréablement ce que l’on fait nécessairement ; rien n’est plus solidement vertueux que de sacrifier sans cesse notre volonté à celle de Dieu dans tout ce qu’Il ordonne et même qu’Il permet nous arriver.

Vous me répondrez que cela est rude à une personne franche qui semble n’être née que pour la liberté. A cela je vous dirai qu’en quelque état qu’une personne qui aime la liberté se puisse trouver, elle ne peut jamais être libre, pour peu qu’elle ait de société, si elle ne se rend libre par les mêmes choses qui sembleraient la captiver. Il faut donc qu’elle veuille bien faire tout ce qu’elle fait et y mette son plaisir, sans quoi point de vrai plaisir. Mettons donc, ma très chère cousine, notre plaisir dans le plaisir de Dieu, notre volonté dans la volonté de Dieu, et nous serons toujours heureux et toujours contents. Je dis plus : qu’avec ces dispositions, les mêmes choses qui vous gênent aujourd’hui ne vous gêneront plus dans la suite.

[31] Je vous conseille de lire moins de choses que vous n’en lisez et de lire celles que vous lisez avec plus de paix, lisant pour nourrir votre âme, et non pour remplir votre esprit d’une multitude de choses qui l’étouffent et qui, loin de vous tenir en haleine pour le bien, vous lassent, comme une personne qui, ayant trop couru ou qui étant trop chargée, ne respire qu’avec peine. La nature est toujours active et empressée, mais la grâce est tranquille, reposée et exacte. Croyez-moi à vous plus que personne au monde.

1 L’indications de destination à sa « très chère cousine » ainsi que  dans le corps de la lettre, l’allusion à « votre vivacité » permettent de définir le destinataire : Marie-Françoise-Silvine de la Maisonfort, née le 6 octobre 1663, fille d’Antoine-Paul Le Maistre de La Maisonfort, oncle de Mme Guyon. Sa famille étant très pauvre et son père remarié, elle vint à Paris. Mme de Brinon, directrice de Saint-Cyr, la retint comme « maîtresse séculière rétribuée. » Dès l’été 1684, elle suscitait l’enthousiasme de Mme de Maintenon. Elle prononça en 1694 ses vœux solennels. Elle fut chassée le 10 mai 1697 de Saint-Cyr comme quiétiste. Sur sa demande, elle passa chez les visitandines de Meaux, mais en raison de la même aversion pour « leurs petitesses », elle fut transférée le 23 octobre 1701 chez les ursulines de Meaux puis, en 1707, chez les bernardines d’Argenteuil. A la mort de Bossuet, Mme de La Maisonfort reprit sa correspondance avec Fénelon, elle resta aussi « en commerce » avec sa cousine Mme Guyon… (Orcibal ; v. notre index, tome II).

2 Les contenus entre parenthèses, ici comme dans des cas suivants, apparaissent comme des précisions qui ne s’imposent pas, probablement ajoutées par l’éditeur. Nous supprimerons les plus inutiles.

 33 [D.1.168] A Mlle DE LA MAISONFORT.

Ma chère cousine, il faut avoir cette précaution de ne vous attacher qu’à Dieu. Honorons les hommes qui nous portent à nous détacher [496] de tout ce qui n’est pas Dieu, afin que nous soyons un jour en état que Dieu seul nous suffise. C’est en Lui que l’on trouve tous les biens et le remède à tous les maux. L’idée de remplir le moment présent est tout ce qui nous est le plus nécessaire, car le passé non plus que l’avenir ne sont plus en notre disposition. Ce que nous pouvons faire de mieux, c’est de suivre de moment en moment ce que Dieu demande de nous dans l’état où Il nous met. Cela suffit pour tous1. Oh ! si nous remplissions ce moment divin selon la volonté de Dieu, que nous serions bientôt parfaits ! nous perdrions tous nos scrupules, nous vivrions comme des enfants abandonnés à leur divin Père qui oublient ce qui les regarde eux-mêmes pour ne penser qu’à Le contenter. Vous n’aurez jamais autant de bien que je vous en souhaite, c’est-à-dire de ce bien immuable, qui, n’étant appuyé sur aucun bien créé, ne peut aussi jamais nous manquer.

1 « On y savait seulement que chaque moment amène un devoir qu’il faut remplir avec fidélité ; c’en était assez pour les spirituels d’alors : toute leur attention s’y concentrait successivement ; semblable à l’aiguille qui marque les heures et qui répond à chaque minute à l’espace qu’elle doit parcourir, leur esprit, mû sans cesse par l’impulsion divine, se trouvait insensiblement tourné vers le nouvel objet qui s’offrait à eux, selon Dieu, à chaque heure du jour. » (L’abandon à la Providence divine, chap. 1).

 34.   A L’ARCHEVEQUE COLBERT DE ROUEN.

C’est souvent où le péché a abondé que la grâce surabonde. C’est une grande miséricorde de Dieu lorsqu’Il nous donne le goût et la connaissance du pur amour, et c’est déjà un grand pas de fait ; mais il faut soutenir cette lumière et ce goût par une entière efficacité. Pour y réussira, il est de la dernière conséquence de nourrir ce germe intérieur qui est, comme vous le dites fort bien, un penchant du cœur pour un objet inconnu et néanmoins très certain. La plupart des âmes périssent après avoir bien commencé, faute de nourrir cette grâce, ou en se dissipant trop, ou enb prenant mal à propos des amis qui sont donnés pour des personnes fort avancées. Vous ne sauriez nourrir cet attrait qu’en détruisant ce qui lui est contraire. Il faut marcher par le chemin du renoncement continuel, et travailler infatigablement à se défaire de ses défauts durant [f° 1v°] que la lumière paraît et que le jour éclaire, car si vous n’employez pas ce commencement d’attrait à vous combattre, vos défauts, comme une mauvaise ivraie, croîtront avec le bon grain, s’y mélangeant de sorte qu’on ne pourra plus les séparer. C’est ce qui fait qu’il est d’une extrême conséquence, dans ces commencements, de ne se rien pardonner, car cette grâce vous est donnée pour vous combattre vous-même, et si vous ne le faites pas durant que la lumière luit, vous ne le pourrez faire dans les jours de ténèbres. Je suis toujours peinée lorsque l’on donne des avis ou des lectures trop avancées aux âmes, parce qu’elles négligent les moyens essentiels pour elles. Il faut se servir des pieds pour marcher, mais si l’on nous les coupe, alors laissons-nous porter. La pratique de se poursuivre soi-même est lumineuse. Plus l’on se poursuit avec fidélité sans se rien pardonner et plus Dieu nous éclaire des choses qui lui déplaisent en nous. Ce combat ne se fait point avec inquiétude mais avec paix, tranquillité, attendant plus de Dieu que de nous. [f° 2r°] Sa lumière est très fidèle pour le cœur qui lui correspond. Il ne faut point non plus regarder les autres pour s’y conformer ni pour se mettre par soi-même dans des états qui ne nous conviennent pas. … c de suivre la lumière avec fidélité sans la précéder ni la laisser de trop loin. Il faut surtout aller fortement contre le naturel sans quoi l’on ne fait jamais rien. Mortifiez toute curiosité soit dans vos lectures soit dans ce que vous voulez savoir. Ne demandez rien de ce qu’on ne vous dit pas ; parlez peu des choses spirituelles, il faut beaucoup faire et peu dire ; la science enfle mais la charité édifie. Nous nous persuadons souvent avoir les états dont nous parlons et cette fausse prévention nous cause une présomption secrète, nous fait négliger nos obligations essentielles par une spiritualité d’idée ; pour nourrir votre grâce ne lisez que les choses qui vous conviennent et sans curiosité. Lisez peu et pour vous recueillir et [pour] remuer votre cœur. Lorsqu’il est remué et que vous sentez quelque pente au recueillement, laissez-vous y aller. Gardez le plus de solitude que vous pourrez [f° 2v°] selon votre état, ne faisant que les visites d’obligation et d’une certaine bienséance qu’on ne doit pas trop étendre ; mortifiez vos sens loin de les suivre ; défiez-vous des penchants de la nature, il faut bien du temps à la grâce pour redresser des penchants tortueux, donc nature. Habituez-vous au mal. Si vous êtes fidèle à Dieu, Il vous enseignera Lui-même mille petites manières de vous renoncer. Croyez-moi, il faut que la nature soit longtemps en presse car elle a été libertine. Vous ne trouveriez pas votre compte à tout autre conduite. Il s’en faut bien que vous ne soyez en état de jouir de cette sainte liberté que Dieu donne aux âmes innocentes après les avoir purifiées par de longs travaux. C’est toujours à nous à aller par la foi du renoncement jusqu’à ce que nous nous soyons si fort renoncés que nous ne trouvions rien qui répugne à la grâce ; sans ce fondement il serait impossible que vous puissiez vous soutenir dans la voie. Allez donc courageusement, n’ambitionnez pas d’avancer mais d’aller comme Dieu vous fera aller. C’est reculer que de courir dans une carrière qu’il ne nous ouvre pas [f° 3r°] lui-même mais c’est avançer infiniment que de suivre ses traces. Il faut que le pur amour vous fasse devenir un homme nouveau, qu’il évacue tout ce qui est du vieil homme. Lorsque le feu s’attache au bois avant de le changer en soi, il en fait d’abord sortir toutes les humidités qui lui sont contraires. Ensuite il le sèche, le prépare et enfin l’embrase. C’est ce que doit faire en vous l’amour divin : chasser vos défauts, vous préparer par l’oraison de recueillement, la lecture, etc. et puis vous consommer par sa chaleur divine. Appliquez-vous surtout à remplir vos devoirs et faites toutes ces choses parce que mon maître le veut de vous et qu’Il sera glorifié en cela. Ne croyez pas que ce soit un état trop rabaissé pour vous que de travailler à la mortification. C’est le plus relevé puisque c’est celui que Dieu veut de vous. Crucifiez ces membres charnels de peur qu’ils ne reviennent dans la mollesse, mais crucifiez bien plus votre esprit, votre curiosité, votre sens, vos paroles.

Ne donnez pas la liberté à votre langue de tout dire parmi [f° 3v°] les gens du monde. Autant que vous devez être simple avec ceux qui aiment Dieu, autant devez-vous être prudents avec les pécheurs. On fait mille fautes par la langue qui salissent sans cesse si l’on n’y prend pas bien garde ; qui garde sa langue garde son âme, celui qui ne pèche point par la langue est un homme parfait. Ne blessez jamais le prochain en parlant. La médisance est un des plus grands maux. L’on juge souvent et l’on condamne même celui que le Seigneur justifie.

Je crois devant Dieu que vous éloigner de ce que je vous marque ici, c’est vous éloigner de ce que Dieu veut de vous ; dites simplement à Madame de Mortemart ce que vous remarquerez en elle de défectueux. Elle est bien éloignée ni d’être parfaite ni de se l’accroire mais elle travaille à se défaire de ses défauts qui comme de mauvaises herbes renaissent souvent. Dieu ne sera pas fâché contre nous de ce que nous ne sommes pas parfaits mais il le sera si nous ne travaillons pas à nous défaire de ces mêmes défauts. Le travail de la destruction de nous-mêmes est [f° 4r°] très long, il faut le passer sans chagrin, sans inquiétude et sans nous rien pardonner. Trouvez bon aussi qu’elle vous dise ce qu’elle voit en vous qui ne va pas bien. Aidez-vous les uns les autres à suivre la foi du Seigneur. Tout autre spiritualité pour vous que ce que je vous mande ici ne serait pas ce qu’il vous faut. A présent par votre oraison suivait l’attrait de Dieu et l’obéissance. Lorsque vous aurez quelque peine contre Madame de Mortemart dites-lui simplement.

— A.S.-S., Pièce 1022 du fonds Fénelon, autographe de la main de Madame Guyon. Annotation, [f° 4v°] : « Lettre trouvée parmi les papiers de feu M. l’archevêque de Rouen en 1708. »

a efficacité, (pour y réussir add. interl.) il

b trop (et biffé) (ou add. interl.) en

c illisible.

 35.  AU DUC DE CHEVREUSE (?).  

L’abandon, clef de tout l’intérieur.

Vous me parlez d’abandon, monsieur, et vous me dites une chose qui ne m’est pas nouvelle, lorsque vous me parlez du goût que vous avez pour tout ce qui y a quelque rapport : il y a déjà quelque temps que j’en ai… a les semences en vous, et j’espère de la bonté de Dieu qu’Il en fera porter les fruits en son temps. Au lieu des lettres que vous me demandez, je vous envoie sur cela deux pages d’un petit livre qui court depuis quelque temps, que je vais vous transcrire. Vous jugerez de la pièce par l’échantillon. Cela ne m’empêchera pas de vous envoyer quelquefois les lettres que vous souhaitez.

L’abandon est une donation de tout soi-même à Dieu, ce qui se fait par se convaincre fortement que tout ce qui nous arrive de moment en moment, est ordre et volonté de Dieu et tout ce qu’il nous faut. Cette conviction nous rendra content de tout et nous fera regarder en Dieu, et non du côté de la créature, tout ce qui nous arrive. Je vous conjure, qui que vous soyez qui voulez bien vous donner à Dieu, de ne vous point reprendre lorsque vous vous serez une fois donné à Lui, et de penser qu’une chose donnée n’est plus en notre disposition.

L’abandon est ce qu’il y a de plus de conséquence dans toute la voie, et c’est la clef de tout l’intérieur. Qui sait bien s’abandonner sera bientôt parfait ; il faut donc se tenir ferme dans l’abandon, sans écouter le raisonnement ni la réflexion. Une grande foi fait un grand abandon : il faut s’en fier à Dieu, espérant contre toute espérance1. L’abandon est un dépouillement de tout soin de nous-mêmes  pour nous laisser entièrement à la conduite de Dieu. Tous les chrétiens sont exhortés à s’abandonner, car c’est à tous qu’il est dit : ne soyez pas en souci pour le lendemain car notre Père céleste sait tout ce qui nous est nécessaire2. Pensez à Lui dans toutes vos voies et Il conduira Lui-même nos pas3. Remettez au Seigneur toute votre conduite et espérez en Lui, et Il agira Lui-même4.  L’abandon doit donc être, autant pour l’extérieur que pour l’intérieur, un délaissement total entre les mains de Dieu, s’oubliant beaucoup soi-même et ne pensant qu’à Dieu, le cœur de même, par ce moyen, toujours libre, content et dégagé.

La pratique en doit être de perdre sans cesse toute volonté propre dans la volonté de Dieu, renoncer à toutes inclinations particulières, quelque bonnes qu’elles paraissent, sitôt qu’on les sent naître, pour se mettre dans l’indifférence et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès Son éternité. Etre indifférent à toutes choses, soit pour le corps, soit pour l’âme ; pour les biens temporels et éternels, selon le bon plaisir de Dieu, laisser le passé dans l’oubli, l’avenir à la Providence, et donner le présent à Dieu : vous contenter du moment actuel qui nous apporte avec foi l’ordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous est une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu qu’elle est commune et imitable pour tous ; ne rien attribuer à la créature de ce qui nous arrive, mais regarder toutes choses en Dieu et les regarder comme venant infailliblement de Sa main, à la réserve de notre propre péché. Laissez-vous donc conduire à Dieu comme il Lui plaira, soit pour l’intérieur ou pour l’extérieur.

Voilà, monsieur, à quoi je vous crois appelé. Mais c’est un ouvrage de toute la vie, et vous en aurez longtemps le goût et le désir avant que d’en avoir la réalité. Je prie Dieu qu’Il vous la donne.

— A.S.-S., pièce 7536. Copie par Isaac Dupuy, sans début autre que : « vous me parlez… » ; l’absence de majuscule à « vous » laisse penser qu’il manque le début de la lettre. En tête à gauche, d’une autre main, calligraphié : « Sur l’abandon à Dieu » ; à droite, d’une autre main et d’une écriture assez récente : « (Mr de Chevreuse biffé) Mr de Beaumelle remercie du procès-verbal M. de Gacé. »

a mot illisible.

1 Rom. 4.18.

2 Mat. 6.36.

3 Mt  13.6.

4 Jean  36 .4.

Enfin nous avons retrouvé dans la lettre D.4.154 l’amalgame de deux lettres publiées à partir d’autres sources dans notre second volume.

Le début (« Que ne me jetez-vous dans la mer […] Disposez-vous vous-même à ne plus me voir. ») est adressé au duc de Chevreuse, en novembre 1693 et édité dans notre second volume, lettre 133. La fin (« Nous sommes tous fait à l’image […] si barbouillée ! ») est adressé au même, en février 1694 et édité dans le même volume, lettre 155. 

 36.     AU FILS DU VIDAME (?) 1715 (?)

J’ai toujours conservé pour vous, monsieur, tout le respect et la considération que vous méritez quand vous ne seriez pas aussi recommandable que vous l’êtes par vous-même. La personne à laquelle vous apparteniez, et ceux qui vous ont aimé et conseillé m’ont été si chers, et leur mémoire est si considérable et si présente à mon cœur que je ne pourrais pas vous refuser quelque chose. Mais quel échange, monsieur, et que trouverez-vous dans une personne telle que je suis, qui puisse réparer vos pertes ? Cependant celui qui a ouvert la bouche de l’ânesse de Balaam peut encore ouvrir la mienne.

Pour l’intérieur, la fidélité à l’oraison me paraît essentielle, sans quoi il est impossible d’être intérieur. C’est par elle que nous devenons tout autre que nous ne serions naturellement ; c’est elle qui donne [f. 1 v°] la paix et le calme à notre âme ; c’est elle qui nous fait remplir nos devoirs avec perfection ; c’est l’oraison qui nous fait ressentir d’un esprit égal tous les événements de la vie, quelque désagréables qu’ils paraissent au sens, parce qu’elle nous conduit insensiblement à une soumission parfaite à toutes les volontés de Dieu par l’amour de Son bon plaisir ; c’est elle qui, donnant l’esprit de foi, nous éloigne de toute erreur, parce qu’elle nous unit à la suprême vérité ; enfin, c’est par elle que la parfaite charité nous est communiquée.

Jugez vous-même, monsieur, si je n’ai pas raison de vous la recommander. C’est sur ce fondement inébranlable que vous devez vous appuyer pour toute chose : par elle, vous serez éclairé de ce que vous aurez à faire à chaque moment, car la vraie oraison nous accoutume à une certaine présence de Dieu qui nous Le rend familier. Et ce Dieu de bonté veut être notre correcteur : Il nous prévient dans nos chutes de peur que nous ne tombions ; que si nous tombons de faiblesse, Il nous relève ; si nous L’écoutons, Il nous instruit.

 Je vous prie de faire attention, monsieur, qu’il faut joindre à l’oraison le combat  de nos défauts les plus essentiels, et qui sont [f. 2 r°] les plus conformes à notre humeur et à notre tempérament. Celui qui est prompt et vif doit beaucoup se tranquilliser et ne point agir lorsque la passion est émue, parce qu’on ne voit point les choses telles qu’elles sont ou doivent être, comme on ne peut voir ce qui est dans une eau troublée jusqu’à ce qu’on l’ait laissée rasseoir. Au contraire, les personnes dont le naturel est lent et paresseux, doivent acquérir une certaine vivacité : sur les choses, être exacts à leurs devoirs, les remplir le plus promptement qu’ils peuvent, ne point remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même, car il faut se renoncer soi-même et se poursuivre dans toutes les occasions.

Or l’oraison aplanit le chemin, rend aisé un combat qui paraît pénible à notre amour-propre et change peu à peu nos inclinations, nos habitudes, même notre tempérament. Quel fruit ne tire-t-on pas, dans la suite, de cette petite violence qu’on s’est faite ! D’abord, la bonne habitude se naturalise pour ainsi dire, et on contracte une facilité à tout bien. Vous voyez par tout ceci, monsieur, que l’oraison doit être accompagnée du renoncement à nous-mêmes, et ce renoncement doit être soutenu par l’oraison. Je répondrai d’une autre manière aux autres articles de votre lettre et le cher put1 vous donnera, outre cette lettre, un petit mémoire. Soyez persuadé, monsieur, que si je puis vous être utile et que Dieu vous porte à vous adresser à moi, je serai toujours prête à vous rendre service, vous étant, en Lui, tout ce qu’Il veut que je vous sois.

 — A.S.S,. pièce 7255, sans adresse. De la même main que la lettre au bon duc [de Beauvilliers] datée « 2/1692 », constituant la pièce précédente 7254 : « fils du vidame ».  Écriture autographe, ferme mais large caractéristique des problèmes de vue de la période de Blois.

Le Vidame d’Amiens était le fils puîné du duc de Chevreuse. Il avait fait carrière dans l’armée et avait été promu maréchal de camp en 1708. Il s’était marié en 1704. V. sa biographie, Correspondance de Fénelon (Orcibal), note à la lettre 1016 du 22 octobre 1704.

1Dupuy. 

 37 [D.2.22]. 1691. Ne pas se chagriner de ses défauts.

Je viens tout présentement de recevoir votre lettre, je vous assure que vous m’êtes toujours bien cher en Notre-Seigneur et que Lui seul le sait. Cea n’est pas votre misère, encore un coup, dont je me plains : je l’aime et je suis ravie que vous la ressentiez comme vous faites, oui, monsieur, dans l’état où vous êtes. C’estb tout d’y acquiescer, de s’en convaincre et de s’abandonner à Dieu afin qu’Il la détruise ou vous y laisse tant qu’il Lui plaira, mais pourquoi votre amour-propre vous pousse-t-ilc à vouloir tout quitter, parce que Dieu vous fait éprouver ce que vous êtes, au lieu de Lui faire de vos misères un entier sacrifice, n’ayant que cela à Lui sacrifier ? Tout ce qui n’est point misère et pauvreté, n’étant point à vous, est un sacrifice de ce qui ne vous appartient pas, mais le sacrifice de votre néant est ce que Dieu veut de vous à présent. Que votre cœur me coûte et me coûtera de douleurs ! Plût à Dieu que Dieu Se contentât, comme vous, que je vous laissasse et que je ne m’intéressasse pas en ce qui vous regarde ! Je le ferais de tout mon cœur puisque vous m’en marquez si fort le désir, mais à vous parler franchement, je n’en suis pas la maîtresse, et ces liens de par lesquels Notre-Seigneur me fait tenir à votre âme sont autant rigoureux qu’ils sont forts. Oui, monsieur, de tout mon cœur, je veux bien être pour vous une victime à la justice de mon Dieu : je souffrirai en me taisant s’Il me le veut permettre, mais comme je n’ai plus ni puissance ni vouloir, s’Il m’oblige de vous parler encore, il faudrad que vous le souffriez. Vous avez bien des misères, mais il vous en faudra bien d’autres avant que vous vouse connaissiez bien. Je prie Notre-Seigneur qu’Il soit votre lumière et votre force. Il viendra un jour que [f.267v°] vous connaîtrez que je vous ai dit la vérité. S’il ne fallait que donner tout mon sang pour vous, que je le donnerai de bon cœur ! Mais de quoi serviraient mes avis si vous jugez de vous-même, plutôt par ce que vous croyez sentir, que par ce que Notre-Seigneur m’en fait connaître ?

Oh ! si vous étiez mis dans la vérité, que vous changeriez de langage ! Ce qui fait votre douleur, ferait votre plaisir ; ce que vous désirez, ferait votre peine ; vous auriez horreur de ce que vous croyez être grand et, content de la plus extrême bassesse, vous entreriez dans la paix que vous y goûtiez autrefois. Vous voulez vous mettre dans l’indépendance, vous éloigner des moyens que Dieu vous a donnés pour votre sanctification, chercher une solitude où vous ne serez jamais seul parce que vous vous y porterez vous-même, au lieu que vous pourriez avoir la plus forte solitude où vous êtes si vous étiez mort à vous-même. Il faut mourir à vous-même, monsieur, ou cesser de vivre : adieu ! il n’y a pointf de milieu. Celui qui ne tient à rien se laisse ôter toutes choses sans penser que l’on les lui ôte : voyez si vous êtes de cette sorte, vous qui vous plaignez de vos misères et de Dieu. Ô mes chères misères, je ne me plaindrai jamais de vous, vous serez ma joie et mon contentement parce que vous êtes le sujet des miséricordes de Dieu, et que vous servez même de trophée de Son pouvoir souverain ; vous rehaussez la gloire de Sa sainteté ! Ô amour pur, que vous êtes peu connu ! Le vrai humble espère d’autant plus que plus il se voit misérable, parce qu’il n’espère rien pour lui, mais tout pour Dieu ; et [f.268r°] il ne se voit jamais plus propre aux desseins de Dieu que lorsqu’il se voit dépourvu de tout bien.

D’où viennent donc ces assurances de n’être propre à rien, les envies de tout quitter ? Oui, monsieur, quittez tout, on ne vous demande rien autre chose ! mais quittez-vous aussi vous-même, laissez-vous arracher toutes choses. Il ne s’agit pas seulement de se mortifier ni corriger, mais de se laisser tout ôter et de tout perdre. Vous n’aurez jamais l’immuable que par la perte de tout le créé, quelque sublime et relevé qu’il soit. Entrez donc dans la poussière de votre néant, vous n’y entrerez que par votre corruption et la pourriture.

Jeg vous dis encore ceci, et je ne saurais m’en empêcher : je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Ce n’est pas ce qui vous déplaît à vous-même qui déplaît à Dieu en vous, mais c’est ce qui pourrait vous plaire, ce qui ferait votre inclination, votre choix et votre penchant, et mille autres choses. Oh ! qu’il viendra un jour que vous verrez la vérité dans la vérité même ! Et s’il vous reste alors un regret, ce sera de n’avoir pas suivi ce que l’on vous dit. Je suis sûre que si, dégagé de toutes choses, vous vous mettiez devant Dieu, Il vous ferait bien connaître que ce que vous faites n’est pas Sa volonté.

A.S.-S., ms. 2057, f° 267r° à 268 r°, en tête : « 1691 » [souligné d’une autre main] -  lettre D.2.22.

a lettre. Ce D

b faites. Oui, monsieur, dans l’état où vous êtes, c’est D césures.

c vous porte-t-il D

dfaudrait D

eque vous ne vous D

fmort à vous-même, monsieur, ou cesser de vivre en Dieu. Il n’y a point D (moins intéressant !)

g entrerez que par votre destruction. Je D

 38.  Janvier 1707.

Ne pouvant vous écrire, je me sers de la main du premier et du dernier pour vous écrire sur ce que je trouve de plus essentiel dans votre lettre. Je trouve peu de choses pour la demoiselle dont vous m’avez envoyé le gros écrit, et tous les préjugés sont contre. Ne la découragez pas néanmoins. Je ne vois point un intérieur fondé sur quoi que ce soit : des passions vives et violentes qui n’ont point été domptées, rien de suivi ni sur quoi on puisse compter, un dénuement avant d’être remplie, qui me paraît me venir plus ou des lectures ou des créatures que de Dieu ; la nature toute vive attribuée à la grâce, des fautes essentielles dans la conduite que l’on a tenue sur elle, lui faisant faire des vœux sans connaissance de cause, surtout le dernier. Je la trouve plantée dans la maison où elle est comme une pierre d’achoppement, et il ne faut jamais souffrir qu’une dirigée avoue à son directeur qu’elle a de la passion pour lui : le diable se sert de ces déclarations pour faire d’étranges ravages. Les consultations perpétuelles du directeur à toutes sortes de personnes, marquent combien il est peu sûr et qu’assurément la grâce n’agit pas. Quand c’est la grâce, le dirigé se trouve assuré sans assurance et sans envie d’en avoir, se tenant ferme à l’obéissance, ou plutôt à un je ne sais quoi que Dieu opère, et le directeur demeure invariable dans Sa lumière, sans emprunter des secours et des appuis humains, si ce n’est en une personne en qui il aurait confiance lui-même et qui serait éminente dans la voie. Ce qui va plus loin que cela, me paraît une ruse du démon pour détruire les voies de Dieu : ne se contentant pas de se contrefaire dans la dirigée, il pousse le directeur à demander quantité d’avis sur un état qui paraîtra toujours illusoire, afin de confirmer bien des gens que ces sortes d’états et voies sont très dangereux.

Il me semble que comme Dieu a dessein d’établir Son règne dans ce siècle, le diable veuille établir le sien en contrefaisant certaines choses qui paraissent en quelque manière semblables, et qui cependant sont très éloignées. Je ne juge pourtant point absolument, n’ayant vu ni les uns ni les autres, mais je vous prie de tenir la bride roide, que l’on travaille à une sincère mortification de ses passions, allant en tout contre son naturel : une oraison fréquente et assidue. Si Dieu veut que je sois sa mère et que cela soit, je commande de sa part que l’on ne fasse plus ce que l’on a fait, et qu’entre ici et trois mois on me mande des nouvelles, comme les choses se seront passées, car Dieu est véritable dans ce qu’Il ordonne, ainsi que les autres l’ont éprouvé. Je vous écrirai pour vous-même lorsque je le pourrai, et je ferai réponse aux autres.

— A.S.S., ms. 2057, f° 269, écriture « du premier et du dernier » que nous identifions à celle de La Pialière, trace de cachet. La date de « janvier 1707 » est ajoutée d’une autre main en tête puis à la fin du texte.

 39 [D.4.164]. 1716. Vérité non reçue.

Il faut que je vous ouvre un peu mon cœur comme à mon cher enfant. Je n’ai plus rien à désirer sur la terre, sinon de me réunir à mon principe. Je suis inutile. J’oserais, sans comparaison, dire ces paroles du prophète : Seigneur, qui a cru à votre parole1Aucun : elle est devenue un objet de mépris. Je me console par celle de Dieu à un autre : « Si mon peuple périt pour ne lui avoir pas annoncé la vérité, tu périras pour mon peuple » ; mais si tu lui as dit la vérité, et qu’il ne l’ait pas crue, il périra lui-même, et ton âme sera sauvée. Malheur à vous, qui mettez des coussins sous tous les coudes de ceux de la maison d’Israël2, les flattant dans leurs défauts ! Heureux sont ceux à qui Dieu ne demande compte de personne parce qu’Il ne les en charge pas ! Mais si les travaux de Jésus-Christ ont servi si peu aux Juifs, qui s’affligera d’être de même ? Mon peuple a été séduit parce qu’il y a des gens qui sont une pierre de scandale dans la maison d’Israël.

J’ai toujours la fièvre. Mes douleurs sont cessées et je suis bien mieux, mais fort débile et dégoûtée. Tout est bon et excellent dans la volonté de Dieu. Ne doutez point de mon amitié, mon cher enfant, je vous porte dans mon cœur. 1716.

1 Isa 53, 1.

2Ez 13, 18.

 40.    D’une âme désolée. 4 et 7 décembre 1716.

4 Décembre 1716.

Ô vous qui avez essuyé les peines de l’amour divin, dites-moi quel soulagement pour une âme toute désolée, comme la mienne ? J’ai rejeté toutes choses d’ici bas : elles me dégoûtent, je n’y sens plus de plaisir ; et j’ai cru avoir trouvé mon repos en faisant un sacrifice continuel de mon cœur et de mon esprit à un Objet qui me paraissait tout beau, et tout digne de mon amour, et de l’amour de toutes les intelligences. Mais hélas ! Cette beauté est disparue, je ne la vois plus. Si elle est, elle est pour moi comme si elle n’était pas. Que ferais-je ? J’ai quitté toutes choses pour un bien-aimé qui me fuit et qui ne veut pas mon cœur : Il le trouve apparemment indigne de Lui. Que faut-il faire dans un état si malheureux ? Le Dieu d’amour est-Il accoutumé à se cacher de cette manière à ceux qui Le cherchent ? Quand je ne cherchais pas, Il se présentait souvent devant mes yeux. Quelquefois, Il se montrait, comme un juge juste et terrible, et me menaçait de Ses jugements. Quelquefois Il me reprochait mon ingratitude, et me faisait fondre en larmes par des nouvelles offres de Sa bonté. Maintenant que je Le cherche avec tant d’ardeur et d’empressement, Il se cache, et tout mon travail pour Le retrouver est inutile. Ô mon Dieu, n’avez-Vous pas promis que Vous serez trouvé de ceux qui Vous cherchent ? Mais peut-être, je ne Vous cherche pas pour l’amour de Vous, mais pour l’amour de moi-même. Il est vrai, mon Père, je ne saurais le nier. Et voilà ce qui me désespère. Autrefois j’ai trouvé de la consolation dans mes larmes ; elles soulagèrent mon cœur chargé, mais à présent, point du tout : elles me font peine. Mes larmes mêmes me font pleurer parce que je trouve bien que ce n’est que le sentiment de mes misères qui en est la cause, et non pas une vraie contrition du cœur. Ce n’est pas d’avoir offensé ; celui à qui je dois une obéissance entière et parfaite, que je m’afflige, mais seulement d’être privée de tous plaisirs et de toute consolation. S’il y a un être absolument parfait et bon, il mérite sans doute d’être [f. 1 v°] aimé d’un amour pur et désintéressé. Je n’aime rien de cette manière, je le sens bien. Je n’aime que moi-même. Mais comment puis-je faire autrement ? Je ne saurais m’élever au-dessus de ce moi. Il faut des ailes célestes pour un tel essor et je n’en ai point. Ô mon Dieu, je veux Vous aimer comme Vous voulez. Montrez-moi le chemin par lequel Vous voulez que je m’approche de Vous ; tirez-moi, je Vous suivrai partout où vous me mènerez. Peut-être je ne suis pas sincère en ce que je vous dis. Vous êtes mon Créateur, Vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. Je me présente devant Votre miséricorde tout comme je suis ; c’est à Vous, ô source éternelle de tout bien, de me rendre sincère et simple. Je me jette sous Votre main. Faites en moi tout ce qu’il Vous plaira. Ô fils de Dieu, avocat des pécheurs, soyez mon intercesseur auprès de Votre Père céleste. Vous avez promis que nul de ceux qui se mettent sous Votre protection ne sera rebuté : j’y cours. Je prendrai volontiers Votre joug : je ne désire du repos qu’en le portant. Donnez-moi la force de le faire. Je boirai de tout  mon cœur de la chalice [du calice] dont vous avez bu. Mais, dites-moi, ô Lumière éternelle qui éclaires tous les hommes venant au monde : qu’est-ce que c’est que cette chalice ? Faut-il Vous aimer sans Vous voir ? Je ne veux pas dire, sans vous aimer comme vous êtes, mais sans vous voir par foi ? Je n’ai point de foi. Je parle, ce me semble, à qui ne m’écoute pas. Je ne fais que rêver. Comment puis-je aimer ce que je ne vois en nulle manière ? Si je pouvais croire que cet aimable objet à qui j’ai autrefois songé avec un si grand ravissement de cœur, était une chose réelle, ô que je serais  heureux ! Car je croirais alors que c’était pour quelque bonne fin qu’Il m’avait privé de cette présence si touchante et si béatifiante, et je me reposerais dans Sa sainte volonté. J’attendrais avec patience et une soumission entière le retour de mon bien-aimé. Je ne douterais pas que ce ne fussent mes péchés qui m’avaient causé ce délaissement, [f° .2 r°] mais je m’humilierais devant Lui, je me jetterais au pied de Son trône de miséricorde, je Lui ferais ressouvenir du sacrifice de mon Sauveur crucifié, et je me soumettrais à toutes les peines desquelles Sa croix et Son intercession ne m’ont pas mis à couvert. Par cet abandon de mon être à Sa volonté, je nourrirais l’espérance dans mon âme, et je ne me plaindrais, ce me semble, de rien. 

Ô état ténébreux de mon âme ! Toutes mes belles pensées ne sont-elles donc que des rêveries, que des songes ? Ces songes pourtant m’ont gâté tous autres délices : je ne les goûte plus. Je souhaiterais toujours qu’il y eût un être infiniment parfait pour y reposer mon âme. Je ferais toute ma vie tout ce que je crois devoir faire pour plaire à un tel être, s’il était. Je passerais mon temps à contempler le bonheur indicible d’une âme unie par amour pur et parfait à un objet si grand et si aimable. Je trouverais certainement plus de soulagement dans mes ténèbres qu’en aucune autre pensée. Mais, ô bon Dieu, ô Père de miséricordes, si Vous êtes véritablement, Vous êtes toujours bon : ayez pitié de mon état, chassez ces nuages qui me tiennent dans une obscurité si affreuse. Ô Perfection absolue, je ne vous cherche que pour vous aimer. Montrez-Vous, s’il vous plaît, ô Lumière éternelle, car sans votre présence, je succomberai sous le poids de mes misères.

7 Décembre 1716.

On ne saurait bien donner le nom de lettre à ce qui précède, quoique mon intention fût, madame, de vous écrire quand je prenais le papier. Puisque je prétends n’avoir point de réserve pour vous, que je fais beaucoup de fond sur vos prières, et que mon âme y est exposée toute nue et sans déguisement, je vous l’envoie comme à mon confesseur, mon intercesseur, et mon directeur. Dieu soit béni : ces ténèbres dans lesquelles je suis parfois enveloppé ne durent pas longtemps. Je vous avouerai que ce sont mes raisonnements empressés qui me jettent souvent [f° .2 v°] dans un état si affreux. Ils brouillent mon esprit et dessèchent mon cœur, je le sens. Et pourtant je ne saurais m’empêcher d’y retomber. Cet amour de la vérité, acquise par nos propres activités, n’est-il pas la concupiscence de l’esprit ? N’est-il pas aussi difficile de s’en défaire que de celle du cœur ?

J’ai reçu votre lettre, madame, avec un plaisir indicible. Je rends grâce à Dieu des conseils qu’Il vous inspire de me donner, car je ne vous regarderai plus que comme Son instrument pour mon salut. Je consens, autant qu’il m’est possible, de m’abandonner entièrement, et pour le temps et pour l’éternité de la conduite de la vérité souveraine. Je ne raisonnerai plus, et je tâcherai, par la grâce de Dieu, de subjuguer toutes mes passions rebelles au sceptre de Jésus-Christ. Je prierai toujours que Son règne vienne, et que Sa volonté soit faite en moi comme au ciel. Je Le prends pour mon roi absolu, sans faire avec Lui aucune condition, quelle que ce puisse être. Continuez, je vous prie, madame, de demander à Dieu qu’Il me donne les forces de suivre mes résolutions. Mon expérience m’a fait voir que je tombe à chaque pas sans Lui. Je Lui ai souvent dit, comme saint Philippe de N [éri], (parce que je l’ai souvent fait) que je Le trahirai à moins qu’Il [ne] me soutienne dans les tentations. Je sens bien que je ne puis rien du tout sans Lui, mais qu’importe ? Avec Lui, toutes choses me seront possibles. Encore une fois, madame, souvenez-vous, je vous en prie, de moi auprès de notre Père céleste.

— A.S.S., ms. 2175, pièce 7414. Ces deux lettres adressées à Mme Guyon se succèdent sur le même feuillet.

 41 [D.4.165]. 1717. Acquiescement à souffrir.

Je1 souffre à présent, presque sans relâche, des douleurs incroyables : il est impossible, sans miracle, que cela dure longtemps. Le petit Maître est maître, et ma Maîtresse2 use de ses droits. J’ai été tentée, cette nuit, de m’adresser à sa sœur, la Miséricorde : elle est bien plus traitable ; enfin, il s’en est fallu de peu que je n’aie fait infidélité à ma chère Maîtresse. Mais je veux aimer ses rigueurs, quoique la nature ne s’en accommode pas. Je me souviens que, dans ma plus grande jeunesse, je fis une chanson sur elle qui commençait :

Justice de mon divin Maître,

Qui te nourris de tes rigueurs,

L’amour, par toi, nous fait connaître

Ce qu’on doit au Souverain Etre.

Honorons-Le par les douleurs,

Puisqu’Il méprise les douceurs.

J’avais au plus dix-neuf ans. Ainsi Dieu m’appelait dès lors au service de ma divine Maîtresse. Je me suis faite son esclave : elle ne m’a pas épargnée depuis. Priez Dieu que je ne lui sois pas infidèle. 1717.

1 Cette lettre est la dernière du tome IV des lettres et conclut ainsi la correspondance éditée par Poiret. (Le volume V ajouté par Dutoit donne la « correspondance secrète » avec Fénelon).

2 La divine Justice. (Dutoit). 



Directions de « trans »



La sortie de la Bastille le 24 mars 1703 fut suivie d’années obscures. Un délai fut nécessaire à Madame Guyon pour retrouver une santé qui restera cependant chancelante, et aussi pour que des lecteurs des œuvres éditées par Poiret localisent leur auteur, probablement par l’intermédiaire de Fénelon, qui resta toujours en contact avec elle par son neveu le marquis. Elle fut alors visitée à Blois.

En complément ou à la place de tels rapports directs — supposant des déplacements en France, interdits au célèbre pasteur hollandais Poiret comme probablement au diplomate et baron de Prusse Metternich, — une correspondance de direction s’étendit à l’Europe entière. Il en reste quelques témoignages : cahier des lettres du marquis, quelques copies ou autographes, écossais ou suisses, qui sont les rares cas où la source directe est datée et signale le destinataire. La grande majorité des lettres est constituée cependant par la masse éditée par Poiret, puis reprise et complétée par Dutoit, après un filtrage attentif de tous les indices personnels comme ce sera le cas bientôt pour la correspondance de Bertot19. Mais parfois le correspondant est connu grâce à l’Indice donné par Dutoit à la fin de son dernier volume de Lettres. Ces amorces de séries autour de correspondants attestés couvrent surtout les trois dernières années : 1714 à 1717.

Les pertes ont certainement été considérables : il est étonnant que l’on possède si peu de lettres adressées à Ramsay, l’actif secrétaire à Blois souvent en déplacement à Paris ou à Cambrai, ou bien adressées à Keith, actif intermédiaire londonien, ou encore à Garden, influent dans le groupe d’Aberdeen. Ces derniers disciples ne nous sont d’ailleurs connus qu’indirectement.

Nous avons regroupé les lettres dont on a pu retrouver le destinataire, en ensembles selon quatre localisations : I Poiret & Homfelt en Hollande, II Metternich en Allemagne (exceptionnelle série active et passive), III Ecossais et IV Suisses. Nous présentons maintenant brièvement ces correspondants.

I. Poiret & Homfelt


L’éditeur Pierre Poiret (1646-1719) et son ami Homfelt furent des disciples dont il est bien naturel de retrouver les lettres dans une correspondance qu’ils éditèrent. On est surpris que Dutoit dans son Indice limite singulièrement leur nombre, tout en indiquant pour Poiret une plus large présence (les lettres adressées à Poiret figureraient au nombre de plus d’une trentaine dans le corpus édité) : « Poiret : Tome IV Lettres 146, 149, 150, etc. » Etc. pose problème puisque la lettre 151 est adressée à une « chère sœur », la lettre 152 à Metternich… Dutoit ajoute cependant : « Quelques-unes des lettres de Mme Guion extraites du 4volume de Mr Bertot, singulièrement la 4e et non pas les 22 lettres, comme porte la note qui est au bas de la page 464. » On trouvera ces lettres, qui concluent Le Directeur mystique, rassemblées dans notre volume III, dont la 4citée. Nous n’avons pas cru devoir la détacher de cette série très particulière visant à établir Madame Guyon comme le successeur mystique de Bertot. De même nous n’avons pas voulu grossir le corpus des lettres adressées à Poiret en prenant appui sur des indices incertains pour reconstituer une véritable série.

L’évolution de P. Poiret, natif de Metz, devenu pasteur en Hollande, grand éditeur à l’intuition très sûre des principaux textes mystiques accessibles à l’époque, le conduira finalement à devenir sur la fin de sa vie un disciple aimé de Madame Guyon20.

[Madame Guyon] s’écria : « Voilà l’homme qui publiera tous mes ouvrages », et en effet c’est lui qui en a procuré l’édition complète en Hollande sous le nom de Cologne. Elle n’en avait jamais ouï parler auparavant. Dès lors ils firent connaissance. […] On sait qu’elle en faisait un cas tout particulier. Il avait formé en Hollande une maison patriarcale [à Rijnsburg près de Leyde], et était fort avancé. Il passait après Fénelon pour une des premières âmes intérieures21.

Il eut, par son activité inlassable, une influence considérable, non seulement par ses éditions22 reprises en particulier par Wesley (1703-1792), le fondateur du méthodisme, mais encore par son disciple piétiste Tersteegen (1697-1769), connu lui-même de Kierkegaard.

Otto Homfeld (et son frère Jodocus) appartenaient au cercle de Rijnsburg. Originaires de l’Allemagne du Nord, ils étaient déjà liés à Poiret en 1692, quand ils signèrent de leurs initiales des poèmes latins d’éloge, en tête de son De Eruditione23. Otto fut en relation avec le Dr. Keith, Anglais, et annonça l’expédition des livres de la maison d’édition d’Amsterdam24. Le témoignage suivant de Tersteegen éclaire d’une douce lumière la fin du cercle (la bibliothèque de Poiret sera dispersée en 1748) :

Ils vivent contents, ils travaillent eux-mêmes le jardin […] Le frère Homfeld, qui est de Brême, est âgé de 77 ans, et le fr. Wetstein qui est natif de Bâle âgé à peu près de même, il est frère du Wetstein Marchand Libraire à Amsterdam tant renommé […] Le troisième frère est Israel Norraüs, il est Suédois de naissance […] Le frère Homfeld est devenu par la vieillesse, mais plus encore par la grâce de Jésus, un petit enfant simple et doux […] Il a été un savant homme [traducteur en latin de l’Oeconomie Divine de Poiret]. À qui le questionne, il répond « je ne suis rien »25

II. Metternich



Wolf von Metternich fut diplomate, écrivain avec un penchant vers l’alchimie, et ami de Poiret :

Après avoir probablement fait des études de droit, ce deuxième fils de Johann Reinhard devint le conseiller privé pour le Brandebourg et la Bavière, et le plénipotentiaire du Reichstag à Regensburg (Ratisbonne). En 1726 il passa au service du prince de Scharzburg-Rudolfstadt, devint son conseiller privé et finalement son chancelier. A côté de son activité d’écrivain calviniste et de traducteur, voilée sous des pseudonymes (le plus souvent : Hilarius Theomilus), il se consacra principalement à l’alchimie, et eut une certaine célébrité ; le dix-neuf juillet 1716, selon les affirmations sous serments de quatre gentilhommes, il aurait transformé du cuivre en argent dans une maison de Vienne ! Il mourut en 1731, toujours célibataire, ce qui éteignit la lignée des Chursdorf-Metternich26.



Poiret édita les écrits de son ami. Nous trouvons l’écho d’une curiosité intelligente dans les longues lettres qu’il adresse à Madame Guyon : 

C’est un homme en recherche dont les sympathies furent nombreuses. Intéressé par les écrits des fondateurs de la Société de Philadelphie, John Pordage et Jane Leade, le baron les avait traduits en allemand. Il avait voyagé avec l’Écossais Lord Forbes of Pitsligo […] Ses activités de diplomate chargé des intérêts du Roi de Prusse le conduisaient dans toute l’Europe.27 

De la tête au cœur.

Même si elle n’a pas la même élévation que dans sa relation avec Fénelon, la correspondance de Madame Guyon avec Metternich est dense et riche. Ce qui nous est parvenu couvre trois années, durant lesquelles on peut suivre l’approfondissement du baron, au point que Mme Guyon lui écrit de longues et importantes lettres, véritables résumés de la mystique guyonienne. On peut y suivre aussi avec quelle patience et quelle délicatesse elle le détache peu à peu des scrupules et des analyses sans fin où se débattait cet homme trop identifié à son intellect et qu’elle voulait voir se centrer dans le cœur.

Sans relâche, elle l’appelle à se simplifier : « Une vie simple et réglée, l’amour et l’abandon : c’est tout ce qu’il vous faut. » Il lui faut abandonner ses « lumières », ses appuis comme la lecture pendant l’oraison, les soucis personnels, même concernant son mariage. Encore et encore, elle l’exhorte à la confiance : « Laissez-vous donc conduire par ces ténèbres, et ne marquez jamais aucune défiance à Dieu. » (Lettre 402). Lui qui cherche les appuis doit maintenant suivre les inspirations « délicates » de Dieu, les mouvements de l’Esprit-Saint : elle lui indique comment les reconnaître.

Elle l’exhorte à trouver l’état d’enfance, à se laisser conduire par Dieu comme un enfant par sa nourrice. Chaque moment est alors ressenti comme divin :

« Désaltérez-vous à cette fontaine du moment divin, et si vous êtes assez heureux pour passer en Dieu et vous y perdre dès cette vie, vous verrez que ce même moment, qui vous doit être à présent volonté de Dieu, vous sera Dieu. » (L. 425).

Elle le porte comme un enfant dans sa prière, et on en voit le résultat dans la belle lettre où Metternich lui décrit son état : « Il est vrai que Dieu me fait des grâces infinies. […] C’est comme si mon cœur était diaphane et qu’une sérénité indistincte le pénétrât de tout côté sans obstacle ». (L. 430). Il lui décrit sa répugnance à devenir catholique. Cette savoureuse comparaison entre catholiques et protestants se poursuit dans la lettre 431 où il décrit sa paix joyeuse et sa liberté intérieure, se sentant comme « une petite abeille qui voltige librement sur toutes sortes de fleurs. » 

Il lui dit toute sa reconnaissance et laisse passer son émerveillement :  

Si Dieu daigne faire quelque chose de cette masse corrompue, c’est à vos prières et à vos avis que j’en suis redevable. (L. 430).



III. Les Écossais

Les Écossais constituaient un groupe dont Henderson28 restitue l’atmosphère attachante, la droiture et le courage des individus pris par les remous politiques.

L’Écosse a une histoire faite de luttes inégales (telle celle avec Cromwell) suivies de dominations par l’Angleterre. Ainsi l’Union de 1707 fut suivie d’un soulèvement inefficace en 1715 en faveur du prétendant catholique James VIII (the Old Pretender), qui s’enfuira finalement à Rome. Il n’y eut pas alors de lourdes sanctions — comme ce sera le cas lors du soulèvement de 1745 en faveur de son fils (the Young Pretender). Certains disciples de Madame Guyon prendont part aux deux soulèvements. L’histoire est compliquée par les luttes religieuses entre royauté catholique, protestants épiscopaliens (ayant récupéré la structure catholique lors de la première vague luthérienne qui avait vu Henry VIII fonder l’Église anglicane, jacobites le plus souvent, par attache aux structures traditionnelles et royale), presbytériens (protestants de la seconde vague calviniste, d’assise sociale populaire et puritaine), sans compter la présence de quelques minorités, telle celle des quakers.

Notre groupe était catholique ou de tendance épiscopalienne parce que se succédèrent — par exception — des religieux remarquables, enseignant in Divinity à l’université d’Aberdeen, l’une des trois meilleures universités britanniques (avec Oxford et Cambridge) : John Forbes, qui tint un journal intérieur de 1624 à 1647 ; puis Henry Scougall, auteur de la remarquable Life of God in the soul of man29 (1677) ; enfin James Garden auteur de la non moins remarquable Comparative theology (1699). Ce dernier devint disciple guyonien avec son jeune frère George.

Ils étaient jacobites de manière avouée ou cachée : ses membres voyageaient ou se réfugiaient sur le continent. Ils passaient par la Hollande, qui n’était qu’à trois (voire deux) jours de bateau des ports de la côte est, situés entre Édimbourg et Aberdeen. De nombreuses communautés d’Écossais s’établirent sur le continent, tout comme les Hollandais furent présents à Culross, le beau port et village « hollandais » visité de nos jours près d’Édimbourg.

Le dégoût des affrontements et des controverses au nom de l’Écriture souvent interprétée trop littéralement, tourna leur attention vers « l’intérieur » mystique. Tout un réseau d’Écossais reçut ainsi les ouvrages mystiques de Poiret par l’intermédiaire du Dr. Keith de Londres. Ce dernier importa par exemple cent exemplaires d’un de ses titres pour en redistribuer quarante-deux en Écosse30. Ils furent un temps adeptes d’Antoinette Bourignon31, sous l’influence de Poiret. Mais en 1708 Keith et George Garden interrompirent « for no apparent reason » la traduction de son œuvre32 : Poiret leur avait fait connaître Madame Guyon et ils avaient atteint le terme de leur quête. Par la suite plusieurs membres du groupe vinrent à Blois.

De ce groupe on identifie :

(1) Le Dr. Keith, étudiant en Arts devenu médecin d’Aberdeen et exerçant à Londres, fut l’agent par lequel circulaient livres et lettres. Il était cultivé, possédait de nombreux ouvrages mystiques en plusieurs langues, avait plusieurs cercles de relations. Un ami proche, le Dr. Cheynes, mentionne dans une lettre : Tauler, John of the Cross, Bernier [Bernières], Bertot, Marsay, Madame Guyon33.

(2) James Garden, cité plus haut.

(3) Georges Garden son jeune frère (1649-1733), ami d’Henry Scougall et attaché à l’église cathédrale d’Old Machar. Refusant de se cacher, il fut emprisonné lorsque les presbytériens déposèrent des ministres épiscopaliens, puis s’échappa en Hollande et fit des études médicales à Leyde. Il ne retourna en Écosse qu’en 1720. Resté célibataire, il traduisit John Forbes, auteur du journal spirituel que nous avons cité. Wetstein, éditeur hollandais ami de Poiret, déclare qu’il n’a jamais connu quelqu’un de plus doux, modeste, ayant plus de bonté fraternelle34.

(4) Lord Deskford, James Ogilvie (1690-1764). Son nom est souvent corrompu en Exford35. De santé fragile, il étudia l’histoire et le français ; il vécut à Cullen House. Il fut arrêté en août 1715 et confiné un moment au château d’Edinbourg. Il eut une vie utile, prenant activement part au gouvernement local de Cullen, introduisant des manufactures de tissus, devenant vice-amiral d’Écosse. Sa première femme appartenait à la famille des Dupplin. Il se remaria en 1723. Il est bien représenté dans notre correspondance, par suite de la conservation de sa bibliothèque — très complète en ce qui concerne les auteurs mystiques — jusqu’à sa dispersion en 1975.

Nous rencontrons ensuite trois membres de la grande famille des Forbes qui comporte même une branche suédoise36. De nombreux aspects biographiques sont couverts par The House of Forbes37 :

(5) Alexander, 4 th Lord Forbes of Pitsligo (1678-1762). La mort de son père lorsqu’il avait treize ans fut suivie de son éducation sur le continent, où il aurait rencontré Fénelon (et Madame Guyon ?) avant de retourner en Écosse en 170038. Il protesta contre l’Union de 1705, fut présent à la bataille de Sheriffmuir en 1715, se cacha en Écosse puis à Londres, en Hollande, à Vienne, à Rome ; il ne s’entendit guère avec le roi en exil, et revint vivre en Écosse, avant de prendre de nouveau part au soulèvement de 1745 à un âge avancé, sans illusion. Il finit sa vie à nouveau caché en Écosse39. Sa personnalité est décrite ainsi  par Henderson :

 « There is nothing to suggest the dangerous quietist : but his self-control, his disinteredness, his loving kindness, his trustful acceptance of ill fortune and good fortune, and his possession of a peace past understanding remained to prove him the follower of Mme Guyon and of greater mystics [Henderson n’est pas un inconditionnel guyonien, ce qui ajoute valeur à ce témoignage]. His spiritua l position may be summed up in his own words : « An absolute submission to the divine will in ourselves and others is the only thing to be prayed for, as it is the only true essential religion40. »

(6) William, 14 th Lord Forbes (1687-1730) 

“…was evidently very highly regarded by his friends. Dr. James Keith speaks of him with particular affection. He seems to have spent a great part of his life abroad […] He enjoyed the hospitality of Mme Guyon at Blois […] Extremely interesting information of these last years of Mme Guyon’s life comes to us […] among these is a Notice sur Mme Guyon [T.P. 1154 de Lausanne, texte que nous avons publié avec sa Vie par elle-même] recording what William Forbes, when living at Aix la Chapelle between 1720 and 1730, recounted to Pétronelle d’Eschweiler, afterwards the wife of Fleischbein.”

(7) James, 16 th Lord Forbes (1689-1761)

Son jeune frère fut marié deux fois, en 1715 à une sœur de Lord Forbes of Pistligo. Il connut personnellement Madame Guyon et fut présent à Blois à son agonie. Il fut très respecté comme l’indique la notice annonçant son décès.41

(8) Ramsay.

La personnalité de ce personnage relativement célèbre est appréciée diversement par ses biographes42. L’énergie qu’il mit en œuvre dans la diversité de ses entreprises est certainement remarquable.

Dans la transcription de la correspondance de Madame Guyon, dont il fut un temps secrétaire, on trouvera ses interventions au ton quelque peu protecteur. Cette dernière garde à son égard une certaine distance, contrairement à la tendresse qu’elle marque au jeune marquis de Fénelon. Il joua un rôle discuté lors de la querelle qui suivit la mort de « notre mère », en s’opposant à l’édition de la Vie et au vieux Poiret. Mais il fut aussi l’ami de Lord Deskford et du marquis de Fénelon.

Né en 1686 en Écosse, fils d’un boulanger, il se distingua par sa curiosité d’esprit qui le conduisit à des études de théologie à Glasgow et Édimbourg. Le goût de l’aventure (voir Chérel), ou la recherche spirituelle (v. Henderson) le conduisent à rendre visite à Poiret en Hollande. Il séjourna chez Fénelon à Cambrai, puis devint le secrétaire de Madame Guyon à Blois, de 1714 à 1716. Il rendit service par son bilinguisme en facilitant les relations avec les disciples écossais ou trans. Sept ans précepteur du fils du comte de Sassenage grâce au duc de Chevreuse, il se voua au culte de Fénelon ; il polémiqua avec un éditeur en « gardien vigilant » de sa mémoire (v. Chérel). Le Régent l’estimait et lui attribua une pension. Il partit pour Rome en 1724 comme précepteur du fils aîné du Prétendant au trône d’Écosse, mais rentra la même année à Paris. Protégé de Fleury, hôte du duc de Sully, qui était marié à la fille de Madame Guyon, il écrivit un roman qui remporta le succès : Les Voyages de Cyrus, à l’imitation du Télémaque. Il fit partie du Club de l’Entresol à partir de 1726 : « tous les dogmes chrétiens, affirmait-il, se retrouvent dans les religions païennes43 ». Il y rencontra Montesquieu, qui toutefois le jugea un « homme fade44 ». Il alla jeter à Londres les fondements d’une « Maçonnerie nouvelle » et accumula diverses distinctions. De retour en France, il se présenta à l’Académie Française (sans succès) et entra à quarante-quatre ans en qualité de précepteur dans la puissante famille des Bouillon. Il prononça en 1736 dans la loge Saint-Thomas un discours resté fameux45. Il se maria à quarante-neuf ans : sa femme était âgée de vingt-cinq ans. Grand orateur, peut-être chancelier de l’ordre des Francs-Maçons, il manœuvra auprès du cardinal de Fleury pour faire admettre cette institution. Il mourut en 1743.

« Ramsay était un homme estimable, mais il prêtait beaucoup à la plaisanterie, par ses airs empesés, par son affectation à faire parade de science et d’esprit », selon un témoignage d’époque46. Dans son Histoire de Fénelon, Ramsay avoue avoir voulu “détruire les fausses idées que certaines personnes ont formées de Madame Guyon, en lisant une histoire de sa vie, imprimée depuis peu dans les pays étrangers [par Poiret], sans son aveu, et contre ses dernières volontés […] Madame Guyon apparaissait comme l’inspiratrice, tandis que Fénelon n’était qu’un disciple. Voilà contre quoi Ramsay tint à protester et à réagir47.

Henderson nous le présente beaucoup plus favorablement, comme un exemple d’une remarquable adaptation sociale en ces temps difficiles, pour qui n’était pas d’origine noble ; ce sera plus tard le cas pour Rousseau. Son grand œuvre, Principes philosophiques de la Religion naturelle et révélée, ne manque pas d’intérêt. Il était tolérant et charitable, il se fit de très nombreux amis et sa jeune femme lui resta profondément attachée48. Son intervention contre la publication de la Vie s’expliquerait par l’influence de la fille de Madame Guyon, d’un caractère très énergique49.

Tout ceci nous trace le portrait d’un personnage actif dans le bouillonnement des esprits, sensible à l’esprit du temps, théosophe plutôt que mystique.

IV. Les Suisses.


Madame Guyon fit un voyage mouvementé, en traversant le lac de Genève entre Thonon et Lausanne50 : peut-être avait-elle gardé des contacts pris à cette époque ?

Aucune figure marquante ne se détache dans le groupe suisse. Nous n’avons pas d’informations particulières sur les premiers disciples de Lausanne (ou de Morges, localité voisine), restés obscurs, dont nous éditons ici quelques lettres ; mais un groupe guyonien sera actif à Lausanne jusque dans les années 183051.

Parmi les visiteurs de Blois, se trouvait la jeune Pétronille d’Eschweiler (née vers 1690), qui épousa le comte Friedrich von Fleischbein.

Fleischbein (1700-1774) traduisit en allemand les œuvres de Madame Guyon et fut également influencé par Ch. H. de Marsay. Il eut des disciples en son château de Pyrmont. Le jeune Karl-Philipp Moritz décrit, dans son roman Anton Reiser, ce milieu alliant mystique guyonienne et rigorisme52.

Celui-ci exerça à son tour une autorité profonde sur le pasteur Dutoit (1721-1793). Ce dernier mérite ici un aperçu biographique, compte tenu de son apport déterminant à notre connaissance de la correspondance de Madame Guyon.

Jean-Philippe Dutoit-Membrini naquit d’un père vaudois qui renonça à devenir pasteur, jugeant sévèrement l’état du clergé protestant, et d’une mère d’origine italienne ; il fit des études de théologie. À trente et un ans il traversa une crise intérieure à l’occasion d’une longue et dangereuse maladie, exalté selon certains, en tout cas assez isolé et sans direction spirituelle. Cela ne l’empêcha pas d’apprécier Voltaire, puis l’année suivante de trouver les Discours de Madame Guyon en les feuilletant chez un bouquiniste. Sous son inspiration, il devint un pasteur aimé par un public qui goûtait ses exhortations pleines de flamme, à l’opposé des discours académiques des pasteurs du temps : “Quand il arrivait au temple, les avenues étaient si remplies de monde qu’il disait plaisamment : « si je ne trouve pas de place, il faudra que je m’en retourne », rapporte son disciple Pétillet.

À trente-neuf ans, des ennuis de santé le firent renoncer à prêcher. Il commença à correspondre avec beaucoup de frères spirituels, dont le Suédois Klinkowström et l’Allemand Fleischbein. Ce dernier le dirigeait : « Quinze ans je lui ai obéi à l’aveugle et m’en suis infiniment bien trouvé. » Il passa deux années à Genève et publia en 1767-1768 la Correspondance de Madame Guyon, augmentée de celle, secrète, avec Fénelon. Un certain nombre de nouveaux fidèles s’attachèrent à « la doctrine de l’intérieur ». Informées de l’existence à Lausanne d’un groupe suspect de piétisme, les autorités bernoises firent une saisie des livres et écrits de Dutoit, dont la liste nous prouve la conscience qu’il avait de la filiation Bernière-Bertot-Guyon. Cet événement, qui le marqua, se produisit le 6 janvier 1769 : il avait quarante-huit ans. Il passa trois années heureuses chez les Grenus, à la Chablière, propriété louée au colonel Constant, puis fut accueilli chez les dames Schlumpf. Il demeurait cependant abattu. Il eut la joie de rencontrer à cinquante-six ans son fidèle disciple Pétillet, âgé seulement de dix-neuf ans. Mais sa santé empira et il traversait des périodes d’angoisse. Il publia les quarante volumes de la réédition des œuvres de Madame Guyon entre 1789 et 1791. Il mourut en 1793 âgé de soixante-douze ans53.



I. Poiret & Homfelt

À Poiret.

Que dirais-je à mon cher **1, sinon qu’il est impossible qu’il passe tout d’un coup d’une méditation raisonnée dans le pur silence ! Il y a un milieu, qui est de cesser absolument tout raisonnement et toute méditation pour entrer dans une oraison d’affection, qui consiste à faire de temps en temps des actes d’amour, de résignation, d’abandon à Dieu : les faire très rares et observer beaucoup de silence entre deux. Il faut s’accoutumer à l’action du cœur, qui est une simple affection où le raisonnement ni la tête n’ont aucune part. Pour parvenir à une action simple qui nous dispose au parfait silence, il faut s’accoutumer à n’agir que par le cœur, et le faire sobrement, donnant lieu à Dieu d’agir en nous. Mais je crois que si vous aviez bien entendu monsieur Olier2, il vous aurait plutôt parlé de l’action du cœur que de celle de l’esprit. Quand le silence vous est facile, demeurez-y. Lorsqu’il vous est trop difficile, faites quelques actes d’amour de Dieu, ou quelques autres qui se présenteront. Cependant il est de conséquence de s’accoutumer, comme dit l’Écriture, d’attendre Dieu en patience3, de souffrir le retardement des consolations afin que notre vie croisse et se renouvelle4.

— Dutoit, tome IV, lettre 75, § 1 p. 222 (le § 2 est adressé à son ami, voir ci-dessous la lettre “À Homfeld [D.4.75]”.

1 Il s’agit très probablement de Poiret, compte tenu du second paragraphe adressé à Homfeld selon l’Indice de Dutoit et de la référence à Olier, qu’il a édité. Cette lettre parlant de la « méditation raisonnée » appartiendrait au début de leur relation. Nous éditons ces lettres à Poiret dans l’ordre où elles figurent au t. IV.

2Jean-Jacques Olier (1608-1657), mystique fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice. V. art. DS « Olier » et M. Dupuy, Se laisser à l’Esprit, l’itinéraire spirituel de Jean-Jacques Olier, Cerf, 1982. « Se laisser à l’Esprit » est bien ce qui anime par ailleurs Poiret et son groupe piétiste. Poiret réédita en 1703 le Catéchisme chrétien pour la vie intérieure, cité d’ailleurs en note ici par D.

3Ps. 39, 2.

4 Ecclésiastique 2, 3 : Souffrez les suspensions et les retardements de Dieu, demeurez uni à Dieu, et ne vous lassez point d’attendre, afin que votre vie soit à la fin plus abondante. (Sacy).


À Poiret. 1715.

Nous avons perdu notre cher père1, mon cher frère, ou plutôt, bien loin de l’avoir perdu, nous le trouvons plus réellement dans le ciel que sur la terre. Le jour qu’il tomba malade, je me sentis pénétrée, quoiqu’assez éloignée de lui, d’une douleur profonde mais suave. Toute douleur cessa à sa mort2, et nous nous [563] sommes tous, sans exception, trouvés plus unis à lui que pendant sa vie. Tous ses enfants le trouvent présent avec une correspondance pleine de suavité douloureuse. C’était un homme véritablement à Dieu et qui, parmi ses grands talents, était le plus humble, le plus petit et le plus obéissant des hommes. Dès que l’on avait parlé, c’était une démission totale de son propre esprit. Je n’ai pu prier pour lui après sa mort, n’ayant jamais douté de son bonheur éternel : il est présentement abîmé dans le sein de Dieu. Il a donné avant de mourir sa bénédiction à tous les [amis du dehors] 3 qui veulent aimer Dieu. Il y a bien de l’apparence qu’il est mort martyr de la vérité : sa mort n’était pas naturelle. Souvenez-vous de celle de monsieur de C.4 : je crains qu’il n’y ait eu quelque rapport, mais laissons à Dieu le jugement de toutes choses.

Je prie Dieu de tout mon cœur d’assister monsieur le B. de R.5 et monsieur son frère, et de les mettre dans les dispositions nécessaires pour qu’ils Lui soient agréables de plus en plus. Je [564] suis fort touchée de la maladie du dernier. Je crois que s’ils s’unissaient à feu monsieur ***, cela leur serait une source de bénédiction et à vous tous, car c’était un vrai martyr du pur amour, inconnu aux hommes et à lui-même. Pour la bonne madame de N., je la salue cordialement et me recommande à ses bonnes prières. Rien ne me donne tant de joie que quand je vois des cœurs bien disposés pour Dieu. C’est l’unique nécessaire, d’aimer le Tout Aimable. Je vous salue tous in Domino. Vous m’êtes tous extrêmement chers, surtout vous, mon cher fr[ère], vous me tenez plus au cœur que je ne saurais exprimer et j’espère que Dieu vous conservera pour achever Son œuvre.

— Dutoit, tome IV, lettre 146, p. 562.

1 Fénelon, qui fut en rapport courtois avec Poiret.

2 Témoignage frappant de son union intérieure avec Fénelon.

3 Les Trans. (Dutoit).

4 Inconnu.

5 Inconnu ; plus tard « M. de R. » désignera M [ademoi] selle de R [isbour].

À Poiret.

Mon très cher frère,

Je n’ai point voulu laisser aller N. sans vous écrire et sans vous envoyer par lui des marques de l’union intime que j’ai avec votre âme. Je vous assure que personne ne partage plus que moi toutes vos peines, mais il faut souffrir en cette vie pour être conforme à Jésus-Christ. Je n’ai que faire de m’informer à personne des dispositions de votre âme, de votre simplicité, et combien vous êtes [575] éloigné de toute domination : Dieu me l’a fait goûter de manière bien simple. Celui qui n’est pas tenté ni exercé, que sait-il ? Dieu vous aime trop pour ne pas vous donner des occasions d’exercer votre patience, et je dis que la croix est déjà une récompense du bien que vous faites en travaillant à l’œuvre du Seigneur par la charité que vous avez pour vos frères. S’il n’y avait point de créatures sur terre pour nous exercer, Dieu le ferait faire par ses anges afin de nous purifier encore davantage.

Ne faites aucune difficulté de m’écrire vos peines, car Dieu le veut bien de la sorte. Et j’espère que je ne vous affaiblirai jamais et qu’au contraire, Dieu me fera la grâce de vous fortifier toujours plus dans l’amour des souffrances et dans le désir de vous employer, comme vous avez fait jusqu’à présent, pour votre prochain, quelques obstacles que vous y trouviez. Un cœur généreux s’affermit dans le bien par l’opposition qu’il y trouve ; un cœur humble est comme un arbre qui a jeté de profondes racines et est affermi par le vent et les orages, au [576] lieu que ceux qui n’ont que des racines superficielles sont renversés et abattus.

Il ne faut pas vous étonner si vous êtes quelquefois faible dans les occasions et si vous êtes sensible aux coups qu’on vous porte : cela nous fait voir ce que nous sommes par nous-mêmes et ce que nous serions sans la grâce. Si nous étions toujours fermes et courageux, nous nous attribuerions quelque bien et nous ne serions pas dans une assez grande dépendance de Dieu : notre âme ne s’approfondirait pas dans l’humilité. Dieu Se sert de toutes nos misères mêmes pour la perfection de notre âme. Il est certain que, quand les esprits sont tournés d’un certain côté, quelque chose qu’on fasse pour les adoucir, on n’en saurait venir à bout.

Ma santé est très mauvaise, c’est ce qui fait que je ne puis dicter beaucoup, mais je vous suis très unie en Jésus-Christ. Je vous souhaite à tous la bénédiction et la paix de Jésus-Christ. Pax vobis !

— Dutoit, tome IV, lettre 149, p. 574.

À Poiret.

Je reçois toujours, mon cher frère en Notre Seigneur, une grande joie quand je vois de vos lettres : Dieu, ce me semble, a uni votre cœur au mien d’une manière particulière. Je le prie de tout mon cœur qu’Il vous conserve et vous fortifie pour achever Son œuvre et pour le besoin de plusieurs : c’est ce que j’espère de Sa bonté et que je Lui demande de tout mon cœur, car je ne vous oublie jamais. Je vous prie de vous souvenir, tous les vingt-cinq des mois, que c’est la fête du divin petit Maître, et je fais dire la messe ce jour-là pour tous Ses enfants, dont vous êtes un des principaux et un de ceux qui me tenez le plus au cœur. J’espère que ni la distance des lieux, ni nulle autre différence, ne nous empêcheront pas d’être réunis dans ce divin Objet qui rend tous un en Lui. Soyons si souples et si pliables que nous soyons comme des gouttes d’eau qui se perdent sans cesse dans l’océan divin.

— Dutoit, tome IV, lettre 150, p. 577.

L’Indice du tome V, p. 629 porte : « À Mr. Poiret. /Tome IV/Lettres 146 149 150, etc. », bien que la lettre 151 soit adressée à Mlle de Venoges à Lausanne, la 152 à Metternich…

À Poiret. Après janvier 1715.

Mon très cher et vén [éré] frère en Notre Seigneur, quoique j’aie senti vivement la perte que nous faisons de notre cher père, je n’ai pas laissé d’avoir au-dedans de moi une véritable joie, une certitude profonde de son bonheur. Je suis persuadée que Dieu n’a besoin de personne pour faire Son œuvre, que je ne puis qu’adorer Ses décrets. Il prie Dieu sans doute pour le règne du petit Maître, n’ayant pas eu toute la liberté de travailler extérieurement à l’étendue de ce règne.

Je ne puis m’empêcher de désirer votre conservation et de la demander à Dieu pour l’accomplissement de Son œuvre. Il me semble que ma vie ne tient plus qu’à un filet, et cependant je suis persuadée que, malgré ma faiblesse, si Dieu veut encore Se servir de ce méchant néant, Il me conservera la vie ; que s’Il ne le veut pas, j’ai le pied dans l’étrier, toute prête à partir quand il Lui plaira.

Je salue de tout mon cœur monsieur le B. de R. et sa famille1 et tous vos bons amis et amies2 : je prie Dieu de leur être toutes choses. Disons souvent tous de concert : Adveniat regnum tuum ! Plus ce règne paraît éloigné par l’augmentation de l’iniquité des hommes, plus j’espère, parce que la puissance de Dieu est sans bornes, qui pourra mettre des limites à ce torrent d’iniquité et tirer de cette corruption générale un peuple choisi qu’Il Se consacrera. Que Sa volonté soit toujours accomplie ! C’est tout ce que nous pouvons désirer. Croyez-moi entièrement toute à vous et à ceux qui sont avec vous. Nos amis sont plus à vous que je ne puis vous dire.

— Dutoit, tome IV, lettre 162. Le début du second paragraphe est cité par M. Chevallier, Pierre Poiret…, p. 114.

Cette lettre est adressée à Poiret parce qu’elle commence par  « Mon très cher et vén [éré] frère en Notre Seigneur ». Un argument moins probant tient compte de l’Indice de Dutoit, t. IV, p. 629 : « À M. Poiret. /Tome IV/Lettres 146, 149, 150 etc. » : cette lettre 162 est la seule qui suive cette série et paraissant être adressée à Poiret, tandis que les lettres 75 (éditée précédemment) et 82 (lettre suivante adressée peut-être à Poiret mais concernant surtout Homfeld), précèdent la lettre 146 citée.

1 Non identifiés. Plus tard « M. de R. » désignera M [ademoi] selle de R [isbour]. B. de R. = baron de Risbour ?

2 Les deux frères Homfeld, l’éditeur Jean-Luc Wetstein, l’avocat Godart von Ewijck et son épouse Gertrude Bosch…

À Poiret ? et Homfeld. [D.4.82].

Je vous prie, cher **, d’écrire à ** que je suis très unie à lui, et que j’espère que Dieu nous fera la grâce d’achever notre carrière dans l’union à Son bon plaisir, dans le dégagement de nous-mêmes, de tout intérêt propre de temps et d’éternité, pour ne vouloir que la seule gloire de Dieu et Son seul intérêt dans nous et dans tous nos frères. Je salue aussi le bon ***. Je prie Jésus-Christ de lui imprimer dans le fond de l’âme Sa divine vérité, et je demande la même chose pour tous. M. ** est toujours mal. J’espère que Dieu ne le cueillera pas en bouton, je le souhaite si c’est pour Sa gloire. J’ai été très affligée de son mal et le suis encore, mais la volonté de Dieu est au-dessus de tout. Je salue tous les enfants du Seigneur.

Pour le bon M. *, mandez-lui1 qu’il faut rester dans un humble silence, et que son cœur soit comme un papier blanc, afin que Dieu y imprime ce qu’il Lui plaira. Lorsqu’il se trouvera trop distrait, qu’il fasse quelque petit acte comme serait : « Mon Dieu, je suis ici pour faire Votre volonté, pour attendre Vos ordres, non pour me rechercher moi-même ; je ne désire aucune assurance, je veux Vous servir à mes dépens, et non pour Vos faveurs. » Véritablement, qui dit abandon ne dit pas assurance. Il faut se dépouiller de tout notre propre pour adhérer à ce que Dieu est en Lui-même pour Lui-même. Il faut être comme un domestique affectionné et respectueux qui attend avec grande patience les ordres de son maître. L’Écriture dit : J’ai attendu le Seigneur avec grande patience, Il S’est enfin abaissé à moi. 2 Et en un autre endroit : Souffrez les suspensions et retardements des consolations afin que votre vie croisse et se renouvelle. Soyez en paix dans votre douleur,3 et demeurez uni à lui. C’est donc en supportant l’aridité, en supportant le défaut des consolations qu’on acquiert une nouveauté de vie.

Je salue bien cordialement les deux frères4.

— Dutoit, t. IV, Lettre 82.

La lettre est-elle adressée directement à Poiret ? Il nous paraît plus probable qu’elle est adressée à un tiers (peut-être à Cambrai ? On connaît la relation épistolaire entre Fénelon et Poiret), chargé d’écrire à son tour à Poiret auquel s’adresserait en partie le premier paragraphe : Poiret, âgé, souffrait gravement à la fin de sa vie (d’hémorroïdes entre autres). Le second paragraphe concerne l’ami Otto Homfeld, selon l’Indice de Dutoit. Nous plaçons cette lettre, concernant collectivement le groupe de Rijnsburg,  en transition entre celles adressées à Poiret et celles adressées directement à Otto.

1 Otto Homfeld.

2 Ps. 39, 2.

3 Ecclésiastique 2, 3-4.

4 Jodocus et Otto Homfeld.

À Homfeld. [D.1.81]

Je bénis Dieu de la miséricorde qu’Il vous a faite, d’être tourné à Lui après les égarements de la jeunesse. C’est souvent où le péché a abondé que la grâce surabonde1. Vous êtes beaucoup obligé à Dieu de ce qu’Il vous donne un esprit de recueillement, qui est si nécessaire : cet esprit est comme l’étoile des Mages, qui leur enseignait où Jésus-Christ était né ; le recueillement nous apprend où Dieu veut être cherché, qui est dans le plus intime de nous-mêmes. La plupart des hommes passent leur vie à Le chercher au-dehors, et ils ne Le trouvent point, parce qu’Il veut leur apprendre que son règne est au-dedans de nous2. Saint Augustin disait : Je Vous cherchais partout, ô mon Dieu, et je ne Vous trouvais point ; je ne Vous ai pas plutôt cherché au-dedans que je Vous ai trouvé3. Suivez donc cette étoile salutaire, qui vous conduira infailliblement. Allez par la foi et par l’amour, et vous irez bien.

Le démon fait tous ses efforts pour empêcher le recueillement intérieur, [249] parce que c’est par là que nous découvrons l’abandon à Dieu, qui le met hors d’état de pouvoir nous nuire. Il n’attaque point, ou que très rarement, ceux qui marchent par d’autres voies : il se contente de leur tendre au-dehors des pièges où ils entrent d’eux-mêmes. Mais pour les personnes qui veulent être à Dieu par l’intérieur, il tâche de les détourner de cela, ou par beaucoup d’occupations inutiles, ou par le goût des choses de la terre. Il n’en sera pas ainsi de vous, car j’espère que vous suivrez Dieu par une donation entière que vous Lui ferez de vous-même et de votre liberté. Alors Il prendra soin de vous, Il vous conduira Lui-même, et Il étendra votre cœur par amour, et vous direz avec le Prophète : J’ai couru dans les voies de Vos préceptes sitôt que Vous avez étendu mon cœur4.

Vous ne devez point craindre que ce soit par paresse que vous aimez ce chemin, car Dieu y appelle tout le monde, et vous particulièrement. Je vous dis et vous répète que c’est la véritable voie, sans laquelle on ne saurait [250] véritablement trouver Dieu ni être uni à Lui. Ne craignez donc point et marchez, quoique dans l’obscurité. Vous irez sûrement, parce que Jésus-Christ sera Lui-même votre conducteur. La nature, toujours empressée, veut agir et voir Son opération, empêchant par là l’opération de la grâce. Une œuvre ne peut être plus parfaite que le principe dont elle part. Si Dieu agit en nous, quoique d’une manière imperceptible, Il fera des œuvres parfaites, mais si nous agissons nous-mêmes, sous de bons prétextes, nous ferons des actions souvent très imparfaites, et même mauvaises, puisque nous empêchons le bien que Dieu veut faire en nous. Demeurez donc en paix et silence auprès de Dieu. Tout ce qui vous est permis est un retour simple au-dedans de vous à Dieu qui y habite, quoique d’une manière cachée : quelque petit réveil d’une tendance amoureuse vers Lui, mais sans actes multipliés, qui vous arrêteraient absolument dans votre état et qui vous feraient faire un circuit continuel sans jamais avancer.

Puisqu’il faut mourir à votre activité propre, tout ce qui vous fait mourir [251] plus vite est le mieux pour vous. Or cet état nu le fait promptement : il y a un feu caché qui, quoique couvert de cendres, consume les imperfections de la créature peu à peu, et bien mieux qu’elle ne pourra faire par elle-même. Voyez la différence d’une personne qui couperait au-dehors un morceau de bois pour en ôter les défauts, et d’un autre qui fond un métal pour le purifier : le travail de la créature est de couper le bois, mais le travail de Dieu fond et dissout tout ce qui est en nous, afin de nous faire changer de forme. Tenez-vous ferme à ce conseil, car votre propre raison vous persuadera souvent que vous ne faites rien, que vous reculez même au lieu d’avancer. Il faut une double patience, et pour laisser agir Dieu et pour nous supporter nous-mêmes.

Quant aux distractions dont vous vous plaignez, comme l’opération de Dieu se fait ordinairement dans le centre de l’âme d’une manière nue et cachée, les sens intérieurs n’en étant pas capables, ils sont comme des enfants qui courent ça et là, n’ayant rien qui les arrête. Il faut bien se donner de garde de sortir du recueillement intérieur pour [252] s’amuser à regarder ce qui se passe dans la fantaisie et l’imagination : ce serait comme une épouse qui quitterait son époux pour aller regarder par la fenêtre ce qui se passe dans la rue.

Il y a deux sortes de distractions : celles qui viennent de l’attache à quelque objet, quel qu’il soit, et qui nous représentent souvent ces mêmes objets, comme affaires, ou autres choses ; celles-là seulement peuvent nuire, c’est pourquoi il faut se détacher de toutes choses, et ne point écouter ce qui vient soit pour affaires, soit pour autres choses, dans la prière ; et celles-là ne se guérissent que par le détachement du cœur. Il y a aussi des distractions vagues, qui ne font que passer et qui ne viennent que de la folie de l’imagination. Il ne faut point vous inquiéter de celles-là : elles servent même souvent à vous cacher à nous-mêmes ce qui se passe dans notre cœur.

Car la créature a tant d’amour propre qu’elle veut prendre sa part à tout ce qu’elle connaît que Dieu opère en elle : c’est ce qui fait que Dieu lui cache Son opération afin qu’elle ne la salisse pas par une vue propre et recourbée sur [253] elle-même. Dieu est si pur que tout ce qui n’est pas Lui ou de Lui, quelque bon qu’il paraisse, redevient impur par le mélange de la créature. Lorsque l’eau vient du ciel, elle est toute pure : elle n’est pas plutôt tombée sur la terre qu’elle se salit par l’impureté de la terre et de la poussière. C’est ce qui fait que Dieu nous dérobe avec soin tout ce qu’Il veut bien faire en nous, et nous ne Le connaissons que lorsque l’ouvrage est achevé. Lorsque la fleur n’est encore qu’en bouton, nous ne la voyons point, mais à mesure qu’elle se déploie et que le soleil lui donne son brillant, on la voit dans toute sa beauté. Il en est ainsi de l’œuvre de Dieu en nous : tant qu’elle est cachée au-dedans et n’est qu’en bouton, nous ne connaissons pas ce que Dieu fait en nous, mais un jour viendra que nous verrons l’admirable travail qu’Il y a fait et nous serons charmés de sa beauté. Il ne faut que du courage, de la fidélité, de la persévérance, et une mort générale à toute sorte d’activité. Je vous envoie la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

— Dutoit, tome I, lettre 81, p. 247.

1 Rom. 5, 20.

2Lc. 17, 23.

3Confessions, Livre X, ch. 6 et 27.

4Ps. 118, 32.

À Homfeld.

Votre petit billet m’a fait un grand plaisir, mon cher enfant, et vous m’êtes bien cher en Notre Seigneur. Les lettres que vous avez vues [48] de M. Bertot ne doivent point vous étonner. Il y en a beaucoup pour des religieuses pour lesquelles il faut de grandes précautions, parce qu’elles ont des supérieures et des directeurs particuliers qui sont pour l’ordinaire bien éloignés des voies intérieures. D’ailleurs il y a beaucoup de volubilité et d’imagination dans l’esprit des filles, qui, suivant assez ordinairement les conseils du confesseur et directeur de la maison, et non pas une direction réglée par d’autres directeurs, M. B [ertot], qui ne voulait point s’exposer à la critique de leurs mêmes directeurs, ne pouvait leur donner que des conseils passagers. De sorte que ce que vous voyez pour les autres, ne doit point vous arrêter dans votre voie. Car ce serait une grande tentation, lorsque Dieu a commencé à tirer une âme au repos et au recueillement, de vouloir rentrer dans ses propres pratiques et méthodes : c’est se dérober à Dieu, c’est faire une perte irréparable. De plus M. B [ertot] avait de jeunes dames qui ne faisaient que commencer de se donner à Dieu et même de se convertir. Il appréhendait que la conversation fréquente [49] avec des âmes plus avancées ne les portât à se dénuer avant que d’avoir été vêtues, au lieu que, comme dit saint Paul2, il faut commencer par être survêtu. Ces personnes-là, ayant peu de connaissance même des mystères de la religion, avaient besoin d’en être instruites, d’y faire des réflexions et de se les imprimer dans le fond de l’âme, et n’ayant encore rien de Dieu, ignorant même l’attrait du recueillement, si elles n’avaient pas quelque chose qui les soutînt et qui les introduisît dans la voie intérieure, si les pratiques ne les soutenaient pas, exposées comme elles sont au-dehors, elles retourneraient bientôt dans leurs premières habitudes, tout les flattant du côté du dehors.

Pour vous, Dieu vous a certainement appelé à une oraison simple devant Lui. Et, comme Il agit en vous, il faut que vous cédiez à Son action. Or comme on ne sent pas toujours l’action de Dieu, et que souvent Il Se cache, on est alors tenté de reprendre sa propre activité, surtout quand on lit quelque chose qui a rapport à cela. [50] Mais demeurez abandonné à Dieu sans réserve : exposez-vous devant Lui, recueillez-vous auprès de Lui, dégagez-vous de votre propre activité. Tout ce que vous pouvez vous permettre, lorsque vous êtes trop dissipé et distrait, est un simple retour au-dedans vers Celui que la foi vous assure y être présent. Votre oraison doit donc être une oraison de foi. Suivez ce chemin, et du reste, abandonnez-vous à Dieu sans réserve, souhaitant plutôt qu’Il vous conduise à l’aveugle que de vous conduire vous-même.

Dieu prend souvent plaisir à nous dérouter pour voir si nous sommes abandonnés à Sa conduite et si nous ne cherchons point, dans nos retours sur nous-mêmes, un secours que Lui seul peut et veut nous donner. Or comme ce secours est souvent caché, nous craignons. Et pourquoi craignons-nous ? C’est parce que nous nous cherchons encore nous-mêmes, et des assurances hors de Dieu. Si nous étions bien persuadés que, comme dit l’Apôtre, nous ne sommes plus à nous [51] — mêmes, mais à Celui qui nous a rachetés d’un grand prix3 , nous Le laisserions faire de tout ce qui Lui appartient tout ce qu’il Lui plaira, sans nous en mettre en peine. Qu’est-ce qui fait vos doutes et vos agitations, si ce n’est l’intérêt que vous prenez pour vous-même ? Il est certain que Dieu permet que les âmes qui veulent être à Lui sans réserve, éprouvent des bourrasques de tentations et des révoltes de leurs passions. Dieu ne le permet de la sorte que pour leur faire voir ce qu’ils sont et pour les enraciner dans l’humilité, car tout édifice qui n’est pas bâti sur une profonde connaissance de nos misères n’est bâti qu’en superficie.

On fait bien des bâtiments qui paraissent au-dehors, mais pour les trésors, on les cache dans des souterrains afin qu’ils ne soient point exposés au pillage des passants. On couvre même ces souterrains de ronces et d’épines afin que les yeux des voleurs ne les découvrent point. Les voleurs sont notre amour propre, l’amour de notre propre excellence, le désir d’être quelque chose, et le démon. Laissez à [52] Dieu de cacher le trésor qu’Il met en vous avec les ronces et les épines des passions révoltées. Quand vous vous trouvez dans cette agitation, enfoncez-vous au-dedans de vous-même, et dites comme le Roi-Prophète : Levavi oculos in montes : auxilium meum a Domino qui fecit coelum et terram4. Non, mon très cher frère, vous ne trouverez de secours qu’en Lui seul. Demeurez donc humilié et abattu sous Sa puissante main, et ne comptez point sur vous-même. S’appuyer, en l’état où vous êtes, sur vos propres pratiques, c’est s’appuyer sur un roseau cassé qui vous percera la main sans vous soutenir.

Le démon fait tous ses efforts contre les âmes qui marchent par cette voie parce qu’il est jaloux de la gloire de Dieu : il ne prétend autre chose par là que de la leur faire quitter. Mais soyez ferme et courageux, ne regrettez pas les oignons d’Égypte. La manne, à la vérité, n’a pas un goût si piquant, mais elle est pure et céleste. [53] Elle nous est donnée de la main de Dieu et nous nourrit chacun selon notre besoin. Quand il est dit qu’elle avait tous les goûts5 il ne faut pas s’imaginer que ce fut un goût grossier pour flatter l’appétit, mais une certaine convenance à chacun selon les tempéraments. Il en est ainsi de cette manne cachée et intérieure : les sens n’y trouvent pas de satisfaction comme dans les pratiques plus grossières, mais elle a les qualités qui sont propres à chacun de nous, selon les desseins de Dieu sur notre âme, et notre fidélité à Lui correspondre dans notre degré d’une manière plus ou moins passive.

Il y a deux sortes de morts : une active, qui consiste à nous renoncer dans tous les moments de la vie d’une manière active dans les commencements, de sorte que, comme on voit alors plus facilement ses défauts, on a aussi plus de force pour les corriger. Il semble que Dieu laisse alors notre âme entre nos mains : nous la retenons nous-mêmes avec plaisir comme par un frein, nous voyons toutes ses démarches ; et nous voyons en même [54] temps la fidélité avec laquelle nous l’arrêtons lorsqu’elle veut s’échapper le moins du monde. Et ceci est un renoncement actif à nous-mêmes, qui nous satisfait beaucoup parce que notre travail est toujours sous nos yeux et que nous voyons notre progrès. Cette première mort est nécessaire et cause un amortissement extérieur.

Mais lorsque Dieu veut faire mourir le propre esprit et nous mettre dans une mort passive qu’Il opère Lui-même, Il semble renverser tout notre travail : Il repousse au-dehors ce que nous tenions renfermé au-dedans. Nous étions comme un sépulcre bien blanchi et bien paré, mais notre divin Maître, pour nous faire sentir ce que nous sommes, ôte la couverture de ce sépulcre et nous fait voir toute la corruption qui est au-dedans : en nous la montrant, il en vide le sépulcre et met cette pourriture sur la superficie en sorte que ce qui faisait le plaisir de la vue, en fait l’horreur. Nous voudrions bien renfermer de nouveau cette pourriture au-dedans, mais le Maître ne le permet pas : au contraire, Il le vide toujours plus, [55] et quand Il l’a ainsi vidé, Il le blanchit, Il l’orne, Il l’embellit, Il y met même des trésors immenses. Mais Il se donne bien de garde de nous les laisser voir : au contraire, Il les cache, Il les scelle de Son sceau, ainsi qu’Il l’avait dit à l’épouse des Cantiques : Mets-Moi comme un sceau sur ton cœur et sur ton bras6. C’est Moi-même qui veux être ce cachet : Je veux que ton cœur soit fermé à tout autre qu’à Moi-même, que tu le perdes de vue, Je veux que toutes tes actions Me soient tellement consacrées qu’il n’y en ait pas une qui ne soit pour Moi ; mais Je veux en même temps que ces actions soient cachetées, que tu ne les connaisses pas, que tu les ignores même, comme il est dit dans les mêmes Cantiques : Si vous vous ignorez, ô la plus belle des femmes7. Elle n’est la plus belle des femmes que parce qu’elle est celle de toutes qui s’ignore le plus, qui a le moins de retours et de regards sur elle-même.

Ô divin Amour, si Vous étiez aimé comme Vous le méritez, pourrait-on voir quelque autre que Vous ? [56] Pourrait-on retourner ses regards sur soi-même ? L’amour est bien faible lorsqu’il laisse des yeux pour voir autre chose que son divin Objet. Aussi cette épouse qui s’ignorait si fort elle-même, dit-elle ensuite que la multitude des grandes eaux ne sauraient éteindre sa charité8. Quelle est cette multitude des grandes eaux, sinon les tentations, la révolte des passions, les épreuves de toute manière ? La charité est parfaite lorsqu’elle ne peut s’éteindre par ces choses. L’amour est fort comme la mort9 parce qu’il n’y a que l’amour seul qui puisse produire une véritable mort intérieure et non en superficie : Sa jalousie est dure comme l’enfer, parce qu’Il ne veut rien laisser à la créature qu’elle puisse s’approprier et dans quoi elle puisse se complaire.

Voilà une longue lettre, qui vous en dira beaucoup plus qu’elle n’exprime si vous écoutez Dieu, si vous voulez bien vous quitter vous-même, et ne prendre non plus d’intérêt pour vous que pour une guenille qu’un chien traîne dans la boue, ainsi qu’il fut montré à Henri Suso10. Après que Dieu l’eut élevé jusqu’à son origine, Il le laissa dans une très grande pauvreté et une tentation secrète qui lui dura jusqu’à la mort. Plus vous vous quitterez vous-même, plus vous demeurerez attaché à Dieu seul, plus vous irez sûrement, quoique vous ne sentiez aucune certitude. Croyez que vous m’êtes très cher en Jésus-Christ comme aussi mon vénérable frère11.

— Dutoit, tome III, lettre 10, p. 47.

1 Intéressant témoignage sur la possession par le groupe hollandais des dossiers qui constitueront le Directeur mystique édité en 1726, très probablement — Poiret étant mort en 1719 — par Otto Homfeld. Ce dernier, protestant, lisant les lettres de Bertot, reçoit l’exégèse de Madame Guyon, bien au courant des habitudes catholiques.

2II Cor. 5, 2-3 : « Et c’est le désir de posséder cette demeure céleste et d’être revêtus [de la gloire] qui nous fait gémir/Si toutefois nous sommes trouvés vêtus et non pas nus » (Amelote).

3I Cor. 6, 19-20.

4Ps. 120, 1-2. J’ai levé les yeux vers les montagnes. Mon secours vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre D.

5Sag., 16, 20-21.

6 Cant., 8, 6.

7 Cant., 1, 7.

8 Cant., 8, 7.

9 Cant., 8, 6.

10 « Il vit un chien qui courait au milieu du cloître et portait un paillasson [“un tapis râpé” trad. Lavaud, p.168] usé dans sa gueule […] il le lançait en l’air, il le jetait par terre, et il le déchirait. […] Il fut dit en lui : il en ira exactement ainsi pour toi dans la bouche de tes frères […] Il ramassa le paillasson et le garda bien des années comme un objet cher et précieux… », Suso, Vie, 20, cité par L. Cognet, Introduction aux mystiques rhéno-flamands, Desclée, 1968, p. 164.

11 Le pasteur Poiret.

À Homfeld. [D4.62]

Votre petit billet n’a donné un véritable plaisir, voyant les dispositions de grâces que Dieu a mis en vous. La plupart des hommes ne compte pour grâce que celle qui les flatte et qui est pleine de suavité, mais la grâce renfermée dans l’amertume, dans la sécheresse, dans l’obscurité, est une bien plus grande grâce. Dans la première, Dieu nous donne quelques marques de Son amour, mais dans la seconde Il tire des preuves essentielles du nôtre. Et cet amour, qui paraît sec, et qui est en quelque manière gratuit, attire la plénitude de l’amour de Dieu en nous, quoique d’une manière cachée.

Si Dieu n’en usait de la sorte, nous prendrions quelque chose à tout cela, et nous corromprions, autant qu’il serait en nous, la grâce même de Jésus-Christ. Car la nature est si maligne, qu’elle se nourrit de tout ce qu’elle distingue et dont elle s’aperçoit. C’est ce qui fait que Dieu nous met en obscurité, afin de cacher Son opération en nous. Je vous conjure donc de demeurer toujours abandonné à Sa conduite, de ne vouloir rien que ce qu’Il vous donne, et à la manière qu’Il vous le donne.

C’est cette mort de toute volonté pour ce qui nous concerne, qui plaît infiniment à Dieu, et qui L’oblige en quelque manière à prendre un soin plus particulier de nous. Plus nous nous abandonnons à Lui sans nous rechercher nous-mêmes, plus Il prend soin de nous : Il nous porte entre Ses bras comme un bon père et nous devenons l’objet de Sa complaisance. Croyez que je suis très unie à vous dans le cœur de Jésus, que je prie d’achever en vous ce qu’Il y a commencé.

— Dutoit, t. IV, Lettre 62, p. 179.

À Homfeld. [D4.73]

Je vous assure, mon cher frère en Notre Seigneur, que votre billet me donne beaucoup de consolation, y remarquant l’avancement de votre âme, Dieu vous ayant fait la grâce de vous donner une oraison simple, qui est celle de foi et de recueillement, et qui est en vérité une des plus grandes grâces de Dieu. Vous devez la continuer sans hésiter, soit qu’elle soit facile ou pénible : car Dieu est également dans l’une et dans l’autre, et même plus dans la dernière que dans la première, parce que c’est une opération secrète qui, en nous purifiant, nous dérobe l’opération de Dieu en nous.

Quand une fois on en est venu là, il faut bien se donner de garde de changer de route, ni même d’hésiter sous quelque prétexte que ce puisse être, le simple doute étant même injurieux à Dieu, parce qu’il faut s’abandonner absolument à Sa conduite. Il sait mieux ce qui nous convient que nous-mêmes. Si on ne demeure pas ferme en un état, on reste vacillant, et on détruit sous bons prétextes par sa propre activité ce que Dieu opère en nous. Demeurez donc ferme à ce que l’on vous dit là-dessus, et ne craignez point.

Ceux qui ont tant précautionné contre l’oisiveté, ont apparemment eu des personnes comme j’en ai connues moi-même, qui sans aucun don d’oraison, et par une certaine indolence, demeuraient sans rien faire ni extérieurement ni intérieurement et qui, ayant lu ensuite quelques traités sur l’oraison passive, se sont faussement imaginés d’y être ; et quoiqu’on ait tâché de leur faire connaître le contraire, ils ont persévéré dans cette pensée par l’amour de leur propre excellence. Mais il est bien aisé de connaître ces personnes : ils n’ont jamais ni connu, ni goûté rien de Dieu, ils n’ont jamais éprouvé un instant de recueillement, et ne savent ce que c’est que par la lecture. Et quoiqu’ils soient de la sorte, ils sont dans une si grande sécurité, qu’ils s’imaginent pouvoir conduire les autres dans un chemin qu’ils ignorent eux-mêmes, faute d’en avoir fait l’expérience. Aussi n’y voyons-nous pas les fruits que l’on remarque dans les autres, qui sont : la petitesse, la défiance d’eux-mêmes, une certaine tendance à n’être rien, une lumière sur leurs propres défauts que les autres ignorent absolument, et dont ils ne sauraient souffrir d’être éclairés. Ils n’ont point non plus une plus grande connaissance de ce que Dieu est et de ce qu’Il mérite, mais une ignorance absolue des voies de Dieu et de Son pur amour.

Tout ceci n’est point ni dans M***1 ni en vous. Ainsi allez donc sans hésiter : car c’est blesser le cœur de Dieu que de ne se pas abandonner totalement à Lui, et de se défier après s’être donné.

Vous me direz que ce n’est pas de Dieu que vous vous défiez, mais de vous-même. Vous avez grande raison de vous en défier, et c’est pour cela même que vous devez vous abandonner à Dieu sans réserve, afin qu’Il corrige et qu’Il rectifie ce qu’il ne Lui plaît pas en vous, et qu’Il y fasse ce qu’Il y désire. Nous nous trompons souvent, croyant pouvoir faire ce que nous ne pouvons faire et que Dieu même, s’Il nous aime, ne permettra pas que nous fassions, de peur que nous ne nous attribuions ce quI désire nous enfoncer de plus en plus afin de devenir notre Tout : car Dieu est un Dieu jaloux.

Pour ce qui regarde vos défauts, l’oraison les amortira peu à peu, quoique Dieu vous en laissera autant qu’il sera nécessaire pour détruire la vaine gloire et l’appui en vous-même, qui est ce qu’il y a de plus opposé à Dieu et qu’Il travaille le plus fortement à détruire. Ne nous trompons point : nous pouvons essuyer la superficie, mais Dieu seul peut détruire les défauts fonciers, en séparant la terre de nous-mêmes d’avec Ses propres opérations et Sa pure lumière. Comme vous verrez la réponse à Mr***1, je ne vous en dis pas davantage sinon que vous m’êtes très cher en Jésus-Christ, et le bon frère2, que je salue cordialement.

— Dutoit, t. IV, Lettre 73, p. 212.

1Poiret.

2Jodocus Homfeld.

À Homfeld. [D4.75]

Pour ***1, qui m’est très cher aussi en Notre Seigneur, il ne faut pas qu’il s’étonne s’il perd quelquefois le recueillement aperçu dans les occupations qui sont de l’ordre et de la volonté de Dieu. Il suffit alors d’une simple inclination de la volonté vers Dieu, ou même de la disposition foncière d’être à Dieu sans réserve. Notre esprit et notre cœur ne peuvent pas être toujours tendus. Ce n’est pas aussi ce que Dieu demande de nous, puisque cela est incompatible avec la fragilité de l’humanité. Mais il faut qu’en devenant plus simple, l’attrait se simplifie aussi. Et plus il est simple, moins il est sensible. Je vous assure que vous m’êtes tous deux très chers en Notre Seigneur, et que je ne vous oublierai pas dans la grande fête de Pâques.

— Dutoit, t. IV, Lettre 75 § 2. Le début de la lettre, éditée précédemment, est adressée à Poiret. Il est naturel que Madame Guyon groupe deux destinataires en une même lettre par ailleurs délicate à faire parvenir jusqu’aux membres du petit cercle de Rijnsburg.

1Otto.

À Homfeld. [D4.78]

Vous me demandez ce que j’ai voulu vous dire par ces expressions de laisser tomber les réflexions et de tenir le cœur au large. Ce que je veux dire est que nous sommes naturellement portés à la réflexion, ce qui empêche et trouble beaucoup la paix de notre âme. On veut voir, connaître, et sentir ce qu’on fait : si c’est quelque chose d’imparfait, il est à craindre d’en être troublé et découragé ; si c’est quelque chose de bon, la présomption excite notre esprit comme malgré nous. Et quoiqu’on n’y consente pas, cela ne laisse pas de tenir la glace pure de notre esprit qui, comme un miroir, doit être dégagé de ces deux haleines, de la tristesse et de la complaisance en soi-même, afin que Dieu S’y présente au naturel.

Si nous pouvions vivre sans réflexion et sans retours sur nous-mêmes, nous vivrions dans une parfaite pureté. Mais comme cela est difficile en cette vie, sitôt qu’on s’aperçoit que quelques-uns de ces petits nuages se sont élevés, il faut les laisser tomber aussitôt, ne s’en entretenant pas un moment, ce qui se fait en se tournant simplement vers Dieu d’une manière amoureuse et comme par un simple regard, sans acte distinct. Toutes les fois que la même chose s’élèvera en vous, il n’y a qu’à la laisser tomber, ce qui est un acte très simple, comme celui d’une personne qui cessant de tenir ce qu’elle tient dans sa main, la chose tombe de soi-même, et sans effort.

L’étendue ou la largeur du cœur est aussi très nécessaire. Dieu étant immense, il faut un cœur fort étendu pour Le recevoir. Il est dit que Dieu avait donné à Salomon un cœur étendu comme le sable de la mer1. Le cœur s’étrécit aisément par les craintes, les retours sur soi-même, le propre intérêt : c’est donc ce qu’il faut bannir de chez vous, afin que Dieu puisse faire Sa demeure en votre âme. Quoique notre cœur soit étroit, Dieu ne laisse pas d’être avec nous, mais d’une manière fort serrée. Il ne Se donne abondamment qu’à mesure de la vastitude de notre cœur.

Mais, me direz-vous, comment ce cœur est-il étendu ? Par une certaine souplesse à tous les vouloirs divins et aux ordres de Sa Providence, ne voulant que ce que nous avons de moment en moment, persuadés que nous devons être que ce Père plein de bonté sait mieux ce qu’il nous faut que nous-mêmes, et qu’Il ne manquera pas de nous le donner. Ainsi, ne voulant rien que ce qu’Il nous donne, notre cœur n’est plus rétréci ni par la crainte ni par le désir, et nous entrons insensiblement en ce moment éternel, qui n’est autre que l’ordre inviolable de la Providence sur nous.

— Dutoit, t. IV, Lettre 78, p. 227.

1III Rois 4, 29.

À Homfeld. [D4.80]

Vous ne saurez jamais manquer, mon cher frère, en vous appliquant les maximes de l’abandon, de la foi, du renoncement continuel à vous-même et de l’amour pur et désintéressé : cette route est sans méprise. Plus vous vous confierez et abandonnerez à Dieu, plus Il prendra soin de vous conduire.

N’entrez jamais en aucune défiance ni doute, parce que cela fait tort à la bonté infinie de Dieu. Vos misères, loin de vous décourager, doivent faire un effet tout contraire, puisque c’est un contrepoids que Dieu met en vous pour vous empêcher de vous élever. Nos misères ne déplaisent pas à Celui qui fait que nous ne sommes que boue, pourvu que nous ne L’offensions pas volontairement. Les fautes de surprise sont souvent plus utiles que de certaines vertus éclatantes.

Tout ce que Dieu désire est que nous soyons réellement convaincus que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien de nous-mêmes, que le bien qu’Il a mis en nous Lui appartient, de telle sorte que nous ne pouvons nous en attribuer la moindre chose sans L’offenser beaucoup. Allez donc à Lui bonnement, simplement, sans tant de retours sur vous-même. Les lettres de **1 sont propres à vous causer des retours, mais il faut tout laisser tomber et suivre simplement votre route, ne songer qu’à procurer la gloire de Dieu et à Le glorifier vous-même : Il prendra soin de ce qui vous concerne. On dit que Notre Seigneur dit un jour à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, pense à Moi et Je penserai à toi ». Ne songeons qu’à Dieu, oublions-nous et tout ira bien !

— Dutoit, t. IV, Lettre 80, p.232.

1 Probablement Bertot, qu’Homfeld lisait : v. l’exégèse précédente de Madame Guyon dans la lettre 376 (Le Directeur mystique sera édité par les survivants du groupe de Rijnsburg en 1726).







II . Metternich

Au baron de Metternich.

Ne craignez jamais, mon cher frère, de m’importuner. Votre âme m’est infiniment chère, et je voudrais de tout mon cœur, si c’était la volonté de Dieu, contribuer à son véritable bien. J’avais toujours espéré que votre abandon surmonterait votre peine. Mais puisque Dieu permet que ce soit autrement, je persévère dans la pensée que vous devez prendre trois mois pour demander à Dieu qu’Il vous fasse accomplir Sa sainte volonté ; et si après cela vous trouvez en vous une certaine correspondance du cœur pour ce mariage, faites-le sans retour et sans scrupule.

La plupart des personnes qui se donnent à Dieu font la faute que vous avez faite. Ils se font une perfection selon leurs vues, et sur cela ils font choix d’un état qu’ils regardent comme le plus parfait, au lieu de se laisser à chaque moment dans la main de Dieu : à chaque jour suffit son bien et son mal. Dieu, qui prend plaisir de renverser la destination que nous faisons de nous-mêmes, parce qu’Il veut nous conduire par un abandon total, détruit souvent ces idées d’un état parfait, permettant que nous soyons fortement tentés du contraire : et ainsi nous sommes réduits à une vie plus commune, plus humiliée et plus petite.

Suivez donc présentement ce que le Seigneur vous mettra au cœur, et puisqu’Il a préparé Lui-même une personne qui vous convient, demeurez abandonné à Lui, et faites bonnement ce qu’Il vous mettra au cœur. Il semble que Dieu donne à présent aux gens mariés qui s’unissent ensemble, dans la vue de Le servir, la grâce de l’intérieur qui semble se retirer insensiblement des cloîtres. Que conclure de cela, sinon que si Dieu vous appelle à une vie commune, elle sera plus parfaite pour vous que celles que l’on estime plus parfaites, qui cependant ne peuvent avoir de perfection qu’autant qu’elles sont conformes à ce que Dieu veut.

Pour ce qui est de votre oraison, elle est bien : continuez de la faire de même. On conseille aux personnes qui commencent, de rentrer souvent en eux-mêmes, et de faire plutôt une oraison de cœur et d’amour qu’une d’abstraction ou de pensée, parce que la volonté étant la souveraine des puissances, elle a un pouvoir singulier de les réunir en elle, et ainsi de les rapprocher du centre. Cette voie d’amour est la plus sûre et la plus courte, et elle unit plus que nulle autre l’âme à son Dieu. Mais lorsqu’il y a longtemps que l’on fait oraison et que l’on a acquis l’habitude de la faire, il serait difficile d’en revenir à ces détours, et on n’a qu’à demeurer comme on est. Toute oraison dont Dieu est le principe est bonne. Ainsi je ne suis pas surprise que vous ne puissiez ni vous élever ni vous rabaisser. Je vais vous dire sur cela huit ou dix petits vers :

Immense Dieu, grande Nature,

Qu’afin de pouvoir rencontrer

Il ne faut sortir ni rentrer

Au sein d’aucune créature,

Qui est de soi, qui chez soi vit,

Qu’un épais brouillard nous ravit,

Être d’une immuable essence,

Cercle sans principe et sans bout,

Qui n’a point de circonférence,

Son centre se trouvant partout.

Pour ce qui regarde l’envie que vous avez de vous lever la nuit, je crois que quand Dieu vous le met au cœur, il le faut faire promptement et sans raisonner. Je l’ai fait bien des années, et je me trouvais réveillée sans y avoir contribué à l’heure de minuit, qui est celle où l’on croit communément que le Sauveur du monde est né. J’ai toujours trouvé la prière de la nuit délicieuse. Il semble que le silence de toute la nature augmente le silence profond de l’âme, et je crois que c’est ce que voulut dire le Prophète : nox illuminatio mea in deliciis meis. 1 Allons, bon courage, mon cher frère : Dieu ne vous a pas mis en si beau chemin pour vous abandonner. S’Il vous choisit une épouse, sanctifiez-vous l’un l’autre, et que l’amour conjugal ne serve qu’à augmenter l’amour divin. Croyez-moi entièrement à vous en Notre Seigneur.

— Dutoit, t. III, Lettre 11, p. 57-61

1Ps. 138, 11 C’est à dire, selon la Vulgate : la nuit m’éclairera dans mes délices. D.

Du baron de Metternich. 8 septembre 1714.

Ce 8 septembre 1714.

Vénérable et très chère mère. Je ne saurais vous exprimer combien votre très chère [lettre] du 27 d’août m’a réjoui, par la simplicité avec laquelle vous donnez conseil. C’est justement comme j’ai cru de tout temps qu’il fallait faire, et que j’ai tâché de faire autant que ma corruption me l’a permis. Car si j’avais voulu regarder celle-ci, je n’aurais jamais dû donner conseil à personne, nonobstant que plusieurs m’en ont demandé. Mais passant par-dessus ma propre misère et ignorance, j’ai répondu simplement comme les pensées me venaient, priant ceux à qui j’ai écrit de ne pas regarder à ma personne, mais uniquement à la chose même, l’examinant devant Dieu si elle était bonne ou non, et de suivre après ce que Dieu leur mettait au cœur. C’est ainsi donc que je continuerai aux cas existants, laissant à Dieu si, quand et comment Il Se veut servir de moi, et s’Il veut permettre que je dise mal ou s’Il veut faire que je dise bien.

Je connais la vérité de tout ce que vous me dites, l’excellence de l’abandon et de demeurer dans notre rien. Je tâche par la grâce de Dieu d’y avancer de plus en plus, mais je ne puis pas empêcher qu’il ne se fasse sentir une joie quand il va bien. Je l’offre à Dieu : c’est à Lui de me l’ôter, si elle Lui déplaît. Je L’en prie car je ne saurais en devenir maître moi-même. Et pour la douleur et la confusion que me cause ma corruption, je la porte en patience et avec tranquillité, et même je ne désire pas d’en être quitte plus tôt que Dieu même le trouvera bon de Son propre mouvement. Il connaît ma misère et la raison pourquoi Il m’y laisse : je n’y trouve rien à redire. Je ne L’aime et ne Le loue pas moins pour cela, vu qu’Il ne le mérite pas moins pour cela [redite], demeurant également parfait et aimable en Soi, quoi qu’il arrive de moi. Et par rapport à moi, Il le mérite d’autant plus à cause de la grande patience qu’Il exerce envers moi en me continuant la vie et la permission de m’approcher de Lui : qu’Il S’en bénisse Lui-même et par toutes les créatures, d’autant plus que ma misère m’empêche de le faire autant que je voudrais.

Mon oraison, excepté que je suis tourmenté par beaucoup de pensées vagues de mon imagination, me paraît aller assez bien. Je continue toujours de demander doucement dans le cœur, lequel pour ainsi dire nage et se dilate en Dieu, mais tout en foi obscure, qui me satisfait pourtant pleinement. Je ne m’arrête jamais volontairement sur moi-même ; mais c’est Dieu seul qui peut m’ôter entièrement la vue de moi-même, que je souhaiterais de perdre si entièrement que je ne puisse jamais la retrouver. Mais tandis qu’Il me la laisse, je dois encore la porter en patience comme mes autres maux. Pour ma retraite je suis indifférent qu’elle se fasse, ou qu’elle ne se fasse pas. J’en laisserai le soin à Dieu, qui fera de moi ce qu’il Lui plaira. Je suis prêt d’être aussi à la Cour (quoiqu’il n’y ait aucune apparence d’y faire quelque bien), quand Dieu m’y appellera, pourvu que je ne m’y laisse pas engager sans Son appel. C’est ce que ma corruption [v°] me fait appréhender, mais je me dois rapporter aussi à Dieu de ceci. S’Il veut permettre que je fasse de faux pas, j’en ferai infailliblement.

Je vois le bonheur de ceux qui sont pleinement morts à eux-mêmes. C’est Dieu qui peut me porter le coup fatal, le comble de Sa miséricorde. Je n’en suis pas digne ; mais Il me donne cependant la hardiesse de l’espérer. Je vous prie de L’en conjurer pour moi. Ne vous lassez pas de me porter dans le cœur, afin que j’entre avec vous dans le cœur immense de notre divin Sauveur, à la sainte garde duquel je vous recommande, qui suis avec le plus profond respect tout à vous.

Vousa 1 me permettrez, vénérable et très chère mère, de vous faire la même prière, pour mon frère et pour moi, que celle avec laquelle le cher M. le baron finit cette lettre, comme nous nous donnons la liberté de joindre nos très profonds et très sincères respects aux siens, en conjurant la bonté de Notre Seigneur de vous conserver encore longtemps selon Sa sainte volonté pour le bien de plusieurs.

Pour M. R [amsa] y.b

Mon très cher frère. Je vous suis obligé de vos chères lignes. Ces mots, les offices de la charité qu’on doit à l’image de Dieu, m’ont charmé. Je crains que nous n’y manquions souventes fois, à quoi contribue la grande quantité des pauvres méchants, qui pourraient éviter leur pauvreté s’ils voulaient travailler et se conduire comme il faut. Ainsi on fait souventes fois plus de mal que de bien, quand on leur donne quelque chose. Qu’il est vrai, que le monde n’est rempli que de trompeurs et de trompés ! Et que celui est heureux qui vit à l’écart ! J’y ajoute : dans la compagnie d’un véritable ami, pour ceux qui sont encore si imparfaits que moi. J’espère que le Seigneur nous laissera encore quelque temps notre mère. Sa patience sera récompensée d’autant plus richement. Mes très sincères respects à M. Pèl [erin] 2. Je le félicite de son retour. Je vous embrasse au petit Maître. Mes respects et recommandations à tous les amis.

Vousa voyez, mon cher frère, que vos lettres du 31 juillet ont été bien adressées. J ’avais quelque répugnance d’adresser la dernière de M. le baron au p. a. 3, mais devant écrire le même jour à M. Duval, et doutant qu’il ne fût parti de P [aris] avant que ma lettre y fût arrivée, je croyais qu’il fallût adresser au P. A. ce que je voulais écrire à M. Duval. Et ceci me donna occasion d’y joindre celle de M. le baron pour ne pas doubler le port sans nécessité. J’espère qu’une autre fois j’userai de plus de précaution, et je prie D. de vouloir empêcher que cette méprise ne nuise à personne.

Je suis bien aise que la petite fiole vous soit rendue. Si le Rév. P. S. M.3 me veut bien donner encore la permission de lui envoyer encore quelque peu de cet élixir solis, je le ferai de tout mon cœur et par la même voie dont parle le cher […]. Il y a environ un an que le frère de M. Schrader, l’ambassadeur de la maison d’Hanovre à Paris est mort : il était grand ami de notre cher M. le baron de M [etternich] et aimait beaucoup toutes sortes de bons livres et ceux qui traitent de l’intérieur, lesquels il connaissait par la recommandation de son frère le d [octeu] r. Pour l’Electeur, son maître, à présent roi d’Angleterre, il a toujours passé pour un prince fort sage ; et M. Baemeipar que vous avez vu en ces pays, et qui a élevé le prince, son fils unique, m’a toujours dit qu’il était aussi un prince très juste qui ne prétendrait jamais à rien qu’il ne croirait lui être dû légitimement. Le meilleur est sans doute de reconnaître et d’adorer en tous ces changements la divine Providence, laquelle aussi ne manquera pas d’avoir soin de l’aimable prince dont vous parlez4, en le comblant des biens plus solides que ceux qu’il pouvait espérer en son pays5.

J’avais écrit il y a fort longtemps à M. Pèl [erin] touchant les corrections sur Hipocr. [Hippocrate] qu’il nous avait promises ; mais il n’a pas répondu ni rien envoyé. S’il est de retour auprès de vous, vous lui ferez nos respects bien tendres et sincères, et l’en ferez souvenir, comme aussi, et surtout, des lettres de M. Bert [ot] qu’on pensait nous communiquer. M. Flutot voudrait bien aussi avoir les airs des Cantiques, que [vous] savez6. M. le baron de M [etternich] m’écrit que le bon M. Leuth. a eu de grandes attaques de mélancolie et que cela l’obligera à suivre le conseil de ses amis en se mariant. Je vous prie de le recommander aux prières de notre père [Fénelon] et de vous en souvenir dans les vôtres. Mr le Dr K [eith] 7 nous mande qu’il souhaite d’avoir des nouvelles de la santé du R.P.S.M.8 et de la vôtre, n’ayant rien entendu de vous depuis le 24 juillet.

P.S. Voici tout ce que j’avais à vous écrire pour le présent. Je vous embrasse tendrement en notre S [eigneur] comme fait aussi mon frère, en vous suppliant de ne pas nous oublier devant Lui, et de nous faire part des nouvelles du dit Rev. Père lorsque vous en aurez.

— A.A.-S., pièce 7429, autographe. Nous plaçons cette lettre de 1714 au début de cette direction. — A.S.-S., ms 2176, pièce 7417 p. 23 (folios 10 et suivants)

aIci une autre main que celle de Metternich, d’écriture microscopique.

bReprise par Metternich.

1 La suite de cette lettre est peut-être d’une amie de Metternich.

2 Un Écossais connu de Metternich : comme il ne s’agit pas de Ramsay, nous pensons à William Forbes, qui vécut à Aix-la-Chapelle par la suite.

3 Fénelon ? Probablement déjà très faible : il meurt le 7 janvier suivant.

4 Le prince Charles-Edward, fils du « Vieux Prétendant ».

5 En 1715, « The Stewart claimant, James VIII, the Old Pretender », arriva trop tard après la bataille indécise de Sheriffmuir, « hung about for a while, burnt a couple of villages in the Ochils, left money to pay for the damage, and took ship from Montrose. » R. Mitchison, À History of Scotland, p. 322.

6 Les Poésies et Cantiques spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure…, de Madame Guyon, seront publiés en 4 volumes en 1722 ; un titre d’air à la mode est indiqué avant chaque pièce.

7 James Keith, médecin à Londres, ayant constitué un remarquable cercle d’amis, disséminant en Angleterre et en Écosse les livres édités par Poiret.

8 Fénelon ?

Au baron de Metternich.

Je vois bien que véritablement vous voulez être à Dieu et que vous ne cherchez qu’à faire Sa volonté, mais votre abandon est-il bien entier ? Vous faites trop de retours sur vous-même pour que cela soit. Dieu ne permet pas les tentations pour être une assurance et un soutien, mais pour nous délivrer de nos plus dangereux ennemis, qui sont l’orgueil, l’amour de la propre excellence, l’appui en ses œuvres, et certaines satisfactions secrètes de n’avoir rien à se reprocher, sur quoi l’on compte et l’on fonde son espérance. Vous dites que c’est un mauvais moyen de devenir spirituel. J’en conviens avec vous : aussi n’est-ce pas cela qui rend spirituel, si ce n’est qu’en nous déprenant de nous-mêmes par l’horreur que nous en devons avoir, cela nous dispose à la pauvreté d’esprit et au renoncement. Et comme c’est la plus grande croix que l’on puisse avoir lorsqu’on aime véritablement Dieu, on la porte avec une douleur extrême, mais patiente.

Vous voudriez avec cela être assuré de la grâce de Dieu. Quand vous n’auriez aucune de ces tentations, pourriez-vous en être assuré à moins que Dieu ne vous dise comme à saint Paul, lorsqu’Il le priait d’être délivré de ce corps de péché et de cet ange de Satan qui le souffletait : « Ma grâce te suffit. La vertu se perfectionne dans l’infirmité1. » Ce qui a allongé vos peines est le défaut d’abandon, des réflexions sur vous-même, certaines variations qui reviennent souvent, tantôt abandonnant à Dieu votre éternité, tantôt désirant certaines assurances. Mais si vous voulez vous servir d’un remède que j’ai donné à d’autres, qui s’en sont bien trouvés, c’est d’avoir recours à la Sainte Vierge Mère de Dieu dans le moment de votre tentation, vous unissant à sa pureté, encore plus à celle de son amour qu’à celle du corps : vous vous en trouverez bien. Du reste continuez à prier, et je prie pour vous. Si vous tâchez de vous faire un peu d’effort, et de vous recommander à cette sainte Mère, il pourra vous arriver ce que dit Tauler parlant sur la même matière : il dit qu’un chien accoutumé à aller à la boucherie parce qu’il a une longue habitude d’y trouver des os, lorsqu’il y a été plusieurs fois et qu’il trouve la boucherie fermée, il n’y retourne plus, parce qu’il ne trouve plus rien pour lui. Que si Dieu permet que vos peines continuent encore après avoir fait ce que je vous mande, c’est une marque qu’il y a en vous un orgueil secret que vous ne connaissez pas, et que Dieu veut détruire.

Il n’y a guère de punition plus forte pour un homme qui avait compté sur la perfection et sur ses voies, que d’être abandonné à sa propre corruption. Mais celui qui s’est servi de la boue pour guérir l’aveugle-né2 et qui ne l’a purifié qu’avec les eaux de Siloé, qui sont des eaux calmes et tranquilles, pourra vous purifier de la même manière, mettant votre âme et votre corps dans la tranquillité pour être guéri d’un pareil mal, qui est l’aveuglement que nous avons tiré d’Adam. Dieu se sert de la boue ; mais lorsqu’Il veut nous purifier de cette même boue, Il Se sert d’un abandon entier, d’un amour assez pur pour ôter tous les retours d’amour propre. Alors on ne manque pas d’être éclairé. Mais de quoi est-on éclairé ? De la bonté de la conduite de Dieu sur nous, qui S’est servi de notre propre corruption pour nous déprendre absolument de nous-mêmes, et nous faire entrer dans les intérêts de Sa divine justice sans aucune vue sur les nôtres propres, qui demeurent comme éteints et oubliés, en sorte qu’il ne reste aucun penchant quel qu’il soit en nous pour nous, mais uniquement pour la seule gloire et les seuls intérêts de Dieu seul. Perdez tout et vous trouverez tout, dit le petit livre de l’Imitation. 3 Perdons-nous nous-mêmes, soyons abîmés dans notre néant, et nous trouverons ce Tout immuable, qui par la totalité de tout ce qu’Il est en Lui-même absorbera si fort notre propre vie, que non seulement nous ne pourrons plus nous voir, mais nous ignorerons même si nous vivons encore. La seule vie de Dieu nous suffira, et nous pourrons dire avec saint Paul : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi4 , parce que la mort de Jésus-Christ ayant absorbé notre propre vie, Sa vie de même absorbera notre mort.

Je vous souhaite la bonne Pâque. Plût à Dieu qu’elle fût pour vous un véritable passage pour passer en Dieu par la sortie de vous-même. Car Jésus-Christ nous dit que c’est en perdant notre âme que nous la retrouverons5. Il dit encore que celui qui pour l’amour de Lui ne renonce à tout ce qu’il possède, est indigne de Lui6. Or de toutes les possessions, celle de nous-mêmes est la plus dangereuse parce que divers accidents peuvent nous ôter les autres possessions, mais il n’y a que Dieu qui nous puisse ôter celle-là. Il le fait lorsque nous acceptons de bon cœur les moyens dont Il veut Se servir pour cela, et que nous nous abandonnons à Sa conduite.

— Dutoit, t. III, Lettre 20, p. 87-92.

1II Cor. 12, 9 : « Ma grâce vous suffit ; car la force se perfectionne dans la faiblesse. » (Amelote). — L’ange de Satan est cité en I Cor., 5, 5 ; II Cor. 11, 14 ; II Cor. 12, 8…

2 Jean 9, 6-7 ; Marc 8, 23. Madame Guyon revient très souvent sur le thème de l’aveugle-né.

3 Liv. III, Chap. 32. « Quittez tout, et vous trouverez tout. Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos. Méditez ce précepte, et quand vous l’aurez accompli, vous saurez tout […] Ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni un jeu d’enfants… » (trad. Lamennais).

4 Gal. 2, 20.

5 Marc 8, 35.

6 Luc 14, 33.

Du baron de Metternich. Janvier 1716.

Autre lettre de M. le baron de M [etternich] de janvier 1716.

Voici, ma très chère mère, les prophéties de Joachim Greulich, quant à ce qui concerne les Turcs. Le mot de Greulich signifie horrible, abominable, [ce] qui convient bien aux jugements dont il nous menace. Il a prédit plusieurs autres choses qui semblent avoir eu leur accomplissement, comme la peste à Londres, à Amsterdam, à Hambourg, à Dantzig, le siège et occupation de la ville d’Augsbourg, la grande victoire des Anglais en Allemagne près d’Hocstet dans la dernière guerre, un Allemand sur le trône de Pologne, sa dégradation, etc. Je ne compte pas sur ces choses ; mais aussi je ne les méprise pas : je m’en sers pour veiller, et pour me tenir prêt. Les grands péchés qui dominent partout, Dieu banni de tous les conseils, de toutes vues, qu’à peine peut-on souffrir de Le nommer, le gouvernail en main des athées et des sensuels, ni application, ni ordre, ni bon sens, etc. : tout cela ne doit-il pas nous tenir lieu des plus grandes prophéties, que les jugements de Dieu ne peuvent pas tarder longtemps ? Et si Dieu nous envoie de bonnes gens qui ne cherchent pas à se produire, comme celui-ci a été, à ce qu’on m’a dit, et qui nous avertissent encore que le temps est tout proche, je crois qu’on le doit prendre pour une grande miséricorde. Et pour les circonstances extérieures, elles semblent se disposer fort naturellement, que les prédictions de cet homme s’accompliront fort aisément. Il est remarquable qu’il dit que la guerre des Turcs commencera par Venise ; et c’est justement ce qui s’est fait l’année passée, et cette année-ci, selon toutes les apparences nous y entrerons aussi, quoique nous n’ayons ni argent ni union. Il ne faut que la perte d’une bonne bataille au commencement de la campagne pour perdre toute la Hongrie aussi bien que les Vénitiens ont perdu la Morée. Et en Pologne aussi, si les chrétiens perdent une bataille, les Turcs en seront maîtres pour entrer librement en Allemagne. Il ne faut point de miracle pour tout cela : tout s’y dispose fort naturellement. Si l’on regarde de tous les malheurs dont nous sommes menacés, la nature en a peur. C’est pourquoi il n’y faut pas penser, et en laisser le soin à Dieu : Il le fera comme Il le trouvera bon. Et si nous devons souffrir quelque chose, nous l’aurons bien mérité et particulièrement moi. [f° .1 v°]

Je ne vous ai rien à mander de mon état. Il est comme il a été. Je souffre mes maux avec tranquillité. Que Dieu fasse de moi ce qu’il Lui plaît. S’Il veut permettre que je périsse, il en a de grandes et justes raisons. S’Il veut me sauver, rien ne peut l’en empêcher : ma corruption est très grande, mais Sa puissance l’est infiniment davantage. Voilà où j’en suis, ma très chère mère. Ne croyez pas que j’aie voulu dire dans ma précédente que la puanteur de ma corruption fût un effet de ma pourriture. Car je sais que celle-ci suppose la mort, et moi je suis encore vivant. Je n’ai jamais su en quel état j’étais, je ne désire pas aussi de le savoir, car je n’en ferais pas un bon usage.

Voici, ma très chère mère, ce que m’écrit dernièrement mon frère : « Quel sujet de joie, et de confiance pour moi de savoir que ma s [ainte] mère veut s’intéresser et s’intéresser beaucoup pour moi devant le petit Maître ! Quelle charité en Lui de le faire sans en être requis, qu’en général peut-être ! Dieu lui accorde un surcroît de Sa grâce, et m’accorde celle de me rendre digne, ou plutôt de ne pas me rendre indigne de la continuation de son secours. » Il souhaite de se retirer aussi ; mais il y a encore de grands obstacles à vaincre. Il me dit là-dessus : « Je ne puis prévoir au lendemain ». Il est heureux, s’il est toujours dans cette disposition : c’est le meilleur. Mais c’est aussi ce qui est très difficile pour la nature, quoique en cela, elle, aussi bien que l’esprit, y trouve son repos. Adieu, ma très chère mère, ne perdez pas patience de souffrir une créature aussi misérable que je le suis, moi. J’embrasse tendrement, et avec respect au Seigneur, tous les amis qui m’honorent de leur souvenir, particulièrement le cher secrétaire1 de la précédente que vous avez eu la charité de m’écrire. Je suis avec un profond respect votre très humble et très obéissant serviteur.

Je ne crois pas vous avoir dit encore qu’il y a environ huit ans que j’eus un sentiment au cœur, mais très subtil, que je vivais et remuais dans un Être immense et stable qui, sans la moindre altération, me pénétrât [sic] de tous côtés. Comme par exemple (et cette similitude me fut imprimée en même temps) si un poisson vivant dans la mer nageait ci et là, et que la mer ne lui cédât pas, mais que l’eau fût immobile et si subtile qu’elle pénétrât le poisson de quelque côté qu’il allât. Je ne sais si je m’explique bien, mais il m’était et m’est encore fort clair. Et ce sentiment me disposa à entrer d’abord dans le système de Pordage (auteur anglais dont j’ai réduit les écrits en ordre, l’ai traduit, et publié en allemand) qui roule tout sur l’étendue infinie de la divine Essence, et qui sans cela est entièrement inexplicable, mais qui, avec cette immensité de la divine Essence, est le plus naturel, le plus auguste, et le plus beau, qui ait jamais paru dans le monde ; et il conduit à un intérieur fort solide.

Extrait des prophéties de Joachim Greilicha :

 « Le 23 juillet 1653, à minuit, étant en extase, l’ange de Dieu vint à moi et me conduisit sur une grande plaine en Pologne [….] Les chrétiens n’emporteront pas la victoire, de sorte que les Turcs se glisseront bientôt en Allemagne. Car, fils de l’homme, le Dieu tout-puissant me l’a commandé au ciel de te l’indiquer ; et je suis un chérubin, fils de l’homme, qui t’ai indiqué tout cela2. »

— A.S.-S., pièce 7430, autographe, et 7417, p. 36, copie du Marquis.

aD’une autre main, d’écriture microscopique.

1 Ramsay.

2 Nous nous limitons à un court extrait des deux pages denses de cet illuminé,  remplies de visions de combats entre chrétiens et Turcs, et de prédictions catastrophiques nourries de la mémoire des événements de la Guerre de Trente ans. Les Turcs du grand vizir Kara Mustafa arrivèrent devant Vienne le 13 juillet 1683 ; ils furent vaincus par les troupes allemandes — et polonaises de Jean Sobieski, le 12 septembre (bataille de Kahlenberg).

Au baron de Metternich

J’ai reçu votre réponse avec plaisir1, monsieur, parce que j’y remarque la lumière de la vérité et les démarches de la grâce. La véritable lumière de la vérité nous porte à préférer la foi nue, implicite à toute autre lumière. C’est ce brouillard épais et obscur dont parle saint Denis2 et dans lequel il faut nous abîmer pour trouver Dieu. La grâce vous a fait faire insensiblement les démarches qui sont de vous tirer peu à peu de la multiplicité des actes et de leur grossièreté, pour vous en faire faire de plus simples et de plus généraux : car il faut savoir que la simplicité met toujours dans la généralité, ôtant peu à peu ce qu’il y a de distinct et de trop marqué.

Mais je m’aperçois que vous vous servez de lecture pour commencer et même pour continuer votre oraison : cela est bon pendant un temps et même en tout temps, hors celui qu’on prend pour l’oraison. Mais dans l’état où Dieu vous a mis, je voudrais que vous ne vous servissiez plus de la lecture pour faire votre oraison, vous laissant purement et simplement à l’esprit de la grâce, qui vous donnera ou ôtera selon qu’il conviendra pour sa gloire et le bien de votre âme, ce qui ne vous empêchera pas dans les autres temps de reprendre votre lecture, qui vous causera un recueillement plus aperçu et qui est utile à fortifier votre âme. Mais pour le temps de l’oraison, vous n’y avancerez qu’autant que vous serez plus délaissé et plus abandonné à Dieu, afin qu’Il vous la fasse faire non à votre mode mais à la Sienne.

Demeurez simplement exposé à Ses yeux divins comme on s’expose aux rayons du soleil et au feu pour se réchauffer et, quoiqu’il ne vous paraisse aucune action de votre part que la simple exposition de vous-même devant Dieu, la chaleur divine de Son amour ne laissera pas de vous pénétrer imperceptiblement, comme le feu pénètre insensiblement les corps qui sont à une certaine distance, et leur donne une chaleur qui s’insinue partout, ce qui n’est pas si sensible. Je vous prie d’essayer de cette manière : quoique vous ayez peut-être moins de satisfaction, cela ne laissera pas d’avancer beaucoup plus votre âme. Du moins vous aurez cet avantage d’être en la main de Dieu, afin qu’Il fasse de vous tout ce qu’il Lui plaira et qu’Il devienne l’unique principe de votre oraison, qu’Il affermisse votre amour par les divers états où il Lui plaira de vous mettre, soit de sécheresse, soit de facilité : car tout sert en Sa main, et ce qui paraît à notre propre raison nous être le moins utile est ce qui nous l’est davantage. L’hiver sert à faire prendre racine aux arbres et leur donner une consistance durable. Il ne s’agit pas ici de se complaire en Dieu, mais que Dieu Se plaise en nous et Il S’y plaît d’autant plus que nous sommes souples sous Sa main. Je me trouve fort unie à vous en Notre Seigneur.

La voie par où Dieu vous conduit est plus sûre que celle des révélations, visions, etc., parce que cette voie conduit à la seule et vraie révélation, qui est celle de Jésus-Christ dont parle saint Paul3, qui n’est autre que la production du Verbe en nous. Et quoique la voie des révélations et visions soit plus satisfaisante, elle est directement opposée à la manifestation de Jésus-Christ dans le fond de l’âme. Cette manifestation de Jésus-Christ n’est autre qu’une possession qu’Il prend de tout nous-mêmes dans le centre de notre âme où Il veut agir et opérer seul afin de nous perdre et de nous cacher avec Lui en Dieu. 4 Les autres révélations et visions se faisant dans l’esprit tournent l’esprit vers elles et l’empêchent de se réunir avec la volonté dans le centre pour se perdre en Dieu.

Les lumières dont vous parlez ne sont pas de cette nature : elles ont servi simplement à dissiper vos doutes et à vous faire voir votre chemin, comme un flambeau qu’on allume pour faire voir le précipice. Ce sont des grâces passagères, qui sont néanmoins fort utiles pourvu qu’elles ne soient pas trop fréquentes, parce qu’on s’amuserait enfin à la lumière du flambeau et qu’on ne poursuivrait pas sa course. La révélation de Jésus-Christ n’a rien qui ne serve à l’âme sans lui nuire. Ce n’est point une lumière qui satisfasse l’esprit, mais c’est une réalité qui possède toute l’âme sans la satisfaire et qui ne lui laisse rien ignorer, sans qu’elle s’aperçoive de sa science que quand il la faut manifester, parce que n’ayant rien en elle pour elle, tout demeure en Dieu pour Dieu, qui donne à cette âme ainsi abandonnée à Lui tout ce qui lui est nécessaire à chaque moment. Je prie Dieu qu’Il vous fasse comprendre ce que je vous dis.

Ces dispositions de vicissitudes et d’alternatives sont absolument nécessaires pour affermir l’âme dans la volonté de Dieu et dans l’amour de Son bon plaisir au-dessus de tout intérêt propre du temps et de l’éternité. Et c’est la seule chose que Dieu en prétend, et je puis dire que c’est aussi la seule chose qui Le glorifie parfaitement. La lumière paraît au milieu des ténèbres et, quoique les ténèbres ne la comprennent pas5, elle s’en sert pour se cacher et elle est d’autant plus efficace qu’elle se couvre davantage. Rien ne la couvre tant que l’expérience de nos propres misères, et cependant elle produit efficacement son effet qui est de nous déprendre de nous-mêmes, de nous détacher de tous nos intérêts les plus grands et les plus délicats, afin que Dieu reste seul Dieu à nos propres dépens : c’est là se glorifier en Dieu, c’est rendre l’honneur dû à Sa justice, qui étant un attribut qui ne regarde que Lui, doit être préféré à tous ceux qui sont favorables aux hommes. Continuez donc, mon cher frère, de vouloir bien être la victime de la divine justice et vous serez celle de l’amour pur. Ô qu’on connaît peu Dieu et ce qu’Il mérite, quant on craint de se livrer à Lui sans réserve pour le temps et l’éternité !

Regardez-vous donc dorénavant comme une chose qui ne vous appartient plus, et laissez-vous en proie à toutes les dispositions douloureuses ou satisfaisantes : tout doit être égal, pourvu que le bon plaisir de Dieu s’accomplisse en vous. Ne croyez pas que Dieu permette vos infidélités afin que vous soyez infidèle, mais afin que vous ne comptiez point sur vos œuvres et que vous soyez convaincu par expérience que tout le salut vient du Seigneur. Je vous porte dans mon cœur comme une mère porte son enfant entre ses bras.

— Dutoit, t. III, Lettre 68, p. 286-292.

1 Il ne doit pas s’agir de la lettre précédente, qui devait accabler Madame Guyon par sa crédulité et par son pessimisme, mais d’une lettre aujourd’hui perdue.

2 Theol. Myst. Ch. 1. D : « … dépassant le monde où l’on est vu et où l’on voit, Moïse pénètre dans la Ténèbre véritablement mystique de l’inconnaissance ; c’est là qu’il ferme les yeux à tout savoir positif… » (trad. Gandillac, Aubier).

3 Gal. 1, 16.

4 Col. 3,3.

5 Prologue de Jean.

Au baron de Metternich.

J’ai voulu, mon cher e [nfant], vous éprouver de toutes manières. J’avoue que j’appréhendais votre faiblesse, mais votre dernière lettre, que je viens de recevoir, m’a fait un plaisir que je ne puis vous exprimer. Demeurez donc dans votre abandon entre les mains de Dieu sans vous mettre en peine de vous. Regardez-vous comme une chose qui n’est plus en votre disposition, mais qui appartient à Celui à qui vous l’avez donnée. Vous ne trouverez de remède ni de force que dans l’abandon total. L’abandon ne suppose pas une assurance, car l’assurance regarde quelque chose qui est en nous, et nous regarde nous-mêmes, au lieu que l’abandon est pour Dieu contre nous. C’est l’ambassadeur de la divine justice et du pur amour, qui veut ne rien laisser à la créature, et la dépouiller tellement de tout, que cette créature regarde comme la plus noire infidélité de se reprendre pour un seul moment et de se regarder encore soi-même. Il est inutile pour vous de chercher de la sûreté, car vous n’en trouverez jamais que dans l’abandon, dans l’entière désappropriation, et dans un sacrifice total pour le temps et pour l’éternité.

La chaleur de l’amour fait faire facilement ce sacrifice, mais lorsque l’immolation dure longtemps, on craint, on hésite, on doute, on est tenté de chercher des remèdes, et ensuite on retombe en soi-même, et le courage manque. Mais si l’on était assez fort, ou que l’amour fût assez pur pour vouloir être immolé à la seule gloire de Dieu, on serait ravi qu’Il nous jetât dans la boue, qu’Il nous lavât ensuite et nous nettoyât selon Son bon plaisir. C’est cet abandon qui fait que nos péchés, auparavant si rouges, deviennent blancs comme la neige. Dieu fit voir un jour à Henri Suso1 que, pour être à lui comme il le désirait, il fallait qu’il fût comme un guenillon dont un chien se joue. Il regarda par sa fenêtre un chien qui effectivement se jouait d’un vieux morceau de drap : il le trempait dans la boue, ensuite il le levait en l’air, le mettait sous ses pieds, le déchirait même ; à tout cela le guenillon ne faisait aucune résistance. Dieu lui fit comprendre que c’était ainsi qu’il devait être en Sa main. Et cet homme, le plus favorisé de Dieu de son siècle, puisque Dieu lui fit voir son origine2, avoue qu’il resta ensuite dans une très grande pauvreté, et que même il eut une tentation secrète, qui selon les apparences devait lui durer toute sa vie. Ce que Dieu estime le plus au monde, est un homme qui lui soit dévoué de cette sorte. Mais hélas, qu’Il en trouve peu, ou du moins qui persévèrent dans ce dévouement !

Votre manière d’oraison est excellente et celle dont je voulais vous parler, lorsque je vous disais que la seule abstraction de l’esprit ne suffisait pas et qu’il fallait que tout se passât dans le cœur, ou dans l’intime de l’âme.

Il ne faut pas vous étonner ni vous affliger du temps que vous croyez avoir perdu. Il faut encore être abandonné à Dieu pour ce retard de votre avancement, car enfin nous ne devons mettre aucune borne, quelle qu’elle soit, à notre abandon. Que Dieu nous fasse marmitons de cuisine, de Ses premiers ministres qu’Il avait résolu de nous faire3, il faut en être contents et trouver qu’Il nous fait encore trop de grâce. Enfin, mon cher frère, soyons si petits, si rien, que Dieu ne nous trouve plus en nous-mêmes ni pour nous punir ni pour nous récompenser. Quand nous nous déroberons à nos propres yeux, le père Eternel ne verra plus en nous que Son Fils : c’est notre amour propre, notre propriété, l’intérêt que nous prenons encore pour nous-mêmes, qui Le dérobe à Ses yeux. C’est une chose horrible de cacher cet aimable petit Jésus aux yeux de Son Père par notre nous-mêmes. Je crois que, quand vous y ferez réflexion, vous haïrez plus ce vous-même que le diable, car quand vous n’en aurez plus, le diable ne pourra plus vous nuire. Vous direz à Dieu comme sainte Catherine de Gênes : Tôt, tôt, détruisez cette partie propre, et qu’il n’en reste plus de vestiges.

Vous dites que l’obscurité vous empêche de pouvoir découvrir le juste milieu entre l’assurance et la négligence. L’abandon est toujours accompagné d’obscurité : car si vous saviez où l’on vous mène, vous n’auriez que faire d’abandon. Quand vous vous laissez mener par un cocher dont vous êtes sûr, quoiqu’il vous mène par des chemins où vous n’avez jamais été, vous ne vous inquiétez pas pour cela : il sait bien où il vous mène, et vous en êtes content. Usez-en de même avec Dieu. Le juste milieu est de vous abandonner sans réserve à Sa conduite, de remplir à chaque moment vos devoirs, d’être fidèle à votre oraison, de vous laisser conduire la nuit et en ténèbres si le Maître qui vous conduit le désire de la sorte : enfin, fidélité à l’abandon, fidélité à l’oraison, fidélité à ne plus se regarder soi-même, fidélité à remplir tous ses devoirs à chaque moment, tant ceux de votre état que ceux que la Providence vous fournit. Une vie simple et réglée : l’amour et l’abandon, c’est tout ce qu’il vous faut ; l’un et l’autre vous conduiront sûrement, si vous vous confiez assez à eux pour ne vous point reprendre.

Mais sitôt qu’on craint et qu’on hésite, l’abandon qui tient l’âme, pour ainsi dire, par la lisière4, la laisse tomber, indigné qu’il est de ce qu’on craint après s’être donné à Dieu. Ô mon Dieu, ce n’est pas entre Vos mains qu’on peut s’égarer ; mais bien lorsqu’on est en la main de son propre conseil. Fiez-vous plutôt aux ténèbres qu’à la lumière, car la lumière vacille et se perd. S’il vous venait la lumière du monde la plus sûre et qu’un ange vînt vous assurer de la vérité de votre voie, cette lumière ne serait pas plus tôt passée qu’il vous viendrait plus de doutes qu’auparavant : Dieu habite dans les ténèbres, et ces mêmes ténèbres Lui servent de cachette5.

Laissez-vous donc conduire par ces ténèbres, et ne marquez jamais aucune défiance à Dieu, car c’est la plus grande injure que vous Lui puissiez faire. Vous me direz : « Je ne me défie pas de Dieu, mais de moi-même. » Si tout votre moi est détruit par ce même abandon, vous irez très sûrement, quoique vous ne connaissiez aucune sûreté. Fiez-vous à ce que je vous dis. Je vous parle à cœur ouvert comme à mon cher fils. Faites un sacrifice de votre propre raison et vous laissez conduire à Dieu. Ne voit-Il pas bien, ce Dieu de charité, que vous n’avez aucun désir que celui de lui plaire ? Quand, en courant après Lui de toutes vos forces, vous seriez prêt à tomber, Il mettra Sa main sous vous afin que vous ne vous blessiez point6. Tenons-nous ferme à l’abandon et nous ne courrons aucun risque. Mais je ne réponds pas que, si nous nous regardons nous-mêmes, nous ne tombions dans le précipice : quand on est sur une hauteur, et qu’on regarde en bas, la tête tourne, et c’est ce qui fait tout le mal de la vie spirituelle ; cependant les hommes peu éclairés regardent cela comme un grand bien.

Ne craignez pas, en m’écrivant, de me faire de la peine. Vos lettres me font un vrai plaisir, mais je serai ravie quand vous me manderez : « Je ne me connaîs plus, parce que je ne me regarde plus ». J’ai lu la lettre de cette bonne demoiselle : il y a bien du bon. Conduisez-la comme vous avez fait, et je ne doute point que Dieu ne vous donne tout ce qu’il vous faut pour elle. Je la salue bien cordialement, et j’espère de ne la pas oublier devant Dieu, non plus que mon cher fils qui me tient si fort au cœur. Je salue M. le Comte avec toute l’estime et le respect possibles. Je ne l’oublierai pas devant le Seigneur : je désire de tout mon cœur qu’Il règne véritablement en lui.

— Dutoit, t. III, Lettre 90, p. 384-391

1 « Il vit un chien qui courait au milieu du cloître… » Suso, Vie, 20, L. Cognet, Introduction aux mystiques rhéno-flamands, Desclée, 1968, p. 164, que nous avons cité plus haut, v. lettre « À Homfeld [D3.10] ». Et Cognet poursuit : « On reconnaît ici le passage d’où Mme Guyon […] tirera, trois siècles plus tard, la comparaison du “guenillon”, qui lui est si familière. »

2 Livre des sept roches, chap. 32. [D]. Il s’agit de Vie, 32 : « Au joyeux jour de Pâques […] dans un ravissement, lui vint de Dieu cette lumière : réjouissez-vous […] Ils ne savent plus rien d’eux-mêmes, mais ils prennent eux-mêmes et toutes choses dans leur première origine […] Ils obtiennent en eux-mêmes puissance de vœu, car le ciel et la terre les servent… » (trad. Lavaud).

3 Allusion à la parole du Christ aux apôtres : vous jugerez avec moi. Matt. 19, 27-28 ; Apoc. 3, 21 : « Quiconque aura vaincu [sa tiédeur et sa lâcheté] je le ferai asseoir avec moi dans mon trône : comme moi qui ai vaincu, je suis assis avec mon Père dans son trône. » (Amelote).

4 Bande d’étoffe que l’on attachait au vêtement d’un enfant. V. glossaire.

5III Rois 8, 12 & II Paralip. 6, 1 — Ps. 17, 22.

6Ps. 91, 12 (hébr.).

Au baron de Metternich.

Vous me parlez, mon cher frère, des inspirations : il est de la dernière conséquence d’y être fidèle. C’est ce qui fait acquérir à l’âme une certaine souplesse pour tout ce que Dieu veut d’elle. Le Saint-Esprit ne s’explique point autrement que par un certain mouvement du cœur, que vous appelez conscience, et qui cependant n’est pas la même chose. La conscience est un certain je ne sais quoi qui prévient le péché pour empêcher de le commettre, et qui le reproche après l’avoir commis ; et ceci est en nous par une impression que Dieu y a mise dès le commencement. L’autre [l’inspiration] est un certain mouvement de l’Esprit de Dieu, qui nous excite à faire les choses, tantôt voulant, tantôt ne voulant plus, pour nous accoutumer à la souplesse.

Il est de grande conséquence de suivre ces mouvements, et comme dit saint Paul, de ne point éteindre l’Esprit1. Nous Le contristons tout d’abord, puis nous L’éteignons tout à fait. De la fidélité à Le suivre dépend tout le progrès de la vie spirituelle. Pendant un temps plus on lui accorde et plus il est insatiable, ce qui fait de la peine d’abord, mais dans la suite, voyant la fidélité exacte de l’âme, Il Se contente et change de route. Laissez-vous donc conduire à l’Esprit de Dieu.

Il faut remarquer qu’afin que cela vienne de Dieu, il faut que ces mouvements nous viennent sans aucune réflexion de notre part, et lorsqu’on y pense le moins. Ce n’est point une chose qui, comme la conscience, prévienne l’infidélité ou le péché, mais c’est un je ne sais quoi que Dieu exige de nous, sans savoir d’où cela vient, parce qu’Il a droit de le faire. Il est de grande conséquence de démêler le mouvement de la grâce d’avec le scrupule, et j’espère que Dieu vous le fera connaître. Il y a bien de la différence à se laisser entortiller de scrupules, qui ne font qu’offusquer l’esprit, remplissent l’imagination, rétrécissent le cœur, au lieu que la fidélité à suivre les inspirations met le cœur au large et donne une parfaite liberté. Prenez donc garde à ne pas devenir scrupuleux.

Si Dieu vous met toujours au cœur de quitter le monde pour la solitude, vous pouvez vous y préparer de loin, et mettre ordre à vos affaires d’une manière que vous ayez de quoi vivre dans la santé et dans l’infirmité. J’espère que Dieu vous facilitera toutes choses.

Pour ce qui regarde votre ami, je ne suis point surprise que, n’ayant pas été fidèle à la grâce, lisant des livres que Dieu ne voulait pas qu’il lût, il s’est écarté. Mais il faut espérer qu’il reviendra. Ce qui déplaît à Dieu dans un temps, devient indifférent en l’autre : tout consiste à ne rien faire contre cet Esprit directeur. J’ai connu un ecclésiastique qui a perdu peu à peu son oraison pour ne m’avoir pas voulu obéir en ce point de lire des livres que je lui avais défendus ; il croyait avoir beaucoup gagné de me les cacher ; ce qui ne lui servait de rien, car je le poursuivis fortement là-dessus, quoiqu’il ne me le dît pas. J’espère que votre ami reviendra, et j’en prie Dieu de tout mon cœur. Il n’y a qu’à se faire un peu de violence, reprendre son premier train, et revenir à Dieu dans une humiliation douce, résolu de suivre véritablement Son Esprit.

Pour ce qui regarde votre oraison, l’abstraction et la tendance de la volonté sont très bonnes, unies ensemble, pourvu que ce soit l’amour et la volonté qui soient la source de l’abstraction, comme vous l’appelez. À mesure que la volonté s’unit à Dieu, les pensées tombent, les objets disparaissent, et la foi qui est toujours jointe à l’amour, rend l’esprit simple, pur, net, dégagé d’espèces : c’est ce qui fait la parfaite oraison.

Ce qui s’appelle sortir de soi, c’est lorsque, par l’exercice de l’oraison de la volonté, qui fait céder peu à peu notre volonté à celle de Dieu, nous venons à n’avoir plus de volonté : ce qui se fait insensiblement, en sorte que nous n’en trouvons point. L’âme trouve en elle une extinction de tout désir, ce qu’elle croit souvent mauvais, parce que ses désirs lui sont un témoignage de sa bonne volonté ; mais lorsque la volonté de Dieu prend la place de la nôtre, Il ne laisse pour un temps ni bonnes ni mauvaises volontés, afin de prendre entièrement la place de la nôtre. J’ai tant écrit de cela, comme étant l’essentiel de la vie spirituelle, que vous le trouverez assurément en bien des endroits. La sortie de soi se fait encore par la perte de toute propriété, ainsi que vous le verrez déduit assez au long. Contentez-vous présentement de laisser écouler toute votre volonté dans la volonté de Dieu par un amour véritable. Je vous souhaite toutes les bénédictions du saint enfant Jésus. Nous voilà près de Sa fête : je ne vous oublierai point ni tous vos amis ce jour-là.

Je voudrais que votre ami revînt, s’il est écarté, mais j’ai une bonne espérance de son cœur sans le connaître. Depuis ceci écrit, j’ai appris que votre ami régente une classe, ce qui le met dans une obligation de lire des choses qu’il ne devrait pas lire s’il était dans la solitude, ou que Dieu les lui reprochât. S’il ne lit que les choses nécessaires pour son emploi, et qu’il ne laisse pas en même temps d’être fidèle à l’oraison et à lire les choses qui lui sont nécessaires pour l’aider dans la voie, j’espère que tout ira bien.

Dutoit, t. IV, Lettre 54, p. 136-141.

1I Thess. 5, 19.

Au baron de Metternich.

Je commence par vous répondre d’abord, mon cher frère, sur ce qui vous concerne. Vous avez bien raison de dire qu’il ne faut pas conseiller facilement à ne se pas marier, surtout aux jeunes gens. Ceux qui l’ont fait, ont plutôt suivi leur ferveur particulière et la paix naturelle qu’ils éprouvaient en eux, que la connaissance expérimentale des hommes, dont la nature corrompue ne leur permet pas de faire tout ce qu’ils désirent. Je mets le sexe au rang des hommes. J’en ai vu des égarements et des chutes funestes, qui font un tort infini à la piété, ce qui m’a portée à conseiller à plusieurs dont je n’étais pas sûre, de se marier, croyant en cela suivre le conseil de S. Paul ; et j’ai remarqué que ceux qui se mariaient de la sorte, avec une convenance entière et un même désir d’être à Dieu sans réserve, se sont sanctifiés dans l’état du mariage d’une manière admirable, leur union devenant dans la suite plus de l’esprit que de la chair, et on ne verra que dans l’éternité les grâces que Dieu a fait[es] à deux personnes unies de la sorte, avec un désir sincère de Le servir aux dépens de toutes choses.

Il y a encore une autre chose sur laquelle il faut avoir une grande précaution, qui est de faire quitter l’état où Dieu engage par Sa Providence, sous prétexte d’un état plus parfait, car Jésus-Christ a sanctifié tous les états ; et j’ai vu des gens qui vivaient comme des anges dans l’état où Dieu les avait appelés, déchoir insensiblement, lorsque leur ferveur leur en fait embrasser un autre que Dieu ne demandait pas d’eux, ayant trop compté sur une force présente qui n’était que dans leur ferveur. Je crois que c’est ce que Jésus-Christ a voulu dire lorsqu’Il nous fait comprendre1 que, quand on voulait faire un édifice, il fallait voir si nous avions assez de fond pour l’achever, sans quoi, l’édifice demeurant imparfait, on devient la risée des passants. Nous ne devons jamais, pour quoi que ce soit, compter sur nous-mêmes, mais sur la force de Dieu, de sorte qu’avant que d’embrasser un état contraire à celui où nous sommes, il faut être bien dégagés de tout appui en nous-mêmes, et être certifiés de l’appel de Dieu pour autre chose. Nos yeux, troublés par l’amour propre, donnent une perfection aux idées qu’ils se sont faites, ne regardant que ce qu’il y a de grossier et de matériel dans les autres états, sans y voir l’esprit et la vie que Dieu y communique lorsque nous ne cherchons qu’à demeurer en repos dan la place où Il nous a mis, et à y faire Sa sainte volonté.

J’ai toujours remarqué la nécessité qu’il y a de ne s’entretenir volontairement sur aucune idée du passé ni de l’avenir, se laissant au moment présent entre les mains de la Providence, et tirant pour ainsi dire comme un rideau à toutes pensées et à tous raisonnements. Heureux ceux qui suivent cette maxime dès leur jeunesse, parce qu’ils la trouvent tout à fait aisée dans la suite : ils n’ont pas plus de peine à se défaire de leurs pensées et de leurs raisonnements que nous [n’] en avons à laisser tomber une chose que nous tenons en notre main.

Cette fidélité est la source d’une très grande pureté, et pour l’esprit et pour le corps, car la plupart des choses qui arrivent viennent par les pensées, qui émeuvent insensiblement la chair. Ce qui vous paraîtra étonnant, c’est que ce ne sont pas toujours les mauvaises pensées qui causent ces sortes de choses ; mais la facilité et l’accoutumance de penser des choses indifférentes, même souvent de bonnes, nous jette insensiblement dans d’autres pensées. C’est peu d’avoir la bouche fermée, si l’on ne ferme l’esprit à toutes les idées et les pensées. Aussi Jésus-Christ nous dit-Il : quand vous voudrez prier, entrez dans votre cabinet, c’est-à-dire : entrez en vous-même et dans votre cœur 2. Et fermez là votre porte sur vous, c’est-à-dire : fermez votre esprit à toutes les idées et les pensées. L’habitude des pensées vagues est comme une porte qui ne fait que s’ouvrir et se fermer elle-même.

Je sais que ce que je vous dis là est difficile pour les personnes qui n’ont pas pris cette habitude dès leur jeunesse, mais il est toujours temps de commencer. C’est pourquoi les vrais mystiques recommandent tant de ne point aller par la voie des visions et des fantômes (ou espèces), afin d’accoutumer l’esprit à ce vide et à cette pureté que la foi seule peut donner. C’est cette pauvreté d’esprit3, dont Jésus-Christ a fait la première béatitude, qui purge entièrement l’esprit et éteint insensiblement les dérèglements du corps où le cœur n’a point de part. Ne vous arrêtez donc point un moment à penser à l’avantage que vous auriez d’être en un autre état, mais supportez votre misère en patience, croyant que vous en avez besoin à cause de votre orgueil et de votre amour propre, puisque Dieu vous le laisse encore. Rien n’est plus capable de diminuer ce que vous éprouvez, que la fidélité à ne point admettre de pensées sur l’avenir.

Je comprends fort bien ce que vous me dites sur votre oraison, ce qui vous doit être une preuve que Dieu n’est point fâché contre vous, et doit redoubler votre espérance qu’Il vous délivrera bientôt de ce corps de mort. Vous devez cependant être abandonné entièrement à Dieu pour porter la puanteur de ce cadavre tant qu’il lui plaira, attendant tout de Sa bonté et rien de vos forces, car quoique le mal qui est en nous soit de nous, il n’y a que Dieu seul qui puisse nous en délivrer. L’extinction des pensées et l’abandon à Dieu sont les deux meilleurs moyens.

Pour ce qui regarde la demoiselle dont vous me parlez, il n’y a que Dieu seul qui connaisse si elle est sincère. Il y a tant de tours et de détours dans le cœur de l’homme, surtout de la femme, que le serpent en y glissant son poison y a aussi glissé les plis et les replis. Je n’ai garde de juger cette demoiselle, ne la connaissant en nulle manière. Ce que je puis vous dire, c’est que vous l’avez parfaitement bien conseillée. On ne peut que donner des avis. Il faut faire comme saint Paul, qui agissait comme au hasard4, car Dieu ne donne pas toujours de certitude du fond des personnes qui nous demandent conseil. Il arrive souvent qu’Il la donne, mais lorsqu’il ne la donne point, il ne faut pas la désirer. Combien de choses a-t-il cachées même à ses prophètes, témoin à Elisée5 ? Faisons toujours ce qui est en nous, et Dieu ne nous demandera compte du reste. Dès que cette demoiselle a confiance en vous, vous devez l’aider par vos lettres, selon ce qui vous sera donné dans le moment pour elle. Il faut l’accoutumer à recevoir également de Dieu les peines, les sécheresses, les absences, en servant Dieu pour Dieu : Il le mérite bien. C’est en Lui que je suis toute à vous et que je désire votre perfection au-delà de tout.

— Dutoit, t. IV, Lettre 72, p. 205 — 211. La façon dont Madame Guyon parle de la demoiselle fait penser que cette lettre se situe avant la lettre de la « demoiselle amie ».

1 Luc, 14, 28.

2 Matthieu, 6, 6.

3 Matthieu, 5, 3.

4 Rom., 11, 14 : Essayant de donner de l’émulation à ceux qui sont de la même race que moi, et d’en amener quelques-uns au salut. (Amelote).

5IV Rois, 4, 27 :… son âme est dans l’amertume, et le Seigneur me l’a caché et ne me l’a point fait connaître. (Sacy).

Au baron de Metternich.

Voilà, mon cher frère, un mot qui m’est venu dans l’esprit d’écrire à cette bonne demoiselle : je vous l’adresse. Laissez disposer doucement à Dieu toutes choses pour votre solitude. N’avancez rien par vous-même, mais aussi ne reculez pas quand le Seigneur vous ouvrira la porte. Je suis très unie à vous malgré tout ce qui paraît misère au-dehors : c’est un savon, qui doit vous nettoyer des propriétés de l’esprit, et même vous blanchir, car la même Écriture qui nous assure1 que, quand nos mains, qui font nos actions, éblouiraient de blancheur, Dieu les ferait paraître toujours sales, nous assure aussi que2, quand nos péchés seraient rouges comme l’écarlate, Il les rendrait blancs comme la neige. Il y a de deux sortes de personnes qui suivent l’Agneau : les unes, dont la robe d’innocence n’a jamais été souillée, et d’autres, dont la robe a été blanchie dans le sang de l’Agneau3.

Jésus-Christ prit de la boue pour éclairer l’aveugle-né: cette boue était plus propre à l’aveugler s’il avait eu de bons yeux ; mais tout est bon dans la main de Dieu, et a un effet tout opposé à ce que la raison pourrait nous inspirer. Il lui dit de se laver dans le lavoir de Siloé, qui sont des eaux calmes et tranquilles, pour nous apprendre qu’il faut conserver la paix et la tranquillité dans notre boue pour être éclairé. Dieu est si jaloux de Sa gloire qu’Il détruit et renverse tout dans l’homme afin qu’on ne Lui en dérobe pas une petite étincelle. Demeurons bien petits et bien rien. Mais lorsqu’il faut agir pour la gloire de Dieu et le bien de nos frères, agissons en hommes courageux, sans pourtant nous appuyer sur notre courage, mais en Dieu seul. C’est bientôt la fête du divin petit Maître : honorons-Le par notre petitesse et notre néant.

— Dutoit, t. IV, Lettre 58, p.149-151.

1 Job 9, 30-31.

2 Isaïe 1, 18.

3Apoc. 7, 14.

4 Jean 9, 6-7.

Au baron de Metternich.

J’ai reçu, mon cher frère en Notre Seigneur, votre lettre avec une véritable consolation de mon cœur.

Vos misères ne m’ont point fait de peine, parce que j’en connais la source, mais votre humilité et simplicité à les découvrir m’a fait un extrême plaisir. Car je vois clairement le doigt de Dieu en tout cela, et connais que c’est une épreuve et non une malice qui soit en vous. C’est bien un effet de la malignité de votre nature, mais non pas de la malice de votre cœur. Il fallait que l’orgueil fût bien enraciné, puisqu’il vous faut une telle lessive. Ne croyez pas que je parle d’un orgueil grossier : nullement, mais de cet orgueil spirituel qui renonce même aux possessions de la terre, pour se conserver par l’amour de sa propre excellence dans le bien et dans une vertu propriétaire. L’orgueil grossier est méprisé par cet amour de la propre excellence et, comme dit Dieu en Job1, il estime l’or comme de la boue, les rayons du soleil sont sous lui, et le reste, qui est admirable.

Or pour guérir cette maladie d’autant plus dangereuse qu’elle est plus cachée, qu’on s’en défie moins et qu’on la regarde même comme une grande santé, Dieu Se sert des moyens tout contraires, afin de guérir un mal si grand et qui est irrémédiable à tout autre que Dieu. Non, il n’y a que Lui qui le puisse guérir. C’est pourquoi Il dit en deux endroits de l’Écriture deux choses qui prouvent ce que je soutiens : l’une est dans Job2, Quand mes mains paraîtraient éblouissantes de blancheur comme la neige, vous me les feriez voir toutes pleines d’ordures ; l’autre est en Isaïe3 : Quand vos péchés seraient rouges comme l’écarlate, il les fera paraître blancs comme la neige. Lorsque nos œuvres et nos vertus nous paraissent si belles, Dieu nous en fait voir toute la laideur. Lorsque nous entrons dans une véritable humiliation, nous découvrons alors que le ver de l’amour propre, de la propriété, de l’amour de la propre excellence, en avait corrompu le dedans, qu’il n’y avait qu’une blancheur fragile au-dehors semblable à celle de la neige, qui n’est pas plutôt foulée aux pieds des passants qu’elle devient un objet d’horreur. Lorsque le Verbe, comme une divine pluie, vient à fondre cette neige, tout est fondu en un instant, il ne reste que boue et saleté. Quelle est cette pluie, sinon la vérité, qui s’introduit dans l’âme par la divine justice, qui en nous ôtant ce que nous croyons bien établi, nous fait voir à nu ce que nous sommes ? Ô divine vérité, fondez ces neiges, et que la justice par là fasse voir à l’homme la faiblesse de son ouvrage, et qu’il n’y a que l’ouvrage de Dieu qui soit stable, et c’est celui-là qui durera éternellement ! Au contraire, celui dont les péchés sont rouges comme l’écarlate, qui est accablé de confusion et de douleur, est blanchi par la divine justice d’une blancheur éclatante, et qui ne peut se corrompre : elle n’est point exposée aux pas des passants, car elle est cachés sous cette rougeur apparente. Dieu est un Dieu jaloux : Il abaisse ce qui paraît élevé, Il élève ce qui est abaissé, Il regarde les choses basses, Il s’abaisse sur les humbles et résiste aux superbes. La jalousie de Dieu est telle qu’Il ne peut souffrir que l’homme s’attribue aucun bien, et tout le soin de la divine justice est de détruire nos usurpations et de restituer à Dieu ce que nous Lui avons dérobé.

Cela supposé, je dis que vous devez vous estimer plus heureux, malgré votre extrême misère, que vous n’étiez dans votre prospérité spirituelle. Je remarque qu’elle a produit deux effets en vous, qui ne sont point équivoques : l’un, de vous apprendre à vous connaître vous-même, et le peu que vous pouvez ; l’autre, de vous donner une plus haute estime de Dieu et un amour plus pur, un abandon plus entier, une foi plus vive. J’espère que vous direz un jour avec le Prophète: J’ai trouvé ma consolation dans ma douleur la plus amère, pourvu que vous observiez ce que je vais vous dire : premièrement, de continuer votre oraison le plus que vous pourrez, de ne point changer votre oraison simple pour vous multiplier à cause de vos misères. Tous vos efforts sont inutiles pour vous en tirer, comme votre expérience vous l’a appris : cela ne sert qu’à les allonger et les rendre plus opiniâtres. Je ne juge pas, comme vous, qu’il y ait de la malice : votre état intérieur, tel que vous me le découvrez, est entièrement opposé à cette malice prétendue. Je crois que c’est plutôt une épreuve de Dieu, qui permet au démon, quoique d’une manière cachée et qui paraît toute naturelle, de vous exercer, pour vous purifier de tout ce qui reste en vous de vous, afin que vous aimiez Dieu si purement que, perdant tout propre intérêt, quel qu’il soit, pour le temps et pour l’éternité, vous vous immoliez à Sa divine justice, afin qu’elle soit satisfaite et qu’elle rende à Dieu ce que vous Lui aviez dérobé sans le vouloir, n’ayant plus d’autre intérêt que le seul honneur et la seule gloire de Dieu, qui ne peut rien perdre quand vous perdriez toutes choses. Ô que cet amour de Dieu, surpassant toutes choses, est bien plus digne de Dieu que toutes ces œuvres qui, comme dit saint Paul, ne seront admises qu’en passant par le feu!

Ce que je dis ici n’exclut pas les bonnes œuvres, mais l’appui en ces mêmes œuvres. Il faut savoir quelles sont les œuvres qui peuvent porter le nom de bonnes : ce sont celles qui sont faites par le mouvement de l’Esprit de Dieu, et non par l’esprit empressé de l’homme, ni par l’amour de sa propre excellence. Ce sont celles qui, comme dit saint Jean6, ne sont point nées de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de la volonté de Dieu. Or ceux qui sont les vrais enfants de Dieu sont nés de Sa volonté, car ils sont régénérés en Jésus-Christ : ceux-là font de bonnes œuvres, parce qu’ils les font dans la volonté de Dieu par Son Esprit, et non par leur caprice. C’est pour amener l’homme à ce point que Dieu, par ces sortes d’épreuves, le purifie de toute attache à soi-même et de toute estime de nos propres œuvres. Ô Dieu, dit l’Écriture, c’est Vous qui faites en nous toutes vos œuvres 7 ! David disait : Vous avez rendu mes volontés merveilleuses8. Afin que nos volontés soient merveilleuses, il faut qu’elles soient devenues les volontés de Dieu, car il n’appartient qu’à Lui de faire des merveilles. Afin que notre volonté passe en celle de Dieu, il faut perdre en Lui toutes nos volontés, n’en conserver aucune, ni désir, ni choix, ni inclination, car tout cela est l’apanage de la propre volonté, mais mourant à tout désir, demeurer constamment en la main de Dieu, afin qu’Il nous traite comme il Lui plaira et aussi longtemps qu’il Lui plaira.

Demeurez donc sacrifié sous le couteau de l’épreuve, espérant tout de Dieu et rien de vous, vous abandonnant même à Sa justice pour recevoir le châtiment que vous méritez, si vous avez été assez malheureux pour Lui déplaire. Châtiez-moi, ô Père juste, mais infiniment miséricordieux dans votre justice : j’aime cette justice qui Vous est si glorieuse, quand même elle me serait contraire. Plus vous êtes misérable, plus vous devez tâcher de vous unir à Dieu : vous ne sauriez Le salir, mais Il vous purifiera, car c’est un feu dévorant et consumant. Tâchez de L’aimer de plus en plus, et consacrez-vous de nouveau à Sa volonté cachée, content de tout ce qu’Il ordonnera de vous. Si vous quittiez l’oraison et l’abandon sous quelque prétexte que ce pût être, vous seriez perdu et, croyant vous sauver vous-même, vous succomberiez infailliblement. Ne vous défiez point de Dieu. Ne craignez point, de peur d’enfoncer comme saint Pierre8a.

Je crois qu’une trop grande solitude vous serait à présent plus dommageable qu’elle ne vous serait utile : il faut encore quelque occupation. Priez de votre côté, je prierai du mien, et j’espère que Dieu me fera la grâce de vous le faire savoir lorsqu’il sera temps. Votre application à la chimie9 peut vous divertir quelques moments, mais je ne voudrais pas en faire mon application : vos affaires, le temps qu’il faut donner à Dieu doivent être préférés à tout. Je suis ravie du bien que vous a fait le Traité spirituel10. C’est pour vos semblables que Dieu l’a fait écrire. Demeurez ferme dans l’abandon : vous ne pouvez trouver de paix que là. Je ne crois pas qu’il y ait présentement nulle obligation de vous engager dans un ménage, quoique je sois fort portée pour que les jeunes gens se marient selon Dieu, à cause des inconvénients et des jours de tentations ; mais je voudrais qu’ils ne regardassent que la crainte et l’amour de Dieu dans leurs mariages, et nullement l’intérêt, ni la chair et le sang. Je crois que Dieu bénirait ces sortes de mariages. Je ne vois pas que Dieu demande la même chose de vous, mais un abandon total entre les mains de Dieu. Saint Paul qui avait des peines comme vous, ne pensa pas à se marier. Il pria trois fois, il lui fut dit : Ma grâce te suffit ; la vertu se perfectionne dans l’infirmité11. Je vous souhaite toutes les bénédictions du ciel, et à votre ami que je salue comme vous en Jésus-Christ.

Ne vous étonnez pas, si vous trouvez quelquefois dans les livres spirituels quelque chose que vous n’entendez pas : dans la suite vous l’entendrez, l’expérience est une grande maîtresse. Dieu donne toujours l’intelligence aux simples. Je serai toujours bien aise de répondre à vos difficultés ; mais je m’assure que ce que vous ne trouverez pas expliqué dans un endroit, vous le trouverez dans l’autre : si vous voulez marquer sur un papier votre difficulté, et lire avec patience, vous trouverez dans un autre endroit la résolution de votre doute.

Voici la réponse à la difficulté que vous proposez. Il n’y a aucune certitude infaillible en cette vie, ce qui serait contraire à l’Écriture, qui assure que nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine12. Il est pourtant de conséquence, dans l’état de transformation, de suivre les premiers mouvements du fonds, car Dieu étant le principe et le moteur d’une telle âme, c’est Lui qui lui donne ces premières impulsions du cœur, où la pensée n’a point de part : ce qui s’étend pour les choses graves, ou pour les conseils qu’on nous demande. Dans les commencements ces mouvements sont plus marqués parce que Dieu veut dresser Lui-même l’âme à ce procédé. Elle voit par les suites que, lorsqu’elle n’y est pas fidèle, Dieu l’en punit, et les choses ne réussissent pas : elle en a du reproche. Mais lorsqu’elle a connu la conduite de Dieu sur elle, elle suit ces mouvements comme naturellement et avec grande simplicité, sans les examiner, car l’attention qu’elle y ferait, l’arrêterait et l’empêcherait de marcher dans un abandon parfait et dans une simplicité enfantine.

Les actions naturelles n’ont besoin d’aucun mouvement particulier, comme le boire, manger, dormir, etc., car ces personnes sont éloignées de passer les bornes de la droite raison. Tant que l’homme vit en lui-même, ses premiers mouvements doivent être réprimés, parce qu’ils sont de la nature, et que les seconds sont ordinairement le fruit d’une bonne réflexion. Il n’en est pas de même d’une âme véritablement régénérée (si tant est qu’il y en ait) : c’est Dieu en qui elle est, vit et opère, qui lui donne le mouvement. Ainsi ses premiers mouvements, dans les cas sus-allégués, sont de Dieu. Mais les seconds [viennent] d’une réflexion produite par l’amour propre, qui cause doute, hésitation, et qui met l’âme comme en nécessité de choisir : et alors ne trouvant ni choix, ni volonté (à cause de la perte de cette même volonté en Dieu), elle demeure obscurcie, sans connaître de quel côté est la vérité, et sans pouvoir la rattraper. Mais lorsqu’on a été fidèle à s’abandonner à Dieu en suivant ce premier mouvement, on reste en paix, attendant le succès de la Providence, et n’en voulant point d’autre que celui qu’il Lui plaira de donner.

Cela n’empêche pas que ces personnes n’aient des défauts extérieurs, mais ils sont sans malice. Et Dieu leur laisse ces défauts pour les cacher et à leurs propres yeux et à ceux des autres, sans quoi l’on en ferait trop de cas. Et puisque la présomption et l’orgueil a corrompu l’ange dans le paradis, que ne pourrait-il pas arriver à cette âme si Dieu, par tout le soin de Sa Providence, ne la couvrait d’une écorce grossière qui fait que, convaincue de ce qu’elle est par elle-même, elle ne cherche rien de grand, ni de bon en elle, mais demeure ravie que Dieu ait tous biens, et elle reste dans son rien par hommage à la sainteté de Dieu ? C’est là le sel qui préserve de toute corruption. Cette âme chante de bon cœur :

Rien n’égale ma pauvreté :

Je m’y complais, Seigneur, content de tes richesses.

Possède seul l’honneur, les biens, la sainteté :

Je ne veux rien pour moi que mes faiblesses.

Ô mon Dieu, disait un grand serviteur de Dieu, plutôt pécheur que superbe13. La faiblesse est le partage de l’homme : combien lui est-il quelquefois avantageux d’être faible ! Mais l’orgueil est l’apanage du diable. Le diable a soin de faire paraître ses assujettis sans aucun défaut, quoique leur cœur soit diabolique ; mais Dieu couvre les siens de défauts apparents, quoique leur cœur soit plein d’innocence et qu’il soit le trône de la majesté de Dieu.

— Dutoit, t. IV, Lettre 59, p.151-164.

1 Job 41, 21. « Voyez-en l’exposition dans les Explications et Réflexions sur l’Ancien Testament, au tome VII qui est sur Job. » D.

2 Job 9, 30-31.

3 Isaïe 1, 18.

4 Isaïe 38, 17.

5I Cor. 3, 13.

6 Jean 1, 13.

7 Isaïe 26, 12.

8Ps. 15, 3.

8aAllusion au manque de foi de saint Pierre, Matt. 14, 29 : « Mais lorsqu’il vit que le vent était grand, il eut peur, et commençant d’aller au fond, il s’écria : Seigneur, sauvez-moi. [30] Aussitôt Jésus étendit la main, et le prenant lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté ? » (Amelote).

9 Le baron fut réputé alchimiste.

10 Non identifié.

11II Cor. 12, 9.

12Ecclésiaste 9, 1 : « … Il y a des justes et des sages, et leurs œuvres sont dans la main de Dieu, et néanmoins l’homme ne sait s’il est digne d’amour ou de haine. » (Sacy).

13 Brève Instruction du P. Lacombe, dans les Opuscules spirituels tome II, p. 518 : « Ô Seigneur, s’il se pouvait faire, plutôt mourir grand pécheur que superbe ! 

Du baron de Metternich. 31 mars 1716.

Autre du même, du 31 mars 1716.

Ma très chère mère. J’ai bien reçu votre très chère lettre dernière qui est partie de P [aris] le 20 janvier. Je vous suis infiniment obligé de vos salutaires instructions : elles me pénètrent tout le cœur, elles me sont toutes claires. Je ne puis douter de leur vérité et bonté, mais l’ennemi me voudrait bien persuader qu’elles ne me sont pas applicables à cause de ma trop grande corruption. Je suis rendua au péché. Mon mal augmente plutôt qu’il ne diminue. Il y a quinze jours que je me sers d’une médecine qui doit avoir eu grand effet dans d’autres, mais qui n’en a aucun en moi. Dieu a bouché Ses oreilles. Je Le prie de me punir et de me mettre par là dans l’esprit de ne Le pas offenser, mais je suis indigne de cette grâce. Il me donne de la santé et quand je suis quelquefois indisposé, c’est peu de chose et mon mal même ne me quitte pas pour cela. Je voudrais m’oublier, et je ne puis pas.

J’ai été fort éprouvé d’un passage que je viens de lire dans de certains Discours spirituels1, tome II, Discours 31, où il est dit : [27] “Deux choses mettent un obstacle si grand aux desseins de Dieu sur les âmes d’un certain état qu’il est absolument impossible qu’Il les accomplisse si elles ne sont entièrement levées. La première est une certaine conviction que l’on ne peut pas mieux faire que l’on fait […] b Le second obstacle […] c’est un abandon à contre-poil. Rien n’est si bon que l’abandon, rien n’est plus dangereux que cet abandon mal pris […] : on se contente de s’abandonner pour avoir tous ses défauts toute sa vie.” Je crains que je ne sois dans ce cas. Je suis trop lâche, je ne résiste pas assez. Je crie bien à Dieu et à tous ses saints, particulièrement à la sainte Vierge, mais je n’use pas assez de force pour endurer les assauts jusqu’à la fin. Il me semble bien que je souhaite de tout mon cœur d’en être quitte, mais c’est peut-être une tromperie de mon cœur. Si le désir était véritable j’aurais plus de force et de fermeté.

Je suis pourtant en repos sans inquiétude. Je suis content de la permission divine que j’ai mille et mille fois méritée. Il me semble que je vous trompe par mes lettres faisant un faux rapport de moi. Mais il est certain, ou je suis moi-même le plus trompé du monde, que je ne veux pas vous tromper sciemment. Plût à Dieu que je vous pusse parler et que vos oreilles pussent souffrir le récit de mes maux, ou que vous m’ordonnassiez à qui les raconter ! Je ne déguiserais rien afin que l’on connût ce misérable pour ce qu’il est, mais entre nous ces confessions ne sont pas en usage, et entre nous aussi elles sont tombées dans un très grand abus. Que faire donc ? Acquiescer à ma perte éternelle : c’est le juste jugement de Dieu, oui, mon Seigneur et juste juge, d’être abandonné à ma propre corruption. Je vous proteste assez souvent d’acquiescer à l’exécution de Vos adorables arrêts. Je le veux autant que je me connaîs, et [28] qu’il est en moi. Et si je ne le veux pas, Vos ordres seront pourtant exécutés, malgré que j’en aie. Que j’ai été fol dans ma jeunesse de m’engager au célibat ! Mais je l’ai fait par ignorance.

Mon oraison me semble aller assez bien, si je ne me trompe. Car à me regarder je devrais croire que Dieu ne mettrait jamais un don d’oraison en une âme si corrompue. Si je vis pourtant en grâce et dans la voie de Dieu, il faut bien avouer qu’Il sait remuer par la raison et qu’il est fort nécessaire de se faire des moyens particuliers dont Il se sert pour nous faire mourir chacun en particulier, car les autres ne sont pas capables de le porter. Tous s’en scandaliseraient. Je m’étonne qu’Il en ait parlé si amplement et si en détail dans de certains livres que j’estime et que personne ne L’entende, et que moi-même n’ose pas croire que je L’entende par rapport à moi de peur de me flatterc, et de trouver un appui dans la perte même de tout appui.

Je ne sais rien encore de ma retraite, tout étant si brouillé chez nous, qu’on n’ose pas bouger sans être quasi chassé à coups de fouet. Je prie Dieu de le faire quand Il voudra m’avoir quelque autre part. Je me tiens prêt à pouvoir décamper tous les jours. Mais ce n’est pas ainsi de mon frère. Il faudra une providence particulière pour le dégager, ce qu’il me témoigne de souhaiter beaucoup. Je lui ai mandé les paroles qui étaient pour lui. Voyez, ma très chère mère, ce qu’il m’y a répondu. Je baise bien humblement les mains à m [a] s [ainte] m [ère]. J’admire qu’il rencontre ma maxime et qu’il en fait une explication bien importante pour moi. Dieu veuille me mener où je dois être. J’espère que cela sera si cet ami ne m’oublie pas devant le Seigneur, comme il m’en assure. Pour entendre ce qu’il dit de sa maxime, elle a été depuis plus de vingt ans : debet esse aliquid medii inter vitae hujus negotia et ejus extrema, qui doit être la raison qu’un grand ministre d’un empereur a [29] alléguée pour vivre dans la retraite. C’est sur cette raison que nous nous sommes souventes fois dit l’un à l’autre : nous finirons nos vieux jours ensemble à la campagne. Il n’a pas tenu à moi que cela ne se soit fait il y a plusieurs années ; mais mon frère n’a pu jusques ici rompre ses liens. C’est ce qui m’a fait perdre ces pensées depuis quelques années. Nous avons donc été frappés tous deux de ce que vous avez réveillé la mémoire de cette maxime de vous-même, car je ne crois pas vous en avoir dit quelque chose ci-devant. Il a aussi excité en moi le désir d’achever enfin l’ouvrage de ma retraite, auquel je travaille depuis si longtemps.

Mais la nouvelle guerre qui commence avec le [illis.] en peu de semaines ne me laisse voir clair en aucune chose. Autrement je me pourrais retirer aisément chez un de mes neveux, qui me désirent avoir tous deux, mais si les [illis. : Turcs ?] vont fondre en Allemagne par la Pologne, ils seront obligés de fuir tous deux. Il faudra donc attendre ce que Dieu fera. Nous avons à attendre de grands troubles. On a vu dans ce mois dans une province d’Allemagne un terrible signe au ciel, qui serait trop long pour mander et même je ne saurais comment le traduire en français. Il marque une grande guerre et effusion de sang. En même temps on a vu à Leipzig deux armées, une rouge et l’autre blanche, se battre en l’air. Le Seigneur nous prépare à nous soumettre à Ses justes jugements.

Il y a longtemps que je reconnais que le grand mal est la propre volontéd. Mais il m’a toujours été obscur ce que c’est que la propre volonté, vu qu’il faut vouloir beaucoup de choses sans savoir si c’est la volonté de Dieu ce que nous voulons. Je crois donc que la propre volonté est lorsque nous voulons quelque chose avec attachementd, de sorte que nous n’en pouvions désister sans difficulté. Car quand je veux quelque chose, ou je ne suis pas la volonté de Dieu, étant cependant prêt à la quitter si, lorsque je saurais la volonté de Dieu, il me semble que Dieu n’imputera pas cela pour une volonté propre2. Car comment pourrais-je marcher autrement dans la foi nue et obscure, à l’aveugle ? Je vous prie, ma très chère mère, de m’en éclaircir là-dessus, car je n’ai jamais trouvé ceci bien expliqué en aucun livre, autant que je me souviens. [30]

De même il me reste une obscurité sur la présence de Dieu que je vous prie de m’ôter, s’il vous plaît. Dieu dit à Abraham : « marchez en ma présence ». Je le trouve aussi en plusieurs endroits des livres mystiques. Or je sais bien que Dieu demeure présent à moi par Sa miséricorde, quoique mes pensées ne soient pas toujours fixes sur Lui. Mais je ne puis pas comprendre que je sois présent à Dieu, quand je ne me souviens pas actuellement de Lui. J’ai donc toujours cru que nous ne sommes présents à Dieu que par un souvenir réel, mais très subtil et général, de Dieu, ou attention à Lui. Mais il me semble que vous m’avez écrit que ce n’est pas la présence de Dieu, et que nous ne pouvons pas toujours penser à Dieu. Je ne sais pas si vous entendez cela de la méditation de notre tête : si cela est, je vous entends et je vois que cela n’est pas possible. Mais il me semble que le cœur peut et doit se souvenir actuellement, mais très simplement et très généralement de Dieu sans interruption, ou avoir une attention continuelle à Lui. Si cela n’est pas, je vous avoue, ma chère mère, que je ne sais pas ce que c’est que marcher en la présence de Dieu. Malheureusement mon cœur n’est pas dans ce souvenir actuel et continu de Dieu. Mais c’est ce qui m’afflige et me fait voir combien [illis.] général de Dieu ene toutes choses et en tout temps a été dès le commencement de ma vie intérieure [ce] à quoi j’ai buté. Ç’a été le miroir qui m’a représenté mes égarements à ma confusion. Je ne trouve pas un amour étranger dans mon cœur quand j’y retourne de mes escapades, et j’y retrouve toujours Dieu : mais le souvenir de ma [illis.] interrompu, et j’ai laissé seul le Seigneur de ma vie et le seul objet qui devait faire toute l’occupation non seulement de la volonté, ou de l’amour, mais aussi de l’esprit suprême uni avec la volonté dans le cœur. Il me semble que si j’arrivais jamais à ce souvenir continuel de Dieu, ce serait le paradis en ce monde. Et s’il est possible d’y arriver, et si c’est là où je dois tendre, j’espère de renouveler ma course et de retrancher autant qu’il me sera possible tout ce qui m’en empêche. [31] Priez Dieu, je vous conjure, qu’il me donne cette grâce par sa miséricorde. Voyez, ma très chère mère, combien j’ai encore besoin de vos avis, combien je suis encore ignorant. Il me semble que je n’entends rien, et que je ne devrais ouvrir la bouche…

La bonne demoiselle continue dans le bon chemin. Voici une lettre qu’elle s’est donné la liberté de vous écrire en réponse à celle dont vous l’avez honorée. Si je valais quelque chose, je dirais que je suis tout à vous en Notre Seigneur. Le Seigneur soit votre tout.

— A.A.-S., ms 2176, pièce 7417, p. 26. On sait que l’auteur est célibataire par vœux et se sent condamné : il s’agit de Metternich. Cette lettre doit suivre de près celle accompagnant l’envoi par Madame Guyon d’un « mot qui m’est venu dans l’esprit d’écrire à cette bonne demoiselle. » Nous intercalons cependant la lettre suivante éditée par Dutoit, compte tenu de « salutaires instructions » mentionnées par Metternich.

aLecture incertaine.

bLes points de suspension du ms. correspondent à des omissions de ce Discours.

c (tromper biffé) flatter.

dSouligné par Metternich comme pour les mots en italiques qui suivent dans cette lettre.

e (a été biffé) en.

1 Madame Guyon, Discours chrétiens et spirituels…, vol. II, 1716, Discours XXXI « Deux obstacles à l’avancement spirituel de plusieurs » (réédition : Madame Guyon, De la vie intérieure…, coll. La Procure, 2000, p. 274-276).

2 Obscur ; traduit une hésitation du mental qui se rend compte du risque de décision par volonté propre.

D’une demoiselle amie.

La bonté que vous me témoignez surpassait si loin mes espérances qu’elle m’a fait verser un torrent de larmes, tant de joie que de reconnaissance. Il y a longtemps, ma très chère mère, que la profonde vénération que j’ai pour vous m’aurait porté à vous prévenir, si je l’avais osé ; mais j’ai cru qu’il ne m’était pas permis d’aspirer à ce bonheur, me bornant à celui de vous faire savoir par M. le baron1 de temps en temps que je désirais bien de vous appartenir en Celui à qui vous êtes si parfaitement, et que par Sa grâce j’espérais aussi l’esprit des vœux que vous faites pour notre salut. Pour ce qui est de M. le baron, je suis bien aise que votre approbation confirme ce que j’en pensais. Je n’entre point dans les faiblesses dont il s’accuse, il est peut-être le seul à s’en apercevoir. J’examine encore moins ce qu’il est à l’égard de Dieu et de soi-même, mais je suis convaincue qu’au mien il a des talents excellents, et tout divins.

J’ai appris à le connaître d’une manière si peu attendue que j’ai tout lieu d’en bénir la sainte Providence, comme l’ayant envoyé ici exprès pour mon salut, car dès le premier abord j’ai pu dire de lui ce que le peuple disait du Seigneur : qu’il parlait comme ayant autorité. Tout ce qu’il me disait, ce qu’il m’écrivait, et les lecturesa qu’il me procurait, tout cela, dis-je, faisait un effet si différent de ce que j’avais lu et entendu [32] autrefois et jusques alors, que j’en étais toute surprise et y reconnaissais sans peine le doigt de Dieu et Son esprit. Tout allait droit au cœur sans frapper ni mon imagination, ni mon raisonnement. Surtout je remarquais quelque chose, en lisant, qui m’embarrassait d’abord : c’est que, quoique j’aie toujours eu la mémoire assez heureuse, il m’était impossible de rien retenir de ce que je lisais. Tout était comme s’il tombait dans un abîme, et en achevant ma lecture, je ne me souvenais non plus de ce que j’avais lu que si je n’y avais jamais pensé. Cette manière si différente de celle que j’avais auparavant m’alarmait2. Je croyais manquer d’attention et, quoique je me sentisse fortement attirée à lire et que je me préparasse de toutes mes forces à y méditer, il n’y avait jamais moyen. À peine avais-je lu quelques lignes que je me perdais si fort, avec toutes les précautions que j’avais prises pour m’en avertir, que j’en revenais comme d’un profond sommeil, sans avoir la moindre trace de ce que j’avais fait, si ce n’était qu’à la marque du livre je m’apercevais que j’avais toujours continué et que j’avais fait assez de chemin. Je m’en plaignais à M. Le baron, qui me disait que je ne devais point m’en tourmenter, que ce n’était rien de mauvais. En effet quelque temps après, je m’apercevais que je n’avais pas lu sans fruit, et c’était presque comme une semence qui, à force d’être perdue dans la terre, germe et se produit. Depuis j’ai quelquefois pu méditer sur quelques passages, mais fort rarement. La plupart du temps la tête n’a eu aucune part à la lecture, ni à l’oraison, et lorsque je veux penser à ce que je fais, je sens de l’inquiétude, au lieu qu’en me laissant aller je me sens dans une profonde tranquillité. Je n’ai pas manqué de rendre un compte fort exactesà M. le b [aron de Metternich] et m’en suis toujours [33] bien trouvée.

Ses amis ont une entière conviction de la vérité qu’ils contiennent avec eux et, dans tout ce qui m’embarrasse, je n’ai qu’à m’en ouvrir à lui, et aussitôt j’y trouve du remède. Dieu m’a aussi donné une telle obéissance pour tout ce qu’il me conseille, que rien ne me coûterait plus que celui [de] désobéir, et si je n’en étais pas si éloignée, je serais ravie de demander ses avis dans la moindre de mes actions comme dans la plus importante. Pour la souplesse et l’indifférence, comme ils ne m’ont jamais coûté aucune peine, je n’y ai jamais trouvé d’autre mérite que d’être toujours contente. J’en ai toujours eu beaucoup, quoique celle d’à présent ne laisse pas d’être en quelque façon différente de celle d’autrefois.

Ma volonté a toujours été assez pliable, et elle a toujours été d’accord avec ce qui m’arrivait, mais je ne laissais pas de sentir que l’événement et ma volonté étaient deux choses distinctes, c’est-à-dire ce qui m’arrivait précédait à ma volonté, qui ne laissait pas de s’y joindre d’abord. Présentement, au contraire, il me semble que ma volonté est tellement unie et mêlée à ce qui m’arrive qu’au lieu qu’un événement devrait trouver la volonté chez moi et s’y joindre, il semble qu’il l’emmène avec soi et que ce n’est plus qu’une même chose, tellement que je n’aperçois plus la moindre distance, pas même d’un moment, entre ce que je dois et ce que je veux3. Cela est allé si loin que, quand on m’a proposé le choix de deux actions indifférentes, je n’ai su laquelle choisir, et j’ai souvent répondu qu’il m’était indifférent de faire laquelle qu’on voudrait. On a eu la bonté de m’accuser là-dessus d’avoir une sotte complaisance, une modestie affectée, une civilité outrée, et mille caractères semblables dont on m’a honorée sans autre fondement qu’il n’était pas naturel d’avoir une semblable indifférence, tellement que M. le baron m’a conseillé de me déterminer à l’avenir en pareil cas et de dire, pour les satisfaire, ce qui me tomberait le plus tôt en l’esprit. En effet, depuis, je me précipite si fort à dire oui ou non quand on me propose quelque chose, de crainte qu’il ne m’échappe encore malgré moi quelques « ce qu’il vous plaira », que le plus souvent il m’arrive d’ignorer lequel des deux j’ai prononcé [34] et je suis réduite à observer la réponse qu’on me fait pour m’en instruire, inconvénient assez plaisant et qui ne manquerait pas de m’attirer mille railleries si on s’en aperçevait. Mais comme le ridicule n’en tomberait que sur moi seule, je ne m’en mets guère en peine, espérant que quand, à force de me déterminer, je me serai désaccoutumée de ces réponses trop générales, j’aurai peut-être assez de liberté d’esprit pour penser à ce que je dis.

À l’égard de ma maladie passée, ma très chère mère, j’avoue que l’état où je me trouvais était assez particulier. Je n’aurais jamais cru que, sans une entière séparation de l’âme et du corps, il pût y avoir une pareille division. Je sentais mon âme tellement détachée de mon corps qu’elle n’y prenait non plus d’intérêt que si elle n’y avait jamais été jointe. Il semblait qu’elle était comme dans une citadelle bien gardée, et que le corps était comme une vaste muraille dont les attaques ne se faisaient pas seulement entendre dans la résidence de l’âme. À mesure que je commençais à me rétablir, je sentais qu’insensiblement l’âme semblait descendre pour se joindre au corps qu’elle avait quitté. La grande tranquillité que l’on me voyait faisait croire à tout le monde que je n’en reviendrais pas, et quand on me demandait de mes nouvelles, je ne pouvais que rendre grâces à Dieu d’être si bien, quoique je sentais bien que mon corps souffrait de grandes douleurs, qui pourtant me touchaient moins que si je les avais vues souffrir à un autre.

Il est bien vrai, ma chère mère, que quand Dieu nous soutient de la sorte, rien n’y ferait, et que pour nous la faire sentir, la retraite de Sa grâce en nous doive être celle qui précède les autres. Car soutenu de Sa grâce, l’enfer même cesserait d’être enfer et deviendrait paradis, ce qui ne laisse pas d’être difficile à croire, à moins que d’en avoir fait l’expérience. C’est bien en ces occasions, et pas plus tôt qu’on est convaincu des paroles du prophète au 72psaume, v. 164. Depuis la restitution de ma [35] santé, je ne me suis plus trouvée que très rarement dans cet état. Je ne puis rien dire de précis de celui où je me trouve présentement, si ce n’est que tout y est pour moi, surtout intérieurement, dans une grande obscurité. Pour peu que je veux y regarder, je ne rencontre que ténèbres. Il y a des moments où, quand je trouve en lisant quelque description d’un état qui a du rapport au mien, il semble que tout d’un coup il se fait une espèce de lumière en moi, mais aussi subtilement qu’un éclair, qui est comme pour me faire comprendre que c’est là le cas où je me trouve ; mais pour peu que je veuille m’y arrêter, et que la tête s’en mêle pour l’examiner, c’est comme si l’on fermait la porte qui s’était ouverte pour donner le jour, et me voilà aussi ignorante que jamais. Si je relisais le même passage mille fois de suite, il ne me ferait plus alors le même effet. Tout est nuage et obscurité. Cela me vient presque comme on dit des trésors, qui s’offrent lorsqu’on y pense le moins, et qui s’abîment quand on veut les chercher. Aussi comme je suis naturellement très peu curieuse et que je ne m’embarrasse pas de ce qu’on me veut cacher, j’en agis ici de même, et je n’y fais presque aucune attention, je crois même n’en avoir rien marqué à M. le Baron. Mais à présent ceci m’a tombé insensiblement dans la plume, comme fut le reste de cette lettre, que j’écris sans la moindre préméditation. Comme c’est à vous, ma chère mère, qu’elle s’adresse, je ne me mets guère en peine si je m’explique bien ou mal, dans l’entière assurance que vous verrez à tout plus clairement que je ne pourrais jamais entreprendre de vous représenter les choses, si j’en avais la plus grande éloquence.

Je devrais bien vous demander pardon de la longueur de ma lettre, si l’entière confiance que j’ai en vous pouvait laisser la moindre place à la crainte de vous déplaire, [36] mais je sens pour vous une tendresse si respectueuse et si cordiale qu’elle semble en quelque façon me répondre de votre bonté, à laquelle je me recommande de tout mon cœur, priant Dieu qu’Il vous conserve et prolonge vos jours pour Sa gloire et notre bien. Vous m’accorderez, s’il vous plaît, ma très chère mère, la grâce de vous souvenir de moi dans vos prières. Si la misère peut offrir et représenter quelque chose à Dieu, je Lui en ferai de très ardents pour votre santé.

— A.A.-S. ms 2176 pièce 7417 p. 31. Lettre envoyée par la demoiselle avec la précédente.

a (lettres biffé) (lectures add. interl).

1 Baron de Metternich.

2 Témoignage sur le passage de la méditation active (à travers la lecture) à un état intérieur qui engourdit la mémoire, préparant à l’état passif qui suit, dont on ne peut décrire que la sortie.

3 Description de l’état « les yeux ouverts », lorsque l’on ne se projette plus par la volonté dans les activités journalières.

4Ps. 72, 16 : « J’ai donc songé à vouloir pénétrer ce secret, mais un grand travail s’est présenté devant moi. » (Sacy).

Au baron de Metternich.

Mon cher frère en Notre Seigneur,

Je vois bien que vous avez des vues anticipées, et que, quoique Dieu vous ait appelé à l’abandon, et que vous en ayez la lumière, vous ne pratiquez pas néanmoins cet abandon. Il y a une grande différence entre avoir la lumière et le goût de l’abandon, et avoir la pratique de ce même abandon. Vous voulez avoir des certitudes de faire la volonté de Dieu. Si vous aviez la certitude de faire toujours la volonté de Dieu, vous auriez la certitude de votre salut : ce qui est contraire à l’Écriture, qui nous assure1 que nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine. Cette certitude que vous voulez avoir, est entièrement contraire à l’abandon. Cela s’appelle : donner et retenir avec Dieu. Il faut donc s’abandonner à Lui, et croire qu’Il fit toujours [toutes choses] justement, et pour des causes connues à Lui seul.

L’amour de la propre excellence est tellement enraciné dans le cœur de l’homme, qu’il n’y a rien que Dieu ne fasse pour le détruire, et Dieu aime mieux un pécheur à qui le péché déplaît qu’un superbe. Il n’y a point de remède aux maux que Dieu envoie pour détruire notre orgueil, que d’être humble. Cette humilité ne consiste pas à dire des paroles d’humilité, ni même entièrement à se reconnaître pécheur, puisque ce n’en est que la moindre partie ; mais l’humilité véritable consiste à n’attendre et à n’espérer plus rien de soi, demeurant dans son néant comme le ver dans sa boue. Lorsque l’âme est anéantie et détruite au point qu’il le faut, Dieu la guérit, parce que l’exercice qu’il [elle] a souffert, devient alors inutile à cette âme.

Mais comment Dieu la guérit-Il ? quia respexit humilitatem ancillae suae 2. Il regarde alors l’humilité de l’âme, Sa servante, et ce regard lui rend la vie. Vous êtes loin de cet état, vous qui vous regardez tant vous-même, vous qui voulez prévoir et ranger et prendre vos sûretés avec Dieu pour vous en fier à Lui, comme vous feriez avec un marchand auquel vous diriez : « Je veux bien risquer avec vous quelque chose pourvu que vous me donniez mes sûretés ». Votre lettre est celle d’un homme perplexe, qui s’est laissé gagner par la réflexion, comme lorsque l’eau entre dans une chambre ou dans un magasin, ce qui était auparavant bien rangé et mis solidement sur la terre ne fait plus que flotter sur l’eau et est dans l’agitation. Sitôt que nous quittons l’abandon, qui est notre centre, nous sommes comme un vaisseau agité qui fait eau de toutes parts. Non seulement vous voulez vous assurer pour les choses extérieures, mais je m’aperçois que vous voulez les mêmes assurances pour l’oraison. Vous dites que vous vous jetez à corps perdu dans la mer, et vous jetez l’ancre de tout côté par la crainte de vous noyer. Dieu ne perd rien de Ses droits : la perte ne peut être que pour vous. Je ne m’étonne pas que vous enfonciez dans les eaux. J’entends, ce me semble, Jésus-Christ qui vous dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? 3

Les austérités dont vous me parlez ont pu vous être utiles dans les commencements. Elles font alors l’effet que vous dites, qui est d’amortir les sentiments : c’est pourquoi Dieu en fait faire, car il s’agit alors de cette introduction dans la voie de l’esprit où l’âme, étant si peu avancée, a besoin de cet amortissement des sens pour ne pas retourner en arrière : les sens ne sont qu’amortis, et non morts. Mais cette première victoire nous ôtant peu à peu l’humiliation, nous commençons à nous appuyer en nos œuvres, et l’amour ou le désir de la propre excellence croît insensiblement et prend de profondes racines. Tout ce qui n’est pas fondé sur le pauvre et l’humble Jésus ne peut être de durée. Je n’empêche pas vos austérités, mais vous ne pouvez les faire sans vous reprendre et sans changer de route. Vous verrez si vous vous délivrerez de ce fort et puissant Dieu, qu’Il ne combatte plus vos sentiments. C’est le combat qu’Il nous laisse faire un temps : Il combat votre propre excellence. Vous êtes perplexe. Il faut s’affermir dans une voie ou dans l’autre, et ne pas faire ce que reproche Debora aux enfants de Ruben : qu’ils sont clochant de deux côtés à écouter le sifflement des troupeaux, qui sont les raisonnements et les réflexions4.

Avant que de vous déterminer à une vocation, il faut laisser entièrement votre âme et ne point vous déterminer dans la perplexité, comme on laisse rasseoir l’eau troublée pour voir ce qui est au fond. Pour connaître la volonté de Dieu, il faut être bien reposé. Pour ce qui regarde les choses extérieures, il faut suivre la droite raison, à moins que vous ne sentiez quelque chose au-dedans qui vous arrête. Vous sentez que vous tiraillez lorsque vous voulez passer outre, et cela vient quelquefois jusqu’au trouble, mais pas toujours. Mais lorsque sans écouter ce je ne sais quoi, qui voulait vous arrêter, vous passez outre, Dieu vous laisse faire, votre eau se trouble, vous devenez perplexe et incertain, un mésaise s’empare de vous, dont vous ne connaissez pas la cause. Vouloir connaître clairement la volonté de Dieu en toutes choses, cela n’est pas du ressort de cette vie, et c’est la source de mille égarements, entièrement contraire à la foi et à l’abandon. Nous méritons par là que Dieu nous laisse en la main de notre propre conseil5. Celui qui va confidemment, va sûrement ; mais lorsque qu’on s’écarte de là, on donne souvent de la tête contre les murailles.

Le démon craint plus que l’enfer une âme sincèrement abandonnée à Dieu. C’est pourquoi il fera tous ses efforts pour vous tirer de là, et vous donner de la défiance des personnes en qui nous pourrions prendre confiance pour marcher dans cette voie, nous portant à craindre et à douter d’eux. Mais il faut, comme dit S. Paul6 prendre les armes de la foi, le casque de l’espérance, etc. J’ajoute : la profonde défiance de nous-mêmes et de toutes nos œuvres, et un amour au-dessus de tout intérêt propre. Sur les austérités, écoutons saint Jérôme : « Je suis dans le désert séparé de tout le monde, mon corps desséché est comme un squelette, et cependant les ardeurs de la concupiscence me dévorent. » Combien de saints dans les déserts se sont-ils plaints de la même chose ? Un auteur des siècles passés parlant des épreuves que Dieu fait souffrir aux âmes pour les désapproprier et leur ôter la vaine gloire, dit : c’est une conscience perplexe, qui ne s’arrête pas aux conseils qu’on lui donne, on est tenté de mille choses.

Cette perplexité vient de ce qu’on sort de ce juste équilibre qui ne se trouve que dans l’abandon à Dieu, nous abandonnant pour porter l’expérience de notre corruption aussi longtemps qu’il Lui plaira. Il faut que Dieu ait bien en horreur la propriété et l’amour de la propre excellence pour Se servir de remèdes si fâcheux et si abjects. C’est l’aveuglement de naissance, car Adam crut qu’en désobéissant à Dieu, il deviendrait semblable à Lui ; mais il fut chassé du Paradis terrestre à cause de cet amour de la propre excellence que le diable lui inspira : lui qui avait été chassé du Ciel pour le même crime, désirait avoir des semblables. Voilà comment ce vice est le plus enraciné dans le cœur de l’homme : aussi Dieu le condamna-t-il aux choses les plus basses, comme de labourer la terre. Et lorsque Jésus-Christ voulut guérir l’aveugle-né7, qui représente bien l’aveuglement qu’Adam nous a transmis, Il fit de la boue qu’Il lui mit sur les yeux, et l’envoya se laver au lavoir de Siloé, qui sont des eaux calmes et tranquilles : ce qui marque que c’est l’expérience de notre misère, et demeurer abandonné à la volonté de Dieu, qui nous éclaire. Et de quoi sommes-nous éclairés ? Du Tout de Dieua et du rien de la créature, de la puissance de Dieu et de notre faiblesse, de la nécessité d’être à Dieu, de rester dans notre néant, de n’attendre rien du rien, car le rien ne peut rien, mais attendre tout du Tout, car le Tout peut tout8.

Si vous aviez plus de fermeté et d’abandon, vous pourriez facilement renoncer à toutes charges, dignités et honneurs pour vous retirer en solitude. Mais comme vous vous y porterez vous-même, et que les maux dont vous vous plaignez pourraient continuer de la même force et peut-être augmenter dans la solitude, si vous vous déterminez à prendre ce dernier parti, il faut vous armer de courage pour vous supporter vous-même. Allez où vous voudrez, pratiquez ce que vous voudrez : si vous ne vous quittez vous-même, vous serez toujours tourmenté. Mettez-vous comme un papier blanc devant Dieu, dans un vide de désir et de pensée pour quitter ou ne quitter pas, et Dieu vous déterminera ou par Sa Providence ou en inclinant votre cœur. Cette voie est tout à fait contraire à celle de ces prophètes dont vous parlez, car ils prétendent être certains et affermis, et ils se sont jetés dans l’extraordinaire. Je ne doute point qu’il n’y ait parmi eux quantité de gens de bonne foi, et qui sont trompés sans vouloir l’être, mais ce n’est pas cette voie-ci.

Je ne trouve pas votre oraison assez simple pour le long temps qu’il y a que vous êtes à Dieu, et qu’Il vous a donné la lumière de l’intérieur. Cela vient de l’envie d’être assuré, qui fait que, lorsque vous ne trouvez pas une douce correspondance du côté de Dieu, parce qu’Il veut vous avancer par cette privation, vous redoublez votre activité au lieu de suivre le conseil du Sage : Souffrez les suspensions et les retardements des consolations ; demeurez en paix dans votre douleur, afin que votre vie croisse et se renouvelle9. Vous croyez que la présence de Dieu peut se conserver avec la pensée : la présence de Dieu est dans l’intime du cœur, comme le traité de la prière ici joint vous le fera voir. Je vous envoie quelques petits écrits avec : je prie le Seigneur mon Dieu qu’ils vous soient utiles. Je vous assure que vous m’êtes infiniment cher en Jésus-Christ : c’est pourquoi je vous écris avec tant de franchise, désirant vous voir entièrement abandonné à Dieu.

J’ajoute encore quelques mots pour vous dire, mon cher frère en Jésus-Christ, que vous vous souveniez des paroles du grand saint Basile lorsqu’il était encore dans le désert : Un Père de l’Église très fameux dit que les tentations viennent de trois causes : ou de trop d’orgueil, ou de la trop grande abondance de viande et de vin, ou de trop de fréquentation des femmes du monde ; quand ces trois causes n’y sont pas, elles sont des épreuves de Dieu. Ni le second, ni le troisième ne sont point en vous ; et je vois beaucoup d’humilité dans vos lettres, mais beaucoup d’attente de vos œuvres. C’est cet appui dans les œuvres que Dieu veut détruire, un certain appui dans les bonnes choses dont vous seriez le principe, d’anciens préjugés. Il faut un abandon entier, non de vue, de sentiment, de pensée, mais très réel, n’attendant plus rien de vous-même, ne comptant plus sur vous, mais sur Dieu. Lorsqu’on s’est donné et ensuite abandonné, qui est de délaisser entre les mains d’une personne le don qu’on lui avait fait, on ne s’informe plus de ce qu’il en fait, mais on laisse le don tellement oublié qu’on n’y pense plus. Jamais, je vous en assure, vous ne guérirez que lorsque votre abandon sera parfait, et que vous n’aurez plus de regard sur vous-même pour le temps et pour l’éternité. Vous ne vous appartenez plus à vous-même, mais à Celui qui vous a racheté d’un grand prix. Prenez courage : Dieu vous assistera si vous prenez le vrai biais. Quittez tout, dit L’Imitation de Jésus-Christ, et vous trouverez tout10 : quittez-vous vous-même, et vous n’aurez plus d’autre demeure que Dieu. Je vous assure que votre âme m’est infiniment chère. — Dutoit, t. IV, Lettre 60, p. 165-176.

aItaliques de Dutoit.

1Ecclésiaste, 9, 1.

2 Luc, 1, 48 : Parce que le Tout-puissant a fait en moi de grandes choses ; et son nom est saint.

3 Matthieu, 14, 31.

4 Interprétation très symbolique de Juges, 5, 16-18 : « … Ainsi Ruben étant divisé contre lui-même […] — pendant que Galaad était en repos […] — Zabulon et Nephthali se sont exposés à la mort… » (Ce texte du « Cantique de Debora » est obscur car très ancien, proche des événements divers qu’il rapporte).

5 Prov., 10, 9.

6I Thess., 5, 8.

7 Jean, 9, 6-7.

8 Les italiques se rapportent saus doute à une quasi-citation sur ce thème qui évoque Condren.

9 Ecclésiastique, 2, 3.

10Liv III, chap. 32, § 1.

Au baron de Metternich.

Il faut du courage pour ne point retourner sur soi-même, et ne vouloir persévéramment que Dieu pour Dieu, sans nous inquiéter de nous-mêmes. Plus vous vous abandonnerez à Dieu, plus vous aurez de paix, de largeur et de contentement. Le bon Dieu n’a point encore voulu de moi. Il me laisse vivre avec quelques incommodités qui dureront autant qu’il Lui plaira. Je ne suis pas digne de paraître devant Lui, et c’est ce qui m’est souvent venu en pensée dans ma maladie. Je suis ravie que vous ne songiez plus à vous marier, car je crois que vous manqueriez aux desseins de Dieu sur vous. Prenez de loin les mesures nécessaires pour pouvoir vous retirer en solitude, et Dieu vous en fera trouver qui vous conviendra. Je vous assure que vous m’êtes toujours bien cher. N’écoutez plus votre imagination, et vous laissez conduire à Dieu où Il veut, et comme Il le veut. Il faut du courage pour ne point retourner sur soi-même et ne vouloir persévéramment que Dieu pour Dieu, sans nous inquiéter de nous-mêmes. Allez donc au jour la journée, sans vous mettre, comme dit l’Écriture, en souci du lendemain: cela doit encore plus être pour votre âme que pour votre corps. Puisqu’il y a si peu de bien à faire où vous êtes, vous pouvez disposer les choses doucement, sans empressement ni précipitation, pour vous retirer quand il en sera temps. Il faut que vous ayez un fond suffisant pour vous faire vivre, même dans l’infirmité, si Dieu le permettait. Plus vous vous abandonnerez à Dieu, plus vous aurez de paix, de largeur et de contentement. C’est en Lui que je vous suis entièrement acquise.

— Dutoit, t. IV, Lettre 65, p. 184 — 186.

1 Matthieu, 6, 34.

Au baron de Metternich.

Ce qui me ferait pencher, mon cher frère, pour que vous allassiez auprès de N.1, c’est le bien que vous lui pourriez faire, et ce que vous avez dans l’intime du cœur pour cela. Car pour les guerres, il ne faut point prévoir l’avenir ; Dieu peut changer toutes choses. Sans cela je vous exhorterais à rester comme vous êtes, mais ma maxime a toujours été de suivre la Providence lorsqu’elle appelle sans qu’on y ait aucune part, et surtout le sentiment intérieur de cœur de ceux qui me consultent, quand je crois qu’ils sont conduits de Dieu. Vous savez mieux que moi qu’il ne faut tenir à rien. La raison de votre incapacité n’en n’est pas assurément une. Outre les talents que Dieu vous a déjà donnés, s’il vous appelle à un état, il vous donnera tout ce qui est nécessaire pour le remplir. Vous pourriez empêcher bien des injustices, non en vous opposant de front à ceux qui veulent s’opposer à l’équité, mais en faisant comprendre au souverain les conséquences des choses ; et pour peu qu’il ait des sentiments justes, il vous en estimera davantage et sera ravi de prendre vos avis.

Ne vous inquiétez pas de l’avenir. Si dans le moment présent qu’il faudra répondre, vous sentez une répugnance dans votre fond et un petit trouble s’élever dans votre cœur, ce sera une marque que Dieu ne voudra point que vous changiez de poste. J’ai une longue expérience que Dieu ne Se déclare souvent que dans le moment actuel, et que ce que l’on croyait pouvoir faire avec une certaine aisance change tout à coup. Vous vous trouvez tout d’un coup comme si quelque chose vous frappait au cœur. J’espère que Dieu ne vous laissera pas prendre le change, et je L’en prie de tout mon cœur.

Dutoit, t. IV, Lettre 68, p. 192 — 193.

1 Il s’agirait de Poiret. (voir la lettre suivante).

Au baron de Metternich.

Mon cher frère en Notre Seigneur.

Il est difficile de vous donner conseil. Puisque le R. P. 1 ne veut point vous en donner, je devrais faire la même chose. Mais je ne regarde en moi ni dignité ni indignité, me laissant simplement à ce qu’il me vient au cœur de dire, sans penser même si ce que je dis sera bien reçu ou non, s’il sera du goût de ceux à qui je parle, laissant tout cela à la Providence. Si je dis mal à propos, la simplicité et l’humilité de ceux qui me demandent avis me font espérer que Dieu ne permettra pas que je les trompe. Si je dis mal, il ne faut pas s’en étonner, si je dis bien, ce bien appartient à Dieu. Le bon ou le mauvais succès ne m’épouvante point, étant toujours prête à recommencer quand même je n’aurais pas réussi, ne voulant que la gloire de Dieu, sans me regarder en nulle manière. Il sera aussi bien glorifié quand on verra mes méprises que quand je réussirais. Nous devons poser un fondement qui doit être le soutien de notre vie, qui est de ne regarder que Dieu seul et de se servir des instruments qu’Il emploie sans considérer ces mêmes instruments et sans leur attribuer aucun bien, car tout bien est en Dieu et émane de Lui seul. Il le répand par des canaux vides de toutes choses et, si ce canal est propriétaire et qu’il retienne la moindre chose pour soi, il corrompt ces mêmes biens qui devaient passer par lui.

Je vous dirai donc à tout hasard ma pensée, qui est que, si Dieu veut Se servir de vous pour la conversion de * et qu’Il vous appelle auprès de lui, il faut plutôt regarder le bien des autres que le vôtre propre. Dieu appelle quelquefois en des endroits où l’on est plusieurs années sans savoir pourquoi on y est appelé et, après bien du temps, on découvre par Sa Providence que c’est pour y faire un bien que l’on n’avait pas pensé d’y faire. Ainsi restez encore quelque temps en patience.

J’espère que Dieu ne vous abandonnera pas malgré l’expérience de votre propre corruption, si vous vous abandonnez à Dieu afin qu’Il exerce sur vous Sa justice dans toute son étendue, car c’est la seule disposition qui glorifie véritablement Dieu en Dieu. Ô que nous avons besoin de sentir ce que nous sommes ! Il est vrai que plus l’amour propre et l’amour de la propre excellence sont enracinés en nous, plus Dieu nous fait éprouver le fond de notre propre corruption. Il la fait passer du dedans au-dehors, sans quoi on n’en guérirait jamais. Le pus qui sort d’une plaie ne s’arrête que lorsque le fond de la plaie est guéri, car sans cela il s’en produit toujours de nouveau. Et si cet admirable chirurgien guérissait la plaie avant que d’en avoir exprimé toute la corruption, ce même abcès que l’on a tâché d’attirer au-dehors, rentrant au-dedans, ferait bien plus de dégât et pourrait attaquer même les parties nobles, c’est-à-dire que cette corruption du dehors, étant cessée avant que la propriété et l’amour de nous-mêmes soient détruits, elle s’augmenterait insensiblement et nous nous croirions quelque chose de bon quand en effet nous ne sommes rien du tout que néant et péché.

Dieu voit mieux ce qui nous convient que nous-mêmes : c’est pourquoi il est d’une extrême conséquence de nous abandonner à Lui sans réserve. Ô que les voies de Dieu sont cachées ! Comment connaîtrions-nous Ses voies si profondes et si admirables puisque nous nous ignorons nous-mêmes, et que nous ne voyons point l’abîme profond de notre misère que quand Dieu en fait paraître quelque chose au-dehors ou quand Il nous fait sentir notre puanteur ? Il faut que cela vienne à tel point que nous n’ayons que de l’horreur de nous-mêmes, que nous n’en espérions jamais rien de bon, mais que toute notre espérance soit dans le Seigneur qui fait des choses admirables et sans nombre, et qui détruit de la plus terrible manière soit d’une façon ou d’une autre (car les moyens dont Dieu Se sert ne sont pas pareils en tous) les instruments dont Il veut (ensuite) Se servir, afin que ces mêmes instruments ne se glorifient pas en ce qu’Il fait par eux et que les autres ne s’amusent pas à leur attribuer aucun bien, comme on n’attribue pas à un instrument dont un habile sculpteur s’est servi l’admirable ouvrage qu’il a fait.

Comptez donc que tout ce qui déplaît le plus à Dieu en nous est notre orgueil, notre amour propre, l’amour de la propre excellence, le désir d’être quelque chose, même auprès de Dieu. Ô heureux rien, vrai trésor caché dans le champ, celui qui t’a une fois découvert vend tout ce qu’il a afin de te posséder2 ! Tu ne dérobes point à Dieu Sa gloire, tu Lui restitues toutes les usurpations que nous avions faites sans Le connaître ni Le vouloir même. Ô heureux rien, c’est toi qui donnes la tranquillité à l’âme qui ne veut plus et n’attend plus, parce que le rien est incapable de ces choses ! C’est toi qui nous donnes une vraie connaissance de ce que Dieu est et de ce qu’Il mérite. Tu es la même vérité, puisque celui qui possède ou qui veut ou qui espère quelque chose de soi, est dans l’erreur et le mensonge. Dieu tout et le reste rien : c’est la science des sciences, non seulement en théorie, mais dans l’expérience réelle de ce que nous sommes, en sorte que Dieu ferait par nous toutes choses, (et que cependant) on ne s’en attribuerait rien. L’estime et la condamnation des hommes [nous] est la même chose : le rien ne mérite ni l’un ni l’autre.

— Dutoit, t. IV, Lettre 74, p. 216-221.

1 Il s’agirait du « Révérend » Poiret.

2 Matthieu, 13, 44.

Au baron de Metternich.

Je prends beaucoup de part, mon cher frère en Jésus-Christ, à la perte que vous avez faite de votre cher et véritable ami. Les amis sont bien rares dans le siècle où nous sommes, et je pourrais bien assurer qu’il n’y point de véritables amis que ceux qui le sont en Dieu et pour Dieu. Il semble que Dieu veuille détacher de toutes choses M. N. Je souhaiterais fort qu’il pût prendre le parti de la retraite : il y trouverait la paix et le large, et son âme se trouverait tout autre. Mais il faut boire les eaux du torrent avant que de pouvoir élever sa tête1, c’est-à-dire qu’il faut passer par les amertumes de la vie avant que de posséder en Dieu une tranquillité parfaite. Il semble que Dieu s’oppose à votre solitude. Celui qui possède Dieu a la solitude partout et celui qui n’a pas Dieu est dans le tumulte au milieu du désert.

Je vous ai écrit une grande lettre de ma propre main, quoique je fusse fort mal. Toutes les dispositions de la bonne demoiselle me plaisent fort2, la souplesse de son naturel est un grand avantage qui abrège beaucoup la voie, empêchant les résistances. Mais celui qui n’a pas été tenté, que sait-il? Sa disposition dans sa maladie est admirable : j’espère que le Seigneur achèvera en elle l’ouvrage qu’Il a commencé, et qu’Il trouvera bien les moyens d’exercer sa souplesse. La disposition de votre ami à la mort m’a fait un grand plaisir : c’est dans ces occasions que Dieu nous marque davantage Sa fidélité. Il exige que nous Lui soyons fidèle durant toute notre vie, mais Il ne nous manque jamais dans les points essentiels. C’est Lui qui nous donne cette fidélité qu’Il demande de nous, cependant Il la couronne et la récompense comme si ce n’était pas un don de Sa bonté.

— Dutoit, t. IV, Lettre 77, p. 225 — 227.

1 Ps., 109, 7.

2 Voir la lettre précédente de la « demoiselle amie ».

3 Ecclésiastique, 34, 9.

Au baron de Metternich.

J’ai bien de la joie mon cher frère de la résolution que vous avez prise. On me manda de la part de vos amis, après que je vous eus écrit, la mauvaise disposition de N. en termes même fort exagérés ; je ne vous réécrivis point pour cela, ayant une certaine confiance au divin Maître qu’Il ne vous laisserait pas prendre le change. Puisque vous choisissez la solitude et que le moment actuel vous a décidé, il faut vous souvenir que Dieu dit : Sortez de Babylone, mon peuple1. La corruption est telle à présent qu’on ne saurait trop tôt sortir de cette Babylone.

Mais il y en a encore une plus dangereuse et qui l’est d’autant plus que nous la portons partout, c’est notre nous-mêmes. Si nous restons en nous-mêmes, nous ne serons point en solitude. Nous ne pouvons être solitaires qu’avec Dieu seul, ni participer à la solitude qu’Il a en Lui-même que par l’éloignement de ce moi. Sans ce moi, je serais solitaire dans les Cours les plus profanes et, avec ce moi, je ne le serais pas dans le désert. Cependant la solitude extérieure facilite l’autre, pourvu qu’on ne l’entreprenne que pour plaire à Dieu, sans se chercher soi-même.

Quelquefois on se trouve plus desséché dans la solitude que dans le monde : on ne doit point en avoir de peine, car Dieu, qui prend plus de plaisir et est plus glorifié dans la mort de nous-mêmes que dans les sentiments les plus élevés et les connaissances les plus sublimes, semble dessécher en nous un certain humide radical qui entretient la vie propre, c’est-à-dire une certaine saveur perceptible, quoique fort spirituelle en apparence. Il n’y a rien à craindre avec un si bon guide s’Il dit pour vous : « Je la mènerai en solitude et là Je parlerai à son cœur 2 ». Mais il faut auparavant purifier tout mélange, il faut éprouver jusqu’au bout notre misère, il faut suivre des sentiers pleins de précipices et aller la nuit. N’importe, l’abandon remédie à tout, non un abandon d’une certaine sorte où l’on s’abandonne pour être assuré, pour voir son chemin, mais un abandon aveugle, sans soin ni souci de soi. Toute notre attention, notre désir, notre souci doit être de suivre Dieu en quelque endroit qu’Il nous mène, ne voulant que Son bon plaisir en tout ce qu’Il fait de nous et en nous, et non pas de trouver notre plaisir en lui. En quelque lieu que vous alliez, nous ne serons pas plus éloignés ni plus proches. La proximité consiste à être plus perdus en Dieu : c’est là que cent mille lieues ne nous sépareraient pas ; mais si nous sommes éloignés de Dieu, quand nous serions ensemble, nous n’en serions pas plus proches. Mourons donc à tout, quittons le moi et nous nous trouverons unis en Dieu.

Pour M. N., je l’honore véritablement et prie Dieu de le mettre dans une disposition à ne pas être dégoûté de la manne et à ne pas regretter les oignons d’Egypte3. Dieu sait ce qu’Il me fait vous être en Lui [….]a Ne nous arrêtons qu’au moment divin de la Providence, qui approche les choses les plus éloignées et éloigne celles qui paraissent les plus proches. Ô altitudo! Cependant j’ai une persuasion foncière que Dieu vous mènera comme par la main malgré votre misère. Ô mon cher frère, Dieu ne veut de vous qu’un extrême abandon, qui aille jusqu’à vous délaisser si totalement à Dieu que vous vous regardiez comme n’étant plus à vous-même, mais à Celui à qui vous appartenez comme à votre Créateur et Rédempteur, et qui veut que vous soyez tellement à Lui sans réserve que vous ne vous regardiez plus vous-même, soit qu’Il vous élève ou abaisse, qu’Il vous guérisse ou vous fasse plus malade. Le moment présent qui est le moment éternel, doit vous conduire sans rien prévenir.

Punis-moi si Tu veux, mon adorable père.

Mon cœur est faible, hélas, mais il est détaché.

Je ne punis point la misère,

Je ne punis que le péché.

Je n’aime plus d’un amour mien,

Mais j’aime Dieu d’un amour Sien,

Car le rien ne peut, ne veut rien.

Dieu seul est toute chose :

Comme Il est notre unique bien,

En Lui le bien repose.

Vous voyez mes folies, mais ce qu’on fait plume courante n’est jamais régulier : la pensée suffit pourtant. Vous m’êtes bien cher en Jésus-Christ.

— Dutoit, t. IV, Lettre 83, p. 238 – 242.

aPoints de suspension de Dutoit.

1Apoc., 18, 4.

2 Osée, 2, 14.

3 Nombres, 11, 5.

4 Rom., 11, 33 : « O altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei… » « Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! … » (Sacy).

Au baron de Metternich.

Je viens de recevoir votre lettre, mon très cher frère, et j’y réponds pour vous dire que je suis bien éloignée d’approuver les désordres du mariage, puisque ce que je recommande le plus à mes amis mariés, c’est la chasteté conjugale. Les jeunes gens qui se sont mariés ont fait les trois nuits de Tobie1 ; d’autres après quelques années ont vécu comme frères et sœurs ; d’autres sont restés avec leurs épouses jusqu’à la fin, mais avec la modération non seulement chrétienne, mais de personnes parfaitement à Dieu : chacun a tâché d’obéir à Dieu en toutes choses suivant non des paroles claires, mais un certain penchant intérieur soutenu du conseil et de l’obéissance.

Il y aurait bien des choses à dire sur la différence de conduite que Dieu tient sur les âmes : ce qui fait mourir les uns à eux-mêmes y ferait vivre les autres. Il y en a à qui Dieu fait boire la lie du calice (comme il est écrit : Qu’on lui donne le double, etc., que vous pouvez voir dans l’Apocalypse2.) Et ces personnes souffrent cette peine avec des douleurs intolérables. Ceux qui sont exercés de la sorte, ne le sont que parce qu’ils tiennent beaucoup à eux-mêmes, voulant toujours se mêler et se trouver en tout ce que Dieu fait ; et Dieu leur fait boire jusqu’à la lie de leur propre corruption, jusqu’à ce que désespérant de leur force propre, ils se jettent à corps perdu dans cet abîme sans fond de la justice de Dieu qui les châtie si rigoureusement, et s’abandonnent totalement à Lui en temps et éternité. Lorsque l’abandon est entier et parfait, sans retour sur son propre intérêt, Dieu en délivre ordinairement ; mais une simple complaisance de s’en voir délivré, un retour sur son propre intérêt spirituel, y fait retomber.

La délicatesse de Dieu est infinie, elle égale son amour, qui est fort comme la mort, et sa jalousie est dure comme l’enfer3. Ô, si vous aviez le courage de ne regarder que Dieu sans vous regarder vous-même, ce que vous souffrez comme malgré vous (quoiqu’il vous paraisse comme de vous) vous servirait comme d’un bain dont vous sortiriez pur et net ! Vous trouveriez votre amour épuré, votre cupidité détruite ; vous seriez changé en un autre homme, votre propre intérêt vous deviendrait comme de la boue ; le seul honneur et la seule gloire de Dieu en Lui-même et pour Lui-même, sans rapport à vous, habiterait sur la montagne4 où vous seriez transporté. Mais il faut entrer tout vivant en enfer, pour en sortir mort à tout. Quel est cet enfer, sinon l’expérience de sa propre corruption ? Qui peut mieux nous donner cette sainte haine de nous-mêmes, si recommandée par Jésus-Christ (quiconque hait son âme, la sauvera5), que cette expérience d’une misère qui fait horreur?

Je ne sais pourquoi je fais marier ceux qui sont comme vous, et que quelque chose en moi ne me permet pas de vous le conseiller. Ne précipitez rien pour votre retraite : j’espère que vous en aurez bientôt la permission. Reprenez votre manière d’oraison plus simple, vous y trouverez plus de force que dans une autre oraison pratiquée par vous-même. Dieu vous avait fait une grande grâce de vous donner du goût pour l’oraison simple : vous l’avez quittée pour éviter l’oisiveté. Croyez-moi, mon cher frère, il ne faut [pas] prendre pour soi certains avis que les mystiques donnent par précaution : il faut aller son chemin sans changer sa route. Si vous aviez été bien abandonné à Dieu, vous vous seriez abandonné à Lui seul, vous auriez fait l’oraison pour Lui plaire, et non pour y trouver votre sûreté. Il ne faut pas s’étonner si vous n’avez pas avancé autant que vous auriez fait. L’avancement suit l’oraison, et comme il n’y a que Dieu qui nous puisse rendre parfaits, plus nous traitons avec Lui d’une manière proportionnée à ce qu’Il est, Esprit et Vérité7 , plus Il nous unit à Soi et peu à peu nous transforme en Son image, qui est Jésus-Christ. L’oraison fort tranquille, lorsqu’elle est longue et le recueillement fort, assoupit insensiblement les sens, parce que l’âme est toute réunie en son divin Objet et leur donne peu d’attention : cela fait qu’on s’endort quelquefois. Il n’y a qu’à se réveiller sitôt qu’on s’en aperçoit. À ce réveil on se trouve en sa place. Il n’y a guère que cette oraison qui donne une présence de Dieu intime, qui se souvient dans les occupations, et l’âme par un simple retour au-dedans retrouve Celui qu’elle aime, qui ne s’est pas retiré pour Ses occupations qui sont de Son ordre.

Gardez-vous de la diversité de conseils : ils vous nuiraient beaucoup sans que vous vous en aperçussiez, et vous seriez toujours vacillant comme l’oiseau sur la branche. Lorsque Dieu voudrait vous dénuer et vider, vous reprendriez votre propre activité sous de bons prétextes, et vous vous déroberiez à la conduite de Dieu, gâtant et défigurant Son ouvrage avec votre main grossière. Si vous vous tenez ferme aux avis qu’on vous donnera, je ne désire rien plus que de servir votre âme selon la volonté de Dieu.

C’est un abus de croire qu’il faille une certitude de la volonté de Dieu pour les plus petites choses, et je crois que vous avez mal pris le sens de cette servante de Dieu. Tout ce qui nous arrive à chaque moment, et que nous faisons dans l’ordre de notre état, est volonté de Dieu pour nous. L’abandon à Dieu nous la fait faire incontestablement, mais d’une manière obscure et cachée, car c’est le propre de la foi de conduire de cette sorte, et non par la manifestation. Car la voie de foi nue est entièrement opposée à toute manifestation, mais elle est mille fois plus assurée que toute manifestation, où il peut y avoir et où il y a très souvent de la tromperie. C’est pourquoi le bienheureux J. de la Croix dit : À l’obscur, mais sans nul danger8.

Allant par la foi obscure, on s’en fie à Dieu seul, sans chercher d’assurance hors de Lui. Lorsque nous voulons des manifestations, nous nous confions à notre propre discernement, où il y a mille tromperies : dès que la raison s’en mêle, considère, compare et veut juger, nous perdons notre étoile. Allons et marchons sans nous arrêter. C’est le moyen de faire la volonté de Dieu : nous ne la trouverons jamais sûrement d’une autre manière. L’abandon sans raisonnement tient la balance dans l’équilibre, et le moindre grain de la volonté de Dieu lui donne le penchant par une aisance très délicate pour faire les choses, ou une légère répugnance pour ces mêmes choses.

Reprenez votre oraison simple. Confiez-vous à Dieu sans réserve, et vous irez bien. Il n’y a qu’une manifestation : c’est Jésus-Christ, Sa vie et Ses maximes. Il n’y a qu’une révélation : c’est ce même Jésus-Christ, lorsque l’âme est assez morte à toutes choses afin qu’Il Se manifeste en elle par Sa génération éternelle. Je prie Dieu qu’Il vous donne le courage d’achever votre course, et qu’elle se termine en Lui seul. C’est en Lui que je vous suis toute acquise.

— Dutoit, t. IV, Lettre 84, p. 242 – 249.

1 Tobie, 6 & 8.

2Apoc., 18, 6 : « Rendez-lui le mal qu’elle vous a fait et punissez-la au double selon ses œuvres : Faites-la boire dans le même calice deux fois autant qu’elle vous y a fait boire. » (Amelote). Dutoit renvoie aux Explications de Madame Guyon sur ce passage, tome 8.

3 Cant., 8, 6.

4 « Il est fait allusion à la figure mise au-devant des œuvres du B. Jean de la Croix. » (Dutoit).

5 Jean, 12, 25 : « Celui qui aime sa vie la perdra… »

6 Le style ne rappelle guère celui de Mme Guyon : faut-il voir une adaptation à un milieu pastoral protestant par une modification stylistique de l’éditeur ?

7 Jean, 4, 23.

8 « Montée ; Cant. I § 2. » (Dutoit). « Où T’es-Tu caché, Ami,/Toi qui me laissas dans les gémissements ? […] »

Au baron de Metternich.

Qu’est-ce donc, notre cher N. ? Est-ce que le courage vous manque ? Vous voulez être fort et faible tout en même temps. Car dans le même instant que vous avez généreusement refusé tout engagement, la réflexion de vos misères vous abat le cœur. La dernière fois que vous m’écrivîtes, vous étiez abandonné à les porter toute votre vie si telle était la volonté de Dieu, et c’est là le plus court chemin. Mais après un abandon si généreux, vous vous regardez vous-même, vous vous ennuyez de l’expérience de votre misère, vous cherchez des assurances dans cette misère même que Dieu ne permet que pour vous ôter tout appui et toute ressource en vous-même, que pour détruire un orgueil secret qui est en nous quoique nous ne le voyions pas toujours, un certain amour de la propre excellence qui fait la consolation et la joie des gens de bien d’un certain ordre, et qui ne doit point faire la vôtre.

Ô quand saurez-vous vous contenter du contentement de Dieu, de Sa gloire, de Sa sainteté en Lui-même, et non en vous ? Il faut que ce ver rampe et se traîne dans la poussière. La malédiction que Dieu donna au serpent après qu’il eut séduit l’homme, fut qu’il ramperait sur la terre. Cela ne fut pas pour le serpent seul, mais pour ce vieil homme, Adam pécheur, qui avait écouté la tentation du serpent et s’était laissé séduire. Tant que le vieil homme reste en nous, ne nous attendons pas à autre chose qu’à ramper dans notre boue. Souvenez-vous que Dieu ordonna à Moïse d’élever un serpent d’airain dans le désert, et que tous ceux qui étaient mordus des serpents étaient guéris en le regardant1. Outre ce qu’il représentait, et que l’Écriture nous explique très bien de Jésus-Christ2, qui est sa véritable signification, il est certain (que cela marquait aussi) que l’humiliation que nous cause la vue de notre misère peut seule nous guérir, et que Jésus-Christ voulait nous faire voir par là que le vieil homme nous causant des blessures perpétuelles, nous ne pouvions être véritablement guéris que par l’homme nouveau qui produit en nous la vraie régénération. Or cette régénération ne se fait que par la pourriture du vieil homme, comme le grain de froment ne rapporte point un nouveau fruit qu’il ne soit premièrement pourri dans la terre.

Laissez-vous donc pourrir par votre misère. Mais l’amour propre fait qu’après s’être abandonné pour quelque temps, on se reprend. L’horreur de la pourriture fait qu’on ne la saurait souffrir : on voudrait se nettoyer, ce qui pourtant ne sert qu’à salir davantage. Celui qui demeure en paix sur son fumier se salit bien moins que celui qui s’agite et se remue sans cesse. Mais, me direz-vous, je voudrais être assuré que l’état où je suis ne déplaît point à Dieu, et que cet état me procurera un jour celui dont vous me parlez, de la régénération. Si vous étiez assuré, vous ne seriez point abandonné : car assurance et abandon impliquent contradiction. Quand ne vous intéresserez-vous pas davantage pour vous-même que pour un guenillon qui serait dans une ornière, et que vous ne voudriez pas seulement ramasser ? Il est dur à un homme d’esprit, de mérite et de vertu d’en venir là : aussi la chose n’est-elle pas possible à l’homme, mais au Dieu tout-puissant, qui ne travaille qu’à détruire ce vieil homme qui Lui est si contraire. Donnez-vous donc à Dieu tout de nouveau, afin qu’Il fasse en vous et de vous tout ce qu’Il voudra.

Dieu ne traite pas tous les hommes de la même manière, mais ceux en qui la propriété est plus profonde ont besoin d’être plus exercés et plus humiliés. Cherchez tant que vous voudrez, vous ne trouverez point d’hommes que Dieu veuille pour Lui qu’Il n’exerce d’une manière ou d’une autre. Ce vieil homme est l’aveugle-né, que Jésus-Christ n’éclaire que par de la boue3, afin que vous vous abandonniez sans réserve entre Ses mains, afin que vous perdiez tout appui en vous-même, tout amour de la propre excellence, toute envie d’être et de subsister en quelque chose. Alors vous trouverez votre repos dans la douleur la plus amère, et votre boue changera en un fleuve de paix.

Je vous demande une fidélité inviolable à l’oraison malgré votre paresse, si vous en avez. Ne vous embarrassez pas de l’avenir, car quand vous prendriez le parti que vous marquez, je regarderai cela comme un coup de vent qui vous a porté en Alger lorsque vous avez cru débarquer sur vos côtes. Il faudrait alors faire usage de votre captivité, vous laisser en la main de Dieu pour qu’Il vous façonnât par d’autres moyens que par ceux par lesquels Il vous a conduit jusqu’à présent. Je Le prie de vous être toutes choses. Vous m’êtes très cher en Lui. Je prierai pour N. Je ne connais d’autre remède pour les tentations que l’abandon entier entre les mains de Dieu. C’est cela seul qui donne la paix, car les peines excessives qu’on en a, ne viennent que d’orgueil. J’ai une grande compassion de voir de pauvres âmes qui se désespèrent d’une chose qui devrait faire leur bonheur, si elles savaient s’abandonner et souffrir en paix leur pauvreté : c’est donner gain de cause au démon que de s’inquiéter.

— Dutoit, t. IV, Lettre 98, p. 293 – 298.

1 Nombres, 21, 8-9.

2 Jean, 3, 14-17 : « Et comme Moïse éleva le serpent d’airain dans le désert, de même il faut que le fils de l’homme soit élevé. — Afin que quiconque croit en lui, ne périsse point… — Parce que Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son fils unique… » (Amelote).

3 Jean, 9, 6-7 ; Marc, 8, 23.

Au baron de Metternich.

Je crois que, quand je serais à l’agonie, je trouverais des forces pour écrire à mon cher **. Vous avez vu que vos remèdes, si utiles aux autres, ne vous ont servi de rien. Tentez toutes les voies, et vous m’en direz des nouvelles.

Il faut savoir que les épreuves des âmes sont presque aussi différentes que leurs visages : Dieu les proportionne aux besoins, et si le grand apôtre n’en a pas été exempt, comment le seriez-vous ? La vôtre est de la nature de celle que décrit si au long dom Barthélemy des Martyrs1. Nous devons haïr ce qui est laid en soi, et aimer uniquement ce qui est uniquement beau. Si vous êtes tel que vous vous dépeignez, vous devez vous haïr souverainement, et aimer Dieu infiniment. Une horrible bête, si nous la voyions, ou nous la fuirions ou nous l’écraserions ; si nous la voyions enfoncée dans un bourbier, bien loin de l’en retirer, nous l’y enfoncerions encore plus si nous pouvions. Haïssez-vous, fuyez-vous, ayez horreur de vous, ne prenez non plus d’intérêt pour vous-même que vous en prendriez à un vilain crapaud, reprochez-vous tous les moments que vous pensez à vous sous quelque prétexte que ce soit. Exposez-vous devant Dieu, qui peut en un moment dessécher votre boue. Elle ne vous fait pas encore assez mal au cœur : s’Il vous en tirait, vous verriez encore en vous des beautés et des amabilités qui vous amuseraient.

Lorsqu’on lit ce qui traite des épreuves, chacun en doit prendre ce qui lui convient, car l’épreuve de l’un n’est pas celle de l’autre. D’ailleurs, on écrit pour toutes sortes d’états et de personnes : c’est pourquoi les avis ne sont pas pareils. Ne prenez pas pour vous ce qui ne vous convient pas. Plût à Dieu que votre abandon fût sans réserve et sans bornes : il ne serait pas à contre-poil. Ne craignez pas de me tromper : je vous connais par nom et par surnom, et je n’ignore pas votre état. Je crois qu’il ne dure si longtemps que parce que vous vous abandonnez comme par secousses et prenez encore intérêt pour vous-même.

Ô si vous aviez plus de courage et plus de foi, vous transporteriez les montagnes ! Mais le crapaud ne peut voler comme l’hirondelle. Cependant ce même crapaud, si plein de venin, si hideux, lorsqu’il est desséché et pulvérisé, fait le meilleur antidote. Je fis, il y a trois mois, une petite fable là-dessus que ** vous transcrira. Lorsque la vie propre est évacuée et que nous sommes desséchés par le pur amour comme le crapaud par les rayons du soleil, à quoi ne sommes-nous pas propres ?

Il y a plusieurs manières d’avoir Dieu présent. Le souvenir de Dieu est bon, saint et salutaire, mais il ne peut pas être continuel : c’est plutôt un mémorial qu’une présence, comme on se souvient d’un ami absent. Ce n’est pas en ce sens qu’on doit entendre ces paroles : Marchez en Ma présence, et soyez parfait2. Il y a une présence de Dieu qui est une occupation du cœur, qui se trouve rempli d’un objet excédant sa portée : c’est un amour doux et tranquille, qui est plus sensible, et qui se discerne davantage au commencement, à cause que notre cœur étant alors fort étroit, il souffre délicieusement une certaine dilatation, qui s’y fait. Cette occupation du cœur se conserve presque sans interruption dans les affaires et les tracas de la vie : plus les occupations sont fortes, plus elle se fait sentir, à cause du contraste. Ceux qui éprouvent cela, deviennent en peu de temps bien plus parfaits que par toute autre voie. Mais à mesure que la divine charité étend et dilate le cœur, cette présence amoureuse devient moins sensible et moins aperçue : c’est la présence d’un objet qui est en nous, mais qui est distinct de nous. C’est un amour objectif, quoique très intime : c’est le règne de Dieu en nous, qui s’étend comme un baume répandu dans toute la volonté, et lui donne une qualité souple et pliable.

Comme nous avons en nous deux hommes, l’extérieur et l’intérieur, nous avons aussi deux volontés : l’extérieure est pour les choses du dehors et elle doit être conduite par la droite raison ; l’intérieure l’est par une qualité qui rend la volonté souple à tout ce que Dieu peut vouloir et permettre, et qui ôte toutes les répugnances et contrariétés qui sont en nous, en sorte que rien n’empêche la vérité et la volonté de Dieu de pénétrer toute l’âme. Dans la première manière de présence de Dieu qui est par la pensée, il faut souvent des actes de soumission parce que beaucoup de choses nous répugnent ; dans la seconde, il faut une certaine conformité à la volonté de Dieu, (conformité) qui se trouve comme faite tout d’un coup, parce que Celui qui possède le cœur si suavement Se fait obéir de même.

Il y a une autre présence de Dieu bien au-dessus de celle-là : ici Dieu est principe vivant et vivifiant, qui meut et agit l’âme comme tout naturellement, et la capacité de l’âme étant alors fort étendue, rien ne dilate avec effort. C’est pourquoi cela n’est pas sensible et ne se distingue pas, comme nous ne distinguons pas les fonctions de notre âme sur notre corps. Dieu n’est plus un objet distinct et séparé : Il est vie et amour à l’âme, et l’âme ne Le distingue que par une paix large et étendue, qui lui ôte toute répugnance et contrariété, tout vouloir et non vouloir, se laissant à Celui qui commande en maître, Lui laissant tout faire et ne pouvant plus Le discerner de soi, comme nous ne discernons pas notre âme. Cette paix est tout à fait affermie et n’est plus sujette aux variations parce qu’elle est devenue le propre état de l’âme. L’âme se laisse à tout sans distinction : Dieu est elle et le moi n’est plus comme moi. Or ces âmes marchent toujours en la présence de Dieu, avançant de plus en plus en Lui. Ce qui fait que cette présence de Dieu ne se discerne plus, c’est qu’elle réduit l’âme en unité et la consomme dans l’unité même : ce qui est un ne se discerne plus. Ce qu’on discerne a toujours quelque différence ou partage.

[On a trouvé à propos de mettre ici la fable ou l’emblème dont il est fait mention dans la lettre qui précède et qui est si instructif. La voici :]a

« Un jour un crapaud aperçut une hirondelle extrêmement maigre. Il lui dit : « Commère hirondelle, tu me fais une grande compassion. Tu es d’une maigreur effroyable. Tu ne reposes point sur terre comme les autres oiseaux. Regarde comme je suis gros et gras, moi qui n’abandonne point la terre ». L’hirondelle lui répondit : “Pour moi, j’aime ma maigreur, je ne me nourris que de ce que je trouve dans l’air, qui est mon élément. Je vole plus haut et plus rapidement qu’aucun autre oiseau, à la réserve de l’aigle, auquel nul ne se compare. Mais toi, qui habites la terre, tu tires en toi toute sa malignité. C’est ce qui t’enfle et te gonfle de la sorte. Tu ne saurais marcher, en sorte qu’il y a un proverbe : « Il marche comme un crapaud, il est gonflé comme un crapaud. » Tu n’es plein que d’un venin qui empoisonne. Tu fais horreur et je plais. Mais si tu veux que je te dise à quoi tu es propre, c’est que lorsque tu es desséché et réduit en poudre, tu sers d’antidote à tes pareils. Ne vante donc pas ta grosseur, qui nuit à tous. Imite ma maigreur et ma légèreté, qui peut être propre à quelque chose.”

Le même emblème en vers :

Un crapaud d’un large contour/ Voyant un jour une hirondelle/ Lui dit : aimable Demoiselle,/ Je voudrais vous faire l’amour3. / Mais vous n’approchez pas du séjour que j’habite : / Vous volez trop rapidement/ Sans vous arrêter un moment,/ Et c’est là ce qui me dépite.

Mais l’hirondelle bien apprise/ Lui dit : chacun vit à sa guise. / Je me plais dans mon élément. / Là je trouve ma nourriture,/ Mainte petite créature/ M’y servant d’un doux aliment.

Pour vous, vous rampez sur la terre ; / Vous en tirez tout le venin : / Je suis maigre et je suis légère,/ Je n’ai rien de pesant dans ce peu de matière ; / Vous faites peur au genre humain,/ Masse informe et horrible,/ Qui semblez n’être fait que pour être nuisible.

Si vous étiez un crapaud fort discret,/ Je vous apprendrais un secret : / Au lieu de vous enfler, ainsi que vous le faites,/ Laissez-vous plutôt dessécher,/ Laissez-vous bien pulvériser ; / Vous deviendrez bon en recettes,/ Afin de guérir des poisons/ De vous et de vos compagnons.

— Dutoit, t. IV, Lettre 102, p. 313 – 321.

aAjout de Dutoit.

1Saint Barthélémy des Martyrs (1514-1590), évêque de Braga, cité dix-huit fois dans les Justifications de Madame Guyon, à partir de ce qu’en rapporte le P. Nicolas de Jésus-Maria. V. aussi Lemaître de Sacy, La vie de Barthélemy des Martyrs…, 1663.

2 Gen., 17, 1.

3 Courtiser. V. glossaire.

Du baron de Metternich. 26 mai 1716.

Ce 26 mai 1716

Ma très chère mère. J’ai bien reçu vos deux très chères lettres, la première de votre propre main, et l’autre de celle d’un ami. Je vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez bien voulu prendre même en votre maladie. Je rends grâces au Seigneur de ce qu’Il vous a rétablie un peu, et je le prie de tout mon cœur de vous conserver encore pour le besoin et pour la consolation de Ses faibles enfants, qui ont encore tant de besoin d’instruction et d’encouragement. Je suis bien comparé à un vilain crapaud et je demeurerai tel toujours, si Dieu ne veut pas par miséricorde me tuer et dessécher par le soleil de Sa Justice. La fable du crapaud et de l’hirondelle est très belle : heureux qui ressemble à cette dernière !

Il est vrai qu’autant que je me connais, il n’y a chose au monde en laquelle j’eusse du goût. Mais ma vilaine chair me fait ramper sur la terre à contre-cœur. Plût à Dieu que je pusse me haïr autant que je voudrais ! J’en aurais de la consolation. Mais je ne trouve que trop qu’il y a encore de l’amour propre en moi, sentant assez souvent s’élever en moi une complaisance, qui m’est en abomination et que j’offre au Seigneur pour l’extirper entièrement, vu que je n’en puis venir à bout moi-même. Je tâcherai par Sa grâce d’oublier ce vilain crapaud, et de le laisser à Sa divine Justice. Je ne fais d’autres prières en substance que : Seigneur, faites-Vous justice, faites-Vous obéir. Je suis au reste tranquille, et mon cœur se sent doucement rempli de son objet immense au milieu de mes misèr es. J’espère d’endurer l’esclavage auquel Il me laisse être assujetti, sans penser à me marier.

Ce que vous me dites de la présence de Dieu me plaît beaucoup : il me semble que j’entends toutes les trois manières, et que je goûte ou expérimente les deux premières, savoir le souvenir simple de Dieu et la douce occupation du cœur. J’ai trouvé que je n’ai pu toujours retenir ce souvenir de Dieu. Mais, ma très chère mère, ce souvenir continuel est-il quelque autre chose que cette [v°] attention continuelle à Dieu, que vous appelez écouter Dieu, et que vous recommandez si souvent ? Je vous prie de me donner là-dessus quelque éclaircissement, si Dieu vous le permet. Car je voudrais être toujours attentif à Dieu, et je trouve que mon esprit s’échappe à tout moment. Peut-être faut-il entendre cette attention continuelle de l’attention du cœur, qui ne doit admettre aucun autre objet que Dieu. Mais je crois pourtant qu’il faut tâcher aussi de tenir l’esprit occupé de Dieu autant qu’on peut. N’est-ce pas, ma très chère mère ? Ne vous dégoûtez pas, je vous prie, de ma stupidité, si je vous demande des choses qui vous paraissent toutes claires d’elles-mêmes. J’aime d’être bien affermi dans la vérité, pour prévenir tous les doutes, qui me pourraient survenir. Pour ce qui est de mon cœur, il est toujours tranquille, je ne sais qu’il soit attaché à chose au monde. Mais je ne dis pas qu’il n’est pas attaché : Dieu le sait, et s’Il m’ôtait toutes choses, il se trouverait bien de l’attachement peut-être par la douleur que j’en ressentirais. Je le trouve toujours rempli de son objet1 quand j’y retourne. Je suis souvent quasi en fonte, comme je suis présentement, et alors le cœur se fond et s’écoule en son objet, quand même mon esprit n’y fait point de réflexion et que je suis occupé d’esprit de quelque autre chose. Quelquefois le cœur est plus léger et il se repose pourtant en son objet, et je le trouve ainsi quand je retourne à moi, quoique je ne le sente pas distinctement durant que mon esprit est tourné dehors. Si c’est là la présence de Dieu dont il faut entendre les paroles de Dieu à Abraham : « marchez en Ma présence et soyez parfait », et que par conséquent je goûte en quelque mesure cette divine présence, ce me sera une grande consolation. J’appelle cette présence objective du cœur 2. Mais pour la troisième, où Dieu Lui-même [f.2 r°] est le principe constant de nos actions, et quasi l’âme de notre âme, je crois que j’en suis encore infiniment éloigné. Mais il me semble que je l’entends fort bien, et j’en connais sa valeur infinie.

Je vous avais encore écrit touchant la propre volonté, que j’entendais par là une volonté d’attache, qu’on ne voudrait pas quitter volontiers quand même nous la saurions contraire à celle de Dieu. Et que, si elle était quelque autre chose, je ne savais comment vivre dans l’abandon aveugle, qui suppose que nous ne savons pas la volonté de Dieu. Ce point m’a toujours été un peu obscur. J’ai d’abord connu que la propre volonté était mauvaise et la source de tout mal, mais je n’ai pas bien su ce que c’est la propre volonté, et c’est pour cela que j’ai tant cherché de connaître la volonté de Dieu en toutes les choses particulières. Si donc vous trouvez bon de me dire ce qui en est, ce me sera une grande joie, car je ne voudrais jamais avoir d’autre volonté que celle de Dieu. Si je puis donc croire que j’y sois uni, tant que je ne veux rien avec attache, et que je suis prêt à le quitter si je savais qu’il fût contraire à la volonté divine, ce me sera une si grande consolation et il servira tant à m’affermir dans le repos et dans l’abandon aveugle que je ne le saurais exprimer. Mais si Dieu veut me laisser plus longtemps en cette ignorance, j’en suis content aussi.

Ce m’est une grande joie que la disposition de cette bonne demoiselle vous plaise. Dieu soit loué de ce qu’Il a daigné de Se servir de moi pour lui procurer ce bonheur. Voici ce qu’elle m’a écrit la veille de Pâques : “Si vous apprenez quelque chose de notre sainte mère, faites-m’en, s’il vous plaît, part. Je sens une espèce d’inquiétude toute particulière pour ce saint homme3 et depuis quelque temps, [f° .2 v°] je ne puis ni prier pour lui, ni même y penser sans fondre en larmes. Je ne puis pas en pénétrer la raison. J’ai toujours senti un fond de tendresse et de vénération. Mais à présent c’est une espèce de mouvement qui semble m’attirer le cœur, et une certaine pente qui me fait fondre en larmes, qui pourtant ne semblent pas partir d’une douleur amère, mais d’un certain je ne sais quoi entremêlé d’un grand calme. Dernièrement je lisais tout bas une préface d’un livre où son nom était cité, j’en restais tellement émue que j’étais obligée à chercher plusieurs prétextes pour cacher cette émotion. Le bon Dieu veuille encore nous conserver ce grand trésor.” Je lui ai mandé depuis ce que vous dites d’elle en vos deux dernières : elle en sera extrêmement consolée.

J’ai fait aussi savoir à mon frère ce qui le concernait dans votre précédente. À quoi il me répond ce qui suit : « Je suis fort réjoui et consolé par le souvenir de notre sainte mère. Que me peut-il souhaiter davantage ? Dieu l’en récompense ici et dans l’autre monde, ce qui ne lui manquera pas. Je voudrais pouvoir jouir, au moins pour quelque temps, de sa compagnie quand je devrais être le moindre de sa maison et n’y manger qu’un morceau de pain sec et boire de l’eau. » Depuis ce temps je lui ai encore écrit le passage concernant de votre dernière lettre : il en sera fort touché. Et peut être que Dieu le dégage dans peu. Je vais en quatre jours le voir avec ma belle sœur. Je serai absent d’ici quatre ou six semaines. Il a fort désiré que je vinsse le voir. Je n’ai nul dessein, mais je verrai quelle occasion se présentera. La tutelle des enfants de feu mon ami ne m’arrêtera pas ici, puisqu’elle va finir bientôt. Le prince les fait venir dans son pays, vers où ils se mettront en chemin en deux jours, après quoi il me restera peu de choses à faire pour en être entièrement quitte.

Je me recommande, et mon frère, à vos saintes prières. Si Dieu faisait en sorte que je pusse encore venir vous voir, ce serait bien ma plus grande consolation. Je n’ai pas encore perdu toute espérance pour cela. Adieu, ma très chère mère. Le petit Maître soit votre récompense ! La guerre des Turcs va commencer. Dieu en sait l’issue. Si vous me voulez écrire pendant mon absence, vos lettres ne me manqueront point. Je suis tout à vous au petit Maître. Je salue cet ami qui vous a servi de secrétaire.

— A.S.-S., pièce 7431 ; nous la plaçons ici, compte tenu de l’allusion au crapaud.

a homme [c’est N M ajout interligne entre crochets] et.

1 Dieu.

2 [sic] : lacune ?

3Add. interl. d’une main plue récente, de lecture incertaine : [c’est Nm].

Au baron de Metternich.

Mon très cher frère, je n’avais pas fait pour vous la fable du crapaud, mais je ne suis pas fâchée que vous en ayez fait l’usage que vous en avez fait. Je sais assez depuis longtemps que vous avez un grand goût à être humilié : c’est pourquoi je me réjouis de ce qui produit cet effet en vous. Je vous conjure de demeurer ferme dans votre état. Que craignez-vous ? Votre maison est bâtie sur la roche vive : Jésus-Christ. L’inondation ne peut lui nuire, cependant dès que vous en voyez les approches, vous craignez comme si cette maison était votre ouvrage et non pas celui de Dieu. Quand je verrais une armée rangée en bataille, dit David, je ne craindrais pas, parce que le Seigneur est à ma droite1. Dieu vous fait des grâces infinies : s’Il retirait Son concours perceptible, que feriez-vous et que ne craindriez-vous pas ? Cela peut arriver néanmoins, si Dieu voulait vous ôter tout appui et vous perdre à vos propres yeux. Il y avait des temps où le Tabernacle paraissait aux yeux des enfants d’Israël, et d’autres temps où il était si couvert de nuages qu’ils ne le pouvaient plus voir2 : c’était néanmoins dans ce nuage et dans cette obscurité que Dieu se manifestait à Moïse, qu’Il lui apprenait Ses volontés, afin qu’il en instruisît son peuple. Si le témoignage de l’ancienne loi était rempli de ténèbres, combien celui de la nouvelle le doit-il être davantage, puisque tout se doit passer dans la foi ! Mais il n’est pas encore temps de ceci.

Il est impossible en cette vie que notre pensée soit continuellement appliquée à Dieu, ce qui serait incompatible avec toutes les actions nécessaires à la vie humaine. Ce qu’on appelle écouter Dieu, est une certaine attention du cœur vers Dieu, qui ne s’en détourne point volontairement, parce que son amour devient habituel et que la volonté ne se sépare point de la volonté de Dieu. Dans les commencements, comme je vous l’ai déjà dit, Dieu attire Lui-même toute l’attention de l’âme, la rappelant et la rassemblant autour de Lui comme par un coup de sifflet. Mais lorsque l’âme a acquis par des retours fréquents une certaine conversation habituelle vers son Dieu, Il ne la rappelle plus, ou du moins que très rarement, parce qu’elle ne s’écarte presque plus. Il se contente de la tenir auprès de Lui3. Il appelait dans les commencements l’épouse des Cantiques par l’odeur de ses parfums4, ce qui est une certaine consolation intime, et elle courait à lui de toutes ses forces : courir à un appel est une action fort marquée. Mais lorsque Dieu l’eut menée dans Ses celliers et qu’Il eut ordonné en elle la charité5, il ne fut plus question de courir : elle demeurait tranquille dans Son amour. Que dit-elle alors ? Que la multitude des grandes eaux ne saurait éteindre sa charité6. Elle fait plus : elle ne veut pas même retenir pour elle son Bien-aimé, elle lui dit : « Fuyez comme le chevreuil7, je ne crains plus de Vous perdre ; faites des conquêtes par toute la terre, parce que je ne suis plus attachée à Vous par une présence aperçue, mais par un amour ferme et constant ». Si votre cœur était attaché à quelque autre chose qu’à Dieu, il ne serait pas aussi tranquille qu’il est, parce que le partage cause toujours quelque agitation. Laissez-le donc dans son repos, qui ne peut venir que de l’approche du centre. Ne vous inquiétez plus pour vous-même, et souvenez-vous que vous appartenez à Celui qui vous a racheté d’un grand prix. N’entreprenez donc rien sur Ses droits : penser à vous, craindre pour vous, marquent que vous êtes encore à vous-même, et que vous n’êtes pas parfaitement abandonné. Pourquoi vous mêlez-vous de ce qui appartient à un autre ? Dieu est le fort armé, qui saura bien garder ce qui est Sien. Votre manière de présence de Dieu est très bonne : vous allez bien, demeurez en repos entre les bras du Bien-aimé. S’Il dort quelquefois dans le vaisseau, il ne faut pas Le réveiller ; car Il vous dirait comme à Pierre: Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté ?

Pour ce qui est de la propre volonté, elle consiste ou à ne pas vouloir tout ce que Dieu veut, ou à vouloir quelque chose qu’Il ne veut pas. La volonté de Dieu nous est marquée par toutes les providences qui arrivent dans l’état où Il nous a mis, s’y laissant conduire comme un enfant. Nul ne sait si bien la volonté de Dieu qu’un enfant, quoiqu’il ne le connaisse pas, parce qu’il vit dans l’innocence et qu’il se laisse mener comme on veut et où l’on veut. Il est certain qu’une personne qui ne veut rien avec attache, est unie en quelque sorte à la volonté de Dieu. Mais il y a outre cela une certaine souplesse, qui rend notre volonté si aisée à remuer par celle de Dieu qu’elle ne Lui résiste presque jamais, qu’elle trouve bon tout ce qu’Il fait, et comme Il le fait, en sorte qu’elle ne voudrait disposer d’elle-même en nulle manière. Et j’ose dire que, quand l’âme est fort avancée, je doute qu’elle pût le faire, non que cela soit absolument impossible, mais parce qu’une longue habitude est comme changée en nature. Notre volonté est comme une girouette exposée au vent, elle ne quitte point le lieu où on l’a placée, et néanmoins le moindre petit vent la fait mouvoir : aussi notre âme unie à Dieu par la pure charité, reçoit jusqu’aux moindres impulsions de l’Esprit de Dieu. Quand c’est quelque chose de conséquence que Dieu ne veut pas de nous et qu’on croit devoir entreprendre, dans le moment de l’exécution Dieu arrête l’âme par une certaine répugnance qu’Il lui donne ; que si c’est quelque chose qu’Il veut d’elle, si elle n’y entre pas d’abord (faute de lumière ou d’une autre sorte), elle sent une certaine mésaise, jusqu’à ce qu’elle ait fait ce que Dieu veut d’elle. Mais pour ce qui est ordinaire et journalier, il ne faut attendre rien de bien marqué, mais se laisser de moment en moment à tout ce qui nous arrive d’ordre de Dieu dans notre état.

La propre volonté se règle sur le propre amour. Plus l’amour est pur, moins il y a de propre volonté dans l’âme, et je puis vous assurer que l’âme vient au point de n’en pouvoir trouver. Comment l’âme désappropriée aurait-elle une propre volonté, puisque la propre volonté est la propriété la plus grossière ? Je prie Dieu de vous donner l’intelligence de ce que j’exprime peut-être fort mal. Mourez continuellement à vous-même, et vous en apprendrez plus que je ne puis vous en dire. Soyons les chiffons du bon Dieu, comme il fut montré à Henri Suso9 qu’il devait être. Soyons contents qu’on nous élève en haut, qu’on nous jette dans la boue : le pauvre chiffon ne résiste à rien.

J’oubliais de vous dire que c’est l’attention du cœur que Dieu demande. Il dit : Je la mènerai en solitude, et là Je parlerai à son cœur10, et à son prophète : Parlez au cœur de Jérusalem11. C’est donc le cœur qui doit être attentif. Les paroles du Verbe ne sont pas des paroles articulées : les paroles articulées se font par le ministère des anges. Mais le parler du Verbe est Son opération : cette opération, ou cette parole, est simple et paisible, elle instruit le cœur sans rien faire entendre à l’esprit, de sorte que l’âme est étonnée de ce qu’elle fait sans l’avoir appris. Dieu instruit aussi par Sa parole médiate, mais c’est d’une toute autre manière, qui est moins intime, moins profonde, et moins étendue, où l’imagination peut se mêler ; et cette manière, selon le bienheureux Jean de la Croix, est sujette à méprise.

— Dutoit, t. IV, Lettre 103, p. 322 - 329.

1 Ps., 3 ; Ps., 16 ; Ps., 26.

2 Deutéronome, 4, 11.

3 Cant., 3, 5 : « Filles de Jérusalem, je vous conjure […] de ne point réveiller celle qui est ma bien-aimée… » (Sacy).

4 Cant., 1, 3 : « Entraînez-moi après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums… » (Sacy).

5 Cant., 2, 4.

6 Cant., 8, 7 & 14.

7 Cant., 8, 17 : Conclusion : « Fuyez, ô mon bien-aimé, et soyez semblable à un chevreuil et à un faon de cerf, en vous retirant sur les montagnes des aromates. » (Sacy).

8 Matthieu, 14, 31.

9 « En sa vie, chap. 22. » (Dutoit). Chap. 20 dans les éditions modernes, déjà cité plus haut en note à une lettre adressée à Homfeld : « Il vit un chien qui courait au milieu du cloître et portait un paillasson [“un tapis râpé”] usé dans sa gueule […] il le lançait en l’air, il le jetait par terre, et il le déchirait… »

10 Osée, 2, 14.

11 Isaïe, 40, 2.

Au baron de Metternich.

Je comprends bien, mon cher frère, que les conseils de A. B 1. vous ont paru différents des miens, quoique ce soit la même chose dans le fond. Le conseil de renoncer à tout, est l’essentiel. Jésus-Christ le dit Lui-même : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède, ne peut être mon disciple2. Il n’est point question de renoncer à son état, mais à l’attachement pour toutes les choses de la terre. Nous voyons les exemples de l’un et de l’autre dans l’Écriture sainte. Saint Jean ne conseille à personne de quitter son état, quoiqu’il les engage à la correction des mœurs dans leur état. Jésus-Christ fait changer d’état à ceux qu’Il appelle à la prédication de l’Évangile, et nous ne voyons pas qu’Il l’ait fait changer aux autres. Les apôtres en ont usé de même. Il y a à la vérité quantité de saints anachorètes et autres, qui ont tout quitté pour s’appliquer d’une manière plus particulière à Dieu dans la solitude. Nous voyons quantité de personnes qui renoncent encore au monde dans la religion catholique et ailleurs. Tout cela ne conclut rien pour vous, quoique j’espère bien que Dieu vous retirera tout à fait des embarras du monde.

Ce que vous devez faire le plus présentement est de vous détacher universellement de toutes choses et de vous-même, sans quoi la solitude vous serait peu utile. Si le seul renoncement des choses extérieures sanctifiait, tous nos religieux seraient des saints, et cependant on trouve rarement des saints parmi eux : ce qui fait voir que le renoncement extérieur n’est rien sans le renoncement absolu de nous-mêmes, c’est-à-dire de notre propre volonté et de tous ses apanages, comme sont les désirs, même ceux d’être parfait, enfin tout ce qui appartient à la volonté, que vous savez mieux que moi. Il faut aussi renoncer au propre esprit, aux raisonnements, aux idées, préventions, préjugés, etc.

Une des raisons qui fait que je désire qu’on ne quitte point son état, quoique je désire qu’on soit parfaitement détaché, c’est que Dieu voulant à présent et dans les siècles à venir introduire Son Esprit intérieur dans tous les lieux, parmi toutes les nations, dans tous états et conditions, je ne crois pas qu’on doive facilement quitter son état à moins d’une vocation particulière, et c’est ce que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, d’être éclaircis sur ce qui vous regarde. Nous n’en pouvons être éclaircis que par deux moyens : l’un, si l’amour de la retraite est persévéramment gravé dans votre cœur, et si Dieu vous continue ce penchant ; l’autre, si véritablement en votre état vous y avez des attaches trop fortes. Je pourrais ajouter une troisième raison qui serait : si Dieu me le mettait fortement au cœur ; mais comme j’aimerais mieux suivre les deux premières, je m’arrête peu à ce dernier.

Je crois avoir répondu dans ma dernière à toutes vos difficultés, mais je ne laisserai pas encore de vous dire ce qui me viendra sur vos articles.

Pour commencer, je crois que vous cherchez toujours trop de certitude. La voie de la foi et celle de la certitude sont deux voies entièrement différentes. Je conviens que pour changer d’état, il faut quelque chose de particulier ; mais pour le courant de la vie il faut un grand abandon, et faire de moment à autre ce qui se présente à faire, dans l’ordre et l’état où l’on est mis. Votre manque d’abandon n’est pas pour demander conseil sur le mariage ou le changement d’état, car cela même est nécessaire et je vous y ai répondu par mes précédentes, mais pour toutes les petites choses journalières, où il faut aller son chemin avec une grande simplicité, foi et abandon, sans tant de scrupule et d’hésitation.

Jusqu’à votre quinzième article vous dites fort bien, et il est inutile de vous y répondre : vous en dites tout ce qu’on en peut dire. Pour ce qui regarde les autres jusqu’à l’article vingt-troisième, je crois vous en avoir assez dit, mais je ne laisserai pas de vous dire encore qu’il y a des choses qui paraissent volontaires et qui ne le sont point, que l’on en peut juger par le fond de la disposition de la personne. Mais comme Dieu permet ces chutes apparentes pour nous donner une sainte haine de nous-mêmes et nous ôter tous les appuis que nous pouvons avoir en nous-mêmes, nous faisons souvent de grandes fautes en voulant être trop certifiés : nous sortons par là de ce que Dieu veut de nous, car si l’on nous assure que ce sont des péchés réels, la misère ne finissant point pour cela, pour peu qu’on ait l’esprit faible on entre dans un désespoir très dangereux. Si l’on nous assure aussi qu’il n’y ait point de mal, la sécurité pourrait donner une certaine licence qui pourrait devenir un véritable mal. Ainsi combattons de toutes nos forces avec un entier abandon à Dieu. Si malgré cela nous succombons en apparence, ne laissons pas d’être infiniment abandonnés à Lui et humiliés à proportion, voyant notre misère et ce de quoi nous serions capables sans Sa grâce, puisque ce n’est là qu’un petit échantillon de ce que nous ferions sans Lui.

Ne vous étonnez donc pas si ceux qui ont écrit de ces sortes de voies intérieures ne décident rien positivement là-dessus : cette décision absolue ferait beaucoup plus de mal que de bien, parce que la nature, qui cherche son compte partout, désirerait fort d’être autorisée par la grâce. Ainsi demeurez dans votre abandon, et contentez-vous de ce qu’on vous a dit, et peut-être qu’on vous en a trop dit. Mais j’ai une chose dont je dois vous avertir, que quand vous seriez quitte de votre peine et que vous auriez été un temps considérable sans y retomber, un simple retour sur vous-même, une joie d’un seul instant de vous en voir quitte, sera suffisant pour vous y faire retomber ; Dieu étant infiniment jaloux que l’âme n’ait plus aucun retour sur elle-même et qu’elle demeure totalement abandonnée à Lui. L’époux dans le Cantique dit : Ma sœur, mon épouse, vous m’avez blessé par un de vos yeux, et par un cheveu de votre cou3, ce qui marque qu’elle n’avait qu’un seul et unique regard pour son unique et divin objet, l’autre œil étant fermé pour elle-même pour tout le reste. Le cheveu du cou marque que toutes ses pensées et ses affections étaient uniquement tournées vers ce grand objet sans se dissiper autre part, et c’est là ce qui fait le plaisir de l’époux et ce qui lui blesse le cœur.

À l’égard de votre article vingt-troisième et les suivants, ce qui dépend de l’homme est de ne point se reprendre et de demeurer fixement et invariablement abandonné à Dieu, quand Il nous conduirait aux enfers ou qu’Il permettrait que nous y tombassions. Dieu punit par ces sortes d’épreuves la propriété passée, la présente qu’Il connaît quoique nous ne la connaissions pas, et (si nous étions délivrés de nos peines) celle qui pourrait arriver par une secrète joie que nous aurions en cela, et par un repos pris en notre délivrance plutôt qu’en Dieu. Or comme l’homme ne se donne jamais la mort à soi-même quand il est sage, et qu’il meurt par des causes naturelles, nous ne pouvons point nous donner nous-mêmes la mort intérieure : il n’y a que Dieu qui le puisse faire par des moyens connus à Lui seul, et tout contraires à nos idées. Si l’homme pouvait comprendre le moyen de mort que Dieu lui a choisi, qu’il le regardât invariablement comme tel, il ne mourrait jamais par ce moyen-là, et Dieu lui en choisirait un autre auquel il n’aurait jamais pensé.

Ceux qui ont des personnes éclairées pour les conduire dans ces routes, ne sont point à plaindre s’ils ont de la foi, quoiqu’ils se croient malheureux : mais ceux qui n’en ont point sont dans un pas bien glissant, qui les jette ou dans la tentation de tout quitter ou dans un désespoir. Peu demeurent fidèlement abandonnés à Dieu, se laissant exercer par le démon et par les penchants de la nature corrompue, mettant toute leur gloire dans la seule gloire de Dieu, tout leur bonheur dans Son bonheur, sans se soucier d’eux non plus que d’un moucheron, Dieu ayant mille fois plus de droit de nous perdre s’Il le veut (ce qu’Il ne fera pourtant jamais) que nous d’écraser un moucheron, ne l’ayant point créé et ne pouvant lui rendre la vie.

Vous avez trop d’intelligence pour n’être pas content sur vos difficultés, et pour en laisser naître davantage dans votre esprit, ce qui serait un grand défaut d’abandon et qui vous tiendrait toujours autour de vous-même. Je ne vous dis pas cela pour vous empêcher de m’écrire vos difficultés, et je ne me lasserai jamais, s’il plaît à Dieu, d’y répondre, mais parce que je désire infiniment de vous voir sortir de vous-même, et que vous ayez cette sainte haine si fort recommandée, qui n’est pas seulement dans les discours ou la spéculation, mais très réelle, en sorte que nous venions jusqu’au point d’être ravis de nous voir traiter comme les derniers des hommes, accablés de notre propre misère, nous croyant indignes que Dieu étende Sa main pour nous en délivrer, n’osant même le Lui demander, mais demeurant dans notre néant comme un mort que les vers rongent de toutes parts sans qu’il se remue.

Il n’est point nécessaire de renouveler l’abandon, mais d’y demeurer réellement. Lorsque nous ne le rétractons pas par quelque action ou par quelque retour volontaire sur nous-mêmes, il demeure fixe, quoiqu’on ne l’aperçoive pas. Mais si on s’en était détourné volontairement, il faudrait alors faire un nouvel acte pour y rentrer ; non pas un acte distinct et multiplié, mais un simple retour d’adhérence à Dieu, qui dit tout sans rien exprimer.

Vous êtes trop multiplié, mais jusqu’à ce que vous retourniez à cet état simple dont vous vous êtes retiré par vous-même, vous ne serez point en la place où Dieu vous veut. Prenez courage, je vous en prie, et laissez-vous là comme une chose qui ne vous appartient plus, et dont vous ne devez plus vous mêler du tout, ni même vous souvenir si cela se pouvait. Plût à Dieu que vous fussiez si bien perdu dans votre Être original que vous ne vous vissiez plus vous-même ! Mais vous faites comme la femme de Lot, qui fut changée en statue de sel4, ce qui vous fait voir que c’est la fausse sagesse, ou la peur, qui font retourner l’homme sur lui-même et regarder derrière lui. C’est pourquoi Jésus-Christ dit que celui qui, ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n’est pas propre pour le royaume de Dieu5, c’est-à-dire pour que Dieu règne absolument en lui.

Pour ce qui regarde les livres spirituels, il ne les faut point lire par curiosité, mais pour nourrir l’âme, la rappeler au-dedans, se laisser engraisser d’une certaine onction qui y est cachée, n’en lire que ce qu’il faut pour faire ces effets, ne point lire avec avidité : lire et se reposer pour se nourrir véritablement, c’est avaler et digérer la viande, sans quoi on ne se nourrirait point quoiqu’on la machât sans cesse. Outre cela, la multiplicité des lectures et des livres qui, quoique écrits par des personnes spirituelles, ne sont pas néanmoins la voie que Dieu demande de nous, peuvent nous nuire beaucoup. Ou bien si, ayant outrepassé les lectures qui nous ont servi en un temps, nous voulions les reprendre parce qu’elles nous ont fait du bien, elles nous nuiraient alors, nous faisant rentrer dans nos premières voies et, nous tenant arrêtés en nous-mêmes, elles nous brouillent et nous causent plusieurs difficultés. Les moyens qui sont bons en un temps, ne le sont plus en un autre. L’homme aime naturellement quelque chose de détaillé, sur quoi il puisse appuyer son esprit, mais lorsque Dieu dénue, cela est fort nuisible.

Pour la chimie [alchimie], je vous avais déjà mandé que je ne croyais pas que vous dussiez vous y appliquer que pour des moments de délassement. Mais comme on m’a dit que c’est un travail suivi, il serait difficile que cela fût de la sorte. Il ne faut pas croire que le démon vous tentera de faire une chose sous prétexte de faire du mal, mais un bien. Ce désir de soulager le prochain est bon en soi, mais il faut savoir si Dieu vous y appelle. Laissez cela aux gens actifs et souvenez-vous de ces paroles de Jésus-Christ : Laissez aux morts le soin d’ensevelir les morts; et pensez à ce que dit Notre Seigneur : vous avez toujours les pauvres, mais vous ne M’aurez pas toujours7 , nous marquant par là que, quand Il appelait à l’intérieur et à jouir de Sa présence, il fallait laisser tout le reste pour ne s’occuper que de Lui, ne s’occupant des choses du dehors que comme par accident, ce qui pourtant n’exclut pas de remplir les devoirs dans l’état où l’on est.

Il me vient dans l’esprit ici que vous devriez travailler à ramener votre ami. Faute de connaître bien les voies de Dieu, on s’en écarte dans le temps d’épreuves ou de misères, et d’une faute on tombe dans une plus considérable, qui est de ne point revenir à Dieu, tant par la crainte des difficultés que par le doute où l’on est de pouvoir retrouver sa première place et sa première disposition, ce qui fait que l’on demeure avec persévérance dans son égarement. Ô si ces personnes-là comprenaient bien la bonté de Dieu, qui reçoit l’enfant prodigue 8 de tous les bras de Son amour, qui le comble de biens, le remet dans sa première place, ne se souvient plus de ses indignités, ne les lui reproche même plus si son retour est sincère et plein d’humilité ! Il ne faut point juger de Dieu comme des gens du monde, qui ont peine à rétablir leurs amis qui les ont outragés dans cette première familiarité qu’ils avaient ensemble. L’âme véritablement humble éprouve au contraire qu’où le péché avait abondé, la grâce surabonde9, ce qui accable l’âme de reconnaissance et de confusion ; et toutes les grâces ensemble ne la feraient pas sortir de son humiliation profonde, bien loin de devenir propriétaire de ces mêmes grâces. C’est ce que je voudrais que vous fissiez comprendre à votre ami.

La réponse au trente-neuvième article, où vous demandez une règle pour discerner les mouvements divins des mouvements de l’ennemi, est que celui qui marche simplement, marche confidemment10.

Puisque vous avez trouvé la victoire par le moyen de l’oraison, vous devez la continuer avec un grand soin, mais l’oraison la plus simple. Je crois que votre plus grand mal a été que Dieu vous y ayant appelé d’une manière si particulière, vous n’en avez pas fait votre principale occupation et la plus continuelle qui vous eût été possible. Mais sur toutes choses, retranchez vos doutes et vos craintes de vacuité. C’est assurément le démon qui les met en vous afin de vous détourner de ce que Dieu veut. Vous voyez par là combien il est de conséquence de ne se point appliquer toutes sortes de conseils. Lorsque les mystiques ont parlé de ce faux vide, ils ont parlé pour des personnes qui, par amour des choses élevées et sans avoir aucun don d’oraison, se mettent dans une certaine indolence où ils n’ont jamais eu aucune occupation de Dieu, comme j’en ai connus. D’ailleurs, parmi les écrivains mystiques, il y en a qui ont écrit dans une demi-lumière, et qui ayant trouvé d’ailleurs des personnes fainéantes et paresseuses, qui demeurent dans une certaine indolence sans faire aucun effort pour se combattre ni pour se tourner vers Dieu, ils ont cru devoir donner ces conseils. Mais je vous assure que souvent ces sortes de lectures des demi-éclairés nuisent plus qu’elles ne servent, car pour une douzaine d’âmes que l’on trouvera dans cet état d’indolence dont je parle, il s’en trouvera cent mille qui par amour propre ne voudraient point quitter leurs propres activités, ni leurs lumières distinctes et aperçues. Pour vous, soyez persuadé et certifié que Dieu vous appelle à une oraison très simple, à un grand abandon entre Ses mains, sans retour sur vous-même. Et j’ose dire que j’aimerais mieux pour vous une distraction vague de quelques moments où le cœur n’aurait point de part, que cette attention pour apercevoir votre oraison et votre application distincte à Dieu.

Ayez donc bon courage et vous laissez comme un petit enfant entre les bras de sa mère qui le lève, le couche, le tient en repos, le promène, le nourrit de son lait sans qu’il songe à lui, ni qu’il s’embarrasse de rien. C’est à cet état que vous êtes appelé, et dont vous vous êtes écarté pour vouloir trop bien faire et trop connaître ce que vous faites. C’est où il faut rentrer pour renaître de nouveau. Vous aurez peut-être de la peine d’abord, à cause de ce long circuit que l’intérêt que vous prenez pour vous-même vous a fait faire : mais avec le temps et la patience vous en viendrez à bout ; et quand Dieu ne vous recevrait pas d’abord, pour vous punir de votre infidélité, il faudrait porter cela dans une patience humble, attendant avec persévérance que Dieu vous remette en votre place, demeurant même abandonné pour ne la point retrouver. Ce procédé simple et paisible dans l’entier oubli de vous-même, vous rendra mille fois plus agréable à Dieu que vous ne pourriez être par tous vos efforts. Oubliez-vous, oubliez-vous, oubliez-vous, et vous serez comme un enfant entre les bras de Dieu ; c’est tout ce qu’il veut de vous. Quand il sera temps que vous quittiez tout extérieurement, j’espère que Dieu me fera vous le dire.

Pour les autres sortes de particularités, comme le souvenir des grâces que Dieu vous a faites, la prière pour le prochain, etc., l’âme en a dans tous les états. Dès que ces choses viennent de Dieu, et non de notre propre activité, le simple souvenir d’une personne est notre prière sans prière pour cette personne : il faut donc les recevoir, mais ne s’y arrêter pas un instant, les outrepassant aussitôt.

On a toujours recommandé la mortification avec l’oraison, plus forte dans les commencements, selon le tempérament d’un chacun, et Dieu n’a jamais pris une personne par l’intérieur, qu’Il ne lui en ait fait faire beaucoup de toutes sortes, jusqu’à ce qu’elles lui deviennent presque inutiles, parce que l’appétit ne se trouve plus en guère de choses, non plus que la répugnance. Mais lorsque Dieu veut Lui-même devenir le principe de la créature, la faisant sortir d’elle-même, Il ne lui permet plus ces sortes de mortifications qui s’appellent austérités, parce que l’âme y trouverait un appui et par conséquent un arrêt, qui la retenant et la fixant en elle-même, empêcherait cette souplesse infinie qu’on doit avoir pour se perdre dans son Être original. En quelque temps que ce soit, on ne cherche en nulle manière ni son goût, ni ses aises, oubliant tout cela comme le reste, une nourriture simple, frugale et uniforme étant une mortification perpétuelle, qui ne se remarque ni par soi-même ni par les autres. On doit aussi avoir beaucoup d’égard à la santé, à la faiblesse du tempérament, aux grandes occupations des emplois, à la manière d’oraison, parce qu’une abstraction forte détruit plus la santé que ne feraient les plus grandes austérités : ainsi si vous ajoutez à cela les austérités, vous devenez tellement infirme que dans la suite nous voyons la plupart se relâcher en mille choses, et puis s’employer tout à l’occupation de leur santé. La conduite dont je parle évite tous ces inconvénients. D’ailleurs c’est que, lorsque Dieu nous appelle à nous oublier nous-mêmes, ces austérités particulières et recherchées nous sont une occupation de nous et d’elles.

Il y a encore une autre raison : c’est que, quand Dieu prend Lui-même le soin de nous détruire, Il en est si jaloux qu’il ne veut pas que nous y mettions la main. Il nous punit comme Oza11, qui voulut mettre la main à l’arche pour la soutenir, non d’une mort extérieure, mais en retirant son soin et sa vigilance. Or il est certain que, quand nous nous mettrions tous les jours en pièces sans cesser de vivre, tous nos tourments ne seraient qu’une paille brûlée en comparaison de l’application de la divine justice sur l’âme pour la purifier, qui est le purgatoire de cette vie, que nous devons recevoir passivement, comme les âmes du purgatoire dans l’autre vie reçoivent passivement l’application de la divine justice, qui les purifie si radicalement qu’elle les rend propres à être réunies à leur Être original. Si par impossible les âmes du purgatoire restaient dans ce lieu après leur entière purification, elles n’y souffriraient rien du tout, et cette même justice qui les fait souffrir de si cruels tourments à cause de leurs impuretés, leur deviendrait une béatitude essentielle. Elles resteraient plongées dans une mer d’amour et non de douleur.

Voici une longue lettre, aussi bien que les dernières. Lisez-les de temps en temps et vous y tenez ferme, sans écouter vos raisonnements, qui sont comme le flux et le reflux de la mer. Il n’est point question de vous appuyer sur la raison, qu’il faut détruire, mais sur l’abandon entre les mains de Dieu. Il n’y a qu’une longue expérience et la suite qui puisse vous rendre stable.

Demeurez ferme aux avis qu’on vous donne et ne songez qu’au moment présent. Laissez l’avenir à la Providence. L’abrégé de votre lettre est excellent, tenez-vous y. Je prie Dieu de vous être toutes choses et vous assure que votre âme m’est infiniment chère.

— Dutoit, t. IV, Lettre 104.

1 Antoinette Bourignon ?

2 Luc, 14, 33 ; I Jean ; Matthieu, 4, 18-22 ; Actes, 13, 2-3 ; etc.

3 Cant., 4, 9.

4 Genèse, 19, 26.

5 Luc, 9, 62.

6 Luc, 9, 60.

7 Jean, 12, 8.

8 Luc, 15, 20.

9 Rom., 5, 20.

10 Prov., 10, 9.

11II Rois, 6, 6-7.

Au baron de Metternich.

Nisi dominum aedificavit domum, in vanum laboraverunt qui aedificant eam. Si le Seigneur ne bâtit Lui-même la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent1.

Je n’ai garde, mon cher *, de vous demander ce que Dieu ne vous demanderait pas : ainsi ne craignez rien. Tout ce que je voudrais de vous est que vous fussiez dans un tel équilibre que Dieu pût vous pencher comme il Lui plairait. Pour cela il faut laisser les préjugés et demeurer abandonné à Dieu sans réserve, afin qu’Il vous penche comme il Lui plaira. Pour ce que vous me dites du système du D. P. 2, je suis de son sentiment sur cet article, mais comme j’ignore ses autres propositions, je les laisse pour ce qu’elles sont.

Ceux qui font une aussi grande injure à Dieu que de Le croire l’auteur du péché, ne connaissent point Dieu et n’ont pas, comme dit le sage3, des sentiments dignes de Sa bonté. Il est certain que l’oraison simple, la foi et le pur amour instruisent si foncièrement de ces vérités qu’on n’en saurait douter. De dire comme cela se fait, je n’y comprends rien autre chose que ce qui est dit dans l’Écriture : que l’onction nous instruit4. Car par le seul recueillement, une foi simple et un amour pur, on est instruit de toute vérité. Esprit saint, Amour éternel, enseignez Vous-même Vos enfants, et toute vérité leur sera manifestée, non en distinction mais par une persuasion intime.

Je suis bien éloignée de ne vouloir point que vous lisiez les livres intérieurs : ils instruisent en deux manières, et par le distinct et par l’onction, et ce serait une témérité de vouloir vivre dans une continuelle abstraction. Cela ne sert d’ordinaire qu’à dessécher le cœur, qui est le lieu où Dieu réside. Je ne prétends pas, mon cher *, vous faire des lois, mais je vous dis simplement ce que je pense. Si Dieu permet que vous veniez, je ne vous obligerai à rien, car ce n’est pas à moi de me mêler de cela : Dieu fera ce qu’il Lui plaira. Je suis toujours malade, mais Dieu est le maître. Mes respects à M. votre frère.

— Dutoit, t. IV, Lettre 107.

1 Ps., 126, 1.

2 Il s’agit — peut-être — du mystique anglais John Pordage (1607-1681), lui-même influencé par Jacob Boehme. V. plus bas la lettre de Metternich du 19 août 1716 et la note correspondante.

3 Sagesse, 1, 1.

4I Jean, 2, 27 : « Mais pour vous, faites que l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous. Et vous n’avez pas besoin que personne vous enseigne. Mais ce que son onction vous apprend de toutes choses, c’est la vérité et il n’y a point en cela de mensonge. Ainsi donc qu’il vous a enseigné, demeurez en lui. » (Amelote).

Au baron de Metternich

Je comprends à merveille ce que mon cher frère veut dire sur l’étendue des esprits, s’il entend par là que les esprits sont d’autant plus parfaits qu’ils ont plus d’étendue. Mais cette étendue n’est autre chose qu’une capacité de recevoir Dieu plus purement, et d’en être possédé plus pleinement et plus parfaitement. Cette qualité dans les hommes bienheureux vient de la souplesse et de la docilité qu’ils ont eue dans cette vie à se laisser désapproprier et étendre. C’est ce qui est marqué dans le Traité du Purgatoire sous la comparaison des vases1. Il est donc essentiel à l’esprit d’avoir cette sorte d’étendue.

Mais il n’en est pas de même des formes, car s’ils en avaient aucune, ils ne seraient pas assez disposés pour recevoir la communication pure et simple de Dieu. Lorsque nous voyons les esprits sous quelque forme, ce sont des formes qu’ils empruntent pour se faire discerner à nos esprits grossiers, mais cela n’est nullement de leur essence. C’est ce qui fait que toutes les visions sont très fautives, et qu’il ne faut jamais les prendre à la lettre. L’ange Gabriel s’apparut à la Sainte Vierge en forme humaine, parce que, comme il s’agissait de la plus grande ambassade qui ait jamais été, il fallait qu’il prît une forme pour lui parler et traiter avec elle de ce grand mystère ; cependant rien ne serait plus faux que d’attribuer à l’ange une forme corporelle et humaine semblable aux nôtres. L’ange Raphaël prit de même une forme humaine pour conduire Tobie : il n’avait pas néanmoins essentiellement la forme qu’il empruntait. Et pour faire voir que nos esprits discernent quelquefois des formes qui ne sont point, l’ange dit : Il paraissait que je buvais et mangeais lorsque j’étais avec vous ; cependant il n’en était rien ; je me nourris d’une autre viande que vous ne connaissez point2. Cette nourriture n’est autre que la communication de l’Esprit divin à l’esprit purifié des anges. Le Saint-Esprit a paru en forme de colombe et de langues de feu3 : ce serait néanmoins une absurdité de croire qu’il fût ou colombe ou langue de feu. Mais Dieu a la bonté de Se proportionner à notre faiblesse et Il S’accommode à notre intelligence.

Ce que je veux dire dans l’endroit du Deutéronome que vous citez4, n’est pas que Dieu soit partout par une étendue locale, mais qu’Il est tout en tout par Son immensité et Son indivisibilité, ce qui est un mystère que la raison ne comprend pas. Nous devons L’adorer avec respect et si nous en formons quelque idée, nous nous égarerons toujours.

Il y a eu autrefois des solitaires qui croyaient Dieu corporel, et ils passaient toute leur vie à s’en faire des formes différentes. Ils étaient pourtant de très saints hommes. Mais comme ils avaient ouï dire qu’il fallait chercher Dieu en soi afin de ramasser toutes les forces de l’âme au-dedans, et comme ils étaient extrêmement grossiers, ils crurent ne pouvoir chercher Dieu en eux qu’en se figurant des formes corporelles, de sorte qu’ils Le formaient et L’habillaient chacun à leur mode. Cela étant venu à la connaissance des saints hommes de ce temps, on fit ce qu’on put pour les tirer de là, et enfin cette manière de se faire des formes de Dieu fut condamnée universellement de toute l’Église. Comme ils étaient bons, pieux et dociles, ils travaillèrent de toutes leurs forces à se défaire de ces formes, dont ils avaient contracté une longue habitude ; mais ne trouvant plus cette facilité de fixer leurs esprits par des formes corporelles, ils pleuraient amèrement, disant : On nous a ôté notre Dieu.

Je crois que la cause de toutes les idolâtries qui sont arrivées dans le monde, a été de ne pouvoir adhérer par une pure et simple foi à la pure, nue et simple essence divine. C’est ce qui a fait qu’on a donné dans les formes, et comme chacun d’entre eux s’en formait d’une différente manière, cela fit la pluralité des dieux. Dieu pour empêcher les Israélites d’idolâtrer, et voyant combien l’esprit humain était léger et peu appliqué à la vérité pure, il ordonna un tabernacle et grand nombre de cérémonies pour arrêter la volubilité de l’esprit de l’homme. Jésus-Christ venant pour être notre sauveur et désirant nous enseigner une religion pure et simple, nous apprit d’abord la pauvreté d’esprit5, afin de nous conduire insensiblement par la foi, qui comprend tout ce que Dieu est dans la totalité de tout Lui-même sans en faire aucune forme ni espèce. Il nous apprit ensuite la manière d’adorer le pur Esprit, qui est de l’adorer en esprit, et la suprême vérité qui est de l’adorer en vérité selon tout ce qu’elle est. Or comme toutes les formes nous éloignent infiniment de cet Être pur et simple, qui n’a ni forme ni mélange, Jésus-Christ nous assura que Dieu, étant pur Esprit, voulait des adorateurs en esprit, parce qu’il faut que l’adoration soit conforme à son objet. Si je dis mal, accusez-en mon ignorance. Vous savez combien ma volonté est droite pour vous et combien je vous aime en Jésus-Christ.

Vous vous moquerez de moi, mon cher baron, de vous avoir écrit dans mon ignorance, mais la pure charité et l’affection sincère qui fait agir par le divin Maître, rehausse l’ignorant jusqu’au savant, et ravale le savant jusqu’à le mettre de niveau avec l’ignorant. Ce Maître divin sait seul combien vous m’êtes cher.

— Dutoit, t. IV, Lettre 108, p. 367.

« … un vase croît entre les mains du potier tant qu’il demeure sur le tour, il s’étend insensiblement. Mais lorsqu’après lui avoir donné la capacité conforme à l’usage auquel il le destine, [le potier] l’a mis dans le fourneau, il n’y a plus moyen de l’accroître. » (Traité du Purgatoire de Madame Guyon, éd. M.-L. Gondal, Millon, 1998, p.55).

2 Tobie, 12, 19. — viande : nourriture. V. glossaire.

3 Luc, 3, 22 : « Le saint Esprit descendit sur lui sous la forme visible d’une colombe… » ; Actes 2, 3 : « Il leur parut comme des langues de feu… »

4Peut-être Deutéronome, 32, 10-11 : « Il l’a trouvé dans une terre déserte […] il l’a instruit et il l’a conservé comme la prunelle de son œil. Comme un aigle attire ses petits pour leur apprendre à voler, et voltige doucement sur eux, il a de même étendu ses ailes… »

5 Matthieu, 5, 3 (les Béatitudes).

Au baron de Metternich.

Je vous aurais écrit plus tôt, mon très cher frère, si j’avais été en état de cela, mais je n’ai pu même lire votre lettre, ayant une grande fièvre continue, un mal de gorge et des douleurs très fortes. Je n’ai pu lire, à cause des maux de tête, ce que vous me mandez sur le sentiment de **1. Tout ce que je sais, c’est que saint Paul nous assure que Dieu est tout en tous2 et que saint Denis veut qu’on ne traite de Dieu que par négation et non par affirmation, de peur de se méprendre3. La voie de la foi est d’autant plus sûre et plus pure, qu’elle ne se forme aucune idée de Dieu. Elle Le croit tout ce qu’Il est dans Sa totalité tel qu’Il est, car lorsqu’il fut question de Se faire connaître à Moïse, Il ne dit que : Ego sum qui sum4. Adorons-Le, croyons-Le dans la totalité de ce qu’Il est, et ne tâchons point de pénétrer autre chose. Que notre amour suive notre foi : aimons-Le dans la totalité de ce qu’Il est.

Ceux qui se sont donnés à Lui et qui ont profité des discours de **, s’y donneraient tout de même et encore mieux si, sans rien examiner en Dieu, ils Le croyaient tout ce qu’Il est et L’aimaient selon ce qu’Il est. Je sais qu’il est difficile de mourir à ses préjugés et à ses opinions, cependant il y faut mourir pour Le traiter en Dieu et pour avoir des sentiments dignes de Lui. J’ai fait ce que j’ai pu pour lire et comprendre ce que vous dites sur l’étendue : je n’y ai rien pu comprendre non plus qu’à de l’arabe, car je ne sais rien. Je dis et écris ce qui m’est montré : hors de là je suis l’ignorance même. Et lorsque je vous l’ai mandé, j’ai dit dans le moment ce que je pensais, sans autre réflexion.

Je n’ai garde de vous dire que les pensées de ** sont des erreurs, n’y comprenant chose du monde. Mais il me paraît qu’il y a une disposition plus parfaite, qui est la foi et la charité : car après que saint Paul a parlé de tous les dons, il dit qu’il y a quelque chose de plus parfait, qui est la charité5. Ce qui est moins parfait n’est pas toujours une erreur. Mais je vous assure que le divin Maître ne m’a donné aucune intelligence de cela. Il me paraît néanmoins, pour ne vous point flatter, vous aimant trop pour cela, que vous avez trop de vif sur cette matière pour n’y être pas attaché. Mais c’est à Dieu à rompre peu à peu des liens que vous ne voyez pas, j’espère qu’Il le fera un jour. Je ne saurais trop vous témoigner, et à M. votre frère, ma reconnaissance. Je n’ai pu achever ma lettre à cause de ma faiblesse, et depuis j’ai reçu encore une lettre de vous, qui me plaît bien plus que l’autre.

Si Dieu me donnait avant que de mourir la consolation de vous voir, j’en aurais bien de la joie, car vous êtes bien cher à mon cœur. Il me paraît que Dieu vous appelle à une grande foi, à un extrême abandon, à l’oubli de vous-même, à un amour très pur du Souverain Être, qui doit tout absorber en soi. Or toute idée distincte de Dieu est absolument contraire à votre vocation. Je ne m’embarrasse nullement des idées des autres, dont Dieu ne m’a pas chargée, quoique je voie fort bien qu’ils ne prennent ni le plus court, ni le plus vrai, ni le plus parfait ; mais pour vous, que je porte dans mon cœur et que je désire offrir sans cesse à Dieu comme une hostie vivante, je souhaite que rien ne vous arrête ni n’empêche votre essor en Lui. Laissez donc toute opinion, quelle qu’elle soit, pour vous plonger, vous abîmer et vous perdre dans ces sacrées ténèbres que Dieu a choisies6 pour Sa cachette, et où Il veut vous cacher avec Lui et vous consumer dans Son amour. Tout ce qui n’est pas cela, ne servirait sous les plus beaux prétextes du monde qu’à vous empêcher de remplir votre vocation. Qui sait si les idées et les opinions ne contribuent pas un peu à entretenir vos misères ? Quoi qu’il en soit, il faut souffrir celles-ci en paix, et perdre les autres dans l’inconnu de Dieu. Vous savez l’évangile de l’aveugle-né7.

Je ne me souviens point de ce que j’ai écrit. Si j’ai écrit ce que vous me mandez, c’est sans doute pour vous engager à vous abandonner de plus en plus à Dieu, vous défier de vous-même, ne vous point reprendre et ne plus vous mêler de vous-même, puisque vous n’êtes plus à vous-même, mais à Celui qui vous a racheté d’un grand prix. Quoique Dieu veuille de nous une grande fidélité et que nous soyons toujours libres de Lui résister, Sa bonté est si grande que, lorsque nous Lui ferons un don irrévocable de cette liberté que nous Lui avons donnée, Il la reçoit, Il nous aide dans nos faiblesses, Il nous porte même.

Rien ne déshonore tant Dieu que cette idée de réprobation et de prédestination absolue. Nous sommes tous prédestinés au salut et à être conformes à l’image du Fils de Dieu. Mais nous nous servons de cette liberté, qui est le propre caractère qui fait l’homme et le différencie de l’ange et de la bête, nous nous servons, dis-je, de cette liberté pour nous opposer aux desseins de Dieu. Dieu veut que nous connaissions notre faiblesse, afin que nous nous donnions librement et volontairement à Sa force. J’espère que Celui qui vous a délivré de cette première opinion, que vous croyiez bonne alors, vous délivrera de toutes celles qui ne Lui sont pas assez glorieuses. En voilà assez pour ma faiblesse. Je vous embrasse des bras du divin petit Maître.

Je dois encore vous dire, mon cher frère, que vous ne vous étonniez pas de votre faiblesse, car il est expédient que cela soit ainsi. À mesure que la force de Dieu s’empare de notre âme, elle évacue notre propre force, en sorte que nous ne sentons plus que notre faiblesse, misère, incapacité. Lorsqu’on a ôté avec l’alambic l’esprit et la force du vin, il ne reste plus de ce même vin qu’une eau insipide. Vous n’apercevez plus que votre propre faiblesse, parce qu’il n’y a que cela en vous, mais la force divine soutient dans l’occasion. Si nous sentions toujours cette force divine, nous salirions son opération en nous l’attribuant ; mais lorsque Dieu nous soutient d’une main invisible malgré l’expérience continuelle de notre faiblesse, nous voyons bien que ce soutien vient de Lui, et nous Lui en rendons toute la gloire. C’est une chose étrange que la nature : elle dérobe tout, elle s’approprie tout, elle est la plus grande ennemie de Dieu et de nous-mêmes, c’est pourquoi Dieu lui arrache tout ce qui la nourrit et la fait vivre. J’ai écrit cette lettre à trois reprises.

— Dutoit, t. IV, Lettre 109.

1 Il s’agit peut-être du mystique anglais John Pordage (1607-1681), lui-même influencé par Jacob Boehme. V. la lettre de Metternich du 19 août 1716.

2I Cor., 15, 28.

3Theol. Mys., Ch. 3, 4, 5. D

4 Exode, 3, 14.

5I Cor., 12 & 13.

6 Ps., 17, 12.

7 Jean, 9, 6-7 ; Marc, 8, 23. L’aveugle-né, que Jésus-Christ n’éclaire que par « de la boue ».

Au baron de Metternich.

Je ne suis point fâchée, mon cher frère en Jésus-Christ, de vous avoir attristé pour des moments, quoique je l’aie fait sans dessein et par une pure permission divine, afin que j’eusse un témoignage plus assuré de votre foi. Je n’ai point douté de votre sincérité, puisque c’est cette même sincérité qui m’a unie si étroitement à vous dès les premières lettres que j’ai reçues de vous. Mais il m’a paru en même temps que, quoique le fond de votre cœur fût très droit, vous vous laissiez aller un peu trop au raisonnement. Lorsqu’on est accoutumé à raisonner, on raisonne sans s’en apercevoir, et comme le cœur est simple et droit, on ne comprend pas que l’esprit raisonne sous prétexte de chercher à s’éclaircir. Dieu veut qu’on aille à Lui, non par une claire connaissance, qui n’est pas pour cette vie, mais par un abandon aveugle, se fiant à Lui au-dessus de toute raison, conjecture, doute, crainte, etc. C’est à quoi Dieu vous appelle. De plus, c’est qu’il est sûr que Dieu vous donnera, ou par Lui-même ou par d’autres, dans le moment actuel ou pour la conduite présente, les lumières actuelles des choses dont vous aurez besoin, mais non d’une lumière anticipée, qui ne vous serait que médiocrement utile.

Votre oraison est bonne et très bonne, puisqu’elle retombe dans la volonté : c’est ce que les uns appellent simple regard, d’autres contemplation, et que j’ai appelé oraison de foi. Si cette oraison est sans espèces, quelles qu’elles soient, elle élève l’âme au-dessus d’elle-même en un certain sens. Mais ce qui se passe dans la volonté, qui est l’amour, quoique l’âme ne paraisse pas si élevée, est pourtant le plus court chemin, parce que c’est par le moyen de la volonté qu’on trouve le centre et l’union essentielle, au lieu que par l’autre voie de simple regard, c’est un plus long circuit. Mais comme le vôtre retombe dans la volonté, il est très bon, car tout dépend de l’amour.

Dieu est esprit et Il S’unit à l’esprit par la foi aidée de cette contemplation de simple regard. Mais Il est un esprit d’amour et de vérité, et c’est l’amour qui produit la vérité et, quoique la vérité soit propre à l’esprit, elle s’insinue néanmoins dans la vérité par l’amour ; ce qui est d’autant plus étonnant que la volonté, étant une puissance aveugle, semble ne rien découvrir. Dans les choses naturelles, c’est l’esprit qui est éclairé, et la volonté ne fait que choisir ce que l’esprit lui propose, mais dans les surnaturelles la véritable lumière est donnée par la volonté, ainsi qu’il est écrit : Goûtez et voyez1, et non : Voyez et goûtez, car l’amour est un feu ardent et lumineux : en échauffant, pour ainsi parler, il éclaire. Il est donc certain que tout s’opère par la volonté, la réunion dans le centre et la sortie de soi.

Ne donnez point à votre esprit la liberté de raisonner : il faut le tenir en bride. Ce n’est point agir en bête, mais selon le procédé de la foi, qui en nous rendant bête en apparence, nous instruit merveilleusement. Une simple paysanne instruite de cette sorte ferait honte aux plus grands docteurs. Laissez donc tout raisonnement sur les voies de Dieu et ne le conservez que pour les affaires. Fiez-vous à Dieu au-dessus de votre raison. Abandonnez-vous à Lui sans réserve. Jésus-Christ est un guide assuré : Il ne vous égarera pas quoique vous marchiez la nuit et sans flambeau, car Il est Lui-même votre voie, Il est votre lumière, lumière de vérité, qui éclaire tout homme venant au monde de l’intérieur et de la régénération. Il est la vie de celui qui veut bien mourir à son propre esprit et à son soi-même.

Car, mon cher frère, on raisonne sans s’en apercevoir : on est curieux de voir le chemin par lequel Dieu conduit et les routes par lesquelles on doit passer, sans croire que cela soit de la sorte. Vous allez bien : c’est assez pour vous d’en être certifié, marchez dans un abandon aveugle et un amour nu. Lorsqu’il vous vient des doutes, marchez toujours, vous fiant à Dieu au-dessus de tout et non à vos propres démarches. Ce procédé Lui plaît infiniment et gagne Son cœur, car c’est la plus forte preuve que vous puissiez Lui donner de votre amour que cette confiance aveugle. J’espère que Dieu vous assistera de plus en plus et vous rendra propre à tout. Faites le plus d’oraison que vous pourrez et, au milieu de vos occupations, un petit regard amoureux Lui dira tout sans rien dire. Il faut aller à Dieu bonnement, petitement, simplement. Dieu ne chicane point : le cœur qui L’aime est assuré d’être aimé de Lui. Il est simple avec les simples et un cœur enfantin est tout ce qu’Il veut.

La lettre qu’on avait jointe à la vôtre n’était point pour vous, elle avait été écrite à un autre. Bon courage ! il est quelquefois utile que nous soyons exercés, mais cette même main qui tue, vivifie.

Je dois néanmoins vous avertir d’une ruse de la nature, que l’âme de la meilleure volonté ne découvre presque jamais elle-même que bien tard : c’est qu’il y a certains endroits où elle se retranche et qu’elle cache à l’âme avec un extrême soin. Un homme droit et sincère ne s’en défie pas, parce qu’il dirait sans peine des défauts qui sont plus considérables, qui font même quelque honte à dire, parce qu’allant fort droit, il se surmonte en cela avec courage. Mais lorsqu’on touche certains défauts que la nature a dérobés à notre vue par le soin qu’elle a pris de se cacher, elle en a une peine lourde, un certain dépit secret qui lui donne du dégoût pour des avis qui ne cadrent pas à nos lumières, et elle se cache de plus en plus avec un extrême soin sans qu’il soit possible à l’âme de la découvrir. L’unique remède à cela est un simple acquiescement à ce qu’on nous dit et dont nous nous croyons très éloignés. Croire les autres au-dessus de ce que nous croyons voir et sentir en nous, cela s’appelle non seulement être dans la foi, mais agir en foi. Si le défaut qu’on nous dit n’est pas en nous, cet acquiescement ne coûte rien et rend petit et humble ; s’il est en nous, nous voyons la nature qui se cantonne pour se cacher. Alors nous exerçons une foi pure au-dessus de nos lumières et de nos sentiments, ce qui fait que Dieu nous éclaire de ce que nous ne voyions pas auparavant et que nous croyions ne pas avoir.

Je prie Dieu qu’Il vous donne l’intelligence et de ce que je vous dis, et aussi de la différence de la voie purement intellectuelle d’avec celle de l’amour fruitif2, comme parlent les mystiques, parce que la volonté s’écoule en Dieu par l’amour. Ceux qui ne marcheraient que par l’esprit, quoique purifié en apparence, ne peuvent arriver en Dieu que par le moyen de la volonté, ni mourir parfaitement à eux-mêmes que par elle. Il en faut toujours revenir là. Mais allez votre chemin, jusqu’à ce que Dieu vous éclaire Lui-même de ce que je vous dis. Ceux qui marchent comme dit le père3 que vous citez, que je n’ai point lu, mais qui est conforme à d’autres mystiques conduits par cette voie purement intellectuelle, ne sortent point de la sphère des puissances. Ils décrivent ce cercle avec grand fruit, mais ils n’arrivent pas au point central. Il ne faut pas confondre les voies, mais nous contentant de celle que Dieu nous donne, aller à Lui par le renoncement spirituel. Je Le prie qu’Il vous soit toutes choses. Je vous suis en Lui et pour Lui entièrement acquise.

— Dutoit, t. IV, Lettre 115, p. 393.

1 Ps., 33, 9.

2 Voir Ruysbroeck, Les Noces spirituelles, conclusion : « Or dans ce gouffre sans fond de la simplicité sont incluses toutes choses dans la béatitude fruitive […] » (traduction Bizet, Aubier, 1947, p. 365)

2 « Le père Jean Evangeliste. » (Dutoit). — Il s’agirait de Jean-Evangéliste de Bois-le-Duc (1588-1635), capucin : « La diffusion de ses œuvres est assez considérable au 17e et même au 18siècle, y compris dans les milieux jansénistes et protestants » (Dict. de Spir., vol. 8., col. 830). Pour ce dionysien, influencé par les rhéno-flamands : « La fin unique et suprême de l’homme est la vision et la fruition, immédiate bien qu’obscure, de Dieu présent dans l’âme, dans son fond primitif. » (Id., col. 828).

Au baron de Metternich.

Mon cher frère, le très cher ** m’a envoyé une partie de votre lettre, où je vois plusieurs questions et difficultés, et une certaine confusion et mélange d’états.

1. Il faut faire une grande différence d’une âme perdue en Dieu, retournée dans sa fin après avoir été régénérée, ou plutôt en qui le vieil homme a été détruit pour être faite une nouvelle créature en Jésus-Christ, à une âme qui est encore en chemin d’y arriver.

La première n’est pas sujette, comme la dernière, aux suggestions de l’ennemi, et le démon craint beaucoup ces âmes-là pour bien des raisons. Quiconque n’est plus sous la tyrannie du vieil homme, n’est plus aussi sous celle du démon, duquel ils connaîssent bien les ruses : c’est ce qui fait que les démons les craignent, et la moindre tentation serait repoussée par Jésus-Christ même, comme Il le fit dans le désert où, voulant être tenté pour notre instruction, Il nous apprit en même temps la manière de terrasser notre adversaire. Il y a des âmes très consommées à qui Dieu fait porter des tentations pour en délivrer leurs frères, lorsqu’elles se livrent à Dieu pour le prochain après que Dieu leur a inspiré de le faire. Il n’est nullement question ici de cela. Ces âmes sont si rares et si précieuses aux yeux de Dieu que ce serait L’attaquer que de les attaquer, et le démon ne s’adresse point à elles. Il faut donc bien se donner de garde de faire de tous états le même.

2. Pour les âmes qui sont en voie et qui ne sont pas arrivées à leur fin, il faut qu’elles marchent dans l’abandon à Dieu sans vouloir qu’Il fasse à tout moment des miracles pour leur conduite, car le plus grand de tous les miracles serait cette certitude de faire toujours la volonté de Dieu dans les plus petites bagatelles, dans tous les événements singuliers de chaque jour. Cette conduite serait bien sujette à l’illusion. Qui dit abandon ne dit pas certitude. La volonté de Dieu est que je m’abandonne à Lui : Il m’y exhorte en cent endroits de l’Écriture. Je m’abandonne dans mon intérieur, ne désirant autre chose sinon de Lui laisser faire dans mon intérieur tout ce qu’il Lui plaira et en la manière qu’il Lui plaira, lumière ou ténèbres, facilité ou impuissance, consolation ou douleur. L’abandon extérieur est de faire à chaque moment, dans un esprit reposé, tout ce qui se présente à faire à chaque moment, ne songeant qu’à remplir ce moment dans Sa volonté selon l’état où Il nous a appelés, sans nous amuser à anticiper l’avenir sur des choses qui n’arriveront peut-être jamais. Celui qui se contente de remplir son état dans le moment présent, sans s’occuper d’autre chose, est toujours tranquille : il fait la volonté de Dieu, remplissant l’état où Il l’a appelé à chaque instant, sans penser à autre chose : à chaque jour suffit son mal1.

3. C’est donc une très grande faute de s’occuper de l’avenir, au lieu de faire usage de ce moment présent, auquel consiste tout notre bien. Et quiconque sait se contenter du moment présent, vit très heureux : son âme est toujours reposée et est plus propre à discerner ce que Dieu veut d’elle. Cela lui donne une certaine légèreté et souplesse qui fait que Dieu la remue facilement, comme le moindre petit zéphir remue une feuille, car l’inspiration du Seigneur est d’une extrême délicatesse. Il faut être reposé pour la discerner : Dieu n’était, dit l’Écriture sur la communication de Dieu à Elie, ni dans le tremblement de terre, ni dans le grand vent, ni dans le feu, mais dans un petit vent2 presque imperceptible. Vous ne sauriez donc vous tromper en faisant à chaque moment ce qui se présente à faire dans votre état et condition, et c’est l’ordre de Dieu sur vous.

4. Il s’agit à présent de changer d’état, et cela a besoin d’un conseil plus marqué, j’en conviens. Et je croyais vous avoir donné le conseil le plus juste, mais l’occupation de l’avenir a fait que vous ne l’avez pas remarqué. C’était premièrement que la solitude était contraire à votre tempérament et que vous souffririez encore plus de tentations [en] étant hors de vos emplois que dans vos emplois : c’est tout dire. Je vous avais mandé de plus que, si vous aviez assez de courage pour supporter l’épreuve du Seigneur, vous demeurassiez dans le célibat, sans songer à vous marier. Mais je vous avais prié en même temps de vous exposer devant Dieu dans un entier dégagement de toutes pensées, de toute inclination, de tous penchants, afin que Dieu pût vous incliner du côté qu’il Lui plairait. Il fallait pour cela ne songer qu’au moment présent. Au lieu de cela, vous vous êtes laissé gagner au raisonnement pour l’avenir, — vous vous êtes embarrassé l’esprit de ce qu’il faudrait faire, — que si vous restez dans les charges, il faut vous marier pour une infinité de raisons.

Si Dieu voulait un mariage de vous, étant abandonné à Lui et vous laissant au moment divin, ne voulant que Sa gloire, Il aurait préparé Lui-même les choses, vous laissant trouver, lorsque vous y penseriez le moins, une femme selon Son cœur. Si Dieu ne veut de vous qu’un nombre de domestiques [sic], il vous en fera trouver de convenables. Et quand même vous auriez quelque chose à souffrir, qu’importe ? L’abandon au moment présent règle toutes vos difficultés. Que si vous n’avez pas assez de courage pour porter l’état d’épreuve où Dieu vous tient, et que Dieu vous donne une femme, ce sera à cause de votre faiblesse. Il faut vous défier de vous-même, mais ne vous défiez jamais de Dieu.

5. Choisissez des deux partis, de celui où vous êtes ou de celui qu’on vous offre, celui où vous serez le moins embarrassé, où vous aurez plus de moyen de servir Dieu, et enfin où Il vous inclinera le plus. Dieu vous a mis où vous êtes sans l’avoir cherché, vous connaissez votre Maître et vous êtes connu de Lui. Il faut que la même Providence vous en tire, ou que vous soyez assuré d’avoir moins d’occupation auprès de ***. Laissez-vous donc conduire à Dieu, je vous en prie. Mais comment connaîtrez-vous ce que Dieu veut, si vous vous occupez de l’avenir, et entassez raisons sur raisons dans votre esprit, si vous vous laissez en proie aux réflexions ? Le parfait abandonné bannit tout cela, et ne songe qu’à faire à chaque moment ce qui lui est marqué par la Providence. Ce moment devient éternel, il met l’âme dans une certaine stabilité qu’on ne peut avoir sans cela, et dans un grand repos d’esprit.

6. Quand on dit qu’il n’y a aucune certitude en cette vie, on l’entend d’une certitude absolue de faire la volonté de Dieu. Mais moins je suis certaine en moi, plus je suis assurée, par la foi et par l’abandon, à Celui qui voyant le désir sincère que j’ai de faire Sa sainte volonté, me la fait faire infailliblement, quoique d’une manière cachée, car de vouloir qu’à tous les instants du jour pour chaque action indifférente vous ayez une certitude, cela est impossible. Allez bonnement, confidemment, et vous irez sûrement. Allez sans vous arrêter et vous amuser autour de vous. Allez par ce moment divin, qui vous fera faire incessamment la volonté de Dieu sans témoignage sensible que vous la faites. C’est un chemin sûr et raccourci, c’est le chemin de la paix. Allez toujours, jusqu’à ce que vous trouviez un chemin barré.

Je vous parle, mon cher frère, simplement, ne pouvant faire autrement. Je ne vous fais point d’excuse : cela est indigne de Dieu. Je puis vous assurer que vous ne m’incommoderez jamais. Laissez avec simplicité de cœur les livres dont vous citez les endroits, sans trop raisonner : Dieu vous en donnera l’intelligence. Croyez-moi en Lui pleine d’intérêt pour Sa gloire en vous, afin qu’Il achève Son œuvre. Amen, Jésus !

7. Je dois encore vous dire pour votre consolation que lorsqu’une âme est déterminée d’être à Dieu comme la vôtre, qu’elle a travaillé à renoncer à sa propre volonté et qu’elle est par ordre de Dieu dans un état, tout ce qu’elle fait à chaque moment dans cet ordre où Dieu l’a mise, je dis que cette âme fait alors infailliblement la volonté de Dieu, même dans les moindres choses de son état, quelques petites qu’elles paraissent. Car l’homme s’étant faussement persuadé que la volonté de Dieu doit être dans des choses extraordinaires, ou marquée volonté de Dieu par des signes singuliers [sic], la cherche toujours où elle n’est pas pour lui et ne la cherche pas dans les choses où elle est, qui sont celles qui sont naturellement dans son ordre, même les plus petites et naturelles dans l’état où Il nous a mis. Et faute de faire usage du moment divin, on passe toute sa vie à chercher la volonté de Dieu, lorsqu’on l’a par cet ordre divin aussi facilement que l’air qu’on respire.

8. Lorsque vous serez assuré de cela, du moins que vous le croirez sur l’assurance qu’on vous en donne, vous vous trouverez dans un pays nouveau et serez changé en un autre homme ; et au lieu de chercher loin de vous ce que vous avez tout proche, vous ferez usage de ce que vous avez. Il me semble, mon cher frère, que vous faites comme Agar3, qui cherchait de l’eau, étant proche de la fontaine, ce qu’elle n’aperçut que lorsque l’ange lui eut ouvert les yeux. Je souhaite être cet ange pour vous. Désaltérez-vous à cette fontaine du moment divin, et si vous êtes assez heureux pour passer en Dieu et vous y perdre dès cette vie, vous verrez que ce même moment, qui vous doit être à présent volonté de Dieu, vous sera Dieu.

9. Il serait aisé de vous faire voir comment les événements extraordinaires de la Providence viennent comme naturellement. Nous le voyons en Jésus-Christ, où, après cette solennelle ambassade de l’ange pour la réconciliation de l’homme avec Dieu par l’incarnation du Verbe, le reste arrive comme naturellement, quoique très surnaturellement et par un ordre tout divin. La Sainte Vierge ne choisit point l’étable par humilité pour mettre au monde ce Dieu-enfant, ni pour le faire naître en Bethléem, ce qui était ordonné de toute éternité, selon que l’Écriture l’avait manifestement déclaré, comme il devait venir de David et naître dans sa ville : Bethleem, tu n’es pas la plus petite des villes de Juda, puisque de toi doit naître le Sauveur d’Israël4. Comment cela se fait-il ? Dieu n’envoie point d’ange pour dire : « Allez en Bethléem : mon fils y doit naître », mais Il Se sert d’un ordre extérieur de l’empereur, par où il fallait que tous ceux de la maison et race de David allassent s’y faire inscrire. La pauvreté de Marie, jointe à la prodigieuse quantité de monde qui arrivait en Bethléem, obligea Marie et Joseph de se retirer dans une étable, n’ayant pas d’autre lieu et [Marie] étant pressée par le terme de mettre au monde ce Sauveur de tous les hommes.

10. Convainquez-vous donc une bonne fois que pour faire la volonté de Dieu, il ne faut point chercher les choses extraordinaires, mais suivre l’ordre immuable de Sa Providence. De croire qu’une personne éclairée de la lumière de Dieu le sera toujours pour vous conduire extraordinairement et pour démêler Sa volonté dans tous les événements, c’est ce qui ne se trouvera jamais dans une personne droite, qui ne veut pas donner sa propre pensée pour une révélation de Dieu. Car il y a des personnes qui, parce que Dieu leur a fait connaître la vérité de certaines choses, pensent qu’il faut qu’Il la leur fasse toujours connaître de même, et qui appréhendent qu’on les croie moins à s’ilsa ne se servent pas à tort et à travers de leurs pensées pour la signifier. Ceux qui demandent la volonté de Dieu veulent de même qu’on la leur dise toujours de cette sorte, mais ces personnes sont facilement trompées du diable. Nous voyons qu’Elisée dit à Giézi : Laissez venir cette Sulamite : Dieu m’a caché son affliction5. La Sainte Vierge cherche son cher fils partout6, Dieu lui ayant caché qu’il fût dans le Temple. Jésus-Christ laissant agir en Lui le mouvement naturel de la faim, cherche des figues et n’en trouve point7, et mille autres choses de cette nature. Contentons-nous du moment divin.

Enfin le plus sûr est de vous tenir en la présence de Dieu sans choix, penchant ni inclination. J’espère que Dieu inclinera la balance selon Sa sainte volonté. Je vous envoie une lettre d’un grand serviteur de Dieu8, qui est mort il y a plusieurs années : il était ami de monsieur de Bernières, et il a été mon directeur dans ma jeunesse.

[Cette lettre suivait immédiatement dans l’édition par Dutoit, v. nos explications qui suivent l’indication des sources.]

11. Une âme abandonnée est en la main de Dieu comme un enfant entre les mains de sa nourrice qui le tient par la lisière : elle le laisse jouer avec les autres enfants, aller et venir, le tenant toujours néanmoins d’une manière que souvent l’enfant n’aperçoit pas qu’on tienne sa lisière ; mais si cet enfant fait un faux pas, il s’aperçoit alors qu’il est soutenu par la main de sa nourrice, qui l’empêche de tomber. Il court dans un chemin uni ; sa nourrice le suit et le tient, ce semble, très faiblement et comme par jeu ; mais s’il veut aller de côté ou d’autre et qu’il prenne un mauvais chemin, alors elle se sert avec force de la lisière pour le faire retourner d’un autre côté : c’est de cette manière que, comme dit l’Ecriture9, nos âmes sont en la main de Dieu. Dieu nous laisse faire toutes les fonctions naturelles de notre état lorsque nous sommes véritablement abandonnés à lui, et même Il prend plaisir à nous les voir faire, puisque c’est Lui qui nous a menés dans ce chemin, comme la nourrice y a conduit ou porté l’enfant. Ce chemin est l’état ou la condition où on nous a mis : Il nous laisse suivre la droite raison et faire de moment à autre ce qui doit remplir ce même état, cet emploi ou cette condition, selon l’ordre de Sa Providence, mais sitôt que nous nous égarons le moins du monde, Il nous donne un coup de houlette, comme il est dit du bon pasteur ; ou plutôt Il nous retire par la lisière et nous fait prendre un autre chemin. Il nous soutient lorsque nous bronchons. On ne s’aperçoit que dans les occasions importantes qu’Il nous tient et nous conduit : du reste il nous laisse agir, ce semble, tout naturellement, comme la nourrice laisse jouer l’enfant, le tenant toujours néanmoins ; mais remarquez qu’il ne s’aperçoit de son assistance que dans le besoin pressant.

12. Cet enfant est donc en ce chemin parce que sa nourrice l’y a mené, comme nous sommes dans un état que nous n’avons pas choisi par caprice, mais par l’ordre de Dieu. Nous sommes en Sa main autant que nous Lui sommes abandonnés. Il nous laisse agir, aller, venir, sans nous dire sans cesse : C’est Moi qui vous conduisb, sans même que nous fassions réflexion à cette conduite et sans que nous nous disions sans cesse : Est-ce Dieu qui me conduit ? Il Lui est plus glorieux de s’en fier à Lui sans toutes ces attentions. Le petit enfant ne regarde pas sans cesse si sa nourrice le tient : il s’en fie à elle et la trouve au besoin, comme l’Écriture nous assure que les yeux et le cœur de Dieu sont appliqués sur l’âme simple et qui se fie à lui10. L’enfant marche confidemment, parce qu’il marche simplement, sans attention et sans retour ; la nourrice semble l’oublier et s’appliquer à d’autres fonctions, mais elle ne fut jamais plus attentive qu’alors. Dieu semble quelquefois nous oublier, et c’est alors qu’Il nous conduit par tout le soin de Sa Providence.

13. C’est pour cela qu’il est si avantageux de s’en fier à Lui et de nous oublier nous-mêmes : plus nous nous oublions, plus même nous espérons contre l’espérance, plus nous nous confions sans sujet sensible de nous confier ; plus sommes-nous en assurance, comme la nourrice prend d’autant plus de soin de l’enfant qu’il est moins en état de se soigner soi-même, et qu’il est plus abandonné entre ses mains. Lorsque l’enfant est mené par sa nourrice, il ne retourne pas incessamment la tête pour voir si elle le conduit, il ne s’en informe pas, mais se laisse à son soin, sans souci de soi, et dans un entier oubli de ce qui le conservec. Lorsque l’enfant, devenant plus grand, sort de cette première simplicité, et qu’il ne veut pas que sa nourrice le tienne par la lisière11, qu’il crie et se dépite, et qu’il veut marcher seul, la nourrice le laisse faire pour le corriger ; et alors il tombe et se blesse. Lorsque nous voulons nous servir de notre raisonnement, nous sortons de la simple et petite enfance et de l’abandon entre les mains de Dieu, et c’est alors que nous faisons de faux pas, que nous tombons même. Et nos chutes nous sont utiles pour nous faire retourner dans la voie de l’abandon, dans la défiance de nous-mêmes, rentrer dans la simplicité enfantine, nous fier à Dieu au-dessus de toutes nos vues, pensées et raisonnements.

14. Dieu nous laisse faire de fausses démarches, parce que nous nous sommes retirés de l’abandon, que nous avons voulu trop d’assurance, que nous nous sommes livrés trop à notre raisonnement. Ce raisonnement rend la conscience perplexe et timide12, comme nous voyons cet enfant, qui s’est retiré de la main de sa nourrice, aller d’un pas chancelant et timide, tomber ensuite, au lieu que lorsqu’il était mené par la lisière et qu’il se laissait entre les mains de sa nourrice, il courait de toutes ses petites forces, badinait et jouait dans sa simplicité. Il faut aller à Dieu avec un cœur étendu, plein de confiance : la simplicité et l’abandon dilatent le cœur. David disait : Lorsque Vous aurez étendu mon cœur, je courrai dans les voies de Vos préceptes13.

15. La crainte, l’hésitation, le doute, resserrent d’autant plus le cœur que la simplicité le dilate, parce que Dieu est simple avec le simple. Celui-là est simple qui se confie absolument à Dieu, et qui ne s’imagine pas même que sa confiance puisse être d’issue : c’est celui-là qui plaît à Dieu, au lieu que la défiance lui déplaît beaucoup. C’est avoir de la défiance que de s’inquiéter pour soi-même. C’est traiter Dieu plus mal qu’on ne ferait [d’] un très honnête homme, car lorsqu’on le croit tel et habile, nous lui remettons nos affaires entre les mains et nous vivons en assurance, persuadés qu’elles ne peuvent mal aller puisqu’il en prend soin. Cette confiance l’oblige à redoubler ses soins, au lieu qu’une défiance marquée par un trop grand soin de voir comme il conduit notre affaire, lui déplairait beaucoup et la lui ferait négliger.

16. Ayons des sentiments du Seigneur dignes de Sa bonté14, ne nous défions jamais de Lui : Il ne nous trompera pas. Rien ne m’afflige plus que la défiance. N’est-ce pas se défier que de vouloir des certitudes ? C’est pourquoi Jésus-Christ aimait les enfants et nous assurait que le royaume des cieux était pour ceux qui leur ressemblait15. Il n’y a rien de plus abandonné qu’un enfant : il se laisse nourrir, conduire et gouverner, n’ayant non plus de soin ni de souci de soi-même que s’il n’était pas au monde. Ô si nous étions de cette sorte, que nous serions chers à Dieu ! Je vous souhaite tout à Lui sans réserve. À Dieu.

Lettre d’un grand serviteur de Dieu, dont il a été fait mention dans la précédente, sur la même matière, et de l’état où l’on trouve que Dieu est toutes choses en toutd.

Notre Seigneur m’a donné une si forte pensée de vous écrire […]

— Dutoit, t. IV, Lettre 121, p. 409-428, et lettre suivante, p. 428-462, « d’un grand serviteur de Dieu, dont il a été fait mention dans la précédente… ». On a rétabli cette lettre suivante, jointe par Madame Guyon à son envoi à Metternich, dans la correspondance passive reçue de Bertot, v. plus haut. Elle va de « 1. Notre Seigneur… » à « 20. … comprendre ». Sa suite, éditée dans Le Directeur Mystique, III, Lettre 67, sigle §§§, à partir du § 22 [sic : il manque le § 21 !] « Il me vient en pensée… ». Reproduite également plus haut en correspondance passive, elle ne faisait pas partie de l’envoi au baron de Metternich. Exceptionnellement nous conservons ici, dans cette première lettre très longue, la numérotation des paragraphes typique des éditions Poiret-Dutoit.

acroient moins à [421] s’ils D nous corrigeons ce qui semble être un oubli en supprimant le à

bItaliques de Dutoit.

c « peut-être concerne » Poiret.

dAjout en italiques avec l’annotation suivante : « C’était un Saint Gentil-homme nommé Monsieur Bertot, dont on a plusieurs autres Lettres qui n’ont pas encore été rendues publiques. » D

1 Matthieu, 6, 34.

2III Rois, 19, 11-12.

3 Genèse, 21, 19.

4Michée, 5, 2.

5IV Rois, 4, 27.

6 Luc, 2, 44.

7 Matthieu, 21, 18-19.

8 « M. Bertot » D.

9 Ps., 30, 16.

10 Ps., 32, 18.

11 Bande d’étoffe attachée au vêtement d’un enfant, v. glossaire.

12peureuse. V. glossaire.

13 Ps., 118, 32.

14 Sagesse, 1, 1.

15 Marc, 10, 14.

Au baron de Metternich.

Qui ambulat simpliciter, ambulat confidenter1. Je vous assure, mon cher frère, que votre lettre m’a un peu surprise, ne comprenant pas qu’un homme qui est à Dieu depuis si longtemps, s’arrête à tant de minuties, et veuille avoir des certitudes sur les plus petites bagatelles et sur les choses les plus ordinaires et les plus naturelles. Il faut avoir une intention droite de ne vouloir que Dieu et n’agir que pour Lui, sans qu’il soit nécessaire d’avoir cette application actuelle et continuelle pour les petites choses de la vie. Vous agissez avec Dieu comme on fait avec les hommes de chicane, qui vous font un procès sur la moindre syllabe qui n’est pas bien expliquée. Dieu ne voit-Il pas le fond du cœur, et où tendent tous nos désirs ? Dieu veut vous tirer de vous-même, et vous vous y appliquez sans fin ! Comment peut-on marcher par la foi nue, et vouloir avoir continuellement un flambeau qui nous éclaire ? La foi nue et la certitude sont deux choses plus opposées que le ciel n’est à la terre. Marchez donc continuellement, sans vous tant regarder vous-même. Il faut commencer par remplir les devoirs de votre état, et pour toutes les autres actions qui sont indifférentes, il faut agir bonnement et simplement, aller toujours son chemin, jusqu’à ce que vous rencontriez le chemin bouché : alors vous suivrez le sentier que vous trouvez, de quelque côté qu’il vous mène.

Vous dites que vous voulez être abandonné à Dieu, et [cependant] a vous voulez qu’à chaque pas Il vous rende raison des lieux où Il vous mène, et pourquoi Il vous y mène. Vous ne feriez pas ce tort à un guide que vous croiriez honnête homme : vous vous laisseriez conduire.

Votre première question est plus curieuse qu’utile. On pourrait donner trois lignes pour connaître si une âme est perdue en Dieu : une entière désappropriation, une impuissance de vouloir, un amour pur sans intérêt. J’ai tant écrit de cela qu’il n’est pas nécessaire d’en dire davantage.

Pour votre seconde difficulté, quand il s’agit ou de changement d’état ou de quelque chose de conséquence, il faut consulter Dieu et vos amis que vous croyez les plus éclairés. Quand plusieurs choses se présentent à faire, il faut faire bonnement celles que vous croyez les plus pressées. Mais de croire avoir [là-dessus] a une certitude entière de la volonté de Dieu, c’est ce que vous n’aurez jamais : cela est trop contraire à l’abandon et à la simplicité. Tout le dessein de Dieu est de tirer les âmes d’elles-mêmes et de leur propre raison ; et vous vous y enfoncez toujours plus par vos raisonnements, qu’il faut laisser tomber absolument, sans quoi on demeure toujours indéterminé, plein de soi-même, rempli de tours et de retours, flottant et incertain, au lieu que, par l’abandon et la simplicité, on marche avec une aisance tout entière. Toute connaissance de la volonté de Dieu est faible quand nous voulons l’avoir par nous-mêmes. Mais l’abandon entre les mains de Dieu avec une grande simplicité est ce qu’il y a de plus assuré en cette vie, parce que nous ne nous appuyons ni sur aucune vue, ni sur aucune connaissance, ni sur aucune certitude, mais sur Dieu même, que nous voulons aimer de tout notre cœur et auquel nous nous abandonnons sans réserve. Dieu prend soin invariablement de l’âme qui se confie entièrement à Lui. Mais il faut une fois être persuadé que Sa conduite sur nous est infiniment différente de toutes nos vues. Il le dit Lui-même : Vos voies ne sont pas Mes voies, et autant que le ciel est éloigné de la terre, autant Mes vues et Mes pensées sont différentes des vôtres2. Ne croyez pas que j’entreprenne de répondre à tous vos raisonnements : cela ne servirait qu’à les entretenir, et je voudrais de tout mon cœur les faire tomber.

Pour la troisième difficulté : la règle de ne se point occuper de l’avenir est toujours certaine car, quand il arriverait quelque accident, soit par la guerre ou autrement, sans m’en occuper je prends mon parti dans le moment qu’il faut se déterminer, et j’agis simplement. Par exemple, il est permis, et même conseillé, aux disciples dans la persécution de fuir d’un lieu à un autre3. Cependant dans le moment présent de la persécution, il y en a eu une infinité qui sont restés dans le lieu où ils étaient exposés à toute la tyrannie des hommes, il y en a eu qui se sont présentés eux-mêmes lorsqu’on ne les cherchait pas. D’où vient cette différence ? C’est que les uns et les autres ont suivi dans le moment actuel ce que Dieu leur mettait au cœur. Les uns s’en allaient, craignant leur faiblesse, et faisaient souvent en cela un acte de grande humilité. D’autres au contraire, par un vif sentiment d’amour de Dieu et un goût extraordinaire que Dieu leur donnait pour la souffrance, se livraient avec joie. Les uns et les autres faisaient la volonté de Dieu, et Dieu le faisait assez connaître dans la force extraordinaire qu’Il leur donnait, aux uns pour supporter une privation générale des choses les plus nécessaires à la vie, aux autres, mourant avec un courage qui ne pouvait venir que de Dieu. Nous ne trouverons jamais notre force en nous occupant des événements à venir et de nous-mêmes, mais en nous résignant totalement entre les mains de Dieu pour fuir ou rester. Et je dois vous avertir que, quand on prévient le moment actuel, qui est celui où Dieu détermine, on passerait des années à penser, et à prier même, sans se trouver déterminé pour rien. Quand je parle du moment actuel, je veux dire le temps où l’on est obligé de se déterminer. J’éprouve même que, quand on me demande des avis anticipés sur les choses extérieures, ou qui ne regardent pas l’état présent de l’âme, Dieu ne me donne rien pour répondre.

Pour la quatrième difficulté : les inspirations de Dieu sont très délicates, mais quand il y a une nécessité absolue de se déterminer dans l’instant pour les choses de conséquence, Dieu incline le cœur ou Il y excite un petit trouble secret, qui est une marque que Dieu ne veut pas ce que nous allons faire. Mais qui voudrait étendre cela sur les minuties, tomberait insensiblement dans un fanatisme. D’ailleurs, quand on parle de la délicatesse des inspirations, c’est plus pour les choses intérieures que pour ce qui regarde les actions journalières d’une personne qui se conduit par la droite raison et par la crainte du Seigneur.

Pour votre septième question : l’auteur de la lettre que vous avez vue, écrivait à des femmes mariées qui, pour suivre le goût de leur dévotion, passaient une grande partie de leur temps à l’église ou dans des œuvres de piété, ne mesurant la valeur des choses que selon leurs idées, et par là négligeaient souvent leurs familles, dont il arrivait des inconvénients fâcheux. L’ordre de Dieu sur ces personnes était de satisfaire au devoir de leur état par obéissance à leurs maris et par l’éducation de leurs enfants, etc.. J’ai tant écris là-dessus qu’il y a assez de quoi vous en éclaircir. Mais je m’aperçois qu’il y a beaucoup de curiosité dans vos demandes, quoiqu’il soit absolument nécessaire de mourir à toutes les curiosités de l’esprit pour parvenir à cette pauvreté spirituelle dont Jésus-Christ fait la première et la principale des béatitudes. Je vous assure que si vous ne mourez à tout cela, vous resterez toujours entortillé en vous-même.

Pour votre huitième difficulté, ce que j’entends par « vivre sans réflexion », c’est sans retour sur nous-mêmes, ce qui n’empêche pas d’adorer et de bénir Dieu selon l’état de l’âme. Les uns le font d’une manière marquée et distincte, parce qu’ils sont encore en état d’agir de cette manière-là, les autres le font par un acte direct, simple et non réfléchi, qui comprend éminemment la première manière ; d’autres le font encore d’une manière plus épurée. En tant que l’âme est le principe de son opération, elle connaît ses actes propres. Mais en tant que Dieu en est le principe, Il dérobe tout à sa vue : cet état est bien plus parfait, et n’est point celui d’une machine, en étant infiniment éloigné, et même au-dessus de l’homme.

Il y a deux manières de présence de Dieu, sans y comprendre la virtuelle dont vous parlez : une que nous faisons nous-mêmes et que vous nommez fort bien actuelle, qui est une attention respectueuse à Dieu ; il n’est pas possible d’avoir celle-là sans s’en apercevoir. Il y en a une autre que Dieu imprime Lui-même dans l’intime de l’âme ou dans le fond de la volonté. Comme c’est Dieu qui en est l’auteur, il ne dépend pas de nous de l’apercevoir ou de ne l’apercevoir pas. Quelquefois elle se fait goûter d’une manière qui est aperçue, d’autres fois plus simple, d’autres fois sèche, mais toujours paisible, d’autres fois d’une manière si pure et si intime que l’âme n’en découvre rien, parce qu’elle n’y réfléchit pas même. Et je doute que la réflexion puisse y atteindre, parce qu’elle est dans le plus pur et le plus intime de l’âme. Si on voulait y faire attention, on pourrait le connaître par l’égale tranquillité de l’âme, qui dans la sécheresse est plutôt un non-trouble qu’une paix goûtée et aperçue, et ce peut bien être de cette sorte de présence dont Jésus-Christ parlait à Nicodème lorsqu’Il disait : L’esprit souffle où il veut. Et vous ne savez d’où il vient ni où il va4. Ce qui est soutenu par ce passage de saint Bernard dans son Explication des Cantiques5, où il dit, parlant de l’opération du Verbe d’une manière aperçue : « Je ne sais, ô divin Verbe, par où vous entrez dans mon âme, car je vous trouve intimement présent. Je ne sais aussi par où vous en sortez et vous retirez, car tous mes efforts ne pourraient pas me donner ce que j’éprouve dans cette admirable visite. » C’est donc cette présence-là qui ne dépend point de nous, et qui est très réelle, et qui devient à la suite invariable, quoique non toujours aperçue. Elle l’est [pourtant] souventes fois, mais c’est lorsque ce qui est dans le centre ou intime de l’âme se répand par la volonté de Dieu jusque sur les puissances, ce qui est dans le centre étant trop pur pour tomber sous notre discernement.

Vous me demandez la différence qu’il y a des puissances au centre, quoique ce ne soit qu’une seule et même âme. Les puissances ont leur opération différente, et il n’y a personne qui ignore qu’autre est l’acte de l’entendement, et [autre] celui de la volonté. Or comme la volonté est la souveraine des autres et qu’elle a tout pouvoir sur elles, à force de les rassembler et de les recueillir en elle par un certain goût plus fort ou plus simple, que Dieu verse dans la volonté, elle les attire de telle sorte, qu’elle semble les perdre en elle : alors la réunion de ces puissances attire une autre union, qui est celle de Dieu, qui S’unit à l’âme par le moyen de la volonté, et c’est alors que l’amour sacré fait ce passage admirable de notre âme en Dieu. Il n’est plus alors de distinction de puissances pour les fonctions intérieures, (car je ne parle pas de fonctions extérieures,) c’est alors que l’âme est faite un même esprit avec Dieu6.

Notez bien que cela ne se fait point par la voie de l’esprit ni de l’entendement, mais par la volonté, qui est, comme je dis, transformée en charité. Alors l’opération de l’âme est comme mystiquement anéantie pour donner lieu à l’opération de Dieu. Or comme Dieu est un être très simple, tout ce qu’Il fait et opère immédiatement est si pur, si simple, si net, que non seulement nos sens grossiers n’en discernent rien, mais même les puissances, Dieu leur cachant ce qu’Il opère afin qu’elles ne s’en mêlent pas. Tout ce qui se passe dans les puissances se passe dans la capacité propre de l’âme. Mais ce que Dieu fait de la sorte est hors de la capacité de l’âme, étant plus grand qu’elle. C’est pourquoi Dieu la perd en Lui afin d’opérer selon ce qu’Il est, c’est-à-dire simplicité et nudité. Vous voyez que cela est fort différent de l’idée que vous vous êtes faite. L’homme ne parviendra jamais à cela qu’en se laissant détruire à Dieu, en quittant ses propres raisonnements et sa manière de concevoir les choses. Il faut perdre notre première forme pour en reprendre une autre, ce que saint Paul appelle quitter le vieil homme7.

En voilà plus que vous n’en aviez besoin présentement, et si vous voulez bien faire usage de ce que l’on vous a mandé jusqu’ici, vous verrez que vous avez de la besogne taillée pour longtemps. Je vous prie de vous abstenir autant que vous pourrez de tout raisonnement et de toute curiosité, ce qui vous nuirait infiniment et vous empêcherait d’arriver où Dieu vous veut. Pour les besoins actuels, je vous y répondrai toujours avec joie, mais pour la curiosité et le raisonnement, je ne le ferai pas, car cela vous nuirait.

— Dutoit, t. IV, Lettre 123, p. 463.

aCrochets de Dutoit qui s’avèrent en fait peu utiles, comme ceux qui suivent.

1 « Prov., 10, 9. Qui marche en simplicité marche en assurance. » D.

2 Isaïe, 55, 8-9.

3 Matthieu, 10, 23.

4 Jean, 3, 8.

5 « Par où est-il donc survenu ? Par où est-il donc survenu ? Faut-il croire qu’il n’est pas entré du tout et qu’il ne vient pas du dehors ? Il n’est pas, en effet, du nombre des choses extérieures. Mais d’autre part il ne saurait venir du dedans de moi, puisqu’il est bon… » p. 766 de la trad. moderne d’A. Béguin, Saint Bernard, Œuvres mystiques, Seuil, 1953.

6 Jean, 17, 22-23 & I Cor., 6, 17.

7 Ephésiens, 4, 22.

Au baron de Metternich.

Pour ce qui regarde la sortie de soi, on n’y parvient que par le continuel renoncement à soi-même. À force de se renoncer, on vient au point de se quitter insensiblement soi-même. Tauler demandant au mendiant où il avait trouvé Dieu, il lui dit que c’était où il s’était quitté soi-même1. Le fidèle renoncement vous en apprendra plus là-dessus que je ne puis vous en dire.

Pour ce qui est de ce que vous me dites de cette occupation de cœur de la présence de Dieu, vous n’avez pas encore bien compris que plus cette présence et occupation se concentre, plus elle devient imperceptible. Tant que Dieu nous la fait goûter, il faut conserver ce baume, comme vous faites fort bien. Vous voyez bien que Dieu ne Se retire pas pour les occupations extérieures, puisque vous Le retrouvez toujours au même endroit. Tout ce qui est d’ordre de Dieu pour les occupations extérieures, quoiqu’elles semblent distraire nos sens, ne fait rien du tout au fond. Conservez cette occupation perceptible tant que Dieu vous la laissera. C’est une remarque que vous en avez besoin, Dieu vous exerçant d’une autre sorte (que par vous en priver) a, mais il faut la conserver sans attache, en sorte que, quand il plaira à Dieu de vous en dépouiller, vous en soyez content. Dieu nous fait goûter l’amour, mais ce n’est pas pour ce goût que nous l’aimons. La perception du cœur est une assurance qui nous est nécessaire tant que Dieu nous la laisse pour affermir notre amour et notre foi. Quand Il l’ôte, c’est pour exercer cet amour d’une manière plus pure. C’est alors qu’Il ferme le rideau et qu’Il est pour nous un Dieu caché : Il paraît dormir2, comme dans la barque de saint Pierre, mais il n’y a rien à craindre pour nous. Ses apôtres craignirent, et voulurent Le réveiller : Il les reprend de leur peu de foi. J’espère beaucoup de votre âme, si vous êtes fidèle à vous laisser à Dieu en la manière qu’Il le voudra.

La vie de Grégoire Lopez est admirable3, mais celui qui l’a faite rapporte comme un état distinct et aperçu ce qui, selon les apparences, n’était que l’état d’un homme réuni dans le centre ; et c’était cet état de réunion qui faisait cette parfaite égalité et cet état de consistance où il a paru être, ce qui ne peut être autrement. Il y a même un endroit dans la fin de sa vie, que le père Losa n’a point compris du tout, où il dit5 que Dieu l’a réduit à manger l’herbe comme les bêtes. Il vous sera aisé d’avoir l’intelligence de cet endroit quand vous le lirez. Ce qui fait voir que, quoiqu’il fût affermi dans son don et dans une parfaite égalité, il n’avait pas cependant une perpétuelle jouissance, du moins en manière aperçue. Nous ne pouvons guère discerner de ce qui est de ces grands saints lorsque d’autres écrivent leur vie : il faudrait qu’ils l’écrivissent eux-mêmes.

— Dutoit, t. IV, Lettre 123, p. 475-478.

aProbablement un éclaircissement apporté par Dutoit. Par est à prendre au sens de pour.

1 « Colloque du Théologien Jean Tauler avec un pauvre mendiant » (v. la traduction à partir de Surius par Noël, Œuvres complètes, VII, 346 ss, Paris, 1912).

2 Matthieu, 8, 24-25.

3 V. Œuvres diverses de monsieur Arnauld d’Andilly, Paris, chez Pierre le Petit, 1675. Le tome I contient (p. 153-301) : « La Vie du Bienheureux Grégoire Lopez… écrite par François Losa curé de l’Église Cathédrale de la ville de Mexico dans la nouvelle Espagne ». Sur G. Lopez (1542-1596), Losa rapporte : « … nulles choses créées n’étaient capable de le divertir ni de le ralentir dans ce continuel acte d’amour de Dieu et du prochain qui lui était devenu comme naturel et que tant s’en faut qu’il reculât dans cette union que Dieu lui communiquait, il y avançait toujours, référant à Dieu par cet acte d’un pur amour toutes les grâces que Sa Majesté lui faisait sans s’en rien appliquer, et [il me dit] que cette union était la source et l’origine de tout ce qu’il savait, qu’ainsi c’était Dieu qui lui avait servi Lui-même de maître et non pas les livres, quoique ce lui fût une grande satisfaction de lire ce que Taulere et Rusbroch ont écrit des choses purement intérieures qu’il plaît à Dieu de communiquer. Il me dit aussi […] quelle était cette union par l’exemple de celle qui se rencontre entre la lumière et l’air […] deux choses distinctes tellement unies que Dieu seul est capable de les distinguer. » p. 258.

5 « chapitre 25 vers la fin » D.

Au baron de Metternich.

Je vous ai déjà écrit, mon très cher frère, sur le mariage. Je n’aurais guère de choses plus particulières à vous mander sinon, sur la description que vous me faites de la personne, de prendre trois ou quatre mois pour prier Dieu de vous faire connaître Sa volonté. Prenez garde que la chair et le sang ne s’en mêlent point. Si Dieu, pendant ce temps-là, vous donne une pente douce et tranquille du cœur pour exécuter ce mariage, faites-le. Mais qu’il n’y entre aucune considération humaine telle qu’elle puisse être, ni des autres, ni de vous-même. Quand vous aurez pratiqué ceci durant le temps que je vous marque, mandez-moi en simplicité de cœur vos dispositions. Et je vous manderai ma pensée, si je suis encore en vie. Je pensais mourir depuis peu d’un catarrhe qui m’est tombé sur la poitrine.

Je souhaite de vous voir tout à Dieu en la manière qu’Il veut. Souvenez-vous seulement d’un passage de l’Écriture, qui ne semble pas avoir du rapport à votre affaire, et à qui j’en trouve cependant : Les Juifs demandèrent un roi, et Samuel fut fort touché de cela. Dieu le consola en lui disant : ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, mais c’est Moi. Afin que Je ne règne point sur Israël. Cependant contente ce peuple1. Dieu eut la bonté Lui-même de leur choisir un roi et il ne parut point qu’Il fût fâché contre eux pour cela. Au contraire, Il leur donna après celui-là l’homme selon son cœur, qui était David. Ainsi, mon cher frère, observez ce que je vous dis là. Et si Dieu me laisse encore en vie, je prendrai la petite fiole de Samuel pour la verser sur vos têtes. Vous m’êtes infiniment cher en Jésus-Christ.

Vous avez sans doute appris la perte que nous venons de faire par la mort de N.2 Mais il est présentement dans le sein de Dieu. Il est plus que jamais avec nous si nous savions le trouver dans notre centre commun. Pour moi, je le trouve plus que jamais présent à mon cœur. Je ne puis croire que je l’ai perdu. Je lui parle, et je le prie de prier le divin petit Maître d’avancer Son règne. Unissez-vous à lui : il connaît vos infirmités, et vous procurera de grands secours. C’était un martyr du pur amour, caché au monde par ce qu’il admirait le plus en lui, caché aux âmes pieuses mêmes par ce qu’elles condamnaient en lui comme une faiblesse, mais qui était un effet de la plus pure abnégation.

— Dutoit, t. IV, Lettre 129, p. 510.

1I Rois, 8, 7.

2 Fénelon.

Au baron de Metternich.

Mon cher frère. Je me sers de la main du pauvre N., qui m’est venu rendre une visite, parce qu’outre mes maux ordinaires, j’ai encore la fièvre. C’est un ami sûr et fidèle. Je vous dirai, pour ce qui regarde vos peines et vos tentations, qu’il y a bien des choses qui paraissent volontaires, et qui ne sont néanmoins ni volontaires ni libres. Dieu livre souvent l’extérieur au démon pour purifier l’âme. De peur que saint Paul ne s’élevât pour ses grandes révélations, Dieu lui donna un ange de Satan.

Les uns aperçoivent le démon, et cela leur est un grand appui, quoiqu’ils souffrent beaucoup. En d’autres, cela paraît comme tout naturel. Quand Dieu livra Job au démon, Il ne le lui fit point apercevoir1. Mais une troupe de Chaldéens et d’autres voleurs lui enlevèrent ses bestiaux : cela parut une chose toute naturelle. Un grand vent, comme une espèce d’ouragan, ébranle et abat sa maison, ses enfants sont écrasés dessous : on n’y voit point la main du démon. Il est ensuite frappé d’une plaie depuis la tête jusqu’aux pieds : il ne regarde pas cela comme un ouvrage du démon, mais comme une épreuve de Dieu. Dieu a pourtant voulu que nous sussions que le démon avait fait toutes ces choses, quoiqu’il n’en soit point parlé dans tous les discours de Job. Afin de nous faire comprendre qu’Il livrait souvent le dehors au démon, mais qu’Il lui défendait de toucher à notre âme. Qu’est-ce que de ne pas toucher à l’âme de celui qui est éprouvé ? C’est de ne pas détourner sa volonté de Dieu. Vous savez que saint Paul dit: qu’il livrait à Satan le Corinthien pour sauver son âme.

Votre disposition intérieure serait toute propre à rassurer ceux qui cherchent de l’assurance. Mais nous n’en voulons point d’autre que d’être la victime de la justice de Dieu en cette vie, et même en l’autre si telle était Sa volonté. La justice de Dieu est toujours aimable, toujours adorable. Et c’est elle qui s’exerce sur ceux qui veulent être véritablement à Dieu. La plénitude de l’ire de Dieu est pour les réprouvés, et Sa justice pour les enfants du Seigneur.

Dieu m’a fait la miséricorde de me trouver quelquefois à point nommé pour assister de pauvres âmes prêtes à se désespérer, ce qui arrive souvent lorsqu’on ne trouve pas des personnes qui entendent les voies secrètes de Dieu. Cela cause une aliénation dans leurs esprits, disant qu’ils aiment mieux mourir que d’offenser Dieu, et ils ne voient pas que le plus grand des péchés est de se défaire soi-même. Ceux qui sont le plus à plaindre sont ceux dont l’œil intérieur est tellement obscurci par le défaut de foi, d’abandon et d’instruction, qu’ils ne comprennent [pas ?] et ne voient point de ressource que dans le désespoir ; mais lorsqu’ils trouvent des personnes qui les portent à s’abandonner à la justice de Dieu, à espérer contre l’espérance même, ils entrent dans une véritable paix et leur intérieur change en un moment. Ils comprennent alors que c’est eux-mêmes qu’ils regrettent, que c’était leur amour propre et l’amour de leur propre excellence qui les jetaient dans ce désespoir, car pour Dieu, Il ne perd rien de Ses droits, Il est toujours le même, infiniment grand et heureux. Il est juste qu’Il soit toujours Dieu et que nous autres petits vers de terre, nous nous traînions le mieux que nous pouvons dans notre boue sans cesser de L’adorer et de L’aimer. Si Dieu avait permis que votre intérieur se fût obscurci avec les peines extérieures que vous avez, vous seriez bien plus à plaindre. Ce qui ne manquerait pas d’arriver si vous cessiez de vous abandonner à Lui et si vous preniez quelque moyen de vous dérober à Sa justice, ce qui, comme j’espère, ne sera pas. Car mon cœur, qui vous porte sans cesse dans le sien, serait obligé de secouer une charge si pesante.

— Dutoit, t. IV, Lettre 148, p. 570.

1 Job, 1, 6-12.

2I Cor., 5, 5.

Du baron de Metternich. 19 août 1716.

Pour ma sainte mère. À Vienne le 19août 1716.

Ma très chère mère, j’ai à répondre à trois de vos très chères lettres. Je commencerai par la dernière, qui est du 29e du mois passé, et parle du chevalier Jacques Forbes. Elle me fut rendue le 15e et comme la poste partait le même jour, il n’était pas possible de faire ce que vous nous demandez, à mon frère et moi. J’ai une grande joie, ma très chère mère, que vous ne doutez pas de nos bonnes volontés pour vous rendre, et aux enfants du petit Maître, tous les services dont nous sommes capables. C’est une bonne providence que j’aie été encore ici, autrement nous aurions perdu plus de temps. Mon frère a d’abord parlé aux deux secrétaires d’ambassade de Sa M [ajesté] britannique, qui sont ici. Ils lui ont promis tous deux, non seulement d’adresser les lettres que mon frère a écrites au ministre, le baron de Berensdorff, le comte de Bothmar, et Mylord Stanhope, et de les accompagner de leurs relations favorables, mais aussi de recommander la même affaire aux deux secrétaires d’Etat, MM. Thorensend et Stanjan. Car le Roi est à présent en Allemagne à Hanovre : nous y avons envoyé les lettres tout droit, et espérons d’en voir l’effet d’autant plus tôt. Comme mon frère a ci-devant rendu des services considérables à Sa Majesté comme Electeur, et que l’on croit peut-être qu’il lui en pourrait encore rendre, nous espérons que les ministres auront quelques égards pour l’intercession de mon frère. Et je prie Dieu de lui donner du poids pour l’amour de vous et de son bon enfant. Mon frère a dû assurer que monsieur Forbes ne se laisserait jamais plus séduire aux rébellions et sans doute que c’est là la première condition que la grâce du roi suppose1. J’envoie copie de tout à M. Pel [erin] 2 sous l’adresse que vous m’avez donnée.

Pour ce qui est de mon intérieur, je vous ai des obligations infinies, ma très chère mère, de toute la charité, indulgence et patience que vous avez pour le plus misérable et plus corrompu de tous vos enfants. Tout ce que vous me dites m’est comme un baume, me pénètre, m’encourage et m’affermit dans le repos que Dieu m’accorde dans le fond par Sa grande miséricorde. Il est vrai que Dieu me fait des grâces infinies. Là, nonobstant toutes mes ordures, Il ne m’ôte pas Sa paix ni Son oraison. [f° .1 v°] Mon âme fond de douleur, mais sans inquiétude, et je me trouve comme dans un air serein. Quand je réfléchis sur moi ou que je fixe mes pensées avec application sur quelque chose de particulier, c’est comme si une nuée se mettait devant mes yeux. Sitôt que je m’en aperçois, je laisse tout tomber, et le cœur se dilate en Son Être immense qui fait son repos et sa satisfaction, et alors c’est comme si mon cœur était diaphane et qu’une sérénité indistincte le pénétrât de tout côté sans obstacle.

Peut-être que je ne vous écris que des faussetés, mais assurément je ne voudrais le faire pour tout le monde : je ne sais pas me dépeindre autrement, et cependant je ne le sais concilier avec le bourbier où Dieu me laisse toujours par Son juste jugement pour mes péchés. Il faut bien que l’homme extérieur est une bête entièrement distincte de l’homme intérieur, comme Pordage3 le décrit si bien, et que celui-ci est plongé dans le premier comme dans un cachot plein d’ordures. Que si cela peut servir dans la main du petit Maître pour ma destruction, ô que je suis heureux ! Car c’est tout mon souhait d’être anéanti, afin qu’il ne reste que Dieu seul en moi, qu’Il Se satisfasse selon toute l’étendue de Ses desseins et qu’Il ne Se laisse pas arrêter par ma crainte et pusillanimité naturelles. Mon cœur ne quitte jamais, par Sa miséricorde, le fond général de Lui céder la place en tout et d’être à Lui seul sans réserve. Mais c’est Lui seul qui me le peut faire effectuer, et qui me peut tenir ferme par Sa main secrète. Car sans cela, que ferais-je, ma très vénérable mère ? Sans doute je me retirerais de Sa conduite et me précipiterais dans l’abîme. La nature ne pourrait pas regarder sa misère sans se vouloir aider elle-même, et il est bien vrai, ce que j’ai lu depuis peu, que c’est ici qu’un directeur expérimenté peut beaucoup. Je crois qu’il est presque impossible de faire ce passage sans une telle aide, car il renverse toute la raison, toute idée qu’on aurait et que tout le monde a de la spiritualité. Si l’on en parle, personne ne l’entend pos.a, et si l’on en voulait parler clair à quiconque n’est pas dans ce cas, il en serait extrêmement scandalisé. Il faut donc souffrir et se [vous ?] laisser juger, ma très chère mère. Si je ne vous dois beaucoup, et si je ne serais pas le plus ingrat de tout le monde, si je ne vous aimais pas par-dessus tout le monde, si Dieu daigne de faire quelque chose de cette masse [f.2 r°] corrompue, c’est à vos prières et à vos avis que j’en suis redevable. Le petit Maître Lui-même soit votre récompense dans l’éternité ! Continuez, je vous conjure, de vous intéresser pour moi, pour m’obtenir la grâce de suivre vos salutaires avis, de me laisser bien détruire et d’être véritablement un chiffon du bon Dieu, surtout aussi de demeurer ferme dans le célibat. N’est-il pas drôle qu’un homme qui a passé cinquante ans, doive tant craindre de se laisser aller au mariage, qui dans sa jeunesse se serait moqué de toutes les beautés du monde et peut-être s’en est moqué secrètement. Ah, que Dieu les a bien vengées, et qu’Il m’a bien fait sentir ma sottise et ma présomption, et qu’Il m’a châtié du tort que je Lui avais fait en ne pas reconnaissant la sagesse de Son ordonnance ! Je porterai ma peine, puisque je l’ai bien méritée, et je loue Son saint Nom en ceci aussi bien qu’en toute autre chose.

À présent je dirai aussi quelque chose de l’extérieur. Mon frère a acheté deux belles seigneuries en Bohême pour se préparer la retraite. Son fils cadet s’est fait catholique. Il témoigne en être fort content, et j’espère qu’il l’a fait par un bon motif, quoique l’achat de ces biens y ait donné l’occasion. Il l’a fait de fort bon gré, sans y être induit par crainte ou persuasion. Il est d’un bon naturel et craint Dieu. Il n’a pas envie de se pousser dans le monde, mais de s’appliquer à l’économie. Mais comme il n’a que vingt-quatre ans, on ne peut pas faire fond là-dessus. Son père paraît résolu de suivre son exemple, sitôt qu’il se pourra défaire de sa charge, et de se retirer sur ses terres. Je lui ai donné tout mon peu de capital, qui est 8000 écus blancs de France ou 24 000 livres, outre ce que j’ai en Hollande, qui sont bien 7 000 livres. Lesquels je tâcherai de retirer de là et de les employer en Allemagne à six pour cent, de sorte que j’aurai en tout 1 800 livres de rentes. Cela me suffira pour ma subsistance hors de services desquels j’espère de me défaire bientôt, si Dieu me donne la vie, c’est-à-dire dans l’année prochaine. C’est aussi alors que j’espère d’avoir le bonheur de vous voir. Mon frère m’offre sur sa terre maison et bois, si je veux vivre à part, et la table aussi, si je veux vivre avec lui. Je ne sais pas encore si je l’accepterai. L’un des obstacles est que c’est un pays tout catholique, et que je ne le sois pas. J’y pourrais bien vivre sans persécution, mais il a pourtant beaucoup de [f° .2 v°] difficultés, surtout quand on est malade ou que l’on vient à mourir.

On me dit que je dois aussi rentrer dans cette Église. Mais trois ou quatre raisons s’y opposent : (1) Je ne puis jamais croire que les conciles, beaucoup moins le Pape avec son Consistoire, soient infaillibles. Je connais trop les intrigues qui s’y sont faites, et qui s’y font tous les jours. Je ne puis donc pas mentir publiquement, disant que je le crois, en ne le croyant pas. (2) Je vois qu’il y a plus d’ouverture pour l’esprit intérieur parmi nous que parmi les catholiques, puisque nous avons plus de liberté de lire les bons livres que nous rencontrons. (3) Je fortifierais les catholiques dans l’erreur que la grâce de Dieu est uniquement attachée à leur parti. (4) Je scandaliserais les bons d’entre mon parti car je suis assez connu parmi eux, et le peu de bien que j’y puis avoir fait serait entièrement détruit, si je venais à changer de religion. (5) Je ne crois pas me devoir assujettir à la domination du clergé, après que Dieu m’a fait naître libre. Car on ne peut pas nier que ces gens-là n’exercent une grande tyrannie. Surtout (6) ils pourraient facilement avoir prise sur moi. Car j’ai publié quelques petits traités, non pas sous mon nom, mais que beaucoup de personnes pourtant jugent venir de moi. Ils pourraient facilement en apprendre quelque chose et trouver par là une occasion favorable de me persécuter. Or je ne crois pas devoir m’y exposer moi-même. Si Dieu me veut faire persécuter, Il me saura bien trouver, sans que je doive y aller au-devant. (7) Quoique l’esprit persécuteur règne assez dans toutes les sectes, il est pourtant certain qu’il est incomparablement plus dominant dans l’Église catholique. Or cet esprit ne peut pas être de Dieu. Et pour la vie, elle n’est pas meilleure parmi les catholiques que parmi les protestants. Quel bien me pourrait donc venir de ce changement de quartier ? Ainsi je crois que le meilleur est de demeurer comme je suis né, étant uni d’esprit à tous les bons d’entre les catholiques aussi bien que d’entre nous, quoique d’ailleurs tout le culte catholique ne me fasse la moindre peine et que je puisse assister à la messe avec beaucoup d’édification. Voilà, ma très chère mère, un fort grand changement qui s’est fait dans les affaires domestiques de mon frère et qui en tirera aussi après soi dans les miennes. Dieu fasse tout tourner à la gloire de Son saint nom.

Le même jour que je reçus votre précédente du 16juin, je reçus aussi avis de la bonne demoiselle que, par une conduite tout à fait déraisonnable de la dame auprès de qui elle était, elle avait été obligée et contrainte d’accepter l’offre qu’on lui avait faite d’aller à la Cour pour élever une jeune princesse. Je fus charmé de voir que vous lui donniez le même conseil, et je lui mandai cette bonne nouvelle le même jour pour sa consolation. Je ne sais pas si elle y est déjà arrivée ou non. Une très bonne âme, qui a été dix-sept ans dans la maison de mon frère et a élevé ses enfants, vous fait ses respects ; il est fort édifié par les lettres que j’ai le bonheur de recevoir de votre part, comme aussi des excellents livres, que je goûte tant. Il me dit, un de ces jours, qu’au moins il était revenu de son zèle contre l’Epître aux Romains, qu’il ne pouvait nullement souffrir, tellement qu’il voulait se faire relier un Nouveau Testament où cette Epître fût retranchée. Je suis tout à vous.

— A.S.-S., Pièce 7428.

apos. : positivement ? ou bien pas ? mais le point pose alors problème.

1 Lord Forbes passa quelque mois en prison à Édimbourg, après le soulèvement de 1715. V. notre présentation des écossais.

2 « M. Pèlerin » désignerait le correspondant londonien, Dr Keith ?

3 John Pordage (1607-1681), influencé par Jacob Boehme, dont il traduisit les œuvres en Angleterre avec Jane Leade (1623-1704) : v. The Encyclopaedia of Religion, vol. 5, « Esotericism », p. 161.

Du baron de Metternich. 27 octobre 1716.

Ce 27 d’octobre 1716.

Ma très chère mère, je désire fort d’avoir de vos nouvelles. Cependant je crois vous faire du plaisir en vous mandant que la sœur de feu mon collègue qui était mon ami non seulement selon le monde mais aussi selon Dieu, a un grand goût aux livres mystiques que vous savez ; elle est toute amour et ferveur, et elle comprend les choses fort bien. Elle vous aime et honore beaucoup et se dit votre fille. Elle vous salue fort cordialement et respectueusement, et vous prie très instamment de vous souvenir devant Dieu de feu son frère pour qu’Il lui fasse miséricorde. Elle est catholique et mariée, le frère était protestant. Autant que je puis juger, elle a un bon cœur et tâche bonnement de servir Dieu. Vous voyez, ma très chère mère, que Dieu Se sert d’une aussi misérable créature que je suis pour servir d’occasion à d’autres pour entrer dans les voies de la vie intérieure, qui lui seront plus fidèles que moi. Qu’il en soit loué par toutes les créatures !

Il n’y a personne ici que je connaisse parmi les catholiques, qui goûte les vérités mystiques : Dieu Se sert donc de ceux qui ne sont pas de cette communion. Et je vous assure, ma très chère mère, que la vie intérieure trouve beaucoup plus d’entrée parmi les protestants que parmi les catholiques. Ils sont trop gênés et trop craintifs de tomber dans la censure de quiétisme ou autre. Ils n’osent pas même approuver publiquement des livres imprimés en France avec quantité d’approbations et qu’on a traduit en allemand, comme la vie de la bonne Armelle1, tant ils ont peur. Et c’est là l’effet naturel des fréquentes censures de Rome, qui confondent tellement les gens qu’ils ne savent plus où ils en sont. Car, puisqu’ils voient des livres condamnés qui ont été plusieurs années en vogue et crédit, et publiés avec les approbations des personnes autorisées pour cela, qui peut se croire plus clairvoyant que ces personnes savantes et choisies expressément pour juger de la pureté de la doctrine, et qui cependant n’ont pas eu la foi de leur Église ? C’est ce qui met tout le monde en appréhension à l’égard des livres spirituels, et fait qu’ils n’en veulent pas lire, et qu’ils se tiennent aux plus communs catéchismes ou formulaire de prières. Je sais même ici un exemple qu’un confesseur a ôté l’Imitation de Kempis à un de ces enfants spirituels, sous prétexte que ce livre était trop haut pour (f.1 v°) lui, nonobstant qu’il le lisait avec beaucoup d’édification. Un vieux ecclésiastique, fort honnête homme et craignant Dieu, sans L’aimer pourtant, qui s’est donné beaucoup de peine pour nous faire catholiques, mon frère et moi, a recommandé à mon frère avec de grands éloges les livres de Quesnel2. Eta en France voilà un grand parti qui prend sa défense contre le Saint-Siège !

Que ferais-je donc dans une communion où les plus savants ne savent pas ce qu’ils doivent croire, et où l’on veut pourtant qu’on soit obligé sous peine de damnation éternelle de croire tous les articles de foi, ainsi appelés ? La foi chrétienne si simple et si proportionnée aux plus petites capacités, comment la pourrais-je trouver dans toute une armée d’articles de foi, rangés et ajustés avec tant d’art et de science humaine et scolastique ? Cela n’est pas pour moi. Je crois toute vérité de Dieu, connue et inconnue. Et je me sers bonnement des persuasions particulières qui me paraîssent vraies, pour m’approcher de plus en plus, par le pur amour, de la vérité substantielle et éternelle et pour m’y perdre enfin entièrement. Et je suis pleinement convaincu que tout ce qui me sert effectivement à m’approcher de cette fin, ne m’en peut pas éloigner, et par conséquent ne peut pas nuire à mon salut. C’est sur ce fondement que Dieu a établi ma paix solide par rapport à la diversité de religions et de sentiments dans chacune d’elle, qui autrefois m’a terriblement embarrassé. C’est de là que j’ai appris d’examiner les livres par le cœur et non pas par la tête, et d’en lire de toutes sortes, sans crainte de m’écarter, et de me nourrir de tout qui m’a touché le cœur. C’est cette liberté que je crois être nécessaire ou au moins fort utile pour avancer le règne intérieur, et qui fait qu’il se trouve parmi nous beaucoup plus qui le goûtent et qui lui donnent entrée que non pas parmi vous, où l’on a quasi bouché toutes les avenues. Je n’ai pas encore trouvé un seul catholique (excepté la dame dont j’ai parlé au commencement) dans nos quartiers, qui ait estimé des livres mystiques et à qui j’eusse pu ouvrir mon cœur. Comment ne pourrais-je donc me soumettre de plein gré, n’y étant pas engagé par naissance, à la domination absolue des gens si ignorants dans les voies de Dieu ? À présent je suis comme une petite abeille qui voltige librement sur toutes sortes de fleurs : je prends partout ce qui me nourrit, et laisse le reste. Ainsi tout ce que les catholiques ont de bon est à mon usage, et le reste ne m’est pas un empêchement. Je suis intimement uni à tous les bons catholiques, et suis fermement persuadé que Dieu n’agrée pas moins cette union intérieure, pour la séparation extérieure dans laquelle il m’a fait naître.

Mais je vois que mon papier se remplit. Il faut encore vous demander une grâce, ma très chère mère. Vous exhortez souvent à sortir de soi-même : il m’est un peu obscur ce que vous entendez par là. Est-ce que le cœur doit être tourné directement vers Dieu, Lui adhérer généralement et être rempli de ce seul sujet, sans réfléchir sur soi-même, et faire les œuvres extérieures, qui ne sont pas de devoir, quasi en passant et comme (pour ainsi dire) en songe, ou sans application qui empêche le cœur de s’occuper de son objet ? Je vous demande vos éclaircissements. Mon frère vous doitb ses salutations cordiales. Je suis avec un profond respect, etc.

— A.S.-S., pièce 7425 autographe.

aQuenel [sic] (suit une demi-ligne raturée illisible) Et

bLecture incertaine.

1Poiret regroupa les deux volumes de l’édition de Paris de 1683 en un volume, dont voici le savoureux titre : L’Ecole du pur Amour de Dieu ouverte aux savans et aux ignorans dans la vie merveilleuse d’une pauvre fille idiote, païsanne de naissance et servante de condition, Armelle Nicolas vulgairement dite la bonne Armelle décédée depuis peu en Bretagne, par une fille religieuse de sa connaissance, A Cologne, chez Jean de la Pierre, 1704. — Armelle (1606-1671) est une mystique profonde, influente sur le P. Rigoleuc. Ses admirables « dits », rapportés par l’ursuline Jeanne de la Nativité, eurent une influence en milieu protestant (Byrom, Wesley).

2 Quesnel (1634-1719), oratorien, érudit estimé, influent sur Arnauld, ouvert aux « concessions pacificatrices » (Cognet), auteur jansénisant des Réflexions morales. En 1710, Fénelon entama avec lui une polémique. En 1713 la bulle Unigenitus condamna 101 propositions extraites des Réflexions morales.

Du baron de Metternich. 17 novembre 1716.

Ce 17e novembre 1716.

Votre très chère lettre de l’onzième d’octobre, ma très chère mère, m’a été bien rendue, dont je vous suis d’autant plus obligé que votre grande maladie n’a pas empêché votre charité de me favoriser de vos salutaires instructions. Je ne veux pas me justifier que le système de Pordage1 ne soit pas mon sentiment mignon, car il m’a servi à me débarrasser de toutes les difficultés en matière spirituelle et à montrer l’innocence de Dieu par rapport à l’origine du mal et du péché, ce qui m’avait inquiété beaucoup, comme il est encore la pierre d’achoppement à plusieurs. Et je crois aussi qu’on ne pourra jamais satisfaire pleinement à ces scrupules par une autre hypothèse. Il peut donc bien être que j’y sois un peu attaché, mais je ne le sais pas, et je ne le veux pas : je l’offre à Dieu pour qu’Il le détruise et qu’Il me pardonne ma faute.

Je crois que vous savez, ma très chère mère, qu’il y a plus de seize ans que Dieu m’a mis par Sa miséricorde dans la voie de croire Dieu tel qu’Il est en Lui-même et dans Sa totalité, de L’adorer et de L’aimer comme tel : ç’a été là depuis ce temps-là mon fondement immobile, qui m’a mis dans une tranquillité parfaite par rapport à toutes les controverses qui partagent la chrétienté ; ç’a été aussi le fondement de mon oraison. Si je suis entré outre cela en quelque particularité, ç’a été puisque j’ai cru et crois encore que ma force ne va pas encore jusqu’à pouvoir me passer de toute lecture, qui ne peut être sans particularité. Si je pouvais demeurer toujours dans cette nudité et généralité d’adhérer à Dieu tel qu’Il est en Lui-même sans penser à aucune vérité spéciale, je ne devrais plus lire, ni l’Écriture Sainte ou d’autres bons livres. Si vous croyez que je doive quitter tout cela et employer tout le temps qui me reste des affaires de mon état, à me tenir dans cette généralité devant Dieu, j’en ferai l’épreuve. Mais si je ne suis pas encore assez avancé pour cela, il faut bien que l’esprit pendant le temps de lecture entre dans la particularité de ce que je lis, et je dois me contenter de tenir le cœur doucement attaché à cet Être souverain dans Sa totalité. C’est de même quand j’ai été engagé par occasion à parler ou écrire des matières spirituelles, je ne sais pas les avoir cherchées ; et quand le discours ou la lettre ou le traité a été fini, je n’y ai plus pensé, comme aussi ma mémoire perd naturellement tout ce que j’ai lu ou écrit. C’est ainsi que depuis le temps que les ouvrages de Pordage ont été achevés, je ne les ai plus relus.

Je ne dis pas cela pour me justifier, mais pour m’exposer à vos yeux tel que je suis. Je ne doute nullement qu’en tout cela il ne se mêle beaucoup d’imperfection et même de corruption. Hélas, je n’en trouve que trop dans [v°] moi ! Comment donc tout ce que je fais n’y participerait-il pas ? Je dois implorer la miséricorde de Dieu sur tout ce que je suis et que je fais. Je vous demande aussi pardon à vous, ma très chère mère, si j’ai écrit quelque chose qui vous déplaît, et d’avoir abusé de votre patience. Je vous suis fort obligé de ce que vous avez bien voulu m’assurer de ma vocation à une grande foi, à un extrême abandon, à l’oubli de moi-même et à un amour très pur du souverain Être ; et que vous y avez ajouté que toute idée distincte de Dieu est absolument contraire à ma vocation. C’est une grande miséricorde de Dieu de m’appeler à un si sublime état, qui me doit être le plus fort motif d’y être fidèle, mais cette fidélité est encore un don de Sa même miséricorde que je Lui demande dans le plus profond anéantissement dont je suis capable. Et vous, ma très chère mère, conjurez-Le avec moi et pour moi, qu’Il achève Lui-même l’ouvrage qu’Il a bien voulu commencer. Je tâcherai dès à présent par Sa grâce de me tenir de plus en plus dans une nudité d’esprit et de laisser tomber tout le distinct. Pour mes misères, je les porterai en patience et dans l’esprit d’anéantissement. Je sens bien que ma corruption, mon orgueil, obligent Dieu à me laisser chargé de ce fardeau, et je dois crier : « Seigneur, plutôt pécheur que superbe! »

Je suis sensiblement touché de votre maladie. Que le petit Maître vous en délivre selon Sa très sainte volonté et qu’Il vous conserve encore en vie, pour fortifier les faibles, d’entre lesquels je suis le plus misérable. En tout cas qu’Il disposât autrement, je vous conjure, ma très chère mère, de ne pas m’oublier devant Son trône, mais de m’obtenir la grâce qu’Il soit Lui seul le roi de mon cœur, comme Il en a pris possession sensiblement en cette qualité, il y a environ dix-huit ans. C’est de quoi je Le fais souvenir quelquefois, et appelle à Sa constance à ne pas quitter Sa prise après qu’il Lui a plu une fois de S’en rendre maître, car Il sait bien qu’en cette expérience-là, je Lui ai cédé tout droit sur moi irrévocablement. Je le tiendrai pour une grâce très singulière, si j’ai le bonheur de vous voir et que je puisse demeurer quelque temps avec vous sans être obligé de changer. Cara à ceci je ne m’y pourrai pas résoudre facilement. Mon frère n’est pas encore ici, mais il viendra bientôt. Ce sera alors que je consulterai avec lui sur les moyens de me procurer une permission de faire un voyage pour quelques mois. Je crois que les amis de H. vous auront mandé que monsieur le chevalier de Forbes, avec le docteur Garden, est arrivé là : ils m’ont fait saluer. Un ministre anglais va à la Cour impériale. Nous verrons si, par son moyen, nous pourrons réitérer nos instances. Je suis avec le plus profond respect tout à vous au petit Maître.

— A.S.-S., pièce 7426.

1 changer (de religion biffé). Car

1 Intéressé par les écrits des fondateurs de la Société de Philadelphie, John Pordage et Jane Leade, le baron les avait traduits en allemand. Il se défend ici d’avoir adopté tous leurs points de vue.

2 Formule qui rappelle certaines du P. Lacombe.

Du baron de Metternich. 15 décembre 1716.

Ce 15 décembre 1716.

Ma très chère mère. Votre très chère [lettre] du 11e de novembre nous a donné bien de la joie, à la dame sœur de feu mon ami, et à moi. Nous louons Dieu de Sa miséricorde envers le défunt. Qu’Il lui en fasse sentir encore plus les effets en considération de vos prières, dont nous vous sommes infiniment obligés. La dame m’a prié de vous assurer de ses respects et de ses plus tendres affections, et de la recommander à vos prières. À ce que je puis juger, elle est sincère, et toute amour actif1. Ce que vous répondez sur mes difficultés m’a fort édifié et confirmé dans le sentiment que j’ai eu depuis longtemps. Mon frère en a été charmé aussi. Il est de retour ici depuis quelques jours, avec sa femme, tous deux, grâce à Dieu, sains et saufs. Il vous assure de ses respects et vous a toutes les obligations possibles de la charité que vous avez pour lui, à laquelle il se recommande toujours. Il faut à présent voir si le changement que son fils cadet a fait, lui apportera quelque préjudice auprès du roi son maître.

Pour revenir à votre très chère lettre, que cette totalité de croyance, qui dans sa simplicité embrasse la vraie religion telle qu’elle est en soi, est admirable ! Que le monde le comprend (rait] plus et que l’on verrait bientôt refleurir la paix, si l’on s’y prenait de cette manière ! C’est pour cela que toutes les disputes me sont à dégoût depuis longtemps, mais depuis votre précédente et cette dernière-là, je tâcherai par la grâce de Dieu de laisser tomber de plus en plus tout le distinct, pour retenir l’esprit vide et le cœur occupé de Dieu dans Sa généralité. Quand j’ai dit que je fais comme les abeilles, en lisant plusieurs livres, je ne le fais pas pour exercer le [f° .1 v°] raisonnement, mais pour goûter l’onction par le cœur ; et les livres qui ne portent pas ce caractère, ne sont pas pour moi, et je ne puis pas les lire, fussent-ils les mieux raisonnés du monde. Aussi mon goût est déjà si accoutumé aux livres que vous savez, qu’il [n’] y en a guère, quoique d’ailleurs ils soient assez bons, qui me donnent de la satisfaction, et que je puis lire. Il y a un je ne sais quoi, qui me fait sentir qu’ils ne sont pas de cœur, mais de la tête.

Pour la sortie de soi, je vois bien qu’on [n’] en peut avoir une pleine intelligence que par l’expérience. Dieu me fasse la miséricorde de m’y introduire. Cependant mon exercice, je crois, devra être de me quitter partout où je me trouve être la fin de mes prétentions. Mais, ô Dieu, qu’il y aura encore des combats à soutenir ! C’est Vous seul, Sauveur du monde, qui le pouvez faire dans moi. Mais, ma très chère mère, comme je trouve dans moi une douce occupation générale du cœur de son Dieu, et que je sais que mon cœur est ainsi occupé de Dieu, est-il impossible que cette occupation que je sais être dans moi, continue toujours et soit sans interruption ? J’avoue que jusqu’ici je ne comprends pas bien que je sois dans la présence de Dieu, quand mon cœur n’est pas occupé tellement de Lui, que je sais en être occupé [sic]. Il est vrai que jusqu’ici je n’y ai pu arriver, mais j’attribue cela à mon infidélité, que je ne tiens pas mon esprit assez concentré dans le cœur par un doux recueillement. Je suis fortifié dans cette appréhension par la vie de Grégoire Lopez, que je lis présentement, et qui a été un excellent homme2. Il y est dit dans le chapitre 22, note 7 : « Rien de ce qu’il lui arrivait, qu’on lui disait, n’était capable de le divertir de son recueillement, et cette égalité d’esprit, qu’il conservait toujours, faisait bien voir qu’il était élevé au-dessus de toutes les choses humaines, et occupé de la pensée de celles du ciel sans le perdre jamais de vue. » Je n’entends pas cela d’une pensée raisonnée de la tête, que je sais bien pouvoir être continuelle, mais il me semble que le cœur, qui est appliqué à Dieu d’une manière très simple et générale, peut bien aussi [f° .2 r°] s’apercevoir d’une manière simple générale, qu’il est ainsi appliqué à Dieu, et cela continuellement sans interruption. Je vois pourtant qu’il est très difficile, et je trouve que, quand je perds cet apercevoir de l’application du cœur à Dieu et que, puis après, je reviens à moi, le cœur est encore dans la même situation, ce me semble au moins, et qu’il n’a rien perdu par cette échappade de l’esprit. Je crois pourtant, ma très chère mère, que vous voulez qu’on fasse de son mieux pour s’occuper perceptiblement de Dieu le plus continuellement qu’il se peut, et qu’on évite à son possible tout ce qui nous fait perdre cette perception de l’application du cœur à Dieu. Je vous prie, ma très chère mère, de me répondre sur cet article, que j’ai marqué de rouge, si Dieu vous le permet. Car peut-être est-ce là le principal point où je manque de fidélité, et qui arrête Dieu d’achever Son œuvre, et pourquoi Il me laisse si longtemps croupir dans mes misères. Que si c’est là le point à redresser, ma nature aura encore de terribles combats à subir. Ô Dieu, je veux pourtant que cela soit ainsi, si vous le voulez, et j’espère de combattre sous vos enseignes. Je ne sais pas si je m’explique bien. Mais vous, mon Seigneur, soyez-en Vous-même l’interprète pour m’instruire clairement de Vos voies, et donnez-moi aussi la force d’y marcher fidèlement.

Il est vrai, ma très chère mère, que dans votre religion il y a encore plus d’introductions à la vie intérieure que dans la nôtre. Mais j’ai aussi reconnu que le trop grand assujettissement aux prêtres, dont la plupart sont fort ignorants dans ces voies, y met un grand obstacle. Ce qui est une des plus grandes raisons que je ne me sois pas fait catholique il y a longtemps, croyant qu’après que Dieu m’avait donné la connaissance de Ses vérités salutaires, Il n’exigeait pas de moi de me priver moi-même de la liberté dans laquelle Il m’a fait naître, et de m’assujettir à des gens qui, pour la plupart, non seulement ne m’aideraient en rien, mais s’y [f.2 v°] opposeraient encore de toutes leurs forces. Et je vous avoue, ma très chère mère, que j’ai été extrêmement scandalisé que je n’ai pu trouver un seul moine ou autre prêtre, qui eût quelque chose de leurs saints fondateurs. J’ai cru donc être le plus sûr d’être catholique par la sainte foi implicite et générale, quoique j’en fusse séparé quant à l’usage des moyens extérieurs, auxquels malheureusement on fait aujourd’hui consister toute la religion. Ma plus grande joie est à présent d’ôter aux autres ces préventions contre les catholiques, et de leur montrer le chemin de l’intérieur. Il y en a plusieurs parmi nous qui reconnaissent que nos prêtres font tort aux catholiques en plusieurs endroits, mais pour la vie intérieure, elle est plus rare, et les âmes simples, sans étude, y sont plus propres que les autres.

Une chose m’a fort affligé : c’est qu’on avoue que les jésuites ont dessein d’introduire en France l’Inquisition, et que le père Tellier a voulu être l’Inquisiteur général, que ce dessein est bien interrompu pour quelque temps, mais qu’on trouvera un autre pour l’exécuter. Ô ma très chère mère, je ne puis m’empêcher de croire que cette Inquisition est une pure invention du diable, et la plus cruelle et la plus détestable qui fût jamais et qui pût jamais être ! Ayant lu L’Inquisition de Goaa, je dit un jour à une compagnie de catholiques que si l’on me pouvait montrer que Jésus-Christ, étant encore sur la terre, pourrait déduire son innocence devant ce tribunal, je m’engageais à me faire catholique sur-le-champ. Les cheveux me dressèrent quand je le lus, et me dressent encore quand j’y pense. Rien au monde n’a tant aliéné de votre Église que vos dragonnades et cette Inquisition. Et c’est là l’esprit dominant, publiquement approuvé, et qui pourtant ne peut jamais être de Dieu. Pardon, ma très chère mère, que je vide ainsi mon cœur dans le vôtre. Je suis tout à vous dans le petit Maître.

Pour monsieur R [amsa] y.

Mon très cher frère. Vous m’obligerez bien sensiblement en m’envoyant le livre de l’extérieur de la religion : j’espère que mes sentiments n’y seront pas contraires. Et il me semble que c’est une matière fort importante, dont l’ignorance est cause que la chrétienté se déchire si cruellement, au grand scandale des infidèles. Mais je vous prie, monsieur, de faire en sorte que j’en aie au moins deux exemplaires, car mon frère le désire aussi. Je le paierai volontiers. Je vous embrasse tendrement au petit Maître. J’ai un peu de cheveux de notre père [Fénelon] et j’aurai le portrait de notre mère : ce m’est une grande joie. Mille grâces pour la nouvelle année, qui va commencer bientôt.

— A.S.-S., pièce 7427, autographe. Tous les italiques sont des soulignements.

ade Goas. Nous corrigeons — sans avoir retrouvé l’ouvrage sur l’Inquisition portugaise aux Indes.

1 Toute pleine d’amour agissant.

2 Grégoire Lopez (1542-1596), ermite qui vécut au Mexique ; La Vie du Bienheureux Grégoire Lopez, écrite par François Losa, curé de l’Église Cathédrale de la ville de Mexico dans la nouvelle Espagne est très appréciée des mystiques. Elle fut traduite en français par Arnauld d’Andilly en 1674 (Œuvres diverses de Monsieur Arnauld d’Andilly, Paris, 1675, tome I, p. 153-301).

Au baron de Metternich. 1717.

Quoique je serais bien aise de vous voir si Dieu le permettait, je ne puis cependant rien désirer par moi-même. Il est dit1 de saint Paul qu’il était puissant par ses lettres, mais que sa présence était méprisable : je ne trouve rien en moi qui mérite la moindre estime. L’instrument ne peut s’attribuer l’ouvrage que l’ouvrier seul fait par son moyen : Dieu Se sert des instruments les plus méprisables pour faire Son ouvrage. Il est digne d’un tel ouvrier d’opérer sur le néant et par le néant. Que dis-je ? Il n’emploie que le néant pour faire ce qu’Il fait. Je ne suis rien et moins que rien. Je ne sais ce qu’Il fait en moi ni par moi : il ne reste aucune trace. Il ôte et Il donne, je Le laisse faire. S’Il le veut, je puis tout en Lui, s’Il me laisse, je suis un néant vide, un canal sans eau. Chacun trouve par ce canal selon sa foi, afin que rien ne soit attribué à la créature. Il y a longtemps qu’Il m’a rendue enfant, qu’Il conduit comme Il veut, sans résistance et sans réflexion. Je serais étonnée d’entendre dire qu’Il fait du bien par moi. Si je pouvais réfléchir sur moi ou trouver ce moi, je l’abhorrerais plus que le démon.

J’espère que, si Dieu permet que vous me veniez voir, Il me donnera tout ce qu’il faut pour vous. Votre âme m’est précieuse devant le Seigneur, et c’est dans Son cœur souffrant et adorable que vous me trouverez toujours présente. 1717.

— Dutoit, t. IV, Lettre 166.

1II Cor., 10, 10 : « Car il est vrai, disent-ils, que ses lettres [épîtres] ont du poids et de la force ; mais lorsqu’il vient en personne, ce n’est qu’un petit homme faible, et dont le discours est digne de mépris. » (Amelote).

Au baron de Metternich. 1717.

Mon cher frère. Il y a longtemps que j’ai au cœur de vous écrire pour vous dire que, si le bon Dieu me retire de ce monde et qu’il vienne à vous ôter les soutiens que vous avez encore, voyant devant vous votre marche, vous ne vous en étonniez pas et que vous soyez fidèle et courageux. Combattez les combats du Seigneur. J’ai reçu votre lettre. Il n’est point question de rentrer en soi : cela était bon autrefois. Ce que vous avez à faire est de sortir de vous-même et de vous écouler en Dieu. Vous ne trouverez de vrai repos que là. Quand vous pourrez venir, je vous prendrai avec joie, si je suis en vie. 1717.

— Dutoit, t. IV, Lettre 167.





III. Ecossais

À Ramsay ? Hiver 1709.

Comme votre lettre n’est point datée, je ne sais de quand elle est écrite, mais je réponds quelques heures après l’avoir reçue. Cette ville ici est dans un état horrible par la négligence des magistrats, qui ne se sont donnés aucuns mouvements pour faire passer les glaces. Elles se sont amoncelées plus haut que les maisons, elles ont emporté douze arches des ponts qui sont tombés, le peu qu’il en reste étaita hors de l’eau, de sorte que la ville et le faubourg sont séparés, les maisons tombées et les chapelles, la rivière presque comblée par les débris. Il faut plus d’un million pour réparer ou refaire un pont. Il faut que les carrosses et la poste changent de route : si vous êtes plus longtemps sans réponse, ce n’est pas ma faute.

Je suis étonnée de la délicatesse de M. votre père car il est dans l’ordre que les ecclésiastiques aient des pensions sur les choses ecclésiastiques. Il aurait mieux aimé que la personne eût été E. b, qui est une chose peut-être au-dessus de ses forces et d’une plus grande conséquence ; mais quand on ne suit sur la conscience que les principes qu’on eut formés, on est souvent sujet à la méprise et on fait un grand cas du moins lorsqu’on passe par-dessus des choses plus considérables. Il y a un ordre militaire qui est approuvé de Rome : ainsi il ne faut pas que vous ayez de peine que M. votre frère y entre et y ait part. Il serait à souhaiter que M. votre frère sût que notre père1 a eu ses raisons pour donner à p.2 ce qu’il lui a donné. Si vous aviez pu vous exempter de répondre, cela aurait été mieux, mais peut-être qu’en le voyant vous lui ferez entendre raison. J’espère vous voir en passant et que vous pourrez alors traverser la rivière en bateau : on va en établir pour cela au lieu de pont. Je crois que vous avez eu tort de ne point demander d’argent pour messieurs vos frères : c’est ce qui persuade que vous êtes mieux que vous n’êtes. Si monsieur votre père connaissait bien notre père, il aurait appris qu’il était bien loin d’accumuler des trésors3, mais dès qu’on se laisse aller à ses préventions, c’est pitié.

Pour ce qui vous regarde personnellement il ne faut point agir par ce que vous sentez ou ne sentez pas, mais être fidèle à vos exercices sans songer au goût. Il faut, autant que vous pouvez, laisser tomber vos imaginations : la vivacité de votre esprit vous en fournit sans cesse. Quand vous ne pouvez les laisser tomber, souffrez-les comme un mal de tête. Comme vous n’avez, lorsque vous êtes seul, aucune raison ni d’âge ni d’infirmité, de prier assis, je le ferais à genoux : la posture respectueuse du corps contribue au recueillement de l’esprit. Il ne faut pas s’embarrasser de prier assis lorsque quelqu’une des raisons que j’ai dites nous empêche de le faire à genoux, mais lorsque nous le pouvons et qu’il n’y a que la mollesse et la paresse qui nous retient, il faut les combattre et demeurer devant Dieu d’une manière respectueuse dans le temps précis de l’oraison. Vous avez plus besoin qu’un autre de ne vous pas laisser aller à la mollesse, car c’est votre tempérament. Ne vous contraignez point pour m’écrire, cela est inutile, il le faut faire dans la nécessité et rien plus. Je vous prie de ne vous plus faire d’affaire de dire ce qui se passe dans votre esprit : cela vous entortille, vous retient en vous-même, vous rend perplexe et vous empêche d’avancer. Ne pensez plus ni à dire ni à ne pas dire, laissez tout tomber à présent pour fixer votre esprit. Plût à Dieu que M. F [orbes] eût un peu de ce que vous avez trop et que vous eussiez un peu de ce qu’il a de trop, ce serait des merveilles. Bon courage, soyez fidèle, ne vous arrêtez pas à tout ce qui vous passe par la tête, laissez-le tomber sans y rien prendre. Il suffit que cela ne soit pas volontaire, vous avez bien de quoi vous humilier dans vos faiblesses. Je vous embrasse mon enfant.

Quoiqu’il ne vous reste rien de détaillé de ce que vous lisez ou de ce qu’on vous lit, il ne laisse pas par le simple recueillement ou recueil de faire l’effet qu’elle [la lecture] doit faire.

— A.S.-S., pièce 7497, autographe, adressée « À monsieur Ramsay, chez Mr le comte de Sassenage en son hôtel sur le quai des Théatins à Paris ». On doit donc penser que cette lettre s’adresse au seul « chevalier » Ramsay, qui en effet fut attaché au comte. Mais Ramsay était le fils d’un meunier et ce que nous savons de son environnement familial s’accorde mal aux informations fournies au second paragraphe. (v. G. D. Henderson, Chevalier Ramsay, Nelson, 1952, p. 3 et suivantes.) Par ailleurs Ramsay agissait probablement comme intermédiaire dans les communications discrètes avec Cambrai. Le destinataire serait-il alors le marquis de Fénelon ? Mais la date très probable de 1709 pose problème : le marquis entre en relation avec Madame Guyon après sa blessure datant de 1711… — A.A.-S., pièce 7417, p. 182 (lettre 31) et Dutoit, t. IV, Lettre 28, p. 64-65, reprennent seulement les deux derniers paragraphes : « Pour ce qui vous regarde […] l’effet qu’il doit faire. »

La lettre est datée très probablement de l’hiver 1709 par la description des glaces sur la Loire (une synthèse intéressante du « grand hiver » de l’année 1709 et de ses suites est donnée par Pillorget, R. et S., France baroque, France classique, p. 1144-1154).

alecture incertaine, ce qui obscurcit le sens ? Faut-il comprendre que tout ce qui était dans le lit du fleuve a disparu (les douze arches) ?

bMajuscule de Lecture incertaine.

1n.p. : il s’agit très probablement de Fénelon.

2 Indéterminé.

3 Le revenu de l’archevêché de Cambrai était considérable ; cependant Fénelon mourut pauvre (mais sans dettes), ayant consacré ce revenu au secours d’une région ravagée par les guerres de la fin du règne de Louis XIV. (v. par ex. la Revue Fénelon, 1912).

À Milord Duplin. 1714 ?

Autre lettre de notre mère pour milor [d] du p. [Duplin].

Milord,

J’ai pris toute la part possible dans le changement arrivé dans votre maison. Je crois que Dieu l’a permis de la sorte afin de vous donner plus de temps pour être à Lui, et vous renouveler dans Son amour. Le temps des croix et des afflictions est un temps bien précieux, et dont il faut faire un grand usage. C’est alors qu’on sème, comme dit saint Paul, et on ne sème qu’avec peine et labeur, mais vous en retirerez un grand fruit et une ample moisson1. Qui sème peu recueille peu. Ainsi, puisque Dieu vous donne un si grand moyen de faire germer en vous cette grâce qu’Il y avait répandue, tenez-vous heureux d’être disgracié des hommes. Jetez-vous par un abandon entier entre les bras de Jésus-Christ, qui est cet ami fidèle qui ne change point : on Le trouve sûrement à la croix, et Il nous assure qu’Il est avec ceux qui sont dans l’affliction. Je Le prie de tout mon cœur qu’Il vous enseigne Lui-même les routes que vous devez tenir pour Le trouver. Si mes prières étaient de quelque valeur, je les offrirais au Seigneur pour vous.

— A.S.-S., ms 2176, pièce 7417 p. 10.

1 Ga 6, 8 : « Car chacun recueillera ce qu’il aura semé ; celui qui sème dans sa chair, ne recueillera de sa chair que la corruption ; mais celui qui sèmera dans l’Esprit, recueillera de l’Esprit la vie éternelle. » (Amelote).  

À Milord Duplin. 1714 ?

Autre réponse de notre mère à [milord du p.].

J’ai toujours de la joie, N., lorsque je reçois des nouvelles de votre âme, car je vous assure qu’elle est bien chère à la mienne. J’espère que le petit Maître vous consolera de plus en plus de Ses miséricordes, vous faisant la plus grande de toutes, qui est de vous unir très intimement à Lui par la pure charité. À mesure que l’amour amortit notre volonté et la fait écouler peu à peu en Dieu, tout désir s’y écoule aussi, tout choix, tout penchant, toute inclination. Vous éprouverez de plus en plus que vous ne trouverez de volonté pour quoi que ce soit, en sorte qu’il semblera que votre volonté soit disparue aussi bien que tout ce qui lui appartient. Saint Paul avait bien raison de dire que l’homme charnel ne comprend point ce qui est de l’esprit, c’est pourquoi il le condamne1. C’est ici une science d’expérience, et d’amour. (Scientia sapida). Il est certain aussi qu’il faut en faire l’expérience pour la connaître. Comment les hommes qui sont enveloppés dans les sens, enflés d’orgueil, pleins de passions et de raisonnements, pourraient-ils la comprendre ? La corruption est générale, aussi puis-je vous assurer que Dieu a encore le bras levé, et que Sa colère n’est pas encore apaisée.

[12] Ce que vous me dites de la violence que vous vous faites pour rendre votre esprit abstrait n’est nullement ce que Dieu demande de vous, et ce n’est point la voie dont il s’agit. Nous tâchons que tout se concentre dans le cœur, sans nul effort de tête, car Dieu souvent cache ce qu’Il opère dans l’intime de l’âme sous des distractions vagues et involontaires, afin de le dérober à la connaissance du démon et de l’amour propre. L’abstraction de l’esprit a de grands inconvénients, car outre qu’elle ne fait guère de véritables intérieurs, elle nuit fort à la santé, et peut à la longue affaiblir l’esprit. Il n’en est pas de même de la volonté. Plus elle est excitée à l’amour, plus elle se repose dans cet amour, plus elle a de force. Elle ne s’affaiblit ni ne se lasse par ce divin exercice, au contraire elle reprend chaque jour une force nouvelle, non plus toujours une force aperçue, mais réelle. Accoutumez-vous donc à ce simple exercice d’amour dans la volonté qui, ramassant les autres puissances en elle, sans les forcer ni les contraindre, les réunit par l’amour dans le bien souverain, ainsi que l’Écriture nous l’enseigne lorsqu’elle dit : passez en moi, [13] vous tous qui me désirez avec ardeur. Comme le désir ne peut appartenir qu’à la volonté, c’est par ce désir amoureux que nous passons en Dieu et non par la contention de la tête.

Ce que nous pouvons faire quelquefois, c’est de laisser tomber, par un retour amoureux au-dedans de nous, la distraction de l’esprit, et non par la contention de la tête, mais en cessant de retenir volontairement ce qui nous occupe l’esprit, comme une personne qui ne fait que laisser ce qu’elle tenait en sa main en l’ouvrant doucement. Alors tout tombe de soi-même. Soyez donc persuadé une bonne fois que c’est la véritable voie. La foi nue est pour l’esprit et l’amour pour la volonté, non que nous devions nous dénuer de nous-mêmes l’esprit, mais à la longue cette même foi le dénue des activités propres, et non pas toujours des distractions, car il y a une grande différence entre l’activité propre et volontaire de l’esprit et les distractions vagues et involontaires : la première arrête l’opération de Dieu, et la seconde ne sert qu’à la couvrir. Comprenez une bonne fois que nous ne pouvons jamais fixer notre imagination : il n’y a que Dieu seul qui le puisse faire, et Il ne le fait pas d’ordinaire par les raisons que je vous ai dit[es]. Lorsque l’âme [14] est accoutumée à aller à Dieu par l’amour dans la volonté, elle ne pense pas même à ses distractions, et elles ne lui nuisent point. Elle les laisse pour ce qu’elles sont, comme un grand bruit qui se ferait autour de nous ne nous empêcherait ni d’aimer ni de nous occuper de Dieu. L’âme éprouve même souvent que, malgré ces tumultes de l’imagination, elle goûte au-dedans un grand repos. Elle n’a garde de s’amuser à ce qui se passe dans sa tête, étant comme une chose séparée d’elle. Lorsqu’on s’occupe à se défaire de ses pensées, on perd cette douce tranquillité de la volonté en Dieu, et on fait comme une personne qui quitterait incessamment sa prière pour aller faire taire des chiens qui aboient. Laissons-nous donc totalement à Dieu, et ne songeons qu’à L’aimer et à faire Sa volonté : Il fera le reste Lui-même.

Il me vient donc dans l’esprit que ce qui vous a fait éprouver une si grande différence entre la facilité que vous aviez au commencement et la difficulté que vous trouvez maintenant, est que vous avez fait consister votre oraison dans une certaine suspension d’esprit qui se peut même faire naturellement sans aucun [15] don d’en haut, au lieu que l’oraison qui vient de l’amour et de la volonté est toujours accompagnée d’une grâce particulière, puisqu’elle est le fruit de la pure charité. La suspension et l’abstraction étaient la manière de contempler des philosophes, qui ne rend pas plus saint, quoiqu’on croie par là acquérir de la lumière. Ce n’est point la lumière que nous cherchons, mais l’amour qui, sans lumière distincte, nous enseigne par son onction toute vérité, et nous rend de ces véritables philosophes qui, au lieu de s’élever, ne songent qu’à s’abaisser devant cet Être suprême qui, comme un feu dévorant et sacré, détruit tout ce qui est de l’homme Adam en nous pour nous faire vivre par le nouvel homme en Jésus-Christ. Cette différence est d’une extrême conséquence, je vous prie de la peser.

J’ajoute à ceci que, quand l’oraison est trop sèche et ennuyeuse, il faut de temps en temps la réveiller par quelques petites aspirations vers Dieu ou, si l’âme est plus avancée et que ces aspirations courtes et éloignées soient moins faciles qu’au commencement, [16] il faut se servir d’un simple plongement vers son centre, ce qui se fait par abaissement et non par élévation. Cet enfoncement est aussi très utile pendant le jour au milieu des occupations, et cela se fait en un clin d’œil, et nous redonne pour l’ordinaire la paix et la tranquillité du cœur. Cette oraison dont je parle n’incommode jamais. Plus on est malade, plus on a de facilité à la faire, au lieu que celle qui se ferait par la tête augmenterait beaucoup la maladie et il faut la laisser pendant qu’on est malade ; cela est si vrai que les maîtres spirituels qui ont écrit sur la méditation, qui est beaucoup plus facile que l’abstraction, défendent aux malades de la faire, au lieu que le cœur n’est jamais plus paisible et plus tranquille que lorsque le corps est accablé de souffrance, ce qui donne une liberté à l’âme si grande qu’elle ne pense presque point à ses maux. Il y a un grand abus à ce que l’on s’imagine qu’il faut que la lumière soit [17] donnée directement à l’entendement, et que c’est cette lumière qui échauffe le cœur, mais c’est tout le contraire : la véritable lumière vient de l’amour. Ce feu échauffant éclaire, c’est pourquoi il est dit : spectate et videte2 , parce que la lumière qui vient du goût et du cœur, ou de la volonté, est la sûre et vraie lumière. C’est pourquoi Osée ne dit pas : « La lumière vous enseignera toute vérité », mais l’onction3, et cette onction n’est vécue dans la volonté que par l’amour, le Saint-Esprit étant le Dieu d’amour et de vérité, et c’est par l’amour qu’Il donne la vérité.

— A.S.-S., ms 2176, pièce 7417, p. 11.

1 Rom., 8, 5-8.

2 Citation libre de Jean 1, 39 : Dicit eis venite et videte…

3 Osée, 6, 3 : « [… [Nous entrerons dans la science du Seigneur, et nous le suivrons afin de le connaître de plus en plus. Son lever sera semblable à celui de l’aurore, et il descendra sur nous comme les pluies de l’automne et du printemps viennent sur la terre. » (Sacy).

De Lord Deskford. 24 octobre 1714.

Ma chère et respectable mère. Je vous rends grâces cordiales pour la lettre que vous m’avez envoyée, la dernière. J’ai grande raison d’adorer la bonté et la fidélité de mon cher petit Maître, qui attire et qui sollicite mon âme indigne et pourrie par tant de moyens d’amour. Quoique j’aie été toujours crasseux [sic] et infidèle, qu’Il soit béni à jamais, car c’est Lui qui arrache les pécheurs de l’abîme et qui nous donne à manger le pain de vie, afin que nous puissions retourner à Lui, qui est notre seule paix et notre seule force. Quoique avant la réception de votre lettre il me parût que j’avais une grande tendance à cette méthode que vous m’avez prescrite, je sens cependant depuis vos derniers avis une plus grande sérénité dans mon âme, et une plus grande facilité de pratiquer l’oraison de la manière que vous m’ordonnez. Et je sens que la présence divine pendant le jour, loin de m’empêcher [1 v°] de remplir les devoirs de mon état qui sont de l’ordre de la Providence, nous aide à les exécuter avec plus d’exactitude et de diligence. Je trouve aussi que la voie d’oraison dont vous parlez, j’entends celle d’une simple exposition de nos âmes devant Dieu, vide de tous désirs et de tous efforts, nous laissant à Lui afin qu’Il fasse en nous et de nous tout ce qu’il Lui plaît, communique cet esprit à nos emplois et même aux diversions auxquelles nous sommes assujettis à la Cour, plus que la méditation, la lecture ou toute autre voie.

J’ai par la grâce de Dieu un désir foncier et sincère d’être aua petit Maître, et de Lui sacrifier entièrement mon cœur, mon âme et mon moi-même, en Lui rendant le tribut du pur amour et de l’humble adoration qui appartient à Son excellence et à Sa perfection immense. Mais je sens un poids extrême de propriété et de vanité en moi, dont le diable se sert pour me faire abuser des meilleures lumières et des appels si engageants de la grâce : c’est la [2] la raison pourquoi je m’ennuie si aisément de l’oraison quand elle n’est pas accompagnée des douceurs, et que la moindre petite chose me touche et m’ôte la tranquillité et sérénité de mon âme. Je me trouve faible et rampant devant Dieu, et l’expérience que j’ai de ma vanité, de ma mollesse, de mon inconstance, et ce fonds de corruption qui est en moi me fait désespérer de mes propres forces, et me montre la nécessité de dépendre de Dieu seul et de Lui donner toute la gloire. Nourrissez-moi par votre charité, soutenez-moi par vos prières. Je m’imagine que j’en sens les effets, comme aussi des prières des autres saints. Le souvenir de vous m’attire doucement dans votre cœur, et dans celui de votre petit Maître pour y reposer et adorer avec vous paisiblement l’enfant Jésus.

J’ai souvent des lettres très tendres et très affectionnées de ma femme : elle m’a écrit qu’elle est grosse. Puisse le petit Maître former ce pauvre enfant à Sa propre image : puisse-t-il être Son enfant et Son tabernacle ! [2 v°] Tout l’intérêt que j’y ai, je le donne au petit Maître : priez-Le qu’il Lui soit pliable et souple, et qu’Il détruise, pendant qu’il est encore fleur en bouton, tout ce qui est désagréable à Lui. Depuis qu’elle m’a donné ces nouvelles, j’ai de temps en temps trouvé de petites sentences pieuses dans mes lettres, croyant qu’environ ce temps-ci de ses douleurs son âme sera plus capable de recevoir ces impressions. Mais je tâcherai de ménager ceci avec discrétion, de crainte par ma précipitation de gâter l’œuvre de Dieu qui connaît les temps et les moments pour toucher efficacement le cœur.

[Ici prend place une « Lettre d’une demoiselle anglaise religieuse du p [etit] m [aître] dans le couvent de son cœur, nommée Melle Fissec : Je ne saurais vous exprimer la consolation indicible… » que l’on trouvera reproduite par la suite.]

Post-scriptum

Très vénérable et bien-aimée mère, comme notre ami [le] d [octeur] K [eith] 1 n’a pas encore envoyé la lettre que je vous écrivis il y a quelques jours, je prends occasion d’y ajouter ce petit mot pour vous prier d’offrir mon cœur et mon âme à notre aimable petit Maître et d’obtenir pour moi la grâce de la fidélité à Lui. Mon inconstance et ma corruption sont si effroyables que je n’ose rien promettre de moi. Toute mon espérance est en Lui, à qui je m’abandonne à jamais sans réserve afin qu’Il dispose de mon intérieur et de mon extérieur entièrement selon Son bon plaisir. L’amour propre voudrait bien se réserver quelque chose ici, mais la justice et la vérité n’en veulent rien permettre. Je vous prie aussi pour l’amour de notre cher petit Maître de m’écrire de temps en temps ce que vous croyez [3] pour le service de Dieu en mon âme, car chacune de vos lettres fait une impression très grande en mon cœur et la grâce dont notre Roi les accompagne me montre évidemment qu’elles viennent de Lui. Quand je vous écris, je tâche de vous exposer sans aucun déguisement le véritable état de mon âme, et de le faire tout simplement et sans réfléchir fort particulièrement ; mais comme je ne connais point mon cœur, je suis persuadé que je ne dis point les choses avec autant d’exactitude et de fidélité que je le souhaiterais, mais le petit Maître suppléera bien à cela. Mon père ayant depuis peu perdu sa charge2, nous irons bientôt en Écosse, et je crois que nous demeurerons ensemble pendant quelque temps. Je tâcherai avec l’aide du petit Maître d’être soumis comme Il a été.

Lorsque je me recueille pour prier ou pour me souvenir de Dieu, je sens souvent un certain doux sentiment de la présence de l’Être b incompréhensible. Cela se perd quelquefois par l’égarement de l’imagination ou par divers souhaits irréguliers, qui s’attachent au fond de mon cœur et se montrent aux occasions. Il se renouvelle par de petits souvenirs et par de courtes aspirations de louange. Quelquefois je me souviens que je dois outrepasser le sentiment pour jeter mon âme dans la suprême Essence et la parfaite et pure volonté du souverain Bien. Souvent je ne puis [3 v°] demeurer ma demi-heure entière à genoux sans trouver grande difficulté, mais je tâche de me faire une violence pour l’amour et l’obéissance du petit Maître. Ordinairement Dieu me fait souvenir de Lui souvent pendant le jour, mais peu de chose me distrait, et j’ai peu de courage. Que le royaume de notre Maître s’établisse dans tous les cœurs. Amen.

Du 24 [octo] bre 1714.

— A.S.-S., ms 2176, pièce 7417, page de titre :  « Copies de lettres de quelques trans à la mère des enfants du petit Maître avec des réponses de cette bonne m. », f° 1 : « Lettre de milor Exford à notre mère traduite de l’anglais » – autre copie : pièce 7419 sous le titre « Quelques copies de lettres détachées ».

Lettre publiée par Henderson, Mystics of the North-East, p. 85-88 ; ce dernier paraît avoir suivi la pièce actuellement numérotée 7419 : nous donnons la seule variante significative (les autres proviennent de notre modernisation de l’orthographe).

On relève que les lettres de correspondants étrangers étaient traduites en français par Ramsay pour Madame Guyon.

Henderson indique que Lord Deskford était à Londres durant les mois de septembre à décembre 1714.

a d’être fidèle au Henderson.

b de [Dieu biffé] l’Être b

1 Dr. James Keith, intermédiaire dans les correspondances entre disciples écossais et Madame Guyon à Blois.

2 Henderson cite the Earl of Oxford écrivant le 13 septembre 1714 : « Annandale will succeed Findlater. »

À Lord Deskford. Après le 24 octobre 1714.

Réponse de notre mère à cette lettre :

Ne vous inquiétez point, mon cher enfant, des pensées de vanité dans ce que vous faites pour Dieu pourvu que vous n’y adhériez point volontairement, car le démon emploie toute sorte d’artifices pour troubler l’âme tranquille. Quand nous sommes parfaitement convaincusa de ce que nous sommes par nous-mêmes et de ce que nous serions sans la grâce, il y a plutôt lieu de se moquer des suggestions du démon queb de les craindre. Quand on en fait cas et qu’on se trouble de ces sortes de pensées, il les multiplie à l’infini, mais lorsqu’on ne fait pas seulement de réflexion etc qu’on les méprise, il ne retourne pas si souvent à la charge. Vous n’avez qu’une chose à faire quand ces sortes de penséesd vous attaquent, qui est de demeurer ferme dans votre néant. Nous avons un grand exemple [4] de cela dans la mère de Dieu, lorsque l’ange et ensuite sainte Elisabeth lui donnente les plus grandes louanges qui se puissent donner. Elle ne s’en défendit point comme nous avons coutume de faire imparfaitementf, mais en rendant à Dieu gloire de toutes choses, elle dit qu’Il a regardé sa bassesse et son néant1 pour en faire ce qu’il Lui a plu, [f.2r°] et c’est ce qui fait le sujet de sa joie. Laissez donc passer tout cela et vous attachez plus fortement à Dieu par un profond anéantissement.

Goûtez les pensées qui ne sont point volontaires, ne dépendant pointg de nous : il faut les laisser écouler comme l’eau. Lorsque votre oraison est plus sèche, il ne faut pas vous en faire de peine, c’est souvent le temps où elle est la meilleure. Supportez en patience les ennuis et les sécheressesh et vous accoutumez peu à peu à une entière indifférence pour tous les états où il plaira à Dieu de vous mettre dans ces tempsi, car ce n’est pas nous-mêmes que nous recherchons dans l’oraison, mais de plaire à Dieu et de faire Sa sainte volonté. Comme les temps de sécheresse sont plus longs et plus fréquents que ceux de consolation, il faut faire alors une oraison de patience et donner à Dieu des preuves effectives de notre amour. Les sens sont comme [6] des enfants qui s’ennuient lorsqu’ils n’ont rien qui les amuse, mais cela n’attaque point le fond, au contraire. La sécheresse sert à nous éloigner des sentiments par la foi qui s’exerce dans ces temps-là, nous approche par conséquent davantage de Dieu, parce que Dieu ne Se fait point sentir : ce sont Ses dons et Ses faveurs qui se discernent et se goûtent. Dieu retire ces choses pour exercer comme je l’ai dit notre foi, et nous accoutumer à un amour plus pur qui, ne voulant rien pour soi, est content de ne rien avoir et que Dieu en use selon Son bon plaisir.

Je sais que ces temps sont durs à la nature et qu’elle fait ce qu’elle peut pour s’échapper de cette dure captivité, et si on n’y prend garde on fait plus souvent des fautes dans ce temps que dans un plus goûté, Dieu le permettant ainsi afin que nous nous attachions plus fortement à Lui par la foi, l’abandon et l’amour, puisque c’est en ce temps que nous en avons le plus de besoin. Il y en a qui se dégoûtent et ne sont pas fidèles à l’oraison dans ce temps-là, quoique ce soit celui où elle soit le plus utile. Soyez-y donc fidèle et témoignez à Dieu votre amour dans ces occasions pour reconnaître celui qu’il vous a témoigné dans les autres temps. Le temps de la [f.2 v°] sécheresse et de peine est un temps bien précieux et [7] qui fait beaucoup avancer l’âme, où Il nous met à nu pour nous faire courir plus fortement et plus légèrement. Les dons de Dieu nous appesantissent et nous recourbent vers nous-mêmes par les réflexions, mais la foi qu’on exerce dans les sécheresses nous tire insensiblement hors de nous-mêmes et nous approche davantage de Dieu.

J’ai une grande joie de la disposition où est votre épouse. J’espère que votre union en deviendra une de grâce aussi bien que de nature. Je la recommande de tout mon cœur au petit Maîtrej, aussi bien que le petit enfant qui est dans son sein. J’aime votre simplicité, et vous m’êtes plus cher que je ne saurais vous dire. Livrez-vous doucement à la paix et à la tranquillité lorsque Dieu vous la donne. Qu’il est doux de marcher lorsqu’Il nous porte dansk Ses bras, mais il faut être également contents ou de nous laisser porter ou de marcher à Sa suite parmi les ronces et les épines. On se crotte, on se déchire quelquefois en marchant, mais tout est bon dans la volonté du petit Maîtrel.

J’ai beaucoup de joie de la résolution que vous avez prise de contenter autant que vous pouvez milord votre père. C’est l’ordre de Dieu sur vous, et toute dévotion qui ne va pas à remplir ses devoirs m’a toujours été un peu suspecte, car Dieu ne change guère l’ordre qu’Il a mis dans les choses. Il nous sanctifie par des moyens qu’Il y a préparésm, et non pas en en choisissant [8] d’autres qui ne servent qu’à contenter l’amour propre et la propre volonté. On se croit souvent saint en faisant ce qu’on ne devrait pas faire et ne faisant pas ce qu’on devrait faire. Ces moyens que Dieu a choisis nous affermissent dans l’humilité. Nous ne voyons rien, ni les autres, d’extraordinaire dans notre conduite ; mais Dieu qui voit le fond de nos cœurs met le poids àn cette conduite simple et uniforme qui nous fait remplir Ses desseins éternels sur nous. D’ailleurs [f.3 r°] cette vie simple et d’attachement à ses devoirs n’est pas sans épines, ce qui fait mourir la nature à elle-même, lui laissant peu d’usage de sa propre volonté. On verra dans l’éternité des âmes éminentes en sainteté qui n’ont mené aux yeux des hommes qu’une vie toute commune. Les choses ne sont grandes devant Dieu que par le principe dont elles partent, et non par ce qu’elles ont d’extraordinaire aux yeux des hommes. Quels miracles Jésus-Christ n’aurait-Il pas pu faire pendant trente ans de Sa vie cachée, où Il travaillait comme un pauvre charpentier2 parce que c’était l’ordre de Son père ? Que ne méritait-Il point alors pour les hommes ? Il n’est rien dit de Lui pendant tout ce temps-là sinon : erat subditus illis 3. Soyez donc de même bien petit, bien simple, bien soumis, sans regarder les personnes qui vous commandent, s’ils ont raison ou non, ne regardant que Dieu en eux qui Se sert souvent de leur déraison pour faire Son œuvre en nous. Cependant il faut observer que [9] notre obéissance aux hommes ne doit jamais aller contre la loi de Dieu et contre ce qu’Il veut de nous pour l’intérieur, car comme cet intérieur n’est connu que de Lui et qu’on ne sait pas ce qui se passe au-dedans, l’homme n’y a aucun droit.

Je vous prie de ne vous point faire de violence pour vous tenir à genoux : la violence qu’on se fait en affaiblissant le corps serto souvent de distraction à l’esprit. Lorsque vous aurez commencé votre prière à genoux, asseyez-vous tout simplement. Les enfants doivent vivre en enfants, et non pas vouloir faire comme les grandes personnesp. Ce n’est pas la posture du corps que Dieu demande, mais la [f.2 v°] situation du cœur. Je vous embrasse, mon cher enfant, des bras du petit Maîtreq.

Voilà4, mon cher M [ilord], ce que notre mère m’a dicté pour vous. Votre droiture, candeur et simplicité lui font grand plaisir et vous êtes un de ses plus chers enfants.

[Seul Henderson, qui suit le manuscrit de Cullen House, donne le paragraphe suivant :]

Je vous prie de garder toujours une copie des lettres5 que je vous écris de la part de notre mère. Il faut en faire faire quelque jour un recueil et les envoyer à Dr. K [eith] afin qu’il les envoie avec les autres écrites aux amis à M. P [oire] t.

[L’ensemble des pièces donne :]

Unissez-vous à notre M [aître], à tous ses enfants répandus par le monde le jour, et si vous pouvez la veille de Noël, qui est le 25 décembre ici et à ce que je crois le 14 décembre chez vous. On demande alors que le petit M [aître] étende son règne par toute la terre et dépêche l’heureux temps, quand tous les hommes l’adoreront en esprit et en vérité.

[La pièce 7418 et Henderson continuent par :]

 J’espère que votre chère miladie accouchera d’un petit milord. J’aurai un jour peut-être l’honneur d’être son gouverneur. Adieu, mon cher milord, personne ne vous honore et ne vous aime plus parfaitement que moi. Ce 24octobre.   

— A.S.-S., ms 2176, pièces 7417, 7418 — Dutoit 4.90, p. 268 — Henderson, p. 88, reproduit seulement l’adjonction de Ramsay d’après le ms. de Cullen House, après avoir repéré la lettre Dutoit 4.90, à laquelle il renvoie pour le texte principal. Le destinataire de cette lettre ne figure pas dans le supplément situé à la fin du dernier volume de Dutoit (comme c’est le cas pour Fénelon, Metternich, etc.).

Nous donnons toutes les variantes, compte tenu de la rareté des manuscrits correspondants aux lettres éditées. On relève dans le cas présent un assez grand nombre de corrections qui affectent parfois légèrement le sens profond (sans toutefois que le premier éditeur Poiret en ait été conscient : adjonctions de Dieu ou divin ou Notre Seigneur, singulier affecté aux sécheresses).

a sommes véritablement convaincus D.

b plutôt sujet de se moquer du démon et de ses suggestions que D.

c multiplie sans fin, mais lorsqu’on n’y fait pas seulement attention et D.

d ces pensées D.

e donnèrent D.

f nous le faisons imparfaitement D.

g anéantissement. Toutes les pensées qui ne sont pas volontaires ne dépendent point D modification du sens.

h ennuis de la sécheresse D.

i ce temps D singulier ; dorénavant nous ne donnons que les variantes modifiant le sens.

j à Notre Seigneur D.

k entre D.

l de Dieu. D.

m par les moyens qu’il nous a préparés D.

n fond du cœur sait mettre le prix à D.

o point forcer à vous tenir à genoux : la violence qu’on se fait pour cela en affaiblissant le corps et le peinant sert D.

p les grands. D.

q du divin petit Maître. D ajout.

1 Luc, 1, 47-48.

2 Marc, 6, 3.

3 Luc, 2, 51.

4 Cette adjonction par Ramsay figure dans les copies des A.S.-S. et dans celle, reproduite par Henderson, qui se trouvait à Cullen House.

5 Henderson souligne l’intérêt de l’information : « This is most interesting information, which shows how the large collection of Madame Guyon’s letters was formed. » Nous notons la confiance de Madame Guyon envers Poiret, ce qui justifiera la publication de la Vie par ce dernier, malgré l’opposition de Ramsay. Celui-ci œuvre cependant ici (« Je vous prie de garder toujours une copie des lettres ») en vue d’une future publication de la correspondance par Poiret.

De Lord Deskford.

[....] je tâcherai selon vos ordres de remplir avec exactitude les devoirs de mon état. Surtout je suis résolu d’honorer et de complaire à mon père en tout ce que je pourrai et de ne lui donner aucun juste sujet de se scandaliser contre la bonne voie. Je vois, comme vous dites, que c’est la volonté de Dieu sur moi, et de faire autrement serait donner un faux témoignage du petit Maître et de Ses enfants.

Notre patrie est déchirée des partis et des factions1. L’ambition, l’avarice, la violence, et l’envie, la malice, et toutes sortes de passions dominent des deux côtés. La plupart des hommes semblent avoir oublié2, et ne l’avoir point dans leur pensée. Plusieurs vont jusqu’à se moquer de toutes religions, et de tous ceux qui en sont touchés. Il est fort difficile pour les enfants du petit Maître de savoir comment se comporter, car ils ne peuvent pas entrer dans les excès ni de l’un, ni de l’autre parti. Mais il faut recevoir toutes choses de la main de Dieu avec joie, avec action de grâces. Notre seule consolation est que c’est Dieu qui gouverne le monde, et que dans son temps Il lèveraa l’ordre de la confusion, et fera réussira les plus malignes [sic] stratagèmes des démons et des impies pour le bien de Ses enfants et pour l’accomplissement de Ses desseins.

Vous voyez, mon cher R [amsay] que j’écris à notre mère tout ce qu’il me vient à la tête, trouvant que cette méthode plaît plus au petit Maître et que les [illis.] et méprises ne sont rien, quand la sincérité n’est pas blessée, et valent mieux que les précautions. Dieu accompagne toutes les lettres de notre mère avec de nouvelles [illis.] de sa grâce et de nouvelles forces dans le petit Maître. Adieu.

[f° .1 v] « copie de la fin d’une lettre d’un Anglais, enfant de maman » :

Je vous prie de me faire savoir l’état de vos disputes ecclésiastiques : plusieurs des protestants qui jugent en prophètes et expliquent les passages de l’Apocalypse contre l’Église romaine, attendent de grands événements de ses disciples, et avec joie un schisme dans l’Église gallicane par le jansénisme.

— A.S.-S. pièce 7418. On introduit ici la transcription  de deux fragments qui se suivent sur la copie, premier folio, devant la lettre du 24 octobre de Lord Deskford : « Ma chère et respectable mère. Je vous rends grâces cordiales… ». Le second fragment, « copie de la fin d’une lettre… », précède immédiatement « Réponse de notre mère à cette lettre [du 24 octobre] : Ne vous inquiétez point mon cher enfant… ». Mais la réponse de Madame Guyon aux « pensées de vanité » indique qu’il s’agit ici d’un oubli du copiste, justifiant notre adjonction entre crochets de la date du 24 octobre au passage qui vient d’être cité et qui pointe sur la lettre que l’on a lue précédemment.

1 Il s’agit des disputes entre écossais en majorité jacobites : les uns sont partisans d’un compromis avec les Anglais (dont le père de Lord Deskford), les autres (dont Lord Deskford) sont prêts à la lutte armée. On sait que ces derniers l’emporteront, ce qui conduira à deux révoltes successives. La dernière se terminera par le désastre de Culloden (1745).

2 Lacune : oubli de la bonne voie ?

a Lecture incertaine.

De Lord Deskford. Fin 1714 ou début 1715.

Autre lettre de milord d’Ex [ford].

Très vénérable et bien-aimée mère, je sens un penchant de vous appeler ainsi à cause de la grande affection que vous montrez pour moi en Jésus-Christ, et de l’autorité qu’ont vos paroles sur mon esprit. Je bénis Dieu de ce qu’Il Se sert de vous pour me donner le lait spirituel qui m’est nécessaire pour entretenir mon âme. Quoique dans le général je ne trouve point de difficulté de m’abandonner à Dieu, cependant lorsque mon esprit envisage les croix, [18] les traverses, les bouleversements, les obscurités et les sécheresses par où il faut passer pour être entièrement à l’amour, ma nature frémit et voudrait bien retourner sur ses pas ; mais mon Père céleste m’encourage, me soutient et me dit secrètement au cœur qu’il est juste que je sois à Lui, et que je ne dois point craindre puisqu’Il sera avec moi.

Depuis que j’ai reçu votre dernière lettre, j’ai trouvé une grande facilité de me recueillir pour écouter Dieu, qui est partout, et qui veut régner en mon âme, mais mon oraison me semble quelquefois un peu bouillante, car comme Dieu me favorise d’un sentiment doux et simple de Sa sainte présence, souvent je fais trop grande attention à cette douceur, et je tâche de la retenir par des efforts de tête au lieu de cesser pour laisser agir Dieu dans mon cœur. Je fais ceci souvent naturellement et non de dessein prémédité, mais aussitôt que je l’aperçois, je tâche de rentrer dans ce calme. Je ne sais si je m’exprime assez bien pour me faire entendre, mais je ne doute pas que Dieu ne vous donne une connaissance suffisante pour me donner les directions nécessaires. Je ne me connais pas moi-même, et je ne saurais faire nul fond sur mes propres idées. Quelquefois, lorsque ma tête est affectée par ces douceurs sensibles, je sens une crainte des esprits qui agitent les prophètes de nos jours1, mais mon remède est de retourner à Dieu et de tâcher de me contenter de Lui, et de me réjouir en Sa présence.

Une autre question que je voudrais vous faire, c’est comment ferais-je pour m’oublier moi-même en l’oraison, car les réflexions sur moi et sur mon état m’importunent [19] souvent. Mon remède est de tâcher de retourner à Dieu. Il y a en mon âme des monceaux de méchanceté qui ne se montrent pas à présent, mais ils se verraient bien s’ils avaient des occasions. Je ne puis pas vous représenter mes défauts et mes imperfections. Dieu le fera s’Il le juge à propos. Les conseils et la charité de notre cher ami d [octeur] K [eith] m’ont été de grande utilité. Je prie le bon Dieu qu’Il l’en récompense. Souvent je me sens attaqué par mille imaginations et soucis frivoles, qui ne conviennent point aux associés à l’enfance. Aujourd’hui que je vous écris, mon imagination a été remplie de beaucoup de petites craintes et fantaisies qui ne valent pas la peine d’être couchées par écrit, quoique je ne les cacherais pas si j’étais auprès de vous. Je les raconte tout librement à d [octeur] K [eith] lorsque nous sommes seuls.

Une partie de ces choses, c’est que ma femme [et] ce côté-là de mes amis sont du parti qui ne s’avoue pas à présent. Mon père2 est d’une inclination contraire, quoique non pas violente, ni outrée. La plus grande partie de ses dépendants et amis sont violents pour le parti présent. Pour moi j’obéis à mon père dans toutes les choses indifférentes, ou pour le moins mon inclination est de le faire. Comme il ne sait pas parler français, j’ai dit au roi et à ses ministres allemands avec fidélité ce que mon père m’a ordonné3. Nonobstant cela il a perdu sa charge, à cause qu’il a suivi les mesures de la feu bonne reine pendant ces deux dernières années. Je me soumets avec joie à la Providence. La politique ne trouble guère mon esprit. Cependant il faut que j’avoue que j’ai une pente secrète pour le parti qui a le dessous à présent, tellement que si la Providence favorisait ce côté-là, je serais bien éloigné d’en être fâché. Nonobstant cela, j’ai une certaine imagination que, s’il y avait des guerres civiles, ce serait une source de souffrance pour moi et pour notre famille, à cause de la part que mon père a eue dans les mesures publiques.

J’ai un sentiment que c’est mon devoir d’oublier tous ces soucis, de ne point entrer dans les intrigues, ni d’être aucunement actif pour les bouleversements, de laisser agir la Providence, et dans les occasions, de faire une bonne fois ce que la Providence demande de moi selon mes devoirs particuliers, en tâchant d’agir pour l’amour de Dieu dans l’état où Il m’a mis, me contentant et me réjouissant perpétuellement devant Lui, puisque Sa volonté est bonne, parfaite et adorable, et [que] mes idées sont frivoles et méritent d’être négligées. Je n’aurais pas écrit tout ceci par la poste. Après la mort de la bonne reine4, nous étions en crainte d’être pillés à tous moments et encore [20] plus maltraités des montagnards5 en cas de soulèvements, et il y avait des intelligences qui nous faisaient croire que ces craintes n’étaient pas mal fondées.

Les compagnies du monde ne m’attirent plus beaucoup à cause que, pendant quelque temps, je n’avais pas cette gaieté et enjouement que j’aurais à présent, à ce qu’il me semble, si je me laissais conduire entièrement par l’enfance. Mais j’ai un naturel fort aisé qui se laisse facilement entraîner par la complaisance. Par exemple le jour que M. F [orbes] 6 est venu en ville, je me suis laissé persuader par le frère7 de ma femme à demeurer avec lui plusieurs heures à boire. Lorsque je fis connaissance avec lui, il avait de l’inclination pour la piété. Pendant qu’il demeurait en Écosse, ce penchant a été nourri par la grâce de Dieu et par les bons conseils de mon cher ami le chevalier P. Murray8, mais depuis ce temps-là les flatteurs, la prospérité et les attraits du monde l’ont beaucoup gâté et lui ont fait perdre le goût de l’intérieur. Je prie que le bon Dieu aie pitié de lui, et Se fasse justice en son âme. Lorsque je suis en Écosse, il n’y a personne à qui je parle tant des affaires intérieures qu’au chevalier Murray. M. F [orbes] vous dira son caractère : c’est un homme qui n’affecte rien d’extraordinaire, mais qui est grandement touché de Dieu et qui témoigne grand respect pour vous. Il n’entend pas le français, mais il souhaite fort de voir quelques-uns de vos livres en anglais. Son frère D [avid] M [urray], qui est mort, a été un homme fort craignant Dieu, et adonné à l’intérieur. Quelques-uns de mes amis ont grande vénération pour lui.

J’écris tout ceci afin de m’exposer entièrement devant vous. Je ne m’attends point à des réponses particulières à chaque point de ma lettre, si vous ne le trouvez à propos. Pour ce qui regarde les réflexions pendant l’oraison dont j’ai parlé au commencement de la lettre, elles font quelquefois des retours pour voir si je suis dans l’état où je voudrais être. Quelquefois ce sont des retours de vanité, suscités sans doute par la nature et le démon. Je tâche de n’y faire point d’attention, mais de m’occuper de Dieu, et des choses auxquelles Il m’applique. Le souvenir de vous et de votre cœur me recueille souvent. Je m’abandonne à Dieu, et je m’en vais le faire pour L’adorer et L’écouter. Je suis entièrement à vous dans le fond de mon cœur en Jésus-Christ, qui est votre maître, votre roi et votre époux. Que Son [21] règne s’établisse en tous les cœurs. Priez Dieu pour moi. Envoyez-moi toutes les directions que vous me croyez propresa. Je me soumets à Dieu pour recevoir les influences de Sa grâce par votre moyen, et par aucun autre qu’Il trouvera à propos. Que Sa volonté soit faite. J’ai lu dans un livre depuis peu que Jésus-Christ nous aime tant qu’Il nous porte en Ses entrailles. Je crois et j’admire Son amour. Comment ferai-je pour reconnaître un amour si grand, et que rendrais-je à mon Seigneur pour tous ses bienfaits dont Il me comble à chaque moment ?

My dear friend A. R[amsay]. After the long letter I have written above I have nothing to say to you, but only to give you thanks for your constant and affectionate friendship and to assure of my most sincere good wishes. If the worthy person who is with you, or you yourselfb, has anything to write to me, let it be directed to the care of our dear friend Dr K[eith]. What comes from that hand, comes, as I am convinced, from a higher level source, and has great influence on my spirit. Continue your love, remembrance and good will, for I can assure you, I am most cordially yours. Wether my desire of seeing you, papers as you send may not have a great mixture of curiosity I can’t tell, or wether I am sure that it has, but yet I am likewise convinced God makes very good use of them in my heart. May it and yours and all hearts be entirely His. November 17th.

- A.S.-S., ms 2176, pièce 7417, p. 10 & ms 2177, pièce 7423, comportant l’addition à Ramsay —Henderson (M.N.E.), p. 88-92 —Revue Fénelon 1910-1911, « Madame Guyon, directrice de conscience, quelques lettres inédites », [1911] 166-169.

a [sic] : les conseils de direction spirituelle.

b [sic] : répétition (yourself suffirait).

1 Référence aux prophètes protestants français des Cévennes qui visitèrent en réfugiés l’Angleterre et l’Écosse et créèrent une certaine agitation.

2 Henderson fournit les précisions suivantes : « Chancellor Earl of Seafield, v. Macky (Characters, p. 182) : « a gentleman of great knowledge in the civil law […] He affects plainness and familiarity in his conversation, but is not sincere […] a soft tongue. » Le parti « qui ne s’avoue pas à présent » est le parti jacobite dans cette période de domination anglaise ; son père tente une certaine collaboration.

3 Henderson cite un passage indiquant la volonté de son père “to have his son here [at Cullen House, demeure des Deskford] for going to the King [Georges de Hanovre]”, afin d’éviter la ruine familiale.

4 Anne (1665-1714), reine d’Écosse (1702-1714), fille de James VII, mariée en 1683 au prince George de Danemark.

5 Highlanders. Henderson souligne la crainte des gens des environs de Cullen, qui sont armés pour s’en défendre.

6 William, Master of Forbes.

7 Lord Dupplin.

8Sir Patrick Murray of Auchtertyre.

À Lord Deskford. 12 janvier 1715.

[228] C’est de tout mon cœur, mon cher M [ilord], que je veux bien être votre mère, mais vous ne savez pas à quoi cette qualité m’engage. Je ne la prends pas aisément à cause de cela : jusques à présent Dieu m’a châtiée pour l’infidélité des enfants, Il me fait souffrir pour eux. Mais aussi Il leur demande à mon égard une grande docilité et simplicité, de sorte que j’ai bien compris combien Jésus-Christ a souffert pour enfanter les prédestinés, car quoique nous soyons unis en Jésus-Christ à tous ceux qui veulent L’aimer, nous ne portons les langueurs et les peines que de ceux qu’Il nous donne pour véritables enfants.

Vous ne devez point craindre les croix, les sécheresses et les peines par [229] où Dieu fait passer. Outre qu’elles ne sont pas égales pour tous, c’est que le bonheur, qui suit la fidélité à les porter pour l’amour de Dieu, nous fait comprendre, lorsque nous sommes arrivés au but, que ce n’étaient point des véritables croix ni des peines, mais des miséricordes infinies de Dieu. Il faut être purifié en ce monde ou en l’autre : cent années de souffrance en cette vie n’égalent qu’à peine un jour des souffrances de l’autre pour être purifié ; et il y a encore cette différence que ce que nous souffrons en cette vie, qui est si peu de chose, acquiert, comme dit saint Paul, un poids immense de gloire1 en l’autre, et (ce qui est plus que tout cela) donne une très grande gloire à Dieu, car nous devons plus estimer la gloire de Dieu et Son bon plaisir que toutes les récompenses.

Je comprends bien que les grâces douces et consolantes excitent en vous une certaine activité amoureuse : la nature, qui veut prendre sa part de tout, tâche de l’augmenter encore ; [230] mais il faut mettre le holà à la nature, laissant tomber par un repos tranquille les efforts qu’elle voudrait faire soit pour correspondre activement à Dieu, soit pour augmenter sa sensibilité. Vous trouverez dans ce repos moins actif un goût beaucoup plus délicat, plus pur, plus simple, quoique moins sensible, que dans ce bouillonnement2 dont vous parlez.

Ce que Dieu demande de vous est un grand abandon intérieurement et extérieurement, parce qu’Il vous conduira par la main comme Son enfant. Accoutumez-vous de bonne heure à vous laisser conduire par toutes les routes où Il trouvera bon de vous mener, douces ou amères, par des routes unies et agréables, ou dans des déserts pleins de rocher. Tous lieux sont bons, et tous pays sont égaux lorsqu’on est à Sa suite. S’Il vous mène quelquefois par des lieux arides, c’est pour vous faire trouver ensuite les eaux de source. Ne craignez rien en Le suivant, ou plutôt craignez de craindre et de ne Le pas suivre aveuglément. Dans les commencements on caresse les enfants, parce qu’ils [231] sont encore petits et faibles ; mais quand ils sont devenus grands, le père, quoiqu’il les aime beaucoup plus, a une conduite sévère. Il les emploie alors pour sa propre gloire : Virtus filiorum, gloria patrum.

Ne craignez point de tomber dans l’état des (nouveaux prétendus) prophètes3, mais il faut prendre garde de ne point trop employer votre tête dans votre oraison, qu’elle se fasse dans la volonté4 : c’est l’amour que Dieu veut, et non la forte application de l’esprit. Cela tombera peu à peu. Cette voie ici est simple, droite, pure, dégagée de fantôme et d’enthousiasme, puisque même le sensible de la volonté se perd peu à peu. C’est pourquoi il faut aller par la foi pure, qui croit Dieu tout ce qu’Il est, sans vouloir rien chercher en Lui que Lui-même. Dans les commencements, la tête paraît prendre quelque part à ce qui se passe au-dedans de nous ; insensiblement il s’y fait comme un bandement5, qu’il faut négliger et laisser tomber comme on peut, afin que la volonté ne soit occupée que de l’amour. Car ce n’est point ce qui est dans la tête qui nous [232] fait devenir véritablement intérieurs, mais la foi seule et l’amour. Il est vrai que, comme la volonté tâche de réunir d’abord toutes les puissances en elle, cela fait d’abord comme une contrainte à l’esprit, à cause de leur dispersion ; mais à mesure qu’elles se réunissent par l’amour, la tête demeure simple, dégagée, et sans contention. J’espère que vous aurez un jour l’expérience de ce que je vous dis.

Ne vous occupez volontairement d’aucune de toutes les pensées dont vous me parlez, car on n’est pas toujours maître d’empêcher ce qui se passe par la tête. L’abandon à Dieu pour le présent et pour l’avenir est tout ce qu’il faut. Ce qui paraît le plus contraire est souvent ce qui ramène toutes choses en une, et Dieu se sert très souvent de contraires pour réussir dans Ses desseins. Laissons-Le faire : Il fera toujours tout pour le mieux. Il aime souvent mieux faire un saint qu’un empereur de tout le monde. Mais enfin sans s’occuper de quoi que ce soit, laissons-Le agir selon Sa gloire et Son bon plaisir. Ce serait une infidélité de nous occuper de l’avenir. [233] Laissons la rivière aller son cours : elle trouve ses bornes dans la mer de la volonté divine.

Nous sommes présentement dans le temps de l’enfance du divin petit Maître : je souhaite fort qu’Il vous communique de plus en plus Son enfance. Plus vous serez enfant, plus vous serez agréable à Ses yeux ; et Ses délices sont d’être avec les enfants des hommes6, comme dit l’Écriture, qui assure aussi qu’avant tous les siècles, la Sagesse se jouait devant Dieu, ce qui nous fait comprendre que la véritable sagesse n’est point un extérieur composé, ni une prudence affectée, mais une simplicité, candeur et innocence de petits enfants.

Pour l’oubli de soi, il ne vient pas tout d’un coup, mais peu à peu, à force de laisser tomber toutes les réflexions. Ne vous amusez point à regarder dans l’oraison ni ce que vous faites, ni comme vous êtes. Abandonnez-vous totalement à Dieu, sans réserve et sans vous inquiéter de vos imaginations : tout ce que vous avez [234] à faire est de ne les jamais entretenir volontairement. J’espère beaucoup de votre âme, si vous êtes fidèle à vous laisser entre les mains de Dieu. Croyez-moi en Lui véritablement à vous.

Ce n’est pas par effort qu’on peut ni s’oublier soi-même, ni oublier les autres créatures. On ne peut jamais éteindre les activités vagues et involontaires de l’esprit et de l’imagination en les combattant par nos propres forces : au contraire, cela les augmenterait. Mais il faut cesser autant qu’on peut toute occupation volontaire des créatures, soit de soi-même, soit des autres. Il faut se détourner doucement de toute complaisance, vanité, activité propre et volontaire, et pour ce qui est involontaire, il faut le porter, comme nos autres misères, jusqu’à ce que Dieu les détruise Lui-même par Son opération.

Quand je dis qu’il faut mettre le holà à la nature, ce n’est pas qu’il faille de soi-même se dénuer de toute activité et se mettre dans une passiveté opérée et efforcée par la créature. Cela serait et dégénérerait en [235] une vraie oisiveté infructueuse. Il faut nourrir toujours une certaine amoureuse activité de la volonté, qui loin d’être impétueuse et bouillante, est au contraire très calme et paisible ; et loin que l’âme cesse alors d’agir en se contraignant et s’efforçant, elle agit d’une manière beaucoup plus réelle, plus foncière, et plus centrale, parce que son action se concentrant toute dans la volonté et l’intime de l’âme, elle est d’autant plus noble et plus efficace que l’imagination et les sentiments y ont moins de part.

Depuisa celle-ci écrite, j’ai perdu mon vrai père, et mon plus cher enfant, dans la personne de M. de St. François7. Mais nous ne l’avons pas perdu. Il est dans le sein du petit Maître8. Il est notre intercesseur dans le ciel.

Jusqu’ici 9 c’est notre mère qui m’a dicté, mon cher milord. Permettez-moi d’ajouter un petit mot. L’action de la pure flamme, quoiqu’elle paraisse fort tranquille, est néanmoins infiniment plus vite que celle des eaux les plus rapides. C’est que nous mesurons la vitesse du mouvement selon que le changement successif des lieux est plus prompt et plus remarquable à nos sens, mais quand cette succession, à cause de sa vitesse, échappe le [au] discernement de notre vue, nous la croyons ou immobile ou lente. De même dans le monde intellectuel, nous mesurons l’action de nos puissances selon la multiplicité et l’ardeur de nos actes successifs et distingués, quoiqu’il y ait une action bien plus vitale, efficace, noble et intime qui paraît moins parce qu’elle est moins distincte et moins superficielle. De plus les idées vives de l’esprit et les émotions ardentes de la volonté ont une connexion naturelle avec le mouvement du sang et des esprits animaux et le branlement des fibres et des nerfs, mais quand l’opération de l’âme est plus concentrée, elle n’influe pas tant sur la machine animale et par conséquent n’est pas si sensible, quoiqu’elle soit beaucoup plus réelle et efficace [….] Pardonnez-moi si je mêle mes idées et explications imparfaites avec des vérités si pures. Je tâche de vous bégayer comme un simple enfant et de vous dire ce que je conçois de l’opération de notre Père céleste. J’espère qu’Il agréera ma simplicité.

Nous sommes à présent doublement unis : la filiation spirituelle, et la fraternité divine qui nous rend les enfants de la même mère est encore plus forte que tous les liens d’une respectueuse amitié qui m’unissait à vous auparavant. Puissions-nous par le cœur de notre mère nous perdre un jour entièrement dans le sein de notre Père céleste. Amen et amen. M. F [orbes], qui est arrivé ici en bonne santé, vous fait ses compliments et vous embrasse du meilleur de son cœur. Le neveu de M. de Saint François [le marq